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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Cours de philosophie positive, vol 5/6 - -Author: Auguste Comte - -Release Date: August 23, 2016 [EBook #52880] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 *** - - - - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans -Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte - original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou - d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections - se trouve à la fin du texte. La ponctuation a été tacitement - corrigée par endroits. - - Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 38 et - placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent. - - - - - COURS - DE - PHILOSOPHIE POSITIVE. - - - - - SE TROUVE AUSSI: - - A TOULOUSE, chez _Charpentier_. - - A LEIPZIG, chez _Michelsen_, - A LONDRES, chez _Duleau et Cie_, - A VIENNE, chez _Rohrmann_, - A TURIN, chez {_Pic_, - {_Bocca_, - A SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_. - - IMPRIMERIE DE BACHELIER, - rue du Jardinet, nº 12. - - - - - COURS - DE - PHILOSOPHIE POSITIVE, - - PAR M. AUGUSTE COMTE, - - ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE - TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE A CETTE ÉCOLE, - ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT. - - - TOME CINQUIÈME, - CONTENANT - LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE, - EN TOUT CE QUI CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE - - - PARIS, - BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE - POUR LES SCIENCES, - QUAI DES AUGUSTINS, Nº 55. - - 1841 - - - - -AVIS DE L'ÉDITEUR. - - -Ce cinquième volume avait été primitivement annoncé comme destiné -à former la seconde partie du tome quatrième, par lequel l'ouvrage -devait d'abord se terminer. Dans un sujet aussi neuf, aussi vaste, et -aussi difficile, le public comprendra aisément que, sans apporter la -moindre altération réelle au plan primordial caractérisé par le tableau -synoptique annexé, en 1830, au premier volume de ce Traité, l'auteur -ait néanmoins été graduellement forcé, surtout pour l'élaboration -historique de la philosophie sociale, de dépasser notablement les -limites prévues lors de la publication du quatrième volume en 1839. -Malgré une invariable tendance à maintenir toute la concentration -d'idées et d'expressions compatible avec une suffisante clarté de -l'exposition principale, le volume actuel n'a pas même pu suffire -à contenir intégralement ce grand travail relatif à l'appréciation -fondamentale de l'ensemble du passé humain. Quoique regrettant beaucoup -de ne pouvoir immédiatement soumettre au public le complément total -d'une telle théorie historique, qui n'est pleinement jugeable que dans -son ensemble, l'auteur se voit contraint, par l'extension des matières, -d'en renvoyer les deux chapitres extrêmes à un sixième et dernier -volume, contenant ensuite les conclusions finales du Traité général de -philosophie positive, et qui paraîtra probablement au commencement de -1842. - - Paris, le 15 mai 1841. - - - - - COURS - DE - PHILOSOPHIE POSITIVE. - - - - -CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON. - - Restriction préalable de l'ensemble de l'opération - historique.--Considérations générales sur le premier état - théologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée - du régime théologique et militaire. - - -L'appréciation historique qui me reste maintenant à effectuer -sommairement ne saurait avoir ici, par la nature propre de ce Traité, -d'autre destination essentielle que de mieux caractériser, d'après -une application large et décisive, l'intime réalité et la fécondité -spontanée de la théorie fondamentale du développement social, -directement établie dans la leçon précédente. Quoique la démonstration -ainsi exposée ne puisse plus, ce me semble, laisser désormais -subsister aucun doute légitime sur l'exactitude et l'importance de la -loi générale d'évolution que j'ai découverte, cependant l'extrême -nouveauté d'un sujet aussi profondément difficile, et l'irrationnalité -radicale des habitudes intellectuelles qui président encore presque -toujours à de telles études, me feraient craindre que même les -meilleurs esprits ne pussent aujourd'hui convenablement entrevoir la -rénovation finale de la science sociale à l'aide de ce grand principe, -si son aptitude nécessaire à constituer enfin une vraie philosophie de -l'histoire n'était pas, dès ce moment, irrécusablement confirmée par -une première ébauche de coordination de l'ensemble du passé humain, -considéré seulement quant à ses principales phases. L'inévitable -imperfection que doit actuellement offrir une aussi neuve élaboration, -ne saurait en altérer l'utilité capitale, soit pour faire sentir la -portée effective de notre conception sociologique, soit pour permettre -d'apprécier nettement le mode général de son application graduelle; -en sorte que les esprits compétens et bien préparés puissent dès -lors étendre spontanément cette théorie à de nouvelles analyses du -mouvement humain, ultérieurement envisagé sous des aspects de plus en -plus spéciaux, conformément aux conditions logiques de la dynamique -sociale, expliquées dans la quarante-huitième leçon. Mais, afin que -cette importante opération ne dégénère point intempestivement en une -digression contraire à la nature propre de cet ouvrage, essentiellement -consacré au système général de la philosophie positive, je dois ici la -réduire soigneusement à ce qu'elle présente, sous ces deux rapports, -de vraiment indispensable, en ajournant toute discussion trop étendue -et tout éclaircissement trop détaillé jusqu'à la publication du -traité particulier de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs -fois annoncé. C'est pourquoi je suis forcé d'arrêter préalablement -l'attention du lecteur sur l'indication sommaire des principales -conditions destinées à circonscrire ainsi, autant que possible, -l'ensemble de cette première appréciation historique, sans nuire -d'ailleurs aucunement à sa haute efficacité philosophique. - -La plus importante de ces restrictions logiques, et qui comprend -implicitement toutes les autres, consiste à concentrer essentiellement -notre analyse scientifique sur une seule série sociale, c'est-à -dire, -à considérer exclusivement le développement effectif des populations -les plus avancées, en écartant, avec une scrupuleuse persévérance, -toute vaine et irrationnelle digression sur les divers autres centres -de civilisation indépendante, dont l'évolution a été, par des causes -quelconques, arrêtée jusqu'ici à un état plus imparfait; à moins que -l'examen comparatif de ces séries accessoires ne puisse utilement -éclairer le sujet principal, comme je l'ai expliqué en traitant -de la méthode sociologique. Notre exploration historique devra -donc être presque uniquement réduite à l'élite ou l'avant-garde de -l'humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les -nations européennes, en nous bornant même, pour plus de précision, -surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale. -A une époque quelconque, notre appréciation rationnelle devra être -principalement relative aux véritables ancêtres politiques de cette -population privilégiée, quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un -mot, nous ne devons comprendre, parmi les matériaux historiques de -cette première coordination philosophique du passé humain, que des -phénomènes sociaux ayant évidemment exercé une influence réelle, au -moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement graduel des phases -successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations les -plus avancées. On ne peut certainement espérer de reconnaître d'abord -la véritable marche fondamentale des sociétés humaines que par la -considération exclusive de l'évolution la plus complète et la mieux -caractérisée, à l'éclaircissement de laquelle doivent être constamment -subordonnées toutes les observations collatérales relatives à des -progressions plus imparfaites et moins prononcées. Quelque intérêt -propre que celles-ci puissent d'ailleurs offrir, leur appréciation -spéciale doit être systématiquement ajournée jusqu'au moment où, les -lois principales du mouvement social ayant été ainsi appréciées dans -le cas le plus favorable à leur pleine manifestation, il deviendra -possible, et même utile, de procéder à l'explication rationnelle des -modifications plus ou moins importantes qu'elles ont dû subir chez -les populations qui, à divers titres, sont restées plus ou moins en -arrière d'un tel type de développement. Jusqu'alors, ce puéril et -inopportun étalage d'une érudition stérile et mal dirigée, qui tend -aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution sociale par le -vicieux mélange de l'histoire des populations qui, telles que celles -de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune -véritable influence, devra être hautement signalé comme une source -inextricable de confusion radicale dans la recherche des lois réelles -de la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale et toutes les -modifications diverses devraient être ainsi simultanément considérées, -ce qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement insoluble. Sous -ce rapport, le génie du grand Bossuet, quoique seulement guidé sans -doute par le principe purement littéraire de l'unité de composition, -me paraît avoir d'avance senti instinctivement les conditions logiques -imposées par la nature du sujet, lorsqu'il a spontanément circonscrit -son appréciation historique à l'unique examen d'une série homogène et -continue, et néanmoins justement qualifiée d'universelle; restriction -éminemment judicieuse, qui lui a été si étrangement reprochée par tant -d'esprits anti-philosophiques, et vers laquelle nous ramène aujourd'hui -essentiellement l'analyse approfondie de la marche intellectuelle -propre à de telles études. - -Une pareille manière de procéder doit sembler d'autant plus -indispensable que, si on la considère en outre sous le point de vue -pratique, on y reconnaît sa participation nécessaire à toute sage -régularisation d'un ordre important de relations politiques, celles -qui concernent l'action générale des nations les plus avancées pour -hâter le développement naturel des civilisations inférieures. La -politique métaphysique, et même la politique théologique, par le -caractère essentiellement absolu de leurs conceptions principales, -conduisent, à cet égard, à poursuivre aveuglément l'uniforme -réalisation immédiate de leurs types immuables, malgré la diversité -quelconque des conditions propres à chaque cas: ce qui équivaut, à -vrai dire, à une sorte de consécration systématique de cet empirisme -spontané qui dispose si naïvement tous les hommes civilisés à -transporter partout indistinctement, et souvent si indiscrétement, -leurs idées, leurs usages et leurs institutions. Il serait superflu de -signaler expressément ici le danger évident d'une pareille tendance -pour susciter ou entretenir de graves perturbations politiques. -Plus on méditera sur ce sujet, mieux on sentira que la pratique -n'exige pas moins impérieusement que la théorie une considération -d'abord exclusive, ou du moins directement prépondérante, de -l'évolution sociale la plus avancée, sans s'occuper simultanément -des autres progressions moins complètes. C'est seulement après -avoir ainsi déterminé ce qui convient à l'élite de l'humanité, -qu'on pourra utilement régler son intervention rationnelle dans le -développement ultérieur des populations plus ou moins arriérées, en -vertu de l'universalité nécessaire de l'évolution fondamentale, sauf -l'appréciation convenable des circonstances caractéristiques de chaque -application spéciale. Par une telle rénovation de l'esprit général des -relations internationales, la politique positive tendra finalement à -substituer de plus en plus, à une action trop souvent perturbatrice -ou même oppressive, une sage et bienveillante protection, dont -l'utilité réciproque ne saurait être douteuse, et qui serait presque -toujours favorablement accueillie, comme ne proposant jamais que des -modifications en harmonie réelle avec l'état particulier des peuples -correspondans, et sachant d'ailleurs varier judicieusement leur -accomplissement graduel suivant les convenances essentielles de chaque -cas. Sans insister davantage ici sur un semblable aperçu, qui se -reproduira naturellement dans la cinquante-septième leçon, il suffit -de noter que cette importante transformation ne pourrait évidemment -s'obtenir, si l'on persistait à considérer simultanément toutes les -diverses évolutions politiques, malgré leur inégalité nécessaire: ce -qui confirme hautement la prescription scientifique, déjà directement -motivée ci-dessus, de concentrer d'abord systématiquement l'analyse -sociologique sur la seule appréciation historique du développement -social le plus complet. - -Cette restriction rationnelle, si clairement imposée par la nature -du sujet, coïncide très heureusement avec l'indispensable rapidité -de notre opération actuelle, dès lors spontanément réduite à la -coordination philosophique des faits les plus connus, qu'il serait -presque toujours superflu d'indiquer expressément. Il me suffira -donc d'expliquer ici comment l'ensemble du passé social, chez -les peuples les plus avancés, consiste essentiellement dans le -développement graduel du triple dualisme successif qui, d'après le -chapitre précédent, constitue l'évolution fondamentale de l'humanité. -Par sa nature, cette grande loi nous offre déjà immédiatement une -première coordination du passé humain considéré dans sa plus haute -généralité, et réduit à ses phases les plus tranchées. En procédant -toujours à une appréciation de plus en plus spéciale, comme l'exige -l'esprit d'une telle science, il ne nous reste maintenant qu'à conduire -cette coordination fondamentale à son second degré de précision, en -indiquant la manière de rattacher les principaux états intermédiaires -de l'humanité aux subdivisions correspondantes de ma loi d'évolution: -ce que je devrai d'ailleurs accomplir ici le plus succinctement -possible, sous la réserve ultérieure du traité particulier précédemment -annoncé. La physiologie sociale étant ainsi directement fondée, je -devrai laisser à mes successeurs à rendre de plus en plus précise cette -conception primordiale, en étudiant, pour l'explication rationnelle -du passé humain, l'enchaînement méthodique d'intervalles toujours -décroissans, dont le dernier terme naturel, qui sans doute ne sera -jamais pleinement atteint, consisterait dans la vraie filiation des -progrès en tous genres d'une génération à la suivante, la chronologie -sociologique ne pouvant utilement exiger la considération réelle -d'aucune moindre unité de durée, pendant laquelle le développement -politique doit être le plus souvent presque imperceptible. - -Ainsi circonscrit, le véritable champ convenable à notre analyse -historique doit seulement embrasser les résultats les plus généraux -de l'exploration ordinaire du passé, en écartant avec soin toute -appréciation trop détaillée. Si ma conception sociologique peut -effectivement parvenir, dans l'étude de la série sociale la plus -complète, à instituer enfin une vraie liaison scientifique entre les -faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui familiers à tous -les hommes éclairés, j'ose avancer, que par cela seul, elle aura -déjà suffisamment réalisé ce que la nature d'un tel sujet offre à la -fois de plus difficile et de plus important, soit pour la théorie, -soit même pour la pratique; outre que d'ailleurs elle aura dès lors -irrécusablement constaté son aptitude spontanée à fournir, par une -élaboration ultérieure, toutes les explications plus spéciales et plus -précises qui deviendront graduellement nécessaires. Chacune des parties -antérieures de ce Traité nous a présenté de nouvelles occasions de -reconnaître que, en général, les phénomènes les plus communs sont -toujours aussi les plus essentiels à considérer pour la science réelle. -Or, cette réflexion, déjà si frappante en astronomie, en physique, en -chimie et en biologie, doit être, par sa nature, encore plus pleinement -applicable aux études sociologiques, puisqu'elle devient évidemment -de plus en plus convenable à mesure que l'ordre des phénomènes se -complique et se spécialise davantage. Dans la recherche des véritables -lois de la sociabilité, tous les évènemens exceptionnels ou tous les -détails trop minutieux, si puérilement recherchés par la curiosité -irrationnelle des aveugles compilateurs d'anecdotes stériles, doivent -être presque toujours élagués comme essentiellement insignifians; -tandis que la science doit surtout s'attacher aux phénomènes les plus -vulgaires, que chacun de ceux qui y participent pourrait spontanément -apercevoir autour de soi, comme constituant le fonds principal de -la vie sociale habituelle. Il est vrai que, par cela même, de tels -phénomènes sont nécessairement beaucoup plus difficiles à observer, -de manière à pouvoir servir de base réelle aux saines spéculations -scientifiques. Les préjugés et les usages qui, à cet égard, prévalent -encore presque universellement en philosophie politique, même -chez les meilleurs esprits, ne constituent véritablement qu'une -nouvelle confirmation de l'état d'enfance plus prolongé de cette -partie finale de la philosophie naturelle: ils doivent spontanément -rappeler les temps, trop peu éloignés, où, en physique, on ne jugeait -dignes d'attention que les effets extraordinaires du tonnerre ou des -volcans, etc.; en biologie, que l'étude des monstruosités, etc. On ne -saurait douter que la réformation totale de ces premières habitudes -intellectuelles ne soit bien plus indispensable à la science sociale -qu'elle ne l'a déjà été envers toutes les autres sciences fondamentales. - -En généralisant autant que possible l'ensemble des considérations -précédentes sur la circonscription nécessaire de notre analyse -historique, on peut aisément faire acquérir à cette importante -prescription logique le dernier degré de consistance philosophique -dont elle soit susceptible, si l'on reconnaît maintenant que, loin -d'être particulière à la sociologie, elle ne constitue au fond qu'une -nouvelle application d'un principe essentiel de philosophie positive, -dont personne aujourd'hui ne conteste plus la justesse à l'égard de -tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai soigneusement formulé -dès le début de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon). Car on peut -facilement sentir qu'une telle restriction équivaut finalement à -étendre aussi à l'étude des phénomènes sociaux la distinction capitale -que j'ai établie, pour un sujet quelconque, entre la science abstraite -et la science concrète; distinction aujourd'hui énoncée habituellement, -faute d'expressions mieux appropriées, par le contraste intellectuel -entre le domaine général de la physique et celui de l'histoire -naturelle proprement dite, dont le premier constitue seul jusqu'ici -le champ principal de la philosophie positive, et devra d'ailleurs -être toujours considéré comme la base vraiment fondamentale du système -entier des spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué en son -lieu. Une telle division, qui ne doit certainement pas devenir moins -indispensable à mesure que l'ordre des phénomènes devient plus spécial -et plus compliqué, a la propriété, en effet, de fixer, de la manière -la plus nette et la plus précise, le véritable office fondamental des -observations historiques dans l'étude rationnelle de la dynamique -sociale. Quoique la détermination abstraite des lois générales de la -vie individuelle repose nécessairement, suivant la juste remarque de -Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective des différens -êtres vivans, tous les bons esprits scientifiques n'en sont pas -moins habitués aujourd'hui à séparer profondément les conceptions -physiologiques ou anatomiques de leur application ultérieure à -l'appréciation concrète du mode réel d'existence totale propre à chaque -organisme naturel. Or, des motifs essentiellement semblables doivent -désormais empêcher soigneusement de confondre la recherche abstraite -des lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire concrète -des diverses sociétés humaines, dont l'explication satisfaisante ne -peut évidemment résulter que d'une connaissance déjà très avancée de -l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable fonction que -doive remplir l'histoire en sociologie, comme je l'ai suffisamment -expliqué au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et pour diriger -ses principales spéculations, on voit que son emploi y doit rester -essentiellement abstrait: ce n'y saurait être, en quelque sorte, que de -l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans noms de peuples, si l'on -ne devait éviter avec soin toute puérile affectation philosophique à -se priver systématiquement de l'usage de dénominations qui peuvent -beaucoup contribuer à éclairer l'exposition ou même à faciliter et -consolider la pensée, surtout dans cette première élaboration de la -science sociologique. Mais les motifs de cette importante distinction -logique sont d'ailleurs encore plus puissans dans l'étude de la vie -collective de l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin de -mieux appuyer ce grand précepte de philosophie positive, j'ai établi, -en général, dès la deuxième leçon, que chaque branche rationnelle de -l'histoire naturelle, outre qu'elle exige directement la connaissance -préalable d'un ordre correspondant de lois fondamentales, suppose -toujours aussi plus ou moins une application combinée de l'ensemble des -lois relatives à tous les différens ordres de phénomènes essentiels. -Cette solidarité nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus -prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait, par exemple, -impossible de concevoir l'histoire effective de l'humanité isolément -de l'histoire réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de son -activité progressive, et dont les divers états successifs ont dû -certainement exercer une haute influence sur la production graduelle -des évènemens humains, même depuis l'époque où les conditions physiques -et chimiques de notre planète ont commencé à y permettre l'existence -continue de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse, que -toute véritable histoire de la terre exige nécessairement, à un degré -quelconque, la considération simultanée de l'histoire de l'humanité, à -cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment croissante, -que le développement de notre activité a dû exercer, dans tous les -âges de la vie sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état -général de la surface terrestre. Plus on approfondira ce grand sujet -de méditations, mieux on sentira que l'histoire naturelle proprement -dite, toujours essentiellement synthétique, ne saurait acquérir une -véritable rationnalité tant que tous les ordres élémentaires de -phénomènes n'y seront point simultanément considérés; tandis que, au -contraire, la philosophie naturelle proprement dite doit conserver -un caractère éminemment analytique, sans lequel il n'y aurait aucun -espoir de parvenir jamais à dévoiler nettement les lois fondamentales -correspondantes à chacune de ces diverses catégories générales. -Une telle opposition de vues et de méthodes entre les deux grandes -sections du système total des spéculations humaines, doit faire -hautement ressortir combien il importe de respecter scrupuleusement -et de rendre de plus en plus sensible cette indispensable division -scientifique, sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature ne -saurait vraiment sortir de sa confusion primitive, surtout envers les -phénomènes les plus complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle -des différens êtres existants, individuels ou collectifs, ne pourra -commencer, sous aucun rapport, à devenir régulièrement possible que -lorsque enfin le système entier des sciences fondamentales aura été -préalablement complété par la création de la sociologie, comme je -l'ai souvent expliqué dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers -renseignemens historiques que l'on continuera à recueillir, à l'égard -d'un ordre quelconque de phénomènes, devront être essentiellement -réservés comme des matériaux ultérieurs pour la véritable histoire, -au temps de sa maturité propre: leur principal office immédiat, dans -l'élaboration de la science réelle, se réduit seulement à fournir, -aux branches correspondantes de la philosophie naturelle, des faits -destinés à manifester ou à confirmer les lois abstraites et générales -dont elle poursuit la recherche. Cette subordination nécessaire -et constatée ne peut certes présenter aucune exception envers les -phénomènes sociaux, où elle est, au contraire, bien plus profondément -indispensable. Si tous les naturalistes conviennent aujourd'hui que -la véritable histoire de la terre ne saurait être encore suffisamment -conçue, non-seulement faute de documens assez complets, mais surtout -parce que les diverses lois naturelles dont elle dépend sont jusqu'ici -trop peu connues, à combien plus forte raison doit-on regarder comme -chimérique toute tentative actuelle pour constituer directement -l'histoire beaucoup plus complexe des sociétés humaines! Il est donc -sensible que la sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente -compilation de faits déjà improprement qualifiée d'_histoire_, les -renseignemens susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes -de la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales de la -sociabilité: ce qui exige presque toujours, à l'égard de chaque -donnée ainsi obtenue, une préparation indispensable, et quelquefois -fort délicate, afin de la faire passer de l'état concret à l'état -abstrait, en la dépouillant des circonstances purement particulières et -secondaires de climat, de localité, etc., sans y altérer cependant la -partie vraiment essentielle et générale de l'observation; et, quoique -cette épuration préalable ne puisse être ici sans doute qu'une simple -imitation de ce que les astronomes, les physiciens, les chimistes -et les biologistes pratiquent maintenant d'ordinaire envers leurs -phénomènes respectifs, la complication supérieure des phénomènes -sociaux y devra constamment rendre plus difficile cette élaboration -préliminaire, lors même que la positivité de leur étude sera enfin -unanimement reconnue. Quant à la réaction capitale que l'institution -de la dynamique sociale devra nécessairement exercer sur le -perfectionnement de l'histoire proprement dite, et que la suite de ce -volume commencera, j'espère, à manifester d'une manière incontestable, -elle consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du passé humain, -une suite rationnelle de jalons fondamentaux, propres à rallier et à -diriger toutes les observations ultérieures; ces jalons devant être -d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous avancerons davantage vers -les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement -social. - -L'opération historique que nous allons ici entreprendre sommairement, -pour constituer la sociologie dynamique, devant ainsi avoir, par sa -nature, et conformément à sa destination, un caractère essentiellement -abstrait, une coïncidence heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors -spontanément d'une foule de difficultés accessoires ou préliminaires, -dont elle eût été, du point de vue ordinaire, radicalement entravée, -et que l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances réelles -n'aurait pas permis de surmonter suffisamment, même après avoir -sévèrement écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques -sur les diverses origines sociales, qu'entretient encore l'enfance -trop prolongée d'une telle étude chez la plupart des philosophes -contemporains. C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait maintenant -constituer une véritable histoire concrète de l'humanité, on -éprouverait certainement beaucoup d'embarras à combiner convenablement -les conceptions sociologiques avec les considérations géologiques: -car, quelque indispensable que fût alors, à cet effet, une pareille -combinaison, on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui avec -succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait, non-seulement -de la sociologie, ce qui est évident, mais aussi, au fond, de la -géologie elle-même, quoique, en apparence, fort avancée. Il en serait -de même envers les diverses influences plus ou moins accessoires de -climat, de race, etc., qui se présenteraient, de toute nécessité, -dans l'étude concrète du développement humain, et qui, sans aucun -doute, ne sauraient être maintenant appréciées d'une manière vraiment -rationnelle, puisqu'elles ne pourront devenir scientifiquement -jugeables qu'après une élaboration suffisante des lois sociologiques, -comme je l'ai démontré au quarante-huitième chapitre. La distinction -fondamentale entre les deux points de vue abstrait et concret dissipe -heureusement, ici comme ailleurs, de la manière la plus directe, tous -ces embarras autrement insurmontables; ce qui doit faire hautement -ressortir l'extrême importance d'une telle division philosophique, -dont je ne saurais trop recommander l'examen, parce que, sans être -aujourd'hui jamais contestée en principe par les bons esprits, elle -reste en effet très imparfaitement appréciée, même chez les plus -éminentes intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver -systématiquement pour une époque scientifique plus avancée un grand -nombre de questions incidentes de sociologie concrète, dont la -considération immédiate entraverait radicalement le développement -naissant de la sociologie abstraite, quelque profond intérêt que -puissent souvent présenter de semblables recherches. L'esprit humain, -maintenant habitué à ces ajournemens rationnels, à l'égard des plus -simples phénomènes, ne saurait, sans doute, se dispenser de la même -sagesse envers les phénomènes les plus complexes que notre intelligence -puisse jamais aborder. - -Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement préalable, ce grand -précepte logique, sans lequel j'ose assurer que la dynamique sociale -resterait nécessairement impossible, il me suffira d'indiquer ici un -seul exemple important de ces questions intéressantes, qu'il faut -aujourd'hui savoir soumettre à un indispensable ajournement, motivé sur -leur nature essentiellement concrète. Je choisis, à cet effet, attendu -sa haute importance, l'explication spéciale de l'agent et du théâtre de -l'évolution sociale la plus complète, de celle qui, d'après les motifs -précédemment indiqués, doit être le sujet presque exclusif de notre -opération historique. Pourquoi la race blanche possède-t-elle, d'une -manière si prononcée, le privilége effectif du principal développement -social, et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel de -cette civilisation prépondérante? Ce double sujet de méditations -co-relatives a dû sans doute vivement stimuler plus d'une fois -l'intelligente curiosité des philosophes, et même des hommes d'état. -Mais, quelque intérêt et quelque importance que présente évidemment une -semblable recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver jusque -après la première élaboration abstraite des lois fondamentales du -développement social, sans lesquelles cette question serait toujours -essentiellement prématurée, malgré les plus ingénieuses tentatives, qui -ne sauraient procurer, à cet égard, que des aperçus partiels et isolés, -nécessairement insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà , sous le -premier aspect, dans l'organisation caractéristique de la race blanche, -et surtout, quant à l'appareil cérébral, quelques germes positifs de sa -supériorité réelle; encore tous les naturalistes sont-ils aujourd'hui -fort éloignés de s'accorder convenablement à cet égard. De même, sous -le second point de vue, on peut entrevoir, d'une manière un peu plus -satisfaisante, diverses conditions physiques, chimiques, et même -biologiques, qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque, -sur l'éminente propriété des contrées européennes de servir jusqu'ici -de théâtre essentiel à cette évolution prépondérante de l'humanité[1]. -L'esprit radicalement vague de la philosophie théologico-métaphysique, -qui domine encore dans toutes les études sociales, a dû souvent porter -à regarder comme très satisfaisantes, à l'un ou à l'autre titre, les -explications ainsi hasardées jusqu'ici sur une telle question, que -cette philosophie est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire à se poser -sérieusement. Mais, si une intelligence quelconque, convenablement -préparée par l'habitude des spéculations positives envers les autres -phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en regard l'ensemble des vrais -documens déjà obtenus à ce sujet avec une appréciation réelle de la -difficulté qu'on prétend ainsi résoudre, elle ne manquerait pas de -reconnaître aussitôt leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance -nécessaire ne tient pas seulement, comme on pourrait d'abord le -croire, à ce que, sous l'un ou l'autre aspect, ces renseignemens sont -jusqu'ici trop peu multipliés et trop imparfaits: il faut surtout -l'attribuer à une cause plus intime et plus puissante, à l'absence de -toute saine théorie sociologique, propre à mesurer la vraie portée -scientifique de chaque aperçu, et même à diriger leur élaboration -ultérieure; sans cette lumière générale et préalable, il est clair -qu'on ne saurait jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous les -élémens indispensables à une décision vraiment rationnelle. Il est donc -impossible ici de méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner -systématiquement cette grande discussion de sociologie concrète jusqu'à -ce que les lois fondamentales de la sociabilité aient été abstraitement -établies, au moins dans leur principal ensemble: et je ne doute pas que -cette seule indication, relative à un cas aussi caractéristique, ne -dispose le lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des questions -analogues que la suite des idées pourra présenter ou susciter, -l'indispensable réserve philosophique dont j'ai précédemment posé, -d'une manière directe, le vrai principe général. L'extrême nouveauté et -la difficulté supérieure de la science que je m'efforce de créer, ne -me permettront pas toujours peut-être de rester moi-même strictement -fidèle à cet important précepte de logique positive: mais j'aurai -du moins suffisamment averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier -spontanément les déviations involontaires auxquelles je me laisserais -insensiblement entraîner. - - Note 1: Telles sont, par exemple, sous le rapport physique, - outre la situation, thermologiquement si avantageuse, sous - la zone tempérée, l'existence de l'admirable bassin de la - Méditerranée, autour duquel a dû surtout s'effectuer d'abord - le plus rapide développement social, dès que l'art nautique - est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser ce précieux - intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines, - à la fois la contiguité propre à faciliter des relations - suivies, et la diversité qui les rend importantes à une - réciproque stimulation sociale. Pareillement, sous le point - de vue chimique, l'abondance plus prononcée du fer et de la - houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement y - contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin, - sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique, - il est clair que ce même milieu ayant été plus favorable, - d'une part aux principales cultures alimentaires, d'une autre - part au développement des plus précieux animaux domestiques, - la civilisation a dû s'y trouver aussi, par cela seul, - spécialement encouragée. Mais, quelque importance réelle qu'on - puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles ébauches - sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication - vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation - convenable de la dynamique sociale aura ultérieurement - permis de tenter directement une telle explication, il est - même évident que chacune des indications précédentes aura - préalablement besoin d'être soumise à une scrupuleuse révision - scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie naturelle. - -Ayant désormais convenablement caractérisé, par l'ensemble des -considérations précédentes, le véritable esprit qui doit ici -nécessairement présider à l'emploi rationnel des observations -historiques, il ne me reste plus, avant de procéder directement à -l'appréciation sommaire du développement social, qu'à achever, pour -mieux prévenir toute confusion essentielle, de déterminer, avec plus -de précision que je n'ai pu le faire au chapitre précédent, le mode -régulier de définition des époques successives que nous devrons ensuite -examiner. Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans doute spontanément, -à l'abri de tout arbitraire, le principal attribut et la coordination -générale de ces diverses phases, en les rattachant toujours à l'état -correspondant, théologique, métaphysique, ou positif du système -philosophique élémentaire des conceptions humaines. Néanmoins, il reste -encore à ce sujet une incertitude secondaire, que je dois d'abord -dissiper rapidement, et provenant de la progression nécessairement -inégale de ces différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher -du même pas, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce -Traité, ont dû faire jusqu'ici fréquemment co-exister, par exemple, -l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle, avec -l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et -plus arriérée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins -complexe et plus avancée, malgré la tendance continue de l'esprit -humain à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Cette -apparente confusion doit, en effet, d'abord produire, chez ceux -qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse hésitation -sur le vrai caractère philosophique des temps correspondans. Mais, -afin de la prévenir ou de la dissiper entièrement, il suffit ici -de discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle -doit être surtout jugé le véritable état spéculatif d'une époque -quelconque. Or, tous les motifs essentiels concourent spontanément, à -cet égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, l'ordre de notions -fondamentales le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à -dire celui -des idées morales et sociales, comme devant toujours fournir la base -prépondérante d'un telle décision; non-seulement en vertu de leur -propre importance, nécessairement très supérieure dans le système -mental de presque tous les hommes, mais aussi, chez les philosophes -eux-mêmes, par suite de leur position rationnelle à l'extrémité de la -vraie hiérarchie encyclopédique, établie au début de ce Traité. Par -cette double influence, le caractère intellectuel de chaque époque -doit, en effet, se trouver constamment dominé par celui d'un tel genre -de spéculations humaines. C'est seulement quand un nouveau régime -mental a pu s'étendre jusqu'à cette extrême catégorie, que l'on peut -regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, sans -qu'il puisse alors rester aucune crainte ou espoir quelconques de -retour à l'état antérieur: l'avancement plus rapide des catégories plus -générales et moins compliquées ne peut essentiellement servir jusque-là -qu'à constater, dans chaque phase, les germes indispensables de la -suivante, sans que son caractère propre en puisse être principalement -affecté; ces considérations accessoires ne pourraient du moins être -autrement employées que pour subdiviser les époques, à un degré -dont il serait maintenant trop prématuré de s'occuper spécialement. -Ainsi, nous devrons regarder, par exemple, l'époque théologique comme -subsistant encore, tant que les idées morales et politiques auront -conservé un caractère essentiellement théologique, malgré le passage -d'autres catégories intellectuelles à l'état purement métaphysique, -et quand même l'état vraiment positif aurait déjà commencé pour les -plus simples d'entre elles: pareillement, il faudra prolonger l'époque -métaphysique proprement dite jusqu'à la positivité naissante de cet -ordre prépondérant de conceptions humaines. Par cette manière de -procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé -que possible, tout en laissant nettement ressortir la préparation -spontanée de l'époque suivante. - -Cet ensemble indispensable d'explications préalables étant maintenant -complété, commençons directement l'étude sommaire du développement -social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie au chapitre -précédent; mais sans remonter toutefois jusqu'à cet âge préliminaire, -dont la biologie doit fournir à la sociologie la détermination -essentielle, que je puis, par conséquent, supposer ici suffisamment -effectuée aujourd'hui, afin de ne point ralentir, contrairement à la -principale destination de cet ouvrage, la marche nécessairement très -rapide de notre opération historique, et en réservant, comme je l'ai -déjà indiqué, pour le traité spécial, une analyse philosophique très -importante, qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement instituée. -Nous devons, en général, nous attacher, d'une part, à l'appréciation -rationnelle du véritable caractère propre à chaque phase successive; -et, d'une autre part, à y constater nettement sa filiation nécessaire -envers la précédente, ainsi que sa tendance non moins inévitable à -préparer graduellement la suivante; de façon à réaliser peu à peu -l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe. - -Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, avec tant d'évidence, -au chapitre précédent, l'inévitable spontanéité générale d'un état -intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que -d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi -clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de -l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou -moins prononcé mais ordinairement très durable, de pur fétichisme, -constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance -primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels -ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à -la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. Cette -constitution originaire des spéculations humaines serait sans doute -difficile à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât à priori -du point de vue rationnel où nous place l'ensemble de la théorie -biologique de l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après tous -les renseignemens exacts que l'on peut combiner sur ce premier -âge social: enfin, l'appréciation judicieuse du développement -individuel confirmerait évidemment, à cet égard, l'analyse immédiate -de l'évolution collective. Beaucoup de philosophes sont néanmoins -parvenus, d'après des méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir -profondément des notions aussi irrécusables, en s'efforçant d'établir, -au contraire, que le point de départ intellectuel a dû consister dans -le polythéisme proprement dit, c'est-à -dire dans la croyance spontanée -à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière, -passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés -suprêmes. Quelques-uns même, qui, malgré leur prétendue résolution -préalable de tout examiner librement, subissaient, à leur insu, -l'empire, si rarement évitable, des opinions vulgairement consacrées, -sont allés jusqu'à intervertir entièrement la progression naturelle des -idées théologiques, en voulant représenter le monothéisme rigoureux -comme la véritable source primordiale, d'où seraient ensuite issus, -par corruption graduelle, le fétichisme après le polythéisme[2]. Il -serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter aucunement -ces diverses aberrations, si manifestement contraires, non-seulement -à l'ensemble des observations les plus décisives sur l'homme et sur -la société, mais encore à toutes les lois les mieux établies sur la -marche nécessairement toujours graduelle de notre intelligence, jusque -dans ses plus simples exercices. A tous égards, notre vrai point de -départ, intellectuel ou moral, est inévitablement beaucoup plus humble -que ne l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme a partout -commencé par le fétichisme le plus grossier, comme par l'anthropophagie -la mieux caractérisée; malgré l'horreur et le dégoût que nous -éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable -origine, notre principal orgueil collectif doit consister précisément, -non à méconnaître vainement un tel début, mais à nous glorifier de -l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, graduellement -développée, de notre organisation spéciale, nous a enfin tant élevés -au-dessus de cette misérable situation primitive, où aurait sans doute -indéfiniment végété toute espèce moins heureusement douée. - - Note 2: Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable - que pour ceux qui admettent, à cet égard, une révélation - directe et spéciale, suivant l'esprit du système catholique. - Encore faudrait-il, même alors, concevoir cette révélation - comme presque continue, ou du moins fréquemment renouvelée, - afin de combattre sans cesse le retour toujours imminent à la - marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement - le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié - des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues, - incapables néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir - suffisamment l'instinct spontané vers l'idolâtrie primitive. - -D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce sujet, du véritable -esprit scientifique, tout en admettant cette progression évidente et -nécessaire du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme, -sans laquelle la marche générale de l'humanité serait essentiellement -inintelligible, sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse de -la précédente, et qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être -ici sommairement signalée, afin de prévenir, autant que possible, -toute déviation quelconque relativement à ce terme primordial, dont -l'altération rejaillirait naturellement sur tout le reste de la série -sociale. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme -comme n'ayant point strictement caractérisé le régime mental primitif, -en ce sens que ce premier état, quelque grossier qu'il soit en effet, -aurait été néanmoins toujours précédé lui-même par une enfance encore -plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé d'une conservation -trop entravée, ne présenterait qu'une existence toute matérielle, -sans aucun souci d'opinions spéculatives quelconques, réduites même -au degré le plus élémentaire et le plus spontané: tels seraient, par -exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitans de la Terre de -Feu, de diverses parties de l'Océanie, de quelques parties de la côte -nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable hypothèse n'altérerait point -essentiellement, à la manière des précédentes, notre progression -fondamentale; elle n'aurait évidemment d'autre effet que d'y -superposer un terme préliminaire, dont la considération propre pourrait -être presque toujours écartée dans l'usage ultérieur de la série -sociale. Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs aisément -explicable, n'en offre pas moins, sous un autre aspect philosophique, -une véritable importance, afin de maintenir scrupuleusement l'unité et -l'invariabilité nécessaires de la constitution fondamentale de l'homme, -si indispensable, comme je l'ai montré, au système rationnel de la -sociologie positive. On voit, en effet, que, d'après cette hypothèse, -les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé, sous -une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il faudrait y admettre -une époque où ils auraient absolument pris naissance, sans aucune -autre manifestation antérieure: ce qui serait directement contraire -à ce grand principe, fourni à la sociologie par la biologie, que, -toujours et partout, l'organisme humain a dû présenter, à tous égards, -les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement différer, -en aucun cas, que par leur degré de développement et leur mode -correspondant de satisfaction. Une telle position de la question suffit -certainement pour la résoudre, et montre aussitôt que cette opinion -doit nécessairement résulter d'une fausse appréciation des faits. Dans -l'état même d'idiotisme et de démence, où l'homme paraît rabaissé -au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore -constater, avec les précautions convenables, l'existence d'un certain -degré d'activité purement spéculative, qui se satisfait alors par un -fétichisme très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, à plus -forte raison, de penser que, à aucun âge de l'enfance sociale, l'homme -normal, et doué, au moins implicitement, de toutes ses facultés, ait pu -jamais être livré, d'une manière rigoureusement exclusive, à une vie -purement matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation -quelconque des besoins intellectuels, quelque oppressive qu'on veuille -alors supposer la puissance d'un milieu défavorable. En principe, cette -hypothèse serait évidemment insoutenable. Mais je puis d'ailleurs -facilement indiquer la source très naturelle d'une pareille illusion, -que me semblent partager encore presque tous les observateurs, même -les plus judicieux et les plus sagaces, qui ont étudié, par une -exploration directe, les premiers degrés de la vie sauvage; ce qui doit -faire mieux ressortir l'utilité de cette rectification. Il suffit de -remarquer, à cet effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle -d'idées théologiques quelconques a été essentiellement conclue, -non d'une conférence directe, qui n'eût pu même être convenablement -établie, mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce plus -ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai ci-après, le fétichisme, -de sa nature, peut se développer beaucoup avant de donner lieu à -aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ait atteint à l'état -d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent fort tard, et tout près de sa -transformation finale en polythéisme proprement dit. Telle est la -simple origine de cette illusion, qui, malgré sa gravité, est, au fond, -très excusable, chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par -aucune théorie positive, propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse -interprétation des faits. - -On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a -dû essentiellement commencer à la manière des animaux. Je l'admets en -effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction -qu'on en veut tirer, et qui repose, à mes yeux, sur une fausse -appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Car je suis -convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de -loisir suffisant, une certaine activité spéculative (et beaucoup -d'espèces en sont assurément susceptibles), parviennent spontanément, -de la même manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier, -consistant toujours à supposer les corps extérieurs, même les plus -inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues aux -impressions personnelles du spectateur. Une judicieuse exploration -de l'intelligence des animaux ne laisse aucun doute sur la réalité -de cette similitude essentielle, sauf la différence fondamentale -que présente l'incontestable aptitude de l'entendement humain à se -dégager graduellement de ces ténèbres primitives, qui, pour les autres -organismes, même les plus éminens, doivent, au contraire, indéfiniment -persister; excepté peut-être, chez quelques animaux choisis, un faible -commencement de polythéisme, qu'il faudrait d'ailleurs attribuer -surtout au contact humain. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage, -d'une part, et, d'une autre part, un chien ou un singe, contemplent -une montre pour la première fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est -quant à la manière de formuler, aucune profonde diversité immédiate -dans la conception spontanée qui, aux uns et aux autres, représentera -cet admirable produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal -véritable, ayant ses goûts et ses inclinations propres: d'où résulte, -par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme radicalement commun, -les premiers ayant seulement le privilége exclusif d'en pouvoir -ultérieurement sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle du véritable -degré de similitude nécessaire entre le développement mental de -l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude -correspondante de leurs organismes cérébraux, n'aboutit réellement -qu'à confirmer de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition -générale sur le vrai point de départ intellectuel de l'humanité. - -Exclusivement habitués dès long-temps à une théologie éminemment -métaphysique, nous devons éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras à -comprendre réellement cette grossière origine, qui a dû fréquemment -donner lieu à de graves méprises involontaires. C'est ainsi surtout que -le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme, -lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination usuelle -d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au premier; puisque -les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient pu sans doute aussi -légitimement repousser le reproche banal d'adoration des images que le -font aujourd'hui nos docteurs catholiques quant à l'injuste accusation -des protestans. Mais, quoique nous soyons heureusement assez éloignés -du fétichisme pour ne plus le concevoir aisément, chacun de nous n'a -qu'à remonter suffisamment dans sa propre histoire individuelle, pour -y retrouver la fidèle représentation d'un tel état initial. Tous les -philosophes qui sauront aujourd'hui se dégager convenablement des -opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme constitue -nécessairement le vrai fond primordial de l'esprit théologique, -envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins dans -sa plus entière plénitude intellectuelle: c'est là que conviendrait -éminemment la célèbre formule de Bossuet: _Tout était dieu, excepté -Dieu même_, pourvu qu'on l'appliquât à un point de départ, et non à -une chimérique dégénération; car on peut strictement dire, en effet, -que, depuis cette première époque, le nombre des dieux a été sans -cesse en décroissant, comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même -aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent involontairement -entraîner, sous l'influence imparfaitement rectifiée de notre vicieuse -éducation, à tenter de pénétrer le mystère de la production essentielle -de phénomènes quelconques, simples ou compliqués, dont ils ignorent -les lois naturelles, ils peuvent alors personnellement constater -cette invariable tendance instinctive à concevoir la génération des -effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être -correspondant, toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est réellement -autre chose que le principe philosophique du fétichisme proprement -dit. Ceux qui, par exemple, auront souri avec le plus de dédain à la -naïveté du sauvage animant spontanément la montre dont il admire le -jeu, pourraient, à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus d'une fois -dans une disposition mentale bien peu supérieure, malgré leur habitude -d'un tel spectacle, quand ils contemplent, entièrement étrangers à -l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent inexplicables, dus -à quelque dérangement inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous -serait, sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment la -disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations -comme autant d'indices des affections ou des caprices d'un être -chimérique, si la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie -antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait maintenant à calmer -notre inquiétude intellectuelle par l'immédiate supposition générale -d'une certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, comme en -beaucoup d'autres cas semblables préalablement analysés à notre entière -satisfaction. - -Ainsi, la philosophie théologique, convenablement approfondie, a -toujours évidemment pour base nécessaire le pur fétichisme, qui -divinise instantanément chaque corps ou chaque phénomène susceptibles -d'attirer avec quelque énergie la faible attention de l'humanité -naissante. Quelques transformations essentielles que cette philosophie -primitive puisse ensuite subir graduellement, une judicieuse analyse -sociologique y pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, jamais -entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du -point de départ. Non-seulement, par exemple, la théocratie égyptienne, -dont celle des Juifs fut certainement une simple dérivation, a dû -présenter, aux temps de sa plus grande splendeur, la co-existence -régulière et très prolongée, dans les différentes castes de sa -hiérarchie sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque les -rangs inférieurs étaient encore restés au simple fétichisme, tandis -que les premiers rangs étaient en pleine possession d'un polythéisme -très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient même déjà -élevés très probablement à une certaine ébauche du monothéisme; -mais, en scrutant plus profondément l'esprit théologique, on peut, -en outre, y reconnaître, en tout temps, par une analyse plus directe -et plus décisive, des traces actuelles très prononcées du fétichisme -fondamental, malgré les formes les plus métaphysiques qu'il ait -pu affecter chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en -effet, au fond, que cette célèbre conception de l'âme du monde chez -les anciens, ou cette assimilation plus moderne de la terre à un -immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon -un véritable fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux verbiage -philosophique? Il n'y a là , sans doute, comparativement au fétichisme -spontané des temps primitifs, d'autre différence essentielle que de -se rapporter à des êtres collectifs et abstraits au lieu d'êtres -purement individuels et concrets. De nos jours même, qu'est-ce -réellement, pour un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme dont -se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds -métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et systématisé, -enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au -vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations d'un principe déjà -directement établi, il devient donc irrécusable que le pur fétichisme, -loin de constituer une simple aberration de l'esprit théologique, -en indique nécessairement la source fondamentale, et détermine son -vrai caractère primordial, jusqu'aux temps beaucoup plus récens où, -comme je l'expliquerai bientôt, son mélange de plus en plus intime -avec l'esprit métaphysique proprement dit en altère profondément la -nature originelle, néanmoins toujours reconnaissable à une saine -exploration scientifique. Telle est donc notre théologie vraiment -primitive, celle qui présente le plus complétement cette rigoureuse -spontanéité, où réside, d'après le chapitre précédent, le privilége -essentiel de toute philosophie théologique, et qu'aucun autre âge -religieux n'a pu certainement offrir à un degré aussi parfaitement -approprié à la torpeur initiale de l'entendement humain, alors ainsi -dispensé même de créer la fiction facile des divers agens surnaturels, -et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui -nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont -nous sommes intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant d'abord -expliquer suffisamment nos propres phénomènes, nous sert immédiatement -de base uniforme à l'interprétation absolue de tous les phénomènes -extérieurs. Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre, -bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes -de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement -négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute long-temps -produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de -terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre -enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie -spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de -l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration[3] formelle des -animaux, quand ils offraient à l'homme, sous un aspect quelconque, un -spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à -dire dont il ne retrouvait -pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité -de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des -notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore -aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît, -à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de -l'atmosphère, etc. - - Note 3: Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins - commun qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans - doute, avec une véritable adoration directe, le respect spécial - pour des animaux consacrés à quelque divinité extérieure, - suivant un usage long-temps pratiqué chez les Grecs et même - chez les Romains, indépendamment d'ailleurs de certains animaux - habituellement entretenus comme instrumens de divination. - -Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée, -par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa -première situation mentale. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, -que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer -de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours -fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la -vie intellectuelle, ou, suivant la formule anatomique, de la région -postérieure du cerveau sur la région frontale; d'une manière d'ailleurs -essentiellement commune au développement de l'espèce et à celui de -l'individu. Or, cet empire, évidemment plus prononcé à l'origine, des -passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous -disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement -plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous -les corps observables étant ainsi immédiatement personnifiés, et doués -de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs -phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le -spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver -ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment -spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier -aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suffisamment l'éprouver, -même en nous reportant, par la méditation la plus intense et la mieux -dirigée, à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément combien cette -exacte correspondance intime entre le monde et l'homme doit nous -attacher profondément au fétichisme, qui réciproquement tend aussi, -de toute nécessité, à prolonger spécialement un tel état moral. Cette -co-relation spontanée peut encore se vérifier, même quand l'évolution -humaine est la plus avancée, en considérant les organisations ou les -situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective -acquiert, à un titre quelconque,le plus spécialement une prédominance -très rapprochée de -l'irrésistibilité. Malgré la plus grande culture intellectuelle, les -hommes qui, pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière de -la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition -semblable (dont personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits, -n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin d'exercer presque -incessamment sur leurs propres pensées une très active surveillance, -pour ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans l'état très -prononcé de crainte ou d'espérance déterminé par un passion quelconque, -à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, en -personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux objets les plus inertes -qui peuvent intéresser leurs affections actuelles. Ces tendances -partielles ou passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une faible -idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la -fois complet et normal, il était d'ailleurs permanent et commun. La -constitution, encore si métaphorique, du langage humain, dans les -idiomes même les plus perfectionnés, en offre aussi, à mes yeux, un -témoignage universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. On ne -saurait douter, en effet, que la formation du fond essentiel de ce -langage ne remonte, en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme -proprement dit, qui a dû persister plus long-temps qu'aucun autre -peut-être, par la lenteur plus spéciale des progrès qu'il comportait, -comme je vais l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, qui -attribue surtout le fréquent usage des expressions figurées à la -seule disette de signes directs, est sans doute trop rationnelle pour -devenir suffisamment admissible, autrement qu'envers une époque très -avancée de l'évolution intellectuelle. Jusque alors, et précisément -pendant les temps qui ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt -le développement de la langue humaine[4], l'excessive surabondance -des figures a dû tenir bien davantage au régime philosophique alors -dominant, qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant directement -tous les phénomènes possibles aux actes humains, devait faire -introduire, comme essentiellement fidèles, des expressions qui ne -peuvent plus nous sembler que métaphoriques, depuis que nous avons -complétement dépassé l'état mental qui en motivait le sens littéral. -Cet aperçu scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé -par une remarque intéressante, déjà faite depuis long-temps, sur le -décroissement graduel d'une telle tendance à mesure que l'esprit -humain se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait point superflue -l'ultérieure vérification spéciale, d'après un ensemble suffisant -d'analyses philologiques convenablement instituées. Pour faciliter -la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter ici une -indication caractéristique, relative aux temps modernes, où la nature -des métaphores se transforme insensiblement de plus en plus, en ce que, -au lieu de transporter, comme dans l'état primitif, au monde extérieur -les expressions propres aux actes humains, la révolution fondamentale -qui s'accomplit graduellement dans notre manière de philosopher nous -conduit, au contraire, à appliquer toujours davantage aux divers -phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature -inerte, dont la considération prépondérante constitue, comme je l'ai -tant établi, la base nécessaire du véritable esprit scientifique, qui -exercera désormais sur la constitution du langage humain une influence -de plus en plus profonde. - - Note 4: J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer - ma conviction bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage - humain, quoique la nature et la destination de cet ouvrage - ne me permettent pas d'y examiner, même sommairement, cet - important sujet. Dans le Traité spécial que j'ai annoncé, je - pourrai ultérieurement justifier ce lumineux principe, qui - peut seul conduire à constituer, en temps opportun, une vraie - philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager, - ce me semble, comme l'une des grandes données préalables - fournies à la sociologie par la biologie. Car chaque espèce - d'animaux supérieurs étant toujours douée, en vertu de son - organisation, d'un certain langage propre, dont l'identité - nécessaire se fait partout sentir à travers les diverses - modifications quelconques, souvent très notables, de climat - et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me - paraît seule pouvoir conduire à concevoir irrationnellement - notre espèce comme arbitrairement soustraite à cette loi - universelle du règne animal, sans que rien, dans notre - organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. Quand - les hautes recherches philologiques, qui, du reste, commencent - déjà spontanément à converger avec évidence vers une telle - tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par - l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation - préliminaire avec l'usage régulier d'une théorie sociologique - vraiment directrice, je ne doute pas qu'elles ne fassent alors - de rapides progrès dans la manifestation irrécusable des vrais - élémens fondamentaux de la langue humaine. - -Après avoir ainsi directement établi, sous le point de vue général -propre à cet ouvrage, l'inévitable nécessité de ce premier âge -théologique, et suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental, -il nous reste à apprécier sommairement son influence propre sur -l'ensemble de l'évolution humaine, et ensuite, plus spécialement, la -transformation graduelle qui en fait spontanément dériver le second âge -naturel de la philosophie théologique. - -Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, on compare, -d'une manière convenablement approfondie, toutes les grandes phases -religieuses de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je l'ai -ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue réellement, du moins -quant à l'existence individuelle, l'état théologique le plus intense, -c'est-à -dire celui où cet ordre d'idées exerce la plus vaste et la -plus intime prépondérance dans tout notre système mental. Quelque -monstrueux que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs anciens, -l'inépuisable dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions -un résultat bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter -suffisamment une telle revue envers les dieux des purs fétichistes, -ainsi que j'aurai lieu ci-après d'en signaler le principal motif. -Cette multiplicité supérieure devait, en effet, résulter du caractère -essentiellement individuel et concret des croyances fétichiques, où -chaque corps observable devient spontanément le sujet propre d'une -superstition distincte. Mais indépendamment d'une telle complication -numérique, cette liaison immédiate et continue doit alors donner une -bien plus grande influence mentale aux conceptions théologiques, à -travers lesquelles, pour ainsi dire, s'effectuent nécessairement -toutes les observations; sauf quelques rares notions pratiques sur -les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement fournies par -l'expérience involontaire, et qui, dans l'origine, sont peu supérieures -aux connaissances réelles que les plus éminens animaux acquièrent d'une -manière analogue. A aucun autre âge religieux, les idées théologiques -n'ont certainement pu être aussi directement ni aussi complétement -adhérentes aux sensations elles-mêmes, qui alors les rappelaient -presque sans délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait -être presque impossible à l'intelligence d'en faire essentiellement -abstraction, même d'une manière partielle et momentanée. L'immense -progrès qui nous sépare heureusement de cette première enfance, doit -en rendre maintenant très difficile l'exacte appréciation, outre -l'embarras croissant des explorations directes de plus en plus rares. -Mais, en se plaçant au point de vue convenable[5], je ne doute pas que -la plupart des juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse de -cette importante observation sur la prépondérance intellectuelle de -l'esprit théologique, beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme -que sous aucun autre régime religieux: ce qui tend à confirmer, dès le -point de départ, ma proposition générale sur le décroissement continu -d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle s'accomplit, -suivant ma théorie fondamentale du développement humain. Toutefois, la -confusion trop ordinaire où tombent presque tous les philosophes entre -l'empire mental des croyances religieuses et leur influence sociale, -empêche essentiellement, à cet égard, toute saine appréciation -générale, parce que ce n'est point alors en effet que la philosophie -théologique a pu obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux -ascendant politique, dont le développement propre a dû être plutôt en -sens inverse, par une remarquable coïncidence, que la suite de notre -opération historique expliquera spontanément. Afin de dissiper ici, -à ce sujet, toute incertitude essentielle, il faut donc maintenant -caractériser le motif principal de la moindre puissance du fétichisme -comme moyen de civilisation, malgré son extension intellectuelle -certainement supérieure; d'où résultera ensuite aisément la -détermination sommaire de sa véritable influence sociale. - - Note 5: C'est uniquement au très petit nombre d'esprits - pleinement philosophiques qui ont pu essentiellement accomplir - déjà la grande évolution mentale, qu'il appartient aujourd'hui - d'entreprendre avec succès de telles comparaisons, à cause de - l'heureuse faculté que leur procure exclusivement une entière - émancipation personnelle, de transporter presque indifféremment - leurs pensées à tous les degrés de l'échelle théologique, sans - aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une occasion - naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres - suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on - doit finalement attendre une histoire vraiment rationnelle de - la religion, conçue et exécutée d'une manière impartiale et - lumineuse. A la vérité, l'esprit de dénigrement systématique - qui caractérisait, à cet égard, les encyclopédistes du siècle - dernier, devait certainement les rendre encore moins propres - à cette haute appréciation philosophique. Elle ne saurait - convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies - des préventions métaphysiques que des préjugés théologiques, - et pour lesquelles ces deux ordres d'idées antagonistes soient - désormais pareillement ensevelis dans un irrévocable passé, - où la part nécessaire de chacun d'eux devient exactement - assignable, d'après la vraie théorie générale du développement - humain. - -On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, malgré les récriminations -modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est -néanmoins strictement indispensable pour utiliser réellement la -propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Non-seulement -toute doctrine quelconque exige évidemment des organes spéciaux, qui -puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale. -Mais, en outre, les croyances religieuses sont, par leur nature, -beaucoup plus complétement assujéties que toutes les autres à cette -nécessité commune, à cause du vague indéfini qui les caractérise -spontanément, et qui ne peut être suffisamment contenu que par -l'exercice permanent d'une très active discipline, convenablement -organisée. Sans cette indispensable condition, les idées théologiques -peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même -d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter -néanmoins qu'une très faible consistance politique, en suscitant -plutôt des divergences que des convergences: comme nous le confirme -éminemment la grande expérience des trois derniers siècles, où, par -la désorganisation générale de l'ancienne autorité théologique, les -croyances religieuses sont devenues bien plus un puissant principe de -discorde qu'un véritable lien social, contrairement à leur destination -essentielle, que l'étymologie semble aujourd'hui rappeler avec une -sorte d'ironie. Or, en ayant convenablement égard à cette considération -fondamentale, il est facile d'expliquer la moindre influence sociale -de la philosophie théologique à l'époque du fétichisme, malgré qu'elle -occupât certainement alors beaucoup plus de place dans l'ensemble de -l'entendement humain. - -Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à ce que le fétichisme -comportait infiniment moins que le polythéisme et le monothéisme le -développement propre d'une autorité sacerdotale distinctement organisée -en classe spéciale, par une suite nécessaire du caractère essentiel des -croyances correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme sont -éminemment individuels, et chacun d'eux a sa résidence inévitable et -permanente dans un objet particulièrement déterminé; tandis que ceux -du polythéisme ont, de leur nature, une bien plus grande généralité, -un département beaucoup plus étendu quoique toujours propre, et enfin -un siége infiniment moins circonscrit. Cette différence fondamentale -constitue sans doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée -à correspondre spontanément, avec une exacte harmonie, à l'état -primitif de l'esprit humain, où toutes les idées sont nécessairement, -au plus haut degré, particulières et concrètes; et de là résulte, comme -je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité très supérieure des divinités -de cette première enfance. Mais, sous le point de vue social, il est -pareillement évident que de telles croyances offrent, par leur nature, -beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour -les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribu, et -même de nation, la plupart néanmoins sont essentiellement domestiques, -ou même personnels, ce qui offre bien peu de secours au développement -spontané de pensées suffisamment communes. En second lieu, le siége -immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé, -doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite, -tend à empêcher directement l'essor d'une classe spéculative, vraiment -distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort -étendu, car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à aucune -époque théologique plus avancée, dans l'ensemble de la vie humaine, qui -en est plus intimement pénétrée, chaque acte particulier de l'homme -ayant pour ainsi dire son propre aspect religieux. Mais c'est presque -toujours un culte essentiellement personnel et direct, dont chaque -croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune interposition -forcée envers ses divinités spéciales, constamment accessibles par leur -nature. C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux habituellement -invisibles, plus ou moins généraux, et essentiellement distincts -des corps soumis à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer, -à l'âge du polythéisme, le développement rapide et prononcé d'un -vrai sacerdoce, susceptible d'une haute prépondérance sociale, comme -constituant, d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire -indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au -contraire, n'exigeait point évidemment cette inévitable intervention, -et tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance de l'organisation -sociale, dont le premier essor, comme je l'ai établi au chapitre -précédent, devait certainement dépendre de la formation distincte -d'une classe spéculative, c'est-à -dire alors sacerdotale. Dans -l'analyse, beaucoup mieux connue, des âges théologiques ultérieurs, -on peut observer encore des traces très marquées de ce caractère -nécessaire des cultes primitifs, aux temps même de la plus entière -extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain, -en considérant le mode spécial, très précieux à remarquer sous ce -rapport, qui y distinguait l'adoration des dieux lares et pénates, -divinités essentiellement domestiques, où l'on doit, à mon gré, -reconnaître de purs fétiches, dont le culte, particulièrement modifié -chez les diverses familles, s'y célébrait toujours directement, sans -intervention sacerdotale, chaque fidèle, ou du moins chaque chef de -famille, étant resté, à cet égard, une sorte de prêtre spontané. - -Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations -fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point -entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine -classe sacerdotale, commençant à se détacher assez distinctement -de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des -professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs -peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du -vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés -de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on -reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors -essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus -haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je -l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement -dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive, -du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à -provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce. -D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère -d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des -fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source -exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement -tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur -situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui -a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le -besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard, -d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels, -généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer -directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y -rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la -formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement -distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré -essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement -vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique -actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte -des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis -que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire, -non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de -progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation -démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais -il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration -des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres -branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte -les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit -humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et -les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps -célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû -long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand -nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux -effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant -presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les -attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on -reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une -autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait -osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement -du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée -de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour -intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les -astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement -subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la -philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement -total. Or, c'est seulement quand le fétichisme s'est ainsi élevé -enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière -permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale, -par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, -en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère, -source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur -ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider -essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit -théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement -le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu -s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir -d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées: -mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le -voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable -consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle -préalable. - -En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de -signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur -l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre -fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment -de base aux liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux -croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque -de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des -considérations précédentes, que cette propriété politique est bien -loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue -qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps -même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette -observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite -de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme, -et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire -du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus -parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera -naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale, -tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être -attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à -la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale -exposée à la fin du volume précédent. - -D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux -leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste -appréciation générale des plus importans effets du système théologique -dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû -être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa -dernière phase, au principal développement de la politique théologique, -son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même -indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement. - -Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée -à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette -première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au -moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons -reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie -théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre -intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment -et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement -participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie -primitive, son action ultérieure, après la production générale du -premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie, -à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet, -l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce -premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des -plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables -devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, -si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme -radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement -l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires -du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien -peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons -au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins -comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard, -d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance -intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les -faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou, -plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être -alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme, -et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain -est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel -de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en -produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination -permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective -sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer -profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes -naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures -des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de -pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et -partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de -cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible, -à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même -les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment -admettre les plus chimériques récits avec les plus communes -observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler -spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité -trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il -était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues -à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer -très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui -l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur -laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne -nous est certainement point innée, puisqu'on peut presque assigner, -dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine -manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, -et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition, -souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à -cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, -que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain, -le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle, -aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de -cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant -que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant -mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par -l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type -humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement -une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes -hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une -activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre -surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines, -ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations -spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement -signalées, comme la pratique de certains mouvemens graduellement -convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement -enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues, -etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire -nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles -d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une -convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt -l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent -contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que -les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque -indéfiniment. - -Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur -l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à -beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident -qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait -tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination, -alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi -les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie, -remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le -polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement -propre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant -l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer -à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans -la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des -facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression, -de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des -facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale -que notre organisation établit entre elles. - -Quant au développement industriel, philosophiquement défini, -c'est-à -dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur -le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier -âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté -les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. -Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de -ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit -surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes, -l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage -permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le -commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la -naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et -procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale. -Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit -alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance -pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le -théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de -Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle -entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action -destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent -à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au -genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison, -quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps -où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres -motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement -indispensable au développement social ultérieur, dont la scène -nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité -supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive -est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir, -sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de -concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie, -à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus -grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur -les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui -affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne -peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle -de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est -difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence -du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la -consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même -devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde -environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence prolongée -du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans -obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain -pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces -croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées -par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand -quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet -important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà , à un -haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en -principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique, -de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions -fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel -le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des -lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie -ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des -agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu -de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment -propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré -d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser -autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soit -nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable -ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de -la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide -à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde -extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux -au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe -et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à -obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur -ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait -consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa -torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas -le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique, -à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la -seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement -les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté -mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains -et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, -d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un -dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui -nous y montre les symptômes nécessaires de l'éveil primordial de notre -intelligence et de notre activité. - - Note 6: Quoique le point de vue concret doive être ici - soigneusement écarté, d'après les explications préalables de - cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que - possible, toute confusion dans les vérifications spéciales, - devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir - une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un - seulement des trois modes généraux d'existence matérielle - qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs, - successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais - qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà - parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles - restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective, - je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux - transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation - du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va - le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi, - quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas - particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des - influences contraires. - -Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme, -quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins -efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit -théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute -importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes -maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les -immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même -qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort -éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont -réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement -éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport -intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble -d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire -enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire -de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici -n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par -une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un -degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature, -l'esprit théologique avait besoin de fournir à la discipline sociale -une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance, -soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup -trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences -purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les -institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être -habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent -long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison -soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même -les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une -manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions -religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir -la nécessité primitive de la consécration théologique dans les -modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à -concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme -essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit -de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie -de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer -clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence -religieuse: telle est, entre autres, cette célèbre institution du -_Tabou_, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie, -et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une -précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances -théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale, -lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état -agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs -soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après -une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous -sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que -l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et -surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé -comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante, -non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment -recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous -le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de -l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer, -autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus -la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos -penchans, afin de faire convenablement éclater la supériorité implicite -de notre organisation propre. - -Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention -sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très -fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on -n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme -un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune -conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien -peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui -exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses -phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de -présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui, -applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront -prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations, -aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits -sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme. - -Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si -étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie, -il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience -universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un -homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action -sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu. -Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait -exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante -harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique -duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer -souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire, -à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se -seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire -simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle, -l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment -embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément -entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté -presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental -trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du -caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des -opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit -positif pourra seule entièrement rectifier. - -En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories -théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence -dans ses plus simples spéculations, ce serait sans doute une étrange -inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle -dans les méditations sociales et politiques, dont la complication -supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante -intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel -régime constitue directement la base nécessaire de tout le système -mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les -plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps -primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général, -dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles -qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques, -quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits -par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours -d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale. - -Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous -examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation -du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance -spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps -primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans -la plupart des cas ordinaires, avec les principales nécessités -sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait -résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement -supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses, -l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très -brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque -indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances -religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément -selon les exigences diverses de chaque application politique, de -manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les -inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu -qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable, -individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend -si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation -systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable, -afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences -pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je -l'expliquerai directement dans la cinquante-quatrième leçon. Mais -cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens -et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop -souvent à des applications nuisibles, doit avoir sans doute encore -plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des -inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement, -un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui -distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant -être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses -modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces -opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains -attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes; -sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi, -outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir -à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont -d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des -notions essentiellement convenables à l'état social contemporain. -La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement -vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde -à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que -l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre. -A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans -l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influence -sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre -liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins -inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le -reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une -très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits -supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu -civilisatrice de cette philosophie primitive. - -D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux -relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que -le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup -plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos -remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation -religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle -de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement -inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable, -de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse -d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y -trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter -essentiellement d'y vérifier, sur quelques exemples décisifs, comme -chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie. -Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment -moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux -saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus -distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique, -doit rationnellement confirmer, _à fortiori_, l'existence implicite -de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection -nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement -ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans -et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du -fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale. - -Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique -inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition -fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait -ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du -régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de -l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me -suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument -temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, en -principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout -au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante -destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres -acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, -ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres -animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par -un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les -élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement -à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc -superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute -portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit -invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons -pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté -que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à -certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante. -On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond, -très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme -le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des -individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre, -en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention -fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes -et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a -coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute, -justement indiqué la condensation croissante de la population humaine, -comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle -dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état -agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son -incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante, -faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne -s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop -prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall, -cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on -fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai -expliqué au troisième volume (_voyez_ la quarante-cinquième leçon). -Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance -sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la -produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme -le confirment tant d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés -pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à -s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence -du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque -résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de -se décider à un changement total de situation, encore antipathique -à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de -remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent -des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques -même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la -vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y -a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue -donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique -l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre -des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or -il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant -presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut -bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende -spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer graduellement -l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en -quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre, -il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car, -l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée, -par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, -doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord -très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au -sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres -antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, -ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux, -qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle -concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux -domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à -dire, de purs fétiches; -telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait -alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la -tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le -fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au -polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse -indispensable à cette transition, y doit être attribuée, en majeure -partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister -dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai -noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété -essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu -sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si -cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était -spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce -qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine -élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette -indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une -semblable révolution sur le perfectionnement général du système -théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme -commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant -à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais -l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On -conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit -attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps -célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup -plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanée d'observations -astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une -population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant -ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double -relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et -l'établissement final de la vie agricole. - -En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans -l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique, -d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici -très spontanément de signaler, sous deux rapports importans, -l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez -les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien -est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à -l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement -constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnel esprit -qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement -abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution -vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est -cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui -la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique -partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si -nous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme -chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second -lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité -du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la -nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous -nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation -du développement matériel de celle du développement spirituel. La -grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier, -résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et -presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens -humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état -révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume. - -Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore, -que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur -l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante -fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la -conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux. -Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le -monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation, -comme, sur sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée -à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est -long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire -de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un -penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des -hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement -toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre -ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait -d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces -organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup -plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction -presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale -de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un -frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle -est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme -primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire -vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier -système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par -l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il -faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait -été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les -immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous -dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la -conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles, -des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels -exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement -remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non -moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection -particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très -énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans -doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors, -comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet -égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle, -puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution, -si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne -plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la -voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui, -que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre -de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement -réparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi -obligé de recourir à peu près exclusivement. - -Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude -spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, -il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous -le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement -fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation -carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui -limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est -susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations -humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable -essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage -chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs -être directement atténué par suite même du caractère d'utilité -publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que -doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime -utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où -l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite -de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la -destinée fondamentale de l'homme, qui l'oblige à développer sans cesse, -à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal. -Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle -ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement -opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire, -d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines -lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que -possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect, -envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la -seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti -encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les -relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le -monde, et surtout vis-à -vis des autres animaux; relations où l'égoïsme -d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves -dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il -s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au -nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le -vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique -et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira -un jour à constituer régulièrement un vaste département spécial -du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des -efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les -inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment -prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation -de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre -véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle -zoologique dont nous formons le type fondamental. - -Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, -convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à -l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter -cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant -lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette -première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui -constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état -théologique. - -Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du -fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique -incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition, -également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au -gré d'une imagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante -philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel -démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante, -l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a -désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude -même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement -éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera, -j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement -reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme -qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive; -la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base -essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à -dire, au -fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce -point là , par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux -primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à -dire des deux -principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé, -comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement, -diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est -vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille -encore discuter un cas aussi évident; puisque la première manifestation -de l'esprit théologique doit certainement consister à animer -directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette -vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement -fictif. - -Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit -religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, -quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir -habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine -a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle -mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont -l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent -naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que -sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand -on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active, -au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la -condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue, -toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent -divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée -intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode -réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous -deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état -positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à -d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue -pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps -mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence, -presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de -l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme -une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit -humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une -manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition. - -Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont -été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu -de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu -être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite. -Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de -généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les -singes, les carnassiers, etc., il aurait sans doute indéfiniment -persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient -irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence -est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître -leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques, -doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le -double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables, -elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis -le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur -exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de -la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au -polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet -essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé, -comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les -hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude. - -Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos -explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et -concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un -objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement -à la nature particulière et incohérente des observations, grossièrement -matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe -alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration, -vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque -de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque -imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation, -doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par -ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de -la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a -conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme -serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement -due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire -les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une -insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout -vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une -présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car, -les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel, -sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes, -non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à -tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux -que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond, -jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances, -intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode -général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles, -malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le -principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques, -et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous -les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui -à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder -d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous -manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes -devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de -toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit -humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et -de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien -établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point -rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai -expliqué au quarante-huitième chapitre. - -Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la -généralisation insensiblement croissante des diverses observations -humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions -théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable -transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux -proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un -caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence -indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, -mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous -un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne -gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure -qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes -chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches -correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui -dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à -dire d'agent idéal et -habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement -fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment -commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche -étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, -par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt -de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions -théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être -abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu -le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme -au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des -idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre -enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la -modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant -plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence -nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition -vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération -était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas, -qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus -sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord -des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre -organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce -comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes -sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence, -quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez -uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme doit donc être -spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner -lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue -antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère -nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement, -pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit -sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant -égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors -seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le -procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette -grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment -mûre. - -C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie -primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes -ont continué à être régis par des volontés et non par des lois; -et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même -n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un -être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au -fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement -ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et -sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler -l'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus -sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique -son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure -que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère -directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit -purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre, -quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique -intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes, -par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence -fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant, -par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue, -le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus -abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant -que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est -clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une -troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins -réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme -au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque -essentiellement analogue. - -D'après le principe précédent, on peut aisément compléter cette -explication sommaire, en déterminant même par quelle branche -principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage -au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer -sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont -l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était -certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence -isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier -à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette -partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop -concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale, -ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu, -devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en -aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme -je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur -fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le -culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu -s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement -aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de -sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du -dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en -un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait -donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le -fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque -divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa -conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres -fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement -dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour -préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que, -pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement -assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales: -les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont -restées de vrais fétiches, c'est-à -dire des divinités directement -corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au -moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme -universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre -leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques -vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc -ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'état le -plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément -son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même -expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence -indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole -sur cette grande transformation de la philosophie théologique. - -Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de -l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement, -en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers -principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe -enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de -l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications -réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond, -nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit -scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable -intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement -immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels -du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir -irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie -au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de -la métaphysique dans le passage général du polythéisme au monothéisme -ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que -cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui -beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première. -Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en -constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie -métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement -théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique -à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée -la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale -d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était -possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence -presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre. -Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est -alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait -évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en -dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de -vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps -particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait -d'abord, une propriété abstraite qui le rendait susceptible de recevoir -mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, -dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou -moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement -l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de -métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée. -Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit -même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable -participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque -dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins -grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce -qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être -divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle -notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y -reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque, -l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation -transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement -caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait -et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre -pour modifier successivement les conceptions purement théologiques, -soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand -chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une -concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui -n'ont d'abord qu'une existence abstraite. - -Telle est la double fonction indispensable de réduction et -systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce -graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à -l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère -nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais -saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les -phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence -active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, -l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie -que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane -nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des -transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins -intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général -d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique, -puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant radicalement -sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler -organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en -tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie -théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous -le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment -organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite -de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de -plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications, -dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un -semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée -rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y -signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique, -ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette -grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment -caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin -scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour -une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps, -de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et -continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique -et l'esprit métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement -prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement -accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation. - - -L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de -départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré -l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère, -excuser l'étendue et la complication des diverses discussions -auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable -chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi -confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle -jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le -vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon -suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée -et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation -prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions -scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois, -cette première application générale de ma philosophie historique -aura déjà , sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude -spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement, -beaucoup mieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où -l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité -et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en -aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions -rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme -vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit -nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit -inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera -graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et -permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans -jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale -essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui, -au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu, -dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en -faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité, -l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte -raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater -clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque -aspect principal qu'on l'envisage, a toujours été, non-seulement le -plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime -harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée, -indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine. - - - - -CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON. - - Appréciation générale du principal état théologique de - l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime - théologique et militaire. - - -Des habitudes exclusives profondément enracinées tendent -nécessairement, chez les esprits modernes, à procurer au monothéisme -un ascendant presque irrésistible, qui doit s'y opposer éminemment à -toute saine appréciation des divers autres modes généraux de l'état -théologique. Mais les philosophes, assez dégagés, à cet égard, de -toutes préoccupations personnelles pour comparer, avec une impartiale -élévation, les différens âges religieux, pourront aujourd'hui -reconnaître aisément, après une analyse approfondie, et malgré de -spécieuses apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature, -constituer la principale forme du système théologique, considéré dans -l'ensemble de sa durée. Quelle que soit, sous le rapport social, -l'éminente destination réservée au monothéisme, comme je l'expliquerai -soigneusement au chapitre suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère, -incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore plus complète et -plus spéciale du polythéisme à satisfaire spontanément aux besoins -politiques de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble de ce double -examen fera implicitement sentir que, malgré le caractère provisoire -plus ou moins inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie -théologique, l'existence du polythéisme a dû être plus durable que -celle d'aucune autre phase religieuse; tandis que le monothéisme, -plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, devait -surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant sa transition -fondamentale du système ancien au système moderne. - -Pour mieux éclaircir notre appréciation générale du polythéisme, il -convient ici d'examiner d'abord abstraitement chacune de ses diverses -propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, et de considérer -ensuite les différentes formes nécessaires du régime correspondant; -de manière à caractériser exactement l'indispensable participation -de ce second âge religieux à la grande évolution humaine: en évitant -d'ailleurs, autant que possible, toute discussion vraiment concrète, -suivant les explications préalables indiquées au début du chapitre -précédent. Avant tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai -toujours le polythéisme dans l'acception publique qui lui était -communément attribuée, sans m'arrêter à aucune des nombreuses et -incohérentes tentatives par lesquelles, chez les modernes surtout, une -irrationnelle érudition s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague -interprétation symbolique, dont les principes sont presque toujours -radicalement arbitraires, de rattacher ces croyances à un prétendu -monothéisme antérieur, ou même, ce qui serait encore plus étrange, à -quelque système purement physique. Si jamais ces ténébreuses hypothèses -pouvaient devenir moins contradictoires et mieux déterminées, elles -ne mériteraient guère plus l'attention du vrai sociologiste; puisque -toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment -s'apprécier, en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était -habituellement entendue par les masses, et non d'après le sens plus -raffiné qu'ont pu y attacher secrètement quelques initiés: d'autant -plus que ces mystérieuses explications n'ont jamais dû être, au fond, -qu'une sorte d'anticipation générale des esprits les plus cultivés sur -la phase religieuse immédiatement suivante. Cette puérile obstination -à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, le polythéisme, -éminemment clair et expressif, que les admirables chants d'Homère, -par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, ne provient, sans -doute, essentiellement, dans la plupart des cas, que d'une impuissance -philosophique à se représenter suffisamment un état mental trop -éloigné, surtout en vertu des dispositions trop exclusives que doit -inspirer la prépondérance totale du pur monothéisme. Aux yeux de tout -vrai philosophe, si l'enfance de la raison humaine exige préalablement, -de toute nécessité, le régime théologique, il n'y est certes pas moins -naturel d'admettre d'abord un très grand nombre de dieux, pleinement -distincts et indépendans les uns des autres, et dont les attributions -spéciales correspondent à l'infinie variété des phénomènes; comme -l'indique évidemment l'analyse attentive du développement spontané de -l'individu, directement confirmée, pour l'espèce, par l'exploration -judicieuse des divers sauvages contemporains, chez lesquels nos -docteurs ne sauraient assurément transporter cette nébuleuse -symbolisation. - - -Sous le point de vue purement intellectuel, nous avons reconnu, au -chapitre précédent, que le fétichisme était nécessairement caractérisé -par l'incorporation la plus intime et la plus étendue possible de -l'esprit religieux au système total des pensées humaines: en sorte -que sa transformation en polythéisme constitue réellement un premier -décroissement général de l'influence mentale propre à la philosophie -théologique. Mais, malgré la haute importance scientifique d'une telle -appréciation pour confirmer notre théorie fondamentale de l'évolution -humaine, et quand même cet âge primitif serait moins éloigné et moins -inconnu, l'admirable essor spontanément imprimé par le polythéisme à -l'imagination de l'homme, aussi bien que sa haute efficacité sociale, -doivent finalement nous déterminer à regarder ce second âge comme -le véritable temps du plus intense développement propre de l'esprit -religieux, quoique son énergie élémentaire eût déjà subi ainsi, au -fond, un certain commencement d'altération. Jamais, en effet, depuis -cette époque, un tel esprit n'a pu retrouver à la fois un champ aussi -vaste et un aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une théologie -directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique, et -nullement contenue par les conceptions positives, dont les premiers -rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à l'aide d'une scrupuleuse -analyse, ne pouvaient se rapporter qu'à quelques observations -incohérentes et empiriques sur les plus simples cas de chaque ordre -de phénomènes naturels. Tous les évènemens quelconques, toujours -étroitement rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement -attribués à l'intervention continue d'une foule d'agens surnaturels -plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires n'étaient presque -aucunement assujéties à des lois invariables, il est clair que les -idées théologiques devaient ainsi exercer une domination mentale -beaucoup plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, que sous -aucun régime ultérieur, comme nous le reconnaîtrons expressément -au chapitre suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, dans -le cours journalier de la vie active, l'existence habituelle d'un -polythéiste sincère à celle du plus dévot monothéiste, une saine -appréciation générale fera aussitôt ressortir, contrairement aux -préjugés ordinaires, la prépondérance plus intime et plus prononcée -de l'esprit religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure -toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, sous les formes les plus -variées, d'une foule d'explications théologiques très détaillées; en -sorte que ses actions même les plus communes constituent, pour ainsi -dire, autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale, sans cesse -ranimée, autant que possible, par un renouvellement continu de forme -et même de destination. Le monde imaginaire occupe alors certainement, -eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système -intellectuel de l'homme, que sous le régime monothéique: ainsi que le -confirment clairement, par exemple, tant d'éloquentes plaintes des -principaux docteurs chrétiens sur la difficulté radicale de maintenir -le fidèle au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être -certainement beaucoup moindre, et même presque nulle, sous l'empire, -plus familier et moins abstrait, des croyances polythéiques. Comme -le contraste général avec la doctrine de l'invariabilité des lois -naturelles constitue nécessairement le meilleur critérium mental de -toute philosophie théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer ici, -afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, combien l'opposition du -polythéisme est, sous ce rapport, plus profonde et plus intense que -celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant fera spontanément -ressortir, en y considérant l'immense décroissement déterminé, -avec tant d'évidence, dans les miracles et les oracles, par la -prépondérance finale du monothéisme, même musulman. En se bornant, -par exemple, au seul cas des visions ou apparitions, on voit que, -d'après la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles, -et réservées, de loin en loin, à quelques individus privilégiés, -chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination; -tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout personnage un peu -qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations -personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une -parenté plus ou moins directe. - -La seule objection vraiment spécieuse qui puisse être faite, à ma -connaissance, contre un tel jugement comparatif, consisterait à -regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle -du monothéisme, d'après le moindre dévouement qu'il semble pouvoir -inspirer. Mais cette objection qui, lors même qu'elle resterait sans -réponse, ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence -des considérations précédentes et de celles non moins décisives -que la suite de notre opération suggérera naturellement au lecteur -attentif, repose d'abord sur une confusion radicale entre la puissance -intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale, -et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir -suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En -vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système -entier de l'existence humaine, on doit éprouver plus de difficulté -à déterminer avec précision sa participation propre à chaque action -sociale; tandis que, sous le monothéisme, cette coopération, quoique, -au fond, beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée, -d'après la division plus nette qui s'établit alors entre la vie active -et la vie spéculative, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. -Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme -le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui -doit naturellement appartenir surtout au monothéisme, dont l'esprit, -nécessairement bien plus exclusif, inspire, envers toute autre -croyance, cette profonde répugnance que ne sauraient éprouver au -même degré ceux qui, admettant déjà un très grand nombre de dieux, -doivent être peu éloignés d'y en adjoindre de nouveaux, aussitôt que -la conciliation devient possible. On ne peut sainement apprécier -l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au -principal office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution -humaine, et qui devait essentiellement différer de celui du -monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons bientôt que -l'influence politique de l'un n'a certes été ni moins étendue ni moins -indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération -ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable concours de preuves -variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement -possible de l'esprit religieux, dont le monothéisme a réellement -commencé la décadence directe et croissante. - -Afin de mieux apprécier la vraie participation générale du polythéisme -à l'évolution fondamentale de l'intelligence humaine, il faut -l'examiner séparément, d'abord sous le point de vue scientifique, -ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le -point de vue industriel. - -Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être d'abord frappé -surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique -devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable -esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à chaque pas, -contre des explications religieuses très détaillées de la plupart -des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute -idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves inconvéniens du -polythéisme sont, à cet égard, assez évidens et assez connus pour -n'exiger ici aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, dans -la leçon suivante, l'appréciation générale de l'influence contraire -si heureusement inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, sous -ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, et quoique la -principale éducation scientifique de l'humanité ait dû s'accomplir -sous sa tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation a -évidemment commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas -été absolument antipathique, et qu'il ait même primitivement tendu, -à divers titres, à la seconder directement, suivant un certain mode -nécessaire, que je dois maintenant caractériser sommairement. - -D'abord, les philosophes ont presque toujours apprécié beaucoup -trop faiblement l'importance capitale du pas vraiment décisif -franchi par l'intelligence humaine, quand elle s'est enfin élevée du -fétichisme au polythéisme proprement dit. Quelque simple que doive -nous paraître aujourd'hui ce premier progrès, il était peut-être plus -fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; car cette -grande création des dieux constitue certainement, par sa nature, le -premier essor général de l'activité purement spéculative propre à -notre intelligence, qui jusque-là n'avait fait essentiellement que -suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée -à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement -à l'intensité effective de leurs phénomènes[7]. Mais, outre que -notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à prendre -un caractère distinct, par le seul exercice provisoire qui pût -alors exister, cette grande révolution théologique a constitué, -sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et -indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des -lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. A -la vérité, le polythéisme, quoique représentant désormais la matière -comme essentiellement inerte, subordonnait tous les phénomènes à une -multitude de volontés éminemment arbitraires, incompatibles avec toute -grande idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque -corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires -des phénomènes commençaient à devenir accessibles au premier essor -élémentaire de l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler, -à un certain degré, sans rappeler immédiatement la notion théologique -correspondante, dès lors relative à un être distinct du corps et -résidant presque toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme, -cette indispensable séparation était nécessairement impossible, -d'après les explications contenues au chapitre précédent. D'ailleurs, -le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous -le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment -propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental -de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes -doivent, sans doute, paraître, dans l'enfance de la raison humaine, -infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet -aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme, -par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables -divinités, avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au -point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a -dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin -de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc -fallu ajouter au système un indispensable complément général, en -créant un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres -dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards, -reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin -constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est, -par sa nature, inséparable; sans parler encore de l'office capital -qu'elle a dû remplir, comme on le verra plus loin, dans la transition -finale du polythéisme au monothéisme. Par-là , le polythéisme avait -donc spécialement ménagé un premier accès au principe ultérieur de -l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant à quelques règles -constantes, quoique profondément obscures, les nombreuses volontés -qu'il introduisait habituellement. Il a même consacré, à certains -égards, cette régularité naissante, envers le monde moral, qui lui -servait, comme à toute autre théologie, de point de départ universel -pour l'explication du monde physique: car, au milieu des caprices les -plus désordonnés, il importe de noter que chaque divinité conserve -toujours, au fond, son caractère propre, jusque dans les plus libres -élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait évidemment -nous inspirer aucun intérêt soutenu. - - Note 7: Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde - justesse de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la - croyance aux dieux comme l'apanage exclusif de l'entendement - humain: puisque, en effet, les animaux supérieurs parviennent - bien à un certain fétichisme, plus ou moins analogue au nôtre, - quoique plus grossier et moins étendu; tandis que les plus - intelligens ne paraissent jamais susceptibles de s'élever, du - moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme - proprement dit, qui exigerait de leur part une activité - d'imagination supérieure à leur vraie portée mentale. - -Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative, -permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire, -il tendait éminemment, d'une autre part, à exciter directement les -méditations philosophiques, en établissant, entre toutes nos idées -quelconques, une première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature -essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment -précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont -pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère -d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état -pleinement normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors -spontanément acquis sous la domination franche et uniforme du système -théologique. C'est seulement à la prépondérance, plus pure encore et -plus universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans -un inévitable et prochain avenir, de réaliser, d'une manière beaucoup -plus parfaite et surtout plus durable, cette propriété fondamentale. -Le monothéisme lui-même, quoique résultant d'une systématisation plus -avancée, n'a pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle -condition, parce que, dans l'état mental correspondant, une partie des -spéculations humaines avait déjà commencé à échapper irrévocablement -à la philosophie théologique proprement dite, de manière à en altérer -sensiblement la nature primitive, comme on le verra au chapitre -suivant. Il est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble, -aujourd'hui si rare, devait, au contraire, se rencontrer fréquemment -en un temps où, non-seulement la faible étendue des diverses notions -permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où surtout leur -commune subordination à une même philosophie théologique les -rendait toujours immédiatement comparables entre elles. Quoique ces -rapprochemens dussent alors être le plus souvent chimériques, cependant -leur usage spontané et continu devait certainement constituer, à -la longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique qui -caractérise la situation transitoire des modernes, et que tant -d'esprits faux ou étroits s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi -ne suis-je point surpris que d'éminens penseurs, appartenant surtout -à l'école catholique, aient, de nos jours, expressément déploré, -comme une sorte de dégradation fondamentale de notre intelligence, -l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, se plaçant -directement à la source de tout, ne laissait rien sans liaison et sans -explication quelconques, par l'uniforme application de ses conceptions -théologiques. Tous ceux qui, dans ce siècle, ont profondément senti -la nécessité sociale de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier les -vraies conditions essentielles qui lui sont désormais imposées, ont -pu être conduits à une telle aberration, dont l'illustre de Maistre -a offert un exemple si mémorable, surtout par son parallèle général, -admirable à beaucoup d'égards, entre le principal caractère de la -science antique et celui de la science moderne. Sans se laisser -entraîner à ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on -méconnaît directement la destination purement provisoire de la -philosophie théologique, il est certainement impossible de ne point -admirer son aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, comme je -l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental de notre intelligence, -mais encore à favoriser long-temps son développement graduel, en -fournissant spontanément à son activité continue un aliment et une -direction également indispensables, jusqu'à ce que le progrès des -connaissances réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime -mental. En considérant même la détermination de l'avenir comme le but -final de toutes les spéculations philosophiques quelconques, on doit -reconnaître, en général, que la divination théologique a véritablement -ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'inévitable -antagonisme qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et qui a -surtout manifesté l'irrécusable supériorité propre à la philosophie -positive, sous la seule condition, encore inaccomplie, d'une -généralisation suffisante. - -Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître -que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme, -quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à -exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation -et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office -purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications -théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but -fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant -profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme, -principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous -paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination -par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu -primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère -philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une -énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont -l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun -intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi -les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins -recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient -pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple, -incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères -astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des -observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré. -C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir -nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations -spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination -de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc., -des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes -qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment -scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette -institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers, -ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée, -et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà -obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart -des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre, -qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration -scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque -saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens, -déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que -les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet -pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie -pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse, -j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques, -dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter -outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions -quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les -progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations -instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement -chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre -exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité -mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos -prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude -minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles -pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère -atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans -doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En -étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra -mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques, -l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de -l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels -et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour -l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très -délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance, -qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence -ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive. - - Note 8: La manière même dont ces antiques observations ont - été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer - l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle - d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin - d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de - ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause - spéciale de destruction pour les recueils d'observations - augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement - disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes - religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus - destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de - l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le - changement général des croyances théologiques, et avant que le - développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer - à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif. - -Telles sont, en principe, les éminentes propriétés intellectuelles -du polythéisme sous le seul point de vue scientifique, qui devait -néanmoins lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique son -influence ait été nécessairement beaucoup plus intime et plus -décisive envers les beaux-arts, elle doit être ici bien plus aisément -appréciable, comme plus évidente et moins contestée, notre examen -devant surtout consister à en caractériser nettement la vraie source -générale, bien plus que les résultats effectifs. - -Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, une irrationnelle -exagération, encore trop commune, qui attribue aux beaux-arts un -office tellement fondamental dans la société antique, que son économie -générale n'aurait pas eu réellement d'autre base intellectuelle. C'est -abusivement confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps, -ont dû être profondément distinctes, avant même d'avoir pu recevoir -leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque, d'ailleurs bien -moins prolongée qu'on n'a coutume de le supposer, où elles étaient -également cultivées par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on -ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice mnémonique d'après -lequel on versifie les formules religieuses, morales, scientifiques, -etc., afin d'en faciliter la transmission permanente. Dans tous les -degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître que la puissance -sociale de la poésie et des autres beaux-arts, quelque considérable -qu'elle puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire envers -l'influence théologique, qu'elle peut utilement aider, et dont elle -doit être hautement protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer. -Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, n'était certainement point -un philosophe ou un sage, encore moins un pontife ou un législateur: -seulement sa haute intelligence s'était profondément imbue de tout -ce que la pensée humaine avait produit jusque alors de plus avancé -en tous genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les génies -poétiques ou artistiques, dont il demeurera sans cesse le type -le plus éminent[9]. Platon, qui, sans doute, a dû comprendre le -véritable esprit de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu -de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si une telle -influence était réellement aussi fondamentale qu'on le suppose dans -l'économie des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, comme -à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des divers -beaux-arts ont toujours reposé, de toute nécessité, sur une philosophie -préexistante et unanimement admise, qui seulement, à cette première -époque, devait leur être plus spécialement favorable, ainsi que je -vais l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, l'influence -poétique ait dû alors contribuer beaucoup à étendre et à consolider -l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'établir. Soit pour -l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont -pu dominer directement les facultés de conception, auxquelles leur -nature propre les subordonne toujours nécessairement, quel qu'ait -pu être le développement respectif des unes et des autres. Toute -inversion réelle de cette relation élémentaire tendrait directement à -la désorganisation fondamentale de l'économie humaine, individuelle -ou sociale, en abandonnant la conduite générale de notre vie à ce -qui ne peut que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une sorte -d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie directrice dût -avoir alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de -l'humanité, aussi pleinement normal que de nos jours, n'en était -pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. Au fond, ce qui était -alors accessoire a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce qui -était principal, les formes seules ayant changé, d'après le degré -de développement. Combien d'éminens personnages l'antiquité ne nous -offre-t-elle point presque insensibles aux charmes de la poésie et des -autres beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter avec énergie -l'état social correspondant, ce qui eût été évidemment impossible dans -l'hypothèse exagérée que nous examinons! Pareillement, en sens inverse, -les peuples modernes sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher du -vrai caractère antique, quoique le goût de la poésie, de la musique, -de la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage, -et y soit probablement déjà plus répandu, surtout en Italie, qu'il n'a -jamais pu l'être chez aucune société ancienne, du moins eu égard aux -esclaves, qui en formaient toujours la masse principale. - - Note 9: C'était une aberration réservée à notre siècle que - celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement - de leur ignorance scientifique et philosophique, qu'ils - tentent vainement d'ériger en garantie d'originalité. Il - ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à - l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en - général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire - ressortir hautement cette condition préalable du développement - normal de tout véritable génie poétique, de s'être d'abord - intimement familiarisé avec toutes les éminentes conceptions - contemporaines. L'observation même des temps modernes la - manifeste spontanément de toutes parts, quoique une telle - obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un - développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc., - étaient certainement au niveau général des connaissances - humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton, - Molière, etc.: tous avaient d'abord trempé leur génie dans la - philosophie contemporaine la plus avancée, avant de l'appliquer - à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement de même - envers les autres beaux-arts, comme le montrent, pour la - peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de - Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une - maxime d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement - apprécier le stupide orgueil de ces versificateurs qui - s'applaudissent aujourd'hui d'en être restés encore à la - physique de Lucrèce et d'Épicure, etc. - -Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, sans lequel cette -grande question ne saurait être convenablement posée, nous pourrons -exactement apprécier l'admirable essor général que le polythéisme a dû -spontanément imprimer à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a élevés -alors à un degré de puissance sociale, dont l'équivalent n'a pu se -reproduire ultérieurement, faute de conditions suffisamment favorables: -abstraction faite d'ailleurs de la haute participation que leur réserve -notre prochain avenir, et que je caractériserai sommairement à la fin -de cet ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique à -l'état de fétichisme, tendait déjà , d'une manière évidente et directe, -à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité, -en transportant immédiatement à tous les corps extérieurs notre -sentiment fondamental de la vie, comme je l'ai indiqué au chapitre -précédent. Afin de comprendre suffisamment la portée de cette première -appréciation, il faut considérer que, par leur nature, les facultés -esthétiques se rapportent surtout à la vie affective, bien plus qu'à la -vie intellectuelle, habituellement trop peu prononcée, dans l'organisme -humain, pour comporter aucune véritable expression ou imitation, -susceptible d'être communément sentie avec énergie et jugée avec -justesse, soit par l'interprète, soit par le spectateur. Or, nous avons -reconnu combien cette philosophie primitive est en harmonie générale -avec cette prépondérance fondamentale de la vie affective, qui n'a -jamais pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement consacrée. -Telle est donc, en principe, la tendance nécessaire du fétichisme à -favoriser directement l'essor spontané des beaux-arts, et surtout de la -poésie et de la musique, par lesquelles a dû principalement commencer -le développement esthétique de l'humanité. Jamais l'ensemble du monde -extérieur n'a pu être conçu depuis dans un état aussi parfait de -correspondance intime et familière avec l'âme du spectateur, qu'il -l'était naturellement sous ce naïf régime de notre première enfance, -individuelle et sociale, où le double caractère essentiel de la -philosophie théologique se prononçait le plus complétement possible, -soit quant à l'immédiate vitalité de tous les corps quelconques, soit -en ce qui concerne l'étroite subordination de tous les phénomènes à -la destinée humaine. Les trop rares fragmens de poésie fétichique, -ancienne ou contemporaine, que nous pouvons maintenant apprécier, -manifestent surtout cette supériorité caractéristique relativement aux -êtres inanimés, dont la description a toujours été ensuite beaucoup -moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art -musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources -spéciales à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé de vivifier -directement la matière. Toutefois, le polythéisme compensait, en -partie, ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient -spontané des métamorphoses, qui du moins conservait l'intervention -du sentiment et de la passion dans chacune des principales origines -inorganiques, quoique ce reste indirect de vie affective, dès lors -borné à la première formation de l'individu, ou même de l'espèce, fût -loin d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la conception -primitive d'une vitalité directe, personnelle, et continue. Mais, les -beaux-arts devant, par leur nature, avoir surtout pour objet le monde -moral, cette incontestable supériorité poétique du fétichisme à l'égard -du monde physique n'avait évidemment qu'une très faible importance, -en comparaison des immenses avantages que, sous tout autre aspect, -le polythéisme présentait spontanément pour seconder l'évolution -esthétique de l'humanité: ce qui doit maintenant nous conduire à -considérer ainsi exclusivement ce second âge religieux, après avoir -suffisamment rempli l'indispensable obligation de rattacher l'ensemble -de cette explication à son vrai point de départ, sans lequel sa -rationnalité eût été gravement altérée. - -On doit d'abord regarder comme éminemment favorable à l'essor général -des beaux-arts la propriété fondamentale du polythéisme, ci-dessus -notée, d'éveiller nécessairement, de la manière la plus spontanée -et la plus directe, le plus libre et le plus actif développement -de l'imagination humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la -philosophie primitive, en tant qu'immédiatement investie de la -détermination spéciale des divers êtres fictifs auxquels on attribuait -alors la production de tous les phénomènes quelconques. Pour l'espèce, -comme pour l'individu, ce second âge mental constitue évidemment la -prépondérance franche et explicite de l'imagination sur la raison; -tandis que, sous le pur fétichisme, la domination intellectuelle -appartenait surtout au sentiment, bien plus qu'à l'imagination -proprement dite, encore peu excitée. C'est ainsi que le polythéisme, -en stimulant toutes nos facultés, a dû plus particulièrement et -plus fortement seconder l'élan de celles d'où dépend principalement -l'évolution esthétique de l'humanité. Telle est, sans doute, la -première cause de cette confusion philosophique, précédemment -rectifiée, qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, le -polythéisme tout entier comme une vraie création poétique, parce que sa -formation avait naturellement exigé le même genre essentiel d'activité -mentale qui a présidé ensuite au développement des beaux-arts, quand -ce système général de conceptions a été suffisamment établi. Mais, -quoique ce système ait dû, au contraire, évidemment servir de base -préalable à ce développement, il faut reconnaître, en second lieu, -que, sous un semblable régime, la fonction, soit intellectuelle, soit -sociale, de la poésie et des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu, -même alors, devenir réellement prépondérante, devait être cependant, -de toute nécessité, beaucoup moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur -de l'humanité. En effet, une telle constitution religieuse attribuait -spontanément aux facultés esthétiques une participation accessoire, et -pourtant directe, aux opérations théologiques fondamentales; tandis -que, sous le monothéisme, les beaux-arts ont été nécessairement réduits -à un office de culte, et, tout au plus, de propagation, sans avoir -désormais aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique, comme -je l'expliquerai au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand -la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes -physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie devait évidemment -s'en emparer afin d'achever l'opération en donnant, à cet être d'abord -abstrait et peu déterminé, un costume et des mœurs convenables à sa -destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; de manière -à lui imprimer nettement ce caractère concret, si indispensable, -surtout alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale, -d'une semblable conception. Or, cette importante attribution, que le -fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient -spontanément concrètes, a dû certainement concourir avec énergie à -l'essor général des beaux-arts, ainsi investis, d'une manière continue -et régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, éminemment propre à -leur procurer une autorité et une considération que l'état ultérieur de -la philosophie théologique n'a pu comporter au même degré. En troisième -lieu, le fétichisme ne pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard -et très imparfaitement à l'explication du monde moral, dont l'intuition -immédiate lui servait, au contraire, directement de base générale -pour la conception du monde physique: tandis que le polythéisme, sans -perdre un tel caractère fondamental, plus ou moins inhérent, de toute -nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie quelconque, possédait -spontanément la propriété capitale d'être essentiellement applicable -aux divers phénomènes moraux et même sociaux. Aussi est-ce surtout dans -ce second âge religieux que la philosophie théologique est devenue -vraiment universelle, en recevant ce grand et indispensable complément, -qui dès lors a constitué de plus en plus, et encore davantage sous -le monothéisme, sa principale attribution, et la seule même qu'elle -s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait assurément -superflu de faire ici expressément ressortir l'évidente importance -esthétique de cette extension spontanée de la philosophie, à l'état -polythéique, au monde moral et social, si clairement apte à fournir -aux beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. Enfin, leur -développement général a été directement favorisé par le polythéisme, -sous un quatrième et dernier aspect fondamental, d'après la base -éminemment populaire qu'une telle religion assurait si largement à -l'action esthétique. Les beaux-arts, destinés surtout aux masses, -doivent, en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable besoin -de s'appuyer sur un système convenable d'opinions familières et -communes, dont la prépondérance préalable est également indispensable -pour produire et pour goûter, afin de préparer suffisamment entre -l'interprète actif et le spectateur passif cette harmonie morale qui -d'avance dispose l'un à seconder spontanément les moyens d'expression -employés par l'autre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne saurait -être pleinement efficace, même sous le point de vue individuel, et, à -plus forte raison, sous l'aspect social. C'est le défaut d'une telle -condition, trop rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet -d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de chefs-d'œuvre, conçus -sans foi et appréciés sans conviction, et qui, malgré leur éminent -mérite, ne peuvent exciter en nous que les impressions générales -inhérentes aux lois fondamentales de la nature humaine; en sorte -qu'il en résulte presque toujours une influence trop abstraite, et -par suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique du polythéisme -est, à cet égard, encore plus irrécusable qu'à tout autre; car aucune -philosophie quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir depuis une -plénitude de popularité comparable à celle du polythéisme au temps de -sa prépondérance. Le monothéisme lui-même, au moment de sa plus grande -splendeur, ne fut pas certainement aussi populaire que cette antique -religion, dont les hautes imperfections morales ne devaient d'ailleurs -que trop seconder et propager l'influence primitive. Une régénération -fondamentale, encore trop confusément appréciable, surtout sous ce -rapport, pourra seule ultérieurement établir, par l'ascendant universel -de la philosophie positive, un système d'opinions fixes et unanimes -aussi susceptible de fournir une base vraiment populaire au large -développement des beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu -dans un esprit réellement conforme à la nature caractéristique de la -civilisation moderne, comme je l'indiquerai au soixantième chapitre. - -Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire du polythéisme -à seconder spécialement l'évolution esthétique de l'humanité, se -trouve donc ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que cet -éminent service, il aurait certainement concouru, suivant un mode -indispensable, au développement fondamental de notre espèce, dont -une telle évolution devait constituer, par sa nature, l'un des -principaux élémens. Dans le vrai système de l'économie humaine, -individuelle ou sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque -sorte, intermédiaires entre les facultés purement morales et les -facultés proprement intellectuelles: leur but les rattache aux unes, -leur moyen aux autres. Aussi leur développement convenable peut-il -très heureusement réagir à la fois sur l'esprit et sur le cœur, -constituant ainsi spontanément l'un des plus puissans procédés généraux -d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que nous puissions -concevoir. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes, où -la vie mentale devient prépondérante, surtout à la suite d'un long -exercice continu et presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend -à rappeler la vie morale, alors trop souvent oubliée ou dédaignée. -Mais, dans l'immense majorité de notre espèce, où, au contraire, -l'activité intellectuelle, spontanément engourdie, doit être -essentiellement absorbée par l'activité affective, le développement -esthétique sert habituellement de préambule indispensable au vrai -développement mental, outre son importance propre et permanente, -trop incontestable pour qu'il faille la signaler ici. Telle est -la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous -la direction du polythéisme, si éminemment propre, d'après les -explications précédentes, à cette heureuse destination. C'est ainsi -qu'il a indirectement tendu à exciter, non-seulement chez quelques -hommes choisis, mais surtout dans la masse entière, un premier degré -de vie intellectuelle permanente, par une douce et irrésistible -influence, que chacun alors subissait avec délices, indépendamment -d'ailleurs de son action mentale proprement dite, ci-dessus analysée. -L'observation journalière du développement individuel des hommes -ordinaires suffirait seule à faire apprécier toute la valeur de cet -indispensable office, en vérifiant clairement qu'il n'y a presque -jamais d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, une certaine -activité purement spéculative, distincte de l'exercice forcé que -les nécessités humaines imposent habituellement à notre chétive -intelligence: témoigner quelque intérêt pour les beaux-arts, sera -certainement, en tout temps, le symptôme le plus commun d'une vraie -naissance à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès est -encore loin du terme naturel de l'éducation humaine, individuelle -ou collective, comme je l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car, -le but essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement à -transférer, autant que possible, l'influence directrice à la raison, -et non à l'imagination. Mais, si le caractère propre de l'humanité -a commencé à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant -du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été essentiellement -le résultat spontané du fétichisme, il n'est pas douteux que cette -prépondérance de l'imagination sur le sentiment, constituée par -l'évolution esthétique accomplie sous le polythéisme, n'ait déterminé -un grand pas général vers l'état définitif et pleinement normal, où la -raison prend enfin directement et ouvertement les rênes du gouvernement -humain; situation finale, dont le monothéisme a puissamment tendu à -nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon suivante, mais qui ne -saurait être suffisamment réalisée que sous l'empire universel de la -philosophie positive. Ainsi, la phase philosophique que nous apprécions -dans le polythéisme ne pouvait, par sa nature, constituer qu'un -degré intermédiaire, qu'il serait très dangereux de prétendre ériger -en terme véritable de l'éducation humaine; mais c'était, non moins -évidemment, un intermédiaire strictement indispensable, qui n'était -pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor ultérieur -des plus hautes facultés de l'homme serait resté essentiellement -impossible. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique -diffèrent certainement beaucoup, cependant ils emploient réellement, -chacun à sa manière, les mêmes forces fondamentales du cerveau, en -sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir, à un -certain degré, de préambule ou d'introduction au second, sans dispenser -aucunement toutefois d'une autre préparation plus spéciale, que nous -apprécierons en son lieu, et à laquelle devait surtout présider le -monothéisme. Sans doute, le génie, éminemment analytique et abstrait, -de la principale observation scientifique proprement dite, envers le -monde extérieur, est radicalement distinct du génie, essentiellement -synthétique et concret, de l'observation esthétique, qui, dans tous -les phénomènes quelconques, s'attache à saisir presque exclusivement -le côté humain, en y étudiant leur influence effective sur l'homme, -spécialement envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a évidemment -entre eux quelque chose de profondément commun, la disposition, -également nécessaire, à observer avec justesse, qui exige ou suggère -des précautions mentales fort analogues pour prévenir et rectifier les -aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie est beaucoup plus -complète en ce qui concerne l'étude de l'homme lui-même, où le savant -et l'artiste ont également besoin de certaines notions identiques, -quoiqu'ils n'en doivent pas faire le même usage. On ne saurait donc -méconnaître la secrète affinité directe qui existe, à divers titres, -entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes différences -caractéristiques, et qui, par suite, doit rendre le développement -plus rapide du premier susceptible de préparer utilement l'essor plus -tardif du second. Si cette relation a lieu nécessairement chez ceux -d'abord qui, à l'un ou l'autre égard, participent activement à la -culture intellectuelle, une influence analogue doit s'exercer aussi, -à un moindre degré, sur la masse passive. Pour plus de clarté, je me -suis borné, dans une telle appréciation, à considérer seulement, de -part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration préalable, -destinée à procurer les matériaux convenables. Or, le rapprochement -serait jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer également la -combinaison finale de ces premiers élémens, inévitablement soumise aux -mêmes lois essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique ou -scientifique. Mais les notions ordinaires sur la marche générale des -compositions intellectuelles, surtout quant aux beaux-arts, sont encore -beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un semblable parallèle -pût avoir toute son utilité philosophique, à moins d'entraîner dans -des explications fort étendues, entièrement incompatibles avec la -nature et la destination de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, les -indications précédentes suffisent, sans doute, à rendre incontestable -l'influence spéciale que l'essor primitif du génie esthétique a dû -exercer, sous le polythéisme, sur l'état mental de l'humanité, pour -y préparer, sous le monothéisme, la naissance consécutive du vrai -génie scientifique, indépendamment de son office général, ci-dessus -apprécié, quant au premier éveil de l'activité spéculative, dans le -seul mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires de ce -traité m'ont prescrit aussi de ne faire ici aucune distinction formelle -entre les divers beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation -au polythéisme, soit relativement à la liaison de leur développement -avec l'évolution fondamentale de l'humanité. Mais, si je pouvais ici -plus spécialement examiner cet intéressant sujet, il me serait aisé -d'étendre la théorie que je viens d'esquisser jusqu'à la détermination -rigoureuse de l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts ont -dû historiquement surgir et croître, en tout temps et en tout lieu, -sauf les perturbations exceptionnelles, où la succession essentielle -deviendrait encore appréciable à une scrupuleuse analyse. Ne devant -point insister davantage sur les considérations esthétiques, je me -borne donc à énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé avec -la vraie philosophie des beaux-arts pourra facilement examiner. Il -consiste en ce que chaque art a dû se développer d'autant plus tôt, -qu'il était, par sa nature, plus général, c'est-à -dire susceptible -de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est point -toujours, à beaucoup près, la plus nette ni la plus énergique: d'où -résulte, comme série esthétique fondamentale, la poésie, la musique, la -peinture, la sculpture, et enfin l'architecture, en tant que moralement -expressive[10]. - - Note 10: La stricte exactitude historique, et même - philosophique, exigerait peut-être que l'on fît commencer - une telle série par cet art, plus spontané et plus primitif - qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage mimique, dont il - ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, à peu près - comme la musique envers la parole, offre, avec tant d'évidence, - dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier moyen - d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable, - de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos - passions les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement - tombé en désuétude, depuis que le langage d'action a dû perdre - graduellement presque toute son importance initiale, doit être - de plus en plus envisagé comme éteint, si ce n'est à titre - de simple auxiliaire subalterne de la plupart des autres; - ainsi que le témoigne clairement, malgré tant d'encouragemens - systématiques, sa misérable réduction, chez les modernes, à - une froide et stérile combinaison de signes essentiellement - conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même - qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls - habituellement une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il - y a long-temps, sans doute, que l'idéalisation des sentimens - humains ne s'exprime plus que par des moyens plus parfaits et - plus nobles; quoique leur développement ait dû être, en effet, - postérieur, cette circonstance ne saurait désormais être prise - en considération que dans un traité tout spécial sur l'ensemble - de révolution esthétique de l'humanité. - -En terminant cette appréciation capitale, propre à nous dispenser -essentiellement de toute explication analogue dans presque tout -le reste de notre opération historique, il importe d'y signaler -son aptitude spéciale à résoudre spontanément la grande et célèbre -objection que les beaux-arts semblent offrir nécessairement à la -théorie générale du progrès continu de l'humanité, par le seul fait de -leur incontestable prééminence en un temps qui, à tout autre titre, -ne représente évidemment que l'enfance de notre espèce. On voit -maintenant, en effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième -chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, en reconnaissant ainsi -par quel concours nécessaire de causes naturelles le principal essor -des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du polythéisme, -sans qu'une telle correspondance puisse rationnellement indiquer -aucune vraie diminution ultérieure dans l'ensemble de nos facultés -esthétiques, qui seulement, malgré leur développement toujours continu, -n'ont pu retrouver depuis ni une stimulation aussi directe et aussi -énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions -aussi favorables, toutes circonstances entièrement indépendantes de -leur activité intrinsèque et du mérite propre de leurs productions. -Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes, -il est impossible de méconnaître les nombreux et éclatans témoignages -qui prouvent, avec une irrésistible évidence, que le génie humain -n'a nullement baissé au fond, même pendant la prétendue nuit du -moyen-âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts, -dont le progrès général est, au contraire, incontestable. Même dans -le genre épique, quoique le mode essentiel de conception en ait été -jusqu'ici le moins adapté à la nature de la civilisation moderne, -on ne saurait certainement citer, en aucun temps, un génie poétique -plus fortement organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une -imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie -dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, l'admirable élévation -de Corneille, l'exquise délicatesse de Racine, et l'incomparable -originalité de Molière, ne redoutent certainement aucun parallèle -antique. A l'égard des autres beaux-arts, on ne peut plus contester -aujourd'hui la haute prééminence de la musique moderne, soit italienne, -soit allemande, malgré une moindre influence sociale dans un milieu -moins favorable, sur la musique des anciens, essentiellement dénuée -d'harmonie, et réduite, comme celle de toutes les sociétés peu -avancées, à des mélodies extrêmement simples et uniformes, où la seule -mesure constituait le principal moyen d'expression. Il en est sans -doute de même relativement à la peinture, considérée non-seulement dans -sa partie technique, dont le progrès continu est évident, mais dans -sa plus haute expression morale, pour laquelle nous n'avons certes -aucun sujet de penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent, -par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, ni à beaucoup d'autres -ouvrages modernes. L'exception apparente relative à la sculpture -s'expliquerait aisément, si elle est suffisamment réelle, comme -essentiellement due aux mœurs et à la manière de vivre des anciens, -qui devaient naturellement leur procurer une connaissance plus intime -et plus familière des formes humaines. Enfin, pour l'architecture, -indépendamment des immenses progrès qu'a évidemment reçus, chez les -modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, on ne saurait -méconnaître, ce me semble, sous le seul point de vue esthétique, -l'éminente supériorité de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge, -où la puissance morale d'un tel art est certainement poussée à un degré -de sublime perfection, que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité, -les plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu de l'expliquer -sommairement au chapitre suivant. Après avoir judicieusement opéré ces -diverses comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour parvenir à -une appréciation vraiment rationnelle, prendre, d'une autre part, en -haute considération la stimulation esthétique nécessairement beaucoup -moindre inhérente jusqu'ici au caractère essentiel de la civilisation -moderne, malgré de plus grands encouragemens personnels, dus surtout à -la vulgarisation croissante du goût. Les beaux-arts étant, en général, -destinés à retracer avec énergie notre existence morale et sociale, il -est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de -l'humanité, ils doivent nécessairement s'adapter de préférence à une -sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère, plus complet -et plus prononcé, comporte une représentation plus nette et mieux -définie; ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, sous l'empire -du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, au contraire, que, depuis -le commencement du moyen-âge, l'état social moderne n'a, pour ainsi -dire, constitué jusqu'ici qu'une immense transition, essentiellement -accomplie, sans une physionomie assez stable et assez tranchée, sous -la présidence indispensable du monothéisme, qui, par sa nature, -devait moins encourager le développement esthétique, et seconder -davantage l'essor scientifique. Toutes les causes principales devaient -donc concourir à y ralentir notablement la marche des beaux-arts; -et, cependant, loin d'avoir subi aucune dégénération réelle, les -faits témoignent, avec une éclatante évidence, que leur génie s'est -élevé, dans presque tous les genres déjà créés, au niveau et même -au-dessus des plus éminentes productions antiques, indépendamment -des nouvelles issues qu'il est parvenu à s'ouvrir par beaucoup -d'admirables chefs-d'œuvre, par exemple, dans ces compositions, -éminemment modernes, qualifiées du nom impropre de romans: il n'y a -eu de diminution réelle que dans l'influence sociale correspondante, -d'après les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement, -même en ce genre, d'un véritable progrès, malgré des conditions -peu favorables, montre clairement que les facultés esthétiques de -l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, comme toutes les -autres, à un développement continu: aux yeux du moins de tous les -vrais philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver suffisamment -de la tendance vulgaire à juger les beaux-arts uniquement sur l'effet -produit; d'où il résulterait, par exemple, si l'on pouvait être -pleinement conséquent à cet étrange principe, qu'il faudrait accorder -le premier rang à la composition d'une danse nègre, susceptible, en cas -opportun, de déterminer un entraînement plus irrésistible que celui -dû à la plus puissante poésie ancienne ou moderne. Quand, après une -longue et pénible préparation, la civilisation moderne aura finalement -développé, avec la prépondérance suffisante, son vrai caractère propre, -ce qui serait impossible sans l'ascendant général de la philosophie -positive, l'humanité s'élèvera à un état social éminemment progressif, -et néanmoins plus homogène et plus stable que celui de l'antiquité -polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois un nouveau champ -et des attributions nouvelles, aussitôt que leur génie essentiel se -sera convenablement adapté au nouveau régime intellectuel, comme je -l'indiquerai sommairement à la fin du volume. C'est alors seulement -que pourra être directement utilisée, dans toute sa plénitude, -pour le bonheur commun de notre espèce, cette admirable éducation -graduelle de nos facultés esthétiques, qui, continuée, avec tant de -succès, chez les modernes, malgré tant d'entraves, y témoigne si -clairement de leur irrésistible spontanéité: c'est alors enfin que se -manifestera familièrement, aux yeux de tous, cette irrécusable affinité -fondamentale qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation -humaine, unit spontanément le sentiment du beau, d'une part, au goût du -vrai, et, d'une autre part, à l'amour du bon. - -Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation intellectuelle -du polythéisme, d'abord sous le point de vue scientifique, et ensuite -sous l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à -caractériser expressément son influence générale sur le développement -continu des aptitudes industrielles de l'humanité. Cette dernière -détermination s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, en ce -qu'elle peut offrir d'utile à notre principale opération, quand nous -considérerons celle des trois formes essentielles du polythéisme qui -devait surtout présider à un tel développement, résultat complexe -de l'essor mental et de l'essor social. Nous avons, en outre, déjà -reconnu, au chapitre précédent, l'importance initiale de la philosophie -théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et -soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du -monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que -le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une -influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme. -Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, ne pouvait évidemment, -sans une sorte d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération -journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce, -sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer -à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le -polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des -corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la -modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même -souvent à divers titres; outre qu'il réalisait directement, au plus -haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie -théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des -entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime -qu'on n'a pu la concevoir depuis: en sorte que, pour peu que l'action -devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de -quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation -d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences, -qui, livrées à leur jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes -ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux -fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales, pour -neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette -disposition anti-industrielle plus ou moins attachée, de toute -nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je -l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient, -sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le -dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispensable -au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de -l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout -la forme, non moins oppressive, d'un optimisme absolu, et qui est -radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat -des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable -que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde, -si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point -nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, avec cet -état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences -vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit -religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable coïncidence -n'a pas lieu suffisamment, par suite d'un passage prématuré à l'état -monothéique, d'après une aveugle imitation, cette tendance délétère -se fait nettement sentir: ainsi que l'histoire ne le témoigne que -trop, envers plusieurs nations dont les progrès ultérieurs eussent été -certainement plus fermes et plus rapides, si elles fussent restées -plus long-temps sous le régime polythéique, au lieu de s'élever trop -brusquement au monothéisme, avant d'y être encore convenablement -préparées, et uniquement entraînées par une indiscrète ardeur, -provenue d'exemples hétérogènes. On ne saurait donc méconnaître les -propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement -spontané de notre activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès -continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre -son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de -l'esprit positif, qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime -directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi. - -Du reste, afin qu'une telle appréciation soit suffisamment exacte, -il ne faut jamais oublier que la guerre constituait alors, de -toute nécessité, la principale occupation de l'homme, et que, par -conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne si, comme nos -habitudes doivent nous y porter aujourd'hui, on y négligeait les arts -dont la destination était essentiellement militaire. Ces arts ont dû -être long-temps prépondérans, en vertu de leur importance supérieure, -et aussi d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur -perfectionnement propre. Les premiers outils de l'homme ont toujours -été nécessairement des armes, soit contre les animaux, soit contre -ses compétiteurs. Pendant une longue suite de siècles, son adresse -et sa sagacité pratique ont dû être principalement occupées, par un -exercice énergique et continu, à instituer et à améliorer les appareils -militaires, offensifs ou défensifs; et ces efforts, outre leur -indispensable utilité primitive, n'ont pas d'ailleurs été entièrement -superflus pour le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite, -qui, par d'heureuses transformations, en a souvent tiré des indications -importantes. Sous cet aspect, il faut constamment regarder l'état -social de l'antiquité comme radicalement inverse de notre état moderne, -où la guerre est devenue enfin purement accessoire, tandis que, chez -les anciens, elle devait avoir habituellement une haute prépondérance. -Aussi dans l'antiquité, de même que parmi les sauvages actuels, -les plus grands efforts de l'industrie humaine se rapportaient-ils -essentiellement à la guerre, qui y donna lieu à tant de créations -vraiment prodigieuses, surtout pour l'art des siéges. Chez les -modernes, au contraire, quoique l'immense progrès des arts mécaniques -et chimiques ait dû accessoirement y déterminer d'importantes -innovations militaires, dont toutefois on s'exagère beaucoup la valeur, -il est néanmoins certain que le système des armes se présente comme -beaucoup moins perfectionné, relativement à l'ensemble actuel des -moyens humains, qu'il ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu -égard à l'état industriel correspondant[11]. Il est donc indispensable -de considérer aussi cet art prépondérant, si l'on veut convenablement -caractériser l'influence générale du polythéisme sur le développement -industriel de l'humanité. - - Note 11: J'ai souvent entendu un marin distingué (mon - malheureux ami feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé, - avec une éminente rationnalité relative, le système entier de - l'art de la guerre, à la fois terrestre et navale, conception - extrêmement rare aujourd'hui, déplorer amèrement, pour - caractériser la faible consommation intellectuelle exigée - par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par - sa nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins - perfectionné maintenant que l'art de produire, malgré la - difficulté supérieure de celui-ci. Mais, si ce militaire - vraiment philosophe eût suffisamment complété son intéressante - observation, comme son érudition spéciale, aussi judicieuse - qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que, - chez les anciens, la relation était essentiellement inverse, - il y eût aperçu une nouvelle confirmation de cette heureuse - transformation sociale qui, chez les modernes, faisant de plus - en plus de la guerre une affaire habituellement accessoire, ne - détourne ordinairement à cet usage que la moindre partie des - efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs. - -Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, il nous reste -maintenant à juger directement son aptitude sociale proprement dite, -analysée d'abord sous le point de vue politique, alors nécessairement -prépondérant, et ensuite sous l'aspect purement moral, qui manifeste -plus qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel régime -théologique. - -L'ensemble des explications déjà contenues dans ce volume et dans le -dernier chapitre du précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement -l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme -qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe -éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et -industriels, et susceptible, par son ascendant spontané, de donner -graduellement à la société humaine une consistance durable et une -organisation régulière. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous -l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution -d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état -d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que -celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable -à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités -pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement -inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par -l'intermédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en -quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux -était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette -urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le -développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup -contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale, -à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je -l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant -qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer -à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout -esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non -moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir -assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple -culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait -d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle. Mais j'ai déjà -suffisamment signalé, quoique d'une manière implicite, les heureuses -conséquences sociales de cette institution vraiment fondamentale, -organe nécessaire, en un genre quelconque, de ce progrès primitif, dont -nous venons d'apprécier le principe essentiel et la marche générale. -Il s'agit maintenant d'examiner surtout les conséquences directement -politiques d'un tel établissement, en déterminant son influence -nécessaire sur l'économie caractéristique des sociétés anciennes, -considérées quant à la haute destination politique qui devait leur -appartenir spécialement dans l'ensemble de l'évolution humaine. - -En quelque état d'enfance que l'humanité soit considérée, elle -manifeste toujours spontanément certains germes primordiaux des -principaux pouvoirs politiques, soit temporels ou pratiques, soit même -spirituels ou théoriques. Sous le premier point de vue, les qualités -purement militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la -prudence et la ruse, y deviennent habituellement, dans les expéditions -de chasse ou de guerre, la base immédiate d'une autorité active, -au moins temporaire. De même, sous le second aspect, quoique moins -connu, par une simple extension naturelle du gouvernement domestique, -la sagesse des vieillards, nécessairement chargés de transmettre -l'expérience et les traditions de la tribu, y acquiert bientôt une -certaine puissance consultative, sans excepter les peuplades où les -moyens de subsistance sont restés encore assez précaires et assez -incomplets pour exiger régulièrement le douloureux sacrifice des parens -trop caduques. A cette autorité naturelle, on voit aussi commencer -l'adjonction spontanée d'une autre influence élémentaire, celle -des femmes, qui, en tout temps, a dû constituer, envers un pouvoir -spirituel quelconque, un important auxiliaire domestique, tendant -à modifier par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence, -l'exercice direct de la prépondérance matérielle. C'est ainsi que, même -sous le plus grossier fétichisme, la société humaine nous présente -inévitablement, d'après une judicieuse analyse, les germes spontanés -de tous les plus grands établissemens ultérieurs. Mais ces divers -rudimens primitifs d'un système politique resteraient bornés, de toute -nécessité, à une existence fort précaire et très imparfaite, à la fois -essentiellement temporaire et locale, si le polythéisme ne venait -point les rattacher graduellement à la double institution fondamentale -d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct, qui peut seule -permettre, entre les différentes familles, l'établissement naissant -d'une véritable organisation sociale, susceptible de consistance et -de durée. Telle est d'abord la principale destination politique de -la philosophie théologique, ainsi parvenue à son second âge naturel. -C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître que cette grande -attribution sociale résulte directement de cet essor d'opinions -communes sur les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, et -de cette formation spontanée de la classe spéculative généralement -respectée qui en devient spécialement l'organe indispensable; beaucoup -plus que des craintes ou des espérances relatives à la vie future, -auxquelles on a si abusivement rapporté de nos jours toute l'efficacité -sociale des doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient -encore certainement qu'une très faible influence. D'abord, en aucun -temps, cette dernière force théologique n'a pu exercer une puissante -action sous le point de vue purement politique, seul actuellement -considéré; sa principale application a dû être essentiellement morale, -quoique, même à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle, -comme je le montrerai, le pouvoir, répressif ou directeur, inhérent -à l'existence d'un système quelconque d'opinions communes. En outre, -il est incontestable qu'une telle force n'a pu acquérir que fort -tardivement une haute importance sociale, quand le polythéisme très -développé avait déjà réalisé son principal office; ou, plus exactement, -c'est sous le régime monothéique qu'elle a dû seulement obtenir -sa plus grande efficacité, ainsi que je l'expliquerai au chapitre -suivant. Ce n'est pas que, dès les premiers temps, l'homme n'ait dû -involontairement obéir à cette tendance spontanée, à la fois mentale -et morale, si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et même -à supposer l'éternité d'existence, soit passée, soit surtout future. -Mais cette croyance naturelle, à laquelle on attribue une influence -si exagérée, subsiste certainement très long-temps avant de comporter -aucune véritable application politique ou même morale: d'abord parce -que les théories théologiques ne s'étendent que lentement, comme on -l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la société; et ensuite par ce -motif plus spécial que, après avoir été ainsi complétées, et lorsque -la direction immédiate des affaires humaines est enfin devenue la -principale fonction des dieux, ce n'est point essentiellement sur la -vie future que portent encore les plus puissantes émotions de crainte -et d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie présente, seule -susceptible de toucher suffisamment des esprits aussi grossiers[12]. -Indépendamment d'un tel auxiliaire, l'indispensable office politique -du polythéisme, pour généraliser et consolider l'organisation naissante -des sociétés humaines, a donc directement résulté, surtout à l'origine, -de son institution spontanée d'un certain système d'opinions communes -et d'une autorité spéculative correspondante, que le fétichisme n'avait -pu suffisamment établir, et qui, évidemment, ne pouvaient provenir -encore d'aucun autre principe quelconque. Dans cette phase sociale, -la nature du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif de -l'humanité, consiste essentiellement en fêtes nombreuses et variées, -où l'essor primitif des beaux-arts trouve journellement un heureux -exercice, et qui constituent souvent, chez des populations de quelque -étendue, déjà liées par une langue commune, le principal motif des -réunions habituelles; comme le montre si clairement l'exemple de la -Grèce, dont les fêtes générales conservèrent long-temps une haute -importance, jusqu'à l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir -les différentes nations, malgré leurs fréquentes luttes intérieures. -Puis donc que, même envers de simples divertissemens, la philosophie -théologique et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul moyen -réel d'organiser entre les hommes une convergence quelconque, à la -fois étendue et durable, il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs -naturels, quelle que soit leur origine propre, viennent spontanément -puiser à cette source commune une indispensable consécration, sans -laquelle leur influence sociale resterait trop bornée et trop -fugitive, et dont l'inévitable nécessité explique assez le caractère -essentiellement théocratique que la plupart des philosophes ont -justement reconnu à tout gouvernement primitif. - - Note 12: Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de - fréquentes occasions de reconnaître, d'une manière nettement - irrécusable, combien étaient encore récentes, de son temps, - les théories morales du polythéisme sur les peines et les - récompenses réservées à la vie future, puisque les plus éminens - esprits paraissent alors principalement occupés à propager - ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore - chez les nations même les plus avancées. Cette observation - n'est pas moins décisive d'après la lecture des livres de - Moïse, où, malgré l'état de monothéisme prématuré qu'ils - nous représentent, l'on voit clairement que cette grossière - population, peu sensible encore à la justice éternelle, ne - craignait essentiellement que la colère temporelle et directe - de sa redoutable divinité. - -Afin que l'aptitude politique du polythéisme puisse être convenablement -caractérisée, il importe maintenant, après y avoir ainsi rattaché -l'établissement passif d'une véritable organisation sociale, -de considérer surtout cette organisation d'une manière active, -c'est-à -dire quant au but général de la principale action politique -propre à ce degré fondamental de l'évolution humaine: ce qui fera -spécialement ressortir combien le polythéisme était profondément -en harmonie politique avec l'état et les besoins correspondans de -l'humanité aussi bien qu'avec la vraie nature du régime qui devait -alors prévaloir. - -Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin du volume précédent, -pour établir que l'activité sociale devait être d'abord essentiellement -militaire, il suffit de noter que la vie guerrière était alors, d'une -part, strictement inévitable, comme seule conforme à la nature des -penchans prépondérans pendant cette phase de notre développement, -soit individuel, soit collectif, et, d'une autre part, non moins -indispensable, en tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme -politique un caractère déterminé, à la fois stable et progressif. -Mais, outre cette propriété immédiate et spéciale, trop évidente -pour exiger aucune explication, ce premier mode d'existence a une -destination plus élevée et plus générale, en ce qu'il remplit, dans -l'ensemble de l'évolution humaine, un office fondamental, quoique -préparatoire, qui n'aurait pu être autrement réalisé. Il consiste à -procurer graduellement aux associations humaines une grande extension, -et, en même temps, à y déterminer spontanément, chez les classes les -plus nombreuses, la prépondérance régulière et continue de la vie -industrielle: double résultat nécessaire vers lequel tend alors le -développement naturel de l'activité militaire, du moins quand elle -peut suffisamment atteindre son but permanent, la conquête, suivant -les conditions générales qui seront expliquées ci-après. Lorsque, de -nos jours, on continue à préconiser systématiquement les propriétés -civilisatrices de la guerre, comme si elles avaient pu conserver -encore la même valeur, ce n'est sans doute essentiellement que par -une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile, de la politique -qui a dû prévaloir dans l'antiquité, et dont la prépondérance se fait -ainsi sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la repousse, en -vertu du pernicieux absolutisme de notre philosophie politique. Mais, -restreinte à l'état social des anciens, ou à toute phase analogue du -développement humain, cette appréciation est, au contraire, d'une -profonde justesse, et manque seulement de toute la plénitude énergique -qui conviendrait à une telle situation. Si, chez les modernes, la -guerre, radicalement exceptionnelle, est devenue plutôt funeste que -favorable à l'extension des relations sociales, il est clair que, -chez les anciens, l'adjonction successive, par voie de conquête, de -diverses nations secondaires à un seul peuple prépondérant, constituait -nécessairement l'unique moyen primitif d'agrandir la société humaine. -En même temps, cette domination ne pouvait s'établir et durer -sans comprimer inévitablement, parmi toutes les populations ainsi -subordonnées, l'essor spontané de leur propre activité militaire, de -manière à instituer entre elles une paix permanente, et à les conduire -par suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement initial -serait autrement inintelligible, tant cette vie est peu conforme au -vrai caractère de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque jour le -vérifier aisément par l'examen attentif du développement individuel. -Telle est donc l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle -l'essor libre et naïf de l'activité militaire, spontanément issue, -avec une irrésistible énergie, du premier état de l'humanité, tend -nécessairement, de la manière la plus directe, à discipliner, à -étendre, et à réformer les sociétés humaines, dès lors graduellement -conduites, par cette indispensable préparation, à leur mode final -d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse conséquence de sa -supériorité intellectuelle et morale, l'homme a naturellement converti -en un puissant moyen de civilisation cette énergique impulsion qui, -chez tout autre carnassier, reste bornée au brutal développement de -l'instinct destructeur. - -L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité préliminaire, suffit -pour faire sentir l'aptitude générale du polythéisme à seconder et même -à diriger convenablement cet essor graduel de l'activité militaire. -Quand on a cru que, chez les anciens, les guerres n'étaient point -religieuses, c'est par suite d'une extension abusive du point de vue -social propre aux nations modernes, chez lesquelles le spirituel et -le temporel sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient intimement -confondus dans l'antiquité. Si l'on peut dire, en un sens, que les -anciens ne connurent presque jamais les guerres spécialement dites de -religion, c'est précisément parce que toutes leurs guerres quelconques -avaient nécessairement un certain caractère religieux, comme nous -le voyons encore dans les phases sociales analogues; puisque, les -dieux étant alors essentiellement nationaux, leurs luttes se mêlaient -inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient toujours -également les triomphes et les revers. Ce caractère se manifestait -déjà sous le fétichisme, pendant les guerres acharnées, quoique -presque stériles, auxquelles il devait présider, mais, par suite même -de la trop grande spécialité des divinités correspondantes, alors pour -ainsi dire particulières à chaque famille, les luttes militaires ne -pouvaient comporter aucune grande efficacité politique. Les dieux du -polythéisme offraient essentiellement ce juste degré de généralité qui -permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment -étendues, et, en même temps, cette mesure de nationalité qui les -rendait propres à stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit -guerrier. En un tel système religieux, qui comportait l'adjonction -presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne pouvait -consister qu'à subordonner les dieux du vaincu à ceux du vainqueur: -mais, sous cette forme caractéristique, il a certainement toujours -existé, à un degré quelconque, dans toutes les guerres anciennes, où -il devait naturellement contribuer beaucoup à développer l'ardeur -mutuelle, même chez les peuples dont les cultes étaient les plus -analogues, et qui cependant adoraient chacun, d'une manière plus -prononcée, quelque divinité éminemment nationale, familièrement mêlée -à l'ensemble de leur histoire spéciale. Or, en même temps que le -polythéisme stimulait ainsi directement l'esprit de conquête, il en -assurait, non moins spontanément, la principale destination sociale, -en facilitant l'adjonction graduelle des populations soumises, qui -pouvaient alors s'incorporer à la nation prépondérante, sans renoncer -aux croyances et aux pratiques religieuses qui leur étaient chères, -à la seule condition de reconnaître l'inévitable supériorité des -divinités victorieuses, ce qui, sous un tel régime théologique, -n'exigeait point la subversion radicale de la première économie -religieuse. Telles sont, en général, les propriétés militaires -fondamentales qui caractérisent le polythéisme, et qui devaient le -rendre, à cet égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme, -mais au monothéisme lui-même, dont la destination politique est, en -effet, d'une tout autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre -suivant. Le monothéisme, essentiellement adapté à l'existence plus -pacifique des sociétés plus avancées, ne pousse point spontanément -à la guerre, ou plutôt en détourne nécessairement, chez les peuples -également parvenus à cette phase plus éminente du développement social. -Envers les nations restées en arrière, le fanatisme monothéique -n'inspire pas la passion de conquête proprement dite, parce qu'une -telle religion ne saurait comporter l'adjonction réelle des autres -croyances: son génie exclusif doit naturellement provoquer à l'entière -extermination des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement continu, à -moins d'une immédiate conversion totale; ainsi que l'histoire en offre -tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément passés à un -monothéisme avorté, avant d'avoir accompli suffisamment les diverses -préparations sociales indispensables pour assurer l'efficacité d'une -telle transformation, comme les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut -donc méconnaître cette double harmonie fondamentale qui rendait le -polythéisme spécialement apte à diriger le développement militaire des -sociétés anciennes. - -Afin de mieux caractériser le principe de cette importante attribution, -je me suis expressément attaché à l'appréciation exclusive et directe -de l'influence la plus intime et la plus générale, sans m'arrêter -aucunement aux considérations accessoires, quelle qu'en soit -l'importance réelle, et sur lesquelles d'ailleurs aucune indication -essentielle n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il -serait inutile d'expliquer la propriété, maintenant très connue, -suivant laquelle le polythéisme devait spontanément offrir les plus -puissantes ressources spéciales pour faciliter l'établissement et -le maintien d'une rigoureuse discipline militaire, dont les diverses -prescriptions quelconques pouvaient alors être placées, avec tant -d'aisance, sous une protection divine toujours convenablement -choisie, par la voie des oracles, des augures, etc., presque -constamment disponibles, d'après le système régulier de communications -surnaturelles que le polythéisme avait organisé, et que le monothéisme -a dû essentiellement supprimer. On doit seulement appliquer, à cet -égard, les réflexions générales indiquées au chapitre précédent sur -la sincérité spontanée qui devait ordinairement présider à l'emploi -de tels moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier aujourd'hui -de jongleries, faute de nous reporter suffisamment à un tel état -intellectuel, où les conceptions théologiques, profondément incorporées -à tous les actes humains, à un degré qui n'a plus existé ensuite, et -dont, par suite, nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément -disposer à décorer naturellement d'une consécration religieuse les -plus simples inspirations directes de la raison humaine[13]. Quand -l'histoire ancienne nous offre quelques rares exemples d'oracles -sciemment faux répandus à dessein dans des vues politiques, elle ne -manque jamais de nous montrer aussi le peu de succès réel de ces -misérables expédiens, par suite de cette solidarité fondamentale -des divers esprits, qui doit essentiellement empêcher les uns de -croire, avec une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement -forgé par les autres. Sans insister davantage sur un sujet aussi -aisément appréciable, je dois enfin plus spécialement signaler, dans -le polythéisme, une autre propriété politique secondaire, qui lui -appartient d'une manière directe et exclusive, et dont les modernes -n'ont point assez compris la haute portée. Je veux parler de cette -faculté d'apothéose, évidemment particulière à ce second âge -religieux, et qui devait y tant concourir à exalter, au plus éminent -degré, chez les hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme actif, -et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le -monothéisme a dû substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en -aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible équivalent: puisque, -l'apothéose, tout en satisfaisant aussi pleinement au desir universel -d'une vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial de promettre -aux âmes vigoureuses l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et -d'ambition dont le développement constituait pour elles le principal -attrait de l'existence. Quand nous jugeons maintenant cette grande -institution d'après le profond avilissement où elle était graduellement -tombée pendant la caducité du polythéisme, où elle s'était réduite à -une sorte de formalité mortuaire, uniformément appliquée, même aux plus -indignes empereurs, nous ne saurions concevoir une idée convenable de -la puissante stimulation qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs -de foi et d'énergie, lorsque les plus éminens personnages pouvaient -espérer, par un digne accomplissement de leur destination sociale, de -s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux, à l'exemple -des Bacchus, des Hercule, etc. Rien n'est plus propre qu'une telle -considération à faire nettement comprendre que tous les principaux -ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été réellement -tendus par le polythéisme autant que leur nature puisse le comporter, -en sorte que leur intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable -décroissement. Cette incontestable diminution, alors tant déplorée par -divers philosophes arriérés, qui voyaient ainsi l'humanité à jamais -privée de l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois le -développement social en ait certes aucunement souffert, peut d'ailleurs -nous disposer aujourd'hui, par un rapprochement spontané, à pressentir, -en général, le peu de solidité réelle des craintes analogues sur la -prétendue dégénération sociale qui menacerait désormais de succéder -à l'extinction totale du régime théologique, dont notre espèce a -graduellement appris à se passer. - - Note 13: Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent - esprit que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant - le précieux et irrécusable témoignage de Cabanis, avoir été - souvent averti en songe de la véritable issue des affaires - qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre, à plus forte - raison, comment les grands hommes de l'antiquité pouvaient - être sincèrement convaincus de la réalité des explications - surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je - dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée - au chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des - philosophes actuels qui, après avoir reconnu que les anciens - ne pouvaient journellement se dispenser de telles explications - sur les moindres sujets de la philosophie naturelle proprement - dite, croient devoir suspecter leur bonne foi dans l'extension - très spontanée du même procédé logique aux déterminations - beaucoup plus complexes de la philosophie morale et sociale. - -Pour compléter cette appréciation abstraite des propriétés politiques -du polythéisme, il ne nous reste plus maintenant qu'à considérer, -sous un point de vue plus spécial, les conditions fondamentales du -régime correspondant, dont nous venons de déterminer le but essentiel -et l'esprit général: en d'autres termes, nous devons examiner enfin -les caractères principaux, qui, toujours communs aux diverses formes -réelles d'un tel régime, se montrent directement indispensables à son -organisation effective. Ils consistent surtout dans l'institution -nécessaire de l'esclavage, et dans l'inévitable confusion entre le -pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; double différence capitale -de l'organisme polythéique des sociétés anciennes à l'organisme -monothéique de la société moderne. - -Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien l'esclavage était -radicalement indispensable à l'économie sociale de l'antiquité, -cependant le principe général d'une telle relation n'a pas encore -été convenablement approfondi. Il nous suffira essentiellement, -à cet égard, d'étendre jusqu'au point de vue individuel, notre -explication fondamentale, ci-dessus limitée au point de vue national, -sur la destination nécessairement guerrière des sociétés anciennes, -considérée comme une fonction préliminaire sans laquelle l'ensemble -de l'évolution humaine n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord -aisément comment la guerre engendre spontanément l'esclavage, qui y -trouve sa principale source, et qui constitue son premier correctif -général. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette -institution primitive, nous empêche d'apprécier l'immense progrès -qui dut immédiatement résulter de son établissement originaire, -puisqu'elle succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation des -prisonniers, aussitôt que l'humanité fut assez avancée pour que le -vainqueur, maîtrisant ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité -finale qu'il retirerait des services du vaincu, en l'agrégeant, à titre -d'auxiliaire subalterne, à la famille qu'il commandait: progrès qui -suppose un développement industriel et moral bien plus étendu qu'on -ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse remarque de Bossuet, la -seule étymologie devrait encore suffire pour nous rappeler constamment, -d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était primitivement qu'un -prisonnier de guerre dont on avait épargné la vie, au lieu de le -dévorer ou de le sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est -fort probable que, sans une telle transformation, l'aveugle passion -guerrière du premier âge social aurait déterminé depuis long-temps la -destruction presque entière de notre espèce. Les services immédiats -d'une semblable institution n'ont donc besoin d'aucune explication, -non plus que son inévitable spontanéité. Mais son office capital pour -l'évolution ultérieure de l'humanité n'est pas moins incontestable, -quoique plus mal apprécié. D'une part, en effet, elle était évidemment -indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité, dont nous -avons ci-dessus reconnu la destination vraiment fondamentale, et -qui eût été certainement impossible, au degré convenable d'intensité -et de continuité, si tous les travaux pacifiques n'avaient pas été -confiés à des esclaves, soit individuels, soit collectifs: en sorte -que l'esclavage, d'abord résulté de la guerre, servait ensuite à -l'entretenir, non-seulement comme principale récompense du triomphe, -mais aussi comme condition permanente de la lutte. En second lieu, sous -un aspect essentiellement méconnu, mais non moins capital, l'esclavage -antique n'avait pas une moindre importance relativement au vaincu, -ainsi forcément conduit à la vie industrielle, malgré son antipathie -primitive. A cet égard, l'esclavage a eu, pour les individus, la -même destination générale que celle ci-dessus attribuée, pour les -nations, à la conquête. Plus on méditera sur l'aversion profonde que -le travail régulier et soutenu inspire d'abord à notre défectueuse -nature, que l'ardeur guerrière peut seule arracher primitivement à -son oisiveté chérie, mieux on comprendra que l'esclavage offrait -alors la seule issue générale au développement industriel de -l'humanité. Cet éloignement primordial pour la vie laborieuse ne -pouvait être, en effet, radicalement surmonté, chez la masse des -hommes, que par l'action combinée et long-temps maintenue des plus -énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément résulter d'une pareille -institution, où le travail, d'abord accepté comme gage de la vie, -devenait ensuite le principe de l'affranchissement. Tel est le mode -fondamental suivant lequel l'esclavage antique devait constituer, dans -l'ensemble de l'évolution humaine, un indispensable moyen d'éducation -générale, qui ne pouvait être autrement suppléé, en même temps qu'une -condition nécessaire de développement spécial. - -Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai indiqué ailleurs, des -difficultés presque insurmontables à juger sainement une telle économie -sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement l'image que -d'après notre esclavage colonial, véritable monstruosité politique, -qui ne peut donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage -ancien. Cette aberration partielle et momentanée, si déshonorante -pour notre civilisation, tend nécessairement à la compression commune -de l'activité du maître et de celle de l'esclave, par suite de leur -caractère également industriel, qui fait envisager le repos de l'un -comme une conséquence spontanée du travail de l'autre, et qui cependant -doit inspirer toujours à l'inquiète jalousie du premier une intime -répugnance contre l'essor graduel du second. Tout au contraire, -dans l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se secondaient -mutuellement pour le développement simultané de leurs activités -hétérogènes mais co-relatives, militaire chez l'un, industrielle -chez l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient comme -réciproquement indispensables, de façon à permettre franchement, -des deux parts, et même à faciliter directement, jusqu'à un degré -déterminé, cette double évolution préliminaire, dont le terme naturel -sera posé au chapitre suivant. Le maintien des institutions devant être -d'autant moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état social -correspondant, rien n'est plus propre, assurément, à vérifier cette -appréciation comparative, que le contraste caractéristique entre la -conservation presque spontanée, pendant une longue suite de siècles, -de l'esclavage ancien, sans occasionner de crises dangereuses, si -ce n'est en quelques cas extrêmement rares, quoique les esclaves -fussent habituellement beaucoup plus nombreux que les maîtres, -et les immenses efforts continus des modernes pour procurer, sur -quelques points secondaires du monde civilisé, une chétive existence -de trois siècles à cette anomalie factice, au milieu d'horribles -dangers toujours imminens, malgré la prépondérance matérielle -des maîtres, puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation -métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à faire ainsi dégénérer -en une inqualifiable barbarie, entièrement étrangère à l'évolution -fondamentale de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine, -l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels d'une -institution pleinement normale, puisque, né de la guerre, on le voit -cependant se produire alors, sans aucune irrésistible contrainte, par -une foule de voies secondaires, comme la vente volontaire des enfans, -l'assujétissement des insolvables, etc.; outre que la possibilité -constante, et fréquemment réalisée, d'une telle infortune, chez les -hommes même les plus libres et les plus puissans, y compris les rois, -par suite de l'intensité et de la continuité des guerres anciennes, -devait nécessairement inspirer une répugnance beaucoup moindre pour -un semblable changement de situation, dont nul ne pouvait jamais se -croire suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue que nous -pouvons explorer aujourd'hui, ne voit-on pas souvent des sauvages -spontanément amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer même -leur renonciation volontaire à la liberté comme une sorte d'extrême -enjeu? Ce n'est pas sans une profonde raison que tous les philosophes -de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient beaucoup d'hommes -comme essentiellement nés pour la servitude; pourvu que, au lieu du -sens absolu alors faussement attaché à cette maxime, on la restreigne -constamment à l'état d'enfance sociale qui l'avait réellement inspirée, -et envers lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante -sécurité et l'irresponsabilité totale propres à l'existence servile -doivent long-temps la rendre supportable, et quelquefois même -desirable, aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique de -l'humanité n'est pas encore suffisamment développée; comme les sociétés -les plus avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui des exemples -irrécusables, quoique heureusement exceptionnels. - -Au premier aspect, on ne saisit pas nettement la corelation naturelle -du polythéisme à l'institution de l'esclavage, malgré l'éclatant -témoignage que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse -historique. Mais, puisque nous avons reconnu ci-dessus l'aptitude -nécessaire du polythéisme à seconder directement le développement -spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par un prolongement -plus spécial des mêmes motifs, que cet état théologique soit -essentiellement en harmonie avec une telle condition sociale, -spontanément inséparable de la vie guerrière. Une appréciation -immédiate montre, en effet, que le polythéisme doit, à cet égard, -correspondre généralement à l'esclavage, comme, d'une part, le -fétichisme à l'extermination habituelle des prisonniers, et, d'une -autre part, le monothéisme à l'affranchissement final des serfs, -ainsi que je l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant. -Car, le fétichisme est une religion trop individuelle et trop locale -pour établir, entre le vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel, -susceptible de contenir suffisamment, à l'issue du combat, la férocité -naturelle; tandis que le monothéisme est, au contraire, tellement -universel, qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du même vrai -dieu, une aussi profonde inégalité, sans leur permettre néanmoins une -aussi intime familiarité avec les partisans d'une autre croyance. -En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également -contraires à l'esclavage, par suite des mêmes caractères essentiels -qui les rendent impropres à la conquête, sauf les perturbations -accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront toujours la relation -principale. Sans doute, le monothéisme n'est point, de sa nature, -absolument incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec la conquête: -mais il n'en a pas moins sans cesse tendu à en détourner pareillement -l'humanité; et cette influence s'est pleinement manifestée dans tous -les cas où le régime monothéique, véritablement spontané et opportun, -a pu succéder convenablement aux préparations sociales indispensables, -comme le montrera la leçon suivante. Les deux âges extrêmes de la vie -religieuse étant ainsi généralement exclus d'une telle explication, il -faut bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par le polythéisme, -fournisse la base spirituelle de cette grande institution, qui, sans -doute, n'a pas dû se passer d'un pareil appui plus que tant d'autres -moins importantes. Or, on reconnaît directement, en effet, quant à -l'esclavage comme envers la conquête, que le polythéisme avait, par sa -nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de -spécialité pour maintenir les distances: le vainqueur et le vaincu, -quoique conservant chacun ses dieux propres, avaient assez de religion -commune pour comporter entre eux une certaine harmonie habituelle, -pendant que, d'un autre côté, la profonde subordination de l'un à -l'autre était consacrée par celle des divinités correspondantes. C'est -ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait spontanément, presque -au même degré, d'une part à l'immolation journalière des prisonniers, -d'une autre part à leur affranchissement régulier, et conduisait -immédiatement à sanctionner et à consolider leur esclavage habituel. - -Examinons maintenant le second caractère essentiel de l'ancienne -économie sociale, c'est-à -dire, la confusion profonde qui s'y -manifeste, à tous égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir -temporel, habituellement concentrés chez les mêmes chefs; tandis que -leur séparation régulière constitue l'un des principaux attributs -politiques de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai -spécialement au chapitre suivant. L'autorité spéculative, alors -purement sacerdotale, et la puissance active, essentiellement -militaire, furent toujours intimement unies sous le régime -polythéique de l'antiquité; et cette combinaison inévitable était -en relation nécessaire avec la destination générale que nous avons -reconnue ci-dessus devoir être propre à ce régime pour l'ensemble -de l'évolution humaine; telle est l'importante explication qui nous -reste à établir sommairement, afin que le système fondamental de la -politique ancienne soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons pas -d'ailleurs à distinguer encore entre les deux modes très différens -qu'a dû offrir nécessairement cette concentration caractéristique, -suivant que les attributions militaires étaient subordonnées aux -fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le caractère militaire -avait absorbé, par un développement plus spécial, l'esprit sacerdotal. -Quoique nous devions bientôt considérer ces deux modes comme -nécessairement relatifs, l'un à l'origine du polythéisme, l'autre -à sa destination principale, cette distinction, ici prématurée, -compliquerait inutilement notre appréciation abstraite et générale, qui -en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée. - -L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement connaître cette -admirable séparation, spontanément établie, au moyen-âge, sous -l'heureux ascendant du catholicisme, entre le pouvoir purement moral, -essentiellement destiné à régler les pensées et les inclinations, et -le pouvoir proprement politique, directement appliqué aux actes et -aux résultats. Cette division capitale suppose nécessairement, comme -je l'expliquerai au chapitre suivant, un développement préalable -dans l'organisme social, qui était certainement impossible à une -telle époque, où la simplicité et la confusion primitives des idées -politiques n'eussent même pas permis de comprendre la distinction -régulière du maintien des principes généraux de la sociabilité d'avec -leur usage spécial et journalier. Outre ces conditions intellectuelles, -une pareille séparation ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des -deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi son existence propre, -d'après une origine indépendante, tandis que, chez les anciens, -ils dérivaient toujours nécessairement l'un de l'autre, soit que -le commandement militaire ne constituât qu'un simple accessoire de -l'autorité sacerdotale, soit, au contraire, que celle-ci fût réduite -à servir d'instrument habituel à la domination des chefs de guerre. -Enfin, la nature nécessairement étroite et locale de la politique -ancienne, essentiellement bornée à une ville prépondérante, lors même -que son empire a dû ensuite s'étendre progressivement à des populations -très considérables, s'opposait évidemment, d'une manière spéciale, à -toute idée d'une semblable division, dont le principal motif immédiat, -au moyen-âge, est précisément résulté du besoin de rattacher à un -pouvoir spirituel commun des nations trop éloignées et trop diverses -pour que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas inévitablement -distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il mieux le vrai génie politique -de l'antiquité que cette confusion fondamentale et continue entre -les mœurs et les lois, ou les opinions et les actions; les mêmes -autorités y étant toujours occupées à régler indifféremment l'un et -l'autre, quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement. -Jusque dans les cas qui, par leur nature, semblaient devoir indiquer -spontanément la possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et -indépendant du pouvoir temporel, ce mélange intime se reproduit encore -au plus haut degré: comme le témoignent clairement ces mémorables -occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait expressément -la puissance constituante à un citoyen sans magistrature active, -et qui, ainsi devenu momentanément législateur suprême, ne pensait -néanmoins jamais à organiser aucune séparation permanente entre le -pouvoir moral et le pouvoir politique, quoique sa propre position dût -tendre évidemment à lui en suggérer l'idée. Les philosophes eux-mêmes, -dans leurs utopies les plus hasardées, offrant toujours un inévitable -reflet du génie dominant de la société contemporaine, ne distinguaient -pas davantage entre le réglement des opinions et celui des actions, -également confiés à une seule autorité fondamentale; et, cependant, -l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs, chez les -principales nations grecques, doit être regardée comme le premier germe -véritable de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai -ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient le plus exagéré le chimérique -espoir ultérieur d'une société finalement régie par des philosophes, ne -concevaient ainsi qu'une pareille concentration de tous les pouvoirs -essentiels en de telles mains; ce qui, d'ailleurs, bien loin de -constituer, suivant leur pensée, un vrai perfectionnement politique, -n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation capitale, même -comparativement à l'ordre social très imparfait qu'ils prétendaient -améliorer, comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir. - -Envisagée sous un autre aspect général, cette confusion fondamentale, -chez les anciens, entre les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément -jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses indications -précédentes, mais, en outre, strictement indispensable à l'entière -réalisation de la haute destination politique que nous avons reconnue -ci-dessus devoir appartenir à cet âge préparatoire de l'humanité. Il -est clair, en effet, que l'activité militaire n'aurait pu alors se -développer convenablement, de manière à remplir suffisamment sa mission -principale, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle -n'eussent pas été habituellement concentrées chez une même classe -dirigeante. Ce double caractère journalier des chefs militaires, à la -fois pontifes et guerriers, constituait le plus puissant appui de la -rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, à cette époque, -la nature et la continuité des guerres, et qui n'aurait pu autrement -acquérir l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, l'action -collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été -radicalement entravée par toute séparation essentielle entre les deux -autorités fondamentales, dont les inévitables conflits eussent alors -tendu presque toujours à troubler la direction générale des guerres et -à gêner la réalisation finale de leurs principaux résultats. Ainsi, -soit au dedans, soit au dehors, le développement continu de l'esprit -de conquête exigeait, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance -et une unité de conception et d'exécution, également incompatibles -avec nos idées modernes sur la division élémentaire des deux grands -pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera directement, en effet, -d'une manière irrécusable, la liaison intime et réciproque qui a dû -exister entre l'établissement d'une telle division et le décroissement -général du système militaire, dès lors devenu essentiellement -défensif, conformément à la nature propre du monothéisme. Dans les -cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, où le monothéisme s'est montré -favorable à l'essor intense et prolongé de l'esprit de conquête, -comme chez les Musulmans surtout, on doit noter que cette anomalie a -constamment coïncidé avec la conservation, aussi peu normale, sous -cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne confusion des pouvoirs: -tant une telle concentration est nécessairement inséparable du libre et -plein développement de l'activité militaire. - -Après avoir ainsi reconnu combien cette intime combinaison était -à la fois inévitable et indispensable dans la politique générale -de l'antiquité, il est aisé de concevoir maintenant sa corelation -fondamentale avec la nature propre du polythéisme correspondant. -Nous constaterons spécialement, au chapitre suivant, la tendance -nécessaire du monothéisme à séparer le pouvoir spirituel du pouvoir -temporel, du moins quand il s'établit spontanément, chez une population -convenablement préparée, où, sans une telle séparation, il ne -saurait réaliser sa principale destination sociale. Il suffit ici de -reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est radicalement -incompatible avec toute semblable division. Or, il est évident que la -multiplicité des dieux, par l'inévitable dispersion qui en résulte -dans l'action théologique, s'oppose directement à ce que le sacerdoce -acquière spontanément une homogénéité et une consistance qui lui -soient propres, et sans lesquelles néanmoins son indépendance envers -le pouvoir temporel ne saurait être aucunement assurée. Trop éloignés -désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes méconnaissent ou -négligent la rivalité fondamentale qui devait habituellement régner -entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable -concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions -respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer -d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré l'instinct commun -du sacerdoce, tendait nécessairement à prévenir ou à dissoudre toute -grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût -sérieusement l'empêcher. Chez les nations polythéistes les mieux -connues, les différent sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par -plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, en -effet, comme essentiellement isolés dans leur existence propre et -indépendante, et ne se trouvent finalement rapprochés que par leur -uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, aisément parvenue à -s'emparer directement des principales fonctions religieuses. Le pouvoir -théologique n'a pu alors éviter une telle subalternité que dans les -cas où il a dû, au contraire, devenir, ou plutôt rester, absolument -prépondérant, par suite d'un essor très rapide de la première évolution -intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé -de l'activité militaire, comme je l'expliquerai ci-après. En aucune -occasion, la nature du polythéisme n'a pu comporter l'existence d'un -véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct et indépendant du -pouvoir temporel correspondant, sans que l'un des deux fût réduit à -ne constituer habituellement qu'un simple appendice de l'autre ou son -instrument général. - -Cette explication sommaire achève de faire convenablement ressortir -l'éminente aptitude du polythéisme à correspondre spontanément aux -principaux besoins politiques de l'antiquité; puisque, après avoir -précédemment constaté sa tendance directe à seconder le développement -naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons maintenant son -influence spéciale pour établir nécessairement la concentration -fondamentale des pouvoirs sociaux, indispensable à la plénitude de ce -développement. Telle est, du moins, le jugement essentiel qu'il faut -porter de cette grande corelation, qui doit être surtout appréciée -d'après la destination générale, si capitale quoique purement -provisoire, qui devait caractériser cet âge social, dans l'ensemble -de l'évolution humaine, suivant nos démonstrations antérieures. On -méconnaîtrait radicalement, à cet égard, le véritable esprit de -l'histoire, si, selon des habitudes encore trop dominantes, au lieu -de considérer principalement le polythéisme dans sa période active et -progressive, on persistait, au contraire, à y faire prévaloir l'examen -de son époque de décomposition, où il est incontestable, en effet, -que le maintien trop prolongé de cette concentration caractéristique, -si long-temps nécessaire, devint, chez tant d'indignes empereurs, le -principe du plus dégradant despotisme que l'humanité ait pu jamais -subir. Mais n'est-il pas évident que le système de conquête, alors -suffisamment développé, avait déjà pleinement atteint sa principale -destination sociale; ce qui, en dissipant à jamais l'utilité provisoire -de cette confusion spontanément établie, par le polythéisme, entre le -pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, n'en laissait plus subsister -que les inévitables dangers, jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y -a-t-il, en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à toute vicieuse -prépondérance d'une institution quelconque, survivant mal à propos à -l'accomplissement total de son office provisoire? En terminant cette -importante appréciation, je crois d'ailleurs ne devoir pas négliger -ici l'occasion très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement, -sous un rapport capital, l'inconséquence radicale qui caractérise -aujourd'hui notre philosophie politique, considérée en ce qu'elle a -de commun à tous les partis et à toutes les écoles. J'ai remarqué, au -commencement du volume précédent, avec quelle déplorable unanimité on -repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, les autres par -désuétude de son véritable esprit, toute division réelle entre les -deux pouvoirs, mais en continuant cependant à rêver le monothéisme -comme base nécessaire de l'ordre social. Or, il est désormais évident -que l'on s'efforce ainsi de concilier deux conditions essentiellement -incompatibles; et le chapitre suivant achèvera de dissiper -implicitement toute incertitude à ce sujet, en rendant irrécusable -la corelation spontanée du monothéisme avec une telle division. Ceux -qui, de nos jours, dans leurs étranges pensées de progrès, dictées par -une aveugle imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir cette -concentration primordiale, alors aussi fondamentale qu'elle serait -maintenant dangereuse et heureusement impossible, devraient donc, -d'après les explications précédentes, pour être suffisamment conséquens -à leurs vains projets, ne pas s'arrêter au monothéisme, naturellement -antipathique à un tel régime, et rétrograder de plein saut jusqu'au -polythéisme proprement dit, qui en constituait certainement -l'indispensable fondement. - -Telles sont, en général, les relations nécessaires du polythéisme -avec les deux principales conditions caractéristiques de la politique -de l'antiquité. Après les avoir ainsi séparément appréciées, il -suffit ici, en les rapprochant, de signaler d'ailleurs leur intime -et constante affinité. Or, il faut bien que l'institution de -l'esclavage et la confusion élémentaire des deux pouvoirs soient, -en réalité, étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a -toujours historiquement coïncidé avec la cessation de l'autre, comme -je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Il est clair -directement, en effet, que l'esclavage ancien était nécessairement en -harmonie avec cette réunion fondamentale de l'autorité spirituelle -à l'autorité temporelle, qui donnait spontanément à l'empire du -maître une certaine consécration religieuse, et qui, en même temps, -affranchissait cette subordination domestique de toute interposition -sacerdotale distincte, propre à contenir cet ascendant absolu. - -Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais -assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour -en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à -l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que -l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance -beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en -devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme, -d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue, -pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et -néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance -nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout -avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation -fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et -à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères -essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment -propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette -profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont -accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme. - -Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle, -domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au -cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien -elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule -existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter -ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en -résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le -développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement -privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue -la principale base, et restait entièrement livré à la seule action -spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer -l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive, -par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se -dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout -issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même -chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop -irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de -ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune -rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister -davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage -ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement -propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel -à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire -au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de -sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité, -ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait -profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui -concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue -des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement -absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels -chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices -quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme -sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral, -sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie, -auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé. -Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter, -suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y -corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé, -les plus importantes relations de famille, par les désastreuses -facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de -rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie. -Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité -doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir -combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite -ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés -esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle, -devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de -férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs -anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque -chez les meilleurs naturels. - -En considérant de la même manière l'autre condition politique -fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non -moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général, -directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir -spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette -époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en -effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les -anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez -les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme -proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique, -a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au -chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue -général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile -de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance -des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté, -en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour -celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner -les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement -à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une -politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être -alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins -déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était, -en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à -dire, -essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait -surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient -fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle -suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions -morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude -fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein -politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce -caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut, -encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues -de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées -pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs -généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime -l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut -de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et -que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention -arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle -le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement -d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours -illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette -grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer, -quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en -utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement -pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement -moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver -chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien -supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin -remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs, -et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous -le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière, -si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre -intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation -légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport, -la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la -réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait -presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement -impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son -utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je -l'indiquerai plus loin. - -Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent -convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous -le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En -appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit, -c'est-à -dire relativement à leur politique, on doit la trouver très -satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière -directe et complète, le développement caractéristique de leur activité -militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble -de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans -cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite, -quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement -morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point -essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques, -autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette -dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est -pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés, -en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on -ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un -tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme -n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la -puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû -bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs -conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté, -le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard, -n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité -intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible -avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le -verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile, -à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une -manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une -suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques -à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux -divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte -compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale -est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou -de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi, -l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport -capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du -polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique -dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable -à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle -universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même -pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la -vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément -au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y -construire librement son type idéal de justice et de perfection, de -manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce -qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance, -rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle -prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide -conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects -importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement -moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à -seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination -caractéristique de ce premier âge social. - -Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes -extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle, et finalement -sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général, -dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule -épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était -trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés, -de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne -principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie -sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce -développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme. -Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les -prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient -d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention -spontanée de l'esprit religieux: on n'en saurait douter à l'égard même -des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur -destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance -continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne, -soit pour agir, soit pour résister. En second lieu, relativement à -la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme -a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la -patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché -par le fétichisme, secondant déjà , de la manière la plus naturelle, -l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le -polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette -affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous -les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et -le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, -et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif -de l'ensemble de l'éducation morale. Il serait superflu d'insister -ici sur l'admirable relation d'un tel sentiment prépondérant, à la -destination spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité -spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu d'étendue des nations -anciennes, soit de la nature même des guerres, qui devait, aux yeux de -chacun, présenter sans cesse comme imminents la mort ou l'esclavage, -dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul habituellement -préserver. Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une -telle disposition, où la haine de tous les étrangers quelconques était -toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes, -elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au -développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue -un indispensable degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais être -impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final -si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour -universel de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée eût -inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité. -On doit aussi, sous le même aspect, rapporter au polythéisme la -première organisation régulière d'un ordre très essentiel, et -aujourd'hui trop superficiellement apprécié, de relations morales -élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme -a, comme je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit des -usages, publics ou privés, qui, par le respect général des vieillards, -et l'habituelle commémoration des ancêtres, tendent à entretenir ce -sentiment fondamental de la perpétuité sociale, si indispensable à -tous les âges de l'humanité, et qui doit désormais devenir encore plus -nécessaire à mesure que les espérances théologiques relatives à la vie -à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant; en même temps -que la philosophie positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai -en son lieu, à le développer beaucoup plus qu'il n'a pu l'être -jusqu'ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l'intime -liaison de l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, passée, -ou future. - -La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale -domestique, dont l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable -interposition naturelle entre la morale personnelle et la morale -sociale, alors trop directement rattachées l'une à l'autre, par suite -de la prépondérance nécessaire de la politique. C'est là surtout, comme -le chapitre suivant nous l'expliquera, le titre le plus spécial du -catholicisme à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour avoir -enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, en s'attachant -principalement à constituer la famille, et à faire dépendre les vertus -sociales des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait méconnaître -l'influence préalable du polythéisme dans le premier essor de la -morale domestique. En se bornant à l'indiquer ici sous le rapport -le plus fondamental, c'est-à -dire, quant aux relations conjugales, -c'est, évidemment, pendant le règne du polythéisme que l'humanité -s'est irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu'on -ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat -du climat, chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment -l'échelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qu'au -Midi, un attribut nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt -que la pénurie des subsistances n'empêche plus la brutale satisfaction -de l'instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire -et constante de l'état polygame, il n'en reste pas moins vrai que, -dans notre espèce, encore plus que chez tant d'autres, en vertu même -de sa supériorité caractéristique, l'état purement monogame est le -plus favorable, pour chaque sexe, au plus complet développement de -nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu'il serait ici -superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard, -les déplorables aberrations momentanées de notre anarchique situation -mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de cette grande -condition sociale a-t-il déterminé bientôt, presque dès l'origine du -polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement -suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste. -Les diverses phases principales du régime polythéique ont même été -toujours accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications -croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel -a constamment tendu à mieux développer, au profit commun de l'humanité, -la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vrai caractère -social de la femme était encore loin d'être suffisamment prononcé, -en même temps que sa dépendance inévitable envers l'homme restait -trop affectée de la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait -du vrai génie féminin se manifeste même, sous le polythéisme, par un -indice qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler d'abord -présenter, au contraire, un symptôme spécial de l'importance politique -des femmes; je veux parler de cette participation constante, quoique -secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui leur est alors directement -accordée, et que le monothéisme leur a irrévocablement enlevée. -La civilisation développe essentiellement toutes les différences -intellectuelles et morales, celles des sexes aussi bien que toutes -les autres quelconques: en sorte que ces sacerdoces féminins propres -au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour -la condition correspondante des femmes, que celles qu'on pourrait -également induire de cette existence presque contemporaine de femmes -chasseresses et guerrières, toujours et partout trop inhérente à un tel -âge social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, quelque étrange -qu'elle doive maintenant paraître. Du reste, il serait certainement -inutile de signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables -qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent, -avec une entière évidence, combien l'état social des femmes était -radicalement inférieur, sous le régime polythéique de l'antiquité, -à ce qu'il est devenu ensuite sous l'empire du christianisme. Il -suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si -justement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujours fait la -honte morale de l'antiquité tout entière, même chez ses plus éminens -personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du -peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse -prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus -pures émotions sympathiques, en réservant essentiellement l'union -sexuelle pour son indispensable destination physique, comme l'ont -systématiquement exposé, avec une si révoltante naïveté, dans la -Grèce et à Rome, tant d'illustres philosophes et hommes d'état, à -tous autres égards très recommandables. L'intime corelation de cette -grande aberration primitive avec la vie habituellement trop isolée du -sexe mâle chez les peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite, -malgré l'état agricole, chez les nations constamment en guerre, est -d'ailleurs trop évidente pour exiger aucune explication, quand on pense -à l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans notre vie moderne, -la société presque continuelle des deux sexes. J'ai, en outre, déjà -suffisamment signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage -dans l'ancienne économie sociale, comme tendant à altérer gravement -l'institution même de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient -réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient -annuler l'indispensable participation du polythéisme à ébaucher aussi, -à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique, -quoique avec moins d'efficacité qu'envers la morale personnelle et -la morale sociale, par une impulsion spontanée qui n'aurait pu alors -provenir d'aucune autre source spirituelle. - -Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, pour notre but -principal, l'importante appréciation abstraite des différentes -propriétés générales, intellectuelles ou sociales, qui caractérisent -le polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble de cet examen -approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe, -après les comparaisons convenables, cette impression finale que, -malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel -régime, par l'homogénéité supérieure et la connexité plus intime de -ses divers élémens essentiels, tendait spontanément à développer des -hommes bien plus consistans et plus complets qu'il n'a pu en exister -depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins uniformément -et moins purement théologique, sans être jusqu'ici assez franchement -positif. Mais, quoi qu'il en soit, il nous reste maintenant, pour -avoir convenablement réalisé l'appréciation fondamentale de ce -grand âge religieux, à le considérer encore sous un aspect plus -spécial, sans toutefois descendre jusqu'aux considérations concrètes -incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement -les diverses formes essentielles qu'a dû successivement affecter un -tel régime, relativement au mode déterminé suivant lequel chacune -d'elles devait inévitablement participer à la destination générale -précédemment attribuée au polythéisme dans l'évolution totale de -l'humanité. On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le -polythéisme essentiellement théocratique et le polythéisme éminemment -militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs -y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel; -il faut ensuite, par une analyse plus précise, et cependant aussi -indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où -l'activité militaire, quoique continue, n'a pu encore suffisamment -atteindre son but principal, et celui où l'esprit de conquête a pu -enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: ce -qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l'ensemble du régime -polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations -plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les -qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, et -finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l'attribution -propre et l'invariable succession. - -Un système politique caractérisé principalement par la domination -presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé -nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors -ébaucher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels -ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état -d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition -de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être -convenablement développé que sous l'ascendant du polythéisme proprement -dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de -celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste, -en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à -consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des -diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction -de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques: -d'où résulte le pur régime des castes, hiérarchiquement subordonnées -l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives, -sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule -dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement -propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations -hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique -organisation n'ayant pas été formée essentiellement pour la guerre, -qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager, la caste la -plus inférieure et la plus nombreuse n'y est point nécessairement -dans l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par la sujétion -individuelle, mais dans un état de profond assujétissement collectif, -qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et -moins favorable à un affranchissement ultérieur. - -On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique -sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son -développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se -retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui -domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population -asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à -la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord -plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement -dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de -circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant -de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir -profondément caractéristique que sous l'influence permanente, -suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la -fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser -celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais -pu exercer ensuite une action sociale aussi capitale, ont surtout -consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui -devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément -les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement -étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des -communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa -nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens -extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut -mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand -fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses -déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système -théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte, -dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos -jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel -de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan, -etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement -retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans -qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction -raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit -de ce régime. Outre cette multiplicité d'exemples décisifs, qui -suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une -semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins -caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par -exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les -Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout -hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence -primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les -diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui -complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un -mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne -civilisation. - -Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité -qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en -puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de -sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de -l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été -primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution -fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité -est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à -l'origine, que l'hérédité générale des professions, qui fournit -aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le -plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant -que la tradition orale doit constituer encore le principal mode -de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé -suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions -quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir -la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à -l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré -constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point, -à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit -ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession -paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce -qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur -momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins -nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée -par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout -autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux -anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale, -elle n'en procède pas moins, au fond, du même principe élémentaire, -d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur, -soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de -chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer, -sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode -spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine, -en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle, -dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant -exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi -surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité -des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité, -que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques. - -En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial -ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente -spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première -division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment -ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative, -naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité -et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de -ses travaux. Aussi, en tous genres, les élémens primitifs de nos -connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande -époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche -générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors -soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la -caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit -comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout -le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations -intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à -la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un -tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait -d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, -où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas -moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous -les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps -supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires. -La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant -que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie, -avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin fondamental, -et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de -consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà -parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du -polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les -divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première -organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement -dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi -proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point -de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas -moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité -constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions -capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus -grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte, -intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles, -essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que -par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune -d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle -y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre -qui lui étaient journellement indispensables à tous égards. Jamais il -n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et -permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie -chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs -supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement -prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin. -Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la -généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici -l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort -incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de -la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon -le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur, -ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par -le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la -politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus -ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue -convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions -lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect -purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce -régime à développer soigneusement, par une première culture, à la -fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle -offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop -négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué -ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir -prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe -de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le -principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement -prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort -imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait -pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de -barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux -travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion -habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait -déjà , en réalité, un premier hommage général, et un témoignage -involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer, -dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus -conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale -sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directement -développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le -culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y -était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol -natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui, -quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire -indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à -cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste, -la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer -pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à -augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée -de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme -militaire. - -Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que -ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les -rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement -antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou -sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait, -et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité -opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un -autre classement social[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit, -comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup -près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à -ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels -a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire -réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas -immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément -parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre -développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche, -infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en -sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique -compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général -ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation, -dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On -conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur -doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement -considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste -prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au -maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même -a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette -suprématie, la principale stimulation de son propre développement. -Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très -satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, -quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il -repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et -même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des -connaissances physiques; à peu près comme si la population était -soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation -plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement, -dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite -inévitable de l'économie fondamentale de la nature humaine, et qui -condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme -radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable -évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à -la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement -y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre -organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique: -en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit -est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance -matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir -habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu -prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre -le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet -empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de -l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a -tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement -cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non -pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir -son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande -destination au perfectionnement. Je me borne à indiquer ici cette -considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre -suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est -ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre, -dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette -tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général, -au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne -pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité. -En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens -essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que -cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa -consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à -tout perfectionnement notable, aucune partie ne pouvant être isolément -améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une -semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple, -si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties -antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y -dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une -stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui -serait naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un -développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès -lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui -que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient -fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de -domination politique. Toute autre partie quelconque du système social -pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que -je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas -plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique -à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation, -l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté, -méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement -le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire -n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc -joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite -condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête -même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque, -dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont -spontanément absorbé les vainqueurs, comme l'histoire nous le montre -par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se -transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la -nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération -capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les -révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément -le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir -involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours -l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou -de dynasties. - - Note 14: Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines - théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle - dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers - les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement - de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans - réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes - non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette - prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves - inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que - cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend - réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage - continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister - conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de - ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique - certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on - doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires - et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les - effets qu'on veut ainsi leur attribuer. - -En considérant de plus près le passage général du polythéisme -théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il -n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions -extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en -favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée -par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays -soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner -de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet, -neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire -sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante -révolution ainsi accomplie communément dans cette organisation -primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui -se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé -une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement -de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure -partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun. -Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement -modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine -faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe, -faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la -naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance -toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre -ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement -plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa -nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations -correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a -été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant -plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de -l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez -les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes -avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce -qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation -durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez. - -A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution -humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes, -en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le -polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui -existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain -et celle de la société, il est certain que dès lors la principale -évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont -été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément -séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes -fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine -essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode -grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant -se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux -modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à -y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en -commençant par le régime grec. Par cela même que ce premier régime -est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le -régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre, -il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé -dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation -rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des -deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez -caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante -connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage -philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez -compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique -seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit -certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche -pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement -recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice. - -Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque, -suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité -militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite -à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore -aboutir à sa grande destination sociale, par le développement graduel -d'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment -réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre, -on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque -cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles -que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la -première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé -que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant -est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces -très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique, -en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination -qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais -même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de -portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes, -etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut -joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause -sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable -de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément, -sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies -dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue[15]. -De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté -que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le -peuple romain[16] à poursuivre graduellement la conquête universelle, -n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer -finalement ses plus proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller -surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche -entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec -l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et -durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au -développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la -peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans -l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire -central à peine équivalent à un moyen département français, et tout -autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement -réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus -raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de -l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes -ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de -Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits -modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux -qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique. - - Note 15: Le principe de la colonisation a exercé une influence - tellement capitale sur la destination, essentiellement - intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter - les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième - degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble - du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique - ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant - d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de - Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On - conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques - du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle, - devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces - dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la - source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit - de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu - toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au - point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait - guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis - avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait - y tempérer spécialement l'essor militaire. - - Note 16: Il est clair, par exemple, que les Spartiates - n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains - avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés - pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit. - Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable - fonction dans le système total de la civilisation grecque, - comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans - les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout - résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre - Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus - grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles - de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si - noblement combattue. - -Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire -avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour -empêcher le développement, long-temps imminent, du régime théocratique, -auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une -puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie -morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations -antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient -se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète -activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique. -Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur -intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la -prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne -pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance -pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des -hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute, -malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif. -Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la -vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée, -et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire: -la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré -beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement -cette nouvelle culture, surtout quant aux beaux-arts. Cependant, cette -tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide -développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit -esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté, -préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite -naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours -de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe -libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable -organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant -à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal, -et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En -altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable -antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les -savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins -élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves -chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires. -Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai -principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier -suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble -de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capital a dès -lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité -militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son -importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement -toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau -de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées -intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes -journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement -complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait -encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement -théocratique. - -Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale -du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire -du développement le plus important, c'est-à -dire, de l'évolution -philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà -été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté, -j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en -lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément -intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive, -et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor -simultané de la philosophie proprement dite. - -Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait -donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une -classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal, -d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir -suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite, -bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont -l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer -leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs -long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs -sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel, -sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie -et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette -activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une -division nouvelle, première base directe de notre propre développement -scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y -manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui -appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique -et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à -présider à toutes les spéculations de l'antiquité. - -Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra -alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus -simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à -dire les -idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle, -et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire -à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait -descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous -son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les -idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont -encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches -mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se -dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement -dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique -de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré -de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à -l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait -uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la -géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir -un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit -algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le -grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation -de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie -par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe -distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle -eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les -lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait -pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant -aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par -la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien -toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant -d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la -science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur -des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès -fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue -à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique, -un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un -sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque, -l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des -sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection -qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à -tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les -méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès -ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de -particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il -ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte, -en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à -embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant -la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et -même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un -peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne -serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec -quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez -son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable -fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment -caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il -consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour -s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions -aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité, première -indication décisive des immenses services que la science devait rendre -un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il -n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point -de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment -créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la -trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai -expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales -méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu -le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations -pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle -des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait -alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement -préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce -Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs -spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et -qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque. -Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté, -sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même -antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocrate sur -l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit -humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre -déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées, -dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un -avenir alors extrêmement lointain. - -Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire -ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial, -j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor -caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer -l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la -philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et -abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si -purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter, -à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence -inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par -opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie. -Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive, -puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre -social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement -prépondérant, il n'en pouvait être aucunement ainsi en un temps où, -exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps -encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible -d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire, -l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la -répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord -dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet -quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En -un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné -seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le -principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun -danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable: -ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive -rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation -ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle -obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en -effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître, -déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux -attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement -caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation du musée -d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin -intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif -sur le polythéisme stationnaire. - -Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout -avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de -l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà -radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le -système général de la philosophie théologique, suivant la marche -élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie -fondamentale du développement mental. Avant même que les études -astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes -unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles -proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper -prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller -puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques, -des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur -caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent -réellement un vague pressentiment initial de la subordination -ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt -fondamental de la philosophie à la science, première base véritable -de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette -époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de -l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques, -d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite -aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de -la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres -d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle -appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense -du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument, -éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à -l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois, -avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les -sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception -encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des -hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement -alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et -morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale -de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours -davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprême direction -future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges -aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas, -au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale -du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle -décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même -de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation -spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir -dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de -spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique, -une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une -manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais -un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne -chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet, -qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à -vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif -d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous -divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique, -comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte -raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de sa principale -activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand -on voit le progrès continu du doute universel et systématique, -conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir -de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute -existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible -avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie -fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique -et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie -d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien -compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les -limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante, -nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique -grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité, -la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès -l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude -politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il -regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie -morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis -de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation -intellectuelle, elle ne saurait être finalement guère plus favorable, -lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science -rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes -deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà -vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces -étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si -vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle -après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair -ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance -absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également -de la théologie et de la science, seules aptes à organiser. - -J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et -difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation -grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très -délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée, -quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici -avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus -dans le polythéisme militaire, c'est-à -dire le système romain, dont la -vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit -être bien plus nettement saisissable, et dont l'influence nécessaire -sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible. -En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation -sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que -Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie -de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration, -et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi -précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui -de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la -fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer -essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de -l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes -de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les -plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet -s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé -à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein. -Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent -et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous, -surtout en considérant la transition finale du régime polythéique au -régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu -la haute et indispensable participation de la domination romaine. - -Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social, -du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, -de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète. -Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement -que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère -abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications -préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de -grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés -accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des -situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier -abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité -ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades -militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai -régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait -bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire, -quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de -manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales -et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide -d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire, -se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions -extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive, -aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa -nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que -chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins -certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible -avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que -dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop -souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur -l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double -essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité, -essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les -noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur -influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque: -elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il -fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel, -s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois -l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou -dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après -un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière -à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que -nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison. -Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale -de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles, -l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré -l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de -l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs -l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle -et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête, -aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la -durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti -à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le -premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger -politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà -passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop -prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si, -au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux -ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec -le libre et pur essor de l'esprit de conquête. - - Note 17: Si je pouvais ici insister davantage sur un tel - examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial - annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer, - pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés - près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain. - On démontrerait, par exemple, envers la position des deux - centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, - l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait - être favorable au premier et contraire au second, par suite - même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor - purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités - qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi - bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la - prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la - mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se - compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu - d'abord se développer convenablement, c'est-à -dire par degrés - sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul - assez continu. En combinant rationnellement cette importante - donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales, - les autres sociales, on ne serait certainement pas fort - éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construire _à priori_ - l'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et - même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales, - devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à - notre opération fondamentale, outre les développemens étendus - qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle. - -Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on -comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé -son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses -longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades -militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à -leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable -expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit -politique pour conserver à son organisation propre une consistance -ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le -mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste -sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal -s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette -corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique, -n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la -juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement -actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été -ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens. -En général, la formation et le perfectionnement de la constitution -intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination -extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de -l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et -de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû -être, sans doute, la haute influence des individualités politiques, -auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le -succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous -les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers -un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous -les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté -de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette -noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement -sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque -même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse -domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des -deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui -concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système -général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi, -envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part -à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation -progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive -pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. -Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé -soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même -souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en -dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation -large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare -la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt -incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que -les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à -leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés, -on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout -prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première -marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette -grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester -avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans -les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale, -son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects -importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour -la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le -génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre -l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, -l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, -comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages -perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu -des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération -sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement -fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, -plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur -vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, -bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, -suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple -introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait -à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. -Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté -trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux -animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent -Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par -l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant -méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors -reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du -patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions -envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité -universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de -l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore -qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à -tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe -pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin -d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel -ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger -indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, -ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation -fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections, -a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités -les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se -reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, -éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie -politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle, -quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation -propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel -aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et -propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or, -dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt -un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies -qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs; -quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres -imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la -mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble -de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même -de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle -appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement -principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine -a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste -organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé -à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à -jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille -absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation -de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la -république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle -situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne -constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un -mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement -combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de -destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair, -en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire, -n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que -compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur -laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement -perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César, -l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, -succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la -rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux, -ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale: -seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever, -comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres -à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si -fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient -jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour -momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était -intimement liée au développement graduel de la conquête. - -Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels -du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la -participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération -fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de -l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter -entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale, -qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à -produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre -l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire -mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en -évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à -sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente -duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un -certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative. - -Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente, -et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue -de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première -origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, -afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement -du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent, -à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits -éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution -spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement, -caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai -ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément -à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette -nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique -sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue -l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique -transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution -mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague -et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors -suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques -et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu -seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition -universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès -continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre, -quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les -yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour -tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité -de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, -se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique, -jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions -primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques, -d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez -la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental -du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre -précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus -étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus -irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à -concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible, -l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au -monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la -discordance, nécessairement propres aux observations primordiales, -ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui -devait alors sembler absurde, il était également impossible que -l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée -de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus -lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, -comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, -que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde -extérieur. - -Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du -polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment -apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance -indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de -l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par -conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les -autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à -mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la -raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels, -qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée -et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une -irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau -régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité, -ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On -ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on -réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre -chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des -diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel -on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus -déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais -plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il -avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin -du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent -nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute -philosophie théologique, c'est-à -dire, rigoureusement réduit à un seul -être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue -certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de -fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible -d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, -à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle -a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser -l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement, -d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance -d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent -plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le -monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le -faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement -destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme -radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or, -ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme -préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant -l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit -métaphysique. - -Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui -assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative -essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins -préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet -esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique -et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social -correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment -examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement -militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence -réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague -et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse -qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et -antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait -rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès -que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme -à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le -développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût -nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet -égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite -par la considération permanente d'un grand but commun, nettement -déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux -causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse -du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution -générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration -métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs -et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent -déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral. - -Dans son essor originaire, cette philosophie, comme je l'ai noté -ci-dessus, paraît s'être graduellement développée jusqu'au point -même d'oser directement concevoir, quoique d'une manière très vague -et fort obscure, pour la régénération ultérieure de l'humanité, une -sorte de gouvernement purement rationnel, sous la direction suprême -de telle ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent alors tant -d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, qui, pendant plusieurs -siècles, convergent toutes vers un tel but, malgré leur discordance -fondamentale. Mais, à mesure qu'on s'occupait davantage d'appliquer la -philosophie morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance -organique, si radicalement propre à l'esprit purement métaphysique, -devait spontanément se manifester de plus en plus, de manière à faire -unanimement ressortir la nécessité de se rallier essentiellement au -monothéisme, autour duquel circulaient presque toutes les spéculations -principales, et qui devait instinctivement constituer, aux yeux des -diverses écoles, la seule base alors possible d'une convergence -ardemment cherchée, en même temps que l'unique point d'appui d'une -véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. Aussi peut-on -voir, vers l'époque même où la domination romaine avait enfin reçu -sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées -d'une ferveur plus purement théologique que dans les deux ou trois -siècles antérieurs, s'attacher unanimement, quoique sans concert, à -développer et à propager la doctrine du monothéisme, comme fondement -intellectuel de la sociabilité universelle. La science réelle naissant -à peine envers les plus simples sujets de spéculation abstraite, et -la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, rien organiser que le doute -le plus absolu, il fallait bien en revenir à la théologie, dont on -avait vainement espéré l'élimination prématurée, pour en cultiver enfin -systématiquement, d'après le principe du monothéisme, les propriétés -éminemment sociales: disposition vers laquelle durent alors converger -spontanément tous les bons esprits et toutes les âmes élevées, mais -qui certes n'indique pas que la même solution doive être aujourd'hui -reproduite pour une situation, intellectuelle et sociale, radicalement -différente, quoique semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs -inutile d'expliquer formellement, à cet égard, l'extrême influence si -heureusement exercée par la seule extension effective de la domination -romaine, soit en organisant spontanément de larges communications -intellectuelles, soit surtout en faisant directement ressortir, par le -contraste stérile des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité de -plus en plus évidente de leur substituer une religion homogène, qui -ne pouvait résulter que d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul -dogme assez général pour convenir simultanément à tous les élémens de -cette immense agglomération de peuples. - -Cette mémorable révolution, la plus grande que notre espèce pût -éprouver jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi -paraître, et plus clairement encore, sous le point de vue directement -social, un résultat non moins nécessaire de la combinaison spontanée -entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée -de leur suffisante pénétration mutuelle, à laquelle Caton s'était -si vainement opposé. En considérant à ce titre l'ensemble de cette -inévitable combinaison, l'analyse sociologique explique aisément la -tendance commune, si paradoxale en apparence, des divers élémens de -ce grand dualisme historique vers l'introduction fondamentale d'un -pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quoique -aucun d'eux n'en eût certainement la pensée, et que chacun poursuivît -surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination exclusive: en -sorte que la solution a naturellement dépendu de leur antagonisme -nécessaire. Il est incontestable, en effet, que la téméraire ambition -spéculative des sectes métaphysiques, comme je l'ai indiqué ci-dessus, -avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que -spirituelle, qui eût remis la direction habituelle et immédiate, -non-seulement des opinions et des mœurs, mais également des actes et -des affaires pratiques, entre les mains des philosophes, devenus, à -tous égards, chefs suprêmes. La conception d'une division régulière -entre le gouvernement moral et le gouvernement politique eût été -alors éminemment prématurée, et n'est devenue possible que beaucoup -plus tard, quand la marche naturelle des évènemens l'avait déjà -suffisamment ébauchée: à l'origine, les philosophes n'y pensaient pas -plus que les empereurs; et peut-être cette grande illusion, quoique -éminemment chimérique, était-elle encore indispensable pour entretenir -convenablement leur ardeur spéculative, toujours si précaire dans -notre faible nature intellectuelle, surtout en un temps où, trop -rapprochée de son berceau pour être assez profondément enracinée, -elle ne pouvait d'ailleurs trouver autour d'elle qu'une alimentation -propre trop peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est point -douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence philosophique était -alors, par sa nature, nécessairement constituée en insurrection, -latente mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs -sociaux étaient essentiellement concentrés aux mains des chefs -militaires. Bien que les philosophes n'aspirassent réellement qu'à une -sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique que dangereuse, -cependant il est naturel que leurs efforts persévérans, sans avoir -heureusement pu parvenir à un tel but, aient concouru directement -à la création ultérieure du pouvoir spirituel monothéique. La seule -existence permanente, librement tolérée, au milieu des populations -grecques, d'une classe de penseurs indépendans, qui, sans aucune -mission régulière, se proposaient spontanément, aux yeux étonnés mais -satisfaits du public et des magistrats, pour servir habituellement -de guides intellectuels et moraux, soit dans la vie individuelle, -soit dans la vie collective, devenait évidemment un germe effectif -de pouvoir spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel. -Tel est, sous l'aspect social, le mode propre de participation -de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure, -indépendamment de l'influence intellectuelle que nous venons -d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement -le monde, elle ne comptait nullement renoncer à ce régime chéri, -principale base de sa grandeur successive, qui rendait la corporation -des chefs militaires directement maîtresse de tout le pouvoir -sacerdotal: et cependant elle concourait ainsi spontanément, de la -manière la plus décisive, à préparer la formation, bientôt imminente, -d'une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'empire -temporel; car l'extension même d'une telle domination devait mettre -de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité d'en maintenir -suffisamment solidaires les parties si diverses et si lointaines, par -une simple centralisation temporelle, à quelque tyrannique intensité -qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle du système de -conquête, faisant désormais passer nécessairement l'activité militaire -du caractère offensif au caractère défensif, cette immense organisation -temporelle ne pouvait plus avoir d'objet suffisant, et tendait dès -lors à se décomposer en nombreuses principautés indépendantes, plus -ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé aucun lien profond et -durable entre les différentes sections, si leur union n'eût pas été -entretenue ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir spirituel, -seul dès-lors susceptible de devenir vraiment commun, sans une -monstrueuse autocratie. Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai -directement au chapitre suivant, l'origine essentielle de la féodalité -du moyen-âge, trop superficiellement attribuée à l'invasion germanique. -Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux essor de la -domination romaine, le besoin, de plus en plus senti, d'une morale -vraiment universelle, susceptible de lier convenablement des peuples -qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se -haïr par leur propre morale polythéique: or, cet imminent besoin -était, d'une autre part, aussi spontanément accompagné, d'après nos -explications antérieures, de la disposition, soit intellectuelle, -soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, puisque les -sentimens et les vues de ces nobles conquérans avaient dû graduellement -s'élever et se généraliser, à mesure de leurs succès. Par cette triple -influence, le mouvement politique n'avait donc pas nécessairement moins -concouru que le mouvement philosophique à faire sortir spontanément de -l'ensemble de l'évolution polythéique de l'antiquité cette organisation -spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen-âge, et dont -l'un tendait à faire surtout ressortir l'attribut de généralité, aussi -bien que l'autre l'attribut de moralité. - -Il serait superflu d'examiner ici la corelation évidente de ces -deux tendances fondamentales, c'est-à -dire l'aptitude exclusive du -monothéisme à servir de base à une telle organisation: ce qui nous -reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des explications, -immédiatement suffisantes, du chapitre actuel, appartiendra -naturellement à la leçon suivante. Mais, pour achever de montrer que, -contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien de capital n'est -fortuit dans cette admirable révolution, dont l'époque et l'issue -pourraient être rationnellement prévues par une sage combinaison des -divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement que la considération -spéciale de cette correspondance peut être aisément poussée jusqu'à -déterminer par quelle province romaine devait inévitablement commencer -l'essor directement organique, résulté, en temps opportun, de ce -grand dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par la pénétration -mutuelle de ses divers élémens. Car, cette initiative immédiate et -décisive devait nécessairement appartenir de préférence à la portion -de l'empire qui, d'une part, était la plus spécialement préparée au -monothéisme, ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel -indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu d'une nationalité plus -intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement, depuis sa -réunion, les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la nécessité -de le faire cesser, sans renoncer cependant à sa foi caractéristique, -et en tendant, au contraire, à son universelle propagation. Or, -à tous ces attributs, il est certes impossible de méconnaître la -vocation, également spéciale et spontanée, de la petite théocratie -juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être -aussi chaldéenne, d'où elle émanait très probablement par une sorte -de colonisation exceptionnelle de la caste sacerdotale, dont les -classes supérieures, dès long-temps parvenues au monothéisme par leur -propre développement mental, ont pu être conduites à instituer, à -titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéique[18], où, -malgré l'antipathie permanente de la population inférieure contre -un établissement aussi prématuré, le monothéisme a dû cependant -conserver une existence pénible, mais pure et avouée, du moins après -avoir consenti à perdre la majeure partie de ces élus par la célèbre -séparation des dix tribus. Jusqu'au temps de la grande assimilation -romaine, cette particularité caractéristique n'avait essentiellement -abouti qu'à isoler plus profondément cette population anomale, -à raison même du vain orgueil qui, d'après la supériorité de sa -croyance, y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité -exclusive que nous avons reconnu propre à toutes les théocraties. -Mais cette spécialité se trouve alors heureusement utilisée, en -faisant spontanément sortir, de cette chétive portion de l'empire, -concourant, à sa manière, au mouvement total, les premiers organes -directs de la régénération universelle. Quoique j'aie cru, pour -mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, devoir ainsi -caractériser rationnellement jusqu'à une telle initiative, on ne doit -pas cependant oublier que cette appréciation secondaire, fût-elle même -aussi contestée qu'elle me paraît évidente, n'affecte nullement le -fond essentiel du sujet, déjà suffisamment expliqué. D'après l'ensemble -de causes, intellectuelles et sociales, que nous avons vu dominer ce -grand mouvement commun de l'élite de l'humanité, on conçoit aisément -que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution générale n'aurait -pas manqué d'autres organes, qui lui eussent nécessairement imprimé une -direction radicalement identique, en transportant seulement à certains -livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration qui s'est -appliquée à d'autres. - - Note 18: Au sein même de la théocratie polythéique la - plus complète, les hommes supérieurs, outre leur tendance - intellectuelle au monothéisme, ci-dessus expliquée, doivent - éprouver, pour ce dernier état de la philosophie théologique, - une sorte de prédilection instinctive, à cause des puissantes - ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt, - pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la - classe militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par - des motifs semblables mais inverses, préférer involontairement - le polythéisme, bien plus compatible avec sa propre suprématie, - suivant la théorie ci-dessus établie. Par la secrète influence, - long-temps prolongée, de ces intimes dispositions mutuelles, - il est donc aisé de concevoir que les prêtres égyptiens, et - ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés, à une - telle tentative de colonisation monothéique, dans le double - espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la - plus complète subalternisation des guerriers, et de ménager un - refuge assuré à ceux de leur caste qui se trouveraient menacés - par les fréquentes révolutions intérieures de la mère-patrie. - Quoique la nature de mes travaux propres ne me permette point - le développement convenable d'une telle explication spéciale - du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle ouverture - historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe - et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie - fondamentale de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite - suffisamment vérifiée par son application détaillée à l'analyse - générale de cette étrange anomalie, si une telle appréciation - est un jour réellement opérée par un philosophe convenablement - placé d'abord à ce nouveau point de vue rationnel. - -Enfin, on peut encore expliquer facilement l'extrême lenteur de cette -immense révolution, malgré l'intensité et la variété des influences -fondamentales, en considérant la profonde concentration des divers -pouvoirs sociaux qui caractérise si éminemment le régime polythéique -de l'antiquité, où il fallait ainsi tout changer presque à la fois. -Ce que le système romain renfermait de théocratique se retrouve alors -en première ligne, depuis que l'accomplissement même de la conquête -avait dû tendre à dissiper essentiellement les conditions primordiales -de la physionomie énergiquement tranchée qui avait tant distingué sa -période active. On peut, sous ce rapport, envisager les cinq ou six -siècles qui séparent les empereurs des rois, comme constituant, dans -l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, ordinairement propre -aux théocraties antiques, une sorte d'immense épisode militaire, où -le caractère guerrier avait dû effacer, chez la caste dominante, le -caractère sacerdotal, et après l'accomplissement duquel celui-ci a -dû reprendre son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution -du système. Mais l'opération même exécutée pendant cette grande -intermittence avait alors nécessairement développé des germes d'une -destruction prochaine, suivie d'une inévitable régénération; ce qui n'a -point eu lieu en d'autres théocraties, où des intervalles analogues, -bien que moins étendus, peuvent être observés. Quoi qu'il en soit, -on conçoit maintenant que cette sorte de rétablissement spontané du -premier régime théocratique, à la vérité radicalement énervé, ait dû -naturellement reproduire l'opiniâtre instinct conservateur qui lui est -propre, malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs effectifs, -par suite de l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale envers -le chef, essentiellement électif, du parti populaire. Cette confusion -intime et continue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, -qui constituait l'esprit fondamental du système, explique aisément -pourquoi les empereurs romains, même les plus sages et les plus -généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient -aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au -polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir -eux-mêmes à la démolition imminente de tout leur gouvernement, tant -que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien -n'y avait point encore constitué spontanément une nouvelle influence -politique, permettant, et ensuite exigeant même, la conversion finale -des chefs, qui terminait l'évolution préparatoire, et ébauchait -immédiatement le régime nouveau, par un symptôme décisif de la -puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel, qui en -devait être le principal ressort. - - -Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble du polythéisme -antique, successivement considéré, d'une manière rationnelle quoique -sommaire, dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou -sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite dans les -divers modes nécessaires du régime correspondant; de manière à -déterminer enfin sa tendance totale à produire spontanément la nouvelle -phase théologique qui, au moyen-âge, après avoir essentiellement -réalisé toute l'admirable efficacité sociale dont une telle philosophie -était susceptible, a rendu possible, et même indispensable, l'avènement -ultérieur de la philosophie positive, comme il s'agit maintenant de -l'expliquer. Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore -qu'en tout le reste de mon opération historique, j'ai dû réduire -autant que possible une exposition dont le développement propre -m'était interdit, en la bornant principalement à de simples assertions -méthodiques, assez complètes et surtout assez liées pour que ma pensée -ne fût jamais équivoque, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration -formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves entièrement -incompatible avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses -limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer à procéder ainsi, -il faut donc, une fois pour toutes, avertir directement le lecteur -que je dois ici me contenter de la simple proposition explicite du -nouveau système de vues historiques qui résultent de ma théorie -fondamentale de l'évolution humaine, afin que cette théorie devienne -pleinement jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en faire aussi la -confrontation générale avec l'ensemble des faits connus, comparaison -que je dois essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle -seule il pourra convenablement prononcer sur la principale valeur -réelle de cette nouvelle philosophie historique. - - - - -CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON. - - Appréciation générale du dernier état théologique de l'humanité: - âge du monothéisme. Modification radicale du régime théologique - et militaire. - - -Après l'indispensable assimilation préliminaire suffisamment opérée -par l'extension graduelle de la domination romaine, suivant les -explications du chapitre précédent, le régime monothéique était -nécessairement destiné à compléter l'évolution provisoire de l'élite -de l'humanité, en faisant directement produire à la philosophie -théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute -l'efficacité réelle que comportait sa nature, pour préparer enfin -l'homme à une nouvelle vie sociale, de plus en plus conforme à -notre vocation caractéristique. C'est pourquoi, quelles que soient -effectivement les éminentes propriétés mentales du monothéisme, nous -devons ici en faire précéder l'examen par l'appréciation rationnelle de -son influence sociale, qui le distingue encore plus profondément, selon -une marche inverse de celle qui a dû présider ci-dessus à l'analyse -fondamentale du système polythéique. Or, quoique la destination -sociale du monothéisme se rapporte surtout à la morale bien plus -même qu'à la politique, néanmoins sa principale efficacité morale a -toujours inévitablement dépendu de son existence politique; en sorte -que nous devons d'abord déterminer convenablement les vrais attributs -politiques de ce dernier régime théologique. Dans cette importante -détermination, comme en tout le reste d'un tel examen historique, nous -sommes spontanément dispensés de la distinction générale qu'il a fallu -établir, au chapitre précédent, entre l'appréciation abstraite des -diverses propriétés essentielles du système correspondant et l'analyse -successive des différens modes nécessaires de sa réalisation effective; -ce qui doit ici heureusement permettre d'abréger beaucoup notre -opération actuelle, sans nuire aucunement à notre but principal. Car, -malgré la conformité remarquable de toutes les formes du monothéisme, -comparées, non-seulement quant aux dogmes théologiques, mais même -quant aux préceptes moraux, sans excepter ni le mahométisme, ni ce -qu'on appelle si mal à propos le catholicisme grec, c'est uniquement -au vrai catholicisme, justement qualifié de romain, que devait -appartenir l'accomplissement suffisant, en Europe occidentale, des -propriétés caractéristiques du régime monothéique, dont nous n'aurons -ainsi à examiner spécialement aucun autre mode réel[19]. Enfin, comme -l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel entièrement distinct -et pleinement indépendant du pouvoir temporel a certainement constitué, -au moyen-âge, le principal attribut d'un tel système politique, nous -devons procéder, avant tout, à l'appréciation sommaire de cette grande -création sociale, d'où nous passerons ensuite aisément au vrai -jugement général de l'organisation temporelle correspondante. - - Note 19: La dénomination de catholicisme me semble, à tous - égards, préférable à celle de christianisme, non-seulement - comme bien plus expressive, pour distinguer nettement le - vrai régime monothéique de toutes les organisations vagues, - socialement impuissantes ou même dangereuses, avec lesquelles - on l'a trop souvent confondu, mais surtout comme beaucoup - plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que les - noms de mahométisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur - individuel, elle se rapporte directement à ce grand attribut - d'universalité qui caractérise essentiellement l'organisation - spirituelle, quoiqu'il n'ait pu toutefois être réalisé que - très imparfaitement par le catholicisme proprement dit, dont - l'exacte appréciation ne saurait être mieux dirigée que d'après - un tel principe général. Chacun sait certainement encore ce - que c'est qu'un catholique, tandis qu'aucun bon esprit ne - saurait aujourd'hui se flatter de comprendre ce que c'est - qu'un chrétien, qui pourrait indifféremment appartenir à l'une - quelconque des mille nuances incohérentes qui séparent le - luthérien primitif du pur déiste actuel. - -Le monothéisme doit, par sa nature, toujours tendre nécessairement à -provoquer cette modification radicale de l'ancien organisme social, -en permettant, et même déterminant, une suffisante uniformité de -croyances, susceptible de comporter l'extension d'un même système -théologique à des populations assez considérables pour ne pouvoir -être long-temps réunies sous un seul gouvernement temporel; d'où -résulte, chez la classe sacerdotale, un accroissement simultané de -consistance et de dignité, susceptible de servir de fondement à son -indépendance politique, qui était incompatible avec l'inévitable -dispersion des influences religieuses sous le régime polythéique, -comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent. Mais, malgré cette -tendance caractéristique, il a fallu une longue et pénible élaboration -de conditions diverses pour que le monothéisme pût enfin réaliser, -dans une société convenablement préparée, un tel perfectionnement -de l'organisation primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir -immédiatement possible, ainsi que je l'ai expliqué, que par le concours -fondamental du développement graduel de la puissance romaine avec -celui de la philosophie grecque. Nous avons même reconnu que cette -philosophie ne se fit jamais une juste idée du véritable but social -vers lequel, à son insu, tendait finalement son essor spontané, -puisque, dans ses efforts opiniâtres pour constituer une puissance -spirituelle, elle n'avait aucunement en vue d'établir, entre les deux -pouvoirs, une division rationnelle, encore trop incompatible avec le -génie politique de l'antiquité; mais elle poursuivait essentiellement -une pure utopie, aussi dangereuse que chimérique, en préconisant, comme -type social, une sorte de théocratie métaphysique, qui eût transporté -aux philosophes la concentration générale des affaires humaines. -Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout quand elles -résultent d'un concours aussi unanime et aussi continu, non-seulement -indiquent nécessairement un certain besoin social, plus ou moins -confusément apprécié, mais aussi l'imminence plus ou moins prochaine -d'une certaine modification politique destinée à y satisfaire: car, -dans ses rêves même les plus hardis, l'esprit humain ne saurait -s'écarter indéfiniment de la réalité, et ses libres spéculations sont -même effectivement encore plus limitées dans l'ordre politique que -dans aucun autre, vu la complication supérieure des phénomènes; en -sorte que, après l'accomplissement de chaque phase sociale, on peut -ordinairement reconnaître l'anticipation constante de conceptions -utopiques long-temps accréditées, qui en présentaient d'avance le -principal caractère, quoique profondément déguisé, et même altéré, par -son inévitable mélange avec des notions plus ou moins contraires aux -lois fondamentales de notre nature, individuelle ou sociale. Aussi -peut-on aisément constater ici que l'institution du catholicisme a -essentiellement réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait alors -l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait, au fond, de pleinement -utile et à la fois vraiment praticable dans l'ensemble des conceptions -politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant de chacune -d'elles, avec une éminente sagesse, les attributs trop exclusifs -dont elle s'honorait, et en repoussant spontanément tous les projets -absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement leur application -sociale; malgré l'injuste accusation, encore trop souvent adressée -au système catholique, d'avoir également tendu à constituer une -pure théocratie, dont nous reconnaîtrons bientôt, sans la moindre -incertitude, l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit -fondamental d'un tel régime. - -Quoique l'intelligence doive nécessairement exercer une influence -de plus en plus prononcée sur la conduite générale des affaires -humaines, individuelles ou sociales, sa suprématie politique, rêvée -par les philosophes grecs, n'en constitue pas moins une pure utopie, -directement contraire, comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent, -à l'économie réelle de notre nature cérébrale, où la vie mentale est -habituellement si peu énergique comparativement à la vie affective. -Nul pouvoir humain, même le plus grossier et le moins étendu, ne -saurait, sans doute, entièrement se passer d'appui spirituel, -puisque ce qu'on nomme, en politique, une force proprement dite, ne -peut résulter que d'un certain concours d'individualités, dont la -formation spontanée suppose inévitablement l'existence préalable, -non-seulement de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions -suffisamment convergentes, sans lesquelles la moindre association ne -pourrait persister, reposât-elle même sur une suffisante conformité -d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable que -le principal ascendant social ne saurait jamais appartenir à la -plus haute supériorité mentale, à la fois trop peu comprise et trop -mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire un juste degré -d'admiration et de reconnaissance. La masse des hommes, essentiellement -destinée à l'action, sympathise nécessairement bien davantage avec -les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment -actives, qu'avec les natures purement spéculatives, malgré leur -intime prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement méconnue, à -raison même de sa trop grande élévation. En outre, la reconnaissance -universelle doit spontanément préférer les services immédiatement -susceptibles de satisfaire à l'ensemble des besoins humains, parmi -lesquels ceux de l'intelligence, quelle que soit leur incontestable -réalité, sont certes fort loin d'occuper communément le premier -rang, comme je l'ai établi au troisième volume de ce Traité. Il -n'est pas douteux que les plus grands succès pratiques, militaires -ou industriels, exigent, par leur nature, beaucoup moins de force -intellectuelle que la plupart des travaux théoriques d'une certaine -importance, sans aller même jusqu'aux plus éminentes spéculations, -esthétiques, scientifiques, ou philosophiques; et cependant ils -inspireront toujours, non-seulement un intérêt plus vif et une plus -parfaite gratitude, mais aussi une estime mieux sentie et une plus -profonde admiration. Quels que soient, en réalité, dans la vie -humaine, individuelle et surtout sociale, les immenses bienfaits de -l'intelligence, dont dépend essentiellement, en dernier ressort, le -progrès continu de l'humanité, cependant la participation spirituelle -est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte, trop lointaine et -trop abstraite, pour jamais être convenablement appréciée, si ce n'est -d'après une analyse plus ou moins difficile, que l'immense majorité des -hommes, même éclairés, ne saurait spontanément opérer avec assez de -netteté et de promptitude pour laisser naître une soudaine impression -d'enthousiasme, aucunement comparable à l'énergique saisissement -déterminé si souvent par les services spéciaux et immédiats de -l'activité pratique, quoique moins importans, au fond, comme moins -difficiles. Jusqu'au sein de la science et de la philosophie, les -conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent -directement à la méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement -quant au mérite intrinsèque, mais aussi quant à l'utilité effective, -lors même qu'elles ne sont point long-temps dédaignées, n'attirent -presque jamais à leurs sublimes créateurs autant de considération -personnelle que les découvertes d'un ordre inférieur; comme l'ont si -douloureusement éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux -organes de la grande évolution mentale, les Aristote, les Descartes, -les Leibnitz, etc. Rien n'est plus propre, sans doute, qu'une telle -appréciation à vérifier directement l'absurdité radicale de ce prétendu -règne absolu de l'esprit, tant poursuivi par les philosophes grecs et -par leurs imitateurs modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir -que, sous l'influence réelle d'un tel principe social, en apparence -si séduisant, la plus grande autorité politique, alors trop aisément -usurpée par de médiocres mais prudentes intelligences, ne pourrait -aucunement appartenir aux plus éminens penseurs, dont la supériorité -caractéristique n'est presque jamais convenablement appréciable -qu'après l'entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent -être habituellement soutenus, dans l'énergique persévérance de leur -admirable dévouement spontané, que par la conviction, profonde -mais personnelle, de leur intime prééminence, et par le sentiment -inébranlable de leur inévitable influence ultérieure sur les destinées -générales de l'humanité. Ces notions, capitales quoique élémentaires, -de statique sociale, directement déduites d'une exacte connaissance -de notre nature fondamentale, peuvent être d'ailleurs accessoirement -corroborées, avec une véritable utilité, par la considération spéciale -de l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé, au -cinquante-unième chapitre, l'influence générale sur l'imperfection -nécessaire de notre organisme politique. On conçoit aisément, en effet, -qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement à l'infirmité -radicale de notre économie, tendrait certainement à permettre, dans -l'hypothèse que nous examinons, un meilleur classement social des -intelligences, en multipliant davantage les cas, réellement si rares, -où les penseurs du premier ordre peuvent, après un développement -suffisant, être convenablement appréciés pendant leur vie, et avant que -leur génie soit essentiellement éteint. - -Au premier aspect, l'existence générale des théocraties antiques -semble directement constituer une exception, unique mais capitale, -à la nécessité fondamentale que nous venons d'établir, puisque la -supériorité intellectuelle y paraît former immédiatement, du moins à -l'origine, la source générale de la principale autorité politique. -Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les explications spéciales -du chapitre précédent, il est évident que cette sorte d'anomalie, au -fond beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement dépendu -d'un concours singulier d'influences diverses, dont la reproduction -n'a plus été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution humaine. -Car, outre la plus intense participation des terreurs religieuses, on -peut voir aisément que ce qui, en cette organisation primordiale, se -rapportait véritablement à la suprématie politique de l'intelligence, -a principalement tenu, d'abord à l'impression toute puissante, non -susceptible de renouvellement, que devait alors produire le spectacle -habituel des premiers résultats utiles de l'essor spirituel, et -surtout ensuite à la tendance éminemment pratique des opérations -mentales correspondantes, en vertu de cette concentration fondamentale -des diverses fonctions sociales que nous avons vue caractériser si -distinctement l'empire de la caste sacerdotale, dont les travaux -spéculatifs, strictement réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait -le maintien journalier de son autorité, étaient essentiellement -absorbés par le développement habituel de son activité usuelle, -soit médicale, soit administrative, soit même industrielle, etc., à -laquelle cette caste se faisait gloire de subordonner directement -toute autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite purement -intellectuel y était certainement fort loin de constituer, en réalité, -le fondement essentiel de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs -serait immédiatement contraire à la nature d'un régime où toutes les -fonctions quelconques étaient nécessairement héréditaires, bien que -cette hérédité n'eût pas encore les inconvéniens radicaux qu'elle a -dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent. -Quand le caractère vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement -prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer que chez les philosophes -grecs, chacun sait si la classe éminemment pensante a jamais possédé en -effet la prépondérance politique, toujours si vainement poursuivie par -ses efforts persévérans. - -Il est donc évident que, bien loin de pouvoir directement dominer la -conduite réelle de la vie humaine, individuelle ou sociale, l'esprit -est seulement destiné, dans la véritable économie de notre invariable -nature, à modifier plus ou moins profondément, par une influence -consultative ou préparatoire, le règne spontané de la puissance -matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en -considérant sous un autre aspect cette irrécusable nécessité, on la -trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne doit d'abord -le faire supposer un examen peu approfondi; car, les mêmes causes -générales qui l'imposent comme inévitable, la mettent aussi en -suffisante harmonie permanente avec l'ensemble de nos vrais besoins -essentiels. En premier lieu, la justice souffre réellement bien moins -d'un tel arrangement général que ne le font communément présumer les -plaintes exagérées, trop souvent amères et même déclamatoires, de la -plupart des philosophes sur la prétendue imperfection radicale du -classement social, qui, d'ordinaire, est essentiellement conforme aux -plus impérieuses prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables -réflexions de Pascal à ce sujet, quoique attribuées vulgairement à une -intention profondément ironique, ne constituent au fond qu'une exacte -appréciation générale de l'indispensable nécessité d'une semblable -disposition élémentaire pour le maintien journalier de l'harmonie -sociale, qui serait continuellement troublée par d'inconciliables -prétentions, dont le jugement, trop lent et trop difficile, serait -très fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir, si le -principe spécieux de la supériorité mentale pouvait seul déterminer -souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel tant décrié revient, -au fond, à prendre pour base habituelle d'estimation politique la -considération directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle -ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit certainement fort étroit, -et bien que sa prépondérance exclusive doive être justement regardée -comme très oppressive et éminemment dangereuse, il n'en constitue -pas moins, par sa nature, le seul fondement solide de tout véritable -classement humain. Dans la vie sociale, en effet, presque autant que -dans la vie individuelle, la raison est ordinairement beaucoup plus -nécessaire que le génie; excepté en quelques occasions capitales, -mais extrêmement rares, où la masse générale des idées usuelles -a besoin d'une élaboration nouvelle ou d'une impulsion spéciale, -qui, une fois accomplies par l'intervention déterminée de quelques -éminens penseurs, suffiront long-temps aux exigeances journalières de -l'application réelle: comme le montre clairement l'examen attentif -de chacune des phases importantes de notre développement, où, après -une suspension, momentanée mais indispensable, de sa prépondérance -habituelle, le simple bon sens reprend spontanément les rênes du -gouvernement humain. Autant le génie spéculatif est seul capable de -préparer convenablement, par ses méditations abstraites, les divers -changemens essentiels qui doivent successivement s'opérer, autant il -est, de sa nature, radicalement impropre à la direction journalière -des affaires communes: en sorte que le mot célèbre du grand Frédéric -sur l'incapacité politique des philosophes, bien loin de devoir être -regardé comme une injuste dérision, n'indique réellement qu'une -profonde appréciation, aussi judicieuse qu'énergique, des vraies -conditions élémentaires de toute économie sociale. Les considérations -spéculatives sont et doivent être, par leur nature, trop abstraites, -trop indirectes, et trop lointaines pour que les esprits vraiment -contemplatifs puissent jamais devenir les plus propres au gouvernement -usuel, où, presque toujours, il s'agit surtout d'opérations spéciales, -immédiates, et actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales -concourent pleinement avec les conditions mentales, puisque le -caractère éminemment penseur est et doit être, de toute nécessité, peu -soucieux de la réalité présente et détaillée, ce qui, au contraire, -constituerait certainement une tendance très vicieuse dans la conduite -ordinaire des affaires humaines, individuelles ou sociales: or, -d'un autre côté, les intelligences essentiellement philosophiques -ne sauraient être condamnées à se tenir constamment au point de vue -pratique, sans que leur essor propre ne devînt, par cela seul, au -grand préjudice de l'humanité, radicalement impossible, comme il -arrive spontanément sous le régime purement théocratique. On peut, -d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif intellectuel -secondaire, que les philosophes, même parmi les plus élevés, ont été -jusqu'ici trop souvent entraînés à s'écarter involontairement de -l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai génie politique: -malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plénitude et la -généralité de vues dont ils se glorifient principalement, ils sont -fréquemment sujets à un genre particulier de rétrécissement mental, -qui consiste à poursuivre très loin l'examen abstrait d'un seul aspect -social, en négligeant essentiellement presque tous les autres, dans -les cas mêmes où la saine décision doit directement dépendre de leur -sage pondération mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans -l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse dans l'ordre -pratique. Quant au très petit nombre de ceux qui, selon la vocation -caractéristique de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans -leurs spéculations diverses, la considération convenable de l'ensemble -réel, ceux-là , que la philosophie positive devra spontanément rendre -un jour beaucoup moins rares, ne se plaignent point que la suprême -domination des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie, -parce qu'ils savent s'expliquer pleinement l'impossibilité, et même -le danger, de cette utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a -permis le renouvellement moderne, en rouvrant le cours des divagations -politiques, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Ainsi, -l'humanité ne saurait certainement trop honorer, en tant que premiers -organes nécessaires de ses principaux progrès, ces intelligences -exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse destination -spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique, consacrent -noblement leur vie à penser pour l'espèce entière; elle ne peut sans -doute entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, si -difficiles à remplacer, et qui constituent, pour toute notre race, la -plus importante richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser de -seconder leurs éminentes fonctions, soit en offrant à leurs travaux -toutes les facilités convenables, soit en se disposant elle-même à -subir pleinement leur vivifiante influence: mais elle doit néanmoins -éviter soigneusement de leur confier jamais la direction souveraine de -ses affaires journalières, à laquelle leur nature caractéristique les -rend, de toute nécessité, essentiellement impropres. - -Telles seraient donc, à cet égard, les indications fondamentales de la -saine raison, à ne considérer même que les simples motifs d'aptitude, -et en supposant d'abord que ce prétendu règne de l'esprit pût rester -suffisamment compatible avec l'essor réel de l'activité intellectuelle. -Or, il est maintenant aisé de reconnaître que, par une suite -nécessaire de notre extrême imperfection mentale, cette chimérique -domination, outre ses conséquences directement perturbatrices pour la -vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement à tarir, jusque -dans sa source la plus pure, le cours général de nos progrès, en -atrophiant de plus en plus ce même développement spéculatif, auquel -on aurait ainsi imprudemment tenté de tout subordonner. En effet, il -n'y a point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle, de principe -plus général et plus évident que celui qui nous indique, au moral -comme au physique, et même encore davantage, l'indispensable besoin -des obstacles convenables pour permettre l'essor réel de forces -quelconques. Cette insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre -social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de forces spontanément -douées d'une moindre énergie propre; et par conséquent cet important -principe doit devenir éminemment applicable à la force intellectuelle, -la moins intense, sans aucun doute, de toutes nos facultés -caractéristiques, et qui, chez la plupart des hommes, ne sollicite, -par elle-même, presque aucun développement direct, aspirant le plus -souvent, au contraire, à une sorte de repos absolu, aussitôt après le -moindre exercice soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle -confirme clairement que l'activité mentale n'y est habituellement -entretenue que par l'exigence continue des divers besoins humains, -dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement possible sans -efforts durables; et cette activité s'amortit essentiellement sous -l'influence, suffisamment prolongée, de circonstances trop favorables; -ou, du moins, elle dégénère alors en un vague et stérile exercice, dont -l'utilité réelle est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé -que par les frivoles excitations d'une vanité puérile. Chez les esprits -vraiment spéculatifs, l'essor mental persiste éminemment, et même avec -beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle, soit sociale, après que -ce grossier aiguillon primordial a cessé de se faire sentir; mais c'est -surtout parce que l'économie effective de la société vient y substituer -spontanément une plus noble impulsion habituelle, en leur inspirant -inévitablement une légitime tendance vers un ascendant social, qui, de -toute nécessité, se dérobe sans cesse à leur infatigable poursuite: -et telle est, en effet, la vraie source générale des plus admirables -efforts intellectuels. Or, il est évident que cette source précieuse -serait directement menacée d'un prochain et irréparable épuisement, si -l'intelligence pouvait réellement parvenir à cette vaine suprématie -politique dont nous considérons ici le principe idéal. Destiné à -lutter, et non à régner, l'esprit n'est point spontanément assez -énergique, même chez les plus heureux organismes, pour résister -long-temps à l'influence délétère d'un semblable triomphe: il tendrait -nécessairement vers une funeste atrophie graduelle, comme manquant à -la fois de but et d'impulsion, aussitôt que, loin d'avoir à modifier -un ordre indépendant de lui, et résistant sans cesse à son action, -il n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec admiration -l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre. Ainsi radicalement -détournée de son véritable office, l'intelligence, au lieu de -s'occuper noblement, selon sa nature, à préparer convenablement la -satisfaction générale des divers besoins individuels ou sociaux, ne -conserverait bientôt qu'une activité essentiellement corruptrice, -uniquement vouée à raffermir, contre les plus justes attaques, le -maintien continu de cette monstrueuse domination, suivant la marche -finale de toutes les théocraties proprement dites. Cette déplorable -issue générale deviendrait naturellement d'autant plus imminente, que, -dans une telle hypothèse, nous avons déjà reconnu que le principal -pouvoir serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire aux plus -éminentes intelligences: or, l'esprit, dénué de bienveillance et de -moralité, comme il l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est -certainement que trop enclin à utiliser ses facultés pour un simple -but d'égoïsme systématique, lors même qu'il n'a point à maintenir -à tout prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie profonde et -l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi presque tous les éminens -génies spéculatifs dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont point -essentiellement émané de la masse vulgaire, spontanément disposée, au -contraire, envers eux à une admiration sincère quoique stérile: elles -ne sont pas même provenues le plus souvent des pouvoirs politiques -proprement dits, qui, en tout temps, malgré la crainte naturelle d'une -certaine rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment glorifiés -d'avoir protégé leur essor mental: c'est surtout du sein même de la -classe contemplative qu'ont habituellement surgi ces ignobles et -odieuses entraves, suscitées instinctivement au génie par la jalouse -médiocrité d'impuissans concurrens, qui ne peuvent concevoir d'autre -moyen efficace de maintenir une prépondérance usurpée que d'empêcher, -à l'aide d'obstacles quelconques, le plein développement de toute -supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement -blessés. Rien n'est plus propre, sans doute, que cette triste mais -irrécusable observation à vérifier directement combien serait, de -toute nécessité, éminemment fatale au libre élan de l'intelligence -humaine cette chimérique utopie du règne de l'esprit, si follement -poursuivie par la plupart des philosophes grecs, à la seule exception -capitale du grand Aristote, et si irrationnellement reproduite par tant -d'imitateurs modernes, qui ne sauraient avoir, comme eux, l'excuse -fondamentale d'un état social toujours caractérisé par la confusion -élémentaire de tous les divers pouvoirs. Car, il est évident que, -bien loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de -l'intelligence, on n'aurait dès lors réalisé qu'un régime où tous -les efforts principaux de la classe souveraine seraient bientôt -concentrés spontanément, à la manière des théocraties dégénérées, -vers la plus intense compression possible de tout développement -mental chez la masse des sujets, afin que leur abrutissement général -pût permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle, qui, -privée de stimulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée -à l'imminente apathie que notre faible nature spéculative tend -sans cesse à produire et à enraciner de plus en plus. Si, malgré -d'injustes accusations, les pouvoirs n'ont point ordinairement tendu, -en réalité, à empêcher systématiquement l'essor intellectuel, c'est -précisément, entre autres motifs, parce que la vraie prépondérance -politique n'était point conçue comme susceptible d'appartenir jamais -à la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient craindre, par suite, -d'encourager directement l'essor universel. - -J'ai cru devoir ici spécialement insister sur cette importante -explication préliminaire, que j'aurai encore naturellement lieu de -considérer subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de l'extrême -danger politique que présente aujourd'hui le spécieux sophisme général -relatif au règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que -la grande notion révolutionnaire de la confusion fondamentale des -deux pouvoirs essentiels a dû provisoirement dominer, avec une si -déplorable unanimité, l'ensemble réel de la philosophie politique -usitée aujourd'hui, en supprimant ainsi directement toute idée -spontanée du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais l'établir, -ouvrir une issue générale entre deux voies, également pernicieuses, -qui conduiraient, l'une à la compression effective de l'intelligence, -l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout vrai philosophe -devrait maintenant sentir dignement combien il importe enfin de -dissiper ou de prévenir autant que possible ces aberrations, que leur -aspect plausible doit rendre encore plus funestes, et qui tendent -immédiatement à ériger en principe universel de perturbation sociale -cette même puissance mentale qui peut seule présider désormais -à la régénération radicale de l'humanité. Aussi l'indispensable -digression statique que nous venons de terminer, malgré qu'elle semble -d'abord nous écarter momentanément de notre but essentiel, doit-elle -constituer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une -lumineuse préparation, propre à nous y éviter le plus souvent la -longue et pénible considération spéciale de nombreux et importans -éclaircissemens: outre l'utilité, incontestable quoique accessoire, -qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément les craintes, -puériles mais trop naturelles, de despotisme théocratique, que doit -inévitablement inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque -de réorganisation spirituelle dans le système politique des sociétés -modernes. - -Poursuivant maintenant, d'une manière directe, le cours général de -notre opération historique, nous devons concevoir la dissertation -précédente comme étant ici destinée surtout à faire d'avance apprécier -exactement l'ensemble de la difficulté fondamentale que le régime -monothéique avait à surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle -constitution sociale de l'élite de l'humanité. Le grand problème -politique consistait alors, en effet, tout en écartant radicalement ces -dangereuses rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de -l'intelligence, à donner cependant une juste satisfaction régulière à -cet irrésistible desir spontané d'ascendant social, si énergiquement -manifesté par l'activité spéculative, pendant la suite de siècles -qui venait de s'écouler depuis l'origine de son essor distinct. Car, -une fois développée, cette nouvelle puissance ne pouvait manquer de -tendre instinctivement, avec une force croissante, au gouvernement -général de l'humanité; et cependant elle avait toujours été, dès -sa naissance, nécessairement tenue en dehors de tout ordre légal, -envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en -état d'insurrection latente, mais intime et continue, soit sous -le régime grec, soit, d'une manière encore plus marquée, sous le -régime romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser, entre les -hommes d'action et les hommes de pensée, une lutte déplorable, qui -devait de plus en plus consumer, en majeure partie, par une funeste -neutralisation mutuelle, les plus précieux élémens de la civilisation -humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse conciliation -permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme en une utile -rivalité, uniformément tournée vers la meilleure satisfaction des -principaux besoins sociaux, en assignant, autant que possible, -à chacune des deux grandes forces, dans l'ensemble du système -politique, une participation régulière, pleinement distincte et -indépendante quoique nécessairement convergente, par des attributions -habituelles essentiellement conformes à sa nature caractéristique. -Telle est l'immense difficulté, trop peu comprise aujourd'hui, que le -catholicisme a spontanément surmontée, au moyen-âge, de la manière -la plus admirable, en instituant enfin, à travers tant d'obstacles, -cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir -temporel, que la saine philosophie fera de plus en plus reconnaître, -malgré les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement -qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie théorie générale de l'organisme -social, et comme la principale cause de la supériorité nécessaire -de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute, cette -mémorable solution a été d'abord essentiellement empirique, en résultat -nécessaire de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au chapitre -précédent; et sa véritable conception philosophique n'a pu naître -que long-temps après, de l'examen même des faits accomplis: mais il -n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement commun à -toutes les grandes solutions politiques réelles, puisque la politique -vraiment rationnelle, utilement susceptible de diriger ou d'éclairer -le cours graduel des opérations actives, n'a pu encore, comme je l'ai -expliqué, nullement exister. En outre, la nature, inévitablement -théologique, de la seule philosophie qui pût alors servir de principe -à une telle institution, a dû en altérer profondément le caractère, -et même en diminuer beaucoup l'efficacité, en la faisant participer, -de toute nécessité, à la destinée purement provisoire d'une semblable -philosophie, dont l'antique suprématie intellectuelle devait de plus -en plus décroître irrévocablement, surtout à partir même de cette -époque, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt: cette corelation -générale constitue, en effet, la principale cause de la répugnance, -passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits modernes pour cette -précieuse création du génie politique de l'humanité, qui cependant, -une fois accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait plus être -entièrement perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa première -base philosophique, et devait implicitement pénétrer les mœurs et -les idées de ceux même qui la repoussaient le plus systématiquement, -jusqu'à ce que, rationnellement reconstruite d'après une philosophie -plus parfaite et plus durable, elle puisse désormais constituer, -dans un prochain avenir, le principal fondement de la réorganisation -moderne, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. Il -est clair d'ailleurs que les attributions religieuses de la classe -spéculative, vu l'importance prépondérante qui devait naturellement -leur appartenir tant que les croyances ont suffisamment persisté, -tendaient directement à dissimuler, et même à absorber, ses fonctions -intellectuelles, et même morales: la direction sociale des esprits et -des cœurs ne pouvait, par elle-même, inspirer, si ce n'est à titre de -moyen, qu'un intérêt fort accessoire, en comparaison du salut éternel -des âmes; en sorte que le but chimérique devait, à beaucoup d'égards, -nuire gravement à l'office réel. Enfin, l'autorité presque indéfinie -dont la foi armait spontanément, de toute nécessité, les interprètes -exclusifs des volontés et des décisions divines, ne pouvait manquer -d'encourager continuellement, chez la puissance ecclésiastique, les -exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations, auxquelles -son ambition naturelle ne devait être déjà que trop spécialement -disposée, par suite du caractère essentiellement vague et absolu de -ses doctrines fondamentales, qui n'était même contenu par aucune -conception rationnelle sur la circonscription générale des différens -pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers inconvéniens majeurs, -évidemment inévitables en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont -profondément influé que sur la décadence éminemment prochaine et -rapide d'une telle constitution, comme on le sentira ci-dessous: -ils ont beaucoup troublé l'opération principale, mais sans la faire -réellement avorter, soit quant à son immédiate destination générale -pour le progrès correspondant de l'évolution humaine, soit quant -à l'influence indestructible d'un semblable précédent pour le -perfectionnement ultérieur de l'organisme social; double aspect sous -lequel maintenant nous devons procéder directement à son appréciation -sommaire. La destination et les limites de cet ouvrage ne sauraient -ici me permettre, à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite, où je -n'espère point de pouvoir faire convenablement passer dans l'esprit -du lecteur la profonde admiration dont l'ensemble de mes méditations -philosophiques m'a depuis long-temps pénétré envers cette économie -générale du système catholique au moyen-âge, que l'on devra concevoir -de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'œuvre politique -de la sagesse humaine[20]; mais je suis évidemment contraint de -renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développemens principaux au -Traité spécial de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs fois -annoncé, en me bornant actuellement, pour ainsi dire, à de simples -assertions méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même vérifier, -suivant l'avis universel placé à la fin du chapitre précédent[21]. -On peut vraiment dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que le -catholicisme n'a pu être encore philosophiquement jugé, puisqu'il -n'a jamais dû être examiné que par d'absolus panégyriques, plus ou -moins condamnés à son égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou -par d'aveugles détracteurs, qui n'en pouvaient nullement apercevoir -la haute destination sociale. C'est à l'école positive proprement -dite, quelque étrange que cette qualité puisse d'abord sembler en -elle, qu'il devait exclusivement appartenir de porter enfin sur -le catholicisme un jugement équitable et définitif, en appréciant -dignement, d'après une saine théorie générale, son indispensable -participation réelle à l'évolution fondamentale de l'humanité. Aussi -dégagée personnellement des croyances monothéiques que des croyances -polythéiques ou fétichiques, cette école pourra seule apporter une -impartialité éclairée dans l'exacte détermination de leurs diverses -influences successives sur l'ensemble de nos destinées; puisque les -institutions capitales, comme les hommes supérieurs, et même, bien -davantage, ne sauraient devenir pleinement jugeables qu'après l'entier -accomplissement de leur principale mission. - - Note 20: Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie - est certes assez caractérisée désormais pour que personne ne - puisse attribuer à un tel accident ma prédilection systématique - pour le perfectionnement général que l'organisme social a reçu, - au moyen-âge, sous l'ascendant politique de la philosophie - catholique. A vrai dire, il y aurait, je crois, d'importans - avantages à concentrer aujourd'hui les discussions sociales - entre l'esprit catholique et l'esprit positif, les seuls qui - puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant tous - deux à établir, sur des bases différentes, une véritable - organisation; en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique - protestante, dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de - stériles et interminables controverses, radicalement contraires - à toute saine conception politique. Mais l'universelle - infiltration, même chez les meilleurs esprits actuels, de cette - vaine et versatile philosophie, et aussi la manière beaucoup - trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris par - ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer - une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive, - jusqu'ici essentiellement réduite à moi seul, serait déjà , en - politique, suffisamment formée. - - Note 21: En attendant cette publication ultérieure, les - lecteurs qui desireraient immédiatement, à ce sujet, des - explications plus directes et plus étendues, que je ne puis - indiquer ici, pourront utilement consulter mon travail, déjà - cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement de - 1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé _le Producteur_, - et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant - au nº 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue - le pouvoir spirituel moderne, et non celui du moyen-âge, - on y trouve cependant une analyse rationnelle des diverses - attributions fondamentales d'un tel pouvoir, qui peut - contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble actuel de - notre appréciation historique. - -Le génie, éminemment social, du catholicisme a surtout consisté, en -constituant un pouvoir purement moral distinct et indépendant du -pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer, -autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusque -alors la morale avait toujours été, au contraire, comme je l'ai -expliqué au chapitre précédent, essentiellement subordonnée: et cette -tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du progrès continu -de la sociabilité humaine, a nécessairement survécu à l'inévitable -décadence du système qui en avait dû être le premier organe général, -de manière à caractériser, avec une énergie incessamment croissante, -malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, plus -profondément qu'aucune autre différence principale, la supériorité -radicale de la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès sa -naissance, et long-temps avant que sa constitution propre pût être -suffisamment formée, la puissance catholique avait pris spontanément -une attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions politiques -de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit -théocratique, en prescrivant directement, de son autorité sacrée, la -soumission constante envers tous les gouvernemens établis, pendant -que, non moins hautement, elles les assujétissait eux-mêmes de plus en -plus aux rigoureuses maximes de la morale universelle, dont l'active -conservation devait spécialement lui appartenir. Soit d'abord sous -la prépondérance romaine, soit ensuite auprès des guerriers du Nord, -cette puissance nouvelle, quelque ambition qu'on lui supposât, ne -pouvait certainement viser qu'à modifier graduellement, par l'influence -morale, un ordre politique préexistant et pleinement indépendant, sans -pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la domination exclusive, -abstraction faite d'ailleurs des aberrations accidentelles, qui ne -sauraient avoir aucune grande importance historique. - -Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité vraiment -philosophique, l'ensemble de ces grandes contestations si fréquentes, -au moyen-âge, entre les deux puissances, on ne tarde pas à reconnaître -qu'elles furent, presque toujours, essentiellement défensives de la -part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes -les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement -pour le maintien convenable de la juste indépendance qu'exigeait en -lui l'accomplissement réel de sa principale mission, et sans pouvoir, -en la plupart des cas, y parvenir enfin suffisamment. La tragique -destinée de l'illustre archevêque de Cantorbery, et une foule d'autres -cas tout aussi caractéristiques quoique moins célèbres, prouvent -clairement que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait alors -d'autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle -le libre choix normal de ses propres fonctionnaires; ce qui certes -devrait sembler maintenant la prétention la plus légitime, et même -la plus modeste, à laquelle cependant l'église a été finalement -partout obligée de renoncer essentiellement, même avant l'époque de -sa décadence formelle. Toute théorie vraiment rationnelle sur la -démarcation fondamentale des deux puissances devra, ce me semble, -être directement déduite de ce principe général, indiqué par la -nature même d'un tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en -effet, d'une manière plus ou moins appréciable, la marche spontanée -de l'ensemble des évènemens humains, mais qui pourtant n'a jamais -été jusqu'ici nettement saisi par personne: le pouvoir spirituel -étant essentiellement relatif à l'_éducation_, et le pouvoir temporel -à l'_action_, en prenant ces termes dans leur entière acception -sociale, l'influence de chacun des deux pouvoirs doit être, en tout -système où ils sont réellement séparables, pleinement souveraine en -ce qui concerne sa propre destination, et seulement consultative -envers la mission spéciale de l'autre, conformément à la coordination -naturelle des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai plus -formellement, au cinquante-septième chapitre, à l'égard du nouvel -ordre social, en terminant notre opération historique. On aura, -sans doute, une idée suffisamment complète des principaux offices -ordinaires du pouvoir spirituel, dans l'intérieur de chaque nation, -si, à cette grande attribution élémentaire de l'éducation proprement -dite, première base nécessaire de sa puissance totale, on ajoute -cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active, qui en -constitue à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable, -et qui consiste à rappeler convenablement, dans la pratique sociale, -soit aux individus, soit aux classes, les principes que l'éducation -avait préparés pour la direction ultérieure de leur conduite réelle, -en prévenant ou rectifiant leurs diverses déviations, autant du moins -que le comporte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses -fonctions sociales les plus générales, et par lesquelles il a été, au -moyen-âge, principalement caractérisé, pour le réglement moral des -relations internationales, elles se réduisent encore essentiellement à -une sorte de prolongement spontané de la même destination primordiale, -puisqu'elles résultent naturellement de l'extension graduelle d'un -système uniforme d'éducation à des populations trop éloignées et trop -diverses pour ne pas exiger autant de gouvernemens temporels distincts -et indépendans les uns des autres: ce qui les laisserait habituellement -sans aucun lien politique régulier, si, d'après cet office commun, qui -le rend simultanément concitoyen de tous ces différens peuples, le -pouvoir spirituel ne devait, même involontairement, acquérir auprès -d'eux ce juste crédit universel qui lui permet de se constituer au -besoin le médiateur le plus convenable et l'arbitre le plus légitime de -leurs contestations quelconques, ou même, en certains cas, le promoteur -rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attributions -spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide de -l'unique principe de l'éducation, ce qui doit nous permettre désormais -d'embrasser aisément d'un seul regard philosophique l'ensemble de -ce vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, sans -nous arrêter ici à aucune discussion spéciale, que, comme je l'ai -ci-dessus annoncé, la puissance catholique, bien loin de devoir -être le plus souvent accusée d'usurpations graves sur les autorités -temporelles, n'a pu, au contraire, ordinairement obtenir d'elles, -à beaucoup près, toute la plénitude de libre exercice qu'eût exigé -le suffisant accomplissement journalier de son noble office, aux -temps même de sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu -environ du onzième siècle jusque vers la fin du treizième: ce qui -devait tenir, soit à ce qu'il y avait de prématuré, pour une telle -époque, dans une aussi éminente innovation sociale, soit surtout à -la nature trop imparfaite de la doctrine vague et chancelante qui -en constituait le premier fondement. Aussi je crois pouvoir assurer -que, de nos jours, les philosophes catholiques, à leur insu trop -affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, qui disposent -à justifier d'avance toutes les mesures quelconques du pouvoir -temporel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beaucoup -trop timides, sans excepter même le plus énergique de tous, dans -leur juste défense historique d'une telle institution; parce que -leur position vicieuse leur imposait nécessairement l'obligation, -pour eux maintenant aussi impossible à remplir qu'à éviter, de -préconiser, d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable, -une politique qui n'avait pu et dû être que temporaire et relative, -et dont aucun d'eux n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration -totale, prescrite cependant, avec une pleine évidence logique, par -leurs propres principes. Quoi qu'il en soit, l'action réelle de ces -divers obstacles essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme -d'accomplir immédiatement, au moyen-âge, sa plus grande mission -provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, ainsi que je -l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au monde, par sa seule -existence, l'ineffaçable exemple, suffisamment caractéristique malgré -sa courte période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale que -peut exercer, sur le perfectionnement général de notre sociabilité, -l'introduction convenable d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous -les philosophes devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit surtout -de réorganiser désormais l'indispensable institution, d'après des -bases intellectuelles à la fois plus directes, plus étendues, et plus -durables. - -La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement l'ascendant -politique, comme dans les théocraties, et sans devoir rester -essentiellement extérieure à l'ordre social, comme sous le régime -grec, a commencé alors à prendre le caractère général qui lui est -radicalement propre, d'après les lois immuables de la nature humaine, -et qu'elle doit ultérieurement développer de plus en plus, suivant -le double progrès continu de l'intelligence et de la sociabilité; -car elle s'est dès lors constituée, au milieu de la société, en état -permanent d'observation calme et éclairée, et toutefois nullement -indifférente, d'un mouvement pratique journalier auquel elle ne -pouvait participer personnellement que d'une manière indirecte, -par sa seule influence morale; en sorte que, toujours directement -placée, de sa nature, au vrai point de vue de l'économie générale, -dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement d'organe plus -spontané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller, elle -se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à -rappeler avec énergie, dans la vie active, soit aux individus, soit -aux classes, et même aux nations, la considération abstraite du bien -commun, graduellement effacée sous les innombrables divergences, à -la fois morales et intellectuelles, engendrées par l'essor, de plus -en plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémorable -époque, une première ébauche de division régulière entre la théorie -et l'application a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre des -idées sociales, comme elle l'était déjà , plus ou moins heureusement, -envers toutes les autres notions moins compliquées; les principes -politiques ont pu cesser d'être empiriquement construits à mesure que -la pratique venait à l'exiger; les nécessités sociales ont pu être, -à un certain degré, sagement considérées d'avance, de manière à leur -préparer en silence une satisfaction moins orageuse, sans qu'une telle -préoccupation dût cependant troubler immédiatement l'ordre effectif; -enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé à -l'esprit d'amélioration sociale, et même de perfectionnement politique: -en un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé à prendre dès -lors, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d'étendue, -et même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister, et qui, -sans doute, eût été déjà plus marqué, d'après l'esprit fondamental -de cette grande institution, si la philosophie, malheureusement -théologique, qu'elle était évidemment contrainte d'employer, n'avait -dû beaucoup restreindre, et même gravement altérer, une telle -propriété. Moralement envisagée, on ne saurait douter que cette -admirable modification de l'organisme social n'ait directement tendu -à développer, jusque dans les derniers rangs des populations qui -ont pu en subir suffisamment la salutaire influence, un profond -sentiment de dignité et d'élévation, jusque alors presque inconnu; -par cela seul que la morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu -unanime, en dehors et au-dessus de la politique proprement dite, -autorisait spontanément, à un certain degré, le plus chétif chrétien -à rappeler formellement, en cas opportun, au plus puissant seigneur -les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première -de l'obéissance et du respect, dès-lors susceptibles d'être limités -à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne: -comme je le disais dans mon travail de 1826, la soumission a pu alors -cesser d'être servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui -était essentiellement impossible, pour les classes inférieures, dans -l'ancienne économie sociale, où la règle morale émanait nécessairement, -du moins en principe, de la même autorité active qui en devait recevoir -l'application, par une suite inévitable de la confusion radicale des -deux pouvoirs élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique, il -est surtout évident d'abord que cette heureuse régénération sociale -a essentiellement réalisé la grande utopie des philosophes grecs, -en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, tout en écartant -énergiquement ses folles et dangereuses aberrations, puisqu'elle a -constitué, autant que possible, au milieu d'un ordre entièrement fondé -sur la naissance, la fortune, ou la valeur militaire, une classe -immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était -ouvertement consacrée comme le premier titre à l'ascendant réel, et n'a -point cessé, en effet, de conduire souvent aux plus éminentes positions -d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu vraiment conserver -une pleine vigueur: en sorte que cette même capacité qui, d'après nos -explications préliminaires, eût été, de toute nécessité, profondément -perturbatrice ou oppressive si la société lui avait été entièrement -livrée, suivant le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir dès lors, au -contraire, par cette large issue partielle, si éminemment conforme à -sa nature, l'indispensable guide régulier du progrès commun; solution -essentiellement satisfaisante, que nous n'avons, en quelque sorte, qu'à -imiter aujourd'hui, en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens. -Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les avantages trop -manifestes que devait spontanément offrir la division fondamentale -des deux pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique point -d'appui général à toutes les réclamations légitimes, auxquelles se -trouvait ainsi nécessairement intéressée d'avance la corporation -spéculative, dont le principal pouvoir résultait inévitablement de -la seule considération que pouvaient lui mériter, dans l'ensemble de -la population, ses services continus de protection sociale, et qui, -en effet, a rapidement déchu, même indépendamment de l'extinction -des croyances, dès que le clergé, ayant perdu son indépendance, a -eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et a cessé réellement, -auprès des masses, le mémorable patronage qu'il avait si utilement -exercé, au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre international, -aucun philosophe ne saurait aujourd'hui méconnaître, en principe, -l'évidente aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle à -une extension territoriale presque indéfinie, partout où il existe -une suffisante similitude de civilisation, susceptible de comporter -la régularisation des rapports continus ou habituels; tandis que -l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites -beaucoup plus étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la -stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable, en fait, que -la hiérarchie papale a constitué, au moyen-âge, le principal lien -ordinaire des diverses nations européennes, depuis que la domination -romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisamment; et, sous ce -rapport, l'influence catholique doit être jugée, comme le remarque très -justement De Maistre, non-seulement par le bien ostensible qu'elle -a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement -prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus difficilement -appréciable; mais je puis heureusement, à ce sujet, me borner à -renvoyer simplement le lecteur au mémorable ouvrage de cet illustre -penseur. - -Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle -organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet, -pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous -trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement -à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé, -en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit -le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser -une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable -que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné -à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que -par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement -croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont -devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient -radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se -trouver en pleine décadence lorsque l'Inde et l'Amérique ont été -colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort, -tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux -des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût -pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que -le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu -réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur, -que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa -constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui -avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue, -de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme -byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond, -presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement -aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel, -ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment -regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe -et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances -théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une -dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est -d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais déterminer une suffisante -convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop -distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour -solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que -puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre -analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable. - -Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination -sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter -suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de -considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales -conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement -incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez -cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que -nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun -doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse -influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à -jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base -intellectuelle. - -Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces -indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme, -j'y crois cependant devoir expressément signaler leur distinction -rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique -ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la -hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement -même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout -les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très -prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans -les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle -critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant, -d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de -l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les -institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et -ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après -leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment -renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens -ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement -démontré pour le cas actuel. - -En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment -philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne -saurait être surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû -prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement -organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce -qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel -et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus -éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste -mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans -trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système -a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait -alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur -caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste -sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les -organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où -tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée, -soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu -se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa -première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué -graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque -alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints, -dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès -lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en -excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux -et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié -mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature -de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela -seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des -inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors -exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans -toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement -la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun, -conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés. -Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité -spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un -véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales -de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore -mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de -l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant -qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être -spontanément favorisées, soit par la haute sagesse des électeurs -les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée, -de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité -la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un -indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives -vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance -de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si -justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique. - -On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au -déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs -incontestables services intellectuels, constituaient certainement -l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme. -Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine -du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager, -autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption -excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant -connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général, -le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les -principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même -pratiques. Leur régime fondamental devint ensuite l'apprentissage -permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs -venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur -caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels -journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient -d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique, -une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne -sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable -désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation -spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est -clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir, -et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut -de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement -absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque -clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa -nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit -spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple -d'une indépendance qui lui devait être plus facile. - -La principale condition d'efficacité commune à toutes les diverses -propriétés politiques que je viens de signaler dans la constitution -catholique, consistait surtout en cette puissante éducation spéciale du -clergé, qui devait alors rendre le génie ecclésiastique habituellement -si supérieur à tout autre, non-seulement en lumières de tous genres, -mais, au moins autant, en aptitude politique. Car, les modernes -défenseurs du catholicisme, en faisant justement valoir, sous le -point de vue intellectuel, une telle éducation comme étant, à cette -époque, essentiellement au niveau de l'état le plus avancé de la -philosophie générale, encore éminemment métaphysique, n'ont point -eux-mêmes assez apprécié la haute portée réelle d'un nouvel élément -capital qui devait spontanément caractériser la destination sociale -de cette éducation, même sans donner lieu à un enseignement formulé, -c'est-à -dire l'histoire, alors nécessairement introduite dans les -hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l'église. -Si l'on considère l'incontestable filiation générale qui, surtout aux -premiers temps, rattachait intimement le catholicisme, d'une part, au -régime romain, d'une autre, à la philosophie grecque, et même, par le -judaïsme, aux plus antiques théocraties; si l'on pense à l'intervention -continue, de plus en plus importante, que, dès sa naissance, il avait -inévitablement exercée dans toutes les principales affaires humaines, -on concevra sans peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le -grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, au fond, à constituer -spontanément, pour cette époque, une sorte d'histoire fondamentale -de l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect social; et ce -qu'un semblable point de vue devait évidemment offrir d'étroit, se -trouvait alors très heureusement compensé par l'unité de conception et -de composition qui en résultait naturellement, et qui ne pouvait, sans -doute, être encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit cesser -d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques -vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme -moderne. Il serait, sans doute, inutile de faire ici expressément -ressortir l'évidente supériorité politique que l'habitude régulière -d'un tel ordre d'études et de méditations devait nécessairement -procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d'une ignorante -aristocratie temporelle, dont la plupart des membres n'attachaient -guère d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison, sauf -l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre à quelques incohérentes -chroniques, provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée -que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence, intellectuelle -et sociale, du catholicisme, ce privilége caractéristique doit -encore s'y faire sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe -ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette grande attribution -philosophique; il est probable, en effet, que, dans les rangs élevés -de sa hiérarchie, on continue à trouver plus qu'ailleurs des esprits -distingués spontanément susceptibles de se placer convenablement au -vrai point de vue de l'ensemble des affaires humaines, quoique la -déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de -manifester suffisamment, ni même peut-être de cultiver assez, une telle -propriété. - -Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, je ne -négligerai point d'y signaler, pour la première fois, un dernier -caractère de haute philosophie politique, que les plus illustres -défenseurs du système catholique ne pouvaient y saisir nettement, -et qui, par suite, me semble être resté essentiellement inaperçu -jusqu'ici. Il s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par laquelle -le catholicisme, aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec -succès de diminuer, autant que possible, les dangers politiques -de l'esprit religieux, en restreignant de plus en plus le droit -d'inspiration surnaturelle, qu'aucune domination spirituelle fondée -sur les doctrines théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser -entièrement de consacrer en principe, mais que l'organisation -catholique a notablement réduit et entravé par de sages et puissantes -prescriptions habituelles, dont l'importance ne saurait être comprise -que par comparaison à l'état précédent, et même, en quelque sorte, -à l'état suivant. Cette inévitable tendance théologique à de vagues -et arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, se trouvait -nécessairement encouragée, au plus haut degré, sous le régime -polythéique, qui, pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque -divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque. -Malgré que le monothéisme, en général, ait dû spontanément en réduire -aussitôt l'extension, et en modifier radicalement l'exercice, il a pu -cependant lui laisser encore un très dangereux essor, comme le témoigne -clairement l'exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes et -d'illuminés, qui d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, leur -office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe nécessaire d'un état -mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une -sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle, -en le représentant comme éminemment exceptionnel, en le bornant à des -cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, et à des -temps de moins en moins rapprochés, en l'assujétissant enfin à des -vérifications d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les -laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en -outre, à cet égard comme à tout autre, par l'organisation hiérarchique: -son usage régulier et continu a été essentiellement réduit à ce que -la nature du système rendait strictement indispensable, aussitôt que -toutes les communications divines ont été, en principe, exclusivement -réservées d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette -infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme, -constituait donc, à vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand -progrès intellectuel et social, outre son évidente nécessité pour -l'ensemble du régime théologique, où, selon la judicieuse théorie de -De Maistre, elle ne formait réellement que la condition religieuse de -la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables contestations, -journellement suscitées par d'aussi vagues doctrines, eussent -indéfiniment troublé la société. En ôtant au souverain pontife cette -indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, qui caractérise -le protestantisme, bien loin de supprimer le droit d'inspiration -divine, tendait directement, au contraire, à l'augmenter beaucoup, -et par suite à faire rétrograder, à ce titre comme à tant d'autres, -le développement graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai -spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue réformation -consistait entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus -cette mystique faculté, et finalement à l'individualiser: ce qui n'eût -pu manquer de produire d'immenses désordres, d'abord intellectuels, -et ensuite sociaux, si la décadence simultanée de toute théologie -quelconque n'en eût alors nécessairement prévenu l'essor spontané, dont -les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables. Du reste, en -reconnaissant ici cette importante propriété générale du monothéisme -catholique, le lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement -remarqué l'éclatante confirmation qu'elle présente directement à la -proposition capitale de philosophie historique, établie au chapitre -précédent, que, dans le passage du polythéisme au monothéisme, -l'esprit religieux a réellement subi un inévitable décroissement -intellectuel: car, nous voyons ainsi le catholicisme constamment -occupé, dans la vie réelle, personnelle ou collective, à augmenter -graduellement le domaine habituel de la sagesse humaine aux dépens de -celui, jusque alors si étendu, de l'inspiration divine. - -Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes philosophiques qui -doivent présider à un examen approfondi des conditions générales de -l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais m'arrêter aucunement -à la considération des institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être -l'efficacité réelle pour le développement et le maintien de ce grand -organisme. C'est ainsi, par exemple, que je ne dois pas déterminer -ici l'importance très grave qu'a présenté, sous ce rapport, l'usage -spontané d'une sorte de langue sacrée, par la conservation du latin -dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire: -et, cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, systématiquement -réglé, a constitué naturellement, à divers titres essentiels, un utile -auxiliaire permanent de la puissance catholique, soit au dedans, -soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication et sa -concentration, et même en retardant notablement l'inévitable époque -où l'esprit de critique individuelle viendrait graduellement démolir -ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si -précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité spécial déjà -promis une telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, quel -qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne dois pas néanmoins éviter -de signaler encore deux conditions capitales, l'une morale, l'autre -politique, qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales -que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment -indispensables, chacune à sa manière, au plein développement du -catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spontanément de son -entière maturité. Toutes deux étaient impérieusement prescrites par la -nature spéciale d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup plus -que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction -importante, qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement -confuse et incohérente. - -La première consiste dans l'institution, vraiment capitale, du -célibat ecclésiastique, dont le développement, long-temps entravé, et -enfin complété par le puissant Hildebrand, a été ensuite justement -regardé comme l'une des bases les plus essentielles de la discipline -sacerdotale. Il serait entièrement superflu de rappeler ici les -motifs assez connus qui, puisés dans la saine appréciation générale -de la nature humaine, expliquent son influence nécessaire sur le -meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des fonctions -spirituelles: nous devons même éviter soigneusement d'entamer, -d'une manière directe ou indirecte, l'examen de la convenance de -cette institution pour le nouveau pouvoir spirituel, ultérieurement -destiné à réorganiser les sociétés modernes; cette question délicate, -aujourd'hui trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter, et -peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée convenablement, -d'après une expérience graduelle suffisamment approfondie, que par ce -pouvoir lui-même, déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme, -quoique beaucoup moins tard. Mais, quant à l'indispensable nécessité -relative de cette importante disposition à l'égard du catholicisme, -il est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible -évidence, malgré tant de sophismes protestans ou philosophiques, même -indépendamment des conditions trop manifestes qu'imposait, sous ce -rapport, l'exécution journalière des principales fonctions morales du -clergé, et surtout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant -aux seules considérations politiques, nationales ou européennes, de -se représenter convenablement le véritable état général d'une telle -société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu -certainement obtenir ou conserver, aux temps mêmes de sa plus grande -splendeur, ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires -à l'accomplissement suffisant de sa grande mission provisoire. -La tendance universelle, encore si prépondérante, à l'inévitable -hérédité de toutes les fonctions quelconques, sous la seule exception -capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, sans aucun doute, -irrésistiblement entraîné le clergé à l'imitation continue d'aussi -puissants exemples, comme le montre clairement l'analyse judicieuse -des dispositions contemporaines, si l'heureuse institution du célibat -ne l'en eût radicalement préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs -l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement exceptionnel, -et dont la saine appréciation ne fait, au reste, que mieux ressortir -le besoin de lutter, avec une continuelle énergie, contre une telle -disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement -fini par annuler essentiellement la division fondamentale des deux -pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation graduelle, -que les papes ont alors si péniblement contenue, des évêques en barons -et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié l'innovation -hardie et vraiment fondamentale que le catholicisme a radicalement -opérée dans l'organisme social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité -sacerdotale, profondément inhérente à l'économie de toute l'antiquité, -non-seulement sous le régime théocratique proprement dit, mais aussi -chez les Grecs, et même chez les Romains, où les divers offices -pontificaux de quelque importance constituaient essentiellement le -patrimoine exclusif de quelques familles privilégiées, ou, tout au -moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs très circonscrite, -n'y ayant obtenu que fort tard une part purement accessoire, par une -simple concession graduelle, toujours plus apparente que réelle. Si -l'on eût mieux compris de tels antécédens, on eût à la fois senti -l'importance et la difficulté de l'immense service politique rendu -par le catholicisme, lorsque, en établissant le principe du célibat -ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable barrière à cette -disposition universelle, dont l'irrévocable abolition, envers des -fonctions aussi éminentes, a constitué réellement l'effort le plus -décisif contre le système des castes, ultérieurement menacé d'ailleurs -dans toutes ses autres parties, d'après la seule influence graduelle -de cette grande modification spontanée: nulle autre appréciation -spéciale n'est aussi propre peut-être à vérifier combien le système -catholique était en avant de la société sur laquelle il devait -agir. Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler incidemment -l'inconséquence et la légèreté des aveugles adversaires habituels du -catholicisme, qui, en confondant, d'une part, le régime catholique -avec celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties antiques, -lui ont, d'une autre part, simultanément adressé d'amers reproches sur -cette institution générale du célibat ecclésiastique, essentiellement -destinée, au contraire, par sa nature caractéristique, à rendre la pure -théocratie radicalement impossible, en garantissant, d'une manière plus -spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des dignités -sacerdotales. - -Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de l'existence politique -du catholicisme au moyen-âge, elle consiste dans la nécessité, fâcheuse -mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue, -directement annexée à jamais au chef-lieu général de l'autorité -spirituelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance européenne. -Envers le nouveau pouvoir intellectuel et moral destiné à diriger la -moderne réorganisation sociale, l'examen d'une telle condition serait -certainement encore plus oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement -plus déplacé, que celui de la précédente. Mais, à l'égard du -catholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en considérant -la nature propre de cet organisme et sa principale destination, aussi -bien que d'après sa vraie relation politique avec les puissances au -sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, comme on l'oublie trop -aujourd'hui, dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires -étaient radicalement confondus, le système catholique eût été alors -rapidement absorbé, ou plutôt politiquement annulé par la prépondérance -temporelle, si le siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé -dans quelque juridiction particulière, dont le chef n'eût pas tardé, -suivant la pente primitive vers la concentration de tous les pouvoirs, -à s'assujétir le pape comme une sorte de chapelain; à moins de compter -naïvement sur la miraculeuse continuité indéfinie d'une suite de -souverains comparables au grand Charlemagne, c'est-à -dire, comprenant -assez le véritable esprit de l'organisation européenne au moyen-âge, -pour être spontanément disposés à toujours respecter convenablement -et à protéger dignement la haute indépendance pontificale. Quoique la -philosophie théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme, -tende naturellement, d'après nos explications antérieures, à déterminer -la séparation des deux puissances, elle est nécessairement bien loin -de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, et la précision qui -devront certainement caractériser, à ce sujet, la philosophie positive, -ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que son influence, -puissante mais vague, ne pouvait, à cet égard, nullement dispenser, -comme tant d'autres exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement -vérifié, du secours continu des conditions purement politiques, parmi -lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir l'obligation d'une -certaine souveraineté territoriale, embrassant une population assez -étendue pour, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même; de -manière à offrir un refuge assuré à tous les divers membres de cette -immense hiérarchie, en cas de collision, partielle mais intense, avec -les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource extrême, -les auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance locale. -Le siége spécial de cette principauté exceptionnelle était d'ailleurs -nettement déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque le -centre de l'autorité la plus générale, seule destinée désormais à agir -simultanément sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment -résider dans cette cité unique, si exclusivement propre à lier, par une -admirable continuité active, l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après -les habitudes profondément enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y -rattachaient, de toutes parts, les pensées et les espérances sociales: -De Maistre a fait très bien sentir que, dans la célèbre translation -à Byzance, Constantin ne fuyait pas moins moralement devant l'Église -que politiquement devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable -nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité -ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les graves inconvéniens, -essentiellement inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale -elle-même, soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte -d'anomalie politique. La pureté, et même la dignité, du caractère -pontifical se trouvaient dès-lors exposées sans cesse à une imminente -altération directe, par le mélange permanent des hautes attributions -propres à la papauté, avec les opérations secondaires d'un gouvernement -provincial; quoique, par suite même, du moins en partie, d'une telle -discordance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à Rome, -sans excepter les plus belles époques du catholicisme, pour n'y -pouvoir seulement comprimer suffisamment les factions des principales -familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis -son autorité temporelle: l'indispensable élévation de ce grand -caractère politique, et sa généralité caractéristique, n'en ont pas -moins souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop exclusif que -devaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes, et qui, -après avoir favorisé d'abord le développement du système, n'a pas peu -contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, par les inflexibles -rivalités qu'il a dû soulever au loin: sous l'un et l'autre aspect, -le chef spirituel de l'Europe a fini par se transformer aujourd'hui -en un petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins -sont héréditaires, mais d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme -chacun d'eux, et peut-être même davantage, du maintien précaire de sa -domination locale. Quant à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et -même moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable privilége, elle a -dû y perdre essentiellement sa nationalité politique: car les papes ne -pouvaient, sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie entière -leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs unanimement -empêchée; et cependant la papauté ne devait point, sans compromettre -gravement son indispensable indépendance, laisser former, autour de -son territoire spécial, aucune autre grande souveraineté italienne: -la douloureuse fatalité déterminée par ce conflit fondamental, -constitue certainement l'une des plus déplorables conséquences de la -condition d'existence que nous venons d'examiner, et qui a ainsi -exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique -d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté -européenne, toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans -efforts pour constituer une unité nationale, nécessairement -incompatible, d'après cette explication, jusqu'à présent inaperçue, -avec l'ensemble du système politique fondé sur le catholicisme. - -Je devais ici caractériser distinctement les principales conditions -d'existence politique du catholicisme, qui, de nature essentiellement -statique, concernent directement son organisation propre; parce -qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément méconnues par -toutes nos diverses écoles dominantes, qui, dans leur inanité -philosophique, ne savent rêver la solution sociale que d'après -l'ancienne base théologique, et qui cependant refusent radicalement à -une telle économie les moyens fondamentaux les plus indispensables à -son efficacité réelle; comme je l'ai indiqué au volume précédent, et -comme la suite de notre analyse historique l'expliquera spontanément. -Les conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance inévitable -que devait procurer au catholicisme l'accomplissement continu de -son office social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, en -effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour exiger un examen aussi -étendu. Nous pourrons donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce -sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attribution élémentaire -de l'éducation générale, qui, d'après un éclaircissement antérieur, -constitue nécessairement la plus importante fonction du pouvoir -spirituel, et le fondement primitif de toutes ses autres opérations, -parmi lesquelles il suffira de considérer ensuite celle qui, dans la -vie active, en devait devenir le prolongement le plus naturel et la -plus irrésistible conséquence, pour la direction morale de la conduite -privée. Quelque intérêt philosophique que dussent certainement offrir -beaucoup d'autres considérations analogues, comme, par exemple, -l'examen de l'influence politique que devait spécialement procurer à la -hiérarchie catholique l'exercice journalier de ses relations naturelles -avec toutes les parties simultanées du monde civilisé, en un temps -surtout où les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement -isolées, je suis évidemment forcé, par l'indispensable restriction -de notre appréciation historique, de laisser au lecteur tous les -développemens de ce genre. - -La plupart des philosophes, même catholiques, faute d'une comparaison -assez élevée, ont trop peu apprécié l'immense et heureuse innovation -sociale graduellement accomplie par le catholicisme, quand il a -directement organisé un système fondamental d'éducation générale, -intellectuelle et surtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes -les classes de la population européenne, sans aucune exception -quelconque, même envers le servage. Si une intime habitude ne devait -essentiellement blaser nos esprits sur cette admirable institution, -où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde qu'elle offre -incontestablement aujourd'hui sous le rapport mental; si on la -jugeait du point de vue vraiment philosophique convenable à l'étude -rationnelle des révolutions successives de l'humanité, chacun -sentirait aisément l'éminente valeur sociale d'une telle amélioration -permanente, en partant du régime polythéique, qui condamnait -invariablement la masse de la population à un inévitable abrutissement, -non-seulement à l'égard des esclaves, dont la prédominance numérique -est d'ailleurs bien connue, mais encore pour la majeure partie des -hommes libres, essentiellement privés de toute instruction réglée, -sauf l'influence spontanée tenant au développement des beaux-arts, -et celle que devait produire aussi le système des fêtes publiques, -complété par les jeux scéniques: il est clair, en effet, que, dans -l'antiquité, l'éducation purement militaire, exclusivement bornée, -par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule être convenablement -organisée, et l'était réellement de la manière la plus parfaite. -De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, sans -doute, de méconnaître le grand progrès élémentaire réalisé par le -catholicisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec une -irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, et aussi -de procurer autant que possible, le bienfait de cette instruction -religieuse, qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, et, -après l'avoir préparé à sa destination sociale, le suivait d'ailleurs -assidûment dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans -cesse à la juste application de ses principes fondamentaux, par un -ensemble admirablement combiné d'exhortations directes, générales ou -spéciales, d'exercices individuels ou communs, et de signes matériels -convergeant très bien vers l'unité d'impression. En se reportant -convenablement à ce temps, on ne tardera point à sentir que, même -sous l'aspect intellectuel, ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie -usuelle qui formaient le fond des catéchismes vulgaires, étaient alors, -en réalité, tout ce qu'ils pouvaient être essentiellement, quelque -arriérés qu'ils doivent maintenant nous sembler à cet égard; car -ils contenaient ce que la philosophie théologique proprement dite, -parvenue à l'état de monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à -moins de sortir radicalement d'un tel régime mental, ce qui certes -était encore éminemment chimérique: la seule philosophie un peu plus -avancée, à cet égard, qui existât déjà , était, comme on l'a vu, -purement métaphysique, et, à ce titre, nécessairement impropre, par -sa nature anti-organique, à passer utilement dans la circulation -générale, où, d'après l'expérience pleinement décisive des siècles -antérieurs, elle n'aurait, évidemment, pu instituer finalement qu'un -funeste scepticisme universel, incompatible avec tout vrai gouvernement -spirituel de l'humanité; quant aux précieux rudimens scientifiques -graduellement élaborés dans l'immortelle école d'Alexandrie, ils -étaient, sans aucun doute, beaucoup trop faibles, trop isolés, et -trop abstraits, pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, dans une -telle éducation commune, quand même l'esprit fondamental du système ne -les eût pas implicitement repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble de -cette mémorable organisation, plus on sera choqué de l'irrationnelle -et profonde injustice que présente l'aveugle accusation absolue, tant -répétée contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction d'époques, -toujours tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence -humaine, dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur le -plus efficace: le reproche banal du protestantisme, quant à la sage -prohibition de l'église romaine relativement à la lecture indiscrète -et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas -être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n'étant -point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé -pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les -graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens -à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique de constituer -au monothéisme une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart des -esprits ordinaires, à ériger en type social la notion rétrograde d'une -antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles -du moyen-âge. L'exacte interprétation générale des faits montre alors, -au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante -à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques -qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, à cet égard, la -concentration systématique propre au régime vraiment théocratique: -et c'était là une suite inévitable de la division fondamentale des -deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt même de sa légitime -domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain -degré de développement intellectuel, sans lequel sa puissance générale -n'aurait pu trouver un point d'appui suffisant. Au reste, il ne -s'agit point directement, en ce moment, de l'appréciation mentale, ni -même morale, naturellement examinée ci-après, de ce système général -de l'éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer -surtout que la haute influence politique qu'il procurait nécessairement -à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter -de l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les -directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n'est point -bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent -à cette grande attribution sociale, abstraction faite d'ailleurs du -caractère spécialement sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge, -et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. Simultanément -héritier, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties -orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le -clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, avec une -opiniâtre persévérance, à l'exacte investigation de la nature humaine, -individuelle ou sociale, qu'il a réellement approfondie autant que -peuvent le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou -interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques. -Or, une telle connaissance, où sa supériorité générale était hautement -irrécusable, devait éminemment favoriser son ascendant politique, -puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue -naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle -directe d'un pouvoir spirituel; les autres sciences ne pouvant obtenir, -à cet égard, d'efficacité réelle que par leur indispensable influence -rationnelle sur l'extension et l'amélioration de ces spéculations, -politiquement prépondérantes, relatives à l'homme et à la société. - -On doit enfin concevoir l'institution, vraiment capitale, de la -confession catholique, comme destinée à régulariser une importante -fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable -et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous -venons de considérer: car il est, d'une part, impossible que les -directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un -degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active; et, d'une -autre part, sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité -sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment -garantie, en vertu de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution -journalière des principes de conduite qu'ils ont ainsi enseignés: il -eût été d'ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât -indéfiniment les formes puériles, et même dangereuses, rappelées par -l'étymologie d'une telle dénomination, et qui avaient dû subsister -jusqu'à ce que la hiérarchie pût être suffisamment constituée. Rien -ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable décadence de -l'ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si -ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence -aussi simple et aussi évidente, ou la désuétude spontanée, non moins -significative, d'un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires -de notre nature morale, l'épanchement et la direction, qui, en -principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits -que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide -spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à -la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis et presque toujours -incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans -être indifférente, d'abuser d'une confiance qui constituait la seule -base, constamment facultative, d'une telle autorité personnelle. Si -l'on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence -consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale -pourrait-il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement -contestée? Les puissans effets moraux de cette belle institution pour -purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien -appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement -dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d'une -fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et -insuffisante, également précaire et tracassière, d'après laquelle, -sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait si vainement -de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vertu de la -confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous -n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition -d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en -soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait -suffisamment remplir son office caractéristique, qui doit y trouver -simultanément ses informations élémentaires et ses premiers moyens -moraux. Les graves abus qu'elle a produits, même aux plus beaux temps -du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l'institution -elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature vague et absolue de -la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité, -de constituer alors la base très imparfaite, soit moralement ou -mentalement, de l'organisation spirituelle. Il résultait forcément, en -effet, d'une telle situation, l'inévitable obligation de ce droit, en -réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d'absolution -religieuse, au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne -sauraient empêcher l'irrésistible besoin pratique de cette faculté -continue, sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de la -société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un -irrévocable désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à -convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire -d'incalculables perturbations. - -Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, -suffisamment ébauché désormais l'appréciation politique du -catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du -gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, doivent toujours -se manifester, à un degré et sous une forme d'ailleurs variables, dans -une véritable organisation morale distincte, quel qu'en puisse être -le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez -ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les -exigences réelles, soit de son existence passée, soit de sa vaine -restauration ultérieure, à signaler aussi, par l'indication rapide -mais caractéristique d'un point de vue plus spécial, ses principales -conditions purement dogmatiques, afin de faire sentir que des croyances -théologiques secondaires, aujourd'hui communément regardées comme -socialement indifférentes, étaient cependant indispensables à la -pleine efficacité politique de ce système factice et complexe, dont -l'admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse -convergence d'une multitude d'influences hétérogènes, en sorte -qu'une seule d'entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner -spontanément une inévitable désorganisation, totale quoique graduelle. - -Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent, -que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos déistes, serait à la -fois d'un usage impraticable et d'une application stérile: et tout -philosophe impartial qui tentera convenablement de mesurer, pour -ainsi dire, la dose fondamentale de polythéisme que le catholicisme a -dû nécessairement conserver en la régularisant d'après son principe -propre, reconnaîtra qu'elle fut, en général, aussi réduite que le -comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou -sociaux, du véritable esprit théologique. Mais nous devons, en outre, -considérer maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des -divers dogmes accessoires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de -la conception théologique caractéristique, en ont constitué surtout des -développemens plus ou moins indispensables à l'entier accomplissement -de sa grande destination provisoire pour l'évolution sociale de -l'humanité. - -La tendance, éminemment vague et mobile, qui caractérise spontanément, -même à l'état de monothéisme, les conceptions théologiques, devrait -profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale, -en exposant, d'une manière presque indéfinie, dans la vie réelle, -les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications -essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses passions -humaines, si cet imminent péril continu n'était régulièrement conjuré -par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel -correspondant. C'est pourquoi la soumission d'esprit, évidemment -indispensable, à un certain degré, à toute organisation quelconque -du gouvernement moral de l'humanité, avait besoin d'être beaucoup -plus intense sous le régime théologique, qu'elle ne devra le devenir, -comme je l'indiquerai plus tard, sous le régime positif, où la -nature des doctrines pousse d'elle-même à une convergence presque -suffisante, et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins spécial et -moins fréquent à l'autorité interprétative ou directrice. Ainsi, le -catholicisme, afin de constituer et de maintenir l'unité nécessaire -à sa destination sociale, a dû contenir autant que possible le libre -essor individuel, inévitablement discordant, de l'esprit religieux, -en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du -chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres -obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d'appui. Si -cette évidente nécessité du système catholique tendait réellement, -suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que -celui de la religion, l'école positive, avec la pleine indépendance -qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes -catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines, -ne doit pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement que cette -substitution tant reprochée avait dû être, au fond, essentiellement -avantageuse à la société; car la principale utilité pratique de la -religion a dû alors consister réellement à permettre l'élévation -provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte, -comme je l'ai expliqué, par la nature de son organisation, à diriger -heureusement, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les -mœurs, quoique condamnée ensuite à une irrévocable décadence, non par -les défauts essentiels de sa constitution propre, mais précisément, au -contraire, par l'inévitable imperfection d'une telle philosophie, dont -l'ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le -reste de ce volume le rendra, j'espère, de plus en plus incontestable. -Cette indispensable considération générale doit toujours dominer -désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme, -aussi bien sous l'aspect purement dogmatique que sous le point de vue -directement politique; elle peut seule conduire à saisir le véritable -caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées -par la nature ou les besoins du système, et qui n'ont jamais pu être -jusqu'ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément -comprendre l'importance capitale que tant d'esprits supérieurs ont -jadis attachée à certains dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel -dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale, mais -qui, au fond, étaient d'ordinaire intimement liés aux exigences réelles -soit de l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale. - -Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philosophique -expliquera facilement plus tard l'irrécusable nécessité relative, -intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés au -catholicisme, et qui, à raison même de cette intime obligation, ont dû, -en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant -partout contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et -morales. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut aisément concevoir -l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait -directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut -éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait -plus contenir la divergence spontanée des croyances théologiques, à -moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt -illusoire: et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit -inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconques, -même involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu'aucune -autre, au temps de l'émancipation, une profonde indignation unanime; -car rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous le rapport -moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente, -sous l'aspect mental, à toutes les doctrines religieuses, alors -graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un -motif final de haine insurmontable, comme on le verrait désormais de -plus en plus, depuis la dispersion des croyances, si leur activité -sociale ne tendait enfin vers une extinction totale et commune. Le -fameux dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière, -qui, moralement, est encore plus radicalement révoltant que le -précédent, constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie -catholique, non-seulement par sa relation spontanée à l'explication -théologique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant d'autres -systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d'une manière -plus spéciale, pour motiver convenablement la nécessité générale -d'une rédemption universelle, sur laquelle repose toute l'économie -de la foi catholique. De même, il serait facile de reconnaître que -l'institution, si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire, -très heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme, -à titre d'indispensable correctif fondamental de l'éternité des -peines futures: car, autrement, cette éternité, sans laquelle les -prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment -déterminé souvent ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir, -également dangereux l'un et autre pour l'individu et pour la société, -et entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser cette -ingénieuse issue, qui permettait de graduer immédiatement, avec une -scrupuleuse précision, l'application effective du procédé religieux -aux convenances de chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs -les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, on n'y doit pas -moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du -système, comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit d'absolution. -Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine -évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué -au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux, -par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu'ici -mal démêlée, d'une telle conception avec l'indépendance radicale -du pouvoir spirituel, ainsi spontanément placé sous une inviolable -autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse -arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant immédiatement à la -providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libre -intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors -bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des -immenses difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps combattre le -catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux -pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très imparfaitement -les ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et entre -lesquelles figure, au premier rang, une telle apothéose, qui tendait -à relever extrêmement la dignité de l'église aux yeux des rois, -pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop -favorisé, en sens inverse, la concentration de l'ascendant social: -aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une manière très variée -et fort décisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des -rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait -confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale -et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle. -Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté -mentale, ne constituait, au fond, qu'une sorte de prolongement spontané -du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la -même efficacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir -journalier de miraculeuse consécration, qui devait le rendre éminemment -respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fut -l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations: -en un mot, outre l'excitation toujours nouvelle que la foi devait -en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministère -ecclésiastique plus irrécusablement indispensable; tandis qu'avec des -conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats -temporels, tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu -la pensée de se passer essentiellement de l'intervention sacerdotale, -sous la seule condition d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition -graduelle du christianisme l'a montré de plus en plus dans le cours -des trois derniers siècles. Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble -dogmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue -le culte proprement dit, qui n'en était qu'une conséquence nécessaire -et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d'une -manière plus ou moins prononcée, outre d'importans moyens moraux -d'action individuelle et d'union sociale, une semblable destination -politique, qu'il suffira d'indiquer ici rapidement pour la pratique -la plus capitale; sans parler même de ces mémorables sacremens, -dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait -solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques -de sa vie, et dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental -du système universel, par des signes spécialement adaptés au vrai -caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe -catholique offre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant, -puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai dire, qu'une -sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure -évocation, réelle quoique mystique: mais, au contraire, du point de vue -social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention -de l'esprit théologique, destinée à réaliser la suppression universelle -et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices du polythéisme, en -donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif -du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout régime religieux, -et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité -antérieure, l'immolation volontaire de la plus précieuse victime -imaginable. - -Quelque imparfaites que doivent être nécessairement d'aussi sommaires -indications sur les divers articles essentiels du dogme et du -culte catholiques, dont l'appréciation plus développée serait ici -déplacée, elles suffiront, j'espère, pour faire déjà sentir, à tous -les vrais philosophes, la nature et l'importance d'un tel ordre de -considérations, en attendant l'examen ultérieur ci-dessus annoncé. -Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude générale du -catholicisme au moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt, -non moins social que mental, qu'inspiraient alors universellement tant -de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminens génies ont -su faire graduellement surgir l'admirable organisation catholique, -quoique une superficielle critique les fasse aujourd'hui généralement -regarder comme ayant dû toujours être aussi indifférentes qu'elles le -sont spontanément devenues depuis l'inévitable décadence du système -correspondant. