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-Project Gutenberg's Cours de philosophie positive, vol 5/6, by Auguste Comte
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Cours de philosophie positive, vol 5/6
-
-Author: Auguste Comte
-
-Release Date: August 23, 2016 [EBook #52880]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 ***
-
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-
-Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans
-Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- Au lecteur.
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- COURS
- DE
- PHILOSOPHIE POSITIVE.
-
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- SE TROUVE AUSSI:
-
- A TOULOUSE, chez _Charpentier_.
-
- A LEIPZIG, chez _Michelsen_,
- A LONDRES, chez _Duleau et Cie_,
- A VIENNE, chez _Rohrmann_,
- A TURIN, chez {_Pic_,
- {_Bocca_,
- A SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_.
-
- IMPRIMERIE DE BACHELIER,
- rue du Jardinet, nº 12.
-
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-
- COURS
- DE
- PHILOSOPHIE POSITIVE,
-
- PAR M. AUGUSTE COMTE,
-
- ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE
- TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE A CETTE ÉCOLE,
- ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.
-
-
- TOME CINQUIÈME,
- CONTENANT
- LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
- EN TOUT CE QUI CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE
-
-
- PARIS,
- BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
- POUR LES SCIENCES,
- QUAI DES AUGUSTINS, Nº 55.
-
- 1841
-
-
-
-
-AVIS DE L'ÉDITEUR.
-
-
-Ce cinquième volume avait été primitivement annoncé comme destiné
-à former la seconde partie du tome quatrième, par lequel l'ouvrage
-devait d'abord se terminer. Dans un sujet aussi neuf, aussi vaste, et
-aussi difficile, le public comprendra aisément que, sans apporter la
-moindre altération réelle au plan primordial caractérisé par le tableau
-synoptique annexé, en 1830, au premier volume de ce Traité, l'auteur
-ait néanmoins été graduellement forcé, surtout pour l'élaboration
-historique de la philosophie sociale, de dépasser notablement les
-limites prévues lors de la publication du quatrième volume en 1839.
-Malgré une invariable tendance à maintenir toute la concentration
-d'idées et d'expressions compatible avec une suffisante clarté de
-l'exposition principale, le volume actuel n'a pas même pu suffire
-à contenir intégralement ce grand travail relatif à l'appréciation
-fondamentale de l'ensemble du passé humain. Quoique regrettant beaucoup
-de ne pouvoir immédiatement soumettre au public le complément total
-d'une telle théorie historique, qui n'est pleinement jugeable que dans
-son ensemble, l'auteur se voit contraint, par l'extension des matières,
-d'en renvoyer les deux chapitres extrêmes à un sixième et dernier
-volume, contenant ensuite les conclusions finales du Traité général de
-philosophie positive, et qui paraîtra probablement au commencement de
-1842.
-
- Paris, le 15 mai 1841.
-
-
-
-
- COURS
- DE
- PHILOSOPHIE POSITIVE.
-
-
-
-
-CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON.
-
- Restriction préalable de l'ensemble de l'opération
- historique.--Considérations générales sur le premier état
- théologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée
- du régime théologique et militaire.
-
-
-L'appréciation historique qui me reste maintenant à effectuer
-sommairement ne saurait avoir ici, par la nature propre de ce Traité,
-d'autre destination essentielle que de mieux caractériser, d'après
-une application large et décisive, l'intime réalité et la fécondité
-spontanée de la théorie fondamentale du développement social,
-directement établie dans la leçon précédente. Quoique la démonstration
-ainsi exposée ne puisse plus, ce me semble, laisser désormais
-subsister aucun doute légitime sur l'exactitude et l'importance de la
-loi générale d'évolution que j'ai découverte, cependant l'extrême
-nouveauté d'un sujet aussi profondément difficile, et l'irrationnalité
-radicale des habitudes intellectuelles qui président encore presque
-toujours à de telles études, me feraient craindre que même les
-meilleurs esprits ne pussent aujourd'hui convenablement entrevoir la
-rénovation finale de la science sociale à l'aide de ce grand principe,
-si son aptitude nécessaire à constituer enfin une vraie philosophie de
-l'histoire n'était pas, dès ce moment, irrécusablement confirmée par
-une première ébauche de coordination de l'ensemble du passé humain,
-considéré seulement quant à ses principales phases. L'inévitable
-imperfection que doit actuellement offrir une aussi neuve élaboration,
-ne saurait en altérer l'utilité capitale, soit pour faire sentir la
-portée effective de notre conception sociologique, soit pour permettre
-d'apprécier nettement le mode général de son application graduelle;
-en sorte que les esprits compétens et bien préparés puissent dès
-lors étendre spontanément cette théorie à de nouvelles analyses du
-mouvement humain, ultérieurement envisagé sous des aspects de plus en
-plus spéciaux, conformément aux conditions logiques de la dynamique
-sociale, expliquées dans la quarante-huitième leçon. Mais, afin que
-cette importante opération ne dégénère point intempestivement en une
-digression contraire à la nature propre de cet ouvrage, essentiellement
-consacré au système général de la philosophie positive, je dois ici la
-réduire soigneusement à ce qu'elle présente, sous ces deux rapports,
-de vraiment indispensable, en ajournant toute discussion trop étendue
-et tout éclaircissement trop détaillé jusqu'à la publication du
-traité particulier de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs
-fois annoncé. C'est pourquoi je suis forcé d'arrêter préalablement
-l'attention du lecteur sur l'indication sommaire des principales
-conditions destinées à circonscrire ainsi, autant que possible,
-l'ensemble de cette première appréciation historique, sans nuire
-d'ailleurs aucunement à sa haute efficacité philosophique.
-
-La plus importante de ces restrictions logiques, et qui comprend
-implicitement toutes les autres, consiste à concentrer essentiellement
-notre analyse scientifique sur une seule série sociale, c'est-à-dire,
-à considérer exclusivement le développement effectif des populations
-les plus avancées, en écartant, avec une scrupuleuse persévérance,
-toute vaine et irrationnelle digression sur les divers autres centres
-de civilisation indépendante, dont l'évolution a été, par des causes
-quelconques, arrêtée jusqu'ici à un état plus imparfait; à moins que
-l'examen comparatif de ces séries accessoires ne puisse utilement
-éclairer le sujet principal, comme je l'ai expliqué en traitant
-de la méthode sociologique. Notre exploration historique devra
-donc être presque uniquement réduite à l'élite ou l'avant-garde de
-l'humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les
-nations européennes, en nous bornant même, pour plus de précision,
-surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale.
-A une époque quelconque, notre appréciation rationnelle devra être
-principalement relative aux véritables ancêtres politiques de cette
-population privilégiée, quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un
-mot, nous ne devons comprendre, parmi les matériaux historiques de
-cette première coordination philosophique du passé humain, que des
-phénomènes sociaux ayant évidemment exercé une influence réelle, au
-moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement graduel des phases
-successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations les
-plus avancées. On ne peut certainement espérer de reconnaître d'abord
-la véritable marche fondamentale des sociétés humaines que par la
-considération exclusive de l'évolution la plus complète et la mieux
-caractérisée, à l'éclaircissement de laquelle doivent être constamment
-subordonnées toutes les observations collatérales relatives à des
-progressions plus imparfaites et moins prononcées. Quelque intérêt
-propre que celles-ci puissent d'ailleurs offrir, leur appréciation
-spéciale doit être systématiquement ajournée jusqu'au moment où, les
-lois principales du mouvement social ayant été ainsi appréciées dans
-le cas le plus favorable à leur pleine manifestation, il deviendra
-possible, et même utile, de procéder à l'explication rationnelle des
-modifications plus ou moins importantes qu'elles ont dû subir chez
-les populations qui, à divers titres, sont restées plus ou moins en
-arrière d'un tel type de développement. Jusqu'alors, ce puéril et
-inopportun étalage d'une érudition stérile et mal dirigée, qui tend
-aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution sociale par le
-vicieux mélange de l'histoire des populations qui, telles que celles
-de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune
-véritable influence, devra être hautement signalé comme une source
-inextricable de confusion radicale dans la recherche des lois réelles
-de la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale et toutes les
-modifications diverses devraient être ainsi simultanément considérées,
-ce qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement insoluble. Sous
-ce rapport, le génie du grand Bossuet, quoique seulement guidé sans
-doute par le principe purement littéraire de l'unité de composition,
-me paraît avoir d'avance senti instinctivement les conditions logiques
-imposées par la nature du sujet, lorsqu'il a spontanément circonscrit
-son appréciation historique à l'unique examen d'une série homogène et
-continue, et néanmoins justement qualifiée d'universelle; restriction
-éminemment judicieuse, qui lui a été si étrangement reprochée par tant
-d'esprits anti-philosophiques, et vers laquelle nous ramène aujourd'hui
-essentiellement l'analyse approfondie de la marche intellectuelle
-propre à de telles études.
-
-Une pareille manière de procéder doit sembler d'autant plus
-indispensable que, si on la considère en outre sous le point de vue
-pratique, on y reconnaît sa participation nécessaire à toute sage
-régularisation d'un ordre important de relations politiques, celles
-qui concernent l'action générale des nations les plus avancées pour
-hâter le développement naturel des civilisations inférieures. La
-politique métaphysique, et même la politique théologique, par le
-caractère essentiellement absolu de leurs conceptions principales,
-conduisent, à cet égard, à poursuivre aveuglément l'uniforme
-réalisation immédiate de leurs types immuables, malgré la diversité
-quelconque des conditions propres à chaque cas: ce qui équivaut, à
-vrai dire, à une sorte de consécration systématique de cet empirisme
-spontané qui dispose si naïvement tous les hommes civilisés à
-transporter partout indistinctement, et souvent si indiscrétement,
-leurs idées, leurs usages et leurs institutions. Il serait superflu de
-signaler expressément ici le danger évident d'une pareille tendance
-pour susciter ou entretenir de graves perturbations politiques.
-Plus on méditera sur ce sujet, mieux on sentira que la pratique
-n'exige pas moins impérieusement que la théorie une considération
-d'abord exclusive, ou du moins directement prépondérante, de
-l'évolution sociale la plus avancée, sans s'occuper simultanément
-des autres progressions moins complètes. C'est seulement après
-avoir ainsi déterminé ce qui convient à l'élite de l'humanité,
-qu'on pourra utilement régler son intervention rationnelle dans le
-développement ultérieur des populations plus ou moins arriérées, en
-vertu de l'universalité nécessaire de l'évolution fondamentale, sauf
-l'appréciation convenable des circonstances caractéristiques de chaque
-application spéciale. Par une telle rénovation de l'esprit général des
-relations internationales, la politique positive tendra finalement à
-substituer de plus en plus, à une action trop souvent perturbatrice
-ou même oppressive, une sage et bienveillante protection, dont
-l'utilité réciproque ne saurait être douteuse, et qui serait presque
-toujours favorablement accueillie, comme ne proposant jamais que des
-modifications en harmonie réelle avec l'état particulier des peuples
-correspondans, et sachant d'ailleurs varier judicieusement leur
-accomplissement graduel suivant les convenances essentielles de chaque
-cas. Sans insister davantage ici sur un semblable aperçu, qui se
-reproduira naturellement dans la cinquante-septième leçon, il suffit
-de noter que cette importante transformation ne pourrait évidemment
-s'obtenir, si l'on persistait à considérer simultanément toutes les
-diverses évolutions politiques, malgré leur inégalité nécessaire: ce
-qui confirme hautement la prescription scientifique, déjà directement
-motivée ci-dessus, de concentrer d'abord systématiquement l'analyse
-sociologique sur la seule appréciation historique du développement
-social le plus complet.
-
-Cette restriction rationnelle, si clairement imposée par la nature
-du sujet, coïncide très heureusement avec l'indispensable rapidité
-de notre opération actuelle, dès lors spontanément réduite à la
-coordination philosophique des faits les plus connus, qu'il serait
-presque toujours superflu d'indiquer expressément. Il me suffira
-donc d'expliquer ici comment l'ensemble du passé social, chez
-les peuples les plus avancés, consiste essentiellement dans le
-développement graduel du triple dualisme successif qui, d'après le
-chapitre précédent, constitue l'évolution fondamentale de l'humanité.
-Par sa nature, cette grande loi nous offre déjà immédiatement une
-première coordination du passé humain considéré dans sa plus haute
-généralité, et réduit à ses phases les plus tranchées. En procédant
-toujours à une appréciation de plus en plus spéciale, comme l'exige
-l'esprit d'une telle science, il ne nous reste maintenant qu'à conduire
-cette coordination fondamentale à son second degré de précision, en
-indiquant la manière de rattacher les principaux états intermédiaires
-de l'humanité aux subdivisions correspondantes de ma loi d'évolution:
-ce que je devrai d'ailleurs accomplir ici le plus succinctement
-possible, sous la réserve ultérieure du traité particulier précédemment
-annoncé. La physiologie sociale étant ainsi directement fondée, je
-devrai laisser à mes successeurs à rendre de plus en plus précise cette
-conception primordiale, en étudiant, pour l'explication rationnelle
-du passé humain, l'enchaînement méthodique d'intervalles toujours
-décroissans, dont le dernier terme naturel, qui sans doute ne sera
-jamais pleinement atteint, consisterait dans la vraie filiation des
-progrès en tous genres d'une génération à la suivante, la chronologie
-sociologique ne pouvant utilement exiger la considération réelle
-d'aucune moindre unité de durée, pendant laquelle le développement
-politique doit être le plus souvent presque imperceptible.
-
-Ainsi circonscrit, le véritable champ convenable à notre analyse
-historique doit seulement embrasser les résultats les plus généraux
-de l'exploration ordinaire du passé, en écartant avec soin toute
-appréciation trop détaillée. Si ma conception sociologique peut
-effectivement parvenir, dans l'étude de la série sociale la plus
-complète, à instituer enfin une vraie liaison scientifique entre les
-faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui familiers à tous
-les hommes éclairés, j'ose avancer, que par cela seul, elle aura
-déjà suffisamment réalisé ce que la nature d'un tel sujet offre à la
-fois de plus difficile et de plus important, soit pour la théorie,
-soit même pour la pratique; outre que d'ailleurs elle aura dès lors
-irrécusablement constaté son aptitude spontanée à fournir, par une
-élaboration ultérieure, toutes les explications plus spéciales et plus
-précises qui deviendront graduellement nécessaires. Chacune des parties
-antérieures de ce Traité nous a présenté de nouvelles occasions de
-reconnaître que, en général, les phénomènes les plus communs sont
-toujours aussi les plus essentiels à considérer pour la science réelle.
-Or, cette réflexion, déjà si frappante en astronomie, en physique, en
-chimie et en biologie, doit être, par sa nature, encore plus pleinement
-applicable aux études sociologiques, puisqu'elle devient évidemment
-de plus en plus convenable à mesure que l'ordre des phénomènes se
-complique et se spécialise davantage. Dans la recherche des véritables
-lois de la sociabilité, tous les évènemens exceptionnels ou tous les
-détails trop minutieux, si puérilement recherchés par la curiosité
-irrationnelle des aveugles compilateurs d'anecdotes stériles, doivent
-être presque toujours élagués comme essentiellement insignifians;
-tandis que la science doit surtout s'attacher aux phénomènes les plus
-vulgaires, que chacun de ceux qui y participent pourrait spontanément
-apercevoir autour de soi, comme constituant le fonds principal de
-la vie sociale habituelle. Il est vrai que, par cela même, de tels
-phénomènes sont nécessairement beaucoup plus difficiles à observer,
-de manière à pouvoir servir de base réelle aux saines spéculations
-scientifiques. Les préjugés et les usages qui, à cet égard, prévalent
-encore presque universellement en philosophie politique, même
-chez les meilleurs esprits, ne constituent véritablement qu'une
-nouvelle confirmation de l'état d'enfance plus prolongé de cette
-partie finale de la philosophie naturelle: ils doivent spontanément
-rappeler les temps, trop peu éloignés, où, en physique, on ne jugeait
-dignes d'attention que les effets extraordinaires du tonnerre ou des
-volcans, etc.; en biologie, que l'étude des monstruosités, etc. On ne
-saurait douter que la réformation totale de ces premières habitudes
-intellectuelles ne soit bien plus indispensable à la science sociale
-qu'elle ne l'a déjà été envers toutes les autres sciences fondamentales.
-
-En généralisant autant que possible l'ensemble des considérations
-précédentes sur la circonscription nécessaire de notre analyse
-historique, on peut aisément faire acquérir à cette importante
-prescription logique le dernier degré de consistance philosophique
-dont elle soit susceptible, si l'on reconnaît maintenant que, loin
-d'être particulière à la sociologie, elle ne constitue au fond qu'une
-nouvelle application d'un principe essentiel de philosophie positive,
-dont personne aujourd'hui ne conteste plus la justesse à l'égard de
-tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai soigneusement formulé
-dès le début de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon). Car on peut
-facilement sentir qu'une telle restriction équivaut finalement à
-étendre aussi à l'étude des phénomènes sociaux la distinction capitale
-que j'ai établie, pour un sujet quelconque, entre la science abstraite
-et la science concrète; distinction aujourd'hui énoncée habituellement,
-faute d'expressions mieux appropriées, par le contraste intellectuel
-entre le domaine général de la physique et celui de l'histoire
-naturelle proprement dite, dont le premier constitue seul jusqu'ici
-le champ principal de la philosophie positive, et devra d'ailleurs
-être toujours considéré comme la base vraiment fondamentale du système
-entier des spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué en son
-lieu. Une telle division, qui ne doit certainement pas devenir moins
-indispensable à mesure que l'ordre des phénomènes devient plus spécial
-et plus compliqué, a la propriété, en effet, de fixer, de la manière
-la plus nette et la plus précise, le véritable office fondamental des
-observations historiques dans l'étude rationnelle de la dynamique
-sociale. Quoique la détermination abstraite des lois générales de la
-vie individuelle repose nécessairement, suivant la juste remarque de
-Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective des différens
-êtres vivans, tous les bons esprits scientifiques n'en sont pas
-moins habitués aujourd'hui à séparer profondément les conceptions
-physiologiques ou anatomiques de leur application ultérieure à
-l'appréciation concrète du mode réel d'existence totale propre à chaque
-organisme naturel. Or, des motifs essentiellement semblables doivent
-désormais empêcher soigneusement de confondre la recherche abstraite
-des lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire concrète
-des diverses sociétés humaines, dont l'explication satisfaisante ne
-peut évidemment résulter que d'une connaissance déjà très avancée de
-l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable fonction que
-doive remplir l'histoire en sociologie, comme je l'ai suffisamment
-expliqué au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et pour diriger
-ses principales spéculations, on voit que son emploi y doit rester
-essentiellement abstrait: ce n'y saurait être, en quelque sorte, que de
-l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans noms de peuples, si l'on
-ne devait éviter avec soin toute puérile affectation philosophique à
-se priver systématiquement de l'usage de dénominations qui peuvent
-beaucoup contribuer à éclairer l'exposition ou même à faciliter et
-consolider la pensée, surtout dans cette première élaboration de la
-science sociologique. Mais les motifs de cette importante distinction
-logique sont d'ailleurs encore plus puissans dans l'étude de la vie
-collective de l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin de
-mieux appuyer ce grand précepte de philosophie positive, j'ai établi,
-en général, dès la deuxième leçon, que chaque branche rationnelle de
-l'histoire naturelle, outre qu'elle exige directement la connaissance
-préalable d'un ordre correspondant de lois fondamentales, suppose
-toujours aussi plus ou moins une application combinée de l'ensemble des
-lois relatives à tous les différens ordres de phénomènes essentiels.
-Cette solidarité nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus
-prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait, par exemple,
-impossible de concevoir l'histoire effective de l'humanité isolément
-de l'histoire réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de son
-activité progressive, et dont les divers états successifs ont dû
-certainement exercer une haute influence sur la production graduelle
-des évènemens humains, même depuis l'époque où les conditions physiques
-et chimiques de notre planète ont commencé à y permettre l'existence
-continue de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse, que
-toute véritable histoire de la terre exige nécessairement, à un degré
-quelconque, la considération simultanée de l'histoire de l'humanité, à
-cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment croissante,
-que le développement de notre activité a dû exercer, dans tous les
-âges de la vie sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état
-général de la surface terrestre. Plus on approfondira ce grand sujet
-de méditations, mieux on sentira que l'histoire naturelle proprement
-dite, toujours essentiellement synthétique, ne saurait acquérir une
-véritable rationnalité tant que tous les ordres élémentaires de
-phénomènes n'y seront point simultanément considérés; tandis que, au
-contraire, la philosophie naturelle proprement dite doit conserver
-un caractère éminemment analytique, sans lequel il n'y aurait aucun
-espoir de parvenir jamais à dévoiler nettement les lois fondamentales
-correspondantes à chacune de ces diverses catégories générales.
-Une telle opposition de vues et de méthodes entre les deux grandes
-sections du système total des spéculations humaines, doit faire
-hautement ressortir combien il importe de respecter scrupuleusement
-et de rendre de plus en plus sensible cette indispensable division
-scientifique, sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature ne
-saurait vraiment sortir de sa confusion primitive, surtout envers les
-phénomènes les plus complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle
-des différens êtres existants, individuels ou collectifs, ne pourra
-commencer, sous aucun rapport, à devenir régulièrement possible que
-lorsque enfin le système entier des sciences fondamentales aura été
-préalablement complété par la création de la sociologie, comme je
-l'ai souvent expliqué dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers
-renseignemens historiques que l'on continuera à recueillir, à l'égard
-d'un ordre quelconque de phénomènes, devront être essentiellement
-réservés comme des matériaux ultérieurs pour la véritable histoire,
-au temps de sa maturité propre: leur principal office immédiat, dans
-l'élaboration de la science réelle, se réduit seulement à fournir,
-aux branches correspondantes de la philosophie naturelle, des faits
-destinés à manifester ou à confirmer les lois abstraites et générales
-dont elle poursuit la recherche. Cette subordination nécessaire
-et constatée ne peut certes présenter aucune exception envers les
-phénomènes sociaux, où elle est, au contraire, bien plus profondément
-indispensable. Si tous les naturalistes conviennent aujourd'hui que
-la véritable histoire de la terre ne saurait être encore suffisamment
-conçue, non-seulement faute de documens assez complets, mais surtout
-parce que les diverses lois naturelles dont elle dépend sont jusqu'ici
-trop peu connues, à combien plus forte raison doit-on regarder comme
-chimérique toute tentative actuelle pour constituer directement
-l'histoire beaucoup plus complexe des sociétés humaines! Il est donc
-sensible que la sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente
-compilation de faits déjà improprement qualifiée d'_histoire_, les
-renseignemens susceptibles de mettre en évidence, d'après les principes
-de la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales de la
-sociabilité: ce qui exige presque toujours, à l'égard de chaque
-donnée ainsi obtenue, une préparation indispensable, et quelquefois
-fort délicate, afin de la faire passer de l'état concret à l'état
-abstrait, en la dépouillant des circonstances purement particulières et
-secondaires de climat, de localité, etc., sans y altérer cependant la
-partie vraiment essentielle et générale de l'observation; et, quoique
-cette épuration préalable ne puisse être ici sans doute qu'une simple
-imitation de ce que les astronomes, les physiciens, les chimistes
-et les biologistes pratiquent maintenant d'ordinaire envers leurs
-phénomènes respectifs, la complication supérieure des phénomènes
-sociaux y devra constamment rendre plus difficile cette élaboration
-préliminaire, lors même que la positivité de leur étude sera enfin
-unanimement reconnue. Quant à la réaction capitale que l'institution
-de la dynamique sociale devra nécessairement exercer sur le
-perfectionnement de l'histoire proprement dite, et que la suite de ce
-volume commencera, j'espère, à manifester d'une manière incontestable,
-elle consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du passé humain,
-une suite rationnelle de jalons fondamentaux, propres à rallier et à
-diriger toutes les observations ultérieures; ces jalons devant être
-d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous avancerons davantage vers
-les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement
-social.
-
-L'opération historique que nous allons ici entreprendre sommairement,
-pour constituer la sociologie dynamique, devant ainsi avoir, par sa
-nature, et conformément à sa destination, un caractère essentiellement
-abstrait, une coïncidence heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors
-spontanément d'une foule de difficultés accessoires ou préliminaires,
-dont elle eût été, du point de vue ordinaire, radicalement entravée,
-et que l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances réelles
-n'aurait pas permis de surmonter suffisamment, même après avoir
-sévèrement écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques
-sur les diverses origines sociales, qu'entretient encore l'enfance
-trop prolongée d'une telle étude chez la plupart des philosophes
-contemporains. C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait maintenant
-constituer une véritable histoire concrète de l'humanité, on
-éprouverait certainement beaucoup d'embarras à combiner convenablement
-les conceptions sociologiques avec les considérations géologiques:
-car, quelque indispensable que fût alors, à cet effet, une pareille
-combinaison, on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui avec
-succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait, non-seulement
-de la sociologie, ce qui est évident, mais aussi, au fond, de la
-géologie elle-même, quoique, en apparence, fort avancée. Il en serait
-de même envers les diverses influences plus ou moins accessoires de
-climat, de race, etc., qui se présenteraient, de toute nécessité,
-dans l'étude concrète du développement humain, et qui, sans aucun
-doute, ne sauraient être maintenant appréciées d'une manière vraiment
-rationnelle, puisqu'elles ne pourront devenir scientifiquement
-jugeables qu'après une élaboration suffisante des lois sociologiques,
-comme je l'ai démontré au quarante-huitième chapitre. La distinction
-fondamentale entre les deux points de vue abstrait et concret dissipe
-heureusement, ici comme ailleurs, de la manière la plus directe, tous
-ces embarras autrement insurmontables; ce qui doit faire hautement
-ressortir l'extrême importance d'une telle division philosophique,
-dont je ne saurais trop recommander l'examen, parce que, sans être
-aujourd'hui jamais contestée en principe par les bons esprits, elle
-reste en effet très imparfaitement appréciée, même chez les plus
-éminentes intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver
-systématiquement pour une époque scientifique plus avancée un grand
-nombre de questions incidentes de sociologie concrète, dont la
-considération immédiate entraverait radicalement le développement
-naissant de la sociologie abstraite, quelque profond intérêt que
-puissent souvent présenter de semblables recherches. L'esprit humain,
-maintenant habitué à ces ajournemens rationnels, à l'égard des plus
-simples phénomènes, ne saurait, sans doute, se dispenser de la même
-sagesse envers les phénomènes les plus complexes que notre intelligence
-puisse jamais aborder.
-
-Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement préalable, ce grand
-précepte logique, sans lequel j'ose assurer que la dynamique sociale
-resterait nécessairement impossible, il me suffira d'indiquer ici un
-seul exemple important de ces questions intéressantes, qu'il faut
-aujourd'hui savoir soumettre à un indispensable ajournement, motivé sur
-leur nature essentiellement concrète. Je choisis, à cet effet, attendu
-sa haute importance, l'explication spéciale de l'agent et du théâtre de
-l'évolution sociale la plus complète, de celle qui, d'après les motifs
-précédemment indiqués, doit être le sujet presque exclusif de notre
-opération historique. Pourquoi la race blanche possède-t-elle, d'une
-manière si prononcée, le privilége effectif du principal développement
-social, et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel de
-cette civilisation prépondérante? Ce double sujet de méditations
-co-relatives a dû sans doute vivement stimuler plus d'une fois
-l'intelligente curiosité des philosophes, et même des hommes d'état.
-Mais, quelque intérêt et quelque importance que présente évidemment une
-semblable recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver jusque
-après la première élaboration abstraite des lois fondamentales du
-développement social, sans lesquelles cette question serait toujours
-essentiellement prématurée, malgré les plus ingénieuses tentatives, qui
-ne sauraient procurer, à cet égard, que des aperçus partiels et isolés,
-nécessairement insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà, sous le
-premier aspect, dans l'organisation caractéristique de la race blanche,
-et surtout, quant à l'appareil cérébral, quelques germes positifs de sa
-supériorité réelle; encore tous les naturalistes sont-ils aujourd'hui
-fort éloignés de s'accorder convenablement à cet égard. De même, sous
-le second point de vue, on peut entrevoir, d'une manière un peu plus
-satisfaisante, diverses conditions physiques, chimiques, et même
-biologiques, qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque,
-sur l'éminente propriété des contrées européennes de servir jusqu'ici
-de théâtre essentiel à cette évolution prépondérante de l'humanité[1].
-L'esprit radicalement vague de la philosophie théologico-métaphysique,
-qui domine encore dans toutes les études sociales, a dû souvent porter
-à regarder comme très satisfaisantes, à l'un ou à l'autre titre, les
-explications ainsi hasardées jusqu'ici sur une telle question, que
-cette philosophie est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire à se poser
-sérieusement. Mais, si une intelligence quelconque, convenablement
-préparée par l'habitude des spéculations positives envers les autres
-phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en regard l'ensemble des vrais
-documens déjà obtenus à ce sujet avec une appréciation réelle de la
-difficulté qu'on prétend ainsi résoudre, elle ne manquerait pas de
-reconnaître aussitôt leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance
-nécessaire ne tient pas seulement, comme on pourrait d'abord le
-croire, à ce que, sous l'un ou l'autre aspect, ces renseignemens sont
-jusqu'ici trop peu multipliés et trop imparfaits: il faut surtout
-l'attribuer à une cause plus intime et plus puissante, à l'absence de
-toute saine théorie sociologique, propre à mesurer la vraie portée
-scientifique de chaque aperçu, et même à diriger leur élaboration
-ultérieure; sans cette lumière générale et préalable, il est clair
-qu'on ne saurait jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous les
-élémens indispensables à une décision vraiment rationnelle. Il est donc
-impossible ici de méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner
-systématiquement cette grande discussion de sociologie concrète jusqu'à
-ce que les lois fondamentales de la sociabilité aient été abstraitement
-établies, au moins dans leur principal ensemble: et je ne doute pas que
-cette seule indication, relative à un cas aussi caractéristique, ne
-dispose le lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des questions
-analogues que la suite des idées pourra présenter ou susciter,
-l'indispensable réserve philosophique dont j'ai précédemment posé,
-d'une manière directe, le vrai principe général. L'extrême nouveauté et
-la difficulté supérieure de la science que je m'efforce de créer, ne
-me permettront pas toujours peut-être de rester moi-même strictement
-fidèle à cet important précepte de logique positive: mais j'aurai
-du moins suffisamment averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier
-spontanément les déviations involontaires auxquelles je me laisserais
-insensiblement entraîner.
-
- Note 1: Telles sont, par exemple, sous le rapport physique,
- outre la situation, thermologiquement si avantageuse, sous
- la zone tempérée, l'existence de l'admirable bassin de la
- Méditerranée, autour duquel a dû surtout s'effectuer d'abord
- le plus rapide développement social, dès que l'art nautique
- est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser ce précieux
- intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines,
- à la fois la contiguité propre à faciliter des relations
- suivies, et la diversité qui les rend importantes à une
- réciproque stimulation sociale. Pareillement, sous le point
- de vue chimique, l'abondance plus prononcée du fer et de la
- houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement y
- contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin,
- sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique,
- il est clair que ce même milieu ayant été plus favorable,
- d'une part aux principales cultures alimentaires, d'une autre
- part au développement des plus précieux animaux domestiques,
- la civilisation a dû s'y trouver aussi, par cela seul,
- spécialement encouragée. Mais, quelque importance réelle qu'on
- puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles ébauches
- sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication
- vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation
- convenable de la dynamique sociale aura ultérieurement
- permis de tenter directement une telle explication, il est
- même évident que chacune des indications précédentes aura
- préalablement besoin d'être soumise à une scrupuleuse révision
- scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie naturelle.
-
-Ayant désormais convenablement caractérisé, par l'ensemble des
-considérations précédentes, le véritable esprit qui doit ici
-nécessairement présider à l'emploi rationnel des observations
-historiques, il ne me reste plus, avant de procéder directement à
-l'appréciation sommaire du développement social, qu'à achever, pour
-mieux prévenir toute confusion essentielle, de déterminer, avec plus
-de précision que je n'ai pu le faire au chapitre précédent, le mode
-régulier de définition des époques successives que nous devrons ensuite
-examiner. Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans doute spontanément,
-à l'abri de tout arbitraire, le principal attribut et la coordination
-générale de ces diverses phases, en les rattachant toujours à l'état
-correspondant, théologique, métaphysique, ou positif du système
-philosophique élémentaire des conceptions humaines. Néanmoins, il reste
-encore à ce sujet une incertitude secondaire, que je dois d'abord
-dissiper rapidement, et provenant de la progression nécessairement
-inégale de ces différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher
-du même pas, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce
-Traité, ont dû faire jusqu'ici fréquemment co-exister, par exemple,
-l'état métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle, avec
-l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et
-plus arriérée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins
-complexe et plus avancée, malgré la tendance continue de l'esprit
-humain à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine. Cette
-apparente confusion doit, en effet, d'abord produire, chez ceux
-qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse hésitation
-sur le vrai caractère philosophique des temps correspondans. Mais,
-afin de la prévenir ou de la dissiper entièrement, il suffit ici
-de discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle
-doit être surtout jugé le véritable état spéculatif d'une époque
-quelconque. Or, tous les motifs essentiels concourent spontanément, à
-cet égard, pour indiquer, avec une pleine évidence, l'ordre de notions
-fondamentales le plus spécial et le plus compliqué, c'est-à-dire celui
-des idées morales et sociales, comme devant toujours fournir la base
-prépondérante d'un telle décision; non-seulement en vertu de leur
-propre importance, nécessairement très supérieure dans le système
-mental de presque tous les hommes, mais aussi, chez les philosophes
-eux-mêmes, par suite de leur position rationnelle à l'extrémité de la
-vraie hiérarchie encyclopédique, établie au début de ce Traité. Par
-cette double influence, le caractère intellectuel de chaque époque
-doit, en effet, se trouver constamment dominé par celui d'un tel genre
-de spéculations humaines. C'est seulement quand un nouveau régime
-mental a pu s'étendre jusqu'à cette extrême catégorie, que l'on peut
-regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, sans
-qu'il puisse alors rester aucune crainte ou espoir quelconques de
-retour à l'état antérieur: l'avancement plus rapide des catégories plus
-générales et moins compliquées ne peut essentiellement servir jusque-là
-qu'à constater, dans chaque phase, les germes indispensables de la
-suivante, sans que son caractère propre en puisse être principalement
-affecté; ces considérations accessoires ne pourraient du moins être
-autrement employées que pour subdiviser les époques, à un degré
-dont il serait maintenant trop prématuré de s'occuper spécialement.
-Ainsi, nous devrons regarder, par exemple, l'époque théologique comme
-subsistant encore, tant que les idées morales et politiques auront
-conservé un caractère essentiellement théologique, malgré le passage
-d'autres catégories intellectuelles à l'état purement métaphysique,
-et quand même l'état vraiment positif aurait déjà commencé pour les
-plus simples d'entre elles: pareillement, il faudra prolonger l'époque
-métaphysique proprement dite jusqu'à la positivité naissante de cet
-ordre prépondérant de conceptions humaines. Par cette manière de
-procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé
-que possible, tout en laissant nettement ressortir la préparation
-spontanée de l'époque suivante.
-
-Cet ensemble indispensable d'explications préalables étant maintenant
-complété, commençons directement l'étude sommaire du développement
-social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie au chapitre
-précédent; mais sans remonter toutefois jusqu'à cet âge préliminaire,
-dont la biologie doit fournir à la sociologie la détermination
-essentielle, que je puis, par conséquent, supposer ici suffisamment
-effectuée aujourd'hui, afin de ne point ralentir, contrairement à la
-principale destination de cet ouvrage, la marche nécessairement très
-rapide de notre opération historique, et en réservant, comme je l'ai
-déjà indiqué, pour le traité spécial, une analyse philosophique très
-importante, qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement instituée.
-Nous devons, en général, nous attacher, d'une part, à l'appréciation
-rationnelle du véritable caractère propre à chaque phase successive;
-et, d'une autre part, à y constater nettement sa filiation nécessaire
-envers la précédente, ainsi que sa tendance non moins inévitable à
-préparer graduellement la suivante; de façon à réaliser peu à peu
-l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe.
-
-Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré, avec tant d'évidence,
-au chapitre précédent, l'inévitable spontanéité générale d'un état
-intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici besoin que
-d'être examinés avec plus de précision pour prouver, au moins aussi
-clairement, que toujours et partout ce premier régime mental de
-l'humanité a dû nécessairement commencer par un état complet, plus ou
-moins prononcé mais ordinairement très durable, de pur fétichisme,
-constamment caractérisé par l'essor libre et direct de notre tendance
-primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels
-ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à
-la nôtre, avec de simples différences mutuelles d'intensité. Cette
-constitution originaire des spéculations humaines serait sans doute
-difficile à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât à priori
-du point de vue rationnel où nous place l'ensemble de la théorie
-biologique de l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après tous
-les renseignemens exacts que l'on peut combiner sur ce premier
-âge social: enfin, l'appréciation judicieuse du développement
-individuel confirmerait évidemment, à cet égard, l'analyse immédiate
-de l'évolution collective. Beaucoup de philosophes sont néanmoins
-parvenus, d'après des méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir
-profondément des notions aussi irrécusables, en s'efforçant d'établir,
-au contraire, que le point de départ intellectuel a dû consister dans
-le polythéisme proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance spontanée
-à des êtres surnaturels, distincts et indépendants de la matière,
-passivement soumise, pour tous ses phénomènes, à leurs volontés
-suprêmes. Quelques-uns même, qui, malgré leur prétendue résolution
-préalable de tout examiner librement, subissaient, à leur insu,
-l'empire, si rarement évitable, des opinions vulgairement consacrées,
-sont allés jusqu'à intervertir entièrement la progression naturelle des
-idées théologiques, en voulant représenter le monothéisme rigoureux
-comme la véritable source primordiale, d'où seraient ensuite issus,
-par corruption graduelle, le fétichisme après le polythéisme[2]. Il
-serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter aucunement
-ces diverses aberrations, si manifestement contraires, non-seulement
-à l'ensemble des observations les plus décisives sur l'homme et sur
-la société, mais encore à toutes les lois les mieux établies sur la
-marche nécessairement toujours graduelle de notre intelligence, jusque
-dans ses plus simples exercices. A tous égards, notre vrai point de
-départ, intellectuel ou moral, est inévitablement beaucoup plus humble
-que ne l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme a partout
-commencé par le fétichisme le plus grossier, comme par l'anthropophagie
-la mieux caractérisée; malgré l'horreur et le dégoût que nous
-éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable
-origine, notre principal orgueil collectif doit consister précisément,
-non à méconnaître vainement un tel début, mais à nous glorifier de
-l'admirable évolution dans laquelle la supériorité, graduellement
-développée, de notre organisation spéciale, nous a enfin tant élevés
-au-dessus de cette misérable situation primitive, où aurait sans doute
-indéfiniment végété toute espèce moins heureusement douée.
-
- Note 2: Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable
- que pour ceux qui admettent, à cet égard, une révélation
- directe et spéciale, suivant l'esprit du système catholique.
- Encore faudrait-il, même alors, concevoir cette révélation
- comme presque continue, ou du moins fréquemment renouvelée,
- afin de combattre sans cesse le retour toujours imminent à la
- marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement
- le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié
- des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues,
- incapables néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir
- suffisamment l'instinct spontané vers l'idolâtrie primitive.
-
-D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce sujet, du véritable
-esprit scientifique, tout en admettant cette progression évidente et
-nécessaire du fétichisme au polythéisme et ensuite au monothéisme,
-sans laquelle la marche générale de l'humanité serait essentiellement
-inintelligible, sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse de
-la précédente, et qui, beaucoup moins grave, mérite cependant d'être
-ici sommairement signalée, afin de prévenir, autant que possible,
-toute déviation quelconque relativement à ce terme primordial, dont
-l'altération rejaillirait naturellement sur tout le reste de la série
-sociale. Cette erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme
-comme n'ayant point strictement caractérisé le régime mental primitif,
-en ce sens que ce premier état, quelque grossier qu'il soit en effet,
-aurait été néanmoins toujours précédé lui-même par une enfance encore
-plus imparfaite, où l'homme, exclusivement occupé d'une conservation
-trop entravée, ne présenterait qu'une existence toute matérielle,
-sans aucun souci d'opinions spéculatives quelconques, réduites même
-au degré le plus élémentaire et le plus spontané: tels seraient, par
-exemple, encore aujourd'hui, les malheureux habitans de la Terre de
-Feu, de diverses parties de l'Océanie, de quelques parties de la côte
-nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable hypothèse n'altérerait point
-essentiellement, à la manière des précédentes, notre progression
-fondamentale; elle n'aurait évidemment d'autre effet que d'y
-superposer un terme préliminaire, dont la considération propre pourrait
-être presque toujours écartée dans l'usage ultérieur de la série
-sociale. Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs aisément
-explicable, n'en offre pas moins, sous un autre aspect philosophique,
-une véritable importance, afin de maintenir scrupuleusement l'unité et
-l'invariabilité nécessaires de la constitution fondamentale de l'homme,
-si indispensable, comme je l'ai montré, au système rationnel de la
-sociologie positive. On voit, en effet, que, d'après cette hypothèse,
-les besoins purement intellectuels n'auraient pas toujours existé, sous
-une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il faudrait y admettre
-une époque où ils auraient absolument pris naissance, sans aucune
-autre manifestation antérieure: ce qui serait directement contraire
-à ce grand principe, fourni à la sociologie par la biologie, que,
-toujours et partout, l'organisme humain a dû présenter, à tous égards,
-les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement différer,
-en aucun cas, que par leur degré de développement et leur mode
-correspondant de satisfaction. Une telle position de la question suffit
-certainement pour la résoudre, et montre aussitôt que cette opinion
-doit nécessairement résulter d'une fausse appréciation des faits. Dans
-l'état même d'idiotisme et de démence, où l'homme paraît rabaissé
-au-dessous d'un grand nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore
-constater, avec les précautions convenables, l'existence d'un certain
-degré d'activité purement spéculative, qui se satisfait alors par un
-fétichisme très grossier. Combien serait-il donc irrationnel, à plus
-forte raison, de penser que, à aucun âge de l'enfance sociale, l'homme
-normal, et doué, au moins implicitement, de toutes ses facultés, ait pu
-jamais être livré, d'une manière rigoureusement exclusive, à une vie
-purement matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune manifestation
-quelconque des besoins intellectuels, quelque oppressive qu'on veuille
-alors supposer la puissance d'un milieu défavorable. En principe, cette
-hypothèse serait évidemment insoutenable. Mais je puis d'ailleurs
-facilement indiquer la source très naturelle d'une pareille illusion,
-que me semblent partager encore presque tous les observateurs, même
-les plus judicieux et les plus sagaces, qui ont étudié, par une
-exploration directe, les premiers degrés de la vie sauvage; ce qui doit
-faire mieux ressortir l'utilité de cette rectification. Il suffit de
-remarquer, à cet effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle
-d'idées théologiques quelconques a été essentiellement conclue,
-non d'une conférence directe, qui n'eût pu même être convenablement
-établie, mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce plus
-ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai ci-après, le fétichisme,
-de sa nature, peut se développer beaucoup avant de donner lieu à
-aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il ait atteint à l'état
-d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent fort tard, et tout près de sa
-transformation finale en polythéisme proprement dit. Telle est la
-simple origine de cette illusion, qui, malgré sa gravité, est, au fond,
-très excusable, chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par
-aucune théorie positive, propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse
-interprétation des faits.