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs -ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait nécessairement à -ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales, -contre le manichéisme, qui menaçait directement l'économie fondamentale -du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l'unité, et -beaucoup d'autres débats justement célèbres, n'étaient certes point -alors plus dépourvus de destination sérieuse et profonde, même -politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et -qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain, tout aussi -étranges, à des philosophes incapables de discerner les graves intérêts -sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle -est inondé. Une médiocre connaissance de l'histoire ecclésiastique -devrait assurément confirmer cette maxime évidente de la saine -philosophie, qui établit directement la haute impossibilité que de -telles controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles, -par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive -sollicitude à toutes les nations civilisées, fussent radicalement -dénuées de signification réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les -historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de -quelque importance se trouvaient habituellement accompagnées de graves -aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique serait -presque toujours facile à établir, d'après des considérations analogues -à celles que je viens d'indiquer pour les cas principaux. - -Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé de me -borner ici, pour la juste appréciation politique de cet immense et -admirable organisme, éminent chef-d'œuvre politique de la sagesse -humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles, sous des modes -très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en -a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique Hildebrand, qui -en a coordonné enfin l'entière constitution sociale; les développemens -intermédiaires ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le -puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, de -tous les hommes supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer, -les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc., dont -l'unanime tendance vers la fondation d'une telle unité générale, -quoique souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des -rois, fut presque toujours hautement secondée par tous les souverains -doués d'un vrai génie politique, comme l'immortel Charlemagne, -l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime -monothéique du moyen-âge relativement à l'organisation spirituelle qui -en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder -maintenant, d'une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à -l'examen philosophique de l'organisation temporelle correspondante, -afin que, l'analyse politique d'un tel régime étant dès-lors complétée, -nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement -moral, et enfin sous l'aspect mental. - -Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a -donné lieu jusqu'ici l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours -laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une -influence démesurée aux invasions germaniques, d'où il semblerait -ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie -politique de rectifier totalement cette irrationnelle conception, qui -tend à interrompre radicalement, dans l'un de ses termes les plus -remarquables, l'indispensable continuité de la grande série sociale. -Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse -spontanéité, comme je vais l'indiquer, de notre théorie fondamentale du -développement social, suivant laquelle on pourrait presque construire -_à priori_ les principaux attributs distinctifs d'un tel régime, -d'après le système romain, modifié par l'influence catholique, dont -l'avènement graduel, désormais pleinement motivé par l'ensemble de nos -explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien -d'accidentel: on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que, sans -les invasions, le seul poids des divers antécédens eût naturellement -constitué, en occident, vers cette époque, un système politique -essentiellement analogue au système féodal proprement dit. - -A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la -pensée d'ôter à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit -qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bornant, par -un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à -montrer seulement que ces mémorables invasions successives, loin -d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairement résulter -de l'extension finale de la domination romaine. Quoique une telle -considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre -but principal, il convient cependant de la signaler d'abord, à titre -d'éclaircissement accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel -du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis, -dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées -à l'agrandissement progressif de l'empire romain, il est aisé de -reconnaître, en général, que cet empire devait être inévitablement -borné, d'un côté, par les grandes théocraties orientales, trop -éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d'une -véritable incorporation; d'un autre côté, en occident surtout, par les -peuples, chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment -domiciliés, ne pouvaient être proprement conquis: en sorte que, vers -le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait essentiellement -acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait comporter, et que devait -bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect, -qui doit naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, il est -clair, en effet, que l'état pleinement agricole et sédentaire n'est -pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour -l'entière efficacité de tout vrai système de conquête, auquel échappe -spontanément, à moins d'une destruction radicale, toute population -nomade, toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un -refuge assuré, d'où elle doit tendre ensuite à revenir à son point de -départ, avec d'autant plus d'intensité qu'elle aura été graduellement -plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué -par Montesquieu, les invasions, quoique moins systématiques, ne furent -point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient -provoquées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus -les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par -hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors -le mode d'exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu -des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel établissement dans leurs -retraites si peu convenables, de s'emparer, dans les parties adjacentes -de l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, dont les -possesseurs, de plus en plus énervés par l'extension même de cette -domination, devenaient de plus en plus incapables de résister à cette -énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable -réaction ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de l'action -principale; et l'on n'en juge d'ordinaire autrement que par suite -d'une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions -pleinement heureuses: une judicieuse exploration montre, au contraire, -que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande -échelle, plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son principal -ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de -succès permanens que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine, -après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance -progressive était alors un résultat tellement spontané de la situation -générale du monde politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps -avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, de plus en -plus importantes, soit par l'incorporation directe des barbares aux -armées romaines, soit par l'abandon volontaire de certaines provinces, -sous la condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans. -Quoique notre attention philosophique doive rester concentrée sur -l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au début de ce volume, il -était cependant nécessaire d'apprécier ici sommairement cette immense -réaction fondamentale, qui, bien plus vaste et plus durable qu'on ne -le conçoit communément, a suscité, au moyen-âge, le principal essor -permanent de l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer. - -En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on -reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du -régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au -moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle -situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications -universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet, -que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait -à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle -avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un -caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les -remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste -frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive -très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le -catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation, -où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu -la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément -de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même, -à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain -degré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne -dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la -domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut -acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien -que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement -vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en -plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu -être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de -concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source, -éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors -prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident, -cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte, -en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution -sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette -nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui -distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement -dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique -sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus -difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé -d'exister: car, l'une de ces tendances n'est pas moins convenable -à la défense, où chacun doit exercer une participation directe, -spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige, -au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les -opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque -chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense -territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une -activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque -indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger -suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et -dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation -sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà -permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même -espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement -subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des -invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système -purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette -tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir, -par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la -conservation indépendante de leurs offices territoriaux, et même pour -s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement -naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une -semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire -d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse. -La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si -justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat -naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales, -consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de -l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en -Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure -du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir -ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin, -le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui -concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi -nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental -dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la -transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement -dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par -l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà , M. -Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en -1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle -observation historique, l'importante amélioration que la condition -générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite -naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et -reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours -essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement -plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or, -il est évident que cette abolition continue de la principale traite, -en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur, -devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation -universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant -dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la -conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le -renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en -un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt -celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais -invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de -véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle -modification par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque -sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature -est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre -irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale -de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels -d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être -le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter -spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation -générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension -du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable: -en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune -différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu, -ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle -n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus -ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue -très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce -qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant, -d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle -politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part, -gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalement décider -si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au -reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on -a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et, -en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit -évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et -fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère -de cette grande transformation sociale. - -Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord -apprécier ces principaux attributs temporels du système politique -propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences -spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun -d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance -naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment -cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette -intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément -incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à -imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue, -en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui -résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation -complémentaire était, évidemment, encore moins accidentelle que la -tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en -exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la -formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel; -tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature, -jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après -des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels -ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux -invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait -certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait -nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale -conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée, -par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir -l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son -organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu -d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était -depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc, -la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions, -d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez -lesquelles toutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté -à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment -signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter, -et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire -manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse -influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou -atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de -l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus, -après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs -siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui -surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par -l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination -toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité -des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait -difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a -réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime -féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle -de ces nations grossières étaient certainement plus favorables, -au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers -obstacles, que l'esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romains -énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné -d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise, -devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice -du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à -l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble, -et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la -participation fondamentale de l'influence catholique au développement -graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun -des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels -les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment -appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation -quelconque. - -Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons -déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du -monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du -système primitif de conquête en système essentiellement défensif, -surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires -permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs -contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait -inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanente dans -le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut -degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre -organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement -à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une -seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église. -Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs -belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste -remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont -la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit -d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes -et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre -comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si -la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer, -en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment -respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible -avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions, -essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré -qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond, -réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme, -répressif ou préventif, aux invasions successives, qui tendaient à -devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne, -d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus -tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter -l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important -point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a -judicieusement remarqué. - -Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à -dire, -l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle -en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées -entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui -a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des -bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur -la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et -de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous -le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait -radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au -contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine, -ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un -sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au -moyen-âge. La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai -expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité: -il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent -convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination -totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal -de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir -ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des -deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les -plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus -expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations -guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement -être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation -spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité -territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de -l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité, -les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne -heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de -l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses -inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore -aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriété essentielle, -sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des -situations, consiste certainement dans la préparation morale de -chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû -être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une -dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel, -et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa -contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique, -comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des -obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation -du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions -nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que -dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette -admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct -d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement -inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la -supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la -dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre -de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite -de type spontané à toutes les autres classes, à mesure que devait -s'accomplir leur émancipation graduelle. - -Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins -irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en -servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation -féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément -l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est -sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale -qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle -devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui, -ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût -l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître -et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité -spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement -disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence -actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui, -des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant -le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à -l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet -égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique -d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement pas étranger à -la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si -contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son -premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre, -toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière -abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de -conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence -politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout -développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance -élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par -suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques. - -Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de -la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un -admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous -venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation -temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être -habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente -utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir -pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société. -Quoique le monothéisme musulman n'ait pas été étranger, même avant -les croisades, au développement graduel de ces nobles associations, -correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est -néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de -l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout -la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme, -tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un -puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique -de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du -système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la -plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité -générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord, -comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement -temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des -plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité -sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de -signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales -branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice -politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des -deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les -besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière -de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère -monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux -s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination. -On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison -aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait -tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création -anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une -monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration -des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre -histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément -découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre -fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué, -par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la -fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels, -ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là , ce me semble, -le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du -moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation -contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son -propre poids, tant que cette conformité fondamentale a suffisamment -persisté. - -Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens -de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en -dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire -des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est -là , en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle -de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard, -le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et -qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de -la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le -moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle -ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la -déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes -politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir -conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins -les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et -se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale -activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables -barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation indéfinie -menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable -résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et -de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs -de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque -défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole -et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion -générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait -commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en -assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement -complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par -cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser -aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris -la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle -nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son -extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la -laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière -pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social. -Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru -essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant -l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont -l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel -de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord -l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus -en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès -l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi -suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire -territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une -vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en -courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement -caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un -mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et -ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son -développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai -spécialement ci-après. - -Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal, -l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle, -puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont -le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste -plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale, en examinant -sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité -intellectuelle trop peu comprise. - -L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans -aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il -semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait -ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans -attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement -considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à -dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de -l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu -la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir -qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation -politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses -deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante, -qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable -participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois, -régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en -attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité, -l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux, d'un -autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat -spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications -précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires -d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans -lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir, -quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et -perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même, -d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite -nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a -régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera -point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en -attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où -il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un -progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait -alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair, -en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours -subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je -l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son -indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie, -devait nécessairement tendre ensuite à se transformer spontanément en -une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant -politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette -opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière -extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé -en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui -lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les -croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les -souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à -régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle, -qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de -la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si -faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou -sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un -tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le -catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme -ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient -point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée -de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera -essentiellement dépourvue de cette grande efficacité morale que nous -admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple -pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en -principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée, -est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une -population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir -cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi -prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme -encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation -morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après -la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre -temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse -discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi -inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital, -une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique -trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste -répartition effective. - -Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles, -même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement -est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte, à ce -sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par -l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer -essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule -doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on -s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée, -par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux -d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions -générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici -de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi -radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout -tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples -pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement -cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que -je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation -spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une -population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le -prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive -prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution -distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la -plus grande conformité de doctrines, théologiques et morales, avec -le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive -des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde -stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle -était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste, -la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on -méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer, -que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement -dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à -l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement -envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure -que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès -une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie -réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses -pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel -convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait -nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux. -Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend -ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins -prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien ne démontre mieux, en -général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation -spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme -je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et -de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin -de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée, -les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de -penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les -plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant -d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez -avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de -la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge, -il était indispensable de rappeler distinctement ces notions -préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée -sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que -possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui. -C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter, -cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une -telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du -mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux -doctrines catholiques, abstraction faite désormais de l'organisation -correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable, -sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre. - -A cet égard, la discussion principale, immédiatement liée aujourd'hui -aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général, -si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la -propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir -d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines -opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois -établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité, -d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse -vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de -ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de -crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était -attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté -qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure; -précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler -dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de -chaque croyant à détailler librement les peines et les récompenses -promises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux -appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme -dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une -perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été -choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été -convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen -des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister -toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire, -à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à -attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre, -suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme -le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques, -sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique -indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas, -plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il -s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une -discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et -les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être -évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse -être pleinement décisive, à moins de contradiction formelle avec un -principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent, -par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment -importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément -discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement -irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes -les conditions indispensables à la démonstration historique de cet -aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics -sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans -tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales, -jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur, -l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une -telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que -je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance -sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait -très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps -du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si -fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus -énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter, -par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation), -on voit aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous -la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré -l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule -indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira, -j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications -analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en -pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine, -qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à -braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt -que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion -publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier -aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs -religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas -douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité -même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et -surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle -perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière -pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes: -car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de -plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination, avec cette -aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence -tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie -poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par -un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des -bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi, -et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le -changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient -assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable -appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que -la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à -braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs -manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine, -dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est -certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que -l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait, -comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de -l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans -les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se -trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer -momentanément les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient -pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les -préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans -insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci -pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la -force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux -époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire, -tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en -organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité -devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active -reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les -considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir -comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire -sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse -préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale -propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir -l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir, -quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état -présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons -immédiatement expliquer comment l'évolution intellectuelle, quoique -finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques, -est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de -l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force -insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de -la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé. - -L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme -a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans -la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications -antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la -suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en -faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et -les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la -considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires -de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et -seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes -à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles, -et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine -universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir -spirituel, essentiellement destiné à les faire continuellement -respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait -d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement -dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie, -éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement -reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects -importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis -l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait -forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale, -les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause -de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la -corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux -préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin -par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement -entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le -sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant, -quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de -récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut -individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y -avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et touchante affection -unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient -ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables, -et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une -régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive -maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures -bases intellectuelles. - -C'est ainsi que, par une juste appréciation comparative des différens -besoins de l'humanité, la morale a été enfin dignement placée à -la tête des nécessités sociales, en concevant toutes les facultés -quelconques de notre nature comme ne devant jamais constituer que des -moyens plus ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but -fondamental de la vie humaine, directement consacré par une doctrine -universelle, convenablement érigée en type nécessaire de tous les -actes réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, reconnaître -qu'il y avait, au fond, ainsi que je l'expliquerai ci-après, quelque -chose d'intimement hostile au développement intellectuel dans la -manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de -la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais le -catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu -une telle tendance, par cela même qu'il prenait le principe de la -capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique: -cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait -se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique, -n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision -sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la -moralité. Les intelligences, de plus en plus multipliées, qui, -sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture, -un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et principalement -aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui -gêne leur ambition démesurée: mais il sera éternellement confirmé, -avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenues -d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au -profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie -philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité. -Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus -rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que, -même chez les organismes exceptionnels où elle est convenablement -prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son principal essor -quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du -peu d'énergie relative des facultés spirituelles dans l'ensemble de -la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le -génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé, -ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument -secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de -poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule -lui offrir un champ et un aliment dignes de lui: dès-lors, s'il est -philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au -profit de ses propres penchans; s'il est scientifique, il se bornera à -des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des -succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des -œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide -et éphémère popularité; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera -point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces -déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction -morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la -valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler, -doivent être évidemment encore plus vicieux chez les hommes secondaires -ou médiocres, à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, qui -ne devrait servir essentiellement qu'à perfectionner la prévision, -l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de -l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine -suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier -d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui, -ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale, -finit par devenir d'ordinaire également nuisible au bonheur privé -et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour -quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale -de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme, -importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même, -dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale, -parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous, -jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou -paralyse les plus éminentes dispositions, dès-lors souvent bien plus -perturbatrices qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit -public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfin la -morale au-dessus de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et -contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement -établi le principe le plus fondamental de la vie sociale, et qui, -quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes, -surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude -de plus en plus approfondie de notre véritable nature, surtout quand -le positivisme rationnel aura spontanément dissipé, à ce sujet, les -ténèbres métaphysiques. - -Du reste, en considérant, à cet égard, aussi bien que sous tout autre -aspect plus déterminé, l'appréciation morale du catholicisme, il ne -faut jamais oublier que, par suite même de l'indépendance élémentaire -de la morale envers la politique, organisée par la séparation générale -entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine -morale a dû dès lors se composer essentiellement d'une suite de -types, destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique -réelle, mais à caractériser convenablement la limite, toujours plus -ou moins idéale, dont notre conduite devait tendre sans cesse à se -rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types -moraux sont entièrement analogues à celles des types scientifiques ou -esthétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent -de guide indispensable à nos diverses conceptions, et dont le besoin -se fait sentir jusque dans les plus simples opérations humaines, même -industrielles. On a radicalement méconnu, sous ce rapport, l'esprit -général de la morale catholique, de manière à n'en pouvoir porter que -de faux jugemens philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement -reproché la prétendue exagération de ses principaux préceptes: il -serait aussi judicieux de critiquer les peintres, par exemple, sur -la perfection chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est clair, -en général, que des types quelconques doivent nécessairement dépasser -les réalités correspondantes, puisqu'ils en doivent constituer -les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne restera -certainement que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans -l'ordre intellectuel: ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre -cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils soient convenablement -construits; condition que l'idée même de _limite_, telle que les -géomètres l'ont régularisée, est éminemment propre à définir exactement -aujourd'hui. L'instinct philosophique du catholicisme lui a fait -remplir spontanément, de la manière la plus heureuse, cette condition -indispensable, en le conduisant à faire passer, pour plus d'efficacité -pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve -vraiment décisive qui, en un sujet quelconque, manifesterait aussitôt -l'exagération effective des conceptions initiales: c'est ainsi que les -premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme se sont complu -naturellement dans l'application de leur génie social à concentrer -graduellement, sur celui auquel ils rapportaient la fondation -primordiale du système, toute la perfection qu'ils pouvaient concevoir -dans la nature humaine; de manière à l'ériger ensuite en type -universel et actif, alors admirablement adapté à la direction morale -de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, les plus chétifs -et les plus éminens pouvaient également trouver des modèles généraux -de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs été admirablement -complété par la conception, encore plus idéale, qui représente, pour -la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la -maternité. - -Toutes les diverses branches essentielles de la morale universelle ont -reçu du catholicisme des améliorations capitales, qui ne sauraient être -ici spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation desquelles -je puis d'ailleurs renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques, -surtout à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en général, sainement -jugées. Je dois me borner maintenant à l'indication rapide des plus -importans progrès, dans les trois parties successives qui composent -l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin -sociale, suivant la division établie au cinquantième chapitre. - -Consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, le -catholicisme a dignement envisagé les vertus individuelles comme la -première base de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice -le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant énergique de la -raison sur la passion, d'où dépend tout le perfectionnement moral. -Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale, -surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles où l'homme était -poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques, -qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux -auxiliaires permanens de l'éducation morale[22]. Du reste, les -vertus simplement personnelles ont commencé alors à être conçues -directement dans leur destination sociale, tandis que les anciens -les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à -l'individu, isolément considéré: la philosophie positive poursuivra -de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à -l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin -certes d'être seul intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie -élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire, une -prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée -à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la -nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la -nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute, que l'orgueil -et la vanité soient effectivement jamais trop abaissés: la nouvelle -philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement, -à un haut degré, cet important précepte, en l'étendant spontanément -jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le -plus vaste champ; car, rien n'est assurément plus propre que les -études positives, pour peu, du moins, qu'elles soient convenablement -approfondies et philosophiquement conçues, à faire continuellement -apprécier, en tous sens, la faible portée de notre intelligence, -quelque noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nous inspirer une -satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois surtout signaler, -au sujet de ce premier ordre de prescriptions morales, une dernière -innovation essentielle, heureusement accomplie par le catholicisme, et -dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître l'éminente valeur -sociale: je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les -anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui, -s'étaient si souvent fait un monstrueux honneur, ou du moins une trop -fréquente ressource, plus d'une fois imitée par leurs philosophes, -loin d'en être blâmée. Cette pratique antisociale devait, sans doute, -spontanément décroître avec la prédominance des mœurs militaires; -mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme -d'en avoir convenablement organisé l'énergique condamnation, dont -l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui à cause de notre -anarchie intellectuelle, sera certainement toujours confirmée par -une exacte analyse des vrais besoins moraux de la société humaine. -Plus la vie future perd nécessairement de son efficacité morale, plus -il importe, évidemment, que tous les individus soient, autant que -possible, invinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en -éluder les douloureuses conséquences par une catastrophe inopinée, qui -laisse à chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son gré, la réaction -indispensable que la société a compté exercer sur lui: en sorte que, -d'après des motifs purement humains, le suicide sera un jour non moins -pleinement réprouvé sous le régime positif, comme directement contraire -aux bases générales de la moralité humaine. - - Note 22: Les pratiques hygiéniques imposées par le - catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de - salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte - volontaire, se rapportaient directement à l'action générale du - régime sur l'ensemble de notre nature, dont la haute importance - n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine - philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline - rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de - la raison publique, l'entière efficacité, physique et morale, - de ce puissant moyen de perfectionnement humain. - -L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée dans -l'heureuse organisation de la morale domestique, enfin placée à son -rang véritable, au lieu d'être absorbée par la politique, suivant -le génie de toute l'antiquité. Par la séparation fondamentale entre -l'ordre spirituel et l'ordre temporel, et par l'ensemble du régime -correspondant, on a été conduit, au moyen-âge, à sentir que la vie -domestique devait être désormais la plus importante pour la masse des -hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle -et les besoins de la société devaient appeler principalement à la vie -politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils -ne considéraient que les hommes libres dans des populations surtout -composées d'esclaves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la -morale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur analyse -sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'arrête donc pas à -considérer l'heureux perfectionnement général de la famille humaine, -sous l'intervention continue de l'influence catholique, pénétrant -spontanément dans les plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle -développait graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels: et -cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de mieux apprécier -qu'on ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout en consacrant, -de la manière la plus solennelle, l'autorité paternelle, a totalement -aboli le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les -anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment manifesté -par le meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiellement -légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. Restreint -ici par d'inévitables limites, j'indiquerai seulement ce qui se -rapporte au lien le plus fondamental, envers lequel, après une profonde -appréciation, tous les vrais philosophes finiront, à mon gré, par -reconnaître bientôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il -ne reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider -et de compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé. -Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essentiellement amélioré -la condition sociale des femmes, et cependant personne n'a remarqué -qu'il leur a radicalement enlevé toute participation quelconque -aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres -monastiques où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour -fortifier cette importante observation, qu'il leur a, autant que -possible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays où son -influence politique a pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans -des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, où la caste -dominait d'abord absolument. Ces incontestables restrictions doivent -faire comprendre que le perfectionnement opéré par le catholicisme -a surtout consisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage -dans leur existence essentiellement domestique, à garantir la juste -liberté de leur vie intérieure, et à consolider leur situation, en -consacrant l'indissolubilité fondamentale du mariage; tandis que, même -chez les Romains, la répudiation facultative altérait gravement, au -détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguë-t-on -de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est -trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui cette indispensable -fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre -nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentimens -qu'aux idées, et sans laquelle notre courte existence se consumerait -en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où -l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément -à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue, -malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui -composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une -insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de -l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette -nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en -prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos -desseins; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre -l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont -indépendantes de leur volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils -doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, que notre principale -félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être -choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. En indiquant, -au chapitre suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté -d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catholique, j'aurai -lieu de faire plus directement sentir que la dangereuse faculté du -divorce, loin de perfectionner une telle institution, au profit réel -d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle pouvait s'introduire -réellement dans les mœurs modernes, à constituer une imminente -rétrogradation morale, en donnant une trop libre carrière aux appétits -les plus énergiques, dont la répression continue, combinée avec une -légitime satisfaction, doit nécessairement augmenter à mesure que -l'évolution humaine s'accomplit, comme je l'ai établi, en principe, à -la fin du volume précédent. Renfermant à jamais les femmes dans la vie -domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux -sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son influence, -l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, et même -indépendant de sa conduite propre, à participer, sans aucune condition -active, non-seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a -une fois choisie, mais aussi, autant que possible, à la considération -dont il jouit: il serait certes difficile d'imaginer une disposition -praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement dépendant. -Loin de tendre à la chimérique émancipation, et à l'égalité non moins -vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, développant, -au contraire, les différences essentielles des sexes aussi bien que -toutes les autres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, -enlève de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent -les détourner de leur vocation domestique. On ne peut, sans doute, -mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle qu'en -examinant ce qui se passe dans les classes élevées de la société, -où les femmes ont pu suivre plus aisément leur véritable destinée, -et qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, une sorte de -type spontané, vers lequel convergeront ultérieurement, autant que -possible, tous les autres modes d'existence: or, on saisit ainsi -directement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui concerne -les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus les femmes de -toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière, -par exemple, à faire un jour repousser, comme honteuse pour l'homme, -dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus -avancés, la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès-lors -partout réservées, d'une manière de plus en plus exclusive, à leurs -nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère. Quoique je ne -puisse pas même ébaucher ici la série spéciale d'observations sociales -propre à confirmer irrécusablement ce principe général, d'ailleurs -si conforme à la vraie connaissance de notre nature, mais qui ne -saurait être convenablement établi que dans mon traité particulier de -philosophie politique, j'espère cependant que cette rapide indication, -quelque imparfaite qu'elle doive être, suffira pour faire déjà sentir -aux meilleurs esprits que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui -reste désormais à consolider et à compléter chez toutes les classes -quelconques de la société moderne, il ne peut exister, en réalité, -de moyens efficaces d'améliorer la condition actuelle des femmes que -ceux qui résulteront spontanément de la régénération rationnelle de -l'éducation humaine, chez l'un et l'autre sexe, sous l'ascendant -ultérieur de la philosophie positive. - -Considérant enfin la morale sociale proprement dite, il serait certes -superflu de constater expressément ici l'influence capitale du -catholicisme pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, qui -animait seul les anciens, par le sentiment plus élevé de l'humanité ou -de la fraternité universelle, si heureusement vulgarisé par lui sous -la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines, -et les antipathies religieuses qui en résultaient, restreignaient -beaucoup, en réalité, cette hypothétique universalité d'affection, -essentiellement limitée d'ordinaire aux populations chrétiennes; mais, -entre ces limites, les sentimens de fraternité des différens peuples -étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était -le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même -pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre, -se sentaient spontanément concitoyens de toute la chrétienté: on a -justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le -perfectionnement du droit international, et les conditions d'humanité -de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent, en effet, -jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait directement -toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque -nation, les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand principe -catholique de la fraternité ou de la charité universelles, et qui -n'ont aujourd'hui perdu momentanément leur principale efficacité que -par suite de l'inévitable décadence du système théologique qui les -imposait, ont graduellement tendu à constituer, par leur nature, le -moyen le moins imparfait de remédier, autant que possible, surtout -en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvéniens -inséparables de l'état social, et dont, à l'aveugle imitation des -anciens, on cherche aujourd'hui la vaine solution dans des mesures -purement matérielles ou politiques, aussi impuissantes que tyranniques, -et susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales. -Il est clair, en principe, que la seule séparation rationnelle des -deux pouvoirs, organisant la haute indépendance de la morale envers -la politique, peut permettre, dans l'avenir, comme dans le passé, -d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie temporelle de la -société, l'obligation impérieuse, mais purement morale, d'employer -directement sa fortune, et tous ses autres avantages quelconques, en -raison de sa position, au soulagement de ses semblables; tandis que -la philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, à cet égard, -d'autre solution pratique que d'instituer des cachots pour ceux qui -demandent du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables -fondations, destinées à l'adoucissement varié des misères humaines, -et que la politique métaphysique a eu l'étrange courage de condamner, -au nom de la prétendue science de l'économie politique, tandis qu'il -reste, au contraire, aujourd'hui, en les réorganisant, à les étendre et -à les compléter; institutions totalement inconnues à l'antiquité, et -d'autant plus merveilleuses, qu'elles provinrent presque toujours des -dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération -publique se joignait rarement. En développant, au plus haut degré -compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique, -le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a -pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature, -l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous -les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination -générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement -construit par le catholicisme, à l'imitation judicieuse du polythéisme. -Si un semblable sujet pouvait ici être suffisamment examiné, il -serait aisé de faire admirer les sages précautions introduites par le -catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification, -remplaçant ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement encore à sa -principale destination sociale, en évitant les honteuses dégénérations -où la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné, -à cet égard, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains; -en sorte que cette noble récompense n'a été, en effet, presque jamais -décernée, pendant la majeure partie de l'époque catholique, qu'à des -hommes plus ou moins dignes, éminens ou utiles, soit moralement, -soit même intellectuellement, toujours choisis, avec une entière -impartialité, parmi toutes les classes sociales, depuis les plus -éminentes jusqu'aux plus inférieures. Il est d'ailleurs évident que -le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale -avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra -l'étendre habituellement, non-seulement à tous les modes possibles de -l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et à tous les lieux, -sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce -que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de -l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable, -sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier -toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre -espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc., -devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et -néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du -système: il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans -cependant rien compromettre. - -Telle est la faible indication sommaire qui doit disposer le lecteur -à comprendre, d'après les principes que j'ai établis, l'immense -régénération morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge, -autant que le permettaient le caractère de cette phase sociale et la -philosophie qu'il a été forcé d'employer: en sorte que son immortelle -ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature de cette grande -opération, ainsi que l'esprit général qui doit y présider, et les -principales conditions à remplir, laissant seulement à reconstruire -désormais, d'après une philosophie plus réelle et plus stable, -l'ensemble fondamental de cet admirable édifice. Il ne nous reste -plus maintenant, afin d'avoir convenablement apprécié le régime -monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord politique, ensuite morale, -est ainsi terminée, qu'à juger enfin, d'une manière générale, ses -vrais attributs intellectuels, dont les deux chapitres suivans devront -ensuite manifester les grandes conséquences sociales, qui, prolongées -jusqu'à notre époque, la rattachent directement à ce berceau nécessaire -de toute la civilisation moderne. On doit aisément concevoir, en effet, -d'après l'ensemble des considérations déjà exposées dans ce chapitre, -que l'importance prépondérante de la mission sociale que nous venons -de reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir le développement -direct de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester -pleinement que par leurs suites ultérieures, quand ce système, -éminemment transitoire, était déjà en pleine décomposition politique; -ce qui a dû empêcher la juste détermination générale de ces caractères -intellectuels, dont la vraie source primitive était ainsi trop peu -marquée, quoique tout le mouvement spirituel des temps modernes -remonte incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à ces temps -mémorables, si irrationnellement qualifiés de ténébreux par une vaine -critique métaphysique, dont le protestantisme fut le premier organe. - -Notre théorie explique facilement le retard considérable du mouvement -intellectuel correspondant au système monothéique du moyen-âge, -sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les vrais attributs -caractéristiques d'un tel système, on lui suppose, envers les progrès -de l'esprit humain, une antipathie radicale, peu compatible avec sa -nature, et qui n'a pu exister, même à un degré beaucoup moindre qu'on -ne le croit communément, que dans son âge de décadence prononcée, -lorsque, attaqué de toutes parts, il devait être presque uniquement -occupé du soin difficile de sa propre conservation, comme je -l'indiquerai au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on a -fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des invasions germaniques, -en leur attribuant surtout ce mémorable ralentissement de l'évolution -intellectuelle pendant la majeure partie du moyen-âge, puisqu'il -avait certainement précédé de plusieurs siècles ces bouleversemens -politiques. Deux observations historiques, également décisives, l'une -de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude est aussi incontestable -que l'importance, doivent mettre sur la voie de la véritable -explication de ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si mal -compris: car, d'un côté, le prétendu réveil d'une intelligence qui, -quoique ayant dû changer la direction de son activité, ne s'était -jamais engourdie, c'est-à -dire, en réalité, l'accélération du mouvement -mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime -catholique, au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant son -principal ascendant social; d'une autre part, ce fut au centre même -de cet ascendant, et presque sous les yeux de la suprême autorité -sacerdotale, que se manifesta d'abord une telle accélération, puisqu'il -est impossible de méconnaître, au moyen-âge, l'éclatante supériorité -de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage, -philosophique, scientifique, esthétique, et même industriel: double -indice irrécusable de l'aptitude nécessaire du catholicisme à seconder -alors l'essor général de l'esprit humain. Une étude approfondie -du ralentissement antérieur montre avec évidence qu'il avait été -essentiellement dû à l'importance prépondérante de l'opération -fondamentale qui avait consisté à organiser graduellement le régime -monothéique du moyen-âge, dont la longue et difficile élaboration -devait certainement, jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie, -absorber, d'une manière à peu près exclusive, les plus grandes forces -intellectuelles, et commander, plus qu'aucun autre sujet quelconque, -l'attention et l'estime publiques: de façon à laisser la direction -provisoire du mouvement mental proprement dit à des esprits peu -éminens, excités par de moindres encouragemens habituels, en un temps -où d'ailleurs l'état général de notre évolution spirituelle ne pouvait -guère comporter, en aucun genre, des progrès immédiats d'une haute -portée, et ne permettait que la conservation essentielle, accompagnée -d'améliorations secondaires, des résultats déjà obtenus. Telle est -l'explication simple et rationnelle de cette apparente anomalie, qui ne -suppose, comme on le voit, ni dans les hommes ni dans les institutions, -ni même dans les évènemens, aucune tendance radicale, systématique -ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, et qui en -rattache directement le principe spontané à l'inévitable obligation -d'appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées, -à chaque époque, par les plus grands besoins de l'humanité, qui certes -ne pouvait alors rien offrir de plus digne de l'intérêt capital de -tous les penseurs que le développement progressif des institutions -catholiques. Quand le système est enfin parvenu, sous Hildebrand, à -sa pleine maturité sociale, et après que les principales difficultés -relatives à son application politique eurent été surmontées, autant du -moins que le comportait la nature des temps et celle des doctrines, -le mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait dit, n'avait jamais -été un seul instant interrompu, reprit spontanément une activité -nouvelle; et, appelant, à son tour, d'une manière de plus en plus -prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, ainsi que l'attention -universelle, il réalisa graduellement les immenses progrès que nous -devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. L'influence que l'on -attribue communément aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, a -été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait dû réellement hâter -un peu l'essor spontané qui devait alors se manifester. Du reste, -cette influence secondaire, convenablement étudiée, perd le caractère -essentiellement accidentel qu'elle conserve encore chez les meilleurs -esprits, quand on envisage directement les principaux caractères de -l'évolution arabe. Quoique Mahomet[23] ait tenté, par une imitation -trop peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation -qui n'y était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, ni au -spirituel, ni au temporel, et que, par suite, cette tentative n'ait -pu suffisamment produire les principaux résultats sociaux propres -à une telle transformation, et surtout cette division fondamentale -des deux pouvoirs élémentaires qui doit la caractériser dans les cas -vraiment favorables; quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu ainsi -aboutir directement qu'à la plus monstrueuse concentration politique, -par la constitution d'une sorte de théocratie militaire; cependant, -les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pu y être -entièrement annulées, et ont dû même s'y développer d'abord avec -d'autant plus de rapidité que cette imperfection radicale du régime -correspondant en a rendu l'essor très facile, sans exiger la longue -et pénible élaboration qui a été nécessaire au catholicisme, et en -laissant dès-lors naturellement disponibles, presque dès l'origine, -les principales capacités spirituelles pour la culture purement -intellectuelle, dont les germes y étaient déjà spontanément déposés, -d'après la tendance antérieure du mouvement philosophique vers -l'Orient, depuis que l'Occident était absorbé par le développement du -système catholique. C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés propres -à figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne occidental, sans -que leur intervention ait été toutefois radicalement indispensable pour -opérer, à cet égard, la transition générale, essentiellement spontanée, -de l'évolution grecque à notre évolution moderne. L'ensemble de ces -considérations explique donc, d'une manière pleinement satisfaisante, -pourquoi le régime monothéique du moyen-âge devait développer aussi -tardivement ses principales propriétés intellectuelles, dont cet -inévitable délai naturel ne saurait faire contester la réalité ni -l'importance. Mais il prouve, en même temps, que, par une coïncidence -nécessaire, ci-après spécialement motivée, cette dernière influence -fondamentale n'a pu devenir essentiellement efficace que lorsque la -décadence générale de ce système avait déjà véritablement commencé. -Ainsi, son appréciation directe doit être naturellement renvoyée aux -deux chapitres suivans, destinés à examiner soit cette désorganisation -graduelle, soit l'élaboration progressive des nouveaux éléments -sociaux; double grande série des résultats nécessaires de l'action -générale d'un tel système, quoique la source réelle en soit trop -méconnue. Tels sont les motifs évidens qui nous obligent ici à indiquer -seulement, de la manière la plus sommaire, le principe général de cette -influence mentale, sous chacun des quatre aspects essentiels qui lui -sont propres. - - Note 23: Suivant les prescriptions logiques préalablement - établies au début de ce volume, nous ne pouvons ici considérer - le mahométisme que relativement à la principale évolution - sociale, dès-lors essentiellement accomplie en Occident. - L'action capitale qu'il a exercée sur l'Orient est d'une toute - autre nature, et, le plus souvent, très favorable à l'essor des - civilisations correspondantes, surtout dans l'Inde, et encore - plus dans les grandes îles malaises. - -Sous le point de vue philosophique proprement dit, l'aptitude -intellectuelle du catholicisme est aussi éminente que mal appréciée. -Nous avons déjà considéré l'extrême importance sociale du mémorable -système d'éducation universelle qu'il parvint à organiser jusque chez -les classes les plus inférieures des populations européennes; comme -l'a d'ailleurs honorablement tenté, à son exemple, le monothéisme -de Mahomet. Or, quelque imparfaite que doive sembler aujourd'hui la -philosophie purement théologique qui se trouvait ainsi vulgarisée, -elle a, dans l'ordre mental, long-temps exercé une très heureuse -influence sur le développement intellectuel de la masse des nations -civilisées, dès-lors régulièrement assujéties, d'une manière continue -ou fréquemment périodique, à un certain exercice spirituel, pleinement -adapté à leur situation, et aussi propre à élever leurs idées au-dessus -du cercle borné de leur vie matérielle qu'à épurer leurs sentimens -habituels; on ne peut convenablement sentir l'utilité d'une telle -action que par l'appréciation comparative des cas où elle n'existe -point, sans être autrement remplacée. L'efficacité de cet enseignement -élémentaire devait être alors d'autant plus grande qu'il répandait des -notions saines, quoique empiriques, sur la nature morale de l'homme, -et même une certaine ébauche, vague et étroite, mais réelle à quelques -égards, de l'appréciation historique de l'humanité, spontanément -rattachée à l'histoire générale de l'église. Il est même évident que -c'est ainsi que la grande notion philosophique du progrès humain a -commencé à surgir universellement, quelque insuffisante ou vicieuse -qu'elle dût être alors, par suite des efforts naturels du catholicisme -pour démontrer sa supériorité fondamentale sur les divers systèmes -antérieurs, qui d'ailleurs ne pouvaient ainsi manquer d'être le plus -souvent très mal appréciés: tous ceux qui savent convenablement mesurer -les difficultés et les conditions d'une première ébauche, surtout en un -tel temps et pour un tel sujet, sentiront, j'espère, la valeur de cet -heureux aperçu primitif, malgré son extrême imperfection inévitable. -Enfin, on ne peut douter que l'influence de cette éducation catholique, -fournissant à chaque individu le moyen, et, à certains égards, le droit -de juger tous les actes humains, personnels ou collectifs, d'après -une doctrine fondamentale, en harmonie avec la division générale -des deux pouvoirs élémentaires, n'ait ultérieurement concouru à -développer l'esprit universel de discussion sociale qui caractérise -les peuples modernes, et qui ne pouvait habituellement exister chez -les subordonnés tant qu'a duré la confusion des deux puissances; -quoique cet esprit, dont on a trop injustement oublié la première -source, dût d'ailleurs être long-temps contenu par l'indispensable -discipline intellectuelle que prescrivait impérieusement la nature -vague et arbitraire de la philosophie théologique. A ces éminens -attributs, principalement relatifs aux masses, il faut d'abord joindre, -pour les esprits cultivés, le libre développement que le régime -catholique a presque toujours permis, sauf quelques luttes passagères, -à la philosophie métaphysique, habituellement menacée par le régime -polythéique, et que le catholicisme a tant protégée, malgré la tendance -qu'elle devait bientôt manifester à l'ébranlement radical de ce -système, sous lequel son extension directe aux questions morales et -sociales a certainement commencé, comme je l'expliquerai: pour rendre -pleinement incontestable cette disposition libérale du catholicisme, -il suffirait de rappeler l'admirable accueil, d'ailleurs si justement -mérité, que sut faire ce moyen-âge tant décrié à la partie de beaucoup -la plus avancée de la philosophie grecque, c'est-à -dire à la doctrine -du grand Aristote, qui certes avait dû être jusque alors infiniment -moins goûtée, même chez les Grecs. On doit, en second lieu, noter aussi -l'immense service philosophique spontanément rendu par le système -catholique à la raison humaine, en vertu de sa division fondamentale -des deux pouvoirs sociaux, qui, mentalement envisagée, constituait une -indispensable condition préalable de la formation ultérieure d'une -véritable science sociale, par l'heureuse séparation rationnelle qui -en devait résulter entre la théorie et la pratique politiques, et sans -laquelle les spéculations sociales n'auraient jamais pu prendre un -essor indépendant, si ce n'est sous la vaine forme d'utopies plus ou -moins chimériques: quoique cette dernière propriété ne puisse commencer -que de nos jours à recevoir sa réalisation définitive, je n'en devais -pas moins signaler avec reconnaissance la vraie source primitive, dont -les produits trop détournés et trop lointains ne sont presque jamais -rapportés à leur véritable origine, par ceux même qui les utilisent le -plus. - -L'influence purement scientifique du catholicisme ne fut certainement -pas moins salutaire que son action philosophique. Sans doute le -monothéisme lui-même ne saurait être pleinement compatible avec -le sentiment rationnel de l'invariabilité fondamentale des lois -naturelles, toujours compromise nécessairement, d'une manière sinon -réelle, au moins virtuelle, par toute subordination théologique des -divers phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières -qu'on soit conduit à les supposer par les progrès croissans de la -véritable science: et en effet, à un certain degré du développement -humain, la doctrine monothéique constitue le seul obstacle essentiel -à l'irrésistible conviction qu'une expérience très prolongée tend -à produire universellement à cet égard, comme on a dû le constater -fréquemment dans les diverses parties de ce Traité, et comme j'aurai -lieu bientôt de l'expliquer historiquement. Mais, au moyen-âge, -notre intelligence étant certainement fort éloignée encore d'une -telle situation, le régime monothéique, loin de comprimer l'essor -scientifique correspondant, devait, au contraire, l'encourager très -heureusement, en le dégageant enfin spontanément des immenses entraves -que le polythéisme lui présentait de toutes parts; puisque les -tentatives scientifiques n'avaient pu être jusque alors poursuivies, -sauf l'essor initial des simples spéculations mathématiques, sans -choquer presque continuellement, d'une manière plus ou moins -dangereuse, des explications théologiques qui s'étendaient, pour -ainsi dire, aux moindres détails de tous les phénomènes: tandis que -le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, ouvrait enfin -à l'esprit scientifique un accès beaucoup plus libre dans cette -étude secondaire, où il n'avait plus à lutter contre une doctrine -sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât les formules, dès-lors -vagues et générales, qui s'y rapportaient; et il pouvait même être -directement soutenu par une disposition religieuse à la sincère -admiration particulière de la sagesse providentielle, qui n'a dû -exercer que beaucoup plus tard une influence vraiment rétrograde ou -stationnaire. Au point déjà atteint par notre grande démonstration -historique, je croirais superflu d'établir expressément que le -régime monothéique, comparé au précédent, constitue une diminution -intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux, comme le régime -polythéique l'avait opéré, en son temps, envers le régime fétichique: -cette progression est maintenant évidente. Outre les restrictions -capitales, précédemment caractérisées à une autre fin, auxquelles le -catholicisme a soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine, -on voit également, par la suppression spontanée des oracles et des -prophéties, dont l'antiquité était inondée, et par le caractère, de -plus en plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux miracles, que -le catholicisme, au temps de sa prépondérance, s'est noblement efforcé -d'agrandir, aux dépens de l'esprit théologique, le domaine d'abord -si étroit de la raison humaine, autant que pouvait le permettre -la nature même de la doctrine qui servait de base à sa domination -sociale. D'après ces diverses propriétés incontestables, et sans -parler d'ailleurs des évidentes facilités que l'existence sacerdotale -devait alors offrir à la culture intellectuelle, il est aisé de -concevoir l'heureuse influence que le régime monothéique du moyen-âge -a dû exercer sur l'essor correspondant des principales sciences -naturelles, qui sera spécialement apprécié dans la cinquante-sixième -leçon: soit par la création de la chimie, fondée sur la conception -préalable d'Aristote relative aux quatre élémens, et soutenue par les -énergiques chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment -l'expérimentation naissante; soit par les notables progrès de -l'anatomie, si entravée dans toute l'antiquité, malgré les premiers -encouragemens spontanés que j'ai signalés au chapitre précédent; soit -aussi par le développement continu des spéculations mathématiques -antérieures et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient, -développement alors aussi marqué que le comportait essentiellement -l'état de la science, comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que -caractérisent, d'une manière si mémorable, deux grands perfectionnemens -corelatifs, l'essor de l'algèbre, à titre de branche distincte de -l'ancienne arithmétique[24], et celui de la trigonométrie, trop -imparfaite et trop bornée chez les Grecs pour les besoins croissans de -l'astronomie. - - Note 24: Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée, - au moyen-âge, dans les notations numériques, ni la part - incontestable de l'influence catholique à cet important progrès - de l'arithmétique. Un géomètre distingué, qui s'occupe, avec - autant de succès que de modestie, de la véritable histoire - mathématique (M. Chasles), a très utilement confirmé, dans ces - derniers temps, par une sage discussion spéciale, au sujet de - ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que devait - naturellement inspirer la saine théorie du développement - humain, en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une - importation de l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat - spontané du mouvement scientifique antérieur, dont on peut - suivre aisément la tendance graduelle vers une telle issue - par des modifications successives, en partant des notations - primitives d'Archimède et des astronomes grecs. - -Quant à l'influence esthétique propre au régime monothéique du -moyen-âge, quoiqu'elle n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se -développer surtout que dans la période immédiatement suivante il est -néanmoins impossible d'en méconnaître l'éminente portée, en pensant -au progrès capital de la musique et de l'architecture pendant cette -mémorable époque. C'est alors, en effet, que l'art du chant prend -un nouveau caractère fondamental, par l'introduction des notations -musicales, et surtout par le développement de l'harmonie, qui s'y -trouve d'ailleurs directement lié; il en est de même, et d'une -manière encore plus sensible, pour la musique instrumentale, qui, -en ces temps de prétendue barbarie, acquit une admirable extension, -par la création de son organe le plus puissant et le plus complet: -il serait certes superflu de signaler expressément, dans ce double -perfectionnement, l'évidente participation de l'influence catholique. -Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le progrès général de -l'architecture, esthétiquement envisagée, indépendamment de la nouvelle -direction imprimée aux constructions usuelles, en vertu du changement -qu'éprouvait graduellement l'existence sociale, où d'habituelles -relations privées succédant, avec les mœurs catholiques et féodales, -à l'isolement caractéristique de la vie intérieure chez les anciens, -devaient spontanément déterminer un système d'habitations plus propre à -faciliter les communications individuelles. Jamais les pensées et les -sentimens de notre nature morale n'ont pu obtenir une aussi parfaite -expression monumentale que celle alors réalisée par tant d'admirables -édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable extinction des croyances -correspondantes, inspireront toujours, à tous les vrais philosophes, -une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme, -dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait évidemment -comporter une telle perfection, nécessairement réservée au système -qui organisait un enseignement universel, complété par une habitude -continue de méditations personnelles: on a certainement fort exagéré, -à ce sujet, comme envers les sciences, l'influence des importations -arabes, qui d'ailleurs est ici, comme là , aisément explicable; -puisque le monothéisme musulman ayant dû éprouver naturellement les -mêmes besoins essentiels, a dû spontanément déterminer de semblables -tendances; quoique son défaut radical d'originalité doive rendre, -en général, très suspecte, à l'un et à l'autre titre, sa prétendue -antériorité de perfectionnement, du reste également motivée, pour -les deux cas, en ce qu'elle a de réel, par la plus grande facilité -de son essor mental, ci-dessus caractérisée dans sa principale -cause politique. Relativement à la poésie, il suffirait de nommer -le sublime Dante pour constater avec éclat l'aptitude immédiate du -régime que nous considérons, malgré le ralentissement notable qu'a dû -spécialement produire, à cet égard, la longue et pénible élaboration -des langues modernes; d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop -peu stable de l'état social correspondant présentait alors de puissans -obstacles à l'essor des plus profondes impressions poétiques, qui n'y -pouvaient suffisamment trouver une inspiration directe et spontanée: -nous avons déjà hautement reconnu, dans le chapitre précédent, -l'aptitude supérieure qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à -présent le polythéisme, dont les plus puissants génies n'ont pu encore -convenablement affranchir la poésie moderne; du reste, l'appréciation -de l'époque suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en tous les -autres, n'a fait que développer graduellement les germes introduits -au moyen-âge, achèvera de dissiper spécialement tous les doutes qui -pourraient encore subsister à ce sujet. - -Envisageant enfin le mouvement mental imprimé par ce système social -sous l'aspect le moins élevé et le plus universel, c'est-à -dire quant -à l'essor industriel, nous devons encore davantage ajourner son examen -propre, si évidemment réservé aux temps ultérieurs, à partir de -l'émancipation personnelle. Mais on ne saurait douter, en principe, -que le plus grand perfectionnement réalisable dans l'industrie -humaine devait consister en une sage abolition graduelle du servage, -accompagnée de l'affranchissement progressif des communes proprement -dites, alors accomplis sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme -je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la base nécessaire de -tous les immenses succès postérieurs. Nous devrons surtout remarquer, -quand notre marche rationnelle nous conduira directement à une telle -analyse, le nouveau caractère général, déjà utile à signaler ici, que -dut dès-lors prendre de plus en plus l'industrie humaine, et qui fut en -harmonie fondamentale avec une telle origine; c'est-à -dire la tendance -progressive à l'économie des efforts humains, de plus en plus remplacés -par les forces extérieures, dont les anciens faisaient réellement si -peu d'usage. Cette substitution caractéristique, principale source -de l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte certainement à -cette mémorable époque, où elle ne fut pas seulement inspirée par -l'influence, encore trop imparfaite, de l'étude rationnelle de la -nature, devenue ensuite si importante à cet égard. Elle dut alors -principalement résulter de la nouvelle stimulation sociale, non -moins directe qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport, la -situation fondamentale, jusque alors inouïe, où le monde catholique -et féodal se plaçait de plus en plus par suite de l'émancipation -personnelle des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment à -imposer, avec un ascendant croissant, l'impérieuse obligation générale -d'épargner les moteurs humains, en utilisant toujours davantage les -divers agens physiques, soit animés, soit même inorganiques: cette -tendance est très nettement marquée, dès l'origine, par plusieurs -inventions mécaniques dont l'histoire est maintenant trop oubliée, et -entre autres par les moulins à eau, et surtout à vent. Il n'est pas -douteux que l'existence générale de l'esclavage constituait, chez les -anciens, encore plus que l'extrême imperfection de leurs connaissances -réelles, le principal obstacle à l'emploi étendu des machines, dont -la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise tant qu'on pouvait -ainsi disposer, pour l'exécution des divers travaux matériels, d'une -provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes. -C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément l'un à -l'autre tous les divers aspects de l'existence humaine, individuelle -ou sociale, rendrait impossible toute histoire purement industrielle -de l'humanité, conçue isolément de son histoire universelle, comme je -l'ai établi, en général, au quarante-huitième chapitre. Du reste, il -est aisé de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres titres -déjà signalés, combien était alors indispensable l'active intervention -continue de la discipline catholique pour contenir ou corriger l'action -délétère de la doctrine théologique qui, surtout à l'état monothéique, -doit tendre spontanément à proscrire toute grande modification -industrielle du monde extérieur, en y faisant voir une sorte d'attentat -sacrilége à l'optimisme providentiel, remplaçant le fatalisme -polythéique: cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux -eût, à cette époque, profondément entravé l'essor industriel, sans la -persévérante sagesse du sacerdoce catholique. - -Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici à caractériser -sommairement les éminentes propriétés intellectuelles du régime -monothéique du moyen-âge, en attendant que leurs principaux résultats -ultérieurs puissent être convenablement appréciés, et qui déjà -doivent, sans doute, faire spontanément ressortir l'ingrate injustice -de cette frivole philosophie qui conduit, par exemple, à qualifier -irrationnellement de barbare et ténébreux le siècle mémorable où -brillèrent simultanément, sur les divers points principaux du monde -catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert-le-Grand, Roger -Bacon, Dante, etc. L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord -convenablement opérée quant aux attributs sociaux, soit politiques, -soit moraux, qui le caractérisent surtout, ayant ainsi reçu désormais -l'indispensable complément général qui lui manquait encore, il ne nous -reste donc plus maintenant, pour avoir entièrement terminé ce grand et -difficile examen, qu'à montrer enfin directement le principe essentiel -de l'irrévocable décadence de ce système éminemment transitoire, -dont la destination nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution -humaine, devait être de préparer, sous sa bienfaisante tutelle, la -décomposition graduelle de l'état purement théologique et militaire, -et l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre définitif, comme -l'expliqueront respectivement ensuite les deux chapitres suivans. - -En quelque sens qu'on examine l'organisation propre au moyen-âge, -une étude suffisamment approfondie fera toujours ressortir sa nature -purement provisoire, en représentant les développemens même qu'elle -avait pour mission de seconder comme les premières causes radicales -de sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution catholique -et féodale, le régime théologique et militaire était essentiellement -aussi modifié que pouvaient le comporter son esprit caractéristique et -ses vraies conditions d'existence, de manière à pouvoir protéger et -faciliter l'essor universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la -vie positive et industrielle: les modifications générales ne pouvaient -être poussées plus loin sans tendre nécessairement à l'abandon -définitif de ce premier système social. Il suffira de constater -sommairement ici cette irrésistible nécessité envers les principales -dispositions, spirituelles ou temporelles, d'une telle constitution. - -Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement provisoire que nous -savons, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, devoir -inévitablement appartenir à toute philosophie théologique, devait -être certainement plus prononcé dans le monothéisme que dans aucune -autre phase religieuse, par cela même que cette grande concentration -y avait, comme je l'ai prouvé, réduit autant que possible l'esprit -théologique proprement dit, qui ne pouvait plus subir aucune importante -modification nouvelle sans se dénaturer entièrement, et sans perdre, -peu à peu mais irrévocablement, son ascendant social: tandis que, d'un -autre côté, l'essor plus rapide et plus étendu que ce dernier état -théologique de l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif, -non-seulement chez les hommes cultivés, mais aussi dans la masse des -populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer bientôt -de telles modifications. Une vaine et superficielle appréciation -fait penser aujourd'hui, par suite même de la décadence du système -religieux, dont les exigences réelles ne sont plus suffisamment -comprises, que le monothéisme aurait pu ou pourrait encore subsister, -de manière même à toujours servir de base morale à l'ordre social, dans -l'état d'extrême simplification abstraite où, depuis le moyen-âge, -l'influence métaphysique l'a graduellement amené: mais cette chimère -philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble de notre -examen de l'organisation catholique, où nous avons reconnu combien -était vraiment indispensable à son efficacité sociale chacune de ces -nombreuses conditions d'existence tellement solidaires que l'absence -d'une seule devait entraîner la chute ultérieure de tout l'édifice, -en même temps que nous avons implicitement établi la nature précaire -et transitoire de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement -hostile au développement intellectuel, comme on l'a trop proclamé, -sous l'unique impression, d'ailleurs exagérée, des temps de décadence, -le catholicisme l'a, au contraire, éminemment secondé, ainsi que -je l'ai expliqué; mais il n'a pu ni dû se l'incorporer réellement: -or, si cet essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, a -été effectivement très favorable à l'évolution mentale, et même -indispensable alors à ses progrès, il a dû déterminer ensuite, parvenu -à un certain degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement -de ce régime provisoire, dont la destination principale était ainsi -suffisamment accomplie. Tel a donc été, au fond, le grand office -intellectuel, évidemment transitoire, propre au catholicisme: préparer, -sous le régime théologique, les élémens du régime positif. Il en est -de même, en réalité, dans l'ordre moral proprement dit, d'ailleurs -intimement lié au premier: car, en constituant une doctrine morale, -pleinement indépendante de la politique, et placée même au-dessus -d'elle, le catholicisme a fourni directement à tous les individus un -principe fondamental d'appréciation sociale des actes humains, qui, -malgré la sanction purement théologique qui pouvait seule en permettre -l'introduction primitive, devait tendre nécessairement à se rattacher -de plus en plus à l'autorité prépondérante de la simple raison humaine, -à mesure que l'usage même de cette doctrine faisait graduellement -pénétrer les vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui ne -pouvait évidemment manquer d'avoir lieu bientôt, sinon parmi les masses -vulgaires, du moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est -assurément mieux susceptible, par sa nature, que les prescriptions -morales d'être finalement apprécié d'après une expérience suffisante: -en sorte que l'influence théologique, d'abord indispensable à cet -égard, devait peu à peu devenir essentiellement inutile, une fois -que sa mission primordiale était assez accomplie; et même ensuite -finalement antipathique, abstraction faite de toute répugnance mentale, -en vertu des graves atteintes, dès lors senties avec une énergie -croissante, que les principales conditions d'existence d'un tel régime -devaient nécessairement porter aux plus nobles sentimens de notre -nature, à ceux-là même que le catholicisme s'efforçait si heureusement -de faire prévaloir, comme je l'ai directement indiqué à divers titres -importans. - -Afin de préciser convenablement le vrai principe général de -l'irrévocable décadence, d'abord intellectuelle et enfin sociale, -du monothéisme catholique, il faut maintenant reconnaître que le -germe primordial de cette inévitable dissolution ultérieure avait -même précédé le développement initial du catholicisme, puisqu'il -remonte directement à la grande division historique appréciée au -chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions fondamentales -en philosophie naturelle et philosophie morale, relatives l'une au -monde inorganique, l'autre à l'homme moral et social. Cette division -capitale, organisée par les philosophes grecs un peu avant la -fondation du musée d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée, -a constitué, comme je l'ai expliqué, la première condition logique -de tous les progrès ultérieurs, en permettant l'essor indépendant -de la philosophie inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique -proprement dit, et dont les spéculations plus simples devaient être -plus rapidement perfectibles, sans nuire toutefois à l'opération -sociale exécutée simultanément par la philosophie morale, qui, -restée encore, d'après la complication supérieure de son sujet -propre, à l'état purement théologique, devait bien moins s'occuper du -perfectionnement abstrait de ses doctrines que de réaliser, autant -que possible, par le régime monothéique, l'aptitude des conceptions -théologiques à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même, malgré plus -de vingt siècles écoulés, cette mémorable séparation n'a pas encore -entièrement épuisé son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle -doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle ne constitue -pas, en elle-même, une répartition assez pleinement rationnelle pour -survivre définitivement à cette destination provisoire, qui sera -prochainement complétée; si du moins le grand travail que j'ai osé -entreprendre atteint suffisamment son but principal, en conduisant -la philosophie naturelle à devenir enfin morale et politique, pour -servir de base intellectuelle à la réorganisation sociale; ce qui -achèverait certainement le grand système de travaux philosophiques -d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale avec le système -platonicien, comme je l'expliquerai en son lieu. Quoi qu'il en soit de -cette issue finale, encore prématurée, il est incontestable que cette -division, historiquement envisagée, se manifesta directement, dès son -origine, par une rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée, -promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit -métaphysique, ainsi investi du domaine de la philosophie naturelle, -auquel se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques dont -l'influence naissante avait d'abord déterminé, d'après le chapitre -précédent, une telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul -susceptible de diriger alors une véritable organisation, restait -suprême arbitre du monde moral et social: cette rivalité, même avant -l'essor du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où -l'ascendant social de la philosophie morale avait souvent comprimé les -tentatives de progrès intellectuel de la philosophie naturelle, et -déterminé la première cause du ralentissement scientifique ci-dessus -expliqué. Aucun exemple ne saurait être plus propre, sans doute, à -caractériser convenablement un tel conflit fondamental dans le système -de cet âge intellectuel, que celui des étranges efforts vainement -tentés par un esprit aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin -pour combattre les raisonnemens mathématiques, déjà vulgaires alors -parmi les sectateurs de la philosophie naturelle, des astronomes -d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire -des antipodes, contre lesquels l'un des plus illustres fondateurs de la -philosophie catholique soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles -objections, aujourd'hui abandonnées aux entendemens les plus arriérés: -qu'on rapproche ce cas décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre -précédent, à l'égard des aberrations astronomiques d'Épicure, et l'on -sentira combien était intime et complète cette mémorable séparation, -très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la -philosophie morale. - -Tant que la pénible et lente élaboration graduelle du système -catholique n'a pas été suffisamment avancée, l'impuissance organique, -que nous avons reconnue être radicalement propre à l'esprit -métaphysique, ne lui a pas permis, malgré son essor continu, de lutter -avec avantage contre la domination nécessaire de l'esprit théologique, -spéculativement moins avancé. Mais, quoique le catholicisme ait -honorablement tenté d'éterniser ensuite une chimérique conciliation -entre deux philosophies aussi vaguement caractérisées, il est évident -que l'esprit métaphysique, qui, à vrai dire, avait d'abord présidé, -d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la grande transformation -du fétichisme en polythéisme, et qui surtout venait de diriger le -passage du polythéisme en monothéisme, ne pouvait cesser l'influence -modificatrice qui lui est propre au moment même où il avait acquis -le plus d'étendue et d'intensité: toutefois, comme il n'y avait -plus rien au-delà du monothéisme, à moins de sortir entièrement de -l'état théologique, ce qui alors eût été éminemment impraticable, -l'action métaphysique est dès-lors devenue, et de plus en plus, -essentiellement dissolvante, en tendant à ruiner, par ses analyses -antisociales à l'insu d'ailleurs de la plupart de ses propagateurs, -les principales conditions d'existence du régime monothéique. Ce -résultat nécessaire a dû se réaliser d'autant plus vite et plus -sûrement, quand l'organisation catholique a été enfin complétée, que -cette organisation accélérait davantage, suivant nos explications -antérieures, l'ensemble du mouvement intellectuel, dont les divers -progrès, même scientifiques, devaient alors tourner surtout à l'honneur -et au profit de l'esprit métaphysique qui paraissait les diriger, -quoiqu'il n'en pût être que le simple organe philosophique, jusqu'à -ce que l'esprit positif pût devenir finalement assez caractérisé par -ces succès graduels pour lutter directement contre le système entier -de la philosophie primitive, d'abord dans l'étude des plus simples -phénomènes, et ensuite peu à peu envers tous les autres, eu égard à -leur complication croissante, ce qui n'a été possible qu'en un temps -très postérieur à celui que nous considérons, comme je l'expliquerai -plus tard. Il était donc inévitable que le catholicisme, qui, dès sa -naissance, et même, en quelque sorte auparavant, avait ainsi laissé -nécessairement en dehors de son propre système, quoique sous sa -tutelle générale, l'essor intellectuel le plus avancé, fût atteint -graduellement par un antagonisme destructeur, aussitôt que, par le -suffisant accomplissement, au moins provisoire, des conditions purement -sociales, les conditions simplement mentales devaient, à leur tour, -devenir directement les plus importantes au développement continu de -l'évolution humaine: cause radicale d'une insurmontable décadence, -dont nous pouvons assurer, par anticipation, que le régime positif -sera spontanément préservé, comme reposant toujours, par sa nature, -sur l'ensemble du mouvement spirituel. Quoique cette irrésistible -dissolution de la philosophie monothéique ait dû d'abord faire -seulement prévaloir l'ascendant métaphysique, une telle révolution n'a -pu finalement aboutir qu'à l'avénement nécessaire de l'esprit positif, -suivant la théorie fondamentale établie à la fin du volume précédent: -car, les voies philosophiques lui ont été par-là directement ouvertes, -d'après ce premier triomphe capital de la philosophie naturelle sur la -philosophie morale. J'ai démontré, en effet, en diverses parties de ce -Traité, que, du point de vue scientifique le plus élevé, et, par suite, -conformément aussi aux plus éminentes considérations historiques, -la philosophie positive est surtout caractérisée par sa tendance -constante à procéder de l'étude générale du monde extérieur à celle -de l'homme lui-même, tandis que la marche inverse est nécessairement -propre à la philosophie théologique (_voyez_ principalement, à ce -sujet, la quarantième leçon et la cinquante-unième): ainsi, tout -mouvement philosophique qui, d'abord développé dans les spéculations -inorganiques, parvenait directement à modifier d'après elles le système -primitif des spéculations morales et sociales, préparait réellement, -par une invincible fatalité, l'empire ultérieur de la positivité -rationnelle, quelles que pussent être d'abord les vaines prétentions à -la domination indéfinie de l'intelligence humaine, alors naturellement -conçues par les organes provisoires d'un tel progrès. C'est ainsi que -les besoins essentiels de l'esprit positif ont dû long-temps coïncider -avec les principaux intérêts de l'esprit métaphysique, malgré leur -antagonisme radical, instinctivement contenu, tant que le régime -monothéique n'a pas été suffisamment ébranlé. - -La cause générale de l'inévitable dissolution mentale du catholicisme -consiste donc, d'après cette démonstration, conformément à notre -premier énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer intimement le -mouvement intellectuel, il en a été, de toute nécessité, finalement -dépassé; il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en perdant le -caractère progressif, propre à tout système quelconque à l'âge -d'ascension, pour acquérir de plus en plus le caractère profondément -stationnaire, et même éminemment rétrograde, qui le distingue si -déplorablement aujourd'hui. Une superficielle appréciation de -l'économie spirituelle des sociétés humaines a pu d'abord, à la vérité, -faire penser que cette décadence mentale pouvait se concilier avec -une prolongation indéfinie de la prépondérance morale, à laquelle -le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu de -l'excellence généralement reconnue de sa propre morale, dont les -préceptes seront, en effet, toujours profondément respectés de -tous les vrais philosophes, malgré l'entraînement passager de nos -anarchiques aberrations. Mais un examen approfondi doit bientôt -dissiper une telle illusion, en faisant comprendre, en principe, -que l'influence morale s'attache nécessairement à la supériorité -intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement: car, -ce ne peut être évidemment que par une pure transition très précaire -que les hommes accordent habituellement leur principale confiance, dans -les plus chers intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il ne -font plus assez de cas pour les consulter à l'égard des plus simples -questions spéculatives. La morale universelle, dont le catholicisme -a dû être d'abord l'indispensable organe, ne peut certainement lui -constituer une exclusive propriété, s'il a finalement perdu l'aptitude -générale à la faire prévaloir dans l'économie sociale: elle forme -nécessairement un précieux patrimoine transmis par nos ancêtres à -l'ensemble de l'humanité; son influence appartiendra désormais à ceux -qui sauront le mieux la consolider, la compléter et l'appliquer, -quels que puissent être leurs principes intellectuels. Quoique la -raison humaine ait dû faire d'heureux emprunts à l'astrologie, par -exemple, ainsi qu'à l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles -acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur sort, dès qu'elle -a pu rattacher à de meilleures bases ces importans résultats: il en -sera essentiellement de même pour tous les progrès quelconques, moraux -ou politiques, d'abord réalisés par la philosophie théologique, et qui -ne sauraient périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe enfin -convenablement de les incorporer à une autre organisation spirituelle, -sous la direction générale de la philosophie positive, comme je -l'expliquerai plus tard. - -Temporellement envisagée, la décadence nécessaire du régime propre au -moyen-âge résulte directement d'un principe tellement évident, qu'il -ne saurait exiger ici des explications aussi étendues que celles que -je viens de terminer pour l'ordre spirituel, sauf le développement -spécial que devra présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous -quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime féodal, dont les -trois caractères généraux ont été précédemment établis, sa nature -essentiellement transitoire se manifeste aussitôt de la manière la -moins équivoque. Quant à son but principal, l'organisation défensive -des sociétés modernes, il ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à -ce que les invasions fussent suffisamment contenues, par la transition -finale des barbares à la vie agricole et sédentaire dans leurs propres -contrées, sanctionnée et consolidée, pour les cas les plus favorables, -par leur conversion graduelle au catholicisme, qui les incorporait de -plus en plus au système universel. A mesure que ce grand résultat était -convenablement réalisé, l'activité militaire devait nécessairement -perdre, faute d'une large application sociale, la prépondérance -inévitable qu'elle avait jusque alors conservée, d'abord pendant la -conquête romaine, et ensuite sous la défense féodale; la guerre devait, -de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et tendre finalement -à disparaître chez l'élite de l'humanité, où la vie industrielle, -primitivement si subalterne, devait acquérir simultanément une -extension et une intensité toujours croissantes, sans pouvoir toutefois -encore devenir politiquement dominante, comme je l'expliquerai bientôt. -La destination purement provisoire de tout système militaire avait dû -être beaucoup moins prononcée sous le régime précédent, quoiqu'elle y -soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire qu'avait exigée, -de toute nécessité, l'essor graduel de la domination romaine: le -système simplement défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite -une aussi longue durée. Cette nature transitoire est encore plus -irrécusable pour cette décomposition générale du pouvoir temporel en -souverainetés partielles, que nous avons appréciée comme le second -caractère essentiel de l'ordre féodal, et qui ne pouvait assurément -éviter d'être prochainement remplacée par une centralisation nouvelle, -vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra au chapitre -suivant, aussitôt que le but propre d'un tel régime aurait été -suffisamment accompli. Il en est de même, enfin, pour le dernier trait -caractéristique, la transformation de l'esclavage en servage, puisque -l'esclavage constitue naturellement un état susceptible de durée sous -les conditions convenables; tandis que le servage proprement dit ne -pouvait être, dans le système général de la civilisation moderne, -qu'une situation simplement passagère, promptement modifiée par -l'établissement presque simultané des communes industrielles, et qui -n'avait d'autre destination sociale que de conduire graduellement -les travailleurs immédiats à l'entière émancipation personnelle. A -tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération, que mieux -le régime féodal remplissait son office propre, capital quoique -passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine, et plus il rendait -imminente sa désorganisation prochaine, à peu près comme nous l'avons -ci-dessus reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances -extérieures, qui d'ailleurs n'étaient nullement accidentelles, ont -très inégalement prolongé, chez les diverses nations européennes, la -durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance politique -a dû surtout persister davantage aux diverses frontières sociales -de la civilisation catholico-féodale, c'est-à -dire, en Pologne, en -Hongrie, etc., quant aux invasions purement tartares et scandinaves, -et même, à certains égards, en Espagne, et dans les grandes îles de -la Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens arabes: -distinction très utile à noter ici dans son germe, et qui trouvera, -en poursuivant notre appréciation historique, une intéressante -application, d'ailleurs presque toujours implicite, suivant les -conditions logiques de notre travail. L'explication précédente, quelque -sommaire qu'elle ait dû être, se complète, au reste, naturellement, -en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel, la classe -spécialement destinée à diriger immédiatement la décomposition continue -du régime féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir -par l'intervention politique de la classe industrielle, quoique son -avénement social constituât cependant l'issue finale d'une semblable -progression. A l'origine, cette classe devait être à la fois trop -subalterne et trop exclusivement préoccupée de son propre essor -intérieur pour se livrer directement à cette grande lutte temporelle, -qui dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont le -système féodal avait spontanément développé de plus en plus l'influence -politique, par une suite nécessaire du décroissement graduel de -l'activité militaire, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils -sont, en effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du mouvement -temporel, malgré que sa principale destination ait essentiellement -changé de nature depuis que cette mission provisoire est suffisamment -accomplie, de manière à mettre pleinement désormais en évidence -croissante l'incapacité organique qui caractérise les légistes aussi -bien que les métaphysiciens, également réservés, en politique et en -philosophie, à opérer de simples modifications critiques, sans pouvoir -jamais rien fonder. - -En terminant enfin cette longue et difficile appréciation fondamentale -du régime monothéique propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir -m'abstenir de signaler, dès ce moment, une importante réflexion -philosophique, ultérieurement développable, naturellement suggérée -par l'ensemble de notre examen historique du système catholique, qui -formait la principale base de cette mémorable organisation. Si l'on -envisage convenablement la durée totale du catholicisme, on est, en -effet, aussitôt frappé de la disproportion, essentiellement anomale, -que présente le temps excessif de sa lente élaboration politique, -comparé à la courte prolongation de son entière prépondérance sociale, -promptement suivie d'une rapide et irrévocable décadence; puisque une -constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne s'est, en réalité, -suffisamment maintenue à la tête du système européen que pendant deux -siècles environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à Boniface VIII, -sous lequel son déclin politique a hautement commencé, les cinq siècles -suivans n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une sorte -d'agonie chronique, de moins en moins active: ce qui doit certainement -sembler tout-à -fait contraire soit aux lois générales de la longévité -ordinaire des organismes sociaux, où la durée de la vie, comme dans les -organismes individuels, doit être relative à celle du développement; -soit à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait une telle -économie, dont j'ai fait ressortir, à tant de titres, les éminens -attributs. La seule solution possible de ce grand problème historique, -qui n'a jamais pu être philosophiquement posé jusqu'ici, consiste -à concevoir, en sens radicalement inverse des notions habituelles, -que ce qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme, -c'était la doctrine, et non l'organisation, qui n'a été passagèrement -ruinée que par suite de son inévitable adhérence élémentaire à la -philosophie théologique, destinée à succomber graduellement sous -l'irrésistible émancipation de la raison humaine; tandis qu'une telle -constitution, convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles -à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à -l'indispensable réorganisation spirituelle des sociétés modernes, sauf -les différences essentielles spontanément correspondantes à l'extrême -diversité des doctrines fondamentales; à moins de supposer, ce qui -serait certainement contradictoire à l'ensemble des lois de notre -nature, que les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés -par la persévérante sollicitude des nations civilisées, dans la -fondation séculaire de ce chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, -doivent être enfin irrévocablement perdus pour l'élite de l'humanité, -sauf les résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient -immédiatement. Cette explication générale, déjà évidemment motivée par -la suite des considérations propres à ce chapitre, sera de plus en plus -confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle -constituera spontanément la principale conclusion politique. - - - - -CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON. - - Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés - modernes: époque critique, ou âge de transition révolutionnaire. - Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite de plus - en plus systématique, de l'ensemble du régime théologique et - militaire. - - -Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre les deux chapitres -précédens, le lecteur attentif a dû désormais vérifier spontanément, -de la manière la moins équivoque, que, conformément à notre théorie -fondamentale de l'évolution humaine, le régime polythéique de -l'antiquité avait réellement constitué, à tous égards, la phase la -plus complète et la plus durable du système théologique et militaire -envisagé dans sa durée totale; tandis que le régime monothéique du -moyen âge, quoique nécessairement amené par le développement même de -la situation antérieure, devait naturellement caractériser la dernière -époque essentielle et la forme la moins stable d'un tel système, -dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable -décadence et le remplacement final. Malgré l'immense ascendant que -l'esprit théologique semble d'abord conserver dans l'organisation -catholique, quand on la considère isolément, nous avons néanmoins -démontré, avec une pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi, -sous un aspect quelconque, un décroissement capital et irréparable, -non-seulement par rapport à son irrécusable prépondérance dans les -pures théocraties primitives, mais même comparativement à sa suprématie -habituelle dans le polythéisme grec ou romain. L'admirable tendance -du catholicisme à développer, autant que possible, les propriétés -civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement empêcher cette -inévitable diminution, à la fois mentale et sociale, dès lors -spontanément consacrée par une disposition involontaire et continue à -agrandir progressivement le domaine, jadis si restreint, de la raison -humaine, en dégageant de plus en plus de la tutelle théologique, soit -nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord uniformément soumises, -jusque dans leurs moindres détails, à sa domination presque exclusive. -De même, sous le point de vue temporel, quelque puissante que doive -sembler, au moyen-âge, l'activité militaire, par comparaison aux temps -postérieurs, nous avons cependant reconnu que, en passant de l'état -romain à l'état féodal, l'esprit guerrier avait nécessairement éprouvé -une altération radicale dans sa double influence morale et politique, -dont la prépondérance originaire devait désormais rapidement décliner, -tant par suite des entraves continues que lui imposait nécessairement -la nature générale du système monothéique, qu'en vertu de l'importance -évidemment passagère et graduellement décroissante de la destination -essentiellement défensive qui seule lui restait dès lors. C'est -donc uniquement dans l'antiquité qu'il faut placer la véritable -époque du plein ascendant et du libre essor, soit de la philosophie -purement théologique, soit de l'activité franchement militaire, au -développement desquelles tout concourait alors spontanément: l'une et -l'autre reçurent certainement, pendant tout le cours du moyen-âge, une -profonde atteinte, que devait bientôt suivre une irrévocable décadence. -Nous avons même constaté, au chapitre précédent, que la plus exacte -appréciation de l'ensemble du régime monothéique propre à cette phase -transitoire de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir -comme le résultat d'une première grande tentative de l'humanité, pour -l'établissement direct et général d'un système rationnel et pacifique. -Quoique cette tentative trop prématurée ait dû essentiellement manquer -son but principal, soit à cause d'une situation encore éminemment -défavorable, soit surtout par suite de l'insuffisance radicale de la -seule philosophie qui pût alors diriger une telle opération, elle n'en -a pas moins, en réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité -dans sa grande transition finale, soit en accélérant la décomposition -spontanée du système théologique et militaire, soit en secondant -l'essor naturel des principaux élémens d'un système nouveau, de manière -à permettre enfin de reprendre directement avec succès l'œuvre immense -de la réorganisation fondamentale, quand cette double préparation -aurait été convenablement accomplie, comme nous reconnaîtrons -clairement qu'elle commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les -plus avancés. - -A partir du point éminemment notable où se trouve maintenant -parvenue notre élaboration historique, l'étude générale d'une telle -transition doit donc constituer désormais l'objet essentiel de tout -le reste de notre analyse, afin d'apprécier exactement, sous l'un et -l'autre aspect, les diverses conséquences nécessaires de l'impulsion -universelle spontanément produite, au moyen-âge, par l'ensemble du -régime catholique et féodal, vers la régénération totale des sociétés -humaines. Cette partie finale de notre grande démonstration me semble -strictement exiger, par sa nature, la décomposition rationnelle -d'une pareille exposition en deux séries hétérogènes, très nettement -distinctes pour quiconque aura convenablement saisi l'esprit de notre -travail antérieur, quoique d'ailleurs nécessairement coexistantes -et même profondément solidaires: l'une, essentiellement critique ou -négative, destinée à caractériser la démolition graduelle du système -théologique et militaire, sous l'ascendant croissant de l'esprit -métaphysique; l'autre, directement organique, relative à l'évolution -progressive des divers élémens principaux du système positif: la leçon -actuelle sera spécialement consacrée à la première appréciation, et la -suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité évidente de ces deux -mouvemens simultanés de décomposition et de recomposition sociales, -on éviterait difficilement une confusion presque inextricable, très -préjudiciable à l'analyse définitive de la situation actuelle, en -persistant à mener de front deux ordres de considérations désormais -assez radicalement différens pour que je n'hésite point, après une -scrupuleuse délibération, à regarder leur séparation méthodique comme -un artifice scientifique vraiment indispensable au plein succès -final de la suite entière de notre opération historique: car ces -deux sortes de développemens, dont la liaison nécessaire ne pouvait -nullement altérer l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs, -en réalité, ni habituellement conçus dans le même esprit et pour -le même but, ni communément dirigés par les mêmes organes. Envers -les diverses phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au -contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier ainsi séparément -les deux mouvemens élémentaires, opposés mais toujours convergens, -dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est, par sa -nature, constamment agité: puisque les divers changemens successivement -accomplis jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour exiger -ou comporter l'institution d'un semblable artifice, dont l'emploi -eût, par conséquent, abouti surtout à dissimuler la vraie filiation -des évènemens. Les révolutions précédentes, sans même excepter la -plus importante de toutes, le passage du régime polythéique au -régime monothéique, n'avaient pu consister qu'en modifications plus -ou moins graves du système théologique fondamental, dont la nature -caractéristique restait essentiellement maintenue; le mouvement -critique et le mouvement organique, quoique réellement différens, ne -pouvaient donc être, d'ordinaire, assez distincts et assez indépendans -pour devenir rationnellement séparables, à moins de pousser l'analyse -sociologique jusqu'à un degré de précision qui serait aujourd'hui -déplacé, suivant les prescriptions logiques du quatrième volume. Dans -la transition graduelle de chaque forme théologique à la suivante, -non-seulement l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction -de l'une avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même y être -spontanément conduit, sauf la tendance individuelle à cultiver plus -spécialement l'une ou l'autre partie de cette double opération -philosophique. Mais il en devait être tout autrement pour sortir -entièrement du système théologique et passer au système franchement -positif, ce qui constitue nécessairement la plus profonde révolution, -d'abord mentale, et finalement sociale, que notre espèce puisse subir -dans l'ensemble de sa carrière. Par la nature propre de cette grande -transition, le mouvement critique, devenu, pendant plusieurs siècles, -extrêmement prononcé, s'y distingue tellement du mouvement organique, -long-temps à peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale, -chacun d'eux ne peut être sainement jugé que d'après une étude spéciale -et directe. L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation -ont alors, pour la première fois, graduellement conduit l'esprit humain -à diriger son essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue -de négation systématique, dont l'inévitable ascendant tend à faire -profondément méconnaître la véritable issue finale de l'ensemble de -la crise, qui paraît ainsi consister dans l'application totale et la -prépondérance continue de cette doctrine nécessairement passagère, -comme la plupart des philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé. -Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement -organique ne restât essentiellement absorbée par la considération, -jusqu'ici beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du mouvement -critique, si, dans l'appréciation rationnelle des cinq derniers siècles -de notre civilisation, on n'instituait point, entre deux études aussi -distinctes, une séparation méthodique. Ce qui rend ici réellement -facultatif l'emploi rationnel d'un semblable artifice sociologique, -c'est la nature éminemment abstraite de notre élaboration historique, -d'après les explications générales placées au début de ce volume: -car, dans un travail historique qui aurait véritablement le caractère -concret, cette division idéale entre des phénomènes simultanés et -solidaires ne saurait être légitime; tandis qu'elle est, au contraire, -pleinement compatible avec une analyse abstraite de l'évolution -sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît utile à l'éclaircissement du -sujet, ce qui, pour le cas actuel, me semble hautement incontestable; -on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective un droit -scientifique dès long-temps usuel dans l'étude de la vie individuelle. -Un retour suffisant à la saine appréciation logique de la différence -fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire concrète conduira -spontanément le lecteur à dissiper sans difficulté l'incertitude qui -pourrait lui rester à cet égard. - -Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité est, sans doute, assez -prononcé maintenant pour que l'emploi soutenu de cet indispensable -artifice sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître la -solidarité nécessaire de ces deux mouvemens simultanés, dont l'évidente -connexité, déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions, soit -scientifiques, soit logiques, du quatrième volume, se trouve d'ailleurs -directement établie d'avance d'après nos explications historiques, et -surtout résulte spontanément de la leçon précédente, qui a finalement -montré le régime monothéique du moyen-âge comme la commune source -immédiate de l'une et l'autre impulsion. Toutefois, afin de prévenir, -autant que possible, les déviations involontaires que pourrait, à ce -sujet, susciter momentanément un tel mode d'appréciation, il n'est pas -ici inutile de rappeler d'abord, en général, l'obligation fondamentale -d'avoir toujours en vue l'intime corelation effective de ces deux -ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant, pour plus de netteté, -à l'analyse séparée de chacun d'eux. Or, il est certainement évident -que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur spontanéité nécessaire, -ont dû constamment exercer l'un sur l'autre une réaction très puissante -pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La décomposition -croissante, spirituelle ou temporelle, de l'ancien système social ne -pouvait successivement s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor -graduel des élémens correspondans du nouveau système, en diminuant les -principaux obstacles qui le retardaient; de même, en sens inverse, le -développement progressif des nouveaux élémens sociaux devait, non moins -naturellement, imprimer un important surcroît d'énergie à l'action -révolutionnaire, et surtout rendre ses résultats plus expressément -irrévocables. Cette double relation permanente n'est pas seulement -incontestable depuis que l'antagonisme des deux systèmes a commencé -à devenir direct et pleinement caractéristique: elle était, au fond, -tout aussi réelle, quoique plus difficilement appréciable, pendant -que la lutte restait encore indirecte et vaguement définie, sous la -conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique proprement -dit. Personne aujourd'hui ne saurait méconnaître la grande influence de -la désorganisation successive du régime théologique et militaire depuis -le moyen-âge pour seconder le développement scientifique et industriel -de la civilisation moderne, dont la spontanéité fondamentale a même été -souvent mal appréciée en attribuant à cette considération indispensable -une irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse, quoique -beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est pas, en effet, moins certaine, -ni moins importante. La suite de ce travail doit bientôt fournir au -lecteur plusieurs occasions capitales de sentir spontanément que le -développement de l'esprit positif, avant même que son intervention -devînt explicite, a pu seul donner une véritable consistance à -l'ascendant graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit théologique: -sans une telle influence, cette lutte continue, au lieu de tendre vers -une vraie rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à de vaines et -interminables discussions; puisque, l'esprit métaphysique ne pouvant, -par sa nature, accomplir la démolition successive de la philosophie -théologique que d'après sa disposition caractéristique à détruire -les conséquences au nom des principes, il devait nécessairement -consacrer toujours les bases intellectuelles, au moins les plus -générales, de cette même philosophie dont il ruinait essentiellement -l'efficacité sociale, et dont la décadence mentale ne pouvait ainsi -jamais sembler pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est parce -qu'on n'a pas communément assez apprécié l'influence philosophique -propre à l'esprit positif que l'on conserve encore trop souvent des -illusions si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime -théologique convenablement modifié, comme j'aurai lieu de l'expliquer -ultérieurement. On peut faire, dans l'ordre temporel, des remarques -essentiellement équivalentes, et certes non moins évidentes, sur la -réaction capitale que l'essor graduel de l'esprit industriel a dû -exercer de plus en plus pour rendre hautement irrévocable, chez les -modernes, le décroissement spontané de l'esprit militaire, quoique -leur antagonisme n'ait été jusqu'ici presque jamais direct: faute -d'une telle base générale, la rivalité politique des légistes envers -les militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans jamais pouvoir -aboutir à un véritable changement de système; c'est la prépondérance -universelle de la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir -instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité radicale -de tout régime militaire avec la nature caractéristique de la -civilisation actuelle. - -Ces indications sommaires suffisent ici, sans doute, pour faire -d'avance convenablement ressortir, en général, l'enchaînement -nécessaire et continu des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, -l'un critique, l'autre organique, que nous devons désormais analyser -séparément, en prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique -de cette indispensable décomposition méthodique, c'est-à -dire la -tendance à dissimuler l'intime connexité des deux séries de phénomènes -sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement l'examen qui -constitue l'objet propre de ce chapitre, en procédant d'abord à -l'appréciation rationnelle de la désorganisation croissante du système -théologique et militaire pendant le cours des cinq derniers siècles. - -Quoique le caractère essentiellement négatif de cette grande opération -révolutionnaire doive naturellement inspirer, envers une telle période, -une sorte de répugnance philosophique, cependant l'esprit général de ma -théorie fondamentale de l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble -des explications contenues au chapitre précédent, ont dû d'avance -dissiper spontanément ce qu'il pourrait y avoir d'anti-scientifique -dans une semblable disposition, en faisant pressentir que, malgré -les profondes aberrations et les désordres déplorables qui devaient -la distinguer, cette mémorable phase sociale constitue néanmoins, -à sa manière, un intermédiaire aussi indispensable qu'inévitable -dans la marche lente et pénible du développement humain. A l'état -catholique et féodal, le système théologique et militaire était -déjà , au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence imminente, -sans que rien pût dès lors le préserver d'une prochaine et rapide -décomposition radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre et -directe des nouveaux élémens sociaux commençait à peine alors à être -distinctement ébauchée, sans que leur tendance politique finale pût -être encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce qu'une longue élaboration -ultérieure leur eût permis de manifester graduellement leur aptitude -nécessaire, si mal appréciée, même aujourd'hui, des meilleurs esprits, -à fournir les bases solides d'une vraie réorganisation. Il était donc -évidemment contradictoire aux lois naturelles du mouvement social -que le passage d'un système à l'autre s'opérât par substitution -immédiate, en prévenant toute discontinuité organique, quand même -tous les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement consentir -au chimérique sacrifice de leurs dispositions les plus naturelles et -de leurs intérêts les plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes -ne pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant plusieurs -siècles, d'une manière de plus en plus prononcée, dans cette situation -profondément exceptionnelle, mais nécessairement transitoire, où -le principal progrès politique serait, au fond, par une nécessité -toujours croissante, essentiellement négatif, tandis que l'ordre -public serait surtout maintenu par une résistance de plus en plus -rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui à sa plus haute -intensité. Quant à l'indispensable office général que ce mouvement de -décomposition devait accomplir dans l'évolution totale des sociétés -modernes, je l'ai d'avance suffisamment indiqué en expliquant, dès -le début du volume précédent, la destination essentielle de la -doctrine révolutionnaire, qui a dû finalement devenir le principal -organe d'une telle suite d'opérations. Outre sa puissante influence, -ci-dessus rappelée, pour seconder l'essor naturel des nouveaux élémens -sociaux, par la suppression croissante des entraves primitives, son -efficacité politique, et même philosophique, a surtout consisté à -rendre non-seulement possible mais inévitable un vrai changement de -système, soit en manifestant de plus en plus l'insuffisance radicale -de l'ancienne organisation, soit aussi en dissipant graduellement -les obstacles nécessaires qui interdisaient spontanément à notre -faible intelligence jusqu'à la simple conception de toute véritable -régénération, comme je l'ai établi au quarante-sixième chapitre. -Sans la salutaire impulsion de cette énergie critique, il n'est pas -douteux que l'humanité languirait encore sous ce régime provisoire -qui, après avoir été indispensable à son enfance, tendait ensuite à -la prolonger indéfiniment, en conservant sa prépondérance malgré le -suffisant accomplissement de sa principale destination. On doit même -reconnaître que, pour remplir convenablement son office essentiel, le -mouvement critique avait besoin d'être poussé, surtout mentalement, -jusqu'à son dernier terme naturel: car, sans l'entière suppression -des divers préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à -l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle et sociale -se serait certainement bornée à chercher un dénouement facile mais -illusoire, en se contentant de faire subir au système primitif de -vaines modifications, impuissantes à apporter aucune satisfaction -suffisante et durable aux nouveaux besoins de l'humanité. Quoique -une telle émancipation ne puisse, sans doute, constituer qu'une -condition purement négative, il n'en faut pas moins l'envisager, -même aujourd'hui, comme un préambule rigoureusement indispensable à -toute saine spéculation philosophique sur une vraie réorganisation -sociale, ainsi que j'aurai lieu de le faire bientôt sentir. Il serait -donc superflu d'insister ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la -répugnance naturelle que doit inspirer, en tous genres, le spectacle -de la destruction; chacun peut déjà suffisamment sentir d'avance -l'importance capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement -critique, dont l'exacte appréciation se rattache d'ailleurs, d'une -manière si directe et si intime, à l'étude générale de la situation -actuelle de l'élite de l'humanité. - -Cette désorganisation croissante doit être distinctement examinée à -partir d'une époque plus reculée que celle communément adoptée par -les plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse mal conçue, -ne font presque jamais remonter une telle investigation historique -au-delà du seizième siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication -est ici nécessaire afin de prévenir, autant que possible, le vague et -l'incertitude des spéculations, devient aisément assignable d'après la -théorie fondamentale établie au chapitre précédent sur la principale -destination propre au régime monothéique du moyen-âge, envisagé comme -devant constituer, par sa nature, la dernière phase essentielle du -système théologique et militaire. Il est facile de reconnaître, en -effet, que, dès la fin du treizième siècle, la constitution catholique -et féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports les plus -importans, du moins selon sa véritable mesure naturelle, son office, -indispensable mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine; -et que, en même temps, les conditions nécessaires de son existence -politique avaient déjà reçu de graves et irréparables altérations, -annonçant avec évidence une imminente décomposition: ce qui conduit à -reporter au commencement du quatorzième siècle la véritable origine -historique de cette immense élaboration révolutionnaire, à laquelle -toutes les classes de la société ont, dès lors, chacune à sa manière, -constamment participé. Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat -de Boniface VIII caractérise hautement l'époque inévitable où le -pouvoir catholique, après avoir noblement accompli, eu égard aux -temps et aux moyens, sa grande mission sociale relative au premier -établissement politique de la morale universelle, comme je l'ai -expliqué, est naturellement conduit à dépasser très vicieusement le -but, en s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt isolé, une -chimérique domination absolue, de manière à soulever nécessairement -d'universelles résistances, aussi justes que redoutables, pendant -que d'ailleurs il avait déjà commencé à manifester hautement son -impuissance radicale à diriger réellement le mouvement mental, dont -l'importance devenait alors graduellement prépondérante dans le système -général de la civilisation moderne. L'imminente désorganisation -spontanée du catholicisme était même indiquée, dès l'origine du -quatorzième siècle, d'après de graves symptômes précurseurs, soit par -le relâchement presque général du véritable esprit sacerdotal, soit par -l'intensité croissante des tendances hérétiques. Ce double commencement -de décomposition intime fut d'abord, sans doute, efficacement combattu -par la mémorable institution des franciscains et des dominicains, -si sagement adaptée, un siècle auparavant, à une telle destination, -et qu'il faut regarder, en effet, comme le plus puissant moyen de -réformation et de conservation qui pût être vraiment compatible avec -la nature d'un tel système: mais son influence préservatrice devait -être bientôt épuisée, et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait -finalement que faire mieux ressortir la prochaine décadence inévitable -d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En même -temps, les moyens violens introduits alors, sur une grande échelle, -pour l'extirpation des hérésies, constituaient nécessairement l'un des -signes les moins équivoques de cette insurmontable fatalité: car aucune -domination spirituelle ne pouvant évidemment reposer, en dernière -analyse, que sur l'assentiment volontaire des intelligences, tout -notable recours spontané à la force matérielle doit être considéré, -à son égard, comme le plus irrécusable indice d'un déclin imminent -et déjà senti. Par ces divers motifs, il est donc aisé de concevoir -que l'ébranlement décisif du système catholique devait, à tous -égards, commencer au quatorzième siècle, surtout relativement à ses -attributions les plus centrales. - -De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement -spontané de la constitution féodale a dû devenir graduellement -irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale -destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car, -l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité -guerrière propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement deux -séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement -le premier essor de la civilisation moderne, d'abord contre les -irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du nord, et -ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque -puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la première opération, -où le plus grand homme du moyen-âge trouva surtout un si noble emploi -de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa -nature, beaucoup plus difficile et plus lente: puisque le catholicisme, -principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous -le premier aspect, un moyen capital de consolidation des résultats -militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les -polythéistes; tandis que, au contraire, cette force fondamentale -s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation -finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister -entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute -nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des -caractères essentiellement différens. Les croisades, abstraction -faite de tant d'importans résultats accessoires ou indirects qu'on y -a trop exclusivement remarqués, et même indépendamment de la haute -influence qui leur appartenait alors immédiatement pour mieux lier les -divers peuples européens en leur imprimant une activité collective -suffisamment prolongée, constituaient surtout, par leur nature, le -seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable -prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'orient, -où son action pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel -procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué avec un succès soutenu -qu'après l'entière cessation des migrations septentrionales, par suite -d'une combinaison convenable d'énergiques résistances et de sages -concessions: c'est pourquoi la principale défense du catholicisme -contre l'islamisme a dû précisément devenir le but prépondérant de -l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité -du système politique propre au moyen-âge. Toutefois, malgré les -inquiétudes, sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter, -même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension occidentale des armes -musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était -essentiellement accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne tendait -dès-lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion des -habitudes ainsi contractées; sauf l'action régulière, long-temps si -utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement consacrée à -la consolidation continue de cet éminent résultat, dont le maintien -suffisant cessait désormais d'exiger l'intervention permanente de la -masse des populations chrétiennes. L'organisme féodal avait donc, -à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution -générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit militaire qui -le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination -protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir -profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait -son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est -ainsi que la décadence temporelle du régime propre au moyen-âge a dû -nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par des -motifs de même nature, manifester, vers le début du quatorzième siècle, -un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait -pu jusque alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction -indispensable à remplir dans le système de notre civilisation. Son -énergie militaire a, sans doute, rendu long-temps encore d'éminens -services partiels pour garantir la nationalité des principaux peuples -européens: mais il importe de remarquer que ces divers services -n'étaient plus que relatifs surtout aux perturbations même que la -prolongation démesurée d'une telle activité suscitait partout de plus -en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement contenues -par la prépondérance spontanée d'une plus noble destination commune. -En assignant ainsi le vrai point de départ propre au grand mouvement -de décomposition dont nous commençons l'appréciation philosophique, -on voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, que la -désorganisation continue de la constitution catholique et féodale, -dernière phase générale du système théologique et militaire, devient -sensible à l'époque même où, après le suffisant accomplissement de sa -mission fondamentale, son ascendant politique devait tendre désormais -à entraver de plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes; -ce qui garantit nécessairement la pleine rationnalité d'une telle -détermination. - -Pour être maintenant analysée ici d'une manière vraiment scientifique, -cette immense élaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles -doit être d'abord soigneusement divisée en deux parties successives, -très nettement distinctes par leur nature, quoique toujours confondues -jusqu'à présent: l'une, comprenant le quatorzième et le quinzième -siècles, où le mouvement critique reste essentiellement spontané et -involontaire, sans la participation régulière et tranchée d'aucune -doctrine systématique; l'autre, embrassant les trois siècles suivans, -où la désorganisation, devenue plus profonde et plus décisive, -s'accomplit surtout désormais sous l'influence croissante d'une -philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes -les notions sociales de quelque importance; de façon à indiquer -dès-lors hautement la tendance générale des sociétés modernes à une -entière rénovation, dont le vrai principe reste toutefois radicalement -enveloppé d'une vague indétermination. Cette distinction indispensable -répandra, j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si mal -apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue le lien immédiat -de notre situation actuelle avec la suite des phases antérieures de -l'humanité. - -Quelque puissante qu'ait été historiquement l'efficacité destructive -de la doctrine critique proprement dite, on lui attribue communément -une influence très exagérée, dont la notion devient même profondément -irrationnelle, quand on y rapporte exclusivement la désorganisation -totale de l'ancien système social, comme s'accordent à le faire -habituellement aujourd'hui les défenseurs et les adversaires de ce -système. Le véritable esprit philosophique montre clairement, ce -me semble, que, loin d'avoir pu produire par elle-même une telle -décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, en résulter -nécessairement, quand la démolition spontanée a atteint un certain -degré, qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre hypothèse, -l'origine réelle de la théorie révolutionnaire serait évidemment -incompréhensible; quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir -indispensable à l'entier accomplissement d'une pareille phase, et -surtout à l'indication caractéristique de son issue finale, ainsi -que je l'expliquerai bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire -exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, l'influence -politique de l'intelligence, elle constitue donc ici, par sa nature, -une sorte de cercle vicieux. L'ensemble de l'époque révolutionnaire -ne saurait, en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant -que la formation et le développement de la doctrine critique sont -regardés comme précédés et déterminés par un progrès suffisant dans -la décomposition purement spontanée que nous devons d'abord apprécier -sommairement, suivant l'ordre ci-dessus indiqué. - -Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration établie au chapitre -précédent, sur la nature éminemment transitoire de la constitution -catholique et féodale propre au moyen-âge, que la ruine irréparable -d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux -appareils, sans aucune attaque systématique, pendant les deux siècles -qui ont immédiatement suivi les temps même de sa plus grande splendeur. -On peut, en effet, reconnaître aisément que cette mémorable économie -contenait, à beaucoup d'égards, par sa structure caractéristique, -des germes essentiels de décomposition intime, dont les ravages -spontanés ont été seulement suspendus ou dissimulés tant que la commune -destination sociale a dû, conformément à nos explications antérieures, -maintenir, entre les diverses parties, par son uniforme prépondérance, -une combinaison nécessairement temporaire. Il doit suffire ici -d'apprécier les causes les plus universelles de cette imminente -dissolution naturelle, en considérant d'abord, sous ce point de vue, la -division politique la plus générale entre les deux grands pouvoirs du -système, et ensuite la principale subdivision propre à chacun d'eux. - -Sous le premier aspect, il est incontestable que l'admirable -établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir -temporel, quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement -réel de l'évolution spéciale réservée au moyen-âge, et quelque immense -perfectionnement qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale -de l'organisme social, comme je l'ai déjà prouvé, devait ensuite -devenir un principe inévitable de décomposition active pour le régime -correspondant, par l'incompatibilité nécessaire qui, dès l'origine, -régnait, plus ou moins explicitement, entre les deux autorités, soit à -raison d'un état de civilisation trop peu conforme à un aussi éminent -progrès, soit d'après l'inaptitude radicale de la seule philosophie -qui pût alors y présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des -deux chapitres précédens, que le monothéisme est, par sa nature, en -opposition plus ou moins prononcée avec la prépondérance de l'activité -militaire; à moins que, par une anomalie contraire au véritable -caractère essentiel de cette phase théologique, il ne se constitue, -suivant le mode musulman, en maintenant la concentration primitive des -deux pouvoirs; et, alors même, le polythéisme est-il nécessairement -beaucoup plus conforme à tout développement intense et soutenu du -système militaire. Mais, sous le vrai régime monothéique, dont la -séparation générale entre le gouvernement moral et le gouvernement -politique devient le principal attribut, il existe inévitablement une -sorte de contradiction intime, directe quoique implicite, entre une -telle disposition et la nature encore militaire de l'organisation -temporelle correspondante, vu la tendance spontanée vers la plus -entière unité de pouvoir, toujours propre à l'esprit guerrier, même -après l'altération capitale qu'il dut alors subir par la transformation -nécessaire du système de conquête en système essentiellement défensif. -C'est surtout par-là que cette grande séparation, malgré sa haute -utilité immédiate, doit être regardée, à cette époque, comme une -tentative éminemment prématurée, dont l'efficacité complète et durable -est réservée au développement final des sociétés modernes, puisque -l'activité industrielle, devenue enfin prépondérante, y doit seule -être, par sa nature, pleinement compatible avec la consolidation -régulière d'une telle division fondamentale. En outre, si l'esprit -féodal, en tant que militaire, devait être spontanément hostile à -cette institution caractéristique, il faut reconnaître que, d'un -autre côté, l'esprit catholique, en tant que théologique, tendait -aussi, avec presque autant d'énergie, à l'altérer radicalement en sens -inverse, en poussant habituellement l'autorité sacerdotale à dépasser -essentiellement des limites vagues et empiriques, qui n'avaient -jamais pu être réellement assujéties à aucun principe rationnel. Une -démarcation vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé le principe -général, ne pourra être un jour solidement établie entre les deux -puissances élémentaires, sauf les perturbations secondaires dues à -l'inévitable conflit des passions humaines, que sous l'ascendant -ultérieur de la philosophie positive, éminemment propre à la constituer -spontanément d'après l'ensemble des véritables lois de l'organisme -social, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans la suite. -Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, il est clair, au -contraire, que la triple nature éminemment vague, arbitraire, et -néanmoins absolue, qui caractérise, de toute nécessité, les diverses -conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, à cet égard, -aucun frein intellectuel et moral, susceptible de contenir suffisamment -les opiniâtres stimulations de l'orgueil et les illusions spontanées -de la vanité: en sorte que, sous ce régime, la séparation effective -des deux pouvoirs a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance -mutuelle propre à leurs origines respectives, maintenue ensuite -par leur antagonisme continu, suivant les explications du chapitre -précédent. La discipline mentale spécialement rigoureuse, et finalement -oppressive, que ces mêmes caractères essentiels ont dû rendre de plus -en plus indispensable, afin d'entretenir, d'une manière aussi précaire -que pénible, une convergence convenable, a dû d'ailleurs fortifier -beaucoup la tendance inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation -universelle. Enfin, quoique la plupart des philosophes aient, à -cet égard, attribué une influence très exagérée à la principauté -temporelle annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté -exceptionnelle n'a pris une grande importance qu'au temps même où le -système catholique était déjà en pleine décomposition politique, il ne -faut pas cependant négliger cette considération secondaire, qui, en -tout temps, a dû accessoirement concourir à développer, chez les papes, -leur disposition spontanée à l'entière confusion des divers pouvoirs -sociaux. Telle est donc, en résumé, sous tous les aspects essentiels, -la singulière nature du régime propre au moyen-âge, que l'esprit -féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient les deux éléments -généraux, tendaient nécessairement, chacun à sa manière, l'un par suite -d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à cause d'une philosophie -trop vicieuse, à ruiner radicalement la division fondamentale qui -caractérisait surtout cette mémorable constitution, dont la destination -purement transitoire ne saurait être plus évidemment vérifiée que par -un contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la décomposition -spontanée de ce régime, à partir du quatorzième siècle, qui devrait -habituellement nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence -effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà suffisamment -expliquée, soit par le trop faible essor des nouveaux élémens sociaux, -soit par la réalisation jusque alors incomplète de son office, -fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble de l'évolution sociale, -conformément à nos démonstrations antérieures. - -On obtiendra des conclusions analogues en considérant maintenant la -principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel -ou temporel, c'est-à -dire la relation correspondante entre l'autorité -centrale et les autorités locales. Il est aisé de sentir, à cet égard, -que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable -que leur combinaison mutuelle. - -Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie -catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique -coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des -germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante -d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la -suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces -discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup -ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection -de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque; -elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime -théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette -époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés, -pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens -d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours -d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes, -qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des -doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si -indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on -attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à -déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale, -il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale -que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même -que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut -réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible -intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et -bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement -devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux -qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui -la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague -et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle -philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe -fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai -ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû -exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à -troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque -les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance -par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous -l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes -causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû -tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme, -agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution -intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans -le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux -philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le -principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était -toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité -sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent -proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à -l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme: -et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle, -quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du -centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens -inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de -cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une -exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif -des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs -d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le -double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines, -tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en -le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales -indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut -essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui -précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus -générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus -ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système, -considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites, -et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée -au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette -désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant -que le système n'avait point acquis tout son développement principal, -et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien -ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par -l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération -d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez -prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance -naturelle. - -J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale -quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie -catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal -appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce -sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable -économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les -éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs -d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel -âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et -qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée -fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés -d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où -l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et -les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a -été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout -par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est -ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par -l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires -à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement -consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence -imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination -purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine -spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux -élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance, -suivant la distinction ci-après expliquée. - -Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet -de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards, -caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première, -déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de -l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la -nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système -théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit -sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible -dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel -régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui -dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement -et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un -office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble -de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce -régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens -sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition -spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la -désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les -divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature, -extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor, -ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en -intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au -développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la -civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires -dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder -cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment -distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était -beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur. -Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien -plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers -agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout -sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du -polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue, -par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui -caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en -général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique -que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement, -elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le -témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases -historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux -enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour, -a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque, -soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit -naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie, -au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le -progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout -consister en un continuel décroissement d'intensité. - -Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de -décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge, -pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de -ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours -naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez -développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans -exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique -formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par -suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont -résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en -sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui, -exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette -philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution -de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune -décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder, -restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré, -ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un -caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable -issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la -doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup -à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime -propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique -et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle: -mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement -suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au -besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant -l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger -le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant -hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût -tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique -comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci -devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les -plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient -spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes -essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée -finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de -tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger -presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime -correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler -pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des -pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un -examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple, -l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit -des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens -ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant -l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée, -bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre -tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique: -or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement -analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout -principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier, -dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au -lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle -de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est -ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie -négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne -pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la -nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du -régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour -imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif, -propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération -finale: jusque là , et tant que la décomposition, purement politique -ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes -intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives, -quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits -partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles -de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans -l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes -eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique -en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de -l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà -essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de -plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale. -Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement -humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à -la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en -sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni -même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment -opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable -opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître -qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même -difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement -décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de -l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office -directement propre à la doctrine critique, que la décomposition -spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement -possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse -qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme -ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger -l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par -la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y -saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement -inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne: -puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et -l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une -destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor -caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement -que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été -suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au -chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en -dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre -toute vaine restauration du passé. - -L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son -tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans -l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout, -comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux -phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit -à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le -protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait -spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime -monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement, -au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de -discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient -être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les -moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que -tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences -un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que -pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance -surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie -théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment -inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables -divergences que doit produire cette libre activité spéculative à -l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais -cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même -laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du -catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué -au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux -puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une -telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des -habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques -jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement -les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique -cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant -tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime -correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement, -d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté -intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui -a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte -des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par -l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est, -en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet -appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement -le protestantisme, première phase générale de la philosophie -révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les -papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des -églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement -éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique, -un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans -doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences -ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu -ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à -tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la -destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de -la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation -générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles -que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir. - -Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont -l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles, -est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable -qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de -la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait -seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation -absolue, successivement étendue aux principales questions morales -et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une -autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que -la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu, -d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu -unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui, -bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle -doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la -philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le -simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et -sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en -constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement -qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre -les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement -étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute -véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût -exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une -condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et -sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car, -dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu -consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même -système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner -essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution -d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le -principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement -critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution -finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement -sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble -total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus -caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération -critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent -être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague -approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité, -conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en -vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de -cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient -certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination -qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions -quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs -dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne -pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social, -dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue, -elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il -s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de -cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici -à rattacher le principe général de cette importante explication à -l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements -les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au -quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la -participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination -commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous, -au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de -défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie -négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et -absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales, -sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit -dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse -aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé -d'écarter à ce sujet. - - Note 25: Quoique cette phase finale de la philosophie - métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie, - la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout - aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai - régime définitif de l'entendement humain, une appréciation - superficielle ou malveillante peut seule faire confondre - avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment - négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre, - qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute - coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution - générale de l'humanité, où la philosophie positive leur - assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus - fondamentale, un office initial, long-temps indispensable, - à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La - prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir, - dans la pratique, en substituant le culte de la nature à - celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme - métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder - vers les diverses phases successives du système théologique - plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une - situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement - catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable - d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui - s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux - autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper. - -Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la -marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des -trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement -la division nécessaire de son développement essentiel en deux -grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période -historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui -comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement -dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste -néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues -de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion -dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout -à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la -hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule -réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence -inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus -hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le -christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables -conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte -essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres -à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle, -quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu -du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu -indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir -la discussion métaphysique entre les limites les plus générales -du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord -inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées -avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la -même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est -la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement -diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive, -mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible, -d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération -politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne -pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut -d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la -principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la -seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble, -la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation -spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment -s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement -s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair, -d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme -absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le -premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles -divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques -intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois -mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi -arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa -vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases -est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle, -sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les -peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le -même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il -a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à -la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement -accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif -était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des -intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps -réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible -d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du -protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre -essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention, -bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir, -pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance -rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit -finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure. - -Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais -ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement -naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de -décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique, -qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes -pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution -de la constitution catholique et féodale, dernier état général de -l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment -expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens, -et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue -et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement -révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement -nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours -graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale -qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social -naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et -qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance -des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à -leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à -l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui -dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique -et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés, -surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement -difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale -l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus -contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux -besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement -impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque -inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la -haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre, -avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation -instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de -l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations -anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient -spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette -désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité -sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait -constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de -la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni -moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à -l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la -doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir -également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps, -l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins -toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels -qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre -à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins -de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre -hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins -de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades, -conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à -supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et -universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles -chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer -désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y -voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un -des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques -graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle -prolongation exclusive. - -Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération, -par la saine appréciation historique de ses principaux résultats -définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une -manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses -organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer -sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient -d'être abstraitement caractérisée. - -Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale -en un temps dont l'absorption croissante du pouvoir spirituel par -le pouvoir temporel constitue nécessairement le principal caractère -politique, la distinction générale entre ces deux puissances n'y -saurait être fort nettement tranchée, et y semble même d'abord -impossible à poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver -toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux -propres à la civilisation moderne. Mais, par une plus profonde -analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, parmi -les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition -révolutionnaire des cinq derniers siècles, une division naturelle en -deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle -des métaphysiciens et celle des légistes, dont la première constitue, -en réalité, l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel de -cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à -cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle. -Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l'indiquer, -émaner spontanément des élémens respectifs de l'ancien système, -l'un de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale, et -constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile, -quoique long-temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir -très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du -régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier -du moyen-âge, a toujours hautement devancé, sous tous les rapports -quelconques, même sociaux, tout le reste de l'occident, et où l'on -remarque, en effet, dès le XIIe siècle, l'importance rapidement -croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des légistes, -principalement chez les villes libres de la Lombardie et de la Toscane. -Mais ces forces nouvelles ne pouvaient cependant développer leur vrai -caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus -appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de -décomposition, et dans lesquelles leur intervention nécessaire devait -poser les fondemens naturels de cette puissance exceptionnelle qui -leur a conféré jusqu'ici la direction immédiate de notre progression -politique. C'est surtout en France qu'un tel développement me semble, -au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net -et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence bien distincte -et néanmoins solidaire qu'y acquièrent simultanément les universités -et les parlemens, principaux organes permanens, soit de l'action -métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus -de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux classes se subdivise, -par sa nature, en deux corporations très différentes, l'une essentielle -et primitive, l'autre accessoire et secondaire: c'est-à -dire, les -métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs, -et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de -robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de l'existence -politique propre à cette sorte de régime transitoire, la première -section de chaque classe y a été nécessairement prépondérante, -sans quoi la commune puissance n'aurait pu acquérir ni conserver -aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici l'avoir presque -exclusivement en vue, en considérant l'autre comme une force purement -auxiliaire. C'est seulement de nos jours que, des deux côtés, cette -dernière a pris, à son tour, l'ascendant, ainsi que je l'expliquerai -au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément -le dernier terme de cette singulière anomalie politique. D'après -ces divers éclaircissemens préalables, il est maintenant facile de -concevoir nettement l'avénement nécessaire et la destination naturelle -de ces deux forces modificatrices, malgré l'obscurité et la confusion -que doit d'abord offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque. - -Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce cas, demeure le -plus caractéristique, nos explications antérieures permettent de -comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement -acquérir l'esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi -que son office spontané dans la grande transition révolutionnaire, -abstraction faite d'ailleurs en ce moment de sa haute influence -simultanée sur l'essor naissant de l'esprit scientifique, qui sera -convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division -vraiment fondamentale de la philosophie grecque en philosophie -morale et philosophie naturelle, qui a toujours dominé jusqu'ici -l'ensemble du mouvement mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai -historiquement caractérisée dans la cinquante-troisième leçon, -l'esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement -différentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle -distinction: la première, dont Platon doit être regardé comme le -principal organe, beaucoup plus rapprochée de l'état théologique, et -tendant d'abord à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde, -ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l'état -positif, et tendant réellement à dégager l'entendement humain de toute -tutelle théologique proprement dite. L'une ne fut, par sa nature, -essentiellement critique qu'envers le polythéisme, dont elle poursuivit -activement l'universelle déchéance; elle présida, surtout, comme je -l'ai montré, à l'organisation graduelle du monothéisme, qui, une fois -constitué, détermina spontanément la fusion finale de ce premier -esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique propre à cette -dernière phase essentielle de la philosophie religieuse. Au contraire, -l'autre, d'abord principalement livrée à l'étude générale du monde -extérieur, dut être, dans son application, long-temps accessoire, aux -conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d'après -la combinaison intime et permanente de sa tendance anti-théologique -avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune -véritable organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique -que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand -mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté -par la prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système -catholique devait principalement occuper les hautes intelligences, -suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit -aristotélicien, qui n'avait jamais cessé de cultiver et d'agrandir en -silence son domaine inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, du -principal ascendant philosophique, en s'étendant aussi au monde moral -et même social, aussitôt que cette immense opération politique, enfin -suffisamment consommée, laissa naturellement prédominer désormais le -besoin de l'essor purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième -siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique, -le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le -premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et -de la philosophie théologiques, quelque paradoxale que puisse d'abord -sembler cette propriété d'émancipation attribuée à une doctrine -aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale consistance politique -de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et -bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement -émanée, résultait de son aptitude naturelle à s'emparer graduellement -de la haute instruction publique, dans les universités qui, d'abord -destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, devaient -nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture -intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l'œuvre -de saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnaît -aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement -envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel, -et commençait aussi à s'étendre directement aux spéculations sociales, -de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir -définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique. -Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs -légitimement due à ses éminens services politiques, les papes -montraient à la fois leur propre entraînement involontaire vers la -nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s'incorporer, -autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement -hostile. Quoi qu'il en soit, le caractère anti-théologique d'une telle -métaphysique ne dut long-temps se manifester que par la direction -plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima d'abord à -l'esprit de schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, à un -degré quelconque, de toute philosophie monothéique, comme je l'ai noté -ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du -quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre la -suprématie ecclésiastique du siége pontifical, vinrent enfin procurer -spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel -esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la pleine maturité -spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à -prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa -nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l'ancienne -organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire, -ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont -elle avait d'abord tant secondé le système d'envahissement universel. -Telle est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au siècle -dernier, a naturellement placé, dans tout notre occident, la puissance -métaphysique des universités à la tête du mouvement de décomposition, -non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, mais ensuite -quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures. -Il serait inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant -assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure des résultats principaux -de ce grand mouvement, qui répandra indirectement un nouveau jour sur -l'ensemble de l'analyse précédente. - -Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, il devient -facile de concevoir historiquement l'intime corelation naturelle, à -la fois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe -des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains. -Car, en premier lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit, et -d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique -propre à la fin du moyen-âge dut pénétrer graduellement dans le -domaine des questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement du -droit devait dès-lors constituer une partie capitale des attributions -universitaires, outre que les canonistes proprement dits, dérivation -immédiate, non moins que les purs scolastiques, du système catholique, -avaient dû spontanément former, surtout en Italie, le premier ordre de -légistes assujéti à une organisation distincte et régulière. L'affinité -mutuelle de ces deux forces sociales est tellement prononcée, qu'on -pourrait même, par une appréciation exagérée, être tenté de regarder -les légistes comme une sorte de métaphysiciens passés de l'état -spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait à méconnaître vicieusement -leur origine propre et directe. Un examen plus complet montre bientôt -leur véritable source historique dans une simple émanation spontanée de -la puissance féodale, dont ils furent partout destinés primitivement -à faciliter les fonctions judiciaires, par une intervention de -plus en plus indispensable, quoique long-temps subalterne. Outre -l'influence générale de leur éducation essentiellement métaphysique, -ils devaient eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement -une tendance plus ou moins hostile envers la puissance catholique, -d'après l'opposition croissante qui devait naturellement surgir chez -les diverses justices civiles, soit seigneuriales, soit surtout -royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, antérieurement en -possession reconnue de la plupart des juridictions importantes. Aussi, -à quelqu'une des deux grandes branches du pouvoir temporel que se soit -attachée cette nouvelle force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant -les lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous, elle a -été partout animée, même à son insu, d'une profonde et persévérante -antipathie, d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble -de l'organisation catholique, base principale, à tous égards, du -système politique propre au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même -d'un tel système, et au temps de son plus grand ascendant, devait -graduellement surgir un second élément politique, pleinement distinct -des divers pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature subalterne, -devait bientôt exercer une influence capitale sur la désorganisation -croissante de ce régime. On se forme vulgairement une très fausse -idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge et chez les -modernes d'après une vicieuse assimilation avec celle des légistes de -l'antiquité, soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain, -même en décadence, ces fonctions ne pouvaient réellement donner lieu -à la formation d'une classe distincte et secondaire, puisqu'elles -n'y étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou moins passager -pour les hommes d'état, essentiellement militaires, qui composaient -la caste dirigeante ou que leurs services y faisaient agréger. Dans -l'ensemble de l'évolution humaine, cette singulière puissance des -légistes devait constituer un phénomène éminemment exceptionnel, -uniquement réservé, par sa nature, à l'état transitoire du moyen-âge, -et destiné, sans doute, à disparaître à jamais quand le grand mouvement -de décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre destination -sociale, sera enfin pleinement terminé par la réorganisation finale des -peuples les plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième -chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde force nouvelle devait, de -son côté, aussi bien que la force métaphysique, croître spontanément -à l'époque même de la principale splendeur du système qu'elle était -bientôt appelée à désorganiser par des altérions continues. Son progrès -naturel dut être alors spécialement facilité d'après les grandes -opérations défensives que nous avons reconnues propres à ces temps -mémorables, et surtout en conséquence des croisades, qui, éloignant les -chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup l'importance politique des -agens judiciaires. Il est néanmoins certain que la puissance sociale -des légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait pu jamais cesser -d'être essentiellement subalterne, si les grandes luttes intestines du -XIVe et du XVe siècle n'étaient ensuite venues nécessairement offrir à -leur commune activité dissolvante le champ le plus vaste et l'exercice -le plus convenable. C'est là , chez les uns et les autres, le temps réel -de leur triomphe, sinon le plus étendu, du moins le plus satisfaisant -et le mieux adapté à leur véritable nature, parce que leur ambition -politique était alors en harmonie nécessaire avec leur utile influence -sur la marche correspondante de l'évolution humaine: c'est, dans les -deux classes, l'âge principal des hautes intelligences et des nobles -caractères. Parmi les efforts instinctifs que durent tenter, à cette -époque, et surtout vers sa fin, les grandes corporations judiciaires, -et principalement les parlemens français, pour consolider suffisamment -leur nouvelle position politique, je crois devoir ici signaler -spécialement la célèbre institution de la vénalité des offices, qui n'a -jamais été convenablement appréciée sous son vrai jour historique, par -suite du caractère absolu de la philosophie dominante. En la jugeant -d'après nos explications antérieures, suivant sa relation avec la -propre destination générale de ce pouvoir transitoire, elle devait -alors constituer, évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs, -l'une des conditions les plus indispensables à la consistance politique -de cette puissance judiciaire: non-seulement, comme Montesquieu l'a -senti, en garantissant davantage sa légitime indépendance envers la -force rapidement croissante des gouvernemens temporels d'où elle -émanait; mais surtout, par un motif plus profond et encore ignoré, en -tendant à retarder, autant que possible, son inévitable décomposition -spontanée, par cela même qu'un tel usage s'opposait énergiquement à -cette invasion habituelle des charges judiciaires par les avocats -qui devait enfin dissoudre essentiellement une telle organisation, -ainsi que je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre, et qui, -prématurément survenue, l'eût certainement empêchée de poursuivre, -avec une véritable efficacité, sa principale mission. Au reste, quand -ce nouvel élément social eut convenablement secondé les heureux -efforts des rois pour s'affranchir du contrôle européen des papes, -et ensuite les tentatives non moins efficaces des églises nationales -contre la suprématie pontificale, son existence politique avait -nécessairement réalisé, autant que possible, la grande opération -temporaire qui lui était réservée dans l'évolution fondamentale des -sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance qu'exigerait -la conservation permanente de ces divers résultats contre les -réactions toujours imminentes des débris de l'ancienne organisation: -l'importante intervention des légistes, ci-après caractérisée, dans -la lutte prolongée entre les deux branches du pouvoir temporel, avait -d'ailleurs atteint, vers la même époque, son but le plus capital, et -ne pouvait également comporter qu'une simple continuation. Toutefois, -nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire a exercé -encore, à sa manière, une influence très notable, même chez les peuples -catholiques, sur la première période, ci-dessus définie, du mouvement -de décomposition devenu systématique: cette participation continue se -fait même distinctement sentir, sous des formes qui lui sont propres, -jusque dans la période suivante, mais avec une intensité décroissante, -et en abandonnant graduellement la direction temporelle de l'opération -révolutionnaire, dès-lors rapidement conduite vers sa destination -finale, comme je l'expliquerai plus loin. - -En terminant cette double appréciation générale des organes nécessaires -de la grande transition critique dont nous poursuivons l'étude -historique, je crois devoir sommairement signaler ici, d'après notre -théorie fondamentale, l'inaptitude radicale de ces deux forces -modificatrices à constituer aucune organisation durable qui leur -appartienne réellement, malgré la tendance spontanée de l'un et l'autre -élément à s'emparer indéfiniment de la suprématie sociale, à mesure -que leur commune action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens -pouvoirs. Cette impuissance caractéristique, d'ailleurs plus ou moins -sentie, qui réduit invinciblement de telles influences politiques à -une simple destination révolutionnaire, résulte surtout de ce que ces -deux classes ne pouvaient apporter réellement de principes qui leur -fussent propres, et qui leur permissent de présider, d'une manière un -peu durable, à la haute direction régulière des affaires humaines. -Leur esprit commun, essentiellement critique, par sa nature, comme -nous l'avons doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un régime -préexistant, d'après des altérations graduellement destructives; en -sorte que leur prépondérance politique ne peut effectivement devenir -complète que pendant les crises, nécessairement passagères, relatives -aux phases les plus tranchées du mouvement désorganisateur. En tout -autre temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement à -l'imminente dissolution de l'état social: aussi avons-nous constaté -que si le progrès politique, en tant que spontanément négatif, leur -est essentiellement dévolu depuis le quatorzième siècle, le maintien -indispensable de l'ordre public doit être alors rapporté surtout à -l'action résistante des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait encore -appartenir habituellement la suprême direction sociale, quoique de plus -en plus restreinte par des modifications révolutionnaires. Chacune de -ces deux forces transitoires portait, en quelque sorte, l'ineffaçable -empreinte de son origine nécessairement subalterne, d'après son -invariable soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux de -ce même régime dont elle détruisait les plus importantes conditions -d'existence réelle. Loin que cette incohérence radicale puisse -permettre la domination permanente des métaphysiciens et des légistes, -elle leur interdit même de présider à l'entière consommation finale de -l'opération révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours conduits -à consacrer, pour ainsi dire, d'une main ce qu'ils ruinent de l'autre. -Si une telle inconséquence est incontestable quant aux métaphysiciens -envers la philosophie théologique, dont ils respectent les principales -bases intellectuelles tout aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses -plus puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond, moins prononcée -dans la relation temporelle des légistes au pouvoir militaire: puisque -leurs doctrines, ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun nouveau -but fondamental à l'activité humaine, sanctionnent inévitablement -l'antique prépondérance de l'activité militaire; à moins de convertir, -par une aberration qui certes ne saurait devenir ni populaire ni -durable, surtout dans les sociétés modernes, l'action même de gouverner -en une sorte de commune destination permanente. C'est d'après ces -caractères naturels, que ces deux forces secondaires, quand elles -croient avoir constitué solidement, de la manière la plus exclusive, -leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt involontairement -conduites à réintégrer, plus ou moins explicitement, l'une l'autorité -théologique, l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant -desquelles elles consentent de nouveau à se placer habituellement; -parce qu'elles sentent, au fond, par suite même de leurs vains efforts -de domination directe, que cette situation normale, seule convenable à -leur essence, peut seule prolonger réellement leur existence sociale, -qui cessera, en effet, de toute nécessité, aussitôt que le système -théologique et militaire aura enfin totalement perdu, même en idée, -son empire primordial, comme je l'expliquerai, au cinquante-septième -chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre élaboration -historique. - -Ayant désormais suffisamment apprécié, dans la leçon actuelle, -l'immense mouvement révolutionnaire des sociétés modernes, d'abord -quant à sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche -fondamentale, et enfin quant à ses organes nécessaires, nous devons -maintenant procéder à l'examen direct de son accomplissement essentiel, -suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects principaux que j'ai -cru devoir distinguer en un tel phénomène pour l'analyser dignement; -les trois premiers ne pouvant être, par leur nature, que purement -préliminaires, et le dernier seul constituant nécessairement le sujet -essentiel de ce chapitre. - -En considérant d'abord la période de décomposition spontanée, -nous devons, évidemment, y examiner avant tout la désorganisation -spirituelle, non-seulement comme la première accomplie, mais surtout -comme étant à la fois la plus difficile et la plus décisive, celle -qui, par sa seule influence prolongée, tendait inévitablement à -entraîner la décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont la -constitution catholique formait certainement, à tous égards, la base -la plus importante, soit mentale, soit sociale. Sous ce point de vue -principal, cette première période se divise naturellement en deux -époques presque égales, d'après les deux grandes luttes, ci-dessus -définies, qui devaient conjointement accomplir une telle dissolution, -premièrement par les efforts unanimes des rois pour abolir l'autorité -européenne du pape, et ensuite par les tentatives d'insubordination -des églises nationales envers la suprématie romaine. Malgré l'évidente -affinité mutuelle de ces deux opérations simultanées, l'une devait, à -mes yeux, principalement caractériser le quatorzième siècle, à partir -de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt suivie de cette -mémorable translation du saint-siége à Avignon, qui, dans presque -toute sa longue durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité -politique; tandis que la seconde, à son tour, est devenue prépondérante -au quinzième siècle, d'abord par suite du fameux schisme qui résulta -de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous l'impulsion décisive -du célèbre concile de Constance, où les diverses églises partielles -montrèrent si énergiquement leur union spontanée contre le sacerdoce -central. On peut aisément concevoir que la seconde série d'efforts -n'était susceptible d'un succès capital que quand la première aurait -d'abord été suffisamment consommée: puisque les différens clergés -ne pouvaient efficacement poursuivre leur tendance instinctive à la -nationalisation, qu'en se plaçant sous la direction suprême de leurs -chefs temporels respectifs; ce qui exigeait certainement que ceux-ci -se fussent préalablement émancipés de la tutelle papale. De toutes -les grandes entreprises révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou -involontaires (ce qui, en politique, importe assurément fort peu), -cette première double opération doit être, à mon gré, regardée, -même aujourd'hui, comme étant, au fond, la plus capitale; car -elle a directement ruiné la principale base du régime monothéique -du moyen-âge, dernière phase essentielle, je ne saurais trop le -rappeler, du système théologique et militaire, en déterminant dès-lors -l'absorption générale du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel. -En poursuivant, avec une aveugle avidité, cette usurpation décisive, -dans le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre suprématie, -les rois n'ont pu sentir qu'ils en ruinaient ainsi spontanément, pour -un inévitable avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux, par -une telle atteinte radicale à la même autorité spirituelle dont ils -attendirent ensuite, d'une manière presque puérile, une consécration -désormais rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait pu jadis -obtenir une haute efficacité qu'en émanant d'un pouvoir pleinement -indépendant. Pareillement, les divers clergés partiels, poussés à se -nationaliser afin d'échapper aux abus de la concentration romaine, -n'apercevaient point que, contre leur gré, ils concouraient par-là -éminemment à l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique, -en substituant, à leur unique chef naturel, l'autorité hétérogène et -arbitraire d'une foule de pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une -autre part, concevoir cependant comme leurs subordonnés spirituels, -de manière à constituer dès-lors chaque église en un état de plus en -plus oppressif de dépendance politique, en résultat final de tant -d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. Au reste, -la réaction nécessaire de cette double série d'hostilités sur le -caractère général propre à la papauté ne contribua pas moins, à sa -manière, à l'altération fondamentale de la constitution catholique. -Car, à partir du milieu du quatorzième siècle, où l'émancipation totale -des rois devenait évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des -papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que la nationalisation -du clergé s'y manifestait nettement par son empressement habituel -à seconder les mesures restrictives envers le saint-siége, il est -aisé de remarquer une tendance fortement prononcée de la papauté à -s'occuper désormais essentiellement de sa principauté temporelle, -qui jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude très -accessoire, mais qui désormais devenait de plus en plus la seule partie -réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle, -l'ancien chef suprême du système européen s'était ainsi graduellement -transformé en souverain électif d'une médiocre partie de l'Italie; il -avait essentiellement renoncé à son action générale et continue sur -les divers gouvernemens temporels, pour tendre principalement à son -propre agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque, -et même pour procurer, autant que possible, l'exaltation royale à -la nombreuse série des familles pontificales, de manière à y faire -presque regretter l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration -du népotisme y pût être suffisamment contenue. Or, cette dégénération -radicale du grand caractère européen propre au pouvoir papal en un -caractère purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre plus -spécialement indispensable la désorganisation totale de la papauté, qui -avait ainsi implicitement abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles -attributions politiques, et perdait, par suite, sa principale utilité -sociale, de manière à devenir un élément de plus en plus étranger dans -la constitution réelle des peuples modernes. Telle dut être la première -origine historique de l'esprit essentiellement rétrograde qui s'est -ensuite développé continuellement dans la politique du catholicisme, -dont la tendance avait été si long-temps éminemment progressive. C'est -donc ainsi que tous les divers élémens essentiels du système politique -propre au moyen-âge ont spontanément concouru, chacun à sa manière, -à l'irrévocable décadence du pouvoir spirituel qui en constituait -surtout la force et la noblesse. Il est clair par là que cette première -désorganisation décisive était, en réalité, presque accomplie, bien -que sous forme implicite, soit par l'abaissement politique des papes, -soit par la nationalisation consécutive des divers clergés, lors de -l'avénement du protestantisme, auquel on l'attribue vulgairement, et -qui en fut, au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être ensuite -la haute influence, mentale et sociale, de la réaction nécessaire que -produisit sa sanction systématique d'une telle démolition, suivant nos -explications antérieures. - -Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable -qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas -moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme -européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns -aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs -divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant -équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme. -Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de -l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble, -dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états, -et surtout dans la longue et déplorable contestation entre la France -et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice -des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi -vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la -suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre -au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus -en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par -sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination. -L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais -essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai -principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux -siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières, -si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et -même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle -suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle -perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été -certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui -ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était -développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque -alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux -siècles auparavant, la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique -efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir -annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en -eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me -paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans -de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine -métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes -s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité -d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination -naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une -telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque, -le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale -du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se -trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa -principale vocation politique, non par des obstacles accidentels, -mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous -apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la -politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible, -d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation. - -La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge, -quoique déjà très active au XIIIe siècle, ne pouvait avoir de résultats -vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait -le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité -sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle -que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait -un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment -désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière -phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement -la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force -centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont -l'une, avant la fin du XVe siècle, avait été, en réalité, presque -complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait -aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait -alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin -suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination -dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor -industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie -nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier. -Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses, que je viens de -caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement -contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire, -la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait -tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont -l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de -toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand -mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger. -C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines, -temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur -irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément -contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par -sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement -à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe -d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable -institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout -commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement -développée en France, vient constituer à la fois un témoignage -incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale -du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant, d'une part, -la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des -populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant, -d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale, -désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très -circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux, -tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire -de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre -suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder -directement l'essor général de la vie industrielle. - -Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous -présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir -temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels, -a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre -la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale -permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre -général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de -l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait -un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point -de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister. -Mais je dois, au contraire, signaler, à cet égard, une importante -considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble -entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et -du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu, -s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance -centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait -bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât -habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré -en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement -préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté. -En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande -phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on -doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de -décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien -plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la -dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement -au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait -naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter, -après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du -régime ancien, cette entreprise eût été cependant bien plus dangereuse -de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la -royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en -eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des -nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement -au cinquante-septième chapitre. - -On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition -féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté -a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous -apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre -offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins -très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle -irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand -mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire -particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout -le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi, -dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale -qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du -développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible -avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la -suite. Il suffit, en ce moment, de noter cette irrécusable diversité -effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui -constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique -de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être -surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales, -la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en -général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus -susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une -marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer -à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête -normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme -on le voit clairement, par exemple, en comparant, au XIIe siècle, -la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les -suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la -combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes -industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position -secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel, -qui ne pouvait exister ailleurs[26]. Mais nous devons éviter ici -d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment -contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume -contre toute introduction importante des recherches concrètes dans -notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement -abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront -convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle -de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à -l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant -de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement -particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus -spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement -politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous -ce rapport, une marche fort analogue. - - Note 26: La marche de l'évolution politique en Écosse, si - différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer - spécialement cette explication générale, en montrant que - l'influence particulière de la double conquête a réellement - prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire - commun aux deux populations. - -Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui -conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de -désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou -moins explicite, vers la fin du XVe siècle; le pouvoir spirituel étant -désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des -deux élémens généraux de celui-ci radicalement subalternisé envers -l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait -dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active, -ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement -les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition -allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique. - -Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive -du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une -purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le -caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la -philosophie négative. Considérons successivement, dans la première, -d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence -philosophique ultérieure. - -Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme du XVIe -siècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et -irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de -la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux -deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation -du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit -concevoir, en outre, pour compléter une telle appréciation, que cette -commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée, -d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences -intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après, -aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez -ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont -alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un -état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des -manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite -entière des désorganisations opérées depuis le début du XIVe siècle, -la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire -l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au -pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel -de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement -commune à tout l'occident européen, avant la fin du XVe siècle; -c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre -social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement -participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des -temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles, -mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes: lorsque Henri VIII -se sépara de Rome, Charles-Quint et François Ier n'en étaient pas, à -vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du -protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation -papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à -la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans -communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours -intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération -de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à -la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition -de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le -dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même -essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la -seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières -altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent -surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la -confession universelle; c'est-à -dire, précisément dans les mesures -qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au -sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur -nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendance sacerdotale, -à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une -telle destination primordiale du protestantisme explique aisément -sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre -catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus -italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se -faire le plus péniblement sentir. - -D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les -peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les -protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf -la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent -peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en -Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertement une vaine et -ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au -temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non -moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal, -que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le -mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça -bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi -importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce -catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement -politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain, -son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir, -au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale, -au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation -religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence que commence -essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal, -cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance -générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le -développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos -attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges -du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications -antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes -les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver -que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution -humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican, -soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale -et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois, -etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en -état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément -institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi -qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église -catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus -hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout -restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie -domestique, est dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout, -d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation, -de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant -instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de -la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer, -par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime -monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible -d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément -que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi -dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers -chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle -vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui -avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son -crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle -sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine -ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus -sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature, -essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir -qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement -sa conduite réelle. En même temps, la royauté était ainsi conduite -à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses -destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui -devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances, -soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout -irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution -totale. - - Note 27: Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me - semble très propre à confirmer directement ce rapprochement - fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant - la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir - quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes - protestans pour garantir radicalement la destruction de - l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet, - l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément - proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des - ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût - certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la - confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne, - a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme, - de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne - cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle. - - Note 28: Quoique cette tendance universelle à la - nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup - moins développée en Italie que partout ailleurs, telle - était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des - peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable - transformation révolutionnaire même chez toutes les populations - italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable - suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre - surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la - dépendance où elle maintient le clergé national envers - la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de - l'aristocratie sur le pouvoir ducal au XIVe siècle; de manière - à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse - orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte - peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite - notre gallicanisme proprement dit. - -Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du -catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée -par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de -Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement -fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe -central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction -universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant -de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos -indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée, -depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa -principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à -diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle -eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules -exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque -toujours éminens, de cette puissante corporation se sont-ils dès-lors, -sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes -eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des -efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait -instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce -me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi -habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme -n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles, -aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans -services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage -méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une -suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution -finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment -corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son -principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant -que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles -ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme -catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve -tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de -leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine -participation permanente, soit active, soit au moins passive, au -système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire -sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne -pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort -précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait -suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure, -ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours, -essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte -de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et -pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts -indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de -conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction -publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même -à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement -continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins -bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque -chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système -contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement -dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient -jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect, -un contraste fort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage -involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre, -surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des -sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les -conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait -à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant -spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se -sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs -superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à -cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de -l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en -vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler -l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations -religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans -attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant -neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les -regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien. - -Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le -catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général -de décomposition, en organisant ainsi le maintien, et, autant que -possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la -commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la -monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de -cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts -hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet, -produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que -l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde -répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui, -dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système -catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la -parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses -parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les -plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir -à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification -universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet -capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, -comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel -de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible -sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant, -convenablement tenté, et bientôt épuisé, par la double institution, -intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains. -Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du -quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour -l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond, -qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit -critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du -mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers -son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette -époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation, -ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente -à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que -le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un -véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la -faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son -antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en -plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné, -dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner -les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme -ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète du plus -exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé. -Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus -néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence -catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que -constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale, -et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En -un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque, -le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis -Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité -naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale -entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit -de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y -a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était -alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement -aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une -philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution -générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration -historique. - -Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a -pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le XVIe -siècle, beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit -moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par -suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi -les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme -se marque toujours involontairement chez les personnages même qui -l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans -l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en -Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, -et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après -Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me -semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière -la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution -catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel -esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime -répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les -inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne -subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence -politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de -panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux -temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement regardé -comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel -envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie -philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme, -dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement -défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet -pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position -sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière -de Descartes ou de Leibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système -catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement -normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur -fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre -moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une -appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles -types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les -trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que -doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de -saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable -charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère, -soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivement -au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de -manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un -développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même -en dehors de toute croyance théologique. - -Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance -plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère -correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes -dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers -au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés -aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres -apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car, -sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement -qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement -convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû -bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de -la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne, -évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris -l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de -l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir -temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette -irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il -pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie -anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez -le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant, -pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions -très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords -dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré -arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement -concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une -des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression -matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation, -elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa -désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle -était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale, -d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines; -et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective -serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a -que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement -développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par -rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique -du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement -caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus -avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs -mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très -propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des -doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel. - - Note 29: Sans anticiper mal à propos sur la seconde période - du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce - sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à - proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique, - l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une - des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait - conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur - disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours - par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir - spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à - mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui, - sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion - par la violence. - -Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme -moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme -on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution -sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux -élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la -progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles. -Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable -maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait -essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens -pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les -tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère -éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà -suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent, -auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter -à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est -appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation -sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle -dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement -propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire -sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels, -à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de -l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la -propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement -mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de -l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure -à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière -émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement -l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu -près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme -apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré -leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste -illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une -vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après -avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les -peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences -contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement -final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons -ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu -universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux, -ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale -du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la -situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est -de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous -égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse, -semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme -à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante. -La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement -exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif, -soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement -révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à -ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. -En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé -de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France, -où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter -immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins -y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré -l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique -y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans, -une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables -conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle -n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution -sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus -accélérée que ralentie. - -Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale -de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus -importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne -constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son -influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait -alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée -que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous -venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale -de cette époque à compléter systématiquement une telle opération -préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs -sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme -en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou -que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie -particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je -l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif -s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature -permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par -les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, -de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, -et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger -essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation -sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant -tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde -incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations -antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter -que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la -suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation -spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement -universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, -au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter -simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même -pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique. - -En comparant convenablement[30] les deux modes opposés que nous -venons d'y distinguer, on peut aisément établir, en général, malgré -l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité -fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou -anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système -social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder; -sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages -réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul -convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà -fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été -finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction -totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale, -qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique: -quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une -ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal; -outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait -tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations -négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe -du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus -indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est -résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de -la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; en sorte que la -puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en -France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre, -que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de -l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures, -la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement -isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation -mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre -l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active -opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par -une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population -correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable -base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien -autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée, -en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que -fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand -nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait -incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées -dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive -naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution -historique de faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel -privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de -l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de -créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins -anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point -même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la -phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment -une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente -indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état -de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et -surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de -caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer -totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère -sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement -soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas -le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le -génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe -des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours -repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux -fonctions royales ou même féodales; tandis que le protestantisme -officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré -l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange -contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la -politique protestante avait partout solennellement investi déjà la -royauté d'une véritable papauté nationale. - - Note 30: Une irrationnelle appréciation du développement - social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent - conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques, - essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé - depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux - peuples, des différences tellement radicales, que, en y - étudiant successivement les états successifs de la royauté et - de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors - tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de - ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation - ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par - celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on - remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux - histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées, - marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers - siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique - et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut - devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques; - tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, - du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des - questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des - faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine - théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité. - -L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique, -de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors -être longtemps entravé par une première influence politique du -protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière -inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons -de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le -protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation -totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître, -dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu -spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en -procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux -que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà -destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus -naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après -le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir, -et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était -cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin -préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près -d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure -des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable -époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le -protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même -en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique -inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux -moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour -s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations -temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas, -la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état -d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule -correspondante à l'état de gouvernement. De là , dans les deux cas, -d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite -par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence -antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand -l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne prépondérance; -la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir -encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple -auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en -plus indispensable, annonce déjà , bien que confusément, d'imminentes -tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte -appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations -sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit -à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en -tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ du -XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe. Il serait, sans doute, superflu -d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble -des faits historiques confirme réellement, même en France, cette -importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On -s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques -localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme -français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme -un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique -indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil -instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le -représente alors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens -parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne. - -Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et -général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que -je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe, -nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la -transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre -l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui -avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les -métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement -secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en -Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir -qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival, -et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à -des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires -l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens -agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus -exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts -simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils -veulent régler les choix ministériels, et des principaux chefs de la -Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des -Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces -tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires, -n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler -essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante, -si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était -pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant -avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des -légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le -grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à -titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable -qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue. - -Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de -la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste -plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé -partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique, -sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré, -commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit -commun et définitif devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa -vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet, -que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément -temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu -à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son -côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une -éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans -doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale -d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre -la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener -leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait -cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant -avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle -par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, -dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui -constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre -les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le -paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais -devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est -dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoiler -spontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal -de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues -surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à -aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait -dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son -ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis -sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie -anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en -plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV, -la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse -enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa -nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus -profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration -actuelle, conformément à nos explications précédentes. Quoique, en -principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie -politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop -souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent -d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire -entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure -des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme -moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait -bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire, -pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans -doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui, -lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel, -avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus -la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à -la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation -mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le -véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la -phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à -ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du -régime ancien, les divers débris de ce système fussent enfin condensés -autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir -successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été -pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir -de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau -caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution -décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant -n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que -la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle -se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi -dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se -développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément -plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est -donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie, -autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des -formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde, -primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue -des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger -immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine -maturité, surtout en France, où nous devrons, dès ce moment, concentrer -la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition. - - Note 31: Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, - des inclinations de la royauté française vers ses antiques - rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à - compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale, - par la déconsidération croissante que devait nécessairement - répandre sur la noblesse cette transformation définitive - des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi - volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la - condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont - si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste - sentiment de leur dignité aristocratique. - -Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens -de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer, -au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère -et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de -l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne -pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples -chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus -en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions -qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs -sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration -révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une -nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit, -essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique -dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la -nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une -importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI -me paraît être, en Europe[32], le dernier roi qui ait vraiment dirigé -par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention -de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable -capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de -véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de -l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale, -avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles -après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple, -faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente -élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette -nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre, -et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au -sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus -étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de -leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement -l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un -pouvoir qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, -est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective, -de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa -propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième -chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée -à cette singulière création, comme moyen régulier de transition -politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de -la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout -caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux -fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une -telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès -le XVIIe siècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré -de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des -armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec -l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique, -pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce -genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait -être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas, -au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à -la dictature aristocratique elle-même, en résultat nécessaire d'une -pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse -prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de -son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté -française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus -ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et -aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables -chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes: -seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle, -en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté, -les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après -le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle -auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille -dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique -moins prononcée. - - Note 32: Cette observation générale n'admet réellement - d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais - cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé, - et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne, - ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse - fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante - de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la - grande dictature temporelle s'y complétait graduellement. - -De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la -destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui, -dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement -motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance -centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plus -en plus le développement continu du grand mouvement de décomposition -que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations -conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans -cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit -militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par -la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices -féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que -la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané -du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus -étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de -plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait -déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa -suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que -reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par -la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont -pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés -européennes depuis le XIVe siècle. Quand l'impression trop exclusive -des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion -sur la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, je ne -saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre, -à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles -et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira -toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude, -la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que -cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même -nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à -la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective -de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant -aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre, -la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires. -Déjà Machiavel, au début du XVIe siècle, avait justement signalé, -quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire -et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la -condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus -ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini -dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute -la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable -au libre essor du système de conquête. Or, ce que Machiavel croyait -alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre -aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple -depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une -manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les -états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans, -où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais -profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement -assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système -continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur -ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque -importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours -réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution -principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de -Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par -nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son -antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est -évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais -ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles, -et empêcheront probablement encore moins à l'avenir, le développement -permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées -par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et -d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des -généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont -jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des -armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à -la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature -anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre -constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont -les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée, -qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe -spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement. - -Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude -attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle, -la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait -été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence -continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la -vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles -cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dans -la période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire -après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut -réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle -impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié du -XVIe siècle, pendant la rivalité de François Ier et Charles-Quint, à -la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du -système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout -procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs -spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il -reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des -mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement -défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le -maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de -Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en -soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre, -sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de -l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu -et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles -intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours -différent à l'activité militaire, dès-lors rattachée à la grande lutte -sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je -néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs -protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et -de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions -normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément -abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les -plus générales, essentiellement communes à tous les états européens. -C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des -guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure -se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt -sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la -participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus, -quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en -sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très -soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer -réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or, -une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce -me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà -unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe, -depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe, et sans -excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir -aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière -non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore -plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier -siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht. -Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes -est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et -peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre, -de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue -vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que -purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci -portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant -que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre -le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord -offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action -catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise -anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu -être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange, -d'après l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant -la majeure partie du XVIIIe siècle, les guerres ont encore changé de -nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens -à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation -effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement -industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus -prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement -subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au -chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où, -après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit -militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle, -que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque, -encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale. - -L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles -que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du -régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe, -peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en -Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition -universelle, et qui peu à peu y a justement acquis une haute importance -politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit -de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime -du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément -issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui -en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible, -aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait -régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même -temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver -beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la -manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé, -sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet, -que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique, -parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance -croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser -ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente -capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la -grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son -caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement -aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion -nobiliaire n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé, -où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles, -réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas -eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers -siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés -politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité -naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est -clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement -avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une -sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller -de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions -politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus -ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance -civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie. -Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup -d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient -habituellement regardées comme un complément spontané du commandement -militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du -système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut -douter que la classe diplomatique n'ait immédiatement concouru, avec -une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de -l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux -une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui -explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez -les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les -rangs supérieurs des deux classes. - -Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter -enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle -qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au -moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après -sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement -possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée, -dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction -croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait -dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase -révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément -par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion -politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait -dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite -la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenir -prépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que -comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer -sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel -entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la -cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la -suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient -aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement -remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés, -la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable -ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à -instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle -devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de -l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment -interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le -rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après -l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que -la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa -principale intervention dans le système de la civilisation moderne, -d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente, -dont la mémorable utopie du bon Henri IV avait déjà signalé les -symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est, -en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire -plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la -seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque -l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme -national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par -conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme -physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir -aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une -utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi -de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions -politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de -juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné -à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation -relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré, -à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle -d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit -la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui -peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir -spontanément une base vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et -plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle -de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble -roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de -points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans -doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je -l'indiquerai au cinquante-septième chapitre. - -Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici -considérer sommairement, pendant la période protestante proprement -dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a -fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction, -sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant -la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce -qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la -leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation, -si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre -à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de -l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne -la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double -aspect, spécialement insister ici sur l'établissement rationnel -d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du -grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été -jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables -auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité, -d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces -conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont -les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont -pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées -d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais -exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va -maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté -et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante -proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord -indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs -une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous -venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la -dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous -pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque -exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans -nuire cependant à l'intégrité de notre conception finale relative -au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis le -XIVe siècle. - -Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité, -consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou -indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi -de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation, -en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord -intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait -subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et -surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne -doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi -d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative -plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément -l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser, -à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est -surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation -intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans -l'essor fondamental de la raison humaine. - -Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du -protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la -doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu -et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le -principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à -ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur -nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres -dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent -réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme -fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle -en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair, -en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire -chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément -à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que -celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. -Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun, -simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant -dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, -aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, -créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. -Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la -conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément -proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent -le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue -international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise, -encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou -l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit -donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres -à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de -simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations -nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où -elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire -sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique -que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été -effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a -dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant. - -D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici -rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire -du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie -révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de -chacun au libre examen de toutes les questions quelconques, malgré les -restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer -à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par -leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut -remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission -universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate -eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire, -par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient -plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément -à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle -de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait -indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même -qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne -pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les -autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats -philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on -le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique -ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car, -après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et -les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvait-elle reculer -devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse -dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il -réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation -graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une -rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait -manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite -équivalente de nouvelles conséquences analogues. - -La saine appréciation historique de ce fondement universel de la -philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand -mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher, -à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé, -suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment -conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait -été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la -nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles -précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle -constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut -se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de -non-gouvernement, spontanément résulté, pour les esprits modernes, de -la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à -l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût -été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait -général, son apparition effective serait assurément incompréhensible, -quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la -décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le -droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que -rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté -suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations -extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux. -Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme -à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu -que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures, -dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable. -Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition -mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors -des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à -de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause, -et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel, nous avons -déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième -siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant -sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain -avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un -large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps -avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à -priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale -énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai -dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége -dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui -se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres -classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent -à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement -devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est -d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant -à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne -produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement -proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther, -après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement -dû à l'opportunité d'un tel effort, enfin suffisamment préparé par -l'universelle désorganisation spontanée du système catholique, -suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement -la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En -considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est -aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir -spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le -caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer -à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle, -en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les -seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit -légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient -désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne -suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions -à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois -réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions -intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute, -être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor -général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels -devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer -d'autres restrictions efficaces que celles relatives à la conservation -immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une -manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les -populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en -formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer -systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les -influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux -siècles précédens. - -Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du -principe fondamental de la doctrine critique est également propre à -faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais -indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour -juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer -d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui -devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il -faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante, -dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout -autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste -et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect -relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit général -de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit -être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable -dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la -diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée -du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que, -sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous -les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt -dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors -devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer -tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une -autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre -moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A -quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable -abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer -l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement -aux populations européennes à mesure que cette grande dictature, -monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous -l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais -l'organe nécessaire du principal progrès social, qui devait alors -rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu -d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor -direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans -anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant -presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait -se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le -développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor -de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit -scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne -discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle -élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes -plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie -négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement, -pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions -démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de -nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement -expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu -jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés, -à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales -propres à la nouvelle situation des sociétés modernes, en résultat -nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le -quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature -temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher -l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante -explication historique ne dégénère point en une vaine concession à -l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la -résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière -concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme -aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins -indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace -de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers -lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion -révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également -propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont -réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être -appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue -historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles. -Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de -l'une devait ensuite naturellement exiger et provoquer dans l'autre -un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes -critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de -négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les -précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la -puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations -essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable; -disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également -absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique, -dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est -ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action -politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la -direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à -réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de -l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec -le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son -indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique, -la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable, -que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement -exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblables maximes étaient -parfaitement adaptées. - -Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement -la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter, -dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire -d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques -elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus -décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme -du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé, -l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale, -n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes -mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles -précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins -prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système -politique. Les principales différences qui existent véritablement, -à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes, -résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle -n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques, -l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que -chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y -démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette -dictature s'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors -le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le -principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de -la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme -avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au -sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit -était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins -contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de -l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette -nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième -siècle, constituait le principal appui du système catholique contre -son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se -développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut -réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à -l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses -théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse -en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un -ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir -une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait -véritablement une telle dissidence en une sorte de protestantisme -français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée -du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous -l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas -douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement -convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain -de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits -français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance -anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par -son antipathie radicale et continue contre la seule corporation -qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et -défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment -caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste. -D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes -et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner -d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était -alors conforme à la situation fondamentale des intelligences. - -Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie -spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute -importance politique propre à la précédente, constitue cependant un -témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances -dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre -examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère -philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains -égards, une première protestation solennelle, aussi directe que -naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine -théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale -que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle -obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore -chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop -en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée -sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement, -sans excepter le catholicisme lui-même, comme je l'ai déjà indiqué -au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de -pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la -préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale -sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre -considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître -ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut -personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une -indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute -morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à -consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée -à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement -l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être -inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière -la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux -d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier, -par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme -moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige -précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant -essor désintéressé des affections purement bienveillantes. Or, tel -est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du -quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection -des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles -les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément -procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une -semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment -prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son -aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de -cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut -aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable -réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble -de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à -reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré, -l'une des principales conditions d'existence du système religieux; -ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de -l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris -par ses plus purs et plus éminens défenseurs. - - Note 33: La conformité remarquable, au sujet de cette - singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz - avec la sentence définitive rendue par le pape d'après la - lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier - exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré - une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement, - dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit - philosophique et le véritable esprit catholique, d'après - un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des - besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la - philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans - doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme - je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres - essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales. - -Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de -l'universelle ébauche préliminaire de la doctrine critique proprement -dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement -protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions -provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée -naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée -que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir -spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance -politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel -prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout -à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination -rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de -sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique, -mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en -avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus, -au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle -prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à -l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les -droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur -leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement -leurs vices dans le simple intérêt isolé de l'existence sacerdotale. -Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs -temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite -s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales, -à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier -partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus -vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que, -malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique, -d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui -en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la -théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un -tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant -les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de -rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les -conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les -rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair -que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel -état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions -morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer -essentiellement; car, les principes critiques étaient alors les seuls -propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de -ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs -devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop -exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé -sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième -chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière -également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du -grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le -dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière, -la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme, -mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les -seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques. -Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le -dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute -subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération -permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine -catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de -l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature -humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépourvu -de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout -frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale -pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un -respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques -restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique -ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement -rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement -hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment -habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours -des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales -conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment -incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement -prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale. -Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer -le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle -convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire, -seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux -tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement -moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait -exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie -réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable -antagonisme. - -Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique -ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental -du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude -spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont -graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne -organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces -dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement -que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales -hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient -dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité -catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école -rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété, -n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration -chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à -ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste -général entre la chute des hérésies primitives et le succès de -leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement -l'opposition des unes et la conformité des autres aux principales -tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions -déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est -nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire -de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve, -en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de -l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse -évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique. - -Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet -examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y -dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique -d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle, -d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes -hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la -suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée -du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois -degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme -religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline, -ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même, -qui en était l'âme: car, si chaque grand ébranlement protestant -devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas -moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à -se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à -reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les -noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin, -qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement -obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et -seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement -réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif -n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et -qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la -consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui -ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther -n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux -adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation. -Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était -le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous -laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement -en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations -indépendantes. Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de -Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle -de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du -catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien -que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues -que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment -convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune -apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie -situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier -une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors -développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment -critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel. -Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement -complété cette double dissolution préalable de la discipline et -de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales -croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme -quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la -papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits -catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus -loin que leurs précurseurs protestans, comme nous le reconnaîtrons -bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa -nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration -catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait -trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester -suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique, -dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe -spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à -distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle -différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne, -sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent -directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime -social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment -consommée par l'accomplissement successif des trois opérations -précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à -son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus -l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers -toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que -momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le -triomphe de ses propres principes: mais il est clair que la célèbre -secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a -dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place -au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus -complet du grand mouvement révolutionnaire. - -Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation -convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la -doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y -crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération -supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique -dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une -telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers -la phase primitive, toujours essentiellement spontanée, du mouvement -de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée -comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après -des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des -anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la -philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible, -n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après -examinée, dont une telle opération devait constituer le principal -attribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration -graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique, -et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses, -d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus -en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens -faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du -besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait -de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre -examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de -maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne -saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle -des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement -donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu -obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence -logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on -tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en -détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables -à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable -caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou -prolongée qu'ait pu être leur action successive, ne devaient jamais -devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement -la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation, -tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique -vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que -sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner -à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui, -abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient -constituer que de simples préambules au grand ébranlement final -destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement -général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième -chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui -affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera -toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de -l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse -insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie -européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter -la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais -elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la -souveraineté populaire, et celui de l'indépendance nationale, que -les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du -contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où -l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée, -et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement -consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif. -Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une -tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble -de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement -nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution -aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement -prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais -la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente -nature[34] de l'homme d'état le plus avancé dont le protestantisme -puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la -doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément -naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors -à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment -des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on -le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de -la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation -de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant -le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution -n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais -trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie, -pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal -élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous -le protectorat n'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse -suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire, -dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent, -et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des -irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que -j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un -tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement, -en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a -néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations -révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande -révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive, -comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi -à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième -révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement -protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement -chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales -de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un -état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution -américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de -la doctrine critique ne fut réellement due, n'a pu être, en effet, -à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres -révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été -ultérieurement développées par un concours spontané de conditions -favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à -une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment -à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise; -dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle -réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un -ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager -comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre -mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique, -n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout -ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des -légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens -prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un -tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi -cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de -sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant -réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une -véritable réorganisation sociale que les peuples d'où elle émane, et -d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale, -dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement; -quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives -à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers -élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si -imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi -que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant. - - Note 34: Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient - aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand - Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, - qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle - historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant - même que les influences contemporaines aient pu être aussi - effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la - postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense - intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive - de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise - fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie - purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands - frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection, - en France, du régime féodal et théologique, sans même en - comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la - comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt - très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement - devraient, avant tout, prendre en suffisante considération - l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à - l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par - opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable - à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première - expédition. - -Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la -doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante, -si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme -conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions -pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération -historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent -accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la -véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord -intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la -période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours, -avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source -réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le -protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans -qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger -convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel -examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à -dire à celles -qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation -générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales -ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart -des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver -aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus -ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à -favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral. - -La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la -plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément -dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique -habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un -dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique -de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir -temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement -de la dictature temporelle, qui constitue le principal caractère -politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas -besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle -concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement -adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait -pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au -profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement -impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une -semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit -pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration -élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent -sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de -l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances, -éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure -la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble -des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée -de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel -tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire -doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi -bien que la plus inévitable, de ce caractère absolu, inhérent, -en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à -établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une -telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus -puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra, -sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente, -commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement. -Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale, -source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante -universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de -l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante, -suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début du -XVIe siècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première -forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers -degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique -le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la -consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant -qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait -son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même -aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière -moins dogmatique, mais presque équivalente socialement, chez la majeure -partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie -avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la -perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que -s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute -apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation -fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de -la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut -retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé -italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée -pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des -habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire. -Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la -nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir -spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les -obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin -acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance -normale, comme je l'indiquerai en son lieu. - -C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il -faut rapporter, ce me semble, la principale origine historique de cet -irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous -l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé -partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de -la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car, -c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande -époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable -unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les -catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel -n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette -aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a -exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la -période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur -d'un système social correspondant à une civilisation radicalement -distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement -appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure. -Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette -dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection -exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme -spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie -hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure -partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée, -la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait -d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que -par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son -propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie -métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte -de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant -tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique -situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement, -sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a -le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous -reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration -simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la -notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé -de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord -nullement avoir. - -L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment -manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et -philosophique, qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause -des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de -ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral -avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement -tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue. -Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal -de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient, -en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou -égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour, -sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur -l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu -règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière -utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux -précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce -qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être -pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi -les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le -cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux -spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait -eu la force de résister suffisamment à ce puissant entraînement: -Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler -sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon -lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil -philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences -ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui -une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses -sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser -historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne, -jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à -la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà -indiqué au chapitre précédent. - -Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale, -inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous -examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment -perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans -l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les -divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des -cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage -de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes. -En obéissant instinctivement à son aveugle ardeur pour l'entière -concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit -monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre, -depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle -assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait -immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque -alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le -pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable -avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais, -il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle, -suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion -indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique, -est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de -désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent -pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à -voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens -politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême -rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction -des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus -en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptibles -d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point -de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de -rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament -surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans -doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans, -où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par -suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées: -mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère -plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation -fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané. -Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux -gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions, -maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent -partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles -néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer -suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive, -comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. - -Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la -doctrine critique, sans être certes moins graves que ces diverses -aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi -soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur -appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront -convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de -notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor -ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions -les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration -vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique -désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire, -dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement -à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses -dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les -plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet, -s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été -poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il -en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois -morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion -ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la -prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime -chez les populations modernes, ainsi heureusement détournées de -s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y -eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations -désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait -dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement -révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et -même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante, -qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux -vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement -sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement -constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles -ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle -suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation -historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien -avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques -fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité des nobles pour la -spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme -une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la -situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la -position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait -désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté, -de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus -élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et -passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici -d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a -dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base -fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en -permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel -les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément, -en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine -relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent. -Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les -effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été -bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses -populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique -à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme -a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits -par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale -devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le -lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux -développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois -devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique -de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse -consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle -les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête, -autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique, -la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque -simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles -faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste -observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le -catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais -aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins -produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis -l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a -pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des -déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque -dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître, -à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue -du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, -à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à -l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], par -cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre -lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de -puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante -dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses -ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par -des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à -diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement -des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations -intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y -contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par -une aveugle obstination à les rattacher exclusivement à des croyances -dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de -notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs -occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale -universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante -de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides -fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque, -en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment -approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après -l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais -il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à -partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé -à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie, -les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose -encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles, -qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques -comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans -motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et -d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération -date essentiellement de l'universelle dégradation politique du pouvoir -spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel -devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales, -en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des -passions même qu'elles devaient régler. - - Note 35: A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, - on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale - qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux - principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées - même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins - explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les - obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite - suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme - étrange de l'inadmissibilité de la justice, et pareillement - les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste - sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me - borner à considérer spécialement les aberrations morales qui - constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle - de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les - innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce - d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. - Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations, - tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles - morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée - à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant - radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à - des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des - principes moraux, et seulement dictées par les besoins de - l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous - ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a - nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de - semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup - moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement - jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, - qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par - la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de - puissantes obsessions temporelles. - - Note 36: En considérant avec soin les déplorables discussions - de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y - reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits - actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du - mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir - été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale - est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie - qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte - d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes - sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du - divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier - pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement - réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible - résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions - fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne - saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion - décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public, - soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte - maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle - solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur - furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final - tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les - natures un peu actives. - -Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation -historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première -période générale, purement protestante, propre à la phase systématique -du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement -indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels, -ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie -négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La -diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû -faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, -explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que -j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon -but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre -aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi -nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas -encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude -patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite -par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer -ici. - -Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats -définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase -la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a -été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. -Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période -critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son -examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle -n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre, -où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de -tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours -une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à -la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à -rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux -principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais -exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le -progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation -temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement -consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que -les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période; -et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette -opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste -appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans -le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du -mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé -conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude -générale. - -Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre -faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que -de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette -élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous -les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par -le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences -nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger -aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation -directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux -que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense -retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la -malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une -résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil -à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre -entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui -même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a -pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux -États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées -qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme, -s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive -de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des -haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin -l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation -plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce -me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire -aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable -ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et -qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal -propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative -des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout -où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, -il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son -génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme -lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire -n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes -dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et -que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir -aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie -situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que -catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature -temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère -définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe -simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un -et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance -plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus -systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense -concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement -éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du -mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que -venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause -révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée, -tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la -désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des -chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme -nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à -la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement -superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention -d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement -inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il -n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle -occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici -toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du -passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de -satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série -de nos explications antérieures, que la période protestante avait -graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition -intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement -l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle -son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus -hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive -commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs -suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout -l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé -presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant -oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver -profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans -cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment -révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète -énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui -nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable -tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une -régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en -toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la -nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante. - -Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la -philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation, -en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique, -ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit -humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée -avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique -commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la -verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si -l'on a convenablement égard aux explications de la cinquante-troisième -leçon sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la -décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes -générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré, -en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était -évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte -de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement -divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce -qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait -surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances -religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici -le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives. -Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je -l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire -de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période -d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement -disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la -grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions -qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel -caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. -La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu, -d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques -antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit -d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une -prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce, -dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers -degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le -haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de -l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà -très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de -manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux -principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier -de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes -luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation -spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai -montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur -protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement -une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y -prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus -prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en -s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite -seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait -ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement -sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est -ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de -Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, -avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais -protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique -qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme -naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable -caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et -prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent -puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel -esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de -satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait -dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire, -une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge -général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des -divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes -d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que -l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement -opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu -du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au -siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle. - -Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors -puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature -et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu -avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il -s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque -alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait -enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du -XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique, -non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure -théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec -l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai -spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel -esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor -distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique, -tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure; -c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable -influence résultait directement, chez les intelligences supérieures, -de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant -de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins -provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et -à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en -effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active -sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état -préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient -si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les -meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps -où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué. -Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter -qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une -simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait -guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en -effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement -relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, -être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour -ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel, -le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des -croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction -logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en -eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en -sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète -en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence -s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne -pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans -ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire -qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie -croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions -théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au -grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a -dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les -prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre -la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de -son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du -génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés, -ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de -plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut -surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à -la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance -également contraire aux diverses croyances qui se disputaient -encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par -suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation -finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont -l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles -était enfin par-là directement dévoilée. - -A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle -d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant, -il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation -systématique, mais son active propagation, l'assistance naturelle -des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite -tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai -déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de -l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre -activité individuelle, si indispensable au développement propre de la -civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu -à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle. -On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent, -de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature -rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin -du XVIIe siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la -doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors -servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles -influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur -haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps, -l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans -les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on -ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable -élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès son origine, -et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent -si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale -de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui -devaient accueillir si avidement toute conception purement négative, -soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu -du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique, -il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait -immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes, -dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus -hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre, -comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette -doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les -adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques -aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si -long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux -de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment -inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne -doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de -l'impulsion instinctive des passions humaines vers une philosophie -qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale, -et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement -aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la -doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques, -d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions -plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement -accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable, -de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une -carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la -pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance -devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler -que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de -puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité, -qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce -sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées, -à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien -plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant -spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à -la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir -au moins le niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les -perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette -irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses -passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant -que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences -mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une -telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques -influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester -surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment -remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y -accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là -même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales. - -L'appréciation directe du développement général propre au système -final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à -divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on -y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique -temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable -complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement -parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment -manifester, elle n'a pu cependant être spécialement entreprise -qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la -première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle -élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était, -par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement -politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément, -tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même -elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet, -de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour -les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà -pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien -plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable -des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre -à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus -audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques, -si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes, -n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de -système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi, -la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établir -complétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement -à la principale destination d'une telle élaboration critique dans -l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à -dire de marquer directement -la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même -temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis -que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous -l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance -sociale, en laissait néanmoins subsister indéfiniment la conception -générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie -réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers -la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons -ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique -qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans -le développement général de la première élaboration, qui a rempli -la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de -distinguer historiquement la formation originale et systématique de -la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du -mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux -opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais elles -ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre -d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle -de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable -ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour, -à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique -est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa -propagation, et la dernière à son extrême complément politique. - -Quoique la première opération soit encore rapportée communément -au XVIIIe siècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître -désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle -appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée -d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en -silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre, -avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit -parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus -complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant -des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à -l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent -appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante, -à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement -prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous -l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge: -mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant -sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au -lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement -philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité, -fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de -nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait -pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite -Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler -qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale -du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur -l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme -l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son -audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes, -la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne -permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie -négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale -suffisamment caractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier -qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable -à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination -de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique, -doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de -propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale, -où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive -ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable -père de cette philosophie révolutionnaire[37] l'illustre Hobbes, que -nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sous un aspect -spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs -de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, -que remontent historiquement les plus importantes conceptions -critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes du -XVIIIe siècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables -propagateurs. - - Note 37: La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, - en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la - générosité convenables, une intéressante opération nationale, - pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre - philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les - chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie, - d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la - coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes - aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un - tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu, - et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans - doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes - beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce - sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux - métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec - la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette - nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation - systématique de la philosophie révolutionnaire; comme - l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier - en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de - nom avant cette puissante recommandation. - -Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est -déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse -que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc -mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques -qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime -véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la -confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un -simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation -scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement -qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase -essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique, -puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels, -un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité -rationnelle, et une tendance non moins prononcée à traiter surtout, à -sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement, -au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine. -Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître, -du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette -philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à -remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes -physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le -jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées -dans la grande entité générale de _la nature_, ainsi substituée au -créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite -même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce -prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse -au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif -cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation -suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système -social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée -d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué, -elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel, -non-seulement social, mais même simplement mental, d'une philosophie -vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par -un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des -divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la -considération prépondérante des lois invariables propres aux divers -ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des -spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications -et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement -impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues, -et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement -assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être -ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire, -qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer, -il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa -nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique, -avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment, -et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation -préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée -dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme -primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur monothéisme, -et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique, -dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus -extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante, -une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère -plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie -philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des -conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité, -jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement -substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées -théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il -est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale -en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je -l'ai déjà noté au cinquante-deuxième chapitre, entre le ténébreux -panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les -plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle -est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement -intellectuel de la grande élaboration que nous examinons. - -Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la -première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt -personnel, abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue, -par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement -métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre, -comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un -sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38] encore plus que la -philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable -aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint, -au XVIIIe siècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes, -nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les -écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des -penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant -les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à -réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines, -lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la -condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage -de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne -nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts -tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement, -quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire, -toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont -pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre -de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce -qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre, -en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le -triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration -primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule -convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine, -comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder -cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif, -comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie -systématique qu'elle tendrait à produire habituellement, que l'autre -par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en -soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter -que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant -cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout -de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en -principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente -consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable, -que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai -noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel, -dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement -disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes -purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule -directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de -l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans -être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée -par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a -fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la -destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs -relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement -relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non plus s'élever à -la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur -des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger -capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique -négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et -plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature -humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme -d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté -d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une -heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts -réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés, -il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord -appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses, -qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une -telle importance que sa considération continue doit inévitablement -absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours -lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une -semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens -naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration -morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simple accident -isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique, -en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale, -sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les -conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent, -ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures -modifications dissolvantes. - - Note 38: Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par - l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent - du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut - néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à - l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter, - au moins empiriquement, la vraie constitution morale de - l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également - posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité - ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi - une telle aberration morale doit être surtout considérée comme - propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de - ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale - avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir - ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations - métaphysiques. - -Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation -fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée -par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination -radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons -vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et -que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois -qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion -rationnelle avant l'élaboration décisive de Hobbes. Cette conception -transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, -et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les -graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature -absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même, -qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés -modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce qui nous dispense d'un -nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que, -par une telle justification systématique de la dictature temporelle -qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique -s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation -spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace -de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable, -jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée, -on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel -était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans -une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique -dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à -une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit -aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal -définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de -celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir -l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable -non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus -rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement -leur doctrine à ce sujet autrement que comme adaptée à une simple -transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté -caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me -paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé -d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les -grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer -à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant -naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel -ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel, -dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait -systématiquement, comme un chef-d'Å“uvre de la sagesse humaine, cette -passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans. -En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes -à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une -tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la -royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire, -le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique, -au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école -rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que -partout ailleurs, un spécieux prétexte pour venger les prêtres et -les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en -le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière -à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa -réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable -contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que -la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la -dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de -l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux -élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en -second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que -son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait -trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la -concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la -royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la -vraie portée de cet éminent penseur. - -Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais -ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la -philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent -du mouvement décisif qui, pendant la majeure partie du siècle -suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette -indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre -d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant -dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle -phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement -remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre -principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes -permanents. - -Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le -siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été -dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et -surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation -de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit -lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du -régime théologique et militaire avait été directement poursuivie -chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en -Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement -nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers -pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement -neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en -rattachant profondément au système général de résistance plus ou -moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme -était susceptible, conformément à nos explications antérieures. -Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors -beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au -catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci -était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir -l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on -venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive -se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes -dissidentes où la désorganisation théologique est la plus avancée, et -qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur -les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une -horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions -philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute -cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au -contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée -jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle, -devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'une vaine -émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence, -à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie -négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une -oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur -de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici -l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les -pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement -préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu -les avantages principaux d'une première inoculation hérétique, -et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester -irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu -ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet, -l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure -de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et -surtout poétique, dont, au XVIIe siècle, la France, après l'Italie et -l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au -chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par -la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout -ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil -intellectuel, devait alors nécessairement tourner, en dernier lieu, au -profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a -justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur -insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable -époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique: -ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même -chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes -philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau, -malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de -leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses -observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux -que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient -néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à -titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation -fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, -l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le XVIIIe siècle, assigne -si clairement la France pour centre final du grand ébranlement -philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire -cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il -est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devait -nécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques, -et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations -protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui -cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute -puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis -le XIVe siècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici -que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour -l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et -l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques -principales de la phase purement protestante. - -Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a -été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale -quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée -des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique -toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique, -dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans -toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation -semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut -placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs, -qu'une étrange destinée place provisoirement à la tête de la politique -actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure -adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors -substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la -direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que -je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle -modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement -indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers -organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique -sous des formes qui leur restaient propres, au système général de -résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de -l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle, -premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne -opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus -tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette -force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement -admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne -clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers -cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités -contre l'essor ultérieur de l'évolution mentale. En même temps, la -propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment -doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois -le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait -inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces -esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se -livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de -rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement -dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière -purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation -exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein -des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune -destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors -contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs, -écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité, -abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme -la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes, -même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens -docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son -éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle eût -été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie -négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs -philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire, -éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation -universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément -participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement -moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a -pu même tourner finalement au profit de cette importante opération -secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une -souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières -à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques -de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la -vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse -versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de -propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement -consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une -telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment -la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception -y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au -contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration -provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation -spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits, -qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières, -mais principalement la multiplicité continue des stimulations -partielles, variées avec une suffisante opportunité. - -Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire, -d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence -permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût -d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire -à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la -propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les -principes essentiels existaient déjà , plus ou moins explicitement, -chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par -l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un -tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait -nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette -opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que -ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un -zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances, -concouraient inévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme -universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux, -cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable -germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la -nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force -résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les -préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles -sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe -qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre -au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé -comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la -philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des -principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement -les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues, -avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement -l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct; -mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les -propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire -rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de -plusieurs de ces argumentations variées, soit surtout parce que celles -même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer -d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque -alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer -de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer -la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses, -que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec -l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait -ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le -plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les -esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul -philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le -seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes -démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une -vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable -fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il -lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux -sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle -reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps -accepté le souverain arbitrage. Cet inévitable inconvénient était -surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre -des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre, -comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique -empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales -preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature -dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection -réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle -admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes -parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive. - -L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément -combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanément -aplanies pour l'indispensable opération secondaire spécialement -réservée aux littérateurs français du XVIIIe siècle, afin d'accomplir -graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation -finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée -pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres, -l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement -critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs -de l'émancipation mentale, une scrupuleuse appréciation historique -signale expressément quelques agens philosophiques spécialement -destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel. -Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout -distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans -en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois -pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet -affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une -telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final -d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper -à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique, -comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant. -D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement -révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples -écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette -nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux -dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand -mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait -plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On -peut regarder la mémorable controverse sur les anciens et les modernes, -au début du XVIIIe siècle, comme le principal indice et l'occasion la -plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance, -déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus -spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la -première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès -humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien -était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces -littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre, -au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir -en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques -négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance. -Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une -telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de -l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs, -et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus -lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un -pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais -encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la -plus admirable combinaison qui ait existé jusqu'ici entre les diverses -qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la -séduisante apparence de la force et du génie. - -En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la -philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère -moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins -énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter -l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif, -l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général, -la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au -simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits -vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective -de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de -rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source -inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir -réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée -à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement -universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît -spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase -révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre, -aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité logique, -de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres -à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à -détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à -étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides -croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait -dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement -philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable -de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se -font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement -évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit -surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits -vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution -mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir -indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs -prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement -aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans -que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper -suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au -cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de -cette absurde utopie, qui voudrait assigner pour terme normal au grand -mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le -moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de -caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle -aberration radicale. - -Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration -philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord -la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je -dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide -duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération -ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus -grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à -neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le -concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une -doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu -propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs -ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à -aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel -de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie -du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul -homme, dont la longue vie et l'infatigable activité purent heureusement -suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat -commun était, évidemment, fort loin d'exiger une exacte concordance -spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à -détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annuler mutuellement, -différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils -s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce -qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de -profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, -eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles -avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de -la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant -de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise -encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel -aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel -d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de -ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte -de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant -d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes -les élaborations critiques de quelque importance, sous la protection -commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet, -la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement -les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général -des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la -destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à -écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades -auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. -Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire -ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue -conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante -métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions -de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle, -encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du -plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au -lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la -commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur -réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout -principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie -destination temporaire. - -Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français -du XVIIIe siècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine -véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent -pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du -siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement, -à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration -de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses -intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a -fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort -isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au -contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de -l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait -son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part, -en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement -résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà -dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui -rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des -sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, -trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune -profonde inégalité mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius -doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation -plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance -universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des -spéculations biologiques quelconques, la considération des influences -ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà -expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et -comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second -lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement -nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, -dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle -égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre -examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et -de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à -aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie -attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier -arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle -avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société, -toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou -dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable -au gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers -titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux -sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus -directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue, -en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de -la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un -des principaux propagateurs. - -Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais -ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la -partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement -philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur -la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et -sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques, -partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre -les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on -doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les -résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait -surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération -avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés -par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement -général de décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le -quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable -succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour -des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs -auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, -aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste -alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes -contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement -philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme -le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement -d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que -l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait -réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, -à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée -d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles -devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive -consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement -dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle -doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier -au-delà d'immédiates conséquences matérielles, on ne peut douter -qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric -n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation -mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes -ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge -aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement -philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses -amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de -l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour -aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et -pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous -des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de -la conquête romaine, les vÅ“ux spontanés de tous les hommes vraiment -supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition. - -A cette appréciation fondamentale de l'école philosophique proprement -dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé, -il ne nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, qu'à -joindre la considération très sommaire de l'école spécialement -politique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et -l'indispensable complément, destinée à préparer immédiatement la -grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la -désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle -put être suffisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école, -dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore moins d'idées -vraiment nouvelles, même négatives, que l'école principale dirigée -par Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques propres à -la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément -développés, quoique d'une manière accessoire et sous des formes -incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques -dirigées contre l'ancien système social pendant la période que je -viens d'examiner. Aussi l'élaboration négative spécialement réservée à -Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté intellectuelle que -la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et -dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à -l'ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de -son énergie ultérieure; tandis que l'école voltairienne s'était, au -contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, quelque -frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré -la désastreuse influence sociale propre à l'école de Rousseau, à -laquelle il faut particulièrement rapporter, même aujourd'hui, les -plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique -conduit à reconnaître que non-seulement son avénement fut inévitable, -ce qui est certes assez évident, mais aussi qu'elle dut remplir un -dernier office indispensable, dans le système total de l'ébranlement -révolutionnaire. Nous avons reconnu les avantages essentiels que -l'école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance -fondamentale que Hobbes lui avait, dès l'origine, spontanément -imprimée, à maintenir immédiatement intact l'ensemble des institutions -relatives à la dictature temporelle partout établie depuis le seizième -siècle. D'après cette disposition naturelle, quoiqu'un tel respect -ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction -croissante avec l'essor même de la philosophie négative, cependant -l'esprit critique, s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition -spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse -d'une entière anarchie, devait passer sans énergie à l'attaque -directe des institutions temporelles, et se montrer peu décidé à -surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette -inévitable influence devait se faire d'autant plus sentir que, par -suite de l'ascendant croissant d'une telle élaboration, la masse -philosophique tendait graduellement à se composer surtout d'esprits -de plus en plus vulgaires unis à des caractères de moins en moins -élevés, très enclins à concilier personnellement, autant que possible, -les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profits d'une -indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs -précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est clair que le -développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement -devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de -l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d'après -la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain -orgueil, après avoir servilement abdiqué l'indépendance politique et la -destination sociale sur lesquelles il avait jadis légitimement reposé. -La situation était donc telle alors que la critique spécialement -sociale serait précisément devenue moins énergique à mesure qu'elle -devenait plus urgente, si l'ardente impulsion de Rousseau n'eût -spontanément prévenu, à cet égard, une torpeur universelle, en -rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent -obtenir une suffisante efficacité, que la régénération morale et -politique constituait nécessairement le véritable but définitif de -l'ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une -stérile agitation mentale. A la vérité, il faut reconnaître que déjà -le consciencieux Mably s'était montré suffisamment capable de formuler -la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire, et même -en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue -historique, les principales aberrations qui devaient s'y rattacher -ensuite: ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses -sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette -opération dogmatique dispensât Rousseau d'une élaboration rationnelle -peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, -cette froide exposition abstraite, seulement destinée aux esprits -méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent -auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, était bien loin -de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le -paradoxe fondamental vint partout soulever directement l'ensemble des -penchans humains contre les vices généraux de l'ancienne organisation -sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi le germe -inévitable de toutes les perturbations possibles, par cette sauvage -négation de la société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait -sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, en effet, toutes les -utopies anarchiques qu'on croit propres à notre siècle. Pour apprécier -dignement la haute nécessité temporaire de cet énergique ébranlement, -quelle qu'en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut -considérer que, d'après l'extrême imperfection de la philosophie -politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme -final de l'évolution sociale des peuples modernes en de stériles ou -chimériques modifications du régime ancien privé de ses principales -conditions d'existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment -toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même, -malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impuissante -métaphysique, comme je l'ai expliqué au quarante-septième chapitre, ne -put échapper à cette fatale illusion, qui lui montra la régénération -sociale dans une vaine propagation universelle de la constitution -transitoire particulière à l'Angleterre, qu'il appuya si dangereusement -de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à -démontrer que, sans l'indispensable intervention de l'école anarchique -de Rousseau, l'ébranlement philosophique du dernier siècle allait -pour ainsi dire avorter au moment même d'atteindre à son but final; à -moins d'une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie -politique, à peine possible aujourd'hui, et qui d'ailleurs serait -certainement toujours restée chimérique, suivant les indications du -quarante-septième chapitre, sans la crise révolutionnaire dont cette -extrême élaboration négative devait être suivie: tant est inévitable, -par sa nature, cette douloureuse nécessité qui condamne les conceptions -sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme spontané des -diverses aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant général -de la philosophie positive ait convenablement rationnalisé ce dernier -ordre fondamental de spéculations humaines. - -Pour achever de caractériser la marche naturelle de la critique -temporelle spécialement réservée à Rousseau, il faut considérer la -tendance croissante de cette école, même à partir de Mably, à une sorte -de rétrogradation spirituelle, qui la rattachait davantage au mouvement -purement protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement dit, -d'où elle était d'abord issue, et contre lequel néanmoins elle élevait -une énergique rivalité. Dans l'école voltairienne, qui ménageait -essentiellement l'organisation temporelle, le déisme systématique -n'était vraiment qu'une simple concession provisoire, qui n'y -pouvait acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle devait bientôt -succéder spontanément, même chez le vulgaire, l'entière émancipation -théologique; malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse de -son chef se montra animée contre l'athéisme de la nouvelle génération, -bien plus par un instinct personnel de rivalité philosophique que -d'après de véritables convictions religieuses. Au contraire, l'école -de Rousseau et de Mably, poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites -la critique temporelle, et poursuivant directement la régénération -politique, devait de plus en plus s'attacher essentiellement au déisme -comme à son point d'appui fondamental, seule garantie apparente -contre sa tendance immédiate à l'anarchie universelle, en même temps -que seule base intellectuelle ultérieure de son utopie sociale. -L'influence croissante de cette disposition naturelle tendait -nécessairement à ramener cette école au pur socinianisme, ou même -au calvinisme proprement dit, à mesure qu'elle devait spontanément -sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale d'une religion -sans culte et sans sacerdoce. On peut même remarquer ensuite cette -tendance, surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre de la -métaphysique préférée par une telle école, et qui, bien plus rapprochée -du platonisme protestant que de l'aristotélisme catholique, prend de -plus en plus le caractère théologique du protestantisme officiel. -C'est ainsi que les deux principales écoles philosophiques du siècle -dernier ont été simultanément conduites, sous l'impulsion opposée de -leur instinct particulier, à considérer le déisme comme une sorte de -station temporaire, destinée à faciliter la marche, des uns en avant, -et des autres en arrière, dans la désorganisation moderne du système -religieux: ce qui explique aisément l'impression très différente -que les deux écoles, malgré l'apparente conformité de leurs dogmes -théologiques, ont dû produire, surtout de nos jours, sur l'instinct -sacerdotal. - -Quoique la critique temporelle, propre à la seconde moitié du XVIIIe -siècle, ait dû être essentiellement dominée par l'énergique ascendant -de Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement la -participation spontanée d'une autre secte politique, celle des -économistes, que la spécialité de ses attaques a dû, malgré leur -subalternité philosophique, graduellement investir d'une influence très -favorable à l'entière désorganisation de l'ancien système social. Il -serait superflu d'insister ici sur la nature éminemment métaphysique -de la prétendue science constituée par cet ordre de philosophes: je -l'ai assez caractérisée au quarante-septième chapitre; et elle est -d'ailleurs assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon esprit ne -puisse plus s'y méprendre. D'une autre part, je dois renvoyer au -chapitre suivant l'appréciation directe de la préparation organique, -utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu à cette école, -dans l'élaboration préalable de la saine philosophie politique, en -faisant hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie chez -les peuples modernes, sauf les graves inconvéniens, historiques et -dogmatiques, inhérens à l'esprit absolu de cette branche spéciale -de la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer que -son efficacité révolutionnaire, qui fut assurément incontestable, -puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur -inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce qui, depuis -le décroissement évident de l'activité militaire, leur enlevait -radicalement leur principale attribution temporelle, et tendait -d'ailleurs heureusement à dissiper le dernier prétexte habituel des -guerres, alors devenues essentiellement commerciales. Il est donc -impossible de méconnaître historiquement les éminens services rendus, -au siècle dernier, par cette branche intéressante de la critique -temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. Quoique, sous -ce rapport, la principale influence appartienne certainement à un -immortel ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette doctrine, -d'abord émanée du protestantisme, comme toutes les autres doctrines -critiques, à cause de la prépondérance industrielle des nations -protestantes, ne se soit surtout développée en France, conjointement -avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire -est évidemment incontestable, d'après sa consécration absolue de -l'esprit d'individualisme et de l'état de non-gouvernement. Malgré les -efforts prolongés de ses plus judicieux partisans pour contenir cette -nature anti-politique dans des limites inoffensives, on a vu cependant -ses plus rigoureux sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement -soit l'entière superfluité de tout enseignement moral régulier, soit -la suppression de tout encouragement officiel destiné aux sciences -ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, au quarante-septième -chapitre, que les plus récentes aberrations contre l'institution -fondamentale de la propriété ont réellement pris leur source dans la -métaphysique économique, depuis que, par l'accomplissement suffisant -de sa vraie destination temporaire, elle a tendu à devenir directement -anarchique, comme les autres branches essentielles de la philosophie -négative propre au siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant -plus dangereuse pour l'ancien système politique que son origine et -sa destination révolutionnaire étant spontanément dissimulées sous -des formes spéciales, devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs -auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif. -Aussi est-ce surtout le mode suivant lequel l'esprit critique devait -se développer directement dans les pays catholiques autres que la -France, où l'intensité trop prépondérante de la compression rétrograde -empêchait l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial. -Il est remarquable, en effet, que les premières chaires instituées -par l'inévitable imprévoyance des gouvernemens, pour l'enseignement -officiel de cette partie de la philosophie négative, logiquement -solidaire avec toutes les autres, le furent d'abord en Espagne et chez -les populations les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification -évidente de l'entière universalité de cette spontanéité fondamentale -qui, depuis le XIVe siècle, pousse instinctivement toute la chrétienté -occidentale à l'irrévocable désorganisation de l'antique constitution -sociale, dont les plus sincères partisans laissent toujours échapper -une manifestation quelconque de leur involontaire participation active -à l'ébranlement commun. On peut appliquer des remarques essentiellement -analogues, qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, à une -autre école politique, principalement italienne, qui, au dernier -siècle, fournit au système général de critique sociale sa coopération -particulière, par une mémorable série d'efforts métaphysiques contre la -législation proprement dite, surtout criminelle, ainsi distinctement -assujétie, à son tour, aux mêmes hostilités absolues que tout le -reste de l'ordre ancien, d'après des principes non moins radicalement -anarchiques, dont la désastreuse exagération tendrait directement -aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables garanties -temporelles contre le libre essor des perturbations matérielles. Cette -dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est historiquement -remarquable en ce qu'elle a spécialement donné lieu à compléter -l'organisation spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation -directe de la classe de plus en plus puissante des avocats, jusque -alors presque confondue dans l'ébranlement universel, et dont -l'adjonction graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs, -imprimant désormais une nouvelle énergie à la propagation négative, -a tant influé ensuite sur la crise finale, comme je l'expliquerai au -cinquante-septième chapitre. - -Après avoir ainsi suffisamment apprécié les trois phases successives -de systématisation, de propagation, et d'application, propres à -la marche générale de la philosophie négative, il est aisé d'en -achever entièrement l'examen historique par la rapide indication -des principales aberrations abstraites, intellectuelles ou morales, -qui en étaient immédiatement inséparables, en écartant d'ailleurs -ici celles beaucoup plus graves que nous verrons plus tard résulter -de son ascendant politique. Sous ce rapport, les déviations propres -aux littérateurs du siècle dernier n'étaient point essentiellement -d'une autre espèce que celles, précédemment caractérisées, de leurs -précurseurs protestans, dès-lors seulement aggravées, soit par le -progrès même de la désorganisation, soit par la nature encore moins -normale des nouveaux organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus -que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques, -qui distingue mentalement, parmi les métaphysiciens, les modernes -littérateurs des anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la -transition définitive, en ce que, moins systématiquement engagés -dans la commune métaphysique, ils ne pouvaient entraver autant -l'appréciation du but final par l'ascendant illusoire des moyens -passagers, et ils devaient même se trouver ensuite plus librement -disposés à seconder l'avénement direct d'une vraie réorganisation -sociale. Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunement -compenser les dangers immédiatement attachés à l'irrationnalité -plus prononcée de ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence -provisoire devait spécialement augmenter le désordre intellectuel -et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles -devenant ainsi l'apanage presque exclusif des esprits les moins -propres, soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur éducation, à -les traiter convenablement, on doit être assurément peu surpris que la -haute direction du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement -à appartenir de plus en plus aux sophistes et aux rhéteurs, dont -nous subissons aujourd'hui le déplorable ascendant, impossible à -neutraliser suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration -directe de la doctrine organique. Chacune des deux écoles opposées, -l'une philosophique, l'autre politique, qui ont principalement dirigé -l'ébranlement spirituel au XVIIIe siècle, devait présenter, sous cet -aspect, des inconvéniens qui lui étaient propres, sans que d'ailleurs -ils fussent réellement équivalens. Quelque dangereux que soit, en -effet, le régime mental de l'école voltairienne, par sa frivolité -caractéristique, et par l'irrationnel dédain qu'il inspire pour toute -profonde et consciencieuse élaboration philosophique, il reste du -moins toujours essentiellement intellectuel: tandis que l'école -de Rousseau, beaucoup plus radicalement subversive de toute saine -activité spéculative, appelle directement les passions à trancher les -difficultés qui exigent le plus une pure appréciation rationnelle: -tendance nécessaire, où l'on ne doit voir qu'une manifestation -spontanée des vagues sympathies théologiques propres à cette dernière -école; l'instinct théologique consistant surtout, comme je l'ai établi, -à faire constamment intervenir les passions dans les conceptions les -plus abstraites. - -En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement déiste, chacune -des aberrations spirituelles ci-dessus remarquées dans l'ébranlement -protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y -devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident -pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie -du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on -l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait -pu auparavant s'accomplir entièrement; elle fut ensuite préconisée -d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime -catholique du moyen-âge. Une telle répugnance dogmatique pour la -division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange -qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec -l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation -extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui -faire sentir qu'elle préparait l'avénement social d'un nouveau pouvoir -spirituel, encore plus distinct et plus indépendant que l'ancien du -pouvoir temporel correspondant. - -Si l'on considère ensuite les trois principales déviations -philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même -ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération -plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite -dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète -envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle -admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, -chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens. -On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au -point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par -des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances -chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la -réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert -d'incontestables témoignages. Mais, quels que soient, à cet égard, -les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes -philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien -plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce -rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, -par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement -proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne, -par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de -la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré, -les dangers de son inconséquente conception du progrès général de -l'humanité. - -En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division -normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se -développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique -vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles -grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible -sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal -des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur -le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement -contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle, -qui caractérisait toujours le protestantisme officiel. Le respect -provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature -monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence -équivalente pendant la première moitié du XVIIIe siècle, quoique d'une -manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout -au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de -Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement -la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération -politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous -presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites -les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus -que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le -pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, -toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement -entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une -constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident -vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le -fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait -être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne -des saints, sa nature la conduisait nécessairement à concevoir le -principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité, -suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle -appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la -plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions -naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième -chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations -révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes, -une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser -que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de -l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques -une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion -anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile -qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué -dans la leçon précédente. - -Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, -l'ébranlement déiste du XVIIIe siècle devait, encore davantage que -l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire -graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue -pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, -aux seules institutions temporelles, l'uniforme solution de toutes -les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut -de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les -bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit -métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours -caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, -du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mÅ“urs -et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de -cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer -librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique -révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement -l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau -était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre -les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle -concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures -purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité -l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale: -tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et -par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un -sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées -indépendamment des institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement -beaucoup moins la portée effective. - -Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément -superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages -qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases -antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer -directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les -règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des -consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les -notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. -Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante -de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en -beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût -certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, -sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à -des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir -suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers -préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour -prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général, -sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature -humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux; -cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des -discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration -négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à -la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir -l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens, -inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des -préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme -je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations -aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent -être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains -et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque -toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il -est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation -régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement -intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même -chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient -une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages -incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette -triste observation, d'après les écrits de ceux qui, poursuivant -systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux -respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en -indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs -principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment -la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique -avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de -Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour -destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la -touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays, -toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et -qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de -tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse -production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation -universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer -aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle -composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, -Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles -turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement -l'ensemble de sa conduite en type moral de l'humanité. Il faut même -reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus -dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable -débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse -argumentation à la justification systématique des plus blâmables -égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus -simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son -inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant -de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus -brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, -soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement -négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique, -les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient -spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à -celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors -devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent -maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la -déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. -On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les -déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, en -poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui -en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément -qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire -de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans -jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines. -Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir, -avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable -époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine, -dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière -impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la -philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, -dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a -tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine -intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, -en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental -de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase -protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique -fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de -la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une -vraie réorganisation sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en -tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins -opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines -antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation -exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune -impuissance à concilier deux conditions également insurmontables. - - -Nous avons enfin terminé, dans cette longue mais indispensable -leçon, la difficile appréciation rationnelle de l'immense mouvement -révolutionnaire qui, depuis le XIVe siècle, entraîne de plus en plus -l'élite de l'humanité à sortir entièrement du système théologique et -militaire, qui, sous sa dernière phase essentielle, avait rempli, au -moyen-âge, son dernier office nécessaire pour l'ensemble de l'évolution -humaine. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution fondamentale -de ce régime était radicalement ruinée, soit dans son principe, -soit dans ses divers élémens, par sa réduction finale à une vaine -dictature temporelle, déjà privée de tout ascendant spirituel, et dont -l'impuissance croissante suffisait à peine au maintien, de plus en plus -précaire, d'un ordre matériel de plus en plus imparfait, au milieu -d'une imminente anarchie mentale et morale: en un mot, l'ancien système -social ne conservait plus, dès-lors presque autant qu'aujourd'hui, -que cette débile existence politique qui lui restera nécessairement -jusqu'à l'avénement direct d'une réorganisation véritable. Il faut -donc maintenant, suivant la marche d'abord tracée, consacrer le -chapitre suivant à l'appréciation, non moins indispensable, du -mouvement élémentaire de recomposition qui s'était silencieusement -développé pendant cette grande période révolutionnaire, afin de pouvoir -convenablement terminer, au cinquante-septième chapitre, l'ensemble -de notre opération historique par l'examen spécial d'une époque qui -n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai caractère, parce que, -directement destinée à la régénération sociale, elle n'a point encore -trouvé la doctrine qui doit diriger son élaboration propre, et dont -la seule absence y détermine un vicieux prolongement de la transition -négative, essentiellement accomplie au XVIIIe siècle. - - -FIN DU TOME CINQUIÈME. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - CONTENUES - DANS LE TOME CINQUIÈME. - - - Pages. - AVIS DE L'ÉDITEUR V - - 52e Leçon. Réduction préalable de l'ensemble de - l'élaboration historique.--Considérations générales - sur le premier état théologique de l'humanité: âge du - fétichisme. Ébauche spontanée du régime théologique et - militaire. 1 - - 53e Leçon. Appréciation générale du principal état - théologique de l'humanité: âge du polythéisme. - Développement graduel du régime théologique et - militaire. 115 - - 54e Leçon. Appréciation générale du dernier état - théologique de l'humanité: âge du monothéisme. - Modification radicale du régime théologique et - militaire. 297 - - 55e Leçon. Appréciation générale de l'état métaphysique - des sociétés modernes: époque critique, ou âge de - transition révolutionnaire. Désorganisation croissante, - d'abord spontanée et ensuite systématique, de - l'ensemble du régime théologique et militaire. 492 - - - * * * * * - - Corrections. - - Page 32: «antropophagie» remplacé par «anthropophagie» - (l'anthropophagie la mieux caractérisée). - Page 42: «métaphysiens» remplacé par «métaphysiciens» (tant de - profonds métaphysiciens). - Page 44: «amosphère» remplacé par «atmosphère» (variations - principales de l'atmosphère). - Page 46: «le» replacé par «la» (quand l'évolution humaine est la - plus avancée). - Page 46: «un» remplacé par «une» (déterminé par un passion - quelconque). - Page 88: «irrationel» remplacé par «irrationnel» (l'irrationnel - esprit). - Page 127: «mulplicité» remplacé par «multiplicité» (par la - multiplicité et l'incohérence). - Page 138: «théolo-logique» remplacé par «théologique» (et à - consolider l'empire théologique). - Page 175: «mantenant» remplacé par «maintenant» (il importe - maintenant). - Page 176: «prépondance» remplacé par «prépondérance» (la - prépondérance régulière et continue). - Page 181: «on» remplacé par «ou» (ou plutôt en détourne - nécessairement). - Page 198: «ensuggérer» remplacé par «en suggérer» (à lui en - suggérer l'idée). - Page 240: «perfectionement» remplacé par «perfectionnement» - (à tout perfectionnement notable). - Page 290: «le» remplacé par «la» (la plus spécialement préparée - au monothéisme). - Note 20: «contreverses» remplacé par «controverses» - (de stériles et interminables controverses). - Page 339: «pourvaient» remplacé par «pouvaient» (que pouvaient - lui mériter). - Page 350: «de» remplacé par «des» (la plupart des membres). - Page 362: «Bysance» remplacé par «Byzance» (dans la célèbre - translation à Byzance). - Page 368: «cathéchismes» remplacé par «catéchismes» (le fond des - catéchismes vulgaires). - Page 371: «orgine» remplacé par «origine» (Simultanément héritier, - dès l'origine). - Page 435: «complus» remplacé par «complu» (se sont complu - naturellement dans l'application de leur génie). - Page 438: «monstreux» remplacé par «monstrueux» (un monstrueux - honneur). - Page 501: «est est» remplacé par «est» (il est certainement - évident). - Page 505: «être être» remplacé par «être» (sans que leur tendance - politique finale pût être encore aucunement - soupçonnée). - Page 555: «Acquin» remplacé par «Aquin» (saint Thomas d'Aquin). - Page 597: «Liebnitz» remplacé par «Leibnitz» (à la manière de - Descartes ou de Leibnitz). - Note 33: inséré «par» (la sentence définitive rendue par - le pape). - Page 665: «spontané» remplacé par «spontanée» (la phase primitive, - toujours essentiellement spontanée). - Note 35: «inamissibilité» remplacé par «inadmissibilité» - (l'inadmissibilité de la justice). - Page 709: «néamoins» remplacé par «néanmoins» (en laissait - néanmoins subsister). - Page 721: «éboration» remplacé par «élaboration» (l'élaboration - décisive de Hobbes). - Page 726: «le» remplacé par «la» (la plus avancée). - Page 736: «applanies» remplacé par «aplanies» (d'avance - spontanément aplanies). - Page 742: «un» remplacé par «une» (une exacte concordance - spéculative). - Page 742: «annuller» remplacé par «annuler» (sans s'annuler - mutuellement). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive, vol 5/6, by -Auguste Comte - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 *** - -***** This file should be named 52880-0.txt or 52880-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/8/8/52880/ - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans -Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Cours de philosophie positive, vol 5/6 - -Author: Auguste Comte - -Release Date: August 23, 2016 [EBook #52880] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 *** - - - - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans -Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="noind sansrf"><a href="#au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p class="noind sansrf"><a href="#toc">Table des matières</a></p> - -<h1>COURS<br /> -<span class="cs6">DE</span><br /> -<b>PHILOSOPHIE POSITIVE.</b></h1> - -<p class="sep6 cent">SE TROUVE AUSSI:</p> - -<p class="edlist">A TOULOUSE, chez <i>Charpentier</i>.</p> - -<hr class="small3" /> - -<p class="edlist">A LEIPZIG, chez <i>Michelsen</i>,</p> - -<p class="edlist">A LONDRES, chez <i>Duleau et C<sup>ie</sup></i>,</p> - -<p class="edlist">A VIENNE, chez <i>Rohrmann</i>,</p> - -<table class="edlist" summary="Éditeurs à Turin"> -<tr> - <td rowspan="2">A TURIN, chez <span class="cs20">{</span></td> - <td><i>Pic</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td><i>Bocca</i>,</td> -</tr> -</table> - -<p class="edlist">A SAINT-PÉTERSBOURG, chez <i>Graff</i>.</p> - -<div style="width: 9em; float: right; border-top: solid 1px; margin: 4em 0 1em auto;"> -<div class="cs6 ralign">IMPRIMERIE DE BACHELIER,<br /> -rue du Jardinet, n<sup>o</sup> 12.</div> -</div> - -<div class="npage"> -<p class="sep6 cent cs20 esp">COURS<br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -PHILOSOPHIE POSITIVE,</p> - -<p class="cent"><b>PAR M. AUGUSTE COMTE,</b><br /> -<span class="cs6">ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE TRANSCENDANTE<br /> -ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE A CETTE ÉCOLE,<br /> -ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.</span></p> - -<div class="figcenter1"> - <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" /> -</div> - -<p class="cent esp"><span class="cs12"><b>TOME CINQUIÈME,</b></span><br /> -<span class="cs6">CONTENANT</span><br /> -LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,<br /> -<span class="cs5">EN TOUT CE QUI CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE.</span></p> - -<div class="figcenter2"> - <img src="images/filet-200.jpg" alt="" title="" width="200" height="11" /> -</div> - -<p class="cent"><span class="cs16">PARIS,</span><br /> -BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE<br /> -<span class="cs5">POUR LES SCIENCES,</span><br /> -<span class="cs7">QUAI DES AUGUSTINS, N<sup>o</sup> 55.</span></p> - -<div class="figcenter0"> - <img src="images/filet-80.jpg" alt="" title="" width="80" height="10" /> -</div> - -<p class="cent"><b>1841</b></p> - -</div> - -<div class="npage" id="Page_V"> - -<div class="figcenter0"> - <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" /> -</div> - -<h2>AVIS DE L'ÉDITEUR.</h2> - -<hr class="small" /> - -<p>Ce cinquième volume avait été primitivement annoncé -comme destiné à former la seconde partie du -tome quatrième, par lequel l'ouvrage devait d'abord se -terminer. Dans un sujet aussi neuf, aussi vaste, et aussi -difficile, le public comprendra aisément que, sans apporter -la moindre altération réelle au plan primordial caractérisé -par le tableau synoptique annexé, en 1830, au -premier volume de ce Traité, l'auteur ait néanmoins été -graduellement forcé, surtout pour l'élaboration historique -de la philosophie sociale, de dépasser notablement -les limites prévues lors de la publication du quatrième -volume en 1839. Malgré une invariable tendance à maintenir -toute la concentration d'idées et d'expressions -compatible avec une suffisante clarté de l'exposition principale, -le volume actuel n'a pas même pu suffire à contenir -intégralement ce grand travail relatif à l'appréciation -fondamentale de l'ensemble du passé humain. Quoique -regrettant beaucoup de ne pouvoir immédiatement soumettre -au public le complément total d'une telle théorie -historique, qui n'est pleinement jugeable que dans son -ensemble, l'auteur se voit contraint, par l'extension des -matières, d'en renvoyer les deux chapitres extrêmes à -un sixième et dernier volume, contenant ensuite les conclusions -finales du Traité général de philosophie positive, -et qui paraîtra probablement au commencement de 1842.</p> - -<p class="ralign cs8">Paris, le 15 mai 1841.</p> - -</div> - -<div id="Page_1" class="npage"> - -<p class="sep4 cent cs16 esp">COURS<br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -PHILOSOPHIE POSITIVE.</p> - -<div class="figcenter0"> - <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON.</h2> - -<p class="hang cs8">Restriction préalable de l'ensemble de l'opération historique.—Considérations -générales sur le premier état théologique -de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée du régime -théologique et militaire.</p> - -<div class="figcenter1"> - <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" /> -</div> - -<p>L'appréciation historique qui me reste maintenant -à effectuer sommairement ne saurait avoir -ici, par la nature propre de ce Traité, d'autre destination -essentielle que de mieux caractériser, d'après -une application large et décisive, l'intime -réalité et la fécondité spontanée de la théorie fondamentale -du développement social, directement -établie dans la leçon précédente. Quoique la démonstration -ainsi exposée ne puisse plus, ce me -semble, laisser désormais subsister aucun doute -légitime sur l'exactitude et l'importance de la loi -générale d'évolution que j'ai découverte, cependant -<span class="pagenum" id="Page_2">2</span> -l'extrême nouveauté d'un sujet aussi profondément -difficile, et l'irrationnalité radicale des -habitudes intellectuelles qui président encore -presque toujours à de telles études, me feraient -craindre que même les meilleurs esprits ne pussent -aujourd'hui convenablement entrevoir la rénovation -finale de la science sociale à l'aide de ce -grand principe, si son aptitude nécessaire à constituer -enfin une vraie philosophie de l'histoire -n'était pas, dès ce moment, irrécusablement confirmée -par une première ébauche de coordination -de l'ensemble du passé humain, considéré seulement -quant à ses principales phases. L'inévitable -imperfection que doit actuellement offrir une -aussi neuve élaboration, ne saurait en altérer -l'utilité capitale, soit pour faire sentir la portée -effective de notre conception sociologique, soit -pour permettre d'apprécier nettement le mode -général de son application graduelle; en sorte -que les esprits compétens et bien préparés puissent -dès lors étendre spontanément cette théorie -à de nouvelles analyses du mouvement humain, -ultérieurement envisagé sous des aspects de plus -en plus spéciaux, conformément aux conditions -logiques de la dynamique sociale, expliquées -dans la quarante-huitième leçon. Mais, afin que -cette importante opération ne dégénère point -<span class="pagenum" id="Page_3">3</span> -intempestivement en une digression contraire -à la nature propre de cet ouvrage, essentiellement -consacré au système général de la philosophie -positive, je dois ici la réduire soigneusement -à ce qu'elle présente, sous ces deux rapports, de -vraiment indispensable, en ajournant toute discussion -trop étendue et tout éclaircissement trop -détaillé jusqu'à la publication du traité particulier -de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs -fois annoncé. C'est pourquoi je suis forcé d'arrêter -préalablement l'attention du lecteur sur l'indication -sommaire des principales conditions destinées -à circonscrire ainsi, autant que possible, l'ensemble -de cette première appréciation historique, -sans nuire d'ailleurs aucunement à sa haute efficacité -philosophique.</p> - -<p>La plus importante de ces restrictions logiques, -et qui comprend implicitement toutes les autres, -consiste à concentrer essentiellement notre analyse -scientifique sur une seule série sociale, c'est-à-dire, -à considérer exclusivement le développement -effectif des populations les plus avancées, en -écartant, avec une scrupuleuse persévérance, toute -vaine et irrationnelle digression sur les divers -autres centres de civilisation indépendante, dont -l'évolution a été, par des causes quelconques, arrêtée -jusqu'ici à un état plus imparfait; à moins -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> -que l'examen comparatif de ces séries accessoires -ne puisse utilement éclairer le sujet principal, -comme je l'ai expliqué en traitant de la méthode -sociologique. Notre exploration historique devra -donc être presque uniquement réduite à l'élite ou -l'avant-garde de l'humanité, comprenant la majeure -partie de la race blanche ou les nations européennes, -en nous bornant même, pour plus de -précision, surtout dans les temps modernes, aux -peuples de l'Europe occidentale. A une époque -quelconque, notre appréciation rationnelle devra -être principalement relative aux véritables ancêtres -politiques de cette population privilégiée, -quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un mot, -nous ne devons comprendre, parmi les matériaux -historiques de cette première coordination philosophique -du passé humain, que des phénomènes -sociaux ayant évidemment exercé une influence -réelle, au moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement -graduel des phases successives qui -ont effectivement amené l'état présent des nations -les plus avancées. On ne peut certainement -espérer de reconnaître d'abord la véritable marche -fondamentale des sociétés humaines que par -la considération exclusive de l'évolution la plus -complète et la mieux caractérisée, à l'éclaircissement -de laquelle doivent être constamment subordonnées -<span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -toutes les observations collatérales relatives -à des progressions plus imparfaites et moins -prononcées. Quelque intérêt propre que celles-ci -puissent d'ailleurs offrir, leur appréciation spéciale -doit être systématiquement ajournée jusqu'au -moment où, les lois principales du mouvement -social ayant été ainsi appréciées dans le cas -le plus favorable à leur pleine manifestation, il -deviendra possible, et même utile, de procéder à -l'explication rationnelle des modifications plus ou -moins importantes qu'elles ont dû subir chez les -populations qui, à divers titres, sont restées plus -ou moins en arrière d'un tel type de développement. -Jusqu'alors, ce puéril et inopportun étalage -d'une érudition stérile et mal dirigée, qui tend -aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution -sociale par le vicieux mélange de l'histoire des populations -qui, telles que celles de l'Inde, de la -Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune -véritable influence, devra être hautement -signalé comme une source inextricable de confusion -radicale dans la recherche des lois réelles de -la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale -et toutes les modifications diverses devraient -être ainsi simultanément considérées, ce -qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement -insoluble. Sous ce rapport, le génie du -<span class="pagenum" id="Page_6">6</span> -grand Bossuet, quoique seulement guidé sans -doute par le principe purement littéraire de l'unité -de composition, me paraît avoir d'avance -senti instinctivement les conditions logiques imposées -par la nature du sujet, lorsqu'il a spontanément -circonscrit son appréciation historique à -l'unique examen d'une série homogène et continue, -et néanmoins justement qualifiée d'universelle; -restriction éminemment judicieuse, qui lui -a été si étrangement reprochée par tant d'esprits -anti-philosophiques, et vers laquelle nous ramène -aujourd'hui essentiellement l'analyse approfondie -de la marche intellectuelle propre à de telles études.</p> - -<p>Une pareille manière de procéder doit sembler -d'autant plus indispensable que, si on la considère -en outre sous le point de vue pratique, on y reconnaît -sa participation nécessaire à toute sage régularisation -d'un ordre important de relations politiques, -celles qui concernent l'action générale -des nations les plus avancées pour hâter le développement -naturel des civilisations inférieures. -La politique métaphysique, et même la politique -théologique, par le caractère essentiellement -absolu de leurs conceptions principales, conduisent, -à cet égard, à poursuivre aveuglément -l'uniforme réalisation immédiate de leurs types -immuables, malgré la diversité quelconque des conditions -<span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -propres à chaque cas: ce qui équivaut, à -vrai dire, à une sorte de consécration systématique -de cet empirisme spontané qui dispose si naïvement -tous les hommes civilisés à transporter partout indistinctement, -et souvent si indiscrétement, leurs -idées, leurs usages et leurs institutions. Il serait superflu -de signaler expressément ici le danger évident -d'une pareille tendance pour susciter ou entretenir -de graves perturbations politiques. Plus on -méditera sur ce sujet, mieux on sentira que la -pratique n'exige pas moins impérieusement que -la théorie une considération d'abord exclusive, ou -du moins directement prépondérante, de l'évolution -sociale la plus avancée, sans s'occuper simultanément -des autres progressions moins -complètes. C'est seulement après avoir ainsi déterminé -ce qui convient à l'élite de l'humanité, -qu'on pourra utilement régler son intervention -rationnelle dans le développement ultérieur des -populations plus ou moins arriérées, en vertu de -l'universalité nécessaire de l'évolution fondamentale, -sauf l'appréciation convenable des circonstances -caractéristiques de chaque application spéciale. -Par une telle rénovation de l'esprit général -des relations internationales, la politique positive -tendra finalement à substituer de plus en plus, à -une action trop souvent perturbatrice ou même -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -oppressive, une sage et bienveillante protection, -dont l'utilité réciproque ne saurait être douteuse, -et qui serait presque toujours favorablement accueillie, -comme ne proposant jamais que des modifications -en harmonie réelle avec l'état particulier -des peuples correspondans, et sachant -d'ailleurs varier judicieusement leur accomplissement -graduel suivant les convenances essentielles -de chaque cas. Sans insister davantage ici sur un -semblable aperçu, qui se reproduira naturellement -dans la cinquante-septième leçon, il suffit -de noter que cette importante transformation -ne pourrait évidemment s'obtenir, si l'on persistait -à considérer simultanément toutes les diverses -évolutions politiques, malgré leur inégalité nécessaire: -ce qui confirme hautement la prescription -scientifique, déjà directement motivée ci-dessus, -de concentrer d'abord systématiquement l'analyse -sociologique sur la seule appréciation historique du -développement social le plus complet.</p> - -<p>Cette restriction rationnelle, si clairement imposée -par la nature du sujet, coïncide très heureusement -avec l'indispensable rapidité de notre -opération actuelle, dès lors spontanément -réduite à la coordination philosophique des faits -les plus connus, qu'il serait presque toujours superflu -d'indiquer expressément. Il me suffira -<span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -donc d'expliquer ici comment l'ensemble du -passé social, chez les peuples les plus avancés, -consiste essentiellement dans le développement -graduel du triple dualisme successif qui, d'après -le chapitre précédent, constitue l'évolution fondamentale -de l'humanité. Par sa nature, cette -grande loi nous offre déjà immédiatement une -première coordination du passé humain considéré -dans sa plus haute généralité, et réduit à ses -phases les plus tranchées. En procédant toujours -à une appréciation de plus en plus spéciale, -comme l'exige l'esprit d'une telle science, il ne -nous reste maintenant qu'à conduire cette coordination -fondamentale à son second degré de précision, -en indiquant la manière de rattacher les -principaux états intermédiaires de l'humanité aux -subdivisions correspondantes de ma loi d'évolution: -ce que je devrai d'ailleurs accomplir ici le -plus succinctement possible, sous la réserve ultérieure -du traité particulier précédemment annoncé. -La physiologie sociale étant ainsi directement -fondée, je devrai laisser à mes successeurs -à rendre de plus en plus précise cette conception -primordiale, en étudiant, pour l'explication rationnelle -du passé humain, l'enchaînement méthodique -d'intervalles toujours décroissans, dont -le dernier terme naturel, qui sans doute ne sera -<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> -jamais pleinement atteint, consisterait dans la -vraie filiation des progrès en tous genres d'une -génération à la suivante, la chronologie sociologique -ne pouvant utilement exiger la considération -réelle d'aucune moindre unité de durée, -pendant laquelle le développement politique doit -être le plus souvent presque imperceptible.</p> - -<p>Ainsi circonscrit, le véritable champ convenable -à notre analyse historique doit seulement embrasser -les résultats les plus généraux de l'exploration -ordinaire du passé, en écartant avec soin -toute appréciation trop détaillée. Si ma conception -sociologique peut effectivement parvenir, -dans l'étude de la série sociale la plus complète, à -instituer enfin une vraie liaison scientifique entre -les faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui -familiers à tous les hommes éclairés, j'ose -avancer, que par cela seul, elle aura déjà suffisamment -réalisé ce que la nature d'un tel sujet -offre à la fois de plus difficile et de plus important, -soit pour la théorie, soit même pour la pratique; -outre que d'ailleurs elle aura dès lors irrécusablement -constaté son aptitude spontanée à -fournir, par une élaboration ultérieure, toutes -les explications plus spéciales et plus précises qui -deviendront graduellement nécessaires. Chacune -des parties antérieures de ce Traité nous a présenté -<span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -de nouvelles occasions de reconnaître que, -en général, les phénomènes les plus communs -sont toujours aussi les plus essentiels à considérer -pour la science réelle. Or, cette réflexion, déjà si -frappante en astronomie, en physique, en chimie -et en biologie, doit être, par sa nature, encore plus -pleinement applicable aux études sociologiques, -puisqu'elle devient évidemment de plus en plus -convenable à mesure que l'ordre des phénomènes -se complique et se spécialise davantage. Dans la -recherche des véritables lois de la sociabilité, tous -les évènemens exceptionnels ou tous les détails -trop minutieux, si puérilement recherchés par -la curiosité irrationnelle des aveugles compilateurs -d'anecdotes stériles, doivent être presque -toujours élagués comme essentiellement insignifians; -tandis que la science doit surtout s'attacher -aux phénomènes les plus vulgaires, que chacun -de ceux qui y participent pourrait spontanément -apercevoir autour de soi, comme constituant le -fonds principal de la vie sociale habituelle. Il est -vrai que, par cela même, de tels phénomènes sont -nécessairement beaucoup plus difficiles à observer, -de manière à pouvoir servir de base réelle -aux saines spéculations scientifiques. Les préjugés -et les usages qui, à cet égard, prévalent encore -presque universellement en philosophie politique, -<span class="pagenum" id="Page_12">12</span> -même chez les meilleurs esprits, ne constituent -véritablement qu'une nouvelle confirmation de -l'état d'enfance plus prolongé de cette partie finale -de la philosophie naturelle: ils doivent -spontanément rappeler les temps, trop peu éloignés, -où, en physique, on ne jugeait dignes d'attention -que les effets extraordinaires du tonnerre -ou des volcans, etc.; en biologie, que l'étude -des monstruosités, etc. On ne saurait douter que -la réformation totale de ces premières habitudes -intellectuelles ne soit bien plus indispensable à la -science sociale qu'elle ne l'a déjà été envers toutes -les autres sciences fondamentales.</p> - -<p>En généralisant autant que possible l'ensemble -des considérations précédentes sur la circonscription -nécessaire de notre analyse historique, on -peut aisément faire acquérir à cette importante -prescription logique le dernier degré de consistance -philosophique dont elle soit susceptible, si -l'on reconnaît maintenant que, loin d'être particulière -à la sociologie, elle ne constitue au fond -qu'une nouvelle application d'un principe essentiel -de philosophie positive, dont personne aujourd'hui -ne conteste plus la justesse à l'égard de -tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai -soigneusement formulé dès le début de ce Traité -(<i>voyez</i> la deuxième leçon). Car on peut facilement -<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> -sentir qu'une telle restriction équivaut finalement -à étendre aussi à l'étude des phénomènes -sociaux la distinction capitale que j'ai établie, -pour un sujet quelconque, entre la science -abstraite et la science concrète; distinction aujourd'hui -énoncée habituellement, faute d'expressions -mieux appropriées, par le contraste intellectuel -entre le domaine général de la physique -et celui de l'histoire naturelle proprement dite, -dont le premier constitue seul jusqu'ici le champ -principal de la philosophie positive, et devra -d'ailleurs être toujours considéré comme la base -vraiment fondamentale du système entier des -spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué -en son lieu. Une telle division, qui ne doit certainement -pas devenir moins indispensable à mesure -que l'ordre des phénomènes devient plus -spécial et plus compliqué, a la propriété, en effet, -de fixer, de la manière la plus nette et la plus précise, -le véritable office fondamental des observations -historiques dans l'étude rationnelle de la -dynamique sociale. Quoique la détermination -abstraite des lois générales de la vie individuelle -repose nécessairement, suivant la juste remarque -de Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective -des différens êtres vivans, tous les bons -esprits scientifiques n'en sont pas moins habitués -<span class="pagenum" id="Page_14">14</span> -aujourd'hui à séparer profondément les conceptions -physiologiques ou anatomiques de leur application -ultérieure à l'appréciation concrète du -mode réel d'existence totale propre à chaque -organisme naturel. Or, des motifs essentiellement -semblables doivent désormais empêcher soigneusement -de confondre la recherche abstraite des -lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire -concrète des diverses sociétés humaines, dont l'explication -satisfaisante ne peut évidemment résulter -que d'une connaissance déjà très avancée de -l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable -fonction que doive remplir l'histoire en -sociologie, comme je l'ai suffisamment expliqué -au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et -pour diriger ses principales spéculations, on voit -que son emploi y doit rester essentiellement abstrait: -ce n'y saurait être, en quelque sorte, que -de l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans -noms de peuples, si l'on ne devait éviter avec soin -toute puérile affectation philosophique à se priver -systématiquement de l'usage de dénominations -qui peuvent beaucoup contribuer à éclairer l'exposition -ou même à faciliter et consolider la pensée, -surtout dans cette première élaboration de la -science sociologique. Mais les motifs de cette importante -distinction logique sont d'ailleurs encore -<span class="pagenum" id="Page_15">15</span> -plus puissans dans l'étude de la vie collective de -l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin -de mieux appuyer ce grand précepte de philosophie -positive, j'ai établi, en général, dès la deuxième -leçon, que chaque branche rationnelle de l'histoire -naturelle, outre qu'elle exige directement -la connaissance préalable d'un ordre correspondant -de lois fondamentales, suppose toujours -aussi plus ou moins une application combinée de -l'ensemble des lois relatives à tous les différens -ordres de phénomènes essentiels. Cette solidarité -nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus -prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait, -par exemple, impossible de concevoir l'histoire -effective de l'humanité isolément de l'histoire -réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de -son activité progressive, et dont les divers états -successifs ont dû certainement exercer une haute -influence sur la production graduelle des évènemens -humains, même depuis l'époque où les conditions -physiques et chimiques de notre planète -ont commencé à y permettre l'existence continue -de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse, -que toute véritable histoire de la terre exige -nécessairement, à un degré quelconque, la considération -simultanée de l'histoire de l'humanité, à -cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment -<span class="pagenum" id="Page_16">16</span> -croissante, que le développement de notre -activité a dû exercer, dans tous les âges de la vie -sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état général -de la surface terrestre. Plus on approfondira -ce grand sujet de méditations, mieux on sentira -que l'histoire naturelle proprement dite, toujours -essentiellement synthétique, ne saurait acquérir -une véritable rationnalité tant que tous les ordres -élémentaires de phénomènes n'y seront point simultanément -considérés; tandis que, au contraire, -la philosophie naturelle proprement dite doit conserver -un caractère éminemment analytique, sans -lequel il n'y aurait aucun espoir de parvenir jamais -à dévoiler nettement les lois fondamentales -correspondantes à chacune de ces diverses catégories -générales. Une telle opposition de vues et de -méthodes entre les deux grandes sections du système -total des spéculations humaines, doit faire -hautement ressortir combien il importe de respecter -scrupuleusement et de rendre de plus en plus -sensible cette indispensable division scientifique, -sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature -ne saurait vraiment sortir de sa confusion -primitive, surtout envers les phénomènes les plus -complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle -des différens êtres existants, individuels ou collectifs, -ne pourra commencer, sous aucun rapport, -<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> -à devenir régulièrement possible que lorsque enfin -le système entier des sciences fondamentales -aura été préalablement complété par la création -de la sociologie, comme je l'ai souvent expliqué -dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers -renseignemens historiques que l'on continuera -à recueillir, à l'égard d'un ordre quelconque de -phénomènes, devront être essentiellement réservés -comme des matériaux ultérieurs pour la véritable -histoire, au temps de sa maturité propre: leur -principal office immédiat, dans l'élaboration de la -science réelle, se réduit seulement à fournir, aux -branches correspondantes de la philosophie naturelle, -des faits destinés à manifester ou à confirmer -les lois abstraites et générales dont elle poursuit -la recherche. Cette subordination nécessaire -et constatée ne peut certes présenter aucune exception -envers les phénomènes sociaux, où elle -est, au contraire, bien plus profondément indispensable. -Si tous les naturalistes conviennent -aujourd'hui que la véritable histoire de la terre -ne saurait être encore suffisamment conçue, non-seulement -faute de documens assez complets, mais -surtout parce que les diverses lois naturelles dont -elle dépend sont jusqu'ici trop peu connues, à -combien plus forte raison doit-on regarder comme -chimérique toute tentative actuelle pour constituer -<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -directement l'histoire beaucoup plus complexe -des sociétés humaines! Il est donc sensible que la -sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente -compilation de faits déjà improprement -qualifiée d'<i>histoire</i>, les renseignemens susceptibles -de mettre en évidence, d'après les principes de -la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales -de la sociabilité: ce qui exige presque -toujours, à l'égard de chaque donnée ainsi obtenue, -une préparation indispensable, et quelquefois -fort délicate, afin de la faire passer de l'état -concret à l'état abstrait, en la dépouillant des -circonstances purement particulières et secondaires -de climat, de localité, etc., sans y altérer -cependant la partie vraiment essentielle et générale -de l'observation; et, quoique cette épuration -préalable ne puisse être ici sans doute qu'une -simple imitation de ce que les astronomes, les -physiciens, les chimistes et les biologistes pratiquent -maintenant d'ordinaire envers leurs phénomènes -respectifs, la complication supérieure -des phénomènes sociaux y devra constamment -rendre plus difficile cette élaboration préliminaire, -lors même que la positivité de leur étude sera -enfin unanimement reconnue. Quant à la réaction -capitale que l'institution de la dynamique -sociale devra nécessairement exercer sur le perfectionnement -<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> -de l'histoire proprement dite, et que -la suite de ce volume commencera, j'espère, -à manifester d'une manière incontestable, elle -consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du -passé humain, une suite rationnelle de jalons -fondamentaux, propres à rallier et à diriger toutes -les observations ultérieures; ces jalons devant -être d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous -avancerons davantage vers les temps actuels, vu -l'accélération toujours croissante du mouvement -social.</p> - -<p>L'opération historique que nous allons ici entreprendre -sommairement, pour constituer la sociologie -dynamique, devant ainsi avoir, par sa -nature, et conformément à sa destination, un -caractère essentiellement abstrait, une coïncidence -heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors -spontanément d'une foule de difficultés accessoires -ou préliminaires, dont elle eût été, du point -de vue ordinaire, radicalement entravée, et que -l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances -réelles n'aurait pas permis de surmonter -suffisamment, même après avoir sévèrement -écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques -sur les diverses origines sociales, qu'entretient -encore l'enfance trop prolongée d'une telle -étude chez la plupart des philosophes contemporains. -<span class="pagenum" id="Page_20">20</span> -C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait -maintenant constituer une véritable histoire concrète -de l'humanité, on éprouverait certainement -beaucoup d'embarras à combiner convenablement -les conceptions sociologiques avec les considérations -géologiques: car, quelque indispensable que -fût alors, à cet effet, une pareille combinaison, -on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui -avec succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait, -non-seulement de la sociologie, ce qui est -évident, mais aussi, au fond, de la géologie elle-même, -quoique, en apparence, fort avancée. Il en -serait de même envers les diverses influences plus -ou moins accessoires de climat, de race, etc., qui -se présenteraient, de toute nécessité, dans l'étude -concrète du développement humain, et qui, sans -aucun doute, ne sauraient être maintenant appréciées -d'une manière vraiment rationnelle, puisqu'elles -ne pourront devenir scientifiquement jugeables -qu'après une élaboration suffisante des -lois sociologiques, comme je l'ai démontré au -quarante-huitième chapitre. La distinction fondamentale -entre les deux points de vue abstrait -et concret dissipe heureusement, ici comme ailleurs, -de la manière la plus directe, tous ces embarras -autrement insurmontables; ce qui doit faire -hautement ressortir l'extrême importance d'une -<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> -telle division philosophique, dont je ne saurais -trop recommander l'examen, parce que, sans être -aujourd'hui jamais contestée en principe par les -bons esprits, elle reste en effet très imparfaitement -appréciée, même chez les plus éminentes -intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver -systématiquement pour une époque scientifique -plus avancée un grand nombre de questions -incidentes de sociologie concrète, dont la -considération immédiate entraverait radicalement -le développement naissant de la sociologie abstraite, -quelque profond intérêt que puissent souvent -présenter de semblables recherches. L'esprit -humain, maintenant habitué à ces ajournemens -rationnels, à l'égard des plus simples phénomènes, -ne saurait, sans doute, se dispenser de la -même sagesse envers les phénomènes les plus -complexes que notre intelligence puisse jamais -aborder.</p> - -<p>Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement -préalable, ce grand précepte logique, sans -lequel j'ose assurer que la dynamique sociale resterait -nécessairement impossible, il me suffira -d'indiquer ici un seul exemple important de ces -questions intéressantes, qu'il faut aujourd'hui savoir -soumettre à un indispensable ajournement, -motivé sur leur nature essentiellement concrète. -<span class="pagenum" id="Page_22">22</span> -Je choisis, à cet effet, attendu sa haute importance, -l'explication spéciale de l'agent et du théâtre -de l'évolution sociale la plus complète, de -celle qui, d'après les motifs précédemment indiqués, -doit être le sujet presque exclusif de notre -opération historique. Pourquoi la race blanche -possède-t-elle, d'une manière si prononcée, le privilége -effectif du principal développement social, -et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel -de cette civilisation prépondérante? Ce double -sujet de méditations co-relatives a dû sans doute -vivement stimuler plus d'une fois l'intelligente -curiosité des philosophes, et même des hommes -d'état. Mais, quelque intérêt et quelque importance -que présente évidemment une semblable -recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver -jusque après la première élaboration abstraite des -lois fondamentales du développement social, sans -lesquelles cette question serait toujours essentiellement -prématurée, malgré les plus ingénieuses -tentatives, qui ne sauraient procurer, à cet égard, -que des aperçus partiels et isolés, nécessairement -insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà, sous le -premier aspect, dans l'organisation caractéristique -de la race blanche, et surtout, quant à l'appareil -cérébral, quelques germes positifs de sa -supériorité réelle; encore tous les naturalistes -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> -sont-ils aujourd'hui fort éloignés de s'accorder -convenablement à cet égard. De même, sous le second -point de vue, on peut entrevoir, d'une manière -un peu plus satisfaisante, diverses conditions -physiques, chimiques, et même biologiques, -qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque, -sur l'éminente propriété des contrées -européennes de servir jusqu'ici de théâtre essentiel -à cette évolution prépondérante de l'humanité<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. -L'esprit radicalement vague de la philosophie -théologico-métaphysique, qui domine -encore dans toutes les études sociales, a dû souvent -porter à regarder comme très satisfaisantes, à -<span class="pagenum" id="Page_24">24</span> -l'un ou à l'autre titre, les explications ainsi hasardées -jusqu'ici sur une telle question, que cette philosophie -est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire -à se poser sérieusement. Mais, si une intelligence -quelconque, convenablement préparée par l'habitude -des spéculations positives envers les autres -phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en -regard l'ensemble des vrais documens déjà obtenus -à ce sujet avec une appréciation réelle -de la difficulté qu'on prétend ainsi résoudre, -elle ne manquerait pas de reconnaître aussitôt -leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance -nécessaire ne tient pas seulement, comme on -pourrait d'abord le croire, à ce que, sous l'un -ou l'autre aspect, ces renseignemens sont jusqu'ici -trop peu multipliés et trop imparfaits: il -faut surtout l'attribuer à une cause plus intime et -plus puissante, à l'absence de toute saine théorie -sociologique, propre à mesurer la vraie portée -scientifique de chaque aperçu, et même à diriger -leur élaboration ultérieure; sans cette lumière -<span class="pagenum" id="Page_25">25</span> -générale et préalable, il est clair qu'on ne saurait -jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous -les élémens indispensables à une décision vraiment -rationnelle. Il est donc impossible ici de -méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner -systématiquement cette grande discussion de sociologie -concrète jusqu'à ce que les lois fondamentales -de la sociabilité aient été abstraitement -établies, au moins dans leur principal ensemble: -et je ne doute pas que cette seule indication, relative -à un cas aussi caractéristique, ne dispose le -lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des -questions analogues que la suite des idées pourra -présenter ou susciter, l'indispensable réserve philosophique -dont j'ai précédemment posé, d'une -manière directe, le vrai principe général. L'extrême -nouveauté et la difficulté supérieure de la -science que je m'efforce de créer, ne me permettront -pas toujours peut-être de rester moi-même -strictement fidèle à cet important précepte de logique -positive: mais j'aurai du moins suffisamment -averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier -spontanément les déviations involontaires auxquelles -je me laisserais insensiblement entraîner.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label"><b>Note 1</b>:</span></a> -Telles sont, par exemple, sous le rapport physique, outre la -situation, thermologiquement si avantageuse, sous la zone tempérée, -l'existence de l'admirable bassin de la Méditerranée, autour duquel -a dû surtout s'effectuer d'abord le plus rapide développement social, -dès que l'art nautique est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser -ce précieux intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines, -à la fois la contiguité propre à faciliter des relations suivies, et la -diversité qui les rend importantes à une réciproque stimulation sociale. -Pareillement, sous le point de vue chimique, l'abondance plus prononcée -du fer et de la houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement -y contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin, -sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique, il est clair -que ce même milieu ayant été plus favorable, d'une part aux principales -cultures alimentaires, d'une autre part au développement des -plus précieux animaux domestiques, la civilisation a dû s'y trouver -aussi, par cela seul, spécialement encouragée. Mais, quelque importance -réelle qu'on puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles -ébauches sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication -vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation convenable -de la dynamique sociale aura ultérieurement permis de tenter -directement une telle explication, il est même évident que chacune des -indications précédentes aura préalablement besoin d'être soumise à -une scrupuleuse révision scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie -naturelle.</p> - -<p>Ayant désormais convenablement caractérisé, -par l'ensemble des considérations précédentes, le -véritable esprit qui doit ici nécessairement présider -<span class="pagenum" id="Page_26">26</span> -à l'emploi rationnel des observations historiques, -il ne me reste plus, avant de procéder directement -à l'appréciation sommaire du développement social, -qu'à achever, pour mieux prévenir toute -confusion essentielle, de déterminer, avec plus -de précision que je n'ai pu le faire au chapitre -précédent, le mode régulier de définition des époques -successives que nous devrons ensuite examiner. -Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans -doute spontanément, à l'abri de tout arbitraire, -le principal attribut et la coordination générale -de ces diverses phases, en les rattachant toujours -à l'état correspondant, théologique, métaphysique, -ou positif du système philosophique élémentaire -des conceptions humaines. Néanmoins, il reste -encore à ce sujet une incertitude secondaire, que -je dois d'abord dissiper rapidement, et provenant -de la progression nécessairement inégale de ces -différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher -du même pas, suivant la loi hiérarchique établie -au début de ce Traité, ont dû faire jusqu'ici -fréquemment co-exister, par exemple, l'état métaphysique -d'une certaine catégorie intellectuelle, -avec l'état théologique d'une catégorie postérieure, -moins générale et plus arriérée, ou avec -l'état positif d'une autre antérieure, moins complexe -et plus avancée, malgré la tendance continue -<span class="pagenum" id="Page_27">27</span> -de l'esprit humain à l'unité de méthode et à -l'homogénéité de doctrine. Cette apparente confusion -doit, en effet, d'abord produire, chez ceux -qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse -hésitation sur le vrai caractère philosophique -des temps correspondans. Mais, afin de la prévenir -ou de la dissiper entièrement, il suffit ici de -discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle -doit être surtout jugé le véritable état -spéculatif d'une époque quelconque. Or, tous les -motifs essentiels concourent spontanément, à cet -égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, -l'ordre de notions fondamentales le plus spécial -et le plus compliqué, c'est-à-dire celui des idées -morales et sociales, comme devant toujours fournir -la base prépondérante d'un telle décision; non-seulement -en vertu de leur propre importance, -nécessairement très supérieure dans le système -mental de presque tous les hommes, mais aussi, -chez les philosophes eux-mêmes, par suite de leur -position rationnelle à l'extrémité de la vraie hiérarchie -encyclopédique, établie au début de ce -Traité. Par cette double influence, le caractère intellectuel -de chaque époque doit, en effet, se trouver -constamment dominé par celui d'un tel genre -de spéculations humaines. C'est seulement quand -un nouveau régime mental a pu s'étendre jusqu'à -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> -cette extrême catégorie, que l'on peut regarder -l'évolution correspondante comme pleinement -réalisée, sans qu'il puisse alors rester aucune -crainte ou espoir quelconques de retour à l'état -antérieur: l'avancement plus rapide des catégories -plus générales et moins compliquées ne peut -essentiellement servir jusque-là qu'à constater, -dans chaque phase, les germes indispensables de -la suivante, sans que son caractère propre en puisse -être principalement affecté; ces considérations accessoires -ne pourraient du moins être autrement -employées que pour subdiviser les époques, à un -degré dont il serait maintenant trop prématuré de -s'occuper spécialement. Ainsi, nous devrons regarder, -par exemple, l'époque théologique comme -subsistant encore, tant que les idées morales et -politiques auront conservé un caractère essentiellement -théologique, malgré le passage d'autres catégories -intellectuelles à l'état purement métaphysique, -et quand même l'état vraiment positif aurait -déjà commencé pour les plus simples d'entre elles: -pareillement, il faudra prolonger l'époque métaphysique -proprement dite jusqu'à la positivité -naissante de cet ordre prépondérant de conceptions -humaines. Par cette manière de procéder, -l'aspect essentiel de chaque époque demeurera -aussi prononcé que possible, tout en laissant nettement -<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> -ressortir la préparation spontanée de l'époque -suivante.</p> - -<p>Cet ensemble indispensable d'explications préalables -étant maintenant complété, commençons -directement l'étude sommaire du développement -social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie -au chapitre précédent; mais sans remonter -toutefois jusqu'à cet âge préliminaire, dont la biologie -doit fournir à la sociologie la détermination -essentielle, que je puis, par conséquent, supposer -ici suffisamment effectuée aujourd'hui, afin de ne -point ralentir, contrairement à la principale destination -de cet ouvrage, la marche nécessairement -très rapide de notre opération historique, et en -réservant, comme je l'ai déjà indiqué, pour le traité -spécial, une analyse philosophique très importante, -qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement -instituée. Nous devons, en général, nous -attacher, d'une part, à l'appréciation rationnelle -du véritable caractère propre à chaque phase successive; -et, d'une autre part, à y constater nettement -sa filiation nécessaire envers la précédente, -ainsi que sa tendance non moins inévitable à préparer -graduellement la suivante; de façon à réaliser -peu à peu l'enchaînement positif dont j'ai -déjà établi le principe.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span> -Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, -avec tant d'évidence, au chapitre précédent, -l'inévitable spontanéité générale d'un état -intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici -besoin que d'être examinés avec plus de précision -pour prouver, au moins aussi clairement, que toujours -et partout ce premier régime mental de -l'humanité a dû nécessairement commencer par -un état complet, plus ou moins prononcé mais ordinairement -très durable, de pur fétichisme, constamment -caractérisé par l'essor libre et direct de -notre tendance primitive à concevoir tous les -corps extérieurs quelconques, naturels ou artificiels, -comme animés d'une vie essentiellement -analogue à la nôtre, avec de simples différences -mutuelles d'intensité. Cette constitution originaire -des spéculations humaines serait sans doute difficile -à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât -à priori du point de vue rationnel où nous -place l'ensemble de la théorie biologique de -l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après -tous les renseignemens exacts que l'on peut combiner -sur ce premier âge social: enfin, l'appréciation -judicieuse du développement individuel confirmerait -évidemment, à cet égard, l'analyse -immédiate de l'évolution collective. Beaucoup de -philosophes sont néanmoins parvenus, d'après des -<span class="pagenum" id="Page_31">31</span> -méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir profondément -des notions aussi irrécusables, en s'efforçant -d'établir, au contraire, que le point de départ -intellectuel a dû consister dans le polythéisme -proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance -spontanée à des êtres surnaturels, distincts et indépendants -de la matière, passivement soumise, -pour tous ses phénomènes, à leurs volontés suprêmes. -Quelques-uns même, qui, malgré leur -prétendue résolution préalable de tout examiner -librement, subissaient, à leur insu, l'empire, si -rarement évitable, des opinions vulgairement -consacrées, sont allés jusqu'à intervertir entièrement -la progression naturelle des idées théologiques, -en voulant représenter le monothéisme rigoureux -comme la véritable source primordiale, -d'où seraient ensuite issus, par corruption graduelle, -le fétichisme après le polythéisme<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il -serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter -<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> -aucunement ces diverses aberrations, si manifestement -contraires, non-seulement à l'ensemble -des observations les plus décisives sur l'homme -et sur la société, mais encore à toutes les lois les -mieux établies sur la marche nécessairement toujours -graduelle de notre intelligence, jusque dans -ses plus simples exercices. A tous égards, notre -vrai point de départ, intellectuel ou moral, est -inévitablement beaucoup plus humble que ne -l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme -a partout commencé par le fétichisme le plus -grossier, comme par l'<ins id="cor_1" title="antropophagie">anthropophagie</ins> la mieux caractérisée; -malgré l'horreur et le dégoût que nous -éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir -d'une semblable origine, notre principal orgueil -collectif doit consister précisément, non à méconnaître -vainement un tel début, mais à nous glorifier -de l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, -graduellement développée, de notre organisation -spéciale, nous a enfin tant élevés au-dessus -de cette misérable situation primitive, où aurait -sans doute indéfiniment végété toute espèce moins -heureusement douée.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label"><b>Note 2</b>:</span></a> -Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable que pour -ceux qui admettent, à cet égard, une révélation directe et spéciale, -suivant l'esprit du système catholique. Encore faudrait-il, même alors, -concevoir cette révélation comme presque continue, ou du moins fréquemment -renouvelée, afin de combattre sans cesse le retour toujours -imminent à la marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement -le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié -des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues, incapables -néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir suffisamment l'instinct -spontané vers l'idolâtrie primitive.</p> - -<p>D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce -sujet, du véritable esprit scientifique, tout en -admettant cette progression évidente et nécessaire -du fétichisme au polythéisme et ensuite au -<span class="pagenum" id="Page_33">33</span> -monothéisme, sans laquelle la marche générale de -l'humanité serait essentiellement inintelligible, -sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse -de la précédente, et qui, beaucoup moins grave, -mérite cependant d'être ici sommairement signalée, -afin de prévenir, autant que possible, toute -déviation quelconque relativement à ce terme -primordial, dont l'altération rejaillirait naturellement -sur tout le reste de la série sociale. Cette -erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme -comme n'ayant point strictement caractérisé le -régime mental primitif, en ce sens que ce premier -état, quelque grossier qu'il soit en effet, aurait -été néanmoins toujours précédé lui-même par -une enfance encore plus imparfaite, où l'homme, -exclusivement occupé d'une conservation trop -entravée, ne présenterait qu'une existence toute -matérielle, sans aucun souci d'opinions spéculatives -quelconques, réduites même au degré le plus -élémentaire et le plus spontané: tels seraient, -par exemple, encore aujourd'hui, les malheureux -habitans de la Terre de Feu, de diverses -parties de l'Océanie, de quelques parties de la -côte nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable -hypothèse n'altérerait point essentiellement, à la -manière des précédentes, notre progression fondamentale; -elle n'aurait évidemment d'autre effet -<span class="pagenum" id="Page_34">34</span> -que d'y superposer un terme préliminaire, dont la -considération propre pourrait être presque toujours -écartée dans l'usage ultérieur de la série sociale. -Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs -aisément explicable, n'en offre pas moins, -sous un autre aspect philosophique, une véritable -importance, afin de maintenir scrupuleusement -l'unité et l'invariabilité nécessaires de la constitution -fondamentale de l'homme, si indispensable, -comme je l'ai montré, au système rationnel -de la sociologie positive. On voit, en effet, que, -d'après cette hypothèse, les besoins purement intellectuels -n'auraient pas toujours existé, sous -une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il -faudrait y admettre une époque où ils auraient -absolument pris naissance, sans aucune autre -manifestation antérieure: ce qui serait directement -contraire à ce grand principe, fourni à la -sociologie par la biologie, que, toujours et partout, -l'organisme humain a dû présenter, à tous égards, -les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement -différer, en aucun cas, que par leur -degré de développement et leur mode correspondant -de satisfaction. Une telle position de la -question suffit certainement pour la résoudre, et -montre aussitôt que cette opinion doit nécessairement -résulter d'une fausse appréciation des faits. -<span class="pagenum" id="Page_35">35</span> -Dans l'état même d'idiotisme et de démence, où -l'homme paraît rabaissé au-dessous d'un grand -nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore -constater, avec les précautions convenables, -l'existence d'un certain degré d'activité purement -spéculative, qui se satisfait alors par un fétichisme -très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, -à plus forte raison, de penser que, à -aucun âge de l'enfance sociale, l'homme normal, -et doué, au moins implicitement, de toutes ses -facultés, ait pu jamais être livré, d'une manière -rigoureusement exclusive, à une vie purement -matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune -manifestation quelconque des besoins intellectuels, -quelque oppressive qu'on veuille alors supposer -la puissance d'un milieu défavorable. En -principe, cette hypothèse serait évidemment insoutenable. -Mais je puis d'ailleurs facilement indiquer -la source très naturelle d'une pareille -illusion, que me semblent partager encore presque -tous les observateurs, même les plus judicieux -et les plus sagaces, qui ont étudié, par une exploration -directe, les premiers degrés de la vie sauvage; -ce qui doit faire mieux ressortir l'utilité de -cette rectification. Il suffit de remarquer, à cet -effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle -d'idées théologiques quelconques a été essentiellement -<span class="pagenum" id="Page_36">36</span> -conclue, non d'une conférence directe, qui -n'eût pu même être convenablement établie, -mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce -plus ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai -ci-après, le fétichisme, de sa nature, -peut se développer beaucoup avant de donner -lieu à aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il -ait atteint à l'état d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent -fort tard, et tout près de sa transformation -finale en polythéisme proprement dit. Telle est -la simple origine de cette illusion, qui, malgré sa -gravité, est, au fond, très excusable, chez des -explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par -aucune théorie positive, propre à prévenir ou à -réparer toute vicieuse interprétation des faits.</p> - -<p>On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, -que l'homme a dû essentiellement commencer -à la manière des animaux. Je l'admets en -effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en -niant l'induction qu'on en veut tirer, et qui repose, -à mes yeux, sur une fausse appréciation de l'état -mental des animaux eux-mêmes. Car je suis -convaincu que les animaux assez élevés pour -manifester, en cas de loisir suffisant, une certaine -activité spéculative (et beaucoup d'espèces -en sont assurément susceptibles), parviennent -spontanément, de la même manière que nous, -<span class="pagenum" id="Page_37">37</span> -à une sorte de fétichisme grossier, consistant -toujours à supposer les corps extérieurs, même -les plus inertes, animés de passions et de volontés -plus ou moins analogues aux impressions personnelles -du spectateur. Une judicieuse exploration -de l'intelligence des animaux ne laisse -aucun doute sur la réalité de cette similitude -essentielle, sauf la différence fondamentale que -présente l'incontestable aptitude de l'entendement -humain à se dégager graduellement de ces -ténèbres primitives, qui, pour les autres organismes, -même les plus éminens, doivent, au -contraire, indéfiniment persister; excepté peut-être, -chez quelques animaux choisis, un faible -commencement de polythéisme, qu'il faudrait -d'ailleurs attribuer surtout au contact humain. -Que, par exemple, un enfant ou un sauvage, -d'une part, et, d'une autre part, un chien ou -un singe, contemplent une montre pour la première -fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est -quant à la manière de formuler, aucune profonde -diversité immédiate dans la conception spontanée -qui, aux uns et aux autres, représentera -cet admirable produit de l'industrie humaine -comme une sorte d'animal véritable, ayant ses -goûts et ses inclinations propres: d'où résulte, -par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme -<span class="pagenum" id="Page_38">38</span> -radicalement commun, les premiers ayant seulement -le privilége exclusif d'en pouvoir ultérieurement -sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle -du véritable degré de similitude nécessaire -entre le développement mental de l'homme et -celui des autres animaux supérieurs, d'après la -similitude correspondante de leurs organismes -cérébraux, n'aboutit réellement qu'à confirmer -de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition -générale sur le vrai point de départ intellectuel -de l'humanité.</p> - -<p>Exclusivement habitués dès long-temps à une -théologie éminemment métaphysique, nous devons -éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras -à comprendre réellement cette grossière origine, -qui a dû fréquemment donner lieu à de graves -méprises involontaires. C'est ainsi surtout que le -fétichisme a même été le plus souvent confondu -avec le polythéisme, lorsqu'on a indûment -appliqué à celui-ci la dénomination usuelle -d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au -premier; puisque les prêtres de Jupiter ou de -Minerve auraient pu sans doute aussi légitimement -repousser le reproche banal d'adoration des -images que le font aujourd'hui nos docteurs catholiques -quant à l'injuste accusation des protestans. -Mais, quoique nous soyons heureusement -<span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -assez éloignés du fétichisme pour ne plus le concevoir -aisément, chacun de nous n'a qu'à remonter -suffisamment dans sa propre histoire individuelle, -pour y retrouver la fidèle représentation -d'un tel état initial. Tous les philosophes qui sauront -aujourd'hui se dégager convenablement des -opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme -constitue nécessairement le vrai fond -primordial de l'esprit théologique, envisagé dans -sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins -dans sa plus entière plénitude intellectuelle: -c'est là que conviendrait éminemment la -célèbre formule de Bossuet: <i>Tout était dieu, -excepté Dieu même</i>, pourvu qu'on l'appliquât à -un point de départ, et non à une chimérique -dégénération; car on peut strictement dire, en -effet, que, depuis cette première époque, le -nombre des dieux a été sans cesse en décroissant, -comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même -aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent -involontairement entraîner, sous l'influence imparfaitement -rectifiée de notre vicieuse éducation, -à tenter de pénétrer le mystère de la production -essentielle de phénomènes quelconques, simples -ou compliqués, dont ils ignorent les lois naturelles, -ils peuvent alors personnellement constater -cette invariable tendance instinctive à concevoir -<span class="pagenum" id="Page_40">40</span> -la génération des effets inconnus d'après les -passions et les affections de l'être correspondant, -toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est -réellement autre chose que le principe philosophique -du fétichisme proprement dit. Ceux qui, -par exemple, auront souri avec le plus de dédain -à la naïveté du sauvage animant spontanément -la montre dont il admire le jeu, pourraient, -à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus -d'une fois dans une disposition mentale bien peu -supérieure, malgré leur habitude d'un tel spectacle, -quand ils contemplent, entièrement étrangers -à l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent -inexplicables, dus à quelque dérangement -inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous serait, -sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment -la disposition naturelle qui nous entraîne à -regarder ces altérations comme autant d'indices des -affections ou des caprices d'un être chimérique, si -la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie -antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait -maintenant à calmer notre inquiétude intellectuelle -par l'immédiate supposition générale d'une -certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, -comme en beaucoup d'autres cas semblables -préalablement analysés à notre entière satisfaction.</p> - -<p>Ainsi, la philosophie théologique, convenablement -<span class="pagenum" id="Page_41">41</span> -approfondie, a toujours évidemment pour -base nécessaire le pur fétichisme, qui divinise -instantanément chaque corps ou chaque phénomène -susceptibles d'attirer avec quelque énergie -la faible attention de l'humanité naissante. Quelques -transformations essentielles que cette philosophie -primitive puisse ensuite subir graduellement, -une judicieuse analyse sociologique y -pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, -jamais entièrement dissimulé, même dans l'état -religieux le plus éloigné du point de départ. Non-seulement, -par exemple, la théocratie égyptienne, -dont celle des Juifs fut certainement une simple -dérivation, a dû présenter, aux temps de sa plus -grande splendeur, la co-existence régulière et très -prolongée, dans les différentes castes de sa hiérarchie -sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque -les rangs inférieurs étaient encore restés au -simple fétichisme, tandis que les premiers rangs -étaient en pleine possession d'un polythéisme -très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient -même déjà élevés très probablement à une -certaine ébauche du monothéisme; mais, en scrutant -plus profondément l'esprit théologique, on -peut, en outre, y reconnaître, en tout temps, par -une analyse plus directe et plus décisive, des -traces actuelles très prononcées du fétichisme fondamental, -<span class="pagenum" id="Page_42">42</span> -malgré les formes les plus métaphysiques -qu'il ait pu affecter chez les plus subtiles -intelligences. Qu'est-ce, en effet, au fond, que -cette célèbre conception de l'âme du monde chez -les anciens, ou cette assimilation plus moderne -de la terre à un immense animal vivant, et tant -d'autres doctrines analogues, sinon un véritable -fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux -verbiage philosophique? Il n'y a là, sans doute, -comparativement au fétichisme spontané des -temps primitifs, d'autre différence essentielle que -de se rapporter à des êtres collectifs et abstraits -au lieu d'êtres purement individuels et concrets. -De nos jours même, qu'est-ce réellement, pour -un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme -dont se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, -tant de profonds <ins id="cor_2" title="métaphysiens">métaphysiciens</ins>, sinon -le fétichisme généralisé et systématisé, enveloppé -d'un appareil doctoral propre à donner le change -au vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations -d'un principe déjà directement établi, il devient -donc irrécusable que le pur fétichisme, loin de -constituer une simple aberration de l'esprit théologique, -en indique nécessairement la source fondamentale, -et détermine son vrai caractère primordial, -jusqu'aux temps beaucoup plus récens -où, comme je l'expliquerai bientôt, son mélange -<span class="pagenum" id="Page_43">43</span> -de plus en plus intime avec l'esprit métaphysique -proprement dit en altère profondément la nature -originelle, néanmoins toujours reconnaissable à -une saine exploration scientifique. Telle est donc -notre théologie vraiment primitive, celle qui présente -le plus complétement cette rigoureuse spontanéité, -où réside, d'après le chapitre précédent, -le privilége essentiel de toute philosophie théologique, -et qu'aucun autre âge religieux n'a pu certainement -offrir à un degré aussi parfaitement -approprié à la torpeur initiale de l'entendement -humain, alors ainsi dispensé même de créer la -fiction facile des divers agens surnaturels, et se -bornant à céder presque passivement à la pente -naturelle qui nous entraîne à transporter au dehors -ce sentiment d'existence dont nous sommes -intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant -d'abord expliquer suffisamment nos propres phénomènes, -nous sert immédiatement de base uniforme -à l'interprétation absolue de tous les phénomènes -extérieurs. Cette première philosophie a -dû rester, comme toute autre, bornée d'abord au -monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes -de quelque importance, et sans excepter -même les phénomènes purement négatifs, par -exemple ceux des ombres, qui ont sans doute -long-temps produit sur l'humanité naissante la -<span class="pagenum" id="Page_44">44</span> -même impression fondamentale de terreur superstitieuse -qu'ils déterminent encore si souvent dans -notre enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. -Mais cette théologie spontanée n'a pas -dû tarder à être pareillement étendue à l'étude -de l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> -formelle des animaux, quand ils offraient -à l'homme, sous un aspect quelconque, un -spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire -dont il ne retrouvait pas en lui l'équivalent essentiel, -soit que l'exquise supériorité de l'odorat, ou -de tout autre sens, leur procurât immédiatement -des notions dont l'origine, en beaucoup de cas, -nous échappe encore aujourd'hui, soit qu'une plus -grande susceptibilité organique leur fît, à certains -égards, sentir avant nous diverses variations principales -de l'<ins id="cor_3" title="amosphère">atmosphère</ins>, etc.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label"><b>Note 3</b>:</span></a> -Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins commun -qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans doute, avec -une véritable adoration directe, le respect spécial pour des animaux -consacrés à quelque divinité extérieure, suivant un usage long-temps -pratiqué chez les Grecs et même chez les Romains, indépendamment -d'ailleurs de certains animaux habituellement entretenus comme instrumens -de divination.</p> - -<p>Une telle manière de philosopher n'est pas moins -parfaitement adaptée, par sa nature, au vrai caractère -moral de l'humanité naissante qu'à sa première -situation mentale. Nous avons reconnu, au -<span class="pagenum" id="Page_45">45</span> -chapitre précédent, que le sens général de l'évolution -humaine consiste surtout à diminuer de -plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement -toujours fondamentale, mais d'abord excessive, -de la vie affective sur la vie intellectuelle, -ou, suivant la formule anatomique, de la région -postérieure du cerveau sur la région frontale; -d'une manière d'ailleurs essentiellement commune -au développement de l'espèce et à celui de l'individu. -Or, cet empire, évidemment plus prononcé -à l'origine, des passions sur la raison, et qui doit -alors, comme je l'ai montré, nous disposer spécialement -à la philosophie théologique, est certainement -plus favorable encore à la théologie fétichiste -qu'à aucune autre. Tous les corps observables étant -ainsi immédiatement personnifiés, et doués de -passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie -de leurs phénomènes, le monde extérieur -se présente spontanément, envers le spectateur, -dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se -retrouver ensuite au même degré, et qui doit produire -en lui un sentiment spécial de pleine satisfaction, -que nous ne pouvons guère qualifier -aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir -suffisamment l'éprouver, même en nous reportant, -par la méditation la plus intense et la mieux dirigée, -à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément -<span class="pagenum" id="Page_46">46</span> -combien cette exacte correspondance intime -entre le monde et l'homme doit nous attacher -profondément au fétichisme, qui réciproquement -tend aussi, de toute nécessité, à prolonger spécialement -un tel état moral. Cette co-relation spontanée -peut encore se vérifier, même quand l'évolution -humaine est <ins id="cor_31" title="le">la</ins> plus avancée, en considérant -les organisations ou les situations, dès lors plus ou -moins exceptionnelles, où la vie affective acquiert, -à un titre quelconque, une prédominance très -rapprochée de l'irrésistibilité. Malgré la plus -grande culture intellectuelle, les hommes qui, -pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière -de la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément -dans une disposition semblable (dont -personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits, -n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin -d'exercer presque incessamment sur leurs -propres pensées une très active surveillance, pour -ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans -l'état très prononcé de crainte ou d'espérance déterminé -par <ins id="cor_32" title="un">une</ins> passion quelconque, à une sorte -de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, -en personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux -objets les plus inertes qui peuvent intéresser leurs -affections actuelles. Ces tendances partielles ou -passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une -<span class="pagenum" id="Page_47">47</span> -faible idée de la puissance primordiale d'un tel -état moral, lorsque, à la fois complet et normal, il -était d'ailleurs permanent et commun. La constitution, -encore si métaphorique, du langage -humain, dans les idiomes même les plus perfectionnés, -en offre aussi, à mes yeux, un témoignage -universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. -On ne saurait douter, en effet, que la formation -du fond essentiel de ce langage ne remonte, -en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme proprement -dit, qui a dû persister plus long-temps -qu'aucun autre peut-être, par la lenteur plus spéciale -des progrès qu'il comportait, comme je vais -l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, -qui attribue surtout le fréquent usage des expressions -figurées à la seule disette de signes directs, -est sans doute trop rationnelle pour devenir suffisamment -admissible, autrement qu'envers une -époque très avancée de l'évolution intellectuelle. -Jusque alors, et précisément pendant les temps qui -ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt -le développement de la langue humaine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, l'excessive -<span class="pagenum" id="Page_48">48</span> -surabondance des figures a dû tenir bien -davantage au régime philosophique alors dominant, -qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant -directement tous les phénomènes possibles aux -actes humains, devait faire introduire, comme essentiellement -fidèles, des expressions qui ne peuvent -plus nous sembler que métaphoriques, depuis -que nous avons complétement dépassé l'état mental -qui en motivait le sens littéral. Cet aperçu -scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé -par une remarque intéressante, déjà faite -depuis long-temps, sur le décroissement graduel -d'une telle tendance à mesure que l'esprit humain -<span class="pagenum" id="Page_49">49</span> -se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait -point superflue l'ultérieure vérification spéciale, -d'après un ensemble suffisant d'analyses philologiques -convenablement instituées. Pour faciliter la -conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter -ici une indication caractéristique, relative aux -temps modernes, où la nature des métaphores se -transforme insensiblement de plus en plus, en ce -que, au lieu de transporter, comme dans l'état -primitif, au monde extérieur les expressions propres -aux actes humains, la révolution fondamentale -qui s'accomplit graduellement dans notre -manière de philosopher nous conduit, au contraire, -à appliquer toujours davantage aux divers -phénomènes de la vie des termes primitivement -destinés à la nature inerte, dont la considération -prépondérante constitue, comme je l'ai tant établi, -la base nécessaire du véritable esprit scientifique, -qui exercera désormais sur la constitution du -langage humain une influence de plus en plus profonde.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label"><b>Note 4</b>:</span></a> -J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer ma conviction -bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage humain, quoique -la nature et la destination de cet ouvrage ne me permettent pas d'y -examiner, même sommairement, cet important sujet. Dans le Traité -spécial que j'ai annoncé, je pourrai ultérieurement justifier ce lumineux -principe, qui peut seul conduire à constituer, en temps opportun, -une vraie philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager, -ce me semble, comme l'une des grandes données préalables fournies à -la sociologie par la biologie. Car chaque espèce d'animaux supérieurs -étant toujours douée, en vertu de son organisation, d'un certain langage -propre, dont l'identité nécessaire se fait partout sentir à travers -les diverses modifications quelconques, souvent très notables, de climat -et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me paraît seule -pouvoir conduire à concevoir irrationnellement notre espèce comme -arbitrairement soustraite à cette loi universelle du règne animal, sans -que rien, dans notre organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. -Quand les hautes recherches philologiques, qui, du reste, -commencent déjà spontanément à converger avec évidence vers une -telle tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par -l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation préliminaire -avec l'usage régulier d'une théorie sociologique vraiment directrice, -je ne doute pas qu'elles ne fassent alors de rapides progrès dans -la manifestation irrécusable des vrais élémens fondamentaux de la langue -humaine.</p> - -<p>Après avoir ainsi directement établi, sous le -point de vue général propre à cet ouvrage, l'inévitable -nécessité de ce premier âge théologique, et -suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental, -il nous reste à apprécier sommairement -son influence propre sur l'ensemble de l'évolution -<span class="pagenum" id="Page_50">50</span> -humaine, et ensuite, plus spécialement, la transformation -graduelle qui en fait spontanément -dériver le second âge naturel de la philosophie -théologique.</p> - -<p>Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, -on compare, d'une manière convenablement -approfondie, toutes les grandes phases religieuses -de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je -l'ai ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue -réellement, du moins quant à l'existence -individuelle, l'état théologique le plus intense, -c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la -plus vaste et la plus intime prépondérance dans -tout notre système mental. Quelque monstrueux -que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs -anciens, l'inépuisable dénombrement des divinités -du paganisme, nous trouverions un résultat -bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter -suffisamment une telle revue envers les -dieux des purs fétichistes, ainsi que j'aurai lieu -ci-après d'en signaler le principal motif. Cette -multiplicité supérieure devait, en effet, résulter -du caractère essentiellement individuel et concret -des croyances fétichiques, où chaque corps observable -devient spontanément le sujet propre d'une -superstition distincte. Mais indépendamment -d'une telle complication numérique, cette liaison -<span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -immédiate et continue doit alors donner une -bien plus grande influence mentale aux conceptions -théologiques, à travers lesquelles, pour ainsi -dire, s'effectuent nécessairement toutes les observations; -sauf quelques rares notions pratiques sur -les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement -fournies par l'expérience involontaire, -et qui, dans l'origine, sont peu supérieures aux -connaissances réelles que les plus éminens animaux -acquièrent d'une manière analogue. A aucun -autre âge religieux, les idées théologiques -n'ont certainement pu être aussi directement ni -aussi complétement adhérentes aux sensations -elles-mêmes, qui alors les rappelaient presque sans -délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait -être presque impossible à l'intelligence d'en faire -essentiellement abstraction, même d'une manière -partielle et momentanée. L'immense progrès qui -nous sépare heureusement de cette première enfance, -doit en rendre maintenant très difficile -l'exacte appréciation, outre l'embarras croissant -des explorations directes de plus en plus rares. -Mais, en se plaçant au point de vue convenable<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, -je ne doute pas que la plupart des -<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse -de cette importante observation sur la prépondérance -intellectuelle de l'esprit théologique, -beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme -que sous aucun autre régime religieux: ce qui -tend à confirmer, dès le point de départ, ma -proposition générale sur le décroissement continu -d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle -s'accomplit, suivant ma théorie fondamentale -du développement humain. Toutefois, -la confusion trop ordinaire où tombent presque -tous les philosophes entre l'empire mental des -croyances religieuses et leur influence sociale, -empêche essentiellement, à cet égard, toute saine -<span class="pagenum" id="Page_53">53</span> -appréciation générale, parce que ce n'est point -alors en effet que la philosophie théologique a pu -obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux -ascendant politique, dont le développement -propre a dû être plutôt en sens inverse, par une -remarquable coïncidence, que la suite de notre -opération historique expliquera spontanément. -Afin de dissiper ici, à ce sujet, toute incertitude -essentielle, il faut donc maintenant caractériser le -motif principal de la moindre puissance du fétichisme -comme moyen de civilisation, malgré son -extension intellectuelle certainement supérieure; -d'où résultera ensuite aisément la détermination -sommaire de sa véritable influence sociale.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label"><b>Note 5</b>:</span></a> -C'est uniquement au très petit nombre d'esprits pleinement philosophiques -qui ont pu essentiellement accomplir déjà la grande évolution -mentale, qu'il appartient aujourd'hui d'entreprendre avec succès -de telles comparaisons, à cause de l'heureuse faculté que leur procure -exclusivement une entière émancipation personnelle, de transporter -presque indifféremment leurs pensées à tous les degrés de l'échelle -théologique, sans aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une -occasion naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres -suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on doit finalement -attendre une histoire vraiment rationnelle de la religion, -conçue et exécutée d'une manière impartiale et lumineuse. A la vérité, -l'esprit de dénigrement systématique qui caractérisait, à cet égard, les -encyclopédistes du siècle dernier, devait certainement les rendre encore -moins propres à cette haute appréciation philosophique. Elle ne -saurait convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies des -préventions métaphysiques que des préjugés théologiques, et pour lesquelles -ces deux ordres d'idées antagonistes soient désormais pareillement -ensevelis dans un irrévocable passé, où la part nécessaire de -chacun d'eux devient exactement assignable, d'après la vraie théorie -générale du développement humain.</p> - -<p>On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, -malgré les récriminations modernes contre l'autorité -sacerdotale, une telle autorité est néanmoins -strictement indispensable pour utiliser réellement -la propriété civilisatrice de la philosophie théologique. -Non-seulement toute doctrine quelconque -exige évidemment des organes spéciaux, qui puissent -toujours en diriger et en surveiller l'application -sociale. Mais, en outre, les croyances religieuses -sont, par leur nature, beaucoup plus -complétement assujéties que toutes les autres à -cette nécessité commune, à cause du vague indéfini -qui les caractérise spontanément, et qui ne peut -<span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -être suffisamment contenu que par l'exercice -permanent d'une très active discipline, convenablement -organisée. Sans cette indispensable -condition, les idées théologiques peuvent avoir -beaucoup d'extension et d'énergie, au point même -d'occuper presque exclusivement l'intelligence, -et ne comporter néanmoins qu'une très faible -consistance politique, en suscitant plutôt des divergences -que des convergences: comme nous le -confirme éminemment la grande expérience des -trois derniers siècles, où, par la désorganisation -générale de l'ancienne autorité théologique, les -croyances religieuses sont devenues bien plus -un puissant principe de discorde qu'un véritable -lien social, contrairement à leur destination essentielle, -que l'étymologie semble aujourd'hui -rappeler avec une sorte d'ironie. Or, en ayant -convenablement égard à cette considération fondamentale, -il est facile d'expliquer la moindre -influence sociale de la philosophie théologique à -l'époque du fétichisme, malgré qu'elle occupât -certainement alors beaucoup plus de place dans -l'ensemble de l'entendement humain.</p> - -<p>Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à -ce que le fétichisme comportait infiniment moins -que le polythéisme et le monothéisme le développement -propre d'une autorité sacerdotale distinctement -<span class="pagenum" id="Page_55">55</span> -organisée en classe spéciale, par une -suite nécessaire du caractère essentiel des croyances -correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme -sont éminemment individuels, et chacun -d'eux a sa résidence inévitable et permanente -dans un objet particulièrement déterminé; tandis -que ceux du polythéisme ont, de leur nature, -une bien plus grande généralité, un département -beaucoup plus étendu quoique toujours propre, -et enfin un siége infiniment moins circonscrit. -Cette différence fondamentale constitue sans -doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée -à correspondre spontanément, avec une -exacte harmonie, à l'état primitif de l'esprit humain, -où toutes les idées sont nécessairement, au -plus haut degré, particulières et concrètes; et de -là résulte, comme je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité -très supérieure des divinités de cette première -enfance. Mais, sous le point de vue social, -il est pareillement évident que de telles croyances -offrent, par leur nature, beaucoup moins de ressources, -soit pour réunir les hommes, soit pour -les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des -fétiches de tribu, et même de nation, la plupart -néanmoins sont essentiellement domestiques, ou -même personnels, ce qui offre bien peu de secours -au développement spontané de pensées -<span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -suffisamment communes. En second lieu, le siége -immédiat de chaque divinité dans un objet matériel -nettement déterminé, doit rendre le sacerdoce -proprement dit presque inutile, et, par suite, -tend à empêcher directement l'essor d'une classe -spéculative, vraiment distincte et influente. Ce -n'est pas que le culte ne soit alors fort étendu, -car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à -aucune époque théologique plus avancée, dans -l'ensemble de la vie humaine, qui en est plus intimement -pénétrée, chaque acte particulier de -l'homme ayant pour ainsi dire son propre aspect -religieux. Mais c'est presque toujours un culte -essentiellement personnel et direct, dont chaque -croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune -interposition forcée envers ses divinités spéciales, -constamment accessibles par leur nature. -C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux -habituellement invisibles, plus ou moins généraux, -et essentiellement distincts des corps soumis -à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer, -à l'âge du polythéisme, le développement rapide -et prononcé d'un vrai sacerdoce, susceptible d'une -haute prépondérance sociale, comme constituant, -d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire -indispensable entre l'adorateur et sa divinité. -Le fétichisme, au contraire, n'exigeait point -<span class="pagenum" id="Page_57">57</span> -évidemment cette inévitable intervention, et -tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance -de l'organisation sociale, dont le premier essor, -comme je l'ai établi au chapitre précédent, devait -certainement dépendre de la formation distincte -d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale. -Dans l'analyse, beaucoup mieux connue, -des âges théologiques ultérieurs, on peut observer -encore des traces très marquées de ce caractère -nécessaire des cultes primitifs, aux temps même -de la plus entière extension intellectuelle et sociale -du polythéisme grec ou romain, en considérant -le mode spécial, très précieux à remarquer -sous ce rapport, qui y distinguait l'adoration des -dieux lares et pénates, divinités essentiellement -domestiques, où l'on doit, à mon gré, reconnaître -de purs fétiches, dont le culte, particulièrement -modifié chez les diverses familles, s'y célébrait -toujours directement, sans intervention sacerdotale, -chaque fidèle, ou du moins chaque chef de -famille, étant resté, à cet égard, une sorte de -prêtre spontané.</p> - -<p>Toutefois, l'observation plus complète et plus -variée des populations fétichistes semble indiquer -que ce premier âge religieux n'est point -entièrement incompatible avec la formation ébauchée -d'une certaine classe sacerdotale, commençant -<span class="pagenum" id="Page_58">58</span> -à se détacher assez distinctement de la masse -sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à -des professions spéciales de devins, de jongleurs, -etc., chez plusieurs peuplades nègres, qui ne -sont point cependant sorties entièrement du vrai -fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi -de ces degrés de l'échelle sociale, soit dans -l'antiquité, soit de nos jours, on reconnaîtra -toujours, ce me semble, que le fétichisme est -alors essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, -qui constitue son plus haut perfectionnement -propre, et sous lequel s'effectue, comme -je l'expliquerai bientôt, sa transition générale -au polythéisme proprement dit. Or, cette phase -plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive, -du fétichisme fondamental, tend, en effet, -par sa nature spéciale, à provoquer directement -le développement distinct d'un vrai sacerdoce. -D'abord, la considération des astres porte en -elle-même un caractère d'évidente généralité, -qui les rend immédiatement aptes à devenir des -fétiches vraiment communs; et c'est toujours -aussi de cette source exclusive que l'analyse sociologique -nous les montre essentiellement tirés -chez des populations un peu étendues. En second -lieu, quand leur situation pleinement inaccessible -a été suffisamment reconnue, ce qui a -<span class="pagenum" id="Page_59">59</span> -dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le -croit d'ordinaire, le besoin d'intermédiaires spéciaux -a dû se faire sentir, à leur égard, d'une -manière irrécusable. Tels sont les deux caractères -essentiels, généralité supérieure, et accès -plus difficile, qui, sans altérer directement la -nature fondamentale du fétichisme universel, -ont dû y rendre l'adoration des astres particulièrement -propre à déterminer la formation d'un -culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement -distinct, sans lesquels le développement -politique serait demeuré essentiellement impossible. -On conçoit ainsi combien sont radicalement -vicieuses les tendances vagues et absolues -de la philosophie politique actuelle, qui nous -font, par exemple, condamner aveuglément le -culte des astres comme un principe universel -de dégradation humaine; tandis que l'avènement -de l'astrolâtrie constitue réellement, au -contraire, non-seulement un symptôme essentiel, -mais aussi un puissant moyen, de progrès -social, pour les temps correspondans, quoique sa -prolongation démesurée ait dû ultérieurement -devenir une source d'entraves. Mais il a dû s'écouler -un temps fort considérable avant que l'adoration -des astres ait pu prendre un ascendant -prononcé sur les autres branches du fétichisme, -<span class="pagenum" id="Page_60">60</span> -de manière à imprimer à l'ensemble du culte les -caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. -Car, l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations -les plus directes et les plus particulières, -ne pouvait alors nullement placer les corps -célestes au premier rang des substances extérieures. -Ils ont dû long-temps avoir pour lui -beaucoup moins d'importance qu'un grand nombre -de phénomènes terrestres; tels, par exemple, -que les principaux effets météorologiques, qui, -à un âge bien plus avancé, et pendant presque -tout le règne théologique, ont essentiellement -fourni les attributs caractéristiques du suprême -pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait -alors si généralement à tous les magiciens habiles -une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, -personne n'aurait osé leur supposer aucune -participation quelconque au gouvernement du -tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite -très prolongée de modifications graduelles dans -les conceptions humaines, pour intervertir en -quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin -les astres à la tête des corps naturels, quoique -toujours nécessairement subordonnés à la terre -et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la -philosophie théologique, parvenue même à son -plus haut perfectionnement total. Or, c'est seulement -<span class="pagenum" id="Page_61">61</span> -quand le fétichisme s'est ainsi élevé enfin -à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une -manière permanente et régulière, une influence -politique vraiment capitale, par le double motif -ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, en -général, l'explication rationnelle de ce singulier -caractère, source inextricable de confusion dans -les jugemens ordinaires sur ces degrés inférieurs -de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider essentiellement -une plus grande extension intellectuelle -de l'esprit théologique avec une moindre -influence sociale. Ainsi, non-seulement le fétichisme, -comme toute autre philosophie quelconque, -n'a pu s'étendre aux considérations -morales et sociales qu'après avoir d'abord suffisamment -dirigé toutes les spéculations moins compliquées: -mais, en outre, des motifs spéciaux -très puissans ont dû, comme on le voit, retarder -extrêmement l'époque où il a pu acquérir une -véritable consistance politique, malgré son immense -extension intellectuelle préalable.</p> - -<p>En terminant cette appréciation sommaire, -je ne puis m'empêcher de signaler une importante -réflexion qu'elle suggère naturellement sur -l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà -très propre à rendre fort douteuse cette aptitude -caractéristique à servir indéfiniment de base aux -<span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement -aux croyances religieuses, à l'exclusion de -tout autre ordre quelconque de conceptions communes. -Il résulte spontanément, en effet, des -considérations précédentes, que cette propriété -politique est bien loin de leur appartenir d'une -manière aussi intime et aussi absolue qu'on le -suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement -au temps même de la plus grande extension -mentale du système religieux. Cette observation -décisive ne fera que se compléter davantage -par la suite de notre opération historique, en -reconnaissant, dans le polythéisme, et surtout -dans le monothéisme, la co-relation évidente et -nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit -théologique avec une plus parfaite réalisation -de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera -naturellement de plus en plus que cette grande -destination sociale, tout comme l'efficacité purement -philosophique, ne pouvait lui être attribuée -que provisoirement, et jusqu'à l'avènement -de principes à la fois plus directs et plus stables, -suivant la théorie fondamentale exposée à la fin -du volume précédent.</p> - -<p>D'après l'ensemble de ces explications, ce sera -donc surtout aux deux leçons suivantes que nous -devrons naturellement réserver la juste appréciation -<span class="pagenum" id="Page_63">63</span> -générale des plus importans effets du -système théologique dans la grande évolution -humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû -être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, -si ce n'est dans sa dernière phase, au principal -développement de la politique théologique, -son influence sociale n'en a pas moins été très -étendue, et même indispensable, comme nous -allons maintenant l'apprécier sommairement.</p> - -<p>Sous le point de vue purement philosophique, -où, en tant que destinée à diriger alors le système -général des spéculations humaines, cette première -forme de l'esprit religieux ne présente que simplement -au moindre degré possible la propriété fondamentale -que nous avons reconnue, en principe, -rigoureusement inhérente à toute philosophie théologique, -de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale -de notre intelligence, en fournissant spontanément -à nos conceptions un aliment et un lien quelconques. -Mais, si le fétichisme lui-même a certainement -participé, sous ce rapport, à ce grand caractère -de la philosophie primitive, son action -ultérieure, après la production générale du premier -éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup -d'énergie, à empêcher l'essor des connaissances -réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux -n'a pu être aussi directement opposé que dans ce -<span class="pagenum" id="Page_64">64</span> -premier âge à tout véritable esprit scientifique, à -l'égard même des plus simples phénomènes. Toute -idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître -éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, -si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt -repoussée comme radicalement contraire au mode -consacré, qui rattache immédiatement l'explication -détaillée de chaque phénomène aux volontés -arbitraires du fétiche correspondant. L'esprit -scientifique est sans doute bien peu favorisé encore -par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons -au chapitre suivant; mais il y est certainement -beaucoup moins comprimé que sous le -fétichisme, quand on les compare, à cet égard, -d'une manière suffisamment approfondie. Dans -cette première enfance intellectuelle, que nous -pouvons maintenant si peu comprendre, les faits -chimériques l'emportent infiniment sur les faits -réels; ou, plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun -phénomène qui puisse être alors nettement -aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme, -et même pendant presque tout le règne du polythéisme, -l'esprit humain est nécessairement, envers -le monde extérieur, en un état habituel de vague -préoccupation qui, quoique alors normal et universel, -n'en produit pas moins l'équivalent effectif -d'une sorte d'hallucination permanente et commune, -<span class="pagenum" id="Page_65">65</span> -où, par l'empire exagéré de la vie affective -sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances -peuvent altérer profondément l'observation -directe de presque tous les phénomènes naturels. -Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter -d'impostures des sensations exceptionnelles, que -nous avons heureusement cessé de pouvoir directement -comprendre, et qui ont été néanmoins, -toujours et partout, très familières aux magiciens, -devins, sorciers, etc., de cette grande phase sociale. -Mais, en revenant, autant que possible, à l'image -d'une telle enfance, où l'absence totale des -notions même les plus simples sur les lois de la -nature doit faire indifféremment admettre les -plus chimériques récits avec les plus communes -observations, sans que rien pour ainsi dire puisse -alors sembler spécialement monstrueux, on pourra -reconnaître aisément la facilité trop réelle avec -laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il -était disposé à voir, par des illusions qui me semblent -fort analogues à celles que le grossier fétichisme -des animaux paraît leur procurer très fréquemment. -Quelque familière que doive nous être -aujourd'hui l'opinion fondamentale de la constance -des évènemens naturels, sur laquelle repose nécessairement -tout notre système mental, elle ne -nous est certainement point innée, puisqu'on peut -<span class="pagenum" id="Page_66">66</span> -presque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque -véritable de sa pleine manifestation. La -philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, -et qui est, par sa nature, strictement assujétie à -la condition, souvent pénible, de tout comprendre -afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer -désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, -que cette invariabilité des lois naturelles est, -pour l'esprit humain, le laborieux résultat général -d'une acquisition lente et graduelle, aussi bien -chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment -de cette rigoureuse constance ne pouvait se développer -directement tant que l'esprit purement -théologique conservait son plus grand ascendant -mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment -caractérisé par l'extension immédiate et absolue -des idées de vie, tirées du type humain, à tous -les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement -une telle situation, on cesse de trouver -étranges les fréquentes hallucinations que pouvait -produire, chez des hommes énergiques, une activité -intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à -la moindre surexcitation déterminée par le jeu -spontané des passions humaines, ou quelquefois -provoquée volontairement par diverses stimulations -spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà -assez judicieusement signalées, comme la pratique -<span class="pagenum" id="Page_67">67</span> -de certains mouvemens graduellement convulsifs, -l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement -enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets -analogues, etc. Sans recourir même à ces -moyens particuliers, dont l'histoire nous montre -cependant la fréquente influence, les causes naturelles -d'aberration commune sont alors tellement -prononcées, que, par une convenable appréciation, -on devra, ce me semble, féliciter bien -plutôt l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale -a si souvent contenu, pendant cette -première enfance, la direction illusoire que les -seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer -presque indéfiniment.</p> - -<p>Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale -du fétichisme sur l'intelligence humaine -n'est point certainement aussi oppressive, à beaucoup -près, que sous l'aspect scientifique. Il est -même évident qu'une philosophie qui animait directement -la nature entière, devait tendre à favoriser -éminemment l'essor spontané de notre imagination, -alors nécessairement investie d'une haute -prépondérance mentale. Aussi les premiers essais -de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie, -remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du -fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler -bien davantage encore leur développement -<span class="pagenum" id="Page_68">68</span> -propre, il convient, pour abréger, de remettre au -chapitre suivant l'ensemble des considérations -très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet. -Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, -dans la vie collective comme dans la vie -individuelle, l'essor positif des facultés humaines -a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression, -de manière à accélérer graduellement l'évolution -plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées, -d'après la liaison générale que notre organisation -établit entre elles.</p> - -<p>Quant au développement industriel, philosophiquement -défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble -total de l'action de l'homme sur le monde -extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à -ce premier âge social, où l'humanité, sous les plus -importans aspects, a jeté les bases élémentaires -de sa conquête générale du globe terrestre. Trop -disposés maintenant à méconnaître les services -indispensables de ces temps primitifs, nous oublions -que l'industrie humaine leur doit surtout -la première ébauche de ses ressources les plus -puissantes, l'association de l'homme avec les animaux -disciplinables, l'usage permanent du feu, et -l'emploi des forces mécaniques; et, même le commerce -proprement dit y trouve son premier essor -distinct, par la naissante institution des monnaies. -<span class="pagenum" id="Page_69">69</span> -En un mot, presque tous les arts et procédés industriels -y ont nécessairement leur origine fondamentale. -Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité -humaine accomplit alors spontanément une -fonction préliminaire d'une haute importance -pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, -pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation, -comme l'éloquente appréciation de Buffon -est si propre à le faire sentir, dans son admirable -parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée -par l'homme. L'action destructive que -les peuplades primitives de chasseurs se plaisent -à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement -utile au genre humain comme offrant souvent -un motif immédiat de liaison, quelquefois -fort étendue, entre les diverses familles, en un -temps où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la -guerre, d'autres motifs équivalens. Mais une telle -destruction est surtout directement indispensable -au développement social ultérieur, dont la scène -nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée -par la multiplicité supérieure des animaux -de toute espèce. Aussi cette énergie destructive -est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois -y voir, sans trop d'invraisemblance, une -cause secondaire susceptible de concourir, avec les -puissances prépondérantes considérées en géologie, -<span class="pagenum" id="Page_70">70</span> -à l'entière disparition de certaines races, surtout -parmi les plus grandes. On peut faire des remarques -essentiellement analogues sur les dévastations -exercées ensuite par les peuples pasteurs, -et qui affectent plus spécialement la végétation -superflue. Mais, si l'on ne peut méconnaître, sous -ces divers aspects, la participation essentielle de -cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, -il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement -la véritable influence du fétichisme sur ce -genre de développemens<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Au premier abord, la -consécration directe de la plupart des corps extérieurs -semble même devoir tendre à interdire à -l'homme toute grave modification du monde environnant. -Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence -<span class="pagenum" id="Page_71">71</span> -prolongée du fétichisme ne constitue, sous -ce rapport, de véritables et puissans obstacles, -qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit -humain pouvait jamais être, surtout alors, -pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient -être, à cet égard, suffisamment neutralisées -par l'opposition mutuelle que leur nature comporte -si aisément, quand quelque instinct puissant -s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet important -antagonisme spontané, le fétichisme présente -déjà, à un haut degré, cette précieuse propriété -générale que j'ai signalée, en principe, au chapitre -précédent, comme inhérente au régime théologique, -de favoriser le premier essor de l'activité humaine, -par les illusions fondamentales qu'il inspire -sur la prépondérance de l'homme, auquel le -monde entier doit sembler subordonné, tant que -l'invariabilité des lois naturelles n'est point encore -reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors -réalisable que par l'irrésistible intervention des -agens divins, il n'est pas moins évident que le -sentiment continu de cette protection suprême -doit être, à cette époque, éminemment propre à -exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, -malgré d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne -pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi, -quelque imparfaite, et même précaire, que soit -<span class="pagenum" id="Page_72">72</span> -nécessairement une telle stimulation, il y faut voir -une indispensable ressource, jusqu'aux temps -très récens où la connaissance des lois de la nature -est assez avancée pour servir de base rationnelle -et solide à l'action, à la fois sage et hardie, de -l'humanité sur le monde extérieur. Or, cette -fonction provisoire convient alors d'autant mieux -au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la -manière la plus directe et la plus complète, le -naïf espoir d'un empire presque illimité, à obtenir -par la voie religieuse activement suivie. Plus on -méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira -que le pas principal y devait consister, au physique -comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa -torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à -l'autre égard, le pas le plus difficile, si l'essor -spontané de la philosophie théologique, à l'état -initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement -la seule issue qui fût alors possible. Quand on -examine convenablement les illusions caractéristiques -de ce premier âge, sur la faculté mystérieuse -d'observer immédiatement les évènemens -les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir -de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter -les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un -dédain peu philosophique fait place à l'appréciation -rationnelle qui nous y montre les symptômes -<span class="pagenum" id="Page_73">73</span> -nécessaires de l'éveil primordial de notre intelligence -et de notre activité.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label"><b>Note 6</b>:</span></a> -Quoique le point de vue concret doive être ici soigneusement -écarté, d'après les explications préalables de cette leçon, je crois cependant, -afin de prévenir, autant que possible, toute confusion dans les -vérifications spéciales, devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas -ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un -seulement des trois modes généraux d'existence matérielle qu'on a coutume -de distinguer parmi les peuples primitifs, successivement chasseurs, -pasteurs et agriculteurs. Je sais qu'on peut citer plusieurs -exemples de nations pastorales déjà parvenues au polythéisme, et -d'autres de nations agricoles restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité -effective, je continue l'appréciation abstraite en supposant les -deux transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation du -fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va le voir, un motif -fondamental pour qu'il en soit ainsi, quoique cette tendance spontanée -puisse être, en certains cas particuliers que je n'ai point à analyser, -surmontée par des influences contraires.</p> - -<p>Enfin, sous le point de vue social proprement -dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d'après -nos explications antérieures, moins efficace, en -général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit -théologique, offre cependant des propriétés -réelles d'une haute importance pour l'ensemble -du développement humain. Nous sommes maintenant, -surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître -les immenses bienfaits des influences religieuses, -auxquelles ceux même qui s'en croient -encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort -éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès -qu'elles ont réellement déterminés, quand ils ont -dépendu de croyances actuellement éteintes. -Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport -intellectuel, la philosophie positive, quelque -paradoxale que semble d'abord chez elle une semblable -propriété, peut seule, au fond, faire enfin -dignement apprécier toute la haute participation -nécessaire de l'esprit religieux à l'ensemble de la -grande évolution. Or, ici n'est-il pas directement -évident que les efforts moraux devant, par une -invincible nécessité organique, presque toujours -combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques -impulsions de notre nature, l'esprit théologique -<span class="pagenum" id="Page_74">74</span> -avait besoin de fournir à la discipline sociale -une base générale indispensable, en un -temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle, -était certainement beaucoup trop limitée -pour offrir un point d'appui suffisant aux -influences purement rationnelles? Même à des -époques bien moins arriérées, les institutions qui -deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être -habituellement rattachées à de simples motifs -humains, doivent long-temps reposer sur de tels -fondemens, jusqu'à ce que notre raison soit assez -affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous -voyons même les moindres préceptes hygiéniques -ne pouvoir d'abord s'établir, d'une manière fixe -et commune, que sous la haute autorité des prescriptions -religieuses. Une irrésistible induction -doit donc nous faire sentir la nécessité primitive -de la consécration théologique dans les modifications -sociales où l'on est aujourd'hui le moins -disposé à concevoir son intervention. Ainsi, -on la regarde d'ordinaire comme essentiellement -étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit -de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, -l'analyse approfondie de certaines phases -remarquables de la sociabilité me semble indiquer -clairement, à cet égard, un indispensable concours -de l'influence religieuse: telle est, entre -<span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -autres, cette célèbre institution du <i>Tabou</i>, si -importante chez les peuples les plus avancés de -l'Océanie, et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, -pour le philosophe, une précieuse trace -de l'universelle participation spéciale des croyances -théologiques à la consolidation primitive de la -propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs -ou pasteurs passent finalement à l'état agricole. -Quoique les liaisons d'idées propres à ces -âges primitifs soient aujourd'hui très difficilement -saisissables, même d'après une saine théorie, à -cause du point de vue trop différent où nous -sommes forcément placés, il est pareillement très -vraisemblable que l'influence religieuse a beaucoup -contribué d'abord à établir, et surtout à régulariser, -l'usage continu des vêtemens, justement -regardé comme l'un des principaux indices -de la civilisation naissante, non-seulement par -l'évidente impulsion qu'en doivent constamment -recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien -plus encore sous le rapport moral, où il constitue -le premier grand témoignage de l'admirable série -des efforts graduels de l'homme pour améliorer, -autant que possible, sa propre nature, en y développant -de plus en plus la haute discipline permanente -que notre raison doit exercer sur nos -penchans, afin de faire convenablement éclater la -<span class="pagenum" id="Page_76">76</span> -supériorité implicite de notre organisation propre.</p> - -<p>Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de -l'ancienne intervention sociale de l'esprit théologique, -on se forme trop souvent une très fausse idée -de ce puissant moyen, même dans la plupart des -cas où l'on n'en saurait méconnaître l'efficacité, en -le concevant surtout comme un simple artifice, appliqué, -par les hommes supérieurs, sans aucune -conviction personnelle, au gouvernement usuel de -la multitude. Bien peu de philosophes, y compris -les plus religieux, sont aujourd'hui exempts de cette -irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses -phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi -il convient ici de présenter directement à ce sujet -quelques indications sommaires, qui, applicables -à l'ensemble de notre opération historique, y devront -prévenir ou rectifier, autant que possible, de -vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires -à toute saine explication des faits sociaux -qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.</p> - -<p>Malgré la vaine réputation de haute habileté -politique qu'on a si étrangement tenté de faire à -la dissimulation et même à l'hypocrisie, il est heureusement -incontestable, soit d'après l'expérience -universelle, soit par l'étude approfondie de la nature -humaine, qu'un homme vraiment supérieur -n'a jamais pu exercer aucune grande action sur -<span class="pagenum" id="Page_77">77</span> -ses semblables sans être d'abord lui-même intimement -convaincu. Cette condition préalable ne -tient pas seulement à ce qu'il ne saurait exister -d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante -harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. -De plus, cette chimérique duplicité mentale, -à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer souvent -d'importans effets, tendrait nécessairement, -au contraire, à paralyser directement les principales -facultés de ceux qui se seraient dès lors imposé -la tâche, évidemment impossible, de conduire -simultanément leurs pensées par deux voies -opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune -eût d'ordinaire déjà suffisamment embarrassé -notre faible intelligence. On n'a pu se laisser -communément entraîner à cette absurde supposition, -que d'après une difficulté presque insurmontable -à comprendre la vraie nature d'un état -mental trop éloigné, par une suite funeste, mais -rarement évitable, du caractère absolu qui vicie -encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques, -et que la prépondérance générale de -l'esprit positif pourra seule entièrement rectifier.</p> - -<p>En reconnaissant, comme on ne peut plus -l'éviter, que les théories théologiques ont dû -long-temps diriger l'exercice de notre intelligence -dans ses plus simples spéculations, ce serait -<span class="pagenum" id="Page_78">78</span> -sans doute une étrange inconséquence que de -persister à méconnaître leur prépondérance -réelle dans les méditations sociales et politiques, -dont la complication supérieure devait d'abord -exiger bien davantage cette puissante intervention. -Serait-il possible que les esprits chez lesquels un -tel régime constitue directement la base nécessaire -de tout le système mental, ne l'étendissent -point spontanément à leurs recherches les plus -importantes et les plus difficiles? Les législateurs de -ces temps primitifs étaient donc, inévitablement, -aussi sincères, en général, dans leurs conceptions -théologiques sur la société que dans celles qui se -rapportaient au monde extérieur: les aberrations -pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils -furent trop souvent conduits par ces imparfaites -théories, constituent elles-mêmes presque toujours -d'irrécusables témoignages de cette sincérité -fondamentale.</p> - -<p>Pour rectifier complétement la grave erreur -philosophique que nous examinons, et qui s'oppose -éminemment à toute saine appréciation du -passé humain, il me reste seulement à expliquer -ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement -théologique des temps primitifs à fournir -des inspirations qui devaient coïncider, dans -la plupart des cas ordinaires, avec les principales -<span class="pagenum" id="Page_79">79</span> -nécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence -habituelle devait résulter naturellement de -deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires, -l'une commune à toutes les phases -religieuses, l'autre spéciale à chacune d'elles, et -qu'il suffira d'indiquer très brièvement. La première -consiste en ce que, par le vague presque -indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, -les croyances religieuses sont éminemment susceptibles -de se modifier spontanément selon les exigences -diverses de chaque application politique, -de manière à sanctionner finalement, sans aucun -artifice volontaire, les inspirations même qui -n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu -qu'elles correspondent au sentiment intime d'un -besoin véritable, individuel ou social. Tel est -surtout le motif général qui rend si nécessaire, -envers de semblables opinions, une organisation -systématique, sous l'administration continue d'un -sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de -rectifier les dangereuses conséquences pratiques -de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme -je l'expliquerai directement dans la <a href="#Page_297">cinquante-quatrième -leçon</a>. Mais cette aptitude universelle -à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos -pensées quelconques, quoique pouvant ainsi -s'étendre trop souvent à des applications nuisibles, -<span class="pagenum" id="Page_80">80</span> -doit avoir sans doute encore plus d'énergie -et d'activité naturelles quand elle se dirige vers -des inspirations d'utilité sociale, offrant, à son -plein développement, un champ plus vaste et -moins gêné. En second lieu, les caractères qui -distinguent les croyances propres à chaque phase -religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés, -en général, par les diverses modifications -essentielles de la société, il serait impossible que -ces opinions n'offrissent point spontanément, -dans la vie réelle, certains attributs en harmonie -spéciale avec les situations correspondantes; sans -quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. -Ainsi, outre l'importante consécration commune -qu'elles doivent fournir à toutes les inspirations -utiles, les théories théologiques sont -d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer -souvent des notions essentiellement convenables -à l'état social contemporain. La première -propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement -vague et indisciplinable dans chaque système -religieux, la seconde à ce qu'il offre de -déterminé et de régularisable; en sorte que l'action -de l'une peut suppléer naturellement à celle -de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient -et s'organisent, dans l'ensemble de l'évolution -théologique de l'humanité, leur influence -<span class="pagenum" id="Page_81">81</span> -sociale décroît nécessairement sous le premier -aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en -résulte: mais elle augmente, non moins inévitablement, -sous le second point de vue, ainsi que -nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, -au fond, comme une très heureuse transformation, -permettant de plus en plus aux esprits -supérieurs d'utiliser spontanément, dans -toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette -philosophie primitive.</p> - -<p>D'après ces explications générales sur les deux -modes fondamentaux relatifs à l'action sociale -d'une théologie quelconque, on conçoit que le -premier doit spontanément prévaloir dans le -fétichisme, beaucoup plus qu'en aucun autre cas: -ce qui est alors directement conforme à nos -remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection -de l'organisation religieuse proprement -dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle -de cette influence y doit devenir aujourd'hui -plus spécialement inextricable, d'après la difficulté, -presque toujours insurmontable, de discerner -avec exactitude, dans la trame profondément -confuse d'une vie aussi éloignée de la -nôtre, l'élément religieux qui s'y trouve intimement -incorporé. On doit donc, à cet égard, -se contenter essentiellement d'y vérifier, sur -<span class="pagenum" id="Page_82">82</span> -quelques exemples décisifs, comme chacun peut -aisément le faire, la réalité nécessaire de notre -théorie. Quant au second mode, quoique son -développement ait dû être infiniment moindre -sous le régime du fétichisme, sa nature plus -précise et mieux saisissable permet néanmoins -de l'y apprécier d'une manière plus distincte -et plus directe: ce qui, par une évidente réaction -logique, doit rationnellement confirmer, <i>à -fortiori</i>, l'existence implicite de l'autre influence, -même dans les cas nombreux où l'imperfection -nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la -faire convenablement ressortir. Il me suffira de signaler -ici deux exemples importans et irrécusables -de cette action spéciale, spontanément émanée du -fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.</p> - -<p>Le premier consiste dans la participation incontestable, -quoique inaperçue jusqu'ici, de -cette religion primitive pour la transition fondamentale -à la vie agricole. Assez de philosophes -ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale -de ce changement capital du régime matériel, -sans lequel les plus grands progrès ultérieurs -de l'humanité seraient demeurés essentiellement -impossibles. Qu'il me suffise d'ajouter, à ce sujet, -que la guerre, principal instrument temporel -de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, -<span class="pagenum" id="Page_83">83</span> -en principe, au chapitre précédent, et comme -je l'expliquerai surtout au suivant, reste presque -entièrement privée de sa plus importante destination -politique, tant que dure l'état nomade. -Les guerres acharnées que se font habituellement -les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs, -à la manière, pour ainsi dire, des autres animaux -carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, -par un indispensable exercice, leur activité -continue, et à préparer les élémens d'un -perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement -à peu près stériles en résultats politiques -immédiats. Il serait donc superflu de nous -arrêter ici à faire expressément ressortir la haute -portée sociale de cette grande révolution temporelle, -qui assujétit invariablement l'homme à une -résidence déterminée. Nous n'avons pas plus -besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême -difficulté que devait évidemment offrir un changement -aussi peu compatible, à certains égards, -avec le caractère essentiel de l'humanité naissante. -On ne saurait douter, en effet, que le -vagabondage ne soit, au fond, très naturel à -l'homme, dans les plus communes organisations; -comme le confirme, chez les sociétés même les -plus avancées, l'exemple des individus les moins -cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre, -<span class="pagenum" id="Page_84">84</span> -en général, que le pas dont il s'agit -a dû exiger l'intervention fondamentale des influences -spirituelles, essentiellement distinctes et -indépendantes des causes purement temporelles, -auxquelles on a coutume d'attribuer exclusivement -ce grand progrès. On y a, sans doute, -justement indiqué la condensation croissante de -la population humaine, comme ayant dû naturellement -exiger une fécondité proportionnelle -dans les moyens habituels d'alimentation, et -conduire ainsi à l'état agricole, de même que -jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son incontestable -réalité, cette explication est radicalement -insuffisante, faute d'un élément indispensable -et principal. Les philosophes ne s'en -contentent ordinairement que par suite de la -prépondérance trop prolongée que conserve encore, -malgré les lumineux travaux de Gall, cette -vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine -où l'on fait essentiellement dériver les -facultés des besoins, comme je l'ai expliqué au -troisième volume (<i>voyez</i> la quarante-cinquième -leçon). Quelque importante que puisse devenir, -en général, une exigeance sociale quelconque, -cette condition ne suffit certainement point à la -produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement -disposée: comme le confirment tant -<span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés -pendant des siècles par des populations -encore trop peu préparées à s'en affranchir. Vainement -augmenterait-on l'intensité et l'urgence -du besoin, l'homme préférera, en général, pallier -isolément chaque résultat, ce qui semblera -presque toujours possible, plutôt que de se décider -à un changement total de situation, encore -antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, -l'homme tenterait alors de remédier à mesure -à l'excès de population par l'emploi plus -fréquent des horribles expédiens auxquels il n'a -que trop recours à des époques même plus avancées, -plutôt que de renoncer à la vie nomade -pour la vie agricole, tant que son développement -intellectuel et moral ne l'y a point suffisamment -préparé. Cette évolution préalable -constitue donc, en réalité, la principale cause -de ce grand changement, quoique l'époque précise -de son accomplissement ait dû ensuite dépendre -des exigences extérieures, et surtout de -celle dont il s'agit. Or il est évident que, ce -nouveau mode d'existence matérielle s'étant presque -toujours établi avant la cessation du fétichisme, -il faut bien que l'influence générale de -ce premier régime théologique tende spontanément, -sous un aspect quelconque, à disposer -<span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -graduellement l'homme à une telle révolution, -quand même nous n'apercevrions pas en quoi -consiste exactement cette propriété nécessaire. -Mais, en outre, il est aisé d'en assigner directement -le vrai principe essentiel. Car, l'adoration -immédiate du monde extérieur, plus spécialement -dirigée, par sa nature, vers les objets les -plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement -développer, à un haut degré, cette portion, -d'abord très faible, des penchans humains -qui nous attache instinctivement au sol natal. -La touchante douleur, si souvent exprimée dans -les guerres antiques, qu'exhalait le vaincu obligé -de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point -principalement sur des êtres abstraits et généraux, -qu'il eût pu retrouver partout, comme -Jupiter, Minerve, etc.: elle concernait bien davantage -ce qu'on nommait si justement les dieux -domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, -de purs fétiches; telles sont les divinités -spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors -l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume -qu'envers la tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs -incorporée elle-même dans le fétichisme universel. -Ainsi, même pour les nations déjà parvenues -au polythéisme avant de passer à l'état -agricole, l'influence religieuse indispensable à -<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> -cette transition, y doit être attribuée, en majeure -partie, aux restes de fétichisme fort prononcés -qui ont dû subsister dans le polythéisme -jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai -noté ci-dessus. Une telle influence constitue -donc une propriété essentielle de notre première -phase théologique, et n'aurait pu sans doute -appartenir suffisamment aux religions ultérieures, -si cette révolution matérielle, déjà pleinement -réalisée, ne s'était spontanément rattachée à un -ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis -de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine -élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour -compléter cette indication, l'importante réaction -exercée nécessairement par une semblable révolution -sur le perfectionnement général du système -théologique. Car, c'est essentiellement alors -que le fétichisme commence à prendre régulièrement -sa forme la plus éminente, en passant à -l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, -comme je vais l'expliquer, sa transition normale -au polythéisme proprement dit. On conçoit, en -effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles -doit attirer bien davantage leur attention spéculative -vers les corps célestes, pendant que leurs -travaux propres en manifestent beaucoup plus -spécialement l'influence. Quelle suite spontanée -<span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -d'observations astronomiques, même très grossières, -pourrait-on attendre d'une population -vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant -ses courses nocturnes? Il existe donc certainement -une double relation fondamentale entre -le développement général du fétichisme et l'établissement -final de la vie agricole.</p> - -<p>En terminant cette explication sommaire, je ne -saurais éviter, dans l'intérêt, toujours prépondérant, -de la saine méthode philosophique, d'utiliser -l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici -très spontanément de signaler, sous deux rapports -importans, l'extrême imperfection actuelle de la -philosophie politique, chez les esprits même les -plus avancés. On vient de reconnaître combien est -superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le -passage à l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire -encore généralement constitue sans doute un -symptôme très décisif de l'<ins id="cor_4" title="irrationel">irrationnel</ins> esprit qui a -présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement -abandonnées à des intelligences presque -étrangères à toute institution vraiment scientifique -des recherches humaines. Cet exemple est cependant -l'un des plus favorables que puisse présenter -aujourd'hui la philosophie dominante, à cause de -l'observation, juste quoique partielle, qui y sert -de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si -<span class="pagenum" id="Page_89">89</span> -nous étions conduits à en apprécier tant d'autres -très vantés, comme chaque lecteur peut aisément -le faire, en cas de loisir! En second lieu, nous trouvons -ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité -du précepte fondamental, établi au quarante-huitième -chapitre, sur la nécessité d'étudier -simultanément les divers aspects sociaux, tous -nécessairement solidaires, et surtout de ne point -isoler l'appréciation du développement matériel de -celle du développement spirituel. La grave erreur -de philosophie historique que nous venons de -rectifier, résulte évidemment, en effet, d'une -préoccupation exorbitante, et presque exclusive, -du point de vue temporel dans tous les évènemens -humains, l'un des principaux caractères philosophiques -de notre état révolutionnaire, comme je -l'ai montré au début de ce volume.</p> - -<p>Quant au second exemple essentiel, et bien -moins incontestable encore, que je dois signaler ici -de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble -de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante -fonction si spontanément remplie par cette -religion primitive pour la conservation systématique -des animaux utiles, ainsi que des végétaux. -Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle -de l'homme sur le monde extérieur a dû nécessairement -commencer par la dévastation, comme, sur -<span class="pagenum" id="Page_90">90</span> -sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée -à la destruction, alors si prépondérante et -presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie -avec l'indispensable nécessité originaire de -déblayer le théâtre général de la civilisation future. -Or un penchant aussi prononcé, développé, -avec une telle plénitude, chez des hommes non -moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement -toutes les races quelconques, même les -plus susceptibles de rendre ultérieurement à -l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait -d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses -espèces organiques, surtout dans le règne -animal, nécessairement beaucoup plus exposé, -devraient donc sembler alors vouées à une destruction -presque inévitable, si la première évolution -intellectuelle et morale de l'humanité ne fût venue -spontanément, d'un autre côté, imposer un frein -général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. -Telle est, évidemment, l'une des propriétés -les plus directes du fétichisme primordial, indépendamment -de la tendance générale qu'il -inspire vers la vie agricole, comme je viens de -l'expliquer. Si ce premier système religieux n'a pu -remplir un office aussi capital que par l'adoration -formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, -il faut se demander par quelle autre -<span class="pagenum" id="Page_91">91</span> -voie cet important résultat aurait été alors suffisamment -réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite -les immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne -doivent nullement nous dissimuler son aptitude -essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, -à la fois difficile et indispensable, des animaux -utiles, des végétaux précieux, et, en général, -de tous les objets matériels exigeant une protection -spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement -remplir la même fonction d'une manière un peu -différente, mais non moins spontanée, en plaçant -ces divers êtres sous la protection particulière des -divinités correspondantes; procédé assurément -très énergique, mais toutefois moins direct que le -précédent, et qui sans doute n'aurait pas été d'abord -assez intense pour obtenir alors, comme -celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, -à cet égard, dans le monothéisme proprement -dit, une lacune essentielle, puisqu'il n'a point organisé -spécialement cette importante attribution, -si l'éducation humaine n'avait alors été assez -avancée déjà pour ne plus exiger, sous ce rapport, -d'être principalement guidée par la voie théologique. -Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui, -que le défaut presque absolu de discipline -régulière envers cet ordre de relations ne -présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement -<span class="pagenum" id="Page_92">92</span> -réparés par les mesures purement temporelles, -auxquelles on est ainsi obligé de recourir à -peu près exclusivement.</p> - -<p>Pour mieux apprécier toute l'importance sociale -de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir -la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs -considérer aussi cette protection permanente -sous le rapport moral, comme ayant puissamment -contribué à l'adoucissement fondamental du caractère -humain. Sans doute, l'organisation carnivore -de l'homme constitue l'une des principales causes -qui limitent nécessairement le degré réel de douceur -dont cet animal est susceptible; quoique la -spécialisation croissante des occupations humaines -tende spontanément à diminuer de plus en -plus cet inévitable essor de l'instinct sanguinaire, -en le concentrant toujours davantage chez une -moindre portion de la société générale, où il peut -d'ailleurs être directement atténué par suite même -du caractère d'utilité publique qu'y prend alors -une telle attribution. Quelque honorable que doive -toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, -sa sublime utopie sur nos relations avec les -animaux, conçue en un temps où l'esprit de destruction -était encore si prépondérant dans l'élite -de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement -contraire à la destinée fondamentale de l'homme, -<span class="pagenum" id="Page_93">93</span> -qui l'oblige à développer sans cesse, à tous égards, -son ascendant naturel sur l'ensemble du règne -animal. Mais, à raison même de cette indispensable -domination, et afin qu'elle ne dégénère point -en une aveugle tyrannie destructive, directement -opposée au but principal, elle a besoin, comme -tout autre empire, d'être assujétie, d'une manière -permanente et régulière, à certaines lois essentielles, -qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que -possible, les déviations spontanées. On peut donc, -sous cet aspect, envisager le fétichisme comme -ayant primitivement ébauché, par la seule voie -alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu -senti encore, d'institutions humaines, destiné à -régler convenablement les relations politiques les -plus générales, celles de l'humanité envers le -monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; -relations où l'égoïsme d'espèce ne saurait, sans -doute, exclusivement présider sans de graves dangers, -et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant -plus qu'il s'agit d'organismes plus éminens -et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le -gouvernement rationnel de l'humanité régénérée -par le vrai positivisme, on peut présumer que -l'administration systématique et continue de cet -ordre intéressant de rapports collectifs, conduira -un jour à constituer régulièrement un vaste département -<span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -spécial du monde extérieur, propre à coordonner -ou même à diriger des efforts individuels -trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations -morales d'une philosophie plus réelle, -alors suffisamment prépondérante, qui aura préalablement -vulgarisé la saine appréciation de notre -position naturelle, et par suite le juste sentiment -de notre véritable correspondance avec les différens -degrés de l'échelle zoologique dont nous formons -le type fondamental.</p> - -<p>Après avoir, par l'ensemble des considérations -précédentes, convenablement caractérisé la part -nécessaire du fétichisme à l'évolution totale de -l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter -cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le -mode général suivant lequel a dû s'opérer graduellement -l'inévitable transition de cette première -grande phase religieuse à celle, immédiatement -suivante, qui constitue le polythéisme -proprement dit, principale forme de l'état théologique.</p> - -<p>Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé -forcément du fétichisme, c'est maintenant, -à mes yeux, une proposition historique incontestable, -que pourrait seule obscurcir une ténébreuse -érudition, également propre à servir -les opinions les plus contradictoires, au gré d'une -<span class="pagenum" id="Page_95">95</span> -imagination vagabonde, égarée par une fausse et -impuissante philosophie. Outre que l'analyse attentive -du développement individuel démontre, -avec une pleine évidence, cette succession constante, -l'exploration directe des degrés correspondans -de l'échelle sociale l'a désormais suffisamment -confirmée sur tous les points du globe. -L'étude même de la haute antiquité, quand elle -sera enfin convenablement éclairée par les saines -théories sociologiques, la vérifiera, j'ose l'assurer, -d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement -reconnaître, dans la plupart des théogonies, -que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait -nullement la religion primitive; la constante -antériorité du fétichisme y sert, en effet, -de base essentielle pour expliquer la formation -des dieux, c'est-à-dire, au fond, l'époque où leur -existence distincte a été admise. N'est-ce point -là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, -ces dieux primitivement issus de l'Océan et de la -Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches? -Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé, -comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus -grand développement, diverses traces très prononcées -du fétichisme primordial? Il est vraiment -honteux, pour l'état présent de la philosophie, -qu'il faille encore discuter un cas aussi évident; -<span class="pagenum" id="Page_96">96</span> -puisque la première manifestation de l'esprit -théologique doit certainement consister à animer -directement chaque corps extérieur, avant de -pouvoir remplacer cette vie immédiate par l'action -correspondante de quelque être purement -fictif.</p> - -<p>Spéculativement envisagée, cette grande transformation -de l'esprit religieux est peut-être la -plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, quoique -nous en soyons aujourd'hui trop éloignés -pour en sentir habituellement l'étendue et la -difficulté. L'intelligence humaine a dû, ce me -semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle -mental, dans son passage si vanté du polythéisme -au monothéisme, dont l'accomplissement -plus récent et l'histoire mieux connue -doivent naturellement nous faire exagérer l'importance, -qui ne fut extrême que sous le point -de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. -Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la -matière éminemment active, au point d'en être -vraiment vivante, tandis que le polythéisme la -condamnait, au contraire, nécessairement à une -inertie presque absolue, toujours passivement -soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin; -il doit sembler d'abord impossible, en appréciant -la portée intellectuelle de cette différence capitale, -<span class="pagenum" id="Page_97">97</span> -de comprendre le mode réel de transition graduelle -de l'un à l'autre régime religieux. Tous -deux, sans doute, paraissent presque également -éloignés de notre état positif, caractérisé par la -subordination fondamentale des phénomènes à -d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de -ces modes substitue pareillement des volontés, -soit qu'elles résident dans les corps mêmes ou dans -leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence, -presque équivalent. Mais, par un examen -plus approfondi, ce passage de l'activité à l'inertie -de la matière se présente, au contraire, comme -une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup -coûté à l'esprit humain. Il est donc d'un -haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une -manière satisfaisante, le mode spontané de cette -mémorable transition.</p> - -<p>Toutes les grandes modifications successives -de l'esprit religieux ont été essentiellement déterminées, -au fond, par le développement -continu de l'esprit scientifique, quoique son -intervention nécessaire n'ait pu être, presque -jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite. -Si l'homme n'eût pas été susceptible de -comparer, d'abstraire, de généraliser, et de prévoir, -à un plus haut degré que ne le sont les singes, -les carnassiers, etc., il aurait sans doute -<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> -indéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou -moins grossier où les retient irrévocablement leur -imparfaite organisation. Mais son intelligence est -propre à apprécier la similitude des phénomènes -et à reconnaître leur succession. Quoique ces facultés, -éminemment caractéristiques, doivent -être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, -par le double défaut d'alimentation et de -direction vraiment convenables, elles ne cessent -de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis -le premier éveil mental émané de l'impulsion -théologique, et leur exercice diminue toujours -de plus en plus la prépondérance initiale de la -philosophie religieuse. Or, l'important passage du -fétichisme au polythéisme constitue, à mes yeux, -le premier résultat général de cet essor naissant -de l'esprit d'observation et d'induction, développé, -comme cela doit être pour toute évolution -sociale, d'abord chez les hommes supérieurs, et, -à leur suite, dans la multitude.</p> - -<p>Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, -d'après nos explications antérieures, -le caractère, nécessairement individuel et concret, -inhérent à toute croyance fétichique, toujours -relative à un objet déterminé et unique. Cet -attribut essentiel correspond exactement à la nature -particulière et incohérente des observations, -<span class="pagenum" id="Page_99">99</span> -grossièrement matérielles, propres à l'enfance de -l'humanité: en sorte qu'il existe alors cette exacte -harmonie entre la conception et l'exploration, -vers laquelle tend toujours notre intelligence, -dans l'une quelconque de ses phases. Or, l'essor -même que cette première théorie, quelque imparfaite -qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant -d'observation, doit altérer graduellement cet -équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus -subsister qu'avec une modification fondamentale -de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la -grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence -humaine du fétichisme au polythéisme serait, -au fond, quoique beaucoup plus prononcée, -essentiellement due aux mêmes causes mentales -que nous voyons journellement produire les diverses -révolutions scientifiques, toujours par -suite d'une insuffisante concordance entre les -faits et les principes. Pour tout vrai philosophe, -cette remarquable conformité établirait déjà une -présomption très puissante en faveur de ma -théorie fondamentale; car, les lois logiques, qui -finalement gouvernent le monde intellectuel, -sont, de leur nature, essentiellement invariables, -et communes, non-seulement à tous les temps et -à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, -sans aucune distinction même entre -<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -ceux que nous appelons réels et chimériques: -elles s'observent, au fond, jusque dans les songes, -sauf la seule diversité des circonstances, intérieures -ou extérieures. La similitude radicale dans -le mode général d'accomplissement des différentes -transitions intellectuelles, malgré la diversité des -époques et des situations, constitue donc le principal -symptôme de la justesse de nos explications -philosophiques, et la première source de -leur pleine efficacité. De même que tous les naturalistes -raisonnables s'accordent spontanément -aujourd'hui à repousser toutes les hypothèses géologiques -qui font procéder d'abord les agens naturels -selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent -dans les phénomènes actuels, pareillement -les philosophes devraient unanimement bannir -l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute -théorie qui force à supposer, dans l'histoire de -l'esprit humain, d'autres différences réelles que -celles de la maturité et de l'expérience graduellement -développées. On ne pourra jamais rien -établir de solide en sociologie, tant qu'on ne -s'imposera point rigoureusement cette indispensable -condition préalable, comme je l'ai expliqué -au quarante-huitième chapitre.</p> - -<p>Revenant à notre démonstration actuelle, il est -donc évident que la généralisation insensiblement -<span class="pagenum" id="Page_101">101</span> -croissante des diverses observations humaines -a dû finir par en nécessiter d'analogues dans -les conceptions théologiques correspondantes, et -déterminer ainsi l'inévitable transformation du -fétichisme en un simple polythéisme. Car, les -dieux proprement dits diffèrent essentiellement -des purs fétiches par un caractère plus général et -plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. -Ils administrent chacun un ordre spécial -de phénomènes, mais à la fois dans un grand -nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département -plus ou moins étendu; tandis que -l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique, -dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a -reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes -chez diverses substances, il a bien fallu -rapprocher les fétiches correspondans, et les réduire -enfin au principal d'entre eux, qui dès lors -s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent -idéal et habituellement invisible, dont la résidence -n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait -exister, à proprement parler, de fétiche vraiment -commun entre plusieurs corps: cela serait -contradictoire, tout fétiche étant nécessairement -doué d'une individualité matérielle. Lorsque, -par exemple, la végétation semblable des différens -arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfin -<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> -à représenter, dans les conceptions théologiques, -ce que leurs phénomènes offraient de commun, -cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre -d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. -Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme -au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable -prépondérance des idées spécifiques sur les -idées individuelles, au second âge de notre enfance, -aussi bien sociale que personnelle. De ce -point de vue, la modification, quoique assurément -très prononcée, a pu s'opérer d'autant plus aisément -que, suivant notre grand aphorisme sur la -préexistence nécessaire, sous forme plus ou moins -latente, de toute disposition vraiment fondamentale, -en un état quelconque de l'humanité, l'opération -était déjà spontanément accomplie dès l'origine -pour certains cas, qu'il a donc suffi d'imiter -ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus sensible -que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé -d'abord des différences que des ressemblances, par -suite sans doute de notre organisation cérébrale, -il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce -comme pour l'individu, certains cas usuels où les -qualités communes sont d'abord abstraitement saisies -par la moindre intelligence, quand les objets -comparables sont à la fois assez simples et assez -uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme -<span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -doit donc être spontanément primitif; et -c'est là sans doute ce qui aura pu donner lieu à -l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur -sa prétendue antériorité. Mais cette exception, si -aisément explicable, n'altère nullement notre -théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement, -pour l'ensemble de l'éducation humaine, -soit individuelle, soit sociale, les moins nombreux -et les moins importans, même en ayant égard aux -inégalités personnelles. Leur considération nous -sert alors seulement à faire comprendre, de la -manière la plus naturelle, le procédé fondamental -suivant lequel l'esprit humain a dû opérer -cette grande transition philosophique, quand elle -est devenue suffisamment mûre.</p> - -<p>C'est donc ainsi que la nature purement théologique -de la philosophie primitive a été essentiellement -maintenue, puisque les phénomènes ont continué -à être régis par des volontés et non par des -lois; et toutefois profondément modifiée, en ce que, -le corps lui-même n'étant plus vivant, mais inerte, -et recevant toute son activité d'un être fictif extérieur, -le point de vue primordial s'est trouvé, au -fond, notablement perfectionné. La leçon suivante -fera spécialement ressortir les plus importantes -conséquences, intellectuelles et sociales, d'une -telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler -<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> -l'évidente vérification de la proposition générale -rappelée ci-dessus sur le continuel décroissement -mental de l'esprit religieux, quoique son influence -politique n'ait pas dû suivre la même marche. A -mesure que chaque corps individuel perdait ainsi -son premier caractère directement divin ou vivant, -il devenait mieux accessible à l'esprit purement -scientifique, dont le domaine commençait -dès lors à s'étendre, quoique bien humblement -encore, sans que l'explication théologique intervînt -aussi complétement que jadis dans les détails -des phénomènes, par suite même de sa généralisation -graduelle. Cette différence fondamentale se -traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant, -par la diminution correspondante que subit, -d'une manière continue, le nombre des êtres divins, -pendant que leur nature devient plus abstraite, et -leur domination propre plus étendue: on voit -maintenant que cette conséquence nécessaire ne -présente rien de paradoxal. Il est clair, en effet, -que chaque dieu ainsi introduit remplace toute -une troupe de fétiches, désormais licenciés, pour -ainsi dire, ou du moins réduits à lui servir d'escorte. -La transition finale du polythéisme au monothéisme -nous donnera lieu, à son tour, de faire -une remarque essentiellement analogue.</p> - -<p>D'après le principe précédent, on peut aisément -<span class="pagenum" id="Page_105">105</span> -compléter cette explication sommaire, en -déterminant même par quelle branche principale -du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le -passage au polythéisme. Car la transformation devait -évidemment commencer sur les phénomènes -les plus généraux, les plus indépendans, et dont -l'influence semblait spontanément la plus universelle. -Or, tel était certainement, à tous ces titres, -le cas des astres, dont l'existence isolée et inaccessible -a dû bientôt imprimer un caractère particulier -à la portion correspondante du fétichisme -universel, quand cette partie a commencé à fixer -suffisamment l'attention, d'abord trop concentrée -vers des corps plus familiers. La différence générale, -ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche -et celle du dieu, devait être, évidemment, -beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en aucun -autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, -comme je l'ai déjà indiqué, propre à -servir d'intermédiaire entre le pur fétichisme primordial -et le vrai polythéisme. En d'autres termes, -le culte des astres est la seule grande branche -du fétichisme qui ait pu s'incorporer spontanément -au polythéisme, sans exiger immédiatement -aucune profonde modification; chaque fétiche -sidérique, en vertu de sa puissance et de son éloignement -naturels, ne pouvant différer du dieu -<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -correspondant que par des nuances presque insensibles, -surtout en un temps où l'on ne pouvait -guère tenir à la précision. Il suffisait donc, pour -effacer le caractère individuel et concret par lequel -le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus -assujétir cette équivoque divinité à une attribution -et à une résidence exclusives, et de lier sa -conception, par quelque analogie réelle ou apparente, -à celle d'autres fonctions plus ou moins générales, -déjà confiées à un dieu proprement dit, -pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une -sorte de séjour préféré. Cette dernière transformation -était si peu indispensable, que, pendant presque -tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement -assujéti que les planètes, à raison de -leurs variations spéciales: les étoiles, par suite -de l'invariabilité de leur cours, sont restées -de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement -corporelles, inséparables de l'individu -correspondant, jusqu'au moment où, enveloppées, -comme toutes les autres, dans le monothéisme -universel, ces conceptions théologiques -ont dû nécessairement perdre leur spécialité -primitive, non toutefois sans en laisser quelques -vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse -analyse. On peut donc ainsi nettement concevoir -comment l'astrolâtrie, constituant l'état -<span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -le plus avancé du fétichisme, a été si propre à -faciliter spontanément son inévitable transition -au polythéisme: et, par suite, on peut même -expliquer dès lors, d'après une relation déjà -signalée, l'influence indirecte qu'a dû exercer -la prépondérance finale de la vie agricole sur -cette grande transformation de la philosophie -théologique.</p> - -<p>Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude -rationnelle de l'évolution humaine, l'appréciation -générale d'un tel changement, en y constatant, -dès l'origine, l'existence de tous les divers principes -intellectuels des révolutions ultérieures, il -importe enfin d'y remarquer aussi la première manifestation -capitale de l'esprit métaphysique proprement -dit. Si toutes les modifications réelles -qu'éprouve successivement l'esprit théologique -sont, au fond, nécessairement déterminées par le -développement continu de l'esprit scientifique, -elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable -intervention directe de l'esprit métaphysique, à -l'accroissement immédiat duquel aboutissent d'abord -les décroissemens graduels du premier, jusqu'à -ce que la positivité commence à prévaloir -irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie -fondamentale établie au chapitre précédent. L'influence -et l'extension incontestables de la métaphysique -<span class="pagenum" id="Page_108">108</span> -dans le passage général du polythéisme -au monothéisme ne doivent paraître aussi spécialement -prononcées que parce que cette seconde -grande révolution religieuse nous est aujourd'hui -beaucoup mieux connue et bien plus intelligible -que la première. Mais la transformation antérieure -du fétichisme en polythéisme n'en constitue pas -moins la véritable origine historique de la philosophie -métaphysique, comme nuance distincte de la -philosophie purement théologique; et cette participation -primitive de l'esprit métaphysique à -l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait -peut-être jugée la plus considérable de toutes, vu -la plus grande importance mentale d'un tel changement -d'après l'appréciation précédente, s'il était -possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, -ce que l'absence presque totale des documens -convenables ne saurait jamais permettre. Quoi -qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel -esprit est alors incontestable; car, cette grande -modification l'exigeait évidemment, par sa nature -même. La transformation des fétiches en dieux -proprement dits, d'après une première concentration -du point de vue théologique, a fait nécessairement -considérer, dans chaque corps particulier, -au lieu de la vie propre et directe qu'on lui -attribuait d'abord, une propriété abstraite qui le -<span class="pagenum" id="Page_109">109</span> -rendait susceptible de recevoir mystérieusement -l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, -dont le département plus ou moins étendu et la -résidence plus ou moins indéterminée ne pouvaient -permettre de concevoir habituellement -l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas -exceptionnels de métamorphose spéciale, toujours -facultative, mais rarement opérée. Outre cette -suite naturelle de la modification proposée, on -voit même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, -une préalable participation indispensable -de l'esprit métaphysique; puisque, chaque -dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins -générale, un plus ou moins grand nombre de fétiches -individuels, désormais envisagés surtout en -ce qu'ils ont de commun, sans que cette origine -abstraite ôtât à l'être divin une vie véritable et -très prononcée, il est clair qu'une telle notion -suppose une opération purement métaphysique, -en tant qu'on y reconnaît des abstractions personnifiées. -Car, en un sujet quelconque, l'état métaphysique -proprement dit, considéré comme une -situation transitoire de notre intelligence, est toujours -essentiellement caractérisé par une confusion -radicale entre le point de vue abstrait et le -point de vue concret, alternativement substitués -l'un à l'autre pour modifier successivement -<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> -les conceptions purement théologiques, -soit en y rendant abstrait ce qui auparavant -était concret, quand chaque généralisation est -accomplie, soit en y préparant, pour une concentration -nouvelle, la conception réelle d'êtres -plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence -abstraite.</p> - -<p>Telle est la double fonction indispensable de -réduction et systématisation simultanées que l'esprit -métaphysique exerce graduellement envers la -philosophie théologique, qui seule, jusqu'à l'avènement -propre de la philosophie positive, peut -avoir un caractère nettement intelligible, parce -que ses fictions, chimériques mais saisissables, résultent -franchement d'un transport direct à tous -les phénomènes quelconques de notre sentiment -fondamental d'existence active. Distincte de chaque -substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité -métaphysique est aussi plus subtile et moins définie -que l'action surnaturelle correspondante, -quoiqu'elle en émane nécessairement: d'où résulte -son aptitude essentielle à opérer des transitions, -qui constituent sans cesse un décroissement, -au moins intellectuel, de la philosophie théologique. -Aussi le mode général d'action de l'esprit -métaphysique est-il proprement toujours critique, -puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant -<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> -radicalement sa principale consistance mentale: -son influence ne peut sembler organique qu'autant -qu'elle n'est point trop prépondérante, et en tant -qu'elle contribue aux modifications graduelles de la -philosophie théologique, à laquelle doit être -constamment rapporté, surtout sous le point de -vue social, tout ce que paraissent contenir de -vraiment organique les théories métaphysiques -proprement dites; comme la suite de notre appréciation -historique le fera spontanément ressortir -de plus en plus. Sans insister davantage ici -sur de telles explications, dont la première obscurité -doit tenir à la nature ténébreuse d'un semblable -sujet, mais qu'une application graduellement -développée rendra ultérieurement irrécusables, -il était indispensable d'y signaler la véritable origine -générale de l'influence métaphysique, ainsi -manifestée par une large et incontestable participation -à cette grande transition du fétichisme au -polythéisme, désormais suffisamment caractérisée -dans son principe intellectuel. Outre le besoin -scientifique immédiat, il n'était certainement pas -inutile, même pour une plus profonde appréciation -du grand problème social de nos temps, -de constater, dès le berceau de l'humanité, cette -rivalité spontanée et continue, d'abord mentale, -puis politique, entre l'esprit théologique et l'esprit -<span class="pagenum" id="Page_112">112</span> -métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui -vainement prolongée, puisque l'évolution préparatoire -est essentiellement accomplie, constitue la -source première de notre intime perturbation.</p> - -<p class="sep2">L'extrême importance et la difficulté supérieure -de ce point de départ général, dont l'irrationnalité -eût nécessairement altéré l'ensemble -ultérieur de notre opération historique, feront, -j'espère, excuser l'étendue et la complication -des diverses discussions auxquelles nous a entraînés, -dans ce long mais indispensable chapitre, -l'examen fondamental d'une époque aussi -peu connue et aussi confusément jugée. Nous en -avons conduit l'explication essentielle jusqu'à l'avènement -nécessaire du second âge religieux, dont -le vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, -dans la leçon suivante, plus aisément appréciable, -vu sa nature mieux explorée et moins éloignée de -notre constitution moderne, dont la sensation -prépondérante doit toujours tendre, malgré les -plus saines précautions scientifiques, à troubler -extrêmement de telles analyses. Toutefois, cette -première application générale de ma philosophie -historique aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté -nettement l'aptitude spontanée de l'esprit -positif à nous transporter successivement, beaucoup -<span class="pagenum" id="Page_113">113</span> -mieux qu'aucun autre, aux différens points -de vue d'où l'on peut sagement juger les divers -états antérieurs de l'humanité et les révolutions -correspondantes, sans altérer cependant, -en aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance -des décisions rationnelles. Cette -importante propriété, qu'on peut regarder comme -vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement -de l'esprit nécessairement relatif de -la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit inévitablement -absolu de l'ancienne philosophie, -se développera graduellement dans tout le cours -de notre appréciation sommaire, et permettra -seule de comprendre enfin l'ensemble du passé -humain sans jamais supposer à l'homme une -organisation intellectuelle et morale essentiellement -distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, -ce qui, au fond, est demeuré jusqu'ici -radicalement impossible. Si j'ai pu, dans ce chapitre, -inspirer une sorte de sympathie intellectuelle -en faveur du fétichisme, qui constitua -cependant, de toute nécessité, l'état le plus imparfait -de la philosophie théologique, à plus -forte raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres -suivans, de constater clairement que le -génie propre de chaque grande époque, sous -quelque aspect principal qu'on l'envisage, a toujours -<span class="pagenum" id="Page_114">114</span> -été, non-seulement le plus convenable à la -situation correspondante, mais aussi en intime -harmonie avec l'accomplissement spécial d'une -opération déterminée, indispensable à la marche -fondamentale de l'évolution humaine.</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="npage"><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></div> - -<div class="figcenter0"> - <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.</h2> - -<p class="hang cs8">Appréciation générale du principal état théologique de l'humanité: -âge du polythéisme. Développement graduel du régime -théologique et militaire.</p> - -<div class="figcenter1"> - <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" /> -</div> - -<p>Des habitudes exclusives profondément enracinées -tendent nécessairement, chez les esprits -modernes, à procurer au monothéisme un ascendant -presque irrésistible, qui doit s'y opposer -éminemment à toute saine appréciation des divers -autres modes généraux de l'état théologique. -Mais les philosophes, assez dégagés, à -cet égard, de toutes préoccupations personnelles -pour comparer, avec une impartiale élévation, -les différens âges religieux, pourront -aujourd'hui reconnaître aisément, après une -analyse approfondie, et malgré de spécieuses -apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature, -constituer la principale forme du système -théologique, considéré dans l'ensemble de sa -durée. Quelle que soit, sous le rapport social, -<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> -l'éminente destination réservée au monothéisme, -comme je l'expliquerai soigneusement au chapitre -suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère, -incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore -plus complète et plus spéciale du polythéisme à -satisfaire spontanément aux besoins politiques -de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble -de ce double examen fera implicitement sentir -que, malgré le caractère provisoire plus ou moins -inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie -théologique, l'existence du polythéisme a -dû être plus durable que celle d'aucune autre -phase religieuse; tandis que le monothéisme, -plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, -devait surtout servir à diriger l'humanité -civilisée pendant sa transition fondamentale -du système ancien au système moderne.</p> - -<p>Pour mieux éclaircir notre appréciation générale -du polythéisme, il convient ici d'examiner -d'abord abstraitement chacune de ses diverses -propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, -et de considérer ensuite les différentes formes -nécessaires du régime correspondant; de manière -à caractériser exactement l'indispensable -participation de ce second âge religieux à la -grande évolution humaine: en évitant d'ailleurs, -autant que possible, toute discussion vraiment -<span class="pagenum" id="Page_117">117</span> -concrète, suivant les explications préalables indiquées -au début du chapitre précédent. Avant -tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai -toujours le polythéisme dans l'acception publique -qui lui était communément attribuée, -sans m'arrêter à aucune des nombreuses et incohérentes -tentatives par lesquelles, chez les -modernes surtout, une irrationnelle érudition -s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague -interprétation symbolique, dont les principes -sont presque toujours radicalement arbitraires, -de rattacher ces croyances à un prétendu monothéisme -antérieur, ou même, ce qui serait encore -plus étrange, à quelque système purement physique. -Si jamais ces ténébreuses hypothèses pouvaient -devenir moins contradictoires et mieux -déterminées, elles ne mériteraient guère plus -l'attention du vrai sociologiste; puisque toute -religion, surtout à popularité très prononcée, -doit évidemment s'apprécier, en dynamique sociale, -suivant la manière dont elle était habituellement -entendue par les masses, et non -d'après le sens plus raffiné qu'ont pu y attacher -secrètement quelques initiés: d'autant plus que -ces mystérieuses explications n'ont jamais dû -être, au fond, qu'une sorte d'anticipation générale -des esprits les plus cultivés sur la phase religieuse -<span class="pagenum" id="Page_118">118</span> -immédiatement suivante. Cette puérile -obstination à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, -le polythéisme, éminemment clair et expressif, -que les admirables chants d'Homère, -par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, -ne provient, sans doute, essentiellement, -dans la plupart des cas, que d'une impuissance -philosophique à se représenter suffisamment un -état mental trop éloigné, surtout en vertu des -dispositions trop exclusives que doit inspirer la -prépondérance totale du pur monothéisme. Aux -yeux de tout vrai philosophe, si l'enfance de la -raison humaine exige préalablement, de toute -nécessité, le régime théologique, il n'y est certes -pas moins naturel d'admettre d'abord un très -grand nombre de dieux, pleinement distincts -et indépendans les uns des autres, et dont les -attributions spéciales correspondent à l'infinie -variété des phénomènes; comme l'indique évidemment -l'analyse attentive du développement -spontané de l'individu, directement confirmée, -pour l'espèce, par l'exploration judicieuse des -divers sauvages contemporains, chez lesquels -nos docteurs ne sauraient assurément transporter -cette nébuleuse symbolisation.</p> - -<p class="sep2">Sous le point de vue purement intellectuel, -<span class="pagenum" id="Page_119">119</span> -nous avons reconnu, au chapitre précédent, que -le fétichisme était nécessairement caractérisé -par l'incorporation la plus intime et la plus étendue -possible de l'esprit religieux au système -total des pensées humaines: en sorte que sa -transformation en polythéisme constitue réellement -un premier décroissement général de -l'influence mentale propre à la philosophie théologique. -Mais, malgré la haute importance scientifique -d'une telle appréciation pour confirmer -notre théorie fondamentale de l'évolution humaine, -et quand même cet âge primitif serait -moins éloigné et moins inconnu, l'admirable -essor spontanément imprimé par le polythéisme -à l'imagination de l'homme, aussi bien que sa -haute efficacité sociale, doivent finalement nous -déterminer à regarder ce second âge comme le -véritable temps du plus intense développement -propre de l'esprit religieux, quoique son énergie -élémentaire eût déjà subi ainsi, au fond, un -certain commencement d'altération. Jamais, en -effet, depuis cette époque, un tel esprit n'a pu -retrouver à la fois un champ aussi vaste et un -aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une -théologie directe et naïve, à peine modifiée encore -par la métaphysique, et nullement contenue -par les conceptions positives, dont les premiers -<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> -rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à -l'aide d'une scrupuleuse analyse, ne pouvaient -se rapporter qu'à quelques observations incohérentes -et empiriques sur les plus simples cas de -chaque ordre de phénomènes naturels. Tous les -évènemens quelconques, toujours étroitement -rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement -attribués à l'intervention continue d'une -foule d'agens surnaturels plus ou moins spéciaux, -dont les volontés arbitraires n'étaient presque -aucunement assujéties à des lois invariables, -il est clair que les idées théologiques devaient -ainsi exercer une domination mentale beaucoup -plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, -que sous aucun régime ultérieur, comme -nous le reconnaîtrons expressément au chapitre -suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, -dans le cours journalier de la vie active, -l'existence habituelle d'un polythéiste sincère à -celle du plus dévot monothéiste, une saine appréciation -générale fera aussitôt ressortir, contrairement -aux préjugés ordinaires, la prépondérance -plus intime et plus prononcée de l'esprit -religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure -toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, -sous les formes les plus variées, d'une foule -d'explications théologiques très détaillées; en -<span class="pagenum" id="Page_121">121</span> -sorte que ses actions même les plus communes -constituent, pour ainsi dire, autant d'actes spontanés -d'une adoration spéciale, sans cesse ranimée, -autant que possible, par un renouvellement -continu de forme et même de destination. Le -monde imaginaire occupe alors certainement, -eu égard au monde réel, beaucoup plus de place -dans le système intellectuel de l'homme, que sous -le régime monothéique: ainsi que le confirment -clairement, par exemple, tant d'éloquentes -plaintes des principaux docteurs chrétiens sur -la difficulté radicale de maintenir le fidèle au vrai -point de vue religieux; difficulté qui devait être -certainement beaucoup moindre, et même presque -nulle, sous l'empire, plus familier et moins -abstrait, des croyances polythéiques. Comme le -contraste général avec la doctrine de l'invariabilité -des lois naturelles constitue nécessairement -le meilleur critérium mental de toute philosophie -théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer -ici, afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, -combien l'opposition du polythéisme est, sous -ce rapport, plus profonde et plus intense que -celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant -fera spontanément ressortir, en y considérant -l'immense décroissement déterminé, avec tant -d'évidence, dans les miracles et les oracles, par -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> -la prépondérance finale du monothéisme, même -musulman. En se bornant, par exemple, au seul -cas des visions ou apparitions, on voit que, d'après -la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles, -et réservées, de loin en loin, à -quelques individus privilégiés, chez lesquels elles -ont presque toujours une importante destination; -tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout -personnage un peu qualifié avait eu, même pour -de légers sujets, de fréquentes relations personnelles -avec diverses divinités, auxquelles l'unissait -souvent une parenté plus ou moins directe.</p> - -<p>La seule objection vraiment spécieuse qui puisse -être faite, à ma connaissance, contre un tel jugement -comparatif, consisterait à regarder l'influence -mentale du polythéisme comme inférieure à celle -du monothéisme, d'après le moindre dévouement -qu'il semble pouvoir inspirer. Mais cette objection -qui, lors même qu'elle resterait sans réponse, -ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence -des considérations précédentes et de celles -non moins décisives que la suite de notre opération -suggérera naturellement au lecteur attentif, -repose d'abord sur une confusion radicale entre -la puissance intellectuelle des croyances religieuses -et leur puissance sociale, et ensuite sur -une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir -<span class="pagenum" id="Page_123">123</span> -suffisamment écarté du point de vue ancien -les habitudes modernes. En vertu même -de l'incorporation plus intime du polythéisme -au système entier de l'existence humaine, on -doit éprouver plus de difficulté à déterminer avec -précision sa participation propre à chaque action -sociale; tandis que, sous le monothéisme, -cette coopération, quoique, au fond, beaucoup -moindre, doit cependant sembler mieux tranchée, -d'après la division plus nette qui s'établit alors -entre la vie active et la vie spéculative, comme je -l'expliquerai au chapitre suivant. Il serait d'ailleurs -peu rationnel de chercher dans le polythéisme -le genre spécial de prosélytisme, et par -suite de fanatisme, qui doit naturellement appartenir -surtout au monothéisme, dont l'esprit, nécessairement -bien plus exclusif, inspire, envers -toute autre croyance, cette profonde répugnance -que ne sauraient éprouver au même degré ceux -qui, admettant déjà un très grand nombre de -dieux, doivent être peu éloignés d'y en adjoindre -de nouveaux, aussitôt que la conciliation devient -possible. On ne peut sainement apprécier -l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en -la comparant au principal office qui lui était destiné -dans l'ensemble de l'évolution humaine, et -qui devait essentiellement différer de celui du -<span class="pagenum" id="Page_124">124</span> -monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons -bientôt que l'influence politique de l'un -n'a certes été ni moins étendue ni moins indispensable -que celle de l'autre; en sorte que cette -considération ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable -concours de preuves variées qui représente -le polythéisme comme le plus grand développement -possible de l'esprit religieux, dont le -monothéisme a réellement commencé la décadence -directe et croissante.</p> - -<p>Afin de mieux apprécier la vraie participation -générale du polythéisme à l'évolution fondamentale -de l'intelligence humaine, il faut l'examiner -séparément, d'abord sous le point de vue scientifique, -ensuite sous le point de vue poétique ou -artistique, et enfin sous le point de vue industriel.</p> - -<p>Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être -d'abord frappé surtout des obstacles essentiels -qu'une telle philosophie théologique devait, par sa -nature, directement opposer à l'essor de tout véritable -esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à -chaque pas, contre des explications religieuses -très détaillées de la plupart des phénomènes, tendant -spontanément à repousser comme impie toute -idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves -inconvéniens du polythéisme sont, à cet égard, -assez évidens et assez connus pour n'exiger ici -<span class="pagenum" id="Page_125">125</span> -aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, -dans la leçon suivante, l'appréciation générale -de l'influence contraire si heureusement -inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, -sous ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, -et quoique la principale éducation scientifique -de l'humanité ait dû s'accomplir sous sa -tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation -a évidemment commencé sous l'empire du -polythéisme, qu'il ne lui ait pas été absolument -antipathique, et qu'il ait même primitivement -tendu, à divers titres, à la seconder directement, -suivant un certain mode nécessaire, que je dois -maintenant caractériser sommairement.</p> - -<p>D'abord, les philosophes ont presque toujours -apprécié beaucoup trop faiblement l'importance -capitale du pas vraiment décisif franchi par l'intelligence -humaine, quand elle s'est enfin élevée -du fétichisme au polythéisme proprement dit. -Quelque simple que doive nous paraître aujourd'hui -ce premier progrès, il était peut-être plus -fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; -car cette grande création des dieux constitue -certainement, par sa nature, le premier essor -général de l'activité purement spéculative -propre à notre intelligence, qui jusque-là n'avait -fait essentiellement que suivre sans effort, à la -<span class="pagenum" id="Page_126">126</span> -manière des animaux, une tendance spontanée à -animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement -à l'intensité effective de leurs -phénomènes<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Mais, outre que notre vie intellectuelle -a ainsi commencé immédiatement à -prendre un caractère distinct, par le seul exercice -provisoire qui pût alors exister, cette grande révolution -théologique a constitué, sous un autre -aspect, pour l'état mental définitif, une première -et indispensable préparation, sans laquelle la conception -ultérieure des lois naturelles invariables -fût demeurée indéfiniment impossible. A la vérité, -le polythéisme, quoique représentant désormais -la matière comme essentiellement inerte, subordonnait -tous les phénomènes à une multitude de -volontés éminemment arbitraires, incompatibles -avec toute grande idée de règles constantes. Néanmoins, -par cela même que chaque corps n'était -plus directement divinisé, les détails secondaires -<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> -des phénomènes commençaient à devenir accessibles -au premier essor élémentaire de l'esprit -scientifique, puisqu'on pouvait les contempler, à -un certain degré, sans rappeler immédiatement la -notion théologique correspondante, dès lors relative -à un être distinct du corps et résidant presque -toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme, -cette indispensable séparation était nécessairement -impossible, d'après les explications contenues -au chapitre précédent. D'ailleurs, le polythéisme, -pleinement développé, introduit spontanément, -sous le nom de destin ou de fatalité, une conception -générale éminemment propre à fournir un -point d'appui primordial au principe fondamental -de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique -les divers phénomènes doivent, sans doute, paraître, -dans l'enfance de la raison humaine, infiniment -plus irréguliers que notre régime mental -ne nous permet aujourd'hui de le supposer, il est -clair cependant que le polythéisme, par la <ins id="cor_5" title="mulplicité">multiplicité</ins> -et l'incohérence de ses indisciplinables divinités, -avait, à cet égard, nécessairement dépassé -le but, au point de devenir directement contraire -à ce degré de régularité qu'a dû bientôt manifester -l'examen attentif du monde extérieur. Afin -de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, -il a donc fallu ajouter au système un indispensable -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> -complément général, en créant un -dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les -autres dieux, malgré leur indépendance propre, -devaient, à certains égards, reconnaître la prépondérance. -C'est ainsi que la notion du destin -constitue le correctif nécessaire du polythéisme, -dont elle est, par sa nature, inséparable; sans -parler encore de l'office capital qu'elle a dû remplir, -comme on le verra plus loin, dans la transition -finale du polythéisme au monothéisme. Par-là, -le polythéisme avait donc spécialement ménagé -un premier accès au principe ultérieur de l'invariabilité -des lois naturelles, en subordonnant à -quelques règles constantes, quoique profondément -obscures, les nombreuses volontés qu'il introduisait -habituellement. Il a même consacré, à -certains égards, cette régularité naissante, envers -le monde moral, qui lui servait, comme à toute -autre théologie, de point de départ universel pour -l'explication du monde physique: car, au milieu -des caprices les plus désordonnés, il importe de -noter que chaque divinité conserve toujours, au -fond, son caractère propre, jusque dans les plus -libres élans de la poésie antique, qui, sans cela, -ne pourrait évidemment nous inspirer aucun intérêt -soutenu.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label"><b>Note 7</b>:</span></a> -Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde justesse -de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la croyance aux dieux -comme l'apanage exclusif de l'entendement humain: puisque, en effet, -les animaux supérieurs parviennent bien à un certain fétichisme, plus -ou moins analogue au nôtre, quoique plus grossier et moins étendu; -tandis que les plus intelligens ne paraissent jamais susceptibles de -s'élever, du moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme -proprement dit, qui exigerait de leur part une activité d'imagination -supérieure à leur vraie portée mentale.</p> - -<p>Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé -<span class="pagenum" id="Page_129">129</span> -l'activité spéculative, permettait ainsi à l'esprit -scientifique un faible essor rudimentaire, il tendait -éminemment, d'une autre part, à exciter directement -les méditations philosophiques, en établissant, -entre toutes nos idées quelconques, une -première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature -essentiellement chimérique, n'en était pas -moins alors infiniment précieuse. Jamais, depuis -cette époque, les conceptions humaines n'ont pu -retrouver, à un degré aucunement comparable, -ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité -de doctrine, qui constitue l'état pleinement -normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors -spontanément acquis sous la domination franche -et uniforme du système théologique. C'est seulement -à la prépondérance, plus pure encore et plus -universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, -dans un inévitable et prochain avenir, -de réaliser, d'une manière beaucoup plus parfaite -et surtout plus durable, cette propriété fondamentale. -Le monothéisme lui-même, quoique résultant -d'une systématisation plus avancée, n'a -pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle -condition, parce que, dans l'état mental correspondant, -une partie des spéculations humaines -avait déjà commencé à échapper irrévocablement -à la philosophie théologique proprement dite, de -<span class="pagenum" id="Page_130">130</span> -manière à en altérer sensiblement la nature primitive, -comme on le verra au chapitre suivant. Il -est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble, -aujourd'hui si rare, devait, au contraire, -se rencontrer fréquemment en un temps où, non-seulement -la faible étendue des diverses notions -permettait à chacun de les embrasser toutes, mais -où surtout leur commune subordination à une -même philosophie théologique les rendait toujours -immédiatement comparables entre elles. Quoique -ces rapprochemens dussent alors être le plus souvent -chimériques, cependant leur usage spontané -et continu devait certainement constituer, à la -longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique -qui caractérise la situation transitoire des -modernes, et que tant d'esprits faux ou étroits -s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi ne suis-je -point surpris que d'éminens penseurs, appartenant -surtout à l'école catholique, aient, de nos -jours, expressément déploré, comme une sorte de -dégradation fondamentale de notre intelligence, -l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, -qui, se plaçant directement à la source de -tout, ne laissait rien sans liaison et sans explication -quelconques, par l'uniforme application de -ses conceptions théologiques. Tous ceux qui, dans -ce siècle, ont profondément senti la nécessité sociale -<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier -les vraies conditions essentielles qui lui sont désormais -imposées, ont pu être conduits à une telle -aberration, dont l'illustre de Maistre a offert un -exemple si mémorable, surtout par son parallèle -général, admirable à beaucoup d'égards, entre le -principal caractère de la science antique et celui -de la science moderne. Sans se laisser entraîner à -ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on -méconnaît directement la destination purement -provisoire de la philosophie théologique, il est -certainement impossible de ne point admirer son -aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, -comme je l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental -de notre intelligence, mais encore à favoriser -long-temps son développement graduel, en -fournissant spontanément à son activité continue -un aliment et une direction également indispensables, -jusqu'à ce que le progrès des connaissances -réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime -mental. En considérant même la détermination -de l'avenir comme le but final de toutes les spéculations -philosophiques quelconques, on doit reconnaître, -en général, que la divination théologique -a véritablement ouvert la voie à notre prévision -scientifique, malgré l'inévitable antagonisme -qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et -<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> -qui a surtout manifesté l'irrécusable supériorité -propre à la philosophie positive, sous la seule -condition, encore inaccomplie, d'une généralisation -suffisante.</p> - -<p>Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut -enfin reconnaître que cette philosophie religieuse, -surtout à l'état de polythéisme, quoique toute de -fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à -exciter un certain développement élémentaire de -l'esprit d'observation et d'induction. Malgré -qu'elle ne dût lui assigner qu'un office purement -subalterne, toujours subordonné aux besoins et -aux indications théologiques, elle lui offrait cependant -un champ très vaste et un but fort attrayant, -qui n'auraient pu alors autrement exister, -en liant profondément tous les phénomènes -quelconques à la destinée de l'homme, principal -objet du gouvernement divin. Les superstitions -même qui nous paraissent aujourd'hui les plus absurdes, -telles que la divination par le vol des oiseaux, -par les entrailles des victimes, etc., ont eu -primitivement, outre leur haute importance politique, -un caractère philosophique vraiment progressif, -comme entretenant habituellement une -énergique stimulation à observer avec constance -des phénomènes dont l'exploration ne pouvait, à -cette époque, inspirer directement aucun intérêt -<span class="pagenum" id="Page_133">133</span> -soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on -destinât ainsi les observations de tous genres, -elles ne s'en trouvaient pas moins recueillies d'avance -pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient -pu, sans doute, alors être autrement -obtenues. Il est, par exemple, incontestable, suivant -la juste remarque de Kepler, que les chimères -astrologiques ont long-temps servi à maintenir -le goût habituel des observations astronomiques, -après l'avoir primitivement inspiré. C'est ainsi pareillement -que l'anatomie doit, ce me semble, -avoir nécessairement puisé ses premiers matériaux -dans les explorations spontanément résultées de -l'art des aruspices, sur la détermination de l'avenir -par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, -etc., des animaux sacrifiés. Il existe, même -aujourd'hui, des phénomènes qui, n'ayant pu être -soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment scientifique, -laissent en quelque sorte regretter encore -que cette institution primordiale des observations, -malgré ses immenses dangers, ait été détruite -avant de pouvoir être convenablement remplacée, -et sans garantir seulement la conservation des -renseignemens déjà obtenus. Tels sont surtout, -pour la physique concrète, la plupart des phénomènes -météorologiques, et principalement ceux de -la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient le sujet -<span class="pagenum" id="Page_134">134</span> -spécial d'une exploration scrupuleuse et continue, -relativement à l'art des augures. Quiconque saura -s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que -des anciens, déplorera sans doute la perte totale -des nombreuses observations que les augures -étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce -sujet pendant une longue suite de siècles, et que la -saine philosophie pourrait utiliser aujourd'hui, -d'une manière même plus fructueuse, j'ose l'avancer, -que nos puériles compilations météorologiques, -dépourvues de toute direction rationnelle. -On a beau maintenant vanter outre mesure l'absence -totale de prédispositions et d'intentions -quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, -pour les progrès de nos vraies connaissances, -que dans les observations instituées avec un but -déterminé, dût-il être essentiellement chimérique, -à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun -autre exemple ne pourrait mieux manifester cette -invariable nécessité mentale, que celui de l'exploration -vague et insignifiante de nos prétendus -météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une -exactitude minutieuse, dressent habituellement -des tableaux assez infidèles pour ne pas même rappeler -à chaque spectateur le véritable caractère -atmosphérique de la journée précédente: il serait -difficile, sans doute, que les registres des -<span class="pagenum" id="Page_135">135</span> -augures<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> eussent été plus mal tenus. En étendant à -tous les cas possibles la même appréciation, chacun -pourra mettre en pleine évidence, envers -tous les phénomènes quelconques, l'indispensable -office du polythéisme quant au premier essor -de l'esprit d'observation; sans excepter même les -phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement -fondamental avait dû être alors, pour -l'interprétation des songes, le sujet inévitable -d'observations très délicates, journellement poursuivies -avec une scrupuleuse persévérance, qui ne -pourra se retrouver plus convenablement que -sous l'influence ultérieure d'un développement -plus avancé de la philosophie positive.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label"><b>Note 8</b>:</span></a> -La manière même dont ces antiques observations ont été irrévocablement -perdues est éminemment propre à confirmer l'indispensable -nécessité de diriger toute exploration réelle d'après une théorie quelconque, -théologique ou positive, afin d'assurer, outre son efficacité -primitive, la conservation de ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique -aucune cause spéciale de destruction pour les recueils d'observations -augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement disparu -par de simples accidents, ni par suite des luttes religieuses. Il -est clair ici que l'influence la plus destructive a surtout consisté dans -la profonde indifférence de l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, -d'après le changement général des croyances théologiques, et -avant que le développement de la science réelle ait pu suffisamment -inspirer à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.</p> - -<p>Telles sont, en principe, les éminentes propriétés -intellectuelles du polythéisme sous le seul -point de vue scientifique, qui devait néanmoins -<span class="pagenum" id="Page_136">136</span> -lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique -son influence ait été nécessairement beaucoup plus -intime et plus décisive envers les beaux-arts, elle -doit être ici bien plus aisément appréciable, comme -plus évidente et moins contestée, notre examen -devant surtout consister à en caractériser nettement -la vraie source générale, bien plus que les -résultats effectifs.</p> - -<p>Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, -une irrationnelle exagération, encore trop commune, -qui attribue aux beaux-arts un office -tellement fondamental dans la société antique, -que son économie générale n'aurait pas eu réellement -d'autre base intellectuelle. C'est abusivement -confondre la philosophie et la poésie, qui, -en tout temps, ont dû être profondément distinctes, -avant même d'avoir pu recevoir leurs dénominations -propres, et sans excepter l'époque, -d'ailleurs bien moins prolongée qu'on n'a coutume -de le supposer, où elles étaient également cultivées -par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on -ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice -mnémonique d'après lequel on versifie les formules -religieuses, morales, scientifiques, etc., afin d'en -faciliter la transmission permanente. Dans tous -les degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître -que la puissance sociale de la poésie et des -<span class="pagenum" id="Page_137">137</span> -autres beaux-arts, quelque considérable qu'elle -puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire -envers l'influence théologique, qu'elle -peut utilement aider, et dont elle doit être hautement -protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer. -Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, -n'était certainement point un philosophe ou un -sage, encore moins un pontife ou un législateur: -seulement sa haute intelligence s'était profondément -imbue de tout ce que la pensée humaine -avait produit jusque alors de plus avancé en tous -genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les -génies poétiques ou artistiques, dont il demeurera -sans cesse le type le plus éminent<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Platon, -<span class="pagenum" id="Page_138">138</span> -qui, sans doute, a dû comprendre le véritable esprit -de l'antiquité, n'aurait certainement point -exclu de sa célèbre utopie le plus général des -beaux-arts, si une telle influence était réellement -aussi fondamentale qu'on le suppose dans l'économie -des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, -comme à tout autre âge de l'humanité, -l'essor et l'action des divers beaux-arts ont toujours -reposé, de toute nécessité, sur une philosophie -préexistante et unanimement admise, qui -seulement, à cette première époque, devait leur -être plus spécialement favorable, ainsi que je vais -l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, -l'influence poétique ait dû alors contribuer beaucoup -à étendre et à consolider l'empire <ins id="cor_6" title="théolo-logique">théologique</ins>, -elle n'a pu certainement l'établir. Soit -pour l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés -d'expression n'ont pu dominer directement -les facultés de conception, auxquelles leur nature -propre les subordonne toujours nécessairement, -quel qu'ait pu être le développement respectif des -unes et des autres. Toute inversion réelle de cette -<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> -relation élémentaire tendrait directement à la -désorganisation fondamentale de l'économie humaine, -individuelle ou sociale, en abandonnant -la conduite générale de notre vie à ce qui ne peut -que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une -sorte d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie -directrice dût avoir alors un tout autre -caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de l'humanité, -aussi pleinement normal que de nos jours, -n'en était pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. -Au fond, ce qui était alors accessoire -a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce -qui était principal, les formes seules ayant changé, -d'après le degré de développement. Combien d'éminens -personnages l'antiquité ne nous offre-t-elle -point presque insensibles aux charmes de la poésie -et des autres beaux-arts, sans cesser néanmoins -de représenter avec énergie l'état social correspondant, -ce qui eût été évidemment impossible -dans l'hypothèse exagérée que nous examinons! -Pareillement, en sens inverse, les peuples modernes -sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher -du vrai caractère antique, quoique le goût -de la poésie, de la musique, de la peinture, etc., -s'y purifie et s'y propage toujours davantage, et y -soit probablement déjà plus répandu, surtout en -Italie, qu'il n'a jamais pu l'être chez aucune société -<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> -ancienne, du moins eu égard aux esclaves, -qui en formaient toujours la masse principale.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label"><b>Note 9</b>:</span></a> -C'était une aberration réservée à notre siècle que celle de prétendus -poètes se glorifiant systématiquement de leur ignorance scientifique -et philosophique, qu'ils tentent vainement d'ériger en garantie -d'originalité. Il ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à -l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en -général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire ressortir -hautement cette condition préalable du développement normal de tout -véritable génie poétique, de s'être d'abord intimement familiarisé avec -toutes les éminentes conceptions contemporaines. L'observation même -des temps modernes la manifeste spontanément de toutes parts, quoique -une telle obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un -développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc., étaient -certainement au niveau général des connaissances humaines correspondantes, -aussi bien que Corneille, Milton, Molière, etc.: tous avaient -d'abord trempé leur génie dans la philosophie contemporaine la plus -avancée, avant de l'appliquer à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement -de même envers les autres beaux-arts, comme le montrent, -pour la peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de -Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une maxime -d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement apprécier le stupide -orgueil de ces versificateurs qui s'applaudissent aujourd'hui d'en être -restés encore à la physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.</p> - -<p>Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, -sans lequel cette grande question ne -saurait être convenablement posée, nous pourrons -exactement apprécier l'admirable essor général -que le polythéisme a dû spontanément imprimer -à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a -élevés alors à un degré de puissance sociale, dont -l'équivalent n'a pu se reproduire ultérieurement, -faute de conditions suffisamment favorables: abstraction -faite d'ailleurs de la haute participation -que leur réserve notre prochain avenir, et que -je caractériserai sommairement à la fin de cet -ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique -à l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une -manière évidente et directe, à favoriser le développement -poétique et artistique de l'humanité, -en transportant immédiatement à tous les corps -extérieurs notre sentiment fondamental de la -vie, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent. -Afin de comprendre suffisamment la portée de -cette première appréciation, il faut considérer -que, par leur nature, les facultés esthétiques se -rapportent surtout à la vie affective, bien plus -qu'à la vie intellectuelle, habituellement trop -peu prononcée, dans l'organisme humain, pour -<span class="pagenum" id="Page_141">141</span> -comporter aucune véritable expression ou imitation, -susceptible d'être communément sentie -avec énergie et jugée avec justesse, soit par l'interprète, -soit par le spectateur. Or, nous avons -reconnu combien cette philosophie primitive est -en harmonie générale avec cette prépondérance -fondamentale de la vie affective, qui n'a jamais -pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement -consacrée. Telle est donc, en principe, -la tendance nécessaire du fétichisme à favoriser -directement l'essor spontané des beaux-arts, et -surtout de la poésie et de la musique, par lesquelles -a dû principalement commencer le développement -esthétique de l'humanité. Jamais -l'ensemble du monde extérieur n'a pu être conçu -depuis dans un état aussi parfait de correspondance -intime et familière avec l'âme du spectateur, -qu'il l'était naturellement sous ce naïf régime -de notre première enfance, individuelle et -sociale, où le double caractère essentiel de la philosophie -théologique se prononçait le plus complétement -possible, soit quant à l'immédiate -vitalité de tous les corps quelconques, soit en ce -qui concerne l'étroite subordination de tous les -phénomènes à la destinée humaine. Les trop -rares fragmens de poésie fétichique, ancienne ou -contemporaine, que nous pouvons maintenant -<span class="pagenum" id="Page_142">142</span> -apprécier, manifestent surtout cette supériorité -caractéristique relativement aux êtres inanimés, -dont la description a toujours été ensuite beaucoup -moins favorable à l'art poétique, et, à plus -forte raison, à l'art musical, même sous le règne -du polythéisme, qui, malgré ses ressources spéciales -à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé -de vivifier directement la matière. Toutefois, le -polythéisme compensait, en partie, ce genre d'infériorité -esthétique par l'ingénieux expédient -spontané des métamorphoses, qui du moins -conservait l'intervention du sentiment et de la -passion dans chacune des principales origines -inorganiques, quoique ce reste indirect de vie -affective, dès lors borné à la première formation -de l'individu, ou même de l'espèce, fût loin -d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la -conception primitive d'une vitalité directe, personnelle, -et continue. Mais, les beaux-arts devant, -par leur nature, avoir surtout pour objet -le monde moral, cette incontestable supériorité -poétique du fétichisme à l'égard du monde physique -n'avait évidemment qu'une très faible importance, -en comparaison des immenses avantages -que, sous tout autre aspect, le polythéisme -présentait spontanément pour seconder l'évolution -esthétique de l'humanité: ce qui doit -<span class="pagenum" id="Page_143">143</span> -maintenant nous conduire à considérer ainsi exclusivement -ce second âge religieux, après avoir -suffisamment rempli l'indispensable obligation -de rattacher l'ensemble de cette explication à -son vrai point de départ, sans lequel sa rationnalité -eût été gravement altérée.</p> - -<p>On doit d'abord regarder comme éminemment -favorable à l'essor général des beaux-arts la propriété -fondamentale du polythéisme, ci-dessus -notée, d'éveiller nécessairement, de la manière -la plus spontanée et la plus directe, le plus libre -et le plus actif développement de l'imagination -humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la -philosophie primitive, en tant qu'immédiatement -investie de la détermination spéciale des -divers êtres fictifs auxquels on attribuait alors -la production de tous les phénomènes quelconques. -Pour l'espèce, comme pour l'individu, ce -second âge mental constitue évidemment la prépondérance -franche et explicite de l'imagination -sur la raison; tandis que, sous le pur fétichisme, -la domination intellectuelle appartenait surtout -au sentiment, bien plus qu'à l'imagination proprement -dite, encore peu excitée. C'est ainsi que -le polythéisme, en stimulant toutes nos facultés, -a dû plus particulièrement et plus fortement seconder -l'élan de celles d'où dépend principalement -<span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -l'évolution esthétique de l'humanité. Telle -est, sans doute, la première cause de cette confusion -philosophique, précédemment rectifiée, -qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, -le polythéisme tout entier comme une -vraie création poétique, parce que sa formation -avait naturellement exigé le même genre essentiel -d'activité mentale qui a présidé ensuite au -développement des beaux-arts, quand ce système -général de conceptions a été suffisamment établi. -Mais, quoique ce système ait dû, au contraire, -évidemment servir de base préalable à -ce développement, il faut reconnaître, en second -lieu, que, sous un semblable régime, la fonction, -soit intellectuelle, soit sociale, de la poésie et -des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu, -même alors, devenir réellement prépondérante, -devait être cependant, de toute nécessité, beaucoup -moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur -de l'humanité. En effet, une telle constitution -religieuse attribuait spontanément aux facultés -esthétiques une participation accessoire, et pourtant -directe, aux opérations théologiques fondamentales; -tandis que, sous le monothéisme, les -beaux-arts ont été nécessairement réduits à un -office de culte, et, tout au plus, de propagation, -sans avoir désormais aucune part quelconque à -<span class="pagenum" id="Page_145">145</span> -l'élaboration dogmatique, comme je l'expliquerai -au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand -la philosophie avait introduit, pour l'explication -des phénomènes physiques ou moraux, une divinité -nouvelle, la poésie devait évidemment s'en -emparer afin d'achever l'opération en donnant, -à cet être d'abord abstrait et peu déterminé, un -costume et des mœurs convenables à sa destination, -ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; -de manière à lui imprimer nettement -ce caractère concret, si indispensable, surtout -alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale, -d'une semblable conception. Or, cette importante -attribution, que le fétichisme n'avait -pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient -spontanément concrètes, a dû certainement concourir -avec énergie à l'essor général des beaux-arts, -ainsi investis, d'une manière continue et -régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, -éminemment propre à leur procurer une autorité -et une considération que l'état ultérieur de la -philosophie théologique n'a pu comporter au -même degré. En troisième lieu, le fétichisme ne -pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard -et très imparfaitement à l'explication du monde -moral, dont l'intuition immédiate lui servait, -au contraire, directement de base générale pour -<span class="pagenum" id="Page_146">146</span> -la conception du monde physique: tandis que -le polythéisme, sans perdre un tel caractère fondamental, -plus ou moins inhérent, de toute -nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie -quelconque, possédait spontanément la propriété -capitale d'être essentiellement applicable aux -divers phénomènes moraux et même sociaux. -Aussi est-ce surtout dans ce second âge religieux -que la philosophie théologique est devenue vraiment -universelle, en recevant ce grand et indispensable -complément, qui dès lors a constitué -de plus en plus, et encore davantage sous le monothéisme, -sa principale attribution, et la seule -même qu'elle s'efforce vainement de conserver -aujourd'hui. Il serait assurément superflu de -faire ici expressément ressortir l'évidente importance -esthétique de cette extension spontanée -de la philosophie, à l'état polythéique, au monde -moral et social, si clairement apte à fournir aux -beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. -Enfin, leur développement général a été -directement favorisé par le polythéisme, sous un -quatrième et dernier aspect fondamental, d'après -la base éminemment populaire qu'une telle religion -assurait si largement à l'action esthétique. -Les beaux-arts, destinés surtout aux masses, doivent, -en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable -<span class="pagenum" id="Page_147">147</span> -besoin de s'appuyer sur un système -convenable d'opinions familières et communes, -dont la prépondérance préalable est également -indispensable pour produire et pour goûter, afin -de préparer suffisamment entre l'interprète actif -et le spectateur passif cette harmonie morale qui -d'avance dispose l'un à seconder spontanément les -moyens d'expression employés par l'autre, et sans -laquelle aucune œuvre d'art ne saurait être pleinement -efficace, même sous le point de vue individuel, -et, à plus forte raison, sous l'aspect -social. C'est le défaut d'une telle condition, trop -rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet -d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de -chefs-d'œuvre, conçus sans foi et appréciés sans -conviction, et qui, malgré leur éminent mérite, -ne peuvent exciter en nous que les impressions -générales inhérentes aux lois fondamentales de -la nature humaine; en sorte qu'il en résulte presque -toujours une influence trop abstraite, et par -suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique -du polythéisme est, à cet égard, encore plus irrécusable -qu'à tout autre; car aucune philosophie -quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir -depuis une plénitude de popularité comparable -à celle du polythéisme au temps de sa prépondérance. -Le monothéisme lui-même, au moment -<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -de sa plus grande splendeur, ne fut pas certainement -aussi populaire que cette antique religion, -dont les hautes imperfections morales ne -devaient d'ailleurs que trop seconder et propager -l'influence primitive. Une régénération fondamentale, -encore trop confusément appréciable, -surtout sous ce rapport, pourra seule ultérieurement -établir, par l'ascendant universel de la -philosophie positive, un système d'opinions fixes -et unanimes aussi susceptible de fournir une base -vraiment populaire au large développement des -beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu -dans un esprit réellement conforme à la nature -caractéristique de la civilisation moderne, comme -je l'indiquerai au soixantième chapitre.</p> - -<p>Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire -du polythéisme à seconder spécialement l'évolution -esthétique de l'humanité, se trouve donc -ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que -cet éminent service, il aurait certainement concouru, -suivant un mode indispensable, au développement -fondamental de notre espèce, dont -une telle évolution devait constituer, par sa nature, -l'un des principaux élémens. Dans le vrai -système de l'économie humaine, individuelle ou -sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque -sorte, intermédiaires entre les facultés purement -<span class="pagenum" id="Page_149">149</span> -morales et les facultés proprement intellectuelles: -leur but les rattache aux unes, leur moyen aux -autres. Aussi leur développement convenable -peut-il très heureusement réagir à la fois sur l'esprit -et sur le cœur, constituant ainsi spontanément -l'un des plus puissans procédés généraux -d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que -nous puissions concevoir. Chez le très petit nombre -d'organisations éminentes, où la vie mentale devient -prépondérante, surtout à la suite d'un long -exercice continu et presque exclusif, l'influence -des beaux-arts tend à rappeler la vie morale, -alors trop souvent oubliée ou dédaignée. Mais, -dans l'immense majorité de notre espèce, où, au -contraire, l'activité intellectuelle, spontanément -engourdie, doit être essentiellement absorbée par -l'activité affective, le développement esthétique -sert habituellement de préambule indispensable -au vrai développement mental, outre son importance -propre et permanente, trop incontestable -pour qu'il faille la signaler ici. Telle est la grande -phase spéciale que l'humanité devait accomplir -sous la direction du polythéisme, si éminemment -propre, d'après les explications précédentes, à -cette heureuse destination. C'est ainsi qu'il a indirectement -tendu à exciter, non-seulement chez -quelques hommes choisis, mais surtout dans la -<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> -masse entière, un premier degré de vie intellectuelle -permanente, par une douce et irrésistible -influence, que chacun alors subissait avec délices, -indépendamment d'ailleurs de son action mentale -proprement dite, ci-dessus analysée. L'observation -journalière du développement individuel des -hommes ordinaires suffirait seule à faire apprécier -toute la valeur de cet indispensable office, en -vérifiant clairement qu'il n'y a presque jamais -d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, -une certaine activité purement spéculative, distincte -de l'exercice forcé que les nécessités humaines -imposent habituellement à notre chétive -intelligence: témoigner quelque intérêt pour les -beaux-arts, sera certainement, en tout temps, -le symptôme le plus commun d'une vraie naissance -à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès -est encore loin du terme naturel de l'éducation -humaine, individuelle ou collective, comme je -l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car, le but -essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement -à transférer, autant que possible, l'influence -directrice à la raison, et non à l'imagination. Mais, -si le caractère propre de l'humanité a commencé -à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant -du sentiment sur l'instinct animal, ce -qui a été essentiellement le résultat spontané du -<span class="pagenum" id="Page_151">151</span> -fétichisme, il n'est pas douteux que cette prépondérance -de l'imagination sur le sentiment, constituée -par l'évolution esthétique accomplie sous le -polythéisme, n'ait déterminé un grand pas général -vers l'état définitif et pleinement normal, où -la raison prend enfin directement et ouvertement -les rênes du gouvernement humain; situation finale, -dont le monothéisme a puissamment tendu -à nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon -suivante, mais qui ne saurait être suffisamment -réalisée que sous l'empire universel de la philosophie -positive. Ainsi, la phase philosophique que -nous apprécions dans le polythéisme ne pouvait, -par sa nature, constituer qu'un degré intermédiaire, -qu'il serait très dangereux de prétendre -ériger en terme véritable de l'éducation humaine; -mais c'était, non moins évidemment, un intermédiaire -strictement indispensable, qui n'était -pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor -ultérieur des plus hautes facultés de l'homme -serait resté essentiellement impossible. Quoique -l'esprit esthétique et l'esprit scientifique diffèrent -certainement beaucoup, cependant ils emploient -réellement, chacun à sa manière, les mêmes forces -fondamentales du cerveau, en sorte que le premier -genre d'activité intellectuelle peut servir, -à un certain degré, de préambule ou d'introduction -<span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -au second, sans dispenser aucunement toutefois -d'une autre préparation plus spéciale, que -nous apprécierons en son lieu, et à laquelle devait -surtout présider le monothéisme. Sans doute, -le génie, éminemment analytique et abstrait, de -la principale observation scientifique proprement -dite, envers le monde extérieur, est radicalement -distinct du génie, essentiellement synthétique -et concret, de l'observation esthétique, qui, -dans tous les phénomènes quelconques, s'attache -à saisir presque exclusivement le côté -humain, en y étudiant leur influence effective sur -l'homme, spécialement envisagé quant au moral. -Néanmoins, il y a évidemment entre eux -quelque chose de profondément commun, la disposition, -également nécessaire, à observer avec -justesse, qui exige ou suggère des précautions mentales -fort analogues pour prévenir et rectifier les -aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie -est beaucoup plus complète en ce qui concerne -l'étude de l'homme lui-même, où le savant et l'artiste -ont également besoin de certaines notions -identiques, quoiqu'ils n'en doivent pas faire le -même usage. On ne saurait donc méconnaître la -secrète affinité directe qui existe, à divers titres, -entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes -différences caractéristiques, et qui, par suite, doit -<span class="pagenum" id="Page_153">153</span> -rendre le développement plus rapide du premier -susceptible de préparer utilement l'essor plus tardif -du second. Si cette relation a lieu nécessairement -chez ceux d'abord qui, à l'un ou l'autre -égard, participent activement à la culture intellectuelle, -une influence analogue doit s'exercer -aussi, à un moindre degré, sur la masse passive. -Pour plus de clarté, je me suis borné, dans une -telle appréciation, à considérer seulement, de -part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration -préalable, destinée à procurer les matériaux -convenables. Or, le rapprochement serait -jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer -également la combinaison finale de ces premiers -élémens, inévitablement soumise aux mêmes lois -essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique -ou scientifique. Mais les notions ordinaires -sur la marche générale des compositions intellectuelles, -surtout quant aux beaux-arts, sont encore -beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un -semblable parallèle pût avoir toute son utilité -philosophique, à moins d'entraîner dans des explications -fort étendues, entièrement incompatibles -avec la nature et la destination de cet -ouvrage. Quoi qu'il en soit, les indications précédentes -suffisent, sans doute, à rendre incontestable -l'influence spéciale que l'essor primitif du -<span class="pagenum" id="Page_154">154</span> -génie esthétique a dû exercer, sous le polythéisme, -sur l'état mental de l'humanité, pour y préparer, -sous le monothéisme, la naissance consécutive du -vrai génie scientifique, indépendamment de son -office général, ci-dessus apprécié, quant au premier -éveil de l'activité spéculative, dans le seul -mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires -de ce traité m'ont prescrit aussi de ne faire -ici aucune distinction formelle entre les divers -beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation -au polythéisme, soit relativement à la liaison de -leur développement avec l'évolution fondamentale -de l'humanité. Mais, si je pouvais ici plus -spécialement examiner cet intéressant sujet, il -me serait aisé d'étendre la théorie que je viens -d'esquisser jusqu'à la détermination rigoureuse de -l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts -ont dû historiquement surgir et croître, en tout -temps et en tout lieu, sauf les perturbations exceptionnelles, -où la succession essentielle deviendrait -encore appréciable à une scrupuleuse analyse. -Ne devant point insister davantage sur les -considérations esthétiques, je me borne donc à -énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé -avec la vraie philosophie des beaux-arts pourra -facilement examiner. Il consiste en ce que chaque -art a dû se développer d'autant plus tôt, qu'il -<span class="pagenum" id="Page_155">155</span> -était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible -de l'expression la plus variée et la plus -complète, qui n'est point toujours, à beaucoup -près, la plus nette ni la plus énergique: d'où résulte, -comme série esthétique fondamentale, la -poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et -enfin l'architecture, en tant que moralement expressive<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label"><b>Note 10</b>:</span></a> -La stricte exactitude historique, et même philosophique, exigerait -peut-être que l'on fît commencer une telle série par cet art, plus -spontané et plus primitif qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage -mimique, dont il ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, -à peu près comme la musique envers la parole, offre, avec tant -d'évidence, dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier -moyen d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable, -de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos passions -les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement tombé en désuétude, -depuis que le langage d'action a dû perdre graduellement presque -toute son importance initiale, doit être de plus en plus envisagé -comme éteint, si ce n'est à titre de simple auxiliaire subalterne de la -plupart des autres; ainsi que le témoigne clairement, malgré tant -d'encouragemens systématiques, sa misérable réduction, chez les -modernes, à une froide et stérile combinaison de signes essentiellement -conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même -qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls habituellement -une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il y a long-temps, -sans doute, que l'idéalisation des sentimens humains ne s'exprime -plus que par des moyens plus parfaits et plus nobles; quoique -leur développement ait dû être, en effet, postérieur, cette circonstance -ne saurait désormais être prise en considération que dans un traité -tout spécial sur l'ensemble de révolution esthétique de l'humanité.</p> - -<p>En terminant cette appréciation capitale, propre -<span class="pagenum" id="Page_156">156</span> -à nous dispenser essentiellement de toute explication -analogue dans presque tout le reste de -notre opération historique, il importe d'y signaler -son aptitude spéciale à résoudre spontanément la -grande et célèbre objection que les beaux-arts semblent -offrir nécessairement à la théorie générale -du progrès continu de l'humanité, par le seul fait -de leur incontestable prééminence en un temps qui, -à tout autre titre, ne représente évidemment que -l'enfance de notre espèce. On voit maintenant, en -effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième -chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, -en reconnaissant ainsi par quel concours -nécessaire de causes naturelles le principal essor -des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du -polythéisme, sans qu'une telle correspondance -puisse rationnellement indiquer aucune vraie diminution -ultérieure dans l'ensemble de nos facultés -esthétiques, qui seulement, malgré leur développement -toujours continu, n'ont pu retrouver depuis -ni une stimulation aussi directe et aussi énergique, -ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions -aussi favorables, toutes circonstances entièrement -indépendantes de leur activité intrinsèque et -du mérite propre de leurs productions. Sans renouveler -la fameuse discussion sur les anciens et les -modernes, il est impossible de méconnaître les -<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> -nombreux et éclatans témoignages qui prouvent, -avec une irrésistible évidence, que le génie humain -n'a nullement baissé au fond, même pendant -la prétendue nuit du moyen-âge, surtout en -ce qui concerne le premier des beaux-arts, dont le -progrès général est, au contraire, incontestable. -Même dans le genre épique, quoique le mode essentiel -de conception en ait été jusqu'ici le moins -adapté à la nature de la civilisation moderne, on -ne saurait certainement citer, en aucun temps, -un génie poétique plus fortement organisé que -celui de Dante ou de Milton, ni une imagination -aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la -poésie dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, -l'admirable élévation de Corneille, l'exquise -délicatesse de Racine, et l'incomparable originalité -de Molière, ne redoutent certainement -aucun parallèle antique. A l'égard des autres -beaux-arts, on ne peut plus contester aujourd'hui -la haute prééminence de la musique moderne, soit -italienne, soit allemande, malgré une moindre -influence sociale dans un milieu moins favorable, -sur la musique des anciens, essentiellement dénuée -d'harmonie, et réduite, comme celle de -toutes les sociétés peu avancées, à des mélodies -extrêmement simples et uniformes, où la seule -mesure constituait le principal moyen d'expression. -<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -Il en est sans doute de même relativement à -la peinture, considérée non-seulement dans sa -partie technique, dont le progrès continu est évident, -mais dans sa plus haute expression morale, -pour laquelle nous n'avons certes aucun sujet de -penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent, -par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, -ni à beaucoup d'autres ouvrages modernes. L'exception -apparente relative à la sculpture s'expliquerait -aisément, si elle est suffisamment réelle, -comme essentiellement due aux mœurs et à la -manière de vivre des anciens, qui devaient naturellement -leur procurer une connaissance plus intime -et plus familière des formes humaines. Enfin, -pour l'architecture, indépendamment des immenses -progrès qu'a évidemment reçus, chez les -modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, -on ne saurait méconnaître, ce me semble, sous le -seul point de vue esthétique, l'éminente supériorité -de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge, -où la puissance morale d'un tel art est certainement -poussée à un degré de sublime perfection, -que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité, les -plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu -de l'expliquer sommairement au chapitre suivant. -Après avoir judicieusement opéré ces diverses -comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour -<span class="pagenum" id="Page_159">159</span> -parvenir à une appréciation vraiment rationnelle, -prendre, d'une autre part, en haute considération -la stimulation esthétique nécessairement -beaucoup moindre inhérente jusqu'ici au caractère -essentiel de la civilisation moderne, malgré -de plus grands encouragemens personnels, dus -surtout à la vulgarisation croissante du goût. Les -beaux-arts étant, en général, destinés à retracer -avec énergie notre existence morale et sociale, il -est clair que, quoique spontanément convenables -à toutes les phases de l'humanité, ils doivent nécessairement -s'adapter de préférence à une sociabilité -plus homogène et plus fixe, dont le caractère, -plus complet et plus prononcé, comporte -une représentation plus nette et mieux définie; -ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, -sous l'empire du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, -au contraire, que, depuis le commencement -du moyen-âge, l'état social moderne n'a, -pour ainsi dire, constitué jusqu'ici qu'une immense -transition, essentiellement accomplie, sans une -physionomie assez stable et assez tranchée, sous -la présidence indispensable du monothéisme, qui, -par sa nature, devait moins encourager le développement -esthétique, et seconder davantage l'essor -scientifique. Toutes les causes principales -devaient donc concourir à y ralentir notablement -<span class="pagenum" id="Page_160">160</span> -la marche des beaux-arts; et, cependant, loin -d'avoir subi aucune dégénération réelle, les faits -témoignent, avec une éclatante évidence, que -leur génie s'est élevé, dans presque tous les genres -déjà créés, au niveau et même au-dessus des -plus éminentes productions antiques, indépendamment -des nouvelles issues qu'il est parvenu à -s'ouvrir par beaucoup d'admirables chefs-d'œuvre, -par exemple, dans ces compositions, éminemment -modernes, qualifiées du nom impropre -de romans: il n'y a eu de diminution réelle que -dans l'influence sociale correspondante, d'après -les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement, -même en ce genre, d'un véritable -progrès, malgré des conditions peu favorables, -montre clairement que les facultés esthétiques de -l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, -comme toutes les autres, à un développement -continu: aux yeux du moins de tous les vrais -philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver -suffisamment de la tendance vulgaire à juger les -beaux-arts uniquement sur l'effet produit; d'où il -résulterait, par exemple, si l'on pouvait être pleinement -conséquent à cet étrange principe, qu'il -faudrait accorder le premier rang à la composition -d'une danse nègre, susceptible, en cas opportun, -de déterminer un entraînement plus irrésistible -<span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -que celui dû à la plus puissante poésie -ancienne ou moderne. Quand, après une longue -et pénible préparation, la civilisation moderne -aura finalement développé, avec la prépondérance -suffisante, son vrai caractère propre, ce qui serait -impossible sans l'ascendant général de la philosophie -positive, l'humanité s'élèvera à un état social -éminemment progressif, et néanmoins plus homogène -et plus stable que celui de l'antiquité -polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois -un nouveau champ et des attributions nouvelles, -aussitôt que leur génie essentiel se sera convenablement -adapté au nouveau régime intellectuel, -comme je l'indiquerai sommairement à la fin du -volume. C'est alors seulement que pourra être directement -utilisée, dans toute sa plénitude, pour le -bonheur commun de notre espèce, cette admirable -éducation graduelle de nos facultés esthétiques, qui, -continuée, avec tant de succès, chez les modernes, -malgré tant d'entraves, y témoigne si clairement -de leur irrésistible spontanéité: c'est alors -enfin que se manifestera familièrement, aux yeux -de tous, cette irrécusable affinité fondamentale -qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation -humaine, unit spontanément le sentiment du -beau, d'une part, au goût du vrai, et, d'une autre -part, à l'amour du bon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span> -Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation -intellectuelle du polythéisme, d'abord -sous le point de vue scientifique, et ensuite sous -l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici -à caractériser expressément son influence générale -sur le développement continu des aptitudes -industrielles de l'humanité. Cette dernière détermination -s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, -en ce qu'elle peut offrir d'utile à notre -principale opération, quand nous considérerons -celle des trois formes essentielles du polythéisme -qui devait surtout présider à un tel développement, -résultat complexe de l'essor mental et de -l'essor social. Nous avons, en outre, déjà reconnu, -au chapitre précédent, l'importance initiale de la -philosophie théologique, même à l'état de simple -fétichisme, pour exciter et soutenir d'abord l'activité -humaine dans sa première conquête du -monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, -à ce sujet, que le polythéisme devait nécessairement -exercer, sous ce rapport, une influence -plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme. -Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, -ne pouvait évidemment, sans une sorte -d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération -journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance -d'un vrai sacerdoce, sous l'astrolâtrie, eût permis, -<span class="pagenum" id="Page_163">163</span> -comme je l'ai expliqué, de commencer à discipliner -cette logique spontanée de l'esprit religieux. -Le polythéisme, au contraire, isolant nettement -chaque divinité des corps soumis à son empire, -n'interdisait plus, par sa nature, la modification -volontaire du monde extérieur, et y provoquait -même souvent à divers titres; outre qu'il réalisait -directement, au plus haut degré, la propriété stimulante -inhérente à toute philosophie théologique, -en mêlant l'action surnaturelle à la plupart -des entreprises humaines, d'une manière bien -plus spéciale et plus intime qu'on n'a pu la concevoir -depuis: en sorte que, pour peu que l'action -devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement -appuyé de quelque divine assistance. -En même temps, l'inévitable organisation d'un -puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues -influences, qui, livrées à leur jeu naturel, -devaient produire tant d'incertitudes ou d'aberrations. -On conçoit, enfin, que la multiplicité des -dieux fournissait, à cet égard, de précieuses ressources -spéciales, pour neutraliser spontanément, -d'après leur opposition mutuelle, cette disposition -anti-industrielle plus ou moins attachée, de -toute nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, -ainsi que je l'ai expliqué à la fin du volume -précédent. Sans un tel expédient, sagement -<span class="pagenum" id="Page_164">164</span> -appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident -que le dogme général du fatalisme, précédemment -signalé comme indispensable au polythéisme, -aurait tendu directement à arrêter l'essor -naissant de l'activité humaine. Aussi le -monothéisme, où ce dogme prend surtout la -forme, non moins oppressive, d'un optimisme -absolu, et qui est radicalement privé de ce puissant -correctif dû au croisement immédiat des volontés -directrices, serait-il, par sa nature, moins -favorable que le polythéisme à l'action progressive -de l'humanité sur le monde, si l'époque même de -son avènement spontané ne coïncidait point nécessairement, -comme je l'expliquerai au chapitre -suivant, avec cet état plus avancé de l'évolution -humaine qui, malgré les apparences vulgaires, -diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit -religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable -coïncidence n'a pas lieu suffisamment, -par suite d'un passage prématuré à l'état monothéique, -d'après une aveugle imitation, cette tendance -délétère se fait nettement sentir: ainsi que -l'histoire ne le témoigne que trop, envers plusieurs -nations dont les progrès ultérieurs eussent été certainement -plus fermes et plus rapides, si elles fussent -restées plus long-temps sous le régime polythéique, -au lieu de s'élever trop brusquement au -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> -monothéisme, avant d'y être encore convenablement -préparées, et uniquement entraînées par une -indiscrète ardeur, provenue d'exemples hétérogènes. -On ne saurait donc méconnaître les propriétés -spéciales du polythéisme pour encourager -le développement spontané de notre activité -industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès continu -de l'étude de la nature, elle puisse commencer -à prendre son vrai caractère rationnel, sous -l'influence correspondante de l'esprit positif, qui, -en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime -directement le mouvement à la fois le plus sage et -le plus hardi.</p> - -<p>Du reste, afin qu'une telle appréciation soit -suffisamment exacte, il ne faut jamais oublier que -la guerre constituait alors, de toute nécessité, la -principale occupation de l'homme, et que, par -conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne -si, comme nos habitudes doivent nous y -porter aujourd'hui, on y négligeait les arts dont -la destination était essentiellement militaire. Ces -arts ont dû être long-temps prépondérans, en -vertu de leur importance supérieure, et aussi -d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur -perfectionnement propre. Les premiers outils de -l'homme ont toujours été nécessairement des armes, -soit contre les animaux, soit contre ses compétiteurs. -<span class="pagenum" id="Page_166">166</span> -Pendant une longue suite de siècles, -son adresse et sa sagacité pratique ont dû être -principalement occupées, par un exercice énergique -et continu, à instituer et à améliorer les -appareils militaires, offensifs ou défensifs; et ces -efforts, outre leur indispensable utilité primitive, -n'ont pas d'ailleurs été entièrement superflus pour -le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite, -qui, par d'heureuses transformations, en a souvent -tiré des indications importantes. Sous cet aspect, -il faut constamment regarder l'état social de l'antiquité -comme radicalement inverse de notre état -moderne, où la guerre est devenue enfin purement -accessoire, tandis que, chez les anciens, -elle devait avoir habituellement une haute prépondérance. -Aussi dans l'antiquité, de même que -parmi les sauvages actuels, les plus grands efforts -de l'industrie humaine se rapportaient-ils essentiellement -à la guerre, qui y donna lieu à tant -de créations vraiment prodigieuses, surtout pour -l'art des siéges. Chez les modernes, au contraire, -quoique l'immense progrès des arts mécaniques -et chimiques ait dû accessoirement y déterminer -d'importantes innovations militaires, dont toutefois -on s'exagère beaucoup la valeur, il est néanmoins -certain que le système des armes se présente -comme beaucoup moins perfectionné, relativement -<span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -à l'ensemble actuel des moyens humains, qu'il -ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu -égard à l'état industriel correspondant<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il -est donc indispensable de considérer aussi cet art -prépondérant, si l'on veut convenablement caractériser -l'influence générale du polythéisme sur -le développement industriel de l'humanité.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label"><b>Note 11</b>:</span></a> -J'ai souvent entendu un marin distingué (mon malheureux ami -feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé, avec une éminente rationnalité -relative, le système entier de l'art de la guerre, à la fois -terrestre et navale, conception extrêmement rare aujourd'hui, déplorer -amèrement, pour caractériser la faible consommation intellectuelle -exigée par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par sa -nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins perfectionné -maintenant que l'art de produire, malgré la difficulté supérieure de -celui-ci. Mais, si ce militaire vraiment philosophe eût suffisamment complété -son intéressante observation, comme son érudition spéciale, aussi -judicieuse qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que, -chez les anciens, la relation était essentiellement inverse, il y eût aperçu -une nouvelle confirmation de cette heureuse transformation sociale qui, -chez les modernes, faisant de plus en plus de la guerre une affaire habituellement -accessoire, ne détourne ordinairement à cet usage que la -moindre partie des efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.</p> - -<p>Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, -il nous reste maintenant à juger directement -son aptitude sociale proprement dite, analysée -d'abord sous le point de vue politique, alors -nécessairement prépondérant, et ensuite sous -l'aspect purement moral, qui manifeste plus -qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel -régime théologique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span> -L'ensemble des explications déjà contenues -dans ce volume et dans le dernier chapitre du -précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement -l'importance fondamentale de cette première -propriété du polythéisme qui consiste à détacher -enfin nettement de la masse sociale une classe -éminemment spéculative, également affranchie des -soins militaires et industriels, et susceptible, par -son ascendant spontané, de donner graduellement -à la société humaine une consistance durable et -une organisation régulière. Tandis que le fétichisme, -ainsi que nous l'avons reconnu, ne déterminait -point nécessairement l'institution d'un vrai -sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à -l'état d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, -il est évident que celui-ci, au contraire, devait -être, de sa nature, éminemment favorable à un tel -établissement, par cela seul qu'il introduisait des -divinités pleinement indépendantes de la matière, -et qui, habituellement inaccessibles, ne pouvaient -communiquer avec l'humanité que par l'intermédiaire -indispensable de ministres spéciaux, prédestinés -en quelque sorte à cette mystérieuse -fonction. La multiplicité des dieux était même -très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie -cette urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à -étendre et à accélérer le développement de la -<span class="pagenum" id="Page_169">169</span> -classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup -contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité -sacerdotale, à diminuer sa consistance et à -altérer son indépendance, comme je l'expliquerai -ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant -qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible -d'imprimer à l'esprit humain un premier essor, -soit scientifique, soit surtout esthétique, soit -même industriel, instituait, d'une autre part, non -moins spontanément, la seule corporation sociale -qui pût alors acquérir assez de loisir et de dignité -pour se livrer avec succès à cette triple culture -intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale -devait d'abord la pousser autant que sa vocation -naturelle. Mais j'ai déjà suffisamment signalé, -quoique d'une manière implicite, les heureuses -conséquences sociales de cette institution vraiment -fondamentale, organe nécessaire, en un genre quelconque, -de ce progrès primitif, dont nous venons -d'apprécier le principe essentiel et la marche générale. -Il s'agit maintenant d'examiner surtout les -conséquences directement politiques d'un tel établissement, -en déterminant son influence nécessaire -sur l'économie caractéristique des sociétés -anciennes, considérées quant à la haute destination -politique qui devait leur appartenir spécialement -dans l'ensemble de l'évolution humaine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span> -En quelque état d'enfance que l'humanité soit -considérée, elle manifeste toujours spontanément -certains germes primordiaux des principaux pouvoirs -politiques, soit temporels ou pratiques, soit -même spirituels ou théoriques. Sous le premier -point de vue, les qualités purement militaires, d'abord -la force et le courage, plus tard la prudence -et la ruse, y deviennent habituellement, dans les -expéditions de chasse ou de guerre, la base immédiate -d'une autorité active, au moins temporaire. -De même, sous le second aspect, quoique moins -connu, par une simple extension naturelle du -gouvernement domestique, la sagesse des vieillards, -nécessairement chargés de transmettre l'expérience -et les traditions de la tribu, y acquiert -bientôt une certaine puissance consultative, sans -excepter les peuplades où les moyens de subsistance -sont restés encore assez précaires et assez -incomplets pour exiger régulièrement le douloureux -sacrifice des parens trop caduques. A cette -autorité naturelle, on voit aussi commencer l'adjonction -spontanée d'une autre influence élémentaire, -celle des femmes, qui, en tout temps, a dû -constituer, envers un pouvoir spirituel quelconque, -un important auxiliaire domestique, tendant à modifier -par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence, -l'exercice direct de la prépondérance matérielle. -<span class="pagenum" id="Page_171">171</span> -C'est ainsi que, même sous le plus grossier -fétichisme, la société humaine nous présente inévitablement, -d'après une judicieuse analyse, les germes -spontanés de tous les plus grands établissemens -ultérieurs. Mais ces divers rudimens primitifs -d'un système politique resteraient bornés, de toute -nécessité, à une existence fort précaire et très -imparfaite, à la fois essentiellement temporaire et -locale, si le polythéisme ne venait point les rattacher -graduellement à la double institution fondamentale -d'un culte régulier et d'un sacerdoce -distinct, qui peut seule permettre, entre les différentes -familles, l'établissement naissant d'une véritable -organisation sociale, susceptible de consistance -et de durée. Telle est d'abord la principale -destination politique de la philosophie théologique, -ainsi parvenue à son second âge naturel. -C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître -que cette grande attribution sociale résulte -directement de cet essor d'opinions communes sur -les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, -et de cette formation spontanée de la classe spéculative -généralement respectée qui en devient -spécialement l'organe indispensable; beaucoup -plus que des craintes ou des espérances relatives -à la vie future, auxquelles on a si abusivement rapporté -de nos jours toute l'efficacité sociale des -<span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient -encore certainement qu'une très faible influence. -D'abord, en aucun temps, cette dernière -force théologique n'a pu exercer une puissante action -sous le point de vue purement politique, seul -actuellement considéré; sa principale application -a dû être essentiellement morale, quoique, même -à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle, -comme je le montrerai, le pouvoir, répressif -ou directeur, inhérent à l'existence d'un système -quelconque d'opinions communes. En outre, -il est incontestable qu'une telle force n'a pu -acquérir que fort tardivement une haute importance -sociale, quand le polythéisme très développé -avait déjà réalisé son principal office; ou, plus -exactement, c'est sous le régime monothéique -qu'elle a dû seulement obtenir sa plus grande efficacité, -ainsi que je l'expliquerai au chapitre suivant. -Ce n'est pas que, dès les premiers temps, -l'homme n'ait dû involontairement obéir à cette -tendance spontanée, à la fois mentale et morale, -si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et -même à supposer l'éternité d'existence, soit passée, -soit surtout future. Mais cette croyance naturelle, -à laquelle on attribue une influence si exagérée, -subsiste certainement très long-temps avant de -comporter aucune véritable application politique -<span class="pagenum" id="Page_173">173</span> -ou même morale: d'abord parce que les théories -théologiques ne s'étendent que lentement, comme -on l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la -société; et ensuite par ce motif plus spécial que, -après avoir été ainsi complétées, et lorsque la direction -immédiate des affaires humaines est enfin -devenue la principale fonction des dieux, ce n'est -point essentiellement sur la vie future que portent -encore les plus puissantes émotions de crainte et -d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie -présente, seule susceptible de toucher suffisamment -des esprits aussi grossiers<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Indépendamment -d'un tel auxiliaire, l'indispensable office -politique du polythéisme, pour généraliser et consolider -l'organisation naissante des sociétés humaines, -a donc directement résulté, surtout à l'origine, -de son institution spontanée d'un certain système -<span class="pagenum" id="Page_174">174</span> -d'opinions communes et d'une autorité spéculative -correspondante, que le fétichisme n'avait pu -suffisamment établir, et qui, évidemment, ne -pouvaient provenir encore d'aucun autre principe -quelconque. Dans cette phase sociale, la nature -du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif -de l'humanité, consiste essentiellement en fêtes -nombreuses et variées, où l'essor primitif des -beaux-arts trouve journellement un heureux exercice, -et qui constituent souvent, chez des populations -de quelque étendue, déjà liées par une langue -commune, le principal motif des réunions -habituelles; comme le montre si clairement l'exemple -de la Grèce, dont les fêtes générales conservèrent -long-temps une haute importance, jusqu'à -l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir -les différentes nations, malgré leurs fréquentes -luttes intérieures. Puis donc que, même envers de -simples divertissemens, la philosophie théologique -et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul -moyen réel d'organiser entre les hommes une convergence -quelconque, à la fois étendue et durable, -il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs naturels, -quelle que soit leur origine propre, viennent -spontanément puiser à cette source commune une -indispensable consécration, sans laquelle leur influence -sociale resterait trop bornée et trop fugitive, -<span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -et dont l'inévitable nécessité explique assez -le caractère essentiellement théocratique que la -plupart des philosophes ont justement reconnu à -tout gouvernement primitif.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label"><b>Note 12</b>:</span></a> -Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de fréquentes occasions -de reconnaître, d'une manière nettement irrécusable, combien -étaient encore récentes, de son temps, les théories morales du polythéisme -sur les peines et les récompenses réservées à la vie future, -puisque les plus éminens esprits paraissent alors principalement occupés -à propager ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore -chez les nations même les plus avancées. Cette observation n'est pas -moins décisive d'après la lecture des livres de Moïse, où, malgré l'état -de monothéisme prématuré qu'ils nous représentent, l'on voit clairement -que cette grossière population, peu sensible encore à la justice -éternelle, ne craignait essentiellement que la colère temporelle et directe -de sa redoutable divinité.</p> - -<p>Afin que l'aptitude politique du polythéisme -puisse être convenablement caractérisée, il importe -<ins id="cor_7" title="mantenant">maintenant</ins>, après y avoir ainsi rattaché -l'établissement passif d'une véritable organisation -sociale, de considérer surtout cette organisation -d'une manière active, c'est-à-dire quant -au but général de la principale action politique -propre à ce degré fondamental de l'évolution -humaine: ce qui fera spécialement ressortir combien -le polythéisme était profondément en harmonie -politique avec l'état et les besoins correspondans -de l'humanité aussi bien qu'avec la vraie -nature du régime qui devait alors prévaloir.</p> - -<p>Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin -du volume précédent, pour établir que l'activité -sociale devait être d'abord essentiellement militaire, -il suffit de noter que la vie guerrière était -alors, d'une part, strictement inévitable, comme -seule conforme à la nature des penchans prépondérans -pendant cette phase de notre développement, -soit individuel, soit collectif, et, -d'une autre part, non moins indispensable, en -tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme -<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> -politique un caractère déterminé, à la -fois stable et progressif. Mais, outre cette propriété -immédiate et spéciale, trop évidente pour -exiger aucune explication, ce premier mode -d'existence a une destination plus élevée et plus -générale, en ce qu'il remplit, dans l'ensemble -de l'évolution humaine, un office fondamental, -quoique préparatoire, qui n'aurait pu être autrement -réalisé. Il consiste à procurer graduellement -aux associations humaines une grande -extension, et, en même temps, à y déterminer -spontanément, chez les classes les plus nombreuses, -la <ins id="cor_8" title="prépondance">prépondérance</ins> régulière et continue -de la vie industrielle: double résultat nécessaire -vers lequel tend alors le développement naturel -de l'activité militaire, du moins quand elle peut -suffisamment atteindre son but permanent, la -conquête, suivant les conditions générales qui -seront expliquées ci-après. Lorsque, de nos jours, -on continue à préconiser systématiquement les -propriétés civilisatrices de la guerre, comme si -elles avaient pu conserver encore la même valeur, -ce n'est sans doute essentiellement que par -une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile, -de la politique qui a dû prévaloir dans l'antiquité, -et dont la prépondérance se fait ainsi -sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la -<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> -repousse, en vertu du pernicieux absolutisme -de notre philosophie politique. Mais, restreinte -à l'état social des anciens, ou à toute phase -analogue du développement humain, cette appréciation -est, au contraire, d'une profonde justesse, -et manque seulement de toute la plénitude -énergique qui conviendrait à une telle -situation. Si, chez les modernes, la guerre, radicalement -exceptionnelle, est devenue plutôt -funeste que favorable à l'extension des relations -sociales, il est clair que, chez les anciens, l'adjonction -successive, par voie de conquête, de -diverses nations secondaires à un seul peuple -prépondérant, constituait nécessairement l'unique -moyen primitif d'agrandir la société humaine. -En même temps, cette domination ne -pouvait s'établir et durer sans comprimer inévitablement, -parmi toutes les populations ainsi -subordonnées, l'essor spontané de leur propre -activité militaire, de manière à instituer entre -elles une paix permanente, et à les conduire par -suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement -initial serait autrement inintelligible, -tant cette vie est peu conforme au vrai caractère -de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque -jour le vérifier aisément par l'examen attentif -du développement individuel. Telle est donc -<span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle -l'essor libre et naïf de l'activité militaire, -spontanément issue, avec une irrésistible énergie, -du premier état de l'humanité, tend nécessairement, -de la manière la plus directe, à discipliner, -à étendre, et à réformer les sociétés -humaines, dès lors graduellement conduites, par -cette indispensable préparation, à leur mode -final d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse -conséquence de sa supériorité intellectuelle -et morale, l'homme a naturellement converti -en un puissant moyen de civilisation cette énergique -impulsion qui, chez tout autre carnassier, -reste bornée au brutal développement de l'instinct -destructeur.</p> - -<p>L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité -préliminaire, suffit pour faire sentir l'aptitude -générale du polythéisme à seconder et -même à diriger convenablement cet essor graduel -de l'activité militaire. Quand on a cru que, -chez les anciens, les guerres n'étaient point religieuses, -c'est par suite d'une extension abusive -du point de vue social propre aux nations modernes, -chez lesquelles le spirituel et le temporel -sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient -intimement confondus dans l'antiquité. Si l'on -peut dire, en un sens, que les anciens ne connurent -<span class="pagenum" id="Page_179">179</span> -presque jamais les guerres spécialement -dites de religion, c'est précisément parce que -toutes leurs guerres quelconques avaient nécessairement -un certain caractère religieux, comme -nous le voyons encore dans les phases sociales -analogues; puisque, les dieux étant alors essentiellement -nationaux, leurs luttes se mêlaient -inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient -toujours également les triomphes et -les revers. Ce caractère se manifestait déjà sous -le fétichisme, pendant les guerres acharnées, -quoique presque stériles, auxquelles il devait -présider, mais, par suite même de la trop -grande spécialité des divinités correspondantes, -alors pour ainsi dire particulières à chaque famille, -les luttes militaires ne pouvaient comporter -aucune grande efficacité politique. Les -dieux du polythéisme offraient essentiellement -ce juste degré de généralité qui permettait de -rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment -étendues, et, en même temps, cette -mesure de nationalité qui les rendait propres à -stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit -guerrier. En un tel système religieux, qui comportait -l'adjonction presque indéfinie de nouvelles -divinités, le prosélytisme ne pouvait -consister qu'à subordonner les dieux du vaincu -<span class="pagenum" id="Page_180">180</span> -à ceux du vainqueur: mais, sous cette forme -caractéristique, il a certainement toujours existé, -à un degré quelconque, dans toutes les guerres -anciennes, où il devait naturellement contribuer -beaucoup à développer l'ardeur mutuelle, même -chez les peuples dont les cultes étaient les -plus analogues, et qui cependant adoraient chacun, -d'une manière plus prononcée, quelque -divinité éminemment nationale, familièrement -mêlée à l'ensemble de leur histoire spéciale. -Or, en même temps que le polythéisme stimulait -ainsi directement l'esprit de conquête, -il en assurait, non moins spontanément, la -principale destination sociale, en facilitant -l'adjonction graduelle des populations soumises, -qui pouvaient alors s'incorporer à la nation -prépondérante, sans renoncer aux croyances et -aux pratiques religieuses qui leur étaient chères, -à la seule condition de reconnaître l'inévitable -supériorité des divinités victorieuses, ce qui, -sous un tel régime théologique, n'exigeait point -la subversion radicale de la première économie -religieuse. Telles sont, en général, les propriétés -militaires fondamentales qui caractérisent le -polythéisme, et qui devaient le rendre, à cet -égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme, -mais au monothéisme lui-même, dont -<span class="pagenum" id="Page_181">181</span> -la destination politique est, en effet, d'une tout -autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre -suivant. Le monothéisme, essentiellement -adapté à l'existence plus pacifique des sociétés -plus avancées, ne pousse point spontanément -à la guerre, <ins id="cor_9" title="on">ou</ins> plutôt en détourne nécessairement, -chez les peuples également parvenus à -cette phase plus éminente du développement -social. Envers les nations restées en arrière, le -fanatisme monothéique n'inspire pas la passion -de conquête proprement dite, parce qu'une telle -religion ne saurait comporter l'adjonction réelle -des autres croyances: son génie exclusif doit -naturellement provoquer à l'entière extermination -des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement -continu, à moins d'une immédiate -conversion totale; ainsi que l'histoire en offre -tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément -passés à un monothéisme avorté, -avant d'avoir accompli suffisamment les diverses -préparations sociales indispensables pour assurer -l'efficacité d'une telle transformation, comme -les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut donc -méconnaître cette double harmonie fondamentale -qui rendait le polythéisme spécialement apte -à diriger le développement militaire des sociétés -anciennes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span> -Afin de mieux caractériser le principe de cette -importante attribution, je me suis expressément -attaché à l'appréciation exclusive et directe de -l'influence la plus intime et la plus générale, sans -m'arrêter aucunement aux considérations accessoires, -quelle qu'en soit l'importance réelle, et -sur lesquelles d'ailleurs aucune indication essentielle -n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple, -qu'il serait inutile d'expliquer la propriété, -maintenant très connue, suivant laquelle le polythéisme -devait spontanément offrir les plus puissantes -ressources spéciales pour faciliter l'établissement -et le maintien d'une rigoureuse discipline -militaire, dont les diverses prescriptions quelconques -pouvaient alors être placées, avec tant -d'aisance, sous une protection divine toujours -convenablement choisie, par la voie des oracles, -des augures, etc., presque constamment disponibles, -d'après le système régulier de communications -surnaturelles que le polythéisme avait organisé, -et que le monothéisme a dû essentiellement -supprimer. On doit seulement appliquer, à cet -égard, les réflexions générales indiquées au chapitre -précédent sur la sincérité spontanée qui devait -ordinairement présider à l'emploi de tels -moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier -aujourd'hui de jongleries, faute de nous reporter -<span class="pagenum" id="Page_183">183</span> -suffisamment à un tel état intellectuel, où -les conceptions théologiques, profondément incorporées -à tous les actes humains, à un degré -qui n'a plus existé ensuite, et dont, par suite, -nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément -disposer à décorer naturellement d'une consécration -religieuse les plus simples inspirations -directes de la raison humaine<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Quand l'histoire -ancienne nous offre quelques rares exemples -d'oracles sciemment faux répandus à dessein dans -des vues politiques, elle ne manque jamais de -nous montrer aussi le peu de succès réel de ces -misérables expédiens, par suite de cette solidarité -fondamentale des divers esprits, qui doit -essentiellement empêcher les uns de croire, avec -<span class="pagenum" id="Page_184">184</span> -une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement -forgé par les autres. Sans insister davantage -sur un sujet aussi aisément appréciable, je -dois enfin plus spécialement signaler, dans le polythéisme, -une autre propriété politique secondaire, -qui lui appartient d'une manière directe et exclusive, -et dont les modernes n'ont point assez compris -la haute portée. Je veux parler de cette faculté -d'apothéose, évidemment particulière à ce -second âge religieux, et qui devait y tant concourir -à exalter, au plus éminent degré, chez les -hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme -actif, et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle -béatification que le monothéisme a dû -substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en -aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible -équivalent: puisque, l'apothéose, tout en satisfaisant -aussi pleinement au desir universel d'une -vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial -de promettre aux âmes vigoureuses l'éternelle -activité de ces instincts d'orgueil et d'ambition -dont le développement constituait pour elles le -principal attrait de l'existence. Quand nous jugeons -maintenant cette grande institution d'après -le profond avilissement où elle était graduellement -tombée pendant la caducité du polythéisme, -où elle s'était réduite à une sorte de formalité -<span class="pagenum" id="Page_185">185</span> -mortuaire, uniformément appliquée, même aux -plus indignes empereurs, nous ne saurions concevoir -une idée convenable de la puissante stimulation -qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs -de foi et d'énergie, lorsque les plus -éminens personnages pouvaient espérer, par un -digne accomplissement de leur destination sociale, -de s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux, -à l'exemple des Bacchus, des Hercule, etc. -Rien n'est plus propre qu'une telle considération à -faire nettement comprendre que tous les principaux -ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été -réellement tendus par le polythéisme autant que -leur nature puisse le comporter, en sorte que leur -intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable -décroissement. Cette incontestable diminution, -alors tant déplorée par divers philosophes arriérés, -qui voyaient ainsi l'humanité à jamais privée de -l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois -le développement social en ait certes aucunement -souffert, peut d'ailleurs nous disposer aujourd'hui, -par un rapprochement spontané, à -pressentir, en général, le peu de solidité réelle des -craintes analogues sur la prétendue dégénération -sociale qui menacerait désormais de succéder à -l'extinction totale du régime théologique, dont -notre espèce a graduellement appris à se passer.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label"><b>Note 13</b>:</span></a> -Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent esprit -que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant le précieux et irrécusable -témoignage de Cabanis, avoir été souvent averti en songe de la -véritable issue des affaires qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre, -à plus forte raison, comment les grands hommes de l'antiquité -pouvaient être sincèrement convaincus de la réalité des explications -surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je -dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée au -chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des philosophes -actuels qui, après avoir reconnu que les anciens ne pouvaient journellement -se dispenser de telles explications sur les moindres sujets de -la philosophie naturelle proprement dite, croient devoir suspecter leur -bonne foi dans l'extension très spontanée du même procédé logique aux -déterminations beaucoup plus complexes de la philosophie morale et -sociale.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -Pour compléter cette appréciation abstraite des -propriétés politiques du polythéisme, il ne nous -reste plus maintenant qu'à considérer, sous un -point de vue plus spécial, les conditions fondamentales -du régime correspondant, dont nous -venons de déterminer le but essentiel et l'esprit -général: en d'autres termes, nous devons examiner -enfin les caractères principaux, qui, toujours -communs aux diverses formes réelles d'un tel régime, -se montrent directement indispensables à -son organisation effective. Ils consistent surtout -dans l'institution nécessaire de l'esclavage, et dans -l'inévitable confusion entre le pouvoir spirituel et -le pouvoir temporel; double différence capitale de -l'organisme polythéique des sociétés anciennes à -l'organisme monothéique de la société moderne.</p> - -<p>Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien -l'esclavage était radicalement indispensable -à l'économie sociale de l'antiquité, cependant le -principe général d'une telle relation n'a pas encore -été convenablement approfondi. Il nous suffira -essentiellement, à cet égard, d'étendre jusqu'au point -de vue individuel, notre explication fondamentale, -ci-dessus limitée au point de vue national, sur la -destination nécessairement guerrière des sociétés -anciennes, considérée comme une fonction préliminaire -sans laquelle l'ensemble de l'évolution humaine -<span class="pagenum" id="Page_187">187</span> -n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord -aisément comment la guerre engendre spontanément -l'esclavage, qui y trouve sa principale source, -et qui constitue son premier correctif général. La -juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette -institution primitive, nous empêche d'apprécier -l'immense progrès qui dut immédiatement résulter -de son établissement originaire, puisqu'elle -succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation -des prisonniers, aussitôt que l'humanité fut -assez avancée pour que le vainqueur, maîtrisant -ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité -finale qu'il retirerait des services du vaincu, en -l'agrégeant, à titre d'auxiliaire subalterne, à la famille -qu'il commandait: progrès qui suppose un développement -industriel et moral bien plus étendu -qu'on ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse -remarque de Bossuet, la seule étymologie devrait -encore suffire pour nous rappeler constamment, -d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était -primitivement qu'un prisonnier de guerre dont on -avait épargné la vie, au lieu de le dévorer ou de le -sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est fort -probable que, sans une telle transformation, -l'aveugle passion guerrière du premier âge social -aurait déterminé depuis long-temps la destruction -presque entière de notre espèce. Les services -<span class="pagenum" id="Page_188">188</span> -immédiats d'une semblable institution n'ont donc -besoin d'aucune explication, non plus que son -inévitable spontanéité. Mais son office capital -pour l'évolution ultérieure de l'humanité n'est -pas moins incontestable, quoique plus mal apprécié. -D'une part, en effet, elle était évidemment -indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité, -dont nous avons ci-dessus reconnu la destination -vraiment fondamentale, et qui eût été -certainement impossible, au degré convenable -d'intensité et de continuité, si tous les travaux -pacifiques n'avaient pas été confiés à des esclaves, -soit individuels, soit collectifs: en sorte que l'esclavage, -d'abord résulté de la guerre, servait ensuite -à l'entretenir, non-seulement comme principale -récompense du triomphe, mais aussi comme -condition permanente de la lutte. En second lieu, -sous un aspect essentiellement méconnu, mais -non moins capital, l'esclavage antique n'avait pas -une moindre importance relativement au vaincu, -ainsi forcément conduit à la vie industrielle, -malgré son antipathie primitive. A cet égard, -l'esclavage a eu, pour les individus, la même -destination générale que celle ci-dessus attribuée, -pour les nations, à la conquête. Plus on méditera -sur l'aversion profonde que le travail régulier et -soutenu inspire d'abord à notre défectueuse nature, -<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> -que l'ardeur guerrière peut seule arracher -primitivement à son oisiveté chérie, mieux on -comprendra que l'esclavage offrait alors la seule -issue générale au développement industriel de -l'humanité. Cet éloignement primordial pour la -vie laborieuse ne pouvait être, en effet, radicalement -surmonté, chez la masse des hommes, que -par l'action combinée et long-temps maintenue -des plus énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément -résulter d'une pareille institution, où -le travail, d'abord accepté comme gage de la vie, -devenait ensuite le principe de l'affranchissement. -Tel est le mode fondamental suivant lequel l'esclavage -antique devait constituer, dans l'ensemble -de l'évolution humaine, un indispensable moyen -d'éducation générale, qui ne pouvait être autrement -suppléé, en même temps qu'une condition -nécessaire de développement spécial.</p> - -<p>Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai -indiqué ailleurs, des difficultés presque insurmontables -à juger sainement une telle économie -sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement -l'image que d'après notre esclavage colonial, -véritable monstruosité politique, qui ne peut -donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage -ancien. Cette aberration partielle et momentanée, -si déshonorante pour notre civilisation, -<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -tend nécessairement à la compression commune -de l'activité du maître et de celle de l'esclave, -par suite de leur caractère également industriel, -qui fait envisager le repos de l'un comme une -conséquence spontanée du travail de l'autre, et -qui cependant doit inspirer toujours à l'inquiète -jalousie du premier une intime répugnance contre -l'essor graduel du second. Tout au contraire, dans -l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se -secondaient mutuellement pour le développement -simultané de leurs activités hétérogènes mais co-relatives, -militaire chez l'un, industrielle chez -l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient -comme réciproquement indispensables, de -façon à permettre franchement, des deux parts, -et même à faciliter directement, jusqu'à un degré -déterminé, cette double évolution préliminaire, -dont le terme naturel sera posé au chapitre suivant. -Le maintien des institutions devant être d'autant -moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état -social correspondant, rien n'est plus propre, assurément, -à vérifier cette appréciation comparative, -que le contraste caractéristique entre la conservation -presque spontanée, pendant une longue -suite de siècles, de l'esclavage ancien, sans occasionner -de crises dangereuses, si ce n'est en quelques -cas extrêmement rares, quoique les esclaves -<span class="pagenum" id="Page_191">191</span> -fussent habituellement beaucoup plus nombreux -que les maîtres, et les immenses efforts continus -des modernes pour procurer, sur quelques points -secondaires du monde civilisé, une chétive existence -de trois siècles à cette anomalie factice, au -milieu d'horribles dangers toujours imminens, -malgré la prépondérance matérielle des maîtres, -puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation -métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à -faire ainsi dégénérer en une inqualifiable barbarie, -entièrement étrangère à l'évolution fondamentale -de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine, -l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels -d'une institution pleinement normale, -puisque, né de la guerre, on le voit cependant se -produire alors, sans aucune irrésistible contrainte, -par une foule de voies secondaires, comme la -vente volontaire des enfans, l'assujétissement des -insolvables, etc.; outre que la possibilité constante, -et fréquemment réalisée, d'une telle infortune, -chez les hommes même les plus libres et les -plus puissans, y compris les rois, par suite de l'intensité -et de la continuité des guerres anciennes, -devait nécessairement inspirer une répugnance -beaucoup moindre pour un semblable changement -de situation, dont nul ne pouvait jamais se croire -suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue -<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> -que nous pouvons explorer aujourd'hui, ne -voit-on pas souvent des sauvages spontanément -amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer -même leur renonciation volontaire à la liberté -comme une sorte d'extrême enjeu? Ce n'est pas -sans une profonde raison que tous les philosophes -de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient -beaucoup d'hommes comme essentiellement nés -pour la servitude; pourvu que, au lieu du sens -absolu alors faussement attaché à cette maxime, -on la restreigne constamment à l'état d'enfance -sociale qui l'avait réellement inspirée, et envers -lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante -sécurité et l'irresponsabilité totale -propres à l'existence servile doivent long-temps -la rendre supportable, et quelquefois même desirable, -aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique -de l'humanité n'est pas encore suffisamment -développée; comme les sociétés les plus -avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui -des exemples irrécusables, quoique heureusement -exceptionnels.</p> - -<p>Au premier aspect, on ne saisit pas nettement -la corelation naturelle du polythéisme à l'institution -de l'esclavage, malgré l'éclatant témoignage -que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse -historique. Mais, puisque nous avons reconnu -<span class="pagenum" id="Page_193">193</span> -ci-dessus l'aptitude nécessaire du polythéisme -à seconder directement le développement -spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par -un prolongement plus spécial des mêmes motifs, -que cet état théologique soit essentiellement en -harmonie avec une telle condition sociale, spontanément -inséparable de la vie guerrière. Une appréciation -immédiate montre, en effet, que le -polythéisme doit, à cet égard, correspondre généralement -à l'esclavage, comme, d'une part, le fétichisme -à l'extermination habituelle des prisonniers, -et, d'une autre part, le monothéisme à -l'affranchissement final des serfs, ainsi que je -l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant. -Car, le fétichisme est une religion trop individuelle -et trop locale pour établir, entre le -vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel, susceptible -de contenir suffisamment, à l'issue du -combat, la férocité naturelle; tandis que le monothéisme -est, au contraire, tellement universel, -qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du -même vrai dieu, une aussi profonde inégalité, -sans leur permettre néanmoins une aussi intime -familiarité avec les partisans d'une autre croyance. -En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, -sont également contraires à l'esclavage, par suite -des mêmes caractères essentiels qui les rendent -<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> -impropres à la conquête, sauf les perturbations -accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront -toujours la relation principale. Sans doute, le monothéisme -n'est point, de sa nature, absolument -incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec -la conquête: mais il n'en a pas moins sans cesse -tendu à en détourner pareillement l'humanité; -et cette influence s'est pleinement manifestée -dans tous les cas où le régime monothéique, véritablement -spontané et opportun, a pu succéder convenablement -aux préparations sociales indispensables, -comme le montrera la leçon suivante. Les -deux âges extrêmes de la vie religieuse étant ainsi -généralement exclus d'une telle explication, il faut -bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par -le polythéisme, fournisse la base spirituelle de cette -grande institution, qui, sans doute, n'a pas dû se -passer d'un pareil appui plus que tant d'autres -moins importantes. Or, on reconnaît directement, -en effet, quant à l'esclavage comme envers la conquête, -que le polythéisme avait, par sa nature, à la -fois assez de généralité pour servir de lien, et assez -de spécialité pour maintenir les distances: le -vainqueur et le vaincu, quoique conservant chacun -ses dieux propres, avaient assez de religion -commune pour comporter entre eux une certaine -harmonie habituelle, pendant que, d'un autre côté, -<span class="pagenum" id="Page_195">195</span> -la profonde subordination de l'un à l'autre était -consacrée par celle des divinités correspondantes. -C'est ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait -spontanément, presque au même degré, -d'une part à l'immolation journalière des prisonniers, -d'une autre part à leur affranchissement -régulier, et conduisait immédiatement à sanctionner -et à consolider leur esclavage habituel.</p> - -<p>Examinons maintenant le second caractère essentiel -de l'ancienne économie sociale, c'est-à-dire, -la confusion profonde qui s'y manifeste, à tous -égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir -temporel, habituellement concentrés chez les mêmes -chefs; tandis que leur séparation régulière -constitue l'un des principaux attributs politiques -de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai -spécialement au chapitre suivant. L'autorité -spéculative, alors purement sacerdotale, et la -puissance active, essentiellement militaire, furent -toujours intimement unies sous le régime polythéique -de l'antiquité; et cette combinaison inévitable -était en relation nécessaire avec la destination -générale que nous avons reconnue ci-dessus -devoir être propre à ce régime pour l'ensemble de -l'évolution humaine; telle est l'importante explication -qui nous reste à établir sommairement, afin -que le système fondamental de la politique ancienne -<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> -soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons -pas d'ailleurs à distinguer encore entre les deux -modes très différens qu'a dû offrir nécessairement -cette concentration caractéristique, suivant que les -attributions militaires étaient subordonnées aux -fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le -caractère militaire avait absorbé, par un développement -plus spécial, l'esprit sacerdotal. Quoique -nous devions bientôt considérer ces deux modes -comme nécessairement relatifs, l'un à l'origine du -polythéisme, l'autre à sa destination principale, -cette distinction, ici prématurée, compliquerait -inutilement notre appréciation abstraite et générale, -qui en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée.</p> - -<p>L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement -connaître cette admirable séparation, spontanément -établie, au moyen-âge, sous l'heureux ascendant -du catholicisme, entre le pouvoir purement -moral, essentiellement destiné à régler les pensées -et les inclinations, et le pouvoir proprement politique, -directement appliqué aux actes et aux -résultats. Cette division capitale suppose nécessairement, -comme je l'expliquerai au chapitre suivant, -un développement préalable dans l'organisme -social, qui était certainement impossible à -une telle époque, où la simplicité et la confusion -primitives des idées politiques n'eussent même pas -<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> -permis de comprendre la distinction régulière du -maintien des principes généraux de la sociabilité -d'avec leur usage spécial et journalier. Outre ces -conditions intellectuelles, une pareille séparation -ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des -deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi -son existence propre, d'après une origine indépendante, -tandis que, chez les anciens, ils dérivaient -toujours nécessairement l'un de l'autre, -soit que le commandement militaire ne constituât -qu'un simple accessoire de l'autorité sacerdotale, -soit, au contraire, que celle-ci fût réduite à servir -d'instrument habituel à la domination des chefs -de guerre. Enfin, la nature nécessairement étroite -et locale de la politique ancienne, essentiellement -bornée à une ville prépondérante, lors même que -son empire a dû ensuite s'étendre progressivement -à des populations très considérables, s'opposait évidemment, -d'une manière spéciale, à toute idée -d'une semblable division, dont le principal motif -immédiat, au moyen-âge, est précisément résulté du -besoin de rattacher à un pouvoir spirituel commun -des nations trop éloignées et trop diverses pour -que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas -inévitablement distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il -mieux le vrai génie politique de l'antiquité -que cette confusion fondamentale et continue -<span class="pagenum" id="Page_198">198</span> -entre les mœurs et les lois, ou les opinions et les -actions; les mêmes autorités y étant toujours occupées -à régler indifféremment l'un et l'autre, -quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement. -Jusque dans les cas qui, par leur nature, -semblaient devoir indiquer spontanément la -possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et indépendant -du pouvoir temporel, ce mélange intime -se reproduit encore au plus haut degré: -comme le témoignent clairement ces mémorables -occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait -expressément la puissance constituante à un -citoyen sans magistrature active, et qui, ainsi devenu -momentanément législateur suprême, ne pensait -néanmoins jamais à organiser aucune séparation -permanente entre le pouvoir moral et le -pouvoir politique, quoique sa propre position dût -tendre évidemment à lui <ins id="cor_10" title="ensuggérer">en suggérer</ins> l'idée. Les philosophes -eux-mêmes, dans leurs utopies les plus -hasardées, offrant toujours un inévitable reflet du -génie dominant de la société contemporaine, ne -distinguaient pas davantage entre le réglement des -opinions et celui des actions, également confiés à -une seule autorité fondamentale; et, cependant, -l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs, -chez les principales nations grecques, doit -être regardée comme le premier germe véritable -<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> -de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai -ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient -le plus exagéré le chimérique espoir ultérieur d'une -société finalement régie par des philosophes, ne -concevaient ainsi qu'une pareille concentration -de tous les pouvoirs essentiels en de telles mains; -ce qui, d'ailleurs, bien loin de constituer, suivant -leur pensée, un vrai perfectionnement politique, -n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation -capitale, même comparativement à l'ordre -social très imparfait qu'ils prétendaient améliorer, -comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir.</p> - -<p>Envisagée sous un autre aspect général, cette -confusion fondamentale, chez les anciens, entre -les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément -jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses -indications précédentes, mais, en outre, -strictement indispensable à l'entière réalisation de -la haute destination politique que nous avons reconnue -ci-dessus devoir appartenir à cet âge -préparatoire de l'humanité. Il est clair, en effet, -que l'activité militaire n'aurait pu alors se développer -convenablement, de manière à remplir -suffisamment sa mission principale, si l'autorité -spirituelle et la domination temporelle n'eussent -pas été habituellement concentrées chez une -même classe dirigeante. Ce double caractère -<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> -journalier des chefs militaires, à la fois pontifes et -guerriers, constituait le plus puissant appui de la -rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, -à cette époque, la nature et la continuité des -guerres, et qui n'aurait pu autrement acquérir -l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, -l'action collective de chaque nation armée sur les -sociétés extérieures eût été radicalement entravée -par toute séparation essentielle entre les deux -autorités fondamentales, dont les inévitables conflits -eussent alors tendu presque toujours à troubler -la direction générale des guerres et à gêner -la réalisation finale de leurs principaux résultats. -Ainsi, soit au dedans, soit au dehors, le développement -continu de l'esprit de conquête exigeait, -dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance -et une unité de conception et d'exécution, -également incompatibles avec nos idées modernes -sur la division élémentaire des deux grands -pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera -directement, en effet, d'une manière irrécusable, -la liaison intime et réciproque qui a dû exister -entre l'établissement d'une telle division et -le décroissement général du système militaire, -dès lors devenu essentiellement défensif, conformément -à la nature propre du monothéisme. -Dans les cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, -<span class="pagenum" id="Page_201">201</span> -où le monothéisme s'est montré favorable à l'essor -intense et prolongé de l'esprit de conquête, -comme chez les Musulmans surtout, on doit -noter que cette anomalie a constamment coïncidé -avec la conservation, aussi peu normale, sous -cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne -confusion des pouvoirs: tant une telle concentration -est nécessairement inséparable du libre et -plein développement de l'activité militaire.</p> - -<p>Après avoir ainsi reconnu combien cette intime -combinaison était à la fois inévitable et indispensable -dans la politique générale de l'antiquité, -il est aisé de concevoir maintenant sa -corelation fondamentale avec la nature propre -du polythéisme correspondant. Nous constaterons -spécialement, au chapitre suivant, la tendance -nécessaire du monothéisme à séparer le -pouvoir spirituel du pouvoir temporel, du moins -quand il s'établit spontanément, chez une population -convenablement préparée, où, sans une -telle séparation, il ne saurait réaliser sa principale -destination sociale. Il suffit ici de reconnaître, -en sens inverse, combien le polythéisme -est radicalement incompatible avec toute semblable -division. Or, il est évident que la multiplicité -des dieux, par l'inévitable dispersion qui en -résulte dans l'action théologique, s'oppose directement -<span class="pagenum" id="Page_202">202</span> -à ce que le sacerdoce acquière spontanément -une homogénéité et une consistance qui -lui soient propres, et sans lesquelles néanmoins -son indépendance envers le pouvoir temporel ne -saurait être aucunement assurée. Trop éloignés -désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes -méconnaissent ou négligent la rivalité fondamentale -qui devait habituellement régner entre -les divers ordres de prêtres antiques, par suite -de l'inévitable concurrence de leurs nombreuses -divinités, dont les attributions respectives, quoique -soigneusement réglées, ne pouvaient manquer -d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré -l'instinct commun du sacerdoce, tendait nécessairement -à prévenir ou à dissoudre toute grande -coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel -voulût sérieusement l'empêcher. Chez les -nations polythéistes les mieux connues, les différent -sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par -plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, -en effet, comme essentiellement isolés -dans leur existence propre et indépendante, et ne -se trouvent finalement rapprochés que par leur -uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, -aisément parvenue à s'emparer directement des -principales fonctions religieuses. Le pouvoir théologique -n'a pu alors éviter une telle subalternité que -<span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -dans les cas où il a dû, au contraire, devenir, ou -plutôt rester, absolument prépondérant, par suite -d'un essor très rapide de la première évolution intellectuelle, -coïncidant avec un développement -encore peu prononcé de l'activité militaire, comme -je l'expliquerai ci-après. En aucune occasion, la nature -du polythéisme n'a pu comporter l'existence -d'un véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct -et indépendant du pouvoir temporel correspondant, -sans que l'un des deux fût réduit à ne -constituer habituellement qu'un simple appendice -de l'autre ou son instrument général.</p> - -<p>Cette explication sommaire achève de faire convenablement -ressortir l'éminente aptitude du -polythéisme à correspondre spontanément aux -principaux besoins politiques de l'antiquité; -puisque, après avoir précédemment constaté -sa tendance directe à seconder le développement -naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons -maintenant son influence spéciale -pour établir nécessairement la concentration fondamentale -des pouvoirs sociaux, indispensable à -la plénitude de ce développement. Telle est, du -moins, le jugement essentiel qu'il faut porter de -cette grande corelation, qui doit être surtout -appréciée d'après la destination générale, si capitale -quoique purement provisoire, qui devait -<span class="pagenum" id="Page_204">204</span> -caractériser cet âge social, dans l'ensemble de -l'évolution humaine, suivant nos démonstrations -antérieures. On méconnaîtrait radicalement, à cet -égard, le véritable esprit de l'histoire, si, selon des -habitudes encore trop dominantes, au lieu de -considérer principalement le polythéisme dans -sa période active et progressive, on persistait, au -contraire, à y faire prévaloir l'examen de son -époque de décomposition, où il est incontestable, -en effet, que le maintien trop prolongé de cette -concentration caractéristique, si long-temps nécessaire, -devint, chez tant d'indignes empereurs, -le principe du plus dégradant despotisme que -l'humanité ait pu jamais subir. Mais n'est-il pas -évident que le système de conquête, alors suffisamment -développé, avait déjà pleinement atteint -sa principale destination sociale; ce qui, en dissipant -à jamais l'utilité provisoire de cette confusion -spontanément établie, par le polythéisme, -entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, -n'en laissait plus subsister que les inévitables dangers, -jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y a-t-il, -en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à -toute vicieuse prépondérance d'une institution -quelconque, survivant mal à propos à l'accomplissement -total de son office provisoire? En terminant -cette importante appréciation, je crois -<span class="pagenum" id="Page_205">205</span> -d'ailleurs ne devoir pas négliger ici l'occasion -très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement, -sous un rapport capital, l'inconséquence -radicale qui caractérise aujourd'hui notre philosophie -politique, considérée en ce qu'elle a de -commun à tous les partis et à toutes les écoles. -J'ai remarqué, au commencement du volume -précédent, avec quelle déplorable unanimité on -repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, -les autres par désuétude de son véritable -esprit, toute division réelle entre les deux pouvoirs, -mais en continuant cependant à rêver le -monothéisme comme base nécessaire de l'ordre -social. Or, il est désormais évident que l'on s'efforce -ainsi de concilier deux conditions essentiellement -incompatibles; et le chapitre suivant -achèvera de dissiper implicitement toute incertitude -à ce sujet, en rendant irrécusable la corelation -spontanée du monothéisme avec une telle -division. Ceux qui, de nos jours, dans leurs -étranges pensées de progrès, dictées par une aveugle -imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir -cette concentration primordiale, alors aussi -fondamentale qu'elle serait maintenant dangereuse -et heureusement impossible, devraient donc, -d'après les explications précédentes, pour être suffisamment -conséquens à leurs vains projets, ne pas -<span class="pagenum" id="Page_206">206</span> -s'arrêter au monothéisme, naturellement antipathique -à un tel régime, et rétrograder de plein saut -jusqu'au polythéisme proprement dit, qui en constituait -certainement l'indispensable fondement.</p> - -<p>Telles sont, en général, les relations nécessaires -du polythéisme avec les deux principales -conditions caractéristiques de la politique de l'antiquité. -Après les avoir ainsi séparément appréciées, -il suffit ici, en les rapprochant, de signaler -d'ailleurs leur intime et constante affinité. Or, il faut -bien que l'institution de l'esclavage et la confusion -élémentaire des deux pouvoirs soient, en réalité, -étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a toujours -historiquement coïncidé avec la cessation de -l'autre, comme je l'expliquerai spécialement au -chapitre suivant. Il est clair directement, en effet, -que l'esclavage ancien était nécessairement en -harmonie avec cette réunion fondamentale de -l'autorité spirituelle à l'autorité temporelle, qui -donnait spontanément à l'empire du maître une -certaine consécration religieuse, et qui, en même -temps, affranchissait cette subordination domestique -de toute interposition sacerdotale distincte, -propre à contenir cet ascendant absolu.</p> - -<p>Les principales propriétés politiques du polythéisme -étant désormais assez nettement caractérisées, -il ne nous reste plus ici, pour en avoir convenablement -<span class="pagenum" id="Page_207">207</span> -accompli l'appréciation abstraite, qu'à -l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement -dit. Outre que l'analyse politique devait avoir, -envers un tel régime, une importance beaucoup -plus capitale, en même temps que les difficultés -propres en devaient être bien supérieures, l'influence -morale du polythéisme, d'ailleurs plus aisément -jugeable et ordinairement mieux connue, -pourra maintenant être déterminée d'une manière -très sommaire, et néanmoins suffisante à notre but -essentiel, d'après sa correspondance nécessaire avec -l'ensemble des explications précédentes, et surtout -avec le double jugement que nous venons d'établir -sur la corelation fondamentale du polythéisme -à l'institution de l'esclavage antique et à la concentration -des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux -caractères essentiels du régime polythéique sont -l'un et l'autre éminemment propres, comme nous -l'allons voir, à expliquer directement cette profonde -infériorité morale que tous les philosophes -impartiaux se sont accordés à reconnaître dans le -polythéisme comparé au monothéisme.</p> - -<p>Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage -la morale, personnelle, domestique ou sociale, -suivant la coordination fondamentale établie au -cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, -en effet, combien elle devait être, chez les anciens, -<span class="pagenum" id="Page_208">208</span> -profondément viciée par la seule existence -de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter -ici à faire expressément ressortir la profonde -dégradation qui en résultait directement pour la -majeure partie de notre espèce, dont le développement -moral, ainsi radicalement négligé, était -essentiellement privé de ce sentiment habituel de -la dignité humaine qui en constitue la principale -base, et restait entièrement livré à la seule action -spontanée d'un tel régime, où la servilité devait -tant altérer l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une -telle appréciation doive, par sa nature, -avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut -se dissimuler que le fond principal des nations -modernes est surtout issu de cette malheureuse -classe, et qu'il conserve encore, même chez les -populations les plus avancées, quelques traces morales -trop irrécusables d'une pareille origine, cependant -la haute évidence de ce sujet, à l'égard -duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune -rectification capitale, doit certainement nous dispenser -d'y insister davantage. Considérons donc -seulement l'influence morale de l'esclavage ancien -sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement -propre, malgré leur minorité numérique, -est alors le plus essentiel à suivre, comme ayant -dû ultérieurement servir de type nécessaire au -<span class="pagenum" id="Page_209">209</span> -développement universel. Sous ce point de vue, -il est aisé de sentir que cette institution, malgré -son indispensable nécessité, ci-dessus expliquée, -pour l'évolution politique de l'humanité, devait -profondément entraver l'évolution morale proprement -dite. En ce qui concerne même la morale -purement personnelle, quoique la mieux connue -des anciens, il est évident que l'habitude intime -d'un commandement absolu envers des esclaves -plus ou moins nombreux, à l'égard desquels chacun -pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément -tous ses caprices quelconques, tendait inévitablement -à altérer cet empire de l'homme sur -lui-même qui constitue le premier principe du -développement moral, sans parler d'ailleurs des -dangers trop évidens de la flatterie, auxquels -chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement -exposé. Relativement à la morale domestique -surtout, on ne saurait douter, suivant la judicieuse -observation de De Maistre, que l'esclavage -n'y corrompît directement, en général, à un degré -souvent très prononcé, les plus importantes relations -de famille, par les désastreuses facilités qu'il -offrait spontanément au libertinage, au point de -rendre d'abord presque illusoire l'établissement -même de la monogamie. Quant à la morale sociale -enfin, dont l'amour général de l'humanité doit -<span class="pagenum" id="Page_210">210</span> -constituer le principal caractère, il est trop aisé -de sentir combien les habitudes universelles de -cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire, -alors familièrement contractées envers d'infortunés -esclaves, essentiellement soustraits à toute protection -réelle, devaient tendre à développer ces sentimens -de dureté, et même de férocité, qui, à tant -d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs -anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence -inévitable jusque chez les meilleurs naturels.</p> - -<p>En considérant de la même manière l'autre -condition politique fondamentale des sociétés anciennes, -on peut reconnaître, avec non moins -d'évidence, la funeste influence qui devait, en -général, directement résulter de la confusion élémentaire -entre le pouvoir spirituel et le pouvoir -temporel, pour entraver profondément, à cette -époque, le développement moral de l'humanité. -C'est par suite, en effet, d'une telle confusion que la -morale devait être, chez les anciens, essentiellement -subordonnée à la politique; tandis que, chez -les modernes, au contraire, surtout sous le règne du -catholicisme proprement dit, la morale, radicalement -indépendante de la politique, a tendu de plus -en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au -chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux -du point de vue général et permanent de la morale -<span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -au point de vue spécial et mobile de la politique, -devait certainement altérer beaucoup la -consistance des prescriptions morales, et même -corrompre souvent leur pureté, en faisant trop -fréquemment négliger l'appréciation des moyens -pour celle du but prochain et particulier, et en -disposant à dédaigner les qualités les plus fondamentales -de l'humanité comparativement à celles -qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels -d'une politique nécessairement variable. Quelque -inévitable que dût être alors une telle imperfection, -elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable. -Il est clair, en un mot, que la morale des -anciens était, en général, comme leur politique, -éminemment militaire; c'est-à-dire, essentiellement -subordonnée à la destination guerrière qui -devait surtout caractériser cet âge de l'humanité. -Plus les nations y étaient fortement constituées -pour ce but principal, plus il devenait la règle -suprême dans l'appréciation habituelle des diverses -dispositions morales, toujours estimées et encouragées -en raison de leur aptitude fondamentale à seconder -la réalisation graduelle de ce grand dessein -politique, soit à l'égard du commandement ou de -l'obéissance. Ce caractère moral propre au régime -polythéique de l'antiquité peut, encore aujourd'hui, -être directement étudié dans les phases -<span class="pagenum" id="Page_212">212</span> -analogues de sociabilité, chez diverses nations -sauvages, pareillement organisées pour la guerre, -et avec une semblable concentration des deux pouvoirs -généraux. En second lieu, il résultait nécessairement -d'un tel régime l'absence ordinaire -de toute éducation morale proprement dite, à -défaut de tout pouvoir spécial susceptible de la -diriger convenablement, et que le monothéisme -devait seul ultérieurement instituer. L'intervention -arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, -par laquelle le magistrat, chez les Grecs et les -Romains, tentait directement d'assujétir la vie -privée à de minutieux réglemens presque toujours -illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement -lieu de cette grande fonction élémentaire. -Aussi s'efforçait-on alors de suppléer, quoique très -imparfaitement, à cette immense lacune sociale, -en utilisant avec sagesse les occasions spontanées -de faire indirectement pénétrer, dans la masse des -hommes libres, un certain enseignement moral, -par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu -conserver chez les modernes une égale importance, -en vertu même du mode bien supérieur suivant -lequel cette attribution capitale y a été enfin -remplie. L'action sociale des philosophes, surtout -chez les Grecs, et accessoirement chez les Romains, -n'avait point, à vrai dire, sous le rapport moral, -<span class="pagenum" id="Page_213">213</span> -d'autre destination essentielle: et cette manière, -si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction -à la libre intervention d'un office privé, en -dehors de toute organisation légale, n'aboutissait -immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport, -la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir -d'ailleurs la réparer jamais suffisamment; -puisqu'une telle influence devait presque toujours -se réduire à de pures déclamations, essentiellement -impuissantes et souvent dangereuses, quelle -qu'ait été, du reste, son utilité provisoire pour -préparer une régénération ultérieure, comme je -l'indiquerai plus loin.</p> - -<p>Telles sont, en aperçu, les deux causes principales -qui expliquent convenablement la profonde -infériorité justement signalée, sous le rapport -moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. -En appréciant la morale générale des anciens -suivant leur propre esprit, c'est-à-dire relativement -à leur politique, on doit la trouver très -satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, -d'une manière directe et complète, le développement -caractéristique de leur activité militaire: -et, en ce sens, elle a pareillement participé -à l'ensemble de l'évolution humaine, qui n'aurait -pu d'abord trouver d'issue sans cette voie naturelle. -Mais elle est, au contraire, très imparfaite, -<span class="pagenum" id="Page_214">214</span> -quand on y considère une phase nécessaire de -l'éducation purement morale de l'humanité. On -voit ici que cette imperfection ne tient point -essentiellement à l'immédiate consécration des passions -quelconques, autorisée ou facilitée par la -nature du polythéisme. Quoique cette dernière -influence soit, à certains égards, incontestable, il -n'est pas douteux néanmoins que les philosophes -chrétiens s'en sont formés, en général, une notion -fort exagérée; puisque, à les en croire, on ne saurait -comprendre qu'aucune moralité ait pu résister -alors à un tel dissolvant. Cependant, cet inévitable -inconvénient du polythéisme n'a pu -évidemment détruire ni l'instinct moral de -l'homme, ni la puissance graduelle des observations -spontanées que le bon sens a dû bientôt -réunir sur les diverses qualités de notre nature, -et sur leurs conséquences ordinaires, individuelles -ou sociales. D'un autre côté, le monothéisme, -malgré sa supériorité caractéristique à cet égard, -n'a point certainement réalisé, à un degré plus -éminent, sa moralité intrinsèque, dans les cas exceptionnels -où il est resté compatible avec l'esclavage -et avec la confusion des deux pouvoirs, -comme on le verra au chapitre suivant. Enfin, il -n'est peut-être pas inutile, à ce sujet, de noter ici -que cette tendance, tant reprochée, d'une manière -<span class="pagenum" id="Page_215">215</span> -absolue, au polythéisme antique, et qui était -d'ailleurs une suite alors nécessaire de l'extension -des explications théologiques à l'étude du monde -moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux -divers sentimens humains, un essor libre et naïf, -dont la trop forte compression originaire eût empêché -ensuite, quand la vraie morale est devenue -possible, de bien discerner le degré d'encouragement -ou de neutralisation qu'ils doivent habituellement -recevoir. Ainsi, l'éminente supériorité -nécessaire du monothéisme sous ce rapport capital, -ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable -participation du polythéisme aux propriétés essentielles -de la philosophie théologique dans -l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe -indispensable à l'unanime établissement de certaines -opinions morales, qu'une telle universalité -doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même -pour sanctionner ultérieurement ces règles par la -perspective de la vie future, dont l'entière indétermination -naturelle permet aisément au génie -théologique, heureusement assisté du génie esthétique, -d'y construire librement son type idéal de -justice et de perfection, de manière à convertir -enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce -qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée -de notre enfance, rêvant naïvement, abstraction -<span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -faite de toute moralité, l'éternelle prolongation de -ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide -conduit, en effet, à reconnaître directement que, -sous tous les aspects importans, le polythéisme -devait déjà ébaucher le développement moral de -l'humanité, indépendamment de son aptitude -spéciale à seconder l'essor des qualités les plus -convenables à la destination caractéristique de ce -premier âge social.</p> - -<p>Son efficacité est surtout prononcée relativement -aux deux termes extrêmes de la morale générale, -d'abord personnelle, et finalement sociale. -Quant à la première, dont les anciens avaient, en -général, dignement reconnu l'importance vraiment -fondamentale comme seule épreuve décisive -de nos forces morales, son application militaire -était trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se -fussent point occupés, de très bonne heure, à la -développer soigneusement, en ce qui concerne -principalement l'énergie, soit active, soit passive, -qui, dans la vie sauvage, constitue la vertu dominante. -Commencé sous le fétichisme, ce développement -a dû être extrêmement perfectionné par -le polythéisme. Sous ce rapport moral, quoique le -plus élémentaire de tous, les prescriptions les plus -simples et les plus évidentes ne pouvaient d'abord -s'établir unanimement que d'après cette heureuse -<span class="pagenum" id="Page_217">217</span> -intervention spontanée de l'esprit religieux: -on n'en saurait douter à l'égard même des habitudes -de purification physique, si essentielles, outre -leur destination immédiate, comme le premier -exemple de cette surveillance continue que -l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne, -soit pour agir, soit pour résister. En second -lieu, relativement à la morale sociale proprement -dite, il est clair que le polythéisme a directement -développé, au plus éminent degré, cet amour de -la patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, -spontanément ébauché par le fétichisme, -secondant déjà, de la manière la plus naturelle, -l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et -stimulée par le polythéisme, en vertu de son caractère -éminemment national, cette affection primitive -s'était élevée, chez les anciens, comme chez -tous les peuples analogues, à la dignité du patriotisme -le plus profond et le plus énergique, souvent -exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, et qui -devait alors constituer le but principal et presque -exclusif de l'ensemble de l'éducation morale. Il -serait superflu d'insister ici sur l'admirable relation -d'un tel sentiment prépondérant, à la destination -spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité -spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu -d'étendue des nations anciennes, soit de la nature -<span class="pagenum" id="Page_218">218</span> -même des guerres, qui devait, aux yeux de chacun, -présenter sans cesse comme imminents la mort ou -l'esclavage, dont le plus entier dévouement à la -patrie pouvait seul habituellement préserver. Quelque -férocité que dût nécessairement entretenir alors -une telle disposition, où la haine de tous les étrangers -quelconques était toujours inséparable de l'attachement -au petit nombre des compatriotes, elle a -certainement concouru, outre son application immédiate, -au développement fondamental de notre -évolution morale, où elle constitue un indispensable -degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais -être impunément franchi, malgré l'incontestable -prééminence du terme final si heureusement établi -ensuite par le christianisme dans l'amour universel -de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée -eût inévitablement entravé l'indispensable -essor militaire de l'antiquité. On doit aussi, sous le -même aspect, rapporter au polythéisme la première -organisation régulière d'un ordre très essentiel, -et aujourd'hui trop superficiellement apprécié, -de relations morales élémentaires, déjà ébauchées -par le fétichisme, et que le catholicisme a, comme -je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit -des usages, publics ou privés, qui, par le respect -général des vieillards, et l'habituelle commémoration -des ancêtres, tendent à entretenir ce sentiment -<span class="pagenum" id="Page_219">219</span> -fondamental de la perpétuité sociale, si -indispensable à tous les âges de l'humanité, et qui -doit désormais devenir encore plus nécessaire à -mesure que les espérances théologiques relatives -à la vie à venir perdent irrévocablement leur ancien -ascendant; en même temps que la philosophie -positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai -en son lieu, à le développer beaucoup plus -qu'il n'a pu l'être jusqu'ici, en faisant spontanément -ressortir, à tous égards, l'intime liaison de -l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, -passée, ou future.</p> - -<p>La plus grande imperfection morale du polythéisme -concerne la morale domestique, dont -l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable -interposition naturelle entre la morale personnelle -et la morale sociale, alors trop directement -rattachées l'une à l'autre, par suite de la -prépondérance nécessaire de la politique. C'est là -surtout, comme le chapitre suivant nous l'expliquera, -le titre le plus spécial du catholicisme à -l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour -avoir enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, -en s'attachant principalement à constituer -la famille, et à faire dépendre les vertus sociales -des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait -méconnaître l'influence préalable du polythéisme -<span class="pagenum" id="Page_220">220</span> -dans le premier essor de la morale domestique. -En se bornant à l'indiquer ici sous le -rapport le plus fondamental, c'est-à-dire, quant -aux relations conjugales, c'est, évidemment, pendant -le règne du polythéisme que l'humanité s'est -irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. -Quoiqu'on ait faussement représenté la polygamie -comme un invariable résultat du climat, -chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment -l'échelle sociale, elle a partout constitué, -au Nord aussi bien qu'au Midi, un attribut -nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt -que la pénurie des subsistances n'empêche plus la -brutale satisfaction de l'instinct reproducteur. -Mais, malgré cette préexistence nécessaire et -constante de l'état polygame, il n'en reste pas -moins vrai que, dans notre espèce, encore plus -que chez tant d'autres, en vertu même de sa supériorité -caractéristique, l'état purement monogame -est le plus favorable, pour chaque sexe, au plus -complet développement de nos plus heureuses dispositions -de tous genres; ce qu'il serait ici superflu -de démontrer expressément, quelles que soient, -à cet égard, les déplorables aberrations momentanées -de notre anarchique situation mentale. Aussi -le sentiment graduellement manifesté de cette -grande condition sociale a-t-il déterminé bientôt, -<span class="pagenum" id="Page_221">221</span> -presque dès l'origine du polythéisme, le premier -établissement de la monogamie, promptement -suivi des plus indispensables prohibitions sur les -cas d'inceste. Les diverses phases principales du -régime polythéique ont même été toujours accompagnées, -comme on le verra ci-après, de modifications -croissantes dans ce mariage primitif, dont -le perfectionnement graduel a constamment tendu -à mieux développer, au profit commun de l'humanité, -la nature propre de chaque sexe. Toutefois, -le vrai caractère social de la femme était encore -loin d'être suffisamment prononcé, en même temps -que sa dépendance inévitable envers l'homme restait -trop affectée de la brutalité primordiale. Cet -essor très imparfait du vrai génie féminin se manifeste -même, sous le polythéisme, par un indice -qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler -d'abord présenter, au contraire, un symptôme -spécial de l'importance politique des femmes; -je veux parler de cette participation constante, -quoique secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui -leur est alors directement accordée, et que le monothéisme -leur a irrévocablement enlevée. La civilisation -développe essentiellement toutes les -différences intellectuelles et morales, celles des -sexes aussi bien que toutes les autres quelconques: -en sorte que ces sacerdoces féminins propres -<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> -au polythéisme ne constituent pas plus une -présomption favorable pour la condition correspondante -des femmes, que celles qu'on pourrait -également induire de cette existence presque contemporaine -de femmes chasseresses et guerrières, -toujours et partout trop inhérente à un tel âge -social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, -quelque étrange qu'elle doive maintenant paraître. -Du reste, il serait certainement inutile de -signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables -qui, suivant la belle observation de Robertson, -établissent, avec une entière évidence, -combien l'état social des femmes était radicalement -inférieur, sous le régime polythéique de -l'antiquité, à ce qu'il est devenu ensuite sous -l'empire du christianisme. Il suffirait, au besoin, -de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si justement -réprouvés par le catholicisme, et qui ont -toujours fait la honte morale de l'antiquité tout -entière, même chez ses plus éminens personnages: -car on ne saurait concevoir un symptôme plus -prononcé du peu de considération alors accordée -aux femmes que cette monstrueuse prédilection -qui faisait chercher ailleurs le développement des -plus pures émotions sympathiques, en réservant -essentiellement l'union sexuelle pour son indispensable -destination physique, comme l'ont systématiquement -<span class="pagenum" id="Page_223">223</span> -exposé, avec une si révoltante -naïveté, dans la Grèce et à Rome, tant d'illustres -philosophes et hommes d'état, à tous autres -égards très recommandables. L'intime corelation -de cette grande aberration primitive avec la vie -habituellement trop isolée du sexe mâle chez les -peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite, -malgré l'état agricole, chez les nations constamment -en guerre, est d'ailleurs trop évidente pour -exiger aucune explication, quand on pense à -l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans -notre vie moderne, la société presque continuelle -des deux sexes. J'ai, en outre, déjà suffisamment -signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage -dans l'ancienne économie sociale, comme -tendant à altérer gravement l'institution même -de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient -réellement tous ces divers reproches essentiels, ils -ne sauraient annuler l'indispensable participation -du polythéisme à ébaucher aussi, à tous égards, -le développement fondamental de la morale domestique, -quoique avec moins d'efficacité qu'envers -la morale personnelle et la morale sociale, -par une impulsion spontanée qui n'aurait pu -alors provenir d'aucune autre source spirituelle.</p> - -<p>Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, -pour notre but principal, l'importante appréciation -<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -abstraite des différentes propriétés générales, -intellectuelles ou sociales, qui caractérisent le -polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble -de cet examen approfondi doit, ce me semble, -laisser, chez tout vrai philosophe, après les comparaisons -convenables, cette impression finale que, -malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, -un tel régime, par l'homogénéité supérieure -et la connexité plus intime de ses divers -élémens essentiels, tendait spontanément à développer -des hommes bien plus consistans et plus complets -qu'il n'a pu en exister depuis, lorsque l'état -de l'humanité fut devenu moins uniformément et -moins purement théologique, sans être jusqu'ici -assez franchement positif. Mais, quoi qu'il en soit, -il nous reste maintenant, pour avoir convenablement -réalisé l'appréciation fondamentale de ce -grand âge religieux, à le considérer encore sous -un aspect plus spécial, sans toutefois descendre -jusqu'aux considérations concrètes incompatibles -avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement -les diverses formes essentielles qu'a dû -successivement affecter un tel régime, relativement -au mode déterminé suivant lequel chacune -d'elles devait inévitablement participer à la destination -générale précédemment attribuée au polythéisme -dans l'évolution totale de l'humanité. -<span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le -polythéisme essentiellement théocratique et le -polythéisme éminemment militaire, suivant que -la concentration élémentaire des deux pouvoirs -y affectait davantage le caractère spirituel ou le -caractère temporel; il faut ensuite, par une analyse -plus précise, et cependant aussi indispensable, -distinguer, dans le dernier système, le cas -où l'activité militaire, quoique continue, n'a pu -encore suffisamment atteindre son but principal, -et celui où l'esprit de conquête a pu enfin recevoir -convenablement tout son développement graduel: -ce qui, en résultat définitif, conduit à décomposer -l'ensemble du régime polythéique en trois -modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations -plus rationnelles, peuvent être provisoirement -désignés par les qualifications purement -historiques de mode égyptien, mode grec, et -finalement mode romain, dont nous allons reconnaître -l'attribution propre et l'invariable succession.</p> - -<p>Un système politique caractérisé principalement -par la domination presque absolue de la classe sacerdotale, -a partout présidé nécessairement à la civilisation -originaire, dont seul il pouvait alors ébaucher -réellement tous les divers élémens essentiels, -intellectuels ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, -<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> -parvenu à l'état d'astrolâtrie, et peut-être -même un peu avant l'entière transition de la vie -pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être -convenablement développé que sous l'ascendant -du polythéisme proprement dit. Son véritable -esprit général, aussi rapproché que possible de -celui qui appartient spontanément au gouvernement -domestique, consiste, en prenant l'imitation -pour principe fondamental d'éducation, à -consolider la civilisation naissante par l'hérédité -universelle des diverses fonctions ou professions -quelconques, sans aucune distinction de celles -qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou -publiques: d'où résulte le pur régime des castes, -hiérarchiquement subordonnées l'une à l'autre -suivant l'importance de leurs attributions respectives, -sous la commune direction suprême de la -caste sacerdotale, qui, seule dépositaire de toutes -les conceptions humaines, est alors exclusivement -propre à établir réellement un lien continu entre -ces corporations hétérogènes, primitivement issues -d'autant de familles. Cette antique organisation -n'ayant pas été formée essentiellement pour -la guerre, qui a simplement contribué à l'étendre -et à la propager, la caste la plus inférieure et la -plus nombreuse n'y est point nécessairement dans -l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par -<span class="pagenum" id="Page_227">227</span> -la sujétion individuelle, mais dans un état de profond -assujétissement collectif, qui constitue, à -vrai dire, une condition encore plus dégradante -et moins favorable à un affranchissement ultérieur.</p> - -<p>On doit, à mon gré, regarder comme une loi -générale de dynamique sociale la tendance inévitable -de toute civilisation indigène, dans son -développement spontané, vers un tel régime initial, -dont les traces se retrouvent partout, même -au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine -encore essentiellement chez la majeure partie -de la population asiatique, au point de sembler -aujourd'hui particulièrement propre à la race -jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas -été d'abord plus exempte, et s'en soit seulement -plus rapidement et plus pleinement dégagée, ou -en vertu de sa supériorité effective, ou par suite -de circonstances plus favorables. Mais ce régime, -que l'essor prépondérant de l'activité militaire -devait radicalement altérer, n'a pu devenir profondément -caractéristique que sous l'influence -permanente, suffisamment prononcée, des conditions -extérieures qui pouvaient à la fois entraver -le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser -celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, -qui n'ont jamais pu exercer ensuite une -<span class="pagenum" id="Page_228">228</span> -action sociale aussi capitale, ont surtout consisté -dans la réunion d'un heureux climat avec un sol -fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel, -en assurant aisément les subsistances, -pourvu d'ailleurs que la population, convenablement -étendue, occupât un territoire propre à -établir spontanément des communications intérieures, -et enfin que le pays fût néanmoins, par -sa nature, assez pleinement isolé pour être préservé -des envahissemens extérieurs sans pousser -fortement à la vie guerrière: rien ne peut mieux -satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée -d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la -mer, et, d'un autre, par d'immenses déserts ou -des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système -théocratique des castes s'est-il jadis pleinement -réalisé en Égypte, dans la Chaldée, dans la -Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans -la partie de l'Orient la moins exposée au contact -graduel de la race blanche, à la Chine, au Japon, -au Thibet, dans l'Indostan, etc.: par suite d'influences -analogues, on l'a de même essentiellement -retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque -de la conquête, sans qu'une telle similitude puisse, -du reste, y motiver aucune induction raisonnable -sur des communications peu compatibles avec -l'esprit de ce régime. Outre cette multiplicité -<span class="pagenum" id="Page_229">229</span> -d'exemples décisifs, qui suffirait à constater -directement la spontanéité fondamentale d'une -semblable organisation, on en peut signaler -des traces plus ou moins caractéristiques dans -tous les cas de civilisation indigène; comme, -par exemple, pour notre Europe occidentale, -chez les Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les -nations dont le développement propre a été surtout -hâté par d'heureuses colonisations, on en -reconnaît encore l'influence primordiale; l'empreinte -générale s'en fait toujours sentir dans -les diverses institutions ultérieures, et n'est pas -même aujourd'hui complétement effacée, au sein -des sociétés les plus avancées. En un mot, ce -régime constitue partout le fond nécessaire de -l'ancienne civilisation.