-
-On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse, que l'homme a
-dû essentiellement commencer à la manière des animaux. Je l'admets en
-effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en niant l'induction
-qu'on en veut tirer, et qui repose, à mes yeux, sur une fausse
-appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Car je suis
-convaincu que les animaux assez élevés pour manifester, en cas de
-loisir suffisant, une certaine activité spéculative (et beaucoup
-d'espèces en sont assurément susceptibles), parviennent spontanément,
-de la même manière que nous, à une sorte de fétichisme grossier,
-consistant toujours à supposer les corps extérieurs, même les plus
-inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues aux
-impressions personnelles du spectateur. Une judicieuse exploration
-de l'intelligence des animaux ne laisse aucun doute sur la réalité
-de cette similitude essentielle, sauf la différence fondamentale
-que présente l'incontestable aptitude de l'entendement humain à se
-dégager graduellement de ces ténèbres primitives, qui, pour les autres
-organismes, même les plus éminens, doivent, au contraire, indéfiniment
-persister; excepté peut-être, chez quelques animaux choisis, un faible
-commencement de polythéisme, qu'il faudrait d'ailleurs attribuer
-surtout au contact humain. Que, par exemple, un enfant ou un sauvage,
-d'une part, et, d'une autre part, un chien ou un singe, contemplent
-une montre pour la première fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est
-quant à la manière de formuler, aucune profonde diversité immédiate
-dans la conception spontanée qui, aux uns et aux autres, représentera
-cet admirable produit de l'industrie humaine comme une sorte d'animal
-véritable, ayant ses goûts et ses inclinations propres: d'où résulte,
-par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme radicalement commun,
-les premiers ayant seulement le privilége exclusif d'en pouvoir
-ultérieurement sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle du véritable
-degré de similitude nécessaire entre le développement mental de
-l'homme et celui des autres animaux supérieurs, d'après la similitude
-correspondante de leurs organismes cérébraux, n'aboutit réellement
-qu'à confirmer de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition
-générale sur le vrai point de départ intellectuel de l'humanité.
-
-Exclusivement habitués dès long-temps à une théologie éminemment
-métaphysique, nous devons éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras à
-comprendre réellement cette grossière origine, qui a dû fréquemment
-donner lieu à de graves méprises involontaires. C'est ainsi surtout que
-le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme,
-lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination usuelle
-d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au premier; puisque
-les prêtres de Jupiter ou de Minerve auraient pu sans doute aussi
-légitimement repousser le reproche banal d'adoration des images que le
-font aujourd'hui nos docteurs catholiques quant à l'injuste accusation
-des protestans. Mais, quoique nous soyons heureusement assez éloignés
-du fétichisme pour ne plus le concevoir aisément, chacun de nous n'a
-qu'à remonter suffisamment dans sa propre histoire individuelle, pour
-y retrouver la fidèle représentation d'un tel état initial. Tous les
-philosophes qui sauront aujourd'hui se dégager convenablement des
-opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme constitue
-nécessairement le vrai fond primordial de l'esprit théologique,
-envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins dans
-sa plus entière plénitude intellectuelle: c'est là que conviendrait
-éminemment la célèbre formule de Bossuet: _Tout était dieu, excepté
-Dieu même_, pourvu qu'on l'appliquât à un point de départ, et non à
-une chimérique dégénération; car on peut strictement dire, en effet,
-que, depuis cette première époque, le nombre des dieux a été sans
-cesse en décroissant, comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même
-aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent involontairement
-entraîner, sous l'influence imparfaitement rectifiée de notre vicieuse
-éducation, à tenter de pénétrer le mystère de la production essentielle
-de phénomènes quelconques, simples ou compliqués, dont ils ignorent
-les lois naturelles, ils peuvent alors personnellement constater
-cette invariable tendance instinctive à concevoir la génération des
-effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être
-correspondant, toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est réellement
-autre chose que le principe philosophique du fétichisme proprement
-dit. Ceux qui, par exemple, auront souri avec le plus de dédain à la
-naïveté du sauvage animant spontanément la montre dont il admire le
-jeu, pourraient, à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus d'une fois
-dans une disposition mentale bien peu supérieure, malgré leur habitude
-d'un tel spectacle, quand ils contemplent, entièrement étrangers à
-l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent inexplicables, dus
-à quelque dérangement inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous
-serait, sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment la
-disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations
-comme autant d'indices des affections ou des caprices d'un être
-chimérique, si la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie
-antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait maintenant à calmer
-notre inquiétude intellectuelle par l'immédiate supposition générale
-d'une certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable, comme en
-beaucoup d'autres cas semblables préalablement analysés à notre entière
-satisfaction.
-
-Ainsi, la philosophie théologique, convenablement approfondie, a
-toujours évidemment pour base nécessaire le pur fétichisme, qui
-divinise instantanément chaque corps ou chaque phénomène susceptibles
-d'attirer avec quelque énergie la faible attention de l'humanité
-naissante. Quelques transformations essentielles que cette philosophie
-primitive puisse ensuite subir graduellement, une judicieuse analyse
-sociologique y pourra toujours mettre à nu ce fond primordial, jamais
-entièrement dissimulé, même dans l'état religieux le plus éloigné du
-point de départ. Non-seulement, par exemple, la théocratie égyptienne,
-dont celle des Juifs fut certainement une simple dérivation, a dû
-présenter, aux temps de sa plus grande splendeur, la co-existence
-régulière et très prolongée, dans les différentes castes de sa
-hiérarchie sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque les
-rangs inférieurs étaient encore restés au simple fétichisme, tandis
-que les premiers rangs étaient en pleine possession d'un polythéisme
-très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient même déjà
-élevés très probablement à une certaine ébauche du monothéisme;
-mais, en scrutant plus profondément l'esprit théologique, on peut,
-en outre, y reconnaître, en tout temps, par une analyse plus directe
-et plus décisive, des traces actuelles très prononcées du fétichisme
-fondamental, malgré les formes les plus métaphysiques qu'il ait
-pu affecter chez les plus subtiles intelligences. Qu'est-ce, en
-effet, au fond, que cette célèbre conception de l'âme du monde chez
-les anciens, ou cette assimilation plus moderne de la terre à un
-immense animal vivant, et tant d'autres doctrines analogues, sinon
-un véritable fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux verbiage
-philosophique? Il n'y a là, sans doute, comparativement au fétichisme
-spontané des temps primitifs, d'autre différence essentielle que de
-se rapporter à des êtres collectifs et abstraits au lieu d'êtres
-purement individuels et concrets. De nos jours même, qu'est-ce
-réellement, pour un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme dont
-se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds
-métaphysiciens, sinon le fétichisme généralisé et systématisé,
-enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au
-vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations d'un principe déjà
-directement établi, il devient donc irrécusable que le pur fétichisme,
-loin de constituer une simple aberration de l'esprit théologique,
-en indique nécessairement la source fondamentale, et détermine son
-vrai caractère primordial, jusqu'aux temps beaucoup plus récens où,
-comme je l'expliquerai bientôt, son mélange de plus en plus intime
-avec l'esprit métaphysique proprement dit en altère profondément la
-nature originelle, néanmoins toujours reconnaissable à une saine
-exploration scientifique. Telle est donc notre théologie vraiment
-primitive, celle qui présente le plus complétement cette rigoureuse
-spontanéité, où réside, d'après le chapitre précédent, le privilége
-essentiel de toute philosophie théologique, et qu'aucun autre âge
-religieux n'a pu certainement offrir à un degré aussi parfaitement
-approprié à la torpeur initiale de l'entendement humain, alors ainsi
-dispensé même de créer la fiction facile des divers agens surnaturels,
-et se bornant à céder presque passivement à la pente naturelle qui
-nous entraîne à transporter au dehors ce sentiment d'existence dont
-nous sommes intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant d'abord
-expliquer suffisamment nos propres phénomènes, nous sert immédiatement
-de base uniforme à l'interprétation absolue de tous les phénomènes
-extérieurs. Cette première philosophie a dû rester, comme toute autre,
-bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes
-de quelque importance, et sans excepter même les phénomènes purement
-négatifs, par exemple ceux des ombres, qui ont sans doute long-temps
-produit sur l'humanité naissante la même impression fondamentale de
-terreur superstitieuse qu'ils déterminent encore si souvent dans notre
-enfance individuelle, comme chez tant d'animaux. Mais cette théologie
-spontanée n'a pas dû tarder à être pareillement étendue à l'étude de
-l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration[3] formelle des
-animaux, quand ils offraient à l'homme, sous un aspect quelconque, un
-spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire dont il ne retrouvait
-pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité
-de l'odorat, ou de tout autre sens, leur procurât immédiatement des
-notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore
-aujourd'hui, soit qu'une plus grande susceptibilité organique leur fît,
-à certains égards, sentir avant nous diverses variations principales de
-l'atmosphère, etc.
-
- Note 3: Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins
- commun qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans
- doute, avec une véritable adoration directe, le respect spécial
- pour des animaux consacrés à quelque divinité extérieure,
- suivant un usage long-temps pratiqué chez les Grecs et même
- chez les Romains, indépendamment d'ailleurs de certains animaux
- habituellement entretenus comme instrumens de divination.
-
-Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée,
-par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa
-première situation mentale. Nous avons reconnu, au chapitre précédent,
-que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer
-de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours
-fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la
-vie intellectuelle, ou, suivant la formule anatomique, de la région
-postérieure du cerveau sur la région frontale; d'une manière d'ailleurs
-essentiellement commune au développement de l'espèce et à celui de
-l'individu. Or, cet empire, évidemment plus prononcé à l'origine, des
-passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous
-disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement
-plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous
-les corps observables étant ainsi immédiatement personnifiés, et doués
-de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs
-phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le
-spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver
-ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment
-spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier
-aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suffisamment l'éprouver,
-même en nous reportant, par la méditation la plus intense et la mieux
-dirigée, à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément combien cette
-exacte correspondance intime entre le monde et l'homme doit nous
-attacher profondément au fétichisme, qui réciproquement tend aussi,
-de toute nécessité, à prolonger spécialement un tel état moral. Cette
-co-relation spontanée peut encore se vérifier, même quand l'évolution
-humaine est la plus avancée, en considérant les organisations ou les
-situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective
-acquiert, à un titre quelconque,le plus spécialement une prédominance
-très rapprochée de
-l'irrésistibilité. Malgré la plus grande culture intellectuelle, les
-hommes qui, pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière de
-la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition
-semblable (dont personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits,
-n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin d'exercer presque
-incessamment sur leurs propres pensées une très active surveillance,
-pour ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans l'état très
-prononcé de crainte ou d'espérance déterminé par un passion quelconque,
-à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, en
-personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux objets les plus inertes
-qui peuvent intéresser leurs affections actuelles. Ces tendances
-partielles ou passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une faible
-idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la
-fois complet et normal, il était d'ailleurs permanent et commun. La
-constitution, encore si métaphorique, du langage humain, dans les
-idiomes même les plus perfectionnés, en offre aussi, à mes yeux, un
-témoignage universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. On ne
-saurait douter, en effet, que la formation du fond essentiel de ce
-langage ne remonte, en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme
-proprement dit, qui a dû persister plus long-temps qu'aucun autre
-peut-être, par la lenteur plus spéciale des progrès qu'il comportait,
-comme je vais l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, qui
-attribue surtout le fréquent usage des expressions figurées à la
-seule disette de signes directs, est sans doute trop rationnelle pour
-devenir suffisamment admissible, autrement qu'envers une époque très
-avancée de l'évolution intellectuelle. Jusque alors, et précisément
-pendant les temps qui ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt
-le développement de la langue humaine[4], l'excessive surabondance
-des figures a dû tenir bien davantage au régime philosophique alors
-dominant, qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant directement
-tous les phénomènes possibles aux actes humains, devait faire
-introduire, comme essentiellement fidèles, des expressions qui ne
-peuvent plus nous sembler que métaphoriques, depuis que nous avons
-complétement dépassé l'état mental qui en motivait le sens littéral.
-Cet aperçu scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé
-par une remarque intéressante, déjà faite depuis long-temps, sur le
-décroissement graduel d'une telle tendance à mesure que l'esprit
-humain se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait point superflue
-l'ultérieure vérification spéciale, d'après un ensemble suffisant
-d'analyses philologiques convenablement instituées. Pour faciliter
-la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter ici une
-indication caractéristique, relative aux temps modernes, où la nature
-des métaphores se transforme insensiblement de plus en plus, en ce que,
-au lieu de transporter, comme dans l'état primitif, au monde extérieur
-les expressions propres aux actes humains, la révolution fondamentale
-qui s'accomplit graduellement dans notre manière de philosopher nous
-conduit, au contraire, à appliquer toujours davantage aux divers
-phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature
-inerte, dont la considération prépondérante constitue, comme je l'ai
-tant établi, la base nécessaire du véritable esprit scientifique, qui
-exercera désormais sur la constitution du langage humain une influence
-de plus en plus profonde.
-
- Note 4: J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer
- ma conviction bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage
- humain, quoique la nature et la destination de cet ouvrage
- ne me permettent pas d'y examiner, même sommairement, cet
- important sujet. Dans le Traité spécial que j'ai annoncé, je
- pourrai ultérieurement justifier ce lumineux principe, qui
- peut seul conduire à constituer, en temps opportun, une vraie
- philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager,
- ce me semble, comme l'une des grandes données préalables
- fournies à la sociologie par la biologie. Car chaque espèce
- d'animaux supérieurs étant toujours douée, en vertu de son
- organisation, d'un certain langage propre, dont l'identité
- nécessaire se fait partout sentir à travers les diverses
- modifications quelconques, souvent très notables, de climat
- et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me
- paraît seule pouvoir conduire à concevoir irrationnellement
- notre espèce comme arbitrairement soustraite à cette loi
- universelle du règne animal, sans que rien, dans notre
- organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. Quand
- les hautes recherches philologiques, qui, du reste, commencent
- déjà spontanément à converger avec évidence vers une telle
- tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par
- l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation
- préliminaire avec l'usage régulier d'une théorie sociologique
- vraiment directrice, je ne doute pas qu'elles ne fassent alors
- de rapides progrès dans la manifestation irrécusable des vrais
- élémens fondamentaux de la langue humaine.
-
-Après avoir ainsi directement établi, sous le point de vue général
-propre à cet ouvrage, l'inévitable nécessité de ce premier âge
-théologique, et suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental,
-il nous reste à apprécier sommairement son influence propre sur
-l'ensemble de l'évolution humaine, et ensuite, plus spécialement, la
-transformation graduelle qui en fait spontanément dériver le second âge
-naturel de la philosophie théologique.
-
-Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, on compare,
-d'une manière convenablement approfondie, toutes les grandes phases
-religieuses de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je l'ai
-ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue réellement, du moins
-quant à l'existence individuelle, l'état théologique le plus intense,
-c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la plus vaste et la
-plus intime prépondérance dans tout notre système mental. Quelque
-monstrueux que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs anciens,
-l'inépuisable dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions
-un résultat bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter
-suffisamment une telle revue envers les dieux des purs fétichistes,
-ainsi que j'aurai lieu ci-après d'en signaler le principal motif.
-Cette multiplicité supérieure devait, en effet, résulter du caractère
-essentiellement individuel et concret des croyances fétichiques, où
-chaque corps observable devient spontanément le sujet propre d'une
-superstition distincte. Mais indépendamment d'une telle complication
-numérique, cette liaison immédiate et continue doit alors donner une
-bien plus grande influence mentale aux conceptions théologiques, à
-travers lesquelles, pour ainsi dire, s'effectuent nécessairement
-toutes les observations; sauf quelques rares notions pratiques sur
-les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement fournies par
-l'expérience involontaire, et qui, dans l'origine, sont peu supérieures
-aux connaissances réelles que les plus éminens animaux acquièrent d'une
-manière analogue. A aucun autre âge religieux, les idées théologiques
-n'ont certainement pu être aussi directement ni aussi complétement
-adhérentes aux sensations elles-mêmes, qui alors les rappelaient
-presque sans délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait
-être presque impossible à l'intelligence d'en faire essentiellement
-abstraction, même d'une manière partielle et momentanée. L'immense
-progrès qui nous sépare heureusement de cette première enfance, doit
-en rendre maintenant très difficile l'exacte appréciation, outre
-l'embarras croissant des explorations directes de plus en plus rares.
-Mais, en se plaçant au point de vue convenable[5], je ne doute pas que
-la plupart des juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse de
-cette importante observation sur la prépondérance intellectuelle de
-l'esprit théologique, beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme
-que sous aucun autre régime religieux: ce qui tend à confirmer, dès le
-point de départ, ma proposition générale sur le décroissement continu
-d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle s'accomplit,
-suivant ma théorie fondamentale du développement humain. Toutefois, la
-confusion trop ordinaire où tombent presque tous les philosophes entre
-l'empire mental des croyances religieuses et leur influence sociale,
-empêche essentiellement, à cet égard, toute saine appréciation
-générale, parce que ce n'est point alors en effet que la philosophie
-théologique a pu obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux
-ascendant politique, dont le développement propre a dû être plutôt en
-sens inverse, par une remarquable coïncidence, que la suite de notre
-opération historique expliquera spontanément. Afin de dissiper ici,
-à ce sujet, toute incertitude essentielle, il faut donc maintenant
-caractériser le motif principal de la moindre puissance du fétichisme
-comme moyen de civilisation, malgré son extension intellectuelle
-certainement supérieure; d'où résultera ensuite aisément la
-détermination sommaire de sa véritable influence sociale.
-
- Note 5: C'est uniquement au très petit nombre d'esprits
- pleinement philosophiques qui ont pu essentiellement accomplir
- déjà la grande évolution mentale, qu'il appartient aujourd'hui
- d'entreprendre avec succès de telles comparaisons, à cause de
- l'heureuse faculté que leur procure exclusivement une entière
- émancipation personnelle, de transporter presque indifféremment
- leurs pensées à tous les degrés de l'échelle théologique, sans
- aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une occasion
- naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres
- suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on
- doit finalement attendre une histoire vraiment rationnelle de
- la religion, conçue et exécutée d'une manière impartiale et
- lumineuse. A la vérité, l'esprit de dénigrement systématique
- qui caractérisait, à cet égard, les encyclopédistes du siècle
- dernier, devait certainement les rendre encore moins propres
- à cette haute appréciation philosophique. Elle ne saurait
- convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies
- des préventions métaphysiques que des préjugés théologiques,
- et pour lesquelles ces deux ordres d'idées antagonistes soient
- désormais pareillement ensevelis dans un irrévocable passé,
- où la part nécessaire de chacun d'eux devient exactement
- assignable, d'après la vraie théorie générale du développement
- humain.
-
-On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, malgré les récriminations
-modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est
-néanmoins strictement indispensable pour utiliser réellement la
-propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Non-seulement
-toute doctrine quelconque exige évidemment des organes spéciaux, qui
-puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale.
-Mais, en outre, les croyances religieuses sont, par leur nature,
-beaucoup plus complétement assujéties que toutes les autres à cette
-nécessité commune, à cause du vague indéfini qui les caractérise
-spontanément, et qui ne peut être suffisamment contenu que par
-l'exercice permanent d'une très active discipline, convenablement
-organisée. Sans cette indispensable condition, les idées théologiques
-peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même
-d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter
-néanmoins qu'une très faible consistance politique, en suscitant
-plutôt des divergences que des convergences: comme nous le confirme
-éminemment la grande expérience des trois derniers siècles, où, par
-la désorganisation générale de l'ancienne autorité théologique, les
-croyances religieuses sont devenues bien plus un puissant principe de
-discorde qu'un véritable lien social, contrairement à leur destination
-essentielle, que l'étymologie semble aujourd'hui rappeler avec une
-sorte d'ironie. Or, en ayant convenablement égard à cette considération
-fondamentale, il est facile d'expliquer la moindre influence sociale
-de la philosophie théologique à l'époque du fétichisme, malgré qu'elle
-occupât certainement alors beaucoup plus de place dans l'ensemble de
-l'entendement humain.
-
-Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à ce que le fétichisme
-comportait infiniment moins que le polythéisme et le monothéisme le
-développement propre d'une autorité sacerdotale distinctement organisée
-en classe spéciale, par une suite nécessaire du caractère essentiel des
-croyances correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme sont
-éminemment individuels, et chacun d'eux a sa résidence inévitable et
-permanente dans un objet particulièrement déterminé; tandis que ceux
-du polythéisme ont, de leur nature, une bien plus grande généralité,
-un département beaucoup plus étendu quoique toujours propre, et enfin
-un siége infiniment moins circonscrit. Cette différence fondamentale
-constitue sans doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée
-à correspondre spontanément, avec une exacte harmonie, à l'état
-primitif de l'esprit humain, où toutes les idées sont nécessairement,
-au plus haut degré, particulières et concrètes; et de là résulte, comme
-je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité très supérieure des divinités
-de cette première enfance. Mais, sous le point de vue social, il est
-pareillement évident que de telles croyances offrent, par leur nature,
-beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour
-les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribu, et
-même de nation, la plupart néanmoins sont essentiellement domestiques,
-ou même personnels, ce qui offre bien peu de secours au développement
-spontané de pensées suffisamment communes. En second lieu, le siége
-immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé,
-doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite,
-tend à empêcher directement l'essor d'une classe spéculative, vraiment
-distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort
-étendu, car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à aucune
-époque théologique plus avancée, dans l'ensemble de la vie humaine, qui
-en est plus intimement pénétrée, chaque acte particulier de l'homme
-ayant pour ainsi dire son propre aspect religieux. Mais c'est presque
-toujours un culte essentiellement personnel et direct, dont chaque
-croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune interposition
-forcée envers ses divinités spéciales, constamment accessibles par leur
-nature. C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux habituellement
-invisibles, plus ou moins généraux, et essentiellement distincts
-des corps soumis à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer,
-à l'âge du polythéisme, le développement rapide et prononcé d'un
-vrai sacerdoce, susceptible d'une haute prépondérance sociale, comme
-constituant, d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire
-indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au
-contraire, n'exigeait point évidemment cette inévitable intervention,
-et tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance de l'organisation
-sociale, dont le premier essor, comme je l'ai établi au chapitre
-précédent, devait certainement dépendre de la formation distincte
-d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale. Dans
-l'analyse, beaucoup mieux connue, des âges théologiques ultérieurs,
-on peut observer encore des traces très marquées de ce caractère
-nécessaire des cultes primitifs, aux temps même de la plus entière
-extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain,
-en considérant le mode spécial, très précieux à remarquer sous ce
-rapport, qui y distinguait l'adoration des dieux lares et pénates,
-divinités essentiellement domestiques, où l'on doit, à mon gré,
-reconnaître de purs fétiches, dont le culte, particulièrement modifié
-chez les diverses familles, s'y célébrait toujours directement, sans
-intervention sacerdotale, chaque fidèle, ou du moins chaque chef de
-famille, étant resté, à cet égard, une sorte de prêtre spontané.
-
-Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations
-fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point
-entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine
-classe sacerdotale, commençant à se détacher assez distinctement
-de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des
-professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs
-peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du
-vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés
-de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on
-reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors
-essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus
-haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je
-l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement
-dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive,
-du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à
-provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce.
-D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère
-d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des
-fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source
-exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement
-tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur
-situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui
-a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le
-besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard,
-d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels,
-généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer
-directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y
-rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la
-formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement
-distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré
-essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement
-vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique
-actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte
-des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis
-que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire,
-non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de
-progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation
-démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais
-il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration
-des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres
-branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte
-les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit
-humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et
-les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps
-célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû
-long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand
-nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux
-effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant
-presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les
-attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on
-reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une
-autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait
-osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement
-du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée
-de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour
-intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les
-astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement
-subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la
-philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement
-total. Or, c'est seulement quand le fétichisme s'est ainsi élevé
-enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière
-permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale,
-par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais,
-en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère,
-source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur
-ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider
-essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit
-théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement
-le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu
-s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir
-d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées:
-mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le
-voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable
-consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle
-préalable.
-
-En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de
-signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur
-l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre
-fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment
-de base aux liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux
-croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque
-de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des
-considérations précédentes, que cette propriété politique est bien
-loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue
-qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps
-même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette
-observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite
-de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme,
-et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire
-du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus
-parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera
-naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale,
-tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être
-attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à
-la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale
-exposée à la fin du volume précédent.
-
-D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux
-leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste
-appréciation générale des plus importans effets du système théologique
-dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû
-être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa
-dernière phase, au principal développement de la politique théologique,
-son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même
-indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.
-
-Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée
-à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette
-première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au
-moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons
-reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie
-théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre
-intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment
-et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement
-participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie
-primitive, son action ultérieure, après la production générale du
-premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie,
-à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet,
-l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce
-premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des
-plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables
-devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs,
-si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme
-radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement
-l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires
-du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien
-peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons
-au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins
-comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard,
-d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance
-intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les
-faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou,
-plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être
-alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme,
-et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain
-est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel
-de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en
-produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination
-permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective
-sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer
-profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes
-naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures
-des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de
-pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et
-partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de
-cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible,
-à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même
-les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment
-admettre les plus chimériques récits avec les plus communes
-observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler
-spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité
-trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il
-était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues
-à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer
-très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui
-l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur
-laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne
-nous est certainement point innée, puisqu'on peut presque assigner,
-dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine
-manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu,
-et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition,
-souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à
-cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire,
-que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain,
-le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle,
-aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de
-cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant
-que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant
-mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par
-l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type
-humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement
-une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes
-hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une
-activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre
-surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines,
-ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations
-spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement
-signalées, comme la pratique de certains mouvemens graduellement
-convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement
-enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues,
-etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire
-nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles
-d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une
-convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt
-l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent
-contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que
-les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque
-indéfiniment.
-
-Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur
-l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à
-beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident
-qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait
-tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination,
-alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi
-les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie,
-remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le
-polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement
-propre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant
-l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer
-à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans
-la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des
-facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression,
-de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des
-facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale
-que notre organisation établit entre elles.
-
-Quant au développement industriel, philosophiquement défini,
-c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur
-le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier
-âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté
-les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre.
-Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de
-ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit
-surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes,
-l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage
-permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le
-commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la
-naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et
-procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale.
-Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit
-alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance
-pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le
-théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de
-Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle
-entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action
-destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent
-à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au
-genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison,
-quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps
-où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres
-motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement
-indispensable au développement social ultérieur, dont la scène
-nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité
-supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive
-est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir,
-sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de
-concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie,
-à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus
-grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur
-les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui
-affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne
-peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle
-de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est
-difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence
-du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la
-consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même
-devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde
-environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence prolongée
-du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans
-obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain
-pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces
-croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées
-par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand
-quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet
-important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un
-haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en
-principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique,
-de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions
-fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel
-le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des
-lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie
-ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des
-agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu
-de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment
-propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré
-d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser
-autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soit
-nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable
-ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de
-la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide
-à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde
-extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux
-au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe
-et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à
-obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur
-ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait
-consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa
-torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas
-le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique,
-à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la
-seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement
-les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté
-mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains
-et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres,
-d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un
-dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui
-nous y montre les symptômes nécessaires de l'éveil primordial de notre
-intelligence et de notre activité.
-
- Note 6: Quoique le point de vue concret doive être ici
- soigneusement écarté, d'après les explications préalables de
- cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que
- possible, toute confusion dans les vérifications spéciales,
- devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir
- une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un
- seulement des trois modes généraux d'existence matérielle
- qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs,
- successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais
- qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà
- parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles
- restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective,
- je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux
- transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation
- du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va
- le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi,
- quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas
- particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des
- influences contraires.
-
-Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme,
-quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins
-efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit
-théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute
-importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes
-maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les
-immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même
-qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort
-éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont
-réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement
-éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport
-intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble
-d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire
-enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire
-de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici
-n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par
-une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un
-degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature,
-l'esprit théologique avait besoin de fournir à la discipline sociale
-une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance,
-soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup
-trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences
-purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les
-institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être
-habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent
-long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison
-soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même
-les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une
-manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions
-religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir
-la nécessité primitive de la consécration théologique dans les
-modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à
-concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme
-essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit
-de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie
-de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer
-clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence
-religieuse: telle est, entre autres, cette célèbre institution du
-_Tabou_, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie,
-et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une
-précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances
-théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale,
-lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état
-agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs
-soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après
-une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous
-sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que
-l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et
-surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé
-comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante,
-non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment
-recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous
-le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de
-l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer,
-autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus
-la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos
-penchans, afin de faire convenablement éclater la supériorité implicite
-de notre organisation propre.
-
-Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention
-sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très
-fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on
-n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme
-un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune
-conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien
-peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui
-exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses
-phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de
-présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui,
-applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront
-prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations,
-aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits
-sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.
-
-Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si
-étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie,
-il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience
-universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un
-homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action
-sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu.
-Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait
-exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante
-harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique
-duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer
-souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire,
-à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se
-seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire
-simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle,
-l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment
-embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément
-entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté
-presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental
-trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du
-caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des
-opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit
-positif pourra seule entièrement rectifier.
-
-En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories
-théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence
-dans ses plus simples spéculations, ce serait sans doute une étrange
-inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle
-dans les méditations sociales et politiques, dont la complication
-supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante
-intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel
-régime constitue directement la base nécessaire de tout le système
-mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les
-plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps
-primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général,
-dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles
-qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques,
-quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits
-par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours
-d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.
-
-Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous
-examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation
-du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance
-spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps
-primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans
-la plupart des cas ordinaires, avec les principales nécessités
-sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait
-résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement
-supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses,
-l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très
-brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque
-indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances
-religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément
-selon les exigences diverses de chaque application politique, de
-manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les
-inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu
-qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable,
-individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend
-si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation
-systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable,
-afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences
-pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je
-l'expliquerai directement dans la cinquante-quatrième leçon. Mais
-cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens
-et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop
-souvent à des applications nuisibles, doit avoir sans doute encore
-plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des
-inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement,
-un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui
-distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant
-être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses
-modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces
-opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains
-attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes;
-sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi,
-outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir
-à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont
-d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des
-notions essentiellement convenables à l'état social contemporain.
-La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement
-vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde
-à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que
-l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre.
-A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans
-l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influence
-sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre
-liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins
-inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le
-reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une
-très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits
-supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu
-civilisatrice de cette philosophie primitive.
-
-D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux
-relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que
-le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup
-plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos
-remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation
-religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle
-de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement
-inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable,
-de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse
-d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y
-trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter
-essentiellement d'y vérifier, sur quelques exemples décisifs, comme
-chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie.
-Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment
-moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux
-saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus
-distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique,
-doit rationnellement confirmer, _à fortiori_, l'existence implicite
-de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection
-nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement
-ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans
-et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du
-fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.
-
-Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique
-inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition
-fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait
-ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du
-régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de
-l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me
-suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument
-temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, en
-principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout
-au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante
-destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres
-acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs,
-ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres
-animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par
-un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les
-élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement
-à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc
-superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute
-portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit
-invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons
-pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté
-que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à
-certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante.
-On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond,
-très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme
-le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des
-individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre,
-en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention
-fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes
-et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a
-coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute,
-justement indiqué la condensation croissante de la population humaine,
-comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle
-dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état
-agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son
-incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante,
-faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne
-s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop
-prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall,
-cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on
-fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai
-expliqué au troisième volume (_voyez_ la quarante-cinquième leçon).
-Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance
-sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la
-produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme
-le confirment tant d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés
-pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à
-s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence
-du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque
-résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de
-se décider à un changement total de situation, encore antipathique
-à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de
-remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent
-des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques
-même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la
-vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y
-a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue
-donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique
-l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre
-des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or
-il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant
-presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut
-bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende
-spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer graduellement
-l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en
-quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre,
-il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car,
-l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée,
-par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels,
-doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord
-très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au
-sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres
-antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires,
-ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux,
-qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle
-concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux
-domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches;
-telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait
-alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la
-tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le
-fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au
-polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse
-indispensable à cette transition, y doit être attribuée, en majeure
-partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister
-dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai
-noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété
-essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu
-sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si
-cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était
-spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce
-qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine
-élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette
-indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une
-semblable révolution sur le perfectionnement général du système
-théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme
-commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant
-à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais
-l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On
-conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit
-attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps
-célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup
-plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanée d'observations
-astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une
-population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant
-ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double
-relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et
-l'établissement final de la vie agricole.
-
-En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans
-l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique,
-d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici
-très spontanément de signaler, sous deux rapports importans,
-l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez
-les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien
-est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à
-l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement
-constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnel esprit
-qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement
-abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution
-vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est
-cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui
-la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique
-partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si
-nous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme
-chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second
-lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité
-du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la
-nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous
-nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation
-du développement matériel de celle du développement spirituel. La
-grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier,
-résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et
-presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens
-humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état
-révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.
-
-Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore,
-que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur
-l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante
-fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la
-conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux.
-Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le
-monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation,
-comme, sur sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée
-à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est
-long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire
-de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un
-penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des
-hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement
-toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre
-ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait
-d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces
-organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup
-plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction
-presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale
-de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un
-frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle
-est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme
-primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire
-vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier
-système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par
-l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il
-faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait
-été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les
-immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous
-dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la
-conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles,
-des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels
-exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement
-remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non
-moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection
-particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très
-énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans
-doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors,
-comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet
-égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle,
-puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution,
-si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne
-plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la
-voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui,
-que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre
-de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement
-réparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi
-obligé de recourir à peu près exclusivement.
-
-Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude
-spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles,
-il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous
-le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement
-fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation
-carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui
-limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est
-susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations
-humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable
-essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage
-chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs
-être directement atténué par suite même du caractère d'utilité
-publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que
-doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime
-utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où
-l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite
-de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la
-destinée fondamentale de l'homme, qui l'oblige à développer sans cesse,
-à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal.
-Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle
-ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement
-opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire,
-d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines
-lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que
-possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect,
-envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la
-seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti
-encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les
-relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le
-monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme
-d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves
-dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il
-s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au
-nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le
-vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique
-et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira
-un jour à constituer régulièrement un vaste département spécial
-du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des
-efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les
-inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment
-prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation
-de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre
-véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle
-zoologique dont nous formons le type fondamental.
-
-Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes,
-convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à
-l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter
-cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant
-lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette
-première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui
-constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état
-théologique.
-
-Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du
-fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique
-incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition,
-également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au
-gré d'une imagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante
-philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel
-démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante,
-l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a
-désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude
-même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement
-éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera,
-j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement
-reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme
-qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive;
-la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base
-essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au
-fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce
-point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux
-primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux
-principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé,
-comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement,
-diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est
-vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille
-encore discuter un cas aussi évident; puisque la première manifestation
-de l'esprit théologique doit certainement consister à animer
-directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette
-vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement
-fictif.
-
-Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit
-religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir,
-quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir
-habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine
-a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle
-mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont
-l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent
-naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que
-sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand
-on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active,
-au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la
-condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue,
-toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent
-divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée
-intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode
-réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous
-deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état
-positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à
-d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue
-pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps
-mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence,
-presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de
-l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme
-une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit
-humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une
-manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.
-
-Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont
-été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu
-de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu
-être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite.
-Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de
-généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les
-singes, les carnassiers, etc., il aurait sans doute indéfiniment
-persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient
-irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence
-est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître
-leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques,
-doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le
-double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables,
-elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis
-le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur
-exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de
-la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au
-polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet
-essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé,
-comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les
-hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.
-
-Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos
-explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et
-concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un
-objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement
-à la nature particulière et incohérente des observations, grossièrement
-matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe
-alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration,
-vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque
-de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque
-imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation,
-doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par
-ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de
-la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a
-conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme
-serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement
-due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire
-les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une
-insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout
-vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une
-présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car,
-les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel,
-sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes,
-non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à
-tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux
-que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond,
-jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances,
-intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode
-général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles,
-malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le
-principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques,
-et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous
-les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui
-à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder
-d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous
-manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes
-devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de
-toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit
-humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et
-de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien
-établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point
-rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai
-expliqué au quarante-huitième chapitre.
-
-Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la
-généralisation insensiblement croissante des diverses observations
-humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions
-théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable
-transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux
-proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un
-caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence
-indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes,
-mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous
-un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne
-gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure
-qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes
-chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches
-correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui
-dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et
-habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement
-fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment
-commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche
-étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque,
-par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt
-de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions
-théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être
-abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu
-le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme
-au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des
-idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre
-enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la
-modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant
-plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence
-nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition
-vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération
-était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas,
-qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus
-sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord
-des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre
-organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce
-comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes
-sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence,
-quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez
-uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme doit donc être
-spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner
-lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue
-antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère
-nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement,
-pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit
-sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant
-égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors
-seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le
-procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette
-grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment
-mûre.
-
-C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie
-primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes
-ont continué à être régis par des volontés et non par des lois;
-et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même
-n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un
-être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au
-fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement
-ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et
-sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler
-l'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus
-sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique
-son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure
-que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère
-directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit
-purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre,
-quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique
-intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes,
-par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence
-fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant,
-par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue,
-le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus
-abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant
-que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est
-clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une
-troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins
-réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme
-au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque
-essentiellement analogue.
-
-D'après le principe précédent, on peut aisément compléter cette
-explication sommaire, en déterminant même par quelle branche
-principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage
-au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer
-sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont
-l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était
-certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence
-isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier
-à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette
-partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop
-concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale,
-ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu,
-devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en
-aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme
-je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur
-fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le
-culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu
-s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement
-aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de
-sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du
-dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en
-un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait
-donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le
-fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque
-divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa
-conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres
-fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement
-dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour
-préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que,
-pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement
-assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales:
-les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont
-restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement
-corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au
-moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme
-universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre
-leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques
-vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc
-ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'état le
-plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément
-son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même
-expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence
-indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole
-sur cette grande transformation de la philosophie théologique.
-
-Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de
-l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement,
-en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers
-principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe
-enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de
-l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications
-réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond,
-nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit
-scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable
-intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement
-immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels
-du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir
-irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie
-au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de
-la métaphysique dans le passage général du polythéisme au monothéisme
-ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que
-cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui
-beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première.
-Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en
-constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie
-métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement
-théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique
-à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée
-la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale
-d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était
-possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence
-presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre.
-Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est
-alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait
-évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en
-dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de
-vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps
-particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait
-d'abord, une propriété abstraite qui le rendait susceptible de recevoir
-mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant,
-dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou
-moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement
-l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de
-métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée.
-Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit
-même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable
-participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque
-dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins
-grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce
-qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être
-divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle
-notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y
-reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque,
-l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation
-transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement
-caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait
-et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre
-pour modifier successivement les conceptions purement théologiques,
-soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand
-chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une
-concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui
-n'ont d'abord qu'une existence abstraite.
-
-Telle est la double fonction indispensable de réduction et
-systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce
-graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à
-l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère
-nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais
-saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les
-phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence
-active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable,
-l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie
-que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane
-nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des
-transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins
-intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général
-d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique,
-puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant radicalement
-sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler
-organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en
-tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie
-théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous
-le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment
-organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite
-de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de
-plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications,
-dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un
-semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée
-rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y
-signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique,
-ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette
-grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment
-caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin
-scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour
-une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps,
-de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et
-continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique
-et l'esprit métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement
-prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement
-accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.
-
-
-L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de
-départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré
-l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère,
-excuser l'étendue et la complication des diverses discussions
-auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable
-chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi
-confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle
-jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le
-vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon
-suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée
-et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation
-prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions
-scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois,
-cette première application générale de ma philosophie historique
-aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude
-spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement,
-beaucoup mieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où
-l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité
-et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en
-aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions
-rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme
-vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit
-nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit
-inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera
-graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et
-permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans
-jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale
-essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui,
-au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu,
-dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en
-faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité,
-l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte
-raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater
-clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque
-aspect principal qu'on l'envisage, a toujours été, non-seulement le
-plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime
-harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée,
-indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.
-
-
-
-
-CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.
-
- Appréciation générale du principal état théologique de
- l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime
- théologique et militaire.
-
-
-Des habitudes exclusives profondément enracinées tendent
-nécessairement, chez les esprits modernes, à procurer au monothéisme
-un ascendant presque irrésistible, qui doit s'y opposer éminemment à
-toute saine appréciation des divers autres modes généraux de l'état
-théologique. Mais les philosophes, assez dégagés, à cet égard, de
-toutes préoccupations personnelles pour comparer, avec une impartiale
-élévation, les différens âges religieux, pourront aujourd'hui
-reconnaître aisément, après une analyse approfondie, et malgré de
-spécieuses apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature,
-constituer la principale forme du système théologique, considéré dans
-l'ensemble de sa durée. Quelle que soit, sous le rapport social,
-l'éminente destination réservée au monothéisme, comme je l'expliquerai
-soigneusement au chapitre suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère,
-incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore plus complète et
-plus spéciale du polythéisme à satisfaire spontanément aux besoins
-politiques de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble de ce double
-examen fera implicitement sentir que, malgré le caractère provisoire
-plus ou moins inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie
-théologique, l'existence du polythéisme a dû être plus durable que
-celle d'aucune autre phase religieuse; tandis que le monothéisme,
-plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, devait
-surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant sa transition
-fondamentale du système ancien au système moderne.
-
-Pour mieux éclaircir notre appréciation générale du polythéisme, il
-convient ici d'examiner d'abord abstraitement chacune de ses diverses
-propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, et de considérer
-ensuite les différentes formes nécessaires du régime correspondant;
-de manière à caractériser exactement l'indispensable participation
-de ce second âge religieux à la grande évolution humaine: en évitant
-d'ailleurs, autant que possible, toute discussion vraiment concrète,
-suivant les explications préalables indiquées au début du chapitre
-précédent. Avant tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai
-toujours le polythéisme dans l'acception publique qui lui était
-communément attribuée, sans m'arrêter à aucune des nombreuses et
-incohérentes tentatives par lesquelles, chez les modernes surtout, une
-irrationnelle érudition s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague
-interprétation symbolique, dont les principes sont presque toujours
-radicalement arbitraires, de rattacher ces croyances à un prétendu
-monothéisme antérieur, ou même, ce qui serait encore plus étrange, à
-quelque système purement physique. Si jamais ces ténébreuses hypothèses
-pouvaient devenir moins contradictoires et mieux déterminées, elles
-ne mériteraient guère plus l'attention du vrai sociologiste; puisque
-toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment
-s'apprécier, en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était
-habituellement entendue par les masses, et non d'après le sens plus
-raffiné qu'ont pu y attacher secrètement quelques initiés: d'autant
-plus que ces mystérieuses explications n'ont jamais dû être, au fond,
-qu'une sorte d'anticipation générale des esprits les plus cultivés sur
-la phase religieuse immédiatement suivante. Cette puérile obstination
-à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, le polythéisme,
-éminemment clair et expressif, que les admirables chants d'Homère,
-par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, ne provient, sans
-doute, essentiellement, dans la plupart des cas, que d'une impuissance
-philosophique à se représenter suffisamment un état mental trop
-éloigné, surtout en vertu des dispositions trop exclusives que doit
-inspirer la prépondérance totale du pur monothéisme. Aux yeux de tout
-vrai philosophe, si l'enfance de la raison humaine exige préalablement,
-de toute nécessité, le régime théologique, il n'y est certes pas moins
-naturel d'admettre d'abord un très grand nombre de dieux, pleinement
-distincts et indépendans les uns des autres, et dont les attributions
-spéciales correspondent à l'infinie variété des phénomènes; comme
-l'indique évidemment l'analyse attentive du développement spontané de
-l'individu, directement confirmée, pour l'espèce, par l'exploration
-judicieuse des divers sauvages contemporains, chez lesquels nos
-docteurs ne sauraient assurément transporter cette nébuleuse
-symbolisation.
-
-
-Sous le point de vue purement intellectuel, nous avons reconnu, au
-chapitre précédent, que le fétichisme était nécessairement caractérisé
-par l'incorporation la plus intime et la plus étendue possible de
-l'esprit religieux au système total des pensées humaines: en sorte
-que sa transformation en polythéisme constitue réellement un premier
-décroissement général de l'influence mentale propre à la philosophie
-théologique. Mais, malgré la haute importance scientifique d'une telle
-appréciation pour confirmer notre théorie fondamentale de l'évolution
-humaine, et quand même cet âge primitif serait moins éloigné et moins
-inconnu, l'admirable essor spontanément imprimé par le polythéisme à
-l'imagination de l'homme, aussi bien que sa haute efficacité sociale,
-doivent finalement nous déterminer à regarder ce second âge comme
-le véritable temps du plus intense développement propre de l'esprit
-religieux, quoique son énergie élémentaire eût déjà subi ainsi, au
-fond, un certain commencement d'altération. Jamais, en effet, depuis
-cette époque, un tel esprit n'a pu retrouver à la fois un champ aussi
-vaste et un aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une théologie
-directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique, et
-nullement contenue par les conceptions positives, dont les premiers
-rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à l'aide d'une scrupuleuse
-analyse, ne pouvaient se rapporter qu'à quelques observations
-incohérentes et empiriques sur les plus simples cas de chaque ordre
-de phénomènes naturels. Tous les évènemens quelconques, toujours
-étroitement rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement
-attribués à l'intervention continue d'une foule d'agens surnaturels
-plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires n'étaient presque
-aucunement assujéties à des lois invariables, il est clair que les
-idées théologiques devaient ainsi exercer une domination mentale
-beaucoup plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, que sous
-aucun régime ultérieur, comme nous le reconnaîtrons expressément
-au chapitre suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, dans
-le cours journalier de la vie active, l'existence habituelle d'un
-polythéiste sincère à celle du plus dévot monothéiste, une saine
-appréciation générale fera aussitôt ressortir, contrairement aux
-préjugés ordinaires, la prépondérance plus intime et plus prononcée
-de l'esprit religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure
-toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, sous les formes les plus
-variées, d'une foule d'explications théologiques très détaillées; en
-sorte que ses actions même les plus communes constituent, pour ainsi
-dire, autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale, sans cesse
-ranimée, autant que possible, par un renouvellement continu de forme
-et même de destination. Le monde imaginaire occupe alors certainement,
-eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système
-intellectuel de l'homme, que sous le régime monothéique: ainsi que le
-confirment clairement, par exemple, tant d'éloquentes plaintes des
-principaux docteurs chrétiens sur la difficulté radicale de maintenir
-le fidèle au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être
-certainement beaucoup moindre, et même presque nulle, sous l'empire,
-plus familier et moins abstrait, des croyances polythéiques. Comme
-le contraste général avec la doctrine de l'invariabilité des lois
-naturelles constitue nécessairement le meilleur critérium mental de
-toute philosophie théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer ici,
-afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, combien l'opposition du
-polythéisme est, sous ce rapport, plus profonde et plus intense que
-celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant fera spontanément
-ressortir, en y considérant l'immense décroissement déterminé,
-avec tant d'évidence, dans les miracles et les oracles, par la
-prépondérance finale du monothéisme, même musulman. En se bornant,
-par exemple, au seul cas des visions ou apparitions, on voit que,
-d'après la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles,
-et réservées, de loin en loin, à quelques individus privilégiés,
-chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination;
-tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout personnage un peu
-qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations
-personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une
-parenté plus ou moins directe.
-
-La seule objection vraiment spécieuse qui puisse être faite, à ma
-connaissance, contre un tel jugement comparatif, consisterait à
-regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle
-du monothéisme, d'après le moindre dévouement qu'il semble pouvoir
-inspirer. Mais cette objection qui, lors même qu'elle resterait sans
-réponse, ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence
-des considérations précédentes et de celles non moins décisives
-que la suite de notre opération suggérera naturellement au lecteur
-attentif, repose d'abord sur une confusion radicale entre la puissance
-intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale,
-et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir
-suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En
-vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système
-entier de l'existence humaine, on doit éprouver plus de difficulté
-à déterminer avec précision sa participation propre à chaque action
-sociale; tandis que, sous le monothéisme, cette coopération, quoique,
-au fond, beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée,
-d'après la division plus nette qui s'établit alors entre la vie active
-et la vie spéculative, comme je l'expliquerai au chapitre suivant.
-Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme
-le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui
-doit naturellement appartenir surtout au monothéisme, dont l'esprit,
-nécessairement bien plus exclusif, inspire, envers toute autre
-croyance, cette profonde répugnance que ne sauraient éprouver au
-même degré ceux qui, admettant déjà un très grand nombre de dieux,
-doivent être peu éloignés d'y en adjoindre de nouveaux, aussitôt que
-la conciliation devient possible. On ne peut sainement apprécier
-l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au
-principal office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution
-humaine, et qui devait essentiellement différer de celui du
-monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons bientôt que
-l'influence politique de l'un n'a certes été ni moins étendue ni moins
-indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération
-ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable concours de preuves
-variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement
-possible de l'esprit religieux, dont le monothéisme a réellement
-commencé la décadence directe et croissante.
-
-Afin de mieux apprécier la vraie participation générale du polythéisme
-à l'évolution fondamentale de l'intelligence humaine, il faut
-l'examiner séparément, d'abord sous le point de vue scientifique,
-ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le
-point de vue industriel.
-
-Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être d'abord frappé
-surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique
-devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable
-esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à chaque pas,
-contre des explications religieuses très détaillées de la plupart
-des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute
-idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves inconvéniens du
-polythéisme sont, à cet égard, assez évidens et assez connus pour
-n'exiger ici aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, dans
-la leçon suivante, l'appréciation générale de l'influence contraire
-si heureusement inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, sous
-ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, et quoique la
-principale éducation scientifique de l'humanité ait dû s'accomplir
-sous sa tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation a
-évidemment commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas
-été absolument antipathique, et qu'il ait même primitivement tendu,
-à divers titres, à la seconder directement, suivant un certain mode
-nécessaire, que je dois maintenant caractériser sommairement.
-
-D'abord, les philosophes ont presque toujours apprécié beaucoup
-trop faiblement l'importance capitale du pas vraiment décisif
-franchi par l'intelligence humaine, quand elle s'est enfin élevée du
-fétichisme au polythéisme proprement dit. Quelque simple que doive
-nous paraître aujourd'hui ce premier progrès, il était peut-être plus
-fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; car cette
-grande création des dieux constitue certainement, par sa nature, le
-premier essor général de l'activité purement spéculative propre à
-notre intelligence, qui jusque-là n'avait fait essentiellement que
-suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée
-à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement
-à l'intensité effective de leurs phénomènes[7]. Mais, outre que
-notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à prendre
-un caractère distinct, par le seul exercice provisoire qui pût
-alors exister, cette grande révolution théologique a constitué,
-sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et
-indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des
-lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. A
-la vérité, le polythéisme, quoique représentant désormais la matière
-comme essentiellement inerte, subordonnait tous les phénomènes à une
-multitude de volontés éminemment arbitraires, incompatibles avec toute
-grande idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque
-corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires
-des phénomènes commençaient à devenir accessibles au premier essor
-élémentaire de l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler,
-à un certain degré, sans rappeler immédiatement la notion théologique
-correspondante, dès lors relative à un être distinct du corps et
-résidant presque toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme,
-cette indispensable séparation était nécessairement impossible,
-d'après les explications contenues au chapitre précédent. D'ailleurs,
-le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous
-le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment
-propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental
-de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes
-doivent, sans doute, paraître, dans l'enfance de la raison humaine,
-infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet
-aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme,
-par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables
-divinités, avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au
-point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a
-dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin
-de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc
-fallu ajouter au système un indispensable complément général, en
-créant un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres
-dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards,
-reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin
-constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est,
-par sa nature, inséparable; sans parler encore de l'office capital
-qu'elle a dû remplir, comme on le verra plus loin, dans la transition
-finale du polythéisme au monothéisme. Par-là, le polythéisme avait
-donc spécialement ménagé un premier accès au principe ultérieur de
-l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant à quelques règles
-constantes, quoique profondément obscures, les nombreuses volontés
-qu'il introduisait habituellement. Il a même consacré, à certains
-égards, cette régularité naissante, envers le monde moral, qui lui
-servait, comme à toute autre théologie, de point de départ universel
-pour l'explication du monde physique: car, au milieu des caprices les
-plus désordonnés, il importe de noter que chaque divinité conserve
-toujours, au fond, son caractère propre, jusque dans les plus libres
-élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait évidemment
-nous inspirer aucun intérêt soutenu.
-
- Note 7: Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde
- justesse de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la
- croyance aux dieux comme l'apanage exclusif de l'entendement
- humain: puisque, en effet, les animaux supérieurs parviennent
- bien à un certain fétichisme, plus ou moins analogue au nôtre,
- quoique plus grossier et moins étendu; tandis que les plus
- intelligens ne paraissent jamais susceptibles de s'élever, du
- moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme
- proprement dit, qui exigerait de leur part une activité
- d'imagination supérieure à leur vraie portée mentale.
-
-Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative,
-permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire,
-il tendait éminemment, d'une autre part, à exciter directement les
-méditations philosophiques, en établissant, entre toutes nos idées
-quelconques, une première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature
-essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment
-précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont
-pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère
-d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état
-pleinement normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors
-spontanément acquis sous la domination franche et uniforme du système
-théologique. C'est seulement à la prépondérance, plus pure encore et
-plus universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans
-un inévitable et prochain avenir, de réaliser, d'une manière beaucoup
-plus parfaite et surtout plus durable, cette propriété fondamentale.
-Le monothéisme lui-même, quoique résultant d'une systématisation plus
-avancée, n'a pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle
-condition, parce que, dans l'état mental correspondant, une partie des
-spéculations humaines avait déjà commencé à échapper irrévocablement
-à la philosophie théologique proprement dite, de manière à en altérer
-sensiblement la nature primitive, comme on le verra au chapitre
-suivant. Il est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble,
-aujourd'hui si rare, devait, au contraire, se rencontrer fréquemment
-en un temps où, non-seulement la faible étendue des diverses notions
-permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où surtout leur
-commune subordination à une même philosophie théologique les
-rendait toujours immédiatement comparables entre elles. Quoique ces
-rapprochemens dussent alors être le plus souvent chimériques, cependant
-leur usage spontané et continu devait certainement constituer, à
-la longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique qui
-caractérise la situation transitoire des modernes, et que tant
-d'esprits faux ou étroits s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi
-ne suis-je point surpris que d'éminens penseurs, appartenant surtout
-à l'école catholique, aient, de nos jours, expressément déploré,
-comme une sorte de dégradation fondamentale de notre intelligence,
-l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, se plaçant
-directement à la source de tout, ne laissait rien sans liaison et sans
-explication quelconques, par l'uniforme application de ses conceptions
-théologiques. Tous ceux qui, dans ce siècle, ont profondément senti
-la nécessité sociale de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier les
-vraies conditions essentielles qui lui sont désormais imposées, ont
-pu être conduits à une telle aberration, dont l'illustre de Maistre
-a offert un exemple si mémorable, surtout par son parallèle général,
-admirable à beaucoup d'égards, entre le principal caractère de la
-science antique et celui de la science moderne. Sans se laisser
-entraîner à ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on
-méconnaît directement la destination purement provisoire de la
-philosophie théologique, il est certainement impossible de ne point
-admirer son aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, comme je
-l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental de notre intelligence,
-mais encore à favoriser long-temps son développement graduel, en
-fournissant spontanément à son activité continue un aliment et une
-direction également indispensables, jusqu'à ce que le progrès des
-connaissances réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime
-mental. En considérant même la détermination de l'avenir comme le but
-final de toutes les spéculations philosophiques quelconques, on doit
-reconnaître, en général, que la divination théologique a véritablement
-ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'inévitable
-antagonisme qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et qui a
-surtout manifesté l'irrécusable supériorité propre à la philosophie
-positive, sous la seule condition, encore inaccomplie, d'une
-généralisation suffisante.
-
-Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître
-que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme,
-quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à
-exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation
-et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office
-purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications
-théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but
-fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant
-profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme,
-principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous
-paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination
-par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu
-primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère
-philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une
-énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont
-l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun
-intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi
-les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins
-recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient
-pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple,
-incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères
-astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des
-observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré.
-C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir
-nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations
-spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination
-de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc.,
-des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes
-qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment
-scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette
-institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers,
-ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée,
-et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà
-obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart
-des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre,
-qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration
-scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque
-saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens,
-déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que
-les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet
-pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie
-pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse,
-j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques,
-dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter
-outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions
-quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les
-progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations
-instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement
-chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre
-exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité
-mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos
-prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude
-minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles
-pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère
-atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans
-doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En
-étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra
-mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques,
-l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de
-l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels
-et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour
-l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très
-délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance,
-qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence
-ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive.
-
- Note 8: La manière même dont ces antiques observations ont
- été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer
- l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle
- d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin
- d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de
- ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause
- spéciale de destruction pour les recueils d'observations
- augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement
- disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes
- religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus
- destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de
- l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le
- changement général des croyances théologiques, et avant que le
- développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer
- à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.
-
-Telles sont, en principe, les éminentes propriétés intellectuelles
-du polythéisme sous le seul point de vue scientifique, qui devait
-néanmoins lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique son
-influence ait été nécessairement beaucoup plus intime et plus
-décisive envers les beaux-arts, elle doit être ici bien plus aisément
-appréciable, comme plus évidente et moins contestée, notre examen
-devant surtout consister à en caractériser nettement la vraie source
-générale, bien plus que les résultats effectifs.
-
-Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, une irrationnelle
-exagération, encore trop commune, qui attribue aux beaux-arts un
-office tellement fondamental dans la société antique, que son économie
-générale n'aurait pas eu réellement d'autre base intellectuelle. C'est
-abusivement confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps,
-ont dû être profondément distinctes, avant même d'avoir pu recevoir
-leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque, d'ailleurs bien
-moins prolongée qu'on n'a coutume de le supposer, où elles étaient
-également cultivées par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on
-ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice mnémonique d'après
-lequel on versifie les formules religieuses, morales, scientifiques,
-etc., afin d'en faciliter la transmission permanente. Dans tous les
-degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître que la puissance
-sociale de la poésie et des autres beaux-arts, quelque considérable
-qu'elle puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire envers
-l'influence théologique, qu'elle peut utilement aider, et dont elle
-doit être hautement protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer.
-Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, n'était certainement point
-un philosophe ou un sage, encore moins un pontife ou un législateur:
-seulement sa haute intelligence s'était profondément imbue de tout
-ce que la pensée humaine avait produit jusque alors de plus avancé
-en tous genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les génies
-poétiques ou artistiques, dont il demeurera sans cesse le type
-le plus éminent[9]. Platon, qui, sans doute, a dû comprendre le
-véritable esprit de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu
-de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si une telle
-influence était réellement aussi fondamentale qu'on le suppose dans
-l'économie des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, comme
-à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des divers
-beaux-arts ont toujours reposé, de toute nécessité, sur une philosophie
-préexistante et unanimement admise, qui seulement, à cette première
-époque, devait leur être plus spécialement favorable, ainsi que je
-vais l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, l'influence
-poétique ait dû alors contribuer beaucoup à étendre et à consolider
-l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'établir. Soit pour
-l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont
-pu dominer directement les facultés de conception, auxquelles leur
-nature propre les subordonne toujours nécessairement, quel qu'ait
-pu être le développement respectif des unes et des autres. Toute
-inversion réelle de cette relation élémentaire tendrait directement à
-la désorganisation fondamentale de l'économie humaine, individuelle
-ou sociale, en abandonnant la conduite générale de notre vie à ce
-qui ne peut que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une sorte
-d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie directrice dût
-avoir alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de
-l'humanité, aussi pleinement normal que de nos jours, n'en était
-pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. Au fond, ce qui était
-alors accessoire a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce qui
-était principal, les formes seules ayant changé, d'après le degré
-de développement. Combien d'éminens personnages l'antiquité ne nous
-offre-t-elle point presque insensibles aux charmes de la poésie et des
-autres beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter avec énergie
-l'état social correspondant, ce qui eût été évidemment impossible dans
-l'hypothèse exagérée que nous examinons! Pareillement, en sens inverse,
-les peuples modernes sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher du
-vrai caractère antique, quoique le goût de la poésie, de la musique,
-de la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage,
-et y soit probablement déjà plus répandu, surtout en Italie, qu'il n'a
-jamais pu l'être chez aucune société ancienne, du moins eu égard aux
-esclaves, qui en formaient toujours la masse principale.
-
- Note 9: C'était une aberration réservée à notre siècle que
- celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement
- de leur ignorance scientifique et philosophique, qu'ils
- tentent vainement d'ériger en garantie d'originalité. Il
- ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à
- l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en
- général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire
- ressortir hautement cette condition préalable du développement
- normal de tout véritable génie poétique, de s'être d'abord
- intimement familiarisé avec toutes les éminentes conceptions
- contemporaines. L'observation même des temps modernes la
- manifeste spontanément de toutes parts, quoique une telle
- obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un
- développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc.,
- étaient certainement au niveau général des connaissances
- humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton,
- Molière, etc.: tous avaient d'abord trempé leur génie dans la
- philosophie contemporaine la plus avancée, avant de l'appliquer
- à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement de même
- envers les autres beaux-arts, comme le montrent, pour la
- peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de
- Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une
- maxime d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement
- apprécier le stupide orgueil de ces versificateurs qui
- s'applaudissent aujourd'hui d'en être restés encore à la
- physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.
-
-Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, sans lequel cette
-grande question ne saurait être convenablement posée, nous pourrons
-exactement apprécier l'admirable essor général que le polythéisme a dû
-spontanément imprimer à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a élevés
-alors à un degré de puissance sociale, dont l'équivalent n'a pu se
-reproduire ultérieurement, faute de conditions suffisamment favorables:
-abstraction faite d'ailleurs de la haute participation que leur réserve
-notre prochain avenir, et que je caractériserai sommairement à la fin
-de cet ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique à
-l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une manière évidente et directe,
-à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité,
-en transportant immédiatement à tous les corps extérieurs notre
-sentiment fondamental de la vie, comme je l'ai indiqué au chapitre
-précédent. Afin de comprendre suffisamment la portée de cette première
-appréciation, il faut considérer que, par leur nature, les facultés
-esthétiques se rapportent surtout à la vie affective, bien plus qu'à la
-vie intellectuelle, habituellement trop peu prononcée, dans l'organisme
-humain, pour comporter aucune véritable expression ou imitation,
-susceptible d'être communément sentie avec énergie et jugée avec
-justesse, soit par l'interprète, soit par le spectateur. Or, nous avons
-reconnu combien cette philosophie primitive est en harmonie générale
-avec cette prépondérance fondamentale de la vie affective, qui n'a
-jamais pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement consacrée.
-Telle est donc, en principe, la tendance nécessaire du fétichisme à
-favoriser directement l'essor spontané des beaux-arts, et surtout de la
-poésie et de la musique, par lesquelles a dû principalement commencer
-le développement esthétique de l'humanité. Jamais l'ensemble du monde
-extérieur n'a pu être conçu depuis dans un état aussi parfait de
-correspondance intime et familière avec l'âme du spectateur, qu'il
-l'était naturellement sous ce naïf régime de notre première enfance,
-individuelle et sociale, où le double caractère essentiel de la
-philosophie théologique se prononçait le plus complétement possible,
-soit quant à l'immédiate vitalité de tous les corps quelconques, soit
-en ce qui concerne l'étroite subordination de tous les phénomènes à
-la destinée humaine. Les trop rares fragmens de poésie fétichique,
-ancienne ou contemporaine, que nous pouvons maintenant apprécier,
-manifestent surtout cette supériorité caractéristique relativement aux
-êtres inanimés, dont la description a toujours été ensuite beaucoup
-moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art
-musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources
-spéciales à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé de vivifier
-directement la matière. Toutefois, le polythéisme compensait, en
-partie, ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient
-spontané des métamorphoses, qui du moins conservait l'intervention
-du sentiment et de la passion dans chacune des principales origines
-inorganiques, quoique ce reste indirect de vie affective, dès lors
-borné à la première formation de l'individu, ou même de l'espèce, fût
-loin d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la conception
-primitive d'une vitalité directe, personnelle, et continue. Mais, les
-beaux-arts devant, par leur nature, avoir surtout pour objet le monde
-moral, cette incontestable supériorité poétique du fétichisme à l'égard
-du monde physique n'avait évidemment qu'une très faible importance,
-en comparaison des immenses avantages que, sous tout autre aspect,
-le polythéisme présentait spontanément pour seconder l'évolution
-esthétique de l'humanité: ce qui doit maintenant nous conduire à
-considérer ainsi exclusivement ce second âge religieux, après avoir
-suffisamment rempli l'indispensable obligation de rattacher l'ensemble
-de cette explication à son vrai point de départ, sans lequel sa
-rationnalité eût été gravement altérée.
-
-On doit d'abord regarder comme éminemment favorable à l'essor général
-des beaux-arts la propriété fondamentale du polythéisme, ci-dessus
-notée, d'éveiller nécessairement, de la manière la plus spontanée
-et la plus directe, le plus libre et le plus actif développement
-de l'imagination humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la
-philosophie primitive, en tant qu'immédiatement investie de la
-détermination spéciale des divers êtres fictifs auxquels on attribuait
-alors la production de tous les phénomènes quelconques. Pour l'espèce,
-comme pour l'individu, ce second âge mental constitue évidemment la
-prépondérance franche et explicite de l'imagination sur la raison;
-tandis que, sous le pur fétichisme, la domination intellectuelle
-appartenait surtout au sentiment, bien plus qu'à l'imagination
-proprement dite, encore peu excitée. C'est ainsi que le polythéisme,
-en stimulant toutes nos facultés, a dû plus particulièrement et
-plus fortement seconder l'élan de celles d'où dépend principalement
-l'évolution esthétique de l'humanité. Telle est, sans doute, la
-première cause de cette confusion philosophique, précédemment
-rectifiée, qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, le
-polythéisme tout entier comme une vraie création poétique, parce que sa
-formation avait naturellement exigé le même genre essentiel d'activité
-mentale qui a présidé ensuite au développement des beaux-arts, quand
-ce système général de conceptions a été suffisamment établi. Mais,
-quoique ce système ait dû, au contraire, évidemment servir de base
-préalable à ce développement, il faut reconnaître, en second lieu,
-que, sous un semblable régime, la fonction, soit intellectuelle, soit
-sociale, de la poésie et des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu,
-même alors, devenir réellement prépondérante, devait être cependant,
-de toute nécessité, beaucoup moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur
-de l'humanité. En effet, une telle constitution religieuse attribuait
-spontanément aux facultés esthétiques une participation accessoire, et
-pourtant directe, aux opérations théologiques fondamentales; tandis
-que, sous le monothéisme, les beaux-arts ont été nécessairement réduits
-à un office de culte, et, tout au plus, de propagation, sans avoir
-désormais aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique, comme
-je l'expliquerai au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand
-la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes
-physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie devait évidemment
-s'en emparer afin d'achever l'opération en donnant, à cet être d'abord
-abstrait et peu déterminé, un costume et des mœurs convenables à sa
-destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; de manière
-à lui imprimer nettement ce caractère concret, si indispensable,
-surtout alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale,
-d'une semblable conception. Or, cette importante attribution, que le
-fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient
-spontanément concrètes, a dû certainement concourir avec énergie à
-l'essor général des beaux-arts, ainsi investis, d'une manière continue
-et régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, éminemment propre à
-leur procurer une autorité et une considération que l'état ultérieur de
-la philosophie théologique n'a pu comporter au même degré. En troisième
-lieu, le fétichisme ne pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard
-et très imparfaitement à l'explication du monde moral, dont l'intuition
-immédiate lui servait, au contraire, directement de base générale
-pour la conception du monde physique: tandis que le polythéisme, sans
-perdre un tel caractère fondamental, plus ou moins inhérent, de toute
-nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie quelconque, possédait
-spontanément la propriété capitale d'être essentiellement applicable
-aux divers phénomènes moraux et même sociaux. Aussi est-ce surtout dans
-ce second âge religieux que la philosophie théologique est devenue
-vraiment universelle, en recevant ce grand et indispensable complément,
-qui dès lors a constitué de plus en plus, et encore davantage sous
-le monothéisme, sa principale attribution, et la seule même qu'elle
-s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait assurément
-superflu de faire ici expressément ressortir l'évidente importance
-esthétique de cette extension spontanée de la philosophie, à l'état
-polythéique, au monde moral et social, si clairement apte à fournir
-aux beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. Enfin, leur
-développement général a été directement favorisé par le polythéisme,
-sous un quatrième et dernier aspect fondamental, d'après la base
-éminemment populaire qu'une telle religion assurait si largement à
-l'action esthétique. Les beaux-arts, destinés surtout aux masses,
-doivent, en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable besoin
-de s'appuyer sur un système convenable d'opinions familières et
-communes, dont la prépondérance préalable est également indispensable
-pour produire et pour goûter, afin de préparer suffisamment entre
-l'interprète actif et le spectateur passif cette harmonie morale qui
-d'avance dispose l'un à seconder spontanément les moyens d'expression
-employés par l'autre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne saurait
-être pleinement efficace, même sous le point de vue individuel, et, à
-plus forte raison, sous l'aspect social. C'est le défaut d'une telle
-condition, trop rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet
-d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de chefs-d'œuvre, conçus
-sans foi et appréciés sans conviction, et qui, malgré leur éminent
-mérite, ne peuvent exciter en nous que les impressions générales
-inhérentes aux lois fondamentales de la nature humaine; en sorte
-qu'il en résulte presque toujours une influence trop abstraite, et
-par suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique du polythéisme
-est, à cet égard, encore plus irrécusable qu'à tout autre; car aucune
-philosophie quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir depuis une
-plénitude de popularité comparable à celle du polythéisme au temps de
-sa prépondérance. Le monothéisme lui-même, au moment de sa plus grande
-splendeur, ne fut pas certainement aussi populaire que cette antique
-religion, dont les hautes imperfections morales ne devaient d'ailleurs
-que trop seconder et propager l'influence primitive. Une régénération
-fondamentale, encore trop confusément appréciable, surtout sous ce
-rapport, pourra seule ultérieurement établir, par l'ascendant universel
-de la philosophie positive, un système d'opinions fixes et unanimes
-aussi susceptible de fournir une base vraiment populaire au large
-développement des beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu
-dans un esprit réellement conforme à la nature caractéristique de la
-civilisation moderne, comme je l'indiquerai au soixantième chapitre.
-
-Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire du polythéisme
-à seconder spécialement l'évolution esthétique de l'humanité, se
-trouve donc ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que cet
-éminent service, il aurait certainement concouru, suivant un mode
-indispensable, au développement fondamental de notre espèce, dont
-une telle évolution devait constituer, par sa nature, l'un des
-principaux élémens. Dans le vrai système de l'économie humaine,
-individuelle ou sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque
-sorte, intermédiaires entre les facultés purement morales et les
-facultés proprement intellectuelles: leur but les rattache aux unes,
-leur moyen aux autres. Aussi leur développement convenable peut-il
-très heureusement réagir à la fois sur l'esprit et sur le cœur,
-constituant ainsi spontanément l'un des plus puissans procédés généraux
-d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que nous puissions
-concevoir. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes, où
-la vie mentale devient prépondérante, surtout à la suite d'un long
-exercice continu et presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend
-à rappeler la vie morale, alors trop souvent oubliée ou dédaignée.
-Mais, dans l'immense majorité de notre espèce, où, au contraire,
-l'activité intellectuelle, spontanément engourdie, doit être
-essentiellement absorbée par l'activité affective, le développement
-esthétique sert habituellement de préambule indispensable au vrai
-développement mental, outre son importance propre et permanente,
-trop incontestable pour qu'il faille la signaler ici. Telle est
-la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous
-la direction du polythéisme, si éminemment propre, d'après les
-explications précédentes, à cette heureuse destination. C'est ainsi
-qu'il a indirectement tendu à exciter, non-seulement chez quelques
-hommes choisis, mais surtout dans la masse entière, un premier degré
-de vie intellectuelle permanente, par une douce et irrésistible
-influence, que chacun alors subissait avec délices, indépendamment
-d'ailleurs de son action mentale proprement dite, ci-dessus analysée.
-L'observation journalière du développement individuel des hommes
-ordinaires suffirait seule à faire apprécier toute la valeur de cet
-indispensable office, en vérifiant clairement qu'il n'y a presque
-jamais d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, une certaine
-activité purement spéculative, distincte de l'exercice forcé que
-les nécessités humaines imposent habituellement à notre chétive
-intelligence: témoigner quelque intérêt pour les beaux-arts, sera
-certainement, en tout temps, le symptôme le plus commun d'une vraie
-naissance à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès est
-encore loin du terme naturel de l'éducation humaine, individuelle
-ou collective, comme je l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car,
-le but essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement à
-transférer, autant que possible, l'influence directrice à la raison,
-et non à l'imagination. Mais, si le caractère propre de l'humanité
-a commencé à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant
-du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été essentiellement
-le résultat spontané du fétichisme, il n'est pas douteux que cette
-prépondérance de l'imagination sur le sentiment, constituée par
-l'évolution esthétique accomplie sous le polythéisme, n'ait déterminé
-un grand pas général vers l'état définitif et pleinement normal, où la
-raison prend enfin directement et ouvertement les rênes du gouvernement
-humain; situation finale, dont le monothéisme a puissamment tendu à
-nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon suivante, mais qui ne
-saurait être suffisamment réalisée que sous l'empire universel de la
-philosophie positive. Ainsi, la phase philosophique que nous apprécions
-dans le polythéisme ne pouvait, par sa nature, constituer qu'un
-degré intermédiaire, qu'il serait très dangereux de prétendre ériger
-en terme véritable de l'éducation humaine; mais c'était, non moins
-évidemment, un intermédiaire strictement indispensable, qui n'était
-pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor ultérieur
-des plus hautes facultés de l'homme serait resté essentiellement
-impossible. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique
-diffèrent certainement beaucoup, cependant ils emploient réellement,
-chacun à sa manière, les mêmes forces fondamentales du cerveau, en
-sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir, à un
-certain degré, de préambule ou d'introduction au second, sans dispenser
-aucunement toutefois d'une autre préparation plus spéciale, que nous
-apprécierons en son lieu, et à laquelle devait surtout présider le
-monothéisme. Sans doute, le génie, éminemment analytique et abstrait,
-de la principale observation scientifique proprement dite, envers le
-monde extérieur, est radicalement distinct du génie, essentiellement
-synthétique et concret, de l'observation esthétique, qui, dans tous
-les phénomènes quelconques, s'attache à saisir presque exclusivement
-le côté humain, en y étudiant leur influence effective sur l'homme,
-spécialement envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a évidemment
-entre eux quelque chose de profondément commun, la disposition,
-également nécessaire, à observer avec justesse, qui exige ou suggère
-des précautions mentales fort analogues pour prévenir et rectifier les
-aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie est beaucoup plus
-complète en ce qui concerne l'étude de l'homme lui-même, où le savant
-et l'artiste ont également besoin de certaines notions identiques,
-quoiqu'ils n'en doivent pas faire le même usage. On ne saurait donc
-méconnaître la secrète affinité directe qui existe, à divers titres,
-entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes différences
-caractéristiques, et qui, par suite, doit rendre le développement
-plus rapide du premier susceptible de préparer utilement l'essor plus
-tardif du second. Si cette relation a lieu nécessairement chez ceux
-d'abord qui, à l'un ou l'autre égard, participent activement à la
-culture intellectuelle, une influence analogue doit s'exercer aussi,
-à un moindre degré, sur la masse passive. Pour plus de clarté, je me
-suis borné, dans une telle appréciation, à considérer seulement, de
-part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration préalable,
-destinée à procurer les matériaux convenables. Or, le rapprochement
-serait jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer également la
-combinaison finale de ces premiers élémens, inévitablement soumise aux
-mêmes lois essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique ou
-scientifique. Mais les notions ordinaires sur la marche générale des
-compositions intellectuelles, surtout quant aux beaux-arts, sont encore
-beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un semblable parallèle
-pût avoir toute son utilité philosophique, à moins d'entraîner dans
-des explications fort étendues, entièrement incompatibles avec la
-nature et la destination de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, les
-indications précédentes suffisent, sans doute, à rendre incontestable
-l'influence spéciale que l'essor primitif du génie esthétique a dû
-exercer, sous le polythéisme, sur l'état mental de l'humanité, pour
-y préparer, sous le monothéisme, la naissance consécutive du vrai
-génie scientifique, indépendamment de son office général, ci-dessus
-apprécié, quant au premier éveil de l'activité spéculative, dans le
-seul mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires de ce
-traité m'ont prescrit aussi de ne faire ici aucune distinction formelle
-entre les divers beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation
-au polythéisme, soit relativement à la liaison de leur développement
-avec l'évolution fondamentale de l'humanité. Mais, si je pouvais ici
-plus spécialement examiner cet intéressant sujet, il me serait aisé
-d'étendre la théorie que je viens d'esquisser jusqu'à la détermination
-rigoureuse de l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts ont
-dû historiquement surgir et croître, en tout temps et en tout lieu,
-sauf les perturbations exceptionnelles, où la succession essentielle
-deviendrait encore appréciable à une scrupuleuse analyse. Ne devant
-point insister davantage sur les considérations esthétiques, je me
-borne donc à énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé avec
-la vraie philosophie des beaux-arts pourra facilement examiner. Il
-consiste en ce que chaque art a dû se développer d'autant plus tôt,
-qu'il était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible
-de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est point
-toujours, à beaucoup près, la plus nette ni la plus énergique: d'où
-résulte, comme série esthétique fondamentale, la poésie, la musique, la
-peinture, la sculpture, et enfin l'architecture, en tant que moralement
-expressive[10].
-
- Note 10: La stricte exactitude historique, et même
- philosophique, exigerait peut-être que l'on fît commencer
- une telle série par cet art, plus spontané et plus primitif
- qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage mimique, dont il
- ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, à peu près
- comme la musique envers la parole, offre, avec tant d'évidence,
- dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier moyen
- d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable,
- de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos
- passions les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement
- tombé en désuétude, depuis que le langage d'action a dû perdre
- graduellement presque toute son importance initiale, doit être
- de plus en plus envisagé comme éteint, si ce n'est à titre
- de simple auxiliaire subalterne de la plupart des autres;
- ainsi que le témoigne clairement, malgré tant d'encouragemens
- systématiques, sa misérable réduction, chez les modernes, à
- une froide et stérile combinaison de signes essentiellement
- conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même
- qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls
- habituellement une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il
- y a long-temps, sans doute, que l'idéalisation des sentimens
- humains ne s'exprime plus que par des moyens plus parfaits et
- plus nobles; quoique leur développement ait dû être, en effet,
- postérieur, cette circonstance ne saurait désormais être prise
- en considération que dans un traité tout spécial sur l'ensemble
- de révolution esthétique de l'humanité.
-
-En terminant cette appréciation capitale, propre à nous dispenser
-essentiellement de toute explication analogue dans presque tout
-le reste de notre opération historique, il importe d'y signaler
-son aptitude spéciale à résoudre spontanément la grande et célèbre
-objection que les beaux-arts semblent offrir nécessairement à la
-théorie générale du progrès continu de l'humanité, par le seul fait de
-leur incontestable prééminence en un temps qui, à tout autre titre,
-ne représente évidemment que l'enfance de notre espèce. On voit
-maintenant, en effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième
-chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, en reconnaissant ainsi
-par quel concours nécessaire de causes naturelles le principal essor
-des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du polythéisme,
-sans qu'une telle correspondance puisse rationnellement indiquer
-aucune vraie diminution ultérieure dans l'ensemble de nos facultés
-esthétiques, qui seulement, malgré leur développement toujours continu,
-n'ont pu retrouver depuis ni une stimulation aussi directe et aussi
-énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions
-aussi favorables, toutes circonstances entièrement indépendantes de
-leur activité intrinsèque et du mérite propre de leurs productions.
-Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes,
-il est impossible de méconnaître les nombreux et éclatans témoignages
-qui prouvent, avec une irrésistible évidence, que le génie humain
-n'a nullement baissé au fond, même pendant la prétendue nuit du
-moyen-âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts,
-dont le progrès général est, au contraire, incontestable. Même dans
-le genre épique, quoique le mode essentiel de conception en ait été
-jusqu'ici le moins adapté à la nature de la civilisation moderne,
-on ne saurait certainement citer, en aucun temps, un génie poétique
-plus fortement organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une
-imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie
-dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, l'admirable élévation
-de Corneille, l'exquise délicatesse de Racine, et l'incomparable
-originalité de Molière, ne redoutent certainement aucun parallèle
-antique. A l'égard des autres beaux-arts, on ne peut plus contester
-aujourd'hui la haute prééminence de la musique moderne, soit italienne,
-soit allemande, malgré une moindre influence sociale dans un milieu
-moins favorable, sur la musique des anciens, essentiellement dénuée
-d'harmonie, et réduite, comme celle de toutes les sociétés peu
-avancées, à des mélodies extrêmement simples et uniformes, où la seule
-mesure constituait le principal moyen d'expression. Il en est sans
-doute de même relativement à la peinture, considérée non-seulement dans
-sa partie technique, dont le progrès continu est évident, mais dans
-sa plus haute expression morale, pour laquelle nous n'avons certes
-aucun sujet de penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent,
-par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, ni à beaucoup d'autres
-ouvrages modernes. L'exception apparente relative à la sculpture
-s'expliquerait aisément, si elle est suffisamment réelle, comme
-essentiellement due aux mœurs et à la manière de vivre des anciens,
-qui devaient naturellement leur procurer une connaissance plus intime
-et plus familière des formes humaines. Enfin, pour l'architecture,
-indépendamment des immenses progrès qu'a évidemment reçus, chez les
-modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, on ne saurait
-méconnaître, ce me semble, sous le seul point de vue esthétique,
-l'éminente supériorité de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge,
-où la puissance morale d'un tel art est certainement poussée à un degré
-de sublime perfection, que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité,
-les plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu de l'expliquer
-sommairement au chapitre suivant. Après avoir judicieusement opéré ces
-diverses comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour parvenir à
-une appréciation vraiment rationnelle, prendre, d'une autre part, en
-haute considération la stimulation esthétique nécessairement beaucoup
-moindre inhérente jusqu'ici au caractère essentiel de la civilisation
-moderne, malgré de plus grands encouragemens personnels, dus surtout à
-la vulgarisation croissante du goût. Les beaux-arts étant, en général,
-destinés à retracer avec énergie notre existence morale et sociale, il
-est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de
-l'humanité, ils doivent nécessairement s'adapter de préférence à une
-sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère, plus complet
-et plus prononcé, comporte une représentation plus nette et mieux
-définie; ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, sous l'empire
-du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, au contraire, que, depuis
-le commencement du moyen-âge, l'état social moderne n'a, pour ainsi
-dire, constitué jusqu'ici qu'une immense transition, essentiellement
-accomplie, sans une physionomie assez stable et assez tranchée, sous
-la présidence indispensable du monothéisme, qui, par sa nature,
-devait moins encourager le développement esthétique, et seconder
-davantage l'essor scientifique. Toutes les causes principales devaient
-donc concourir à y ralentir notablement la marche des beaux-arts;
-et, cependant, loin d'avoir subi aucune dégénération réelle, les
-faits témoignent, avec une éclatante évidence, que leur génie s'est
-élevé, dans presque tous les genres déjà créés, au niveau et même
-au-dessus des plus éminentes productions antiques, indépendamment
-des nouvelles issues qu'il est parvenu à s'ouvrir par beaucoup
-d'admirables chefs-d'œuvre, par exemple, dans ces compositions,
-éminemment modernes, qualifiées du nom impropre de romans: il n'y a
-eu de diminution réelle que dans l'influence sociale correspondante,
-d'après les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement,
-même en ce genre, d'un véritable progrès, malgré des conditions
-peu favorables, montre clairement que les facultés esthétiques de
-l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, comme toutes les
-autres, à un développement continu: aux yeux du moins de tous les
-vrais philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver suffisamment
-de la tendance vulgaire à juger les beaux-arts uniquement sur l'effet
-produit; d'où il résulterait, par exemple, si l'on pouvait être
-pleinement conséquent à cet étrange principe, qu'il faudrait accorder
-le premier rang à la composition d'une danse nègre, susceptible, en cas
-opportun, de déterminer un entraînement plus irrésistible que celui
-dû à la plus puissante poésie ancienne ou moderne. Quand, après une
-longue et pénible préparation, la civilisation moderne aura finalement
-développé, avec la prépondérance suffisante, son vrai caractère propre,
-ce qui serait impossible sans l'ascendant général de la philosophie
-positive, l'humanité s'élèvera à un état social éminemment progressif,
-et néanmoins plus homogène et plus stable que celui de l'antiquité
-polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois un nouveau champ
-et des attributions nouvelles, aussitôt que leur génie essentiel se
-sera convenablement adapté au nouveau régime intellectuel, comme je
-l'indiquerai sommairement à la fin du volume. C'est alors seulement
-que pourra être directement utilisée, dans toute sa plénitude,
-pour le bonheur commun de notre espèce, cette admirable éducation
-graduelle de nos facultés esthétiques, qui, continuée, avec tant de
-succès, chez les modernes, malgré tant d'entraves, y témoigne si
-clairement de leur irrésistible spontanéité: c'est alors enfin que se
-manifestera familièrement, aux yeux de tous, cette irrécusable affinité
-fondamentale qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation
-humaine, unit spontanément le sentiment du beau, d'une part, au goût du
-vrai, et, d'une autre part, à l'amour du bon.
-
-Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation intellectuelle
-du polythéisme, d'abord sous le point de vue scientifique, et ensuite
-sous l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à
-caractériser expressément son influence générale sur le développement
-continu des aptitudes industrielles de l'humanité. Cette dernière
-détermination s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, en ce
-qu'elle peut offrir d'utile à notre principale opération, quand nous
-considérerons celle des trois formes essentielles du polythéisme qui
-devait surtout présider à un tel développement, résultat complexe
-de l'essor mental et de l'essor social. Nous avons, en outre, déjà
-reconnu, au chapitre précédent, l'importance initiale de la philosophie
-théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et
-soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du
-monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que
-le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une
-influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme.
-Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, ne pouvait évidemment,
-sans une sorte d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération
-journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce,
-sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer
-à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le
-polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des
-corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la
-modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même
-souvent à divers titres; outre qu'il réalisait directement, au plus
-haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie
-théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des
-entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime
-qu'on n'a pu la concevoir depuis: en sorte que, pour peu que l'action
-devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de
-quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation
-d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences,
-qui, livrées à leur jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes
-ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux
-fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales, pour
-neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette
-disposition anti-industrielle plus ou moins attachée, de toute
-nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je
-l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient,
-sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le
-dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispensable
-au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de
-l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout
-la forme, non moins oppressive, d'un optimisme absolu, et qui est
-radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat
-des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable
-que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde,
-si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point
-nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, avec cet
-état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences
-vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit
-religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable coïncidence
-n'a pas lieu suffisamment, par suite d'un passage prématuré à l'état
-monothéique, d'après une aveugle imitation, cette tendance délétère
-se fait nettement sentir: ainsi que l'histoire ne le témoigne que
-trop, envers plusieurs nations dont les progrès ultérieurs eussent été
-certainement plus fermes et plus rapides, si elles fussent restées
-plus long-temps sous le régime polythéique, au lieu de s'élever trop
-brusquement au monothéisme, avant d'y être encore convenablement
-préparées, et uniquement entraînées par une indiscrète ardeur,
-provenue d'exemples hétérogènes. On ne saurait donc méconnaître les
-propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement
-spontané de notre activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès
-continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre
-son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de
-l'esprit positif, qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime
-directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi.
-
-Du reste, afin qu'une telle appréciation soit suffisamment exacte,
-il ne faut jamais oublier que la guerre constituait alors, de
-toute nécessité, la principale occupation de l'homme, et que, par
-conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne si, comme nos
-habitudes doivent nous y porter aujourd'hui, on y négligeait les arts
-dont la destination était essentiellement militaire. Ces arts ont dû
-être long-temps prépondérans, en vertu de leur importance supérieure,
-et aussi d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur
-perfectionnement propre. Les premiers outils de l'homme ont toujours
-été nécessairement des armes, soit contre les animaux, soit contre
-ses compétiteurs. Pendant une longue suite de siècles, son adresse
-et sa sagacité pratique ont dû être principalement occupées, par un
-exercice énergique et continu, à instituer et à améliorer les appareils
-militaires, offensifs ou défensifs; et ces efforts, outre leur
-indispensable utilité primitive, n'ont pas d'ailleurs été entièrement
-superflus pour le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite,
-qui, par d'heureuses transformations, en a souvent tiré des indications
-importantes. Sous cet aspect, il faut constamment regarder l'état
-social de l'antiquité comme radicalement inverse de notre état moderne,
-où la guerre est devenue enfin purement accessoire, tandis que, chez
-les anciens, elle devait avoir habituellement une haute prépondérance.
-Aussi dans l'antiquité, de même que parmi les sauvages actuels,
-les plus grands efforts de l'industrie humaine se rapportaient-ils
-essentiellement à la guerre, qui y donna lieu à tant de créations
-vraiment prodigieuses, surtout pour l'art des siéges. Chez les
-modernes, au contraire, quoique l'immense progrès des arts mécaniques
-et chimiques ait dû accessoirement y déterminer d'importantes
-innovations militaires, dont toutefois on s'exagère beaucoup la valeur,
-il est néanmoins certain que le système des armes se présente comme
-beaucoup moins perfectionné, relativement à l'ensemble actuel des
-moyens humains, qu'il ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu
-égard à l'état industriel correspondant[11]. Il est donc indispensable
-de considérer aussi cet art prépondérant, si l'on veut convenablement
-caractériser l'influence générale du polythéisme sur le développement
-industriel de l'humanité.
-
- Note 11: J'ai souvent entendu un marin distingué (mon
- malheureux ami feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé,
- avec une éminente rationnalité relative, le système entier de
- l'art de la guerre, à la fois terrestre et navale, conception
- extrêmement rare aujourd'hui, déplorer amèrement, pour
- caractériser la faible consommation intellectuelle exigée
- par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par
- sa nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins
- perfectionné maintenant que l'art de produire, malgré la
- difficulté supérieure de celui-ci. Mais, si ce militaire
- vraiment philosophe eût suffisamment complété son intéressante
- observation, comme son érudition spéciale, aussi judicieuse
- qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que,
- chez les anciens, la relation était essentiellement inverse,
- il y eût aperçu une nouvelle confirmation de cette heureuse
- transformation sociale qui, chez les modernes, faisant de plus
- en plus de la guerre une affaire habituellement accessoire, ne
- détourne ordinairement à cet usage que la moindre partie des
- efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.
-
-Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, il nous reste
-maintenant à juger directement son aptitude sociale proprement dite,
-analysée d'abord sous le point de vue politique, alors nécessairement
-prépondérant, et ensuite sous l'aspect purement moral, qui manifeste
-plus qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel régime
-théologique.
-
-L'ensemble des explications déjà contenues dans ce volume et dans le
-dernier chapitre du précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement
-l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme
-qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe
-éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et
-industriels, et susceptible, par son ascendant spontané, de donner
-graduellement à la société humaine une consistance durable et une
-organisation régulière. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous
-l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution
-d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état
-d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que
-celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable
-à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités
-pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement
-inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par
-l'intermédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en
-quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux
-était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette
-urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le
-développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup
-contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale,
-à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je
-l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant
-qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer
-à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout
-esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non
-moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir
-assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple
-culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait
-d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle. Mais j'ai déjà
-suffisamment signalé, quoique d'une manière implicite, les heureuses
-conséquences sociales de cette institution vraiment fondamentale,
-organe nécessaire, en un genre quelconque, de ce progrès primitif, dont
-nous venons d'apprécier le principe essentiel et la marche générale.
-Il s'agit maintenant d'examiner surtout les conséquences directement
-politiques d'un tel établissement, en déterminant son influence
-nécessaire sur l'économie caractéristique des sociétés anciennes,
-considérées quant à la haute destination politique qui devait leur
-appartenir spécialement dans l'ensemble de l'évolution humaine.
-
-En quelque état d'enfance que l'humanité soit considérée, elle
-manifeste toujours spontanément certains germes primordiaux des
-principaux pouvoirs politiques, soit temporels ou pratiques, soit même
-spirituels ou théoriques. Sous le premier point de vue, les qualités
-purement militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la
-prudence et la ruse, y deviennent habituellement, dans les expéditions
-de chasse ou de guerre, la base immédiate d'une autorité active,
-au moins temporaire. De même, sous le second aspect, quoique moins
-connu, par une simple extension naturelle du gouvernement domestique,
-la sagesse des vieillards, nécessairement chargés de transmettre
-l'expérience et les traditions de la tribu, y acquiert bientôt une
-certaine puissance consultative, sans excepter les peuplades où les
-moyens de subsistance sont restés encore assez précaires et assez
-incomplets pour exiger régulièrement le douloureux sacrifice des parens
-trop caduques. A cette autorité naturelle, on voit aussi commencer
-l'adjonction spontanée d'une autre influence élémentaire, celle
-des femmes, qui, en tout temps, a dû constituer, envers un pouvoir
-spirituel quelconque, un important auxiliaire domestique, tendant
-à modifier par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence,
-l'exercice direct de la prépondérance matérielle. C'est ainsi que, même
-sous le plus grossier fétichisme, la société humaine nous présente
-inévitablement, d'après une judicieuse analyse, les germes spontanés
-de tous les plus grands établissemens ultérieurs. Mais ces divers
-rudimens primitifs d'un système politique resteraient bornés, de toute
-nécessité, à une existence fort précaire et très imparfaite, à la fois
-essentiellement temporaire et locale, si le polythéisme ne venait
-point les rattacher graduellement à la double institution fondamentale
-d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct, qui peut seule
-permettre, entre les différentes familles, l'établissement naissant
-d'une véritable organisation sociale, susceptible de consistance et
-de durée. Telle est d'abord la principale destination politique de
-la philosophie théologique, ainsi parvenue à son second âge naturel.
-C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître que cette grande
-attribution sociale résulte directement de cet essor d'opinions
-communes sur les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, et
-de cette formation spontanée de la classe spéculative généralement
-respectée qui en devient spécialement l'organe indispensable; beaucoup
-plus que des craintes ou des espérances relatives à la vie future,
-auxquelles on a si abusivement rapporté de nos jours toute l'efficacité
-sociale des doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient
-encore certainement qu'une très faible influence. D'abord, en aucun
-temps, cette dernière force théologique n'a pu exercer une puissante
-action sous le point de vue purement politique, seul actuellement
-considéré; sa principale application a dû être essentiellement morale,
-quoique, même à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle,
-comme je le montrerai, le pouvoir, répressif ou directeur, inhérent
-à l'existence d'un système quelconque d'opinions communes. En outre,
-il est incontestable qu'une telle force n'a pu acquérir que fort
-tardivement une haute importance sociale, quand le polythéisme très
-développé avait déjà réalisé son principal office; ou, plus exactement,
-c'est sous le régime monothéique qu'elle a dû seulement obtenir
-sa plus grande efficacité, ainsi que je l'expliquerai au chapitre
-suivant. Ce n'est pas que, dès les premiers temps, l'homme n'ait dû
-involontairement obéir à cette tendance spontanée, à la fois mentale
-et morale, si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et même
-à supposer l'éternité d'existence, soit passée, soit surtout future.
-Mais cette croyance naturelle, à laquelle on attribue une influence
-si exagérée, subsiste certainement très long-temps avant de comporter
-aucune véritable application politique ou même morale: d'abord parce
-que les théories théologiques ne s'étendent que lentement, comme on
-l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la société; et ensuite par ce
-motif plus spécial que, après avoir été ainsi complétées, et lorsque
-la direction immédiate des affaires humaines est enfin devenue la
-principale fonction des dieux, ce n'est point essentiellement sur la
-vie future que portent encore les plus puissantes émotions de crainte
-et d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie présente, seule
-susceptible de toucher suffisamment des esprits aussi grossiers[12].
-Indépendamment d'un tel auxiliaire, l'indispensable office politique
-du polythéisme, pour généraliser et consolider l'organisation naissante
-des sociétés humaines, a donc directement résulté, surtout à l'origine,
-de son institution spontanée d'un certain système d'opinions communes
-et d'une autorité spéculative correspondante, que le fétichisme n'avait
-pu suffisamment établir, et qui, évidemment, ne pouvaient provenir
-encore d'aucun autre principe quelconque. Dans cette phase sociale,
-la nature du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif de
-l'humanité, consiste essentiellement en fêtes nombreuses et variées,
-où l'essor primitif des beaux-arts trouve journellement un heureux
-exercice, et qui constituent souvent, chez des populations de quelque
-étendue, déjà liées par une langue commune, le principal motif des
-réunions habituelles; comme le montre si clairement l'exemple de la
-Grèce, dont les fêtes générales conservèrent long-temps une haute
-importance, jusqu'à l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir
-les différentes nations, malgré leurs fréquentes luttes intérieures.
-Puis donc que, même envers de simples divertissemens, la philosophie
-théologique et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul moyen
-réel d'organiser entre les hommes une convergence quelconque, à la
-fois étendue et durable, il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs
-naturels, quelle que soit leur origine propre, viennent spontanément
-puiser à cette source commune une indispensable consécration, sans
-laquelle leur influence sociale resterait trop bornée et trop
-fugitive, et dont l'inévitable nécessité explique assez le caractère
-essentiellement théocratique que la plupart des philosophes ont
-justement reconnu à tout gouvernement primitif.
-
- Note 12: Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de
- fréquentes occasions de reconnaître, d'une manière nettement
- irrécusable, combien étaient encore récentes, de son temps,
- les théories morales du polythéisme sur les peines et les
- récompenses réservées à la vie future, puisque les plus éminens
- esprits paraissent alors principalement occupés à propager
- ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore
- chez les nations même les plus avancées. Cette observation
- n'est pas moins décisive d'après la lecture des livres de
- Moïse, où, malgré l'état de monothéisme prématuré qu'ils
- nous représentent, l'on voit clairement que cette grossière
- population, peu sensible encore à la justice éternelle, ne
- craignait essentiellement que la colère temporelle et directe
- de sa redoutable divinité.
-
-Afin que l'aptitude politique du polythéisme puisse être convenablement
-caractérisée, il importe maintenant, après y avoir ainsi rattaché
-l'établissement passif d'une véritable organisation sociale,
-de considérer surtout cette organisation d'une manière active,
-c'est-à-dire quant au but général de la principale action politique
-propre à ce degré fondamental de l'évolution humaine: ce qui fera
-spécialement ressortir combien le polythéisme était profondément
-en harmonie politique avec l'état et les besoins correspondans de
-l'humanité aussi bien qu'avec la vraie nature du régime qui devait
-alors prévaloir.
-
-Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin du volume précédent,
-pour établir que l'activité sociale devait être d'abord essentiellement
-militaire, il suffit de noter que la vie guerrière était alors, d'une
-part, strictement inévitable, comme seule conforme à la nature des
-penchans prépondérans pendant cette phase de notre développement,
-soit individuel, soit collectif, et, d'une autre part, non moins
-indispensable, en tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme
-politique un caractère déterminé, à la fois stable et progressif.
-Mais, outre cette propriété immédiate et spéciale, trop évidente
-pour exiger aucune explication, ce premier mode d'existence a une
-destination plus élevée et plus générale, en ce qu'il remplit, dans
-l'ensemble de l'évolution humaine, un office fondamental, quoique
-préparatoire, qui n'aurait pu être autrement réalisé. Il consiste à
-procurer graduellement aux associations humaines une grande extension,
-et, en même temps, à y déterminer spontanément, chez les classes les
-plus nombreuses, la prépondérance régulière et continue de la vie
-industrielle: double résultat nécessaire vers lequel tend alors le
-développement naturel de l'activité militaire, du moins quand elle
-peut suffisamment atteindre son but permanent, la conquête, suivant
-les conditions générales qui seront expliquées ci-après. Lorsque, de
-nos jours, on continue à préconiser systématiquement les propriétés
-civilisatrices de la guerre, comme si elles avaient pu conserver
-encore la même valeur, ce n'est sans doute essentiellement que par
-une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile, de la politique
-qui a dû prévaloir dans l'antiquité, et dont la prépondérance se fait
-ainsi sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la repousse, en
-vertu du pernicieux absolutisme de notre philosophie politique. Mais,
-restreinte à l'état social des anciens, ou à toute phase analogue du
-développement humain, cette appréciation est, au contraire, d'une
-profonde justesse, et manque seulement de toute la plénitude énergique
-qui conviendrait à une telle situation. Si, chez les modernes, la
-guerre, radicalement exceptionnelle, est devenue plutôt funeste que
-favorable à l'extension des relations sociales, il est clair que,
-chez les anciens, l'adjonction successive, par voie de conquête, de
-diverses nations secondaires à un seul peuple prépondérant, constituait
-nécessairement l'unique moyen primitif d'agrandir la société humaine.
-En même temps, cette domination ne pouvait s'établir et durer
-sans comprimer inévitablement, parmi toutes les populations ainsi
-subordonnées, l'essor spontané de leur propre activité militaire, de
-manière à instituer entre elles une paix permanente, et à les conduire
-par suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement initial
-serait autrement inintelligible, tant cette vie est peu conforme au
-vrai caractère de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque jour le
-vérifier aisément par l'examen attentif du développement individuel.
-Telle est donc l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle
-l'essor libre et naïf de l'activité militaire, spontanément issue,
-avec une irrésistible énergie, du premier état de l'humanité, tend
-nécessairement, de la manière la plus directe, à discipliner, à
-étendre, et à réformer les sociétés humaines, dès lors graduellement
-conduites, par cette indispensable préparation, à leur mode final
-d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse conséquence de sa
-supériorité intellectuelle et morale, l'homme a naturellement converti
-en un puissant moyen de civilisation cette énergique impulsion qui,
-chez tout autre carnassier, reste bornée au brutal développement de
-l'instinct destructeur.
-
-L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité préliminaire, suffit
-pour faire sentir l'aptitude générale du polythéisme à seconder et même
-à diriger convenablement cet essor graduel de l'activité militaire.
-Quand on a cru que, chez les anciens, les guerres n'étaient point
-religieuses, c'est par suite d'une extension abusive du point de vue
-social propre aux nations modernes, chez lesquelles le spirituel et
-le temporel sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient intimement
-confondus dans l'antiquité. Si l'on peut dire, en un sens, que les
-anciens ne connurent presque jamais les guerres spécialement dites de
-religion, c'est précisément parce que toutes leurs guerres quelconques
-avaient nécessairement un certain caractère religieux, comme nous
-le voyons encore dans les phases sociales analogues; puisque, les
-dieux étant alors essentiellement nationaux, leurs luttes se mêlaient
-inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient toujours
-également les triomphes et les revers. Ce caractère se manifestait
-déjà sous le fétichisme, pendant les guerres acharnées, quoique
-presque stériles, auxquelles il devait présider, mais, par suite même
-de la trop grande spécialité des divinités correspondantes, alors pour
-ainsi dire particulières à chaque famille, les luttes militaires ne
-pouvaient comporter aucune grande efficacité politique. Les dieux du
-polythéisme offraient essentiellement ce juste degré de généralité qui
-permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment
-étendues, et, en même temps, cette mesure de nationalité qui les
-rendait propres à stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit
-guerrier. En un tel système religieux, qui comportait l'adjonction
-presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne pouvait
-consister qu'à subordonner les dieux du vaincu à ceux du vainqueur:
-mais, sous cette forme caractéristique, il a certainement toujours
-existé, à un degré quelconque, dans toutes les guerres anciennes, où
-il devait naturellement contribuer beaucoup à développer l'ardeur
-mutuelle, même chez les peuples dont les cultes étaient les plus
-analogues, et qui cependant adoraient chacun, d'une manière plus
-prononcée, quelque divinité éminemment nationale, familièrement mêlée
-à l'ensemble de leur histoire spéciale. Or, en même temps que le
-polythéisme stimulait ainsi directement l'esprit de conquête, il en
-assurait, non moins spontanément, la principale destination sociale,
-en facilitant l'adjonction graduelle des populations soumises, qui
-pouvaient alors s'incorporer à la nation prépondérante, sans renoncer
-aux croyances et aux pratiques religieuses qui leur étaient chères,
-à la seule condition de reconnaître l'inévitable supériorité des
-divinités victorieuses, ce qui, sous un tel régime théologique,
-n'exigeait point la subversion radicale de la première économie
-religieuse. Telles sont, en général, les propriétés militaires
-fondamentales qui caractérisent le polythéisme, et qui devaient le
-rendre, à cet égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme,
-mais au monothéisme lui-même, dont la destination politique est, en
-effet, d'une tout autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre
-suivant. Le monothéisme, essentiellement adapté à l'existence plus
-pacifique des sociétés plus avancées, ne pousse point spontanément
-à la guerre, ou plutôt en détourne nécessairement, chez les peuples
-également parvenus à cette phase plus éminente du développement social.
-Envers les nations restées en arrière, le fanatisme monothéique
-n'inspire pas la passion de conquête proprement dite, parce qu'une
-telle religion ne saurait comporter l'adjonction réelle des autres
-croyances: son génie exclusif doit naturellement provoquer à l'entière
-extermination des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement continu, à
-moins d'une immédiate conversion totale; ainsi que l'histoire en offre
-tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément passés à un
-monothéisme avorté, avant d'avoir accompli suffisamment les diverses
-préparations sociales indispensables pour assurer l'efficacité d'une
-telle transformation, comme les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut
-donc méconnaître cette double harmonie fondamentale qui rendait le
-polythéisme spécialement apte à diriger le développement militaire des
-sociétés anciennes.
-
-Afin de mieux caractériser le principe de cette importante attribution,
-je me suis expressément attaché à l'appréciation exclusive et directe
-de l'influence la plus intime et la plus générale, sans m'arrêter
-aucunement aux considérations accessoires, quelle qu'en soit
-l'importance réelle, et sur lesquelles d'ailleurs aucune indication
-essentielle n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il
-serait inutile d'expliquer la propriété, maintenant très connue,
-suivant laquelle le polythéisme devait spontanément offrir les plus
-puissantes ressources spéciales pour faciliter l'établissement et
-le maintien d'une rigoureuse discipline militaire, dont les diverses
-prescriptions quelconques pouvaient alors être placées, avec tant
-d'aisance, sous une protection divine toujours convenablement
-choisie, par la voie des oracles, des augures, etc., presque
-constamment disponibles, d'après le système régulier de communications
-surnaturelles que le polythéisme avait organisé, et que le monothéisme
-a dû essentiellement supprimer. On doit seulement appliquer, à cet
-égard, les réflexions générales indiquées au chapitre précédent sur
-la sincérité spontanée qui devait ordinairement présider à l'emploi
-de tels moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier aujourd'hui
-de jongleries, faute de nous reporter suffisamment à un tel état
-intellectuel, où les conceptions théologiques, profondément incorporées
-à tous les actes humains, à un degré qui n'a plus existé ensuite, et
-dont, par suite, nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément
-disposer à décorer naturellement d'une consécration religieuse les
-plus simples inspirations directes de la raison humaine[13]. Quand
-l'histoire ancienne nous offre quelques rares exemples d'oracles
-sciemment faux répandus à dessein dans des vues politiques, elle ne
-manque jamais de nous montrer aussi le peu de succès réel de ces
-misérables expédiens, par suite de cette solidarité fondamentale
-des divers esprits, qui doit essentiellement empêcher les uns de
-croire, avec une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement
-forgé par les autres. Sans insister davantage sur un sujet aussi
-aisément appréciable, je dois enfin plus spécialement signaler, dans
-le polythéisme, une autre propriété politique secondaire, qui lui
-appartient d'une manière directe et exclusive, et dont les modernes
-n'ont point assez compris la haute portée. Je veux parler de cette
-faculté d'apothéose, évidemment particulière à ce second âge
-religieux, et qui devait y tant concourir à exalter, au plus éminent
-degré, chez les hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme actif,
-et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le
-monothéisme a dû substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en
-aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible équivalent: puisque,
-l'apothéose, tout en satisfaisant aussi pleinement au desir universel
-d'une vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial de promettre
-aux âmes vigoureuses l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et
-d'ambition dont le développement constituait pour elles le principal
-attrait de l'existence. Quand nous jugeons maintenant cette grande
-institution d'après le profond avilissement où elle était graduellement
-tombée pendant la caducité du polythéisme, où elle s'était réduite à
-une sorte de formalité mortuaire, uniformément appliquée, même aux plus
-indignes empereurs, nous ne saurions concevoir une idée convenable de
-la puissante stimulation qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs
-de foi et d'énergie, lorsque les plus éminens personnages pouvaient
-espérer, par un digne accomplissement de leur destination sociale, de
-s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux, à l'exemple
-des Bacchus, des Hercule, etc. Rien n'est plus propre qu'une telle
-considération à faire nettement comprendre que tous les principaux
-ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été réellement
-tendus par le polythéisme autant que leur nature puisse le comporter,
-en sorte que leur intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable
-décroissement. Cette incontestable diminution, alors tant déplorée par
-divers philosophes arriérés, qui voyaient ainsi l'humanité à jamais
-privée de l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois le
-développement social en ait certes aucunement souffert, peut d'ailleurs
-nous disposer aujourd'hui, par un rapprochement spontané, à pressentir,
-en général, le peu de solidité réelle des craintes analogues sur la
-prétendue dégénération sociale qui menacerait désormais de succéder
-à l'extinction totale du régime théologique, dont notre espèce a
-graduellement appris à se passer.
-
- Note 13: Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent
- esprit que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant
- le précieux et irrécusable témoignage de Cabanis, avoir été
- souvent averti en songe de la véritable issue des affaires
- qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre, à plus forte
- raison, comment les grands hommes de l'antiquité pouvaient
- être sincèrement convaincus de la réalité des explications
- surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je
- dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée
- au chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des
- philosophes actuels qui, après avoir reconnu que les anciens
- ne pouvaient journellement se dispenser de telles explications
- sur les moindres sujets de la philosophie naturelle proprement
- dite, croient devoir suspecter leur bonne foi dans l'extension
- très spontanée du même procédé logique aux déterminations
- beaucoup plus complexes de la philosophie morale et sociale.
-
-Pour compléter cette appréciation abstraite des propriétés politiques
-du polythéisme, il ne nous reste plus maintenant qu'à considérer,
-sous un point de vue plus spécial, les conditions fondamentales du
-régime correspondant, dont nous venons de déterminer le but essentiel
-et l'esprit général: en d'autres termes, nous devons examiner enfin
-les caractères principaux, qui, toujours communs aux diverses formes
-réelles d'un tel régime, se montrent directement indispensables à son
-organisation effective. Ils consistent surtout dans l'institution
-nécessaire de l'esclavage, et dans l'inévitable confusion entre le
-pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; double différence capitale
-de l'organisme polythéique des sociétés anciennes à l'organisme
-monothéique de la société moderne.
-
-Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien l'esclavage était
-radicalement indispensable à l'économie sociale de l'antiquité,
-cependant le principe général d'une telle relation n'a pas encore
-été convenablement approfondi. Il nous suffira essentiellement,
-à cet égard, d'étendre jusqu'au point de vue individuel, notre
-explication fondamentale, ci-dessus limitée au point de vue national,
-sur la destination nécessairement guerrière des sociétés anciennes,
-considérée comme une fonction préliminaire sans laquelle l'ensemble
-de l'évolution humaine n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord
-aisément comment la guerre engendre spontanément l'esclavage, qui y
-trouve sa principale source, et qui constitue son premier correctif
-général. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette
-institution primitive, nous empêche d'apprécier l'immense progrès
-qui dut immédiatement résulter de son établissement originaire,
-puisqu'elle succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation des
-prisonniers, aussitôt que l'humanité fut assez avancée pour que le
-vainqueur, maîtrisant ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité
-finale qu'il retirerait des services du vaincu, en l'agrégeant, à titre
-d'auxiliaire subalterne, à la famille qu'il commandait: progrès qui
-suppose un développement industriel et moral bien plus étendu qu'on
-ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse remarque de Bossuet, la
-seule étymologie devrait encore suffire pour nous rappeler constamment,
-d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était primitivement qu'un
-prisonnier de guerre dont on avait épargné la vie, au lieu de le
-dévorer ou de le sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est
-fort probable que, sans une telle transformation, l'aveugle passion
-guerrière du premier âge social aurait déterminé depuis long-temps la
-destruction presque entière de notre espèce. Les services immédiats
-d'une semblable institution n'ont donc besoin d'aucune explication,
-non plus que son inévitable spontanéité. Mais son office capital pour
-l'évolution ultérieure de l'humanité n'est pas moins incontestable,
-quoique plus mal apprécié. D'une part, en effet, elle était évidemment
-indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité, dont nous
-avons ci-dessus reconnu la destination vraiment fondamentale, et
-qui eût été certainement impossible, au degré convenable d'intensité
-et de continuité, si tous les travaux pacifiques n'avaient pas été
-confiés à des esclaves, soit individuels, soit collectifs: en sorte
-que l'esclavage, d'abord résulté de la guerre, servait ensuite à
-l'entretenir, non-seulement comme principale récompense du triomphe,
-mais aussi comme condition permanente de la lutte. En second lieu, sous
-un aspect essentiellement méconnu, mais non moins capital, l'esclavage
-antique n'avait pas une moindre importance relativement au vaincu,
-ainsi forcément conduit à la vie industrielle, malgré son antipathie
-primitive. A cet égard, l'esclavage a eu, pour les individus, la
-même destination générale que celle ci-dessus attribuée, pour les
-nations, à la conquête. Plus on méditera sur l'aversion profonde que
-le travail régulier et soutenu inspire d'abord à notre défectueuse
-nature, que l'ardeur guerrière peut seule arracher primitivement à
-son oisiveté chérie, mieux on comprendra que l'esclavage offrait
-alors la seule issue générale au développement industriel de
-l'humanité. Cet éloignement primordial pour la vie laborieuse ne
-pouvait être, en effet, radicalement surmonté, chez la masse des
-hommes, que par l'action combinée et long-temps maintenue des plus
-énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément résulter d'une pareille
-institution, où le travail, d'abord accepté comme gage de la vie,
-devenait ensuite le principe de l'affranchissement. Tel est le mode
-fondamental suivant lequel l'esclavage antique devait constituer, dans
-l'ensemble de l'évolution humaine, un indispensable moyen d'éducation
-générale, qui ne pouvait être autrement suppléé, en même temps qu'une
-condition nécessaire de développement spécial.
-
-Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai indiqué ailleurs, des
-difficultés presque insurmontables à juger sainement une telle économie
-sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement l'image que
-d'après notre esclavage colonial, véritable monstruosité politique,
-qui ne peut donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage
-ancien. Cette aberration partielle et momentanée, si déshonorante
-pour notre civilisation, tend nécessairement à la compression commune
-de l'activité du maître et de celle de l'esclave, par suite de leur
-caractère également industriel, qui fait envisager le repos de l'un
-comme une conséquence spontanée du travail de l'autre, et qui cependant
-doit inspirer toujours à l'inquiète jalousie du premier une intime
-répugnance contre l'essor graduel du second. Tout au contraire,
-dans l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se secondaient
-mutuellement pour le développement simultané de leurs activités
-hétérogènes mais co-relatives, militaire chez l'un, industrielle
-chez l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient comme
-réciproquement indispensables, de façon à permettre franchement,
-des deux parts, et même à faciliter directement, jusqu'à un degré
-déterminé, cette double évolution préliminaire, dont le terme naturel
-sera posé au chapitre suivant. Le maintien des institutions devant être
-d'autant moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état social
-correspondant, rien n'est plus propre, assurément, à vérifier cette
-appréciation comparative, que le contraste caractéristique entre la
-conservation presque spontanée, pendant une longue suite de siècles,
-de l'esclavage ancien, sans occasionner de crises dangereuses, si
-ce n'est en quelques cas extrêmement rares, quoique les esclaves
-fussent habituellement beaucoup plus nombreux que les maîtres,
-et les immenses efforts continus des modernes pour procurer, sur
-quelques points secondaires du monde civilisé, une chétive existence
-de trois siècles à cette anomalie factice, au milieu d'horribles
-dangers toujours imminens, malgré la prépondérance matérielle
-des maîtres, puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation
-métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à faire ainsi dégénérer
-en une inqualifiable barbarie, entièrement étrangère à l'évolution
-fondamentale de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine,
-l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels d'une
-institution pleinement normale, puisque, né de la guerre, on le voit
-cependant se produire alors, sans aucune irrésistible contrainte, par
-une foule de voies secondaires, comme la vente volontaire des enfans,
-l'assujétissement des insolvables, etc.; outre que la possibilité
-constante, et fréquemment réalisée, d'une telle infortune, chez les
-hommes même les plus libres et les plus puissans, y compris les rois,
-par suite de l'intensité et de la continuité des guerres anciennes,
-devait nécessairement inspirer une répugnance beaucoup moindre pour
-un semblable changement de situation, dont nul ne pouvait jamais se
-croire suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue que nous
-pouvons explorer aujourd'hui, ne voit-on pas souvent des sauvages
-spontanément amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer même
-leur renonciation volontaire à la liberté comme une sorte d'extrême
-enjeu? Ce n'est pas sans une profonde raison que tous les philosophes
-de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient beaucoup d'hommes
-comme essentiellement nés pour la servitude; pourvu que, au lieu du
-sens absolu alors faussement attaché à cette maxime, on la restreigne
-constamment à l'état d'enfance sociale qui l'avait réellement inspirée,
-et envers lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante
-sécurité et l'irresponsabilité totale propres à l'existence servile
-doivent long-temps la rendre supportable, et quelquefois même
-desirable, aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique de
-l'humanité n'est pas encore suffisamment développée; comme les sociétés
-les plus avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui des exemples
-irrécusables, quoique heureusement exceptionnels.
-
-Au premier aspect, on ne saisit pas nettement la corelation naturelle
-du polythéisme à l'institution de l'esclavage, malgré l'éclatant
-témoignage que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse
-historique. Mais, puisque nous avons reconnu ci-dessus l'aptitude
-nécessaire du polythéisme à seconder directement le développement
-spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par un prolongement
-plus spécial des mêmes motifs, que cet état théologique soit
-essentiellement en harmonie avec une telle condition sociale,
-spontanément inséparable de la vie guerrière. Une appréciation
-immédiate montre, en effet, que le polythéisme doit, à cet égard,
-correspondre généralement à l'esclavage, comme, d'une part, le
-fétichisme à l'extermination habituelle des prisonniers, et, d'une
-autre part, le monothéisme à l'affranchissement final des serfs,
-ainsi que je l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant.
-Car, le fétichisme est une religion trop individuelle et trop locale
-pour établir, entre le vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel,
-susceptible de contenir suffisamment, à l'issue du combat, la férocité
-naturelle; tandis que le monothéisme est, au contraire, tellement
-universel, qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du même vrai
-dieu, une aussi profonde inégalité, sans leur permettre néanmoins une
-aussi intime familiarité avec les partisans d'une autre croyance.
-En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse, sont également
-contraires à l'esclavage, par suite des mêmes caractères essentiels
-qui les rendent impropres à la conquête, sauf les perturbations
-accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront toujours la relation
-principale. Sans doute, le monothéisme n'est point, de sa nature,
-absolument incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec la conquête:
-mais il n'en a pas moins sans cesse tendu à en détourner pareillement
-l'humanité; et cette influence s'est pleinement manifestée dans tous
-les cas où le régime monothéique, véritablement spontané et opportun,
-a pu succéder convenablement aux préparations sociales indispensables,
-comme le montrera la leçon suivante. Les deux âges extrêmes de la vie
-religieuse étant ainsi généralement exclus d'une telle explication, il
-faut bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par le polythéisme,
-fournisse la base spirituelle de cette grande institution, qui, sans
-doute, n'a pas dû se passer d'un pareil appui plus que tant d'autres
-moins importantes. Or, on reconnaît directement, en effet, quant à
-l'esclavage comme envers la conquête, que le polythéisme avait, par sa
-nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de
-spécialité pour maintenir les distances: le vainqueur et le vaincu,
-quoique conservant chacun ses dieux propres, avaient assez de religion
-commune pour comporter entre eux une certaine harmonie habituelle,
-pendant que, d'un autre côté, la profonde subordination de l'un à
-l'autre était consacrée par celle des divinités correspondantes. C'est
-ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait spontanément, presque
-au même degré, d'une part à l'immolation journalière des prisonniers,
-d'une autre part à leur affranchissement régulier, et conduisait
-immédiatement à sanctionner et à consolider leur esclavage habituel.
-
-Examinons maintenant le second caractère essentiel de l'ancienne
-économie sociale, c'est-à-dire, la confusion profonde qui s'y
-manifeste, à tous égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
-temporel, habituellement concentrés chez les mêmes chefs; tandis que
-leur séparation régulière constitue l'un des principaux attributs
-politiques de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
-spécialement au chapitre suivant. L'autorité spéculative, alors
-purement sacerdotale, et la puissance active, essentiellement
-militaire, furent toujours intimement unies sous le régime
-polythéique de l'antiquité; et cette combinaison inévitable était
-en relation nécessaire avec la destination générale que nous avons
-reconnue ci-dessus devoir être propre à ce régime pour l'ensemble
-de l'évolution humaine; telle est l'importante explication qui nous
-reste à établir sommairement, afin que le système fondamental de la
-politique ancienne soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons pas
-d'ailleurs à distinguer encore entre les deux modes très différens
-qu'a dû offrir nécessairement cette concentration caractéristique,
-suivant que les attributions militaires étaient subordonnées aux
-fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le caractère militaire
-avait absorbé, par un développement plus spécial, l'esprit sacerdotal.
-Quoique nous devions bientôt considérer ces deux modes comme
-nécessairement relatifs, l'un à l'origine du polythéisme, l'autre
-à sa destination principale, cette distinction, ici prématurée,
-compliquerait inutilement notre appréciation abstraite et générale, qui
-en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée.
-
-L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement connaître cette
-admirable séparation, spontanément établie, au moyen-âge, sous
-l'heureux ascendant du catholicisme, entre le pouvoir purement moral,
-essentiellement destiné à régler les pensées et les inclinations, et
-le pouvoir proprement politique, directement appliqué aux actes et
-aux résultats. Cette division capitale suppose nécessairement, comme
-je l'expliquerai au chapitre suivant, un développement préalable
-dans l'organisme social, qui était certainement impossible à une
-telle époque, où la simplicité et la confusion primitives des idées
-politiques n'eussent même pas permis de comprendre la distinction
-régulière du maintien des principes généraux de la sociabilité d'avec
-leur usage spécial et journalier. Outre ces conditions intellectuelles,
-une pareille séparation ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des
-deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi son existence propre,
-d'après une origine indépendante, tandis que, chez les anciens,
-ils dérivaient toujours nécessairement l'un de l'autre, soit que
-le commandement militaire ne constituât qu'un simple accessoire de
-l'autorité sacerdotale, soit, au contraire, que celle-ci fût réduite
-à servir d'instrument habituel à la domination des chefs de guerre.
-Enfin, la nature nécessairement étroite et locale de la politique
-ancienne, essentiellement bornée à une ville prépondérante, lors même
-que son empire a dû ensuite s'étendre progressivement à des populations
-très considérables, s'opposait évidemment, d'une manière spéciale, à
-toute idée d'une semblable division, dont le principal motif immédiat,
-au moyen-âge, est précisément résulté du besoin de rattacher à un
-pouvoir spirituel commun des nations trop éloignées et trop diverses
-pour que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas inévitablement
-distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il mieux le vrai génie politique
-de l'antiquité que cette confusion fondamentale et continue entre
-les mœurs et les lois, ou les opinions et les actions; les mêmes
-autorités y étant toujours occupées à régler indifféremment l'un et
-l'autre, quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement.
-Jusque dans les cas qui, par leur nature, semblaient devoir indiquer
-spontanément la possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et
-indépendant du pouvoir temporel, ce mélange intime se reproduit encore
-au plus haut degré: comme le témoignent clairement ces mémorables
-occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait expressément
-la puissance constituante à un citoyen sans magistrature active,
-et qui, ainsi devenu momentanément législateur suprême, ne pensait
-néanmoins jamais à organiser aucune séparation permanente entre le
-pouvoir moral et le pouvoir politique, quoique sa propre position dût
-tendre évidemment à lui en suggérer l'idée. Les philosophes eux-mêmes,
-dans leurs utopies les plus hasardées, offrant toujours un inévitable
-reflet du génie dominant de la société contemporaine, ne distinguaient
-pas davantage entre le réglement des opinions et celui des actions,
-également confiés à une seule autorité fondamentale; et, cependant,
-l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs, chez les
-principales nations grecques, doit être regardée comme le premier germe
-véritable de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai
-ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient le plus exagéré le chimérique
-espoir ultérieur d'une société finalement régie par des philosophes, ne
-concevaient ainsi qu'une pareille concentration de tous les pouvoirs
-essentiels en de telles mains; ce qui, d'ailleurs, bien loin de
-constituer, suivant leur pensée, un vrai perfectionnement politique,
-n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation capitale, même
-comparativement à l'ordre social très imparfait qu'ils prétendaient
-améliorer, comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir.
-
-Envisagée sous un autre aspect général, cette confusion fondamentale,
-chez les anciens, entre les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément
-jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses indications
-précédentes, mais, en outre, strictement indispensable à l'entière
-réalisation de la haute destination politique que nous avons reconnue
-ci-dessus devoir appartenir à cet âge préparatoire de l'humanité. Il
-est clair, en effet, que l'activité militaire n'aurait pu alors se
-développer convenablement, de manière à remplir suffisamment sa mission
-principale, si l'autorité spirituelle et la domination temporelle
-n'eussent pas été habituellement concentrées chez une même classe
-dirigeante. Ce double caractère journalier des chefs militaires, à la
-fois pontifes et guerriers, constituait le plus puissant appui de la
-rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger, à cette époque,
-la nature et la continuité des guerres, et qui n'aurait pu autrement
-acquérir l'énergie et la stabilité nécessaires. De même, l'action
-collective de chaque nation armée sur les sociétés extérieures eût été
-radicalement entravée par toute séparation essentielle entre les deux
-autorités fondamentales, dont les inévitables conflits eussent alors
-tendu presque toujours à troubler la direction générale des guerres et
-à gêner la réalisation finale de leurs principaux résultats. Ainsi,
-soit au dedans, soit au dehors, le développement continu de l'esprit
-de conquête exigeait, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance
-et une unité de conception et d'exécution, également incompatibles
-avec nos idées modernes sur la division élémentaire des deux grands
-pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera directement, en effet,
-d'une manière irrécusable, la liaison intime et réciproque qui a dû
-exister entre l'établissement d'une telle division et le décroissement
-général du système militaire, dès lors devenu essentiellement
-défensif, conformément à la nature propre du monothéisme. Dans les
-cas exceptionnels, ci-dessus indiqués, où le monothéisme s'est montré
-favorable à l'essor intense et prolongé de l'esprit de conquête,
-comme chez les Musulmans surtout, on doit noter que cette anomalie a
-constamment coïncidé avec la conservation, aussi peu normale, sous
-cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne confusion des pouvoirs:
-tant une telle concentration est nécessairement inséparable du libre et
-plein développement de l'activité militaire.
-
-Après avoir ainsi reconnu combien cette intime combinaison était
-à la fois inévitable et indispensable dans la politique générale
-de l'antiquité, il est aisé de concevoir maintenant sa corelation
-fondamentale avec la nature propre du polythéisme correspondant.
-Nous constaterons spécialement, au chapitre suivant, la tendance
-nécessaire du monothéisme à séparer le pouvoir spirituel du pouvoir
-temporel, du moins quand il s'établit spontanément, chez une population
-convenablement préparée, où, sans une telle séparation, il ne
-saurait réaliser sa principale destination sociale. Il suffit ici de
-reconnaître, en sens inverse, combien le polythéisme est radicalement
-incompatible avec toute semblable division. Or, il est évident que la
-multiplicité des dieux, par l'inévitable dispersion qui en résulte
-dans l'action théologique, s'oppose directement à ce que le sacerdoce
-acquière spontanément une homogénéité et une consistance qui lui
-soient propres, et sans lesquelles néanmoins son indépendance envers
-le pouvoir temporel ne saurait être aucunement assurée. Trop éloignés
-désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes méconnaissent ou
-négligent la rivalité fondamentale qui devait habituellement régner
-entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable
-concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions
-respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer
-d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré l'instinct commun
-du sacerdoce, tendait nécessairement à prévenir ou à dissoudre toute
-grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût
-sérieusement l'empêcher. Chez les nations polythéistes les mieux
-connues, les différent sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par
-plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent, en
-effet, comme essentiellement isolés dans leur existence propre et
-indépendante, et ne se trouvent finalement rapprochés que par leur
-uniforme assujétissement à l'autorité temporelle, aisément parvenue à
-s'emparer directement des principales fonctions religieuses. Le pouvoir
-théologique n'a pu alors éviter une telle subalternité que dans les
-cas où il a dû, au contraire, devenir, ou plutôt rester, absolument
-prépondérant, par suite d'un essor très rapide de la première évolution
-intellectuelle, coïncidant avec un développement encore peu prononcé
-de l'activité militaire, comme je l'expliquerai ci-après. En aucune
-occasion, la nature du polythéisme n'a pu comporter l'existence d'un
-véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct et indépendant du
-pouvoir temporel correspondant, sans que l'un des deux fût réduit à
-ne constituer habituellement qu'un simple appendice de l'autre ou son
-instrument général.
-
-Cette explication sommaire achève de faire convenablement ressortir
-l'éminente aptitude du polythéisme à correspondre spontanément aux
-principaux besoins politiques de l'antiquité; puisque, après avoir
-précédemment constaté sa tendance directe à seconder le développement
-naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons maintenant son
-influence spéciale pour établir nécessairement la concentration
-fondamentale des pouvoirs sociaux, indispensable à la plénitude de ce
-développement. Telle est, du moins, le jugement essentiel qu'il faut
-porter de cette grande corelation, qui doit être surtout appréciée
-d'après la destination générale, si capitale quoique purement
-provisoire, qui devait caractériser cet âge social, dans l'ensemble
-de l'évolution humaine, suivant nos démonstrations antérieures. On
-méconnaîtrait radicalement, à cet égard, le véritable esprit de
-l'histoire, si, selon des habitudes encore trop dominantes, au lieu
-de considérer principalement le polythéisme dans sa période active et
-progressive, on persistait, au contraire, à y faire prévaloir l'examen
-de son époque de décomposition, où il est incontestable, en effet,
-que le maintien trop prolongé de cette concentration caractéristique,
-si long-temps nécessaire, devint, chez tant d'indignes empereurs, le
-principe du plus dégradant despotisme que l'humanité ait pu jamais
-subir. Mais n'est-il pas évident que le système de conquête, alors
-suffisamment développé, avait déjà pleinement atteint sa principale
-destination sociale; ce qui, en dissipant à jamais l'utilité provisoire
-de cette confusion spontanément établie, par le polythéisme, entre le
-pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, n'en laissait plus subsister
-que les inévitables dangers, jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y
-a-t-il, en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à toute vicieuse
-prépondérance d'une institution quelconque, survivant mal à propos à
-l'accomplissement total de son office provisoire? En terminant cette
-importante appréciation, je crois d'ailleurs ne devoir pas négliger
-ici l'occasion très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement,
-sous un rapport capital, l'inconséquence radicale qui caractérise
-aujourd'hui notre philosophie politique, considérée en ce qu'elle a
-de commun à tous les partis et à toutes les écoles. J'ai remarqué, au
-commencement du volume précédent, avec quelle déplorable unanimité on
-repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme, les autres par
-désuétude de son véritable esprit, toute division réelle entre les
-deux pouvoirs, mais en continuant cependant à rêver le monothéisme
-comme base nécessaire de l'ordre social. Or, il est désormais évident
-que l'on s'efforce ainsi de concilier deux conditions essentiellement
-incompatibles; et le chapitre suivant achèvera de dissiper
-implicitement toute incertitude à ce sujet, en rendant irrécusable
-la corelation spontanée du monothéisme avec une telle division. Ceux
-qui, de nos jours, dans leurs étranges pensées de progrès, dictées par
-une aveugle imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir cette
-concentration primordiale, alors aussi fondamentale qu'elle serait
-maintenant dangereuse et heureusement impossible, devraient donc,
-d'après les explications précédentes, pour être suffisamment conséquens
-à leurs vains projets, ne pas s'arrêter au monothéisme, naturellement
-antipathique à un tel régime, et rétrograder de plein saut jusqu'au
-polythéisme proprement dit, qui en constituait certainement
-l'indispensable fondement.
-
-Telles sont, en général, les relations nécessaires du polythéisme
-avec les deux principales conditions caractéristiques de la politique
-de l'antiquité. Après les avoir ainsi séparément appréciées, il
-suffit ici, en les rapprochant, de signaler d'ailleurs leur intime
-et constante affinité. Or, il faut bien que l'institution de
-l'esclavage et la confusion élémentaire des deux pouvoirs soient,
-en réalité, étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a
-toujours historiquement coïncidé avec la cessation de l'autre, comme
-je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Il est clair
-directement, en effet, que l'esclavage ancien était nécessairement en
-harmonie avec cette réunion fondamentale de l'autorité spirituelle
-à l'autorité temporelle, qui donnait spontanément à l'empire du
-maître une certaine consécration religieuse, et qui, en même temps,
-affranchissait cette subordination domestique de toute interposition
-sacerdotale distincte, propre à contenir cet ascendant absolu.
-
-Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais
-assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour
-en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à
-l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que
-l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance
-beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en
-devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme,
-d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue,
-pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et
-néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance
-nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout
-avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation
-fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et
-à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères
-essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment
-propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette
-profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont
-accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme.
-
-Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle,
-domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au
-cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien
-elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule
-existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter
-ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en
-résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le
-développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement
-privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue
-la principale base, et restait entièrement livré à la seule action
-spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer
-l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive,
-par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se
-dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout
-issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même
-chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop
-irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de
-ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune
-rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister
-davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage
-ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement
-propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel
-à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire
-au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de
-sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité,
-ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait
-profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui
-concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue
-des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement
-absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels
-chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices
-quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme
-sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral,
-sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie,
-auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé.
-Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter,
-suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y
-corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé,
-les plus importantes relations de famille, par les désastreuses
-facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de
-rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie.
-Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité
-doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir
-combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite
-ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés
-esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle,
-devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de
-férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs
-anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque
-chez les meilleurs naturels.
-
-En considérant de la même manière l'autre condition politique
-fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non
-moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général,
-directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir
-spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette
-époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en
-effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les
-anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez
-les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme
-proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique,
-a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au
-chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue
-général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile
-de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance
-des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté,
-en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour
-celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner
-les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement
-à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une
-politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être
-alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins
-déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était,
-en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à-dire,
-essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait
-surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient
-fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle
-suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions
-morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude
-fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein
-politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce
-caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut,
-encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues
-de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées
-pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs
-généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime
-l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut
-de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et
-que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention
-arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle
-le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement
-d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours
-illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette
-grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer,
-quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en
-utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement
-pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement
-moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver
-chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien
-supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin
-remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs,
-et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous
-le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière,
-si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre
-intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation
-légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport,
-la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la
-réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait
-presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement
-impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son
-utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je
-l'indiquerai plus loin.
-
-Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent
-convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous
-le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En
-appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit,
-c'est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très
-satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière
-directe et complète, le développement caractéristique de leur activité
-militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble
-de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans
-cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite,
-quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement
-morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point
-essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques,
-autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette
-dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est
-pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés,
-en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on
-ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un
-tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme
-n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la
-puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû
-bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs
-conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté,
-le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard,
-n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité
-intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible
-avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le
-verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile,
-à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une
-manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une
-suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques
-à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux
-divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte
-compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale
-est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou
-de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi,
-l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport
-capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du
-polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique
-dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable
-à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle
-universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même
-pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la
-vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément
-au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y
-construire librement son type idéal de justice et de perfection, de
-manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce
-qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance,
-rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle
-prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide
-conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects
-importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement
-moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à
-seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination
-caractéristique de ce premier âge social.
-
-Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes
-extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle, et finalement
-sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général,
-dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule
-épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était
-trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés,
-de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne
-principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie
-sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce
-développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme.
-Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les
-prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient
-d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention
-spontanée de l'esprit religieux: on n'en saurait douter à l'égard même
-des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur
-destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance
-continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne,
-soit pour agir, soit pour résister. En second lieu, relativement à
-la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme
-a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la
-patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché
-par le fétichisme, secondant déjà, de la manière la plus naturelle,
-l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le
-polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette
-affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous
-les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et
-le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé,
-et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif
-de l'ensemble de l'éducation morale. Il serait superflu d'insister
-ici sur l'admirable relation d'un tel sentiment prépondérant, à la
-destination spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité
-spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu d'étendue des nations
-anciennes, soit de la nature même des guerres, qui devait, aux yeux de
-chacun, présenter sans cesse comme imminents la mort ou l'esclavage,
-dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul habituellement
-préserver. Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une
-telle disposition, où la haine de tous les étrangers quelconques était
-toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes,
-elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au
-développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue
-un indispensable degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais être
-impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final
-si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour
-universel de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée eût
-inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité.
-On doit aussi, sous le même aspect, rapporter au polythéisme la
-première organisation régulière d'un ordre très essentiel, et
-aujourd'hui trop superficiellement apprécié, de relations morales
-élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme
-a, comme je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit des
-usages, publics ou privés, qui, par le respect général des vieillards,
-et l'habituelle commémoration des ancêtres, tendent à entretenir ce
-sentiment fondamental de la perpétuité sociale, si indispensable à
-tous les âges de l'humanité, et qui doit désormais devenir encore plus
-nécessaire à mesure que les espérances théologiques relatives à la vie
-à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant; en même temps
-que la philosophie positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai
-en son lieu, à le développer beaucoup plus qu'il n'a pu l'être
-jusqu'ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l'intime
-liaison de l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, passée,
-ou future.
-
-La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale
-domestique, dont l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable
-interposition naturelle entre la morale personnelle et la morale
-sociale, alors trop directement rattachées l'une à l'autre, par suite
-de la prépondérance nécessaire de la politique. C'est là surtout, comme
-le chapitre suivant nous l'expliquera, le titre le plus spécial du
-catholicisme à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour avoir
-enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, en s'attachant
-principalement à constituer la famille, et à faire dépendre les vertus
-sociales des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait méconnaître
-l'influence préalable du polythéisme dans le premier essor de la
-morale domestique. En se bornant à l'indiquer ici sous le rapport
-le plus fondamental, c'est-à-dire, quant aux relations conjugales,
-c'est, évidemment, pendant le règne du polythéisme que l'humanité
-s'est irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu'on
-ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat
-du climat, chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment
-l'échelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qu'au
-Midi, un attribut nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt
-que la pénurie des subsistances n'empêche plus la brutale satisfaction
-de l'instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire
-et constante de l'état polygame, il n'en reste pas moins vrai que,
-dans notre espèce, encore plus que chez tant d'autres, en vertu même
-de sa supériorité caractéristique, l'état purement monogame est le
-plus favorable, pour chaque sexe, au plus complet développement de
-nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu'il serait ici
-superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard,
-les déplorables aberrations momentanées de notre anarchique situation
-mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de cette grande
-condition sociale a-t-il déterminé bientôt, presque dès l'origine du
-polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement
-suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste.
-Les diverses phases principales du régime polythéique ont même été
-toujours accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications
-croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel
-a constamment tendu à mieux développer, au profit commun de l'humanité,
-la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vrai caractère
-social de la femme était encore loin d'être suffisamment prononcé,
-en même temps que sa dépendance inévitable envers l'homme restait
-trop affectée de la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait
-du vrai génie féminin se manifeste même, sous le polythéisme, par un
-indice qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler d'abord
-présenter, au contraire, un symptôme spécial de l'importance politique
-des femmes; je veux parler de cette participation constante, quoique
-secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui leur est alors directement
-accordée, et que le monothéisme leur a irrévocablement enlevée.
-La civilisation développe essentiellement toutes les différences
-intellectuelles et morales, celles des sexes aussi bien que toutes
-les autres quelconques: en sorte que ces sacerdoces féminins propres
-au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour
-la condition correspondante des femmes, que celles qu'on pourrait
-également induire de cette existence presque contemporaine de femmes
-chasseresses et guerrières, toujours et partout trop inhérente à un tel
-âge social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, quelque étrange
-qu'elle doive maintenant paraître. Du reste, il serait certainement
-inutile de signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables
-qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent,
-avec une entière évidence, combien l'état social des femmes était
-radicalement inférieur, sous le régime polythéique de l'antiquité,
-à ce qu'il est devenu ensuite sous l'empire du christianisme. Il
-suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si
-justement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujours fait la
-honte morale de l'antiquité tout entière, même chez ses plus éminens
-personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du
-peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse
-prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus
-pures émotions sympathiques, en réservant essentiellement l'union
-sexuelle pour son indispensable destination physique, comme l'ont
-systématiquement exposé, avec une si révoltante naïveté, dans la
-Grèce et à Rome, tant d'illustres philosophes et hommes d'état, à
-tous autres égards très recommandables. L'intime corelation de cette
-grande aberration primitive avec la vie habituellement trop isolée du
-sexe mâle chez les peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite,
-malgré l'état agricole, chez les nations constamment en guerre, est
-d'ailleurs trop évidente pour exiger aucune explication, quand on pense
-à l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans notre vie moderne,
-la société presque continuelle des deux sexes. J'ai, en outre, déjà
-suffisamment signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage
-dans l'ancienne économie sociale, comme tendant à altérer gravement
-l'institution même de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient
-réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient
-annuler l'indispensable participation du polythéisme à ébaucher aussi,
-à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique,
-quoique avec moins d'efficacité qu'envers la morale personnelle et
-la morale sociale, par une impulsion spontanée qui n'aurait pu alors
-provenir d'aucune autre source spirituelle.
-
-Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, pour notre but
-principal, l'importante appréciation abstraite des différentes
-propriétés générales, intellectuelles ou sociales, qui caractérisent
-le polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble de cet examen
-approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe,
-après les comparaisons convenables, cette impression finale que,
-malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel
-régime, par l'homogénéité supérieure et la connexité plus intime de
-ses divers élémens essentiels, tendait spontanément à développer des
-hommes bien plus consistans et plus complets qu'il n'a pu en exister
-depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins uniformément
-et moins purement théologique, sans être jusqu'ici assez franchement
-positif. Mais, quoi qu'il en soit, il nous reste maintenant, pour
-avoir convenablement réalisé l'appréciation fondamentale de ce
-grand âge religieux, à le considérer encore sous un aspect plus
-spécial, sans toutefois descendre jusqu'aux considérations concrètes
-incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement
-les diverses formes essentielles qu'a dû successivement affecter un
-tel régime, relativement au mode déterminé suivant lequel chacune
-d'elles devait inévitablement participer à la destination générale
-précédemment attribuée au polythéisme dans l'évolution totale de
-l'humanité. On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le
-polythéisme essentiellement théocratique et le polythéisme éminemment
-militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs
-y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel;
-il faut ensuite, par une analyse plus précise, et cependant aussi
-indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où
-l'activité militaire, quoique continue, n'a pu encore suffisamment
-atteindre son but principal, et celui où l'esprit de conquête a pu
-enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: ce
-qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l'ensemble du régime
-polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations
-plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les
-qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, et
-finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l'attribution
-propre et l'invariable succession.
-
-Un système politique caractérisé principalement par la domination
-presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé
-nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors
-ébaucher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels
-ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état
-d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition
-de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être
-convenablement développé que sous l'ascendant du polythéisme proprement
-dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de
-celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste,
-en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à
-consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des
-diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction
-de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques:
-d'où résulte le pur régime des castes, hiérarchiquement subordonnées
-l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives,
-sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule
-dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement
-propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations
-hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique
-organisation n'ayant pas été formée essentiellement pour la guerre,
-qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager, la caste la
-plus inférieure et la plus nombreuse n'y est point nécessairement
-dans l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par la sujétion
-individuelle, mais dans un état de profond assujétissement collectif,
-qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et
-moins favorable à un affranchissement ultérieur.
-
-On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique
-sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son
-développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se
-retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui
-domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population
-asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à
-la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord
-plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement
-dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de
-circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant
-de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir
-profondément caractéristique que sous l'influence permanente,
-suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la
-fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser
-celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais
-pu exercer ensuite une action sociale aussi capitale, ont surtout
-consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui
-devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément
-les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement
-étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des
-communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa
-nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens
-extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut
-mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand
-fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses
-déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système
-théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte,
-dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos
-jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel
-de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan,
-etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement
-retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans
-qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction
-raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit
-de ce régime. Outre cette multiplicité d'exemples décisifs, qui
-suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une
-semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins
-caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par
-exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les
-Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout
-hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence
-primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les
-diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui
-complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un
-mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne
-civilisation.
-
-Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité
-qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en
-puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de
-sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de
-l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été
-primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution
-fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité
-est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à
-l'origine, que l'hérédité générale des professions, qui fournit
-aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le
-plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant
-que la tradition orale doit constituer encore le principal mode
-de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé
-suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions
-quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir
-la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à
-l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré
-constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point,
-à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit
-ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession
-paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce
-qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur
-momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins
-nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée
-par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout
-autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux
-anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale,
-elle n'en procède pas moins, au fond, du même principe élémentaire,
-d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur,
-soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de
-chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer,
-sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode
-spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine,
-en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle,
-dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant
-exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi
-surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité
-des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité,
-que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.
-
-En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial
-ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente
-spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première
-division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment
-ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative,
-naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité
-et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de
-ses travaux. Aussi, en tous genres, les élémens primitifs de nos
-connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande
-époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche
-générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors
-soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la
-caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit
-comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout
-le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations
-intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à
-la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un
-tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait
-d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales,
-où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas
-moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous
-les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps
-supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires.
-La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant
-que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie,
-avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin fondamental,
-et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de
-consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà
-parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du
-polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les
-divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première
-organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement
-dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi
-proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point
-de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas
-moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité
-constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions
-capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus
-grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte,
-intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles,
-essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que
-par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune
-d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle
-y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre
-qui lui étaient journellement indispensables à tous égards. Jamais il
-n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et
-permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie
-chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs
-supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement
-prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin.
-Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la
-généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici
-l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort
-incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de
-la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon
-le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur,
-ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par
-le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la
-politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus
-ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue
-convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions
-lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect
-purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce
-régime à développer soigneusement, par une première culture, à la
-fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle
-offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop
-négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué
-ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir
-prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe
-de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le
-principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement
-prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort
-imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait
-pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de
-barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux
-travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion
-habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait
-déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage
-involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer,
-dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus
-conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale
-sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directement
-développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le
-culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y
-était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol
-natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui,
-quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire
-indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à
-cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste,
-la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer
-pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à
-augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée
-de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme
-militaire.
-
-Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que
-ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les
-rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement
-antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou
-sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait,
-et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité
-opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un
-autre classement social[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit,
-comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup
-près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à
-ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels
-a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire
-réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas
-immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément
-parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre
-développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche,
-infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en
-sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique
-compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général
-ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation,
-dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On
-conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur
-doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement
-considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste
-prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au
-maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même
-a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette
-suprématie, la principale stimulation de son propre développement.
-Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très
-satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit,
-quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il
-repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et
-même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des
-connaissances physiques; à peu près comme si la population était
-soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation
-plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement,
-dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite
-inévitable de l'économie fondamentale de la nature humaine, et qui
-condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme
-radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable
-évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à
-la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement
-y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre
-organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique:
-en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit
-est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance
-matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir
-habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu
-prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre
-le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet
-empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de
-l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a
-tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement
-cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non
-pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir
-son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande
-destination au perfectionnement. Je me borne à indiquer ici cette
-considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre
-suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est
-ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre,
-dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette
-tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général,
-au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne
-pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité.
-En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens
-essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que
-cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa
-consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à
-tout perfectionnement notable, aucune partie ne pouvant être isolément
-améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une
-semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple,
-si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties
-antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y
-dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une
-stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui
-serait naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un
-développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès
-lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui
-que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient
-fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de
-domination politique. Toute autre partie quelconque du système social
-pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que
-je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas
-plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique
-à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation,
-l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté,
-méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement
-le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire
-n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc
-joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite
-condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête
-même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque,
-dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont
-spontanément absorbé les vainqueurs, comme l'histoire nous le montre
-par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se
-transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la
-nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération
-capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les
-révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément
-le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir
-involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours
-l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou
-de dynasties.
-
- Note 14: Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines
- théories métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle
- dernier, l'influence des signes, ont pensé, surtout envers
- les Chinois, que cette immobilité dépendait principalement
- de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique, sans
- réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes
- non moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette
- prétendue cause prépondérante. Quels que soient les graves
- inconvéniens sociaux d'une telle écriture, il est clair que
- cette superficielle appréciation, d'abord spécieuse, prend
- réellement un symptôme pour un principe, puisque cet usage
- continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister
- conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de
- ces conquérans. L'ensemble du système théocratique explique
- certes assez directement son esprit anti-progressif, pour qu'on
- doive se dispenser de recourir à des considérations accessoires
- et partielles, hors de toute proportion raisonnable avec les
- effets qu'on veut ainsi leur attribuer.
-
-En considérant de plus près le passage général du polythéisme
-théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il
-n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions
-extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en
-favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée
-par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays
-soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner
-de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet,
-neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire
-sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante
-révolution ainsi accomplie communément dans cette organisation
-primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui
-se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé
-une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement
-de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure
-partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun.
-Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement
-modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine
-faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe,
-faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la
-naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance
-toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre
-ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement
-plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa
-nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations
-correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a
-été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant
-plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de
-l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez
-les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes
-avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce
-qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation
-durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.
-
-A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution
-humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes,
-en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le
-polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui
-existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain
-et celle de la société, il est certain que dès lors la principale
-évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont
-été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément
-séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes
-fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine
-essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode
-grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant
-se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux
-modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à
-y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en
-commençant par le régime grec. Par cela même que ce premier régime
-est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le
-régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre,
-il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé
-dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation
-rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des
-deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez
-caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante
-connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage
-philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez
-compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique
-seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit
-certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche
-pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement
-recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.
-
-Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque,
-suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité
-militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite
-à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore
-aboutir à sa grande destination sociale, par le développement graduel
-d'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment
-réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre,
-on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque
-cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles
-que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la
-première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé
-que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant
-est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces
-très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique,
-en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination
-qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais
-même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de
-portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes,
-etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut
-joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause
-sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable
-de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément,
-sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies
-dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue[15].
-De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté
-que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le
-peuple romain[16] à poursuivre graduellement la conquête universelle,
-n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer
-finalement ses plus proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller
-surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche
-entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec
-l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et
-durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au
-développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la
-peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans
-l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire
-central à peine équivalent à un moyen département français, et tout
-autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement
-réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus
-raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de
-l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes
-ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de
-Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits
-modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux
-qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.
-
- Note 15: Le principe de la colonisation a exercé une influence
- tellement capitale sur la destination, essentiellement
- intellectuelle, de la civilisation grecque, que l'on peut noter
- les colonisations redoublées, ou poussées même au troisième
- degré, comme ayant le plus heureusement concouru à l'ensemble
- du mouvement spirituel, soit philosophique, scientifique
- ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant
- d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de
- Pythagore, d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On
- conçoit aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques
- du régime grec pour exciter l'évolution intellectuelle,
- devenaient naturellement d'autant plus prononcées, dans ces
- dérivations successives, qu'on s'éloignait davantage de la
- source théocratique primordiale, sans cependant que l'esprit
- de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu
- toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au
- point de dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait
- guère arriver tant qu'il y restait quelques rapports suivis
- avec la métropole, dont l'ascendant, politique ou moral, devait
- y tempérer spécialement l'essor militaire.
-
- Note 16: Il est clair, par exemple, que les Spartiates
- n'étaient essentiellement, pour ainsi dire, que des Romains
- avortés, faute d'un milieu convenable, admirablement organisés
- pour la guerre, et ne pouvant néanmoins conquérir avec fruit.
- Mais cette peuplade n'en a pas moins rempli une indispensable
- fonction dans le système total de la civilisation grecque,
- comme propre à constituer le principal noyau militaire, dans
- les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout
- résister, collectivement; quoique son aveugle antipathie contre
- Athènes l'ait trop souvent conduite, en ses temps même de plus
- grande splendeur, à seconder honteusement les projets hostiles
- de la théocratie persane, qu'elle avait, en d'autres cas, si
- noblement combattue.
-
-Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire
-avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour
-empêcher le développement, long-temps imminent, du régime théocratique,
-auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une
-puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie
-morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations
-antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient
-se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète
-activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique.
-Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur
-intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la
-prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne
-pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance
-pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des
-hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute,
-malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif.
-Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la
-vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée,
-et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire:
-la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré
-beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement
-cette nouvelle culture, surtout quant aux beaux-arts. Cependant, cette
-tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide
-développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit
-esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté,
-préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite
-naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours
-de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe
-libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable
-organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant
-à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal,
-et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En
-altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable
-antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les
-savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins
-élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves
-chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires.
-Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai
-principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier
-suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble
-de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capital a dès
-lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité
-militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son
-importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement
-toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau
-de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées
-intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes
-journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement
-complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait
-encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement
-théocratique.
-
-Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale
-du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire
-du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution
-philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà
-été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté,
-j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en
-lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément
-intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive,
-et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor
-simultané de la philosophie proprement dite.
-
-Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait
-donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une
-classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal,
-d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir
-suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite,
-bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont
-l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer
-leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs
-long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs
-sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel,
-sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie
-et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette
-activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une
-division nouvelle, première base directe de notre propre développement
-scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y
-manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui
-appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique
-et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à
-présider à toutes les spéculations de l'antiquité.
-
-Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra
-alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus
-simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les
-idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle,
-et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire
-à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait
-descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous
-son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les
-idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont
-encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches
-mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se
-dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement
-dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique
-de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré
-de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à
-l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait
-uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la
-géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir
-un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit
-algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le
-grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation
-de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie
-par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe
-distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle
-eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les
-lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait
-pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant
-aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par
-la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien
-toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant
-d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la
-science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur
-des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès
-fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue
-à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique,
-un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un
-sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque,
-l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des
-sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection
-qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à
-tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les
-méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès
-ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de
-particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il
-ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte,
-en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à
-embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant
-la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et
-même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un
-peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne
-serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec
-quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez
-son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable
-fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment
-caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il
-consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour
-s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions
-aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité, première
-indication décisive des immenses services que la science devait rendre
-un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il
-n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point
-de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment
-créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la
-trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai
-expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales
-méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu
-le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations
-pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle
-des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait
-alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement
-préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce
-Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs
-spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et
-qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque.
-Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté,
-sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même
-antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocrate sur
-l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit
-humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre
-déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées,
-dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un
-avenir alors extrêmement lointain.
-
-Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire
-ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial,
-j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor
-caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer
-l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la
-philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et
-abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si
-purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter,
-à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence
-inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par
-opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie.
-Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive,
-puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre
-social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement
-prépondérant, il n'en pouvait être aucunement ainsi en un temps où,
-exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps
-encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible
-d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire,
-l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la
-répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord
-dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet
-quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En
-un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné
-seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le
-principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun
-danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable:
-ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive
-rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation
-ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle
-obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en
-effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître,
-déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux
-attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement
-caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation du musée
-d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin
-intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif
-sur le polythéisme stationnaire.
-
-Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout
-avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de
-l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà
-radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le
-système général de la philosophie théologique, suivant la marche
-élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie
-fondamentale du développement mental. Avant même que les études
-astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes
-unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles
-proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper
-prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller
-puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques,
-des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur
-caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent
-réellement un vague pressentiment initial de la subordination
-ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt
-fondamental de la philosophie à la science, première base véritable
-de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette
-époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de
-l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques,
-d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite
-aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de
-la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres
-d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle
-appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense
-du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument,
-éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à
-l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois,
-avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les
-sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception
-encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des
-hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement
-alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et
-morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale
-de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours
-davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprême direction
-future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges
-aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas,
-au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale
-du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle
-décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même
-de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation
-spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir
-dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de
-spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique,
-une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une
-manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais
-un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne
-chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet,
-qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à
-vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif
-d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous
-divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique,
-comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte
-raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de sa principale
-activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand
-on voit le progrès continu du doute universel et systématique,
-conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir
-de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute
-existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible
-avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie
-fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique
-et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie
-d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien
-compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les
-limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante,
-nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique
-grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité,
-la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès
-l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude
-politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il
-regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie
-morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis
-de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation
-intellectuelle, elle ne saurait être finalement guère plus favorable,
-lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science
-rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes
-deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà
-vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces
-étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si
-vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle
-après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair
-ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance
-absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également
-de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.
-
-J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et
-difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation
-grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très
-délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée,
-quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici
-avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus
-dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la
-vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit
-être bien plus nettement saisissable, et dont l'influence nécessaire
-sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible.
-En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation
-sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que
-Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie
-de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration,
-et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi
-précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui
-de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la
-fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer
-essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de
-l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes
-de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les
-plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet
-s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé
-à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein.
-Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent
-et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous,
-surtout en considérant la transition finale du régime polythéique au
-régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu
-la haute et indispensable participation de la domination romaine.
-
-Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social,
-du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté,
-de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète.
-Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement
-que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère
-abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications
-préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de
-grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés
-accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des
-situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier
-abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité
-ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades
-militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai
-régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait
-bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire,
-quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de
-manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales
-et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide
-d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire,
-se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions
-extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive,
-aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa
-nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que
-chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins
-certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible
-avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que
-dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop
-souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur
-l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double
-essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité,
-essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les
-noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur
-influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque:
-elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il
-fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel,
-s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois
-l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou
-dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après
-un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière
-à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que
-nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison.
-Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale
-de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles,
-l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré
-l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de
-l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs
-l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle
-et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête,
-aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la
-durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti
-à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le
-premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger
-politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà
-passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop
-prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si,
-au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux
-ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec
-le libre et pur essor de l'esprit de conquête.
-
- Note 17: Si je pouvais ici insister davantage sur un tel
- examen, comme le permettra ultérieurement le traité spécial
- annoncé au volume précédent, il serait possible d'expliquer,
- pour ainsi dire, à quelques siècles et à quelques degrés
- près, l'époque et la scène de ce double mouvement humain.
- On démontrerait, par exemple, envers la position des deux
- centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique,
- l'influence nécessaire de la situation maritime, qui devait
- être favorable au premier et contraire au second, par suite
- même des obstacles qu'elle oppose directement à l'essor
- purement militaire, surtout dès l'origine, et des facilités
- qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi
- bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la
- prépondérance militaire ne devait pas être trop éloigné de la
- mer, puisque le système de conquête ne pouvait évidemment se
- compléter que par la suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu
- d'abord se développer convenablement, c'est-à-dire par degrés
- sagement enchaînés, que par l'agrandissement continental, seul
- assez continu. En combinant rationnellement cette importante
- donnée avec d'autres conditions analogues, les unes locales,
- les autres sociales, on ne serait certainement pas fort
- éloigné de pouvoir, en quelque sorte, construire _à priori_
- l'ensemble des destinées respectives d'Athènes, de Rome, et
- même de Carthage. Mais ces déterminations trop spéciales,
- devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient ici à
- notre opération fondamentale, outre les développemens étendus
- qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.
-
-Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on
-comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé
-son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses
-longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades
-militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à
-leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable
-expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit
-politique pour conserver à son organisation propre une consistance
-ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le
-mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste
-sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal
-s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette
-corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique,
-n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la
-juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement
-actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été
-ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens.
-En général, la formation et le perfectionnement de la constitution
-intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination
-extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de
-l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et
-de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû
-être, sans doute, la haute influence des individualités politiques,
-auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le
-succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous
-les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers
-un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous
-les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté
-de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette
-noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement
-sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque
-même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse
-domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des
-deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui
-concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système
-général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi,
-envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part
-à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation
-progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive
-pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire.
-Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé
-soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même
-souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en
-dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation
-large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare
-la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt
-incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que
-les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à
-leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés,
-on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout
-prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première
-marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette
-grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester
-avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans
-les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale,
-son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects
-importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour
-la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le
-génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre
-l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique,
-l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle,
-comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages
-perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu
-des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération
-sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement
-fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps,
-plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur
-vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes,
-bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées,
-suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple
-introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait
-à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru.
-Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté
-trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux
-animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent
-Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par
-l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant
-méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors
-reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du
-patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions
-envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité
-universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de
-l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore
-qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à
-tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe
-pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin
-d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel
-ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger
-indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques,
-ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation
-fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections,
-a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités
-les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se
-reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue,
-éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie
-politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle,
-quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation
-propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel
-aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et
-propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or,
-dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt
-un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies
-qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs;
-quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres
-imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la
-mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble
-de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même
-de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle
-appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement
-principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine
-a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste
-organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé
-à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à
-jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille
-absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation
-de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la
-république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle
-situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne
-constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un
-mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement
-combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de
-destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair,
-en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire,
-n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que
-compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur
-laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement
-perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César,
-l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer,
-succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la
-rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux,
-ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale:
-seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever,
-comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres
-à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si
-fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient
-jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour
-momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était
-intimement liée au développement graduel de la conquête.