</p> - -<p>Cette universalité plus ou moins prononcée et la -profonde ténacité qui caractérisent un tel système, -doivent faire penser, quels qu'en puissent être les -vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de sa -splendeur, en harmonie intime avec les besoins -essentiels de l'humanité. Il est facile, en effet, de -reconnaître qu'il a été primitivement indispensable -pour ébaucher, à tous égards, l'évolution -fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, -sa spontanéité est évidemment irrécusable; car -rien n'est certes plus naturel, à l'origine, que -<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> -l'hérédité générale des professions, qui fournit -aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus -facile et le plus puissant moyen d'éducation, le -seul même alors praticable, tant que la tradition -orale doit constituer encore le principal mode de -transmission universelle, soit à défaut d'aucun -autre procédé suffisant, soit surtout en vertu du -peu de rationnalité des conceptions quelconques. -A quelque perfectionnement même que puisse -jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair -que cette tendance primitive à l'hérédité s'y fera -inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré -constamment décroissant, puisque la plupart des -hommes n'ayant point, à vrai dire, de vocations -spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement -se sentir disposé à embrasser volontiers la -profession paternelle, pour peu que la société se -trouve normalement classée; ce qui d'ailleurs -n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur -momentanée mais unanime à un déclassement -général, alors plus ou moins nécessaire. Malgré -que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée -par les mœurs, doive heureusement avoir, -chez les modernes, un tout autre caractère que -l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux -anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur -économie sociale, elle n'en procède pas moins, -<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> -au fond, du même principe élémentaire, d'après -les garanties profondes que doit toujours offrir au -bonheur, soit privé, soit public, la plus complète -préparation possible de chacun à sa vraie destination -sociale. Le seul moyen de diminuer, sans -aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité -de ce mode spontané, consiste à rationnaliser -de plus en plus l'éducation humaine, en faisant -passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle, -dans l'enseignement public, abstrait et -systématique, ce qui auparavant exigeait un apprentissage -domestique, concret et empirique. -C'est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement -cesser l'hérédité des fonctions sacerdotales, -aussi universelle, dans toute l'antiquité, -que celle des autres attributions quelconques, -privées ou publiques.</p> - -<p>En second lieu, les propriétés fondamentales de -ce régime initial ne sont pas moins incontestables, -à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution -intellectuelle lui devra toujours la première -division permanente entre la théorie et la pratique, -alors suffisamment ébauchée par le développement -spécial d'une caste spéculative, naturellement -investie, même à un degré exorbitant, -de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude -et à la continuité de ses travaux. Aussi, en -<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -tous genres, les élémens primitifs de nos connaissances -réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à -cette grande époque, où l'esprit humain a -enfin commencé à régulariser sa marche générale. -La même observation doit s'étendre aux -beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment -de leur charme direct, par la caste -dirigeante, soit comme accessoire du dogme et -du culte, soit comme moyen d'enseignement et -de propagation. Néanmoins c'est surtout le développement -industriel qui, n'exigeant pas d'aussi -rares vocations intellectuelles, et ne pouvant -inspirer aucune inquiétude politique à la classe -prépondérante, a dû être plus spécialement secondé -par un tel régime, sous lequel d'ailleurs -l'état de paix habituelle permettait d'employer -les masses inférieures à des opérations vraiment -colossales, où la force supplée presque toujours -au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors -une véritable importance. On ne saurait douter -que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur -premier essor, long-temps supérieur au grossier -élan des sociétés essentiellement militaires. La -perte nécessairement fréquente de diverses inventions -utiles avant que cette organisation conservatrice -pût être convenablement établie, avait -dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin -<span class="pagenum" id="Page_233">233</span> -fondamental, et devait ensuite faire habituellement -apprécier ce puissant moyen de consolider -le degré de division du travail où notre -espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre -époque, l'aptitude fondamentale du polythéisme -à fournir, par sa nature, des moyens généraux -d'honorer les divers talens, n'a été plus -pleinement réalisée que sous cette première organisation, -qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose -proprement dite la glorieuse commémoration -des principaux inventeurs, ainsi proposés -à l'adoration habituelle des castes respectives. -Sous le point de vue social, la convenance primordiale -d'un tel régime n'est pas moins prononcée. -Dans l'ordre politique proprement dit, -la stabilité constitue évidemment son principal -attribut. Toutes les précautions capitales s'y -trouvaient spontanément instituées, avec la plus -grande énergie possible, pour le préserver de -toute grave atteinte, intérieure ou extérieure. -Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement -isolées entre elles, n'étaient habituellement -liées que par leur commune subordination -à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles devait -sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle -y trouvait exclusivement les lumières -spéciales et l'impulsion propre qui lui étaient -<span class="pagenum" id="Page_234">234</span> -journellement indispensables à tous égards. Jamais -il n'a pu exister ensuite une aussi intense -concentration, régulière et permanente, des pouvoirs -humains, que celle alors naturellement -établie chez cette caste suprême, dont chaque -membre, du moins dans les rangs supérieurs de -la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement -prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, -ingénieur et médecin. Les hommes d'état -de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et -la généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu -comporter jusqu'ici l'état moderne, paraissent, à -leur tour, des personnages fort incomplets, comparativement -à ces admirables natures théocratiques -de la première antiquité, dont Moïse constitue -pour nous le type, sinon le plus fidèle, du -moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur, -ce régime ne pouvait courir immédiatement -de graves dangers que par le développement -toujours imminent de l'activité militaire, -dont la politique sacerdotale prévenait, autant -que possible, les suites plus ou moins perturbatrices, -en ouvrant, de temps à autre, une issue -convenable à l'inquiétude des guerriers, par de -larges expéditions lointaines et par des colonisations -irrévocables. Enfin, sous l'aspect purement -moral, on ne peut méconnaître la tendance -<span class="pagenum" id="Page_235">235</span> -nécessaire de ce régime à développer soigneusement, -par une première culture, à la fois spontanée -et systématique, la morale personnelle en -ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout -la morale domestique, trop négligée ensuite -par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué -ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, -devait naturellement devenir prépondérante, -l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe -de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant -toujours sur le principe d'imitation. Quoique la -polygamie y fût encore essentiellement prépondérante, -sauf quelques cas exceptionnels de monogamie -fort imparfaite et très précaire, la condition -sociale des femmes recevait pourtant alors -sa première amélioration fondamentale, depuis -l'âge de barbarie où le sexe le plus faible restait -communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés -par le sexe prépondérant: leur réclusion -habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, -constituait déjà, en réalité, un premier -hommage général, et un témoignage involontaire -de considération, tendant dès lors à leur attribuer, -dans l'ordre élémentaire de la société, une position -de plus en plus conforme à leur vraie nature -caractéristique. Quant à la morale sociale, il -est évident que l'esprit de ce régime devait directement -<span class="pagenum" id="Page_236">236</span> -développer, au plus haut degré, le respect -des vieillards, et le culte général des ancêtres. -Le grand sentiment du patriotisme n'y -était encore, chez les masses, sauf l'attachement -instinctif au sol natal, qu'à son ébauche la plus -élémentaire, l'amour de la caste, qui, quelque -étroit qu'il doive nous paraître, constitue un -intermédiaire indispensable dans l'essor graduel -de la moralité humaine, surtout à cette époque, -et peut-être toujours sous de nouvelles formes. -Du reste, la profonde aversion superstitieuse -qu'un tel système devait inspirer pour toute -relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup -à augmenter son immuable consistance, -doit être soigneusement distinguée de l'actif dédain -ultérieurement entretenu par le polythéisme -militaire.</p> - -<p>Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins -certain que ce grand système théocratique, -après avoir ébauché, sous tous les rapports, l'évolution -humaine, devait devenir ensuite radicalement -antipathique aux principaux progrès ultérieurs, -intellectuels ou sociaux, en vertu même -de l'excessive stabilité qui le caractérisait, et qui -tendait graduellement à se convertir en une immobilité -opiniâtre, quand les nouveaux développemens -ont fini par exiger un autre classement -<span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -social<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Ce n'est pas que cette immuabilité soit, -comme on le pense, absolue: puisque ce régime -n'est point, à beaucoup près, identique au Thibet -à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à ce qu'il -est devenu à la Chine, où l'introduction des -examens graduels a tant modifié l'institution des -castes, sans toutefois la détruire réellement; ce -qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas -immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans -doute spontanément parvenir à s'y ouvrir enfin -une issue quelconque, cependant notre développement -européen a heureusement dépendu d'une -toute autre marche, infiniment plus rapide, -comme nous le reconnaîtrons ci-après: en sorte -qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique -<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> -compatible avec la seule théocratie, -le premier grand progrès général ayant dû précisément -consister à passer à une autre organisation, -dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner -suffisamment. On conçoit aisément, en effet, -combien ce régime purement conservateur doit -bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement -considérable, intellectuel ou social, -par la tendance de la caste prépondérante à consacrer -ses immenses ressources de tous genres au -maintien général de sa domination presque absolue, -lorsque elle-même a déjà perdu nécessairement, -sous l'influence prolongée de cette suprématie, -la principale stimulation de son propre développement. -Au premier aspect, ce système politique -semble rationnellement très satisfaisant, en ce -qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, quoique -ce soit, au fond, encore davantage celui de la -peur, puisqu'il repose bientôt sur l'usage continu -des terreurs superstitieuses, et même des divers -prestiges suggérés par une grossière ébauche des -connaissances physiques; à peu près comme si la -population était soumise à des conquérans mieux -armés. Mais, par une appréciation plus approfondie, -il importe d'ailleurs de reconnaître franchement, -dès cette première époque, une haute -nécessité sociale, suite inévitable de l'économie -<span class="pagenum" id="Page_239">239</span> -fondamentale de la nature humaine, et qui condamne -directement la domination politique de -l'intelligence, comme radicalement hostile à l'accomplissement -graduel de notre véritable évolution. -Quoique l'esprit doive spontanément tendre -de plus en plus à la suprême direction des affaires -humaines, il ne saurait certainement y parvenir -jamais, par suite de l'extrême imperfection de -notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement -si peu énergique: en sorte que, dans -l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit est seulement -destiné à modifier essentiellement la prépondérance -matérielle, par un indispensable -office consultatif, mais sans pouvoir habituellement -donner l'impulsion. Or, cette même intensité -trop peu prononcée, qui, quoi qu'on puisse -faire, ne peut aucunement permettre le règne réel -de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet -empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, -si on tentait de l'établir; faute de la stimulation -continue dont sa faiblesse native a tant -besoin, et dont cette chimérique domination ferait -nécessairement cesser la principale puissance: -l'esprit, né pour modifier et non pour commander, -serait alors essentiellement employé à maintenir -son monstrueux ascendant, au lieu de suivre -noblement sa grande destination au perfectionnement. -<span class="pagenum" id="Page_240">240</span> -Je me borne à indiquer ici cette considération -capitale, qui sera naturellement reprise, -au chapitre suivant, d'une manière plus directe -et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée -déjà pour nous faire actuellement comprendre, -dans sa plus intime profondeur, le vrai -principe élémentaire de cette tendance radicalement -stationnaire si justement reprochée, en -général, au système théocratique, par ceux-là -même qui, d'un autre côté, ne pouvaient s'empêcher -d'admirer profondément son apparente -rationnalité. En considérant ensuite, d'un tel -point de vue, les divers élémens essentiels de -ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier -que cette excessive concentration des divers -pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique, -devenait bientôt un obstacle nécessaire -à tout <ins id="cor_11" title="perfectionement">perfectionnement</ins> notable, aucune partie ne -pouvant être isolément améliorée sans compromettre -l'ensemble d'un système où régnait une -semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, -par exemple, si vainement présenté comme -éminemment favorable aux théocraties antiques, -il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, -y dépasser jamais les plus simples progrès, -non-seulement faute d'une stimulation suffisante, -mais aussi parce que l'action critique qui serait -<span class="pagenum" id="Page_241">241</span> -naturellement résultée, contre le polythéisme -dominant, d'un développement plus avancé, -aurait directement tendu à bouleverser dès lors -toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer -aujourd'hui que, après le premier ébranlement -mental, les sciences ne pouvaient fleurir -que cultivées pour elles-mêmes, et non comme -instrumens de domination politique. Toute autre -partie quelconque du système social pourrait -donner lieu à une appréciation essentiellement -analogue, que je dois maintenant laisser au lecteur. -Ainsi, en résumé, on ne peut pas plus -contester l'aptitude fondamentale du polythéisme -théocratique à ébaucher, à tous égards, par une -indispensable participation, l'ensemble de l'évolution -humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté, -méconnaître son inévitable tendance ultérieure -à entraver directement le développement général. -Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu -parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, -n'ont donc joui d'abord d'une mémorable -prééminence, que pour se voir ensuite condamnés -à une immobilité presque incurable, à laquelle la -conquête même peut difficilement apporter un -assez puissant correctif, puisque, dans les théocraties -les plus fortement constituées, les vaincus -ont spontanément absorbé les vainqueurs, comme -<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> -l'histoire nous le montre par tant d'éclatans -exemples, où l'on voit le conquérant étranger se -transformer insensiblement en chef du sacerdoce -dirigeant, sans que la nature primitive du régime -en reçoive presque jamais aucune altération capitale: -il en était essentiellement ainsi lorsque, dans -les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu -prendre momentanément le dessus sur les pontifes, -finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir -involontairement le caractère théocratique, ce -qui maintenait toujours l'esprit général du système, -sauf un simple changement de personnes ou -de dynasties.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label"><b>Note 14</b>:</span></a> -Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines théories -métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle dernier, l'influence des -signes, ont pensé, surtout envers les Chinois, que cette immobilité -dépendait principalement de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, -sans réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes non -moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette prétendue cause -prépondérante. Quels que soient les graves inconvéniens sociaux d'une -telle écriture, il est clair que cette superficielle appréciation, d'abord -spécieuse, prend réellement un symptôme pour un principe, puisque -cet usage continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister -conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de ces conquérans. -L'ensemble du système théocratique explique certes assez -directement son esprit anti-progressif, pour qu'on doive se dispenser -de recourir à des considérations accessoires et partielles, hors de toute -proportion raisonnable avec les effets qu'on veut ainsi leur attribuer.</p> - -<p>En considérant de plus près le passage général -du polythéisme théocratique au polythéisme militaire, -on reconnaît aisément qu'il n'a pu s'effectuer -que chez les peuples où l'ensemble des -conditions extérieures avait empêché le développement -de la théocratie, en favorisant celui de la -guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par -d'heureuses colonisations qui, essentiellement -provenues de pays soumis au pur régime des -castes, ne pouvaient cependant l'enraciner de -nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport -devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers -politiques de ce système, sans nuire sensiblement -à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante -<span class="pagenum" id="Page_243">243</span> -révolution ainsi accomplie communément -dans cette organisation primitive, a partout maintenu, -au fond, le principe des castes, qui se retrouve -chez toute l'antiquité, où la naissance a -toujours exercé une influence politique prépondérante, -décidant d'abord habituellement de la liberté -ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, -en majeure partie, surtout à l'origine, la nature -des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité -s'est trouvé dès lors essentiellement modifié -par l'introduction régulière et permanente d'une -certaine faculté de choix d'après une appréciation -personnelle et directe, faculté nouvelle qui, -quoique d'abord étroitement subordonnée à la -naissance, a dû ensuite acquérir une extension et -une indépendance toujours croissantes. L'équilibre -politique qui a pu s'établir entre ces deux -tendances opposées devait surtout dépendre du -développement plus ou moins parfait de l'activité -militaire, si propre, par sa nature, à mettre en -pleine évidence la supériorité des vraies vocations -correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, -cet équilibre a été bientôt suffisamment -institué, et spontanément maintenu pendant plusieurs -siècles, par une suite nécessaire, quoique -indirecte, de l'essor graduel et continu du système -de conquête: tandis que, chez les Grecs, -<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> -par une cause inverse, les législateurs et les -philosophes avaient été toujours occupés à organiser -laborieusement, entre ce qu'ils nommaient -l'oligarchie et la démocratie, une conciliation durable, -sans pouvoir jamais y parvenir assez.</p> - -<p>A partir du polythéisme militaire, l'étude générale -de l'évolution humaine doit être nécessairement -décomposée, jusqu'aux temps modernes, en -deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant -sous le polythéisme théocratique: car, malgré -la corelation élémentaire qui existe toujours -plus ou moins entre la marche de l'esprit humain et -celle de la société, il est certain que dès lors la principale -évolution intellectuelle et la principale évolution -sociale ont été, dans le développement fondamental -de l'humanité, profondément séparées, -et produites, en des temps très distincts, sous des -régimes fort différens, quoique radicalement analogues. -Telle est l'origine essentielle de la division -historique ci-dessus annoncée entre le mode -grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation -doit maintenant se subordonner. C'est -aussi pourquoi, envers chacun de ces deux modes -également indispensables, nous devrons surtout -nous réduire à y examiner le développement qui -lui était spécialement réservé, en commençant -par le régime grec. Par cela même que ce premier -<span class="pagenum" id="Page_245">245</span> -régime est, à tous égards, intermédiaire entre le -régime égyptien et le régime romain, plus intellectuel -que l'un et moins social que l'autre, il semblerait, -d'après un principe logique déjà heureusement -employé dans plusieurs parties antérieures -de ce Traité, que son appréciation rationnelle dût -être plus nettement conçue à la suite de celle des -deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial -vient d'être assez caractérisé, et que le lecteur -a déjà sans doute une suffisante connaissance -provisoire du terme final, il est clair que l'avantage -philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition -ne saurait assez compenser le grave inconvénient -qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique -seulement dans la forme, la conception de filiation -graduelle, qui doit certainement prédominer -en toute opération historique: ce qui n'empêche -pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite -être accessoirement recommandée au lecteur, à -titre d'un utile exercice.</p> - -<p>Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de -l'histoire grecque, suffit pour montrer directement -que, dans cette société, l'activité militaire, -quoique fondamentale et continue, était toujours -réduite à un essor essentiellement vague et incohérent, -sans pouvoir encore aboutir à sa grande -destination sociale, par le développement graduel -<span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -d'un système de conquêtes durables, fonction -politique éminemment réservée au régime romain. -Suivant l'heureuse expression de De Maistre, -on peut dire en quelque sorte que la Grèce -était née divisée: puisque cet état caractéristique -de luttes intérieures, non moins stériles que continues, -entre des peuplades aussi analogues, a -commencé dès la première origine distincte de -cette mémorable population, et n'a cessé que par -l'universelle prépondérance de la domination romaine; -si tant est d'ailleurs qu'il n'en reste point, -encore aujourd'hui, des traces très sensibles. La -constitution géographique de la Grèce explique, en -partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination -qui distingue un tel territoire, non-seulement -dans l'Archipel, mais même sur le continent, -naturellement décomposé en un grand -nombre de portions indépendantes, en vertu des -golfes, des isthmes, des chaînes, etc., dont il -est tant traversé. A cette condition extérieure, -il faut joindre, pour compléter suffisamment -une telle explication, une cause sociale non moins -essentielle, consistant dans l'identité remarquable -de ces diverses populations, civilisées, -presque simultanément, sous l'influence d'une -langue à peu près commune, par des colonies dont -l'origine était semblable et la sociabilité fort -<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> -analogue<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. De ce double caractère fondamental, il est -nécessairement résulté que chacun de ces peuples, -d'abord aussi disposé sans doute que le peuple romain<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> -à poursuivre graduellement la conquête -universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours -renouvelés, subjuguer finalement ses plus -<span class="pagenum" id="Page_248">248</span> -proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller surtout -déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant -une marche entièrement inverse à celle de Rome, et -radicalement incompatible avec l'établissement -progressif d'une domination à la fois étendue et -durable, susceptible de fournir un point d'appui -vraiment solide au développement ultérieur de -l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la peuplade -athénienne, au moment de sa plus éclatante -prépondérance, dans l'Archipel, en Asie, -en Thrace, etc., était réduite à un territoire central -à peine équivalent à un moyen département -français, et tout autour duquel campaient de -nombreux rivaux, dont l'assujétissement réel était -alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait -plus raisonnablement projeter la conquête, -par exemple, de l'Égypte ou de l'Asie mineure, -que celle, non-seulement de Sparte, mais même -de Thèbes ou de Corinthe, ou peut-être de la -petite république adjacente de Mégare; quelque -paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits -modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera -point sans doute ceux qui ont vraiment -approfondi l'étude de cette situation politique.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label"><b>Note 15</b>:</span></a> -Le principe de la colonisation a exercé une influence tellement -capitale sur la destination, essentiellement intellectuelle, de la civilisation -grecque, que l'on peut noter les colonisations redoublées, ou -poussées même au troisième degré, comme ayant le plus heureusement -concouru à l'ensemble du mouvement spirituel, soit philosophique, -scientifique ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant -d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de Pythagore, -d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On conçoit -aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques du régime grec -pour exciter l'évolution intellectuelle, devenaient naturellement d'autant -plus prononcées, dans ces dérivations successives, qu'on s'éloignait -davantage de la source théocratique primordiale, sans cependant que -l'esprit de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu -toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au point de -dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait guère arriver tant qu'il -y restait quelques rapports suivis avec la métropole, dont l'ascendant, -politique ou moral, devait y tempérer spécialement l'essor militaire.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label"><b>Note 16</b>:</span></a> -Il est clair, par exemple, que les Spartiates n'étaient essentiellement, -pour ainsi dire, que des Romains avortés, faute d'un milieu -convenable, admirablement organisés pour la guerre, et ne pouvant -néanmoins conquérir avec fruit. Mais cette peuplade n'en a pas moins -rempli une indispensable fonction dans le système total de la civilisation -grecque, comme propre à constituer le principal noyau militaire, -dans les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout résister, -collectivement; quoique son aveugle antipathie contre Athènes l'ait -trop souvent conduite, en ses temps même de plus grande splendeur, -à seconder honteusement les projets hostiles de la théocratie persane, -qu'elle avait, en d'autres cas, si noblement combattue.</p> - -<p>Par suite d'une telle position fondamentale, -l'activité militaire avait donc, chez ces peuples, -toute l'intensité convenable pour empêcher le -<span class="pagenum" id="Page_249">249</span> -développement, long-temps imminent, du régime -théocratique, auquel l'expulsion ou l'abaissement -des rois opposait partout une puissante barrière -politique, en harmonie avec une antipathie morale -très prononcée: mais, en même temps, ces -diverses nations antagonistes, presque équivalentes -en puissance guerrière, devaient se neutraliser -essentiellement, de manière à empêcher cette -inquiète activité d'accomplir progressivement sa -grande mission politique. Ainsi, pendant que -l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur -intellectuelle et morale que tend nécessairement -à produire la prolongation démesurée du régime -théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant -y acquérir habituellement assez de prépondérance -pour absorber radicalement, comme à -Rome, les principales facultés des hommes éminens, -auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans -doute, malgré les préjugés dominans, inspirer -toujours un intérêt exclusif. Telle est la grande -cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la vie -intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement -excitée, et que la destination politique ne -pouvait suffisamment satisfaire: la même influence -agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré -beaucoup moindre, les disposait également à goûter -convenablement cette nouvelle culture, surtout -<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -quant aux beaux-arts. Cependant, cette tendance -fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer -le rapide développement de l'évolution intellectuelle, -soit scientifique, soit esthétique, si les -premiers germes n'en eussent été, d'un autre -côté, préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, -par une suite naturelle des colonisations -originaires. Voilà donc par quel concours -de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la -Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui -devait alors servir d'inappréciable organe au principal -essor mental de l'élite de l'humanité, comme -étant à la fois éminemment spéculative, sans avoir -le caractère sacerdotal, et essentiellement active, -sans être absorbée par la guerre. En altérant de -quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable -antagonisme, qui n'a jamais été nettement -conçu, les philosophes, les savans et les artistes demeuraient -de simples pontifes, plus ou moins élevés -dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient -d'humbles esclaves chargés des soins pédagogiques -dans les grandes familles militaires. Mon illustre -prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le -vrai principe de cette mémorable situation, mais -sans avoir pu l'apprécier suffisamment, faute d'une -saine théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution -humaine. On voit ainsi quel service capital -<span class="pagenum" id="Page_251">251</span> -a dès lors indirectement rendu à l'humanité l'essor -continu de l'activité militaire, quoique politiquement -stérile: sans parler d'ailleurs de son importance -spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement -toujours imminent des immenses -armées théocratiques, ce petit noyau de libres penseurs, -alors chargés, en quelque sorte, des destinées -intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, -sans les sublimes journées des Thermopyles, de -Marathon, et de Salamine, ultérieurement complétées -par l'immortelle expédition du grand -Alexandre, resterait encore, même aujourd'hui, -partout plongée dans l'avilissement théocratique.</p> - -<p>Nous aurons maintenant assez apprécié cette -grande destination mentale du régime grec, si -nous nous réduisons ici à la considération sommaire -du développement le plus important, c'est-à-dire, -de l'évolution philosophique et scientifique, -puisque l'évolution esthétique a déjà été ci-dessus -convenablement caractérisée. Pour plus de clarté, -j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme -le plus capital en lui-même, à titre de manifestation -primordiale d'un nouvel élément intellectuel, -ultérieurement réservé à une prépondérance définitive, -et comme ayant d'ailleurs profondément -influé dès lors sur l'essor simultané de la philosophie -proprement dite.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span> -Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ -commun résultait donc de la formation spontanée, -il y a moins de trente siècles, d'une classe -éminemment contemplative, composée, en dehors -de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute -intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans -aucune attribution sociale déterminée, et, par -suite, bien plus purement spéculatifs que les dignitaires -théocratiques, dont l'esprit devait être -principalement occupé à conserver ou à appliquer -leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes -durent d'ailleurs long-temps cultiver simultanément, -à l'imitation de leurs précurseurs sacerdotaux, -toutes les parties quelconques du domaine -intellectuel, sauf toutefois l'importante -séparation, presque immédiate, de la poésie et -des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus -rapide. Mais cette activité continue dut tendre -ensuite à déterminer graduellement une division -nouvelle, première base directe de notre propre -développement scientifique, lorsque l'esprit positif -put enfin commencer à s'y manifester nettement, -avec tous les vrais caractères qui lui appartiennent, -malgré la philosophie, d'abord purement -théologique et puis de plus en plus métaphysique, -qui continua nécessairement à présider à toutes -les spéculations de l'antiquité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_253">253</span> -Cette apparition décisive du véritable esprit -scientifique, s'opéra alors, comme c'était inévitable, -par l'élaboration des idées les plus simples, -les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire -les idées mathématiques, berceau nécessaire -de la positivité rationnelle, et que ces mêmes -caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire -à la juridiction spéciale de la théologie dominante, -qui ne pouvait descendre à de tels -détails, seulement enveloppés implicitement sous -son universelle suprématie intellectuelle. Il est -même certain que les idées purement arithmétiques, -où ces trois attributs corelatifs sont encore -plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines -recherches mathématiques, quelque temps avant -que la géométrie commençât à se dégager de l'art -de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement -dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, -le nom caractéristique de la science, qui, -depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré -de cette partie principale, comme il continuera -nécessairement à l'être toujours, à cause de sa -prépondérance rationnelle, suffirait uniquement à -en constater la culture presque aussi ancienne, la -géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule -spontanément fournir un champ suffisant à l'esprit -arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, qui -<span class="pagenum" id="Page_254">254</span> -n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez -le grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, -surtout par la formation de la théorie fondamentale -des figures rectilignes, bientôt agrandie par -l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda -d'un principe distinct, d'après la considération -directe des aires, quoiqu'elle eût pu, sans -doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur -les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction -abstraite avait pu être alors assez avancée. -Le fait célèbre de Thalès enseignant aux prêtres -égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides -par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque -en saisit bien toute la portée, un immense -symptôme intellectuel, permettant d'apprécier -exactement, de part et d'autre, le véritable état -de la science, quelquefois si ridiculement exagéré -encore en l'honneur des théocraties antiques; en -même temps qu'il témoigne du progrès fondamental -déjà accompli alors dans la raison humaine, -ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple -aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes -où elle n'avait si long-temps envisagé -qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir -de cette grande époque, l'esprit géométrique, -bientôt alimenté par l'heureuse invention des -sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à -<span class="pagenum" id="Page_255">255</span> -l'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime -génie d'Archimède, type éternel, à tous -égards, du vrai géomètre, et premier créateur de -toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient -découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles -ne pussent alors avoir que ce caractère -de particularité, nécessairement inhérent à la -géométrie ancienne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier -la voie entièrement nouvelle ouverte, en -outre, par Archimède à l'esprit mathématique, -commençant à embrasser aussi un ordre de phénomènes -plus compliqué, en ébauchant la création -de la théorie rationnelle de l'équilibre des -solides, et même, à quelques égards, des fluides. -Enfin, en s'arrêtant encore un peu plus à un si -grand nom, bien digne d'une telle exception, il -ne serait pas inutile, à notre but philosophique, -de signaler ici avec quelle plénitude l'esprit scientifique -s'était alors développé, chez son plus pur -et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable -fécondité de ses applications pratiques, et surtout -la dignité vraiment caractéristique si noblement -manifestée par Archimède, lorsqu'il consentit à -se détourner momentanément de ses éminens -travaux pour s'occuper, dans un grave besoin -public, d'un ordre de conceptions aussi secondaire, -où il soutint si hautement sa supériorité, -<span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -première indication décisive des immenses services -que la science devait rendre un jour à l'industrie. -Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a -plus réellement à considérer, dans l'antiquité, -sous le point de vue purement scientifique, -comme génie mathématique vraiment créateur, -que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur -de la trigonométrie, spontanément préparée -par Archimède, ainsi que je l'ai expliqué -au premier volume, et auquel sont dues toutes -les principales méthodes de la géométrie céleste, -dont il avait essentiellement conçu le véritable ensemble, -et d'avance constitué même les relations -pratiques fondamentales, soit à la connaissance -des temps, ou à celle des lieux. Hors des diverses -spéculations mathématiques, il ne pouvait alors -certainement exister aucune sphère d'activité -convenablement préparée pour le véritable esprit -scientifique, comme l'ensemble de ce Traité l'a -déjà surabondamment démontré, et comme l'indique -d'ailleurs spontanément le nom même déjà -imposé à cette science primordiale, et qui rappelle -si naïvement son exclusive positivité à cette époque. -Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel -manifesté, sous ce rapport, par les travaux -d'Aristote sur les animaux, et même antérieurement -par les éclairs du génie médical d'Hippocrate -<span class="pagenum" id="Page_257">257</span> -sur l'étude générale de la vie, la situation fondamentale -de l'esprit humain n'en pouvait être essentiellement -changée, au point de rendre déjà vraiment -possibles des sciences aussi profondément -compliquées, dont la création systématique devait -être si évidemment réservée à un avenir alors -extrêmement lointain.</p> - -<p>Bien que la nature de notre opération doive nécessairement -interdire ici toute poursuite ultérieure -d'un tel développement spécial, j'ai cependant -jugé indispensable d'insister sur ce premier -essor caractéristique de la positivité rationnelle, -pour y marquer l'introduction spontanée de ce -grand modificateur graduel de la philosophie primitive, -avec son double attribut, spéculatif et abstrait, -indispensable à son évolution ultérieure, et -déjà si purement prononcé dans cet essai décisif. -Il importe aussi de noter, à ce sujet, le génie éminemment -spécial qui, dès l'origine, commence inévitablement -à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, -par opposition aux contemplations -indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique -la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et -exclusive, puisse être maintenant, à divers égards, -très dangereuse pour l'ordre social, depuis que le -besoin de généralités nouvelles est directement -prépondérant, il n'en pouvait être aucunement -<span class="pagenum" id="Page_258">258</span> -ainsi en un temps où, exercée en dehors d'un -système de sociabilité, qui devait, long-temps encore, -reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment -susceptible d'aucun grave inconvénient -politique, et constituait, au contraire, l'unique -moyen qui, indépendamment de la commune nécessité -de la répartition des travaux, pût enfin apprendre -à l'esprit humain, d'abord dans les cas les -plus simples, à approfondir convenablement un -sujet quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement -impossible. En un mot, l'esprit scientifique, -alors nullement constituant, et destiné -seulement à préparer de très loin, sous le régime -théologique, le principal élément ultérieur du régime -positif, devait être, sans aucun danger social, -éminemment spécial, sous peine d'avortement -inévitable: ce qui ne saurait signifier d'ailleurs -que la même disposition doive rester indéfiniment -prépondérante, quand les besoins et la situation -ont radicalement changé, comme le croient, avec -une si aveugle obstination, presque tous les savans -actuels. On ne peut douter, en effet, que les savans -proprement dits n'aient commencé à paraître, -déjà nettement séparés des philosophes, et avec -leurs principaux attributs modernes, à partir de -cette mémorable époque, si hautement caractérisée, -sous ce rapport, par l'admirable fondation du -<span class="pagenum" id="Page_259">259</span> -musée d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire -ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe -irrévocable du polythéisme progressif sur le -polythéisme stationnaire.</p> - -<p>Quant à l'évolution purement philosophique, -elle présente, surtout avant cette indispensable -séparation, des traces très sensibles de l'influence -secrète de cette positivité naissante pour modifier -déjà radicalement, par l'intervention prononcée -de la métaphysique, le système général de la philosophie -théologique, suivant la marche élémentaire -indiquée au chapitre précédent, d'après ma -théorie fondamentale du développement mental. -Avant même que les études astronomiques pussent -commencer à dévoiler, sur des phénomènes -unanimement observés, l'existence directe des -lois naturelles proprement dites, on voit l'esprit -humain, impatient d'échapper prématurément au -régime franchement théologique, s'efforcer d'aller -puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions -mathématiques, des idées universelles d'ordre et -de convenance, qui, malgré leur caractère profondément -confus et nécessairement chimérique, -constituent réellement un vague pressentiment -initial de la subordination ultérieure de tous les -phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt -fondamental de la philosophie à la science, première -<span class="pagenum" id="Page_260">260</span> -base véritable de toute la métaphysique -grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette époque, la -marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant -de l'arithmétique à la géométrie; puisque ces -mystères philosophiques, d'abord exclusivement -relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures, -sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts -de la subtilité grecque, d'embrasser simultanément -ces deux ordres d'idées: ce qui me -semble éminemment propre à justifier cette nouvelle -appréciation historique d'une telle philosophie, -dont l'œuvre immense du grand Aristote -constituera toujours le plus admirable monument, -éternel témoignage de la puissance intrinsèque de -la raison humaine, à l'état même d'extrême imperfection -spéculative, appréciant à la fois, avec -une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, -les sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, -de sa vaste conception encyclopédique, que -les seuls arts industriels, alors crus indignes des -hommes libres. Après la séparation décisive opérée -par l'établissement alexandrin, cette philosophie, -irrévocablement divisée en naturelle et morale, -passe, de l'essor purement spéculatif, à une -existence sociale de plus en plus active, en s'efforçant -d'influer désormais toujours davantage sur -le gouvernement de l'humanité, dont la suprême -<span class="pagenum" id="Page_261">261</span> -direction future n'arrête même point ses ambitieuses -utopies. Quelques étranges aberrations -qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était -pas, au fond, moins nécessaire que la première à la -préparation générale du régime monothéique, non-seulement -en accélérant l'universelle décadence du -polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu -même de tous les philosophes, un germe indispensable -de réorganisation spirituelle, comme je l'expliquerai -bientôt. On peut même apercevoir dès -lors, par une exploration très approfondie de cette -suite variée de spéculations métaphysiques sur -le souverain bien moral et politique, une certaine -tendance vague à concevoir l'économie sociale -d'une manière indépendante de toute philosophie -théologique quelconque. Mais un espoir -aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement -qu'au règne chimérique d'une impuissante métaphysique, -ne pouvait avoir, en effet, qu'une influence -purement critique, comme l'était immédiatement, -à vrai dire, toute celle d'une semblable -philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle -et morale fort analogue à la nôtre, -sous divers aspects importans. L'incapacité radicale -de la métaphysique, comme base d'organisation, -même simplement mentale, et, à plus forte raison, -sociale, devient irrécusable à cette époque de sa -<span class="pagenum" id="Page_262">262</span> -principale activité spirituelle, dont rien ne gênait -gravement l'essor, quand on voit le progrès continu -du doute universel et systématique, conduisant, -avec une effrayante rapidité, d'école en -école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et -Épicure, à nier finalement toute existence extérieure. -Cette étrange issue, directement incompatible -avec aucune idée de véritable loi naturelle, -décèle déjà l'antipathie fondamentale, ultérieurement -développable, entre l'esprit métaphysique -et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation -de la philosophie d'avec la science, dont le bon -sens de Socrate avait d'avance bien compris la nécessité -prochaine, mais sans en soupçonner aucunement -les limites ni les dangers. L'action sociale, -de plus en plus dissolvante, nécessairement exercée -par ce développement graduel de la métaphysique -grecque, doit lui faire mériter, au tribunal -suprême de la postérité, la juste réprobation qu'elle -a universellement encourue, et qui, dès l'origine, -avait été déjà si judicieusement formulée, par la -rectitude politique du noble Fabricius, lorsque, au -sujet de l'épicuréisme, il regrettait, avec une si -amère ironie, qu'une semblable philosophie morale -ne régnât point aussi chez les Samnites et les -autres ennemis de Rome, qui en eût dès lors aisément -triomphé. Quant à l'appréciation intellectuelle, -<span class="pagenum" id="Page_263">263</span> -elle ne saurait être finalement guère plus -favorable, lorsqu'on voit la séparation entre la -philosophie et la science rapidement conduire à ce -point que les plus célèbres philosophes deviennent -grossièrement étrangers aux connaissances réelles -déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme -le témoignent surtout ces étranges absurdités astronomiques -qui dominaient la philosophie si vantée -d'Épicure, et que répétait encore pieusement, -un demi-siècle après Hipparque, l'illustre poète -Lucrèce. En un mot, il est clair ainsi que la métaphysique -avait alors poussé ses rêves d'indépendance -absolue et de vaine suprématie, jusqu'à -vouloir s'affranchir également de la théologie et -de la science, seules aptes à organiser.</p> - -<p>J'ai cru devoir insister autant sur cette explication -neuve et difficile du vrai caractère essentiel -de l'ensemble de la civilisation grecque, afin de -faire convenablement ressortir l'appréciation -très délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement -si mal jugée, quoique si connue. Mais -il serait certainement superflu d'examiner ici -avec la même précision le second mode fondamental -distingué ci-dessus dans le polythéisme -militaire, c'est-à-dire le système romain, dont -la vraie nature générale, beaucoup plus simple et -mieux tranchée, doit être bien plus nettement -<span class="pagenum" id="Page_264">264</span> -saisissable, et dont l'influence nécessaire sur la -société moderne est d'ailleurs plus complète et -plus sensible. En outre, je ne saurais avoir la -témérité de reprendre l'appréciation sommaire de -la politique romaine après d'aussi éminens penseurs -que Bossuet et Montesquieu, trop heureux -de pouvoir, dans cette partie de mon opération -sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration, -et regrettant seulement de ne trouver, en -aucun autre cas, une aussi précieuse préparation. -Quoique ces admirables travaux, et surtout celui -de Montesquieu, aient été inévitablement conçus -dans un esprit à la fois trop absolu et trop isolé, -je puis donc me borner ici à y renvoyer essentiellement -le lecteur, qui, d'après ma théorie -fondamentale de l'évolution sociale, pourra aisément, -suivant les indications directes de l'ensemble -de ce chapitre, y rectifier suffisamment, -en général, les plus graves déviations du vrai -point de vue historique, dont Bossuet s'est d'ailleurs, -à mon gré, bien moins écarté, spontanément -rappelé à l'unité et à la continuité par la -nature même de son grand dessein. Du reste, -l'enchaînement nécessaire de ce système avec le -précédent et avec le suivant se trouvera naturellement -caractérisé ci-dessous, surtout en considérant -la transition finale du régime polythéique -<span class="pagenum" id="Page_265">265</span> -au régime monothéique, dans laquelle le génie -de Bossuet a si bien entrevu la haute et indispensable -participation de la domination romaine.</p> - -<p>Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, -l'autre social, du polythéisme militaire, -j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me -rapprocher davantage des formes de l'appréciation -concrète. Mais il importe à notre but principal -de reconnaître directement que je ne me -suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère -abstrait indispensable à une telle opération, -suivant les explications préliminaires du chapitre -précédent. Car, ces dénominations de grec et romain -ne désignent point ici essentiellement des -sociétés accidentelles et particulières; elles se -rapportent surtout à des situations nécessaires et -générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement -que par des locutions trop compliquées. -L'antiquité ayant dû naturellement offrir une -grande variété de peuplades militaires où, par -suite des motifs précédemment indiqués, le vrai -régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, -il fallait bien, de toute nécessité, que, -en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant, -ne pût aboutir à un véritable système de -conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel, -en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessus -<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> -appréciées; tandis que, en d'autres, à -l'aide d'influences analogues mais inverses, ce -système a pu, au contraire, se développer convenablement. -Or, chacune de ces deux évolutions -extrêmes, poussée à un haut degré, devenait -spontanément exclusive, aussi bien la mentale -que la politique: s'il est évident que, par sa -nature, le système de conquête ne pouvait être -pleinement suivi que chez une seule population -prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain, -d'autre part, que le mouvement spirituel -déterminé, compatible avec un tel âge social, ne -pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un -centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, -trop souvent confondue avec la production -principale. Plus on méditera sur l'ensemble -de ce grand spectacle, mieux on sentira que, -dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien -de capital n'a été, en réalité, essentiellement -fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les -noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré -ci-dessus leur influence générale sur le caractère -propre de la civilisation grecque: elle n'a -pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre -évolution. Il fallait évidemment que les deux -mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent -sur des scènes suffisamment éloignées, sans -<span class="pagenum" id="Page_267">267</span> -toutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un -ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et -que cependant ils fussent susceptibles, après un -assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, -de manière à converger également -vers le régime monothéique du moyen-âge, que -nous allons voir sortir nécessairement de cette -mémorable combinaison. Relativement aux temps, -il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la -Grèce devait indispensablement précéder, de -quelques siècles, l'extension de la domination -romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait -radicalement empêchée, par la compression inévitable -de l'activité indépendante d'où elle devait -résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop -long, l'office de propagation universelle et d'application -sociale, ainsi naturellement réservé à la -conquête, aurait essentiellement avorté, puisque -ce mouvement original, dont la durée devait être -alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à -l'époque même de la communication<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. D'un -<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> -autre côté, quand le premier Caton insistait sur -l'expulsion des philosophes, le danger politique -inhérent à la contagion métaphysique était sans -doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion -romaine était alors trop prononcée pour -être réellement altérable par un tel mélange: mais -si, au contraire, ce contact permanent avait été -suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant, -il eût certainement été incompatible avec -le libre et pur essor de l'esprit de conquête.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label"><b>Note 17</b>:</span></a> -Si je pouvais ici insister davantage sur un tel examen, comme -le permettra ultérieurement le traité spécial annoncé au volume précédent, -il serait possible d'expliquer, pour ainsi dire, à quelques siècles -et à quelques degrés près, l'époque et la scène de ce double mouvement -humain. On démontrerait, par exemple, envers la position des -deux centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, l'influence -nécessaire de la situation maritime, qui devait être favorable au premier -et contraire au second, par suite même des obstacles qu'elle oppose -directement à l'essor purement militaire, surtout dès l'origine, et des -facilités qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi -bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la prépondérance -militaire ne devait pas être trop éloigné de la mer, puisque le -système de conquête ne pouvait évidemment se compléter que par la -suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu d'abord se développer convenablement, -c'est-à-dire par degrés sagement enchaînés, que par l'agrandissement -continental, seul assez continu. En combinant rationnellement -cette importante donnée avec d'autres conditions analogues, les unes -locales, les autres sociales, on ne serait certainement pas fort éloigné de -pouvoir, en quelque sorte, construire <i>à priori</i> l'ensemble des destinées -respectives d'Athènes, de Rome, et même de Carthage. Mais ces déterminations -trop spéciales, devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient -ici à notre opération fondamentale, outre les développemens -étendus qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.</p> - -<p>Plus on approfondit l'étude générale de la nation -romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment -destinée, comme l'a si bien exprimé son -poète, à l'empire universel, but constant et exclusif -de ses longs efforts graduels. Issue, à la manière -<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> -des autres peuplades militaires, d'une origine -nécessairement théocratique, elle s'est, à leur -exemple, dégagée finalement de ce régime initial -par la mémorable expulsion de ses rois, mais en -retenant assez de ce premier esprit politique pour -conserver à son organisation propre une consistance -ailleurs impossible, et néanmoins pleinement -compatible avec le mouvement guerrier, par la -prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, -base de cet admirable édifice, où le pouvoir -sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir -militaire. Quoique cette corporation de capitaines -héréditaires, également sage et énergique, -n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple -ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher -suffisamment, par un dévouement actif, au -développement continu du système de conquête, -elle y a été ordinairement bientôt amenée par la -marche naturelle des évènemens. En général, la -formation et le perfectionnement de la constitution -intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de -la domination extérieure, ont alors essentiellement -dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup -plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins -et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, -quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute -influence des individualités politiques, auxquelles -<span class="pagenum" id="Page_270">270</span> -était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. -Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à -l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux -d'éducation, de direction, et d'exécution, -vers un seul but homogène et continu, mieux -accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et -même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté -de la marche sagement graduelle de la progression; -car, en voyant cette noble république -employer trois ou quatre siècles à établir solidement -sa puissance dans un rayon de vingt ou -trente lieues, vers l'époque même où Alexandre -développait, en quelques années, sa merveilleuse -domination, on peut aisément soupçonner le sort -ultérieur de chacun des deux empires, quoique -l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui -concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. -Enfin, le système général de conduite, bientôt -établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers -les nations successivement subjuguées, n'a pas eu -moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable -principe d'incorporation progressive qui -le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive -pour l'étranger qui accompagnait partout -ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté -à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la -domination romaine, au-devant de laquelle il a -<span class="pagenum" id="Page_271">271</span> -même souvent couru, sans tenter fréquemment -de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien -que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large -et complète qui la distinguait éminemment. Quand -on compare la conduite ordinaire de Rome envers -les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les -horribles vexations et les caprices insultans que -les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient -si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel, -et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien -que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout -prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, -tandis que la première marche assurément à la -suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande -époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a -pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité, -à la fois dans la masse et dans les chefs, eu -égard au but correspondant. Quant à l'évolution -morale, son progrès général y était en exacte harmonie, -sous tous les aspects importans, avec une -telle destination. Cela est très sensible pour la -morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, -suivant le génie fondamental de toute l'antiquité, -en tout ce qui peut rendre l'homme mieux -propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, -l'amélioration, quoique moins saillante, -n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétés -<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> -grecques, où les plus éminens personnages -perdaient si fréquemment la majeure partie de -leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que, -chez les Romains, la considération sociale des -femmes et leur légitime influence étaient certainement -fort augmentées, quoique leur existence -morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite, -qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur -vraie destination, les différences caractéristiques -des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours -progressivement développées, suivant la loi -propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple -introduction usuelle des noms de famille, inconnus -aux Grecs, suffirait à témoigner clairement -que l'esprit domestique n'avait pas décru. -Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la -cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des -esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans -la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le -prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce -manifesté et entretenu par l'horrible nature des -divertissemens habituels, on ne peut cependant -méconnaître, d'après les indications précédentes, -qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, -quant au sentiment fondamental du patriotisme, -ainsi modifié et ennobli par les meilleures -dispositions envers les vaincus, et se rapprochant -<span class="pagenum" id="Page_273">273</span> -bien davantage de la charité universelle, bientôt -érigée par le monothéisme en terme véritable de -l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable -nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, -la morale a été réellement, à tous égards, -dominée par la politique, dont la considération -directe pourrait presque la faire exactement deviner. -Né pour commander afin d'assimiler, destiné -à éteindre irrévocablement, par son universel -ascendant, cette stérile activité guerrière qui -menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition -de l'humanité en peuplades antipathiques, -ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de -la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré -ses immenses imperfections, a manifesté certainement, -à un haut degré, l'ensemble des qualités -les plus convenables à une telle mission, qui, -ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent -permettre un nouvel éclat analogue, éternisera -nécessairement son nom, à quelque âge que se -prolonge la vie politique de notre espèce. Même -quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y -dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation -propre, quand le temps est venu de la développer -sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait -alors consister, en effet, qu'à continuer et propager -le mouvement mental imprimé par la civilisation -<span class="pagenum" id="Page_274">274</span> -grecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable, -il a montré bientôt un empressement -très louable, fort supérieur aux puériles jalousies -qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division -des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable -infériorité de ses propres imitations, sauf -un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont -la mieux caractérisée se rapporte au genre historique, -auquel l'ensemble de sa situation devait -plus spécialement l'appeler. La décadence même -de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, -une telle appréciation, car elle a essentiellement -suivi l'accomplissement principal de son -office caractéristique. Quand la domination romaine -a reçu enfin toute l'extension dont elle -était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu -le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se -dissoudre graduellement, en produisant une dégradation -morale à jamais sans égale, parce que -jamais il ne saurait exister une pareille absence de -but et de principe, combinée avec une semblable -condensation de moyens, soit de pouvoir ou de -richesse. Le passage simultané de la république à -l'empire, quoique évidemment commandé par -cette nouvelle situation, qui changeait désormais -l'extension en conservation, ne constituait point -réellement une réorganisation, mais seulement un -<span class="pagenum" id="Page_275">275</span> -mode graduel de destruction chronique d'un système -qui, si fortement combiné pour la conquête, -ne pouvait sans doute changer subitement de -destination, et devait périr au lieu de se régénérer. -Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables -chefs du parti populaire, n'apportaient aucun -nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter -l'inévitable abaissement continu de la caste -sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont -la puissance était irrévocablement perdue, comme -n'ayant plus de but permanent. Quand le grand -César, l'un des hommes les plus éminens dont notre -espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours -spontané du fanatisme métaphysique avec -la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi -insensé qu'odieux, ne changea réellement rien -d'essentiel à la situation fondamentale: seulement -ses horribles conséquences immédiates aboutirent -à élever, comme chefs du peuple contre le sénat, -des hommes bien moins propres à l'empire du -monde; sans que les divers changemens ultérieurs, -si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction -du système, aient jamais permis, même après -les plus indignes empereurs, le retour momentané -de l'organisation vraiment romaine, tant son -existence était intimement liée au développement -graduel de la conquête.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span> -Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les -trois modes essentiels du régime polythéique de -l'antiquité, et déterminé sommairement la participation -nécessaire et successive de chacun d'eux -à l'opération fondamentale que le polythéisme -devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution -humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de -compléter entièrement cette grande appréciation -intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement -la tendance spontanée de tout ce système -à produire finalement l'ordre monothéique du -moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition -à l'époque suivante, achèvera de faire mieux -connaître ce second état théologique, en mettant -directement en évidence le but définitif vers lequel -devaient converger, chacune à sa manière, -ses diverses phases, et sans la considération permanente -duquel sa notion générale demeure nécessairement -vague et confuse à un certain degré, -en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.</p> - -<p>Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est -évidente, et peu contestée, d'après la destination -nécessaire et continue de la philosophie grecque à -servir graduellement, dès sa première origine, -d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, -afin de préparer spontanément de plus -en plus l'inévitable avènement du monothéisme. -<span class="pagenum" id="Page_277">277</span> -La seule rectification fondamentale qu'exigent, à -cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous -les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans -cette importante révolution spéculative, l'influence, -latente mais indispensable, du développement, -caractéristique quoique naissant, de l'esprit -positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime -participation pour imprimer profondément à cette -philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, -cette nature intermédiaire qui, voulant -cesser d'être purement théologique sans pouvoir -encore devenir réellement scientifique, constitue -l'état métaphysique, envisagé comme une sorte -de maladie chronique transitoire, propre à cette -phase infranchissable de notre évolution mentale, -individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord -vague et confus, de l'existence nécessaire -des lois naturelles, alors suscité par la première -ébauche rationnelle des vérités géométriques et -astronomiques, uniques connaissances réelles -déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie -consistance philosophique à la disposition universelle -au monothéisme, spontanément produite par -le progrès continu de l'esprit d'observation, dont -le développement propre, quoique empirique, -devait involontairement manifester à tous les yeux -assez de similitudes et de relations entre les phénomènes -<span class="pagenum" id="Page_278">278</span> -pour tendre à y restreindre de plus en -plus l'actualité et la spécialité de l'intervention -surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, -se rapprochait toujours davantage de la simplification -monothéique, jusque-là trop antipathique -au caractère incohérent des conceptions primitives. -Une première généralisation des conceptions -théologiques, d'après le premier exercice -spontané de l'esprit d'observation chez la masse -des hommes, avait d'abord déterminé le passage -fondamental du fétichisme au polythéisme, -comme je l'ai expliqué au chapitre précédent: -une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor -plus étendu, devait pareillement conduire, en -temps opportun, et même plus irrésistiblement -encore, vu la moindre difficulté du changement, -à concentrer graduellement, et à réduire enfin, -autant que possible, l'action surnaturelle, par la -transition analogue de celui-ci au monothéisme -proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la -discordance, nécessairement propres aux observations -primordiales, ne comportaient nullement, -à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors -sembler absurde, il était également impossible que -l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point -par être révoltée de la contradiction directe et -générale que devait de plus en plus lui présenter -<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, -comparée au spectacle, de jour en jour -plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait -à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du -monde extérieur.</p> - -<p>Nous avons précédemment remarqué, à titre -d'élément essentiel du polythéisme convenablement -élaboré, un dogme général, éminemment -apte à faciliter directement cette grande transition, -la croyance indispensable au destin, envisagé -comme le dieu propre de l'invariabilité, et -dont le département effectif devait, par conséquent, -s'augmenter sans cesse, aux dépens de -ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues -de plus en plus subalternes, à mesure que -l'expérience accumulée dévoilait progressivement -à la raison humaine cette permanence fondamentale -des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement -inaperçue par une exploration trop isolée -et trop concrète, devait inévitablement finir -par déterminer une irrésistible conviction, base -primordiale et unanime d'un nouveau régime -mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite -de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite -de notre opération historique. On ne peut méconnaître -un tel mode principal de transition, si -l'on réfléchit que la providence des monothéistes -<span class="pagenum" id="Page_280">280</span> -n'est réellement autre chose que le destin des -polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses -attributions prépondérantes des autres divinités, -et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner -spontanément un caractère plus déterminé et plus -concret, en harmonie avec cette extension désormais -plus active, au lieu du caractère trop abstrait -et trop vague qu'il avait dû conserver jusque -alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre -précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que -l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la -décadence radicale de toute philosophie théologique, -c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un -seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de -lui à l'homme, constitue certainement une pure -utopie, nullement praticable, et incapable de -fournir jamais la base d'un véritable système religieux, -susceptible d'une efficacité réelle, même -intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, -sociale. Toute la transformation essentielle a -donc vraiment consisté, en général, à discipliner -et à moraliser l'innombrable multitude des dieux, -en la subordonnant directement, d'une manière -régulière et permanente, à la suprême prépondérance -d'une volonté unique, assignant, à son gré, -l'office de chaque agent plus ou moins subalterne: -c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme; -<span class="pagenum" id="Page_281">281</span> -et elles doivent sans doute mieux sentir -que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une -conception principalement destinée à leur usage, -quand leur instinct repousse à juste titre comme -radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres -quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est -évidemment opéré d'après le dogme préalable du -destin, graduellement transformé en providence, -suivant l'explication précédente, sous l'influence -croissante de l'esprit métaphysique.</p> - -<p>Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus -expliqués, qui assignaient naturellement à -la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une -telle élaboration, quoique partout plus ou moins -préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie -spontanée de cet esprit métaphysique, toujours -caractérisé par le doute systématique et l'indécision -des vues, avec la tendance générale de -l'état social correspondant. Par suite des conditions -fondamentales précédemment examinées envers -le régime grec, l'éducation, essentiellement -militaire, n'y étant point convenablement adaptée -à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez, -la nature, nécessairement vague et flottante, de la -politique habituelle, la tendance contentieuse qui -divisait sans cesse ces populations à la fois semblables -et antipathiques, tout cet ensemble de -<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> -dispositions continues devait rendre l'esprit grec -éminemment accessible à la métaphysique, qui, -dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière -la plus conforme à ses goûts dominans. S'il -eût été possible, au contraire, que le développement -métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, -il y eût nécessairement rencontré cette répugnance -universelle que devait, à cet égard, spontanément -inspirer la profonde influence élémentaire -produite par la considération permanente -d'un grand but commun, nettement déterminé et -toujours homogène; influence qui a long-temps -survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque -Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant -plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale, -n'a réellement jamais participé activement -à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations -continuelles des rhéteurs et des sophistes -grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent -déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.</p> - -<p>Dans son essor originaire, cette philosophie, -comme je l'ai noté ci-dessus, paraît s'être graduellement -développée jusqu'au point même d'oser directement -concevoir, quoique d'une manière très -vague et fort obscure, pour la régénération ultérieure -de l'humanité, une sorte de gouvernement purement -rationnel, sous la direction suprême de telle -<span class="pagenum" id="Page_283">283</span> -ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent -alors tant d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, -qui, pendant plusieurs siècles, convergent -toutes vers un tel but, malgré leur discordance -fondamentale. Mais, à mesure qu'on -s'occupait davantage d'appliquer la philosophie -morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance -organique, si radicalement propre à l'esprit -purement métaphysique, devait spontanément se -manifester de plus en plus, de manière à faire unanimement -ressortir la nécessité de se rallier essentiellement -au monothéisme, autour duquel -circulaient presque toutes les spéculations principales, -et qui devait instinctivement constituer, -aux yeux des diverses écoles, la seule base alors -possible d'une convergence ardemment cherchée, -en même temps que l'unique point d'appui d'une -véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. -Aussi peut-on voir, vers l'époque même où -la domination romaine avait enfin reçu sa principale -extension, les diverses sectes philosophiques, -animées d'une ferveur plus purement théologique -que dans les deux ou trois siècles antérieurs, s'attacher -unanimement, quoique sans concert, à -développer et à propager la doctrine du monothéisme, -comme fondement intellectuel de la sociabilité -universelle. La science réelle naissant à -<span class="pagenum" id="Page_284">284</span> -peine envers les plus simples sujets de spéculation -abstraite, et la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, -rien organiser que le doute le plus absolu, -il fallait bien en revenir à la théologie, dont on -avait vainement espéré l'élimination prématurée, -pour en cultiver enfin systématiquement, d'après -le principe du monothéisme, les propriétés éminemment -sociales: disposition vers laquelle durent -alors converger spontanément tous les bons -esprits et toutes les âmes élevées, mais qui certes -n'indique pas que la même solution doive être -aujourd'hui reproduite pour une situation, intellectuelle -et sociale, radicalement différente, quoique -semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs -inutile d'expliquer formellement, à cet égard, -l'extrême influence si heureusement exercée par -la seule extension effective de la domination romaine, -soit en organisant spontanément de larges -communications intellectuelles, soit surtout en -faisant directement ressortir, par le contraste stérile -des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité -de plus en plus évidente de leur substituer une -religion homogène, qui ne pouvait résulter que -d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul -dogme assez général pour convenir simultanément -à tous les élémens de cette immense agglomération -de peuples.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span> -Cette mémorable révolution, la plus grande -que notre espèce pût éprouver jusqu'à celle au -milieu de laquelle nous vivons, doit aussi paraître, -et plus clairement encore, sous le point de vue -directement social, un résultat non moins nécessaire -de la combinaison spontanée entre l'influence -grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée -de leur suffisante pénétration mutuelle, à -laquelle Caton s'était si vainement opposé. En -considérant à ce titre l'ensemble de cette inévitable -combinaison, l'analyse sociologique explique -aisément la tendance commune, si paradoxale en -apparence, des divers élémens de ce grand dualisme -historique vers l'introduction fondamentale d'un -pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir -temporel, quoique aucun d'eux n'en eût -certainement la pensée, et que chacun poursuivît -surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination -exclusive: en sorte que la solution a naturellement -dépendu de leur antagonisme nécessaire. -Il est incontestable, en effet, que la téméraire -ambition spéculative des sectes métaphysiques, -comme je l'ai indiqué ci-dessus, avait osé rêver -une domination absolue, aussi bien temporelle -que spirituelle, qui eût remis la direction habituelle -et immédiate, non-seulement des opinions -et des mœurs, mais également des actes et des affaires -<span class="pagenum" id="Page_286">286</span> -pratiques, entre les mains des philosophes, -devenus, à tous égards, chefs suprêmes. La conception -d'une division régulière entre le gouvernement -moral et le gouvernement politique eût -été alors éminemment prématurée, et n'est devenue -possible que beaucoup plus tard, quand la -marche naturelle des évènemens l'avait déjà suffisamment -ébauchée: à l'origine, les philosophes -n'y pensaient pas plus que les empereurs; et peut-être -cette grande illusion, quoique éminemment -chimérique, était-elle encore indispensable pour -entretenir convenablement leur ardeur spéculative, -toujours si précaire dans notre faible nature -intellectuelle, surtout en un temps où, trop rapprochée -de son berceau pour être assez profondément -enracinée, elle ne pouvait d'ailleurs trouver -autour d'elle qu'une alimentation propre trop -peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est -point douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence -philosophique était alors, par sa nature, nécessairement -constituée en insurrection, latente mais -continue, contre un système politique où tous les -pouvoirs sociaux étaient essentiellement concentrés -aux mains des chefs militaires. Bien que les -philosophes n'aspirassent réellement qu'à une -sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique -que dangereuse, cependant il est naturel que -<span class="pagenum" id="Page_287">287</span> -leurs efforts persévérans, sans avoir heureusement -pu parvenir à un tel but, aient concouru directement -à la création ultérieure du pouvoir spirituel -monothéique. La seule existence permanente, librement -tolérée, au milieu des populations grecques, -d'une classe de penseurs indépendans, qui, -sans aucune mission régulière, se proposaient -spontanément, aux yeux étonnés mais satisfaits -du public et des magistrats, pour servir habituellement -de guides intellectuels et moraux, soit dans -la vie individuelle, soit dans la vie collective, devenait -évidemment un germe effectif de pouvoir -spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel. -Tel est, sous l'aspect social, le mode propre -de participation de la civilisation grecque à -cette grande fondation ultérieure, indépendamment -de l'influence intellectuelle que nous venons -d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait -graduellement le monde, elle ne comptait -nullement renoncer à ce régime chéri, principale -base de sa grandeur successive, qui rendait la -corporation des chefs militaires directement maîtresse -de tout le pouvoir sacerdotal: et cependant -elle concourait ainsi spontanément, de la manière -la plus décisive, à préparer la formation, bientôt -imminente, d'une puissance spirituelle entièrement -indépendante de l'empire temporel; car l'extension -<span class="pagenum" id="Page_288">288</span> -même d'une telle domination devait mettre -de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité -d'en maintenir suffisamment solidaires les parties -si diverses et si lointaines, par une simple centralisation -temporelle, à quelque tyrannique intensité -qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle -du système de conquête, faisant désormais -passer nécessairement l'activité militaire du caractère -offensif au caractère défensif, cette immense -organisation temporelle ne pouvait plus avoir -d'objet suffisant, et tendait dès lors à se décomposer -en nombreuses principautés indépendantes, -plus ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé -aucun lien profond et durable entre les différentes -sections, si leur union n'eût pas été entretenue -ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir -spirituel, seul dès-lors susceptible de devenir -vraiment commun, sans une monstrueuse autocratie. -Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai -directement au chapitre suivant, l'origine -essentielle de la féodalité du moyen-âge, trop superficiellement -attribuée à l'invasion germanique. -Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux -essor de la domination romaine, le besoin, -de plus en plus senti, d'une morale vraiment universelle, -susceptible de lier convenablement des -peuples qui, ainsi forcés à une vie commune, -<span class="pagenum" id="Page_289">289</span> -étaient néanmoins poussés à se haïr par leur -propre morale polythéique: or, cet imminent -besoin était, d'une autre part, aussi spontanément -accompagné, d'après nos explications antérieures, -de la disposition, soit intellectuelle, -soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, -puisque les sentimens et les vues de ces -nobles conquérans avaient dû graduellement s'élever -et se généraliser, à mesure de leurs succès. -Par cette triple influence, le mouvement politique -n'avait donc pas nécessairement moins concouru -que le mouvement philosophique à faire -sortir spontanément de l'ensemble de l'évolution -polythéique de l'antiquité cette organisation spirituelle -qui constitue le principal caractère du -moyen-âge, et dont l'un tendait à faire surtout -ressortir l'attribut de généralité, aussi bien que -l'autre l'attribut de moralité.</p> - -<p>Il serait superflu d'examiner ici la corelation -évidente de ces deux tendances fondamentales, -c'est-à-dire l'aptitude exclusive du monothéisme à -servir de base à une telle organisation: ce qui nous -reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des -explications, immédiatement suffisantes, du chapitre -actuel, appartiendra naturellement à la leçon -suivante. Mais, pour achever de montrer que, -contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien -<span class="pagenum" id="Page_290">290</span> -de capital n'est fortuit dans cette admirable révolution, -dont l'époque et l'issue pourraient être -rationnellement prévues par une sage combinaison -des divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement -que la considération spéciale de cette correspondance -peut être aisément poussée jusqu'à -déterminer par quelle province romaine devait -inévitablement commencer l'essor directement organique, -résulté, en temps opportun, de ce grand -dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par -la pénétration mutuelle de ses divers élémens. -Car, cette initiative immédiate et décisive devait -nécessairement appartenir de préférence à la portion -de l'empire qui, d'une part, était <ins id="cor_33" title="le">la</ins> plus -spécialement préparée au monothéisme, ainsi -qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel -indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu -d'une nationalité plus intense et plus opiniâtre, -devait éprouver plus vivement, depuis sa réunion, -les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la -nécessité de le faire cesser, sans renoncer cependant -à sa foi caractéristique, et en tendant, au contraire, -à son universelle propagation. Or, à tous ces attributs, -il est certes impossible de méconnaître la -vocation, également spéciale et spontanée, de la -petite théocratie juive, dérivation accessoire de la -théocratie égyptienne, et peut-être aussi chaldéenne, -<span class="pagenum" id="Page_291">291</span> -d'où elle émanait très probablement par -une sorte de colonisation exceptionnelle de la caste -sacerdotale, dont les classes supérieures, dès long-temps -parvenues au monothéisme par leur propre -développement mental, ont pu être conduites à -instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie -pleinement monothéique<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, où, malgré l'antipathie -<span class="pagenum" id="Page_292">292</span> -permanente de la population inférieure contre -un établissement aussi prématuré, le monothéisme -a dû cependant conserver une existence -pénible, mais pure et avouée, du moins après -avoir consenti à perdre la majeure partie de ces -élus par la célèbre séparation des dix tribus. Jusqu'au -temps de la grande assimilation romaine, -cette particularité caractéristique n'avait essentiellement -abouti qu'à isoler plus profondément -cette population anomale, à raison même du vain -orgueil qui, d'après la supériorité de sa croyance, -y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité -exclusive que nous avons reconnu propre -à toutes les théocraties. Mais cette spécialité -se trouve alors heureusement utilisée, en faisant -spontanément sortir, de cette chétive portion de -l'empire, concourant, à sa manière, au mouvement -total, les premiers organes directs de la régénération -universelle. Quoique j'aie cru, pour -mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, -devoir ainsi caractériser rationnellement -jusqu'à une telle initiative, on ne doit pas -cependant oublier que cette appréciation secondaire, -fût-elle même aussi contestée qu'elle me -paraît évidente, n'affecte nullement le fond essentiel -du sujet, déjà suffisamment expliqué. -D'après l'ensemble de causes, intellectuelles et -<span class="pagenum" id="Page_293">293</span> -sociales, que nous avons vu dominer ce grand -mouvement commun de l'élite de l'humanité, on -conçoit aisément que, à défaut de l'initiative hébraïque, -l'évolution générale n'aurait pas manqué -d'autres organes, qui lui eussent nécessairement -imprimé une direction radicalement -identique, en transportant seulement à certains -livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration -qui s'est appliquée à d'autres.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label"><b>Note 18</b>:</span></a> -Au sein même de la théocratie polythéique la plus complète, les -hommes supérieurs, outre leur tendance intellectuelle au monothéisme, -ci-dessus expliquée, doivent éprouver, pour ce dernier état de la philosophie -théologique, une sorte de prédilection instinctive, à cause des -puissantes ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt, -pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la classe -militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par des motifs semblables -mais inverses, préférer involontairement le polythéisme, bien -plus compatible avec sa propre suprématie, suivant la théorie ci-dessus -établie. Par la secrète influence, long-temps prolongée, de ces intimes -dispositions mutuelles, il est donc aisé de concevoir que les prêtres -égyptiens, et ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés, -à une telle tentative de colonisation monothéique, dans le double -espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la plus complète -subalternisation des guerriers, et de ménager un refuge assuré à -ceux de leur caste qui se trouveraient menacés par les fréquentes révolutions -intérieures de la mère-patrie. Quoique la nature de mes travaux -propres ne me permette point le développement convenable d'une telle -explication spéciale du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle -ouverture historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe -et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie fondamentale -de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite suffisamment vérifiée -par son application détaillée à l'analyse générale de cette étrange -anomalie, si une telle appréciation est un jour réellement opérée par -un philosophe convenablement placé d'abord à ce nouveau point de -vue rationnel.</p> - -<p>Enfin, on peut encore expliquer facilement -l'extrême lenteur de cette immense révolution, -malgré l'intensité et la variété des influences fondamentales, -en considérant la profonde concentration -des divers pouvoirs sociaux qui caractérise -si éminemment le régime polythéique de l'antiquité, -où il fallait ainsi tout changer presque à la -fois. Ce que le système romain renfermait de -théocratique se retrouve alors en première ligne, -depuis que l'accomplissement même de la conquête -avait dû tendre à dissiper essentiellement -les conditions primordiales de la physionomie -énergiquement tranchée qui avait tant distingué -sa période active. On peut, sous ce rapport, envisager -les cinq ou six siècles qui séparent les -empereurs des rois, comme constituant, dans -l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, -ordinairement propre aux théocraties antiques, -<span class="pagenum" id="Page_294">294</span> -une sorte d'immense épisode militaire, où le caractère -guerrier avait dû effacer, chez la caste -dominante, le caractère sacerdotal, et après l'accomplissement -duquel celui-ci a dû reprendre -son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution -du système. Mais l'opération même exécutée -pendant cette grande intermittence avait alors -nécessairement développé des germes d'une destruction -prochaine, suivie d'une inévitable régénération; -ce qui n'a point eu lieu en d'autres -théocraties, où des intervalles analogues, bien -que moins étendus, peuvent être observés. Quoi -qu'il en soit, on conçoit maintenant que cette -sorte de rétablissement spontané du premier -régime théocratique, à la vérité radicalement -énervé, ait dû naturellement reproduire l'opiniâtre -instinct conservateur qui lui est propre, -malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs -effectifs, par suite de l'inévitable abaissement -de la caste sénatoriale envers le chef, essentiellement -électif, du parti populaire. Cette -confusion intime et continue entre le pouvoir spirituel -et le pouvoir temporel, qui constituait l'esprit -fondamental du système, explique aisément -pourquoi les empereurs romains, même les plus -sages et les plus généreux, n'ont jamais pu comprendre, -pas plus que ne le feraient aujourd'hui -<span class="pagenum" id="Page_295">295</span> -les empereurs chinois, la renonciation volontaire -au polythéisme, par laquelle ils auraient justement -craint de concourir eux-mêmes à la démolition -imminente de tout leur gouvernement, tant -que la conversion graduelle de la population au -monothéisme chrétien n'y avait point encore constitué -spontanément une nouvelle influence politique, -permettant, et ensuite exigeant même, la -conversion finale des chefs, qui terminait l'évolution -préparatoire, et ébauchait immédiatement le -régime nouveau, par un symptôme décisif de la -puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir -spirituel, qui en devait être le principal ressort.</p> - -<p class="sep2">Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble -du polythéisme antique, successivement considéré, -d'une manière rationnelle quoique sommaire, -dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou -sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite -dans les divers modes nécessaires du régime -correspondant; de manière à déterminer enfin sa -tendance totale à produire spontanément la nouvelle -phase théologique qui, au moyen-âge, après -avoir essentiellement réalisé toute l'admirable efficacité -sociale dont une telle philosophie était -susceptible, a rendu possible, et même indispensable, -l'avènement ultérieur de la philosophie positive, -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> -comme il s'agit maintenant de l'expliquer. -Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore -qu'en tout le reste de mon opération historique, -j'ai dû réduire autant que possible une -exposition dont le développement propre m'était -interdit, en la bornant principalement à de simples -assertions méthodiques, assez complètes et surtout -assez liées pour que ma pensée ne fût jamais équivoque, -sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration -formelle, dont la moindre eût exigé -un appareil de preuves entièrement incompatible -avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses -limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer -à procéder ainsi, il faut donc, une fois pour toutes, -avertir directement le lecteur que je dois ici me -contenter de la simple proposition explicite du -nouveau système de vues historiques qui résultent -de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, -afin que cette théorie devienne pleinement -jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en -faire aussi la confrontation générale avec l'ensemble -des faits connus, comparaison que je dois -essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle -seule il pourra convenablement prononcer -sur la principale valeur réelle de cette nouvelle -philosophie historique.</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="npage"><span class="pagenum" id="Page_297">297</span></div> - -<div class="figcenter0"> - <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON.</h2> - -<p class="hang cs8">Appréciation générale du dernier état théologique de l'humanité: -âge du monothéisme. Modification radicale du régime -théologique et militaire.</p> - -<div class="figcenter1"> - <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" /> -</div> - -<p>Après l'indispensable assimilation préliminaire -suffisamment opérée par l'extension graduelle de -la domination romaine, suivant les explications -du chapitre précédent, le régime monothéique -était nécessairement destiné à compléter l'évolution -provisoire de l'élite de l'humanité, en faisant -directement produire à la philosophie théologique, -dont le déclin intellectuel allait commencer, -toute l'efficacité réelle que comportait sa nature, -pour préparer enfin l'homme à une nouvelle vie -sociale, de plus en plus conforme à notre vocation -caractéristique. C'est pourquoi, quelles que soient -effectivement les éminentes propriétés mentales -<span class="pagenum" id="Page_298">298</span> -du monothéisme, nous devons ici en faire -précéder l'examen par l'appréciation rationnelle -de son influence sociale, qui le distingue encore -plus profondément, selon une marche inverse de -celle qui a dû présider ci-dessus à l'analyse fondamentale -du système polythéique. Or, quoique -la destination sociale du monothéisme se rapporte -surtout à la morale bien plus même qu'à la politique, -néanmoins sa principale efficacité morale a -toujours inévitablement dépendu de son existence -politique; en sorte que nous devons d'abord déterminer -convenablement les vrais attributs politiques -de ce dernier régime théologique. Dans -cette importante détermination, comme en tout -le reste d'un tel examen historique, nous sommes -spontanément dispensés de la distinction générale -qu'il a fallu établir, au chapitre précédent, -entre l'appréciation abstraite des diverses propriétés -essentielles du système correspondant et -l'analyse successive des différens modes nécessaires -de sa réalisation effective; ce qui doit ici -heureusement permettre d'abréger beaucoup notre -opération actuelle, sans nuire aucunement à -notre but principal. Car, malgré la conformité -remarquable de toutes les formes du monothéisme, -comparées, non-seulement quant aux dogmes -théologiques, mais même quant aux préceptes -<span class="pagenum" id="Page_299">299</span> -moraux, sans excepter ni le mahométisme, ni ce -qu'on appelle si mal à propos le catholicisme grec, -c'est uniquement au vrai catholicisme, justement -qualifié de romain, que devait appartenir l'accomplissement -suffisant, en Europe occidentale, des -propriétés caractéristiques du régime monothéique, -dont nous n'aurons ainsi à examiner spécialement -aucun autre mode réel<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Enfin, comme -l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel -entièrement distinct et pleinement indépendant -du pouvoir temporel a certainement constitué, -au moyen-âge, le principal attribut d'un tel -système politique, nous devons procéder, avant -tout, à l'appréciation sommaire de cette grande -<span class="pagenum" id="Page_300">300</span> -création sociale, d'où nous passerons ensuite aisément -au vrai jugement général de l'organisation -temporelle correspondante.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label"><b>Note 19</b>:</span></a> -La dénomination de catholicisme me semble, à tous égards, -préférable à celle de christianisme, non-seulement comme bien plus -expressive, pour distinguer nettement le vrai régime monothéique de -toutes les organisations vagues, socialement impuissantes ou même -dangereuses, avec lesquelles on l'a trop souvent confondu, mais surtout -comme beaucoup plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que -les noms de mahométisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur individuel, -elle se rapporte directement à ce grand attribut d'universalité -qui caractérise essentiellement l'organisation spirituelle, quoiqu'il -n'ait pu toutefois être réalisé que très imparfaitement par le catholicisme -proprement dit, dont l'exacte appréciation ne saurait être mieux -dirigée que d'après un tel principe général. Chacun sait certainement -encore ce que c'est qu'un catholique, tandis qu'aucun bon esprit ne -saurait aujourd'hui se flatter de comprendre ce que c'est qu'un chrétien, -qui pourrait indifféremment appartenir à l'une quelconque des -mille nuances incohérentes qui séparent le luthérien primitif du pur -déiste actuel.</p> - -<p>Le monothéisme doit, par sa nature, toujours -tendre nécessairement à provoquer cette modification -radicale de l'ancien organisme social, en -permettant, et même déterminant, une suffisante -uniformité de croyances, susceptible de comporter -l'extension d'un même système théologique à -des populations assez considérables pour ne pouvoir -être long-temps réunies sous un seul gouvernement -temporel; d'où résulte, chez la classe -sacerdotale, un accroissement simultané de consistance -et de dignité, susceptible de servir de fondement -à son indépendance politique, qui était -incompatible avec l'inévitable dispersion des influences -religieuses sous le régime polythéique, -comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent. -Mais, malgré cette tendance caractéristique, il a -fallu une longue et pénible élaboration de conditions -diverses pour que le monothéisme pût -enfin réaliser, dans une société convenablement -préparée, un tel perfectionnement de l'organisation -primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir -immédiatement possible, ainsi que je l'ai -expliqué, que par le concours fondamental du -développement graduel de la puissance romaine -<span class="pagenum" id="Page_301">301</span> -avec celui de la philosophie grecque. Nous avons -même reconnu que cette philosophie ne se fit jamais -une juste idée du véritable but social vers -lequel, à son insu, tendait finalement son essor -spontané, puisque, dans ses efforts opiniâtres pour -constituer une puissance spirituelle, elle n'avait -aucunement en vue d'établir, entre les deux pouvoirs, -une division rationnelle, encore trop incompatible -avec le génie politique de l'antiquité; mais -elle poursuivait essentiellement une pure utopie, -aussi dangereuse que chimérique, en préconisant, -comme type social, une sorte de théocratie métaphysique, -qui eût transporté aux philosophes -la concentration générale des affaires humaines. -Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout -quand elles résultent d'un concours aussi -unanime et aussi continu, non-seulement indiquent -nécessairement un certain besoin social, -plus ou moins confusément apprécié, mais aussi -l'imminence plus ou moins prochaine d'une certaine -modification politique destinée à y satisfaire: -car, dans ses rêves même les plus hardis, -l'esprit humain ne saurait s'écarter indéfiniment -de la réalité, et ses libres spéculations sont même -effectivement encore plus limitées dans l'ordre -politique que dans aucun autre, vu la complication -supérieure des phénomènes; en sorte que, -<span class="pagenum" id="Page_302">302</span> -après l'accomplissement de chaque phase sociale, -on peut ordinairement reconnaître l'anticipation -constante de conceptions utopiques long-temps -accréditées, qui en présentaient d'avance le principal -caractère, quoique profondément déguisé, -et même altéré, par son inévitable mélange avec -des notions plus ou moins contraires aux lois fondamentales -de notre nature, individuelle ou sociale. -Aussi peut-on aisément constater ici que -l'institution du catholicisme a essentiellement -réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait -alors l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait, -au fond, de pleinement utile et à la fois vraiment -praticable dans l'ensemble des conceptions -politiques des diverses écoles philosophiques, en -adoptant de chacune d'elles, avec une éminente -sagesse, les attributs trop exclusifs dont elle s'honorait, -et en repoussant spontanément tous les -projets absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement -leur application sociale; malgré l'injuste -accusation, encore trop souvent adressée au -système catholique, d'avoir également tendu à -constituer une pure théocratie, dont nous reconnaîtrons -bientôt, sans la moindre incertitude, -l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit -fondamental d'un tel régime.</p> - -<p>Quoique l'intelligence doive nécessairement -<span class="pagenum" id="Page_303">303</span> -exercer une influence de plus en plus prononcée -sur la conduite générale des affaires humaines, -individuelles ou sociales, sa suprématie politique, -rêvée par les philosophes grecs, n'en constitue -pas moins une pure utopie, directement contraire, -comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent, -à l'économie réelle de notre nature cérébrale, -où la vie mentale est habituellement si peu -énergique comparativement à la vie affective. Nul -pouvoir humain, même le plus grossier et le moins -étendu, ne saurait, sans doute, entièrement se -passer d'appui spirituel, puisque ce qu'on nomme, -en politique, une force proprement dite, ne peut -résulter que d'un certain concours d'individualités, -dont la formation spontanée suppose inévitablement -l'existence préalable, non-seulement -de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions -suffisamment convergentes, sans lesquelles -la moindre association ne pourrait persister, reposât-elle -même sur une suffisante conformité -d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable -que le principal ascendant social ne -saurait jamais appartenir à la plus haute supériorité -mentale, à la fois trop peu comprise et trop -mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire -un juste degré d'admiration et de reconnaissance. -La masse des hommes, essentiellement destinée -<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> -à l'action, sympathise nécessairement bien -davantage avec les organisations médiocrement intelligentes, -mais éminemment actives, qu'avec les -natures purement spéculatives, malgré leur intime -prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement -méconnue, à raison même de sa trop grande élévation. -En outre, la reconnaissance universelle -doit spontanément préférer les services immédiatement -susceptibles de satisfaire à l'ensemble des -besoins humains, parmi lesquels ceux de l'intelligence, -quelle que soit leur incontestable réalité, -sont certes fort loin d'occuper communément le -premier rang, comme je l'ai établi au troisième -volume de ce Traité. Il n'est pas douteux que les -plus grands succès pratiques, militaires ou industriels, -exigent, par leur nature, beaucoup moins de -force intellectuelle que la plupart des travaux théoriques -d'une certaine importance, sans aller même -jusqu'aux plus éminentes spéculations, esthétiques, -scientifiques, ou philosophiques; et cependant -ils inspireront toujours, non-seulement un -intérêt plus vif et une plus parfaite gratitude, mais -aussi une estime mieux sentie et une plus profonde -admiration. Quels que soient, en réalité, dans la -vie humaine, individuelle et surtout sociale, les -immenses bienfaits de l'intelligence, dont dépend -essentiellement, en dernier ressort, le progrès continu -<span class="pagenum" id="Page_305">305</span> -de l'humanité, cependant la participation spirituelle -est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte, -trop lointaine et trop abstraite, pour jamais -être convenablement appréciée, si ce n'est d'après -une analyse plus ou moins difficile, que l'immense -majorité des hommes, même éclairés, ne saurait -spontanément opérer avec assez de netteté et de -promptitude pour laisser naître une soudaine impression -d'enthousiasme, aucunement comparable -à l'énergique saisissement déterminé si souvent par -les services spéciaux et immédiats de l'activité pratique, -quoique moins importans, au fond, comme -moins difficiles. Jusqu'au sein de la science et de -la philosophie, les conceptions les plus générales, -surtout celles qui se rapportent directement à la -méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement -quant au mérite intrinsèque, mais aussi -quant à l'utilité effective, lors même qu'elles ne -sont point long-temps dédaignées, n'attirent presque -jamais à leurs sublimes créateurs autant de -considération personnelle que les découvertes d'un -ordre inférieur; comme l'ont si douloureusement -éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux -organes de la grande évolution mentale, les -Aristote, les Descartes, les Leibnitz, etc. Rien n'est -plus propre, sans doute, qu'une telle appréciation -à vérifier directement l'absurdité radicale de ce -<span class="pagenum" id="Page_306">306</span> -prétendu règne absolu de l'esprit, tant poursuivi -par les philosophes grecs et par leurs imitateurs -modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir -que, sous l'influence réelle d'un tel principe social, -en apparence si séduisant, la plus grande -autorité politique, alors trop aisément usurpée -par de médiocres mais prudentes intelligences, -ne pourrait aucunement appartenir aux plus -éminens penseurs, dont la supériorité caractéristique -n'est presque jamais convenablement appréciable -qu'après l'entière cessation de leur noble -mission, et qui ne peuvent être habituellement -soutenus, dans l'énergique persévérance de leur -admirable dévouement spontané, que par la conviction, -profonde mais personnelle, de leur intime -prééminence, et par le sentiment inébranlable -de leur inévitable influence ultérieure sur les -destinées générales de l'humanité. Ces notions, -capitales quoique élémentaires, de statique sociale, -directement déduites d'une exacte connaissance -de notre nature fondamentale, peuvent être -d'ailleurs accessoirement corroborées, avec une -véritable utilité, par la considération spéciale de -l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé, -au cinquante-unième chapitre, l'influence -générale sur l'imperfection nécessaire de notre organisme -politique. On conçoit aisément, en effet, -<span class="pagenum" id="Page_307">307</span> -qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement -à l'infirmité radicale de notre économie, -tendrait certainement à permettre, dans l'hypothèse -que nous examinons, un meilleur classement -social des intelligences, en multipliant davantage -les cas, réellement si rares, où les -penseurs du premier ordre peuvent, après un développement -suffisant, être convenablement appréciés -pendant leur vie, et avant que leur génie -soit essentiellement éteint.</p> - -<p>Au premier aspect, l'existence générale des -théocraties antiques semble directement constituer -une exception, unique mais capitale, à la -nécessité fondamentale que nous venons d'établir, -puisque la supériorité intellectuelle y paraît former -immédiatement, du moins à l'origine, la -source générale de la principale autorité politique. -Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les -explications spéciales du chapitre précédent, il -est évident que cette sorte d'anomalie, au fond -beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement -dépendu d'un concours singulier d'influences -diverses, dont la reproduction n'a plus -été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution -humaine. Car, outre la plus intense participation -des terreurs religieuses, on peut voir -aisément que ce qui, en cette organisation primordiale, -<span class="pagenum" id="Page_308">308</span> -se rapportait véritablement à la suprématie -politique de l'intelligence, a principalement -tenu, d'abord à l'impression toute puissante, -non susceptible de renouvellement, que devait -alors produire le spectacle habituel des premiers -résultats utiles de l'essor spirituel, et surtout ensuite -à la tendance éminemment pratique des -opérations mentales correspondantes, en vertu -de cette concentration fondamentale des diverses -fonctions sociales que nous avons vue caractériser -si distinctement l'empire de la caste sacerdotale, -dont les travaux spéculatifs, strictement -réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait le maintien -journalier de son autorité, étaient essentiellement -absorbés par le développement habituel de son -activité usuelle, soit médicale, soit administrative, -soit même industrielle, etc., à laquelle cette caste -se faisait gloire de subordonner directement toute -autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite -purement intellectuel y était certainement fort -loin de constituer, en réalité, le fondement essentiel -de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs -serait immédiatement contraire à la nature d'un -régime où toutes les fonctions quelconques étaient -nécessairement héréditaires, bien que cette hérédité -n'eût pas encore les inconvéniens radicaux -qu'elle a dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué -<span class="pagenum" id="Page_309">309</span> -au chapitre précédent. Quand le caractère -vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement -prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer -que chez les philosophes grecs, chacun sait -si la classe éminemment pensante a jamais possédé -en effet la prépondérance politique, toujours -si vainement poursuivie par ses efforts persévérans.</p> - -<p>Il est donc évident que, bien loin de pouvoir -directement dominer la conduite réelle de la vie -humaine, individuelle ou sociale, l'esprit est seulement -destiné, dans la véritable économie de -notre invariable nature, à modifier plus ou moins -profondément, par une influence consultative ou -préparatoire, le règne spontané de la puissance -matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. -Or, en considérant sous un autre aspect -cette irrécusable nécessité, on la trouvera certainement -beaucoup moins fâcheuse que ne doit -d'abord le faire supposer un examen peu approfondi; -car, les mêmes causes générales qui l'imposent -comme inévitable, la mettent aussi en -suffisante harmonie permanente avec l'ensemble -de nos vrais besoins essentiels. En premier lieu, -la justice souffre réellement bien moins d'un tel -arrangement général que ne le font communément -présumer les plaintes exagérées, trop souvent -amères et même déclamatoires, de la plupart -<span class="pagenum" id="Page_310">310</span> -des philosophes sur la prétendue imperfection -radicale du classement social, qui, d'ordinaire, -est essentiellement conforme aux plus impérieuses -prescriptions de notre immuable nature. -Les mémorables réflexions de Pascal à ce sujet, quoique -attribuées vulgairement à une intention profondément -ironique, ne constituent au fond qu'une -exacte appréciation générale de l'indispensable -nécessité d'une semblable disposition élémentaire -pour le maintien journalier de l'harmonie sociale, -qui serait continuellement troublée par d'inconciliables -prétentions, dont le jugement, trop lent et trop -difficile, serait très fréquemment illusoire, comme -nous venons de le voir, si le principe spécieux de -la supériorité mentale pouvait seul déterminer -souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel -tant décrié revient, au fond, à prendre pour base -habituelle d'estimation politique la considération -directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle -ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit -certainement fort étroit, et bien que sa prépondérance -exclusive doive être justement regardée -comme très oppressive et éminemment dangereuse, -il n'en constitue pas moins, par sa nature, -le seul fondement solide de tout véritable classement -humain. Dans la vie sociale, en effet, presque -autant que dans la vie individuelle, la raison -<span class="pagenum" id="Page_311">311</span> -est ordinairement beaucoup plus nécessaire que -le génie; excepté en quelques occasions capitales, -mais extrêmement rares, où la masse générale des -idées usuelles a besoin d'une élaboration nouvelle -ou d'une impulsion spéciale, qui, une fois -accomplies par l'intervention déterminée de quelques -éminens penseurs, suffiront long-temps aux -exigeances journalières de l'application réelle: -comme le montre clairement l'examen attentif -de chacune des phases importantes de notre développement, -où, après une suspension, momentanée -mais indispensable, de sa prépondérance -habituelle, le simple bon sens reprend spontanément -les rênes du gouvernement humain. Autant -le génie spéculatif est seul capable de préparer -convenablement, par ses méditations abstraites, -les divers changemens essentiels qui doivent successivement -s'opérer, autant il est, de sa nature, -radicalement impropre à la direction journalière -des affaires communes: en sorte que le mot célèbre -du grand Frédéric sur l'incapacité politique -des philosophes, bien loin de devoir être regardé -comme une injuste dérision, n'indique réellement -qu'une profonde appréciation, aussi judicieuse -qu'énergique, des vraies conditions élémentaires -de toute économie sociale. Les considérations spéculatives -sont et doivent être, par leur nature, -<span class="pagenum" id="Page_312">312</span> -trop abstraites, trop indirectes, et trop lointaines -pour que les esprits vraiment contemplatifs puissent -jamais devenir les plus propres au gouvernement -usuel, où, presque toujours, il s'agit -surtout d'opérations spéciales, immédiates, et -actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales -concourent pleinement avec les conditions -mentales, puisque le caractère éminemment penseur -est et doit être, de toute nécessité, peu soucieux -de la réalité présente et détaillée, ce qui, -au contraire, constituerait certainement une tendance -très vicieuse dans la conduite ordinaire des -affaires humaines, individuelles ou sociales: or, -d'un autre côté, les intelligences essentiellement -philosophiques ne sauraient être condamnées à se -tenir constamment au point de vue pratique, -sans que leur essor propre ne devînt, par cela -seul, au grand préjudice de l'humanité, radicalement -impossible, comme il arrive spontanément -sous le régime purement théocratique. On peut, -d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif -intellectuel secondaire, que les philosophes, -même parmi les plus élevés, ont été jusqu'ici trop -souvent entraînés à s'écarter involontairement -de l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai -génie politique: malgré leurs efforts ordinaires -pour assurer la plénitude et la généralité de vues -<span class="pagenum" id="Page_313">313</span> -dont ils se glorifient principalement, ils sont fréquemment -sujets à un genre particulier de rétrécissement -mental, qui consiste à poursuivre très -loin l'examen abstrait d'un seul aspect social, en -négligeant essentiellement presque tous les autres, -dans les cas mêmes où la saine décision doit directement -dépendre de leur sage pondération -mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans -l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse -dans l'ordre pratique. Quant au très petit -nombre de ceux qui, selon la vocation caractéristique -de la vraie philosophie, ne perdent jamais -de vue, dans leurs spéculations diverses, la considération -convenable de l'ensemble réel, ceux-là, -que la philosophie positive devra spontanément -rendre un jour beaucoup moins rares, ne -se plaignent point que la suprême domination -des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie, -parce qu'ils savent s'expliquer pleinement -l'impossibilité, et même le danger, de cette -utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a -permis le renouvellement moderne, en rouvrant -le cours des divagations politiques, comme je l'indiquerai -au chapitre suivant. Ainsi, l'humanité -ne saurait certainement trop honorer, en tant -que premiers organes nécessaires de ses principaux -progrès, ces intelligences exceptionnelles -<span class="pagenum" id="Page_314">314</span> -qui, entraînées par une impérieuse destination -spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique, -consacrent noblement leur vie à penser -pour l'espèce entière; elle ne peut sans doute -entourer de trop de sollicitude ces précieuses -existences, si difficiles à remplacer, et qui constituent, -pour toute notre race, la plus importante -richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser -de seconder leurs éminentes fonctions, -soit en offrant à leurs travaux toutes les facilités -convenables, soit en se disposant elle-même à -subir pleinement leur vivifiante influence: mais -elle doit néanmoins éviter soigneusement de leur -confier jamais la direction souveraine de ses affaires -journalières, à laquelle leur nature caractéristique -les rend, de toute nécessité, essentiellement -impropres.</p> - -<p>Telles seraient donc, à cet égard, les indications -fondamentales de la saine raison, à ne considérer -même que les simples motifs d'aptitude, -et en supposant d'abord que ce prétendu règne -de l'esprit pût rester suffisamment compatible -avec l'essor réel de l'activité intellectuelle. Or, -il est maintenant aisé de reconnaître que, par -une suite nécessaire de notre extrême imperfection -mentale, cette chimérique domination, outre -ses conséquences directement perturbatrices pour -<span class="pagenum" id="Page_315">315</span> -la vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement -à tarir, jusque dans sa source la plus -pure, le cours général de nos progrès, en atrophiant -de plus en plus ce même développement -spéculatif, auquel on aurait ainsi imprudemment -tenté de tout subordonner. En effet, il n'y a -point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle, -de principe plus général et plus évident -que celui qui nous indique, au moral comme au -physique, et même encore davantage, l'indispensable -besoin des obstacles convenables pour permettre -l'essor réel de forces quelconques. Cette -insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre -social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de -forces spontanément douées d'une moindre énergie -propre; et par conséquent cet important principe -doit devenir éminemment applicable à la -force intellectuelle, la moins intense, sans aucun -doute, de toutes nos facultés caractéristiques, et qui, -chez la plupart des hommes, ne sollicite, par elle-même, -presque aucun développement direct, aspirant -le plus souvent, au contraire, à une sorte -de repos absolu, aussitôt après le moindre exercice -soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle -confirme clairement que l'activité mentale -n'y est habituellement entretenue que par -l'exigence continue des divers besoins humains, -<span class="pagenum" id="Page_316">316</span> -dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement -possible sans efforts durables; et cette activité -s'amortit essentiellement sous l'influence, -suffisamment prolongée, de circonstances trop -favorables; ou, du moins, elle dégénère alors en -un vague et stérile exercice, dont l'utilité réelle -est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé -que par les frivoles excitations d'une vanité -puérile. Chez les esprits vraiment spéculatifs, -l'essor mental persiste éminemment, et -même avec beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle, -soit sociale, après que ce grossier aiguillon -primordial a cessé de se faire sentir; mais -c'est surtout parce que l'économie effective de la -société vient y substituer spontanément une plus -noble impulsion habituelle, en leur inspirant -inévitablement une légitime tendance vers un -ascendant social, qui, de toute nécessité, se dérobe -sans cesse à leur infatigable poursuite: et -telle est, en effet, la vraie source générale des plus -admirables efforts intellectuels. Or, il est évident -que cette source précieuse serait directement menacée -d'un prochain et irréparable épuisement, -si l'intelligence pouvait réellement parvenir à -cette vaine suprématie politique dont nous considérons -ici le principe idéal. Destiné à lutter, et -non à régner, l'esprit n'est point spontanément -<span class="pagenum" id="Page_317">317</span> -assez énergique, même chez les plus heureux organismes, -pour résister long-temps à l'influence -délétère d'un semblable triomphe: il tendrait nécessairement -vers une funeste atrophie graduelle, -comme manquant à la fois de but et d'impulsion, -aussitôt que, loin d'avoir à modifier un ordre indépendant -de lui, et résistant sans cesse à son action, il -n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec -admiration l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre. -Ainsi radicalement détournée de son véritable -office, l'intelligence, au lieu de s'occuper noblement, -selon sa nature, à préparer convenablement la -satisfaction générale des divers besoins individuels -ou sociaux, ne conserverait bientôt qu'une activité -essentiellement corruptrice, uniquement -vouée à raffermir, contre les plus justes attaques, -le maintien continu de cette monstrueuse domination, -suivant la marche finale de toutes les -théocraties proprement dites. Cette déplorable -issue générale deviendrait naturellement d'autant -plus imminente, que, dans une telle hypothèse, -nous avons déjà reconnu que le principal pouvoir -serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire -aux plus éminentes intelligences: or, l'esprit, -dénué de bienveillance et de moralité, comme il -l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est -certainement que trop enclin à utiliser ses facultés -<span class="pagenum" id="Page_318">318</span> -pour un simple but d'égoïsme systématique, -lors même qu'il n'a point à maintenir à tout -prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie -profonde et l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi -presque tous les éminens génies spéculatifs -dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont -point essentiellement émané de la masse vulgaire, -spontanément disposée, au contraire, envers eux -à une admiration sincère quoique stérile: elles ne -sont pas même provenues le plus souvent des -pouvoirs politiques proprement dits, qui, en tout -temps, malgré la crainte naturelle d'une certaine -rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment -glorifiés d'avoir protégé leur essor mental: c'est -surtout du sein même de la classe contemplative -qu'ont habituellement surgi ces ignobles et -odieuses entraves, suscitées instinctivement au -génie par la jalouse médiocrité d'impuissans concurrens, -qui ne peuvent concevoir d'autre moyen -efficace de maintenir une prépondérance usurpée -que d'empêcher, à l'aide d'obstacles quelconques, -le plein développement de toute supériorité -réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement -blessés. Rien n'est plus propre, sans -doute, que cette triste mais irrécusable observation -à vérifier directement combien serait, de -toute nécessité, éminemment fatale au libre élan -<span class="pagenum" id="Page_319">319</span> -de l'intelligence humaine cette chimérique utopie -du règne de l'esprit, si follement poursuivie par -la plupart des philosophes grecs, à la seule exception -capitale du grand Aristote, et si irrationnellement -reproduite par tant d'imitateurs modernes, -qui ne sauraient avoir, comme eux, -l'excuse fondamentale d'un état social toujours -caractérisé par la confusion élémentaire de tous -les divers pouvoirs. Car, il est évident que, bien -loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie -sociale de l'intelligence, on n'aurait dès lors -réalisé qu'un régime où tous les efforts principaux -de la classe souveraine seraient bientôt concentrés -spontanément, à la manière des théocraties dégénérées, -vers la plus intense compression possible -de tout développement mental chez la masse des -sujets, afin que leur abrutissement général pût -permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle, -qui, privée de stimulation suffisante, se -serait inévitablement abandonnée à l'imminente -apathie que notre faible nature spéculative tend -sans cesse à produire et à enraciner de plus en -plus. Si, malgré d'injustes accusations, les pouvoirs -n'ont point ordinairement tendu, en réalité, -à empêcher systématiquement l'essor intellectuel, -c'est précisément, entre autres motifs, parce que -la vraie prépondérance politique n'était point -<span class="pagenum" id="Page_320">320</span> -conçue comme susceptible d'appartenir jamais à -la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient -craindre, par suite, d'encourager directement -l'essor universel.</p> - -<p>J'ai cru devoir ici spécialement insister sur -cette importante explication préliminaire, que -j'aurai encore naturellement lieu de considérer -subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de -l'extrême danger politique que présente aujourd'hui -le spécieux sophisme général relatif au -règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis -que la grande notion révolutionnaire de la -confusion fondamentale des deux pouvoirs essentiels -a dû provisoirement dominer, avec une -si déplorable unanimité, l'ensemble réel de la -philosophie politique usitée aujourd'hui, en supprimant -ainsi directement toute idée spontanée -du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais -l'établir, ouvrir une issue générale entre deux -voies, également pernicieuses, qui conduiraient, -l'une à la compression effective de l'intelligence, -l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout -vrai philosophe devrait maintenant sentir dignement -combien il importe enfin de dissiper ou de -prévenir autant que possible ces aberrations, que -leur aspect plausible doit rendre encore plus -funestes, et qui tendent immédiatement à ériger -<span class="pagenum" id="Page_321">321</span> -en principe universel de perturbation sociale cette -même puissance mentale qui peut seule présider -désormais à la régénération radicale de l'humanité. -Aussi l'indispensable digression statique -que nous venons de terminer, malgré qu'elle -semble d'abord nous écarter momentanément de -notre but essentiel, doit-elle constituer, pour la -suite entière de notre travail dynamique, une lumineuse -préparation, propre à nous y éviter le -plus souvent la longue et pénible considération -spéciale de nombreux et importans éclaircissemens: -outre l'utilité, incontestable quoique accessoire, -qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément -les craintes, puériles mais trop naturelles, -de despotisme théocratique, que doit inévitablement -inspirer aux esprits actuels toute pensée -quelconque de réorganisation spirituelle dans le -système politique des sociétés modernes.</p> - -<p>Poursuivant maintenant, d'une manière directe, -le cours général de notre opération historique, -nous devons concevoir la dissertation précédente -comme étant ici destinée surtout à faire d'avance -apprécier exactement l'ensemble de la difficulté -fondamentale que le régime monothéique avait à -surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle -constitution sociale de l'élite de l'humanité. -Le grand problème politique consistait alors, en -<span class="pagenum" id="Page_322">322</span> -effet, tout en écartant radicalement ces dangereuses -rêveries de la philosophie grecque sur la -souveraineté de l'intelligence, à donner cependant -une juste satisfaction régulière à cet irrésistible desir -spontané d'ascendant social, si énergiquement manifesté -par l'activité spéculative, pendant la suite de -siècles qui venait de s'écouler depuis l'origine de -son essor distinct. Car, une fois développée, cette -nouvelle puissance ne pouvait manquer de tendre -instinctivement, avec une force croissante, au -gouvernement général de l'humanité; et cependant -elle avait toujours été, dès sa naissance, nécessairement -tenue en dehors de tout ordre légal, -envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement -en état d'insurrection latente, mais -intime et continue, soit sous le régime grec, soit, -d'une manière encore plus marquée, sous le régime -romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser, -entre les hommes d'action et les hommes de pensée, -une lutte déplorable, qui devait de plus en -plus consumer, en majeure partie, par une funeste -neutralisation mutuelle, les plus précieux -élémens de la civilisation humaine, organiser suffisamment -entre eux une heureuse conciliation -permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme -en une utile rivalité, uniformément tournée -vers la meilleure satisfaction des principaux -<span class="pagenum" id="Page_323">323</span> -besoins sociaux, en assignant, autant que possible, -à chacune des deux grandes forces, dans -l'ensemble du système politique, une participation -régulière, pleinement distincte et indépendante -quoique nécessairement convergente, par -des attributions habituelles essentiellement conformes -à sa nature caractéristique. Telle est l'immense -difficulté, trop peu comprise aujourd'hui, -que le catholicisme a spontanément surmontée, -au moyen-âge, de la manière la plus admirable, -en instituant enfin, à travers tant d'obstacles, -cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel -et le pouvoir temporel, que la saine philosophie -fera de plus en plus reconnaître, malgré -les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement -qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie -théorie générale de l'organisme social, et comme -la principale cause de la supériorité nécessaire de -la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans -doute, cette mémorable solution a été d'abord -essentiellement empirique, en résultat nécessaire -de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au -chapitre précédent; et sa véritable conception -philosophique n'a pu naître que long-temps après, -de l'examen même des faits accomplis: mais il -n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement -commun à toutes les grandes solutions -<span class="pagenum" id="Page_324">324</span> -politiques réelles, puisque la politique vraiment -rationnelle, utilement susceptible de diriger ou -d'éclairer le cours graduel des opérations actives, -n'a pu encore, comme je l'ai expliqué, nullement -exister. En outre, la nature, inévitablement théologique, -de la seule philosophie qui pût alors -servir de principe à une telle institution, a dû en -altérer profondément le caractère, et même en diminuer -beaucoup l'efficacité, en la faisant participer, -de toute nécessité, à la destinée purement -provisoire d'une semblable philosophie, dont l'antique -suprématie intellectuelle devait de plus en -plus décroître irrévocablement, surtout à partir -même de cette époque, ainsi que nous le reconnaîtrons -bientôt: cette corelation générale constitue, -en effet, la principale cause de la répugnance, -passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits -modernes pour cette précieuse création du génie -politique de l'humanité, qui cependant, une fois -accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait -plus être entièrement perdue, quel que fût le sort -ultérieur de sa première base philosophique, et -devait implicitement pénétrer les mœurs et les -idées de ceux même qui la repoussaient le plus -systématiquement, jusqu'à ce que, rationnellement -reconstruite d'après une philosophie plus -parfaite et plus durable, elle puisse désormais -<span class="pagenum" id="Page_325">325</span> -constituer, dans un prochain avenir, le principal -fondement de la réorganisation moderne, comme -je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. -Il est clair d'ailleurs que les attributions religieuses -de la classe spéculative, vu l'importance -prépondérante qui devait naturellement leur appartenir -tant que les croyances ont suffisamment -persisté, tendaient directement à dissimuler, et -même à absorber, ses fonctions intellectuelles, et -même morales: la direction sociale des esprits et -des cœurs ne pouvait, par elle-même, inspirer, -si ce n'est à titre de moyen, qu'un intérêt fort -accessoire, en comparaison du salut éternel des -âmes; en sorte que le but chimérique devait, à -beaucoup d'égards, nuire gravement à l'office réel. -Enfin, l'autorité presque indéfinie dont la foi armait -spontanément, de toute nécessité, les interprètes -exclusifs des volontés et des décisions -divines, ne pouvait manquer d'encourager continuellement, -chez la puissance ecclésiastique, les -exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations, -auxquelles son ambition naturelle ne -devait être déjà que trop spécialement disposée, -par suite du caractère essentiellement vague et -absolu de ses doctrines fondamentales, qui n'était -même contenu par aucune conception rationnelle -sur la circonscription générale des différens -<span class="pagenum" id="Page_326">326</span> -pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers -inconvéniens majeurs, évidemment inévitables -en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont -profondément influé que sur la décadence éminemment -prochaine et rapide d'une telle constitution, -comme on le sentira ci-dessous: ils ont -beaucoup troublé l'opération principale, mais -sans la faire réellement avorter, soit quant à son -immédiate destination générale pour le progrès -correspondant de l'évolution humaine, soit quant -à l'influence indestructible d'un semblable précédent -pour le perfectionnement ultérieur de l'organisme -social; double aspect sous lequel maintenant -nous devons procéder directement à son -appréciation sommaire. La destination et les limites -de cet ouvrage ne sauraient ici me permettre, -à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite, -où je n'espère point de pouvoir faire convenablement -passer dans l'esprit du lecteur la profonde -admiration dont l'ensemble de mes méditations -philosophiques m'a depuis long-temps pénétré -envers cette économie générale du système catholique -au moyen-âge, que l'on devra concevoir -de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'œuvre -politique de la sagesse humaine<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; mais -<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> -je suis évidemment contraint de renvoyer, sur -ce grand sujet, tous les développemens principaux -au Traité spécial de philosophie politique que j'ai -déjà plusieurs fois annoncé, en me bornant actuellement, -pour ainsi dire, à de simples assertions -méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même -vérifier, suivant l'avis universel placé à la -fin du chapitre précédent<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. On peut vraiment -dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que -le catholicisme n'a pu être encore philosophiquement -jugé, puisqu'il n'a jamais dû être examiné -que par d'absolus panégyriques, plus ou moins -<span class="pagenum" id="Page_328">328</span> -condamnés à son égard à une sorte de fanatisme -inévitable, ou par d'aveugles détracteurs, qui -n'en pouvaient nullement apercevoir la haute -destination sociale. C'est à l'école positive proprement -dite, quelque étrange que cette qualité -puisse d'abord sembler en elle, qu'il devait -exclusivement appartenir de porter enfin sur -le catholicisme un jugement équitable et définitif, -en appréciant dignement, d'après une -saine théorie générale, son indispensable participation -réelle à l'évolution fondamentale de -l'humanité. Aussi dégagée personnellement des -croyances monothéiques que des croyances polythéiques -ou fétichiques, cette école pourra -seule apporter une impartialité éclairée dans -l'exacte détermination de leurs diverses influences -successives sur l'ensemble de nos destinées; -puisque les institutions capitales, comme les -hommes supérieurs, et même, bien davantage, ne -sauraient devenir pleinement jugeables qu'après -<span class="pagenum" id="Page_329">329</span> -l'entier accomplissement de leur principale mission.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label"><b>Note 20</b>:</span></a> -Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie est certes -assez caractérisée désormais pour que personne ne puisse attribuer -à un tel accident ma prédilection systématique pour le perfectionnement -général que l'organisme social a reçu, au moyen-âge, -sous l'ascendant politique de la philosophie catholique. A vrai dire, -il y aurait, je crois, d'importans avantages à concentrer aujourd'hui -les discussions sociales entre l'esprit catholique et l'esprit positif, -les seuls qui puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant -tous deux à établir, sur des bases différentes, une véritable organisation; -en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique protestante, -dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de stériles et interminables -<ins id="cor_12" title="contreverses">controverses</ins>, radicalement contraires à toute saine conception -politique. Mais l'universelle infiltration, même chez les meilleurs -esprits actuels, de cette vaine et versatile philosophie, et aussi la manière -beaucoup trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris -par ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer -une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive, jusqu'ici -essentiellement réduite à moi seul, serait déjà, en politique, suffisamment -formée.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label"><b>Note 21</b>:</span></a> -En attendant cette publication ultérieure, les lecteurs qui desireraient -immédiatement, à ce sujet, des explications plus directes et -plus étendues, que je ne puis indiquer ici, pourront utilement consulter -mon travail, déjà cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement -de 1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé <i>le Producteur</i>, -et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant -au n<sup>o</sup> 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue le pouvoir -spirituel moderne, et non celui du moyen-âge, on y trouve cependant -une analyse rationnelle des diverses attributions fondamentales d'un -tel pouvoir, qui peut contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble -actuel de notre appréciation historique.</p> - -<p>Le génie, éminemment social, du catholicisme -a surtout consisté, en constituant un pouvoir purement -moral distinct et indépendant du pouvoir -politique proprement dit, à faire graduellement -pénétrer, autant que possible, la morale dans la -politique, à laquelle jusque alors la morale avait -toujours été, au contraire, comme je l'ai expliqué -au chapitre précédent, essentiellement subordonnée: -et cette tendance fondamentale, à la -fois résultat et agent du progrès continu de la sociabilité -humaine, a nécessairement survécu à -l'inévitable décadence du système qui en avait -dû être le premier organe général, de manière à -caractériser, avec une énergie incessamment croissante, -malgré les diverses perturbations accessoires -ou passagères, plus profondément qu'aucune autre -différence principale, la supériorité radicale de -la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès -sa naissance, et long-temps avant que sa constitution -propre pût être suffisamment formée, la -puissance catholique avait pris spontanément une -attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions -politiques de la philosophie grecque que de -la dégradante servilité de l'esprit théocratique, -en prescrivant directement, de son autorité sacrée, -la soumission constante envers tous les gouvernemens -<span class="pagenum" id="Page_330">330</span> -établis, pendant que, non moins hautement, -elles les assujétissait eux-mêmes de plus -en plus aux rigoureuses maximes de la morale -universelle, dont l'active conservation devait spécialement -lui appartenir. Soit d'abord sous la -prépondérance romaine, soit ensuite auprès des -guerriers du Nord, cette puissance nouvelle, quelque -ambition qu'on lui supposât, ne pouvait certainement -viser qu'à modifier graduellement, par -l'influence morale, un ordre politique préexistant -et pleinement indépendant, sans pouvoir -jamais réellement tendre à en absorber la domination -exclusive, abstraction faite d'ailleurs des -aberrations accidentelles, qui ne sauraient avoir -aucune grande importance historique.</p> - -<p>Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité -vraiment philosophique, l'ensemble de -ces grandes contestations si fréquentes, au moyen-âge, -entre les deux puissances, on ne tarde pas -à reconnaître qu'elles furent, presque toujours, -essentiellement défensives de la part du pouvoir -spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses -armes les plus redoutables, ne faisait le plus souvent -que lutter noblement pour le maintien convenable -de la juste indépendance qu'exigeait en -lui l'accomplissement réel de sa principale mission, -et sans pouvoir, en la plupart des cas, y -<span class="pagenum" id="Page_331">331</span> -parvenir enfin suffisamment. La tragique destinée -de l'illustre archevêque de Cantorbery, et -une foule d'autres cas tout aussi caractéristiques -quoique moins célèbres, prouvent clairement que, -dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait -alors d'autre but essentiel que de garantir de -toute usurpation temporelle le libre choix normal -de ses propres fonctionnaires; ce qui certes devrait -sembler maintenant la prétention la plus légitime, -et même la plus modeste, à laquelle cependant -l'église a été finalement partout obligée de renoncer -essentiellement, même avant l'époque de -sa décadence formelle. Toute théorie vraiment -rationnelle sur la démarcation fondamentale des -deux puissances devra, ce me semble, être directement -déduite de ce principe général, indiqué -par la nature même d'un tel sujet, et vers lequel -a toujours convergé, en effet, d'une manière plus -ou moins appréciable, la marche spontanée de l'ensemble -des évènemens humains, mais qui pourtant -n'a jamais été jusqu'ici nettement saisi par personne: -le pouvoir spirituel étant essentiellement -relatif à l'<i>éducation</i>, et le pouvoir temporel à -l'<i>action</i>, en prenant ces termes dans leur entière -acception sociale, l'influence de chacun des deux -pouvoirs doit être, en tout système où ils sont -réellement séparables, pleinement souveraine en -<span class="pagenum" id="Page_332">332</span> -ce qui concerne sa propre destination, et seulement -consultative envers la mission spéciale de -l'autre, conformément à la coordination naturelle -des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai -plus formellement, au cinquante-septième -chapitre, à l'égard du nouvel ordre social, en -terminant notre opération historique. On aura, -sans doute, une idée suffisamment complète des -principaux offices ordinaires du pouvoir spirituel, -dans l'intérieur de chaque nation, si, à cette -grande attribution élémentaire de l'éducation proprement -dite, première base nécessaire de sa puissance -totale, on ajoute cette influence, indirecte -mais continue, sur la vie active, qui en constitue -à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable, -et qui consiste à rappeler convenablement, -dans la pratique sociale, soit aux individus, -soit aux classes, les principes que l'éducation -avait préparés pour la direction ultérieure de leur -conduite réelle, en prévenant ou rectifiant leurs -diverses déviations, autant du moins que le comporte -le seul emploi de cette force morale. Quant -à ses fonctions sociales les plus générales, et par -lesquelles il a été, au moyen-âge, principalement -caractérisé, pour le réglement moral des relations -internationales, elles se réduisent encore essentiellement -à une sorte de prolongement spontané -<span class="pagenum" id="Page_333">333</span> -de la même destination primordiale, puisqu'elles -résultent naturellement de l'extension graduelle -d'un système uniforme d'éducation à des populations -trop éloignées et trop diverses pour ne pas -exiger autant de gouvernemens temporels distincts -et indépendans les uns des autres: ce qui -les laisserait habituellement sans aucun lien politique -régulier, si, d'après cet office commun, qui -le rend simultanément concitoyen de tous ces -différens peuples, le pouvoir spirituel ne devait, -même involontairement, acquérir auprès d'eux -ce juste crédit universel qui lui permet de se -constituer au besoin le médiateur le plus convenable -et l'arbitre le plus légitime de leurs contestations -quelconques, ou même, en certains -cas, le promoteur rationnel de leur activité collective. -Or, toutes les attributions spirituelles -étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide -de l'unique principe de l'éducation, ce qui doit -nous permettre désormais d'embrasser aisément -d'un seul regard philosophique l'ensemble de ce -vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, -sans nous arrêter ici à aucune discussion -spéciale, que, comme je l'ai ci-dessus annoncé, -la puissance catholique, bien loin de -devoir être le plus souvent accusée d'usurpations -graves sur les autorités temporelles, n'a pu, au -<span class="pagenum" id="Page_334">334</span> -contraire, ordinairement obtenir d'elles, à beaucoup -près, toute la plénitude de libre exercice -qu'eût exigé le suffisant accomplissement journalier -de son noble office, aux temps même de -sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu -environ du onzième siècle jusque vers la fin -du treizième: ce qui devait tenir, soit à ce qu'il -y avait de prématuré, pour une telle époque, -dans une aussi éminente innovation sociale, soit -surtout à la nature trop imparfaite de la doctrine -vague et chancelante qui en constituait le premier -fondement. Aussi je crois pouvoir assurer que, -de nos jours, les philosophes catholiques, à leur -insu trop affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, -qui disposent à justifier d'avance -toutes les mesures quelconques du pouvoir temporel -contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, -beaucoup trop timides, sans excepter -même le plus énergique de tous, dans leur juste -défense historique d'une telle institution; parce -que leur position vicieuse leur imposait nécessairement -l'obligation, pour eux maintenant aussi -impossible à remplir qu'à éviter, de préconiser, -d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable, -une politique qui n'avait pu et dû être -que temporaire et relative, et dont aucun d'eux -n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration totale, -<span class="pagenum" id="Page_335">335</span> -prescrite cependant, avec une pleine évidence -logique, par leurs propres principes. Quoi -qu'il en soit, l'action réelle de ces divers obstacles -essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme -d'accomplir immédiatement, au moyen-âge, -sa plus grande mission provisoire pour l'évolution -fondamentale de l'humanité, ainsi que je -l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au -monde, par sa seule existence, l'ineffaçable exemple, -suffisamment caractéristique malgré sa courte -période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale -que peut exercer, sur le perfectionnement -général de notre sociabilité, l'introduction convenable -d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous les philosophes -devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit -surtout de réorganiser désormais l'indispensable -institution, d'après des bases intellectuelles à la -fois plus directes, plus étendues, et plus durables.</p> - -<p>La classe spéculative, sans pouvoir absorber -entièrement l'ascendant politique, comme dans -les théocraties, et sans devoir rester essentiellement -extérieure à l'ordre social, comme sous le -régime grec, a commencé alors à prendre le caractère -général qui lui est radicalement propre, -d'après les lois immuables de la nature humaine, -et qu'elle doit ultérieurement développer de plus -en plus, suivant le double progrès continu de -<span class="pagenum" id="Page_336">336</span> -l'intelligence et de la sociabilité; car elle s'est -dès lors constituée, au milieu de la société, en -état permanent d'observation calme et éclairée, -et toutefois nullement indifférente, d'un mouvement -pratique journalier auquel elle ne pouvait -participer personnellement que d'une manière -indirecte, par sa seule influence morale; en -sorte que, toujours directement placée, de sa nature, -au vrai point de vue de l'économie générale, -dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement -d'organe plus spontané ni plus fidèle, -comme de plus convenable conseiller, elle se trouvait -éminemment apte, en parlant à chacun au -nom de tous, à rappeler avec énergie, dans la vie -active, soit aux individus, soit aux classes, et -même aux nations, la considération abstraite du -bien commun, graduellement effacée sous les innombrables -divergences, à la fois morales et intellectuelles, -engendrées par l'essor, de plus en -plus discordant, des opérations partielles. Dès -cette mémorable époque, une première ébauche -de division régulière entre la théorie et l'application -a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre -des idées sociales, comme elle l'était déjà, plus -ou moins heureusement, envers toutes les autres -notions moins compliquées; les principes politiques -ont pu cesser d'être empiriquement construits -<span class="pagenum" id="Page_337">337</span> -à mesure que la pratique venait à l'exiger; -les nécessités sociales ont pu être, à un certain -degré, sagement considérées d'avance, de manière -à leur préparer en silence une satisfaction moins -orageuse, sans qu'une telle préoccupation dût -cependant troubler immédiatement l'ordre effectif; -enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement -imprimé à l'esprit d'amélioration sociale, -et même de perfectionnement politique: en -un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé -à prendre dès lors, sous le rapport intellectuel, -un caractère de sagesse, d'étendue, et -même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister, -et qui, sans doute, eût été déjà plus marqué, -d'après l'esprit fondamental de cette grande institution, -si la philosophie, malheureusement théologique, -qu'elle était évidemment contrainte -d'employer, n'avait dû beaucoup restreindre, et -même gravement altérer, une telle propriété. Moralement -envisagée, on ne saurait douter que -cette admirable modification de l'organisme social -n'ait directement tendu à développer, jusque -dans les derniers rangs des populations qui ont -pu en subir suffisamment la salutaire influence, -un profond sentiment de dignité et d'élévation, -jusque alors presque inconnu; par cela seul que la -morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu -<span class="pagenum" id="Page_338">338</span> -unanime, en dehors et au-dessus de la politique -proprement dite, autorisait spontanément, à un -certain degré, le plus chétif chrétien à rappeler -formellement, en cas opportun, au plus puissant -seigneur les inflexibles prescriptions de la doctrine -commune, base première de l'obéissance et du -respect, dès-lors susceptibles d'être limités à la -fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la -personne: comme je le disais dans mon travail -de 1826, la soumission a pu alors cesser d'être -servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui -était essentiellement impossible, pour les classes -inférieures, dans l'ancienne économie sociale, où -la règle morale émanait nécessairement, du moins -en principe, de la même autorité active qui en -devait recevoir l'application, par une suite inévitable -de la confusion radicale des deux pouvoirs -élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique, -il est surtout évident d'abord que cette -heureuse régénération sociale a essentiellement -réalisé la grande utopie des philosophes grecs, -en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, -tout en écartant énergiquement ses folles et dangereuses -aberrations, puisqu'elle a constitué, autant -que possible, au milieu d'un ordre entièrement -fondé sur la naissance, la fortune, ou la -valeur militaire, une classe immense et puissante, -<span class="pagenum" id="Page_339">339</span> -où la supériorité intellectuelle et morale était -ouvertement consacrée comme le premier titre à -l'ascendant réel, et n'a point cessé, en effet, de -conduire souvent aux plus éminentes positions -d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu -vraiment conserver une pleine vigueur: en sorte -que cette même capacité qui, d'après nos explications -préliminaires, eût été, de toute nécessité, -profondément perturbatrice ou oppressive -si la société lui avait été entièrement livrée, suivant -le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir -dès lors, au contraire, par cette large issue partielle, -si éminemment conforme à sa nature, l'indispensable -guide régulier du progrès commun; -solution essentiellement satisfaisante, que nous -n'avons, en quelque sorte, qu'à imiter aujourd'hui, -en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens. -Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici -sur les avantages trop manifestes que devait spontanément -offrir la division fondamentale des deux -pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique -point d'appui général à toutes les réclamations -légitimes, auxquelles se trouvait ainsi nécessairement -intéressée d'avance la corporation -spéculative, dont le principal pouvoir résultait -inévitablement de la seule considération que <ins id="cor_13" title="pourvaient">pouvaient</ins> -lui mériter, dans l'ensemble de la population, -<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> -ses services continus de protection sociale, -et qui, en effet, a rapidement déchu, même indépendamment -de l'extinction des croyances, dès -que le clergé, ayant perdu son indépendance, a -eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et -a cessé réellement, auprès des masses, le mémorable -patronage qu'il avait si utilement exercé, -au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre -international, aucun philosophe ne saurait aujourd'hui -méconnaître, en principe, l'évidente -aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle -à une extension territoriale presque indéfinie, -partout où il existe une suffisante similitude -de civilisation, susceptible de comporter la régularisation -des rapports continus ou habituels; -tandis que l'organisation temporelle ne peut excéder, -par sa nature, des limites beaucoup plus -étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la -stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable, -en fait, que la hiérarchie papale a constitué, -au moyen-âge, le principal lien ordinaire -des diverses nations européennes, depuis que la -domination romaine avait cessé de pouvoir les -réunir suffisamment; et, sous ce rapport, l'influence -catholique doit être jugée, comme le remarque -très justement De Maistre, non-seulement -par le bien ostensible qu'elle a produit, mais surtout -<span class="pagenum" id="Page_341">341</span> -par le mal imminent qu'elle a secrètement -prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus -difficilement appréciable; mais je puis heureusement, -à ce sujet, me borner à renvoyer simplement -le lecteur au mémorable ouvrage de cet -illustre penseur.</p> - -<p>Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur -politique d'une telle organisation d'après cette -seule propriété, assez décisive, en effet, pour que -le nom spécial du système en ait été spontanément -déduit, nous trouverons qu'elle permet, -mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement à la -fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, -comparé, en général, soit au régime qu'il -a remplacé, soit à celui qui doit le suivre. Car, -d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser -une étendue de territoire et de population -beaucoup plus considérable que n'avait pu le -faire le système romain, qui, primitivement destiné -à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement -son domaine que par voie d'adoption -forcée, en exigeant une compression graduellement -croissante, et finalement intolérable, quand -les extrémités sont devenues trop éloignées du -centre, où tous les pouvoirs étaient radicalement -condensés. Quoique le catholicisme commençât -déjà à se trouver en pleine décadence lorsque -<span class="pagenum" id="Page_342">342</span> -l'Inde et l'Amérique ont été colonisées, il s'y est -néanmoins étendu spontanément sans effort, tandis -qu'une telle adjonction eût certainement -constitué, aux yeux des plus ambitieux Romains, -une gigantesque rêverie, si elle eût pu leur être -proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible -que le catholicisme, malgré sa juste tendance à -l'universalité, n'a pu réellement s'assimiler, aux -temps même de sa plus grande splendeur, que la -moindre partie du monde civilisé: puisque, avant -même que sa constitution propre fût suffisamment -mûre, le monothéisme musulman lui avait enlevé -d'avance une portion très notable, et à jamais -perdue, de la race blanche, et que, quelques -siècles après, le monothéisme byzantin qui, sous -une vaine conformité de dogmes, en est, au fond, -presque aussi différent que le mahométisme, lui -avait irrévocablement aliéné la moitié du monde -romain. Loin d'offrir rien d'accidentel, ces restrictions, -profondément nécessaires, doivent être -vraiment regardées, du point de vue philosophique, -comme une conséquence directe et inévitable -de la nature éminemment vague et arbitraire -des croyances théologiques, qui, même en organisant, -par de laborieux artifices, une dangereuse -compression intellectuelle, dont le prolongement -réel est d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais -<span class="pagenum" id="Page_343">343</span> -déterminer une suffisante convergence mentale -entre des populations trop nombreuses et trop -distantes, qu'une philosophie purement positive -pourra seule un jour solidement rapprocher en -une communion durable, à quelque degré que -puisse parvenir l'expansion de notre race, comme -l'ensemble de notre analyse historique le rendra, -j'espère, pleinement incontestable.</p> - -<p>Après avoir ainsi sommairement caractérisé la -grande destination sociale du pouvoir catholique, -il est indispensable, pour compléter suffisamment -cette appréciation politique du catholicisme, de -considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, -les principales conditions d'existence, sans lesquelles -il eût été essentiellement incapable, à la -manière des autres monothéismes, de réaliser -assez cet office politique, non plus que sa mission -purement morale, que nous devrons ultérieurement -examiner, et qui constitue, sans aucun -doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, -dont l'heureuse influence sur la destinée totale -de notre espèce est nécessairement à jamais impérissable, -malgré l'inévitable décadence de sa -première base intellectuelle.</p> - -<p>Quelque restreinte que doive être ici l'analyse -générale de ces indispensables conditions de l'existence -sociale du catholicisme, j'y crois cependant -<span class="pagenum" id="Page_344">344</span> -devoir expressément signaler leur distinction -rationnelle en deux classes essentielles, -suivant leur nature statique ou dynamique, les -unes relatives à l'organisation propre de la hiérarchie -catholique, les autres se rapportant à -l'accomplissement même de sa destination fondamentale. -Considérons d'abord et surtout les -premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément -très prononcé, et, par suite, facile à -apprécier avec justesse, a été, dans les trois derniers -siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle -critique, d'abord des protestans, et ensuite -des déistes, s'obstinant, d'une manière si -puérile, à toujours ramener exclusivement le -type de l'organisme chrétien au temps de sa primitive -ébauche, comme si les institutions humaines -devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, -et ne devaient pas être, au contraire, principalement -jugeables d'après leur pleine maturité, quoique -leur essor initial doive constamment renfermer -le germe, plus ou moins sensible, de tous les -développemens ultérieurs, ainsi que les philosophes -catholiques l'ont nettement démontré pour -le cas actuel.</p> - -<p>En examinant, même sommairement, d'un -point de vue vraiment philosophique, l'ensemble -de la constitution ecclésiastique, on ne saurait -<span class="pagenum" id="Page_345">345</span> -être surpris de l'énergique ascendant politique -qu'a dû prendre universellement, au moyen-âge, -une puissance aussi fortement organisée, -également supérieure à tout ce qui l'entourait et -à tout ce qui l'avait précédée. Directement fondée -sur le mérite intellectuel et moral, qui si -long-temps y fut le principe habituel de la plus -éminente élévation, à la fois mobile et stable -dans la plus juste mesure générale, liant profondément -toutes ses diverses parties sans trop comprimer -leur propre activité, du moins tant que -le système a pu maintenir sa prépondérance, -cette admirable hiérarchie devait alors inspirer -spontanément, même à ses moindres membres, -quand leur caractère personnel était au niveau -de leur mission sociale, un juste sentiment de -supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers -les organismes grossiers dont ils faisaient temporellement -partie, et où tout reposait, au contraire, -principalement sur la naissance, modifiée, -soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. -Quand elle a pu se dégager suffisamment des -formes trop imparfaites propres à sa première enfance, -l'organisation catholique a, d'une part, -attribué graduellement au principe électif une -plénitude d'extension jusque alors entièrement -inconnue, puisque les choix, toujours restreints, -<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> -dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, -ont pu dès lors embrasser ordinairement -l'ensemble de la société, sans en excepter -les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de -cardinaux et même de papes: d'une autre part, -sous un aspect moins apprécié mais non moins -capital, elle a radicalement perfectionné la nature -de ce principe politique, en le rendant plus -rationnel, par cela seul qu'elle substituait essentiellement -désormais le choix réel des inférieurs -par les supérieurs à la disposition inverse, jusque -alors exclusive, quoique seulement convenable -à l'ordre temporel; sans toutefois que cette constitution -nouvelle méconnût essentiellement la -juste influence consultative que devaient, pour -le bien commun, conserver, en de tels cas, les -légitimes réclamations des subordonnés. Le mode -caractéristique d'élection habituelle à la suprême -dignité spirituelle, devra toujours être regardé, ce -me semble, comme un véritable chef-d'œuvre de -sagesse politique, où les garanties générales de -stabilité réelle et de convenable préparation se -trouvaient encore mieux assurées que n'eût pu le -permettre l'empirique expédient de l'hérédité, -tandis que la bonté et la maturité des choix, en -tant qu'elles peuvent dépendre de la nature du -procédé, y devaient être spontanément favorisées, -<span class="pagenum" id="Page_347">347</span> -soit par la haute sagesse des électeurs les mieux -appropriés, soit par la faculté, soigneusement -ménagée, de laisser surgir, de tous les rangs de -la hiérarchie, la capacité la plus propre à présider -au gouvernement ecclésiastique, après un indispensable -noviciat actif: ensemble de précautions -successives vraiment admirable, et pleinement en -harmonie avec l'extrême importance de cette -éminente fonction, où les philosophes catholiques -ont si justement placé le nœud fondamental -de tout le système ecclésiastique.</p> - -<p>On doit également reconnaître la haute portée -politique, jusqu'au déclin du système, de ces institutions -monastiques qui, outre leurs incontestables -services intellectuels, constituaient certainement -l'un des élémens les plus indispensables -de cet immense organisme. Spontanément nées -du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine -du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs -de se dégager, autant que possible, de -l'exorbitante dissipation et de la corruption excessive -du monde contemporain, ces institutions -spéciales, maintenant connues par les seuls abus -des temps de décadence, furent, en général, le -berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps -à l'avance, les principales conceptions chrétiennes, -soit dogmatiques, soit même pratiques. Leur régime -<span class="pagenum" id="Page_348">348</span> -fondamental devint ensuite l'apprentissage -permanent de la classe spéculative, dont les -membres les plus actifs venaient souvent retremper -ainsi l'énergie et la pureté de leur caractère, -trop susceptible d'altération par les contacts -temporels journaliers; et la fondation ou la -réformation des ordres offraient d'ailleurs directement, -pour une telle époque, au génie politique, -une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice -continu, qui ne sauraient plus être convenablement -appréciés, depuis l'inévitable désorganisation -de ce vaste système provisoire d'organisation -spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus -étendu, il est clair que, sans une pareille influence, -ce système n'eût pu acquérir, et encore moins -conserver, dans les relations européennes, cet -attribut de généralité qui lui était indispensable, -et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de -nationalité vers lequel devait tendre chaque -clergé local, si cette milice contemplative, bien -mieux placée, par sa nature, au point de vue -vraiment universel, n'en eût toujours reproduit -spontanément la pensée directe, en donnant aussi, -au besoin, l'exemple d'une indépendance qui lui -devait être plus facile.</p> - -<p>La principale condition d'efficacité commune -à toutes les diverses propriétés politiques que je -<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> -viens de signaler dans la constitution catholique, -consistait surtout en cette puissante éducation -spéciale du clergé, qui devait alors rendre le génie -ecclésiastique habituellement si supérieur à tout -autre, non-seulement en lumières de tous genres, -mais, au moins autant, en aptitude politique. -Car, les modernes défenseurs du catholicisme, en -faisant justement valoir, sous le point de vue intellectuel, -une telle éducation comme étant, à cette -époque, essentiellement au niveau de l'état le -plus avancé de la philosophie générale, encore -éminemment métaphysique, n'ont point eux-mêmes -assez apprécié la haute portée réelle d'un -nouvel élément capital qui devait spontanément -caractériser la destination sociale de cette éducation, -même sans donner lieu à un enseignement -formulé, c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement -introduite dans les hautes études ecclésiastiques, -au moins comme histoire de l'église. Si -l'on considère l'incontestable filiation générale -qui, surtout aux premiers temps, rattachait intimement -le catholicisme, d'une part, au régime -romain, d'une autre, à la philosophie grecque, -et même, par le judaïsme, aux plus antiques théocraties; -si l'on pense à l'intervention continue, -de plus en plus importante, que, dès sa naissance, -il avait inévitablement exercée dans toutes les -<span class="pagenum" id="Page_350">350</span> -principales affaires humaines, on concevra sans -peine que, depuis sa plus éminente maturité sous -le grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, -au fond, à constituer spontanément, pour cette -époque, une sorte d'histoire fondamentale de -l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect -social; et ce qu'un semblable point de vue -devait évidemment offrir d'étroit, se trouvait alors -très heureusement compensé par l'unité de conception -et de composition qui en résultait naturellement, -et qui ne pouvait, sans doute, être -encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit -cesser d'être surpris que l'origine philosophique -des spéculations historiques vraiment universelles -soit due au plus noble génie du catholicisme moderne. -Il serait, sans doute, inutile de faire ici -expressément ressortir l'évidente supériorité politique -que l'habitude régulière d'un tel ordre -d'études et de méditations devait nécessairement -procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu -d'une ignorante aristocratie temporelle, dont la -plupart <ins id="cor_14" title="de">des</ins> membres n'attachaient guère d'importance -historique qu'à la généalogie de leur maison, -sauf l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre -à quelques incohérentes chroniques, provinciales -ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée -que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence, -<span class="pagenum" id="Page_351">351</span> -intellectuelle et sociale, du catholicisme, -ce privilége caractéristique doit encore s'y faire -sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe -ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette -grande attribution philosophique; il est probable, -en effet, que, dans les rangs élevés de sa hiérarchie, -on continue à trouver plus qu'ailleurs des -esprits distingués spontanément susceptibles de -se placer convenablement au vrai point de vue de -l'ensemble des affaires humaines, quoique la déchéance -politique de leur corporation ne leur -permette plus de manifester suffisamment, ni -même peut-être de cultiver assez, une telle propriété.</p> - -<p>Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, -je ne négligerai point d'y signaler, pour -la première fois, un dernier caractère de haute -philosophie politique, que les plus illustres défenseurs -du système catholique ne pouvaient y -saisir nettement, et qui, par suite, me semble -être resté essentiellement inaperçu jusqu'ici. Il -s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par -laquelle le catholicisme, aux temps de sa grandeur, -a directement tenté avec succès de diminuer, -autant que possible, les dangers politiques -de l'esprit religieux, en restreignant de plus en -plus le droit d'inspiration surnaturelle, qu'aucune -<span class="pagenum" id="Page_352">352</span> -domination spirituelle fondée sur les doctrines -théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser entièrement -de consacrer en principe, mais que -l'organisation catholique a notablement réduit et -entravé par de sages et puissantes prescriptions -habituelles, dont l'importance ne saurait être -comprise que par comparaison à l'état précédent, -et même, en quelque sorte, à l'état suivant. Cette -inévitable tendance théologique à de vagues et -arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, -se trouvait nécessairement encouragée, au -plus haut degré, sous le régime polythéique, qui, -pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque -divinité disposée à protéger spécialement une -inspiration quelconque. Malgré que le monothéisme, -en général, ait dû spontanément en réduire -aussitôt l'extension, et en modifier radicalement -l'exercice, il a pu cependant lui laisser -encore un très dangereux essor, comme le témoigne -clairement l'exemple des juifs, habituellement -inondés de prophètes et d'illuminés, qui -d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, -leur office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe -nécessaire d'un état mental plus avancé, -le catholicisme a graduellement restreint, avec -une sagesse trop peu appréciée, le droit direct -d'inspiration surnaturelle, en le représentant -<span class="pagenum" id="Page_353">353</span> -comme éminemment exceptionnel, en le bornant à -des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en -plus rares, et à des temps de moins en moins rapprochés, -en l'assujétissant enfin à des vérifications -d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les -laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement -contenus, en outre, à cet égard comme à tout -autre, par l'organisation hiérarchique: son usage -régulier et continu a été essentiellement réduit à ce -que la nature du système rendait strictement indispensable, -aussitôt que toutes les communications -divines ont été, en principe, exclusivement réservées -d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. -Cette infaillibilité papale, si amèrement -reprochée au catholicisme, constituait donc, à -vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand -progrès intellectuel et social, outre son évidente -nécessité pour l'ensemble du régime théologique, -où, selon la judicieuse théorie de De Maistre, elle -ne formait réellement que la condition religieuse -de la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables -contestations, journellement suscitées par -d'aussi vagues doctrines, eussent indéfiniment -troublé la société. En ôtant au souverain pontife -cette indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, -qui caractérise le protestantisme, bien -loin de supprimer le droit d'inspiration divine, -<span class="pagenum" id="Page_354">354</span> -tendait directement, au contraire, à l'augmenter -beaucoup, et par suite à faire rétrograder, à ce -titre comme à tant d'autres, le développement -graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai -spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue -réformation consistait entièrement, sous -ce rapport, à vulgariser de plus en plus cette mystique -faculté, et finalement à l'individualiser: ce -qui n'eût pu manquer de produire d'immenses -désordres, d'abord intellectuels, et ensuite sociaux, -si la décadence simultanée de toute théologie -quelconque n'en eût alors nécessairement -prévenu l'essor spontané, dont les traces rudimentaires -sont néanmoins fort appréciables. Du -reste, en reconnaissant ici cette importante propriété -générale du monothéisme catholique, le -lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement -remarqué l'éclatante confirmation qu'elle -présente directement à la proposition capitale de -philosophie historique, établie au chapitre précédent, -que, dans le passage du polythéisme au -monothéisme, l'esprit religieux a réellement subi -un inévitable décroissement intellectuel: car, nous -voyons ainsi le catholicisme constamment occupé, -dans la vie réelle, personnelle ou collective, à -augmenter graduellement le domaine habituel -de la sagesse humaine aux dépens de celui, -<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> -jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.</p> - -<p>Après avoir suffisamment indiqué les vrais -principes philosophiques qui doivent présider à -un examen approfondi des conditions générales -de l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais -m'arrêter aucunement à la considération des -institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être l'efficacité -réelle pour le développement et le maintien -de ce grand organisme. C'est ainsi, par -exemple, que je ne dois pas déterminer ici l'importance -très grave qu'a présenté, sous ce rapport, -l'usage spontané d'une sorte de langue sacrée, par -la conservation du latin dans la corporation sacerdotale, -quand il eut cessé de rester vulgaire: et, -cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, -systématiquement réglé, a constitué naturellement, -à divers titres essentiels, un utile auxiliaire -permanent de la puissance catholique, soit au dedans, -soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication -et sa concentration, et même en retardant -notablement l'inévitable époque où l'esprit de -critique individuelle viendrait graduellement démolir -ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles -étaient si précaires. Mais, évidemment -forcé de renvoyer au Traité spécial déjà promis une -telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, -quel qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne dois -<span class="pagenum" id="Page_356">356</span> -pas néanmoins éviter de signaler encore deux conditions -capitales, l'une morale, l'autre politique, -qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales -que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois -été vraiment indispensables, chacune à sa -manière, au plein développement du catholicisme, -et devaient, en même temps, résulter spontanément -de son entière maturité. Toutes deux étaient -impérieusement prescrites par la nature spéciale -d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup -plus que par la nature générale de l'organisation -spirituelle; distinction importante, qui doit dominer -leur appréciation philosophique, autrement -confuse et incohérente.</p> - -<p>La première consiste dans l'institution, vraiment -capitale, du célibat ecclésiastique, dont le -développement, long-temps entravé, et enfin complété -par le puissant Hildebrand, a été ensuite -justement regardé comme l'une des bases les plus -essentielles de la discipline sacerdotale. Il serait -entièrement superflu de rappeler ici les motifs -assez connus qui, puisés dans la saine appréciation -générale de la nature humaine, expliquent son influence -nécessaire sur le meilleur accomplissement, -intellectuel ou social, des fonctions spirituelles: -nous devons même éviter soigneusement d'entamer, -d'une manière directe ou indirecte, l'examen -<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> -de la convenance de cette institution pour le nouveau -pouvoir spirituel, ultérieurement destiné à -réorganiser les sociétés modernes; cette question -délicate, aujourd'hui trop prématurée, serait -certainement oiseuse à agiter, et peut-être dangereuse; -elle ne saurait être décidée convenablement, -d'après une expérience graduelle suffisamment -approfondie, que par ce pouvoir lui-même, -déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme, -quoique beaucoup moins tard. Mais, quant -à l'indispensable nécessité relative de cette importante -disposition à l'égard du catholicisme, il -est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible -évidence, malgré tant de sophismes protestans -ou philosophiques, même indépendamment -des conditions trop manifestes qu'imposait, -sous ce rapport, l'exécution journalière des principales -fonctions morales du clergé, et surtout de -la confession. Il suffit pour cela, en se bornant aux -seules considérations politiques, nationales ou européennes, -de se représenter convenablement le -véritable état général d'une telle société, où, sans -le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu -certainement obtenir ou conserver, aux temps -mêmes de sa plus grande splendeur, ni l'indépendance -sociale ni la liberté d'esprit nécessaires à -l'accomplissement suffisant de sa grande mission -<span class="pagenum" id="Page_358">358</span> -provisoire. La tendance universelle, encore si -prépondérante, à l'inévitable hérédité de toutes -les fonctions quelconques, sous la seule exception -capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, -sans aucun doute, irrésistiblement entraîné le -clergé à l'imitation continue d'aussi puissants -exemples, comme le montre clairement l'analyse -judicieuse des dispositions contemporaines, si -l'heureuse institution du célibat ne l'en eût radicalement -préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs -l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement -exceptionnel, et dont la saine appréciation -ne fait, au reste, que mieux ressortir le besoin -de lutter, avec une continuelle énergie, contre -une telle disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, -aurait certainement fini par annuler essentiellement -la division fondamentale des deux -pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation -graduelle, que les papes ont alors si péniblement -contenue, des évêques en barons et des -prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié -l'innovation hardie et vraiment fondamentale que -le catholicisme a radicalement opérée dans l'organisme -social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité -sacerdotale, profondément inhérente à l'économie -de toute l'antiquité, non-seulement sous -le régime théocratique proprement dit, mais aussi -<span class="pagenum" id="Page_359">359</span> -chez les Grecs, et même chez les Romains, où les -divers offices pontificaux de quelque importance -constituaient essentiellement le patrimoine exclusif -de quelques familles privilégiées, ou, tout au -moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs -très circonscrite, n'y ayant obtenu que fort tard -une part purement accessoire, par une simple -concession graduelle, toujours plus apparente que -réelle. Si l'on eût mieux compris de tels antécédens, -on eût à la fois senti l'importance et la difficulté -de l'immense service politique rendu par le -catholicisme, lorsque, en établissant le principe -du célibat ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable -barrière à cette disposition universelle, -dont l'irrévocable abolition, envers des fonctions -aussi éminentes, a constitué réellement -l'effort le plus décisif contre le système des castes, -ultérieurement menacé d'ailleurs dans toutes ses -autres parties, d'après la seule influence graduelle -de cette grande modification spontanée: nulle -autre appréciation spéciale n'est aussi propre peut-être -à vérifier combien le système catholique était -en avant de la société sur laquelle il devait agir. -Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler -incidemment l'inconséquence et la légèreté des -aveugles adversaires habituels du catholicisme, -qui, en confondant, d'une part, le régime catholique -<span class="pagenum" id="Page_360">360</span> -avec celui, si radicalement distinct, des -vraies théocraties antiques, lui ont, d'une autre -part, simultanément adressé d'amers reproches -sur cette institution générale du célibat ecclésiastique, -essentiellement destinée, au contraire, par -sa nature caractéristique, à rendre la pure théocratie -radicalement impossible, en garantissant, -d'une manière plus spéciale, à tous les rangs sociaux, -le légitime accès des dignités sacerdotales.</p> - -<p>Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de -l'existence politique du catholicisme au moyen-âge, -elle consiste dans la nécessité, fâcheuse mais -indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment -étendue, directement annexée à jamais -au chef-lieu général de l'autorité spirituelle, afin -de mieux garantir sa pleine indépendance européenne. -Envers le nouveau pouvoir intellectuel et -moral destiné à diriger la moderne réorganisation -sociale, l'examen d'une telle condition serait -certainement encore plus oiseux ainsi que -plus prématuré, et finalement plus déplacé, que -celui de la précédente. Mais, à l'égard du catholicisme, -un pareil besoin ne saurait être douteux, -en considérant la nature propre de cet organisme -et sa principale destination, aussi bien que d'après -sa vraie relation politique avec les puissances au -sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, comme -<span class="pagenum" id="Page_361">361</span> -on l'oublie trop aujourd'hui, dans un état social -où les deux pouvoirs élémentaires étaient radicalement -confondus, le système catholique eût été -alors rapidement absorbé, ou plutôt politiquement -annulé par la prépondérance temporelle, si le -siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé -dans quelque juridiction particulière, dont -le chef n'eût pas tardé, suivant la pente primitive -vers la concentration de tous les pouvoirs, à s'assujétir -le pape comme une sorte de chapelain; à -moins de compter naïvement sur la miraculeuse -continuité indéfinie d'une suite de souverains -comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire, -comprenant assez le véritable esprit de l'organisation -européenne au moyen-âge, pour être spontanément -disposés à toujours respecter convenablement -et à protéger dignement la haute -indépendance pontificale. Quoique la philosophie -théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme, -tende naturellement, d'après nos explications -antérieures, à déterminer la séparation -des deux puissances, elle est nécessairement bien -loin de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, -et la précision qui devront certainement -caractériser, à ce sujet, la philosophie positive, -ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que -son influence, puissante mais vague, ne pouvait, à -<span class="pagenum" id="Page_362">362</span> -cet égard, nullement dispenser, comme tant d'autres -exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement -vérifié, du secours continu des conditions -purement politiques, parmi lesquelles devait, sans -doute, éminemment surgir l'obligation d'une certaine -souveraineté territoriale, embrassant une -population assez étendue pour, au besoin, se suffire -provisoirement à elle-même; de manière à -offrir un refuge assuré à tous les divers membres -de cette immense hiérarchie, en cas de collision, -partielle mais intense, avec les forces temporelles, -qui, sans cette imminente ressource extrême, les -auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance -locale. Le siége spécial de cette principauté -exceptionnelle était d'ailleurs nettement -déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque -le centre de l'autorité la plus générale, seule -destinée désormais à agir simultanément sur tous -les points du monde civilisé, devait évidemment -résider dans cette cité unique, si exclusivement -propre à lier, par une admirable continuité active, -l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après les habitudes -profondément enracinées qui, depuis plusieurs -siècles, y rattachaient, de toutes parts, les -pensées et les espérances sociales: De Maistre a -fait très bien sentir que, dans la célèbre translation -à <ins id="cor_15" title="Bysance">Byzance</ins>, Constantin ne fuyait pas moins -<span class="pagenum" id="Page_363">363</span> -moralement devant l'Église que politiquement -devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable -nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême -dignité ecclésiastique n'en doit pas faire -oublier les graves inconvéniens, essentiellement -inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale elle-même, -soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée -à cette sorte d'anomalie politique. La pureté, -et même la dignité, du caractère pontifical se trouvaient -dès-lors exposées sans cesse à une imminente -altération directe, par le mélange permanent -des hautes attributions propres à la papauté, -avec les opérations secondaires d'un gouvernement -provincial; quoique, par suite même, du -moins en partie, d'une telle discordance, le pape -ait réellement toujours assez peu régné à Rome, -sans excepter les plus belles époques du catholicisme, -pour n'y pouvoir seulement comprimer -suffisamment les factions des principales familles, -dont les misérables luttes ont si souvent bravé et -compromis son autorité temporelle: l'indispensable -élévation de ce grand caractère politique, et sa -généralité caractéristique, n'en ont pas moins -souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop -exclusif que devaient ainsi obtenir graduellement -les ambitions italiennes, et qui, après avoir favorisé -d'abord le développement du système, n'a pas -<span class="pagenum" id="Page_364">364</span> -peu contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, -par les inflexibles rivalités qu'il a dû soulever -au loin: sous l'un et l'autre aspect, le chef spirituel -de l'Europe a fini par se transformer -aujourd'hui en un petit prince italien, électif, -tandis que tous ses voisins sont héréditaires, mais -d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme chacun -d'eux, et peut-être même davantage, du -maintien précaire de sa domination locale. Quant -à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et même -moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable -privilége, elle a dû y perdre essentiellement sa -nationalité politique: car les papes ne pouvaient, -sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie -entière leur domination temporelle, que l'Europe -eût d'ailleurs unanimement empêchée; et cependant -la papauté ne devait point, sans compromettre -gravement son indispensable indépendance, -laisser former, autour de son territoire spécial, aucune -autre grande souveraineté italienne: la douloureuse -fatalité déterminée par ce conflit fondamental, -constitue certainement l'une des plus -déplorables conséquences de la condition d'existence -que nous venons d'examiner, et qui a ainsi -exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le -sacrifice politique d'une partie aussi précieuse et -aussi intéressante de la communauté européenne, -<span class="pagenum" id="Page_365">365</span> -toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans -efforts pour constituer une unité nationale, -nécessairement incompatible, d'après cette explication, -jusqu'à présent inaperçue, avec l'ensemble -du système politique fondé sur le catholicisme.</p> - -<p>Je devais ici caractériser distinctement les principales -conditions d'existence politique du catholicisme, -qui, de nature essentiellement statique, concernent -directement son organisation propre; parce -qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément -méconnues par toutes nos diverses écoles dominantes, -qui, dans leur inanité philosophique, ne -savent rêver la solution sociale que d'après l'ancienne -base théologique, et qui cependant refusent -radicalement à une telle économie les moyens -fondamentaux les plus indispensables à son efficacité -réelle; comme je l'ai indiqué au volume -précédent, et comme la suite de notre analyse -historique l'expliquera spontanément. Les conditions -vraiment dynamiques, relatives à la puissance -inévitable que devait procurer au catholicisme -l'accomplissement continu de son office -social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, -en effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour -exiger un examen aussi étendu. Nous pourrons -donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce -sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attribution -<span class="pagenum" id="Page_366">366</span> -élémentaire de l'éducation générale, qui, -d'après un éclaircissement antérieur, constitue -nécessairement la plus importante fonction du -pouvoir spirituel, et le fondement primitif de -toutes ses autres opérations, parmi lesquelles il -suffira de considérer ensuite celle qui, dans la vie -active, en devait devenir le prolongement le plus -naturel et la plus irrésistible conséquence, pour -la direction morale de la conduite privée. Quelque -intérêt philosophique que dussent certainement -offrir beaucoup d'autres considérations analogues, -comme, par exemple, l'examen de l'influence politique -que devait spécialement procurer à la hiérarchie -catholique l'exercice journalier de ses -relations naturelles avec toutes les parties simultanées -du monde civilisé, en un temps surtout où -les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement -isolées, je suis évidemment forcé, par -l'indispensable restriction de notre appréciation -historique, de laisser au lecteur tous les développemens -de ce genre.</p> - -<p>La plupart des philosophes, même catholiques, -faute d'une comparaison assez élevée, ont trop -peu apprécié l'immense et heureuse innovation -sociale graduellement accomplie par le catholicisme, -quand il a directement organisé un système -fondamental d'éducation générale, intellectuelle et -<span class="pagenum" id="Page_367">367</span> -surtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes -les classes de la population européenne, sans aucune -exception quelconque, même envers le servage. -Si une intime habitude ne devait essentiellement -blaser nos esprits sur cette admirable institution, -où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde -qu'elle offre incontestablement aujourd'hui sous le -rapport mental; si on la jugeait du point de vue -vraiment philosophique convenable à l'étude rationnelle -des révolutions successives de l'humanité, -chacun sentirait aisément l'éminente valeur -sociale d'une telle amélioration permanente, en -partant du régime polythéique, qui condamnait -invariablement la masse de la population à un -inévitable abrutissement, non-seulement à l'égard -des esclaves, dont la prédominance numérique -est d'ailleurs bien connue, mais encore pour -la majeure partie des hommes libres, essentiellement -privés de toute instruction réglée, sauf l'influence -spontanée tenant au développement des -beaux-arts, et celle que devait produire aussi le -système des fêtes publiques, complété par les jeux -scéniques: il est clair, en effet, que, dans l'antiquité, -l'éducation purement militaire, exclusivement -bornée, par sa nature, aux hommes libres, -pouvait seule être convenablement organisée, et -l'était réellement de la manière la plus parfaite. -<span class="pagenum" id="Page_368">368</span> -De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, -sans doute, de méconnaître le grand -progrès élémentaire réalisé par le catholicisme, -imposant spontanément à chaque croyant, avec -une irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, -et aussi de procurer autant que possible, le -bienfait de cette instruction religieuse, qui, saisissant -l'individu dès ses premiers pas, et, après l'avoir -préparé à sa destination sociale, le suivait -d'ailleurs assidûment dans tout le cours de sa vie -active, pour le ramener sans cesse à la juste application -de ses principes fondamentaux, par un -ensemble admirablement combiné d'exhortations -directes, générales ou spéciales, d'exercices individuels -ou communs, et de signes matériels convergeant -très bien vers l'unité d'impression. En se reportant -convenablement à ce temps, on ne tardera -point à sentir que, même sous l'aspect intellectuel, -ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie usuelle -qui formaient le fond des <ins id="cor_16" title="cathéchismes">catéchismes</ins> vulgaires, -étaient alors, en réalité, tout ce qu'ils pouvaient -être essentiellement, quelque arriérés qu'ils doivent -maintenant nous sembler à cet égard; car ils contenaient -ce que la philosophie théologique proprement -dite, parvenue à l'état de monothéisme, pouvait -offrir de plus parfait, à moins de sortir radicalement -d'un tel régime mental, ce qui certes était -<span class="pagenum" id="Page_369">369</span> -encore éminemment chimérique: la seule philosophie -un peu plus avancée, à cet égard, qui existât -déjà, était, comme on l'a vu, purement métaphysique, -et, à ce titre, nécessairement impropre, par sa -nature anti-organique, à passer utilement dans la -circulation générale, où, d'après l'expérience pleinement -décisive des siècles antérieurs, elle n'aurait, -évidemment, pu instituer finalement qu'un -funeste scepticisme universel, incompatible avec -tout vrai gouvernement spirituel de l'humanité; -quant aux précieux rudimens scientifiques graduellement -élaborés dans l'immortelle école -d'Alexandrie, ils étaient, sans aucun doute, beaucoup -trop faibles, trop isolés, et trop abstraits, -pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, -dans une telle éducation commune, quand même -l'esprit fondamental du système ne les eût pas implicitement -repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble -de cette mémorable organisation, plus on sera -choqué de l'irrationnelle et profonde injustice que -présente l'aveugle accusation absolue, tant répétée -contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction -d'époques, toujours tendu à étouffer le développement -populaire de l'intelligence humaine, -dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur -le plus efficace: le reproche banal du protestantisme, -quant à la sage prohibition de l'église -<span class="pagenum" id="Page_370">370</span> -romaine relativement à la lecture indiscrète -et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, -ne devrait pas être servilement reproduit -par les philosophes impartiaux, qui, n'étant point -retenus, comme les docteurs catholiques, par un -respect forcé pour cette dangereuse habitude, -pourraient franchement proclamer les graves inconvéniens, -intellectuels et sociaux, radicalement -inhérens à une telle pratique, qui, résultée -du besoin logique de constituer au monothéisme -une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart -des esprits ordinaires, à ériger en type social la -notion rétrograde d'une antique théocratie, si -antipathique aux vraies nécessités essentielles du -moyen-âge. L'exacte interprétation générale des -faits montre alors, au contraire, dans le clergé -catholique, une disposition constante à faire universellement -pénétrer toutes les lumières quelconques -qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, -à cet égard, la concentration systématique propre -au régime vraiment théocratique: et c'était là une -suite inévitable de la division fondamentale des -deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt -même de sa légitime domination, conduisait cette -hiérarchie à exciter partout un certain degré de -développement intellectuel, sans lequel sa puissance -générale n'aurait pu trouver un point d'appui -<span class="pagenum" id="Page_371">371</span> -suffisant. Au reste, il ne s'agit point directement, -en ce moment, de l'appréciation mentale, -ni même morale, naturellement examinée ci-après, -de ce système général de l'éducation catholique, -où nous ne devons maintenant considérer -surtout que la haute influence politique -qu'il procurait nécessairement à la hiérarchie sacerdotale, -et qui devait évidemment résulter de -l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment -les directeurs primitifs de toute éducation -réelle, quand elle n'est point bornée à la -simple instruction; ascendant immédiat et général, -inhérent à cette grande attribution sociale, -abstraction faite d'ailleurs du caractère spécialement -sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge, -et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. -Simultanément héritier, dès l'<ins id="cor_17" title="orgine">origine</ins>, de -l'empirique sagesse des théocraties orientales, et -des ingénieuses études de la philosophie grecque, -le clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, -avec une opiniâtre persévérance, à -l'exacte investigation de la nature humaine, individuelle -ou sociale, qu'il a réellement approfondie -autant que peuvent le comporter des observations -irrationnelles, dirigées ou interprétées par de vaines -conceptions théologiques ou métaphysiques. -Or, une telle connaissance, où sa supériorité générale -<span class="pagenum" id="Page_372">372</span> -était hautement irrécusable, devait éminemment -favoriser son ascendant politique, puisque, -dans un état quelconque de la société, elle constitue -naturellement, de toute nécessité, la première -base intellectuelle directe d'un pouvoir spirituel; -les autres sciences ne pouvant obtenir, à cet égard, -d'efficacité réelle que par leur indispensable influence -rationnelle sur l'extension et l'amélioration -de ces spéculations, politiquement prépondérantes, -relatives à l'homme et à la société.</p> - -<p>On doit enfin concevoir l'institution, vraiment -capitale, de la confession catholique, comme destinée -à régulariser une importante fonction élémentaire -du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable -et complément nécessaire de cette attribution -fondamentale que nous venons de considérer: car -il est, d'une part, impossible que les directeurs -réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, -à un degré quelconque, les conseillers -habituels de la vie active; et, d'une autre part, -sans un tel prolongement d'influence morale, -l'efficacité sociale de leurs opérations primitives -ne saurait être suffisamment garantie, en vertu -de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution -journalière des principes de conduite qu'ils ont -ainsi enseignés: il eût été d'ailleurs évidemment -absurde que cette institution conservât indéfiniment -<span class="pagenum" id="Page_373">373</span> -les formes puériles, et même dangereuses, -rappelées par l'étymologie d'une telle dénomination, -et qui avaient dû subsister jusqu'à ce que -la hiérarchie pût être suffisamment constituée. -Rien ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable -décadence de l'ancienne organisation -spirituelle, que la dénégation systématique, si -ardemment propagée depuis trois siècles, d'une -condition d'existence aussi simple et aussi évidente, -ou la désuétude spontanée, non moins significative, -d'un usage aussi bien adapté aux -besoins élémentaires de notre nature morale, -l'épanchement et la direction, qui, en principe, -ne pouvaient certes être plus convenablement -satisfaits que par la subordination volontaire de -chaque croyant à un guide spirituel, librement -choisi dans une vaste et éminente corporation, -à la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis -et presque toujours incapable, par son heureuse -position spéciale, désintéressée sans être indifférente, -d'abuser d'une confiance qui constituait -la seule base, constamment facultative, d'une -telle autorité personnelle. Si l'on refuse, en effet, -au pouvoir spirituel une semblable influence consultative -sur la vie humaine, quelle véritable attribution -sociale pourrait-il lui rester, qui ne -puisse être encore plus justement contestée? Les -<span class="pagenum" id="Page_374">374</span> -puissans effets moraux de cette belle institution -pour purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, -ont été si bien appréciés des philosophes -catholiques, que nous sommes ici heureusement -dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, -au sujet d'une fonction qui a si utilement -remplacé la discipline grossière et insuffisante, -également précaire et tracassière, d'après laquelle, -sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait -si vainement de régler les mœurs par d'arbitraires -prescriptions, en vertu de la confusion fondamentale -des deux ordres des pouvoirs humains. -Nous n'avons à l'envisager maintenant que comme -une indispensable condition d'existence politique -inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en -soient la nature et le principe, et sans laquelle -il ne pourrait suffisamment remplir son office -caractéristique, qui doit y trouver simultanément -ses informations élémentaires et ses premiers -moyens moraux. Les graves abus qu'elle a produits, -même aux plus beaux temps du catholicisme, -doivent être bien moins rapportés à l'institution -elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature -vague et absolue de la philosophie théologique, -seule susceptible, de toute nécessité, de constituer -alors la base très imparfaite, soit moralement -ou mentalement, de l'organisation spirituelle. Il -<span class="pagenum" id="Page_375">375</span> -résultait forcément, en effet, d'une telle situation, -l'inévitable obligation de ce droit, en réalité presque -arbitraire malgré les meilleurs réglemens, -d'absolution religieuse, au sujet duquel les plus -légitimes réclamations ne sauraient empêcher l'irrésistible -besoin pratique de cette faculté continue, -sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de -la société, une seule faute capitale aurait constamment -déterminé un irrévocable désespoir, dont -les suites habituelles auraient tendu à convertir -bientôt cette salutaire discipline en un principe -nécessaire d'incalculables perturbations.</p> - -<p>Après avoir, par l'ensemble des considérations -précédentes, suffisamment ébauché désormais -l'appréciation politique du catholicisme, en ce -qui concerne les conditions fondamentales du -gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, -doivent toujours se manifester, à un degré -et sous une forme d'ailleurs variables, dans une -véritable organisation morale distincte, quel qu'en -puisse être le principe, il nous reste encore, pour -achever de connaître assez ce grand organisme -du moyen-âge, de manière à bien comprendre -les exigences réelles, soit de son existence passée, -soit de sa vaine restauration ultérieure, à signaler -aussi, par l'indication rapide mais caractéristique -d'un point de vue plus spécial, ses principales -<span class="pagenum" id="Page_376">376</span> -conditions purement dogmatiques, afin de faire -sentir que des croyances théologiques secondaires, -aujourd'hui communément regardées comme socialement -indifférentes, étaient cependant indispensables -à la pleine efficacité politique de ce système -factice et complexe, dont l'admirable mais passagère -unité résultait péniblement de la laborieuse convergence -d'une multitude d'influences hétérogènes, -en sorte qu'une seule d'entre elles, profondément -ruinée, tendait à entraîner spontanément une inévitable -désorganisation, totale quoique graduelle.</p> - -<p>Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin -du chapitre précédent, que le strict monothéisme, -tel que le rêvent nos déistes, serait à la fois d'un -usage impraticable et d'une application stérile: -et tout philosophe impartial qui tentera convenablement -de mesurer, pour ainsi dire, la dose -fondamentale de polythéisme que le catholicisme -a dû nécessairement conserver en la régularisant -d'après son principe propre, reconnaîtra qu'elle -fut, en général, aussi réduite que le comportent -essentiellement les besoins inévitables, intellectuels -ou sociaux, du véritable esprit théologique. -Mais nous devons, en outre, considérer -maintenant, dans le catholicisme, les plus importans -des divers dogmes accessoires, qui, dérivés, -plus ou moins spontanément, de la conception -<span class="pagenum" id="Page_377">377</span> -théologique caractéristique, en ont constitué -surtout des développemens plus ou moins indispensables -à l'entier accomplissement de sa grande -destination provisoire pour l'évolution sociale de -l'humanité.</p> - -<p>La tendance, éminemment vague et mobile, -qui caractérise spontanément, même à l'état de -monothéisme, les conceptions théologiques, devrait -profondément compromettre, de toute nécessité, -leur efficacité sociale, en exposant, d'une -manière presque indéfinie, dans la vie réelle, les -préceptes pratiques dont elles sont la base à des -modifications essentiellement arbitraires, déterminées -par les diverses passions humaines, si cet -imminent péril continu n'était régulièrement -conjuré par une active surveillance fondamentale -du pouvoir spirituel correspondant. C'est pourquoi -la soumission d'esprit, évidemment indispensable, -à un certain degré, à toute organisation -quelconque du gouvernement moral de l'humanité, -avait besoin d'être beaucoup plus intense -sous le régime théologique, qu'elle ne devra le -devenir, comme je l'indiquerai plus tard, sous -le régime positif, où la nature des doctrines pousse -d'elle-même à une convergence presque suffisante, -et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins -spécial et moins fréquent à l'autorité interprétative -<span class="pagenum" id="Page_378">378</span> -ou directrice. Ainsi, le catholicisme, afin -de constituer et de maintenir l'unité nécessaire -à sa destination sociale, a dû contenir autant que -possible le libre essor individuel, inévitablement -discordant, de l'esprit religieux, en érigeant directement -la foi la plus absolue en premier devoir -du chrétien; puisque, en effet, sans une telle -base, toutes les autres obligations morales perdaient -aussitôt leur seul point d'appui. Si cette -évidente nécessité du système catholique tendait -réellement, suivant l'accusation banale, à fonder -l'empire du clergé bien plus que celui de la religion, -l'école positive, avec la pleine indépendance -qui la caractérise, et que ne pouvaient -manifester les philosophes catholiques au sujet des -vices radicaux de leurs propres doctrines, ne doit -pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement -que cette substitution tant reprochée avait -dû être, au fond, essentiellement avantageuse -à la société; car la principale utilité pratique de -la religion a dû alors consister réellement à permettre -l'élévation provisoire d'une noble corporation -spéculative, éminemment apte, comme je -l'ai expliqué, par la nature de son organisation, -à diriger heureusement, pendant sa période ascensionnelle, -les opinions et les mœurs, quoique -condamnée ensuite à une irrévocable décadence, -<span class="pagenum" id="Page_379">379</span> -non par les défauts essentiels de sa constitution -propre, mais précisément, au contraire, par l'inévitable -imperfection d'une telle philosophie, dont -l'ascendant mental et social devait être purement -provisoire, comme le reste de ce volume le rendra, -j'espère, de plus en plus incontestable. Cette -indispensable considération générale doit toujours -dominer désormais toute appréciation vraiment -rationnelle du catholicisme, aussi bien sous -l'aspect purement dogmatique que sous le point -de vue directement politique; elle peut seule -conduire à saisir le véritable caractère de certaines -croyances, dangereuses sans doute, mais -imposées par la nature ou les besoins du système, -et qui n'ont jamais pu être jusqu'ici philosophiquement -jugées; elle doit enfin faire spontanément -comprendre l'importance capitale que tant d'esprits -supérieurs ont jadis attachée à certains -dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel dispose -maintenant à proclamer inutiles à la destination -finale, mais qui, au fond, étaient d'ordinaire -intimement liés aux exigences réelles soit de -l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.</p> - -<p>Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit -philosophique expliquera facilement plus -tard l'irrécusable nécessité relative, intellectuelle -ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés -<span class="pagenum" id="Page_380">380</span> -au catholicisme, et qui, à raison même de -cette intime obligation, ont dû, en effet, puissamment -contribuer ensuite à sa décadence, en -soulevant partout contre lui d'énergiques répugnances, -à la fois mentales et morales. C'est ainsi, -par exemple, que l'on peut aisément concevoir -l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, -qui imposait directement la foi catholique -comme une condition rigoureuse du salut -éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que -rien ne pouvait plus contenir la divergence spontanée -des croyances théologiques, à moins de -recourir sans cesse à une intervention temporelle -bientôt illusoire: et, néanmoins, cette fatale -prescription, qui conduit inévitablement à la -damnation de tous les hétérodoxes quelconques, -même involontaires, a dû sans doute, justement -exciter, plus qu'aucune autre, au temps de l'émancipation, -une profonde indignation unanime; car -rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous -le rapport moral, cette destination purement -provisoire si clairement inhérente, sous l'aspect -mental, à toutes les doctrines religieuses, alors -graduellement amenées à convertir un ancien -principe d'amour en un motif final de haine insurmontable, -comme on le verrait désormais de plus -en plus, depuis la dispersion des croyances, si -<span class="pagenum" id="Page_381">381</span> -leur activité sociale ne tendait enfin vers une extinction -totale et commune. Le fameux dogme de -la condamnation originelle de l'humanité tout entière, -qui, moralement, est encore plus radicalement -révoltant que le précédent, constituait -aussi un élément nécessaire de la philosophie catholique, -non-seulement par sa relation spontanée -à l'explication théologique des misères humaines, -qui en a reproduit, en tant d'autres -systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, -d'une manière plus spéciale, pour motiver convenablement -la nécessité générale d'une rédemption -universelle, sur laquelle repose toute l'économie -de la foi catholique. De même, il serait facile de -reconnaître que l'institution, si amèrement critiquée, -du purgatoire fut, au contraire, très heureusement -introduite dans la pratique sociale du -catholicisme, à titre d'indispensable correctif fondamental -de l'éternité des peines futures: car, -autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions -religieuses ne pouvaient être efficaces, -eût évidemment déterminé souvent ou un relâchement -funeste ou un effroyable désespoir, également -dangereux l'un et autre pour l'individu et -pour la société, et entre lesquels le génie catholique -est parvenu à organiser cette ingénieuse -issue, qui permettait de graduer immédiatement, -<span class="pagenum" id="Page_382">382</span> -avec une scrupuleuse précision, l'application effective -du procédé religieux aux convenances de -chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs -les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, -on n'y doit pas moins voir l'une des conditions -usuelles imposées par la nature du système, -comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit -d'absolution. Parmi les dogmes plus spéciaux, un -examen analogue mettrait en pleine évidence la -nécessité politique du caractère intimement divin -attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de -ce grand système religieux, par suite de la relation -profonde, incontestable quoique jusqu'ici mal démêlée, -d'une telle conception avec l'indépendance -radicale du pouvoir spirituel, ainsi spontanément -placé sous une inviolable autorité propre, -invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse -arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant -immédiatement à la providence commune, devait -être bien moins disposé à respecter la libre intervention -du corps sacerdotal, dont le chef mystique -était alors bien moins éminent. On ne peut -aujourd'hui se former une juste idée des immenses -difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps -combattre le catholicisme pour organiser enfin la -séparation fondamentale des deux pouvoirs élémentaires; -et, par suite, on apprécie très imparfaitement -<span class="pagenum" id="Page_383">383</span> -les ressources diverses que cette grande -lutte a exigées, et entre lesquelles figure, au premier -rang, une telle apothéose, qui tendait à relever -extrêmement la dignité de l'église aux yeux -des rois, pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse -unité divine aurait trop favorisé, en sens -inverse, la concentration de l'ascendant social: -aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une -manière très variée et fort décisive, la secrète prédilection -opiniâtre de la plupart des rois pour -l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination -sentait confusément un puissant moyen de diminuer -l'indépendance pontificale et de favoriser la -prépondérance sociale de l'autorité temporelle. -Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, -malgré son étrangeté mentale, ne constituait, au -fond, qu'une sorte de prolongement spontané du -dogme précédent, comportait évidemment, au -plus haut degré, la même efficacité politique, en -attribuant au moindre prêtre un pouvoir journalier -de miraculeuse consécration, qui devait le -rendre éminemment respectable à des chefs dont -la puissance matérielle, quelle qu'en fut l'étendue, -ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations: -en un mot, outre l'excitation toujours -nouvelle que la foi devait en recevoir continuellement, -une telle croyance rendait le ministère -<span class="pagenum" id="Page_384">384</span> -ecclésiastique plus irrécusablement indispensable; -tandis qu'avec des conceptions plus simples et un -culte moins spécial, les magistrats temporels, -tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément -conçu la pensée de se passer essentiellement -de l'intervention sacerdotale, sous la seule condition -d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition -graduelle du christianisme l'a montré de -plus en plus dans le cours des trois derniers siècles. -Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble dogmatique -du catholicisme, on soumettait à une appréciation -analogue le culte proprement dit, qui n'en -était qu'une conséquence nécessaire et une inévitable -manifestation permanente, on y vérifierait, -d'une manière plus ou moins prononcée, outre -d'importans moyens moraux d'action individuelle -et d'union sociale, une semblable destination politique, -qu'il suffira d'indiquer ici rapidement -pour la pratique la plus capitale; sans parler -même de ces mémorables sacremens, dont la -succession graduelle, très rationnellement combinée, -devait solennellement rappeler à chaque -croyant, aux plus grandes époques de sa vie, et -dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental -du système universel, par des signes spécialement -adaptés au vrai caractère de chaque situation. -Mentalement envisagée, la messe catholique -<span class="pagenum" id="Page_385">385</span> -offre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant, -puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai -dire, qu'une sorte d'opération magique, terminée -par l'accomplissement d'une pure évocation, -réelle quoique mystique: mais, au contraire, du -point de vue social, on y doit reconnaître, à mon -gré, une très heureuse invention de l'esprit théologique, -destinée à réaliser la suppression universelle -et irrévocable des sanglans ou atroces -sacrifices du polythéisme, en donnant le change, -par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif -du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout -régime religieux, et que satisfaisait ainsi chaque -jour, au-delà de toute possibilité antérieure, l'immolation -volontaire de la plus précieuse victime -imaginable.</p> - -<p>Quelque imparfaites que doivent être nécessairement -d'aussi sommaires indications sur les -divers articles essentiels du dogme et du culte -catholiques, dont l'appréciation plus développée -serait ici déplacée, elles suffiront, j'espère, pour -faire déjà sentir, à tous les vrais philosophes, la -nature et l'importance d'un tel ordre de considérations, -en attendant l'examen ultérieur ci-dessus -annoncé. Plus on approfondira, dans cet esprit -positif, l'étude générale du catholicisme au -moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt, -<span class="pagenum" id="Page_386">386</span> -non moins social que mental, qu'inspiraient -alors universellement tant de mémorables controverses, -au milieu desquelles d'éminens génies ont -su faire graduellement surgir l'admirable organisation -catholique, quoique une superficielle critique -les fasse aujourd'hui généralement regarder -comme ayant dû toujours être aussi indifférentes -qu'elles le sont spontanément devenues depuis -l'inévitable décadence du système correspondant. -Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs -ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait -nécessairement à ruiner l'indépendance sacerdotale, -leurs luttes, non moins capitales, -contre le manichéisme, qui menaçait directement -l'économie fondamentale du catholicisme, en -voulant y substituer le dualisme à l'unité, et -beaucoup d'autres débats justement célèbres, -n'étaient certes point alors plus dépourvus de destination -sérieuse et profonde, même politique, que -les contestations les plus agitées de nos jours, et -qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins -lointain, tout aussi étranges, à des philosophes -incapables de discerner les graves intérêts sociaux -dissimulés par les thèses mal conçues dont notre -siècle est inondé. Une médiocre connaissance -de l'histoire ecclésiastique devrait assurément -confirmer cette maxime évidente de la saine -<span class="pagenum" id="Page_387">387</span> -philosophie, qui établit directement la haute impossibilité -que de telles controverses, ardemment -poursuivies, pendant plusieurs siècles, par les -meilleurs esprits contemporains, et inspirant la -plus vive sollicitude à toutes les nations civilisées, -fussent radicalement dénuées de signification -réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les historiens -catholiques ont justement noté que toutes -les hérésies de quelque importance se trouvaient -habituellement accompagnées de graves aberrations -morales ou politiques, dont la filiation logique -serait presque toujours facile à établir, d'après -des considérations analogues à celles que je viens -d'indiquer pour les cas principaux.</p> - -<p>Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je -suis obligé de me borner ici, pour la juste appréciation -politique de cet immense et admirable organisme, -éminent chef-d'œuvre politique de la -sagesse humaine, graduellement élaboré, pendant -dix siècles, sous des modes très variés mais tous -solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en a -d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique -Hildebrand, qui en a coordonné enfin l'entière -constitution sociale; les développemens intermédiaires -ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste -intervalle, le puissant concours, intellectuel et -moral, si divers et si actif, de tous les hommes -<span class="pagenum" id="Page_388">388</span> -supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer, -les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les -Grégoire, etc., dont l'unanime tendance vers la -fondation d'une telle unité générale, quoique souvent -entravée par l'ombrageuse médiocrité du -vulgaire des rois, fut presque toujours hautement -secondée par tous les souverains doués d'un vrai -génie politique, comme l'immortel Charlemagne, -l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé -le régime monothéique du moyen-âge -relativement à l'organisation spirituelle qui en -constituait le principal fondement, il devient -facile de procéder maintenant, d'une manière -très sommaire mais pleinement suffisante, à l'examen -philosophique de l'organisation temporelle -correspondante, afin que, l'analyse politique d'un -tel régime étant dès-lors complétée, nous puissions -ensuite le considérer surtout sous le rapport purement -moral, et enfin sous l'aspect mental.</p> - -<p>Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique -auxquelles a donné lieu jusqu'ici -l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours -laissé un caractère essentiellement fortuit, en y -attribuant une influence démesurée aux invasions -germaniques, d'où il semblerait ainsi exclusivement -émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie -politique de rectifier totalement cette -<span class="pagenum" id="Page_389">389</span> -irrationnelle conception, qui tend à interrompre -radicalement, dans l'un de ses termes les plus -remarquables, l'indispensable continuité de la -grande série sociale. Or, cette rectification capitale -résulte directement, avec une heureuse spontanéité, -comme je vais l'indiquer, de notre théorie -fondamentale du développement social, suivant laquelle -on pourrait presque construire <i>à priori</i> les -principaux attributs distinctifs d'un tel régime, -d'après le système romain, modifié par l'influence -catholique, dont l'avènement graduel, désormais -pleinement motivé par l'ensemble de nos explications -antérieures, ne doit plus certes conserver -maintenant rien d'accidentel: on peut, du moins, -ainsi reconnaître aisément que, sans les invasions, -le seul poids des divers antécédens eût naturellement -constitué, en occident, vers cette époque, -un système politique essentiellement analogue au -système féodal proprement dit.</p> - -<p>A la vérité, une rationnalité moins exigeante -pourrait suggérer la pensée d'ôter à ce grand -spectacle historique ce caractère fortuit qui le -dénature dans les conceptions actuelles, en se -bornant, par un procédé bien plus facile, mais -beaucoup moins satisfaisant, à montrer seulement -que ces mémorables invasions successives, loin -d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairement -<span class="pagenum" id="Page_390">390</span> -résulter de l'extension finale de la domination -romaine. Quoique une telle considération -ne puisse, en elle-même, nullement suffire -ici à notre but principal, il convient cependant -de la signaler d'abord, à titre d'éclaircissement -accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel -du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement -les principes établis, dans le chapitre -précédent, sur les limites nécessairement posées -à l'agrandissement progressif de l'empire romain, -il est aisé de reconnaître, en général, que cet empire -devait être inévitablement borné, d'un côté, -par les grandes théocraties orientales, trop éloignées, -et surtout trop peu susceptibles, par leur -nature, d'une véritable incorporation; d'un autre -côté, en occident surtout, par les peuples, chasseurs -ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment -domiciliés, ne pouvaient être proprement -conquis: en sorte que, vers le temps de Trajan -ou des Antonins, ce système avait essentiellement -acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait -comporter, et que devait bientôt suivre une irrésistible -réaction. Sous le second aspect, qui doit -naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, -il est clair, en effet, que l'état pleinement agricole -et sédentaire n'est pas moins indispensable -chez les vaincus que chez les vainqueurs pour -<span class="pagenum" id="Page_391">391</span> -l'entière efficacité de tout vrai système de conquête, -auquel échappe spontanément, à moins -d'une destruction radicale, toute population nomade, -toujours disposée, dans ses défaites, à chercher -ailleurs un refuge assuré, d'où elle doit tendre -ensuite à revenir à son point de départ, avec d'autant -plus d'intensité qu'elle aura été graduellement -plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, -si bien expliqué par Montesquieu, les invasions, -quoique moins systématiques, ne furent -point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes -qui les avaient provoquées; puisque ce refoulement -graduel, en gênant de plus en plus les -conditions d'existence des peuples nomades, devait -finir par hâter beaucoup leur transition spontanée -à la vie agricole; et alors le mode d'exécution -le plus naturel devait être, sans doute, au -lieu des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel -établissement dans leurs retraites si peu convenables, -de s'emparer, dans les parties adjacentes de -l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, -dont les possesseurs, de plus en plus énervés -par l'extension même de cette domination, -devenaient de plus en plus incapables de résister -à cette énergique tendance. Le développement effectif -de cette inévitable réaction ne fut pas, à -vrai dire, moins graduel que celui de l'action principale; -<span class="pagenum" id="Page_392">392</span> -et l'on n'en juge d'ordinaire autrement -que par suite d'une disposition irrationnelle à ne -considérer que les invasions pleinement heureuses: -une judicieuse exploration montre, au -contraire, que ces envahissemens avaient réellement -commencé, sur une grande échelle, plusieurs -siècles avant que Rome eût acquis son principal -ascendant européen; seulement ils ne sont -devenus susceptibles de succès permanens que par -l'épuisement croissant de l'énergie romaine, après -que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette -tendance progressive était alors un résultat tellement -spontané de la situation générale du monde -politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps -avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, -de plus en plus importantes, soit par l'incorporation -directe des barbares aux armées romaines, -soit par l'abandon volontaire de certaines -provinces, sous la condition naturelle de contenir -les nouveaux prétendans. Quoique notre attention -philosophique doive rester concentrée sur -l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au -début de ce volume, il était cependant nécessaire -d'apprécier ici sommairement cette immense réaction -fondamentale, qui, bien plus vaste et plus -durable qu'on ne le conçoit communément, a -suscité, au moyen-âge, le principal essor permanent -<span class="pagenum" id="Page_393">393</span> -de l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.</p> - -<p>En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal -et l'ordre romain, on reconnaît aisément que, -malgré l'inévitable prolongation générale du régime -essentiellement militaire, ce système avait -partout subi, au moyen-âge, une transformation -capitale, suite spontanée de la nouvelle situation -du monde civilisé, et principe temporel des modifications -universelles de la constitution sociale. -On voit ainsi, en effet, que l'activité militaire, quoique -toujours très développée, tendait à perdre de -plus en plus le caractère éminemment offensif -qu'elle avait jusque alors conservé, pour se réduire -graduellement à un caractère purement défensif; -comme peuvent déjà le faire présumer les remarques -habituelles de tous les historiens judicieux -sur le contraste frappant, propre à l'organisation -féodale, entre son aptitude défensive très prononcée -et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, -le catholicisme a puissamment influé sur cette -heureuse transformation, où je signalerai bientôt -sa participation générale: mais il n'eût pu la déterminer -entièrement, si elle n'eût d'abord résulté -spontanément de l'ensemble des antécédens, -aussi bien que le catholicisme lui-même, à l'essor -duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain -<span class="pagenum" id="Page_394">394</span> -degré. Or, on ne saurait douter que cette -modification radicale ne dût être nécessairement -produite enfin par l'extension même de la domination -romaine; puisque, quand une fois le système -de conquête eut acquis toute la plénitude -dont il était susceptible, il fallait bien que les -principaux efforts militaires se tournassent habituellement -vers une conservation, devenue leur seul -objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie -croissante des nations qui n'avaient pu être -conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait -difficile de concevoir une plus irrécusable nécessité. -Telle est donc la source, éminemment naturelle, -du nouveau caractère général que doit alors -prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après -ce principe évident, cesse assurément de pouvoir -présenter rien d'accidentel. Il résulte, en effet, de -cette différence fondamentale, que la constitution -sociale, toujours essentiellement militaire, ayant -dû s'adapter à cette nouvelle destination, a dû -graduellement subir la transformation qui distingue -le mieux, dans l'opinion commune, le régime -féodal proprement dit, en faisant de plus en plus -prévaloir la dispersion politique sur une concentration -dont le maintien devenait continuellement -plus difficile, en même temps que son but -principal avait réellement cessé d'exister: car, -<span class="pagenum" id="Page_395">395</span> -l'une de ces tendances n'est pas moins convenable -à la défense, où chacun doit exercer une participation -directe, spéciale, et actuelle, que l'autre -ne l'est à la conquête, qui exige, au contraire, la -subordination profonde et continue de toutes les -opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est -ainsi que chaque chef militaire, se tenant constamment -disponible pour la défense territoriale, -qui ne pouvait cependant imposer habituellement -une activité soutenue, a tendu spontanément à -ériger un pouvoir presque indépendant, sur la -portion de pays qu'il était capable de protéger -suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient -à sa fortune, et dont le gouvernement -journalier devait former sa principale occupation -sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance -ne lui eût déjà permis de les récompenser -eux-mêmes par de moindres concessions de même -espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, -d'être ultérieurement subdivisées, suivant l'esprit -général du système. Abstraction faite des invasions -germaniques, on peut aisément reconnaître, -dans le système purement romain, depuis l'entier -agrandissement de l'empire, cette tendance -élémentaire au démembrement universel de l'ancien -pouvoir, par les efforts très prononcés de la -plupart des gouverneurs pour la conservation indépendante -<span class="pagenum" id="Page_396">396</span> -de leurs offices territoriaux, et même -pour s'assurer directement une hérédité qui constituait -le prolongement naturel et le gage le plus -certain d'une telle indépendance. Une semblable -tendance se fait nettement sentir jusque dans -l'empire d'Orient, quoique si long-temps préservé -de toute invasion sérieuse. La mémorable -centralisation passagère, dont Charlemagne fut si -justement destiné à devenir le noble organe, devait -être le résultat naturel, mais fugitif, de la -prépondérance générale des mœurs féodales, consommant, -par l'acte le plus décisif, la séparation -politique de l'Occident envers l'empire, dès-lors -irrévocablement relégué en Orient, et préparant -directement l'uniforme propagation ultérieure du -système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement -contenir ensuite la tendance dispersive qui en -constituait l'esprit. Enfin, le dernier attribut caractéristique -de l'ordre féodal, celui qui concerne la -modification radicale du sort des esclaves, résulte -aussi nécessairement, avec non moins d'évidence, -de ce changement fondamental dans la situation -militaire, qui devait spontanément provoquer la -transformation graduelle de l'esclavage antique en -servage proprement dit, d'ailleurs si heureusement -consolidée et perfectionnée par l'influence catholique, -comme je l'indiquerai ci-après. Déjà, -<span class="pagenum" id="Page_397">397</span> -M. Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage -qu'il a publié en 1825, a très judicieusement -apprécié, le premier, d'après une belle observation -historique, l'importante amélioration -que la condition générale des esclaves avait dû -indirectement éprouver, par une suite naturelle -de l'extension de la domination romaine, qui, -resserrant et reculant de plus en plus le champ -fondamental de la traite, toujours essentiellement -extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement -plus rare et plus difficile, et finalement presque -impossible. Or, il est évident que cette abolition -continue de la principale traite, en réduisant -le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur, -devait nécessairement tendre peu à peu à -déterminer la transformation universelle de l'esclavage -en servage, chaque famille se trouvant dès-lors -involontairement conduite à attacher bien -plus de prix à la conservation indéfinie de ses -propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement -habituel ne pouvait plus être pleinement -facultatif: en un mot, la cessation de la traite extérieure -devait entraîner bientôt celle de la vente -intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais -invariablement attachés à la maison ou à la terre, -devenaient de véritables serfs, sauf l'indispensable -complément moral d'une telle modification -<span class="pagenum" id="Page_398">398</span> -par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque -sommaires que doivent être ici de semblables -indications, leur nature est si simple et si claire -qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre irrécusable -à tous les bons esprits cette proposition vraiment -capitale de philosophie historique que, sous les -trois aspects essentiels d'après lesquels l'organisation -temporelle du moyen-âge peut être le mieux -caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter -spontanément, indépendamment des invasions, -de la nouvelle situation générale déterminée, dans -le monde romain, par l'entière extension du système -de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable: -en sorte que le régime féodal en eût -également surgi, sans aucune différence radicale, -quand même les invasions n'eussent pas eu lieu, -ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur -influence réelle n'a donc pu se faire principalement -sentir que sur l'institution plus ou moins -hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point -de vue très secondaire, il est difficile de l'apprécier -suffisamment, parce qu'elle a dû être à la fois -favorable et contraire, les barbares étant, d'une -part, mieux disposés sans doute que les Romains -à cette nouvelle politique, dont leurs guerres continuelles -devaient, d'une autre part, gêner le développement: -en sorte que je n'oserais finalement -<span class="pagenum" id="Page_399">399</span> -décider si l'essor initial a été ainsi accéléré ou -retardé; question, au reste, en elle-même fort -peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on a -reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel -ordre temporel, et, en outre, la nécessité -d'une telle cause accessoire, ce qui suffit évidemment -pour dissiper déjà toute cette apparence -accidentelle et fortuite qui dissimule encore aux -meilleurs esprits le vrai caractère de cette grande -transformation sociale.</p> - -<p>Afin de mieux manifester une telle spontanéité, -je devais d'abord apprécier ces principaux attributs -temporels du système politique propre au moyen-âge, -en y faisant abstraction totale des influences -spirituelles correspondantes, et me bornant à -constater, envers chacun d'eux, sa filiation directe -et nécessaire, d'après la seule tendance naturelle -des antécédens généraux. Mais, pour compléter -suffisamment cette conception élémentaire, -il faut maintenant y rétablir cette intervention -fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément -incorporée aux mœurs et même aux -institutions, a tant contribué à imprimer à l'organisation -féodale le caractère qui la distingue, en -y développant et perfectionnant les principes -essentiels qui résultaient de la nouvelle situation -sociale. Cette participation complémentaire était, -<span class="pagenum" id="Page_400">400</span> -évidemment, encore moins accidentelle que la -tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit -quelquefois à en exagérer l'influence réelle, en y -rapportant presque exclusivement la formation -d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement -temporel; tandis que, en général, l'action -spirituelle ne saurait, par sa nature, jamais -obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, -et d'après des dispositions antérieures et -spontanées. Les résultats essentiels ne peuvent, -sous ce second aspect, être principalement attribués -aux invasions germaniques, puisque cette -inévitable influence les avait certainement précédées; -dès son origine purement romaine, elle -tendait nécessairement à modifier de plus en plus -la constitution sociale conformément à la nouvelle -situation de l'empire. Éminemment placée, -par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait -alors le mieux saisir l'ensemble des évènemens, -la corporation spirituelle, quoique son organisation -propre fût encore peu avancée, avait très bien -prévu d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, -et s'était depuis long-temps noblement -préparée à en modérer, aux jours du choc, -la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de -courageuses missions, d'amener d'avance à la foi -commune ces énergiques populations, chez lesquelles -<span class="pagenum" id="Page_401">401</span> -toutefois le catholicisme s'était le plus -souvent arrêté à l'état d'arianisme, en vertu des -motifs politiques précédemment signalés. Malgré -cette fréquente imperfection, si difficile à éviter, -et qui fut alors une source féconde de graves embarras, -l'histoire manifeste hautement, en beaucoup -d'occasions capitales, l'heureuse influence -habituelle de l'intervention catholique pour prévenir -ou atténuer les dangers des irruptions successives; -indépendamment de l'appui évident que -devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus, -après la conquête, dans un puissant clergé -qui, pendant plusieurs siècles, dut être partout -essentiellement recruté parmi eux, et qui surtout -devait être presque toujours intimement disposé, -soit par l'esprit de son institution, soit par l'intérêt -même d'une domination toute morale, à -contenir, autant que possible, la brutale autorité -des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le -précédent, il serait difficile, à vrai dire, de déterminer -exactement si l'invasion a réellement -accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du -régime féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et -la rectitude intellectuelle de ces nations grossières -étaient certainement plus favorables, au -fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les -premiers obstacles, que l'esprit sophistique et les -<span class="pagenum" id="Page_402">402</span> -mœurs corrompues des Romains énervés; mais, -d'une autre part, leur état mental trop éloigné -d'abord du monothéisme, et leur profond mépris -pour la race conquise, devaient constituer d'importantes -entraves à l'efficacité civilisatrice du -catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi -bien qu'à l'autre, de cette question secondaire, -essentiellement insoluble, et heureusement fort -oiseuse, nous devons maintenant analyser la participation -fondamentale de l'influence catholique -au développement graduel de l'organisation féodale, -successivement envisagée sous chacun des trois -aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers -lesquels les principales tendances temporelles sont -désormais suffisamment appréciées, abstraction -faite d'ailleurs de toute perturbation quelconque.</p> - -<p>Relativement au premier de ces trois attributs -généraux, nous avons déjà reconnu, au chapitre -précédent, l'aptitude nécessaire du monothéisme -à seconder directement la transformation graduelle -du système primitif de conquête en système -essentiellement défensif, surtout quand -l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires -permet d'y réaliser suffisamment une telle -propriété, ailleurs contenue et dissimulée par -leur vicieuse concentration. Il serait inutile de -s'arrêter ici à constater cette tendance permanente -<span class="pagenum" id="Page_403">403</span> -dans le catholicisme, où elle devait naturellement -exister au plus haut degré, puisque -l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre -organisation, et même son ambition spéciale, -le poussaient directement à réunir autant que possible -les diverses nations chrétiennes en une seule -famille politique, sous la conduite habituelle de -l'église. Quoique cette noble influence ait été entravée -par les mœurs belliqueuses de cette époque, -il est probable, suivant la juste remarque de -De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de -guerres, dont la sage médiation du clergé étouffait -d'abord le germe; on conçoit d'ailleurs aisément, -indépendamment de toute opposition de -principes et de sentimens, que l'église devait, en -général, considérer la guerre comme diminuant -son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: -si la discontinuité périodique qu'elle était alors -parvenue à imposer, en principe, aux opérations -militaires, avait pu être suffisamment respectée, -elle eût profondément contenu l'essor guerrier, -incompatible avec de telles intermittences. Toutes -les grandes expéditions, essentiellement communes -à tous les peuples catholiques, malgré qu'un -seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, -au fond, réellement défensives, et toujours destinées -à mettre un terme, répressif ou préventif, -<span class="pagenum" id="Page_404">404</span> -aux invasions successives, qui tendaient à -devenir habituelles: telles furent surtout les guerres -de Charlemagne, d'abord contre les Saxons, et -ensuite contre les Sarrasins; et, plus tard, les -croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter -l'envahissement du mahométisme, et qui, -envisagées sous cet important point de vue, ont, -en général, pleinement réussi, comme De Maistre -l'a judicieusement remarqué.</p> - -<p>Le second caractère essentiel de l'organisation -féodale, c'est-à-dire, l'esprit général de décomposition -primitive de l'autorité temporelle en petites -souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées -entre elles, a été puissamment secondé -par le catholicisme, qui a tant influé, d'une -part, sur la transformation universelle des bénéfices -viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre -part, sur la coordination définitive des principes -corelatifs d'obéissance et de protection, base essentielle -d'une telle discipline sociale. Sous le premier -aspect, il est évident que le catholicisme, -qui avait radicalement exclu de son sein toute -hérédité de fonctions, n'a pu, au contraire, favoriser -cette hérédité temporelle ni par pure routine, -ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement -guidé par un sentiment profond, quoique -confus, des vraies nécessités sociales au moyen-âge. -<span class="pagenum" id="Page_405">405</span> -La constitution de l'église avait fait, comme -je l'ai expliqué, une large part politique aux -droits légitimes de la capacité: il fallait, en même -temps, que les conditions de la stabilité fussent -convenablement garanties, dans l'intérêt final de -la destination totale du système. Or, tel fut alors -éminemment l'effet principal de l'hérédité féodale, -quelque oppressive qu'elle ait dû devenir ultérieurement. -Par suite à la fois de la séparation -fondamentale des deux pouvoirs, qui réservait au -clergé les combinaisons politiques les plus difficiles, -et de la grande transformation militaire ci-dessus -expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des -opérations guerrières, chaque chef de famille -féodale devait ordinairement être assez capable -pour diriger suffisamment, après une éducation -spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice -de son autorité territoriale: ce qui importait -principalement c'était, sans doute, de l'attacher -au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité, -les traditions politiques, surtout locales; -de lui inspirer de bonne heure les sentimens et -les mœurs correspondans à sa position future; de -l'intéresser spontanément, de la manière la plus -intime, au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs; -rien de tout cela ne pouvait être encore aucunement -réalisé sans l'hérédité, dont la propriété -<span class="pagenum" id="Page_406">406</span> -essentielle, sensible, même aujourd'hui, malgré -la diversité des besoins et des situations, consiste -certainement dans la préparation morale de chacun -à sa destination sociale. C'est ainsi que le -catholicisme a dû être conduit à favoriser systématiquement -l'esprit de caste par une dernière -consécration partielle, nettement limitée à l'ordre -temporel, et dont la nature purement provisoire -résultait nécessairement de sa contradiction radicale -avec l'ensemble de la constitution catholique, -comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage -régularisation générale des obligations réciproques -de la tenure féodale, la haute participation -du catholicisme y est assurément trop évidente -pour que nous devions nous y arrêter dans une -aussi rapide indication: quelque intérêt que dût -d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique -de cette admirable combinaison, trop peu -comprise aujourd'hui, entre l'instinct d'indépendance -et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement -inconnue à toute l'antiquité, suffirait -seule à constater la supériorité sociale du -moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la -dignité morale de la nature humaine, à la vérité -chez un petit nombre de familles privilégiées, -mais destinées cependant à servir ensuite de type -spontané à toutes les autres classes, à mesure que -<span class="pagenum" id="Page_407">407</span> -devait s'accomplir leur émancipation graduelle.</p> - -<p>Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme -n'est pas moins irrécusable sur la transformation -universelle de l'esclavage en servage, qui constitue -le dernier attribut essentiel de l'organisation -féodale. La tendance générale du monothéisme à -modifier profondément l'esclavage, au moins en -adoucissant la conduite des maîtres, est sensible -jusque dans le mahométisme, malgré la confusion -fondamentale qui y persiste encore entre les deux -grands pouvoirs sociaux. Elle devait donc être extrêmement -prononcée dans le système catholique, -qui, ne se bornant pas à une simple prescription -morale, quelle qu'en fût l'imposante recommandation, -interposait directement, entre le maître et -l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire -autorité spirituelle, également respectée de -tous deux, et continuellement disposée à les ramener -à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence -actuelle du catholicisme, on peut encore -observer, même aujourd'hui, des traces incontestables -de cette inévitable propriété, en comparant -le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique -protestante à l'Amérique catholique, puisque la -supériorité de celle-ci est, à cet égard, hautement -reconnue de tous les explorateurs impartiaux; -quoique d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement -<span class="pagenum" id="Page_408">408</span> -pas étranger à la réalisation primitive -de cette grande aberration moderne, si contraire -à l'ensemble de sa doctrine et de sa -constitution. Dès son premier essor social, la puissance -catholique n'a cessé de tendre, toujours et -partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière -abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement -du système de conquête, avait cessé de -former une indispensable condition d'existence -politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement -tout développement social: on conçoit, -du reste, aisément que cette tendance élémentaire -ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée -par suite d'obstacles particuliers à certains -peuples catholiques.</p> - -<p>Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande -institution de la chevalerie comme ayant, par sa -nature, spontanément réalisé un admirable résumé -permanent des trois caractères essentiels -dont nous venons ainsi de compléter l'appréciation -sommaire dans l'organisation temporelle du -moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être -habituellement entourée, il est impossible de méconnaître -son éminente utilité sociale, tant que le -pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir pour -régulariser directement l'ordre intérieur de la -nouvelle société. Quoique le monothéisme musulman -<span class="pagenum" id="Page_409">409</span> -n'ait pas été étranger, même avant les croisades, -au développement graduel de ces nobles -associations, correctif naturel d'une insuffisante -protection individuelle, il est néanmoins évident -que leur libre essor est un produit spontané de -l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait -méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible -ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir -enfin un simple moyen d'éducation militaire -en un puissant instrument de sociabilité. -L'organisation caractéristique de ces mémorables -affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du système -féodal, le mérite l'emportait sur la naissance -et même sur la plus haute autorité, a été puissamment -secondée par cette conformité générale avec -l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord, -comme tous les autres élémens de ce régime, -une origine purement temporelle. Toutefois, malgré -que la chevalerie constitue l'une des plus éclatantes -manifestations générales de l'inévitable supériorité -sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne -faut pas négliger de signaler rapidement le danger -capital que l'une de ses principales branches a dû -faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice politique, -et surtout contre l'admirable division fondamentale -des deux pouvoirs sociaux. Ce danger -a commencé à surgir lorsque les besoins spéciaux -<span class="pagenum" id="Page_410">410</span> -des croisades ont déterminé la formation régulière -de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, -où le caractère monastique était intimement -uni au caractère militaire, afin de mieux -s'adapter aux nécessités propres de cette importante -destination. On conçoit, en effet, que, chez -de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire -à l'esprit et aux conditions du système total devait -tendre directement, aussitôt que le but particulier -de cette création anomale aurait été suffisamment -réalisé, à développer éminemment une -monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une -nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. -Telle fut, en principe, la célèbre histoire -des Templiers, dont notre théorie fait ainsi -spontanément découvrir enfin la véritable explication -générale: car, cet ordre fameux doit être -finalement regardé comme instinctivement constitué, -par sa nature, en une sorte de conjuration -permanente, menaçant à la fois la royauté et la -papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels, ont -su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, -ce me semble, le seul grave danger politique -qu'ait dû rencontrer l'ordre social du moyen-âge, -qui, par sa remarquable correspondance avec la -civilisation contemporaine, s'est en quelque sorte -maintenu presque toujours par son propre poids, -<span class="pagenum" id="Page_411">411</span> -tant que cette conformité fondamentale a suffisamment -persisté.</p> - -<p>Quelque rapide que dût être ici l'appréciation -sommaire dont je viens de terminer l'indication, -elle suffira, j'espère, pour montrer, en dernier résultat -général, le système féodal comme le berceau -nécessaire des sociétés modernes, considérées -sous le seul aspect temporel. C'est là, en effet, -qu'a directement commencé la transformation -graduelle de la vie militaire en vie industrielle, -qui constitue, à cet égard, le principal caractère -élémentaire de la civilisation moderne, et qui fut -certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble -de la politique européenne, intérieure ou -extérieure, pendant tout le moyen-âge: peu importe -d'ailleurs que cette conséquence universelle -ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le -plus contribué à la déterminer; puisque, d'après -la complication supérieure des phénomènes politiques, -la plupart de ceux qui y participent ne -sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle, -si souvent contraire aux desseins les mieux concertés, -surtout à mesure que la société humaine -s'étend et se généralise. Dans l'ordre européen, il -est clair que la principale activité militaire fut -destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables -barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation -<span class="pagenum" id="Page_412">412</span> -indéfinie menaçait d'arrêter le développement -social: et cet indispensable résultat n'a -été suffisamment obtenu que lorsque les peuples -du Nord et de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté -de trouver ailleurs de nouveaux établissemens, -d'exécuter, dans leur propre pays, quelque -défavorable qu'il pût être, leur transition finale à -la vie agricole et sédentaire, moralement garantie, -en outre, par leur conversion générale au catholicisme. -Ainsi, ce que l'opération romaine avait -commencé, pour la grande évolution préliminaire -de l'humanité, en assimilant les peuples civilisés, -l'opération féodale l'a dignement complété, en -consolidant à jamais cette indispensable assimilation, -par cela seul qu'il poussait irrésistiblement -les barbares à se civiliser aussi. Envisagé dans -l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris -la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous -cette nouvelle nature, suffisamment développée, -il a nécessairement tendu à son extirpation radicale, -sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant -ainsi sans aliment habituel, par suite même de -la manière pleinement satisfaisante dont il avait -rempli son noble mandat social. Dans l'ordre purement -national, son influence nécessaire a concouru -essentiellement à un semblable résultat général, -soit en concentrant l'activité militaire chez -<span class="pagenum" id="Page_413">413</span> -une caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité -protectrice devenait compatible avec l'essor -industriel de la population laborieuse, quelque -chétive que dût être d'abord l'existence subalterne -de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus -en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère -guerrier, qui, dès l'origine, radicalement défensif, -devait ensuite, faute d'emploi suffisant, se transformer -peu à peu en celui de grand propriétaire -territorial, tendant à devenir le simple directeur -suprême d'une vaste exploitation agricole, du -moins quand il ne dégénérait pas en courtisan. -La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement -caractériser, à tous égards, une telle -économie, était donc, en un mot, l'inévitable abolition -finale de l'esclavage et du servage, et ensuite -l'émancipation civile de la classe industrielle, -quand son développement propre a pu être assez -prononcé, comme je l'indiquerai spécialement ci-après.