-
-Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels
-du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la
-participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération
-fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de
-l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter
-entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale,
-qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à
-produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre
-l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire
-mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en
-évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à
-sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente
-duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un
-certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.
-
-Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente,
-et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue
-de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première
-origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme,
-afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement
-du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent,
-à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits
-éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution
-spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement,
-caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai
-ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément
-à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette
-nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique
-sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue
-l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique
-transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution
-mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague
-et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors
-suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques
-et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu
-seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition
-universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès
-continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre,
-quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les
-yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour
-tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité
-de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée,
-se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique,
-jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions
-primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques,
-d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez
-la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental
-du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre
-précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus
-étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus
-irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à
-concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible,
-l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au
-monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la
-discordance, nécessairement propres aux observations primordiales,
-ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui
-devait alors sembler absurde, il était également impossible que
-l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée
-de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus
-lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités,
-comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier,
-que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde
-extérieur.
-
-Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du
-polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment
-apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance
-indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de
-l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par
-conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les
-autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à
-mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la
-raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels,
-qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée
-et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une
-irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau
-régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité,
-ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On
-ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on
-réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre
-chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des
-diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel
-on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus
-déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais
-plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il
-avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin
-du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent
-nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute
-philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul
-être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue
-certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de
-fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible
-d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et,
-à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle
-a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser
-l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement,
-d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance
-d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent
-plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le
-monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le
-faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement
-destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme
-radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or,
-ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme
-préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant
-l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit
-métaphysique.
-
-Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui
-assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative
-essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins
-préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet
-esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique
-et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social
-correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment
-examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement
-militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence
-réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague
-et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse
-qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et
-antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait
-rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès
-que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme
-à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le
-développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût
-nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet
-égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite
-par la considération permanente d'un grand but commun, nettement
-déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux
-causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse
-du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution
-générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration
-métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs
-et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent
-déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.
-
-Dans son essor originaire, cette philosophie, comme je l'ai noté
-ci-dessus, paraît s'être graduellement développée jusqu'au point
-même d'oser directement concevoir, quoique d'une manière très vague
-et fort obscure, pour la régénération ultérieure de l'humanité, une
-sorte de gouvernement purement rationnel, sous la direction suprême
-de telle ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent alors tant
-d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, qui, pendant plusieurs
-siècles, convergent toutes vers un tel but, malgré leur discordance
-fondamentale. Mais, à mesure qu'on s'occupait davantage d'appliquer la
-philosophie morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance
-organique, si radicalement propre à l'esprit purement métaphysique,
-devait spontanément se manifester de plus en plus, de manière à faire
-unanimement ressortir la nécessité de se rallier essentiellement au
-monothéisme, autour duquel circulaient presque toutes les spéculations
-principales, et qui devait instinctivement constituer, aux yeux des
-diverses écoles, la seule base alors possible d'une convergence
-ardemment cherchée, en même temps que l'unique point d'appui d'une
-véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. Aussi peut-on
-voir, vers l'époque même où la domination romaine avait enfin reçu
-sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées
-d'une ferveur plus purement théologique que dans les deux ou trois
-siècles antérieurs, s'attacher unanimement, quoique sans concert, à
-développer et à propager la doctrine du monothéisme, comme fondement
-intellectuel de la sociabilité universelle. La science réelle naissant
-à peine envers les plus simples sujets de spéculation abstraite, et
-la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, rien organiser que le doute
-le plus absolu, il fallait bien en revenir à la théologie, dont on
-avait vainement espéré l'élimination prématurée, pour en cultiver enfin
-systématiquement, d'après le principe du monothéisme, les propriétés
-éminemment sociales: disposition vers laquelle durent alors converger
-spontanément tous les bons esprits et toutes les âmes élevées, mais
-qui certes n'indique pas que la même solution doive être aujourd'hui
-reproduite pour une situation, intellectuelle et sociale, radicalement
-différente, quoique semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs
-inutile d'expliquer formellement, à cet égard, l'extrême influence si
-heureusement exercée par la seule extension effective de la domination
-romaine, soit en organisant spontanément de larges communications
-intellectuelles, soit surtout en faisant directement ressortir, par le
-contraste stérile des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité de
-plus en plus évidente de leur substituer une religion homogène, qui
-ne pouvait résulter que d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul
-dogme assez général pour convenir simultanément à tous les élémens de
-cette immense agglomération de peuples.
-
-Cette mémorable révolution, la plus grande que notre espèce pût
-éprouver jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi
-paraître, et plus clairement encore, sous le point de vue directement
-social, un résultat non moins nécessaire de la combinaison spontanée
-entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée
-de leur suffisante pénétration mutuelle, à laquelle Caton s'était
-si vainement opposé. En considérant à ce titre l'ensemble de cette
-inévitable combinaison, l'analyse sociologique explique aisément la
-tendance commune, si paradoxale en apparence, des divers élémens de
-ce grand dualisme historique vers l'introduction fondamentale d'un
-pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quoique
-aucun d'eux n'en eût certainement la pensée, et que chacun poursuivît
-surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination exclusive: en
-sorte que la solution a naturellement dépendu de leur antagonisme
-nécessaire. Il est incontestable, en effet, que la téméraire ambition
-spéculative des sectes métaphysiques, comme je l'ai indiqué ci-dessus,
-avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que
-spirituelle, qui eût remis la direction habituelle et immédiate,
-non-seulement des opinions et des mœurs, mais également des actes et
-des affaires pratiques, entre les mains des philosophes, devenus, à
-tous égards, chefs suprêmes. La conception d'une division régulière
-entre le gouvernement moral et le gouvernement politique eût été
-alors éminemment prématurée, et n'est devenue possible que beaucoup
-plus tard, quand la marche naturelle des évènemens l'avait déjà
-suffisamment ébauchée: à l'origine, les philosophes n'y pensaient pas
-plus que les empereurs; et peut-être cette grande illusion, quoique
-éminemment chimérique, était-elle encore indispensable pour entretenir
-convenablement leur ardeur spéculative, toujours si précaire dans
-notre faible nature intellectuelle, surtout en un temps où, trop
-rapprochée de son berceau pour être assez profondément enracinée,
-elle ne pouvait d'ailleurs trouver autour d'elle qu'une alimentation
-propre trop peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est point
-douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence philosophique était
-alors, par sa nature, nécessairement constituée en insurrection,
-latente mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs
-sociaux étaient essentiellement concentrés aux mains des chefs
-militaires. Bien que les philosophes n'aspirassent réellement qu'à une
-sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique que dangereuse,
-cependant il est naturel que leurs efforts persévérans, sans avoir
-heureusement pu parvenir à un tel but, aient concouru directement
-à la création ultérieure du pouvoir spirituel monothéique. La seule
-existence permanente, librement tolérée, au milieu des populations
-grecques, d'une classe de penseurs indépendans, qui, sans aucune
-mission régulière, se proposaient spontanément, aux yeux étonnés mais
-satisfaits du public et des magistrats, pour servir habituellement
-de guides intellectuels et moraux, soit dans la vie individuelle,
-soit dans la vie collective, devenait évidemment un germe effectif
-de pouvoir spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel.
-Tel est, sous l'aspect social, le mode propre de participation
-de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure,
-indépendamment de l'influence intellectuelle que nous venons
-d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement
-le monde, elle ne comptait nullement renoncer à ce régime chéri,
-principale base de sa grandeur successive, qui rendait la corporation
-des chefs militaires directement maîtresse de tout le pouvoir
-sacerdotal: et cependant elle concourait ainsi spontanément, de la
-manière la plus décisive, à préparer la formation, bientôt imminente,
-d'une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'empire
-temporel; car l'extension même d'une telle domination devait mettre
-de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité d'en maintenir
-suffisamment solidaires les parties si diverses et si lointaines, par
-une simple centralisation temporelle, à quelque tyrannique intensité
-qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle du système de
-conquête, faisant désormais passer nécessairement l'activité militaire
-du caractère offensif au caractère défensif, cette immense organisation
-temporelle ne pouvait plus avoir d'objet suffisant, et tendait dès
-lors à se décomposer en nombreuses principautés indépendantes, plus
-ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé aucun lien profond et
-durable entre les différentes sections, si leur union n'eût pas été
-entretenue ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir spirituel,
-seul dès-lors susceptible de devenir vraiment commun, sans une
-monstrueuse autocratie. Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai
-directement au chapitre suivant, l'origine essentielle de la féodalité
-du moyen-âge, trop superficiellement attribuée à l'invasion germanique.
-Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux essor de la
-domination romaine, le besoin, de plus en plus senti, d'une morale
-vraiment universelle, susceptible de lier convenablement des peuples
-qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se
-haïr par leur propre morale polythéique: or, cet imminent besoin
-était, d'une autre part, aussi spontanément accompagné, d'après nos
-explications antérieures, de la disposition, soit intellectuelle,
-soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, puisque les
-sentimens et les vues de ces nobles conquérans avaient dû graduellement
-s'élever et se généraliser, à mesure de leurs succès. Par cette triple
-influence, le mouvement politique n'avait donc pas nécessairement moins
-concouru que le mouvement philosophique à faire sortir spontanément de
-l'ensemble de l'évolution polythéique de l'antiquité cette organisation
-spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen-âge, et dont
-l'un tendait à faire surtout ressortir l'attribut de généralité, aussi
-bien que l'autre l'attribut de moralité.
-
-Il serait superflu d'examiner ici la corelation évidente de ces
-deux tendances fondamentales, c'est-à-dire l'aptitude exclusive du
-monothéisme à servir de base à une telle organisation: ce qui nous
-reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des explications,
-immédiatement suffisantes, du chapitre actuel, appartiendra
-naturellement à la leçon suivante. Mais, pour achever de montrer que,
-contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien de capital n'est
-fortuit dans cette admirable révolution, dont l'époque et l'issue
-pourraient être rationnellement prévues par une sage combinaison des
-divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement que la considération
-spéciale de cette correspondance peut être aisément poussée jusqu'à
-déterminer par quelle province romaine devait inévitablement commencer
-l'essor directement organique, résulté, en temps opportun, de ce
-grand dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par la pénétration
-mutuelle de ses divers élémens. Car, cette initiative immédiate et
-décisive devait nécessairement appartenir de préférence à la portion
-de l'empire qui, d'une part, était la plus spécialement préparée au
-monothéisme, ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel
-indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu d'une nationalité plus
-intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement, depuis sa
-réunion, les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la nécessité
-de le faire cesser, sans renoncer cependant à sa foi caractéristique,
-et en tendant, au contraire, à son universelle propagation. Or,
-à tous ces attributs, il est certes impossible de méconnaître la
-vocation, également spéciale et spontanée, de la petite théocratie
-juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être
-aussi chaldéenne, d'où elle émanait très probablement par une sorte
-de colonisation exceptionnelle de la caste sacerdotale, dont les
-classes supérieures, dès long-temps parvenues au monothéisme par leur
-propre développement mental, ont pu être conduites à instituer, à
-titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéique[18], où,
-malgré l'antipathie permanente de la population inférieure contre
-un établissement aussi prématuré, le monothéisme a dû cependant
-conserver une existence pénible, mais pure et avouée, du moins après
-avoir consenti à perdre la majeure partie de ces élus par la célèbre
-séparation des dix tribus. Jusqu'au temps de la grande assimilation
-romaine, cette particularité caractéristique n'avait essentiellement
-abouti qu'à isoler plus profondément cette population anomale,
-à raison même du vain orgueil qui, d'après la supériorité de sa
-croyance, y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité
-exclusive que nous avons reconnu propre à toutes les théocraties.
-Mais cette spécialité se trouve alors heureusement utilisée, en
-faisant spontanément sortir, de cette chétive portion de l'empire,
-concourant, à sa manière, au mouvement total, les premiers organes
-directs de la régénération universelle. Quoique j'aie cru, pour
-mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, devoir ainsi
-caractériser rationnellement jusqu'à une telle initiative, on ne doit
-pas cependant oublier que cette appréciation secondaire, fût-elle même
-aussi contestée qu'elle me paraît évidente, n'affecte nullement le
-fond essentiel du sujet, déjà suffisamment expliqué. D'après l'ensemble
-de causes, intellectuelles et sociales, que nous avons vu dominer ce
-grand mouvement commun de l'élite de l'humanité, on conçoit aisément
-que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution générale n'aurait
-pas manqué d'autres organes, qui lui eussent nécessairement imprimé une
-direction radicalement identique, en transportant seulement à certains
-livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration qui s'est
-appliquée à d'autres.
-
- Note 18: Au sein même de la théocratie polythéique la
- plus complète, les hommes supérieurs, outre leur tendance
- intellectuelle au monothéisme, ci-dessus expliquée, doivent
- éprouver, pour ce dernier état de la philosophie théologique,
- une sorte de prédilection instinctive, à cause des puissantes
- ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt,
- pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la
- classe militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par
- des motifs semblables mais inverses, préférer involontairement
- le polythéisme, bien plus compatible avec sa propre suprématie,
- suivant la théorie ci-dessus établie. Par la secrète influence,
- long-temps prolongée, de ces intimes dispositions mutuelles,
- il est donc aisé de concevoir que les prêtres égyptiens, et
- ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés, à une
- telle tentative de colonisation monothéique, dans le double
- espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la
- plus complète subalternisation des guerriers, et de ménager un
- refuge assuré à ceux de leur caste qui se trouveraient menacés
- par les fréquentes révolutions intérieures de la mère-patrie.
- Quoique la nature de mes travaux propres ne me permette point
- le développement convenable d'une telle explication spéciale
- du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle ouverture
- historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe
- et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie
- fondamentale de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite
- suffisamment vérifiée par son application détaillée à l'analyse
- générale de cette étrange anomalie, si une telle appréciation
- est un jour réellement opérée par un philosophe convenablement
- placé d'abord à ce nouveau point de vue rationnel.
-
-Enfin, on peut encore expliquer facilement l'extrême lenteur de cette
-immense révolution, malgré l'intensité et la variété des influences
-fondamentales, en considérant la profonde concentration des divers
-pouvoirs sociaux qui caractérise si éminemment le régime polythéique
-de l'antiquité, où il fallait ainsi tout changer presque à la fois.
-Ce que le système romain renfermait de théocratique se retrouve alors
-en première ligne, depuis que l'accomplissement même de la conquête
-avait dû tendre à dissiper essentiellement les conditions primordiales
-de la physionomie énergiquement tranchée qui avait tant distingué sa
-période active. On peut, sous ce rapport, envisager les cinq ou six
-siècles qui séparent les empereurs des rois, comme constituant, dans
-l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, ordinairement propre
-aux théocraties antiques, une sorte d'immense épisode militaire, où
-le caractère guerrier avait dû effacer, chez la caste dominante, le
-caractère sacerdotal, et après l'accomplissement duquel celui-ci a
-dû reprendre son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution
-du système. Mais l'opération même exécutée pendant cette grande
-intermittence avait alors nécessairement développé des germes d'une
-destruction prochaine, suivie d'une inévitable régénération; ce qui n'a
-point eu lieu en d'autres théocraties, où des intervalles analogues,
-bien que moins étendus, peuvent être observés. Quoi qu'il en soit,
-on conçoit maintenant que cette sorte de rétablissement spontané du
-premier régime théocratique, à la vérité radicalement énervé, ait dû
-naturellement reproduire l'opiniâtre instinct conservateur qui lui est
-propre, malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs effectifs,
-par suite de l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale envers
-le chef, essentiellement électif, du parti populaire. Cette confusion
-intime et continue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel,
-qui constituait l'esprit fondamental du système, explique aisément
-pourquoi les empereurs romains, même les plus sages et les plus
-généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient
-aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au
-polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir
-eux-mêmes à la démolition imminente de tout leur gouvernement, tant
-que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien
-n'y avait point encore constitué spontanément une nouvelle influence
-politique, permettant, et ensuite exigeant même, la conversion finale
-des chefs, qui terminait l'évolution préparatoire, et ébauchait
-immédiatement le régime nouveau, par un symptôme décisif de la
-puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel, qui en
-devait être le principal ressort.
-
-
-Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble du polythéisme
-antique, successivement considéré, d'une manière rationnelle quoique
-sommaire, dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou
-sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite dans les
-divers modes nécessaires du régime correspondant; de manière à
-déterminer enfin sa tendance totale à produire spontanément la nouvelle
-phase théologique qui, au moyen-âge, après avoir essentiellement
-réalisé toute l'admirable efficacité sociale dont une telle philosophie
-était susceptible, a rendu possible, et même indispensable, l'avènement
-ultérieur de la philosophie positive, comme il s'agit maintenant de
-l'expliquer. Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore
-qu'en tout le reste de mon opération historique, j'ai dû réduire
-autant que possible une exposition dont le développement propre
-m'était interdit, en la bornant principalement à de simples assertions
-méthodiques, assez complètes et surtout assez liées pour que ma pensée
-ne fût jamais équivoque, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration
-formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves entièrement
-incompatible avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses
-limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer à procéder ainsi,
-il faut donc, une fois pour toutes, avertir directement le lecteur
-que je dois ici me contenter de la simple proposition explicite du
-nouveau système de vues historiques qui résultent de ma théorie
-fondamentale de l'évolution humaine, afin que cette théorie devienne
-pleinement jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en faire aussi la
-confrontation générale avec l'ensemble des faits connus, comparaison
-que je dois essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle
-seule il pourra convenablement prononcer sur la principale valeur
-réelle de cette nouvelle philosophie historique.
-
-
-
-
-CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON.
-
- Appréciation générale du dernier état théologique de l'humanité:
- âge du monothéisme. Modification radicale du régime théologique
- et militaire.
-
-
-Après l'indispensable assimilation préliminaire suffisamment opérée
-par l'extension graduelle de la domination romaine, suivant les
-explications du chapitre précédent, le régime monothéique était
-nécessairement destiné à compléter l'évolution provisoire de l'élite
-de l'humanité, en faisant directement produire à la philosophie
-théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute
-l'efficacité réelle que comportait sa nature, pour préparer enfin
-l'homme à une nouvelle vie sociale, de plus en plus conforme à
-notre vocation caractéristique. C'est pourquoi, quelles que soient
-effectivement les éminentes propriétés mentales du monothéisme, nous
-devons ici en faire précéder l'examen par l'appréciation rationnelle de
-son influence sociale, qui le distingue encore plus profondément, selon
-une marche inverse de celle qui a dû présider ci-dessus à l'analyse
-fondamentale du système polythéique. Or, quoique la destination
-sociale du monothéisme se rapporte surtout à la morale bien plus
-même qu'à la politique, néanmoins sa principale efficacité morale a
-toujours inévitablement dépendu de son existence politique; en sorte
-que nous devons d'abord déterminer convenablement les vrais attributs
-politiques de ce dernier régime théologique. Dans cette importante
-détermination, comme en tout le reste d'un tel examen historique, nous
-sommes spontanément dispensés de la distinction générale qu'il a fallu
-établir, au chapitre précédent, entre l'appréciation abstraite des
-diverses propriétés essentielles du système correspondant et l'analyse
-successive des différens modes nécessaires de sa réalisation effective;
-ce qui doit ici heureusement permettre d'abréger beaucoup notre
-opération actuelle, sans nuire aucunement à notre but principal. Car,
-malgré la conformité remarquable de toutes les formes du monothéisme,
-comparées, non-seulement quant aux dogmes théologiques, mais même
-quant aux préceptes moraux, sans excepter ni le mahométisme, ni ce
-qu'on appelle si mal à propos le catholicisme grec, c'est uniquement
-au vrai catholicisme, justement qualifié de romain, que devait
-appartenir l'accomplissement suffisant, en Europe occidentale, des
-propriétés caractéristiques du régime monothéique, dont nous n'aurons
-ainsi à examiner spécialement aucun autre mode réel[19]. Enfin, comme
-l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel entièrement distinct
-et pleinement indépendant du pouvoir temporel a certainement constitué,
-au moyen-âge, le principal attribut d'un tel système politique, nous
-devons procéder, avant tout, à l'appréciation sommaire de cette grande
-création sociale, d'où nous passerons ensuite aisément au vrai
-jugement général de l'organisation temporelle correspondante.
-
- Note 19: La dénomination de catholicisme me semble, à tous
- égards, préférable à celle de christianisme, non-seulement
- comme bien plus expressive, pour distinguer nettement le
- vrai régime monothéique de toutes les organisations vagues,
- socialement impuissantes ou même dangereuses, avec lesquelles
- on l'a trop souvent confondu, mais surtout comme beaucoup
- plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que les
- noms de mahométisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur
- individuel, elle se rapporte directement à ce grand attribut
- d'universalité qui caractérise essentiellement l'organisation
- spirituelle, quoiqu'il n'ait pu toutefois être réalisé que
- très imparfaitement par le catholicisme proprement dit, dont
- l'exacte appréciation ne saurait être mieux dirigée que d'après
- un tel principe général. Chacun sait certainement encore ce
- que c'est qu'un catholique, tandis qu'aucun bon esprit ne
- saurait aujourd'hui se flatter de comprendre ce que c'est
- qu'un chrétien, qui pourrait indifféremment appartenir à l'une
- quelconque des mille nuances incohérentes qui séparent le
- luthérien primitif du pur déiste actuel.
-
-Le monothéisme doit, par sa nature, toujours tendre nécessairement à
-provoquer cette modification radicale de l'ancien organisme social,
-en permettant, et même déterminant, une suffisante uniformité de
-croyances, susceptible de comporter l'extension d'un même système
-théologique à des populations assez considérables pour ne pouvoir
-être long-temps réunies sous un seul gouvernement temporel; d'où
-résulte, chez la classe sacerdotale, un accroissement simultané de
-consistance et de dignité, susceptible de servir de fondement à son
-indépendance politique, qui était incompatible avec l'inévitable
-dispersion des influences religieuses sous le régime polythéique,
-comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent. Mais, malgré cette
-tendance caractéristique, il a fallu une longue et pénible élaboration
-de conditions diverses pour que le monothéisme pût enfin réaliser,
-dans une société convenablement préparée, un tel perfectionnement
-de l'organisation primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir
-immédiatement possible, ainsi que je l'ai expliqué, que par le concours
-fondamental du développement graduel de la puissance romaine avec
-celui de la philosophie grecque. Nous avons même reconnu que cette
-philosophie ne se fit jamais une juste idée du véritable but social
-vers lequel, à son insu, tendait finalement son essor spontané,
-puisque, dans ses efforts opiniâtres pour constituer une puissance
-spirituelle, elle n'avait aucunement en vue d'établir, entre les deux
-pouvoirs, une division rationnelle, encore trop incompatible avec le
-génie politique de l'antiquité; mais elle poursuivait essentiellement
-une pure utopie, aussi dangereuse que chimérique, en préconisant, comme
-type social, une sorte de théocratie métaphysique, qui eût transporté
-aux philosophes la concentration générale des affaires humaines.
-Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout quand elles
-résultent d'un concours aussi unanime et aussi continu, non-seulement
-indiquent nécessairement un certain besoin social, plus ou moins
-confusément apprécié, mais aussi l'imminence plus ou moins prochaine
-d'une certaine modification politique destinée à y satisfaire: car,
-dans ses rêves même les plus hardis, l'esprit humain ne saurait
-s'écarter indéfiniment de la réalité, et ses libres spéculations sont
-même effectivement encore plus limitées dans l'ordre politique que
-dans aucun autre, vu la complication supérieure des phénomènes; en
-sorte que, après l'accomplissement de chaque phase sociale, on peut
-ordinairement reconnaître l'anticipation constante de conceptions
-utopiques long-temps accréditées, qui en présentaient d'avance le
-principal caractère, quoique profondément déguisé, et même altéré, par
-son inévitable mélange avec des notions plus ou moins contraires aux
-lois fondamentales de notre nature, individuelle ou sociale. Aussi
-peut-on aisément constater ici que l'institution du catholicisme a
-essentiellement réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait alors
-l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait, au fond, de pleinement
-utile et à la fois vraiment praticable dans l'ensemble des conceptions
-politiques des diverses écoles philosophiques, en adoptant de chacune
-d'elles, avec une éminente sagesse, les attributs trop exclusifs
-dont elle s'honorait, et en repoussant spontanément tous les projets
-absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement leur application
-sociale; malgré l'injuste accusation, encore trop souvent adressée
-au système catholique, d'avoir également tendu à constituer une
-pure théocratie, dont nous reconnaîtrons bientôt, sans la moindre
-incertitude, l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit
-fondamental d'un tel régime.
-
-Quoique l'intelligence doive nécessairement exercer une influence
-de plus en plus prononcée sur la conduite générale des affaires
-humaines, individuelles ou sociales, sa suprématie politique, rêvée
-par les philosophes grecs, n'en constitue pas moins une pure utopie,
-directement contraire, comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent,
-à l'économie réelle de notre nature cérébrale, où la vie mentale est
-habituellement si peu énergique comparativement à la vie affective.
-Nul pouvoir humain, même le plus grossier et le moins étendu, ne
-saurait, sans doute, entièrement se passer d'appui spirituel,
-puisque ce qu'on nomme, en politique, une force proprement dite, ne
-peut résulter que d'un certain concours d'individualités, dont la
-formation spontanée suppose inévitablement l'existence préalable,
-non-seulement de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions
-suffisamment convergentes, sans lesquelles la moindre association ne
-pourrait persister, reposât-elle même sur une suffisante conformité
-d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable que
-le principal ascendant social ne saurait jamais appartenir à la
-plus haute supériorité mentale, à la fois trop peu comprise et trop
-mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire un juste degré
-d'admiration et de reconnaissance. La masse des hommes, essentiellement
-destinée à l'action, sympathise nécessairement bien davantage avec
-les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment
-actives, qu'avec les natures purement spéculatives, malgré leur
-intime prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement méconnue, à
-raison même de sa trop grande élévation. En outre, la reconnaissance
-universelle doit spontanément préférer les services immédiatement
-susceptibles de satisfaire à l'ensemble des besoins humains, parmi
-lesquels ceux de l'intelligence, quelle que soit leur incontestable
-réalité, sont certes fort loin d'occuper communément le premier
-rang, comme je l'ai établi au troisième volume de ce Traité. Il
-n'est pas douteux que les plus grands succès pratiques, militaires
-ou industriels, exigent, par leur nature, beaucoup moins de force
-intellectuelle que la plupart des travaux théoriques d'une certaine
-importance, sans aller même jusqu'aux plus éminentes spéculations,
-esthétiques, scientifiques, ou philosophiques; et cependant ils
-inspireront toujours, non-seulement un intérêt plus vif et une plus
-parfaite gratitude, mais aussi une estime mieux sentie et une plus
-profonde admiration. Quels que soient, en réalité, dans la vie
-humaine, individuelle et surtout sociale, les immenses bienfaits de
-l'intelligence, dont dépend essentiellement, en dernier ressort, le
-progrès continu de l'humanité, cependant la participation spirituelle
-est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte, trop lointaine et
-trop abstraite, pour jamais être convenablement appréciée, si ce n'est
-d'après une analyse plus ou moins difficile, que l'immense majorité des
-hommes, même éclairés, ne saurait spontanément opérer avec assez de
-netteté et de promptitude pour laisser naître une soudaine impression
-d'enthousiasme, aucunement comparable à l'énergique saisissement
-déterminé si souvent par les services spéciaux et immédiats de
-l'activité pratique, quoique moins importans, au fond, comme moins
-difficiles. Jusqu'au sein de la science et de la philosophie, les
-conceptions les plus générales, surtout celles qui se rapportent
-directement à la méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement
-quant au mérite intrinsèque, mais aussi quant à l'utilité effective,
-lors même qu'elles ne sont point long-temps dédaignées, n'attirent
-presque jamais à leurs sublimes créateurs autant de considération
-personnelle que les découvertes d'un ordre inférieur; comme l'ont si
-douloureusement éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux
-organes de la grande évolution mentale, les Aristote, les Descartes,
-les Leibnitz, etc. Rien n'est plus propre, sans doute, qu'une telle
-appréciation à vérifier directement l'absurdité radicale de ce prétendu
-règne absolu de l'esprit, tant poursuivi par les philosophes grecs et
-par leurs imitateurs modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir
-que, sous l'influence réelle d'un tel principe social, en apparence
-si séduisant, la plus grande autorité politique, alors trop aisément
-usurpée par de médiocres mais prudentes intelligences, ne pourrait
-aucunement appartenir aux plus éminens penseurs, dont la supériorité
-caractéristique n'est presque jamais convenablement appréciable
-qu'après l'entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent
-être habituellement soutenus, dans l'énergique persévérance de leur
-admirable dévouement spontané, que par la conviction, profonde
-mais personnelle, de leur intime prééminence, et par le sentiment
-inébranlable de leur inévitable influence ultérieure sur les destinées
-générales de l'humanité. Ces notions, capitales quoique élémentaires,
-de statique sociale, directement déduites d'une exacte connaissance
-de notre nature fondamentale, peuvent être d'ailleurs accessoirement
-corroborées, avec une véritable utilité, par la considération spéciale
-de l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé, au
-cinquante-unième chapitre, l'influence générale sur l'imperfection
-nécessaire de notre organisme politique. On conçoit aisément, en effet,
-qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement à l'infirmité
-radicale de notre économie, tendrait certainement à permettre, dans
-l'hypothèse que nous examinons, un meilleur classement social des
-intelligences, en multipliant davantage les cas, réellement si rares,
-où les penseurs du premier ordre peuvent, après un développement
-suffisant, être convenablement appréciés pendant leur vie, et avant que
-leur génie soit essentiellement éteint.
-
-Au premier aspect, l'existence générale des théocraties antiques
-semble directement constituer une exception, unique mais capitale,
-à la nécessité fondamentale que nous venons d'établir, puisque la
-supériorité intellectuelle y paraît former immédiatement, du moins à
-l'origine, la source générale de la principale autorité politique.
-Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les explications spéciales
-du chapitre précédent, il est évident que cette sorte d'anomalie, au
-fond beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement dépendu
-d'un concours singulier d'influences diverses, dont la reproduction
-n'a plus été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution humaine.
-Car, outre la plus intense participation des terreurs religieuses, on
-peut voir aisément que ce qui, en cette organisation primordiale, se
-rapportait véritablement à la suprématie politique de l'intelligence,
-a principalement tenu, d'abord à l'impression toute puissante, non
-susceptible de renouvellement, que devait alors produire le spectacle
-habituel des premiers résultats utiles de l'essor spirituel, et
-surtout ensuite à la tendance éminemment pratique des opérations
-mentales correspondantes, en vertu de cette concentration fondamentale
-des diverses fonctions sociales que nous avons vue caractériser si
-distinctement l'empire de la caste sacerdotale, dont les travaux
-spéculatifs, strictement réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait
-le maintien journalier de son autorité, étaient essentiellement
-absorbés par le développement habituel de son activité usuelle,
-soit médicale, soit administrative, soit même industrielle, etc., à
-laquelle cette caste se faisait gloire de subordonner directement
-toute autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite purement
-intellectuel y était certainement fort loin de constituer, en réalité,
-le fondement essentiel de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs
-serait immédiatement contraire à la nature d'un régime où toutes les
-fonctions quelconques étaient nécessairement héréditaires, bien que
-cette hérédité n'eût pas encore les inconvéniens radicaux qu'elle a
-dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent.
-Quand le caractère vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement
-prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer que chez les philosophes
-grecs, chacun sait si la classe éminemment pensante a jamais possédé en
-effet la prépondérance politique, toujours si vainement poursuivie par
-ses efforts persévérans.
-
-Il est donc évident que, bien loin de pouvoir directement dominer la
-conduite réelle de la vie humaine, individuelle ou sociale, l'esprit
-est seulement destiné, dans la véritable économie de notre invariable
-nature, à modifier plus ou moins profondément, par une influence
-consultative ou préparatoire, le règne spontané de la puissance
-matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en
-considérant sous un autre aspect cette irrécusable nécessité, on la
-trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne doit d'abord
-le faire supposer un examen peu approfondi; car, les mêmes causes
-générales qui l'imposent comme inévitable, la mettent aussi en
-suffisante harmonie permanente avec l'ensemble de nos vrais besoins
-essentiels. En premier lieu, la justice souffre réellement bien moins
-d'un tel arrangement général que ne le font communément présumer les
-plaintes exagérées, trop souvent amères et même déclamatoires, de la
-plupart des philosophes sur la prétendue imperfection radicale du
-classement social, qui, d'ordinaire, est essentiellement conforme aux
-plus impérieuses prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables
-réflexions de Pascal à ce sujet, quoique attribuées vulgairement à une
-intention profondément ironique, ne constituent au fond qu'une exacte
-appréciation générale de l'indispensable nécessité d'une semblable
-disposition élémentaire pour le maintien journalier de l'harmonie
-sociale, qui serait continuellement troublée par d'inconciliables
-prétentions, dont le jugement, trop lent et trop difficile, serait
-très fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir, si le
-principe spécieux de la supériorité mentale pouvait seul déterminer
-souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel tant décrié revient,
-au fond, à prendre pour base habituelle d'estimation politique la
-considération directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle
-ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit certainement fort étroit,
-et bien que sa prépondérance exclusive doive être justement regardée
-comme très oppressive et éminemment dangereuse, il n'en constitue
-pas moins, par sa nature, le seul fondement solide de tout véritable
-classement humain. Dans la vie sociale, en effet, presque autant que
-dans la vie individuelle, la raison est ordinairement beaucoup plus
-nécessaire que le génie; excepté en quelques occasions capitales,
-mais extrêmement rares, où la masse générale des idées usuelles
-a besoin d'une élaboration nouvelle ou d'une impulsion spéciale,
-qui, une fois accomplies par l'intervention déterminée de quelques
-éminens penseurs, suffiront long-temps aux exigeances journalières de
-l'application réelle: comme le montre clairement l'examen attentif
-de chacune des phases importantes de notre développement, où, après
-une suspension, momentanée mais indispensable, de sa prépondérance
-habituelle, le simple bon sens reprend spontanément les rênes du
-gouvernement humain. Autant le génie spéculatif est seul capable de
-préparer convenablement, par ses méditations abstraites, les divers
-changemens essentiels qui doivent successivement s'opérer, autant il
-est, de sa nature, radicalement impropre à la direction journalière
-des affaires communes: en sorte que le mot célèbre du grand Frédéric
-sur l'incapacité politique des philosophes, bien loin de devoir être
-regardé comme une injuste dérision, n'indique réellement qu'une
-profonde appréciation, aussi judicieuse qu'énergique, des vraies
-conditions élémentaires de toute économie sociale. Les considérations
-spéculatives sont et doivent être, par leur nature, trop abstraites,
-trop indirectes, et trop lointaines pour que les esprits vraiment
-contemplatifs puissent jamais devenir les plus propres au gouvernement
-usuel, où, presque toujours, il s'agit surtout d'opérations spéciales,
-immédiates, et actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales
-concourent pleinement avec les conditions mentales, puisque le
-caractère éminemment penseur est et doit être, de toute nécessité, peu
-soucieux de la réalité présente et détaillée, ce qui, au contraire,
-constituerait certainement une tendance très vicieuse dans la conduite
-ordinaire des affaires humaines, individuelles ou sociales: or,
-d'un autre côté, les intelligences essentiellement philosophiques
-ne sauraient être condamnées à se tenir constamment au point de vue
-pratique, sans que leur essor propre ne devînt, par cela seul, au
-grand préjudice de l'humanité, radicalement impossible, comme il
-arrive spontanément sous le régime purement théocratique. On peut,
-d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif intellectuel
-secondaire, que les philosophes, même parmi les plus élevés, ont été
-jusqu'ici trop souvent entraînés à s'écarter involontairement de
-l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai génie politique:
-malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plénitude et la
-généralité de vues dont ils se glorifient principalement, ils sont
-fréquemment sujets à un genre particulier de rétrécissement mental,
-qui consiste à poursuivre très loin l'examen abstrait d'un seul aspect
-social, en négligeant essentiellement presque tous les autres, dans
-les cas mêmes où la saine décision doit directement dépendre de leur
-sage pondération mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans
-l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse dans l'ordre
-pratique. Quant au très petit nombre de ceux qui, selon la vocation
-caractéristique de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans
-leurs spéculations diverses, la considération convenable de l'ensemble
-réel, ceux-là, que la philosophie positive devra spontanément rendre
-un jour beaucoup moins rares, ne se plaignent point que la suprême
-domination des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie,
-parce qu'ils savent s'expliquer pleinement l'impossibilité, et même
-le danger, de cette utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a
-permis le renouvellement moderne, en rouvrant le cours des divagations
-politiques, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. Ainsi,
-l'humanité ne saurait certainement trop honorer, en tant que premiers
-organes nécessaires de ses principaux progrès, ces intelligences
-exceptionnelles qui, entraînées par une impérieuse destination
-spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique, consacrent
-noblement leur vie à penser pour l'espèce entière; elle ne peut sans
-doute entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, si
-difficiles à remplacer, et qui constituent, pour toute notre race, la
-plus importante richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser de
-seconder leurs éminentes fonctions, soit en offrant à leurs travaux
-toutes les facilités convenables, soit en se disposant elle-même à
-subir pleinement leur vivifiante influence: mais elle doit néanmoins
-éviter soigneusement de leur confier jamais la direction souveraine de
-ses affaires journalières, à laquelle leur nature caractéristique les
-rend, de toute nécessité, essentiellement impropres.
-
-Telles seraient donc, à cet égard, les indications fondamentales de la
-saine raison, à ne considérer même que les simples motifs d'aptitude,
-et en supposant d'abord que ce prétendu règne de l'esprit pût rester
-suffisamment compatible avec l'essor réel de l'activité intellectuelle.
-Or, il est maintenant aisé de reconnaître que, par une suite
-nécessaire de notre extrême imperfection mentale, cette chimérique
-domination, outre ses conséquences directement perturbatrices pour la
-vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement à tarir, jusque
-dans sa source la plus pure, le cours général de nos progrès, en
-atrophiant de plus en plus ce même développement spéculatif, auquel
-on aurait ainsi imprudemment tenté de tout subordonner. En effet, il
-n'y a point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle, de principe
-plus général et plus évident que celui qui nous indique, au moral
-comme au physique, et même encore davantage, l'indispensable besoin
-des obstacles convenables pour permettre l'essor réel de forces
-quelconques. Cette insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre
-social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de forces spontanément
-douées d'une moindre énergie propre; et par conséquent cet important
-principe doit devenir éminemment applicable à la force intellectuelle,
-la moins intense, sans aucun doute, de toutes nos facultés
-caractéristiques, et qui, chez la plupart des hommes, ne sollicite,
-par elle-même, presque aucun développement direct, aspirant le plus
-souvent, au contraire, à une sorte de repos absolu, aussitôt après le
-moindre exercice soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle
-confirme clairement que l'activité mentale n'y est habituellement
-entretenue que par l'exigence continue des divers besoins humains,
-dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement possible sans
-efforts durables; et cette activité s'amortit essentiellement sous
-l'influence, suffisamment prolongée, de circonstances trop favorables;
-ou, du moins, elle dégénère alors en un vague et stérile exercice, dont
-l'utilité réelle est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé
-que par les frivoles excitations d'une vanité puérile. Chez les esprits
-vraiment spéculatifs, l'essor mental persiste éminemment, et même avec
-beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle, soit sociale, après que
-ce grossier aiguillon primordial a cessé de se faire sentir; mais c'est
-surtout parce que l'économie effective de la société vient y substituer
-spontanément une plus noble impulsion habituelle, en leur inspirant
-inévitablement une légitime tendance vers un ascendant social, qui, de
-toute nécessité, se dérobe sans cesse à leur infatigable poursuite:
-et telle est, en effet, la vraie source générale des plus admirables
-efforts intellectuels. Or, il est évident que cette source précieuse
-serait directement menacée d'un prochain et irréparable épuisement, si
-l'intelligence pouvait réellement parvenir à cette vaine suprématie
-politique dont nous considérons ici le principe idéal. Destiné à
-lutter, et non à régner, l'esprit n'est point spontanément assez
-énergique, même chez les plus heureux organismes, pour résister
-long-temps à l'influence délétère d'un semblable triomphe: il tendrait
-nécessairement vers une funeste atrophie graduelle, comme manquant à
-la fois de but et d'impulsion, aussitôt que, loin d'avoir à modifier
-un ordre indépendant de lui, et résistant sans cesse à son action,
-il n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec admiration
-l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre. Ainsi radicalement
-détournée de son véritable office, l'intelligence, au lieu de
-s'occuper noblement, selon sa nature, à préparer convenablement la
-satisfaction générale des divers besoins individuels ou sociaux, ne
-conserverait bientôt qu'une activité essentiellement corruptrice,
-uniquement vouée à raffermir, contre les plus justes attaques, le
-maintien continu de cette monstrueuse domination, suivant la marche
-finale de toutes les théocraties proprement dites. Cette déplorable
-issue générale deviendrait naturellement d'autant plus imminente, que,
-dans une telle hypothèse, nous avons déjà reconnu que le principal
-pouvoir serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire aux plus
-éminentes intelligences: or, l'esprit, dénué de bienveillance et de
-moralité, comme il l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est
-certainement que trop enclin à utiliser ses facultés pour un simple
-but d'égoïsme systématique, lors même qu'il n'a point à maintenir
-à tout prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie profonde et
-l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi presque tous les éminens
-génies spéculatifs dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont point
-essentiellement émané de la masse vulgaire, spontanément disposée, au
-contraire, envers eux à une admiration sincère quoique stérile: elles
-ne sont pas même provenues le plus souvent des pouvoirs politiques
-proprement dits, qui, en tout temps, malgré la crainte naturelle d'une
-certaine rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment glorifiés
-d'avoir protégé leur essor mental: c'est surtout du sein même de la
-classe contemplative qu'ont habituellement surgi ces ignobles et
-odieuses entraves, suscitées instinctivement au génie par la jalouse
-médiocrité d'impuissans concurrens, qui ne peuvent concevoir d'autre
-moyen efficace de maintenir une prépondérance usurpée que d'empêcher,
-à l'aide d'obstacles quelconques, le plein développement de toute
-supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement
-blessés. Rien n'est plus propre, sans doute, que cette triste mais
-irrécusable observation à vérifier directement combien serait, de
-toute nécessité, éminemment fatale au libre élan de l'intelligence
-humaine cette chimérique utopie du règne de l'esprit, si follement
-poursuivie par la plupart des philosophes grecs, à la seule exception
-capitale du grand Aristote, et si irrationnellement reproduite par tant
-d'imitateurs modernes, qui ne sauraient avoir, comme eux, l'excuse
-fondamentale d'un état social toujours caractérisé par la confusion
-élémentaire de tous les divers pouvoirs. Car, il est évident que,
-bien loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de
-l'intelligence, on n'aurait dès lors réalisé qu'un régime où tous
-les efforts principaux de la classe souveraine seraient bientôt
-concentrés spontanément, à la manière des théocraties dégénérées,
-vers la plus intense compression possible de tout développement
-mental chez la masse des sujets, afin que leur abrutissement général
-pût permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle, qui,
-privée de stimulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée
-à l'imminente apathie que notre faible nature spéculative tend
-sans cesse à produire et à enraciner de plus en plus. Si, malgré
-d'injustes accusations, les pouvoirs n'ont point ordinairement tendu,
-en réalité, à empêcher systématiquement l'essor intellectuel, c'est
-précisément, entre autres motifs, parce que la vraie prépondérance
-politique n'était point conçue comme susceptible d'appartenir jamais
-à la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient craindre, par suite,
-d'encourager directement l'essor universel.