</p> - -<p>Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre -but principal, l'importante et difficile appréciation -politique, d'abord spirituelle, puis temporelle, -de l'ensemble du régime monothéique du -moyen-âge, dont le vrai caractère a toujours été -si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste plus maintenant -qu'à en compléter l'analyse fondamentale, -<span class="pagenum" id="Page_414">414</span> -en examinant sommairement son admirable influence -morale, et enfin son efficacité intellectuelle -trop peu comprise.</p> - -<p>L'établissement social de la morale universelle -ayant constitué, sans aucun doute, la principale -destination finale du catholicisme, il semblerait -d'abord que l'examen de cette grande attribution -devait ici suivre immédiatement celui de -l'organisation catholique, sans attendre que l'ordre -temporel correspondant eût été directement -considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, -en retardant à dessein une telle appréciation -morale jusqu'à ce que l'ensemble de l'appréciation -politique pût être convenablement -terminé, j'ai voulu la mieux placer sous son vrai -jour historique, en faisant ainsi sentir qu'elle doit -être surtout rattachée au système total de l'organisation -politique propre au moyen-âge, et non -pas exclusivement à l'un de ses deux élémens essentiels, -quelque fondamentale, ou même prépondérante, -qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce -rapport, son indispensable participation. Si le -catholicisme est venu, pour la première fois, régulariser -enfin la véritable constitution morale -de l'humanité, en attribuant directement à la -morale, avec une irrésistible autorité, l'ascendant -social convenable à sa nature, il n'est pas douteux, -<span class="pagenum" id="Page_415">415</span> -d'un autre côté, que l'ordre féodal, envisagé -comme un simple résultat spontané de la -nouvelle situation sociale, suivant les explications -précédentes, a immédiatement introduit de précieux -germes élémentaires d'une haute moralité, -qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels -l'opération catholique ne pouvait suffisamment -réussir, quoique le catholicisme les ait -ensuite admirablement développés et perfectionnés. -En n'oubliant jamais que le catholicisme -lui-même, d'après notre théorie, était, aussi -bien que la féodalité, une suite nécessaire de l'ensemble -des antécédens, l'heureuse harmonie qui -a régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens -sociaux, ne fera point exagérer, au détriment -de l'un, l'influence de l'autre, en attribuant -uniquement au catholicisme une régénération -morale, où il n'a dû être essentiellement que l'organe -actif et rationnel d'un progrès naturellement -amené par la nouvelle phase générale qu'avait alors -atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est -clair, en effet, que la morale purement militaire -et nationale, toujours subordonnée à la politique, -qui avait dû caractériser, comme je l'ai établi, -l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que -son indispensable destination provisoire pût être -suffisamment accomplie, devait nécessairement -<span class="pagenum" id="Page_416">416</span> -tendre ensuite à se transformer spontanément -en une morale de plus en plus pacifique et universelle, -dont l'ascendant politique deviendrait -de plus en plus prononcé, depuis que cette opération -préliminaire avait été convenablement réalisée, -par l'entière extension finale du système -de conquête, désormais radicalement changé en -système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, -celle qui lui méritera la reconnaissance -éternelle de l'humanité, lorsque les croyances théologiques -quelconques n'existeront plus que dans les -souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer -et à régulariser, autant que possible, -cette heureuse tendance naturelle, qu'il n'eût pas -été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, -de la manière la plus vicieuse, l'influence générale, -malheureusement si faible, des doctrines -quelconques sur la vie réelle, individuelle ou sociale, -que de leur attribuer ainsi la propriété de -modifier à un tel degré le mode essentiel de l'existence -humaine. Qu'on suppose le catholicisme -intempestivement transplanté, par un aveugle -prosélytisme ou par une irrationnelle imitation, -chez des peuples qui n'aient point encore achevé -une telle évolution préparatoire; et, privée de -cet indispensable fondement, son influence sociale -y restera essentiellement dépourvue de cette -<span class="pagenum" id="Page_417">417</span> -grande efficacité morale que nous admirons si -justement au moyen-âge: le mahométisme en -offre un exemple pleinement décisif; puisque sa -morale, quoique tout aussi pure, en principe, que -celle du christianisme, d'où elle a été surtout -tirée, est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats -effectifs, sur une population trop peu -avancée, qui n'avait pu convenablement subir -cette préparation temporelle fondamentale, et -qui se trouvait ainsi prématurément appelée, sans -spontanéité suffisante, à un monothéisme encore -inopportun. Il demeure donc incontestable que -l'appréciation morale du moyen-âge ne doit pas -être philosophiquement dirigée d'après la considération -unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion -de l'ordre temporel; mais il faut d'ailleurs éviter -soigneusement toute oiseuse discussion de vaine -préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi -inséparables qu'indispensables, dont chacun a, -sous cet aspect capital, une influence propre, -nettement déterminée en principe, quoique trop -intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours -une juste répartition effective.</p> - -<p>Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont -les conséquences réelles, même aujourd'hui, sont -infiniment plus graves, et qui malheureusement -est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte, -<span class="pagenum" id="Page_418">418</span> -à ce sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée -ou entretenue par l'école métaphysique, -soit protestante, soit déiste, à attribuer essentiellement -l'efficacité morale du catholicisme à sa -seule doctrine, abstraction faite de son organisation -propre, que l'on s'efforce, au contraire, de -représenter comme essentiellement opposée, par -sa nature, à une telle destination. Les divers motifs -sociaux d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus -les principales conditions générales de cette organisation, -doivent évidemment nous dispenser -ici de revenir directement sur cette fausse et dangereuse -opinion, ainsi radicalement réfutée d'avance, -puisque ces motifs étaient surtout tirés -de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les -exemples pleinement décisifs ne manqueraient -pas pour justifier irrécusablement cette rectification -préalable, sans parler même du mahométisme, -que je viens de citer, et où l'absence d'une -convenable organisation spirituelle se complique -trop avec l'inaptitude élémentaire d'une population -mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner -le prétendu catholicisme grec, ou plutôt -byzantin, qui, par l'excessive prolongation de -l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution -distincte et spéciale du pouvoir spirituel, -s'est trouvé, malgré la plus grande conformité de -<span class="pagenum" id="Page_419">419</span> -doctrines, théologiques et morales, avec le catholicisme -réel, et malgré d'ailleurs la similitude -primitive des populations correspondantes, constamment -frappé d'une profonde stérilité morale, -dont l'exacte appréciation philosophique, si elle -était possible ici, confirmerait éminemment, par -un lumineux contraste, la justesse nécessaire des -principes précédemment posés. Plus on méditera -sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose -l'assurer, que la grande efficacité morale du catholicisme -a essentiellement dépendu de sa constitution -sociale, et très accessoirement tenu à l'influence -propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement -envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. -Quelque pure que pût être sa morale (et -qui prêcha jamais directement avec succès une -morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, -dans la vie réelle, qu'à d'impuissantes formules, -accompagnées de superstitieuses pratiques, sans -l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel -convenablement organisé et suffisamment -indépendant, où consistait nécessairement la principale -valeur sociale d'un tel système religieux. -Le faible ascendant naturel de notre intelligence -sur nos passions rend ce danger fondamental nécessairement -commun, à un degré plus ou moins -prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien -<span class="pagenum" id="Page_420">420</span> -ne démontre mieux, en général, l'indispensable -besoin moral d'une véritable organisation spirituelle: -mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, -comme je l'ai établi, aux doctrines théologiques, -à cause du vague et de l'incohérence qui -les caractérisent spontanément, et qui, loin de -leur permettre d'inspirer directement une conduite -déterminée, les rendent, à l'usage, presque -indéfiniment modifiables au gré de penchans énergiques, -jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement -les plus monstrueuses aberrations pratiques, -ainsi que l'ont prouvé tant d'éclatans exemples, -depuis que l'émancipation religieuse est assez -avancée. Avant de procéder immédiatement à la -saine appréciation de la haute influence morale -propre au régime monothéique du moyen-âge, -il était indispensable de rappeler distinctement -ces notions préliminaires, afin que cette influence -pût être ensuite rapportée sans effort à sa vraie -source principale, en prévenant, autant que possible, -une déviation philosophique, trop commune -aujourd'hui. C'est pourquoi je dois, en -outre, perfectionner, ou plutôt compléter, cette -importante analyse préalable, en faisant encore -précéder une telle appréciation directe par l'exacte -détermination spéciale du mode essentiel d'efficacité -morale qui a réellement appartenu aux doctrines -<span class="pagenum" id="Page_421">421</span> -catholiques, abstraction faite désormais de -l'organisation correspondante, dont l'intervention -continue, maintenant incontestable, sera -toujours implicitement supposée en tout ce qui -va suivre.</p> - -<p>A cet égard, la discussion principale, immédiatement -liée aujourd'hui aux plus grands intérêts -de l'humanité, consiste à décider, en général, -si l'action morale du catholicisme au moyen-âge -tenait surtout à la propriété, alors exclusivement -inhérente à ses doctrines, de servir d'organes indispensables -à la constitution régulière de certaines -opinions spontanément communes, dont la puissance -publique, une fois établie, était nécessairement -douée, par sa seule universalité, d'un -irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon -l'hypothèse vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement -dépendu de ces profondes impressions -personnelles d'espoir, et encore plus de crainte, -relatives à la vie future, que le catholicisme s'était -attaché à coordonner et à fortifier avec plus -de soin et d'habileté qu'aucune autre religion, -soit antérieure, soit même postérieure; précisément -parce qu'il avait judicieusement évité de -rien formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant -à l'imagination intéressée de chaque croyant à -détailler librement les peines et les récompenses -<span class="pagenum" id="Page_422">422</span> -promises, d'une manière bien autrement énergique, -et bien mieux appropriée aux convenances -individuelles, que ne l'eût permis, comme dans -la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation -d'une perspective banale, quelque -heureusement qu'elle eût d'abord été choisie. -Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais -été convenablement posée, ne saurait être -nettement résolue par l'examen des cas ordinaires, -où les deux influences ont dû évidemment coexister -toujours, pendant tout le règne du catholicisme; -ce qui doit conduire, à moins d'une analyse -très variée et souvent fort difficile, à attribuer -fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment -à l'autre, suivant la prédisposition dominante de -notre intelligence; comme le témoignent, en tant -d'exemples, les discussions scientifiques, sur des -sujets même infiniment plus simples. La saine logique -indique donc ici la nécessité de prononcer surtout -d'après ces cas, plus ou moins exceptionnels, -où les deux grandes influences qu'il s'agit de comparer -se sont trouvées en opposition mutuelle, par une -discordance anomale très caractérisée entre les préjugés -publics et les prescriptions religieuses, ordinairement -d'accord: ce doivent être évidemment les -seules circonstances où l'observation directe puisse -être pleinement décisive, à moins de contradiction -<span class="pagenum" id="Page_423">423</span> -formelle avec un principe déjà bien établi. -Or, quoique de telles occasions doivent, par leur -nature, être fort rares, surtout pour des sujets -suffisamment importans, une judicieuse exploration -sociologique en fera aisément discerner, aux -divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement -irrécusables, et remplissant spontanément, au -degré convenable, toutes les conditions indispensables -à la démonstration historique de cet aphorisme -vraiment capital de statique sociale: les préjugés -publics sont habituellement plus puissans -que les préceptes religieux, dans tout antagonisme -qui vient à s'établir entre ces deux forces morales, -jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon -illustre précurseur, l'infortuné Condorcet, qui me -paraît avoir seul compris dignement une telle discussion, -a cité surtout un exemple éminemment -décisif, que je crois devoir indiquer ici, soit à raison -de sa haute importance sociale, soit parce -que l'opposition des deux forces s'y trouvait très -marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux -plus beaux temps du catholicisme, imposé par les -mœurs militaires, conduisait si fréquemment tant -de pieux chevaliers à braver directement les plus -énergiques condamnations religieuses; tandis que -(afin de compléter, par un contraste non moins -significatif, cette lumineuse observation), on voit -<span class="pagenum" id="Page_424">424</span> -aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu -à peu, sous la seule prépondérance graduelle des -mœurs industrielles, malgré l'entière décadence -pratique des prohibitions théologiques. Cette seule -indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, -suffira, j'espère, pour suggérer au lecteur -beaucoup d'autres vérifications analogues, plus ou -moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en -pleine harmonie avec la connaissance réelle de la -nature humaine, qui nous déterminera toujours, -dans les cas suffisamment graves, à braver un -péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, -plutôt que d'encourir immédiatement l'inévitable -flétrissure d'une opinion publique très arrêtée -et très unanime. Quoique rien, au premier aspect, -ne semble pouvoir contrebalancer la puissance -des terreurs religieuses, directement relatives -à un avenir indéfini, il n'est pas douteux -cependant que, par une suite nécessaire de cette -éternité même, des âmes assez énergiques, comme -il en a toujours existé, et surtout au moyen-âge, -sans contester aucunement la réalité d'une telle -perspective future, ont pu se la rendre secrètement -assez familière pour n'en plus être arrêtées dans -leurs impulsions dominantes: car, l'éternité de douleur, -aussi inintelligible que l'éternité de plaisir, -ne saurait se concilier, dans notre imagination, -<span class="pagenum" id="Page_425">425</span> -avec cette aptitude évidente de toute vie animale -à convertir en indifférence tout sentiment continu. -Milton a beau consumer son admirable génie -poétique à nous peindre les damnés alternativement -transportés, par un infernal raffinement, du -lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des bains russes -fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi, -et rappeler que la puissance de l'habitude peut -atteindre aussi le changement même, quelque -brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient assez -fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une -semblable appréciation, malgré son apparence -paradoxale, si l'on considère que la même énergie -qui pousse aux grands crimes peut également -conduire à braver de tels arrêts, envers lesquels -le temps ne saurait d'ailleurs manquer pour se -préparer graduellement à leur exécution lointaine, -dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, -ce qui est certainement impossible. -Quant aux âmes ordinaires, il est clair que l'espoir, -toujours réservé, d'une absolution finale, qui -constituait, comme je l'ai expliqué, une indispensable -condition générale de l'existence pratique -du catholicisme, devait souvent suffire, dans -les circonstances, naturellement moins critiques, -où elles se trouvaient communément, à leur inspirer -le facile courage de violer momentanément -<span class="pagenum" id="Page_426">426</span> -les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient -pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement -les préjugés publics, dans les cas d'antagonisme -très prononcés. Sans insister ici davantage -sur un tel sujet, maintenant assez éclairci -pour notre but principal, nous devrons donc regarder -désormais la force morale du catholicisme -comme ayant dû tenir essentiellement, aux époques -même de sa plus grande intensité, à son aptitude -nécessaire, tant qu'il a pu suffisamment régner, -à se constituer spontanément en organe -régulier des opinions communes, dont l'irrésistible -universalité devait naturellement tirer une -nouvelle énergie continue de leur active reproduction -systématique par un clergé indépendant -et respecté: les considérations purement relatives -à la vie future n'ont pu avoir comparativement, -en aucun temps, qu'une influence très accessoire -sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique -de cette analyse préalable dans la saine appréciation -générale de l'influence morale propre au -catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà -pressentir l'extrême intérêt philosophique qu'elle -devra bientôt acquérir, quand nous serons graduellement -parvenus à l'examen direct de l'état -présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, -nous devrons immédiatement expliquer -<span class="pagenum" id="Page_427">427</span> -comment l'évolution intellectuelle, quoique finissant -par dissiper sans retour toutes ces émotions -théologiques, est loin cependant de diminuer, en -réalité, les garanties morales de l'ordre social, -parce qu'elle doit développer éminemment la -force insurmontable de l'opinion publique, par -un incontestable privilége de la philosophie positive, -qui sera alors convenablement caractérisé.</p> - -<p>L'admirable régénération graduelle que, au -moyen-âge, le catholicisme a suffisamment accomplie, -ou du moins convenablement ébauchée, -dans la morale humaine, a surtout consisté, d'après -nos indications antérieures, à transporter -enfin, autant que possible, à la morale la suprématie -sociale jusque alors toujours demeurée à la -politique, en faisant justement prévaloir désormais -les besoins les plus généraux et les plus fixes -sur les nécessités particulières et variables, par -la considération, directement prépondérante, des -conditions élémentaires de l'existence humaine, -de celles qui, immuables dans leur nature et seulement -de plus en plus développées, sont inévitablement -communes à tous les états sociaux et à -toutes les situations individuelles, et dont les exigences -fondamentales, formulées par une doctrine -universelle, déterminaient ainsi la mission -spéciale du pouvoir spirituel, essentiellement destiné -<span class="pagenum" id="Page_428">428</span> -à les faire continuellement respecter dans la -vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait -d'abord son entière indépendance du pouvoir -politique proprement dit. Sans doute, comme je -l'expliquerai plus tard, la philosophie, éminemment -théologique, sur laquelle devait alors exclusivement -reposer cette sublime opération sociale, -en a, sous divers aspects importans, beaucoup -altéré la pureté, et même gravement compromis -l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie -affectait forcément, malgré toutes les -précautions de la sagesse sacerdotale, les prescriptions -morales qui s'y rattachaient; soit aussi -à cause de l'empire moral trop arbitraire qui en -devait résulter pour la corporation directrice, et -sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux préceptes -religieux les eût rendus réellement impraticables; -soit enfin par suite de la sorte de contradiction -intime qui devait implicitement entraver -une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout -le sentiment social, mais en développant -d'abord un égoïsme exorbitant, quoique idéal, -ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue -de récompenses infinies, en sorte que la préoccupation -continue du salut individuel devait directement -neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y -avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et -<span class="pagenum" id="Page_429">429</span> -touchante affection unanime de l'amour de Dieu. -Mais, quelque incontestables que soient ces divers -inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment -inévitables, et ils n'ont point empêché alors -la réalisation suffisante d'une régénération qui ne -pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive -maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après -de meilleures bases intellectuelles.</p> - -<p>C'est ainsi que, par une juste appréciation -comparative des différens besoins de l'humanité, -la morale a été enfin dignement placée à la tête -des nécessités sociales, en concevant toutes les -facultés quelconques de notre nature comme ne -devant jamais constituer que des moyens plus ou -moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand -but fondamental de la vie humaine, directement -consacré par une doctrine universelle, convenablement -érigée en type nécessaire de tous les actes -réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, -reconnaître qu'il y avait, au fond, ainsi que je -l'expliquerai ci-après, quelque chose d'intimement -hostile au développement intellectuel dans -la manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie -sociale de la morale, quoique cette opposition -ait été fort exagérée; mais le catholicisme, -à son âge de prépondérance, a spontanément contenu -une telle tendance, par cela même qu'il -<span class="pagenum" id="Page_430">430</span> -prenait le principe de la capacité pour base directe -de sa propre constitution ecclésiastique: -cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique -ne devait se manifester qu'au temps -de la décadence du système catholique, n'empêchait -nullement la justesse radicale de cette sage -décision sociale qui subordonnait nécessairement -l'esprit lui-même à la moralité. Les intelligences, -de plus en plus multipliées, qui, sans être vraiment -éminentes, ont atteint, surtout par la culture, -un degré moyen d'élévation, se sont toujours, -et principalement aujourd'hui, secrètement -insurgées contre cet arrêt salutaire, qui gêne leur -ambition démesurée: mais il sera éternellement -confirmé, avec une profonde reconnaissance, malgré -les perturbations provenues d'une telle antipathie -mal dissimulée, soit par la masse sociale, -au profit de laquelle il est directement conçu, soit -par le vrai génie philosophique, qui en peut analyser -dignement l'immuable nécessité. Quoique -la véritable supériorité mentale soit certainement -la plus rare et la plus précieuse de toutes, il est -néanmoins irrécusable que, même chez les organismes -exceptionnels où elle est convenablement -prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son -principal essor quand elle n'est point subordonnée -à une haute moralité, par suite du peu d'énergie -<span class="pagenum" id="Page_431">431</span> -relative des facultés spirituelles dans l'ensemble -de la nature humaine. Sans cette indispensable -condition permanente, le génie, en supposant -qu'il puisse être alors entièrement développé, ce -qui serait bien difficile, dégénérera promptement -en instrument secondaire d'une étroite satisfaction -personnelle, au lieu de poursuivre directement -cette large destination sociale qui peut seule -lui offrir un champ et un aliment dignes de -lui: dès-lors, s'il est philosophique, il ne s'occupera -que de systématiser la société au profit de -ses propres penchans; s'il est scientifique, il se -bornera à des conceptions superficielles, susceptibles -de procurer bientôt des succès faciles et -productifs; s'il est esthétique, il produira des œuvres -sans conscience, aspirant, presque à tout -prix, à une rapide et éphémère popularité; enfin, -s'il est industriel, il ne cherchera point des inventions -capitales, mais des modifications lucratives. -Ces déplorables résultats nécessaires de l'esprit -dépourvu de direction morale, qui, du moins, -malgré qu'ils neutralisent radicalement la valeur -sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement -l'annuler, doivent être évidemment encore -plus vicieux chez les hommes secondaires ou médiocres, -à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, -qui ne devrait servir essentiellement -<span class="pagenum" id="Page_432">432</span> -qu'à perfectionner la prévision, l'appréciation, et -la satisfaction des vrais besoins principaux de l'individu -et de la société, n'aboutit le plus souvent, -dans sa vaine suprématie, qu'à susciter une insociable -vanité, ou à fortifier d'absurdes prétentions -à dominer le monde au nom de la capacité, qui, -ainsi moralement affranchie de toute condition -d'utilité générale, finit par devenir d'ordinaire -également nuisible au bonheur privé et au bien -public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. -Pour quiconque a convenablement approfondi -la véritable étude fondamentale de l'humanité, -l'amour universel, tel que l'a conçu le -catholicisme, importe certainement encore davantage -que l'intelligence elle-même, dans l'économie -usuelle de notre existence, individuelle -ou sociale, parce que l'amour utilise spontanément, -au profit de chacun et de tous, jusqu'aux -moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme -dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions, -dès-lors souvent bien plus perturbatrices -qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit -privé, soit public. La profonde sagesse du catholicisme, -en constituant enfin la morale au-dessus -de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et -contrôler sans cesse les divers actes quelconques, -a donc certainement établi le principe le plus fondamental -<span class="pagenum" id="Page_433">433</span> -de la vie sociale, et qui, quoique momentanément -ébranlé ou obscurci par de dangereux -sophismes, surgira toujours finalement, avec -une évidence croissante, d'une étude de plus en -plus approfondie de notre véritable nature, surtout -quand le positivisme rationnel aura spontanément -dissipé, à ce sujet, les ténèbres métaphysiques.</p> - -<p>Du reste, en considérant, à cet égard, aussi -bien que sous tout autre aspect plus déterminé, -l'appréciation morale du catholicisme, il ne faut -jamais oublier que, par suite même de l'indépendance -élémentaire de la morale envers la politique, -organisée par la séparation générale entre le -pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine -morale a dû dès lors se composer essentiellement -d'une suite de types, destinés surtout, non -à formuler immédiatement la pratique réelle, -mais à caractériser convenablement la limite, -toujours plus ou moins idéale, dont notre conduite -devait tendre sans cesse à se rapprocher -de plus en plus. La nature et la destination de -ces types moraux sont entièrement analogues à -celles des types scientifiques ou esthétiques, qui, -dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent -de guide indispensable à nos diverses conceptions, -et dont le besoin se fait sentir jusque dans les -<span class="pagenum" id="Page_434">434</span> -plus simples opérations humaines, même industrielles. -On a radicalement méconnu, sous ce rapport, -l'esprit général de la morale catholique, de -manière à n'en pouvoir porter que de faux jugemens -philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement -reproché la prétendue exagération de ses -principaux préceptes: il serait aussi judicieux de -critiquer les peintres, par exemple, sur la perfection -chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est -clair, en général, que des types quelconques doivent -nécessairement dépasser les réalités correspondantes, -puisqu'ils en doivent constituer les -limites idéales, au-dessous desquelles la pratique -ne restera certainement que trop, encore plus -dans l'ordre moral que dans l'ordre intellectuel: -ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre -cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils -soient convenablement construits; condition que -l'idée même de <i>limite</i>, telle que les géomètres -l'ont régularisée, est éminemment propre à définir -exactement aujourd'hui. L'instinct philosophique -du catholicisme lui a fait remplir spontanément, -de la manière la plus heureuse, cette -condition indispensable, en le conduisant à faire -passer, pour plus d'efficacité pratique, ses types -moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve -vraiment décisive qui, en un sujet quelconque, -<span class="pagenum" id="Page_435">435</span> -manifesterait aussitôt l'exagération effective des -conceptions initiales: c'est ainsi que les premiers -philosophes qui ont ébauché le catholicisme se -sont <ins id="cor_34" title="complus">complu</ins> naturellement dans l'application de -leur génie social à concentrer graduellement, sur -celui auquel ils rapportaient la fondation primordiale -du système, toute la perfection qu'ils pouvaient -concevoir dans la nature humaine; de manière -à l'ériger ensuite en type universel et actif, -alors admirablement adapté à la direction morale -de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, -les plus chétifs et les plus éminens pouvaient -également trouver des modèles généraux -de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs -été admirablement complété par la conception, -encore plus idéale, qui représente, pour la -femme, la plus heureuse conciliation mystique de -la pureté avec la maternité.</p> - -<p>Toutes les diverses branches essentielles de la -morale universelle ont reçu du catholicisme des -améliorations capitales, qui ne sauraient être ici -spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation -desquelles je puis d'ailleurs renvoyer -provisoirement aux philosophes catholiques, surtout -à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en -général, sainement jugées. Je dois me borner -maintenant à l'indication rapide des plus importans -<span class="pagenum" id="Page_436">436</span> -progrès, dans les trois parties successives qui -composent l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, -puis domestique, et enfin sociale, suivant -la division établie au cinquantième chapitre.</p> - -<p>Consacrant l'opinion unanime des philosophes -antérieurs, le catholicisme a dignement envisagé -les vertus individuelles comme la première base -de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice -le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant -énergique de la raison sur la passion, d'où -dépend tout le perfectionnement moral. Aussi ne -doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité -sociale, surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles -où l'homme était poussé à s'imposer volontairement -des privations systématiques, qui, -malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer -d'heureux auxiliaires permanens de l'éducation -morale<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Du reste, les vertus simplement personnelles -ont commencé alors à être conçues directement -<span class="pagenum" id="Page_437">437</span> -dans leur destination sociale, tandis que -les anciens les recommandaient surtout à titre de -prudence purement relative à l'individu, isolément -considéré: la philosophie positive poursuivra -de plus en plus cette importante transformation, -qui tend à ôter à l'arbitrage de la sagesse privée des -habitudes où l'individu est loin certes d'être seul -intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie -élémentaire de la morale catholique, constitue, -au contraire, une prescription capitale, dont la -valeur réelle n'est pas seulement bornée à ces -temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux -manifesté la nécessité, mais se rapporte, en général, -aux vrais besoins moraux de la nature humaine, -où il n'est pas à craindre, sans doute, que -l'orgueil et la vanité soient effectivement jamais -trop abaissés: la nouvelle philosophie sociale confirmera -et même perfectionnera nécessairement, à -un haut degré, cet important précepte, en l'étendant -spontanément jusqu'aux supériorités intellectuelles, -quoiqu'elle leur ouvre le plus vaste champ; -car, rien n'est assurément plus propre que les études -positives, pour peu, du moins, qu'elles soient -convenablement approfondies et philosophiquement -conçues, à faire continuellement apprécier, en -tous sens, la faible portée de notre intelligence, quelque -noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nous -<span class="pagenum" id="Page_438">438</span> -inspirer une satisfaisante découverte de la vérité. -Mais je dois surtout signaler, au sujet de ce premier -ordre de prescriptions morales, une dernière -innovation essentielle, heureusement accomplie -par le catholicisme, et dont la philosophie métaphysique -a fait méconnaître l'éminente valeur sociale: -je veux dire la réprobation générale du suicide, -dont les anciens, aussi dédaigneux de leur -propre vie que de celle d'autrui, s'étaient si souvent -fait un <ins id="cor_18" title="monstreux">monstrueux</ins> honneur, ou du moins une trop -fréquente ressource, plus d'une fois imitée par -leurs philosophes, loin d'en être blâmée. Cette -pratique antisociale devait, sans doute, spontanément -décroître avec la prédominance des mœurs -militaires; mais c'est certainement une des gloires -morales du catholicisme d'en avoir convenablement -organisé l'énergique condamnation, dont -l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui -à cause de notre anarchie intellectuelle, sera certainement -toujours confirmée par une exacte analyse -des vrais besoins moraux de la société humaine. -Plus la vie future perd nécessairement de -son efficacité morale, plus il importe, évidemment, -que tous les individus soient, autant que -possible, invinciblement attachés à la vie réelle, -sans pouvoir en éluder les douloureuses conséquences -par une catastrophe inopinée, qui laisse -<span class="pagenum" id="Page_439">439</span> -à chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son -gré, la réaction indispensable que la société a -compté exercer sur lui: en sorte que, d'après des -motifs purement humains, le suicide sera un jour -non moins pleinement réprouvé sous le régime -positif, comme directement contraire aux bases -générales de la moralité humaine.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label"><b>Note 22</b>:</span></a> -Les pratiques hygiéniques imposées par le catholicisme, outre -leur utilité indirecte pour entretenir de salutaires habitudes de soumission -morale et de contrainte volontaire, se rapportaient directement -à l'action générale du régime sur l'ensemble de notre nature, -dont la haute importance n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, -et que la saine philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline -rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de la -raison publique, l'entière efficacité, physique et morale, de ce puissant -moyen de perfectionnement humain.</p> - -<p>L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout -manifestée dans l'heureuse organisation de la morale -domestique, enfin placée à son rang véritable, -au lieu d'être absorbée par la politique, suivant -le génie de toute l'antiquité. Par la séparation -fondamentale entre l'ordre spirituel et l'ordre -temporel, et par l'ensemble du régime correspondant, -on a été conduit, au moyen-âge, à sentir -que la vie domestique devait être désormais la -plus importante pour la masse des hommes, sauf -le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle -et les besoins de la société devaient appeler -principalement à la vie politique, à laquelle -les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils ne -considéraient que les hommes libres dans des populations -surtout composées d'esclaves. Ce soin prépondérant -du catholicisme pour la morale domestique -a eu tant d'admirables résultats, que leur -analyse sommaire ne saurait être indiquée ici. Je -ne m'arrête donc pas à considérer l'heureux perfectionnement -<span class="pagenum" id="Page_440">440</span> -général de la famille humaine, -sous l'intervention continue de l'influence catholique, -pénétrant spontanément dans les plus -intimes relations, où, sans tyrannie, elle développait -graduellement un juste sentiment des devoirs -mutuels: et cependant il serait, par exemple, -d'un haut intérêt de mieux apprécier qu'on -ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout -en consacrant, de la manière la plus solennelle, -l'autorité paternelle, a totalement aboli le despotisme -presque absolu qui la caractérisait chez les -anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment -manifesté par le meurtre ou l'abandon -des nouveaux-nés, encore essentiellement -légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. -Restreint ici par d'inévitables limites, -j'indiquerai seulement ce qui se rapporte au lien -le plus fondamental, envers lequel, après une -profonde appréciation, tous les vrais philosophes -finiront, à mon gré, par reconnaître bientôt, -malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il ne -reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est -de consolider et de compléter ce que le catholicisme -a si heureusement organisé. Nul ne conteste -plus maintenant qu'il n'ait essentiellement -amélioré la condition sociale des femmes, et cependant -personne n'a remarqué qu'il leur a radicalement -<span class="pagenum" id="Page_441">441</span> -enlevé toute participation quelconque -aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution -des ordres monastiques où il les a admises. -On doit ajouter, en outre, pour fortifier -cette importante observation, qu'il leur a, autant -que possible, pareillement interdit la royauté, -dans tous les pays où son influence politique a -pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans -des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, -où la caste dominait d'abord absolument. -Ces incontestables restrictions doivent -faire comprendre que le perfectionnement opéré -par le catholicisme a surtout consisté, quant aux -femmes, en les concentrant davantage dans leur -existence essentiellement domestique, à garantir la -juste liberté de leur vie intérieure, et à consolider -leur situation, en consacrant l'indissolubilité fondamentale -du mariage; tandis que, même chez les -Romains, la répudiation facultative altérait gravement, -au détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. -Vainement arguë-t-on de quelques dangers -exceptionnels ou secondaires, dont la réalité -est trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui -cette indispensable fixité, si heureusement adaptée, -en général, aux vrais besoins de notre nature, -où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux -sentimens qu'aux idées, et sans laquelle notre -<span class="pagenum" id="Page_442">442</span> -courte existence se consumerait en une suite interminable -et illusoire de déplorables essais, où -l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier -conformément à toute situation vraiment immuable -serait radicalement méconnue, malgré son -importance extrême chez les organismes peu prononcés, -qui composent l'immense majorité. L'obligation -de conformer sa vie à une insurmontable -nécessité, loin d'être réellement nuisible au -bonheur de l'homme, en constitue ordinairement, -au contraire, pour peu que cette nécessité soit -tolérable, l'une des plus indispensables conditions, -en prévenant ou contenant l'inconstance de nos -vues et l'hésitation de nos desseins; la plupart -des individus étant bien plus propres à poursuivre -l'exécution d'une conduite dont les données -fondamentales sont indépendantes de leur -volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils -doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, -que notre principale félicité morale se rapporte -à des situations qui n'ont pu être choisies, -comme celles, par exemple, de fils et de -père. En indiquant, au chapitre suivant, les -graves atteintes que le protestantisme a tenté -d'apporter à l'institution fondamentale du mariage -catholique, j'aurai lieu de faire plus directement -sentir que la dangereuse faculté du divorce, loin -<span class="pagenum" id="Page_443">443</span> -de perfectionner une telle institution, au profit -réel d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle -pouvait s'introduire réellement dans les mœurs -modernes, à constituer une imminente rétrogradation -morale, en donnant une trop libre carrière -aux appétits les plus énergiques, dont la répression -continue, combinée avec une légitime satisfaction, -doit nécessairement augmenter à mesure -que l'évolution humaine s'accomplit, comme je -l'ai établi, en principe, à la fin du volume précédent. -Renfermant à jamais les femmes dans la -vie domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement -lié les deux sexes, que, d'après les -mœurs d'abord organisées sous son influence, -l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, -et même indépendant de sa conduite -propre, à participer, sans aucune condition active, -non-seulement à tous les avantages sociaux -de celui qui l'a une fois choisie, mais aussi, autant -que possible, à la considération dont il jouit: -il serait certes difficile d'imaginer une disposition -praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement -dépendant. Loin de tendre à la chimérique -émancipation, et à l'égalité non moins -vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, -développant, au contraire, les différences -essentielles des sexes aussi bien que toutes les -<span class="pagenum" id="Page_444">444</span> -autres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, -enlève de plus en plus aux femmes toutes -les fonctions qui peuvent les détourner de leur -vocation domestique. On ne peut, sans doute, -mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle -qu'en examinant ce qui se passe dans les -classes élevées de la société, où les femmes ont pu -suivre plus aisément leur véritable destinée, et -qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, -une sorte de type spontané, vers lequel convergeront -ultérieurement, autant que possible, -tous les autres modes d'existence: or, on saisit -ainsi directement la loi générale de l'évolution -sociale en ce qui concerne les sexes, et qui consiste -à dégager de plus en plus les femmes de toute -occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, -de manière, par exemple, à faire un jour repousser, -comme honteuse pour l'homme, dans tous les -rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les -plus avancés, la pratique des travaux pénibles par -les femmes, dès-lors partout réservées, d'une manière -de plus en plus exclusive, à leurs nobles -attributions caractéristiques d'épouse et de mère. -Quoique je ne puisse pas même ébaucher ici la série -spéciale d'observations sociales propre à confirmer -irrécusablement ce principe général, d'ailleurs -si conforme à la vraie connaissance de notre nature, -<span class="pagenum" id="Page_445">445</span> -mais qui ne saurait être convenablement établi -que dans mon traité particulier de philosophie -politique, j'espère cependant que cette rapide indication, -quelque imparfaite qu'elle doive être, -suffira pour faire déjà sentir aux meilleurs esprits -que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui -reste désormais à consolider et à compléter chez -toutes les classes quelconques de la société moderne, -il ne peut exister, en réalité, de moyens efficaces -d'améliorer la condition actuelle des femmes que -ceux qui résulteront spontanément de la régénération -rationnelle de l'éducation humaine, chez l'un -et l'autre sexe, sous l'ascendant ultérieur de la -philosophie positive.</p> - -<p>Considérant enfin la morale sociale proprement -dite, il serait certes superflu de constater expressément -ici l'influence capitale du catholicisme -pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, -qui animait seul les anciens, par le sentiment -plus élevé de l'humanité ou de la fraternité universelle, -si heureusement vulgarisé par lui sous -la douce dénomination de charité. Sans doute, -la nature des doctrines, et les antipathies religieuses -qui en résultaient, restreignaient beaucoup, -en réalité, cette hypothétique universalité -d'affection, essentiellement limitée d'ordinaire -aux populations chrétiennes; mais, entre ces limites, -<span class="pagenum" id="Page_446">446</span> -les sentimens de fraternité des différens -peuples étaient puissamment développés, outre -la foi commune qui en était le principe, par leur -uniforme subordination habituelle à un même -pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur -nationalité propre, se sentaient spontanément concitoyens -de toute la chrétienté: on a justement -remarqué que l'amélioration des relations européennes, -le perfectionnement du droit international, -et les conditions d'humanité de plus en -plus imposées à la guerre elle-même, remontent, -en effet, jusqu'à cette époque où l'influence catholique -liait directement toutes les parties de -l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque nation, -les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand -principe catholique de la fraternité ou de la charité -universelles, et qui n'ont aujourd'hui perdu -momentanément leur principale efficacité que par -suite de l'inévitable décadence du système théologique -qui les imposait, ont graduellement tendu -à constituer, par leur nature, le moyen le moins -imparfait de remédier, autant que possible, surtout -en ce qui concerne la répartition des richesses, -aux inconvéniens inséparables de l'état social, -et dont, à l'aveugle imitation des anciens, on -cherche aujourd'hui la vaine solution dans des -mesures purement matérielles ou politiques, aussi -<span class="pagenum" id="Page_447">447</span> -impuissantes que tyranniques, et susceptibles de -conduire aux plus graves perturbations sociales. -Il est clair, en principe, que la seule séparation -rationnelle des deux pouvoirs, organisant la haute -indépendance de la morale envers la politique, -peut permettre, dans l'avenir, comme dans le -passé, d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie -temporelle de la société, l'obligation -impérieuse, mais purement morale, d'employer -directement sa fortune, et tous ses autres avantages -quelconques, en raison de sa position, au -soulagement de ses semblables; tandis que la -philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, -à cet égard, d'autre solution pratique que -d'instituer des cachots pour ceux qui demandent -du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables -fondations, destinées à l'adoucissement -varié des misères humaines, et que la politique -métaphysique a eu l'étrange courage de condamner, -au nom de la prétendue science de l'économie -politique, tandis qu'il reste, au contraire, aujourd'hui, -en les réorganisant, à les étendre et à les -compléter; institutions totalement inconnues à -l'antiquité, et d'autant plus merveilleuses, qu'elles -provinrent presque toujours des dons volontaires -d'une munificence privée, à laquelle la coopération -publique se joignait rarement. En développant, -<span class="pagenum" id="Page_448">448</span> -au plus haut degré compatible avec l'imperfection -radicale de la philosophie théologique, le -sentiment universel de la solidarité sociale, le -catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, -qui en constitue, par sa nature, l'indispensable -complément, en liant tous les temps aussi bien -que tous les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. -Telle était la destination générale de ce grand -système de commémoration usuelle, si heureusement -construit par le catholicisme, à l'imitation -judicieuse du polythéisme. Si un semblable sujet -pouvait ici être suffisamment examiné, il serait -aisé de faire admirer les sages précautions introduites -par le catholicisme, et ordinairement respectées, -pour que la béatification, remplaçant -ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement -encore à sa principale destination sociale, en évitant -les honteuses dégénérations où la confusion -radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné, -à cet égard, aux temps de décadence, les -Grecs et surtout les Romains; en sorte que cette -noble récompense n'a été, en effet, presque jamais -décernée, pendant la majeure partie de l'époque -catholique, qu'à des hommes plus ou moins dignes, -éminens ou utiles, soit moralement, soit même -intellectuellement, toujours choisis, avec une -entière impartialité, parmi toutes les classes sociales, -<span class="pagenum" id="Page_449">449</span> -depuis les plus éminentes jusqu'aux plus -inférieures. Il est d'ailleurs évident que le régime -positif remplira spontanément cette attribution -capitale avec bien plus de perfection et de liberté -encore, puisqu'il pourra l'étendre habituellement, -non-seulement à tous les modes possibles de l'activité -humaine, mais aussi à tous les temps et à -tous les lieux, sans être arrêté par aucune étroite -dissidence de doctrine, parce que, seule susceptible -d'envelopper réellement l'ensemble continu -de l'humanité totale dans sa vaste unité, -aussi complète qu'irrécusable, sa philosophie -est exclusivement propre à reconnaître et à -glorifier toute vraie participation quelconque à la -grande évolution de notre espèce. L'obligation de -damner Homère, Aristote, Archimède, etc., -devait être certes bien douloureuse à tout philosophe -catholique; et néanmoins elle était -strictement imposée par l'imparfaite nature du -système: il n'y a que le positivisme qui puisse -tout apprécier, sans cependant rien compromettre.</p> - -<p>Telle est la faible indication sommaire qui doit -disposer le lecteur à comprendre, d'après les principes -que j'ai établis, l'immense régénération -morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge, -autant que le permettaient le caractère de -<span class="pagenum" id="Page_450">450</span> -cette phase sociale et la philosophie qu'il a été -forcé d'employer: en sorte que son immortelle -ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature -de cette grande opération, ainsi que l'esprit général -qui doit y présider, et les principales conditions -à remplir, laissant seulement à reconstruire -désormais, d'après une philosophie plus -réelle et plus stable, l'ensemble fondamental de -cet admirable édifice. Il ne nous reste plus maintenant, -afin d'avoir convenablement apprécié le -régime monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord -politique, ensuite morale, est ainsi terminée, -qu'à juger enfin, d'une manière générale, -ses vrais attributs intellectuels, dont les deux -chapitres suivans devront ensuite manifester les -grandes conséquences sociales, qui, prolongées -jusqu'à notre époque, la rattachent directement -à ce berceau nécessaire de toute la civilisation -moderne. On doit aisément concevoir, en effet, -d'après l'ensemble des considérations déjà exposées -dans ce chapitre, que l'importance prépondérante -de la mission sociale que nous venons de -reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir -le développement direct de ses propriétés mentales, -qui n'ont pu se manifester pleinement que -par leurs suites ultérieures, quand ce système, éminemment -transitoire, était déjà en pleine décomposition -<span class="pagenum" id="Page_451">451</span> -politique; ce qui a dû empêcher la juste -détermination générale de ces caractères intellectuels, -dont la vraie source primitive était -ainsi trop peu marquée, quoique tout le mouvement -spirituel des temps modernes remonte -incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à -ces temps mémorables, si irrationnellement -qualifiés de ténébreux par une vaine critique métaphysique, -dont le protestantisme fut le premier -organe.</p> - -<p>Notre théorie explique facilement le retard -considérable du mouvement intellectuel correspondant -au système monothéique du moyen-âge, -sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les -vrais attributs caractéristiques d'un tel système, -on lui suppose, envers les progrès de l'esprit humain, -une antipathie radicale, peu compatible -avec sa nature, et qui n'a pu exister, même à un -degré beaucoup moindre qu'on ne le croit communément, -que dans son âge de décadence prononcée, -lorsque, attaqué de toutes parts, il devait -être presque uniquement occupé du soin difficile -de sa propre conservation, comme je l'indiquerai -au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on -a fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des -invasions germaniques, en leur attribuant surtout -ce mémorable ralentissement de l'évolution intellectuelle -<span class="pagenum" id="Page_452">452</span> -pendant la majeure partie du moyen-âge, -puisqu'il avait certainement précédé de plusieurs -siècles ces bouleversemens politiques. Deux -observations historiques, également décisives, -l'une de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude -est aussi incontestable que l'importance, doivent -mettre sur la voie de la véritable explication de -ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si -mal compris: car, d'un côté, le prétendu réveil -d'une intelligence qui, quoique ayant dû changer -la direction de son activité, ne s'était jamais engourdie, -c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du -mouvement mental, suivit immédiatement l'époque -de la pleine maturité du régime catholique, -au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant -son principal ascendant social; d'une autre part, -ce fut au centre même de cet ascendant, et presque -sous les yeux de la suprême autorité sacerdotale, -que se manifesta d'abord une telle accélération, -puisqu'il est impossible de méconnaître, -au moyen-âge, l'éclatante supériorité de l'Italie, -sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage, -philosophique, scientifique, esthétique, et même -industriel: double indice irrécusable de l'aptitude -nécessaire du catholicisme à seconder alors l'essor -général de l'esprit humain. Une étude approfondie -du ralentissement antérieur montre avec -<span class="pagenum" id="Page_453">453</span> -évidence qu'il avait été essentiellement dû à l'importance -prépondérante de l'opération fondamentale -qui avait consisté à organiser graduellement -le régime monothéique du moyen-âge, dont la -longue et difficile élaboration devait certainement, -jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie, -absorber, d'une manière à peu près exclusive, les -plus grandes forces intellectuelles, et commander, -plus qu'aucun autre sujet quelconque, l'attention -et l'estime publiques: de façon à laisser la direction -provisoire du mouvement mental proprement -dit à des esprits peu éminens, excités par de -moindres encouragemens habituels, en un temps -où d'ailleurs l'état général de notre évolution -spirituelle ne pouvait guère comporter, en aucun -genre, des progrès immédiats d'une haute portée, -et ne permettait que la conservation essentielle, -accompagnée d'améliorations secondaires, des résultats -déjà obtenus. Telle est l'explication simple -et rationnelle de cette apparente anomalie, qui -ne suppose, comme on le voit, ni dans les hommes -ni dans les institutions, ni même dans les évènemens, -aucune tendance radicale, systématique -ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, -et qui en rattache directement le principe -spontané à l'inévitable obligation d'appliquer toujours -les plus hautes capacités aux opérations exigées, -<span class="pagenum" id="Page_454">454</span> -à chaque époque, par les plus grands besoins -de l'humanité, qui certes ne pouvait alors rien -offrir de plus digne de l'intérêt capital de tous -les penseurs que le développement progressif des -institutions catholiques. Quand le système est -enfin parvenu, sous Hildebrand, à sa pleine maturité -sociale, et après que les principales difficultés -relatives à son application politique eurent -été surmontées, autant du moins que le comportait -la nature des temps et celle des doctrines, le -mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait -dit, n'avait jamais été un seul instant interrompu, -reprit spontanément une activité nouvelle; et, -appelant, à son tour, d'une manière de plus en -plus prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, -ainsi que l'attention universelle, il réalisa -graduellement les immenses progrès que nous -devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. -L'influence que l'on attribue communément -aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, -a été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait -dû réellement hâter un peu l'essor spontané qui -devait alors se manifester. Du reste, cette influence -secondaire, convenablement étudiée, perd -le caractère essentiellement accidentel qu'elle conserve -encore chez les meilleurs esprits, quand on -envisage directement les principaux caractères de -<span class="pagenum" id="Page_455">455</span> -l'évolution arabe. Quoique Mahomet<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ait tenté, -par une imitation trop peu rationnelle, d'organiser -le monothéisme chez une nation qui n'y -était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, -ni au spirituel, ni au temporel, et que, par -suite, cette tentative n'ait pu suffisamment produire -les principaux résultats sociaux propres à -une telle transformation, et surtout cette division -fondamentale des deux pouvoirs élémentaires qui -doit la caractériser dans les cas vraiment favorables; -quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu -ainsi aboutir directement qu'à la plus monstrueuse -concentration politique, par la constitution d'une -sorte de théocratie militaire; cependant, les propriétés -mentales inhérentes au monothéisme n'ont -pu y être entièrement annulées, et ont dû même -s'y développer d'abord avec d'autant plus de rapidité -que cette imperfection radicale du régime -correspondant en a rendu l'essor très facile, sans -exiger la longue et pénible élaboration qui a été -nécessaire au catholicisme, et en laissant dès-lors -<span class="pagenum" id="Page_456">456</span> -naturellement disponibles, presque dès l'origine, -les principales capacités spirituelles pour la culture -purement intellectuelle, dont les germes y -étaient déjà spontanément déposés, d'après la -tendance antérieure du mouvement philosophique -vers l'Orient, depuis que l'Occident était -absorbé par le développement du système catholique. -C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés -propres à figurer honorablement dans cette sorte -d'interrègne occidental, sans que leur intervention -ait été toutefois radicalement indispensable -pour opérer, à cet égard, la transition générale, -essentiellement spontanée, de l'évolution grecque -à notre évolution moderne. L'ensemble de ces -considérations explique donc, d'une manière pleinement -satisfaisante, pourquoi le régime monothéique -du moyen-âge devait développer aussi -tardivement ses principales propriétés intellectuelles, -dont cet inévitable délai naturel ne saurait -faire contester la réalité ni l'importance. Mais -il prouve, en même temps, que, par une coïncidence -nécessaire, ci-après spécialement motivée, -cette dernière influence fondamentale n'a pu devenir -essentiellement efficace que lorsque la décadence -générale de ce système avait déjà véritablement -commencé. Ainsi, son appréciation -directe doit être naturellement renvoyée aux deux -<span class="pagenum" id="Page_457">457</span> -chapitres suivans, destinés à examiner soit cette -désorganisation graduelle, soit l'élaboration progressive -des nouveaux éléments sociaux; double -grande série des résultats nécessaires de l'action -générale d'un tel système, quoique la source réelle -en soit trop méconnue. Tels sont les motifs évidens -qui nous obligent ici à indiquer seulement, -de la manière la plus sommaire, le principe général -de cette influence mentale, sous chacun des -quatre aspects essentiels qui lui sont propres.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label"><b>Note 23</b>:</span></a> -Suivant les prescriptions logiques préalablement établies au -début de ce volume, nous ne pouvons ici considérer le mahométisme -que relativement à la principale évolution sociale, dès-lors essentiellement -accomplie en Occident. L'action capitale qu'il a exercée sur -l'Orient est d'une toute autre nature, et, le plus souvent, très favorable -à l'essor des civilisations correspondantes, surtout dans l'Inde, -et encore plus dans les grandes îles malaises.</p> - -<p>Sous le point de vue philosophique proprement -dit, l'aptitude intellectuelle du catholicisme est -aussi éminente que mal appréciée. Nous avons -déjà considéré l'extrême importance sociale du -mémorable système d'éducation universelle qu'il -parvint à organiser jusque chez les classes les plus -inférieures des populations européennes; comme -l'a d'ailleurs honorablement tenté, à son exemple, -le monothéisme de Mahomet. Or, quelque -imparfaite que doive sembler aujourd'hui la philosophie -purement théologique qui se trouvait -ainsi vulgarisée, elle a, dans l'ordre mental, long-temps -exercé une très heureuse influence sur le -développement intellectuel de la masse des nations -civilisées, dès-lors régulièrement assujéties, -d'une manière continue ou fréquemment périodique, -à un certain exercice spirituel, pleinement -<span class="pagenum" id="Page_458">458</span> -adapté à leur situation, et aussi propre à élever -leurs idées au-dessus du cercle borné de leur vie -matérielle qu'à épurer leurs sentimens habituels; -on ne peut convenablement sentir l'utilité d'une -telle action que par l'appréciation comparative -des cas où elle n'existe point, sans être autrement -remplacée. L'efficacité de cet enseignement élémentaire -devait être alors d'autant plus grande -qu'il répandait des notions saines, quoique empiriques, -sur la nature morale de l'homme, et -même une certaine ébauche, vague et étroite, -mais réelle à quelques égards, de l'appréciation -historique de l'humanité, spontanément rattachée -à l'histoire générale de l'église. Il est même -évident que c'est ainsi que la grande notion philosophique -du progrès humain a commencé à surgir -universellement, quelque insuffisante ou vicieuse -qu'elle dût être alors, par suite des efforts -naturels du catholicisme pour démontrer sa supériorité -fondamentale sur les divers systèmes antérieurs, -qui d'ailleurs ne pouvaient ainsi manquer -d'être le plus souvent très mal appréciés: tous -ceux qui savent convenablement mesurer les difficultés -et les conditions d'une première ébauche, -surtout en un tel temps et pour un tel sujet, sentiront, -j'espère, la valeur de cet heureux aperçu -primitif, malgré son extrême imperfection inévitable. -<span class="pagenum" id="Page_459">459</span> -Enfin, on ne peut douter que l'influence -de cette éducation catholique, fournissant à chaque -individu le moyen, et, à certains égards, le -droit de juger tous les actes humains, personnels -ou collectifs, d'après une doctrine fondamentale, -en harmonie avec la division générale des deux -pouvoirs élémentaires, n'ait ultérieurement concouru -à développer l'esprit universel de discussion -sociale qui caractérise les peuples modernes, et -qui ne pouvait habituellement exister chez les -subordonnés tant qu'a duré la confusion des deux -puissances; quoique cet esprit, dont on a trop -injustement oublié la première source, dût d'ailleurs -être long-temps contenu par l'indispensable -discipline intellectuelle que prescrivait impérieusement -la nature vague et arbitraire de la philosophie -théologique. A ces éminens attributs, principalement -relatifs aux masses, il faut d'abord -joindre, pour les esprits cultivés, le libre développement -que le régime catholique a presque toujours -permis, sauf quelques luttes passagères, à -la philosophie métaphysique, habituellement menacée -par le régime polythéique, et que le catholicisme -a tant protégée, malgré la tendance qu'elle -devait bientôt manifester à l'ébranlement radical -de ce système, sous lequel son extension directe -aux questions morales et sociales a certainement -<span class="pagenum" id="Page_460">460</span> -commencé, comme je l'expliquerai: pour rendre -pleinement incontestable cette disposition libérale -du catholicisme, il suffirait de rappeler l'admirable -accueil, d'ailleurs si justement mérité, -que sut faire ce moyen-âge tant décrié à la partie -de beaucoup la plus avancée de la philosophie grecque, -c'est-à-dire à la doctrine du grand Aristote, -qui certes avait dû être jusque alors infiniment -moins goûtée, même chez les Grecs. On doit, en -second lieu, noter aussi l'immense service philosophique -spontanément rendu par le système catholique -à la raison humaine, en vertu de sa division -fondamentale des deux pouvoirs sociaux, -qui, mentalement envisagée, constituait une indispensable -condition préalable de la formation -ultérieure d'une véritable science sociale, par -l'heureuse séparation rationnelle qui en devait -résulter entre la théorie et la pratique politiques, -et sans laquelle les spéculations sociales n'auraient -jamais pu prendre un essor indépendant, -si ce n'est sous la vaine forme d'utopies plus ou -moins chimériques: quoique cette dernière propriété -ne puisse commencer que de nos jours à -recevoir sa réalisation définitive, je n'en devais -pas moins signaler avec reconnaissance la vraie -source primitive, dont les produits trop détournés -et trop lointains ne sont presque jamais rapportés -<span class="pagenum" id="Page_461">461</span> -à leur véritable origine, par ceux même -qui les utilisent le plus.</p> - -<p>L'influence purement scientifique du catholicisme -ne fut certainement pas moins salutaire -que son action philosophique. Sans doute le monothéisme -lui-même ne saurait être pleinement -compatible avec le sentiment rationnel de l'invariabilité -fondamentale des lois naturelles, toujours -compromise nécessairement, d'une manière sinon -réelle, au moins virtuelle, par toute subordination -théologique des divers phénomènes à des volontés -souveraines, quelque régulières qu'on soit -conduit à les supposer par les progrès croissans -de la véritable science: et en effet, à un certain -degré du développement humain, la doctrine -monothéique constitue le seul obstacle essentiel à -l'irrésistible conviction qu'une expérience très -prolongée tend à produire universellement à cet -égard, comme on a dû le constater fréquemment -dans les diverses parties de ce Traité, et comme -j'aurai lieu bientôt de l'expliquer historiquement. -Mais, au moyen-âge, notre intelligence étant certainement -fort éloignée encore d'une telle situation, -le régime monothéique, loin de comprimer -l'essor scientifique correspondant, devait, au contraire, -l'encourager très heureusement, en le dégageant -enfin spontanément des immenses entraves -<span class="pagenum" id="Page_462">462</span> -que le polythéisme lui présentait de toutes -parts; puisque les tentatives scientifiques n'avaient -pu être jusque alors poursuivies, sauf l'essor initial -des simples spéculations mathématiques, sans -choquer presque continuellement, d'une manière -plus ou moins dangereuse, des explications théologiques -qui s'étendaient, pour ainsi dire, aux -moindres détails de tous les phénomènes: tandis -que le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, -ouvrait enfin à l'esprit scientifique un -accès beaucoup plus libre dans cette étude secondaire, -où il n'avait plus à lutter contre une -doctrine sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât -les formules, dès-lors vagues et générales, qui s'y -rapportaient; et il pouvait même être directement -soutenu par une disposition religieuse à la -sincère admiration particulière de la sagesse providentielle, -qui n'a dû exercer que beaucoup plus -tard une influence vraiment rétrograde ou stationnaire. -Au point déjà atteint par notre grande -démonstration historique, je croirais superflu d'établir -expressément que le régime monothéique, -comparé au précédent, constitue une diminution -intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux, -comme le régime polythéique l'avait opéré, en -son temps, envers le régime fétichique: cette -progression est maintenant évidente. Outre les -<span class="pagenum" id="Page_463">463</span> -restrictions capitales, précédemment caractérisées -à une autre fin, auxquelles le catholicisme a -soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine, -on voit également, par la suppression spontanée -des oracles et des prophéties, dont l'antiquité -était inondée, et par le caractère, de plus en -plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux -miracles, que le catholicisme, au temps de sa prépondérance, -s'est noblement efforcé d'agrandir, -aux dépens de l'esprit théologique, le domaine -d'abord si étroit de la raison humaine, autant que -pouvait le permettre la nature même de la doctrine -qui servait de base à sa domination sociale. -D'après ces diverses propriétés incontestables, et -sans parler d'ailleurs des évidentes facilités que -l'existence sacerdotale devait alors offrir à la culture -intellectuelle, il est aisé de concevoir l'heureuse -influence que le régime monothéique du -moyen-âge a dû exercer sur l'essor correspondant -des principales sciences naturelles, qui sera spécialement -apprécié dans la cinquante-sixième leçon: -soit par la création de la chimie, fondée sur -la conception préalable d'Aristote relative aux -quatre élémens, et soutenue par les énergiques -chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment -l'expérimentation naissante; soit par -les notables progrès de l'anatomie, si entravée -<span class="pagenum" id="Page_464">464</span> -dans toute l'antiquité, malgré les premiers encouragemens -spontanés que j'ai signalés au chapitre -précédent; soit aussi par le développement continu -des spéculations mathématiques antérieures -et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient, -développement alors aussi marqué que le -comportait essentiellement l'état de la science, -comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que caractérisent, -d'une manière si mémorable, deux grands -perfectionnemens corelatifs, l'essor de l'algèbre, à -titre de branche distincte de l'ancienne arithmétique<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, -et celui de la trigonométrie, trop imparfaite -et trop bornée chez les Grecs pour les -besoins croissans de l'astronomie.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label"><b>Note 24</b>:</span></a> -Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée, au moyen-âge, -dans les notations numériques, ni la part incontestable de l'influence -catholique à cet important progrès de l'arithmétique. Un géomètre -distingué, qui s'occupe, avec autant de succès que de modestie, -de la véritable histoire mathématique (M. Chasles), a très utilement -confirmé, dans ces derniers temps, par une sage discussion spéciale, -au sujet de ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que -devait naturellement inspirer la saine théorie du développement humain, -en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une importation de -l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat spontané du mouvement -scientifique antérieur, dont on peut suivre aisément la tendance -graduelle vers une telle issue par des modifications successives, en partant -des notations primitives d'Archimède et des astronomes grecs.</p> - -<p>Quant à l'influence esthétique propre au régime -monothéique du moyen-âge, quoiqu'elle -n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se développer -<span class="pagenum" id="Page_465">465</span> -surtout que dans la période immédiatement -suivante il est néanmoins impossible d'en méconnaître -l'éminente portée, en pensant au progrès capital -de la musique et de l'architecture pendant -cette mémorable époque. C'est alors, en effet, que -l'art du chant prend un nouveau caractère fondamental, -par l'introduction des notations musicales, -et surtout par le développement de l'harmonie, qui -s'y trouve d'ailleurs directement lié; il en est de -même, et d'une manière encore plus sensible, pour -la musique instrumentale, qui, en ces temps de prétendue -barbarie, acquit une admirable extension, -par la création de son organe le plus puissant et le -plus complet: il serait certes superflu de signaler -expressément, dans ce double perfectionnement, -l'évidente participation de l'influence catholique. -Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le -progrès général de l'architecture, esthétiquement -envisagée, indépendamment de la nouvelle direction -imprimée aux constructions usuelles, en vertu -du changement qu'éprouvait graduellement l'existence -sociale, où d'habituelles relations privées -succédant, avec les mœurs catholiques et féodales, -à l'isolement caractéristique de la vie intérieure -chez les anciens, devaient spontanément déterminer -un système d'habitations plus propre à faciliter -les communications individuelles. Jamais -<span class="pagenum" id="Page_466">466</span> -les pensées et les sentimens de notre nature morale -n'ont pu obtenir une aussi parfaite expression -monumentale que celle alors réalisée par tant -d'admirables édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable -extinction des croyances correspondantes, -inspireront toujours, à tous les vrais philosophes, -une délicieuse émotion de profonde sympathie -sociale. Le polythéisme, dont le culte était tout -extérieur aux temples, ne pouvait évidemment -comporter une telle perfection, nécessairement -réservée au système qui organisait un enseignement -universel, complété par une habitude continue -de méditations personnelles: on a certainement -fort exagéré, à ce sujet, comme envers les -sciences, l'influence des importations arabes, qui -d'ailleurs est ici, comme là, aisément explicable; -puisque le monothéisme musulman ayant dû -éprouver naturellement les mêmes besoins essentiels, -a dû spontanément déterminer de semblables -tendances; quoique son défaut radical -d'originalité doive rendre, en général, très suspecte, -à l'un et à l'autre titre, sa prétendue antériorité -de perfectionnement, du reste également -motivée, pour les deux cas, en ce qu'elle a de -réel, par la plus grande facilité de son essor mental, -ci-dessus caractérisée dans sa principale cause -politique. Relativement à la poésie, il suffirait de -<span class="pagenum" id="Page_467">467</span> -nommer le sublime Dante pour constater avec -éclat l'aptitude immédiate du régime que nous -considérons, malgré le ralentissement notable qu'a -dû spécialement produire, à cet égard, la longue -et pénible élaboration des langues modernes; -d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop peu -stable de l'état social correspondant présentait -alors de puissans obstacles à l'essor des plus profondes -impressions poétiques, qui n'y pouvaient -suffisamment trouver une inspiration directe et -spontanée: nous avons déjà hautement reconnu, -dans le chapitre précédent, l'aptitude supérieure -qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à présent -le polythéisme, dont les plus puissants génies -n'ont pu encore convenablement affranchir la -poésie moderne; du reste, l'appréciation de l'époque -suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en -tous les autres, n'a fait que développer graduellement -les germes introduits au moyen-âge, -achèvera de dissiper spécialement tous les doutes -qui pourraient encore subsister à ce sujet.</p> - -<p>Envisageant enfin le mouvement mental imprimé -par ce système social sous l'aspect le moins -élevé et le plus universel, c'est-à-dire quant à -l'essor industriel, nous devons encore davantage -ajourner son examen propre, si évidemment réservé -aux temps ultérieurs, à partir de l'émancipation -<span class="pagenum" id="Page_468">468</span> -personnelle. Mais on ne saurait douter, en -principe, que le plus grand perfectionnement -réalisable dans l'industrie humaine devait consister -en une sage abolition graduelle du servage, -accompagnée de l'affranchissement progressif des -communes proprement dites, alors accomplis -sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme -je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la -base nécessaire de tous les immenses succès postérieurs. -Nous devrons surtout remarquer, quand -notre marche rationnelle nous conduira directement -à une telle analyse, le nouveau caractère -général, déjà utile à signaler ici, que dut dès-lors -prendre de plus en plus l'industrie humaine, et -qui fut en harmonie fondamentale avec une telle -origine; c'est-à-dire la tendance progressive à -l'économie des efforts humains, de plus en plus -remplacés par les forces extérieures, dont les anciens -faisaient réellement si peu d'usage. Cette -substitution caractéristique, principale source de -l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte -certainement à cette mémorable époque, où elle -ne fut pas seulement inspirée par l'influence, encore -trop imparfaite, de l'étude rationnelle de -la nature, devenue ensuite si importante à cet -égard. Elle dut alors principalement résulter de -la nouvelle stimulation sociale, non moins directe -<span class="pagenum" id="Page_469">469</span> -qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport, -la situation fondamentale, jusque alors inouïe, où -le monde catholique et féodal se plaçait de plus -en plus par suite de l'émancipation personnelle -des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment -à imposer, avec un ascendant croissant, -l'impérieuse obligation générale d'épargner les -moteurs humains, en utilisant toujours davantage -les divers agens physiques, soit animés, soit -même inorganiques: cette tendance est très nettement -marquée, dès l'origine, par plusieurs inventions -mécaniques dont l'histoire est maintenant -trop oubliée, et entre autres par les moulins -à eau, et surtout à vent. Il n'est pas douteux que -l'existence générale de l'esclavage constituait, -chez les anciens, encore plus que l'extrême imperfection -de leurs connaissances réelles, le principal -obstacle à l'emploi étendu des machines, dont -la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise -tant qu'on pouvait ainsi disposer, pour l'exécution -des divers travaux matériels, d'une provision presque -indéfinie de forces musculaires intelligentes. -C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément -l'un à l'autre tous les divers aspects de -l'existence humaine, individuelle ou sociale, rendrait -impossible toute histoire purement industrielle -de l'humanité, conçue isolément de son histoire -<span class="pagenum" id="Page_470">470</span> -universelle, comme je l'ai établi, en général, -au quarante-huitième chapitre. Du reste, il est aisé -de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres -titres déjà signalés, combien était alors indispensable -l'active intervention continue de la discipline -catholique pour contenir ou corriger l'action -délétère de la doctrine théologique qui, -surtout à l'état monothéique, doit tendre spontanément -à proscrire toute grande modification industrielle -du monde extérieur, en y faisant voir -une sorte d'attentat sacrilége à l'optimisme providentiel, -remplaçant le fatalisme polythéique: -cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux -eût, à cette époque, profondément entravé -l'essor industriel, sans la persévérante sagesse du -sacerdoce catholique.</p> - -<p>Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici -à caractériser sommairement les éminentes propriétés -intellectuelles du régime monothéique du -moyen-âge, en attendant que leurs principaux -résultats ultérieurs puissent être convenablement -appréciés, et qui déjà doivent, sans doute, faire -spontanément ressortir l'ingrate injustice de cette -frivole philosophie qui conduit, par exemple, à -qualifier irrationnellement de barbare et ténébreux -le siècle mémorable où brillèrent simultanément, -sur les divers points principaux du -<span class="pagenum" id="Page_471">471</span> -monde catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, -Albert-le-Grand, Roger Bacon, Dante, etc. -L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord -convenablement opérée quant aux attributs sociaux, -soit politiques, soit moraux, qui le caractérisent -surtout, ayant ainsi reçu désormais l'indispensable -complément général qui lui manquait -encore, il ne nous reste donc plus maintenant, -pour avoir entièrement terminé ce grand et difficile -examen, qu'à montrer enfin directement le -principe essentiel de l'irrévocable décadence de -ce système éminemment transitoire, dont la destination -nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution -humaine, devait être de préparer, sous sa -bienfaisante tutelle, la décomposition graduelle -de l'état purement théologique et militaire, et -l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre -définitif, comme l'expliqueront respectivement -ensuite les deux chapitres suivans.</p> - -<p>En quelque sens qu'on examine l'organisation -propre au moyen-âge, une étude suffisamment -approfondie fera toujours ressortir sa nature purement -provisoire, en représentant les développemens -même qu'elle avait pour mission de seconder -comme les premières causes radicales de -sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution -catholique et féodale, le régime théologique -<span class="pagenum" id="Page_472">472</span> -et militaire était essentiellement aussi modifié -que pouvaient le comporter son esprit -caractéristique et ses vraies conditions d'existence, -de manière à pouvoir protéger et faciliter l'essor -universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la -vie positive et industrielle: les modifications générales -ne pouvaient être poussées plus loin sans -tendre nécessairement à l'abandon définitif de -ce premier système social. Il suffira de constater -sommairement ici cette irrésistible nécessité envers -les principales dispositions, spirituelles ou -temporelles, d'une telle constitution.</p> - -<p>Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement -provisoire que nous savons, d'après ma -théorie fondamentale de l'évolution humaine, -devoir inévitablement appartenir à toute philosophie -théologique, devait être certainement plus -prononcé dans le monothéisme que dans aucune -autre phase religieuse, par cela même que cette -grande concentration y avait, comme je l'ai -prouvé, réduit autant que possible l'esprit théologique -proprement dit, qui ne pouvait plus subir -aucune importante modification nouvelle sans -se dénaturer entièrement, et sans perdre, peu à -peu mais irrévocablement, son ascendant social: -tandis que, d'un autre côté, l'essor plus rapide -et plus étendu que ce dernier état théologique de -<span class="pagenum" id="Page_473">473</span> -l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif, -non-seulement chez les hommes cultivés, -mais aussi dans la masse des populations civilisées, -ne pouvait manquer de déterminer bientôt de -telles modifications. Une vaine et superficielle -appréciation fait penser aujourd'hui, par suite -même de la décadence du système religieux, dont -les exigences réelles ne sont plus suffisamment -comprises, que le monothéisme aurait pu ou -pourrait encore subsister, de manière même à -toujours servir de base morale à l'ordre social, -dans l'état d'extrême simplification abstraite où, -depuis le moyen-âge, l'influence métaphysique -l'a graduellement amené: mais cette chimère -philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble -de notre examen de l'organisation catholique, -où nous avons reconnu combien était -vraiment indispensable à son efficacité sociale -chacune de ces nombreuses conditions d'existence -tellement solidaires que l'absence d'une -seule devait entraîner la chute ultérieure de tout -l'édifice, en même temps que nous avons implicitement -établi la nature précaire et transitoire -de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement -hostile au développement intellectuel, -comme on l'a trop proclamé, sous l'unique impression, -d'ailleurs exagérée, des temps de décadence, -<span class="pagenum" id="Page_474">474</span> -le catholicisme l'a, au contraire, éminemment -secondé, ainsi que je l'ai expliqué; mais il -n'a pu ni dû se l'incorporer réellement: or, si cet -essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, -a été effectivement très favorable à l'évolution mentale, -et même indispensable alors à ses progrès, -il a dû déterminer ensuite, parvenu à un certain -degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement -de ce régime provisoire, dont la destination -principale était ainsi suffisamment accomplie. -Tel a donc été, au fond, le grand office intellectuel, -évidemment transitoire, propre au catholicisme: -préparer, sous le régime théologique, -les élémens du régime positif. Il en est de même, -en réalité, dans l'ordre moral proprement dit, -d'ailleurs intimement lié au premier: car, en -constituant une doctrine morale, pleinement indépendante -de la politique, et placée même au-dessus -d'elle, le catholicisme a fourni directement -à tous les individus un principe fondamental -d'appréciation sociale des actes humains, qui, -malgré la sanction purement théologique qui pouvait -seule en permettre l'introduction primitive, -devait tendre nécessairement à se rattacher de plus -en plus à l'autorité prépondérante de la simple -raison humaine, à mesure que l'usage même de -cette doctrine faisait graduellement pénétrer les -<span class="pagenum" id="Page_475">475</span> -vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui -ne pouvait évidemment manquer d'avoir lieu -bientôt, sinon parmi les masses vulgaires, du -moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est -assurément mieux susceptible, par sa nature, que -les prescriptions morales d'être finalement apprécié -d'après une expérience suffisante: en sorte -que l'influence théologique, d'abord indispensable -à cet égard, devait peu à peu devenir essentiellement -inutile, une fois que sa mission primordiale -était assez accomplie; et même ensuite -finalement antipathique, abstraction faite de toute -répugnance mentale, en vertu des graves atteintes, -dès lors senties avec une énergie croissante, que -les principales conditions d'existence d'un tel -régime devaient nécessairement porter aux plus -nobles sentimens de notre nature, à ceux-là -même que le catholicisme s'efforçait si heureusement -de faire prévaloir, comme je l'ai directement -indiqué à divers titres importans.</p> - -<p>Afin de préciser convenablement le vrai principe -général de l'irrévocable décadence, d'abord -intellectuelle et enfin sociale, du monothéisme -catholique, il faut maintenant reconnaître que le -germe primordial de cette inévitable dissolution -ultérieure avait même précédé le développement -initial du catholicisme, puisqu'il remonte directement -<span class="pagenum" id="Page_476">476</span> -à la grande division historique appréciée -au chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions -fondamentales en philosophie naturelle -et philosophie morale, relatives l'une au monde -inorganique, l'autre à l'homme moral et social. -Cette division capitale, organisée par les philosophes -grecs un peu avant la fondation du musée -d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée, -a constitué, comme je l'ai expliqué, la première -condition logique de tous les progrès ultérieurs, -en permettant l'essor indépendant de la philosophie -inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique -proprement dit, et dont les spéculations -plus simples devaient être plus rapidement perfectibles, -sans nuire toutefois à l'opération sociale -exécutée simultanément par la philosophie morale, -qui, restée encore, d'après la complication supérieure -de son sujet propre, à l'état purement -théologique, devait bien moins s'occuper du perfectionnement -abstrait de ses doctrines que de -réaliser, autant que possible, par le régime monothéique, -l'aptitude des conceptions théologiques -à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même, -malgré plus de vingt siècles écoulés, cette mémorable -séparation n'a pas encore entièrement épuisé -son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle -doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle -<span class="pagenum" id="Page_477">477</span> -ne constitue pas, en elle-même, une répartition -assez pleinement rationnelle pour survivre définitivement -à cette destination provisoire, qui sera -prochainement complétée; si du moins le grand -travail que j'ai osé entreprendre atteint suffisamment -son but principal, en conduisant la philosophie -naturelle à devenir enfin morale et -politique, pour servir de base intellectuelle à la -réorganisation sociale; ce qui achèverait certainement -le grand système de travaux philosophiques -d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale -avec le système platonicien, comme je l'expliquerai -en son lieu. Quoi qu'il en soit de cette -issue finale, encore prématurée, il est incontestable -que cette division, historiquement envisagée, -se manifesta directement, dès son origine, par une -rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée, -promptement transportée des doctrines aux personnes, -entre l'esprit métaphysique, ainsi investi -du domaine de la philosophie naturelle, auquel -se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques -dont l'influence naissante avait d'abord -déterminé, d'après le chapitre précédent, une -telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul -susceptible de diriger alors une véritable organisation, -restait suprême arbitre du monde moral -et social: cette rivalité, même avant l'essor du -<span class="pagenum" id="Page_478">478</span> -catholicisme, avait produit des luttes mémorables, -où l'ascendant social de la philosophie morale avait -souvent comprimé les tentatives de progrès intellectuel -de la philosophie naturelle, et déterminé -la première cause du ralentissement scientifique -ci-dessus expliqué. Aucun exemple ne saurait -être plus propre, sans doute, à caractériser convenablement -un tel conflit fondamental dans le -système de cet âge intellectuel, que celui des -étranges efforts vainement tentés par un esprit -aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin -pour combattre les raisonnemens mathématiques, -déjà vulgaires alors parmi les sectateurs de la philosophie -naturelle, des astronomes d'Alexandrie -sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire -des antipodes, contre lesquels l'un des plus -illustres fondateurs de la philosophie catholique -soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles objections, -aujourd'hui abandonnées aux entendemens -les plus arriérés: qu'on rapproche ce cas -décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre précédent, -à l'égard des aberrations astronomiques -d'Épicure, et l'on sentira combien était intime et -complète cette mémorable séparation, très voisine -de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et -la philosophie morale.</p> - -<p>Tant que la pénible et lente élaboration graduelle -<span class="pagenum" id="Page_479">479</span> -du système catholique n'a pas été suffisamment -avancée, l'impuissance organique, que nous -avons reconnue être radicalement propre à l'esprit -métaphysique, ne lui a pas permis, malgré son -essor continu, de lutter avec avantage contre la -domination nécessaire de l'esprit théologique, -spéculativement moins avancé. Mais, quoique le -catholicisme ait honorablement tenté d'éterniser -ensuite une chimérique conciliation entre deux -philosophies aussi vaguement caractérisées, il est -évident que l'esprit métaphysique, qui, à vrai -dire, avait d'abord présidé, d'après le <a href="#Page_1">cinquante-deuxième -chapitre</a>, à la grande transformation du -fétichisme en polythéisme, et qui surtout venait -de diriger le passage du polythéisme en monothéisme, -ne pouvait cesser l'influence modificatrice -qui lui est propre au moment même où il -avait acquis le plus d'étendue et d'intensité: toutefois, -comme il n'y avait plus rien au-delà du monothéisme, -à moins de sortir entièrement de -l'état théologique, ce qui alors eût été éminemment -impraticable, l'action métaphysique est dès-lors -devenue, et de plus en plus, essentiellement -dissolvante, en tendant à ruiner, par ses analyses -antisociales à l'insu d'ailleurs de la plupart de -ses propagateurs, les principales conditions d'existence -du régime monothéique. Ce résultat nécessaire -<span class="pagenum" id="Page_480">480</span> -a dû se réaliser d'autant plus vite et plus -sûrement, quand l'organisation catholique a été -enfin complétée, que cette organisation accélérait -davantage, suivant nos explications antérieures, -l'ensemble du mouvement intellectuel, dont les -divers progrès, même scientifiques, devaient -alors tourner surtout à l'honneur et au profit de -l'esprit métaphysique qui paraissait les diriger, -quoiqu'il n'en pût être que le simple organe philosophique, -jusqu'à ce que l'esprit positif pût devenir -finalement assez caractérisé par ces succès -graduels pour lutter directement contre le système -entier de la philosophie primitive, d'abord -dans l'étude des plus simples phénomènes, et ensuite -peu à peu envers tous les autres, eu égard à -leur complication croissante, ce qui n'a été possible -qu'en un temps très postérieur à celui que nous -considérons, comme je l'expliquerai plus tard. Il -était donc inévitable que le catholicisme, qui, dès -sa naissance, et même, en quelque sorte auparavant, -avait ainsi laissé nécessairement en dehors -de son propre système, quoique sous sa tutelle -générale, l'essor intellectuel le plus avancé, fût -atteint graduellement par un antagonisme destructeur, -aussitôt que, par le suffisant accomplissement, -au moins provisoire, des conditions purement -sociales, les conditions simplement -<span class="pagenum" id="Page_481">481</span> -mentales devaient, à leur tour, devenir directement -les plus importantes au développement continu -de l'évolution humaine: cause radicale d'une -insurmontable décadence, dont nous pouvons -assurer, par anticipation, que le régime positif -sera spontanément préservé, comme reposant -toujours, par sa nature, sur l'ensemble du mouvement -spirituel. Quoique cette irrésistible dissolution -de la philosophie monothéique ait dû d'abord -faire seulement prévaloir l'ascendant métaphysique, -une telle révolution n'a pu finalement aboutir -qu'à l'avénement nécessaire de l'esprit positif, suivant -la théorie fondamentale établie à la fin du -volume précédent: car, les voies philosophiques -lui ont été par-là directement ouvertes, d'après -ce premier triomphe capital de la philosophie -naturelle sur la philosophie morale. J'ai démontré, -en effet, en diverses parties de ce Traité, que, -du point de vue scientifique le plus élevé, et, par -suite, conformément aussi aux plus éminentes considérations -historiques, la philosophie positive -est surtout caractérisée par sa tendance constante -à procéder de l'étude générale du monde extérieur -à celle de l'homme lui-même, tandis que la -marche inverse est nécessairement propre à la -philosophie théologique (<i>voyez</i> principalement, -à ce sujet, la quarantième leçon et la cinquante-unième): -<span class="pagenum" id="Page_482">482</span> -ainsi, tout mouvement philosophique -qui, d'abord développé dans les spéculations inorganiques, -parvenait directement à modifier d'après -elles le système primitif des spéculations morales -et sociales, préparait réellement, par une invincible -fatalité, l'empire ultérieur de la positivité -rationnelle, quelles que pussent être d'abord les -vaines prétentions à la domination indéfinie de -l'intelligence humaine, alors naturellement conçues -par les organes provisoires d'un tel progrès. -C'est ainsi que les besoins essentiels de l'esprit -positif ont dû long-temps coïncider avec les principaux -intérêts de l'esprit métaphysique, malgré -leur antagonisme radical, instinctivement contenu, -tant que le régime monothéique n'a pas été suffisamment -ébranlé.</p> - -<p>La cause générale de l'inévitable dissolution -mentale du catholicisme consiste donc, d'après -cette démonstration, conformément à notre premier -énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer -intimement le mouvement intellectuel, il -en a été, de toute nécessité, finalement dépassé; -il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en -perdant le caractère progressif, propre à tout système -quelconque à l'âge d'ascension, pour acquérir -de plus en plus le caractère profondément stationnaire, -et même éminemment rétrograde, qui -<span class="pagenum" id="Page_483">483</span> -le distingue si déplorablement aujourd'hui. Une -superficielle appréciation de l'économie spirituelle -des sociétés humaines a pu d'abord, à la -vérité, faire penser que cette décadence mentale -pouvait se concilier avec une prolongation indéfinie -de la prépondérance morale, à laquelle -le catholicisme devait se croire des droits spéciaux -en vertu de l'excellence généralement reconnue -de sa propre morale, dont les préceptes seront, en -effet, toujours profondément respectés de tous les -vrais philosophes, malgré l'entraînement passager -de nos anarchiques aberrations. Mais un examen -approfondi doit bientôt dissiper une telle illusion, -en faisant comprendre, en principe, que l'influence -morale s'attache nécessairement à la supériorité -intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait -exister solidement: car, ce ne peut être -évidemment que par une pure transition très -précaire que les hommes accordent habituellement -leur principale confiance, dans les plus chers -intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il -ne font plus assez de cas pour les consulter à l'égard -des plus simples questions spéculatives. La morale -universelle, dont le catholicisme a dû être d'abord -l'indispensable organe, ne peut certainement -lui constituer une exclusive propriété, s'il a finalement -perdu l'aptitude générale à la faire prévaloir -<span class="pagenum" id="Page_484">484</span> -dans l'économie sociale: elle forme nécessairement -un précieux patrimoine transmis par nos -ancêtres à l'ensemble de l'humanité; son influence -appartiendra désormais à ceux qui sauront le mieux -la consolider, la compléter et l'appliquer, quels -que puissent être leurs principes intellectuels. -Quoique la raison humaine ait dû faire d'heureux -emprunts à l'astrologie, par exemple, ainsi qu'à -l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles -acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur -sort, dès qu'elle a pu rattacher à de meilleures -bases ces importans résultats: il en sera essentiellement -de même pour tous les progrès quelconques, -moraux ou politiques, d'abord réalisés par -la philosophie théologique, et qui ne sauraient -périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe -enfin convenablement de les incorporer à -une autre organisation spirituelle, sous la direction -générale de la philosophie positive, comme -je l'expliquerai plus tard.</p> - -<p>Temporellement envisagée, la décadence nécessaire -du régime propre au moyen-âge résulte -directement d'un principe tellement évident, qu'il -ne saurait exiger ici des explications aussi étendues -que celles que je viens de terminer pour l'ordre -spirituel, sauf le développement spécial que devra -présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous -<span class="pagenum" id="Page_485">485</span> -quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime -féodal, dont les trois caractères généraux ont -été précédemment établis, sa nature essentiellement -transitoire se manifeste aussitôt de la manière -la moins équivoque. Quant à son but -principal, l'organisation défensive des sociétés -modernes, il ne pouvait conserver d'importance -que jusqu'à ce que les invasions fussent suffisamment -contenues, par la transition finale des barbares -à la vie agricole et sédentaire dans leurs -propres contrées, sanctionnée et consolidée, pour -les cas les plus favorables, par leur conversion -graduelle au catholicisme, qui les incorporait de -plus en plus au système universel. A mesure -que ce grand résultat était convenablement réalisé, -l'activité militaire devait nécessairement perdre, -faute d'une large application sociale, la prépondérance -inévitable qu'elle avait jusque alors conservée, -d'abord pendant la conquête romaine, et -ensuite sous la défense féodale; la guerre devait, -de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et -tendre finalement à disparaître chez l'élite de -l'humanité, où la vie industrielle, primitivement -si subalterne, devait acquérir simultanément une -extension et une intensité toujours croissantes, -sans pouvoir toutefois encore devenir politiquement -dominante, comme je l'expliquerai bientôt. -<span class="pagenum" id="Page_486">486</span> -La destination purement provisoire de tout système -militaire avait dû être beaucoup moins prononcée -sous le régime précédent, quoiqu'elle y -soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire -qu'avait exigée, de toute nécessité, l'essor graduel -de la domination romaine: le système simplement -défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite -une aussi longue durée. Cette nature transitoire -est encore plus irrécusable pour cette décomposition -générale du pouvoir temporel en souverainetés -partielles, que nous avons appréciée comme -le second caractère essentiel de l'ordre féodal, et -qui ne pouvait assurément éviter d'être prochainement -remplacée par une centralisation nouvelle, -vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra -au chapitre suivant, aussitôt que le but propre d'un -tel régime aurait été suffisamment accompli. Il en -est de même, enfin, pour le dernier trait caractéristique, -la transformation de l'esclavage en servage, -puisque l'esclavage constitue naturellement -un état susceptible de durée sous les conditions -convenables; tandis que le servage proprement -dit ne pouvait être, dans le système général de -la civilisation moderne, qu'une situation simplement -passagère, promptement modifiée par -l'établissement presque simultané des communes -industrielles, et qui n'avait d'autre destination -<span class="pagenum" id="Page_487">487</span> -sociale que de conduire graduellement les travailleurs -immédiats à l'entière émancipation personnelle. -A tous ces divers titres, on peut assurer, -sans exagération, que mieux le régime féodal remplissait -son office propre, capital quoique passager, -pour l'ensemble de l'évolution humaine, et -plus il rendait imminente sa désorganisation prochaine, -à peu près comme nous l'avons ci-dessus -reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les -circonstances extérieures, qui d'ailleurs n'étaient -nullement accidentelles, ont très inégalement -prolongé, chez les diverses nations européennes, -la durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance -politique a dû surtout persister davantage -aux diverses frontières sociales de la civilisation -catholico-féodale, c'est-à-dire, en Pologne, -en Hongrie, etc., quant aux invasions purement -tartares et scandinaves, et même, à certains -égards, en Espagne, et dans les grandes îles de la -Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens -arabes: distinction très utile à noter ici -dans son germe, et qui trouvera, en poursuivant -notre appréciation historique, une intéressante application, -d'ailleurs presque toujours implicite, suivant -les conditions logiques de notre travail. L'explication -précédente, quelque sommaire qu'elle -ait dû être, se complète, au reste, naturellement, -<span class="pagenum" id="Page_488">488</span> -en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel, -la classe spécialement destinée à diriger immédiatement -la décomposition continue du régime -féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir -par l'intervention politique de la classe -industrielle, quoique son avénement social constituât -cependant l'issue finale d'une semblable -progression. A l'origine, cette classe devait être -à la fois trop subalterne et trop exclusivement -préoccupée de son propre essor intérieur pour -se livrer directement à cette grande lutte temporelle, -qui dut ainsi être nécessairement dirigée -par les légistes, dont le système féodal avait -spontanément développé de plus en plus l'influence -politique, par une suite nécessaire du décroissement -graduel de l'activité militaire, comme -je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils sont, en -effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du -mouvement temporel, malgré que sa principale -destination ait essentiellement changé de nature -depuis que cette mission provisoire est suffisamment -accomplie, de manière à mettre pleinement -désormais en évidence croissante l'incapacité organique -qui caractérise les légistes aussi bien que les -métaphysiciens, également réservés, en politique -et en philosophie, à opérer de simples modifications -critiques, sans pouvoir jamais rien fonder.</p> - -<p class="sep2"><span class="pagenum" id="Page_489">489</span> -En terminant enfin cette longue et difficile appréciation -fondamentale du régime monothéique -propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir m'abstenir -de signaler, dès ce moment, une importante -réflexion philosophique, ultérieurement -développable, naturellement suggérée par l'ensemble -de notre examen historique du système -catholique, qui formait la principale base de cette -mémorable organisation. Si l'on envisage convenablement -la durée totale du catholicisme, on -est, en effet, aussitôt frappé de la disproportion, -essentiellement anomale, que présente le temps -excessif de sa lente élaboration politique, comparé -à la courte prolongation de son entière prépondérance -sociale, promptement suivie d'une -rapide et irrévocable décadence; puisque une -constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne -s'est, en réalité, suffisamment maintenue à la tête -du système européen que pendant deux siècles -environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à -Boniface VIII, sous lequel son déclin politique a -hautement commencé, les cinq siècles suivans -n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une -sorte d'agonie chronique, de moins en moins -active: ce qui doit certainement sembler tout-à-fait -contraire soit aux lois générales de la longévité -ordinaire des organismes sociaux, où la durée -<span class="pagenum" id="Page_490">490</span> -de la vie, comme dans les organismes individuels, -doit être relative à celle du développement; soit -à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait -une telle économie, dont j'ai fait ressortir, -à tant de titres, les éminens attributs. La seule -solution possible de ce grand problème historique, -qui n'a jamais pu être philosophiquement posé -jusqu'ici, consiste à concevoir, en sens radicalement -inverse des notions habituelles, que ce qui -devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme, -c'était la doctrine, et non l'organisation, -qui n'a été passagèrement ruinée que par suite de -son inévitable adhérence élémentaire à la philosophie -théologique, destinée à succomber graduellement -sous l'irrésistible émancipation de la raison -humaine; tandis qu'une telle constitution, convenablement -reconstruite sur des bases intellectuelles -à la fois plus étendues et plus stables, -devra finalement présider à l'indispensable réorganisation -spirituelle des sociétés modernes, sauf -les différences essentielles spontanément correspondantes -à l'extrême diversité des doctrines fondamentales; -à moins de supposer, ce qui serait -certainement contradictoire à l'ensemble des lois -de notre nature, que les immenses efforts de tant -de grands hommes, secondés par la persévérante -sollicitude des nations civilisées, dans la fondation -<span class="pagenum" id="Page_491">491</span> -séculaire de ce chef-d'œuvre politique de la -sagesse humaine, doivent être enfin irrévocablement -perdus pour l'élite de l'humanité, sauf les -résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient -immédiatement. Cette explication générale, -déjà évidemment motivée par la suite des -considérations propres à ce chapitre, sera de plus -en plus confirmée par tout le reste de notre opération -historique, dont elle constituera spontanément -la principale conclusion politique.</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="npage"><span class="pagenum" id="Page_492">492</span></div> - -<div class="figcenter0"> - <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON.</h2> - -<p class="hang cs8">Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés modernes: -époque critique, ou âge de transition révolutionnaire. -Désorganisation croissante, d'abord spontanée et -ensuite de plus en plus systématique, de l'ensemble du régime -théologique et militaire.</p> - -<div class="figcenter1"> - <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" /> -</div> - -<p>Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre -les deux chapitres précédens, le lecteur attentif -a dû désormais vérifier spontanément, de la manière -la moins équivoque, que, conformément à -notre théorie fondamentale de l'évolution humaine, -le régime polythéique de l'antiquité avait réellement -constitué, à tous égards, la phase la plus -complète et la plus durable du système théologique -et militaire envisagé dans sa durée totale; -tandis que le régime monothéique du moyen âge, -quoique nécessairement amené par le développement -même de la situation antérieure, devait naturellement -caractériser la dernière époque essentielle -et la forme la moins stable d'un tel système, -dont il était surtout destiné à préparer graduellement -<span class="pagenum" id="Page_493">493</span> -l'inévitable décadence et le remplacement -final. Malgré l'immense ascendant que l'esprit -théologique semble d'abord conserver dans l'organisation -catholique, quand on la considère isolément, -nous avons néanmoins démontré, avec une -pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi, -sous un aspect quelconque, un décroissement capital -et irréparable, non-seulement par rapport à -son irrécusable prépondérance dans les pures théocraties -primitives, mais même comparativement à -sa suprématie habituelle dans le polythéisme grec -ou romain. L'admirable tendance du catholicisme -à développer, autant que possible, les propriétés -civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement -empêcher cette inévitable diminution, à la -fois mentale et sociale, dès lors spontanément -consacrée par une disposition involontaire et continue -à agrandir progressivement le domaine, -jadis si restreint, de la raison humaine, en dégageant -de plus en plus de la tutelle théologique, -soit nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord -uniformément soumises, jusque dans leurs moindres -détails, à sa domination presque exclusive. De -même, sous le point de vue temporel, quelque -puissante que doive sembler, au moyen-âge, l'activité -militaire, par comparaison aux temps postérieurs, -nous avons cependant reconnu que, en -<span class="pagenum" id="Page_494">494</span> -passant de l'état romain à l'état féodal, l'esprit -guerrier avait nécessairement éprouvé une altération -radicale dans sa double influence morale et -politique, dont la prépondérance originaire devait -désormais rapidement décliner, tant par suite des -entraves continues que lui imposait nécessairement -la nature générale du système monothéique, -qu'en vertu de l'importance évidemment passagère -et graduellement décroissante de la destination -essentiellement défensive qui seule lui restait -dès lors. C'est donc uniquement dans l'antiquité -qu'il faut placer la véritable époque du plein ascendant -et du libre essor, soit de la philosophie -purement théologique, soit de l'activité franchement -militaire, au développement desquelles tout -concourait alors spontanément: l'une et l'autre -reçurent certainement, pendant tout le cours du -moyen-âge, une profonde atteinte, que devait -bientôt suivre une irrévocable décadence. Nous -avons même constaté, au chapitre précédent, que -la plus exacte appréciation de l'ensemble du régime -monothéique propre à cette phase transitoire -de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir -comme le résultat d'une première grande -tentative de l'humanité, pour l'établissement direct -et général d'un système rationnel et pacifique. -Quoique cette tentative trop prématurée ait dû -<span class="pagenum" id="Page_495">495</span> -essentiellement manquer son but principal, soit à -cause d'une situation encore éminemment défavorable, -soit surtout par suite de l'insuffisance radicale -de la seule philosophie qui pût alors diriger -une telle opération, elle n'en a pas moins, en -réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité -dans sa grande transition finale, soit en accélérant -la décomposition spontanée du système théologique -et militaire, soit en secondant l'essor naturel -des principaux élémens d'un système nouveau, -de manière à permettre enfin de reprendre directement -avec succès l'œuvre immense de la réorganisation -fondamentale, quand cette double préparation -aurait été convenablement accomplie, -comme nous reconnaîtrons clairement qu'elle -commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les -plus avancés.</p> - -<p>A partir du point éminemment notable où se -trouve maintenant parvenue notre élaboration historique, -l'étude générale d'une telle transition -doit donc constituer désormais l'objet essentiel -de tout le reste de notre analyse, afin d'apprécier -exactement, sous l'un et l'autre aspect, les diverses -conséquences nécessaires de l'impulsion universelle -spontanément produite, au moyen-âge, -par l'ensemble du régime catholique et féodal, -vers la régénération totale des sociétés humaines. -<span class="pagenum" id="Page_496">496</span> -Cette partie finale de notre grande démonstration -me semble strictement exiger, par sa nature, la -décomposition rationnelle d'une pareille exposition -en deux séries hétérogènes, très nettement -distinctes pour quiconque aura convenablement -saisi l'esprit de notre travail antérieur, quoique -d'ailleurs nécessairement coexistantes et même -profondément solidaires: l'une, essentiellement -critique ou négative, destinée à caractériser la démolition -graduelle du système théologique et militaire, -sous l'ascendant croissant de l'esprit métaphysique; -l'autre, directement organique, relative -à l'évolution progressive des divers élémens principaux -du système positif: la leçon actuelle sera -spécialement consacrée à la première appréciation, -et la suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité -évidente de ces deux mouvemens simultanés -de décomposition et de recomposition sociales, -on éviterait difficilement une confusion presque -inextricable, très préjudiciable à l'analyse définitive -de la situation actuelle, en persistant à mener de -front deux ordres de considérations désormais assez -radicalement différens pour que je n'hésite point, -après une scrupuleuse délibération, à regarder leur -séparation méthodique comme un artifice scientifique -vraiment indispensable au plein succès final -de la suite entière de notre opération historique: -<span class="pagenum" id="Page_497">497</span> -car ces deux sortes de développemens, dont la -liaison nécessaire ne pouvait nullement altérer -l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs, en -réalité, ni habituellement conçus dans le même -esprit et pour le même but, ni communément dirigés -par les mêmes organes. Envers les diverses -phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au -contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier -ainsi séparément les deux mouvemens élémentaires, -opposés mais toujours convergens, dont l'organisme -social, comme l'organisme individuel, -est, par sa nature, constamment agité: puisque -les divers changemens successivement accomplis -jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour -exiger ou comporter l'institution d'un semblable -artifice, dont l'emploi eût, par conséquent, abouti -surtout à dissimuler la vraie filiation des évènemens. -Les révolutions précédentes, sans même -excepter la plus importante de toutes, le passage -du régime polythéique au régime monothéique, -n'avaient pu consister qu'en modifications plus -ou moins graves du système théologique fondamental, -dont la nature caractéristique restait essentiellement -maintenue; le mouvement critique -et le mouvement organique, quoique réellement -différens, ne pouvaient donc être, d'ordinaire, -assez distincts et assez indépendans pour devenir -<span class="pagenum" id="Page_498">498</span> -rationnellement séparables, à moins de pousser -l'analyse sociologique jusqu'à un degré de précision -qui serait aujourd'hui déplacé, suivant les -prescriptions logiques du quatrième volume. Dans -la transition graduelle de chaque forme théologique -à la suivante, non-seulement l'esprit humain -pouvait aisément combiner la destruction de l'une -avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même -y être spontanément conduit, sauf la tendance individuelle -à cultiver plus spécialement l'une ou l'autre -partie de cette double opération philosophique. -Mais il en devait être tout autrement pour sortir -entièrement du système théologique et passer au -système franchement positif, ce qui constitue nécessairement -la plus profonde révolution, d'abord -mentale, et finalement sociale, que notre espèce -puisse subir dans l'ensemble de sa carrière. Par la -nature propre de cette grande transition, le mouvement -critique, devenu, pendant plusieurs -siècles, extrêmement prononcé, s'y distingue tellement -du mouvement organique, long-temps à -peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale, -chacun d'eux ne peut être sainement -jugé que d'après une étude spéciale et directe. -L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation -ont alors, pour la première fois, graduellement -conduit l'esprit humain à diriger son -<span class="pagenum" id="Page_499">499</span> -essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue -de négation systématique, dont l'inévitable -ascendant tend à faire profondément méconnaître -la véritable issue finale de l'ensemble de la crise, -qui paraît ainsi consister dans l'application totale -et la prépondérance continue de cette doctrine -nécessairement passagère, comme la plupart des -philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé. -Il serait donc presque impossible d'éviter que la -notion du mouvement organique ne restât essentiellement -absorbée par la considération, jusqu'ici -beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du -mouvement critique, si, dans l'appréciation rationnelle -des cinq derniers siècles de notre civilisation, -on n'instituait point, entre deux études -aussi distinctes, une séparation méthodique. Ce -qui rend ici réellement facultatif l'emploi rationnel -d'un semblable artifice sociologique, c'est la -nature éminemment abstraite de notre élaboration -historique, d'après les explications générales -placées au début de ce volume: car, dans un travail -historique qui aurait véritablement le caractère -concret, cette division idéale entre des phénomènes -simultanés et solidaires ne saurait être -légitime; tandis qu'elle est, au contraire, pleinement -compatible avec une analyse abstraite de -l'évolution sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît -<span class="pagenum" id="Page_500">500</span> -utile à l'éclaircissement du sujet, ce qui, pour le -cas actuel, me semble hautement incontestable; -on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective -un droit scientifique dès long-temps usuel -dans l'étude de la vie individuelle. Un retour suffisant -à la saine appréciation logique de la différence -fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire -concrète conduira spontanément le lecteur à dissiper -sans difficulté l'incertitude qui pourrait lui -rester à cet égard.</p> - -<p>Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité -est, sans doute, assez prononcé maintenant pour -que l'emploi soutenu de cet indispensable artifice -sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître -la solidarité nécessaire de ces deux mouvemens -simultanés, dont l'évidente connexité, -déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions, -soit scientifiques, soit logiques, du quatrième -volume, se trouve d'ailleurs directement -établie d'avance d'après nos explications historiques, -et surtout résulte spontanément de la leçon -précédente, qui a finalement montré le régime -monothéique du moyen-âge comme la commune -source immédiate de l'une et l'autre impulsion. -Toutefois, afin de prévenir, autant que possible, -les déviations involontaires que pourrait, à ce sujet, -susciter momentanément un tel mode d'appréciation, -<span class="pagenum" id="Page_501">501</span> -il n'est pas ici inutile de rappeler d'abord, en -général, l'obligation fondamentale d'avoir toujours -en vue l'intime corelation effective de ces deux -ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant, -pour plus de netteté, à l'analyse séparée de chacun -d'eux. Or, il <ins id="cor_19" title="est est">est</ins> certainement évident -que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur -spontanéité nécessaire, ont dû constamment exercer -l'un sur l'autre une réaction très puissante -pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La -décomposition croissante, spirituelle ou temporelle, -de l'ancien système social ne pouvait successivement -s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor -graduel des élémens correspondans du nouveau -système, en diminuant les principaux obstacles -qui le retardaient; de même, en sens inverse, le -développement progressif des nouveaux élémens -sociaux devait, non moins naturellement, imprimer -un important surcroît d'énergie à l'action révolutionnaire, -et surtout rendre ses résultats plus -expressément irrévocables. Cette double relation -permanente n'est pas seulement incontestable depuis -que l'antagonisme des deux systèmes a commencé -à devenir direct et pleinement caractéristique: -elle était, au fond, tout aussi réelle, quoique -plus difficilement appréciable, pendant que la lutte -restait encore indirecte et vaguement définie, sous la -<span class="pagenum" id="Page_502">502</span> -conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique -proprement dit. Personne aujourd'hui ne -saurait méconnaître la grande influence de la désorganisation -successive du régime théologique et -militaire depuis le moyen-âge pour seconder le -développement scientifique et industriel de la civilisation -moderne, dont la spontanéité fondamentale -a même été souvent mal appréciée en -attribuant à cette considération indispensable une -irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse, -quoique beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est -pas, en effet, moins certaine, ni moins importante. -La suite de ce travail doit bientôt fournir au lecteur -plusieurs occasions capitales de sentir spontanément -que le développement de l'esprit positif, -avant même que son intervention devînt explicite, -a pu seul donner une véritable consistance à l'ascendant -graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit -théologique: sans une telle influence, cette -lutte continue, au lieu de tendre vers une vraie -rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à -de vaines et interminables discussions; puisque, -l'esprit métaphysique ne pouvant, par sa nature, -accomplir la démolition successive de la philosophie -théologique que d'après sa disposition caractéristique -à détruire les conséquences au nom des -principes, il devait nécessairement consacrer toujours -<span class="pagenum" id="Page_503">503</span> -les bases intellectuelles, au moins les plus -générales, de cette même philosophie dont il ruinait -essentiellement l'efficacité sociale, et dont la -décadence mentale ne pouvait ainsi jamais sembler -pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est -parce qu'on n'a pas communément assez apprécié -l'influence philosophique propre à l'esprit positif -que l'on conserve encore trop souvent des illusions -si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime -théologique convenablement modifié, comme -j'aurai lieu de l'expliquer ultérieurement. On peut -faire, dans l'ordre temporel, des remarques essentiellement -équivalentes, et certes non moins évidentes, -sur la réaction capitale que l'essor graduel -de l'esprit industriel a dû exercer de plus en plus -pour rendre hautement irrévocable, chez les modernes, -le décroissement spontané de l'esprit militaire, -quoique leur antagonisme n'ait été jusqu'ici -presque jamais direct: faute d'une telle base générale, -la rivalité politique des légistes envers les -militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans -jamais pouvoir aboutir à un véritable changement -de système; c'est la prépondérance universelle de -la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir -instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité -radicale de tout régime militaire avec -la nature caractéristique de la civilisation actuelle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_504">504</span> -Ces indications sommaires suffisent ici, sans -doute, pour faire d'avance convenablement ressortir, -en général, l'enchaînement nécessaire et -continu des deux mouvemens, hétérogènes mais -convergens, l'un critique, l'autre organique, que -nous devons désormais analyser séparément, en -prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique -de cette indispensable décomposition -méthodique, c'est-à-dire la tendance à dissimuler -l'intime connexité des deux séries de phénomènes -sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement -l'examen qui constitue l'objet propre de ce -chapitre, en procédant d'abord à l'appréciation -rationnelle de la désorganisation croissante du système -théologique et militaire pendant le cours des -cinq derniers siècles.</p> - -<p>Quoique le caractère essentiellement négatif de -cette grande opération révolutionnaire doive naturellement -inspirer, envers une telle période, -une sorte de répugnance philosophique, cependant -l'esprit général de ma théorie fondamentale de -l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble -des explications contenues au chapitre précédent, -ont dû d'avance dissiper spontanément ce qu'il -pourrait y avoir d'anti-scientifique dans une semblable -disposition, en faisant pressentir que, malgré -les profondes aberrations et les désordres -<span class="pagenum" id="Page_505">505</span> -déplorables qui devaient la distinguer, cette mémorable -phase sociale constitue néanmoins, à sa -manière, un intermédiaire aussi indispensable -qu'inévitable dans la marche lente et pénible du -développement humain. A l'état catholique et féodal, -le système théologique et militaire était déjà, -au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence -imminente, sans que rien pût dès lors le -préserver d'une prochaine et rapide décomposition -radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre -et directe des nouveaux élémens sociaux commençait -à peine alors à être distinctement ébauchée, -sans que leur tendance politique finale pût <ins id="cor_20" title="être être">être</ins> -encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce -qu'une longue élaboration ultérieure leur eût permis -de manifester graduellement leur aptitude nécessaire, -si mal appréciée, même aujourd'hui, des -meilleurs esprits, à fournir les bases solides d'une -vraie réorganisation. Il était donc évidemment -contradictoire aux lois naturelles du mouvement -social que le passage d'un système à l'autre s'opérât -par substitution immédiate, en prévenant -toute discontinuité organique, quand même tous -les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement -consentir au chimérique sacrifice de leurs dispositions -les plus naturelles et de leurs intérêts les -plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes ne -<span class="pagenum" id="Page_506">506</span> -pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant -plusieurs siècles, d'une manière de plus en -plus prononcée, dans cette situation profondément -exceptionnelle, mais nécessairement transitoire, -où le principal progrès politique serait, au -fond, par une nécessité toujours croissante, essentiellement -négatif, tandis que l'ordre public serait -surtout maintenu par une résistance de plus en -plus rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui -à sa plus haute intensité. Quant à l'indispensable -office général que ce mouvement de décomposition -devait accomplir dans l'évolution totale des -sociétés modernes, je l'ai d'avance suffisamment -indiqué en expliquant, dès le début du volume précédent, -la destination essentielle de la doctrine révolutionnaire, -qui a dû finalement devenir le principal -organe d'une telle suite d'opérations. Outre -sa puissante influence, ci-dessus rappelée, pour -seconder l'essor naturel des nouveaux élémens sociaux, -par la suppression croissante des entraves -primitives, son efficacité politique, et même philosophique, -a surtout consisté à rendre non-seulement -possible mais inévitable un vrai changement -de système, soit en manifestant de plus en plus -l'insuffisance radicale de l'ancienne organisation, -soit aussi en dissipant graduellement les obstacles -nécessaires qui interdisaient spontanément à notre -<span class="pagenum" id="Page_507">507</span> -faible intelligence jusqu'à la simple conception -de toute véritable régénération, comme je l'ai -établi au quarante-sixième chapitre. Sans la salutaire -impulsion de cette énergie critique, il n'est -pas douteux que l'humanité languirait encore sous -ce régime provisoire qui, après avoir été indispensable -à son enfance, tendait ensuite à la prolonger -indéfiniment, en conservant sa prépondérance -malgré le suffisant accomplissement de sa principale -destination. On doit même reconnaître que, -pour remplir convenablement son office essentiel, -le mouvement critique avait besoin d'être poussé, -surtout mentalement, jusqu'à son dernier terme -naturel: car, sans l'entière suppression des divers -préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à -l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle -et sociale se serait certainement bornée à -chercher un dénouement facile mais illusoire, en -se contentant de faire subir au système primitif -de vaines modifications, impuissantes à apporter -aucune satisfaction suffisante et durable aux nouveaux -besoins de l'humanité. Quoique une telle -émancipation ne puisse, sans doute, constituer -qu'une condition purement négative, il n'en faut -pas moins l'envisager, même aujourd'hui, comme -un préambule rigoureusement indispensable à -toute saine spéculation philosophique sur une vraie -<span class="pagenum" id="Page_508">508</span> -réorganisation sociale, ainsi que j'aurai lieu de le -faire bientôt sentir. Il serait donc superflu d'insister -ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la répugnance -naturelle que doit inspirer, en tous -genres, le spectacle de la destruction; chacun peut -déjà suffisamment sentir d'avance l'importance -capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement -critique, dont l'exacte appréciation se rattache -d'ailleurs, d'une manière si directe et si intime, -à l'étude générale de la situation actuelle de -l'élite de l'humanité.</p> - -<p>Cette désorganisation croissante doit être distinctement -examinée à partir d'une époque plus -reculée que celle communément adoptée par les -plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse -mal conçue, ne font presque jamais remonter -une telle investigation historique au-delà du seizième -siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication -est ici nécessaire afin de prévenir, autant -que possible, le vague et l'incertitude des spéculations, -devient aisément assignable d'après la -théorie fondamentale établie au chapitre précédent -sur la principale destination propre au régime -monothéique du moyen-âge, envisagé comme devant -constituer, par sa nature, la dernière phase -essentielle du système théologique et militaire. Il -est facile de reconnaître, en effet, que, dès la fin -<span class="pagenum" id="Page_509">509</span> -du treizième siècle, la constitution catholique et -féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports -les plus importans, du moins selon sa véritable -mesure naturelle, son office, indispensable -mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine; -et que, en même temps, les conditions -nécessaires de son existence politique avaient déjà -reçu de graves et irréparables altérations, annonçant -avec évidence une imminente décomposition: -ce qui conduit à reporter au commencement du -quatorzième siècle la véritable origine historique -de cette immense élaboration révolutionnaire, à -laquelle toutes les classes de la société ont, dès -lors, chacune à sa manière, constamment participé. -Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat -de Boniface VIII caractérise hautement l'époque -inévitable où le pouvoir catholique, après avoir -noblement accompli, eu égard aux temps et aux -moyens, sa grande mission sociale relative au premier -établissement politique de la morale universelle, -comme je l'ai expliqué, est naturellement -conduit à dépasser très vicieusement le but, en -s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt -isolé, une chimérique domination absolue, -de manière à soulever nécessairement d'universelles -résistances, aussi justes que redoutables, -pendant que d'ailleurs il avait déjà commencé à -<span class="pagenum" id="Page_510">510</span> -manifester hautement son impuissance radicale à -diriger réellement le mouvement mental, dont l'importance -devenait alors graduellement prépondérante -dans le système général de la civilisation moderne. -L'imminente désorganisation spontanée du -catholicisme était même indiquée, dès l'origine du -quatorzième siècle, d'après de graves symptômes -précurseurs, soit par le relâchement presque général -du véritable esprit sacerdotal, soit par l'intensité -croissante des tendances hérétiques. Ce double -commencement de décomposition intime fut d'abord, -sans doute, efficacement combattu par la mémorable -institution des franciscains et des dominicains, -si sagement adaptée, un siècle auparavant, -à une telle destination, et qu'il faut regarder, en -effet, comme le plus puissant moyen de réformation -et de conservation qui pût être vraiment compatible -avec la nature d'un tel système: mais son -influence préservatrice devait être bientôt épuisée, -et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait -finalement que faire mieux ressortir la prochaine -décadence inévitable d'un régime qui avait reçu -vainement une telle réparation. En même temps, -les moyens violens introduits alors, sur une grande -échelle, pour l'extirpation des hérésies, constituaient -nécessairement l'un des signes les moins -équivoques de cette insurmontable fatalité: car -<span class="pagenum" id="Page_511">511</span> -aucune domination spirituelle ne pouvant évidemment -reposer, en dernière analyse, que sur l'assentiment -volontaire des intelligences, tout notable -recours spontané à la force matérielle doit être -considéré, à son égard, comme le plus irrécusable -indice d'un déclin imminent et déjà senti. Par ces -divers motifs, il est donc aisé de concevoir que -l'ébranlement décisif du système catholique devait, -à tous égards, commencer au quatorzième -siècle, surtout relativement à ses attributions les -plus centrales.</p> - -<p>De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi -alors que le décroissement spontané de la constitution -féodale a dû devenir graduellement irrévocable, -par suite d'un suffisant accomplissement de -sa principale destination militaire, caractérisée au -chapitre précédent. Car, l'admirable système d'opérations -défensives, qui distingue l'activité guerrière -propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement -deux séries principales d'efforts essentiels -pour protéger convenablement le premier -essor de la civilisation moderne, d'abord contre -les irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes -du nord, et ensuite contre l'imminente -invasion du monothéisme musulman. Quelque -puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la -première opération, où le plus grand homme du -<span class="pagenum" id="Page_512">512</span> -moyen-âge trouva surtout un si noble emploi de -son infatigable énergie, la seconde lutte devait -être, par sa nature, beaucoup plus difficile et -plus lente: puisque le catholicisme, principal mobile -universel de cette mémorable époque, fournissait, -sous le premier aspect, un moyen capital -de consolidation des résultats militaires, par la -possibilité des conversions nationales chez les polythéistes; -tandis que, au contraire, cette force -fondamentale s'opposait directement, dans le second -cas, à toute conciliation finale, vu l'incompatibilité -radicale qui devait évidemment exister -entre les deux sortes de monothéisme, aspirant -également, de toute nécessité, à l'empire universel, -quoique par des moyens et avec des caractères -essentiellement différens. Les croisades, abstraction -faite de tant d'importans résultats accessoires ou -indirects qu'on y a trop exclusivement remarqués, -et même indépendamment de la haute influence -qui leur appartenait alors immédiatement pour -mieux lier les divers peuples européens en leur -imprimant une activité collective suffisamment -prolongée, constituaient surtout, par leur nature, -le seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale -du redoutable prosélytisme musulman, dès -lors essentiellement réduit à l'orient, où son action -pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel -<span class="pagenum" id="Page_513">513</span> -procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué -avec un succès soutenu qu'après l'entière cessation -des migrations septentrionales, par suite d'une -combinaison convenable d'énergiques résistances -et de sages concessions: c'est pourquoi la principale -défense du catholicisme contre l'islamisme a -dû précisément devenir le but prépondérant de -l'activité militaire pendant les deux siècles de -pleine maturité du système politique propre au -moyen-âge. Toutefois, malgré les inquiétudes, sérieuses -mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter, -même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension -occidentale des armes musulmanes, il est clair -que cette grande opération défensive était essentiellement -accomplie dès la fin du treizième siècle, -et ne tendait dès-lors à se perpétuer abusivement -que par l'aveugle impulsion des habitudes ainsi -contractées; sauf l'action régulière, long-temps si -utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement -consacrée à la consolidation continue -de cet éminent résultat, dont le maintien suffisant -cessait désormais d'exiger l'intervention permanente -de la masse des populations chrétiennes. -L'organisme féodal avait donc, à cette époque, -déjà rempli son principal office pour l'évolution -générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit -militaire qui le caractérisait, graduellement privé -<span class="pagenum" id="Page_514">514</span> -de sa grande destination protectrice et conservatrice, -a depuis tendu de plus en plus à devenir -profondément perturbateur, surtout à mesure que -la papauté perdait son autorité européenne, -comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est ainsi que -la décadence temporelle du régime propre au -moyen-âge a dû nécessairement, aussi bien que sa -décadence spirituelle, et par des motifs de même -nature, manifester, vers le début du quatorzième -siècle, un évident caractère d'irrévocabilité, que -son cours spontané n'avait pu jusque alors offrir, -tant qu'il restait à ce régime quelque fonction indispensable -à remplir dans le système de notre -civilisation. Son énergie militaire a, sans doute, -rendu long-temps encore d'éminens services partiels -pour garantir la nationalité des principaux -peuples européens: mais il importe de remarquer -que ces divers services n'étaient plus que relatifs -surtout aux perturbations même que la prolongation -démesurée d'une telle activité suscitait partout de -plus en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement -contenues par la prépondérance -spontanée d'une plus noble destination commune. -En assignant ainsi le vrai point de départ propre -au grand mouvement de décomposition dont nous -commençons l'appréciation philosophique, on -voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, -<span class="pagenum" id="Page_515">515</span> -que la désorganisation continue de la constitution -catholique et féodale, dernière phase générale du -système théologique et militaire, devient sensible -à l'époque même où, après le suffisant accomplissement -de sa mission fondamentale, son ascendant -politique devait tendre désormais à entraver de -plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes; -ce qui garantit nécessairement la pleine -rationnalité d'une telle détermination.</p> - -<p>Pour être maintenant analysée ici d'une manière -vraiment scientifique, cette immense élaboration -révolutionnaire des cinq derniers siècles -doit être d'abord soigneusement divisée en deux -parties successives, très nettement distinctes par -leur nature, quoique toujours confondues jusqu'à -présent: l'une, comprenant le quatorzième et le -quinzième siècles, où le mouvement critique reste -essentiellement spontané et involontaire, sans la -participation régulière et tranchée d'aucune doctrine -systématique; l'autre, embrassant les trois -siècles suivans, où la désorganisation, devenue plus -profonde et plus décisive, s'accomplit surtout -désormais sous l'influence croissante d'une philosophie -formellement négative, graduellement étendue -à toutes les notions sociales de quelque importance; -de façon à indiquer dès-lors hautement la -tendance générale des sociétés modernes à une entière -<span class="pagenum" id="Page_516">516</span> -rénovation, dont le vrai principe reste toutefois -radicalement enveloppé d'une vague indétermination. -Cette distinction indispensable répandra, -j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si -mal apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue -le lien immédiat de notre situation actuelle -avec la suite des phases antérieures de l'humanité.</p> - -<p>Quelque puissante qu'ait été historiquement -l'efficacité destructive de la doctrine critique proprement -dite, on lui attribue communément une -influence très exagérée, dont la notion devient -même profondément irrationnelle, quand on y -rapporte exclusivement la désorganisation totale -de l'ancien système social, comme s'accordent à le -faire habituellement aujourd'hui les défenseurs et -les adversaires de ce système. Le véritable esprit -philosophique montre clairement, ce me semble, -que, loin d'avoir pu produire par elle-même une -telle décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, -en résulter nécessairement, quand la démolition -spontanée a atteint un certain degré, -qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre -hypothèse, l'origine réelle de la théorie révolutionnaire -serait évidemment incompréhensible; -quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir -indispensable à l'entier accomplissement d'une -pareille phase, et surtout à l'indication caractéristique -<span class="pagenum" id="Page_517">517</span> -de son issue finale, ainsi que je l'expliquerai -bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire -exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, -l'influence politique de l'intelligence, elle constitue -donc ici, par sa nature, une sorte de cercle vicieux. -L'ensemble de l'époque révolutionnaire ne saurait, -en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant -que la formation et le développement de la -doctrine critique sont regardés comme précédés et -déterminés par un progrès suffisant dans la décomposition -purement spontanée que nous devons -d'abord apprécier sommairement, suivant l'ordre -ci-dessus indiqué.</p> - -<p>Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration -établie au chapitre précédent, sur la nature -éminemment transitoire de la constitution catholique -et féodale propre au moyen-âge, que la -ruine irréparable d'un tel organisme par le seul -conflit mutuel de ses principaux appareils, sans -aucune attaque systématique, pendant les deux -siècles qui ont immédiatement suivi les temps -même de sa plus grande splendeur. On peut, en -effet, reconnaître aisément que cette mémorable -économie contenait, à beaucoup d'égards, par sa -structure caractéristique, des germes essentiels -de décomposition intime, dont les ravages spontanés -ont été seulement suspendus ou dissimulés -<span class="pagenum" id="Page_518">518</span> -tant que la commune destination sociale -a dû, conformément à nos explications antérieures, -maintenir, entre les diverses parties, -par son uniforme prépondérance, une combinaison -nécessairement temporaire. Il doit suffire ici -d'apprécier les causes les plus universelles de cette -imminente dissolution naturelle, en considérant -d'abord, sous ce point de vue, la division politique -la plus générale entre les deux grands pouvoirs -du système, et ensuite la principale subdivision -propre à chacun d'eux.</p> - -<p>Sous le premier aspect, il est incontestable -que l'admirable établissement d'un pouvoir spirituel -distinct et indépendant du pouvoir temporel, -quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement -réel de l'évolution spéciale réservée au -moyen-âge, et quelque immense perfectionnement -qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale -de l'organisme social, comme je l'ai déjà -prouvé, devait ensuite devenir un principe inévitable -de décomposition active pour le régime -correspondant, par l'incompatibilité nécessaire -qui, dès l'origine, régnait, plus ou moins explicitement, -entre les deux autorités, soit à raison -d'un état de civilisation trop peu conforme à un -aussi éminent progrès, soit d'après l'inaptitude -radicale de la seule philosophie qui pût alors y -<span class="pagenum" id="Page_519">519</span> -présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des -deux chapitres précédens, que le monothéisme -est, par sa nature, en opposition plus ou moins -prononcée avec la prépondérance de l'activité -militaire; à moins que, par une anomalie contraire -au véritable caractère essentiel de cette phase -théologique, il ne se constitue, suivant le mode -musulman, en maintenant la concentration primitive -des deux pouvoirs; et, alors même, le -polythéisme est-il nécessairement beaucoup plus -conforme à tout développement intense et soutenu -du système militaire. Mais, sous le vrai régime -monothéique, dont la séparation générale entre -le gouvernement moral et le gouvernement politique -devient le principal attribut, il existe inévitablement -une sorte de contradiction intime, -directe quoique implicite, entre une telle disposition -et la nature encore militaire de l'organisation -temporelle correspondante, vu la tendance -spontanée vers la plus entière unité de pouvoir, -toujours propre à l'esprit guerrier, même après -l'altération capitale qu'il dut alors subir par la -transformation nécessaire du système de conquête -en système essentiellement défensif. C'est surtout -par-là que cette grande séparation, malgré sa -haute utilité immédiate, doit être regardée, à -cette époque, comme une tentative éminemment -<span class="pagenum" id="Page_520">520</span> -prématurée, dont l'efficacité complète et durable -est réservée au développement final des sociétés -modernes, puisque l'activité industrielle, devenue -enfin prépondérante, y doit seule être, par -sa nature, pleinement compatible avec la consolidation -régulière d'une telle division fondamentale. -En outre, si l'esprit féodal, en tant que -militaire, devait être spontanément hostile à cette -institution caractéristique, il faut reconnaître que, -d'un autre côté, l'esprit catholique, en tant que -théologique, tendait aussi, avec presque autant -d'énergie, à l'altérer radicalement en sens inverse, -en poussant habituellement l'autorité sacerdotale -à dépasser essentiellement des limites vagues et -empiriques, qui n'avaient jamais pu être réellement -assujéties à aucun principe rationnel. Une démarcation -vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé -le principe général, ne pourra être un jour solidement -établie entre les deux puissances élémentaires, -sauf les perturbations secondaires dues à l'inévitable -conflit des passions humaines, que sous l'ascendant -ultérieur de la philosophie positive, éminemment -propre à la constituer spontanément d'après l'ensemble -des véritables lois de l'organisme social, -comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans -la suite. Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, -il est clair, au contraire, que la triple nature -<span class="pagenum" id="Page_521">521</span> -éminemment vague, arbitraire, et néanmoins absolue, -qui caractérise, de toute nécessité, les diverses -conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, -à cet égard, aucun frein intellectuel et moral, -susceptible de contenir suffisamment les opiniâtres -stimulations de l'orgueil et les illusions -spontanées de la vanité: en sorte que, sous ce -régime, la séparation effective des deux pouvoirs -a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance -mutuelle propre à leurs origines respectives, -maintenue ensuite par leur antagonisme continu, -suivant les explications du chapitre précédent. La -discipline mentale spécialement rigoureuse, et -finalement oppressive, que ces mêmes caractères -essentiels ont dû rendre de plus en plus indispensable, -afin d'entretenir, d'une manière aussi -précaire que pénible, une convergence convenable, -a dû d'ailleurs fortifier beaucoup la tendance -inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation -universelle. Enfin, quoique la plupart des -philosophes aient, à cet égard, attribué une influence -très exagérée à la principauté temporelle -annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté -exceptionnelle n'a pris une grande importance -qu'au temps même où le système catholique -était déjà en pleine décomposition politique, -il ne faut pas cependant négliger cette considération -<span class="pagenum" id="Page_522">522</span> -secondaire, qui, en tout temps, a dû accessoirement -concourir à développer, chez les papes, -leur disposition spontanée à l'entière confusion -des divers pouvoirs sociaux. Telle est donc, en -résumé, sous tous les aspects essentiels, la singulière -nature du régime propre au moyen-âge, que -l'esprit féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient -les deux éléments généraux, tendaient -nécessairement, chacun à sa manière, l'un par -suite d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à -cause d'une philosophie trop vicieuse, à ruiner -radicalement la division fondamentale qui caractérisait -surtout cette mémorable constitution, -dont la destination purement transitoire ne saurait -être plus évidemment vérifiée que par un -contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la -décomposition spontanée de ce régime, à partir -du quatorzième siècle, qui devrait habituellement -nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence -effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà -suffisamment expliquée, soit par le trop faible -essor des nouveaux élémens sociaux, soit par la -réalisation jusque alors incomplète de son office, -fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble -de l'évolution sociale, conformément à nos démonstrations -antérieures.</p> - -<p>On obtiendra des conclusions analogues en -<span class="pagenum" id="Page_523">523</span> -considérant maintenant la principale subdivision -de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel ou -temporel, c'est-à-dire la relation correspondante -entre l'autorité centrale et les autorités locales. Il -est aisé de sentir, à cet égard, que l'harmonie intérieure -de chaque pouvoir ne pouvait être plus -stable que leur combinaison mutuelle.</p> - -<p>Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter -que la hiérarchie catholique, malgré l'éminente -supériorité de son énergique coordination, ne contînt -nécessairement, par la nature du système, -des germes spontanés d'une inévitable dissolution -intime, indépendante d'aucune hostilité directe, -quant aux relations générales entre la suprême -autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. -Ces discordances intérieures devaient certainement -outrepasser beaucoup ce degré universel de -perturbation élémentaire que l'imperfection de -l'humanité rend inséparable de toute constitution -quelconque; elles avaient alors un caractère et -une intensité propres au régime théologique correspondant. -Les immenses efforts entrepris, à cette -époque, avec tant de persévérance, par les hommes -les plus avancés, pour réaliser, au profit de la civilisation -moderne, tous les moyens d'ordre dont le -monothéisme est susceptible, mériteront toujours -d'autant plus la respectueuse admiration des vrais -<span class="pagenum" id="Page_524">524</span> -philosophes, qu'une telle propriété est moins conforme -à la nature des doctrines théologiques, surtout -depuis la séparation, d'ailleurs si indispensable, -entre les deux puissances fondamentales. -Quoiqu'on attribue abusivement aux opinions religieuses -une tendance absolue à déterminer et à -entretenir la convergence intellectuelle et morale, -il est certain que l'esprit théologique, dans la situation -mentale que suppose l'établissement régulier -du monothéisme, et avant même que son -principal ascendant ait pu être directement menacé, -ne peut réellement conduire au degré suffisant -d'unité sans la pénible intervention continue -d'une discipline artificielle très rigoureuse, et bientôt -plus ou moins oppressive, dont le maintien -doit graduellement devenir incompatible, soit avec -les prétentions excessives de ceux qui la dirigent, -soit avec les résistances exagérées de ceux qui la -subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère -vague et arbitraire, et par suite nécessairement -discordant, d'une telle philosophie, librement -et activement cultivée. Avant que ce principe -fondamental de dissolution ait pu produire, comme -je l'indiquerai ci-dessous, la désorganisation finale -de cette philosophie, il a dû exercer d'abord son -inévitable influence en tendant long-temps à troubler -profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, -<span class="pagenum" id="Page_525">525</span> -lorsque les résistances partielles pouvaient -acquérir une véritable importance par leur -concentration spontanée en oppositions nationales, -sous l'assistance naturelle des pouvoirs temporels -respectifs. Les mêmes causes fondamentales qui, -d'après le chapitre précédent, avaient dû tant -limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme, -agissaient alors, sous cet autre aspect, -pour ruiner sa constitution intérieure, même indépendamment -de toute dissidence dogmatique. -Dans le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation -des principaux philosophes catholiques, -fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le principal -appui du système ecclésiastique, le clergé -national s'était toujours attribué, presque dès -l'origine, envers la suprême autorité sacerdotale, -des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent -proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement -contraires à l'ensemble des conditions de -l'existence politique du catholicisme: et cette opposition -ne devait pas, sans doute, être moins -réelle, quoique moins nettement formulée, chez -les peuples plus éloignés du centre pontifical. La -papauté, d'une autre part, tendait, en sens inverse, -mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée -de cette indispensable subordination, par -sa disposition croissante à une exorbitante centralisation, -<span class="pagenum" id="Page_526">526</span> -qui, au profit de plus en plus exclusif des -ambitions italiennes, devait justement soulever -partout ailleurs d'énergiques et opiniâtres susceptibilités -nationales. Tel est le double effort continu -qui, avant même toute scission de doctrines, tendait -directement à dissoudre l'unité intérieure du -catholicisme, en le décomposant, contre son esprit -fondamental, en églises nationales indépendantes. -On voit que ce principe de décomposition -équivaut essentiellement, dans un ordre de relations -plus particulier, à celui précédemment caractérisé -envers la combinaison politique la plus -générale: il résulte, encore plus clairement, non -d'influences plus ou moins accidentelles, mais de -la nature même d'un tel système, considéré surtout -dans ses bases intellectuelles trop imparfaites, -et malgré l'admirable supériorité de sa structure -propre, appréciée au chapitre précédent. Sous l'un -comme sous l'autre aspect, cette désorganisation -spontanée devait se trouver suffisamment contenue -tant que le système n'avait point acquis tout son -développement principal, et convenablement réalisé -sa grande mission temporaire. Mais rien ne -pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition -quand, par l'accomplissement essentiel -de ces deux conditions, la considération d'un but -d'activité commun a nécessairement cessé d'être -<span class="pagenum" id="Page_527">527</span> -assez prépondérante pour détourner ces divers élémens -de leur discordance naturelle.</p> - -<p>J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une -manière spéciale quoique sommaire, cette décomposition -intérieure de la hiérarchie catholique, -parce que la spontanéité en est jusque ici très mal -appréciée, par suite de l'illusion très excusable -qui résulte, à ce sujet, d'un sentiment exagéré de -la perfection de cette admirable économie, où personne -n'avait pu encore discerner convenablement -les éminens attributs dus au beau génie politique -de ses nobles fondateurs d'avec les imperfections radicales -imposées par la nature d'un tel âge social -combinée avec celle de la philosophie correspondante, -et qui ne pouvaient permettre à cette immense -création qu'une destinée fugitive et précaire. -Mais nous sommes heureusement dispensés -d'une semblable élaboration envers l'organisation -temporelle, où l'antagonisme fondamental entre -le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux -des diverses classes de la hiérarchie féodale -a été assez bien apprécié, en général, par divers -philosophes et surtout par Montesquieu, pour -n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est ci-dessous -quant à ses résultats principaux. La conciliation -tentée par l'ordre féodal proprement dit, -entre les deux tendances contradictoires à l'isolement -<span class="pagenum" id="Page_528">528</span> -et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement -consacrées, ne pouvait, évidemment, -comporter qu'une existence imparfaite et passagère, -qui ne pouvait survivre à sa destination purement -temporaire, et qui devait nécessairement -entraîner la ruine spontanée d'une telle économie, -soit que l'un ou l'autre des deux élémens dût acquérir -graduellement une inévitable prépondérance, -suivant la distinction ci-après expliquée.</p> - -<p>Trois réflexions générales méritent d'être ici -notées au sujet de cette spontanéité de décomposition -qui, à tant d'égards, caractérise si hautement -le régime propre au moyen-âge. La première, -déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation -décisive de l'appréciation fondamentale établie au -chapitre précédent sur la nature essentiellement -transitoire de cette phase extrême du système théologique -et militaire. On peut ainsi sentir aisément -que tout doit sembler radicalement contradictoire -et profondément incompréhensible dans l'étude -sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un -tel régime d'après l'esprit absolu de la philosophie -politique aujourd'hui dominante, tandis que, -au contraire, tout s'y coordonne naturellement -et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle -d'un office indispensable mais nécessairement -passager pour l'ensemble de l'évolution humaine. -<span class="pagenum" id="Page_529">529</span> -En second lieu, l'aptitude spéciale de ce -régime à seconder éminemment l'essor direct des -nouveaux élémens sociaux n'est pas moins clairement -manifestée par cette décomposition spontanée, -que sa tendance caractéristique à permettre -graduellement la désorganisation finale du système -théologique et militaire. Car, les divers conflits -permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur -nature, extrêmement propres à faciliter et même -à stimuler un tel essor, ainsi que je l'indiquerai -plus expressément au chapitre suivant, en intéressant -immédiatement chacun des différens pouvoirs -antagonistes au développement continu des -nouvelles forces sociales particulières à la civilisation -moderne, par le besoin d'y trouver d'importans -auxiliaires dans leurs contestations mutuelles. -Il faut, en dernier lieu, regarder cette spontanéité -de décomposition comme un caractère vraiment -distinctif du régime catholique et féodal, en ce -sens qu'elle y était beaucoup plus profondément -marquée qu'en aucun autre régime antérieur. Dans -l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était -pourtant bien plus parfaite, il est fort remarquable, -ce me semble, que les premiers agens de la désorganisation -du catholicisme soient toujours et partout -sortis du sein même du clergé catholique; -tandis que le passage du polythéisme au monothéisme -<span class="pagenum" id="Page_530">530</span> -n'a jamais présenté rien d'analogue, par -suite de cette confusion fondamentale des deux -puissances qui caractérisait le régime polythéique -de l'antiquité. Telle est, en général, la destinée -purement provisoire de la philosophie théologique -que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement -et moralement, elle devient toujours moins -consistante et moins durable, comme le témoigne -hautement l'examen comparatif de ses principales -phases historiques; car, le fétichisme primitif était -réellement encore mieux enraciné et plus stable -que le polythéisme lui-même, qui, à son tour, a -certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur -intrinsèque, soit en durée effective: ce qui, -avec les principes ordinaires, doit naturellement -constituer un paradoxe inexplicable, que notre -théorie, au contraire, résout avec facilité, en représentant -spontanément le progrès rationnel des -conceptions théologiques comme ayant dû surtout -consister en un continuel décroissement d'intensité.</p> - -<p>Une considération trop exclusive de cette remarquable -spontanéité de décomposition qui caractérise -l'ensemble du régime propre au moyen-âge, -pourrait d'abord faire penser que la désorganisation -nécessaire de ce régime aurait pu être ainsi -entièrement abandonnée à son cours naturel, -<span class="pagenum" id="Page_531">531</span> -jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent -assez développés pour entreprendre une lutte directe -et décisive, sans exiger la périlleuse intervention -spéciale d'une doctrine critique formellement -érigée en système de négation absolue, et de façon, -par suite, à éviter essentiellement les immenses -embarras qui en sont résultés. Mais une semblable -appréciation serait aussi vicieuse, en sens inverse, -que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui, -exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie -puissance de cette philosophie négative, en fait uniquement -dériver toute la dissolution de la constitution -catholique et féodale, indépendamment d'aucune -décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique -ayant dû précéder, restait nécessairement insuffisante, -si, parvenue à un certain degré, ci-après -déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement -un caractère systématique, rigoureusement -indispensable à la véritable issue générale d'une -telle élaboration sociale. Non-seulement la doctrine -critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué -beaucoup à accélérer et à propager la désorganisation -naturelle du régime propre au moyen-âge, -et par suite de l'ensemble du système théologique -et militaire, dont il constituait la dernière phase -essentielle: mais sa principale destination, où elle -ne pouvait être aucunement suppléée, a surtout -<span class="pagenum" id="Page_532">532</span> -consisté à servir alors d'organe nécessaire au besoin -croissant d'une entière réorganisation sociale, en -manifestant l'impuissance de plus en plus complète -du système ancien à diriger le mouvement fondamental -de la civilisation moderne, et en rendant -hautement irrévocable cette dissolution spontanée, -qui, sans cela, eût tendu naturellement à faire -concevoir la grande solution politique comme toujours -réductible à une simple restauration, quoique -celle-ci devînt, au fond, de plus en plus chimérique. -Dans leurs luttes même les plus intenses, -les diverses forces catholiques et féodales conservaient -spontanément un respect sincère et profond -pour tous les principes essentiels de la constitution -générale, sans soupçonner la portée finale des graves -atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir -de tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané -eût pu se prolonger presque indéfiniment sans -caractériser la décadence radicale du régime correspondant, -tant que rien de systématique ne -venait s'y mêler pour consacrer, par une formule -négative correspondante, chacune des pertes successives -du régime ancien, ainsi devenues irréparables. -Un examen superficiel pourrait d'abord -faire confondre, par exemple, l'audacieuse spoliation -des églises françaises et germaniques au profit -des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation -<span class="pagenum" id="Page_533">533</span> -des biens ecclésiastiques par les barons -anglais du seizième siècle; et cependant l'une -n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais -momentanée, bientôt suivie d'une large et facile -réparation, tandis que l'autre tendait hautement -à la ruine irrévocable de l'organisation catholique: -or, cette différence capitale entre deux mesures -matériellement analogues résulte surtout de ce que -la première, indépendante de tout principe hostile, -ne constituait qu'un violent expédient financier, -dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un -imminent besoin public, au lieu que la seconde se -rattachait directement à une doctrine formelle de -désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. -C'est ainsi que, à tous égards, et dans -ses divers degrés, la philosophie négative ou révolutionnaire -des trois derniers siècles, quoique ne -pouvant être primitivement qu'une simple conséquence -générale de la nouvelle situation sociale -amenée par la dissolution spontanée du régime -ancien, devait ensuite exercer une indispensable -réaction pour imprimer à cette marche naturelle -un caractère vraiment décisif, propre à mettre en -évidence le besoin croissant d'une régénération -finale: jusque là, et tant que la décomposition, -purement politique ou même morale, ne s'étendait -point directement aux principes intellectuels de -<span class="pagenum" id="Page_534">534</span> -l'antique constitution, les altérations successives, -quelque graves qu'elles pussent être, d'après les -différens conflits partiels, se présentaient toujours -nécessairement comme susceptibles de rectifications -suffisantes à l'issue de conflits inverses. -Sans l'influence nécessaire de cette doctrine critique, -les peuples modernes eussent consumé indéfiniment -leur principale activité politique en une -déplorable prolongation, aussi dangereuse que -stérile, de l'antagonisme propre au moyen-âge, -entre les élémens d'un système déjà essentiellement -ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir -de plus en plus hostile au développement ultérieur -de l'évolution sociale. Car, malgré son impuissance -finale à diriger désormais le mouvement -humain, ce système devait naturellement conserver -ses prétentions à la suprématie tant qu'elle ne -lui était pas directement déniée; en sorte qu'aucune -véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, -ni même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas -d'abord suffisamment opéré. A quelques orages -qu'ait donné lieu cette indispensable opération -préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître -qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, -dès lors même difficilement appréciables, -en posant seule un terme réellement décisif à la -suite presque indéfinie des agitations intestines de -<span class="pagenum" id="Page_535">535</span> -l'ancien système social. Tel devait donc être le -principal office directement propre à la doctrine -critique, que la décomposition spontanée de la -constitution catholique et féodale rendait seulement -possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. -Quant à l'hypothèse qui représenterait la -dissolution finale du régime monothéique comme -ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement -calme, sans exiger l'intervention active et -prolongée d'une semblable doctrine, par la seule -opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, -on n'y saurait voir certainement qu'une pure -utopie philosophique, entièrement inconciliable -avec la véritable marche de la civilisation moderne: -puisque, après leur premier élan au moyen-âge, -l'esprit scientifique et l'activité industrielle, loin -d'être immédiatement susceptibles d'une destination -politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver -leur essor caractéristique, ne pouvaient ensuite -se développer convenablement que lorsque le système -théologique et militaire aurait d'abord été -suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai -spécialement au chapitre suivant, quoique leur -influence sociale ait dû devenir, en dernier lieu, -et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre -toute vaine restauration du passé.</p> - -<p>L'inévitable avénement de cette philosophie -<span class="pagenum" id="Page_536">536</span> -négative n'est pas à son tour, plus difficile à démontrer -que son indispensable coopération dans -l'évolution générale des sociétés modernes. En -s'arrêtant surtout, comme nous pouvons le faire -en ce moment, à la première des deux phases essentielles -que j'y distinguerai ci-après, et qui -aboutit à la désorganisation radicale de la constitution -catholique par le protestantisme proprement -dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait -spontanément résulter, en temps convenable, de -la nature même du régime monothéique. D'abord, -le monothéisme introduit toujours nécessairement, -au sein de la théologie, un certain esprit individuel -d'examen et de discussion, par cela seul que -les croyances secondaires n'y sauraient être spécialisées -au même degré que dans le polythéisme, -où les moindres détails étaient d'avance dogmatiquement -fixés: c'est ainsi que tout régime -monothéique doit naturellement procurer aux -intelligences un premier état normal de liberté -philosophique, ne fût-ce que pour déterminer le -mode propre d'administration de la puissance surnaturelle -dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit -d'hérésie théologique, évidemment étranger -au polythéisme, fut-il constamment inséparable -d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables -divergences que doit produire cette libre -<span class="pagenum" id="Page_537">537</span> -activité spéculative à l'égard de conceptions essentiellement -vagues et arbitraires. Mais cette tendance -universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même -laisse distinctement apercevoir, devait évidemment -recevoir du catholicisme son principal -développement, comme je l'ai déjà indiqué au -chapitre précédent, à cause de la division fondamentale -des deux puissances qui en constituait -le caractère essentiel: puisqu'une telle séparation -provoquait directement à l'extension régulière des -habitudes de libre examen depuis les discussions -purement théologiques jusqu'aux questions vraiment -sociales, pour y constater successivement -les légitimes applications spéciales de la doctrine -commune. Quoique cette influence nécessaire se -soit fait plus ou moins sentir pendant tout le -cours du moyen-âge, la décomposition spontanée -du régime correspondant a dû surtout lui procurer -un énergique accroissement, d'après l'usage -plus continu et plus important d'une telle liberté -intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus -apprécié, qui a naturellement désorganisé -le système catholique, soit par la lutte des divers -pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit -par l'opposition des clergés nationaux au pontificat -central. Telle est, en réalité, l'origine primitive, -certes pleinement inévitable, de cet appel -<span class="pagenum" id="Page_538">538</span> -au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement -le protestantisme, première phase générale -de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs -qui soutinrent si long-temps contre les papes -l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes -des églises nationales aux décisions romaines, -ne pouvaient certainement éviter de -s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique, -un droit personnel d'examen, qui, de -sa nature, ne devait pas, sans doute, rester indéfiniment -concentré entre de telles intelligences -ni sur de telles applications; et qui, en effet, -spontanément étendu ensuite, par une invincible -nécessité, à la fois mentale et sociale, à tous les -individus et à toutes les questions, a graduellement -amené la destruction radicale, d'abord de -la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, -et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente -filiation générale ne saurait exiger ici de plus -amples explications, sauf celles que son usage -ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.</p> - -<p>Quant au caractère propre de cette philosophie -transitoire, dont l'intervention croissante, pendant -les trois derniers siècles, est maintenant démontrée, -en principe, non moins inévitable qu'indispensable, -il est clairement déterminé par la -nature même de la destination que nous lui avons -<span class="pagenum" id="Page_539">539</span> -reconnue, et à laquelle pouvait seule convenablement -satisfaire une doctrine systématique de -négation absolue, successivement étendue aux -principales questions morales et sociales, comme -je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une -autre intention, dès le début du volume précédent. -C'est ce que la raison publique a depuis -long-temps essentiellement reconnu, d'une manière -implicite mais irrécusable, en consacrant, -d'un aveu unanime, la dénomination très expressive -de protestantisme, qui, bien que restreinte -ordinairement au premier état d'une telle doctrine, -ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble -total de la philosophie révolutionnaire. -En effet, cette philosophie, depuis le simple luthéranisme -primitif, jusqu'au déisme du siècle -dernier, et sans même excepter ce qu'on nomme -l'athéisme systématique, qui en constitue la plus -extrême phase<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, n'a jamais pu être historiquement -<span class="pagenum" id="Page_540">540</span> -qu'une protestation croissante et de plus en -plus méthodique contre les bases intellectuelles -de l'ancien ordre social, ultérieurement étendue, -par une suite nécessaire de sa nature absolue, à -toute véritable organisation quelconque. A quelques -graves dangers que dût exposer cet esprit -radicalement négatif, il faut y reconnaître une -condition fondamentale de la grande transition -intellectuelle et sociale que devait finalement diriger -une telle philosophie. Car, dans les diverses -révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu -consister qu'en des modifications plus ou moins -profondes d'un même système primordial, l'entendement -humain pouvait toujours subordonner -essentiellement la destruction de chaque forme -ancienne à l'institution d'une forme nouvelle dont -il apercevait plus ou moins nettement le principal -<span class="pagenum" id="Page_541">541</span> -caractère, de manière à éviter la situation exclusivement -critique: or il n'en pouvait plus être -ainsi pour cette révolution finale, destinée à accomplir -la plus entière rénovation, non-seulement -sociale, mais d'abord et surtout mentale, -que puisse offrir l'ensemble total de l'évolution -humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus -caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer -alors l'opération critique long-temps avant -que les nouveaux élémens sociaux pussent être -assez élaborés pour indiquer spontanément, même -par une vague approximation générale, la vraie -tendance définitive de l'humanité, conduisait -évidemment à concevoir la destruction de l'ordre -ancien en vue d'un avenir radicalement indéterminé. -Par une suite nécessaire de cette situation -sans exemple, les principes critiques ne pouvaient -certainement acquérir toute l'énergie convenable -à leur destination qu'en devenant enfin essentiellement -absolus. Si des conditions quelconques -avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs -dont ils proclamaient l'exercice systématique, -comme elles ne pouvaient encore se rapporter aucunement -au nouveau système social, dont la -nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement -connue, elles auraient été forcément inspirées -par l'organisation même qu'il s'agissait de -<span class="pagenum" id="Page_542">542</span> -détruire, d'où serait résulté l'avortement total de -cette indispensable opération révolutionnaire. Je -dois me borner ici à rattacher le principe général -de cette importante explication à l'ensemble de -notre appréciation historique: quant à ses développements -les plus essentiels, ils ont été déjà -suffisamment indiqués au quarante-sixième chapitre, -quoique sous un aspect un peu différent; -la participation spéciale des divers dogmes critiques -à leur destination commune se trouvera d'ailleurs -historiquement déterminée ci-dessous, au -moins sous forme implicite. Le profond caractère -d'hostilité et de défiance systématiques, de plus -en plus manifesté par cette philosophie négative -envers tout pouvoir quelconque, sa tendance -instinctive et absolue au contrôle et à la réduction -des diverses puissances sociales, sont désormais -assez motivés, soit dans leur inévitable origine, -soit dans leur but indispensable, pour que le lecteur -attentif puisse aisément suppléer aux éclaircissemens -secondaires que je suis obligé d'écarter -à ce sujet.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label"><b>Note 25</b>:</span></a> -Quoique cette phase finale de la philosophie métaphysique -doive être, par cela même, suivant notre théorie, la plus rapprochée de -l'état positif, et former ainsi, surtout aujourd'hui, une dernière préparation -indispensable au vrai régime définitif de l'entendement humain, -une appréciation superficielle ou malveillante peut seule faire -confondre avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment -négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre, qui condamne, -d'une manière dogmatiquement absolue, toute coopération -essentielle des croyances religieuses à l'évolution générale de l'humanité, -où la philosophie positive leur assigne rationnellement, au contraire, -d'après sa loi la plus fondamentale, un office initial, long-temps -indispensable, à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La -prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir, dans la -pratique, en substituant le culte de la nature à celui du créateur, qu'à -organiser une sorte de panthéisme métaphysique, d'où l'esprit pourrait -aisément rétrograder vers les diverses phases successives du système -théologique plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt -une situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement catholique -du véritable régime positif. J'ai cru convenable d'indiquer, -en passant, cette explication spéciale, qui s'adresse exclusivement aux -juges de bonne foi: quant aux autres, il serait évidemment superflu -de s'en occuper.</p> - -<p>Afin de compléter convenablement cette appréciation -abstraite de la marche générale propre à -la doctrine critique ou révolutionnaire des trois -derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir -sommairement la division nécessaire de son développement -<span class="pagenum" id="Page_543">543</span> -essentiel en deux grandes phases successives, -qui partagent cette mémorable période -historique en deux portions peu inégales. Dans la -première, qui comprend les diverses formes principales -du protestantisme proprement dit, le droit -individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, -reste néanmoins toujours contenu entre les -limites plus ou moins étendues de la théologie -chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion -dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache -alors surtout à ruiner, au nom même du -christianisme, l'admirable système de la hiérarchie -catholique, qui en constituait socialement la seule -réalisation fondamentale: c'est là que le caractère -d'inconséquence inhérent à l'ensemble de la -philosophie négative se trouve le plus hautement -prononcé, par la prétention constante à réformer -le christianisme en détruisant radicalement les -plus indispensables conditions de son existence -politique. La seconde phase se rapporte essentiellement -aux divers projets de déisme plus ou moins -pur propres à ce qu'on appelle vulgairement la -philosophie du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, quoique sa formation -méthodique appartienne réellement au milieu du -siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, -reconnu indéfini, mais on croit vainement -pouvoir, en fait, y contenir la discussion métaphysique -<span class="pagenum" id="Page_544">544</span> -entre les limites les plus générales du -monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent -d'abord inébranlables, bien qu'elles soient -à leur tour aisément renversées avant la fin de -cette période, par un prolongement nécessaire de -la même élaboration critique, chez les esprits dont -l'émancipation est la plus avancée: l'inconséquence -mentale est ainsi très notablement diminuée, -par suite de l'uniforme extension de l'analyse -destructive, mais l'incohérence sociale y -devient peut-être encore plus sensible, d'après la -tendance absolue à fonder éternellement la régénération -politique sur une série exclusive de simples -négations, qui ne pourraient finalement -aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut -d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant -naturellement fourni la principale transition historique -de l'une à l'autre phase. Du reste, la seule -appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce -me semble, la formation nécessaire de chacune -d'elles ainsi que leur filiation spontanée: car, si, -d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment -s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait -préalablement s'imposer des bornes qui facilitaient -son admission, il est clair, d'une autre part, -que ces limites, bien que toujours proposées -comme absolues, ne pouvaient être éternellement -<span class="pagenum" id="Page_545">545</span> -respectées, et que même le premier usage du droit -de discussion avait dû conduire à de telles divagations -ou perturbations religieuses que les plus -énergiques intelligences devaient enfin éprouver -un pressant besoin, à la fois mental et social, de -se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi -arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement -contraire à sa vraie destination primitive. -La distinction générale de ces deux phases est tellement -indispensable, que malgré leur extension -naturelle, sous des formes diverses mais politiquement -équivalentes, à tous les peuples de l'Europe -occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le -même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer -ci-dessous. Il a dû aussi exister entre elles une -différence très prononcée quant à la participation -plus ou moins importante, quoique toujours seulement -accessoire, des nouveaux élémens sociaux. -Car, l'esprit positif était certainement trop peu développé -d'abord, concentré chez des intelligences -trop exceptionnelles et trop isolées, et en même -temps réduit encore à des sujets trop restreints, -pour être susceptible d'exercer aucune notable influence -sur l'avénement effectif du protestantisme, -qui a dû, au contraire, utilement accélérer son -propre essor: tandis que, dans la seconde phase, -sa puissante intervention, bien que presque toujours -<span class="pagenum" id="Page_546">546</span> -indirecte, se fait distinctement sentir, pour -procurer spontanément à l'analyse anti-théologique -une consistance rationnelle qu'elle ne pouvait autrement -obtenir, et qui doit finalement rester la -principale base de son efficacité ultérieure.</p> - -<p>Telles sont les diverses considérations fondamentales -que je devais ici établir sommairement -sur la marche nécessaire et l'enchaînement naturel -des différens degrés essentiels propres au grand -mouvement de décomposition radicale, d'abord -spontané, et ensuite systématique, qui caractérise -surtout l'évolution politique des sociétés modernes -pendant les cinq derniers siècles, tendant -à l'entière dissolution de la constitution catholique -et féodale, dernier état général de l'organisme -théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment -expliqué, en principe, le profond intérêt -de tant d'hommes éminens, et la sympathie -instinctive des masses populaires, pour cette longue -et mémorable élaboration, qui, malgré sa -nature essentiellement révolutionnaire, n'en constituait -pas moins un préambule strictement nécessaire -à la régénération finale de l'humanité. Son -cours graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition -vraiment capitale qu'en vertu des craintes -légitimes d'entier bouleversement social naturellement -inspirées par ses divers progrès caractéristiques, -<span class="pagenum" id="Page_547">547</span> -et qui pouvaient seules procurer une -véritable énergie à la résistance des anciens pouvoirs, -eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, -à leur insu, à participer, sous des formes -plus ou moins directes, à l'ébranlement universel. -Les chefs, volontaires ou involontaires, qui dirigèrent -successivement cet immense mouvement, -à la fois politique et philosophique, furent nécessairement -presque toujours placés, surtout depuis -le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, dans une situation générale extrêmement -difficile, qui doit faire juger avec une -indulgence spéciale l'ensemble de leurs opérations, -d'après l'obligation, de plus en plus contradictoire, -et néanmoins insurmontable, de satisfaire -également aux besoins simultanés d'ordre et de -progrès, qui, bien que pareillement impérieux, -devaient alors tendre graduellement à devenir -presque inconciliables. Pendant toute cette période, -on doit regarder la haute capacité politique -comme ayant surtout consisté à poursuivre, avec -une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse -appréciation instinctive de la vraie situation sociale, -la démolition continue de l'ordre ancien, -tout en évitant, autant que possible, les perturbations -anarchiques, sans cesse imminentes, vers -lesquelles tendaient spontanément les conceptions -critiques qui devaient présider à cette désorganisation, -<span class="pagenum" id="Page_548">548</span> -de manière à tirer finalement une véritable -utilité sociale de ce même esprit d'inconséquence -logique qui les caractérisait constamment. -Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique -de la critique métaphysique, n'était certes, eu -égard aux temps, ni moins importante ni moins -délicate que celle si justement admirée, à l'époque -précédente, quant à la salutaire application sociale -de la doctrine théologique, dont l'administration -mal dirigée pouvait devenir également -funeste, quoique suivant d'autres modes. En même -temps, l'extrême imperfection logique de cette -philosophie négative, néanmoins toujours sortie -finalement victorieuse des divers débats essentiels -qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est -éminemment propre à vérifier son intime harmonie -spontanée avec les principaux besoins de la -situation sociale correspondante; puisque, dans -toute autre hypothèse, son succès effectif serait -évidemment inexplicable, à moins de recourir à -l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades, -conduits, par l'insuffisance radicale de -leurs théories historiques, à supposer sérieusement, -à cet égard, une sorte de délire chronique -et universel, qui aurait ainsi miraculeusement -surgi depuis trois siècles chez l'élite de l'humanité. -Nous ne pouvons donc plus considérer désormais -<span class="pagenum" id="Page_549">549</span> -l'ensemble de ce mémorable mouvement critique -qu'en y voyant sans cesse, non une simple perturbation -accidentelle, mais l'un des degrés nécessaires -de la grande évolution sociale, à quelques -graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui -son irrationnelle prolongation exclusive.</p> - -<p>Avant de pousser plus loin l'analyse générale -d'une telle opération, par la saine appréciation -historique de ses principaux résultats définitifs, -il est indispensable de déterminer maintenant, -d'une manière spéciale quoique sommaire, quels -durent être proprement ses organes essentiels, -dont la nature distinctive a dû beaucoup influer -sur l'accomplissement effectif de la phase -révolutionnaire qui vient d'être abstraitement caractérisée.</p> - -<p>Ces divers organes ayant dû exercer leur plus -grande activité sociale en un temps dont l'absorption -croissante du pouvoir spirituel par le pouvoir -temporel constitue nécessairement le principal -caractère politique, la distinction générale entre -ces deux puissances n'y saurait être fort nettement -tranchée, et y semble même d'abord impossible à -poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver -toujours, sous une forme quelconque, -dans tous les aspects fondamentaux propres à la -civilisation moderne. Mais, par une plus profonde -<span class="pagenum" id="Page_550">550</span> -analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, -parmi les différentes forces sociales qui ont -présidé à la transition révolutionnaire des cinq -derniers siècles, une division naturelle en deux -classes vraiment distinctes, malgré leur intime -affinité, celle des métaphysiciens et celle des légistes, -dont la première constitue, en réalité, -l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel -de cette sorte de régime mixte et équivoque -qui devait correspondre à cette situation de plus -en plus contradictoire et exceptionnelle. Tous -deux devaient, en temps convenable, comme je vais -l'indiquer, émaner spontanément des élémens respectifs -de l'ancien système, l'un de la puissance -catholique, l'autre de l'autorité féodale, et constituer -ensuite envers eux une rivalité graduellement -hostile, quoique long-temps secondaire. -Leur commun essor commence à devenir très -distinct dans les temps même de la plus grande -splendeur du régime monothéique, surtout en -Italie, qui, pendant le cours entier du moyen-âge, -a toujours hautement devancé, sous tous les rapports -quelconques, même sociaux, tout le reste -de l'occident, et où l'on remarque, en effet, dès -le <span class="cs7">XII</span><sup>e</sup> siècle, l'importance rapidement croissante, -non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des -légistes, principalement chez les villes libres de la -<span class="pagenum" id="Page_551">551</span> -Lombardie et de la Toscane. Mais ces forces nouvelles -ne pouvaient cependant développer leur vrai -caractère propre que dans les grandes luttes intestines, -ci-dessus appréciées, qui devaient constituer -la partie spontanée du mouvement de décomposition, -et dans lesquelles leur intervention -nécessaire devait poser les fondemens naturels de -cette puissance exceptionnelle qui leur a conféré -jusqu'ici la direction immédiate de notre progression -politique. C'est surtout en France qu'un tel -développement me semble, au moins alors, devoir -être spécialement étudié, comme y étant plus net -et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence -bien distincte et néanmoins solidaire qu'y -acquièrent simultanément les universités et les -parlemens, principaux organes permanens, soit de -l'action métaphysique, soit du pouvoir des légistes. -Je dois enfin, pour plus de clarté, avertir déjà -que chacune de ces deux classes se subdivise, par -sa nature, en deux corporations très différentes, -l'une essentielle et primitive, l'autre accessoire et -secondaire: c'est-à-dire, les métaphysiciens en -docteurs proprement dits et en simples littérateurs, -et les légistes en juges et en avocats, abstraction -faite des gens de robe plus subalternes. -Pendant la très majeure partie de l'existence politique -propre à cette sorte de régime transitoire, -<span class="pagenum" id="Page_552">552</span> -la première section de chaque classe y a été nécessairement -prépondérante, sans quoi la commune -puissance n'aurait pu acquérir ni conserver -aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici -l'avoir presque exclusivement en vue, en considérant -l'autre comme une force purement auxiliaire. -C'est seulement de nos jours que, des deux -côtés, cette dernière a pris, à son tour, l'ascendant, -ainsi que je l'expliquerai au cinquante-septième -chapitre, de manière à annoncer spontanément -le dernier terme de cette singulière anomalie -politique. D'après ces divers éclaircissemens préalables, -il est maintenant facile de concevoir nettement -l'avénement nécessaire et la destination -naturelle de ces deux forces modificatrices, malgré -l'obscurité et la confusion que doit d'abord -offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.</p> - -<p>Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce -cas, demeure le plus caractéristique, nos explications -antérieures permettent de comprendre aisément -la prépondérance sociale que dut graduellement -acquérir l'esprit métaphysique aux temps -ci-dessus indiqués, ainsi que son office spontané -dans la grande transition révolutionnaire, abstraction -faite d'ailleurs en ce moment de sa haute -influence simultanée sur l'essor naissant de l'esprit -<span class="pagenum" id="Page_553">553</span> -scientifique, qui sera convenablement appréciée -au chapitre suivant. Depuis cette division vraiment -fondamentale de la philosophie grecque en philosophie -morale et philosophie naturelle, qui a toujours -dominé jusqu'ici l'ensemble du mouvement -mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai historiquement -caractérisée dans la <a href="#Page_115">cinquante-troisième -leçon</a>, l'esprit métaphysique a présenté concurremment -deux formes extrêmement différentes et -graduellement antagonistes, en harmonie avec une -telle distinction: la première, dont Platon doit être -regardé comme le principal organe, beaucoup plus -rapprochée de l'état théologique, et tendant d'abord -à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde, -ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au -contraire, de l'état positif, et tendant réellement -à dégager l'entendement humain de toute tutelle -théologique proprement dite. L'une ne fut, par -sa nature, essentiellement critique qu'envers le -polythéisme, dont elle poursuivit activement -l'universelle déchéance; elle présida, surtout, -comme je l'ai montré, à l'organisation graduelle -du monothéisme, qui, une fois constitué, détermina -spontanément la fusion finale de ce premier -esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique -propre à cette dernière phase essentielle -de la philosophie religieuse. Au contraire, l'autre, -<span class="pagenum" id="Page_554">554</span> -d'abord principalement livrée à l'étude générale du -monde extérieur, dut être, dans son application, -long-temps accessoire, aux conceptions sociales, -nécessairement et constamment critique, d'après -la combinaison intime et permanente de sa tendance -anti-théologique avec son impuissance -radicale à produire, par elle-même, aucune véritable -organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique -que devait naturellement appartenir la -direction mentale du grand mouvement révolutionnaire -que nous apprécions. Spontanément -écarté par la prépondérance platonicienne tant -que l'organisation du système catholique devait -principalement occuper les hautes intelligences, -suivant les explications du chapitre précédent, -cet esprit aristotélicien, qui n'avait jamais cessé -de cultiver et d'agrandir en silence son domaine -inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, -du principal ascendant philosophique, en s'étendant -aussi au monde moral et même social, aussitôt -que cette immense opération politique, enfin -suffisamment consommée, laissa naturellement -prédominer désormais le besoin de l'essor purement -rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième -siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du -régime monothéique, le triomphe croissant de la -scolastique vint réellement constituer le premier -<span class="pagenum" id="Page_555">555</span> -agent général de la désorganisation radicale de la -puissance et de la philosophie théologiques, quelque -paradoxale que puisse d'abord sembler cette -propriété d'émancipation attribuée à une doctrine -aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale -consistance politique de cette nouvelle force spirituelle, -de plus en plus distincte et bientôt rivale -du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement -émanée, résultait de son aptitude naturelle -à s'emparer graduellement de la haute instruction -publique, dans les universités qui, d'abord destinées -presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, -devaient nécessairement embrasser ensuite -tous les ordres essentiels de culture intellectuelle. -En appréciant, de ce point de vue historique, -l'œuvre de saint Thomas d'<ins id="cor_21" title="Acquin">Aquin</ins> et même le -poëme de Dante, on reconnaît aisément que ce -nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement -envahi toute l'étude intellectuelle et morale -de l'homme individuel, et commençait aussi -à s'étendre directement aux spéculations sociales, -de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable -à affranchir définitivement la raison humaine -de la tutelle purement théologique. Par la mémorable -canonisation du grand docteur scolastique, -d'ailleurs légitimement due à ses éminens services -politiques, les papes montraient à la fois leur propre -<span class="pagenum" id="Page_556">556</span> -entraînement involontaire vers la nouvelle -activité mentale, et leur admirable prudence à -s'incorporer, autant que possible, tout ce qui ne -leur était point manifestement hostile. Quoi qu'il -en soit, le caractère anti-théologique d'une telle -métaphysique ne dut long-temps se manifester -que par la direction plus subtile et l'énergie plus -prononcée qu'elle imprima d'abord à l'esprit de -schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, -à un degré quelconque, de toute philosophie monothéique, -comme je l'ai noté ci-dessus. Mais les -grandes luttes décisives du quatorzième et du quinzième -siècle contre la puissance européenne des -papes et contre la suprématie ecclésiastique du siége -pontifical, vinrent enfin procurer spontanément -une large et durable application sociale à ce nouvel -esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la -pleine maturité spéculative dont il était susceptible, -dut désormais tendre surtout à prendre aux -débats politiques une participation croissante, qui, -par sa nature, ne pouvait être que de plus en plus -négative envers l'ancienne organisation spirituelle, -et même, par une conséquence involontaire, ultérieurement -dissolvante pour le pouvoir temporel -correspondant, dont elle avait d'abord tant secondé -le système d'envahissement universel. Telle -est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au -<span class="pagenum" id="Page_557">557</span> -siècle dernier, a naturellement placé, dans tout -notre occident, la puissance métaphysique des universités -à la tête du mouvement de décomposition, -non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, -mais ensuite quand il est devenu systématique, -suivant nos explications antérieures. Il serait -inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant -assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure -des résultats principaux de ce grand mouvement, -qui répandra indirectement un nouveau jour sur -l'ensemble de l'analyse précédente.</p> - -<p>Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, -il devient facile de concevoir historiquement -l'intime corelation naturelle, à la fois -quant aux doctrines et quant aux personnes, entre -la classe des métaphysiciens scolastiques et -celle des légistes contemporains. Car, en premier -lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit, -et d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel -esprit philosophique propre à la fin du moyen-âge -dut pénétrer graduellement dans le domaine des -questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement -du droit devait dès-lors constituer une partie -capitale des attributions universitaires, outre que les -canonistes proprement dits, dérivation immédiate, -non moins que les purs scolastiques, du système -catholique, avaient dû spontanément former, surtout -<span class="pagenum" id="Page_558">558</span> -en Italie, le premier ordre de légistes assujéti -à une organisation distincte et régulière. L'affinité -mutuelle de ces deux forces sociales est tellement -prononcée, qu'on pourrait même, par une appréciation -exagérée, être tenté de regarder les légistes -comme une sorte de métaphysiciens passés -de l'état spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait -à méconnaître vicieusement leur origine propre et -directe. Un examen plus complet montre bientôt -leur véritable source historique dans une simple -émanation spontanée de la puissance féodale, dont -ils furent partout destinés primitivement à faciliter -les fonctions judiciaires, par une intervention -de plus en plus indispensable, quoique long-temps -subalterne. Outre l'influence générale de leur éducation -essentiellement métaphysique, ils devaient -eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement -une tendance plus ou moins hostile -envers la puissance catholique, d'après l'opposition -croissante qui devait naturellement surgir -chez les diverses justices civiles, soit seigneuriales, -soit surtout royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, -antérieurement en possession reconnue -de la plupart des juridictions importantes. Aussi, -à quelqu'une des deux grandes branches du -pouvoir temporel que se soit attachée cette nouvelle -force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant les -<span class="pagenum" id="Page_559">559</span> -lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous, -elle a été partout animée, même à son -insu, d'une profonde et persévérante antipathie, -d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble -de l'organisation catholique, base principale, -à tous égards, du système politique propre -au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même d'un -tel système, et au temps de son plus grand ascendant, -devait graduellement surgir un second élément -politique, pleinement distinct des divers -pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature -subalterne, devait bientôt exercer une influence -capitale sur la désorganisation croissante de ce -régime. On se forme vulgairement une très fausse -idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge -et chez les modernes d'après une vicieuse assimilation -avec celle des légistes de l'antiquité, -soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain, -même en décadence, ces fonctions ne pouvaient -réellement donner lieu à la formation d'une -classe distincte et secondaire, puisqu'elles n'y -étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou -moins passager pour les hommes d'état, essentiellement -militaires, qui composaient la caste dirigeante -ou que leurs services y faisaient agréger. -Dans l'ensemble de l'évolution humaine, cette -singulière puissance des légistes devait constituer -<span class="pagenum" id="Page_560">560</span> -un phénomène éminemment exceptionnel, uniquement -réservé, par sa nature, à l'état transitoire -du moyen-âge, et destiné, sans doute, à disparaître -à jamais quand le grand mouvement de -décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre -destination sociale, sera enfin pleinement terminé -par la réorganisation finale des peuples les -plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième -chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde -force nouvelle devait, de son côté, aussi bien que -la force métaphysique, croître spontanément à -l'époque même de la principale splendeur du système -qu'elle était bientôt appelée à désorganiser -par des altérions continues. Son progrès naturel -dut être alors spécialement facilité d'après les -grandes opérations défensives que nous avons reconnues -propres à ces temps mémorables, et surtout -en conséquence des croisades, qui, éloignant -les chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup -l'importance politique des agens judiciaires. Il est -néanmoins certain que la puissance sociale des -légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait -pu jamais cesser d'être essentiellement subalterne, -si les grandes luttes intestines du <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> -et du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> siècle n'étaient ensuite venues nécessairement -offrir à leur commune activité dissolvante -le champ le plus vaste et l'exercice le plus -<span class="pagenum" id="Page_561">561</span> -convenable. C'est là, chez les uns et les autres, le -temps réel de leur triomphe, sinon le plus étendu, -du moins le plus satisfaisant et le mieux adapté à -leur véritable nature, parce que leur ambition -politique était alors en harmonie nécessaire avec -leur utile influence sur la marche correspondante -de l'évolution humaine: c'est, dans les deux -classes, l'âge principal des hautes intelligences et -des nobles caractères. Parmi les efforts instinctifs -que durent tenter, à cette époque, et surtout -vers sa fin, les grandes corporations judiciaires, -et principalement les parlemens français, pour -consolider suffisamment leur nouvelle position -politique, je crois devoir ici signaler spécialement -la célèbre institution de la vénalité des offices, -qui n'a jamais été convenablement appréciée sous -son vrai jour historique, par suite du caractère -absolu de la philosophie dominante. En la jugeant -d'après nos explications antérieures, suivant sa -relation avec la propre destination générale de ce -pouvoir transitoire, elle devait alors constituer, -évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs, -l'une des conditions les plus indispensables à la -consistance politique de cette puissance judiciaire: -non-seulement, comme Montesquieu l'a senti, en -garantissant davantage sa légitime indépendance -envers la force rapidement croissante des gouvernemens -<span class="pagenum" id="Page_562">562</span> -temporels d'où elle émanait; mais surtout, -par un motif plus profond et encore ignoré, en -tendant à retarder, autant que possible, son inévitable -décomposition spontanée, par cela même -qu'un tel usage s'opposait énergiquement à cette -invasion habituelle des charges judiciaires par les -avocats qui devait enfin dissoudre essentiellement -une telle organisation, ainsi que je l'indiquerai -au cinquante-septième chapitre, et qui, prématurément -survenue, l'eût certainement empêchée -de poursuivre, avec une véritable efficacité, sa -principale mission. Au reste, quand ce nouvel -élément social eut convenablement secondé les -heureux efforts des rois pour s'affranchir du contrôle -européen des papes, et ensuite les tentatives -non moins efficaces des églises nationales -contre la suprématie pontificale, son existence -politique avait nécessairement réalisé, autant que -possible, la grande opération temporaire qui lui -était réservée dans l'évolution fondamentale des -sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance -qu'exigerait la conservation permanente -de ces divers résultats contre les réactions toujours -imminentes des débris de l'ancienne organisation: -l'importante intervention des légistes, -ci-après caractérisée, dans la lutte prolongée -entre les deux branches du pouvoir temporel, -<span class="pagenum" id="Page_563">563</span> -avait d'ailleurs atteint, vers la même époque, son -but le plus capital, et ne pouvait également comporter -qu'une simple continuation. Toutefois, -nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire -a exercé encore, à sa manière, une -influence très notable, même chez les peuples -catholiques, sur la première période, ci-dessus -définie, du mouvement de décomposition devenu -systématique: cette participation continue se fait -même distinctement sentir, sous des formes qui -lui sont propres, jusque dans la période suivante, -mais avec une intensité décroissante, et en abandonnant -graduellement la direction temporelle -de l'opération révolutionnaire, dès-lors rapidement -conduite vers sa destination finale, comme -je l'expliquerai plus loin.</p> - -<p>En terminant cette double appréciation générale -des organes nécessaires de la grande transition -critique dont nous poursuivons l'étude historique, -je crois devoir sommairement signaler ici, d'après -notre théorie fondamentale, l'inaptitude radicale -de ces deux forces modificatrices à constituer aucune -organisation durable qui leur appartienne -réellement, malgré la tendance spontanée de l'un -et l'autre élément à s'emparer indéfiniment de la -suprématie sociale, à mesure que leur commune -action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens -<span class="pagenum" id="Page_564">564</span> -pouvoirs. Cette impuissance caractéristique, -d'ailleurs plus ou moins sentie, qui réduit invinciblement -de telles influences politiques à une -simple destination révolutionnaire, résulte surtout -de ce que ces deux classes ne pouvaient apporter -réellement de principes qui leur fussent propres, -et qui leur permissent de présider, d'une manière -un peu durable, à la haute direction régulière des -affaires humaines. Leur esprit commun, essentiellement -critique, par sa nature, comme nous l'avons -doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un -régime préexistant, d'après des altérations graduellement -destructives; en sorte que leur prépondérance -politique ne peut effectivement devenir -complète que pendant les crises, nécessairement -passagères, relatives aux phases les plus tranchées -du mouvement désorganisateur. En tout autre -temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement -à l'imminente dissolution de l'état social: -aussi avons-nous constaté que si le progrès -politique, en tant que spontanément négatif, leur -est essentiellement dévolu depuis le quatorzième -siècle, le maintien indispensable de l'ordre public -doit être alors rapporté surtout à l'action résistante -des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait -encore appartenir habituellement la suprême direction -sociale, quoique de plus en plus restreinte -<span class="pagenum" id="Page_565">565</span> -par des modifications révolutionnaires. Chacune -de ces deux forces transitoires portait, en quelque -sorte, l'ineffaçable empreinte de son origine nécessairement -subalterne, d'après son invariable -soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux -de ce même régime dont elle détruisait -les plus importantes conditions d'existence réelle. -Loin que cette incohérence radicale puisse permettre -la domination permanente des métaphysiciens -et des légistes, elle leur interdit même de -présider à l'entière consommation finale de l'opération -révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours -conduits à consacrer, pour ainsi dire, d'une -main ce qu'ils ruinent de l'autre. Si une telle inconséquence -est incontestable quant aux métaphysiciens -envers la philosophie théologique, dont ils -respectent les principales bases intellectuelles tout -aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses plus -puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond, -moins prononcée dans la relation temporelle des -légistes au pouvoir militaire: puisque leurs doctrines, -ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun -nouveau but fondamental à l'activité humaine, -sanctionnent inévitablement l'antique prépondérance -de l'activité militaire; à moins de convertir, -par une aberration qui certes ne saurait devenir -ni populaire ni durable, surtout dans les sociétés -<span class="pagenum" id="Page_566">566</span> -modernes, l'action même de gouverner en une -sorte de commune destination permanente. C'est -d'après ces caractères naturels, que ces deux forces -secondaires, quand elles croient avoir constitué -solidement, de la manière la plus exclusive, -leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt -involontairement conduites à réintégrer, plus -ou moins explicitement, l'une l'autorité théologique, -l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant -desquelles elles consentent de nouveau à se -placer habituellement; parce qu'elles sentent, au -fond, par suite même de leurs vains efforts de domination -directe, que cette situation normale, -seule convenable à leur essence, peut seule prolonger -réellement leur existence sociale, qui cessera, -en effet, de toute nécessité, aussitôt que le -système théologique et militaire aura enfin totalement -perdu, même en idée, son empire primordial, -comme je l'expliquerai, au cinquante-septième -chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre -élaboration historique.</p> - -<p>Ayant désormais suffisamment apprécié, dans -la leçon actuelle, l'immense mouvement révolutionnaire -des sociétés modernes, d'abord quant à -sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche -fondamentale, et enfin quant à ses organes -nécessaires, nous devons maintenant procéder à -<span class="pagenum" id="Page_567">567</span> -l'examen direct de son accomplissement essentiel, -suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects -principaux que j'ai cru devoir distinguer en -un tel phénomène pour l'analyser dignement; les -trois premiers ne pouvant être, par leur nature, -que purement préliminaires, et le dernier seul -constituant nécessairement le sujet essentiel de ce -chapitre.</p> - -<p>En considérant d'abord la période de décomposition -spontanée, nous devons, évidemment, y -examiner avant tout la désorganisation spirituelle, -non-seulement comme la première accomplie, -mais surtout comme étant à la fois la plus difficile -et la plus décisive, celle qui, par sa seule influence -prolongée, tendait inévitablement à entraîner la -décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont -la constitution catholique formait certainement, à -tous égards, la base la plus importante, soit mentale, -soit sociale. Sous ce point de vue principal, -cette première période se divise naturellement en -deux époques presque égales, d'après les deux -grandes luttes, ci-dessus définies, qui devaient -conjointement accomplir une telle dissolution, -premièrement par les efforts unanimes des rois -pour abolir l'autorité européenne du pape, et ensuite -par les tentatives d'insubordination des églises -nationales envers la suprématie romaine. Malgré -<span class="pagenum" id="Page_568">568</span> -l'évidente affinité mutuelle de ces deux opérations -simultanées, l'une devait, à mes yeux, principalement -caractériser le quatorzième siècle, à partir -de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt -suivie de cette mémorable translation du saint-siége -à Avignon, qui, dans presque toute sa longue -durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité -politique; tandis que la seconde, à son tour, -est devenue prépondérante au quinzième siècle, -d'abord par suite du fameux schisme qui résulta -de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous -l'impulsion décisive du célèbre concile de Constance, -où les diverses églises partielles montrèrent -si énergiquement leur union spontanée contre le -sacerdoce central. On peut aisément concevoir que -la seconde série d'efforts n'était susceptible d'un -succès capital que quand la première aurait d'abord -été suffisamment consommée: puisque les différens -clergés ne pouvaient efficacement poursuivre leur -tendance instinctive à la nationalisation, qu'en se -plaçant sous la direction suprême de leurs chefs -temporels respectifs; ce qui exigeait certainement -que ceux-ci se fussent préalablement émancipés -de la tutelle papale. De toutes les grandes entreprises -révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou -involontaires (ce qui, en politique, importe assurément -fort peu), cette première double opération -<span class="pagenum" id="Page_569">569</span> -doit être, à mon gré, regardée, même aujourd'hui, -comme étant, au fond, la plus capitale; car elle -a directement ruiné la principale base du régime -monothéique du moyen-âge, dernière phase essentielle, -je ne saurais trop le rappeler, du système -théologique et militaire, en déterminant dès-lors -l'absorption générale du pouvoir spirituel par le -pouvoir temporel. En poursuivant, avec une -aveugle avidité, cette usurpation décisive, dans -le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre -suprématie, les rois n'ont pu sentir qu'ils en -ruinaient ainsi spontanément, pour un inévitable -avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux, -par une telle atteinte radicale à la même autorité -spirituelle dont ils attendirent ensuite, d'une -manière presque puérile, une consécration désormais -rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait -pu jadis obtenir une haute efficacité qu'en émanant -d'un pouvoir pleinement indépendant. Pareillement, -les divers clergés partiels, poussés à se nationaliser -afin d'échapper aux abus de la concentration -romaine, n'apercevaient point que, contre -leur gré, ils concouraient par-là éminemment à -l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique, -en substituant, à leur unique chef naturel, -l'autorité hétérogène et arbitraire d'une foule de -pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une autre -<span class="pagenum" id="Page_570">570</span> -part, concevoir cependant comme leurs subordonnés -spirituels, de manière à constituer dès-lors -chaque église en un état de plus en plus oppressif -de dépendance politique, en résultat final de tant -d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. -Au reste, la réaction nécessaire de cette double -série d'hostilités sur le caractère général propre à -la papauté ne contribua pas moins, à sa manière, -à l'altération fondamentale de la constitution catholique. -Car, à partir du milieu du quatorzième -siècle, où l'émancipation totale des rois devenait -évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des -papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que -la nationalisation du clergé s'y manifestait nettement -par son empressement habituel à seconder -les mesures restrictives envers le saint-siége, il est -aisé de remarquer une tendance fortement prononcée -de la papauté à s'occuper désormais essentiellement -de sa principauté temporelle, qui -jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude -très accessoire, mais qui désormais devenait -de plus en plus la seule partie réelle de son pouvoir -politique. Avant la fin du quinzième siècle, -l'ancien chef suprême du système européen s'était -ainsi graduellement transformé en souverain électif -d'une médiocre partie de l'Italie; il avait essentiellement -renoncé à son action générale et continue -<span class="pagenum" id="Page_571">571</span> -sur les divers gouvernemens temporels, pour -tendre principalement à son propre agrandissement -territorial, qui date surtout de cette époque, et -même pour procurer, autant que possible, l'exaltation -royale à la nombreuse série des familles -pontificales, de manière à y faire presque regretter -l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration -du népotisme y pût être suffisamment contenue. -Or, cette dégénération radicale du grand caractère -européen propre au pouvoir papal en un caractère -purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre -plus spécialement indispensable la désorganisation -totale de la papauté, qui avait ainsi implicitement -abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles attributions -politiques, et perdait, par suite, sa principale -utilité sociale, de manière à devenir un -élément de plus en plus étranger dans la constitution -réelle des peuples modernes. Telle dut être -la première origine historique de l'esprit essentiellement -rétrograde qui s'est ensuite développé continuellement -dans la politique du catholicisme, dont -la tendance avait été si long-temps éminemment -progressive. C'est donc ainsi que tous les -divers élémens essentiels du système politique -propre au moyen-âge ont spontanément concouru, -chacun à sa manière, à l'irrévocable décadence -du pouvoir spirituel qui en constituait surtout -<span class="pagenum" id="Page_572">572</span> -la force et la noblesse. Il est clair par là que -cette première désorganisation décisive était, en -réalité, presque accomplie, bien que sous forme implicite, -soit par l'abaissement politique des papes, -soit par la nationalisation consécutive des divers -clergés, lors de l'avénement du protestantisme, -auquel on l'attribue vulgairement, et qui en fut, -au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être -ensuite la haute influence, mentale et sociale, de la -réaction nécessaire que produisit sa sanction -systématique d'une telle démolition, suivant nos -explications antérieures.</p> - -<p>Quoique cette grande décomposition fût certainement -aussi indispensable qu'inévitable, comme -je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas -moins laissé dès-lors une immense lacune dans -l'ensemble de l'organisme européen, dont les divers -élémens, devenant presque étrangers les uns -aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement -livrés à leurs divergences spontanées, sans -autre frein habituel que l'insuffisant équilibre matériel -déterminé naturellement par leur propre -antagonisme. Aux temps même que nous considérons, -cette dissolution croissante de l'ancien pouvoir -européen se fait gravement sentir, ce me -semble, dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, -des principaux états, et surtout dans la longue -<span class="pagenum" id="Page_573">573</span> -et déplorable contestation entre la France et l'Angleterre, -où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice -des papes est tristement marquée par leurs -fréquens efforts, aussi vains qu'honorables, pour -la pacification de l'Europe. Sans doute, la suffisante -réalisation du grand système de guerres défensives -propre au moyen-âge devait alors, faute -d'un but convenable, rendre de plus en plus perturbatrice -une exubérante activité militaire, qui, -par sa nature, devait long-temps survivre à sa -principale destination. L'ascendant social trop -prolongé d'une caste militaire désormais essentiellement -sans objet capital, constitue, en effet, le vrai -principe universel et spontané qui a déterminé, -pendant ces deux siècles, l'étrange caractère de la -plupart des expéditions guerrières, si loin d'offrir -le haut intérêt social des guerres antérieures, et -même le puissant intérêt moral des guerres de -religion au siècle suivant. Mais, quelque inévitable -que dût être alors une telle perturbation -européenne, les conséquences immédiates en -eussent été certainement bien moins graves, si, par -une fatale coïncidence, qui ne pouvait d'ailleurs -être entièrement empêchée, elle ne s'était développée -sous l'impuissant déclin de l'influence politique -qui jusque alors avait régularisé l'ensemble -des relations internationales. Deux siècles auparavant, -<span class="pagenum" id="Page_574">574</span> -la papauté eût évidemment lutté, avec une -énergique efficacité, contre ce principe général -de désordre; et, sans pouvoir annuler une suite -aussi naturelle de la situation sociale, elle en eût -assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. -Ce cas me paraît l'un des plus propres à faire -sentir, aux aveugles partisans de l'optimisme politique, -la haute irrationnalité de leur doctrine -métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne -des papes s'éteindre en un temps où elle -aurait pu rendre encore à l'humanité d'éminens -services politiques, pleinement conformes à sa -destination naturelle, et seulement incompatibles -avec sa caducité actuelle. Une telle impuissance -vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque, -le caractère essentiellement temporaire -inhérent à l'existence générale du pouvoir catholique, -qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se -trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, -de manquer à sa principale vocation politique, -non par des obstacles accidentels, mais par -une suite permanente de sa précoce désorganisation. -Nous apprécierons ci-dessous l'expédient -provisoire à l'aide duquel la politique moderne -s'est ultérieurement efforcée, autant que possible, -d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante -réparation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_575">575</span> -La désorganisation spontanée de l'ordre temporel -propre au moyen-âge, quoique déjà très active -au <span class="cs7">XIII</span><sup>e</sup> siècle, ne pouvait avoir de résultats -vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, -qui constituait le lieu principal d'un tel régime, -conservait toute son intégrité sociale. Mais, à mesure -que s'opérait la décomposition spirituelle -que nous venons d'apprécier, cette dissolution -temporelle prenait un caractère de plus en plus -irrévocable; elle tendait évidemment désormais à -l'entière subversion de la constitution féodale, -dernière phase essentielle du gouvernement militaire, -en y altérant radicalement la pondération -caractéristique des deux élémens principaux, la -force centrale de la royauté, et la force locale -de la noblesse, dont l'une, avant la fin du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> -siècle, avait été, en réalité, presque complétement -absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait -aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable -dislocation devait alors résulter de ce que cette -constitution transitoire avait enfin suffisamment -accompli, comme on l'a vu, sa principale destination -dans l'évolution fondamentale des sociétés -modernes, dont l'essor industriel de plus en plus -prononcé indiquait déjà leur antipathie nécessaire -contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier. -Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses, -<span class="pagenum" id="Page_576">576</span> -que je viens de caractériser, doivent d'abord -sembler, à cette époque, directement contradictoires -avec ce décroissement spontané du -régime militaire, la nature même de ces guerres, -essentiellement perturbatrices, devait tendre à -ruiner la considération sociale de la caste dominante, -dont l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors -habituellement privée de toute application utile, -devenait de plus en plus contraire au grand mouvement -de civilisation qu'elle avait dû primitivement -protéger. C'est toujours, en effet, pour -toutes les institutions humaines, temporelles ou -spirituelles, le signe le moins équivoque de leur -irrévocable extinction, que de les voir ainsi se -tourner spontanément contre leur but primordial: -l'organisme féodal, destiné surtout, par sa -nature, à contenir le système d'invasion, touchait -nécessairement à sa fin générale, aussitôt qu'il -s'érigeait partout en principe d'envahissement. -Aux temps même que nous considérons, la mémorable -institution des armées permanentes, née -d'abord en Italie, où tout commençait alors, -mais bientôt propagée en occident, et principalement -développée en France, vient constituer à -la fois un témoignage incontestable et une puissante -garantie de cette dissolution radicale du -régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant, -<span class="pagenum" id="Page_577">577</span> -d'une part, la répugnance croissante à -la prolongation du service féodal chez des populations -déjà plus industrielles que militaires, et -en brisant, d'une autre part, les liens universels -de la discipline féodale, désormais remplacée par -la subordination spéciale d'une classe très circonscrite -envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement -féodaux, tendaient nécessairement à priver -peu à peu l'ancienne caste militaire de sa plus -spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au -chapitre suivant l'heureuse influence d'une telle -innovation pour seconder directement l'essor général -de la vie industrielle.</p> - -<p>Dans le cas le plus naturel et le plus commun, -dont la France nous présente le meilleur type, la -décomposition spontanée du pouvoir temporel, -d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens -essentiels, a dû s'opérer nécessairement au -profit de la force centrale contre la force locale. -L'esprit fondamental de la constitution féodale -permettait aisément de prévoir que, presque partout, -l'équilibre général de ces deux puissances -se romprait surtout au préjudice de l'aristocratie, -vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait -un tel régime à l'accroissement spontané de -la royauté. Ce point de vue est aujourd'hui trop -connu pour que je doive y insister. Mais je dois, -<span class="pagenum" id="Page_578">578</span> -au contraire, signaler, à cet égard, une importante -considération nouvelle, qui résulte ici d'un -rapprochement d'ensemble entre les deux décompositions -simultanées du pouvoir temporel et du -pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous -l'avons vu, s'accomplissant, par une évidente nécessité, -contre la puissance centrale, sans quoi il -n'y eût pas eu de révolution, il fallait bien, par -une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât -habituellement en sens inverse, sans quoi -cette révolution eût dégénéré en un démembrement -universel, dont l'Europe moderne a été -spécialement préservée par cette concentration -temporelle en faveur de la royauté. En même -temps que l'anarchie politique, imminent péril -de la grande phase révolutionnaire, pouvait ainsi -être essentiellement évitée, on doit reconnaître, -sous un autre aspect, que le mouvement général -de décomposition atteignait par-là son but principal -d'une manière bien plus complète, et surtout -beaucoup plus caractéristique, que si la dislocation -temporelle s'était, au contraire, opérée -ordinairement au profit de l'aristocratie. Quoique -chacun des deux élémens ait naturellement dû, -comme nous le verrons, irrationnellement tenter, -après son triomphe, de reconstruire, sous son -ascendant, l'ensemble du régime ancien, cette -<span class="pagenum" id="Page_579">579</span> -entreprise eût été cependant bien plus dangereuse -de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de -la part de la royauté: l'extinction finale du système -militaire et théologique en eût été bien autrement -entravée, aussi bien que l'essor politique des nouvelles -forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus -spécialement au cinquante-septième chapitre.</p> - -<p>On voit, par ces explications, que la tendance -de la décomposition féodale vers l'ascendant politique -de l'aristocratie sur la royauté a dû constituer, -dans la désorganisation universelle que -nous apprécions, un cas éminemment exceptionnel, -dont l'Angleterre offre le principal exemple. -Mais la considération en est néanmoins très importante -aujourd'hui, pour faire déjà pressentir -l'aveugle irrationnalité de ce dangereux empirisme -qui prétend borner le grand mouvement européen -à l'uniforme transplantation du régime transitoire -particulier à l'évolution anglaise. Comparée -à celle de presque tout le reste de l'Europe, et surtout -de la France, elle présente ainsi, dès les derniers -siècles du moyen-âge, une différence, aussi -capitale qu'évidente, qui a nécessairement exercé, -sur l'ensemble total du développement ultérieur, -une influence très prononcée, incompatible avec -toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai -dans la suite. Il suffit, en ce moment, de -<span class="pagenum" id="Page_580">580</span> -noter cette irrécusable diversité effective, qu'atteste -spontanément toute l'histoire moderne, et qui constitue -le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique -de la politique anglaise. Une telle anomalie -me semble devoir être surtout attribuée à -l'action combinée de deux conditions spéciales, la -situation insulaire, et la double conquête: la première -a dû, en général, rendre le développement -social de l'Angleterre toujours plus susceptible -qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, -une marche qui lui fût propre; la seconde -devait particulièrement provoquer à la coalition -aristocratique contre la royauté, que la conquête -normande avait dû rendre d'abord éminemment -prépondérante, comme on le voit clairement, par -exemple, en comparant, au <span class="cs7">XII</span><sup>e</sup> siècle, la puissance -royale en France et en Angleterre; en outre, les -suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle -favorisaient la combinaison spontanée de la ligue -aristocratique avec les classes industrielles, en constituant -entre elles, par la nouvelle position secondaire -de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire -naturel, qui ne pouvait exister ailleurs<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. -<span class="pagenum" id="Page_581">581</span> -Mais nous devons éviter ici d'engager, à cet -égard, aucune discussion spéciale, évidemment -contraire aux prescriptions logiques établies au -début de ce volume contre toute introduction -importante des recherches concrètes dans notre -élaboration historique, dont le caractère essentiellement -abstrait doit être soigneusement maintenu. -Au reste, ceux qui voudront convenablement -entreprendre une explication vraiment -rationnelle de cette mémorable anomalie politique, -devront d'abord donner à l'observation même -du phénomène toute son extension réelle, en -cessant de le considérer, ainsi qu'on le fait -trop souvent, comme strictement particulier à -l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, -plus spécialement prononcé, on voit cependant, -par exemple, le développement politique de la -Suède, et auparavant même celui de Venise, -offrir, sous ce rapport, une marche fort analogue.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label"><b>Note 26</b>:</span></a> -La marche de l'évolution politique en Écosse, si différente de -celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer spécialement cette -explication générale, en montrant que l'influence particulière de la -double conquête a réellement prédominé, à cet égard, sur celle même -de l'isolement insulaire commun aux deux populations.</p> - -<p>Tels sont les divers résultats principaux de la -décadence spontanée qui conduisit graduellement -le régime catholique et féodal à ce degré de -désorganisation, partout essentiellement réalisé, -d'une manière plus ou moins explicite, vers la -fin du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> siècle; le pouvoir spirituel étant désormais -irrévocablement absorbé par le pouvoir -temporel, et l'un des deux élémens généraux -<span class="pagenum" id="Page_582">582</span> -de celui-ci radicalement subalternisé envers l'autre: -en sorte que l'ensemble de cet immense organisme -restait dès-lors totalement concentré autour -d'une seule puissance active, ordinairement la -royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement -les destinées ultérieures du système entier, -dont la décomposition allait maintenant commencer -à devenir nécessairement systématique.</p> - -<p>Nous avons ci-dessus rationnellement partagé -cette phase définitive du grand mouvement révolutionnaire -en deux époques principales, l'une -purement protestante, l'autre essentiellement -déiste, d'après le caractère plus complet et plus -décisif qu'acquiert graduellement la philosophie -négative. Considérons successivement, dans la -première, d'abord ses effets politiques immédiats, -et ensuite son influence philosophique ultérieure.</p> - -<p>Sous le premier aspect, on peut aisément sentir -que la réforme du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle ne fut réellement, -en général, qu'une consécration explicite et irrévocable -de la situation des sociétés modernes en -résultat final de la décomposition spontanée que -nous venons de reconnaître propre aux deux siècles -précédens, surtout en ce qui concerne la -désorganisation du pouvoir spirituel, principale -base du régime ancien. On doit concevoir, en -<span class="pagenum" id="Page_583">583</span> -outre, pour compléter une telle appréciation, que -cette commune conséquence politique s'est, au -fond, nécessairement réalisée, d'une manière à -peu près équivalente, malgré de graves différences -intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que -long-temps après, aussi bien chez les peuples restés -nominalement catholiques, que chez ceux devenus -ostensiblement protestans: les uns et les -autres ont alors définitivement passé, envers -l'ordre social du moyen-âge, à un état pareillement -révolutionnaire, sauf la diversité naturelle -des manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, -dans la suite entière des désorganisations -opérées depuis le début du <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la première -et la plus décisive a certainement consisté à détruire -l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant -partout au pouvoir temporel: or, cette -perturbation capitale, principe essentiel de toutes -les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement -commune à tout l'occident européen, avant -la fin du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> siècle; c'est par là que, sur tous les -points importans de ce grand théâtre social, -toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement -participé, comme je l'ai montré, au -caractère révolutionnaire des temps modernes, -sans excepter, non-seulement les rois et les nobles, -mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes: -<span class="pagenum" id="Page_584">584</span> -lorsque Henri VIII se sépara de Rome, -Charles-Quint et François I<sup>er</sup> n'en étaient pas, -à vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En -considérant l'ensemble du protestantisme, il est -clair que la suppression de la centralisation papale, -et l'assujétissement national de l'autorité -spirituelle à la puissance temporelle, y constituent -les seuls points importans communs à -toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours -intacts au milieu d'innombrables variations. -La célèbre opération de Luther, malgré son fougueux -éclat, se réduisit immédiatement à la consécration -fondamentale de ce premier degré de -décomposition de la constitution catholique, puisqu'elle -n'atteignit d'abord le dogme que d'une -manière fort accessoire, qu'elle respecta même -essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra -gravement que la seule discipline. Or, si l'on analyse -politiquement ces dernières altérations, vraiment -caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent -surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique -et de la confession universelle; c'est-à-dire, -précisément dans les mesures qui, outre -l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, -au sein même du sacerdoce, étaient -alors les plus propres, par leur nature, à consolider -la ruine antérieure de l'indépendance -<span class="pagenum" id="Page_585">585</span> -sacerdotale, à laquelle ce double appui était évidemment -indispensable. Une telle destination -primordiale du protestantisme explique aisément -sa naissance spéciale chez les peuples les plus -éloignés du centre catholique, et auxquels, par -suite, la tendance de plus en plus italienne de la -papauté pendant les deux siècles précédens devait -se faire le plus péniblement sentir.</p> - -<p>D'après cette incontestable appréciation, on ne -peut douter que les peuples catholiques n'aient -tout aussi réellement participé que les protestans -à cette première transformation révolutionnaire, -sauf la différence des formes et la diversité des -moyens, qui importent peu au résultat<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Non-seulement -en France, mais en Espagne, en Autriche, -etc., les rois, sans s'arroger ouvertement -<span class="pagenum" id="Page_586">586</span> -une vaine et ridicule suprématie spirituelle, étaient -déjà certainement, au temps de Luther, pour leurs -clergés respectifs, des maîtres non moins absolus, -non moins indépendans, au fond, du pouvoir -papal, que le devinrent alors les divers princes protestans<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. -Mais le mouvement luthérien, surtout -parvenu à la phase calviniste, exerça bientôt, à -cet égard, d'une manière indirecte, une influence -aussi importante qu'inévitable, en disposant de -plus en plus le sacerdoce catholique à l'acceptation -volontaire d'un tel assujétissement politique, contre -lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain, -son antique répugnance naturelle, et où désormais -il devait voir, au contraire, la seule garantie efficace -de son existence sociale, au milieu de l'imminent -essor de l'esprit universel d'émancipation -religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence -<span class="pagenum" id="Page_587">587</span> -que commence essentiellement, entre -l'influence catholique et le pouvoir royal, cette intime -coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont -la tendance générale, d'abord stationnaire, et -bientôt rétrograde, envers le développement final -de la civilisation moderne, a été si mal à propos -attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux -plus beaux âges du catholicisme, si long-temps -caractérisé, d'après nos explications antérieures, -par son noble et énergique antagonisme à l'égard -de toutes les puissances temporelles. Il serait -d'ailleurs superflu de prouver que cette opposition -croissante au progrès ultérieur de l'évolution humaine, -loin d'être propre au catholicisme moderne, -soit gallican, soit espagnol, etc., appartient, -d'une manière beaucoup plus radicale et bien autrement -prononcée, au luthéranisme anglican, ou -suédois, etc., qui, même en souvenir historique, -n'a jamais pu se supposer en état d'indépendance -réelle, ayant été, au contraire, expressément institué, -dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. -Quoi qu'il en soit, après son universel asservissement -politique, l'église catholique, désormais -nécessairement impuissante à remplir ses plus hautes -attributions sociales, et voyant ainsi son champ -moral partout restreint à la vie individuelle, sauf -un reste d'influence sur la vie domestique, est -<span class="pagenum" id="Page_588">588</span> -dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout, -d'une manière de plus en plus exclusive, de -la seule conservation, de plus en plus difficile, -de sa propre existence, en se constituant instinctivement -de plus en plus l'indispensable auxiliaire -permanent de la royauté, autour de laquelle -devaient graduellement se concentrer, par une -tendance spontanée, tous les débris quelconques -du régime monothéique du moyen-âge, comme -seul élément maintenant susceptible d'une énergique -activité politique. On conçoit au reste aisément -que cette inévitable coalition devait finalement -devenir aussi dangereuse pour le catholicisme -que pour le pouvoir royal, envers chacun desquels -elle constituait naturellement une sorte de cercle -vicieux, à la fois mental et social, en présentant -comme appui ce qui avait besoin de soutien. Le -catholicisme y ruinait radicalement son crédit populaire, -en renonçant évidemment, par cette -irrationnelle sujétion, à son ancien et principal -office politique; sauf la vaine ostentation de quelques -rares prédications officielles, que la plus sublime -éloquence ne pouvait jamais empêcher -d'être, par leur nature, essentiellement déclamatoires, -et surtout fort inoffensives au pouvoir -qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût -devenir habituellement sa conduite réelle. En -<span class="pagenum" id="Page_589">589</span> -même temps, la royauté était ainsi conduite à lier, -d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble -de ses destinées politiques à un système de doctrines -et d'institutions qui devait graduellement exciter -de profondes et unanimes répugnances, soit -intellectuelles, soit morales, et qui déjà même -était partout irrévocablement voué, sous diverses -formes, à une imminente dissolution totale.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label"><b>Note 27</b>:</span></a> -Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me semble -très propre à confirmer directement ce rapprochement fondamental -indiqué par ma théorie historique, en manifestant la tendance spontanée -des souverains catholiques à recourir quelquefois aux mêmes -moyens essentiels que les princes protestans pour garantir radicalement -la destruction de l'indépendance politique du clergé. On voit, -en effet, l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément -proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des -ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût certainement -conduit, dans l'application, à abolir aussi la confession. Ce -double caractère de la discipline luthérienne, a depuis fréquemment -trouvé, au sein même du catholicisme, de fervens apologistes, très convaincus -d'ailleurs qu'ils ne cessaient point ainsi d'appartenir à l'église -universelle.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label"><b>Note 28</b>:</span></a> -Quoique cette tendance universelle à la nationalisation du clergé -ait dû naturellement être beaucoup moins développée en Italie que -partout ailleurs, telle était cependant, à cet égard, la situation fondamentale -des peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable -transformation révolutionnaire même chez toutes les populations -italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable suffisamment -prononcé. La constitution vénitienne en offre surtout un exemple très -décisif, par l'isolement et la dépendance où elle maintient le clergé national -envers la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de -l'aristocratie sur le pouvoir ducal au <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle; de manière à organiser, -sous la vaine apparence d'une respectueuse orthodoxie, une sorte de religion -d'état, encore plus distincte peut-être du vrai catholicisme romain -que ne le fut ensuite notre gallicanisme proprement dit.</p> - -<p>Cette longue et déplorable phase de la désorganisation -finale du catholicisme a été, dès sa naissance, -principalement systématisée par la grande institution -caractéristique de la célèbre compagnie de Jésus, -qui, de nature éminemment rétrograde, fut -alors spécialement fondée, avec un admirable instinct -politique, pour servir d'organe central à la résistance -générale du catholicisme contre la destruction -universelle dont il était directement menacé -par l'essor croissant de l'émancipation spirituelle. Il -est clair, en effet, d'après nos indications antérieures, -que la papauté, de plus en plus absorbée, -depuis le siècle précédent, par les intérêts et les -soins de sa principauté temporelle, n'était même -plus propre, en réalité, à diriger convenablement -cette immense opposition active, dont elle eût -souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels -aux seules exigences de sa situation particulière. -Aussi les chefs, presque toujours éminens, de cette -<span class="pagenum" id="Page_590">590</span> -puissante corporation se sont-ils dès-lors, sous un -titre modeste, spontanément substitués peu à peu -aux papes eux-mêmes, pour organiser une suffisante -convergence continue entre des efforts partiels -que le grand mouvement de décomposition entraînait -instinctivement à diverger de plus en plus. Il -n'est pas douteux, ce me semble, que, sans une telle -centralisation, ordinairement aussi habile qu'énergique, -l'action ou plutôt la résistance du catholicisme -n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois -derniers siècles, aucune véritable consistance politique. -Mais, malgré d'éclatans services partiels, soit -au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage -méconnaître que l'ensemble de cette politique des -jésuites, par une suite nécessaire de son hostilité -fondamentale envers l'évolution finale de l'humanité, -devait avoir un caractère à la fois éminemment -corrupteur et radicalement contradictoire. D'une -part, en effet, son principal moyen de succès consistait -réellement à intéresser autant que possible -toutes les influences sociales quelconques, spirituelles -ou temporelles, à la conservation ou à la -restauration de l'organisme catholique, en persuadant -à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite -d'une secrète émancipation personnelle, que -la consolidation de leur propre puissance exigeait, -en général, de leur part, une certaine participation -<span class="pagenum" id="Page_591">591</span> -permanente, soit active, soit au moins passive, au -système d'efforts de tous genres destinés à maintenir -le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Or, -une telle combinaison politique ne pouvait, évidemment, -comporter, par sa nature, qu'un succès -fort précaire, limité au seul temps où l'émancipation -théologique restait suffisamment concentrée: -par son inévitable diffusion ultérieure, ce procédé, -d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours, -essentiellement ridicule, en conduisant à organiser -ainsi une sorte de mystification universelle, où -chacun devrait être à la fois, et pour le même -dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les -efforts indispensables de cette intelligente corporation -afin d'acquérir ou de conserver la direction, -de plus en plus exclusive, de l'instruction publique, -l'ont partout entraînée à concourir puissamment -elle-même à la propagation croissante du mouvement -mental, par un enseignement continu -qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait -pas moins bientôt se tourner nécessairement, soit -chez les élèves, soit jusque chez les maîtres, contre -la destination primitive de ce système contradictoire. -Les célèbres missions extérieures, si habilement -dirigées, en général, par cette compagnie, -et les seules qui aient jamais obtenu un véritable -succès social, présentent, sous cet aspect, un contraste -<span class="pagenum" id="Page_592">592</span> -fort analogue, quoique moins tranché, par -l'hommage involontaire qu'une telle politique était -ainsi conduite à rendre, surtout quant aux sciences, -à ce même développement intellectuel des sociétés -modernes dont elle s'efforçait de combattre, en -Europe, les conséquences nécessaires, tandis que, -au dehors, elle s'honorait à juste titre d'y puiser -les principales bases de son ascendant spirituel, -utilisé ensuite pour l'introduction des croyances -qu'elle se sentait d'abord forcée d'écarter ou -de dissimuler. Il serait d'ailleurs superflu d'insister -ici sur les périls évidens que devait offrir -à cette institution une position aussi exceptionnelle -dans l'ensemble de l'organisme catholique, -où le sentiment naturel de sa supériorité, -en vertu de sa haute destination spéciale, devait -profondément stimuler l'active jalousie permanente -de toutes les autres congrégations religieuses, -dès-lors graduellement privées de leurs -plus importans attributs réels, et dont l'invincible -antipathie a plus tard tant neutralisé, comme on -sait, au sein même du clergé catholique, les regrets -que devait lui inspirer la chute irréparable -d'un tel soutien.</p> - -<p>Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait -pu tenter le catholicisme moderne contre l'irrésistible -progrès du mouvement général de décomposition, -<span class="pagenum" id="Page_593">593</span> -en organisant ainsi le maintien, et, autant -que possible, la restauration, de la constitution -catholique, sous la commune direction des jésuites, -et sous la protection spéciale de la monarchie espagnole, -désormais devenue le meilleur appui naturel -de cette politique, comme mieux préservée -qu'aucune autre des contacts hérétiques. Le célèbre -concile de Trente ne pouvait, en effet, produire, -sous ce point de vue, qu'un résultat purement -négatif, que l'instinct des papes semble avoir -pressenti, d'après leur profonde répugnance à réunir -et à prolonger cette impuissante assemblée; -qui, dans sa longue et consciencieuse révision de -l'ensemble du système catholique, n'a pu que -constater, avec une stérile admiration, la parfaite -solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes -ses parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré -les dispositions les plus conciliantes, conclure à la -douloureuse impossibilité de consentir à aucune -des concessions alors jugées propres à amener la -pacification universelle. Toutes les saines méditations -historiques sur ce sujet capital aboutiront, je -ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, comme -je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort -essentiel de réformation dont l'organisme catholique -était vraiment susceptible sans se dénaturer, -avait déjà été, trois siècles auparavant, convenablement -<span class="pagenum" id="Page_594">594</span> -tenté, et bientôt épuisé, par la double institution, -intellectuelle et politique, des franciscains et -des dominicains. Aussi la vaine formule populaire -qui, depuis le commencement du quinzième siècle, -indiquait le vœu prépondérant de la catholicité -pour l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, -au fond, qu'une manifestation involontaire -de l'ascendant spontané que l'esprit critique -acquerrait alors partout, d'après le progrès -continu du mouvement général de décomposition. -Déjà nécessairement entraîné vers son entière -dissolution, le système catholique ne pouvait plus, -à cette époque, comporter d'autre transformation -réelle que cette organisation, ici suffisamment caractérisée, -de son active résistance permanente à -l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est -ainsi que le catholicisme, désormais réduit, en -Europe, à ne plus former qu'un véritable parti, a -été partout conduit à perdre, non-seulement la -faculté, mais même la simple volonté, de remplir -convenablement son antique destination sociale. -Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en plus exclusif, -de sa seule conservation, il s'est vu souvent -entraîné, dans son intime solidarité avec la royauté, -à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus -contraires à son esprit caractéristique; comme ne -le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète -<span class="pagenum" id="Page_595">595</span> -du plus exécrable attentat politique qui peut-être -ait jamais été consommé. Par ces déplorables -recours à la compression matérielle, devenus néanmoins -inévitables depuis l'entière subordination -de l'influence catholique au pouvoir royal, le système -de résistance ne faisait que constater de plus -en plus son impuissance intellectuelle et morale, -et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait -d'arrêter. En un mot, l'ensemble de la scène -politique a pris, dès cette époque, le caractère -essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis -Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, -sauf la diversité naturelle des circonstances et des -moyens, la même lutte fondamentale entre l'instinct -rétrograde de l'ancienne organisation, et -l'esprit de progression négative propre aux nouvelles -forces sociales: il n'y a d'autre différence -essentielle, sinon qu'une telle situation était alors -pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve -vicieusement aujourd'hui la même physionomie -que d'après la seule absence d'une philosophie -vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution -générale, comme l'établira spontanément -la suite de notre élaboration historique.</p> - -<p>Sans doute, cette tendance rétrograde de plus -en plus prononcée n'a pas empêché la hiérarchie -catholique de renfermer, depuis le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -<span class="pagenum" id="Page_596">596</span> -beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, -soit moralement, quoique le nombre en ait -dû décroître avec rapidité, par suite des répugnances -instinctives ainsi fréquemment excitées -parmi les êtres supérieurs. Mais la dégénération -sociale du catholicisme se marque toujours involontairement -chez les personnages même qui l'ont -le plus justement illustré pendant cette période -finale. Dans l'ordre mental surtout, on ne peut -certes que profondément admirer en Bossuet l'un -des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre -espèce, et peut-être la plus puissante intelligence -des temps modernes après Descartes et Leibnitz. -Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me semble -éminemment propre, à tous égards, à constater, -de la manière la plus expressive, l'irrévocable -désorganisation de la constitution catholique; soit -par la déplorable situation logique d'un tel esprit, -que les exigences contemporaines condamnent, -malgré l'intime répugnance de son instinct pontifical, -à défendre dogmatiquement les inconséquences -gallicanes, et à justifier directement la -moderne subordination de l'église à la royauté; -soit aussi par cette existence politiquement subalterne, -qui réduit à la vaine condition de panégyriste -officiel des principaux agens de Louis XIV -celui qui, aux temps de Grégoire VII ou d'Innocent -<span class="pagenum" id="Page_597">597</span> -III, eût été unanimement regardé comme -leur digne successeur dans l'énergique antagonisme -de l'autel envers le trône. On ne peut donc -justement envisager le beau génie philosophique -de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme, -dont la déchéance politique fut, au contraire, -essentiellement défavorable à son libre -essor, qui eût été sans doute, plus complet pour -l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit -si sa position sociale avait pu être celle d'un -penseur indépendant, à la manière de Descartes -ou de <ins id="cor_22" title="Liebnitz">Leibnitz</ins>: tandis que, au moyen-âge, le -système catholique avait, au contraire, puissamment -concouru au développement normal des -hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur -fournissant à la fois un champ et une situation -convenables. L'ordre moral comporte aussi, -quoiqu'à un degré naturellement moindre, une -appréciation essentiellement analogue, applicable -même aux plus nobles types dont l'église puisse -honorer son déclin universel pendant les trois -derniers siècles. Quelque juste vénération, par -exemple, que doive sans cesse inspirer le touchant -souvenir des sublimes vertus de saint -Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, -leur infatigable charité, aussi éclairée qu'ardente, -n'avait, au fond, aucun caractère, soit ascétique, -soit politique, qui dût la rattacher exclusivement -<span class="pagenum" id="Page_598">598</span> -au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: -sauf le mode de manifestation, de telles natures -pouvaient désormais recevoir un développement -équivalent parmi les autres sectes religieuses, -ou même en dehors de toute croyance théologique.</p> - -<p>Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit -général de résistance plus ou moins active à l'émancipation -intellectuelle, et le caractère correspondant -d'hypocrisie plus ou moins systématique -chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis -le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, particuliers au catholicisme: le -protestantisme les a nécessairement présentés -aussi, d'une manière non moins réelle au fond, -quoique sous d'autres apparences, partout où il a -obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété -progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement -qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, -seul pleinement convenable à sa nature; -passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt -devenir radicalement hostile au développement -ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde -du catholicisme moderne, évidemment contraire -à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant -que par une suite inévitable de la désorganisation -de l'ancien pouvoir spirituel et de son -assujétissement graduel au pouvoir temporel, -comment le protestantisme, qui érigeait directement -<span class="pagenum" id="Page_599">599</span> -cette irrationnelle sujétion en une sorte de -principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles -conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie -anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement -exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques -du système correspondant, pouvait-elle, -en réalité, donner lieu habituellement à des convictions -très profondes et à un respect fort sincère -chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires -en avaient tant de fois altéré arbitrairement -les divers articles, et qui devaient officiellement -concevoir le réglement même de leurs -propres croyances comme une des attributions -essentielles de leur caste? Quant à la compression -matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit -d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme, -qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne: -tandis que, pour le protestantisme, elle -était, au contraire, nécessairement inhérente à sa -nature générale, d'après l'intime confusion qu'il -consacrait entre les deux disciplines; et elle devait -s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective -serait suffisamment réalisée, comme une -longue expérience ne l'a que trop prouvé partout. -Ce double effet ne s'est pas seulement développé -dans la phase primitive du protestantisme, considérée -par rapport à toutes les formes postérieures, -par l'esprit despotique du luthéranisme, -<span class="pagenum" id="Page_600">600</span> -soit anglican, soit germanique: il a pareillement -caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle -était plus avancée<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, quand le pouvoir a -passé, même momentanément, entre leurs mains, -ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, -très propres à faire justement apprécier le -prétendu esprit de tolérance des doctrines qui -subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label"><b>Note 29</b>:</span></a> -Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement -critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau -a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le -plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme -l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu: -ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée -à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de -l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale -source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, -et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer -la persuasion par la violence.</p> - -<p>Relativement à ce système de résistance qui -distingue le catholicisme moderne, il faut surtout -remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on -le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à -l'évolution sociale correspondante, il a constitué, -au contraire, l'un des deux élémens essentiels de -l'antagonisme général qui devait présider à la -progression politique pendant tout le cours des -trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement -de son office continu pour l'indispensable maintien -de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, -<span class="pagenum" id="Page_601">601</span> -devait essentiellement appartenir à la force -de résistance des anciens pouvoirs, malgré son -caractère plus ou moins rétrograde, tant que les -tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes -avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette -importante explication se trouve déjà suffisamment -opérée dans le premier chapitre du volume -précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur, -en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs -pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué -qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation -sociale a radicalement conservé jusqu'ici la -nouvelle nature qu'elle dut manifester au <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle. -Par une considération plus spécialement propre -à la première phase de la doctrine critique, je -voudrais y faire sentir aux esprits vraiment -philosophiques les avantages essentiels, à la fois -intellectuels et politiques, que l'évolution finale -de l'humanité a retiré de cette active opposition -du catholicisme à la propagation spontanée du -mouvement protestant. Dans l'ordre purement -mental, il est d'abord évident que ce premier essor -incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions -qu'il procure à la raison humaine, -doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation, -surtout chez le vulgaire, en flattant directement -l'inertie naturelle de notre orgueilleuse -intelligence. Il en est à peu près de même sous le -<span class="pagenum" id="Page_602">602</span> -rapport politique, où l'on voit le protestantisme -apporter à l'ancienne organisation des modifications -qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent -long-temps maintenir une funeste illusion -sur la tendance nécessaire des sociétés modernes -vers une vraie régénération fondamentale. Aussi -les nations protestantes, après avoir, à divers -titres, devancé alors, dans leur progrès social, -les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, -malgré les apparences contraires, essentiellement -demeurées en arrière pour le développement final -du mouvement révolutionnaire, comme nous le -reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe -du protestantisme était devenu universel, ce qui -était heureusement impossible, il n'est pas douteux, -ce me semble, qu'il eût encore empêché -jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène -de décomposition que nous étudions: par suite, -la situation sociale, sans être réellement moins -orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait -certainement beaucoup plus éloignée, à tous -égards, de sa véritable issue générale, qui, dans -une telle hypothèse, semblerait dépendre de la -conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état -de demi-putréfaction consacré par la politique -protestante. La résistance nécessaire du catholicisme -a donc involontairement exercé, en général, -une réaction très salutaire sur l'état définitif, soit -<span class="pagenum" id="Page_603">603</span> -intellectuel, soit politique, de l'ensemble du -mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément -son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût -devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. -En comparant, sous cet aspect, les divers cas -principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable -dut être réellement celui de la France, où -le levain protestant avait d'abord assez pénétré -pour exciter immédiatement à l'émancipation -spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir -un ascendant légal qui en eût gravement entravé -et altéré l'entier développement ultérieur: quand -la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée -jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une -telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, -de déplorables conséquences politiques, surtout -quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait -offrir aucun danger essentiel pour la principale -évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait -alors atteint, en fut bien plus accélérée que -ralentie.</p> - -<p>Après avoir ainsi convenablement apprécié la -première phase générale de la doctrine critique -dans sa destination la plus directe et la plus importante, -en ce qui concerne la dissolution politique -de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé -de caractériser sommairement son influence nécessaire -sur la désorganisation temporelle qui continuait -<span class="pagenum" id="Page_604">604</span> -alors à s'accomplir, en résultat continu -de la décomposition spontanée que nous avons -reconnue propre aux deux siècles précédens. -Déjà nous venons de démontrer implicitement, à -ce sujet, la tendance générale de cette époque à -compléter systématiquement une telle opération -préalable, par la concentration régulière de tous -les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément -temporel prépondérant, soit que, comme en -France et presque partout, ce dût être la puissance -royale, ou que ce fût, au contraire, la -force aristocratique, par une anomalie particulière -à l'Angleterre et à quelques autres pays, -ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique -élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé -naturellement investi d'une sorte de dictature -permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, -retardé par les troubles religieux, -n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de -part et d'autre, que pendant la seconde moitié -du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et qui, malgré sa constitution -exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement -jusqu'à nos jours, en même temps que la situation -sociale correspondante, afin de diriger le système -politique durant tout le reste de la grande -transition critique, vu la profonde incapacité organique, -évidemment propre, d'après nos démonstrations -antérieures, aux agens spéciaux de cette -<span class="pagenum" id="Page_605">605</span> -transition. On ne peut douter que cette longue -dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la -suite inévitable et l'indispensable correctif de la -désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût -certainement poussé au démembrement universel -des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, -au chapitre suivant, son heureuse influence -nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané -des nouveaux élémens sociaux, et même -pour seconder, à un certain degré, leur avénement -politique.</p> - -<p>En comparant convenablement<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> les deux -modes opposés que nous venons d'y distinguer, -<span class="pagenum" id="Page_606">606</span> -on peut aisément établir, en général, malgré l'anglomanie -chronique de nos publicistes vulgaires, la -supériorité fondamentale du mode normal ou français -sur le mode exceptionnel ou anglais, soit quant -à la dissolution radicale de l'ancien système social, -soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder; -sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre -titre, les avantages réellement particuliers à chaque -mode. Sous le premier aspect, seul convenable à -ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai -déjà fait pressentir, que l'ensemble du régime -propre au moyen-âge a été finalement conduit à -un état beaucoup plus voisin de son extinction -totale en se résolvant ainsi, pour la France, en -une dictature royale, qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, -à la dictature aristocratique: quoique -cette double dégénération simultanée ait toujours, -par l'une ou l'autre voie, irrévocablement rompu -le grand équilibre féodal; outre que l'inévitable -contact politique des deux populations devait -tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau -ces deux opérations négatives, complémentaires -l'une de l'autre pour la destruction directe -du système entier. D'abord, l'élément royal étant -évidemment plus indispensable à un tel système -que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la -royauté a pu, en France, se passer bien davantage -de la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; -<span class="pagenum" id="Page_607">607</span> -en sorte que la puissance aristocratique a -été nécessairement plus subalternisée en France -que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, -en outre, que, malgré la commune prépondérance -finale, ci-dessus expliquée, de l'esprit rétrograde -ou du moins stationnaire dans les deux -dictatures, la force de résistance de la royauté -française, dès-lors politiquement isolée au milieu -d'une population vivement poussée à l'émancipation -mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup -moindre, contre l'évolution ultérieure de la -civilisation moderne, que l'active opposition de -l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par -une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble -de la population correspondante. En dernier lieu, -le principe des castes, véritable base temporelle de -l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien -autrement ruiné quand son application essentielle -s'est enfin bornée, en France, à une seule famille -exceptionnelle, quelque éminente que fût sa condition, -qu'en restant consacré, en Angleterre, -par un grand nombre de familles distinctes, dont -le renouvellement continu devait incessamment -tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment -agrégées dussent être certes les moins oppressives. -Quelque orgueil que doive naturellement inspirer -à l'oligarchie anglaise son antique attribution historique -<span class="pagenum" id="Page_608">608</span> -de faire ou défaire les rois, le rare exercice -d'un tel privilége ne pouvait assurément -altérer autant l'esprit général de l'organisation -temporelle que l'audacieuse faculté permanente -de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se -sont emparés non moins anciennement, et qui a -dû devenir infiniment plus usuelle, au point même -de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès -l'origine de la phase révolutionnaire que nous -examinons. Pour compléter suffisamment une -telle appréciation, il importe de noter ici, d'après -l'évidente indication des faits, que, passée de -l'état d'opposition à l'état de gouvernement, la -métaphysique protestante ne s'est nulle part, et -surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire -à l'esprit de caste, qu'elle a même tendu, par -une opération rétrograde, à restaurer totalement, -en y réintégrant, autant que possible, le caractère -sacerdotal que la philosophie catholique lui avait -radicalement soustrait. En nous bornant, à ce -sujet, à signaler spécialement le cas le plus important -et le plus caractéristique, on voit, par -exemple, le génie catholique, dans une intention -évidemment opposée au principe des castes, et -en vue de certaines conditions de capacité, toujours -repousser directement, surtout en France, -l'avénement des femmes aux fonctions royales ou -<span class="pagenum" id="Page_609">609</span> -même féodales; tandis que le protestantisme officiel, -en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement -consacré l'existence politique des reines et même -des pairesses: cet étrange contraste devait d'ailleurs -sembler d'autant plus décisif que la politique -protestante avait partout solennellement investi -déjà la royauté d'une véritable papauté nationale.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label"><b>Note 30</b>:</span></a> -Une irrationnelle appréciation du développement social comparatif -de la France et de l'Angleterre a souvent conduit, de nos jours, -à de vaines conceptions historiques, essentiellement contraires à l'ensemble -de ce double passé depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, -entre ces deux peuples, des différences tellement radicales, que, en y -étudiant successivement les états successifs de la royauté et de l'aristocratie, -la saine méthode comparative doit alors tendre à saisir chez -l'un, non l'analogue, mais l'inverse de ce qu'on observe chez -l'autre, en y remplaçant l'élévation ou la décadence de chacun de ces -deux élémens temporels par celle de son antagoniste. Moyennant ce -contraste continu, on remarquera toujours une exacte correspondance -entre les deux histoires, qui, par des voies équivalentes quoique -opposées, marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers -siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique et -militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut devenir -vraiment fécond en précieuses indications politiques; tandis qu'il n'a, -au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, du moins en France, -qu'a obscurcir beaucoup la plupart des questions sociales, d'après une -vicieuse interprétation des faits, tenant surtout à l'absence préalable de -toute saine théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.</p> - -<p>L'établissement général, d'abord spontané, et -enfin systématique, de la dictature temporelle -que je viens de caractériser, a dû alors être longtemps -entravé par une première influence politique -du protestantisme, qui s'est fait également -sentir, d'une manière inverse mais équivalente, -aux deux modes essentiels que nous venons de -comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, -le protestantisme ait, sans doute, finalement -accéléré la désorganisation totale de -l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître, -dans les divers cas importans, que -son action primitive a tendu spontanément à retarder -beaucoup la décomposition temporelle, en -procurant de nouvelles forces à celui des deux -élémens principaux que la phase antérieure du -mouvement révolutionnaire avait déjà destiné à -succomber. Cet effet a été produit, de la manière -la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les -autres cas analogues, d'après le caractère pontifical -<span class="pagenum" id="Page_610">610</span> -que la royauté venait ainsi d'y acquérir, et -qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, -était cependant de nature à compenser -d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de -cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant -près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, -source ultérieure des plus graves convulsions -politiques, quand vint l'inévitable époque -du retour spontané à la marche normale d'une -telle société. Le protestantisme a déterminé simultanément -sur le continent, et même en Écosse, -mais surtout en France, un résultat équivalent -quoique inverse, en y fournissant nécessairement -à la noblesse de nouveaux moyens de résister à -l'ascendant croissant de la royauté: et, pour s'adapter -convenablement à cette apparente variété -de destinations temporelles, il lui a suffi de prendre -spécialement, en ce second cas, la forme presbytérienne -ou calviniste, la mieux assortie à l'état -d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, -seule correspondante à l'état de gouvernement. -De là, dans les deux cas, d'abord une -violente compression ou une agitation convulsive, -produite par celle des deux forces qui voulait -ainsi réparer sa décadence antérieure, et ensuite -des conséquences précisément réciproques quand -l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne -<span class="pagenum" id="Page_611">611</span> -prépondérance; la masse de la population -continuant d'ailleurs à n'y intervenir encore, -comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de -simple auxiliaire naturel, mais dont toutefois -la coopération, de plus en plus indispensable, -annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes -tendances personnelles. Telles sont, ce me -semble, à la fois l'exacte appréciation et l'explication -générale des mémorables perturbations sociales, -à double phase nécessaire, respectivement -propres, soit à la France, soit à l'Angleterre, et -pareillement représentées en tout le reste de l'occident -européen, depuis le milieu environ du -<span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle jusqu'à celui du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup>. Il serait, sans -doute, superflu d'insister ici pour faire sentir -au lecteur éclairé combien l'ensemble des faits -historiques confirme réellement, même en France, -cette importante indication spontanée de notre -théorie sociologique. On s'explique aisément ainsi -l'impopularité radicale qui, sauf quelques localités -secondaires, a presque toujours caractérisé le -calvinisme français, d'abord essentiellement accueilli -par la noblesse comme un puissant moyen -de recouvrer, envers la royauté, son antique indépendance -féodale, et par suite profondément -repoussé par le vieil instinct anti-aristocratique -de la masse de la population; ainsi que le représente -<span class="pagenum" id="Page_612">612</span> -alors surtout l'admirable résistance spontanée -du bon sens parisien aux séductions démocratiques -de la doctrine presbytérienne.</p> - -<p>Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice -naturel et général, quoique accessoire et -passager, de la phase temporelle que je viens -d'apprécier, en y signalant une tentative politique -directe, nécessairement infructueuse, de la part -des organes spéciaux de la transition critique, à -l'issue de cet antagonisme final, contre l'ascendant, -désormais absolu en apparence, de l'élément -temporel qui avait dû rester enfin prépondérant. -On voit alors, en effet, les métaphysiciens et les -légistes, qui avaient toujours si efficacement secondé -un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en -France et en Angleterre, de restreindre, au profit -de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient -ainsi de consolider à jamais contre son antique -rival, et dont ils redoutaient justement dès-lors -la tendance inévitable à des envahissemens indéfinis, -aussitôt que ce défaut même d'adversaires l'aurait -conduit à dédaigner l'intervention ultérieure -de ses anciens agens, que cette nouvelle situation -devait d'ailleurs rendre plus exigeans. C'est par-là -qu'il est facile d'expliquer les efforts simultanés -des parlemens français contre l'autorité royale, -dont ils veulent régler les choix ministériels, et -<span class="pagenum" id="Page_613">613</span> -des principaux chefs de la Chambre des Communes -d'Angleterre pour lui subordonner la -Chambre des Lords, soit avant, soit après la mort -de Charles I<sup>er</sup>. Quoique ces tentatives prématurées, -faute d'assez profondes bases populaires, n'aient pu -évidemment obtenir aucun succès durable, ni même -troubler essentiellement l'avénement nécessaire -de la dictature correspondante, si hautement -amené par l'ensemble de la situation sociale, il -était pourtant convenable de les caractériser ici -rapidement, comme marquant avec précision l'indication -initiale de la tendance spontanée des légistes -et des métaphysiciens à diriger désormais -par eux-mêmes le grand mouvement politique, -où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à titre de -simples auxiliaires, quelque importante ou même -indispensable qu'y eût été d'ailleurs leur intervention -continue.</p> - -<p>Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte -appréciation historique de la grande dictature -temporelle que nous considérons, il ne me reste -plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement -développé partout après avoir ainsi pleinement -consolidé son ascendant politique, sauf -les diversités de mode, et même les inégalités de -degré, commandées par les situations sociales -correspondantes; cet esprit commun et définitif -<span class="pagenum" id="Page_614">614</span> -devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa -vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, -à ce sujet, que, dans les deux cas essentiels -ci-dessus distingués, l'élément temporel -demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement -tendu à relever l'existence sociale de son -ancien antagoniste, qui, de son côté, acceptait -enfin, sous des formes plus ou moins explicites, -une éternelle subalternité politique. Rien n'était -plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion -d'après la conformité fondamentale d'origine, de -caste, et d'éducation qui existait spontanément -entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait -nécessairement amener leur intime liaison, aussitôt -que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en -contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant -avait déjà partout fait nettement pressentir -cette tendance nouvelle par la manière dont -il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, dans la -courte période accessoire que je viens de signaler, -et qui constitue ainsi historiquement une sorte -de transition normale entre les dernières luttes -essentielles des deux élémens temporels et le paisible -abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, -désormais devenu de plus en plus prononcé. -Chacune des deux forces est dès-lors venue, par -suite même de son triomphe politique, dévoiler -<span class="pagenum" id="Page_615">615</span> -spontanément, de la manière la plus décisive, le -vrai motif principal de ses anciennes concessions -démocratiques, presque toujours dues surtout aux -seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus -qu'à aucune véritable inclination populaire, -comme elle le confirmait dorénavant d'après -l'emploi de son ascendant final au profit de son -ancien adversaire contre son invariable allié. -Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, -l'attitude générale de l'aristocratie anglaise envers -la royauté, désormais placée sous sa tutelle de -plus en plus affectueuse: telle a été réciproquement, -à partir de Louis XIV, la prédilection -croissante de la royauté française pour la noblesse -enfin complétement asservie<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>; ce second cas -ayant dû être, par sa nature, beaucoup plus prononcé -que le premier, en vertu d'une plus profonde -dépression antérieure et d'une moins dangereuse -restauration actuelle, conformément à -<span class="pagenum" id="Page_616">616</span> -nos explications précédentes. Quoique, en principe, -l'esprit de calcul dirige certainement encore -moins la vie politique que la vie privée, de semblables -conversions sont trop souvent attribuées -à de profonds desseins, tandis qu'elles furent d'abord -essentiellement dues, de part et d'autre, à -l'involontaire entraînement des affinités naturelles, -sauf l'influence ultérieure des réflexions -relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme -moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, -qui dès-lors devait bientôt devenir pleinement -systématique. On voit ainsi se reproduire, -pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup -moins excusable sans doute, quoique presque également -inévitable, la fatale illusion qui, lors de -l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir -temporel, avait entraîné celui-ci à confondre une -charge avec un soutien; plus la décomposition -s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait -à la fois devenir dangereuse et grossière. Cette -dernière transformation mérite ici d'autant plus -d'attention qu'elle pose réellement le véritable -terme naturel de la désorganisation spontanée -propre à la phase précédente, et nécessairement -prolongée dans celle-ci jusqu'à ce que, par le conflit -universel des différens élémens essentiels du régime -ancien, les divers débris de ce système fussent -<span class="pagenum" id="Page_617">617</span> -enfin condensés autour d'un élément unique, -demeuré seul actif désormais, après avoir successivement -absorbé ou subalternisé tous les autres; -ce qui n'a été pleinement consommé qu'à l'époque -considérée maintenant, et à partir de laquelle -nous allons voir la décomposition, prenant un -nouveau caractère, tendre directement et de plus -en plus vers une révolution décisive, essentiellement -impossible tant que le conflit dissolvant n'avait -pas encore atteint son but définitif. Enfin, -c'est ainsi que la dictature temporelle, royale ou -aristocratique, pendant qu'elle se complétait à -l'issue finale du dernier antagonisme, prenait -aussi dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, -qui n'avait pu se développer nettement -avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément -plus directement hostile à l'essor final des sociétés -modernes. C'est donc seulement alors qu'il faut -regarder comme réellement accomplie, autant -que possible, l'entière organisation universelle, -sous des formes diverses, du système de résistance -plus ou moins rétrograde, primitivement ébauché -par Philippe II d'après l'inspiration continue -des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait -maintenant se diriger immédiatement l'esprit révolutionnaire, -bientôt parvenu à sa pleine maturité, -surtout en France, où nous devrons, dès -<span class="pagenum" id="Page_618">618</span> -ce moment, concentrer la principale étude ultérieure -du grand mouvement de décomposition.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label"><b>Note 31</b>:</span></a> -Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, des inclinations -de la royauté française vers ses antiques rivaux politiques, a -d'ailleurs spontanément concouru à compléter le mouvement antérieur -de décomposition féodale, par la déconsidération croissante que devait -nécessairement répandre sur la noblesse cette transformation définitive -des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi volontairement -réduits désormais, après tant de luttes, à la condition plus ou -moins vile de courtisan proprement dit, dont si peu d'entre eux cependant -ont su se préserver par un juste sentiment de leur dignité aristocratique.</p> - -<p>Après sa complète installation, la dictature -temporelle dont je viens de terminer l'appréciation -fondamentale a dû gravement altérer, au détriment -nécessaire de l'ancien système social, le -caractère et l'existence propres au pouvoir correspondant, -ainsi passé de l'état primitif de simple -élément à un ascendant universel qui ne pouvait -convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord -simples chefs de guerre au moyen-âge, devaient -être sans doute de plus en plus incapables d'exercer -réellement les immenses attributions qu'ils -avaient graduellement conquises sur tous les autres -pouvoirs sociaux. C'est pourquoi, presque dès -l'origine de cette concentration révolutionnaire, -on voit partout surgir spontanément peu à peu -une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel -proprement dit, essentiellement étranger au -vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique dérivé -et secondaire, devient de plus en plus indispensable -à la nouvelle situation de la royauté, -et par suite tend à acquérir une importance de -plus en plus distincte et même indépendante. -Louis XI me paraît être, en Europe<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, le dernier -<span class="pagenum" id="Page_619">619</span> -roi qui ait vraiment dirigé par lui-même -l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention -de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle -que fût sa mémorable capacité politique, il aurait -certainement éprouvé le besoin de véritables ministres -au lieu de simples agens, si la décomposition -de l'ancien système, et par suite la formation -de la dictature royale, avaient pu être alors -aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles -après. Une superficielle appréciation peut donc -seule, par exemple, faire attribuer surtout à des -causes purement personnelles l'éminente élévation -du grand Richelieu, essentiellement résultée -de cette nouvelle disposition politique: même -avant cet admirable ministre, et principalement -après lui, des hommes d'un génie très inférieur -au sien ont acquis une autorité non moins réelle -et peut-être encore plus étendue, quand leur caractère -s'est trouvé suffisamment au niveau de -leur position. Or, une telle institution constitue -nécessairement l'aveu involontaire d'une sorte -d'impuissance radicale de la part d'un pouvoir -<span class="pagenum" id="Page_620">620</span> -qui, après avoir absorbé toutes les attributions -politiques, est ainsi conduit à en abdiquer spontanément -la direction effective, de manière à altérer -gravement à la fois sa dignité sociale et sa -propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au -cinquante-septième chapitre, la destination ultérieure -qui est probablement réservée à cette -singulière création, comme moyen régulier de -transition politique vers la réorganisation finale. -Ce décroissement spontané de la dictature royale, -par suite même de son triomphe, devient surtout -caractéristique en considérant son extension graduelle -jusqu'aux fonctions militaires elles-mêmes, -principal attribut naturel d'une telle autorité. On -voit, en effet, partout, et surtout en France, dès -le <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, les rois renoncer essentiellement -désormais, malgré de vaines démonstrations officielles, -au commandement réel des armées, qui -devenait évidemment de plus en plus incompatible -avec l'ensemble de leur nouveau caractère -politique. Au reste, quoique, pour plus de netteté, -j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce -genre de décroissement envers la seule dictature -royale, où il devait être mieux marqué, on doit -également reconnaître qu'il n'est pas, au fond, -moins applicable, sauf la diversité des manifestations, -à la dictature aristocratique elle-même, en -<span class="pagenum" id="Page_621">621</span> -résultat nécessaire d'une pareille situation. Quelle -que soit, par exemple, l'orgueilleuse prétention -de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive -de son système politique, elle n'a pas été -moins entraînée que la royauté française, et environ -dès la même époque, à confier de plus en plus -ses attributions principales à des ministres pris -hors de son sein, et aussi à choisir habituellement -dans la caste inférieure les véritables chefs -des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes: -seulement, elle a pu mieux dissimuler -cette double nécessité nouvelle, en s'incorporant -avec résignation, et quelquefois même avec habileté, -les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée -d'emprunter, d'après le sentiment involontaire -de sa propre insuffisance. Près d'un siècle -auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà -subi une pareille dégénération politique, par suite -d'une situation semblable, quoique moins prononcée.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label"><b>Note 32</b>:</span></a> -Cette observation générale n'admet réellement d'exception importante -que par rapport au grand Frédéric. Mais cette unique anomalie, -relative à un état nouvellement formé, et à l'homme le plus -éminent qui ait régné depuis Charlemagne, ne saurait évidemment -altérer, en aucune manière, la justesse fondamentale d'une telle remarque -sur l'insuffisance croissante de la capacité royale dans les -temps modernes, à mesure que la grande dictature temporelle s'y complétait -graduellement.</p> - -<p>De tels symptômes généraux devaient directement -confirmer la destination éminemment précaire -de la dictature temporelle, qui, dans chacun -de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement -motivée que sur l'imminent besoin social -d'une suffisante résistance centrale contre le démembrement -universel vers lequel tendait de plus -<span class="pagenum" id="Page_622">622</span> -en plus le développement continu du grand mouvement -de décomposition que nous apprécions. -Envisagées sous un autre aspect, ces observations -conduisent aussi à mesurer le progrès capital que -devait faire, dans cette nouvelle phase révolutionnaire, -la décadence générale de l'esprit militaire, -immédiatement manifestée, dans la phase précédente, -par la commune substitution des armées -permanentes aux anciennes milices féodales, -comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en -effet, que la renonciation des rois au commandement -effectif, et l'essor simultané du pouvoir -ministériel, si souvent exercé par les personnages -les plus étrangers à la guerre, devaient tendre -fortement à subalterniser de plus en plus la profession -des armes, que sa spécialisation même -avait déjà frappée d'une déconsidération croissante, -comparativement à sa suprématie féodale, -dont les formules officielles ne faisaient plus que -reproduire vainement le lointain souvenir, répété -même aujourd'hui par la routine arriérée du vulgaire -des déclamateurs politiques, qui n'ont pas -encore compris, à cet égard, le profond changement -des sociétés européennes depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> -siècle. Quand l'impression trop exclusive des -grandes guerres modernes tend à produire une -dangereuse illusion sur la décadence continue du -<span class="pagenum" id="Page_623">623</span> -régime et de l'esprit militaires, je ne saurais conseiller -de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre, -à ce sujet, un judicieux examen -comparatif entre les sociétés actuelles et celles de -l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui -suffira toujours pour manifester spontanément, -sans la moindre incertitude, la vraie direction de -l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que -cette comparaison devienne suffisamment décisive, -il n'est pas même nécessaire de l'étendre à -l'intensité, à la multiplicité, et surtout à la continuité -des guerres respectives, ni à la participation -effective de l'ensemble de la population: on -peut se borner, en la circonscrivant aussi simplement -que possible, à faire contraster, de part et -d'autre, la position habituelle et la puissance normale -des chefs militaires. Déjà Machiavel, au -début du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, avait justement signalé, -quoique dans une intention très peu philosophique, -l'existence précaire et dépendante des généraux -modernes, de plus en plus réduits à la condition -de simples agens d'une autorité civile de plus en -plus ombrageuse; comparativement à l'empire -presque absolu et indéfini dont jouissaient, surtout -à Rome, les généraux anciens, pendant toute -la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était -indispensable au libre essor du système de conquête. -<span class="pagenum" id="Page_624">624</span> -Or, ce que Machiavel croyait alors constituer -une sorte d'anomalie passagère, spécialement -propre aux états italiens, et surtout à Venise, qui -en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est, -au contraire, devenu ensuite, d'une manière de -plus en plus prononcée, la situation normale de -tous les états européens, sans excepter les plus -étendus et les plus puissans, où, sous toutes les -formes politiques, les chefs de guerre, désormais -profondément subordonnés au pouvoir civil, ont -été habituellement assujétis, malgré les plus éminens -services, à une sorte de système continu -de suspicion et de surveillance, souvent poussé -jusqu'à leur ravir aussi la haute direction des -diverses expéditions de quelque importance, soit -offensives, soit même défensives, presque toujours -réglées ainsi, non-seulement dans la conception, -mais dans l'exécution principale, par des ministres -non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel -à ce sujet seraient, sans doute, justement -répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire -avait dû conserver son antique prépondérance -politique; puisqu'une telle constitution est -évidemment très peu favorable au succès habituel -des expéditions: mais ces regrets stériles n'ont -cependant pas empêché depuis trois siècles, et -empêcheront probablement encore moins à l'avenir, -<span class="pagenum" id="Page_625">625</span> -le développement permanent de ces nouvelles -habitudes, naturellement déterminées par la rénovation -graduelle des opinions et des mœurs -sociales, et d'ailleurs tacitement ratifiées par la -libre adhésion journalière des généraux eux-mêmes, -que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont jamais -empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement -des armées modernes. Rien n'est donc -plus propre qu'un tel changement, à la fois spontané -et universel, à faire hautement ressortir la -nature anti-militaire des sociétés modernes, pour -lesquelles la guerre constitue nécessairement un -état de plus en plus exceptionnel, dont les courtes -et rares périodes n'offrent, même pendant leur -durée, qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, -sauf chez la classe spéciale, de plus en plus -circonscrite, qui s'y livre exclusivement.</p> - -<p>Cette irrécusable appréciation est clairement -confirmée par l'étude attentive des grandes guerres -qui remplissent, presque sans intervalle, la mémorable -époque que nous analysons, quoique leur -existence ait été souvent invoquée contre la doctrine -historique sur la décadence continue de -l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi -de la vraie nature politique de ces guerres, -montre clairement qu'elles cessèrent alors, en général, -d'être essentiellement dues, comme dans -<span class="pagenum" id="Page_626">626</span> -la période précédente, à l'exubérance féodale de -l'activité militaire après l'abaissement de l'autorité -européenne des papes. On ne peut réellement attribuer, -en principe, à la prolongation d'une telle -impulsion que les fameuses guerres propres à la -première moitié du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, pendant la rivalité -de François I<sup>er</sup> et Charles-Quint, à la suite de -l'invasion française en Italie; l'extension naturelle -du système des armées permanentes, et les -nouvelles ressources partout procurées par le développement -industriel, expliquent d'ailleurs -spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: -encore faut-il reconnaître, au fond, -malgré l'illusion due à un reste d'influence des -mœurs chevaleresques, que la guerre y devint -bientôt essentiellement défensive de la part de la -France, qui luttait avec énergie pour le maintien -de sa nationalité contre les dangereuses prétentions -de Charles-Quint à une sorte de monarchie -universelle. Quoi qu'il en soit, l'action politique -du protestantisme ne tarda point à rendre, sous ce -rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure -de l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement -tout essor étendu et durable de l'esprit de conquête -par la préoccupation des troubles intérieurs, -et en donnant naturellement un nouveau but et -un cours différent à l'activité militaire, dès-lors -<span class="pagenum" id="Page_627">627</span> -rattachée à la grande lutte sociale entre le système -de résistance et l'instinct progressif: je néglige -d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre -aux mœurs protestantes, en tant que produisant -des habitudes de discussion et de libre examen individuel -évidemment antipathiques aux conditions -normales de toute discipline guerrière; et j'en -fais expressément abstraction provisoire, afin de ne -considérer que les influences les plus générales, essentiellement -communes à tous les états européens. -C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable -origine des guerres révolutionnaires proprement -dites, où la guerre extérieure se complique -plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt -sérieux d'un important principe social, qui -tend à y déterminer la participation plus ou moins -active de tous les hommes convaincus, quelque -pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; -en sorte que l'énergie militaire y peut être fort -intense et très soutenue, sans cesser d'y constituer -un simple moyen, et sans indiquer réellement -aucune prédilection générale pour la vie -guerrière. Or, une appréciation suffisamment -approfondie démontrera clairement, ce me semble, -que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, -déjà unanimement reconnu, des longues -guerres qui ont alors agité l'Europe, depuis le -<span class="pagenum" id="Page_628">628</span> -milieu environ du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle jusqu'à celui du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup>, -et sans excepter même la célèbre guerre de trente -ans; mais elle fera voir aussi qu'une pareille nature -appartient essentiellement, d'une manière -non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, -aux guerres, encore plus étendues, qui -remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier -siècle, et même le commencement du suivant, -jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette série ultérieure -de guerres, l'ambition des conquêtes est, -sans doute, intervenue, comme au reste, dans la -précédente, et peut-être davantage, vu l'affaiblissement -naturel, de part et d'autre, de la première -ferveur religieuse et politique: mais on lui -attribue vulgairement, à ce sujet, une influence -capitale qui ne dut être que purement accessoire. -Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci -portent profondément, en réalité, l'empreinte -révolutionnaire, en tant que relatives surtout au -prolongement de la lutte universelle entre le catholicisme -et le protestantisme; lutte alors devenue -d'abord offensive de la part de la France, où -s'était concentrée l'action catholique depuis l'affaiblissement -de l'Espagne, jusqu'à la crise anglaise -de 1688, et ensuite défensive, quand l'action -protestante a pu être, à son tour, suffisamment -condensée autour de Guillaume d'Orange, d'après -<span class="pagenum" id="Page_629">629</span> -l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. -Pendant la majeure partie du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, -les guerres ont encore changé de nature, par suite -de la résignation unanime des divers états européens -à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques -dans leur situation effective, pour s'occuper -concurremment désormais du développement -industriel, dont l'importance sociale devenait de -plus en plus prépondérante: dès-lors, l'activité -militaire a été essentiellement subordonnée aux -intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au -chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution -française, où, après une grande aberration -guerrière, difficile à éviter, l'esprit militaire a -commencé à subir une dernière transformation -essentielle, que je caractériserai au cinquante-septième -chapitre, et qui marque, encore plus -nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence -finale.</p> - -<p>L'accomplissement graduel des importantes modifications -temporelles que nous venons de rattacher -ainsi à la désorganisation radicale du régime -militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle -classe, peu nombreuse mais très remarquable, -qui a naturellement surgi, en Europe, presque -dès le début du grand mouvement de décomposition -universelle, et qui peu à peu y a justement -<span class="pagenum" id="Page_630">630</span> -acquis une haute importance politique, que je -dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il -s'agit de la classe diplomatique. Essentiellement -étrangère au vrai régime du moyen-âge, cette -classe toute moderne est d'abord spontanément -issue de la décadence européenne de la constitution -catholique, qui en a fait naître la nécessité -pour suppléer, autant que possible, aux liens politiques -que le pouvoir commun de la papauté -maintenait régulièrement jusque là entre les divers -états, et qui, en même temps, en a fourni les -premiers élémens, en permettant de trouver beaucoup -d'hommes intelligens et actifs, naturellement -placés, de la manière la plus rationnelle, au point -de vue social le plus élevé, sans toutefois être aucunement -militaires: on peut noter, en effet, que -les diplomates ont été long-temps empruntés au -clergé catholique, parmi les membres qui, instinctivement -persuadés de la déchéance croissante de -leur corporation, se montraient disposés à utiliser -ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus -secondaire, l'éminente capacité politique qu'ils -avaient pu y cultiver. Depuis que la grande dictature -temporelle, monarchique ou oligarchique, a -pris son caractère définitif, cette classe a été, en -apparence, principalement aristocratique, comme -le haut sacerdoce; mais cette intrusion nobiliaire -<span class="pagenum" id="Page_631">631</span> -n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment -avancé, où la capacité est toujours, sous de -vaines formules officielles, réellement placée au -premier rang des titres personnels: il n'y a pas eu, -sans doute, en Europe, pendant tout le cours des -trois derniers siècles, de classe aussi complétement -affranchie de tous préjugés politiques et peut-être -même philosophiques, en vertu de la supériorité -naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il -en soit, il est clair que cette classe éminemment -civile, née et grandie conjointement avec le pouvoir -ministériel proprement dit, dont elle constitue -une sorte d'appendice naturel, a partout tendu -directement à dépouiller de plus en plus les militaires -de leurs anciennes attributions politiques, -pour les réduire à la simple condition d'instrumens -plus ou moins passifs de desseins conçus et dirigés -par la puissance civile, dont l'ascendant final a -été tant secondé par la diplomatie. Chacun sait, -en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup -d'égards, au moyen-âge, les négociations de -paix ou d'alliance étaient habituellement regardées -comme un complément spontané du commandement -militaire, ainsi que l'exigeait évidemment -le libre essor normal du système guerrier, -surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut douter -que la classe diplomatique n'ait immédiatement -<span class="pagenum" id="Page_632">632</span> -concouru, avec une spéciale efficacité, à la décadence -continue du régime et de l'esprit militaires, -en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux -une aussi précieuse partie de leurs fonctions -primitives; ce qui explique aisément l'antipathie -instinctive qui a toujours existé chez les modernes, -sous des formes plus ou moins expressives, entre -les rangs supérieurs des deux classes.</p> - -<p>Ce dernier ordre d'observations nous conduit -naturellement à compléter enfin l'appréciation -sociologique de la grande dictature temporelle qui -a entièrement consommé la décomposition spontanée -propre au moyen-âge, en y considérant les -efforts qu'elle a dû faire, après sa suffisante consolidation, -pour suppléer, le moins imparfaitement -possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement -laissée, dans le système politique de l'Europe, -l'irrévocable extinction croissante de l'autorité -universelle des papes. Un tel besoin avait dû se -manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine -de la phase révolutionnaire au quatorzième siècle, -puisque c'est précisément par l'abolition de ce -pouvoir général, suivie d'une dispersion politique -correspondante, que le mouvement de désorganisation -avait dû partout commencer. Mais les grandes -luttes qui absorbèrent ensuite la principale -sollicitude des élémens temporels destinés à devenir -<span class="pagenum" id="Page_633">633</span> -prépondérans, firent inévitablement ajourner -la seule solution que comportait alors cette difficulté -fondamentale, et qui devait reposer sur la -régularisation systématique du simple antagonisme -matériel entre les divers états européens; ce qui -supposait évidemment la cessation préalable des -différentes agitations intérieures, et la suffisante -réalisation de la dictature temporelle où elles devaient -aboutir. Quand ces conditions indispensables -ont pu être convenablement remplies selon le -cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés, -la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec -une infatigable ardeur, soutenue par un digne -sentiment de son importante mission, à instituer -équitablement un tel équilibre, dont la nécessité -actuelle devenait hautement irrécusable, depuis -que le partage presque égal de l'Europe entre le -catholicisme et le protestantisme devait évidemment -interdire toute illusion, s'il en pouvait rester -encore, sur le rétablissement normal d'un véritable -organisme européen d'après l'entière réintégration -de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que la diplomatie -marqua noblement, par le grand traité de -Westphalie, sa principale intervention dans le -système de la civilisation moderne, d'après un généreux -esprit de pacification universelle et permanente, -dont la mémorable utopie du bon Henri IV -<span class="pagenum" id="Page_634">634</span> -avait déjà signalé les symptômes caractéristiques. -Sans doute, la solution diplomatique est, en principe, -extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu -de le faire plus tard sentir spécialement, à l'ancienne -solution catholique, la seule qui, par sa -nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque -l'organisme international peut encore moins se -passer que l'organisme national d'une base intellectuelle -et morale, et ne saurait, par conséquent, -jamais reposer solidement sur le simple antagonisme -physique, qui, en effet, au cas que nous -considérons, n'a pu acquérir aucune consistance -réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une utilité -fort problématique, si même un tel équilibre n'a -souvent servi de prétexte plausible à l'essor perturbateur -des hautes ambitions politiques. Mais il -serait certainement injuste et irrationnel de juger -d'après l'état normal un expédient essentiellement -destiné à une situation révolutionnaire, et qui, -selon cette appréciation relative, a du moins concouru -et concourt encore, à un certain degré, à -maintenir, entre les divers états européens, la pensée -habituelle d'une organisation quelconque, quelque -vague et insuffisante qu'en soit la notion; jusqu'à -ce que la commune réorganisation spirituelle, qui -peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, -vienne fournir spontanément une base -<span class="pagenum" id="Page_635">635</span> -vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et -plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction -graduelle de la république européenne, -également pressentie par l'âme du noble roi Henri -et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, -partis de points si divers, et suivant des routes si -opposées, ne sauraient, sans doute, s'être ainsi -rencontrés sur une pure chimère sociale, comme -je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.</p> - -<p>Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels -je devais ici considérer sommairement, pendant -la période protestante proprement dite, la -marche continue de la désorganisation temporelle, -qui n'a fait ensuite que se prolonger naturellement -dans la même direction, sans aucun caractère -vraiment nouveau de quelque importance, pendant -la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution -française, ce qui nous dispensera essentiellement -d'y revenir en tout le reste de la leçon -actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin -l'appréciation, si difficile et si complexe, de -l'immense portée politique propre à la première -phase nécessaire de la décomposition systématique -de l'ancien système social, précédemment -analysée en ce qui concerne la dissolution spirituelle. -Je devais, sans doute, sous ce double aspect, -spécialement insister ici sur l'établissement -<span class="pagenum" id="Page_636">636</span> -rationnel d'un tel point de départ, qui a tant influé -sur la suite entière du grand mouvement révolutionnaire, -et qui néanmoins n'a jamais été -jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études -presque innombrables auxquelles il a donné lieu, -par le triple défaut de rationnalité, d'élévation, -et d'impartialité que présentent ordinairement -ces conceptions contradictoires, soit historiques, -soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques, -protestants, ou enfin déistes, n'ont pu -apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont -toutes enveloppées d'un aveugle dédain. Mais cette -analyse fondamentale, désormais exactement rattachée -à l'ensemble de notre élaboration historique, -va maintenant nous permettre de terminer, -avec beaucoup plus de netteté et de rapidité -à la fois, l'examen général de la période protestante -proprement dite, en y considérant enfin, -suivant l'ordre d'abord indiqué, sa haute influence -intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs une utilité -non moins essentielle de l'explication capitale -que nous venons d'établir, en passant ensuite -à l'appréciation directe de la dernière phase nécessaire -du mouvement de décomposition, où nous -pourrons, d'après une telle base, concentrer notre -attention presque exclusive sur l'ébranlement -mental qui la caractérisa surtout, sans nuire cependant -<span class="pagenum" id="Page_637">637</span> -à l'intégrité de notre conception finale -relative au système total des diverses opérations -révolutionnaires depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Outre l'action politique propre au protestantisme, -et qui, en réalité, consiste seulement dans -les différents résultats généraux, directs ou indirects, -qui viennent d'être examinés, il a nécessairement -servi de premier organe systématique à -l'esprit universel d'émancipation, en préparant -essentiellement la dissolution radicale, d'abord intellectuelle, -et finalement sociale, que l'ancien système -devait subir pendant la période suivante. -Quoique la formation effective, et surtout le développement -de la doctrine critique proprement dite -ne doivent pas lui être directement attribués, il en -a cependant établi d'abord les principales bases, -sur lesquelles une philosophie négative plus complète -et plus prononcée a pu ensuite construire -aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, -destinée à caractériser, à sa manière, -l'issue finale du grand mouvement de décomposition. -C'est surtout ainsi que l'ébranlement protestant -a constitué une situation intermédiaire réellement -indispensable, bien que très passagère, -dans l'essor fondamental de la raison humaine.</p> - -<p>Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation -générale du protestantisme, nous pouvons -<span class="pagenum" id="Page_638">638</span> -regarder ici le système entier de la doctrine critique -comme essentiellement réductible au dogme absolu -et indéfini du libre examen individuel, qui en -est certainement le principe universel. Dès le début -du quatrième volume, j'ai exposé, à ce sujet, des -considérations directes, aussi applicables, par leur -nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte -que les autres dogmes essentiels de la philosophie -révolutionnaire ne constituent réellement que de -simples conséquences politiques de ce dogme fondamental, -qui a graduellement érigé chaque raison -individuelle en suprême arbitre de toutes les questions -sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle -liberté de penser doit naturellement conduire -chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même -d'agir conformément à ses convictions personnelles, -sans autres réserves sociales que celles -relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. -Pareillement, cette sorte de souveraineté -morale attribuée à chacun, simultanément -considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant -dès-lors admettre d'autre restriction légitime que -celle du nombre, aboutit nécessairement à la -souveraineté politique de la multitude, créant -ou détruisant à son gré toutes les institutions -quelconques. Une telle suprématie individuelle -suppose d'ailleurs évidemment la conception -<span class="pagenum" id="Page_639">639</span> -correspondante de l'égalité universelle, ainsi -spontanément proclamée dans l'ordre mental, -où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément -les uns des autres. Enfin, sous le point de -vue international, on ne saurait douter qu'un -pareil dogme ne conduise, encore plus directement, -à consacrer l'indépendance absolue, ou -l'entier isolement politique, de chaque peuple -particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes -notions essentielles propres à la métaphysique -révolutionnaire ne constituer réellement -que de simples applications sociales, ou plutôt -les diverses manifestations nécessaires, de cet -unique principe du libre examen individuel, d'où -elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai -lieu de faire sentir ci-après qu'une telle filiation -générale est aussi historique que logique, -puisque chacune de ces conséquences politiques -a été effectivement déduite aussitôt que le cours -naturel des événemens a dirigé l'attention publique -vers l'aspect social correspondant.</p> - -<p>D'après cette évidente concentration préalable, -que je devais ici rappeler sommairement, -on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire du -protestantisme à jeter le fondement primordial de -la philosophie révolutionnaire, en proclamant -directement le droit individuel de chacun au libre -<span class="pagenum" id="Page_640">640</span> -examen de toutes les questions quelconques, -malgré les restrictions irrationnelles qu'il s'est -toujours efforcé d'imposer à ce sujet. Outre que -ces diverses restrictions devaient être, par leur -nature, successivement rejetées par de nouvelles -sectes, il faut remarquer que leur inconséquence -même a d'abord facilité l'admission universelle du -principe général, dont l'entière promulgation immédiate -eût long-temps révolté des consciences -qui, rassurées, au contraire, par la conservation -primitive des principales croyances, ne luttaient -plus contre l'attrait presque irrésistible que présente -spontanément à notre orgueilleuse intelligence -la libre interprétation personnelle de la foi -commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme -devait indirectement étendre son influence -mentale chez les peuples même qui ne l'avaient -point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne -pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins -aptes que les autres à l'émancipation religieuse, -dont les plus grands résultats philosophiques leur -étaient, en effet, spécialement réservés, comme -on le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de -l'esprit critique ne pouvait assurément s'opérer -sous une forme plus décisive: car, après avoir -audacieusement discuté les opinions les plus respectées -et les pouvoirs les plus sacrés, la raison -<span class="pagenum" id="Page_641">641</span> -humaine pouvait-elle reculer devant aucune -maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse -dissolvante y serait spontanément dirigée? -Aussi ce premier pas est-il réellement le plus capital -de tous ceux relatifs à la formation graduelle -de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, -par une rétrogradation chimérique, être -ramenée à cet état initial, ne saurait manquer -d'y retrouver naturellement le principe nécessaire -d'une suite équivalente de nouvelles conséquences -analogues.</p> - -<p>La saine appréciation historique de ce fondement -universel de la philosophie négative propre -à la dernière phase générale du grand mouvement -de décomposition consiste essentiellement à le -rattacher, à tous égards, à la désorganisation -spontanée qui l'avait précédé, suivant nos explications -antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment -conforme à l'ensemble des faits, le principe du -libre examen n'aurait été d'abord, au seizième -siècle, qu'un simple résultat naturel de la nouvelle -situation sociale graduellement amenée par les -deux siècles précédens. On conçoit, en effet, que -cette liberté intellectuelle constitue, par sa nature, -une disposition purement négative, et ne -peut se rapporter réellement qu'à la consécration -systématique de l'état de non-gouvernement, -<span class="pagenum" id="Page_642">642</span> -spontanément résulté, pour les esprits modernes, -de la dissolution croissante de l'ancienne discipline -mentale, jusqu'à l'avénement ultérieur de -nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût été -primitivement la simple proclamation abstraite -d'un tel fait général, son apparition effective serait -assurément incompréhensible, quoiqu'il ait dû -ensuite réagir éminemment sur l'extension de la -décomposition religieuse qui l'avait originairement -produit. Le droit d'examen individuel a cela d'évidemment -caractéristique que rien n'en saurait -empêcher l'exercice spontané quand une volonté -suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté -des manifestations extérieures, bientôt levée par -une convenable simultanéité de vœux. Or, le développement, -toujours imminent, d'une volonté -aussi conforme à l'ensemble des penchans humains, -ne peut certainement être contenu que par l'influence -permanente d'énergiques convictions antérieures, -dont sa production suppose toujours -l'affaiblissement préalable. Telle est, sans doute, -la marche naturelle propre à cette disposition -mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction -hors des conditions normales d'opportunité, -et qui a tant donné lieu à de fausses appréciations, -où le symptôme est pris pour la cause, -et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel, -<span class="pagenum" id="Page_643">643</span> -nous avons déjà pleinement reconnu que les longues -discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir -européen des papes et celles du siècle suivant -sur l'indépendance des églises nationales envers -le centre romain avaient spontanément suscité, -chez tous les peuples chrétiens, un large exercice -spontané du droit d'examen individuel, long-temps -avant que le dogme en pût être systématiquement -formulé, de manière à priver d'avance -l'ensemble des anciennes croyances de leur principale -énergie sociale. La proclamation luthérienne -n'a donc fait, à vrai dire, qu'étendre solennellement -à tous les croyans un privilége dont les rois -et les docteurs avaient alors amplement usé, et -qui se propageait naturellement de plus en plus -chez toutes les autres classes. C'est ainsi que l'esprit -général de discussion inhérent à tout monothéisme, -et surtout au catholicisme, avait hautement -devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct -du protestantisme. Il est d'ailleurs évident, en fait, -que l'ébranlement luthérien, soit quant à la discipline, -ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, -ne produisit réellement aucune innovation qui -n'eût déjà été itérativement proposée long-temps -auparavant; en sorte que le succès de Luther, -après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut -essentiellement dû à l'opportunité d'un tel effort, -<span class="pagenum" id="Page_644">644</span> -enfin suffisamment préparé par l'universelle désorganisation -spontanée du système catholique, suivant -nos explications antérieures, que confirme -si clairement la propagation rapide et facile de -cette explosion décisive. En considérant de plus -près cette nouvelle situation générale, il est aisé -de reconnaître que l'irrévocable subalternisation -du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, -qui en constituait partout le caractère plus ou -moins explicite, devait spécialement y provoquer -à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation -personnelle, en dégradant radicalement, -par une irrationnelle sujétion, les seules autorités -auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit -légitime de discipliner les intelligences, et qui se -trouvaient désormais conduites à une sorte d'abdication -spontanée de leur ancienne suprématie -mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs -décisions à des puissances temporelles évidemment -incompétentes. Une fois réellement passées -entre les mains des rois, les anciennes attributions -intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, -sans doute, être sérieusement respectées, -et devaient bientôt céder à l'essor général vers -l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels -devaient eux-mêmes tendre naturellement -de plus en plus à n'imposer d'autres restrictions -<span class="pagenum" id="Page_645">645</span> -efficaces que celles relatives à la conservation immédiate -de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, -d'une manière plus ou moins prononcée, -la situation commune de toutes les populations -chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, -qui, en formulant le principe du libre examen individuel, -ne put que consacrer systématiquement -un état préexistant, à la formation duquel toutes -les influences sociales avaient spontanément concouru -pendant les deux siècles précédens.</p> - -<p>Cette explication naturelle de l'inévitable avénement -direct du principe fondamental de la doctrine -critique est également propre à faire concevoir -combien son intervention continue devenait -désormais indispensable à l'évolution ultérieure -de l'élite de l'humanité. Pour juger sainement -une telle destination, il ne faut point la considérer -d'une manière absolue, ni rapporter à une situation -normale ce qui devait uniquement s'appliquer -à un état éminemment exceptionnel; il faut évidemment -la comparer toujours à la phase sociale -correspondante, dont nous avons déjà exactement -déterminé le caractère essentiel: tout autre mode -d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation -injuste et déclamatoire, dépourvue de -toute réalité historique. Sous cet aspect relatif, -le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit -<span class="pagenum" id="Page_646">646</span> -général de la philosophie positive, l'ensemble de -la doctrine critique doit être envisagé comme -constituant le correctif nécessaire de l'inévitable -dictature temporelle où nous avons vu aboutir -partout, sauf la diversité des manifestations, -l'universelle décomposition spontanée du système -théologique et militaire. Il est clair, en effet, -que, sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle -concentration de tous les anciens pouvoirs -autour du principal élément temporel eût -bientôt dégénéré en un ténébreux despotisme, -dont le génie rétrograde, dès-lors devenu hautement -prépondérant, aurait directement tendu à -étouffer tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant -oppressif d'une autorité absolue qui, -par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre -moyen de discipline mentale que la seule compression -matérielle. A quelques immenses dangers -qu'ait pu jamais conduire l'inévitable abus de la -doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément -expliquer l'invincible attachement instinctif qu'elle -a dû inspirer graduellement aux populations européennes -à mesure que cette grande dictature, -monarchique ou aristocratique, achevait de se -consolider, comme nous l'avons vu ci-dessus: -car, cette doctrine est ainsi devenue désormais -l'organe nécessaire du principal progrès social, -<span class="pagenum" id="Page_647">647</span> -qui devait alors rester essentiellement négatif. -Quoique ce ne soit pas ici le lieu d'apprécier spécialement -son influence réelle pour seconder l'essor -direct des nouveaux élémens sociaux, il est -néanmoins évident, sans anticiper, à cet égard, -sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant -presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, -elle devait se trouver éminemment -adaptée à cette préparation élémentaire, où le -développement effectif ne pouvait d'abord résulter -que du libre essor de l'énergie personnelle, soit -industrielle, soit esthétique, soit scientifique, -d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne -discipline, dès-lors impropre à diriger plus -long-temps une telle élaboration sociale. Par cette -adhésion spontanée, sous des formes plus ou moins -explicites, aux dogmes principaux de la philosophie -négative, les peuples européens n'ont donc -pas cédé uniquement, pendant les trois derniers -siècles, aux puissantes séductions démocratiques -d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, -de nos jours, si superficiellement proclamé, sans -pouvoir aucunement expliquer pourquoi cette séduction -tant de fois tentée n'avait pu jusque alors -obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés, -à leur insu, par le sentiment naturel des conditions -fondamentales propres à la nouvelle situation -<span class="pagenum" id="Page_648">648</span> -des sociétés modernes, en résultat nécessaire -du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé -depuis le quatorzième siècle, et qui venait -d'aboutir à une immense dictature temporelle, -dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher -l'oppressive prépondérance. A la vérité, -pour que cette importante explication historique -ne dégénère point en une vaine concession à l'esprit -de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, -que la résistance, plus ou moins rétrograde, -inhérente à cette dernière concentration politique, -constituait réciproquement, dès-lors comme aujourd'hui, -outre son inévitable avénement, un -élément non moins indispensable d'une pareille -situation, à titre de seul moyen efficace de contenir -suffisamment les imminentes perturbations -anarchiques vers lesquelles aurait toujours tendu -l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire. -En un mot, ces deux grandes anomalies, -également propres à la phase finale du mouvement -général de décomposition, sont réellement inséparables -l'une de l'autre, et doivent constamment -être appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, -qui constitue historiquement la principale -destination sociale de chacune d'elles. Pareillement -issues de la désorganisation spontanée, -l'extension de l'une devait ensuite naturellement -<span class="pagenum" id="Page_649">649</span> -exiger et provoquer dans l'autre un accroissement -équivalent: car, si l'énergie réelle des principes -critiques devait évidemment tenir surtout à leur -caractère absolu de négation systématique, un -respect non moins aveugle pour tous les précédens -quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir -à la puissance résistante un solide point d'appui -contre des innovations essentiellement étrangères -à toute idée d'organisation véritable; disposition -commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit -également absolu des deux philosophies antagonistes, -théologique ou métaphysique, dont l'extinction -totale ne pourra être aussi que simultanée. -C'est ainsi que, par une restriction toujours -croissante de l'action politique, les gouvernemens -modernes ont de plus en plus abandonné la direction -effective du mouvement social, et ont graduellement -tendu à réduire leur principale intervention -habituelle au simple maintien de l'ordre -matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier -avec le développement continu de l'anarchie -mentale et morale. Dans son indispensable consécration -dogmatique d'une telle situation politique, -la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre -tort, d'ailleurs inévitable, que d'ériger en état -normal et indéfini une phase essentiellement exceptionnelle -et transitoire, à laquelle de semblables -<span class="pagenum" id="Page_650">650</span> -maximes étaient parfaitement adaptées.</p> - -<p>Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord -ébaucher explicitement la formation abstraite des -principes critiques, il importe de noter, dès l'origine, -leur extension spontanée, par une suite -nécessaire d'une pareille situation fondamentale, -chez les nations catholiques elles-mêmes, où devait -ensuite s'opérer leur élaboration la plus décisive, -comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans -que le dogme du libre examen individuel y fût -encore solennellement proclamé, l'esprit universel -de discussion, soit théologique, soit sociale, -n'y était pas, au fond, moins développé, sous des -formes distinctes mais équivalentes, d'après les -luttes propres aux deux siècles précédens; et sa -direction générale n'y devenait pas, en réalité, -moins prononcée vers l'active dissolution intellectuelle -de l'ancien système politique. Les principales -différences qui existent véritablement, à cet égard, -entre les deux sortes de populations européennes, -résultent surtout, à cette époque, de ce que la -dictature temporelle n'étant pas aussi légalement -établie dans les états catholiques, l'action critique -n'y devait pas d'abord être aussi directe que chez -les peuples protestans. Mais une appréciation attentive -l'y démontre déjà néanmoins avec une -pleine évidence, même avant que cette dictature -<span class="pagenum" id="Page_651">651</span> -s'y fût complétement organisée. Non-seulement -on voit alors le catholicisme involontairement conduit -à sanctionner lui-même le principe du libre -examen, en l'invoquant solennellement en faveur -de la foi catholique, violemment opprimée partout -où le protestantisme avait officiellement prévalu. -Il faut de plus reconnaître que, au sein -même des clergés catholiques, l'usage spontané -d'un tel droit était déjà signalé effectivement par -des hérésies spéciales, non moins contraires que -les hérésies protestantes à la conservation réelle -de l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous -borner à indiquer cette nouvelle série d'observations -chez la nation qui, dès le dix-septième siècle, -constituait le principal appui du système -catholique contre son imminente décrépitude universelle. -On voit alors, en effet, se développer, -en France, la mémorable hérésie du jansénisme, -qui fut réellement presque aussi nuisible que le -luthéranisme lui-même à l'ancienne constitution -spirituelle. A travers d'obscures controverses -théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément -dangereuse en offrant spontanément -aux vieilles inconséquences gallicanes un ralliement -dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu -encore acquérir une consistance suffisamment décisive, -mais qui désormais érigeait véritablement -<span class="pagenum" id="Page_652">652</span> -une telle dissidence en une sorte de protestantisme -français, ardemment embrassé par une portion -puissante et respectée du clergé national, et -naturellement placé, comme ailleurs, sous l'active -protection des corporations judiciaires. Il -n'est pas douteux, ce me semble, que cette doctrine -se serait officiellement convertie aussi en une -vraie religion nationale, si l'essor prochain de la -pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné -les esprits français fort au-delà d'une telle élaboration -protestante. La tendance anti-catholique du -jansénisme me paraît hautement caractérisée par -son antipathie radicale et continue contre la seule -corporation qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, -comprît réellement et défendît habilement le catholicisme, -et dont l'abolition vraiment caractéristique -fut surtout déterminée ensuite par l'esprit -janséniste. D'une autre part, l'invasion d'un -tel esprit chez de grands philosophes et d'éminens -poètes, qu'on ne peut certes nullement -soupçonner d'inclinations révolutionnaires, indique -clairement combien il était alors conforme à -la situation fondamentale des intelligences.</p> - -<p>Je crois devoir aussi caractériser sommairement -une autre hérésie spontanée du catholicisme -français, qui, sans comporter la haute -importance politique propre à la précédente, -<span class="pagenum" id="Page_653">653</span> -constitue cependant un témoignage non moins -décisif de l'entière universalité des tendances dissidentes, -d'après un usage naturel du droit individuel -de libre examen. On devine aisément qu'il -s'agit du quiétisme, dont le caractère philosophique -me semble très remarquable, comme offrant, -à certains égards, une première protestation solennelle, -aussi directe que naïve, de notre constitution -morale contre l'ensemble de la doctrine -théologique<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. C'est, en effet, d'une telle protestation -spéciale que cette hérésie a pu seulement -tirer l'espèce de consistance qu'elle obtint -alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être -encore chez certaines natures, dont le développement -mental est resté trop en arrière du développement -moral. Toute discipline morale fondée -sur une philosophie purement théologique, -exige nécessairement, sans excepter le catholicisme -<span class="pagenum" id="Page_654">654</span> -lui-même, comme je l'ai déjà indiqué au -chapitre précédent, un appel continu et exorbitant -à l'esprit de pur égoïsme, quoique relatif à -des intérêts imaginaires, dont la préoccupation -habituelle doit naturellement absorber la principale -sollicitude de chaque vrai croyant, auprès -duquel toute autre considération quelconque ne -saurait assurément manquer de paraître ordinairement -très secondaire. Cette suprématie religieuse -du salut personnel constitue, sans doute, -ainsi que Bossuet l'a montré, une indispensable -condition générale d'efficacité sociale pour toute -morale théologique, qui autrement n'aboutirait, -en réalité, qu'à consacrer une vague et dangereuse -inertie: elle est pleinement adaptée à cet -état d'enfance de la nature humaine que suppose -mentalement l'ascendant effectif de la philosophie -correspondante. Mais, pour être inévitable, un -tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière -la plus directe et la plus irrécusable, l'un -des vices fondamentaux d'une telle philosophie, -qui tend ainsi nécessairement à atrophier, par défaut -d'exercice propre, la plus noble partie de -notre organisme moral, celle d'ailleurs dont la -moindre énergie naturelle exige précisément la -plus active culture systématique, d'après un suffisant -essor désintéressé des affections purement -<span class="pagenum" id="Page_655">655</span> -bienveillantes. Or, tel est, à vrai dire, le nouvel -aspect capital sous lequel l'hérésie du quiétisme -est venue involontairement signaler l'inévitable -imperfection des doctrines théologiques, et soulever -immédiatement contre elles les plus admirables -sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément -procuré alors une grande importance à -un pareil ébranlement, si une semblable protestation -n'eût pas été, à cette époque, éminemment -prématurée, et bien plus ébauchée par le -cœur que par l'esprit de son aimable et immortel -organe. En considérant même l'issue effective de -cette mémorable controverse, une saine appréciation -historique ne peut aboutir qu'à confirmer, -auprès des juges impartiaux, l'insurmontable réalité -du reproche capital ainsi directement adressé -à l'ensemble de la philosophie théologique, en -obligeant l'illustre dissident à reconnaître solennellement -qu'il avait par-là attaqué, contre son -gré, l'une des principales conditions d'existence -du système religieux; ce qui fournissait d'ailleurs -une nouvelle confirmation spéciale de l'irrévocable -décadence générale d'un système déjà aussi -mal compris par ses plus purs et plus éminens -défenseurs.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label"><b>Note 33</b>:</span></a> -La conformité remarquable, au sujet de cette singulière hérésie, -de l'appréciation philosophique de Leibnitz avec la sentence définitive -rendue <ins id="cor_23" title="inséré «par»">par</ins> le pape d'après la lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs -un premier exemple important de cette convergence spontanée -qui, malgré une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement, -dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit philosophique -et le véritable esprit catholique, d'après un juste sentiment -commun, rationnel ou instinctif, des besoins réels de l'humanité. -Sous l'ascendant croissant de la philosophie positive, de telles coïncidences -devront, sans doute, devenir bien plus fréquentes et plus -étendues, comme je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers -titres essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.</p> - -<p>Pour compléter suffisamment cette sommaire -appréciation historique de l'universelle ébauche -<span class="pagenum" id="Page_656">656</span> -préliminaire de la doctrine critique proprement -dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de -l'ébranlement protestant, il importe enfin d'y -signaler les hautes attributions provisoires de morale -sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée -naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication -spontanée que le catholicisme en faisait -implicitement. Depuis que le pouvoir spirituel -avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance -politique, en se subordonnant de plus -en plus à l'élément temporel prépondérant, -comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout -à dégénérer essentiellement en servile instrument -de domination rétrograde, et ne pouvait -plus conserver que d'insignifians vestiges de sa -propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en -apparence identique, mais dès-lors radicalement -dépourvue de l'énergie politique qui en avait -constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, -n'avait plus, au fond, d'efficacité réelle qu'envers -les faibles, auxquels elle prescrivait habituellement -une soumission de plus en plus passive à -l'égard des puissances quelconques, dont elle -proclamait hautement les droits absolus, sans -avoir désormais la force d'insister aussi sur leurs -devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point -systématiquement leurs vices dans le simple intérêt -<span class="pagenum" id="Page_657">657</span> -isolé de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit -de servile condescendance pour toutes les -grandeurs temporelles, qui d'abord concernait -seulement les rois, devait ensuite s'étendre graduellement, -dans les divers ordres de relations -sociales, à des forces de moins en moins supérieures, -et par suite multiplier partout son influence -corruptrice, ainsi devenue de plus en plus vulgaire, -jusqu'à affecter souvent la morale domestique -elle-même. Que, malgré son admirable perfection -politique, l'organisme catholique, d'après -l'insuffisance radicale de la philosophie théologique -qui en constituait la base intellectuelle, -n'ait pu éviter, suivant la théorie exposée au -chapitre précédent, de descendre finalement à un -tel abaissement social; cette explication rationnelle, -en écartant les vaines considérations personnelles -auxquelles on a coutume de rapporter surtout -cette immense décadence, n'altère nullement -les conséquences nécessaires d'une telle situation -effective, et les rend, au contraire, plus évidemment -insurmontables. Or, il est clair que la doctrine -critique a dû, en résultat général de ce nouvel -état de choses, hériter provisoirement des -éminentes attributions morales auxquelles le -catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentiellement; -car, les principes critiques étaient -<span class="pagenum" id="Page_658">658</span> -alors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante -énergie, les droits réels de ceux auxquels -la morale officielle ne savait plus parler que de -leurs devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, -et seulement trop exclusive ou absolue, -de chacun de ces divers principes, envisagé sous -l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au -quarante-sixième chapitre, en ce qui concerne -l'époque actuelle, mais d'une manière également -applicable à tout l'ensemble de la seconde phase -générale du grand mouvement révolutionnaire -que nous étudions. C'est ainsi que le dogme fondamental -de la liberté de conscience rappelait, à -sa manière, la grande obligation morale, d'abord -établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors -si hautement abandonnée, de n'employer que les -seules armes spirituelles à la consolidation des -opinions quelconques. Il en est de même, par -suite, dans l'ordre purement politique, où le -dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement -la haute subordination morale de tous -les pouvoirs sociaux à la considération permanente -de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la -doctrine catholique au seul ascendant des grands; -pareillement, le dogme de l'égalité relevait spontanément -la dignité universelle de la nature humaine, -directement méconnue par un esprit de -<span class="pagenum" id="Page_659">659</span> -caste, déjà dépourvu de son ancienne destination -sociale, et désormais affranchi de tout frein moral -régulier; enfin, le dogme de l'indépendance -nationale pouvait seul, après la dissolution des -liens catholiques, inspirer un respect efficace pour -l'existence des petits états, et imposer quelques -restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. -Quoique ce grand office moral n'ait pu être -alors que très imparfaitement rempli par la doctrine -critique, que son caractère nécessairement -hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir -devenir suffisamment habituelle, son aptitude -exclusive à maintenir, pendant tout le cours des -trois derniers siècles, un certain sentiment réel -des principales conditions morales de l'humanité, -n'en reste pas moins évidemment incontestable, -sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement -prescrite par la nature exceptionnelle -d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature -temporelle faisait définitivement reposer le -système de résistance sur l'emploi continu d'une -force matérielle convenablement organisée, il -fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe -alors possible du progrès social, recourût -finalement aux tendances insurrectionnelles, afin -d'éviter à la fois l'avilissement moral et la dégradation -politique auxquels cette situation devait -<span class="pagenum" id="Page_660">660</span> -exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement -lointain d'une vraie réorganisation, seule susceptible -de résoudre enfin ce déplorable antagonisme.</p> - -<p>Notre appréciation historique de l'ensemble de -la doctrine critique ébauchée par le protestantisme, -d'après son principe fondamental du libre -examen individuel, serait aisément confirmée par -l'étude spéciale, ici déplacée, des diverses phases -successives qui ont graduellement amené la dissolution -systématique de l'ancienne organisation -spirituelle: car on y remarque presque toujours -que ces dissidences théologiques, alors si décisives, -ne sont essentiellement que la reproduction, -sous des formes nouvelles, des principales hérésies -propres aux premiers siècles du christianisme, et -qui avaient dû primitivement s'effacer devant -l'irrésistible ascendant de l'unité catholique. Au -lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école -rétrograde, un tel rapprochement, mal -observé et mal interprété, n'a fait qu'entretenir -leurs vaines illusions sur la restauration chimérique -de l'antique constitution. Mais, du point de -vue propre à ce Traité, il est, au contraire, évident -que ce mémorable contraste général entre la -chute des hérésies primitives et le succès de leurs -modernes équivalens, ne fait que confirmer -essentiellement l'opposition des unes et la conformité -<span class="pagenum" id="Page_661">661</span> -des autres aux principales tendances des -situations sociales correspondantes, comme nous -l'avions déjà directement établi. Toujours et partout, -l'esprit d'hérésie est nécessairement plus ou -moins inhérent au caractère vague et arbitraire -de toute philosophie théologique; seulement cet -esprit se trouve, en réalité, contenu ou stimulé, -suivant les exigences variables de l'état social: -telle est la seule explication rationnelle que puisse -évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe -historique.</p> - -<p>Quoique nous devions éviter ici de nous engager -aucunement dans cet examen spécial des diverses -phases propres au protestantisme, j'y dois -cependant signaler brièvement au lecteur le principe -historique d'après lequel il pourra pénétrer -dans l'appréciation graduelle, d'abord si confuse -et si désordonnée, de cette multitude de sectes -hétérogènes, dont chacune prenait la précédente -en pitié et la suivante en horreur, selon la décomposition -plus ou moins avancée du système théologique. -Il suffit de distinguer, à cet égard, trois -degrés essentiels, nécessairement successifs, où -l'ancien organisme religieux a été radicalement -ruiné, d'abord quant à la discipline, ensuite -quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme -lui-même, qui en était l'âme: car, si chaque -<span class="pagenum" id="Page_662">662</span> -grand ébranlement protestant devait simultanément -produire cette triple altération, il n'en a -pas moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, -de manière à se distinguer suffisamment -de l'effort précédent. On arrive ainsi à reconnaître -trois phases consécutives, nettement représentées -par les noms respectifs de leurs principaux organes, -Luther, Calvin et Socin, qui, malgré leur faible -intervalle chronologique, n'ont réellement obtenu -qu'à de notables distances leur véritable influence -sociale, et seulement quand la protestation antérieure -avait été convenablement réalisée. Il est -clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif -n'a introduit que d'insignifiantes modifications -dogmatiques, et qu'il a même essentiellement -respecté partout la hiérarchie, sauf la consécration -solennelle de cet asservissement politique du -clergé qui ne devait rester qu'implicite chez les -peuples catholiques: Luther n'a vraiment ruiné -que la discipline ecclésiastique, pour la mieux -adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile -transformation. Aussi cette première désorganisation, -où le système catholique était le moins -altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme -sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser -provisoirement en une vraie religion -d'état, au moins chez de grandes nations indépendantes. -<span class="pagenum" id="Page_663">663</span> -Le calvinisme, d'abord ébauché par -le célèbre curé de Zurich, est venu ensuite -ajouter à cette démolition initiale celle de l'ensemble -de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale -du catholicisme, en continuant d'ailleurs à -n'apporter au dogme chrétien que des modifications -simplement secondaires, quoique plus étendues -que les précédentes. Cette seconde phase, -qui ne peut évidemment convenir qu'à l'état de -pure opposition, sans comporter aucune apparence -organique durable, me semble dès-lors constituer -la vraie situation normale du protestantisme, -si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique: -car, l'esprit protestant s'y est alors développé -de la manière la plus convenable à sa -nature éminemment critique, qui répugne à -l'inerte régularité du luthéranisme officiel. Enfin, -l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement -complété cette double dissolution préalable -de la discipline et de la hiérarchie, en y -joignant finalement celle des principales croyances -qui distinguaient le catholicisme de tout autre -monothéisme quelconque: son origine italienne, -presque sous les yeux de la papauté, annonçait -déjà hautement la tendance ultérieure des esprits -catholiques à pousser la décomposition théologique -beaucoup plus loin que leurs précurseurs -<span class="pagenum" id="Page_664">664</span> -protestans, comme nous le reconnaîtrons bientôt. -Ce dernier ébranlement universel était évidemment, -par sa nature, le seul pleinement décisif -contre tout espoir de restauration catholique: -mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait -trop du simple déisme moderne pour que -cette phase extrême pût rester suffisamment caractéristique -d'une telle transition métaphysique, -dont le presbytérianisme demeure historiquement -le plus pur organe spécial. Après cette filiation -principale, il n'y a plus réellement à distinguer, -parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune -nouvelle différence importante à l'étude rationnelle -de l'évolution moderne, sauf toutefois la -mémorable protestation générale que tentèrent -directement les quakers contre l'esprit militaire -de l'ancien régime social, lorsque la désorganisation -spirituelle, enfin suffisamment consommée -par l'accomplissement successif des trois opérations -précédentes, dut spontanément conduire à -systématiser aussi, à son tour, la décomposition -temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus l'antipathie -naturelle du protestantisme, à un état quelconque, -envers toute constitution guerrière, qu'il n'a pu -jamais sanctionner que momentanément, dans -les luttes entreprises pour le maintien ou le -triomphe de ses propres principes: mais il est -<span class="pagenum" id="Page_665">665</span> -clair que la célèbre secte des amis, malgré ses ridicules -et même son charlatanisme, a dû servir -d'organe spécial à une telle manifestation, qui la -place au-dessus de toutes les autres sectes protestantes -pour l'essor plus complet du grand mouvement -révolutionnaire.</p> - -<p>Afin que notre exposition rationnelle du mode -général de formation convenable à cette première -ébauche effective de l'ensemble de la doctrine -critique puisse toujours demeurer suffisamment -historique, j'y crois devoir ajouter, en dernier -lieu, une importante considération supplémentaire, -destinée à prévenir la disposition trop systématique -dans laquelle, contre mon gré, le lecteur -pourrait envisager une telle appréciation. -C'est seulement, en effet, par contraste envers la -phase primitive, toujours essentiellement <ins id="cor_24" title="spontané">spontanée</ins>, -du mouvement de décomposition, que la -phase protestante peut être caractérisée comme -réellement systématique, en tant que dirigée surtout -d'après des doctrines réformatrices, au lieu -du simple conflit naturel des anciens élémens politiques: -mais la pleine systématisation de la philosophie -négative, autant du moins qu'elle en -était susceptible, n'a pu véritablement s'accomplir -que sous la phase déiste, ci-après examinée, dont -une telle opération devait constituer le principal -<span class="pagenum" id="Page_666">666</span> -attribut. Sous le protestantisme proprement dit, -l'élaboration graduelle des principes critiques a -dû rester éminemment empirique, et s'effectuer -successivement, au milieu des variations religieuses, -d'après l'impulsion instinctive d'une situation -fondamentale de plus en plus révolutionnaire, -à mesure que le cours général des événemens -faisait spécialement ressortir chacune des faces -essentielles du besoin uniforme de décomposition -radicale, et par suite y sollicitait de nouvelles -applications politiques du dogme universel de -libre examen individuel, comme base intellectuelle -de toute cette série de maximes dissolvantes. -En ce sens, seul strictement historique, on ne -saurait isoler la considération de ces opérations -mentales de celle des diverses révolutions correspondantes, -qui leur ont réellement donné lieu, -ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais -pu obtenir une haute influence sociale, en vertu -de l'extrême incohérence logique que nous avons -reconnue propre à de telles conceptions, où l'on -tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation -spirituelle en détruisant de plus en plus les -différentes conditions indispensables à son existence -effective. Mais, par suite même de cet inévitable -caractère commun, ces explosions politiques, -quelque intense ou prolongée qu'ait pu -<span class="pagenum" id="Page_667">667</span> -être leur action successive, ne devaient jamais -devenir pleinement décisives, de manière à constater -irrévocablement la tendance finale des sociétés -modernes vers une entière rénovation, tant -qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation -critique vraiment complète et systématique, -ce qui n'a dû avoir lieu que sous la phase -suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous -borner à signaler sommairement ces révolutions -purement protestantes, qui, abstraction faite de -leur importance locale ou passagère, ne pouvaient -constituer que de simples préambules au grand -ébranlement final destiné directement à caractériser -l'issue nécessaire du mouvement général de -l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième -chapitre. La première de ces révolutions -préliminaires est celle qui affranchit complétement -la Hollande du joug espagnol; elle restera toujours -mémorable, comme une haute manifestation primitive -de l'énergie propre à la doctrine critique, -dirigeant ainsi l'heureuse insurrection d'une petite -nation contre la plus puissante monarchie européenne. -C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il -faut rapporter la première élaboration régulière de -cette doctrine politique: mais elle dut s'y borner -surtout à ébaucher spécialement le dogme de la -souveraineté populaire, et celui de l'indépendance -<span class="pagenum" id="Page_668">668</span> -nationale, que les légistes coordonnèrent bientôt -à leur conception spontanée du contrat social; -suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où -l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement -modifiée, et dont le principal besoin -révolutionnaire devait seulement consister à briser -un lien extérieur devenu profondément oppressif. -Un caractère plus général, plus complet, -et même plus décisif, une tendance mieux prononcée -vers la régénération sociale de l'ensemble -de l'humanité, distinguent ensuite noblement, -malgré son avortement nécessaire, la grande révolution -anglaise, non la petite révolution aristocratique -et anglicane de 1688, aujourd'hui si -ridiculement prônée, et qui ne devait satisfaire -qu'à un simple besoin local, mais la révolution -démocratique et presbytérienne, dominée par -l'éminente nature<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> de l'homme d'état le plus -<span class="pagenum" id="Page_669">669</span> -avancé dont le protestantisme puisse jamais s'honorer. -L'ébauche primordiale de l'ensemble de la -doctrine critique y dut recevoir spécialement son -principal complément naturel par l'élaboration -directe du dogme de l'égalité, jusque alors à peine -manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment -des inclinations calvinistes de la noblesse -française; tandis qu'on le voit enfin nettement -surgir, sous cette mémorable impulsion, de la -conception métaphysique sur l'état de nature, -ancienne émanation de la théorie théologique -relative à la constitution humaine avant le péché -originel. On ne peut douter, en effet, que cette -révolution n'ait surtout consisté historiquement -dans l'effort généreux, mais trop prématuré, qui -fut alors directement tenté, avec tant d'énergie, -pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, -principal élément temporel de l'ancienne -nationalité: la chute de la royauté sous le protectorat -<span class="pagenum" id="Page_670">670</span> -n'y fut, au contraire, comparativement à -l'audacieuse suppression de la Chambre des lords, -qu'un incident secondaire, dont les temps antérieurs -avaient souvent offert l'équivalent, et qui -n'a trop préoccupé les esprits français que par -suite des irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens -historiques que j'ai déjà suffisamment -signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un tel -ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement, -en vertu de l'insuffisante préparation -mentale d'où il émanait, a néanmoins constitué, -en réalité, dans la série générale des opérations -révolutionnaires, le principal symptôme précurseur -de la grande révolution française ou européenne, -seule destinée à devenir décisive, comme -je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher -aussi à cette suite préliminaire d'explosions politiques -une troisième révolution, dont la vraie nature -ne fut pas, au fond, moins purement protestante -que celle des deux précédentes, quoique -son avénement chronologique, spontanément retardé -par les circonstances spéciales de ce dernier -cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à -un état plus avancé du mouvement général de -décomposition. La révolution américaine, à laquelle -aucune importante élaboration nouvelle de -la doctrine critique ne fut réellement due, n'a -<span class="pagenum" id="Page_671">671</span> -pu être, en effet, à tous égards, qu'une simple -extension commune des deux autres révolutions -protestantes, dont les conséquences politiques y -ont été ultérieurement développées par un concours -spontané de conditions favorables, les unes -locales, les autres sociales, particulières à une telle -application. Dans son principe, elle se borne -évidemment à reproduire, sous de nouvelles -formes, la révolution hollandaise; dans son essor -final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle -réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. -Sous l'un ni l'autre aspect, la saine philosophie -ne permet point d'envisager comme socialement -décisive une révolution qui, en développant -outre mesure les inconvéniens propres à l'ensemble -de la doctrine critique, n'a pu aboutir jusqu'ici -qu'à consacrer, plus profondément que partout -ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens -et des légistes, chez une population où -d'innombrables cultes incohérens prélèvent habituellement, -sans aucune vraie destination sociale, -un tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun -clergé catholique. Aussi cette colonie universelle, -malgré les éminens avantages temporels de sa présente -situation, doit-elle être regardée, au fond, -comme étant réellement, à tous les égards principaux, -bien plus éloignée d'une véritable réorganisation -<span class="pagenum" id="Page_672">672</span> -sociale que les peuples d'où elle émane, -et d'où elle devra recevoir, en temps opportun, -cette régénération finale, dont l'initiative philosophique -ne saurait lui appartenir nullement; quelles -que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives -à la prétendue supériorité politique d'une -société où les divers élémens essentiels propres à -la civilisation moderne sont encore si imparfaitement -développés, sauf la seule activité industrielle, -ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre -suivant.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label"><b>Note 34</b>:</span></a> -Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient aujourd'hui -son ancienne comparaison politique avec le grand Cromwell, -comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, qui leur semble -ne pouvoir comporter de digne parallèle historique qu'avec Charlemagne -ou César. Néanmoins, avant même que les influences contemporaines -aient pu être aussi effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant -pour l'autre, la postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, -un immense intervalle définitif entre la dictature éminemment -progressive de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise -fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie purement -rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands frais, après tant -d'autres empiriques, la vaine résurrection, en France, du régime -féodal et théologique, sans même en comprendre réellement l'esprit ni -les conditions. Quant à la comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs -qu'un intérêt très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement -devraient, avant tout, prendre en suffisante considération l'exiguïté -des moyens employés par Cromwell, eu égard à l'importance et -à la stabilité des résultats obtenus, par opposition à la monstrueuse -consommation d'hommes indispensable à la plupart des succès de Bonaparte, -sauf sa première expédition.</p> - -<p>Notre appréciation générale de cette ébauche -préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait -pas entièrement suffisante, si, après avoir -ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme -conformément à sa principale destination sociale, -nous n'accordions pas enfin une attention sommaire -mais distincte à la considération historique -des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent -accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir -nettement la véritable origine commune de ces -déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles, -ensuite morales, qui, développées surtout pendant -la période suivante, et prolongées essentiellement -jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît -de gravité, prennent toujours leur source -réelle dans cette dangereuse position spirituelle, -<span class="pagenum" id="Page_673">673</span> -consacrée par le protestantisme, où la liberté -spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun -puisse établir solidement les principes propres -à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il -faut évidemment réduire ici un tel examen aux -aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire -à celles qui furent une conséquence naturelle et -universelle de la situation générale, en évitant -soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales -ou passagères, signalées avec une aveugle partialité -par la plupart des philosophes catholiques, -et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux -plus beaux temps du catholicisme lui-même, -d'après la tendance plus ou moins inévitable de -toutes les doctrines théologiques quelconques à -favoriser spontanément le désordre intellectuel, -et par suite moral.</p> - -<p>La plus ancienne et la plus funeste, comme la -mieux enracinée et la plus unanime, de ces aberrations -nécessaires, consiste assurément dans le -préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique -habituelle, consacrant un état exceptionnel -et transitoire par un dogme absolu et -immuable, condamne indéfiniment l'existence -politique de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant -du pouvoir temporel. Ayant déjà convenablement -apprécié l'inévitable avénement de la -<span class="pagenum" id="Page_674">674</span> -dictature temporelle, qui constitue le principal caractère -politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, -je n'ai pas besoin de m'arrêter ici pour -faire de nouveau sentir combien une telle concentration, -par suite de son irrégularité même, était -pleinement adaptée à la nature de cette transition, -qui, au contraire, n'aurait pu s'accomplir si la -condensation politique avait pu avoir lieu au profit -du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était -radicalement impossible. Mais cette démonstration -de l'indispensable utilité d'une semblable dictature -pendant toute la période que nous considérons, -soit pour la désorganisation de l'ancien -système, soit pour l'élaboration élémentaire du -nouveau, n'altère nullement celle du chapitre -précédent sur l'immense perfectionnement apporté -à la théorie universelle de l'organisme social par la -division fondamentale des deux puissances, éternel -honneur du catholicisme: elle ne saurait -davantage exclure la conclusion générale qui résultera -spontanément de l'ensemble des deux -chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée -de cette grande division politique dans -l'ordre final vers lequel tendent les sociétés modernes. -Aussi ce préjugé révolutionnaire doit-il -être regardé comme la plus déplorable conséquence, -aussi bien que la plus inévitable, de ce -<span class="pagenum" id="Page_675">675</span> -caractère absolu, inhérent, en tous genres, aux -conceptions métaphysiques, qui les pousse à établir -des principes indéfinis d'après des faits passagers; -car une telle disposition constitue réellement -aujourd'hui l'un des plus puissans obstacles -à toute vraie réorganisation sociale, qui devra, -sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation -précédente, commencer par l'ordre spirituel, -comme je l'établirai ultérieurement. Ce qui rend -spécialement dangereuse cette aberration fondamentale, -source nécessaire de la plupart des autres, -c'est son effrayante universalité pendant les -trois derniers siècles, par suite de l'uniformité essentielle -de la situation sociale correspondante, suivant -nos explications antérieures. Partout, depuis le début -du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on peut dire, sans exagération, -que, sous cette première forme, l'esprit révolutionnaire -s'est spontanément propagé, à divers -degrés, dans toutes les classes de la société européenne. -Quoique le protestantisme ait dû se -trouver naturellement investi de la consécration -solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu -cependant qu'il ne l'avait nullement créé, et que, -au contraire, il lui devait son origine distincte. -Sous des formes plus implicites, la même aberration -se retrouve dès lors aussi de plus en plus, -d'une manière moins dogmatique, mais presque -<span class="pagenum" id="Page_676">676</span> -équivalente socialement, chez la majeure partie -du clergé catholique, dont la dégradation politique, -subie avec une résignation croissante, a -graduellement entraîné jusqu'à la perte des souvenirs -de son ancienne indépendance. C'est ainsi -que s'est successivement effacée, en Europe, pendant -cette période, toute apparence habituelle et -directe du grand principe de la séparation fondamentale -des deux pouvoirs, principal caractère -politique de la civilisation moderne; en sorte que, -de nos jours, on n'en peut retrouver une certaine -appréciation rationnelle que chez le clergé italien, -où elle est trop justement suspecte de partialité -intéressée pour opposer aucune résistance efficace -à l'impulsion universelle des habitudes déterminées -par l'ensemble de la situation révolutionnaire. -Toutefois, une telle séparation est trop -profondément conforme à la nature essentielle -des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir spontanément, -sous les conditions convenables, malgré -tous les obstacles quelconques, quand l'esprit -de réorganisation aura pu enfin acquérir, sous -l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance -normale, comme je l'indiquerai en son -lieu.</p> - -<p>C'est à l'influence universelle de cette aberration -fondamentale qu'il faut rapporter, ce me -<span class="pagenum" id="Page_677">677</span> -semble, la principale origine historique de cet -irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour -le moyen-âge, sous l'inspiration directe du protestantisme, -et qui s'est ensuite propagé partout, -avec une énergie toujours croissante, par une suite -commune de la même situation fondamentale, -jusqu'à la fin du siècle dernier: car, c'est surtout -en haine de la constitution catholique que cette -grande époque sociale a été si injustement flétrie, -avec une déplorable unanimité, non-seulement -chez les protestants, mais aussi chez les catholiques -eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir -spirituel n'était guère moins décriée. Telle -est la première source de cette aveugle admiration -pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a -exercé une si déplorable influence sociale pendant -tout le cours de la période révolutionnaire, en -inspirant une exaltation absolue en faveur d'un -système social correspondant à une civilisation -radicalement distincte de la nôtre, et que le catholicisme -avait justement appréciée, au temps de -sa splendeur, comme essentiellement inférieure. -Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué -à cette dangereuse déviation des esprits, -par son irrationnelle prédilection exclusive pour la -primitive église, et surtout par son enthousiasme -spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, -<span class="pagenum" id="Page_678">678</span> -pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi qu'a été -presque effacée, pendant la majeure partie des -trois derniers siècles, ou du moins profondément -altérée, la notion fondamentale du progrès social, -que le catholicisme avait d'abord, comme je l'ai -expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que -par la légitime proclamation continue de la supériorité -générale de son propre système politique -sur les divers régimes antérieurs. La théorie métaphysique -de l'état de nature est venue ensuite -imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette -aberration rétrograde, en représentant tout ordre -social comme une dégénération croissante de cette -chimérique situation, ainsi que la période suivante -l'a surtout montré hautement, sous la dangereuse -impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a -le plus concouru à vulgariser la métaphysique -révolutionnaire. Nous reconnaîtrons d'ailleurs, au -chapitre suivant, comment l'élaboration simultanée -des nouveaux élémens sociaux a spontanément -empêché que la notion du progrès ne se -perdît alors totalement, et lui a même imprimé de -plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle -ne pouvait d'abord nullement avoir.</p> - -<p>L'aberration fondamentale que nous apprécions -s'est concurremment manifestée sous un autre -aspect général, à la fois politique et philosophique, -<span class="pagenum" id="Page_679">679</span> -qu'il importe aussi de signaler sommairement, à -cause des immenses dangers qui lui sont propres. -Par une suite nécessaire de ce préjugé révolutionnaire -sur la confusion permanente du pouvoir -moral avec le pouvoir politique, toutes les ambitions -ont dû naturellement tendre, chacune à sa -manière, vers une telle concentration absolue. -Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type -musulman comme l'idéal de la monarchie moderne, -les prêtres, surtout protestans, rêvaient, -en sens inverse, une sorte de restauration de la -théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes -eux-mêmes reprenaient, à leur tour, sous de nouvelles -formes, le rêve primitif des écoles grecques -sur l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait -le prétendu règne de l'esprit, discuté au -chapitre précédent. Cette dernière utopie, relative -à une situation encore plus chimérique que les -deux précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice -au fond, parce qu'elle tend à séduire indirectement, -avec trop de variété pour être pleinement -évitable, presque toutes les intelligences -actives. Parmi les penseurs appartenant réellement -à l'école progressive, dans le cours des trois derniers -siècles, et s'étant expressément livrés aux -spéculations sociales, je ne connais que le grand -Leibnitz qui ait eu la force de résister suffisamment -<span class="pagenum" id="Page_680">680</span> -à ce puissant entraînement: Descartes l'eût fait -sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler -sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul -Aristote; mais Bacon lui-même a certainement -partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil -philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs -les graves conséquences ultérieures de cette aberration -capitale, qui exerce aujourd'hui une si -désastreuse influence, à l'insu même de la plupart -de ses sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, -d'en caractériser historiquement l'origine -nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne, -jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu -d'un retour rationnel à la saine théorie générale -de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà indiqué -au chapitre précédent.</p> - -<p>Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance -générale, inévitablement propre au grand préjugé -révolutionnaire que nous examinons, à entretenir -directement des habitudes éminemment perturbatrices, -en disposant à chercher exclusivement -dans l'altération des institutions légales la satisfaction -de tous les divers besoins sociaux, lors -même que, comme en la plupart des cas, et surtout -aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage -de la préalable réformation des mœurs, et -d'abord des principes. En obéissant instinctivement -<span class="pagenum" id="Page_681">681</span> -à son aveugle ardeur pour l'entière concentration -des pouvoirs quelconques, la dictature -temporelle, soit monarchique, soit aristocratique, -n'a pu habituellement comprendre, depuis le seizième -siècle, l'immense responsabilité sociale -qu'elle assumait ainsi spontanément, par cela seul -que dès lors elle rendait immédiatement politiques -toutes les questions qui avaient pu jusque alors -n'être que morales. Si la société n'en souffrait -point, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition -de son insatiable avidité, comme je l'ai remarqué -au quarante-sixième chapitre: mais, il est -malheureusement évident que cette disposition -irrationnelle, suite nécessaire de l'aberration fondamentale -sur la confusion indéfinie du gouvernement -moral avec le gouvernement politique, est -devenue de plus en plus une source continue de -désordres et de désappointemens fort graves, aussi -bien qu'un encouragement permanent pour les -jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer -ou à voir toutes les solutions sociales dans de -stériles bouleversemens politiques. Aux instans -même les moins orageux, il en résulte l'extrême -rétrécissement habituel des conceptions relatives -à la satisfaction des besoins quelconques de la société, -dès lors réduites de plus en plus à la seule -considération sérieuse des mesures susceptibles -<span class="pagenum" id="Page_682">682</span> -d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance -du point de vue matériel et actuel, -qui, dans la pratique, conduit à tant de rêveries -politiques, quand les vraies nécessités sociales -réclament surtout l'emploi de moyens moraux -longuement préparés, a été, sans doute, d'abord -manifestée principalement chez les peuples protestans, -où elle reste, même aujourd'hui, plus -prononcée qu'ailleurs, par suite d'une sorte de -consécration dogmatique d'habitudes invétérées: -mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement -en être guère plus préservés, d'après l'uniformité -effective de la situation fondamentale correspondante, -et du préjugé universel qui en est -émané. Quelque profondément nuisibles que doivent -être aujourd'hui, soit aux gouvernemens, -soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions, -maintenant communes à tous les partis politiques, -qui proscrivent partout les spéculations élevées et -lointaines, seules susceptibles néanmoins de conduire -à une vraie solution, elles ne pourront -s'effacer suffisamment que sous l'ascendant rationnel -de la philosophie positive, comme je l'indiquerai -spécialement au cinquante-septième chapitre.</p> - -<p>Les aberrations morales engendrées par l'ébauche -protestante de la doctrine critique, sans être -<span class="pagenum" id="Page_683">683</span> -certes moins graves que ces diverses aberrations -mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées -aussi soigneusement, parce que leur filiation est -plus évidente, et leur appréciation plus facile pour -tous les bons esprits qui se seront convenablement -établis au point de vue résultant de l'ensemble -de notre opération historique. Il est clair, en effet, -que le libre essor ainsi imprimé à toutes les intelligences -quelconques sur les questions les plus -difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration -vague et arbitraire d'une philosophie théologique -ou métaphysique désormais livrée sans -frein à son cours discordant, devait produire, -dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, -et tendre rapidement à ne laisser intacts, sous la -superficielle appréciation des analyses dissolvantes, -que les seules notions morales relatives -aux cas les plus grossièrement évidents. Tout -vrai philosophe doit, à ce sujet, s'étonner surtout, -ce me semble, que les déviations n'aient pas été -poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: -et il en faut rendre grâces, d'abord à la -rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle, -de la nature humaine, que cette impulsion -ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus -spécialement, à la prépondérance croissante des -habitudes de travail continu et unanime chez les -<span class="pagenum" id="Page_684">684</span> -populations modernes, ainsi heureusement détournées -de s'abandonner aux divagations sociales -avec cette avidité soutenue qu'y eussent certainement -apportée, en pareille situation, les populations -désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet -ordre d'aberration ait dû principalement se développer -sous la phase suivante du mouvement révolutionnaire, -il n'en a pas moins pris sa source -générale, et même un essor déjà prononcé, sous -la phase purement protestante, qui, à divers titres -importans, a offert de graves altérations aux -vrais principes fondamentaux de la morale universelle, -non-seulement sociale, mais domestique, -que le catholicisme avait dignement constituée, -sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles -ramènera essentiellement de plus en plus -toute discussion rationnelle suffisamment approfondie<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. -Outre la judicieuse observation historique -du sage Hume sur l'appui général que -l'ébranlement luthérien avait dû secrètement -trouver dans les passions des ecclésiastiques fatigués -du célibat sacerdotal et dans l'avidité des -<span class="pagenum" id="Page_685">685</span> -nobles pour la spoliation territoriale du clergé, il -faut surtout noter ici, comme une suite plus profonde, -plus permanente, et plus universelle, de -la situation fondamentale dont nous complétons -l'appréciation, que la position sociale de plus en -plus subalterne du pouvoir moral tendait désormais -à lui ôter radicalement la force, et même la -volonté, de maintenir l'entière inviolabilité des -règles morales les plus élémentaires contre l'énergie -dissolvante, à la fois rationnelle et passionnée, -qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici -<span class="pagenum" id="Page_686">686</span> -d'indiquer, par exemple, la grave altération que -le protestantisme a dû sanctionner partout dans -l'institution du mariage, première base fondamentale -de l'ordre domestique, et par suite de -l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage -universel du divorce, contre lequel les mœurs modernes -ont heureusement toujours lutté spontanément, -en résultat nécessaire de la loi naturelle -de l'évolution humaine relativement à la famille, -déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique -cette puissante influence ait essentiellement neutralisé -les effets délétères d'une telle altération, -ils n'en ont pas moins été bientôt caractérisés -d'une manière très fâcheuse chez les diverses populations -protestantes. On peut appliquer le -même jugement, quoique à un moindre degré, à -la restriction croissante que le protestantisme a -fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement -proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde -réhabilitation morale devait tant concourir à la -perturbation des familles modernes: le lecteur judicieux -suppléera aisément, sur un tel sujet, aux -nombreux développemens que je ne saurais indiquer -ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement, -comme éminemment caractéristique -de l'ordre de conséquences que nous examinons, -cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablement -<span class="pagenum" id="Page_687">687</span> -immortelle, par laquelle les principaux -chefs du protestantisme, et Luther à leur -tête, autorisaient solennellement, d'après une longue -discussion théologique, la bigamie formelle d'un -prince allemand: les condescendances presque simultanées -des fondateurs de l'église anglicane pour -les cruelles faiblesses de leur étrange pape national -complètent cette triste observation, mais avec -un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme, -malgré son abaissement politique, ne -se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance -croissante a néanmoins produit nécessairement -des effets presque équivalens, puisque, -depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa -discipline morale n'a pu être assez énergique pour -réprimer la licence progressive des déclamations -ou des satires dont le mariage devenait l'objet, -jusque dans les principales réunions publiques. Il -faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier -complétement la nature et l'étendue du mal, -que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, -à cause de son principe théologique -devenu profondément hostile à l'essor mental, a -souvent appuyé les aberrations morales<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, par -<span class="pagenum" id="Page_688">688</span> -cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, -contre lequel notre maligne nature se -plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection. -C'est ainsi que, pendant la période -protestante dont nous terminons ici l'examen, les -diverses doctrines religieuses ont été spontanément -conduites à constater irrécusablement, par -des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance -radicale à diriger désormais la morale humaine, -soit en y produisant directement des altérations -de plus en plus graves, par suite des -divagations intellectuelles librement développées, -soit en perdant la force d'y contenir les perturbations, -et en discréditant des lois invariables par -une aveugle obstination à les rattacher exclusivement -<span class="pagenum" id="Page_689">689</span> -à des croyances dès-lors justement antipathiques -à la raison humaine. La suite de notre -élaboration historique nous fournira naturellement -plusieurs occasions importantes de reconnaître -sans incertitude que la morale universelle, -loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante -de l'analyse philosophique, ne peut plus -maintenant trouver de solides fondemens intellectuels -qu'en dehors de toute théologie quelconque, -en reposant sur une appréciation vraiment -rationnelle et suffisamment approfondie des -diverses inclinations, actions et habitudes, d'après -l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées -ou publiques. Mais il était ici nécessaire de caractériser -déjà l'époque générale à partir de laquelle -les croyances religieuses ont directement commencé -à perdre, soit par une active anarchie, -soit par une passive atonie, les antiques propriétés -morales qu'un aveugle empirisme leur suppose -encore, contre l'éclatante expérience des trois -derniers siècles, qui ont si évidemment représenté -toutes les doctrines théologiques comme constituant -désormais, chez l'élite de l'humanité, de -puissans motifs permanens de haine et de perturbation -bien plus que d'ordre et d'amour. On voit -ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération -date essentiellement de l'universelle dégradation -<span class="pagenum" id="Page_690">690</span> -politique du pouvoir spirituel, dont la subalternité -croissante envers le pouvoir temporel -devait profondément altérer la dignité et la pureté -des lois morales, en les subordonnant de plus en -plus à l'irrationnel ascendant des passions même -qu'elles devaient régler.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label"><b>Note 35</b>:</span></a> -A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, on pourrait -joindre aussi la tendance directement immorale qui caractérise -certaines opinions théologiques propres aux principaux chefs de l'ébranlement -protestant, et consacrées même ultérieurement par leur -incorporation plus ou moins explicite à la doctrine officielle. Telles -sont surtout les obscures divagations de la théologie luthérienne sur -le mérite suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le -dogme étrange de l'<ins id="cor_25" title="inamissibilité">inadmissibilité</ins> de la justice, et pareillement les sophismes, -non moins dangereux, de la théologie calviniste sur la prédestination -des élus. Mais j'ai cru devoir me borner à considérer spécialement -les aberrations morales qui constituaient immédiatement la -suite nécessaire et universelle de la situation fondamentale, en écartant -d'ailleurs les innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce -d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. Toutefois, -la direction générale de ces dernières aberrations, tendant presque -toujours à tempérer la sévérité des règles morales au lieu de l'exagérer, -peut être justement rattachée à la nouvelle situation sociale, qui, en -subalternisant radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à -des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des principes moraux, -et seulement dictées par les besoins de l'existence dépendante -propre au sacerdoce protestant. Sous ce rapport, l'abaissement politique -du catholicisme l'a nécessairement conduit, dans les trois derniers -siècles, à de semblables condescendances pratiques, mais à un degré -beaucoup moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement -jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, qu'il -nous a du moins transmises parfaitement intactes, par la sage résistance -qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de puissantes obsessions -temporelles.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label"><b>Note 36</b>:</span></a> -En considérant avec soin les déplorables discussions de notre -siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y reconnaître encore que, pour -un grand nombre d'esprits actuels, le grand principe social de l'indissolubilité -du mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été -dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément -enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis long-temps -sa théologie. Sans cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la -plupart des hommes sensés comprendraient aisément aujourd'hui que -l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier -pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait -en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible résistance, à cet -égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation -moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes -la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en -public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte -maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité -apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si -utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre -radicalement chez toutes les natures un peu actives.</p> - -<p>Telle est donc, enfin, l'importante et difficile -appréciation historique, d'abord politique, puis -philosophique, de la première période générale, -purement protestante, propre à la phase systématique -du grand mouvement révolutionnaire. Il -était ici spécialement indispensable de caractériser -avec soin, à tous les égards essentiels, ce point -de départ commun de l'avénement final de la philosophie -négative et de toutes les crises sociales -correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux -aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement -ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, -explique aisément l'extension considérable -d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à -resserrer autant que possible sans nuire à mon -but principal. Malgré ces développemens, où j'ai -tâché de n'omettre aucune indication capitale, je -dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau, -dans une question aussi profondément compliquée, -ne soit pas encore suffisamment familier au -lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemment -<span class="pagenum" id="Page_691">691</span> -réitérée de l'ensemble de cette opération, -confirmée ensuite par une rationnelle vérification -historique, où je ne saurais entrer ici.</p> - -<p>Nous devons maintenant, pour avoir entièrement -apprécié les résultats définitifs du mouvement -général de décomposition, considérer sa -phase la plus extrême et la plus décisive, où la -doctrine révolutionnaire a été enfin directement -systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. -Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette -dernière période critique, d'ailleurs presque aussi -longue que la précédente, son examen pourra -être maintenant plus aisément complété, parce -qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement -général de l'autre, où nous avons déjà -soigneusement montré les véritables germes de -tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc -ici presque toujours une suffisante notion rationnelle -de la marche historique propre à la métaphysique -révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement -à rattacher, dans les cas principaux, -les conséquences déistes aux principes protestans. -En outre, notre attention doit rester désormais -exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce -chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle. -Car, la désorganisation temporelle, tant -que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement -<span class="pagenum" id="Page_692">692</span> -consommé, n'a pu alors présenter, comme -je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques -précédemment établis pour l'autre période; et, -quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder -à cette opération, son importance prépondérante -m'en fait renvoyer la juste appréciation -au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, -dans le cinquante-sixième, convenablement -analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire -de réorganisation, qui s'était toujours développé -conjointement avec la décomposition dont -nous allons terminer l'étude générale.</p> - -<p>Ce serait bien peu connaître la marche lente -et incertaine de notre faible intelligence, surtout -à l'égard des conceptions sociales, que de supposer -l'esprit humain susceptible de se dispenser de -cette élaboration finale de la doctrine critique, -par cela seul que, tous les principes essentiels en -ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme, -le développement graduel de leurs conséquences -nécessaires aurait pu être abandonné -à son cours spontané, sans exiger aucune série -spéciale de travaux systématiques pour la formation -directe de la philosophie négative. D'abord, -il n'est pas douteux que l'émancipation humaine -eût ainsi inévitablement subi un immense retard, -dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant -<span class="pagenum" id="Page_693">693</span> -sur la malheureuse aptitude de la plupart -des hommes à supporter, avec une résignation -presque indéfinie, un état d'inconséquence -logique pareil à celui que le protestantisme avait -consacré, surtout tant que notre entendement -reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui -même, dans les pays protestans où l'ébranlement -philosophique n'a pu suffisamment -pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux -États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les -autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous -les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner -néanmoins à maintenir leur puérile restriction -primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement -biblique, et nourrir des haines vraiment -théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus -loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, -par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie, -on peut aisément reconnaître, ce me semble, -que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire -aurait fini par être essentiellement étouffé, -sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout -caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut -justement qualifier de voltairien, du nom de son -principal propagateur. Car, le protestantisme, -après avoir pris l'initiative des principes critiques, -les avait implicitement abandonnés partout où il -<span class="pagenum" id="Page_694">694</span> -avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, -il s'était profondément combiné avec -le gouvernement temporel, son génie n'était certes -pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même -envers toute émancipation ultérieure: l'élan -révolutionnaire n'était plus réellement représenté -dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en -tous lieux cruellement comprimées, et que -leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs -d'acquérir aucun véritable ascendant mental. -Telle était, à cet égard, la vraie situation générale -de la chrétienté, aussi bien protestante que -catholique, vers la fin du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, lorsque la -grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, -eut pris son caractère définitif, après -l'expulsion des calvinistes français et le triomphe -simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, -pour l'un et l'autre cas, l'organisation -complète du système de résistance plus ou moins -rétrograde, graduellement devenu de plus en plus -systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. -Cette immense concentration politique -autour de pouvoirs déjà instinctivement -éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement -ultérieur du mouvement de décomposition, -et l'espèce de défection spontanée que venait -ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble -<span class="pagenum" id="Page_695">695</span> -de la cause révolutionnaire qu'il avait jusque -alors exclusivement représentée, tout ce concours -d'obstacles universels exigeait évidemment que la -désorganisation spirituelle prît une nouvelle -marche, et trouvât des chefs plus conséquens, -propres à la conduire jusqu'à son dernier terme -nécessaire, par des moyens adaptés à la nature -de l'opération et à la difficulté des circonstances. -Du reste, il serait certainement superflu d'insister -ici davantage sur l'indispensable intervention -d'une influence philosophique dont l'avénement -était pleinement inévitable, comme nous l'allons -spécialement reconnaître. Mais il n'était point -inutile de vérifier directement, en cette nouvelle -occasion capitale, cette invariable correspondance -que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément, -en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre -les grandes exigences sociales et leurs modes naturels -de satisfaction simultanée. Il est clair, en -général, d'après la série de nos explications antérieures, -que la période protestante avait graduellement -amené l'ancien système social à un état de -décomposition intime où il devenait essentiellement -impropre à diriger aucunement l'évolution -ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle -son ascendant politique devenait, au contraire, -de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'une -<span class="pagenum" id="Page_696">696</span> -révolution universelle et décisive commençait-elle -alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs -suffisamment pénétrans, comme le grand -Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une -autre part, néanmoins, ce système eût prolongé -presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, -son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, -de manière à entraver profondément, -même en idée, toute vraie réorganisation sociale, -sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie -rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant -spontanément une nouvelle et plus complète -énergie, ne fût venu, par l'importante opération -philosophique qui nous reste à apprécier, faire -hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de -l'ensemble du grand mouvement de décomposition -vers une régénération totale, constituant sa -seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse, -serait demeurée constamment enveloppée -sous la nébuleuse indétermination politique de la -métaphysique protestante.</p> - -<p>Il est maintenant facile de concevoir la tendance -naturelle de la philosophie négative vers -cet état définitif de pleine systématisation, en -résultat, direct ou indirect, du mouvement purement -hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette -disposition graduelle de l'esprit humain à l'entière -<span class="pagenum" id="Page_697">697</span> -émancipation théologique s'était déjà manifestée -avant même que la décomposition spontanée -du monothéisme catholique commençât à devenir -sensible. En remontant autant que possible, on la -verrait pour ainsi dire précéder l'organisation -du catholicisme, si l'on a convenablement égard -aux explications de la <a href="#Page_115">cinquante-troisième leçon</a> -sur la tendance remarquable de certaines écoles -grecques, sous la décadence du régime polythéique, -à dépasser spéculativement les bornes -générales du simple monothéisme. Un effort -aussi éminemment prématuré, en un temps où -toute saine conception de philosophie naturelle -était évidemment impossible, ne pouvait, -sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme -métaphysique, où la nature était, au -fond, abstraitement divinisée: mais une telle -doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a -depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en -rapprochait surtout quant à l'opposition radicale -envers toutes les croyances religieuses susceptibles -d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus -important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement -négatives. Quoique cette disposition anti-théologique -ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer -spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit -d'organisation monothéique, pendant la -<span class="pagenum" id="Page_698">698</span> -longue période d'ascension sociale du catholicisme, -elle n'avait jamais entièrement disparu; -et les traces en sont fort sensibles à tous les âges -de la grande élaboration catholique, ne fût-ce -que par les persécutions qu'eut alors à subir la -philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère, -qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. -La scolastique proprement dite résulta ensuite, -comme on l'a vu, d'une sorte de transaction -spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes, -et ouvrit elle-même une nouvelle issue -normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers -la théologie officielle manifestait une prédilection -croissante pour les plus libres penseurs de la -Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours -maintenue, à divers degrés, chez beaucoup -d'hommes spéculatifs, et principalement dans le -haut clergé italien, constituant alors la portion -la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique -radicalement négative était déjà très répandue, -au treizième siècle, parmi les esprits -cultivés; de manière à laisser encore de nombreux -souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis -et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier -de Frédéric II, etc. Sans prendre une part -très active aux grandes luttes intestines des deux -siècles suivans, où la désorganisation spontanée -<span class="pagenum" id="Page_699">699</span> -du système catholique fut surtout dirigée, comme -je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique, -source immédiate du pur protestantisme, -cette tendance irréligieuse y trouva naturellement -une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus -facile, et dut y prendre aussi un caractère plus -systématique, en même temps que plus prononcé. -Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, -en s'abstenant soigneusement de concourir -à son élaboration, et profite seulement de -la demi-liberté que la discussion philosophique -venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer -à développer directement sa propre influence -mentale, soit écrite, soit surtout orale: -c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres -exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de -Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec -encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant -de vrais protestans sur le débordement croissant -d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de -rendre essentiellement superflue leur réforme -naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement -l'irrévocable caducité du système qui en était -l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors -déterminées par les dissentimens religieux, durent -puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager -un tel esprit, dont l'essor, cessant désormais -<span class="pagenum" id="Page_700">700</span> -d'être une simple source de satisfaction personnelle -pour les principales intelligences, trouvait dès-lors -spontanément, comme je l'ai indiqué, au -sein même du vulgaire, une noble destination -sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général -de l'humanité contre les fureurs et les extravagances -des divers systèmes théologiques, -partout dégénérés maintenant en principes d'oppression -ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous -ci-après que l'élaboration systématique de -la philosophie négative s'est réellement opérée, en -tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers -le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle -soit communément rapportée au siècle suivant, -réservé seulement à son active propagation universelle.</p> - -<p>Cet avénement naturel d'une telle philosophie a -dû être alors puissamment secondé par un mouvement -mental d'une tout autre nature et d'une bien -plus haute destination, quoique habituellement -confondu avec le premier dans les appréciations -actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct -du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré -en d'obscures recherches scientifiques, -commençait enfin, dès le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et surtout -pendant la première moitié du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup>, à manifester -hautement son propre caractère philosophique, -<span class="pagenum" id="Page_701">701</span> -non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même -qu'à la pure théologie, mais qui devait -d'abord concourir spontanément avec l'une pour -l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai -spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà -annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à -l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct -est réellement postérieur, et d'ailleurs peu -sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter -l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu -de le signaler sommairement. Or, cette inévitable -influence résultait directement, chez les intelligences -supérieures, de sa tendance nécessaire à -favoriser l'empiètement toujours croissant de la -raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, -au moins provisoire, de toute croyance non -démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes -aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible -en effet avec la mission fondamentale qui -devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins -impossible de méconnaître que l'état préalable -de plein affranchissement intellectuel qu'ils -prescrivaient si énergiquement à la raison humaine -devait désormais conduire les meilleurs esprits à -l'entière émancipation théologique, en un temps -où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment -provoqué. Ce résultat naturel devenait -<span class="pagenum" id="Page_702">702</span> -ainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait -d'abord être moins soupçonné, comme conséquence -d'une simple préparation logique, dont -aucun homme judicieux ne pouvait guère contester -alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, -en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions -purement relatives à la méthode, et -dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être -aperçus que lorsque leur accomplissement est assez -avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu. -Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet -lui-même, malgré son sincère attachement à des -croyances caduques, a-t-il involontairement cédé -à la séduction logique du principe cartésien, quoique -la tendance anti-religieuse en eût été déjà -suffisamment signalée par le janséniste Pascal, -qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait -avoir une foi plus inquiète en même temps que -plus vive. Pendant que cette inévitable influence -s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, -le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part, -d'être profondément troublé, dans ses convictions -chancelantes, par le conflit non moins nécessaire -qui dès-lors commençait à s'élever directement, -avec une énergie croissante, des découvertes -scientifiques contre les conceptions théologiques. -La mémorable persécution, si aveuglément suscitée -<span class="pagenum" id="Page_703">703</span> -au grand Galilée pour sa démonstration du -mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules -que toutes les intrigues et les prédications -jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; -outre la manifestation involontaire que le -catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais -hostile au plus pur et au plus noble essor -du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, -quoique moins prononcés, ont dû pareillement -développer, à divers degrés, cette opposition -de plus en plus décisive, avant la fin du -<span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard -de cette double influence nécessaire, à la fois -exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa -tendance également contraire aux diverses croyances -qui se disputaient encore si vainement le gouvernement -moral de l'humanité, et par suite sa -convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation -finale de la raison humaine contre -toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité -radicale avec l'essor total des connaissances réelles -était enfin par-là directement dévoilée.</p> - -<p>A ces diverses sources générales de la grande -impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative -devait tirer son principal ascendant, il faut -joindre, comme ayant puissamment secondé, -non sa formation systématique, mais son active -<span class="pagenum" id="Page_704">704</span> -propagation, l'assistance naturelle des dispositions -morales presque universelles qui devaient ensuite -tant influer d'ailleurs sur son énergique application -sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus -l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation -religieuse avec l'essor légitime de la libre -activité individuelle, si indispensable au développement -propre de la civilisation moderne; et la -leçon suivante donnera spécialement lieu à de -nouvelles explications sur cette importante relation -mutuelle. On ne peut douter davantage que -le besoin, de plus en plus imminent, de lutter -avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature -rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, -dès la fin du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, toutes les -passions généreuses en faveur de la doctrine critique -pleinement systématisée, qui pouvait seule -alors servir d'organe universel au progrès social. -Mais, outre ces nobles influences, maintenant -partout reconnues, et sur lesquelles leur haute -évidence doit ici nous dispenser d'insister plus -long-temps, l'impartialité historique exige véritablement -que, sans tomber dans les vaines -récriminations déclamatoires des champions religieux, -on ose apprécier aussi la puissante stimulation -que cette indispensable élaboration révolutionnaire -a dû secrètement recevoir, dès son -<span class="pagenum" id="Page_705">705</span> -origine, et pendant tout son cours, des vicieuses -inclinations qui prédominent si malheureusement -dans l'ensemble de la constitution fondamentale -de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième -chapitre, et qui devaient accueillir si -avidement toute conception purement négative, -soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement -au principe absolu du libre examen individuel, -base commune de toute la doctrine critique, il -serait superflu d'expliquer la séduction spontanée -qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile -vanité de presque tous les hommes, dont la raison -privée était ainsi érigée en souverain arbitre des -plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au -quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible -attrait attache réellement aujourd'hui à cette -doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec -le plus d'ardeur les adversaires systématiques. -En outre, quoique les haines théologiques aient -souvent abusé indignement de la dénomination -expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs, -pour susciter contre eux de calomnieuses -imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment -inoffensif, d'une telle qualification -jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété -que comme une naïve manifestation de -l'impulsion instinctive des passions humaines vers -<span class="pagenum" id="Page_706">706</span> -une philosophie qui affranchissait notre nature -de l'ancienne discipline mentale, et par suite -morale, sans pouvoir encore y substituer réellement -aucun équivalent normal. Tous les autres -dogmes essentiels de la doctrine critique comportent -évidemment de semblables remarques, d'une -manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent -des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition -devait naturellement accueillir avec ardeur -le principe, provisoirement indispensable, de la -souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor -politique une carrière presque indéfinie, en rendant -pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux -bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance -devoir limiter la portée graduelle. On ne -peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et -même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, -de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique -de l'égalité, qui, abstraction faite de -toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne -tient point essentiellement, dans les natures peu -élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité -universelle, mais bien plutôt à une secrète -réaction du penchant à la domination, entraînant -spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction -effective, à la haine instinctive de toute -supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins le -<span class="pagenum" id="Page_707">707</span> -niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les -perturbations pratiques qui ont dû successivement -résulter de cette irrécusable corelation des différens -principes critiques aux diverses passions -prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai -voulu maintenant que signaler, en général, sous -ce rapport, comment les influences mentales qui -poussaient directement à l'élaboration nécessaire -d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées -par d'énergiques influences morales, dont la -coopération spontanée devait se manifester surtout -dans les crises insurrectionnelles, où l'on a -pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive -de l'action révolutionnaire à y accueillir -sans répugnance l'active participation volontaire -de ceux-là même qui supportent impatiemment -le frein habituel des règles sociales.</p> - -<p>L'appréciation directe du développement général -propre au système final de philosophie négative -dont nous venons de caractériser, à divers -titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige -d'abord qu'on y distingue soigneusement la critique -spirituelle et la critique temporelle. Quoique -celle-ci ait dû constituer l'indispensable complément -de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait -pu autrement parvenir à l'activité politique qu'elle -devait ensuite si éminemment manifester, elle -<span class="pagenum" id="Page_708">708</span> -n'a pu cependant être spécialement entreprise -qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement -de la première opération, dans -laquelle devait surtout consister une telle élaboration. -Car, l'émancipation philosophique proprement -dite était, par sa nature, plus importante, -au fond, que l'émancipation purement politique, -qui ne pouvait manquer d'en résulter presque -spontanément, tandis que, au contraire, elle -n'en eût aucunement dispensé, quand même elle -eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, -en effet, de concevoir, d'une manière un peu -durable, un respect suffisant pour les préjugés -monarchiques ou aristocratiques chez des esprits -déjà pleinement affranchis des préjugés théologiques, -dont l'empire est bien plus puissant, et qui -d'ailleurs formaient alors la base indispensable -des autres, principalement depuis la concentration -temporelle propre à la période précédente: -au lieu que, réciproquement, les plus audacieuses -attaques directes contre les anciens principes politiques, -si l'on y eût irrationnellement maintenu -les croyances correspondantes, n'eussent pu caractériser -suffisamment le changement fondamental -de système social, tout en exposant aux plus -graves perturbations. Ainsi, la liberté mentale -était, évidemment, la plus essentielle à établir -<span class="pagenum" id="Page_709">709</span> -complétement par un exercice convenable, afin -d'atteindre réellement à la principale destination -d'une telle élaboration critique dans l'ensemble -de l'évolution moderne, c'est-à-dire de marquer -directement la tendance nécessaire vers une entière -régénération, et en même temps d'en faciliter -ultérieurement l'avénement intellectuel; -tandis que l'opération purement protestante, -quoique ayant, comme nous l'avons vu, amené le -régime ancien à un état radical d'impuissance -sociale, en laissait <ins id="cor_26" title="néamoins">néanmoins</ins> subsister indéfiniment -la conception générale, de manière à entraver -profondément toute pensée de vraie réorganisation. -Notre attention doit donc être ici -dirigée surtout vers la critique philosophique proprement -dite, à laquelle nous ne devrons ensuite -joindre l'appréciation de la critique purement -politique qu'à titre de dernier complément nécessaire. -En second lieu, dans le développement général -de la première élaboration, qui a rempli la -majeure partie de la phase que nous considérons, -il importe de distinguer historiquement la formation -originale et systématique de la doctrine négative -d'avec l'ultérieure propagation universelle -du mouvement d'entière émancipation mentale: -car, non-seulement ces deux opérations ne devaient -point appartenir au même siècle, mais elles -<span class="pagenum" id="Page_710">710</span> -ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni -le même centre d'agitation, comme nous l'allons -voir. Par la combinaison naturelle de ces deux -divisions, notre appréciation rationnelle de ce -mémorable ébranlement philosophique doit, en -résumé, se rapporter, tour à tour, à trois élaborations -successives, dont l'enchaînement historique -est incontestable, et destinées l'une à sa formation, -l'autre à sa propagation, et la dernière à -son extrême complément politique.</p> - -<p>Quoique la première opération soit encore rapportée -communément au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il est, ce -me semble, impossible de méconnaître désormais -que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, -elle appartient réellement au siècle précédent. -Nécessairement émanée d'abord du protestantisme -le plus avancé, elle devait s'élaborer -en silence dans les pays même qui, comme la -Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal -siége du mouvement protestant, soit parce -que la liberté intellectuelle y était alors spontanément -plus complète que partout ailleurs, soit -aussi parce que l'essor croissant des divergences -religieuses y devait plus spécialement provoquer -à l'entière émancipation théologique. Ses principaux -organes y durent appartenir aussi, comme -ceux de l'élaboration purement protestante, à -<span class="pagenum" id="Page_711">711</span> -l'école essentiellement métaphysique, devenue -graduellement prépondérante, au sein des universités -les plus célèbres, sous l'impulsion primitive -de la plus hardie scolastique du moyen-âge: -mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, -embrassant sérieusement, à leur manière, -l'ensemble des spéculations humaines, au lieu des -simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand -ébranlement philosophique, si nécessaire alors à -l'évolution finale de l'humanité, fut ainsi successivement -accompli surtout par trois éminens -esprits, de nature fort différente, mais dont l'influence, -quoique inégale, devait pareillement concourir -au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite -Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne -put pleinement travailler qu'en Hollande. Le second -de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale -du principe cartésien, a sans doute exercé une -influence décisive sur l'entière émancipation d'un -grand nombre d'esprits systématiques, comme -l'indiquerait seule la multitude de réfutations -soulevées par son audacieuse métaphysique: mais, -outre qu'il est postérieur à Hobbes, la nature -trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique -ne permet point de voir en lui le principal -fondateur de la philosophie négative, à laquelle -il n'avait attribué aucune destination sociale suffisamment -<span class="pagenum" id="Page_712">712</span> -caractérisée. D'un autre côté, c'est -surtout au dernier qu'une telle doctrine doit la -tendance directement critique convenable à sa -nature et à son office: cependant l'incohérente -dissémination de ses attaques partielles, encore -plus que l'ordre chronologique, doit plutôt le -faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement -de propagation que parmi les organes propres -de l'impulsion originale, où sa participation -distincte est cependant incontestable. On arrive -ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder -comme le véritable père de cette philosophie révolutionnaire<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> -l'illustre Hobbes, que nous retrouverons -d'ailleurs, au chapitre suivant, sous -<span class="pagenum" id="Page_713">713</span> -un aspect spéculatif bien plus élevé, au nombre -des principaux précurseurs de la vraie politique -positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, que -remontent historiquement les plus importantes -conceptions critiques, qu'un irrationnel usage attribue -encore à nos philosophes du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, -qui n'en furent essentiellement que les indispensables -propagateurs.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label"><b>Note 37</b>:</span></a> -La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, en Angleterre, -tente aujourd'hui, avec la dignité et la générosité convenables, -une intéressante opération nationale, pour la solennelle réhabilitation -universelle de cet illustre philosophe, dont la mémoire, comme le -disent avec raison les chefs de cette noble réaction, a été si injustement -flétrie, d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la -coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes aristocratiques -qu'il avait si directement bravées. Quoique un tel effort dût -être, pour la France, essentiellement superflu, et dès-lors peu progressif, -il n'en est point ainsi sans doute pour l'Angleterre, où l'émancipation -mentale est certes beaucoup moins avancée. Il n'est pas -inutile de noter ici, à ce sujet, que notre honorable concitoyen, le -loyal et judicieux métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, -avec la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette -nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation systématique -de la philosophie révolutionnaire; comme l'indiquent ses heureux essais -pour faire dignement apprécier en France un énergique penseur qui n'y -était guère connu que de nom avant cette puissante recommandation.</p> - -<p>Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse -anti-théologique est déjà poussée réellement jusqu'à -la plus extrême émancipation religieuse que -puisse comporter l'esprit purement métaphysique. -On y peut donc mieux saisir qu'en tout autre -cas les différences caractéristiques qui distinguent -profondément une telle situation mentale du régime -véritablement positif, avec lequel une appréciation -superficielle la confond presque toujours, -quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un -simple préambule, plus ou moins indispensable -selon la préparation scientifique plus ou moins -avancée. Cette doctrine, si improprement qualifiée -d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière -phase essentielle de l'antique philosophie, d'abord -purement théologique, puis de plus en plus métaphysique, -avec les mêmes attributs essentiels, -un esprit non moins absolu, toujours fort opposé -à la vraie positivité rationnelle, et une tendance -<span class="pagenum" id="Page_714">714</span> -non moins prononcée à traiter surtout, à sa manière, -les questions que la saine philosophie -écarte directement, au contraire, comme radicalement -inaccessibles à la raison humaine. Une appréciation -convenablement approfondie fera aisément -reconnaître, du point de vue propre à ce -Traité, que le progrès réel dont cette philosophie -négative fut l'organe systématique se réduisait -surtout à remplacer totalement, pour l'explication -absolue des divers phénomènes physiques ou -moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par -le jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement -concentrées dans la grande entité générale -de <i>la nature</i>, ainsi substituée au créateur, -avec un caractère et un office fort analogues, et -par suite même avec une espèce de culte à peu -près semblable: en sorte que ce prétendu athéisme -se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse -au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent -comme définitif cet état purement transitoire. -Or, quoique une telle transformation suffise -certainement à l'entière désorganisation effective -du système social correspondant à l'ancienne -philosophie, dès-lors frappée d'une radicale impuissance -organique, comme je l'ai tant expliqué, -elle est évidemment bien loin de suffire aussi à -l'essor réel, non-seulement social, mais même simplement -<span class="pagenum" id="Page_715">715</span> -mental, d'une philosophie vraiment nouvelle, -dont l'avénement n'est ainsi que préparé -par un dernier préambule critique. Tant que l'usage -philosophique des divinités ou des entités n'a -point effectivement disparu sous la considération -prépondérante des lois invariables propres aux divers -ordres de phénomènes naturels, et tant que -la nature et l'étendue des spéculations humaines -n'ont pas habituellement subi les modifications -et les restrictions correspondantes, ce qui était -certainement impossible en un temps où ces lois -étaient si imparfaitement connues, et surtout si -mal appréciées, notre entendement reste nécessairement -assujéti au régime théologico-métaphysique, -quels que puissent être ses efforts d'affranchissement. -D'après cette explication nécessaire, -qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement -indiquer, il est clair que la philosophie -vraiment positive n'offre, de sa nature, aucune -solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique, -avec la philosophie pleinement négative dont il -s'agit en ce moment, et qu'elle ne peut envisager -que comme une dernière transformation préparatoire -de la philosophie primitive, déjà pareillement -élaborée dans une semblable direction par -les passages successifs du fétichisme primordial, -d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur -<span class="pagenum" id="Page_716">716</span> -monothéisme, et enfin aux diverses phases graduelles -de la théologie métaphysique, dont cette -sorte de panthéisme ontologique constitue seulement -la plus extrême modification. Malgré son -évidente efficacité dissolvante, une telle situation -mentale, envisagée comme définitive, n'est guère -plus décisive que le déisme proprement dit, à -titre de garantie philosophique, contre l'entière -restauration intellectuelle des conceptions religieuses, -toujours imminente, de toute nécessité, -jusqu'à ce que les notions positives y aient été -habituellement substituées. Par l'identité fondamentale -propre aux diverses pensées théologiques, -à travers leurs innombrables transformations, il -est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si -paradoxale en apparence, que l'on peut remarquer, -même aujourd'hui, comme je l'ai déjà noté -au <a href="#Page_1">cinquante-deuxième chapitre</a>, entre le ténébreux -panthéisme systématique des écoles métaphysiques -qui se croient les plus avancées et le vrai -fétichisme spontané des temps primitifs. Telle est, -en résumé, la saine appréciation historique du caractère -purement intellectuel de la grande élaboration -que nous examinons.</p> - -<p>Considérée maintenant sous l'aspect moral, -elle nous offre la première coordination rationnelle -de la fameuse théorie de l'intérêt personnel, -<span class="pagenum" id="Page_717">717</span> -abusivement attribuée au siècle suivant, et qui -constitue, par sa nature, le fondement nécessaire -de la morale purement métaphysique. J'ai déjà -indiqué, au quarante-cinquième chapitre, comment -l'irrationnel esprit d'unité absolue qui -caractérise, envers un sujet quelconque, la philosophie -métaphysique<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> encore plus que la philosophie -théologique elle-même, devait conduire -à cette inévitable aberration morale, nullement personnelle -au subtil écrivain qui devint, au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, -l'audacieux propagateur de cette doctrine de -Hobbes, nécessairement commune, sous diverses -formes, à presque toutes les écoles métaphysiques. -Car, l'irrécusable prépondérance effective -des penchans personnels dans l'ensemble de notre -organisme moral, suivant les explications de la -cinquantième leçon, entraîne naturellement à -<span class="pagenum" id="Page_718">718</span> -réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions -humaines, lorsque, à l'exemple des -métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la condition -anti-philosophique d'établir, par un sophistique -échafaudage de rapprochemens vicieux, -une vaine unité factice là où règne nécessairement -une grande multiplicité réelle. Les pénibles -efforts tentés ensuite, en sens inverse, mais non -moins irrationnellement, quoique dans une plus -noble intention, pour concentrer, au contraire, -toute notre nature morale vers la bienveillance -ou la justice, n'ont pu avoir finalement aucune -efficacité pratique, si ce n'est à titre de critique -provisoire de la précédente théorie métaphysique, -parce qu'un tel centre est, en réalité, bien moins -énergique que l'autre, en sorte que cette insuffisante -protestation n'a pu empêcher le triomphe -croissant, sinon formel, du moins implicite, de -l'aberration primitive, au grand détriment de -notre évolution morale, que peut seule convenablement -satisfaire la vraie connaissance de la nature -humaine, comme on l'a vu au quarante-cinquième -chapitre. On peut même regarder cette -dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant -effectif, comme étant moralement presque -aussi dangereuse, par l'hypocrisie systématique -qu'elle tendrait à produire habituellement, -<span class="pagenum" id="Page_719">719</span> -que l'autre par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement -consacré. Quoi qu'il en soit, pour -compléter l'appréciation précédente, il importe -d'ajouter que la théorie de l'égoïsme, bien que -spéculativement propre, suivant cette explication, -à la philosophie métaphysique, y émana surtout -de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à -peu près éludée en principe, aboutissait finalement, -dans la pratique, à une équivalente consécration, -par la prépondérance, aussi exorbitante -qu'inévitable, que toute morale religieuse accorde -nécessairement, comme je l'ai noté au sujet du -quiétisme, à la préoccupation du salut personnel, -dont la considération, habituellement exclusive, -doit naturellement disposer à méconnaître l'existence -réelle des affections bienveillantes purement -désintéressées, que la philosophie positive peut seule -directement systématiser, suivant l'étude vraiment -rationnelle de l'homme intellectuel et moral. C'est -ainsi que la métaphysique, sans être dominée par -les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par -le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, -n'a fait réellement, sous ce rapport, que changer, -pour ainsi dire, la destination de l'égoïsme fondamental, -en remplaçant les calculs relatifs aux intérêts -éternels par des combinaisons uniquement -relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non -<span class="pagenum" id="Page_720">720</span> -plus s'élever à la conception d'une morale qui ne -reposerait point exclusivement sur des calculs -personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul -danger capital qui, à cet égard, fût entièrement -propre à cette métaphysique négative, consiste-t-il -surtout en ce que, tout en confirmant, et plus -dogmatiquement encore, cette grossière appréciation -de la nature humaine, elle désorganisait -radicalement l'indispensable antagonisme d'après -lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la -faculté d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême -imperfection, par une heureuse opposition -pratique des intérêts imaginaires aux intérêts -réels. Mais, quant au principe même de la morale -des intérêts privés, il n'est pas douteux que la -consécration empirique en a d'abord appartenu, -de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses, -qui imposent directement à chaque -croyant un but personnel d'une telle importance -que sa considération continue doit inévitablement -absorber toute autre affection quelconque, -dont l'essor doit toujours lui rester essentiellement -subordonné, en tant du moins qu'une -semblable philosophie peut entraver le cours -spontané de nos sentimens naturels. On voit ainsi, -en résumé, que cette immense aberration morale, -loin de constituer, comme on l'a cru, un simple -<span class="pagenum" id="Page_721">721</span> -accident isolé dans le développement général de -la philosophie métaphysique, en a, au contraire, -immédiatement caractérisé la formation normale, -sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, -dont les conceptions métaphysiques, malgré -l'antagonisme le plus apparent, ne sauraient, -au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures -modifications dissolvantes.</p> - -<p class="fnote"><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label"><b>Note 38</b>:</span></a> -Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par l'obligation -continue de concilier l'ascendant trop fréquent du mauvais principe -avec l'absolue suprématie du bon, il faut néanmoins reconnaître que -la théologie proprement dite, même à l'état monothéique, offrait, par -sa nature, pour représenter, au moins empiriquement, la vraie constitution -morale de l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite -également posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine -unité ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi une -telle aberration morale doit être surtout considérée comme propre à -cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de ces dangers -fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale avait pu jusque alors -suffisamment contenir, et qui a dû surgir ultérieurement à travers la -libre divagation des spéculations métaphysiques.</p> - -<p>Appréciée enfin sous le rapport politique, cette -systématisation fondamentale de la philosophie -négative est surtout caractérisée par l'immédiate -consécration dogmatique de cette subordination -radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, -que nous avons vue partout s'établir spontanément -pendant la phase précédente, et que le -protestantisme avait spécialement proclamée, sans -toutefois qu'elle eût encore été directement sanctionnée -par aucune discussion rationnelle avant -l'<ins id="cor_27" title="éboration">élaboration</ins> décisive de Hobbes. Cette conception -transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement -révolutionnaire, et qui ne doit cesser qu'avec -lui, quels que soient d'ailleurs les graves inconvéniens, -intellectuels ou sociaux, inhérens à -la nature absolue de l'esprit métaphysique d'où -elle émane, n'est, en elle-même, qu'un résultat -nécessaire de la situation provisoire des sociétés -modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce -<span class="pagenum" id="Page_722">722</span> -qui nous dispense d'un nouvel examen. Il importe -seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une -telle justification systématique de la dictature -temporelle qui s'était alors partout constituée, la -critique philosophique s'est essentiellement arrêtée, -dès l'origine, à la désorganisation spirituelle, -en concevant cette dictature comme le seul moyen -efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel -toujours indispensable, jusqu'à ce que, cette -démolition préalable étant pleinement consommée, -on pût directement travailler à la réorganisation -correspondante. Tel était, sans doute, -implicitement le dessein principal de Hobbes -dans une semblable conception: quoique sa marche -inévitablement métaphysique dût malheureusement -le pousser à attribuer une destination -indéfinie à une condition purement passagère, il -n'est pas probable qu'un esprit aussi philosophique -crût réellement formuler ainsi l'état normal -définitivement propre aux sociétés modernes, en -un temps si voisin de celui où les plus éminens -penseurs allaient déjà commencer à pressentir -l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est -pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs -de la propagation négative, plus rapprochés -encore de ce terme final, aient pris effectivement -leur doctrine à ce sujet autrement que -<span class="pagenum" id="Page_723">723</span> -comme adaptée à une simple transition: le principal -d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté caractéristique -n'annulait point l'admirable sagacité -spontanée, me paraît, au moins, s'être presque -toujours essentiellement préservé d'une pareille -illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir -les grandes facilités que ce caractère nécessaire a -dû constamment procurer à l'ensemble du développement -de la philosophie négative, en rassurant -naturellement les gouvernemens sur les suites -immédiates d'un tel ébranlement, qui, ainsi restreint, -en apparence, à l'ordre spirituel, dès-lors -de plus en plus négligé par les hommes d'état, -préconisait systématiquement, comme un chef-d'œuvre -de la sagesse humaine, cette passagère -concentration temporelle, si chère aux pouvoirs -dominans. En considérant, sous un aspect plus -spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est, -ce me semble, très remarquable que, malgré une -tendance nationale évidemment plus favorable à -la noblesse qu'à la royauté, comme je l'ai expliqué, -ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir -monarchique pour centre unique de la -condensation politique, au lieu du pouvoir aristocratique: -ce qui a fourni ensuite à l'école rétrograde, -aujourd'hui plus puissante, au fond, -en Angleterre que partout ailleurs, un spécieux -<span class="pagenum" id="Page_724">724</span> -prétexte pour venger les prêtres et les lords des -énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, -en le représentant comme un véritable fauteur du -despotisme, de manière à gravement compromettre -jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa -réputation européenne. Suivant une juste appréciation -de ce mémorable contraste, Hobbes me -paraît d'abord avoir implicitement compris que -la dictature monarchique était réellement beaucoup -plus propre que la dictature aristocratique, -soit à faciliter l'entière désorganisation de l'ancien -système politique, soit à seconder l'avénement -des nouveaux élémens sociaux, conformément à -nos explications antérieures; et, en second lieu, -cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti -que son élaboration fondamentale, loin d'être -spéciale à sa patrie, devait trouver son principal -développement ultérieur chez les nations où la -concentration temporelle s'était effectivement opérée -autour de la royauté: double aperçu instinctif -que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de -cet éminent penseur.</p> - -<p>Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels -je devais ici considérer sommairement la systématisation -primordiale de la philosophie négative. Il -faut maintenant passer à l'examen équivalent du -mouvement décisif qui, pendant la majeure partie -<span class="pagenum" id="Page_725">725</span> -du siècle suivant, a graduellement déterminé l'universelle -propagation de cette indispensable émancipation, -jusque alors bornée à un petit nombre -d'esprits choisis, et dont la destination finale devait -cependant dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. -Dans cette nouvelle phase révolutionnaire, -nous devons apprécier avant tout le changement -remarquable qui s'est alors spontanément -opéré quant au centre principal de l'impulsion -philosophique, et aussi quant à ses organes permanents.</p> - -<p>Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer -pourquoi le siége de l'ébranlement intellectuel, -et par suite social, a été dès-lors essentiellement -transporté chez les peuples catholiques, -et surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à -l'entière consommation de l'opération révolutionnaire, -et même de la réorganisation qui doit -lui succéder; tandis que auparavant la décomposition -systématique du régime théologique et militaire -avait été directement poursuivie chez les -nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite -en Hollande, et enfin en Angleterre, comme -je l'ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait -naturellement de ce que, dans ces divers pays, -le triomphe politique du protestantisme avait -directement neutralisé sa tendance primitive à -<span class="pagenum" id="Page_726">726</span> -l'émancipation philosophique, en rattachant profondément -au système général de résistance plus -ou moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont -le protestantisme était susceptible, conformément -à nos explications antérieures. Tout affranchissement -ultérieur de la raison humaine devenait alors -beaucoup plus antipathique encore au protestantisme -officiel qu'au catholicisme lui-même, malgré -la dégénération mentale dont celui-ci était -irrévocablement frappé, en faisant spontanément -ressortir l'insuffisance radicale de la vaine réformation -spirituelle qu'on venait ainsi d'instituer -à grands frais. Cette répugnance instinctive se -fait même sentir, hors de la sphère légale, chez -les sectes dissidentes où la désorganisation théologique -est <ins id="cor_35" title="le">la</ins> plus avancée, et qui, fières de leur -demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur -les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte -inévitablement une horreur plus spéciale envers -l'irrésistible concurrence des opinions philosophiques -qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement -de toute cette laborieuse transition -protestante. Les peuples catholiques, au contraire, -pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas -été poussée jusqu'à produire momentanément une -sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement -disposés, indépendamment d'une -<span class="pagenum" id="Page_727">727</span> -vaine émulation nationale, qui pourtant n'a pas -été sans quelque influence, à accueillir l'entière -extension systématique de la philosophie négative, -où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre -une oppressive domination, devenue directement -hostile à l'essor ultérieur de la raison humaine. -Il serait assurément superflu d'expliquer -ici l'évidente propriété qui, sous ce rapport, -devait, entre tous les pays catholiques, hautement -distinguer la France, si heureusement préservée du -protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu -les avantages principaux d'une première inoculation -hérétique, et où l'esprit de dissidence théologique -venait de se manifester irrécusablement -sous de nouvelles formes nationales, comme on -l'a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter -spécialement, à ce sujet, l'influence nécessaire -qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure de -l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement -esthétique, et surtout poétique, dont, au -<span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, la France, après l'Italie et l'Espagne, -venait d'offrir le mémorable développement, qui -sera, au chapitre suivant, spécialement apprécié. -Au degré déjà atteint par la désorganisation spontanée -de l'ancienne discipline mentale, tout ce -qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer -partout l'éveil intellectuel, devait alors nécessairement -<span class="pagenum" id="Page_728">728</span> -tourner, en dernier lieu, au profit de l'universelle -émancipation des esprits. Mais, en -outre, on a justement signalé, à cet égard, la tendance -sociale qui, même à leur insu, poussait immédiatement -les principaux poètes de cette mémorable -époque à concourir, à leur manière, à la grande -opération critique: ce caractère, si prononcé chez -Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille, -tous plus ou moins initiés aux nouveaux -principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque -chez Racine et Boileau, malgré leur ferveur religieuse, -par la direction anti-jésuitique de leur foi -janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces -diverses observations une importance fort exagérée, -il n'est pas douteux que de telles dispositions, -peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins -acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, -à titre d'indication ou même de préparation, -par suite de la situation fondamentale où -était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, -l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le -<span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, assigne si clairement la France pour -centre final du grand ébranlement philosophique, -et par suite politique, ne tend nullement à réduire -cette opération définitive à une simple destination -nationale: car, il est évident que, de ce -point principal, la philosophie négative devait -<span class="pagenum" id="Page_729">729</span> -nécessairement se propager d'abord chez les autres -nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus -d'efforts et de lenteur, chez les nations protestantes -elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui -cette dernière préparation indispensable. -Abstraction faite de toute puérile nationalité, -dans un mouvement essentiellement commun, -depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, à l'ensemble de la chrétienté, -il ne s'agit donc ici que d'une simple initiative, -évidemment réservée à la France pour l'extrême -phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la -Hollande, et l'Angleterre, avaient dû la prendre -tour à tour aux diverses époques principales de la -phase purement protestante.</p> - -<p>Ce mémorable déplacement final du centre -d'agitation philosophique a été naturellement accompagné -d'une transformation non moins capitale -quant aux organes habituels d'une telle élaboration, -désormais passée des docteurs proprement -dits aux simples littérateurs, quoique toujours -nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique, -dont les formes devenaient seulement -ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler -réellement la commune origine et l'éducation -semblable des anciens et des nouveaux organes. -C'est là qu'il faut placer le véritable avénement -social de la classe des littérateurs, qu'une étrange -<span class="pagenum" id="Page_730">730</span> -destinée place provisoirement à la tête de la politique -actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément -complétée par l'ultérieure adjonction temporelle -de la classe correspondante des avocats, dès-lors -substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, -dans la direction générale de la grande transition -révolutionnaire, ainsi que je l'expliquerai -spécialement au cinquante-septième chapitre. Une -telle modification de l'influence métaphysique était -devenue graduellement indispensable, à mesure que -les corporations universitaires, premiers organes -du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, -quoique sous des formes qui leur restaient -propres, au système général de résistance présidé -par la dictature temporelle, même indépendamment -de l'invasion croissante des jésuites. Cette -sorte de défection naturelle, premièrement opérée -chez les nations protestantes, où l'ancienne -opposition métaphysique avait officiellement prévalu, -s'était plus tard essentiellement étendue aux -pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait -atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement -admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; -comme le témoigne clairement, en France, -dès la fin du dix-septième siècle, en divers cas importans, -la nouvelle ferveur des parlemens et des -universités contre l'essor ultérieur de l'évolution -<span class="pagenum" id="Page_731">731</span> -mentale. En même temps, la propagation spontanée -de l'éducation universitaire, d'abord éminemment -doctorale, mais ensuite de plus en plus -littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique -cessât réellement d'y prédominer, avait -inévitablement multiplié partout de plus en plus -le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois -trop peu de positivité pour se livrer à la vraie -culture scientifique alors naissante, trop peu de -rationnalité pour embrasser la profession philosophique -proprement dite, et trop peu d'imagination -pour suivre franchement la carrière purement -poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation -exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits -à constituer, au sein des sociétés modernes, -cette classe singulièrement équivoque, où aucune -destination mentale n'est hautement prononcée, et -qu'on est dès-lors contraint de désigner par les vagues -dénominations de littérateurs, écrivains, etc., -qui désignent leur genre habituel d'activité, -abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement -dépourvue, comme la classe corelative des -avocats, de toutes convictions profondes, même -des obscures convictions métaphysiques particulières -aux anciens docteurs, par l'influence combinée -de son organisation, de son éducation, et -de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle -<span class="pagenum" id="Page_732">732</span> -eût été totalement impropre à l'élaboration -systématique de la philosophie négative: mais, en -la recevant déjà fondée par quelques purs philosophes, -comme je viens de l'expliquer, elle était, -au contraire, éminemment apte à en diriger avec -succès l'indispensable propagation universelle, à -laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément -participé d'une manière moins active, moins -variée, et finalement moins efficace. Son défaut -caractéristique de principes propres a pu même -tourner finalement au profit de cette importante -opération secondaire, non-seulement en procurant -spontanément à ses efforts une souplesse mieux -diversifiée, suivant les convenances particulières -à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations -critiques de prendre un caractère trop -absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation -sociale, au service de laquelle cette -heureuse versatilité permettra un jour de transporter -aisément des talens de propagation qui, au -dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés -au triomphe de la philosophie négative. C'est -ainsi qu'une telle constitution intellectuelle, qui, de -toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à -admettre comme indéfinie, puisque la conception y -est directement dominée par l'expression, s'est -alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à -<span class="pagenum" id="Page_733">733</span> -la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée -à cette extrême phase de la désorganisation -spirituelle, eu égard surtout au véritable état général -des esprits, qui n'exigeait plus l'emploi soutenu -des démonstrations régulières, mais principalement -la multiplicité continue des stimulations -partielles, variées avec une suffisante opportunité.</p> - -<p>Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, -même chez le vulgaire, d'après la marche antérieure -des intelligences, la seule existence permanente -d'une discussion anti-théologique, quelle -qu'en fût d'ailleurs l'institution réelle, devait, en -effet, presque suffire à déterminer partout, sous -l'unique influence de l'exemple, la propagation -spontanée d'un ébranlement philosophique dont -les principes essentiels existaient déjà, plus ou -moins explicitement, chez des esprits qui n'étaient -plus retenus surtout que par l'horreur morale -qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un -tel affranchissement, avec lequel un semblable -spectacle devait nécessairement les familiariser -bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire -était ainsi d'autant mieux assuré, -que ceux-là même qui, en de pareilles controverses, -défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, -l'ensemble des anciennes croyances, concouraient -<span class="pagenum" id="Page_734">734</span> -inévitablement, à leur insu, à répandre -le scepticisme universel, en sanctionnant de plus -en plus, par leurs propres travaux, cette subordination -fondamentale de la foi à la raison, véritable -germe primordial de la désorganisation -théologique. Car, telle est la nature caractéristique -des conceptions religieuses, dont toute la -force résulte essentiellement de leur spontanéité, -que rien ne saurait les préserver d'une irrévocable -décomposition finale, aussitôt qu'elles sont habituellement -assujéties à la discussion, quelque -triomphe qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi -l'esprit de controverse propre au monothéisme, -surtout catholique, doit-il être historiquement -regardé comme une manifestation spéciale de ce -décroissement continu de la philosophie théologique -dont l'état monothéique constitue l'une des -principales phases, suivant notre théorie fondamentale. -Non-seulement les innombrables démonstrations -de l'existence de Dieu, répandues, -avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent -hautement l'essor des doutes hardis dont -ce principe était déjà l'objet direct; mais on peut -assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à -les propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit -que devait faire rejaillir sur les anciennes -croyances la faiblesse effective de plusieurs de ces -<span class="pagenum" id="Page_735">735</span> -argumentations variées, soit surtout parce que -celles même qui semblaient les plus décisives devaient -spontanément suggérer d'irrésistibles scrupules -sur le tort logique qu'on avait eu jusque alors -d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir -les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien -ne peut assurément mieux confirmer la destinée -purement provisoire propre aux convictions religieuses, -que cette inaptitude finale à résister à la -discussion, combinée avec l'évidente impossibilité -de s'y soustraire toujours; ce qui fait ressortir -l'émancipation universelle des efforts même que -le zèle le plus pur tente, avec le plus d'habileté -apparente, pour maintenir les esprits sous le joug -théologique. Pascal est, ce me semble, le seul -philosophe de cette école qui ait réellement compris, -ou du moins le seul qui ait nettement signalé, -le danger radical de ces imprudentes démonstrations -théologiques qu'une ferveur immodérée, -stimulée par une vanité fort excusable, multipliait, -de son temps, avec une inépuisable fécondité: -et encore cet avis, beaucoup trop tardif, -aggravait-il lui-même le mal par une impuissante -déclaration, qui fournissait aux sceptiques un -nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle -reculait désormais devant la raison, après en -avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage. -<span class="pagenum" id="Page_736">736</span> -Cet inévitable inconvénient était surtout sensible -pour ces célèbres argumentations tirées de -l'ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait, -à si juste titre, comme spécialement indiscrètes, -et auxquelles la théologie dogmatique -empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, -ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner -qu'une étude approfondie de la nature dévoilerait -ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection -réelle de cette même économie qui avait -dû inspirer d'abord une aveugle admiration absolue, -avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes -parties essentielles, le sujet continu d'une -appréciation positive.</p> - -<p>L'ensemble des diverses considérations précédentes -explique aisément combien toutes les voies -intellectuelles étaient d'avance spontanément <ins id="cor_28" title="applanies">aplanies</ins> -pour l'indispensable opération secondaire -spécialement réservée aux littérateurs français du -<span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, afin d'accomplir graduellement, chez -des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation -finale de la philosophie négative, déjà convenablement -systématisée pendant le siècle précédent. -Néanmoins, telle est, en tous genres, l'extrême -lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre -purement critique, que, entre ces deux siècles, -des fondateurs aux propagateurs de l'émancipation -<span class="pagenum" id="Page_737">737</span> -mentale, une scrupuleuse appréciation -historique signale expressément quelques agens -philosophiques spécialement destinés à cette transmission -normale de l'ébranlement rationnel. Parmi -ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, -on doit surtout distinguer l'illustre et sage Fontenelle, -véritable philosophe sans en affecter le -titre, qui, mieux que personne alors, avait à la -fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et -sociale, de cet affranchissement définitif, et la -destination purement provisoire d'une telle opération, -dont la tendance ultérieure vers l'avénement -final d'une philosophie vraiment positive -n'avait pu entièrement échapper à l'heureuse pénétration -de son admirable instinct philosophique, -comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au -chapitre suivant. D'une autre part, pendant que -la direction générale du mouvement révolutionnaire -était ainsi transmise des purs penseurs aux -simples écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement -préparés à cette nouvelle mission, en -se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations -philosophiques, depuis que la pleine -réalisation du grand mouvement esthétique propre -au siècle précédent ne leur permettait plus -d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une -autre issue. On peut regarder la mémorable controverse -<span class="pagenum" id="Page_738">738</span> -sur les anciens et les modernes, au début -du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, comme le principal indice et l'occasion -la plus décisive de cette transformation -spontanée, outre son importance, déjà signalée -au quarante-septième chapitre, et qui sera plus -spécialement appréciée dans la leçon suivante, -pour caractériser la première discussion rationnelle -sur la notion fondamentale du progrès humain. -Il serait donc maintenant impossible de -méconnaître combien était, à tous égards, soigneusement -préparée la mission générale de ces -littérateurs, si aisément érigés en philosophes, -depuis que ce titre, au lieu d'exiger de longues et -pénibles méditations, pouvait s'obtenir en dissertant, -avec une spécieuse facilité, en faveur de -quelques négations systématiques, dogmatiquement -établies long-temps d'avance. Toutefois, -l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une -telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans -l'ensemble de l'histoire humaine, une place importante -à ses principaux coopérateurs, et surtout -à leur type le plus éminent, auquel la postérité -la plus lointaine assurera une position vraiment -unique; parce que jamais un pareil office n'avait -pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore -moins appartenir, à un esprit de cette nature, -chez lequel la plus admirable combinaison qui ait -<span class="pagenum" id="Page_739">739</span> -existé jusqu'ici entre les diverses qualités secondaires -de l'intelligence présentait si souvent la -séduisante apparence de la force et du génie.</p> - -<p>En passant ainsi finalement des penseurs aux -littérateurs, la philosophie négative a dû manifester -habituellement un caractère moins prononcé, -soit pour mieux s'adapter à la rationnalité -moins énergique de ces nouveaux organes, soit -aussi afin de faciliter l'entière propagation de l'ébranlement -mental. Par ce double motif, l'école -voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, -en général, la doctrine fondamentale de Spinosa, -de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement -dit, qui, en effrayant moins les esprits -vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation -effective de la constitution religieuse; attendu -l'évidente impossibilité de rien fonder -socialement sur ce vague et impuissant système, -source inépuisable de dissidences théologiques, et -où l'on ne pouvait voir réellement qu'une vaine -concession extrême provisoirement laissée à l'ancien -esprit religieux dans son irrévocable décroissement -universel: c'est pourquoi la dénomination -de déiste me paraît spécialement convenable à -l'ensemble de cette dernière phase révolutionnaire. -Une telle réduction normale procurait, en outre, -aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité -<span class="pagenum" id="Page_740">740</span> -logique, de prolonger, à leur usage, les -avantages d'inconséquence propres à l'élaboration -purement protestante, en continuant dès-lors -à détruire la religion au nom du principe religieux, -de manière à étendre graduellement l'influence -dissolvante jusqu'aux plus timides croyans. -Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle -ait dû alors offrir à l'active propagation générale -de l'ébranlement philosophique, elle est ultérieurement -devenue la source inévitable de graves -embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se -font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par -l'encouragement évident ainsi directement imprimé -à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion -radicale qui en résulte, chez les esprits vulgaires, -sur le vrai caractère de la tendance finale -de l'évolution mentale, que tant de prétendus -penseurs croient maintenant pouvoir indéfiniment -borner à cette phase purement déiste; comme -leurs prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi -l'arrêter successivement aux phases socinienne, -calviniste et même d'abord luthérienne, sans que -ces divers désappointemens antérieurs aient pu -encore dissiper suffisamment leur dangereuse -illusion. J'indiquerai spécialement, au cinquante-septième -chapitre, les principaux inconvéniens -actuels de cette absurde utopie, qui voudrait assigner -<span class="pagenum" id="Page_741">741</span> -pour terme normal au grand mouvement -d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique -le moins consistant et le moins durable de -tous: il suffisait ici de caractériser sommairement -la véritable source historique d'une telle aberration -radicale.</p> - -<p>Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète -de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer -ainsi abstraitement, d'abord la destination -et l'origine, ensuite la marche et le caractère, -je dois cependant signaler rapidement l'expédient -spontané à l'aide duquel les principaux directeurs -de cette longue et vaste opération ont suffisamment -contenu, jusqu'à son entière consommation, -le plus grave danger qui fût propre à sa nature, -et qui pouvait tendre à neutraliser profondément -les nombreux efforts distincts dont le concours -était indispensable à son succès. On conçoit, en -effet, qu'une doctrine essentiellement composée -de pures négations devait être peu propre à rallier -rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs -ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs -protestans, à aucune discipline régulière, -susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables -divergences. A la vérité, la principale partie -du travail de propagation négative fut surtout -accomplie par un seul homme, dont la longue vie -<span class="pagenum" id="Page_742">742</span> -et l'infatigable activité purent heureusement suffire -à cette immense tâche. En second lieu, la nature -du résultat commun était, évidemment, fort loin -d'exiger <ins id="cor_29" title="un">une</ins> exacte concordance spéculative entre -les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement -qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans -s'<ins id="cor_30" title="annuller">annuler</ins> mutuellement, différer beaucoup dans -leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent -essentiellement sur les démolitions -préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu -le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences -mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, -eussent probablement beaucoup compromis -le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité -le protestantisme, si, au temps de la pleine -maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant -de Diderot ne fût venu, par l'heureux -expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer -provisoirement un ralliement artificiel aux -efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice -essentiel d'aucune indépendance, et de manière -à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations -l'apparence extérieure d'une sorte de -système philosophique, la longue durée d'un tel -travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière -consommation de toutes les élaborations critiques -de quelque importance, sous la protection -<span class="pagenum" id="Page_743">743</span> -commune de cette vaste compilation. On doit -aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de -ce mode ingénieux à rattacher directement les divers -développemens de la philosophie négative à -l'essor général des nouveaux élémens sociaux, -de façon à rappeler involontairement la destination -finale de cet ébranlement philosophique, -et par suite, à écarter naturellement, autant que -possible, les aberrations rétrogrades auxquelles -devait ultérieurement donner lieu son exagération -sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité -nous dispense évidemment de faire ici ressortir -la profonde inanité philosophique de cette prétendue -conception encyclopédique, alors uniquement -dirigée par une impuissante métaphysique, -impropre même à caractériser l'esprit et les conditions -de ce grand projet primitif de Bacon, dont -l'exécution rationnelle, encore prématurée même -aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein -ascendant ultérieur de la philosophie vraiment -positive, au lieu de se rapporter à une philosophie -purement négative, dont la commode élaboration -collective constituait, au fond, la seule valeur -réelle d'une semblable entreprise, si hautement -dépourvue de tout principe systématique, mais, -par là même, si bien adaptée à sa vraie destination -temporaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_744">744</span> -Quoique la longue opération révolutionnaire -des littérateurs français du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, n'ait pu, -sans doute, introduire aucune doctrine véritablement -nouvelle, dont les fondemens philosophiques -n'eussent pas été suffisamment formulés dans la -systématisation négative du siècle précédent, j'y -crois cependant devoir signaler distinctement, à -cause de sa grande influence sociale, la mémorable -aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité -nécessaire des diverses intelligences humaines. -Une superficielle appréciation historique a fait -communément envisager ce sophisme fondamental -comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique, -tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la -représentation la plus naturelle et la plus exacte -de l'ensemble de la situation philosophique correspondante, -qui rendait son avénement provisoire -aussi inévitable qu'indispensable. D'une -part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe -ne dût nécessairement résulter de la vaine -théorie métaphysique de l'entendement humain, -déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion -de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes -intellectuelles à la seule activité des sens -extérieurs, dont les différences individuelles sont, -en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, -par elles-mêmes, aucune profonde inégalité -<span class="pagenum" id="Page_745">745</span> -mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit -sembler d'autant moins personnelle que, par une -appréciation plus générale, on la voit alors intimement -rattachée à cette tendance universelle à faire -toujours prédominer, dans le système entier des -spéculations biologiques quelconques, la considération -des influences ambiantes sur celle de l'organisme -lui-même, comme je l'ai déjà expliqué -dogmatiquement dans la cinquième partie de ce -Traité, et comme je le ferai sentir historiquement -au chapitre suivant. En second lieu, il est clair -que cette aberration provisoire était logiquement -nécessaire au plein développement social de la -doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement, -en effet, cette universelle égalité mentale, -sans laquelle ni le principe général du libre examen -individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité -sociale et de la souveraineté populaire n'auraient -pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse. -L'ascendant illimité que cette théorie -attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement -pour modifier arbitrairement l'humanité, -était aussi en parfaite harmonie naturelle -avec l'esprit général de la politique métaphysique, -où la société, toujours abstraitement conçue sans -aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à -ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable -<span class="pagenum" id="Page_746">746</span> -au gré d'un législateur suffisamment puissant. A -tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable -historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius, -comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus -directement emprunté à Hobbes sur la théorie de -l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement -normale du développement nécessaire de la -philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut -certainement l'un des principaux propagateurs.</p> - -<p>Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels -je devais ici caractériser sommairement la -juste appréciation historique de la partie la plus -décisive et la plus prolongée du grand ébranlement -philosophique réservé au dix-huitième siècle. -Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, -sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle -direction, propres à la plupart des attaques, -partielles ou générales, entreprises alors avec tant -de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne -constitution sociale, mieux on doit sentir -combien une telle efficacité révolutionnaire, dont -les résultats principaux sont désormais hautement -irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité -spontanée d'une pareille opération avec -l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement -déterminés par la nouvelle situation des sociétés -modernes, à l'issue du mouvement général -<span class="pagenum" id="Page_747">747</span> -de décomposition qui s'accomplissait graduellement -depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation -nécessaire, un semblable succès serait, à -moins d'un miracle, évidemment inexplicable, -pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le -mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement -obtenu, quelques siècles auparavant, aucune -grande influence sociale. Une telle opportunité -se manifeste alors hautement par l'unanime -disposition de tous les grands hommes contemporains -à seconder spontanément cet indispensable -ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient -point une part active; comme le témoignent -si clairement, chacun à sa manière, non-seulement -d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et -même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à -cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement -participé, sous des formes et à des degrés -quelconques, à cette commune élaboration négative, -presque toujours assistée d'une éclatante -adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles -devait finalement tourner son ascendant social. -Quoique la primitive consécration dogmatique de -la dictature temporelle dût heureusement dissimuler -la tendance directement révolutionnaire -d'une telle doctrine au vulgaire des hommes -d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiates -<span class="pagenum" id="Page_748">748</span> -conséquences matérielles, on ne peut -douter qu'un génie politique aussi pénétrant que -celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi -la vraie portée sociale de cette agitation mentale, -bien qu'il ne pût en craindre personnellement les -atteintes ultérieures. La haute protection constamment -accordée, par un juge aussi compétent, à -l'active propagation universelle de l'ébranlement -philosophique, dont les principaux chefs étaient -presque devenus ses amis privés, ne saurait donc -tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable -nécessité provisoire d'une pareille phase négative -pour aboutir enfin à l'avénement normal de -l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle -avaient toujours instinctivement tendu, sous des -formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement -de la conquête romaine, les vœux -spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs, -quelle que pût être leur caste ou leur condition.</p> - -<p>A cette appréciation fondamentale de l'école -philosophique proprement dite, par laquelle le -siècle dernier dut être surtout caractérisé, il ne -nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, -qu'à joindre la considération très sommaire -de l'école spécialement politique, qui en constitua -bientôt la dérivation nécessaire et l'indispensable -complément, destinée à préparer immédiatement -<span class="pagenum" id="Page_749">749</span> -la grande explosion révolutionnaire, en provoquant -directement à la désorganisation temporelle, -quand la désorganisation spirituelle put être suffisamment -accomplie. Sans doute, cette dernière -école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait -encore moins d'idées vraiment nouvelles, -même négatives, que l'école principale dirigée par -Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques -propres à la métaphysique révolutionnaire avaient -dû se trouver spontanément développés, quoique -d'une manière accessoire et sous des formes incohérentes, -dans la plupart des attaques purement -philosophiques dirigées contre l'ancien système -social pendant la période que je viens d'examiner. -Aussi l'élaboration négative spécialement réservée -à Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté -intellectuelle que la coordination directe de -ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle -surtout tirer son principal caractère de cet intime -appel à l'ensemble des passions humaines, véritable -source fondamentale de son énergie ultérieure; -tandis que l'école voltairienne s'était, au -contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, -quelque frivoles que fussent d'ailleurs -ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse -influence sociale propre à l'école de Rousseau, à -laquelle il faut particulièrement rapporter, même -<span class="pagenum" id="Page_750">750</span> -aujourd'hui, les plus graves aberrations politiques, -une juste appréciation historique conduit à reconnaître -que non-seulement son avénement fut inévitable, -ce qui est certes assez évident, mais aussi -qu'elle dut remplir un dernier office indispensable, -dans le système total de l'ébranlement révolutionnaire. -Nous avons reconnu les avantages essentiels -que l'école purement philosophique avait toujours -retirés de la tendance fondamentale que Hobbes -lui avait, dès l'origine, spontanément imprimée, -à maintenir immédiatement intact l'ensemble des -institutions relatives à la dictature temporelle partout -établie depuis le seizième siècle. D'après cette -disposition naturelle, quoiqu'un tel respect ne pût -être assurément que provisoire, en vertu de sa -contradiction croissante avec l'essor même de la -philosophie négative, cependant l'esprit critique, -s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition -spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par -la crainte confuse d'une entière anarchie, devait -passer sans énergie à l'attaque directe des institutions -temporelles, et se montrer peu décidé à surmonter -avec opiniâtreté des résistances vraiment -sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire -d'autant plus sentir que, par suite de l'ascendant -croissant d'une telle élaboration, la masse philosophique -tendait graduellement à se composer -<span class="pagenum" id="Page_751">751</span> -surtout d'esprits de plus en plus vulgaires unis à -des caractères de moins en moins élevés, très enclins -à concilier personnellement, autant que -possible, les honneurs d'une facile émancipation -mentale avec les profits d'une indulgente approbation -politique, à l'exemple de beaucoup de leurs -précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est -clair que le développement simultané de la dictature -temporelle devait naturellement devenir de -plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite -de l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, -et d'après la démoralisation progressive de la -caste qui y déployait son vain orgueil, après avoir -servilement abdiqué l'indépendance politique et -la destination sociale sur lesquelles il avait jadis -légitimement reposé. La situation était donc telle -alors que la critique spécialement sociale serait -précisément devenue moins énergique à mesure -qu'elle devenait plus urgente, si l'ardente impulsion -de Rousseau n'eût spontanément prévenu, à -cet égard, une torpeur universelle, en rappelant -directement, par les seuls moyens qui, dans ce -cas, pussent obtenir une suffisante efficacité, que -la régénération morale et politique constituait nécessairement -le véritable but définitif de l'ébranlement -philosophique, désormais tendant à dégénérer -en une stérile agitation mentale. A la vérité, -<span class="pagenum" id="Page_752">752</span> -il faut reconnaître que déjà le consciencieux Mably -s'était montré suffisamment capable de formuler -la systématisation politique de la doctrine -révolutionnaire, et même en tempérant spontanément, -par une heureuse influence du point de vue -historique, les principales aberrations qui devaient -s'y rattacher ensuite: ce qui ne laisse essentiellement -en propre à Rousseau que ses sophismes -et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, -quoique cette opération dogmatique dispensât -Rousseau d'une élaboration rationnelle peu convenable -à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, -cette froide exposition abstraite, -seulement destinée aux esprits méditatifs, auxquels -les célèbres publicistes du siècle précédent -auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, -était bien loin de rendre superflue l'audacieuse -explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental -vint partout soulever directement l'ensemble -des penchans humains contre les vices -généraux de l'ancienne organisation sociale, en -même temps que malheureusement il contenait -aussi le germe inévitable de toutes les perturbations -possibles, par cette sauvage négation de la -société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait -sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, -en effet, toutes les utopies anarchiques qu'on croit -<span class="pagenum" id="Page_753">753</span> -propres à notre siècle. Pour apprécier dignement -la haute nécessité temporaire de cet énergique -ébranlement, quelle qu'en ait pu être la désastreuse -influence ultérieure, il faut considérer que, -d'après l'extrême imperfection de la philosophie -politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits -à voir le terme final de l'évolution sociale -des peuples modernes en de stériles ou chimériques -modifications du régime ancien privé de ses principales -conditions d'existence réelle, ce qui tendait -à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation. -On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré -sa juste aversion des utopies, guidé par une -impuissante métaphysique, comme je l'ai expliqué -au quarante-septième chapitre, ne put échapper à -cette fatale illusion, qui lui montra la régénération -sociale dans une vaine propagation universelle de -la constitution transitoire particulière à l'Angleterre, -qu'il appuya si dangereusement de sa puissante -recommandation. Un tel exemple est bien -propre à démontrer que, sans l'indispensable intervention -de l'école anarchique de Rousseau, -l'ébranlement philosophique du dernier siècle -allait pour ainsi dire avorter au moment même -d'atteindre à son but final; à moins d'une suffisante -rénovation préalable de la vraie philosophie -politique, à peine possible aujourd'hui, et qui -<span class="pagenum" id="Page_754">754</span> -d'ailleurs serait certainement toujours restée chimérique, -suivant les indications du quarante-septième -chapitre, sans la crise révolutionnaire dont -cette extrême élaboration négative devait être suivie: -tant est inévitable, par sa nature, cette douloureuse -nécessité qui condamne les conceptions -sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme -spontané des diverses aberrations empiriques, -jusqu'à ce que l'ascendant général de la philosophie -positive ait convenablement rationnalisé ce dernier -ordre fondamental de spéculations humaines.</p> - -<p>Pour achever de caractériser la marche naturelle -de la critique temporelle spécialement réservée -à Rousseau, il faut considérer la tendance -croissante de cette école, même à partir de Mably, -à une sorte de rétrogradation spirituelle, qui la -rattachait davantage au mouvement purement -protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement -dit, d'où elle était d'abord issue, et -contre lequel néanmoins elle élevait une énergique -rivalité. Dans l'école voltairienne, qui -ménageait essentiellement l'organisation temporelle, -le déisme systématique n'était vraiment -qu'une simple concession provisoire, qui n'y pouvait -acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle -devait bientôt succéder spontanément, même chez -le vulgaire, l'entière émancipation théologique; -<span class="pagenum" id="Page_755">755</span> -malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse -de son chef se montra animée contre l'athéisme -de la nouvelle génération, bien plus par -un instinct personnel de rivalité philosophique -que d'après de véritables convictions religieuses. -Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably, -poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la critique -temporelle, et poursuivant directement la -régénération politique, devait de plus en plus -s'attacher essentiellement au déisme comme à son -point d'appui fondamental, seule garantie apparente -contre sa tendance immédiate à l'anarchie -universelle, en même temps que seule base intellectuelle -ultérieure de son utopie sociale. L'influence -croissante de cette disposition naturelle -tendait nécessairement à ramener cette école au -pur socinianisme, ou même au calvinisme proprement -dit, à mesure qu'elle devait spontanément -sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale -d'une religion sans culte et sans sacerdoce. -On peut même remarquer ensuite cette tendance, -surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre -de la métaphysique préférée par une telle -école, et qui, bien plus rapprochée du platonisme -protestant que de l'aristotélisme catholique, prend -de plus en plus le caractère théologique du protestantisme -officiel. C'est ainsi que les deux principales -<span class="pagenum" id="Page_756">756</span> -écoles philosophiques du siècle dernier -ont été simultanément conduites, sous l'impulsion -opposée de leur instinct particulier, à considérer -le déisme comme une sorte de station temporaire, -destinée à faciliter la marche, des uns en -avant, et des autres en arrière, dans la désorganisation -moderne du système religieux: ce qui -explique aisément l'impression très différente que -les deux écoles, malgré l'apparente conformité -de leurs dogmes théologiques, ont dû produire, -surtout de nos jours, sur l'instinct sacerdotal.</p> - -<p>Quoique la critique temporelle, propre à la -seconde moitié du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ait dû être essentiellement -dominée par l'énergique ascendant de -Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement -la participation spontanée d'une autre -secte politique, celle des économistes, que la spécialité -de ses attaques a dû, malgré leur subalternité -philosophique, graduellement investir d'une influence -très favorable à l'entière désorganisation -de l'ancien système social. Il serait superflu d'insister -ici sur la nature éminemment métaphysique -de la prétendue science constituée par cet -ordre de philosophes: je l'ai assez caractérisée au -quarante-septième chapitre; et elle est d'ailleurs -assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon -esprit ne puisse plus s'y méprendre. D'une autre -<span class="pagenum" id="Page_757">757</span> -part, je dois renvoyer au chapitre suivant l'appréciation -directe de la préparation organique, -utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu -à cette école, dans l'élaboration préalable -de la saine philosophie politique, en faisant -hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie -chez les peuples modernes, sauf les graves -inconvéniens, historiques et dogmatiques, inhérens -à l'esprit absolu de cette branche spéciale de -la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer -que son efficacité révolutionnaire, qui fut -assurément incontestable, puisqu'elle parvint à -démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur -inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce -qui, depuis le décroissement évident de l'activité -militaire, leur enlevait radicalement leur principale -attribution temporelle, et tendait d'ailleurs heureusement -à dissiper le dernier prétexte habituel des -guerres, alors devenues essentiellement commerciales. -Il est donc impossible de méconnaître historiquement -les éminens services rendus, au siècle -dernier, par cette branche intéressante de la critique -temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. -Quoique, sous ce rapport, la principale -influence appartienne certainement à un immortel -ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette -doctrine, d'abord émanée du protestantisme, -<span class="pagenum" id="Page_758">758</span> -comme toutes les autres doctrines critiques, à -cause de la prépondérance industrielle des nations -protestantes, ne se soit surtout développée -en France, conjointement avec l'ensemble de la -philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire -est évidemment incontestable, d'après sa consécration -absolue de l'esprit d'individualisme et de -l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts -prolongés de ses plus judicieux partisans pour -contenir cette nature anti-politique dans des limites -inoffensives, on a vu cependant ses plus rigoureux -sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement -soit l'entière superfluité de tout -enseignement moral régulier, soit la suppression -de tout encouragement officiel destiné aux sciences -ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, -au quarante-septième chapitre, que les plus récentes -aberrations contre l'institution fondamentale -de la propriété ont réellement pris leur source -dans la métaphysique économique, depuis que, -par l'accomplissement suffisant de sa vraie destination -temporaire, elle a tendu à devenir directement -anarchique, comme les autres branches -essentielles de la philosophie négative propre au -siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant plus -dangereuse pour l'ancien système politique que -son origine et sa destination révolutionnaire étant -<span class="pagenum" id="Page_759">759</span> -spontanément dissimulées sous des formes spéciales, -devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs -auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile -instrument administratif. Aussi est-ce surtout le -mode suivant lequel l'esprit critique devait se -développer directement dans les pays catholiques -autres que la France, où l'intensité trop prépondérante -de la compression rétrograde empêchait -l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial. -Il est remarquable, en effet, que les premières -chaires instituées par l'inévitable imprévoyance -des gouvernemens, pour l'enseignement -officiel de cette partie de la philosophie négative, -logiquement solidaire avec toutes les autres, le -furent d'abord en Espagne et chez les populations -les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification -évidente de l'entière universalité de cette -spontanéité fondamentale qui, depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, -pousse instinctivement toute la chrétienté occidentale -à l'irrévocable désorganisation de l'antique -constitution sociale, dont les plus sincères partisans -laissent toujours échapper une manifestation -quelconque de leur involontaire participation -active à l'ébranlement commun. On peut -appliquer des remarques essentiellement analogues, -qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, -à une autre école politique, principalement -<span class="pagenum" id="Page_760">760</span> -italienne, qui, au dernier siècle, fournit au système -général de critique sociale sa coopération -particulière, par une mémorable série d'efforts -métaphysiques contre la législation proprement -dite, surtout criminelle, ainsi distinctement assujétie, -à son tour, aux mêmes hostilités absolues -que tout le reste de l'ordre ancien, d'après des -principes non moins radicalement anarchiques, -dont la désastreuse exagération tendrait directement -aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables -garanties temporelles contre le libre -essor des perturbations matérielles. Cette dernière -branche de la métaphysique révolutionnaire est -historiquement remarquable en ce qu'elle a spécialement -donné lieu à compléter l'organisation -spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation -directe de la classe de plus en plus puissante -des avocats, jusque alors presque confondue -dans l'ébranlement universel, et dont l'adjonction -graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs, -imprimant désormais une nouvelle énergie -à la propagation négative, a tant influé ensuite sur -la crise finale, comme je l'expliquerai au cinquante-septième -chapitre.</p> - -<p>Après avoir ainsi suffisamment apprécié les -trois phases successives de systématisation, de -propagation, et d'application, propres à la -<span class="pagenum" id="Page_761">761</span> -marche générale de la philosophie négative, il -est aisé d'en achever entièrement l'examen historique -par la rapide indication des principales -aberrations abstraites, intellectuelles ou morales, -qui en étaient immédiatement inséparables, en -écartant d'ailleurs ici celles beaucoup plus graves -que nous verrons plus tard résulter de son ascendant -politique. Sous ce rapport, les déviations -propres aux littérateurs du siècle dernier n'étaient -point essentiellement d'une autre espèce que -celles, précédemment caractérisées, de leurs précurseurs -protestans, dès-lors seulement aggravées, -soit par le progrès même de la désorganisation, soit -par la nature encore moins normale des nouveaux -organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus -que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques, -qui distingue mentalement, parmi -les métaphysiciens, les modernes littérateurs des -anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la -transition définitive, en ce que, moins systématiquement -engagés dans la commune métaphysique, -ils ne pouvaient entraver autant l'appréciation -du but final par l'ascendant illusoire des -moyens passagers, et ils devaient même se trouver -ensuite plus librement disposés à seconder l'avénement -direct d'une vraie réorganisation sociale. -Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunement -<span class="pagenum" id="Page_762">762</span> -compenser les dangers immédiatement -attachés à l'irrationnalité plus prononcée de ces -nouveaux guides spirituels, dont l'influence provisoire -devait spécialement augmenter le désordre -intellectuel et moral. Les questions les plus importantes -et les plus difficiles devenant ainsi l'apanage -presque exclusif des esprits les moins propres, -soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur -éducation, à les traiter convenablement, on doit -être assurément peu surpris que la haute direction -du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement -à appartenir de plus en plus aux sophistes -et aux rhéteurs, dont nous subissons aujourd'hui -le déplorable ascendant, impossible à neutraliser -suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration -directe de la doctrine organique. Chacune -des deux écoles opposées, l'une philosophique, -l'autre politique, qui ont principalement dirigé -l'ébranlement spirituel au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, devait -présenter, sous cet aspect, des inconvéniens qui -lui étaient propres, sans que d'ailleurs ils fussent -réellement équivalens. Quelque dangereux que -soit, en effet, le régime mental de l'école voltairienne, -par sa frivolité caractéristique, et par l'irrationnel -dédain qu'il inspire pour toute profonde -et consciencieuse élaboration philosophique, il -reste du moins toujours essentiellement intellectuel: -<span class="pagenum" id="Page_763">763</span> -tandis que l'école de Rousseau, beaucoup -plus radicalement subversive de toute saine activité -spéculative, appelle directement les passions -à trancher les difficultés qui exigent le plus une -pure appréciation rationnelle: tendance nécessaire, -où l'on ne doit voir qu'une manifestation -spontanée des vagues sympathies théologiques -propres à cette dernière école; l'instinct théologique -consistant surtout, comme je l'ai établi, à -faire constamment intervenir les passions dans les -conceptions les plus abstraites.</p> - -<p>En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement -déiste, chacune des aberrations spirituelles -ci-dessus remarquées dans l'ébranlement -protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension -qu'elles y devaient naturellement acquérir. -Cet accroissement est d'abord évident pour la plus -fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie -du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel -devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct -d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant -s'accomplir entièrement; elle fut ensuite -préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée -envers le régime catholique du moyen-âge. -Une telle répugnance dogmatique pour la division -générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant -plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un -<span class="pagenum" id="Page_764">764</span> -contraste remarquable avec l'existence effective de -la classe philosophique, dont la situation extra-légale, -fort analogue à celle des écoles grecques, -aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avénement -social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore -plus distinct et plus indépendant que l'ancien -du pouvoir temporel correspondant.</p> - -<p>Si l'on considère ensuite les trois principales -déviations philosophiques qui dérivent de cette -commune source, suivant le même ordre que -pour le protestantisme, on trouve premièrement -une altération plus profonde dans l'appréciation -historique du moyen-âge, et par suite -dans la notion spontanée du progrès social, -l'aversion plus complète envers le catholicisme -ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle -admiration du régime polythéique de l'antiquité, -contenue auparavant, chez les protestans, -par leur vénération des premiers temps chrétiens. -On sait que ces haineuses divagations furent -souvent poussées jusqu'au point de faire regretter -presque ouvertement le polythéisme par des esprits -choqués de la trop grande irrationnalité des -croyances chrétiennes: les étranges tentatives -destinées, par exemple, à la réhabilitation politique -du rétrograde Julien en ont souvent offert -d'incontestables témoignages. Mais, quels que -<span class="pagenum" id="Page_765">765</span> -soient, à cet égard, les reproches évidens que -méritent pareillement toutes les sectes philosophiques -du siècle dernier, ces torts ont été, sans -doute, bien plus profondément propres à l'école -de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit -de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, -par cette sauvage utopie où un brutal isolement -était directement proposé pour type à l'état -social: tandis que l'école voltairienne, par son -attachement instinctif aux divers élémens essentiels -de la civilisation moderne, compensait du -moins, à un certain degré, les dangers de son -inconséquente conception du progrès général de -l'humanité.</p> - -<p>En second lieu, c'est surtout alors que, toute -idée de division normale des deux pouvoirs étant -provisoirement effacée, on voit se développer librement -la tendance spontanée de l'ambition -philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique -rêvée jadis par les écoles grecques. Cette -chimérique inclination était, sans doute, déjà -sensible sous le protestantisme, où elle constitue -réellement le fond principal des illusions politiques -propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu -règne des saints: mais son essor y était -nécessairement contenu par cette consécration -solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisait -<span class="pagenum" id="Page_766">766</span> -toujours le protestantisme officiel. Le respect -provisoire que les voltairiens professaient -pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain -point, exercé une influence équivalente pendant -la première moitié du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, quoique -d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement -en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant -les espérances philosophiques. Mais l'école de -Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant -directement la désorganisation temporelle, -en vue d'une immédiate régénération politique, -était spécialement destinée, sous ce rapport, comme -sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs -extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie -négative. Proscrivant plus que jamais toute -division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir -moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de -l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition -philosophique, était immédiatement entraînée, -par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement -une constitution d'autant plus purement -théocratique qu'un retour évident vers une vague -prépondérance sociale de l'esprit théologique formait -le fond de sa doctrine propre. La tendance -générale de cette école devait être, à cet égard, -d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau -règne des saints, sa nature la conduisait nécessairement -<span class="pagenum" id="Page_767">767</span> -à concevoir le principal ascendant politique -comme attaché surtout, non à la capacité, suivant -le principe des théocraties historiques, mais à ce -qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière -à encourager dogmatiquement la plus active et la -plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions -naturelles, dont j'indiquerai spécialement, -au cinquante-septième chapitre, la haute influence -ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires, -conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres -formes, une grande partie de leur déplorable ascendant, -qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour -rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme -social aura accordé aux légitimes ambitions -philosophiques une suffisante satisfaction normale, -en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui -leur fait rêver une domination absolue, plus hostile -qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, -comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.</p> - -<p>Par une dernière conséquence évidente de l'aberration -primordiale, l'ébranlement déiste du -<span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle devait, encore davantage que l'ébranlement -protestant, pousser les sociétés modernes -à faire graduellement prévaloir la considération -habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, -d'une manière de plus en plus exclusive, aux -seules institutions temporelles, l'uniforme solution -<span class="pagenum" id="Page_768">768</span> -de toutes les difficultés politiques, quelle qu'en -pût être la nature. A défaut de principes généraux, -il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes -antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, -que l'esprit métaphysique décorait vainement du -nom de lois, presque toujours caractérisés par une -usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, -du pouvoir politique proprement dit sur le domaine -social des mœurs et des opinions. Nous -reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette -irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu -se développer librement que sous l'entier ascendant -politique de la métaphysique révolutionnaire: -il suffisait ici d'en caractériser historiquement -l'invasion progressive. Sous ce dernier -aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment -destinée à pousser plus loin qu'aucune autre -les principales déviations philosophiques, par cela -même qu'elle concentrait directement toute son -attention sociale sur les mesures purement politiques, -d'où une aveugle imitation de l'antiquité -l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à -la discipline morale: tandis que les voltairiens, -placés à un point de vue plus abstrait, et par suite -plus général, avaient conservé, quoique à un -faible degré, un sentiment confus de l'influence -sociale directement propre aux idées indépendamment -<span class="pagenum" id="Page_769">769</span> -des institutions, dont ils s'exagéraient -ordinairement beaucoup moins la portée effective.</p> - -<p>Quant aux aberrations morales proprement dites, -il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser -expressément les ravages qu'a dû exercer une -métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures -de la morale publique et même privée, sans -leur substituer directement aucun équivalent rationnel, -livrait désormais toutes les règles de conduite -à l'appréciation superficielle et partiale des -consciences individuelles, alors fréquemment entraînées -à braver les notions morales en haine des -conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct -naturel de la moralité humaine et l'influence -croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement -compensé, en beaucoup de cas habituels, -cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement -laissé bientôt subsister que les seules règles -morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, -directement relatives à des situations tellement -simples que l'analyse morale y pût devenir -suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. -Les divers préjugés moraux sagement consacrés -par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour -prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur -une connaissance très réelle, quoique empirique, -de la nature humaine, et sur un heureux instinct -<span class="pagenum" id="Page_770">770</span> -des principaux besoins sociaux; cependant ils ne -pouvaient aucunement résister au mode irrationnel -des discussions métaphysiques propres au -siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait -entièrement la reconstruction des lois morales -à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même -qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le -seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables -des plus parfaites institutions, inspirait -souvent des préventions absolues contre les plus -indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué -au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations -aussi compliquées, où les réactions individuelles -et sociales doivent être fréquemment poursuivies -jusqu'à des effets très lointains et fort -détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est -presque toujours exposé à la séduction de nos -plus énergiques penchans, il est tellement impossible -de suppléer suffisamment à une éducation -régulière, que pas une seule notion morale n'a -pu demeurer pleinement intacte sous l'influence -dissolvante de la métaphysique négative, même -chez les hommes les plus intelligens, surtout -quand ils prenaient une part active à l'ébranlement -philosophique. Parmi les témoignages incontestables -qu'on pourrait aisément multiplier à -l'appui de cette triste observation, d'après les -<span class="pagenum" id="Page_771">771</span> -écrits de ceux qui, poursuivant systématiquement -la régénération sociale, semblaient devoir mieux -respecter les lois fondamentales de la sociabilité, -il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique -envers chacun des deux chefs principaux. -On a peine à comprendre aujourd'hui, par -exemple, comment la haine aveugle de tout ce -qui se rattachait à l'influence catholique avait pu -conduire un esprit aussi éminemment français -que celui de Voltaire à oublier assez toutes les -lois de la moralité humaine pour destiner expressément -une longue élaboration poétique à flétrir -la touchante mémoire de cette noble héroïne à -laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera -toujours une respectueuse admiration, et -qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans -un hommage spécial de tendre reconnaissance -nationale: le déplorable succès de cette honteuse -production indique à quel degré était déjà parvenue -la démoralisation universelle. Une appréciation -non moins sévère doit certes s'appliquer aussi -à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une -immortelle composition chrétienne, où, dans le -délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant, -avec une cynique complaisance, les plus ignobles -turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins -ériger directement l'ensemble de sa conduite en -<span class="pagenum" id="Page_772">772</span> -type moral de l'humanité. Il faut même reconnaître -que ce dernier exemple était, par sa nature, -beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on -peut voir seulement une coupable débauche d'esprit; -tandis que Rousseau, appliquant une captieuse -argumentation à la justification systématique -des plus blâmables égaremens, tendait -certainement à pervertir jusqu'au germe des plus -simples notions morales: aussi est-ce particulièrement -sous son inspiration, directe ou indirecte, -qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales -consécrations, personnelles ou collectives, de la -plus brutale prépondérance des passions sur la -raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance -morale d'une métaphysique purement négative, -soit par l'active dépravation d'une doctrine -sophistique, les principales écoles philosophiques -du siècle dernier étaient spontanément entraînées -vers des aberrations morales fort analogues à celles -de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale -est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, -qui n'offrent maintenant d'intérêt réel -que comme témoignage historique de la déplorable -situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. -On voit donc comment l'ébranlement -déiste a spécialement développé les déviations -morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, -<span class="pagenum" id="Page_773">773</span> -en poussant jusqu'à son dernier terme la -désorganisation spirituelle qui en constituait le -principe universel. Rien n'est plus propre assurément -qu'un tel résultat final à constater la destination -purement temporaire de cette prétendue -philosophie, essentiellement apte à détruire, sans -jamais pouvoir organiser, même les plus simples -relations humaines. Mais cette conclusion générale -devra ultérieurement ressortir, avec une énergie -plus décisive, de l'examen direct de la mémorable -époque caractérisée par l'ascendant politique -d'une telle doctrine, dont le triomphe complet -devait si hautement manifester son entière impuissance -organique. Néanmoins, cette inaptitude -radicale de la philosophie métaphysique ne doit -jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps -équivalente, de la philosophie théologique: si -l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a -pu la préserver, et sa vaine intervention n'a -même abouti qu'à rendre cette dissolution plus -active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable -discrédit mental de la théologie, comme je l'ai -déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement -graduel de notre élaboration historique -fait donc de plus en plus ressortir la propriété -caractéristique de la philosophie positive, comme -seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisation -<span class="pagenum" id="Page_774">774</span> -sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, -en tant que seule susceptible de satisfaire -simultanément aux besoins opposés d'ordre et de -progrès, auxquels les deux anciennes doctrines -antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré -la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou -plutôt par suite de leur commune impuissance -à concilier deux conditions également insurmontables.</p> - -<p class="sep2">Nous avons enfin terminé, dans cette longue -mais indispensable leçon, la difficile appréciation -rationnelle de l'immense mouvement révolutionnaire -qui, depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, entraîne de plus -en plus l'élite de l'humanité à sortir entièrement -du système théologique et militaire, qui, sous sa -dernière phase essentielle, avait rempli, au moyen-âge, -son dernier office nécessaire pour l'ensemble -de l'évolution humaine. Au temps où nous sommes -parvenus, la constitution fondamentale de -ce régime était radicalement ruinée, soit dans son -principe, soit dans ses divers élémens, par sa réduction -finale à une vaine dictature temporelle, déjà -privée de tout ascendant spirituel, et dont l'impuissance -croissante suffisait à peine au maintien, de -plus en plus précaire, d'un ordre matériel de plus -en plus imparfait, au milieu d'une imminente anarchie -<span class="pagenum" id="Page_775">775</span> -mentale et morale: en un mot, l'ancien système -social ne conservait plus, dès-lors presque -autant qu'aujourd'hui, que cette débile existence -politique qui lui restera nécessairement jusqu'à -l'avénement direct d'une réorganisation véritable. -Il faut donc maintenant, suivant la marche -d'abord tracée, consacrer le chapitre suivant à -l'appréciation, non moins indispensable, du mouvement -élémentaire de recomposition qui s'était -silencieusement développé pendant cette -grande période révolutionnaire, afin de pouvoir -convenablement terminer, au cinquante-septième -chapitre, l'ensemble de notre opération -historique par l'examen spécial d'une époque qui -n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai -caractère, parce que, directement destinée à la -régénération sociale, elle n'a point encore trouvé -la doctrine qui doit diriger son élaboration -propre, et dont la seule absence y détermine un -vicieux prolongement de la transition négative, -essentiellement accomplie au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p class="sep3 cent cs8">FIN DU TOME CINQUIÈME.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="npage" id="Page_776"> - -<div class="figcenter0" id="toc"> - <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES<br /> -<span class="cs6">CONTENUES</span><br /> -<span class="cs6">DANS LE TOME CINQUIÈME.</span></h2> - -<hr class="small" /> - -<table class="tabmat" summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdr" colspan="2">Pages.</td> -</tr> - -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap"><a href="#Page_V">Avis de l'éditeur</a></span></td> - <td class="tdr"><span class="cs7"><a href="#Page_V">V</a></span></td> -</tr><tr> - <td class="tdl"><a href="#Page_1">52<sup>e</sup> Leçon</a>. Réduction préalable de l'ensemble de l'élaboration -historique.—Considérations générales sur le premier état -théologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche -spontanée du régime théologique et militaire.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><a href="#Page_115">53<sup>e</sup> Leçon</a>. Appréciation générale du principal état théologique -de l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel -du régime théologique et militaire.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><a href="#Page_297">54<sup>e</sup> Leçon</a>. Appréciation générale du dernier état théologique de -l'humanité: âge du monothéisme. Modification radicale du -régime théologique et militaire.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><a href="#Page_492">55<sup>e</sup> Leçon</a>. Appréciation générale de l'état métaphysique des -sociétés modernes: époque critique, ou âge de transition -révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord spontanée -et ensuite systématique, de l'ensemble du régime -théologique et militaire.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_492">492</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="small" /> - - </div> - -<div class="box sep4"> -<p class="noind sansrf" id="au_lecteur">Au lecteur.</p> - -<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte -original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou -d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections -se trouve ci-dessous. La ponctuation a été tacitement -corrigée par endroits.</p> - -<p>Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 38 et -placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent.</p> - -<p class="noind sansrf">Corrections.</p> - -<ul class="lsoff"> -<li><a href="#cor_1">Page 32</a>: «antropophagie» remplacé par «anthropophagie» -(l'anthropophagie la mieux caractérisée).</li> - -<li><a href="#cor_2">Page 42</a>: «métaphysiens» remplacé par «métaphysiciens» -(tant de profonds métaphysiciens).</li> - -<li><a href="#cor_3">Page 44</a>: «amosphère» remplacé par «atmosphère» -(variations principales de l'atmosphère).</li> - -<li><a href="#cor_31">Page 46</a>: «le» replacé par «la» (quand l'évolution -humaine est la plus avancée).</li> - -<li><a href="#cor_32">Page 46</a>: «un» remplacé par «une» (déterminé par un passion quelconque).</li> - -<li><a href="#cor_4">Page 88</a>: «irrationel» remplacé par «irrationnel» -(l'irrationnel esprit).</li> - -<li><a href="#cor_5">Page 127</a>: «mulplicité» remplacé par «multiplicité» -(par la multiplicité et l'incohérence).</li> - -<li><a href="#cor_6">Page 138</a>: «théolo-logique» remplacé par «théologique» -(et à consolider l'empire théologique).</li> - -<li><a href="#cor_7">Page 175</a>: «mantenant» remplacé par «maintenant» -(il importe maintenant).</li> - -<li><a href="#cor_8">Page 176</a>: «prépondance» remplacé par «prépondérance» -(la prépondérance régulière et continue).</li> - -<li><a href="#cor_9">Page 181</a>: «on» remplacé par «ou» -(ou plutôt en détourne nécessairement).</li> - -<li><a href="#cor_10">Page 198</a>: «ensuggérer» remplacé par «en suggérer» -(à lui en suggérer l'idée).</li> - -<li><a href="#cor_11">Page 240</a>: «perfectionement» remplacé par «perfectionnement» -(à tout perfectionnement notable).</li> - -<li><a href="#cor_33">Page 290</a>: «le» remplacé par «la» (la plus spécialement préparée au monothéisme).</li> - -<li><a href="#cor_12">Note 20</a>: «contreverses» remplacé par «controverses» -(de stériles et interminables controverses).</li> - -<li><a href="#cor_13">Page 339</a>: «pourvaient» remplacé par «pouvaient» -(que pouvaient lui mériter).</li> - -<li><a href="#cor_14">Page 350</a>: «de» remplacé par «des» -(la plupart des membres).</li> - -<li><a href="#cor_15">Page 362</a>: «Bysance» remplacé par «Byzance» -(dans la célèbre translation à Byzance).</li> - -<li><a href="#cor_16">Page 368</a>: «cathéchismes» remplacé par «catéchismes» -(le fond des catéchismes vulgaires).</li> - -<li><a href="#cor_17">Page 371</a>: «orgine» remplacé par «origine» -(Simultanément héritier, dès l'origine).</li> - -<li><a href="#cor_34">Page 435</a>: «complus» remplacé par «complu» (se sont complu naturellement dans l'application de leur génie).</li> - -<li><a href="#cor_18">Page 438</a>: «monstreux» remplacé par «monstrueux» -(un monstrueux honneur).</li> - -<li><a href="#cor_19">Page 501</a>: «est est» remplacé par «est» -(il est certainement évident).</li> - -<li><a href="#cor_20">Page 505</a>: «être être» remplacé par «être» -(sans que leur tendance politique finale pût être encore aucunement soupçonnée).</li> - -<li><a href="#cor_21">Page 555</a>: «Acquin» remplacé par «Aquin» -(saint Thomas d'Aquin).</li> - -<li><a href="#cor_22">Page 597</a>: «Liebnitz» remplacé par «Leibnitz» -(à la manière de Descartes ou de Leibnitz).</li> - -<li><a href="#cor_23">Note 33</a>: inséré «par» -(la sentence définitive rendue par le pape).</li> - -<li><a href="#cor_24">Page 665</a>: «spontané» remplacé par «spontanée» -(la phase primitive, toujours essentiellement spontanée).</li> - -<li><a href="#cor_25">Note 35</a>: «inamissibilité» remplacé par «inadmissibilité» -(l'inadmissibilité de la justice).</li> - -<li><a href="#cor_26">Page 709</a>: «néamoins» remplacé par «néanmoins» -(en laissait néanmoins subsister).</li> - -<li><a href="#cor_27">Page 721</a>: «éboration» remplacé par «élaboration» -(l'élaboration décisive de Hobbes).</li> - -<li><a href="#cor_35">Page 726</a>: «le» remplacé par «la» (la plus avancée).</li> - -<li><a href="#cor_28">Page 736</a>: «applanies» remplacé par «aplanies» -(d'avance spontanément aplanies).</li> - -<li><a href="#cor_29">Page 742</a>: «un» remplacé par «une» -(une exacte concordance spéculative).</li> - -<li><a href="#cor_30">Page 742</a>: «annuller» remplacé par «annuler» -(sans s'annuler mutuellement).</li> -</ul> - -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive, vol 5/6, by -Auguste Comte - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 *** - -***** This file should be named 52880-h.htm or 52880-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/8/8/52880/ - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans -Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. 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