-
-J'ai cru devoir ici spécialement insister sur cette importante
-explication préliminaire, que j'aurai encore naturellement lieu de
-considérer subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de l'extrême
-danger politique que présente aujourd'hui le spécieux sophisme général
-relatif au règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que
-la grande notion révolutionnaire de la confusion fondamentale des
-deux pouvoirs essentiels a dû provisoirement dominer, avec une si
-déplorable unanimité, l'ensemble réel de la philosophie politique
-usitée aujourd'hui, en supprimant ainsi directement toute idée
-spontanée du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais l'établir,
-ouvrir une issue générale entre deux voies, également pernicieuses,
-qui conduiraient, l'une à la compression effective de l'intelligence,
-l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout vrai philosophe
-devrait maintenant sentir dignement combien il importe enfin de
-dissiper ou de prévenir autant que possible ces aberrations, que leur
-aspect plausible doit rendre encore plus funestes, et qui tendent
-immédiatement à ériger en principe universel de perturbation sociale
-cette même puissance mentale qui peut seule présider désormais
-à la régénération radicale de l'humanité. Aussi l'indispensable
-digression statique que nous venons de terminer, malgré qu'elle semble
-d'abord nous écarter momentanément de notre but essentiel, doit-elle
-constituer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une
-lumineuse préparation, propre à nous y éviter le plus souvent la
-longue et pénible considération spéciale de nombreux et importans
-éclaircissemens: outre l'utilité, incontestable quoique accessoire,
-qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément les craintes,
-puériles mais trop naturelles, de despotisme théocratique, que doit
-inévitablement inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque
-de réorganisation spirituelle dans le système politique des sociétés
-modernes.
-
-Poursuivant maintenant, d'une manière directe, le cours général de
-notre opération historique, nous devons concevoir la dissertation
-précédente comme étant ici destinée surtout à faire d'avance apprécier
-exactement l'ensemble de la difficulté fondamentale que le régime
-monothéique avait à surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle
-constitution sociale de l'élite de l'humanité. Le grand problème
-politique consistait alors, en effet, tout en écartant radicalement ces
-dangereuses rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de
-l'intelligence, à donner cependant une juste satisfaction régulière à
-cet irrésistible desir spontané d'ascendant social, si énergiquement
-manifesté par l'activité spéculative, pendant la suite de siècles
-qui venait de s'écouler depuis l'origine de son essor distinct. Car,
-une fois développée, cette nouvelle puissance ne pouvait manquer de
-tendre instinctivement, avec une force croissante, au gouvernement
-général de l'humanité; et cependant elle avait toujours été, dès
-sa naissance, nécessairement tenue en dehors de tout ordre légal,
-envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en
-état d'insurrection latente, mais intime et continue, soit sous
-le régime grec, soit, d'une manière encore plus marquée, sous le
-régime romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser, entre les
-hommes d'action et les hommes de pensée, une lutte déplorable, qui
-devait de plus en plus consumer, en majeure partie, par une funeste
-neutralisation mutuelle, les plus précieux élémens de la civilisation
-humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse conciliation
-permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme en une utile
-rivalité, uniformément tournée vers la meilleure satisfaction des
-principaux besoins sociaux, en assignant, autant que possible,
-à chacune des deux grandes forces, dans l'ensemble du système
-politique, une participation régulière, pleinement distincte et
-indépendante quoique nécessairement convergente, par des attributions
-habituelles essentiellement conformes à sa nature caractéristique.
-Telle est l'immense difficulté, trop peu comprise aujourd'hui, que le
-catholicisme a spontanément surmontée, au moyen-âge, de la manière
-la plus admirable, en instituant enfin, à travers tant d'obstacles,
-cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
-temporel, que la saine philosophie fera de plus en plus reconnaître,
-malgré les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement
-qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie théorie générale de l'organisme
-social, et comme la principale cause de la supériorité nécessaire
-de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute, cette
-mémorable solution a été d'abord essentiellement empirique, en résultat
-nécessaire de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au chapitre
-précédent; et sa véritable conception philosophique n'a pu naître
-que long-temps après, de l'examen même des faits accomplis: mais il
-n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement commun à
-toutes les grandes solutions politiques réelles, puisque la politique
-vraiment rationnelle, utilement susceptible de diriger ou d'éclairer
-le cours graduel des opérations actives, n'a pu encore, comme je l'ai
-expliqué, nullement exister. En outre, la nature, inévitablement
-théologique, de la seule philosophie qui pût alors servir de principe
-à une telle institution, a dû en altérer profondément le caractère,
-et même en diminuer beaucoup l'efficacité, en la faisant participer,
-de toute nécessité, à la destinée purement provisoire d'une semblable
-philosophie, dont l'antique suprématie intellectuelle devait de plus
-en plus décroître irrévocablement, surtout à partir même de cette
-époque, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt: cette corelation
-générale constitue, en effet, la principale cause de la répugnance,
-passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits modernes pour cette
-précieuse création du génie politique de l'humanité, qui cependant,
-une fois accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait plus être
-entièrement perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa première
-base philosophique, et devait implicitement pénétrer les mœurs et
-les idées de ceux même qui la repoussaient le plus systématiquement,
-jusqu'à ce que, rationnellement reconstruite d'après une philosophie
-plus parfaite et plus durable, elle puisse désormais constituer,
-dans un prochain avenir, le principal fondement de la réorganisation
-moderne, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. Il
-est clair d'ailleurs que les attributions religieuses de la classe
-spéculative, vu l'importance prépondérante qui devait naturellement
-leur appartenir tant que les croyances ont suffisamment persisté,
-tendaient directement à dissimuler, et même à absorber, ses fonctions
-intellectuelles, et même morales: la direction sociale des esprits et
-des cœurs ne pouvait, par elle-même, inspirer, si ce n'est à titre de
-moyen, qu'un intérêt fort accessoire, en comparaison du salut éternel
-des âmes; en sorte que le but chimérique devait, à beaucoup d'égards,
-nuire gravement à l'office réel. Enfin, l'autorité presque indéfinie
-dont la foi armait spontanément, de toute nécessité, les interprètes
-exclusifs des volontés et des décisions divines, ne pouvait manquer
-d'encourager continuellement, chez la puissance ecclésiastique, les
-exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations, auxquelles
-son ambition naturelle ne devait être déjà que trop spécialement
-disposée, par suite du caractère essentiellement vague et absolu de
-ses doctrines fondamentales, qui n'était même contenu par aucune
-conception rationnelle sur la circonscription générale des différens
-pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers inconvéniens majeurs,
-évidemment inévitables en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont
-profondément influé que sur la décadence éminemment prochaine et
-rapide d'une telle constitution, comme on le sentira ci-dessous:
-ils ont beaucoup troublé l'opération principale, mais sans la faire
-réellement avorter, soit quant à son immédiate destination générale
-pour le progrès correspondant de l'évolution humaine, soit quant
-à l'influence indestructible d'un semblable précédent pour le
-perfectionnement ultérieur de l'organisme social; double aspect sous
-lequel maintenant nous devons procéder directement à son appréciation
-sommaire. La destination et les limites de cet ouvrage ne sauraient
-ici me permettre, à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite, où je
-n'espère point de pouvoir faire convenablement passer dans l'esprit
-du lecteur la profonde admiration dont l'ensemble de mes méditations
-philosophiques m'a depuis long-temps pénétré envers cette économie
-générale du système catholique au moyen-âge, que l'on devra concevoir
-de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'œuvre politique
-de la sagesse humaine[20]; mais je suis évidemment contraint de
-renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développemens principaux au
-Traité spécial de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs fois
-annoncé, en me bornant actuellement, pour ainsi dire, à de simples
-assertions méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même vérifier,
-suivant l'avis universel placé à la fin du chapitre précédent[21].
-On peut vraiment dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que le
-catholicisme n'a pu être encore philosophiquement jugé, puisqu'il
-n'a jamais dû être examiné que par d'absolus panégyriques, plus ou
-moins condamnés à son égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou
-par d'aveugles détracteurs, qui n'en pouvaient nullement apercevoir
-la haute destination sociale. C'est à l'école positive proprement
-dite, quelque étrange que cette qualité puisse d'abord sembler en
-elle, qu'il devait exclusivement appartenir de porter enfin sur
-le catholicisme un jugement équitable et définitif, en appréciant
-dignement, d'après une saine théorie générale, son indispensable
-participation réelle à l'évolution fondamentale de l'humanité. Aussi
-dégagée personnellement des croyances monothéiques que des croyances
-polythéiques ou fétichiques, cette école pourra seule apporter une
-impartialité éclairée dans l'exacte détermination de leurs diverses
-influences successives sur l'ensemble de nos destinées; puisque les
-institutions capitales, comme les hommes supérieurs, et même, bien
-davantage, ne sauraient devenir pleinement jugeables qu'après l'entier
-accomplissement de leur principale mission.
-
- Note 20: Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie
- est certes assez caractérisée désormais pour que personne ne
- puisse attribuer à un tel accident ma prédilection systématique
- pour le perfectionnement général que l'organisme social a reçu,
- au moyen-âge, sous l'ascendant politique de la philosophie
- catholique. A vrai dire, il y aurait, je crois, d'importans
- avantages à concentrer aujourd'hui les discussions sociales
- entre l'esprit catholique et l'esprit positif, les seuls qui
- puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant tous
- deux à établir, sur des bases différentes, une véritable
- organisation; en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique
- protestante, dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de
- stériles et interminables controverses, radicalement contraires
- à toute saine conception politique. Mais l'universelle
- infiltration, même chez les meilleurs esprits actuels, de cette
- vaine et versatile philosophie, et aussi la manière beaucoup
- trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris par
- ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer
- une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive,
- jusqu'ici essentiellement réduite à moi seul, serait déjà, en
- politique, suffisamment formée.
-
- Note 21: En attendant cette publication ultérieure, les
- lecteurs qui desireraient immédiatement, à ce sujet, des
- explications plus directes et plus étendues, que je ne puis
- indiquer ici, pourront utilement consulter mon travail, déjà
- cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement de
- 1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé _le Producteur_,
- et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant
- au nº 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue
- le pouvoir spirituel moderne, et non celui du moyen-âge,
- on y trouve cependant une analyse rationnelle des diverses
- attributions fondamentales d'un tel pouvoir, qui peut
- contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble actuel de
- notre appréciation historique.
-
-Le génie, éminemment social, du catholicisme a surtout consisté, en
-constituant un pouvoir purement moral distinct et indépendant du
-pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer,
-autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusque
-alors la morale avait toujours été, au contraire, comme je l'ai
-expliqué au chapitre précédent, essentiellement subordonnée: et cette
-tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du progrès continu
-de la sociabilité humaine, a nécessairement survécu à l'inévitable
-décadence du système qui en avait dû être le premier organe général,
-de manière à caractériser, avec une énergie incessamment croissante,
-malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, plus
-profondément qu'aucune autre différence principale, la supériorité
-radicale de la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès sa
-naissance, et long-temps avant que sa constitution propre pût être
-suffisamment formée, la puissance catholique avait pris spontanément
-une attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions politiques
-de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit
-théocratique, en prescrivant directement, de son autorité sacrée, la
-soumission constante envers tous les gouvernemens établis, pendant
-que, non moins hautement, elles les assujétissait eux-mêmes de plus en
-plus aux rigoureuses maximes de la morale universelle, dont l'active
-conservation devait spécialement lui appartenir. Soit d'abord sous
-la prépondérance romaine, soit ensuite auprès des guerriers du Nord,
-cette puissance nouvelle, quelque ambition qu'on lui supposât, ne
-pouvait certainement viser qu'à modifier graduellement, par l'influence
-morale, un ordre politique préexistant et pleinement indépendant, sans
-pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la domination exclusive,
-abstraction faite d'ailleurs des aberrations accidentelles, qui ne
-sauraient avoir aucune grande importance historique.
-
-Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité vraiment
-philosophique, l'ensemble de ces grandes contestations si fréquentes,
-au moyen-âge, entre les deux puissances, on ne tarde pas à reconnaître
-qu'elles furent, presque toujours, essentiellement défensives de la
-part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses armes
-les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement
-pour le maintien convenable de la juste indépendance qu'exigeait en
-lui l'accomplissement réel de sa principale mission, et sans pouvoir,
-en la plupart des cas, y parvenir enfin suffisamment. La tragique
-destinée de l'illustre archevêque de Cantorbery, et une foule d'autres
-cas tout aussi caractéristiques quoique moins célèbres, prouvent
-clairement que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait alors
-d'autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle
-le libre choix normal de ses propres fonctionnaires; ce qui certes
-devrait sembler maintenant la prétention la plus légitime, et même
-la plus modeste, à laquelle cependant l'église a été finalement
-partout obligée de renoncer essentiellement, même avant l'époque de
-sa décadence formelle. Toute théorie vraiment rationnelle sur la
-démarcation fondamentale des deux puissances devra, ce me semble,
-être directement déduite de ce principe général, indiqué par la
-nature même d'un tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en
-effet, d'une manière plus ou moins appréciable, la marche spontanée
-de l'ensemble des évènemens humains, mais qui pourtant n'a jamais
-été jusqu'ici nettement saisi par personne: le pouvoir spirituel
-étant essentiellement relatif à l'_éducation_, et le pouvoir temporel
-à l'_action_, en prenant ces termes dans leur entière acception
-sociale, l'influence de chacun des deux pouvoirs doit être, en tout
-système où ils sont réellement séparables, pleinement souveraine en
-ce qui concerne sa propre destination, et seulement consultative
-envers la mission spéciale de l'autre, conformément à la coordination
-naturelle des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai plus
-formellement, au cinquante-septième chapitre, à l'égard du nouvel
-ordre social, en terminant notre opération historique. On aura,
-sans doute, une idée suffisamment complète des principaux offices
-ordinaires du pouvoir spirituel, dans l'intérieur de chaque nation,
-si, à cette grande attribution élémentaire de l'éducation proprement
-dite, première base nécessaire de sa puissance totale, on ajoute
-cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active, qui en
-constitue à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable,
-et qui consiste à rappeler convenablement, dans la pratique sociale,
-soit aux individus, soit aux classes, les principes que l'éducation
-avait préparés pour la direction ultérieure de leur conduite réelle,
-en prévenant ou rectifiant leurs diverses déviations, autant du moins
-que le comporte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses
-fonctions sociales les plus générales, et par lesquelles il a été, au
-moyen-âge, principalement caractérisé, pour le réglement moral des
-relations internationales, elles se réduisent encore essentiellement à
-une sorte de prolongement spontané de la même destination primordiale,
-puisqu'elles résultent naturellement de l'extension graduelle d'un
-système uniforme d'éducation à des populations trop éloignées et trop
-diverses pour ne pas exiger autant de gouvernemens temporels distincts
-et indépendans les uns des autres: ce qui les laisserait habituellement
-sans aucun lien politique régulier, si, d'après cet office commun, qui
-le rend simultanément concitoyen de tous ces différens peuples, le
-pouvoir spirituel ne devait, même involontairement, acquérir auprès
-d'eux ce juste crédit universel qui lui permet de se constituer au
-besoin le médiateur le plus convenable et l'arbitre le plus légitime de
-leurs contestations quelconques, ou même, en certains cas, le promoteur
-rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attributions
-spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide de
-l'unique principe de l'éducation, ce qui doit nous permettre désormais
-d'embrasser aisément d'un seul regard philosophique l'ensemble de
-ce vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, sans
-nous arrêter ici à aucune discussion spéciale, que, comme je l'ai
-ci-dessus annoncé, la puissance catholique, bien loin de devoir
-être le plus souvent accusée d'usurpations graves sur les autorités
-temporelles, n'a pu, au contraire, ordinairement obtenir d'elles,
-à beaucoup près, toute la plénitude de libre exercice qu'eût exigé
-le suffisant accomplissement journalier de son noble office, aux
-temps même de sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu
-environ du onzième siècle jusque vers la fin du treizième: ce qui
-devait tenir, soit à ce qu'il y avait de prématuré, pour une telle
-époque, dans une aussi éminente innovation sociale, soit surtout à
-la nature trop imparfaite de la doctrine vague et chancelante qui
-en constituait le premier fondement. Aussi je crois pouvoir assurer
-que, de nos jours, les philosophes catholiques, à leur insu trop
-affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, qui disposent
-à justifier d'avance toutes les mesures quelconques du pouvoir
-temporel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beaucoup
-trop timides, sans excepter même le plus énergique de tous, dans
-leur juste défense historique d'une telle institution; parce que
-leur position vicieuse leur imposait nécessairement l'obligation,
-pour eux maintenant aussi impossible à remplir qu'à éviter, de
-préconiser, d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable,
-une politique qui n'avait pu et dû être que temporaire et relative,
-et dont aucun d'eux n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration
-totale, prescrite cependant, avec une pleine évidence logique, par
-leurs propres principes. Quoi qu'il en soit, l'action réelle de ces
-divers obstacles essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme
-d'accomplir immédiatement, au moyen-âge, sa plus grande mission
-provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, ainsi que je
-l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au monde, par sa seule
-existence, l'ineffaçable exemple, suffisamment caractéristique malgré
-sa courte période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale que
-peut exercer, sur le perfectionnement général de notre sociabilité,
-l'introduction convenable d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous
-les philosophes devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit surtout
-de réorganiser désormais l'indispensable institution, d'après des
-bases intellectuelles à la fois plus directes, plus étendues, et plus
-durables.
-
-La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement l'ascendant
-politique, comme dans les théocraties, et sans devoir rester
-essentiellement extérieure à l'ordre social, comme sous le régime
-grec, a commencé alors à prendre le caractère général qui lui est
-radicalement propre, d'après les lois immuables de la nature humaine,
-et qu'elle doit ultérieurement développer de plus en plus, suivant
-le double progrès continu de l'intelligence et de la sociabilité;
-car elle s'est dès lors constituée, au milieu de la société, en état
-permanent d'observation calme et éclairée, et toutefois nullement
-indifférente, d'un mouvement pratique journalier auquel elle ne
-pouvait participer personnellement que d'une manière indirecte,
-par sa seule influence morale; en sorte que, toujours directement
-placée, de sa nature, au vrai point de vue de l'économie générale,
-dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement d'organe plus
-spontané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller, elle
-se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à
-rappeler avec énergie, dans la vie active, soit aux individus, soit
-aux classes, et même aux nations, la considération abstraite du bien
-commun, graduellement effacée sous les innombrables divergences, à
-la fois morales et intellectuelles, engendrées par l'essor, de plus
-en plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémorable
-époque, une première ébauche de division régulière entre la théorie
-et l'application a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre des
-idées sociales, comme elle l'était déjà, plus ou moins heureusement,
-envers toutes les autres notions moins compliquées; les principes
-politiques ont pu cesser d'être empiriquement construits à mesure que
-la pratique venait à l'exiger; les nécessités sociales ont pu être,
-à un certain degré, sagement considérées d'avance, de manière à leur
-préparer en silence une satisfaction moins orageuse, sans qu'une telle
-préoccupation dût cependant troubler immédiatement l'ordre effectif;
-enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé à
-l'esprit d'amélioration sociale, et même de perfectionnement politique:
-en un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé à prendre dès
-lors, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d'étendue,
-et même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister, et qui,
-sans doute, eût été déjà plus marqué, d'après l'esprit fondamental
-de cette grande institution, si la philosophie, malheureusement
-théologique, qu'elle était évidemment contrainte d'employer, n'avait
-dû beaucoup restreindre, et même gravement altérer, une telle
-propriété. Moralement envisagée, on ne saurait douter que cette
-admirable modification de l'organisme social n'ait directement tendu
-à développer, jusque dans les derniers rangs des populations qui
-ont pu en subir suffisamment la salutaire influence, un profond
-sentiment de dignité et d'élévation, jusque alors presque inconnu;
-par cela seul que la morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu
-unanime, en dehors et au-dessus de la politique proprement dite,
-autorisait spontanément, à un certain degré, le plus chétif chrétien
-à rappeler formellement, en cas opportun, au plus puissant seigneur
-les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première
-de l'obéissance et du respect, dès-lors susceptibles d'être limités
-à la fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la personne:
-comme je le disais dans mon travail de 1826, la soumission a pu alors
-cesser d'être servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui
-était essentiellement impossible, pour les classes inférieures, dans
-l'ancienne économie sociale, où la règle morale émanait nécessairement,
-du moins en principe, de la même autorité active qui en devait recevoir
-l'application, par une suite inévitable de la confusion radicale des
-deux pouvoirs élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique, il
-est surtout évident d'abord que cette heureuse régénération sociale
-a essentiellement réalisé la grande utopie des philosophes grecs,
-en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable, tout en écartant
-énergiquement ses folles et dangereuses aberrations, puisqu'elle a
-constitué, autant que possible, au milieu d'un ordre entièrement fondé
-sur la naissance, la fortune, ou la valeur militaire, une classe
-immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était
-ouvertement consacrée comme le premier titre à l'ascendant réel, et n'a
-point cessé, en effet, de conduire souvent aux plus éminentes positions
-d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu vraiment conserver
-une pleine vigueur: en sorte que cette même capacité qui, d'après nos
-explications préliminaires, eût été, de toute nécessité, profondément
-perturbatrice ou oppressive si la société lui avait été entièrement
-livrée, suivant le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir dès lors, au
-contraire, par cette large issue partielle, si éminemment conforme à
-sa nature, l'indispensable guide régulier du progrès commun; solution
-essentiellement satisfaisante, que nous n'avons, en quelque sorte, qu'à
-imiter aujourd'hui, en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens.
-Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les avantages trop
-manifestes que devait spontanément offrir la division fondamentale
-des deux pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique point
-d'appui général à toutes les réclamations légitimes, auxquelles se
-trouvait ainsi nécessairement intéressée d'avance la corporation
-spéculative, dont le principal pouvoir résultait inévitablement de
-la seule considération que pouvaient lui mériter, dans l'ensemble de
-la population, ses services continus de protection sociale, et qui,
-en effet, a rapidement déchu, même indépendamment de l'extinction
-des croyances, dès que le clergé, ayant perdu son indépendance, a
-eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et a cessé réellement,
-auprès des masses, le mémorable patronage qu'il avait si utilement
-exercé, au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre international,
-aucun philosophe ne saurait aujourd'hui méconnaître, en principe,
-l'évidente aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle à
-une extension territoriale presque indéfinie, partout où il existe
-une suffisante similitude de civilisation, susceptible de comporter
-la régularisation des rapports continus ou habituels; tandis que
-l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites
-beaucoup plus étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la
-stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable, en fait, que
-la hiérarchie papale a constitué, au moyen-âge, le principal lien
-ordinaire des diverses nations européennes, depuis que la domination
-romaine avait cessé de pouvoir les réunir suffisamment; et, sous ce
-rapport, l'influence catholique doit être jugée, comme le remarque très
-justement De Maistre, non-seulement par le bien ostensible qu'elle
-a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement
-prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus difficilement
-appréciable; mais je puis heureusement, à ce sujet, me borner à
-renvoyer simplement le lecteur au mémorable ouvrage de cet illustre
-penseur.
-
-Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle
-organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet,
-pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous
-trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement
-à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé,
-en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit
-le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser
-une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable
-que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné
-à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que
-par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement
-croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont
-devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient
-radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se
-trouver en pleine décadence lorsque l'Inde et l'Amérique ont été
-colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort,
-tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux
-des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût
-pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que
-le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu
-réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur,
-que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa
-constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui
-avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue,
-de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme
-byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond,
-presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement
-aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel,
-ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment
-regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe
-et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances
-théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une
-dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est
-d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais déterminer une suffisante
-convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop
-distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour
-solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que
-puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre
-analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable.
-
-Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination
-sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter
-suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de
-considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales
-conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement
-incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez
-cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que
-nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun
-doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse
-influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à
-jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base
-intellectuelle.
-
-Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces
-indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme,
-j'y crois cependant devoir expressément signaler leur distinction
-rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique
-ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la
-hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement
-même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout
-les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très
-prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans
-les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle
-critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant,
-d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de
-l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les
-institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et
-ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après
-leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment
-renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens
-ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement
-démontré pour le cas actuel.
-
-En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment
-philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne
-saurait être surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû
-prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement
-organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce
-qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel
-et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus
-éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste
-mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans
-trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système
-a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait
-alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur
-caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste
-sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les
-organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où
-tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée,
-soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu
-se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa
-première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué
-graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque
-alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints,
-dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès
-lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en
-excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux
-et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié
-mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature
-de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela
-seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des
-inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors
-exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans
-toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement
-la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun,
-conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés.
-Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité
-spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un
-véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales
-de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore
-mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de
-l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant
-qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être
-spontanément favorisées, soit par la haute sagesse des électeurs
-les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée,
-de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité
-la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un
-indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives
-vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance
-de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si
-justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique.
-
-On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au
-déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs
-incontestables services intellectuels, constituaient certainement
-l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme.
-Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine
-du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager,
-autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption
-excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant
-connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général,
-le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les
-principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même
-pratiques. Leur régime fondamental devint ensuite l'apprentissage
-permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs
-venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur
-caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels
-journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient
-d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique,
-une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne
-sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable
-désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation
-spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est
-clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir,
-et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut
-de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement
-absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque
-clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa
-nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit
-spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple
-d'une indépendance qui lui devait être plus facile.
-
-La principale condition d'efficacité commune à toutes les diverses
-propriétés politiques que je viens de signaler dans la constitution
-catholique, consistait surtout en cette puissante éducation spéciale du
-clergé, qui devait alors rendre le génie ecclésiastique habituellement
-si supérieur à tout autre, non-seulement en lumières de tous genres,
-mais, au moins autant, en aptitude politique. Car, les modernes
-défenseurs du catholicisme, en faisant justement valoir, sous le
-point de vue intellectuel, une telle éducation comme étant, à cette
-époque, essentiellement au niveau de l'état le plus avancé de la
-philosophie générale, encore éminemment métaphysique, n'ont point
-eux-mêmes assez apprécié la haute portée réelle d'un nouvel élément
-capital qui devait spontanément caractériser la destination sociale
-de cette éducation, même sans donner lieu à un enseignement formulé,
-c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement introduite dans les
-hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l'église.
-Si l'on considère l'incontestable filiation générale qui, surtout aux
-premiers temps, rattachait intimement le catholicisme, d'une part, au
-régime romain, d'une autre, à la philosophie grecque, et même, par le
-judaïsme, aux plus antiques théocraties; si l'on pense à l'intervention
-continue, de plus en plus importante, que, dès sa naissance, il avait
-inévitablement exercée dans toutes les principales affaires humaines,
-on concevra sans peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le
-grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, au fond, à constituer
-spontanément, pour cette époque, une sorte d'histoire fondamentale
-de l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect social; et ce
-qu'un semblable point de vue devait évidemment offrir d'étroit, se
-trouvait alors très heureusement compensé par l'unité de conception et
-de composition qui en résultait naturellement, et qui ne pouvait, sans
-doute, être encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit cesser
-d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques
-vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme
-moderne. Il serait, sans doute, inutile de faire ici expressément
-ressortir l'évidente supériorité politique que l'habitude régulière
-d'un tel ordre d'études et de méditations devait nécessairement
-procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d'une ignorante
-aristocratie temporelle, dont la plupart des membres n'attachaient
-guère d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison, sauf
-l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre à quelques incohérentes
-chroniques, provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée
-que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence, intellectuelle
-et sociale, du catholicisme, ce privilége caractéristique doit
-encore s'y faire sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe
-ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette grande attribution
-philosophique; il est probable, en effet, que, dans les rangs élevés
-de sa hiérarchie, on continue à trouver plus qu'ailleurs des esprits
-distingués spontanément susceptibles de se placer convenablement au
-vrai point de vue de l'ensemble des affaires humaines, quoique la
-déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de
-manifester suffisamment, ni même peut-être de cultiver assez, une telle
-propriété.
-
-Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, je ne
-négligerai point d'y signaler, pour la première fois, un dernier
-caractère de haute philosophie politique, que les plus illustres
-défenseurs du système catholique ne pouvaient y saisir nettement,
-et qui, par suite, me semble être resté essentiellement inaperçu
-jusqu'ici. Il s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par laquelle
-le catholicisme, aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec
-succès de diminuer, autant que possible, les dangers politiques
-de l'esprit religieux, en restreignant de plus en plus le droit
-d'inspiration surnaturelle, qu'aucune domination spirituelle fondée
-sur les doctrines théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser
-entièrement de consacrer en principe, mais que l'organisation
-catholique a notablement réduit et entravé par de sages et puissantes
-prescriptions habituelles, dont l'importance ne saurait être comprise
-que par comparaison à l'état précédent, et même, en quelque sorte,
-à l'état suivant. Cette inévitable tendance théologique à de vagues
-et arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, se trouvait
-nécessairement encouragée, au plus haut degré, sous le régime
-polythéique, qui, pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque
-divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque.
-Malgré que le monothéisme, en général, ait dû spontanément en réduire
-aussitôt l'extension, et en modifier radicalement l'exercice, il a pu
-cependant lui laisser encore un très dangereux essor, comme le témoigne
-clairement l'exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes et
-d'illuminés, qui d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, leur
-office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe nécessaire d'un état
-mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une
-sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle,
-en le représentant comme éminemment exceptionnel, en le bornant à des
-cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, et à des
-temps de moins en moins rapprochés, en l'assujétissant enfin à des
-vérifications d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les
-laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en
-outre, à cet égard comme à tout autre, par l'organisation hiérarchique:
-son usage régulier et continu a été essentiellement réduit à ce que
-la nature du système rendait strictement indispensable, aussitôt que
-toutes les communications divines ont été, en principe, exclusivement
-réservées d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette
-infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme,
-constituait donc, à vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand
-progrès intellectuel et social, outre son évidente nécessité pour
-l'ensemble du régime théologique, où, selon la judicieuse théorie de
-De Maistre, elle ne formait réellement que la condition religieuse de
-la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables contestations,
-journellement suscitées par d'aussi vagues doctrines, eussent
-indéfiniment troublé la société. En ôtant au souverain pontife cette
-indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, qui caractérise
-le protestantisme, bien loin de supprimer le droit d'inspiration
-divine, tendait directement, au contraire, à l'augmenter beaucoup,
-et par suite à faire rétrograder, à ce titre comme à tant d'autres,
-le développement graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai
-spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue réformation
-consistait entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus
-cette mystique faculté, et finalement à l'individualiser: ce qui n'eût
-pu manquer de produire d'immenses désordres, d'abord intellectuels,
-et ensuite sociaux, si la décadence simultanée de toute théologie
-quelconque n'en eût alors nécessairement prévenu l'essor spontané, dont
-les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables. Du reste, en
-reconnaissant ici cette importante propriété générale du monothéisme
-catholique, le lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement
-remarqué l'éclatante confirmation qu'elle présente directement à la
-proposition capitale de philosophie historique, établie au chapitre
-précédent, que, dans le passage du polythéisme au monothéisme,
-l'esprit religieux a réellement subi un inévitable décroissement
-intellectuel: car, nous voyons ainsi le catholicisme constamment
-occupé, dans la vie réelle, personnelle ou collective, à augmenter
-graduellement le domaine habituel de la sagesse humaine aux dépens de
-celui, jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.
-
-Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes philosophiques qui
-doivent présider à un examen approfondi des conditions générales de
-l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais m'arrêter aucunement
-à la considération des institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être
-l'efficacité réelle pour le développement et le maintien de ce grand
-organisme. C'est ainsi, par exemple, que je ne dois pas déterminer
-ici l'importance très grave qu'a présenté, sous ce rapport, l'usage
-spontané d'une sorte de langue sacrée, par la conservation du latin
-dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire:
-et, cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, systématiquement
-réglé, a constitué naturellement, à divers titres essentiels, un utile
-auxiliaire permanent de la puissance catholique, soit au dedans,
-soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication et sa
-concentration, et même en retardant notablement l'inévitable époque
-où l'esprit de critique individuelle viendrait graduellement démolir
-ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si
-précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité spécial déjà
-promis une telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, quel
-qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne dois pas néanmoins éviter
-de signaler encore deux conditions capitales, l'une morale, l'autre
-politique, qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales
-que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment
-indispensables, chacune à sa manière, au plein développement du
-catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spontanément de son
-entière maturité. Toutes deux étaient impérieusement prescrites par la
-nature spéciale d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup plus
-que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction
-importante, qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement
-confuse et incohérente.
-
-La première consiste dans l'institution, vraiment capitale, du
-célibat ecclésiastique, dont le développement, long-temps entravé, et
-enfin complété par le puissant Hildebrand, a été ensuite justement
-regardé comme l'une des bases les plus essentielles de la discipline
-sacerdotale. Il serait entièrement superflu de rappeler ici les
-motifs assez connus qui, puisés dans la saine appréciation générale
-de la nature humaine, expliquent son influence nécessaire sur le
-meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des fonctions
-spirituelles: nous devons même éviter soigneusement d'entamer,
-d'une manière directe ou indirecte, l'examen de la convenance de
-cette institution pour le nouveau pouvoir spirituel, ultérieurement
-destiné à réorganiser les sociétés modernes; cette question délicate,
-aujourd'hui trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter, et
-peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée convenablement,
-d'après une expérience graduelle suffisamment approfondie, que par ce
-pouvoir lui-même, déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme,
-quoique beaucoup moins tard. Mais, quant à l'indispensable nécessité
-relative de cette importante disposition à l'égard du catholicisme,
-il est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible
-évidence, malgré tant de sophismes protestans ou philosophiques, même
-indépendamment des conditions trop manifestes qu'imposait, sous ce
-rapport, l'exécution journalière des principales fonctions morales du
-clergé, et surtout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant
-aux seules considérations politiques, nationales ou européennes, de
-se représenter convenablement le véritable état général d'une telle
-société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu
-certainement obtenir ou conserver, aux temps mêmes de sa plus grande
-splendeur, ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires
-à l'accomplissement suffisant de sa grande mission provisoire.
-La tendance universelle, encore si prépondérante, à l'inévitable
-hérédité de toutes les fonctions quelconques, sous la seule exception
-capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, sans aucun doute,
-irrésistiblement entraîné le clergé à l'imitation continue d'aussi
-puissants exemples, comme le montre clairement l'analyse judicieuse
-des dispositions contemporaines, si l'heureuse institution du célibat
-ne l'en eût radicalement préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs
-l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement exceptionnel,
-et dont la saine appréciation ne fait, au reste, que mieux ressortir
-le besoin de lutter, avec une continuelle énergie, contre une telle
-disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement
-fini par annuler essentiellement la division fondamentale des deux
-pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation graduelle,
-que les papes ont alors si péniblement contenue, des évêques en barons
-et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié l'innovation
-hardie et vraiment fondamentale que le catholicisme a radicalement
-opérée dans l'organisme social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité
-sacerdotale, profondément inhérente à l'économie de toute l'antiquité,
-non-seulement sous le régime théocratique proprement dit, mais aussi
-chez les Grecs, et même chez les Romains, où les divers offices
-pontificaux de quelque importance constituaient essentiellement le
-patrimoine exclusif de quelques familles privilégiées, ou, tout au
-moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs très circonscrite,
-n'y ayant obtenu que fort tard une part purement accessoire, par une
-simple concession graduelle, toujours plus apparente que réelle. Si
-l'on eût mieux compris de tels antécédens, on eût à la fois senti
-l'importance et la difficulté de l'immense service politique rendu
-par le catholicisme, lorsque, en établissant le principe du célibat
-ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable barrière à cette
-disposition universelle, dont l'irrévocable abolition, envers des
-fonctions aussi éminentes, a constitué réellement l'effort le plus
-décisif contre le système des castes, ultérieurement menacé d'ailleurs
-dans toutes ses autres parties, d'après la seule influence graduelle
-de cette grande modification spontanée: nulle autre appréciation
-spéciale n'est aussi propre peut-être à vérifier combien le système
-catholique était en avant de la société sur laquelle il devait
-agir. Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler incidemment
-l'inconséquence et la légèreté des aveugles adversaires habituels du
-catholicisme, qui, en confondant, d'une part, le régime catholique
-avec celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties antiques,
-lui ont, d'une autre part, simultanément adressé d'amers reproches sur
-cette institution générale du célibat ecclésiastique, essentiellement
-destinée, au contraire, par sa nature caractéristique, à rendre la pure
-théocratie radicalement impossible, en garantissant, d'une manière plus
-spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des dignités
-sacerdotales.
-
-Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de l'existence politique
-du catholicisme au moyen-âge, elle consiste dans la nécessité, fâcheuse
-mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue,
-directement annexée à jamais au chef-lieu général de l'autorité
-spirituelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance européenne.
-Envers le nouveau pouvoir intellectuel et moral destiné à diriger la
-moderne réorganisation sociale, l'examen d'une telle condition serait
-certainement encore plus oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement
-plus déplacé, que celui de la précédente. Mais, à l'égard du
-catholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en considérant
-la nature propre de cet organisme et sa principale destination, aussi
-bien que d'après sa vraie relation politique avec les puissances au
-sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, comme on l'oublie trop
-aujourd'hui, dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires
-étaient radicalement confondus, le système catholique eût été alors
-rapidement absorbé, ou plutôt politiquement annulé par la prépondérance
-temporelle, si le siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé
-dans quelque juridiction particulière, dont le chef n'eût pas tardé,
-suivant la pente primitive vers la concentration de tous les pouvoirs,
-à s'assujétir le pape comme une sorte de chapelain; à moins de compter
-naïvement sur la miraculeuse continuité indéfinie d'une suite de
-souverains comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire, comprenant
-assez le véritable esprit de l'organisation européenne au moyen-âge,
-pour être spontanément disposés à toujours respecter convenablement
-et à protéger dignement la haute indépendance pontificale. Quoique la
-philosophie théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme,
-tende naturellement, d'après nos explications antérieures, à déterminer
-la séparation des deux puissances, elle est nécessairement bien loin
-de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, et la précision qui
-devront certainement caractériser, à ce sujet, la philosophie positive,
-ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que son influence,
-puissante mais vague, ne pouvait, à cet égard, nullement dispenser,
-comme tant d'autres exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement
-vérifié, du secours continu des conditions purement politiques, parmi
-lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir l'obligation d'une
-certaine souveraineté territoriale, embrassant une population assez
-étendue pour, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même; de
-manière à offrir un refuge assuré à tous les divers membres de cette
-immense hiérarchie, en cas de collision, partielle mais intense, avec
-les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource extrême,
-les auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance locale.
-Le siége spécial de cette principauté exceptionnelle était d'ailleurs
-nettement déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque le
-centre de l'autorité la plus générale, seule destinée désormais à agir
-simultanément sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment
-résider dans cette cité unique, si exclusivement propre à lier, par une
-admirable continuité active, l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après
-les habitudes profondément enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y
-rattachaient, de toutes parts, les pensées et les espérances sociales:
-De Maistre a fait très bien sentir que, dans la célèbre translation
-à Byzance, Constantin ne fuyait pas moins moralement devant l'Église
-que politiquement devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable
-nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité
-ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les graves inconvéniens,
-essentiellement inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale
-elle-même, soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte
-d'anomalie politique. La pureté, et même la dignité, du caractère
-pontifical se trouvaient dès-lors exposées sans cesse à une imminente
-altération directe, par le mélange permanent des hautes attributions
-propres à la papauté, avec les opérations secondaires d'un gouvernement
-provincial; quoique, par suite même, du moins en partie, d'une telle
-discordance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à Rome,
-sans excepter les plus belles époques du catholicisme, pour n'y
-pouvoir seulement comprimer suffisamment les factions des principales
-familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis
-son autorité temporelle: l'indispensable élévation de ce grand
-caractère politique, et sa généralité caractéristique, n'en ont pas
-moins souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop exclusif que
-devaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes, et qui,
-après avoir favorisé d'abord le développement du système, n'a pas peu
-contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, par les inflexibles
-rivalités qu'il a dû soulever au loin: sous l'un et l'autre aspect,
-le chef spirituel de l'Europe a fini par se transformer aujourd'hui
-en un petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins
-sont héréditaires, mais d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme
-chacun d'eux, et peut-être même davantage, du maintien précaire de sa
-domination locale. Quant à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et
-même moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable privilége, elle a
-dû y perdre essentiellement sa nationalité politique: car les papes ne
-pouvaient, sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie entière
-leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs unanimement
-empêchée; et cependant la papauté ne devait point, sans compromettre
-gravement son indispensable indépendance, laisser former, autour de
-son territoire spécial, aucune autre grande souveraineté italienne:
-la douloureuse fatalité déterminée par ce conflit fondamental,
-constitue certainement l'une des plus déplorables conséquences de la
-condition d'existence que nous venons d'examiner, et qui a ainsi
-exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique
-d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté
-européenne, toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans
-efforts pour constituer une unité nationale, nécessairement
-incompatible, d'après cette explication, jusqu'à présent inaperçue,
-avec l'ensemble du système politique fondé sur le catholicisme.
-
-Je devais ici caractériser distinctement les principales conditions
-d'existence politique du catholicisme, qui, de nature essentiellement
-statique, concernent directement son organisation propre; parce
-qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément méconnues par
-toutes nos diverses écoles dominantes, qui, dans leur inanité
-philosophique, ne savent rêver la solution sociale que d'après
-l'ancienne base théologique, et qui cependant refusent radicalement à
-une telle économie les moyens fondamentaux les plus indispensables à
-son efficacité réelle; comme je l'ai indiqué au volume précédent, et
-comme la suite de notre analyse historique l'expliquera spontanément.
-Les conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance inévitable
-que devait procurer au catholicisme l'accomplissement continu de
-son office social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, en
-effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour exiger un examen aussi
-étendu. Nous pourrons donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce
-sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attribution élémentaire
-de l'éducation générale, qui, d'après un éclaircissement antérieur,
-constitue nécessairement la plus importante fonction du pouvoir
-spirituel, et le fondement primitif de toutes ses autres opérations,
-parmi lesquelles il suffira de considérer ensuite celle qui, dans la
-vie active, en devait devenir le prolongement le plus naturel et la
-plus irrésistible conséquence, pour la direction morale de la conduite
-privée. Quelque intérêt philosophique que dussent certainement offrir
-beaucoup d'autres considérations analogues, comme, par exemple,
-l'examen de l'influence politique que devait spécialement procurer à la
-hiérarchie catholique l'exercice journalier de ses relations naturelles
-avec toutes les parties simultanées du monde civilisé, en un temps
-surtout où les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement
-isolées, je suis évidemment forcé, par l'indispensable restriction
-de notre appréciation historique, de laisser au lecteur tous les
-développemens de ce genre.
-
-La plupart des philosophes, même catholiques, faute d'une comparaison
-assez élevée, ont trop peu apprécié l'immense et heureuse innovation
-sociale graduellement accomplie par le catholicisme, quand il a
-directement organisé un système fondamental d'éducation générale,
-intellectuelle et surtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes
-les classes de la population européenne, sans aucune exception
-quelconque, même envers le servage. Si une intime habitude ne devait
-essentiellement blaser nos esprits sur cette admirable institution,
-où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde qu'elle offre
-incontestablement aujourd'hui sous le rapport mental; si on la
-jugeait du point de vue vraiment philosophique convenable à l'étude
-rationnelle des révolutions successives de l'humanité, chacun
-sentirait aisément l'éminente valeur sociale d'une telle amélioration
-permanente, en partant du régime polythéique, qui condamnait
-invariablement la masse de la population à un inévitable abrutissement,
-non-seulement à l'égard des esclaves, dont la prédominance numérique
-est d'ailleurs bien connue, mais encore pour la majeure partie des
-hommes libres, essentiellement privés de toute instruction réglée,
-sauf l'influence spontanée tenant au développement des beaux-arts,
-et celle que devait produire aussi le système des fêtes publiques,
-complété par les jeux scéniques: il est clair, en effet, que, dans
-l'antiquité, l'éducation purement militaire, exclusivement bornée,
-par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule être convenablement
-organisée, et l'était réellement de la manière la plus parfaite.
-De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, sans
-doute, de méconnaître le grand progrès élémentaire réalisé par le
-catholicisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec une
-irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, et aussi
-de procurer autant que possible, le bienfait de cette instruction
-religieuse, qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, et,
-après l'avoir préparé à sa destination sociale, le suivait d'ailleurs
-assidûment dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans
-cesse à la juste application de ses principes fondamentaux, par un
-ensemble admirablement combiné d'exhortations directes, générales ou
-spéciales, d'exercices individuels ou communs, et de signes matériels
-convergeant très bien vers l'unité d'impression. En se reportant
-convenablement à ce temps, on ne tardera point à sentir que, même
-sous l'aspect intellectuel, ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie
-usuelle qui formaient le fond des catéchismes vulgaires, étaient alors,
-en réalité, tout ce qu'ils pouvaient être essentiellement, quelque
-arriérés qu'ils doivent maintenant nous sembler à cet égard; car
-ils contenaient ce que la philosophie théologique proprement dite,
-parvenue à l'état de monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à
-moins de sortir radicalement d'un tel régime mental, ce qui certes
-était encore éminemment chimérique: la seule philosophie un peu plus
-avancée, à cet égard, qui existât déjà, était, comme on l'a vu,
-purement métaphysique, et, à ce titre, nécessairement impropre, par
-sa nature anti-organique, à passer utilement dans la circulation
-générale, où, d'après l'expérience pleinement décisive des siècles
-antérieurs, elle n'aurait, évidemment, pu instituer finalement qu'un
-funeste scepticisme universel, incompatible avec tout vrai gouvernement
-spirituel de l'humanité; quant aux précieux rudimens scientifiques
-graduellement élaborés dans l'immortelle école d'Alexandrie, ils
-étaient, sans aucun doute, beaucoup trop faibles, trop isolés, et
-trop abstraits, pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, dans une
-telle éducation commune, quand même l'esprit fondamental du système ne
-les eût pas implicitement repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble de
-cette mémorable organisation, plus on sera choqué de l'irrationnelle
-et profonde injustice que présente l'aveugle accusation absolue, tant
-répétée contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction d'époques,
-toujours tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence
-humaine, dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur le
-plus efficace: le reproche banal du protestantisme, quant à la sage
-prohibition de l'église romaine relativement à la lecture indiscrète
-et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas
-être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n'étant
-point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé
-pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les
-graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens
-à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique de constituer
-au monothéisme une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart des
-esprits ordinaires, à ériger en type social la notion rétrograde d'une
-antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles
-du moyen-âge. L'exacte interprétation générale des faits montre alors,
-au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante
-à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques
-qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, à cet égard, la
-concentration systématique propre au régime vraiment théocratique:
-et c'était là une suite inévitable de la division fondamentale des
-deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt même de sa légitime
-domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain
-degré de développement intellectuel, sans lequel sa puissance générale
-n'aurait pu trouver un point d'appui suffisant. Au reste, il ne
-s'agit point directement, en ce moment, de l'appréciation mentale, ni
-même morale, naturellement examinée ci-après, de ce système général
-de l'éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer
-surtout que la haute influence politique qu'il procurait nécessairement
-à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter
-de l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les
-directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n'est point
-bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent
-à cette grande attribution sociale, abstraction faite d'ailleurs du
-caractère spécialement sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge,
-et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. Simultanément
-héritier, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties
-orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le
-clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, avec une
-opiniâtre persévérance, à l'exacte investigation de la nature humaine,
-individuelle ou sociale, qu'il a réellement approfondie autant que
-peuvent le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou
-interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques.
-Or, une telle connaissance, où sa supériorité générale était hautement
-irrécusable, devait éminemment favoriser son ascendant politique,
-puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue
-naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle
-directe d'un pouvoir spirituel; les autres sciences ne pouvant obtenir,
-à cet égard, d'efficacité réelle que par leur indispensable influence
-rationnelle sur l'extension et l'amélioration de ces spéculations,
-politiquement prépondérantes, relatives à l'homme et à la société.
-
-On doit enfin concevoir l'institution, vraiment capitale, de la
-confession catholique, comme destinée à régulariser une importante
-fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable
-et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous
-venons de considérer: car il est, d'une part, impossible que les
-directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un
-degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active; et, d'une
-autre part, sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité
-sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment
-garantie, en vertu de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution
-journalière des principes de conduite qu'ils ont ainsi enseignés: il
-eût été d'ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât
-indéfiniment les formes puériles, et même dangereuses, rappelées par
-l'étymologie d'une telle dénomination, et qui avaient dû subsister
-jusqu'à ce que la hiérarchie pût être suffisamment constituée. Rien
-ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable décadence de
-l'ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si
-ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence
-aussi simple et aussi évidente, ou la désuétude spontanée, non moins
-significative, d'un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires
-de notre nature morale, l'épanchement et la direction, qui, en
-principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits
-que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide
-spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à
-la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis et presque toujours
-incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans
-être indifférente, d'abuser d'une confiance qui constituait la seule
-base, constamment facultative, d'une telle autorité personnelle. Si
-l'on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence
-consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale
-pourrait-il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement
-contestée? Les puissans effets moraux de cette belle institution pour
-purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien
-appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement
-dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d'une
-fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et
-insuffisante, également précaire et tracassière, d'après laquelle,
-sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait si vainement
-de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vertu de la
-confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous
-n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition
-d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en
-soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait
-suffisamment remplir son office caractéristique, qui doit y trouver
-simultanément ses informations élémentaires et ses premiers moyens
-moraux. Les graves abus qu'elle a produits, même aux plus beaux temps
-du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l'institution
-elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature vague et absolue de
-la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité,
-de constituer alors la base très imparfaite, soit moralement ou
-mentalement, de l'organisation spirituelle. Il résultait forcément, en
-effet, d'une telle situation, l'inévitable obligation de ce droit, en
-réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d'absolution
-religieuse, au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne
-sauraient empêcher l'irrésistible besoin pratique de cette faculté
-continue, sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de la
-société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un
-irrévocable désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à
-convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire
-d'incalculables perturbations.
-
-Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes,
-suffisamment ébauché désormais l'appréciation politique du
-catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du
-gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, doivent toujours
-se manifester, à un degré et sous une forme d'ailleurs variables, dans
-une véritable organisation morale distincte, quel qu'en puisse être
-le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez
-ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les
-exigences réelles, soit de son existence passée, soit de sa vaine
-restauration ultérieure, à signaler aussi, par l'indication rapide
-mais caractéristique d'un point de vue plus spécial, ses principales
-conditions purement dogmatiques, afin de faire sentir que des croyances
-théologiques secondaires, aujourd'hui communément regardées comme
-socialement indifférentes, étaient cependant indispensables à la
-pleine efficacité politique de ce système factice et complexe, dont
-l'admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse
-convergence d'une multitude d'influences hétérogènes, en sorte
-qu'une seule d'entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner
-spontanément une inévitable désorganisation, totale quoique graduelle.
-
-Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent,
-que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos déistes, serait à la
-fois d'un usage impraticable et d'une application stérile: et tout
-philosophe impartial qui tentera convenablement de mesurer, pour
-ainsi dire, la dose fondamentale de polythéisme que le catholicisme a
-dû nécessairement conserver en la régularisant d'après son principe
-propre, reconnaîtra qu'elle fut, en général, aussi réduite que le
-comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou
-sociaux, du véritable esprit théologique. Mais nous devons, en outre,
-considérer maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des
-divers dogmes accessoires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de
-la conception théologique caractéristique, en ont constitué surtout des
-développemens plus ou moins indispensables à l'entier accomplissement
-de sa grande destination provisoire pour l'évolution sociale de
-l'humanité.
-
-La tendance, éminemment vague et mobile, qui caractérise spontanément,
-même à l'état de monothéisme, les conceptions théologiques, devrait
-profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale,
-en exposant, d'une manière presque indéfinie, dans la vie réelle,
-les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications
-essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses passions
-humaines, si cet imminent péril continu n'était régulièrement conjuré
-par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel
-correspondant. C'est pourquoi la soumission d'esprit, évidemment
-indispensable, à un certain degré, à toute organisation quelconque
-du gouvernement moral de l'humanité, avait besoin d'être beaucoup
-plus intense sous le régime théologique, qu'elle ne devra le devenir,
-comme je l'indiquerai plus tard, sous le régime positif, où la
-nature des doctrines pousse d'elle-même à une convergence presque
-suffisante, et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins spécial et
-moins fréquent à l'autorité interprétative ou directrice. Ainsi, le
-catholicisme, afin de constituer et de maintenir l'unité nécessaire
-à sa destination sociale, a dû contenir autant que possible le libre
-essor individuel, inévitablement discordant, de l'esprit religieux,
-en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du
-chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres
-obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d'appui. Si
-cette évidente nécessité du système catholique tendait réellement,
-suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que
-celui de la religion, l'école positive, avec la pleine indépendance
-qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes
-catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines,
-ne doit pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement que cette
-substitution tant reprochée avait dû être, au fond, essentiellement
-avantageuse à la société; car la principale utilité pratique de la
-religion a dû alors consister réellement à permettre l'élévation
-provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte,
-comme je l'ai expliqué, par la nature de son organisation, à diriger
-heureusement, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les
-mœurs, quoique condamnée ensuite à une irrévocable décadence, non par
-les défauts essentiels de sa constitution propre, mais précisément, au
-contraire, par l'inévitable imperfection d'une telle philosophie, dont
-l'ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le
-reste de ce volume le rendra, j'espère, de plus en plus incontestable.
-Cette indispensable considération générale doit toujours dominer
-désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme,
-aussi bien sous l'aspect purement dogmatique que sous le point de vue
-directement politique; elle peut seule conduire à saisir le véritable
-caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées
-par la nature ou les besoins du système, et qui n'ont jamais pu être
-jusqu'ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément
-comprendre l'importance capitale que tant d'esprits supérieurs ont
-jadis attachée à certains dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel
-dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale, mais
-qui, au fond, étaient d'ordinaire intimement liés aux exigences réelles
-soit de l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.
-
-Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philosophique
-expliquera facilement plus tard l'irrécusable nécessité relative,
-intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés au
-catholicisme, et qui, à raison même de cette intime obligation, ont dû,
-en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant
-partout contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et
-morales. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut aisément concevoir
-l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait
-directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut
-éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait
-plus contenir la divergence spontanée des croyances théologiques, à
-moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt
-illusoire: et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit
-inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconques,
-même involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu'aucune
-autre, au temps de l'émancipation, une profonde indignation unanime;
-car rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous le rapport
-moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente,
-sous l'aspect mental, à toutes les doctrines religieuses, alors
-graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un
-motif final de haine insurmontable, comme on le verrait désormais de
-plus en plus, depuis la dispersion des croyances, si leur activité
-sociale ne tendait enfin vers une extinction totale et commune. Le
-fameux dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière,
-qui, moralement, est encore plus radicalement révoltant que le
-précédent, constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie
-catholique, non-seulement par sa relation spontanée à l'explication
-théologique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant d'autres
-systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d'une manière
-plus spéciale, pour motiver convenablement la nécessité générale
-d'une rédemption universelle, sur laquelle repose toute l'économie
-de la foi catholique. De même, il serait facile de reconnaître que
-l'institution, si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire,
-très heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme,
-à titre d'indispensable correctif fondamental de l'éternité des
-peines futures: car, autrement, cette éternité, sans laquelle les
-prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment
-déterminé souvent ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir,
-également dangereux l'un et autre pour l'individu et pour la société,
-et entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser cette
-ingénieuse issue, qui permettait de graduer immédiatement, avec une
-scrupuleuse précision, l'application effective du procédé religieux
-aux convenances de chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs
-les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, on n'y doit pas
-moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du
-système, comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit d'absolution.
-Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine
-évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué
-au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux,
-par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu'ici
-mal démêlée, d'une telle conception avec l'indépendance radicale
-du pouvoir spirituel, ainsi spontanément placé sous une inviolable
-autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse
-arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant immédiatement à la
-providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libre
-intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors
-bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des
-immenses difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps combattre le
-catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux
-pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très imparfaitement
-les ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et entre
-lesquelles figure, au premier rang, une telle apothéose, qui tendait
-à relever extrêmement la dignité de l'église aux yeux des rois,
-pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop
-favorisé, en sens inverse, la concentration de l'ascendant social:
-aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une manière très variée
-et fort décisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des
-rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait
-confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale
-et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle.
-Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté
-mentale, ne constituait, au fond, qu'une sorte de prolongement spontané
-du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la
-même efficacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir
-journalier de miraculeuse consécration, qui devait le rendre éminemment
-respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fut
-l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations:
-en un mot, outre l'excitation toujours nouvelle que la foi devait
-en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministère
-ecclésiastique plus irrécusablement indispensable; tandis qu'avec des
-conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats
-temporels, tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu
-la pensée de se passer essentiellement de l'intervention sacerdotale,
-sous la seule condition d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition
-graduelle du christianisme l'a montré de plus en plus dans le cours
-des trois derniers siècles. Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble
-dogmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue
-le culte proprement dit, qui n'en était qu'une conséquence nécessaire
-et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d'une
-manière plus ou moins prononcée, outre d'importans moyens moraux
-d'action individuelle et d'union sociale, une semblable destination
-politique, qu'il suffira d'indiquer ici rapidement pour la pratique
-la plus capitale; sans parler même de ces mémorables sacremens,
-dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait
-solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques
-de sa vie, et dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental
-du système universel, par des signes spécialement adaptés au vrai
-caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe
-catholique offre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant,
-puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai dire, qu'une
-sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure
-évocation, réelle quoique mystique: mais, au contraire, du point de vue
-social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention
-de l'esprit théologique, destinée à réaliser la suppression universelle
-et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices du polythéisme, en
-donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif
-du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout régime religieux,
-et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité
-antérieure, l'immolation volontaire de la plus précieuse victime
-imaginable.
-
-Quelque imparfaites que doivent être nécessairement d'aussi sommaires
-indications sur les divers articles essentiels du dogme et du
-culte catholiques, dont l'appréciation plus développée serait ici
-déplacée, elles suffiront, j'espère, pour faire déjà sentir, à tous
-les vrais philosophes, la nature et l'importance d'un tel ordre de
-considérations, en attendant l'examen ultérieur ci-dessus annoncé.
-Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude générale du
-catholicisme au moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt,
-non moins social que mental, qu'inspiraient alors universellement tant
-de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminens génies ont
-su faire graduellement surgir l'admirable organisation catholique,
-quoique une superficielle critique les fasse aujourd'hui généralement
-regarder comme ayant dû toujours être aussi indifférentes qu'elles le
-sont spontanément devenues depuis l'inévitable décadence du système
-correspondant. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs
-ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait nécessairement à
-ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales,
-contre le manichéisme, qui menaçait directement l'économie fondamentale
-du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l'unité, et
-beaucoup d'autres débats justement célèbres, n'étaient certes point
-alors plus dépourvus de destination sérieuse et profonde, même
-politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et
-qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain, tout aussi
-étranges, à des philosophes incapables de discerner les graves intérêts
-sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle
-est inondé. Une médiocre connaissance de l'histoire ecclésiastique
-devrait assurément confirmer cette maxime évidente de la saine
-philosophie, qui établit directement la haute impossibilité que de
-telles controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles,
-par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive
-sollicitude à toutes les nations civilisées, fussent radicalement
-dénuées de signification réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les
-historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de
-quelque importance se trouvaient habituellement accompagnées de graves
-aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique serait
-presque toujours facile à établir, d'après des considérations analogues
-à celles que je viens d'indiquer pour les cas principaux.
-
-Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé de me
-borner ici, pour la juste appréciation politique de cet immense et
-admirable organisme, éminent chef-d'œuvre politique de la sagesse
-humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles, sous des modes
-très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en
-a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique Hildebrand, qui
-en a coordonné enfin l'entière constitution sociale; les développemens
-intermédiaires ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le
-puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, de
-tous les hommes supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer,
-les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc., dont
-l'unanime tendance vers la fondation d'une telle unité générale,
-quoique souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des
-rois, fut presque toujours hautement secondée par tous les souverains
-doués d'un vrai génie politique, comme l'immortel Charlemagne,
-l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime
-monothéique du moyen-âge relativement à l'organisation spirituelle qui
-en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder
-maintenant, d'une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à
-l'examen philosophique de l'organisation temporelle correspondante,
-afin que, l'analyse politique d'un tel régime étant dès-lors complétée,
-nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement
-moral, et enfin sous l'aspect mental.
-
-Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a
-donné lieu jusqu'ici l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours
-laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une
-influence démesurée aux invasions germaniques, d'où il semblerait
-ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie
-politique de rectifier totalement cette irrationnelle conception, qui
-tend à interrompre radicalement, dans l'un de ses termes les plus
-remarquables, l'indispensable continuité de la grande série sociale.
-Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse
-spontanéité, comme je vais l'indiquer, de notre théorie fondamentale du
-développement social, suivant laquelle on pourrait presque construire
-_à priori_ les principaux attributs distinctifs d'un tel régime,
-d'après le système romain, modifié par l'influence catholique, dont
-l'avènement graduel, désormais pleinement motivé par l'ensemble de nos
-explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien
-d'accidentel: on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que, sans
-les invasions, le seul poids des divers antécédens eût naturellement
-constitué, en occident, vers cette époque, un système politique
-essentiellement analogue au système féodal proprement dit.
-
-A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la
-pensée d'ôter à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit
-qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bornant, par
-un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à
-montrer seulement que ces mémorables invasions successives, loin
-d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairement résulter
-de l'extension finale de la domination romaine. Quoique une telle
-considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre
-but principal, il convient cependant de la signaler d'abord, à titre
-d'éclaircissement accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel
-du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis,
-dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées
-à l'agrandissement progressif de l'empire romain, il est aisé de
-reconnaître, en général, que cet empire devait être inévitablement
-borné, d'un côté, par les grandes théocraties orientales, trop
-éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d'une
-véritable incorporation; d'un autre côté, en occident surtout, par les
-peuples, chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment
-domiciliés, ne pouvaient être proprement conquis: en sorte que, vers
-le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait essentiellement
-acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait comporter, et que devait
-bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect,
-qui doit naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, il est
-clair, en effet, que l'état pleinement agricole et sédentaire n'est
-pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour
-l'entière efficacité de tout vrai système de conquête, auquel échappe
-spontanément, à moins d'une destruction radicale, toute population
-nomade, toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un
-refuge assuré, d'où elle doit tendre ensuite à revenir à son point de
-départ, avec d'autant plus d'intensité qu'elle aura été graduellement
-plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué
-par Montesquieu, les invasions, quoique moins systématiques, ne furent
-point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient
-provoquées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus
-les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par
-hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors
-le mode d'exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu
-des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel établissement dans leurs
-retraites si peu convenables, de s'emparer, dans les parties adjacentes
-de l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, dont les
-possesseurs, de plus en plus énervés par l'extension même de cette
-domination, devenaient de plus en plus incapables de résister à cette
-énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable
-réaction ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de l'action
-principale; et l'on n'en juge d'ordinaire autrement que par suite
-d'une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions
-pleinement heureuses: une judicieuse exploration montre, au contraire,
-que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande
-échelle, plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son principal
-ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de
-succès permanens que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine,
-après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance
-progressive était alors un résultat tellement spontané de la situation
-générale du monde politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps
-avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, de plus en
-plus importantes, soit par l'incorporation directe des barbares aux
-armées romaines, soit par l'abandon volontaire de certaines provinces,
-sous la condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans.
-Quoique notre attention philosophique doive rester concentrée sur
-l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au début de ce volume, il
-était cependant nécessaire d'apprécier ici sommairement cette immense
-réaction fondamentale, qui, bien plus vaste et plus durable qu'on ne
-le conçoit communément, a suscité, au moyen-âge, le principal essor
-permanent de l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.
-
-En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on
-reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du
-régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au
-moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle
-situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications
-universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet,
-que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait
-à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle
-avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un
-caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les
-remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste
-frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive
-très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le
-catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation,
-où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu
-la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément
-de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même,
-à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain
-degré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne
-dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la
-domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut
-acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien
-que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement
-vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en
-plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu
-être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de
-concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source,
-éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors
-prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident,
-cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte,
-en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution
-sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette
-nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui
-distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement
-dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique
-sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus
-difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé
-d'exister: car, l'une de ces tendances n'est pas moins convenable
-à la défense, où chacun doit exercer une participation directe,
-spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige,
-au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les
-opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque
-chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense
-territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une
-activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque
-indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger
-suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et
-dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation
-sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà
-permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même
-espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement
-subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des
-invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système
-purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette
-tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir,
-par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la
-conservation indépendante de leurs offices territoriaux, et même pour
-s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement
-naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une
-semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire
-d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse.
-La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si
-justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat
-naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales,
-consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de
-l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en
-Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure
-du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir
-ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin,
-le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui
-concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi
-nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental
-dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la
-transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement
-dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par
-l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà, M.
-Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en
-1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle
-observation historique, l'importante amélioration que la condition
-générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite
-naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et
-reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours
-essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement
-plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or,
-il est évident que cette abolition continue de la principale traite,
-en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur,
-devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation
-universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant
-dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la
-conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le
-renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en
-un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt
-celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais
-invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de
-véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle
-modification par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque
-sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature
-est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre
-irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale
-de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels
-d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être
-le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter
-spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation
-générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension
-du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable:
-en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune
-différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu,
-ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle
-n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus
-ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue
-très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce
-qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant,
-d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle
-politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part,
-gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalement décider
-si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au
-reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on
-a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et,
-en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit
-évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et
-fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère
-de cette grande transformation sociale.
-
-Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d'abord
-apprécier ces principaux attributs temporels du système politique
-propre au moyen-âge, en y faisant abstraction totale des influences
-spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun
-d'eux, sa filiation directe et nécessaire, d'après la seule tendance
-naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compléter suffisamment
-cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir cette
-intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément
-incorporée aux mœurs et même aux institutions, a tant contribué à
-imprimer à l'organisation féodale le caractère qui la distingue,
-en y développant et perfectionnant les principes essentiels qui
-résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation
-complémentaire était, évidemment, encore moins accidentelle que la
-tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit quelquefois à en
-exagérer l'influence réelle, en y rapportant presque exclusivement la
-formation d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel;
-tandis que, en général, l'action spirituelle ne saurait, par sa nature,
-jamais obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans, et d'après
-des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels
-ne peuvent, sous ce second aspect, être principalement attribués aux
-invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait
-certainement précédées; dès son origine purement romaine, elle tendait
-nécessairement à modifier de plus en plus la constitution sociale
-conformément à la nouvelle situation de l'empire. Éminemment placée,
-par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait alors le mieux saisir
-l'ensemble des évènemens, la corporation spirituelle, quoique son
-organisation propre fût encore peu avancée, avait très bien prévu
-d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens, et s'était
-depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc,
-la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de courageuses missions,
-d'amener d'avance à la foi commune ces énergiques populations, chez
-lesquelles toutefois le catholicisme s'était le plus souvent arrêté
-à l'état d'arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment
-signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter,
-et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l'histoire
-manifeste hautement, en beaucoup d'occasions capitales, l'heureuse
-influence habituelle de l'intervention catholique pour prévenir ou
-atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de
-l'appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus,
-après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs
-siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux, et qui
-surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par
-l'esprit de son institution, soit par l'intérêt même d'une domination
-toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité
-des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le précédent, il serait
-difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l'invasion a
-réellement accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du régime
-féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et la rectitude intellectuelle
-de ces nations grossières étaient certainement plus favorables,
-au fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les premiers
-obstacles, que l'esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romains
-énervés; mais, d'une autre part, leur état mental trop éloigné
-d'abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise,
-devaient constituer d'importantes entraves à l'efficacité civilisatrice
-du catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi bien qu'à
-l'autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble,
-et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la
-participation fondamentale de l'influence catholique au développement
-graduel de l'organisation féodale, successivement envisagée sous chacun
-des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels
-les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment
-appréciées, abstraction faite d'ailleurs de toute perturbation
-quelconque.
-
-Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons
-déjà reconnu, au chapitre précédent, l'aptitude nécessaire du
-monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du
-système primitif de conquête en système essentiellement défensif,
-surtout quand l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires
-permet d'y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs
-contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. Il serait
-inutile de s'arrêter ici à constater cette tendance permanente dans
-le catholicisme, où elle devait naturellement exister au plus haut
-degré, puisque l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre
-organisation, et même son ambition spéciale, le poussaient directement
-à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une
-seule famille politique, sous la conduite habituelle de l'église.
-Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs
-belliqueuses de cette époque, il est probable, suivant la juste
-remarque de De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de guerres, dont
-la sage médiation du clergé étouffait d'abord le germe; on conçoit
-d'ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes
-et de sentimens, que l'église devait, en général, considérer la guerre
-comme diminuant son ascendant ordinaire sur les chefs temporels: si
-la discontinuité périodique qu'elle était alors parvenue à imposer,
-en principe, aux opérations militaires, avait pu être suffisamment
-respectée, elle eût profondément contenu l'essor guerrier, incompatible
-avec de telles intermittences. Toutes les grandes expéditions,
-essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré
-qu'un seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent, au fond,
-réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme,
-répressif ou préventif, aux invasions successives, qui tendaient à
-devenir habituelles: telles furent surtout les guerres de Charlemagne,
-d'abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins; et, plus
-tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter
-l'envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important
-point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l'a
-judicieusement remarqué.
-
-Le second caractère essentiel de l'organisation féodale, c'est-à-dire,
-l'esprit général de décomposition primitive de l'autorité temporelle
-en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées
-entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui
-a tant influé, d'une part, sur la transformation universelle des
-bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre part, sur
-la coordination définitive des principes corelatifs d'obéissance et
-de protection, base essentielle d'une telle discipline sociale. Sous
-le premier aspect, il est évident que le catholicisme, qui avait
-radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n'a pu, au
-contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine,
-ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un
-sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au
-moyen-âge. La constitution de l'église avait fait, comme je l'ai
-expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité:
-il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent
-convenablement garanties, dans l'intérêt final de la destination
-totale du système. Or, tel fut alors éminemment l'effet principal
-de l'hérédité féodale, quelque oppressive qu'elle ait dû devenir
-ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des
-deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les
-plus difficiles, et de la grande transformation militaire ci-dessus
-expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations
-guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement
-être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation
-spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice de son autorité
-territoriale: ce qui importait principalement c'était, sans doute, de
-l'attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité,
-les traditions politiques, surtout locales; de lui inspirer de bonne
-heure les sentimens et les mœurs correspondans à sa position future; de
-l'intéresser spontanément, de la manière la plus intime, au sort de ses
-inférieurs, vassaux ou serfs; rien de tout cela ne pouvait être encore
-aucunement réalisé sans l'hérédité, dont la propriété essentielle,
-sensible, même aujourd'hui, malgré la diversité des besoins et des
-situations, consiste certainement dans la préparation morale de
-chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a dû
-être conduit à favoriser systématiquement l'esprit de caste par une
-dernière consécration partielle, nettement limitée à l'ordre temporel,
-et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa
-contradiction radicale avec l'ensemble de la constitution catholique,
-comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des
-obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation
-du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions
-nous y arrêter dans une aussi rapide indication: quelque intérêt que
-dût d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette
-admirable combinaison, trop peu comprise aujourd'hui, entre l'instinct
-d'indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement
-inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à constater la
-supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la
-dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre
-de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite
-de type spontané à toutes les autres classes, à mesure que devait
-s'accomplir leur émancipation graduelle.
-
-Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme n'est pas moins
-irrécusable sur la transformation universelle de l'esclavage en
-servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l'organisation
-féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément
-l'esclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est
-sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion fondamentale
-qui y persiste encore entre les deux grands pouvoirs sociaux. Elle
-devait donc être extrêmement prononcée dans le système catholique, qui,
-ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu'en fût
-l'imposante recommandation, interposait directement, entre le maître
-et l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité
-spirituelle, également respectée de tous deux, et continuellement
-disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence
-actuelle du catholicisme, on peut encore observer, même aujourd'hui,
-des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant
-le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique protestante à
-l'Amérique catholique, puisque la supériorité de celle-ci est, à cet
-égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux; quoique
-d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement pas étranger à
-la réalisation primitive de cette grande aberration moderne, si
-contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès son
-premier essor social, la puissance catholique n'a cessé de tendre,
-toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière
-abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement du système de
-conquête, avait cessé de former une indispensable condition d'existence
-politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement tout
-développement social: on conçoit, du reste, aisément que cette tendance
-élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par
-suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.
-
-Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de
-la chevalerie comme ayant, par sa nature, spontanément réalisé un
-admirable résumé permanent des trois caractères essentiels dont nous
-venons ainsi de compléter l'appréciation sommaire dans l'organisation
-temporelle du moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être
-habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente
-utilité sociale, tant que le pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir
-pour régulariser directement l'ordre intérieur de la nouvelle société.
-Quoique le monothéisme musulman n'ait pas été étranger, même avant
-les croisades, au développement graduel de ces nobles associations,
-correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est
-néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de
-l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait méconnaître surtout
-la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme,
-tendant à convertir enfin un simple moyen d'éducation militaire en un
-puissant instrument de sociabilité. L'organisation caractéristique
-de ces mémorables affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du
-système féodal, le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la
-plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité
-générale avec l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord,
-comme tous les autres élémens de ce régime, une origine purement
-temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l'une des
-plus éclatantes manifestations générales de l'inévitable supériorité
-sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne faut pas négliger de
-signaler rapidement le danger capital que l'une de ses principales
-branches a dû faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice
-politique, et surtout contre l'admirable division fondamentale des
-deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les
-besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière
-de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère
-monastique était intimement uni au caractère militaire, afin de mieux
-s'adapter aux nécessités propres de cette importante destination.
-On conçoit, en effet, que, chez de tels chevaliers, une combinaison
-aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système total devait
-tendre directement, aussitôt que le but particulier de cette création
-anomale aurait été suffisamment réalisé, à développer éminemment une
-monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration
-des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe, la célèbre
-histoire des Templiers, dont notre théorie fait ainsi spontanément
-découvrir enfin la véritable explication générale: car, cet ordre
-fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué,
-par sa nature, en une sorte de conjuration permanente, menaçant à la
-fois la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels,
-ont su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là, ce me semble,
-le seul grave danger politique qu'ait dû rencontrer l'ordre social du
-moyen-âge, qui, par sa remarquable correspondance avec la civilisation
-contemporaine, s'est en quelque sorte maintenu presque toujours par son
-propre poids, tant que cette conformité fondamentale a suffisamment
-persisté.
-
-Quelque rapide que dût être ici l'appréciation sommaire dont je viens
-de terminer l'indication, elle suffira, j'espère, pour montrer, en
-dernier résultat général, le système féodal comme le berceau nécessaire
-des sociétés modernes, considérées sous le seul aspect temporel. C'est
-là, en effet, qu'a directement commencé la transformation graduelle
-de la vie militaire en vie industrielle, qui constitue, à cet égard,
-le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne, et
-qui fut certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble de
-la politique européenne, intérieure ou extérieure, pendant tout le
-moyen-âge: peu importe d'ailleurs que cette conséquence universelle
-ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le plus contribué à la
-déterminer; puisque, d'après la complication supérieure des phénomènes
-politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir
-conscience de leur efficacité réelle, si souvent contraire aux desseins
-les mieux concertés, surtout à mesure que la société humaine s'étend et
-se généralise. Dans l'ordre européen, il est clair que la principale
-activité militaire fut destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables
-barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation indéfinie
-menaçait d'arrêter le développement social: et cet indispensable
-résultat n'a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du Nord et
-de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs
-de nouveaux établissemens, d'exécuter, dans leur propre pays, quelque
-défavorable qu'il pût être, leur transition finale à la vie agricole
-et sédentaire, moralement garantie, en outre, par leur conversion
-générale au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait
-commencé, pour la grande évolution préliminaire de l'humanité, en
-assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a dignement
-complété, en consolidant à jamais cette indispensable assimilation, par
-cela seul qu'il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser
-aussi. Envisagé dans l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris
-la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous cette nouvelle
-nature, suffisamment développée, il a nécessairement tendu à son
-extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la
-laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière
-pleinement satisfaisante dont il avait rempli son noble mandat social.
-Dans l'ordre purement national, son influence nécessaire a concouru
-essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant
-l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont
-l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel
-de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d'abord
-l'existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus
-en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès
-l'origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d'emploi
-suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire
-territorial, tendant à devenir le simple directeur suprême d'une
-vaste exploitation agricole, du moins quand il ne dégénérait pas en
-courtisan. La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement
-caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un
-mot, l'inévitable abolition finale de l'esclavage et du servage, et
-ensuite l'émancipation civile de la classe industrielle, quand son
-développement propre a pu être assez prononcé, comme je l'indiquerai
-spécialement ci-après.
-
-Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal,
-l'importante et difficile appréciation politique, d'abord spirituelle,
-puis temporelle, de l'ensemble du régime monothéique du moyen-âge, dont
-le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste
-plus maintenant qu'à en compléter l'analyse fondamentale, en examinant
-sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité
-intellectuelle trop peu comprise.
-
-L'établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans
-aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il
-semblerait d'abord que l'examen de cette grande attribution devait
-ici suivre immédiatement celui de l'organisation catholique, sans
-attendre que l'ordre temporel correspondant eût été directement
-considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à
-dessein une telle appréciation morale jusqu'à ce que l'ensemble de
-l'appréciation politique pût être convenablement terminé, j'ai voulu
-la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir
-qu'elle doit être surtout rattachée au système total de l'organisation
-politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l'un de ses
-deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante,
-qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable
-participation. Si le catholicisme est venu, pour la première fois,
-régulariser enfin la véritable constitution morale de l'humanité, en
-attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité,
-l'ascendant social convenable à sa nature, il n'est pas douteux, d'un
-autre côté, que l'ordre féodal, envisagé comme un simple résultat
-spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications
-précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires
-d'une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans
-lesquels l'opération catholique ne pouvait suffisamment réussir,
-quoique le catholicisme les ait ensuite admirablement développés et
-perfectionnés. En n'oubliant jamais que le catholicisme lui-même,
-d'après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite
-nécessaire de l'ensemble des antécédens, l'heureuse harmonie qui a
-régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens sociaux, ne fera
-point exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre, en
-attribuant uniquement au catholicisme une régénération morale, où
-il n'a dû être essentiellement que l'organe actif et rationnel d'un
-progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu'avait
-alors atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est clair,
-en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours
-subordonnée à la politique, qui avait dû caractériser, comme je
-l'ai établi, l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que son
-indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie,
-devait nécessairement tendre ensuite à se transformer spontanément en
-une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant
-politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette
-opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l'entière
-extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé
-en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui
-lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque les
-croyances théologiques quelconques n'existeront plus que dans les
-souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à
-régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle,
-qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer, de
-la manière la plus vicieuse, l'influence générale, malheureusement si
-faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou
-sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un
-tel degré le mode essentiel de l'existence humaine. Qu'on suppose le
-catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme
-ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n'aient
-point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée
-de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera
-essentiellement dépourvue de cette grande efficacité morale que nous
-admirons si justement au moyen-âge: le mahométisme en offre un exemple
-pleinement décisif; puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en
-principe, que celle du christianisme, d'où elle a été surtout tirée,
-est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une
-population trop peu avancée, qui n'avait pu convenablement subir
-cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi
-prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme
-encore inopportun. Il demeure donc incontestable que l'appréciation
-morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d'après
-la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre
-temporel; mais il faut d'ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse
-discussion de vaine préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi
-inséparables qu'indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital,
-une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique
-trop intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours une juste
-répartition effective.
-
-Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont les conséquences réelles,
-même aujourd'hui, sont infiniment plus graves, et qui malheureusement
-est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte, à ce
-sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée ou entretenue par
-l'école métaphysique, soit protestante, soit déiste, à attribuer
-essentiellement l'efficacité morale du catholicisme à sa seule
-doctrine, abstraction faite de son organisation propre, que l'on
-s'efforce, au contraire, de représenter comme essentiellement opposée,
-par sa nature, à une telle destination. Les divers motifs sociaux
-d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus les principales conditions
-générales de cette organisation, doivent évidemment nous dispenser ici
-de revenir directement sur cette fausse et dangereuse opinion, ainsi
-radicalement réfutée d'avance, puisque ces motifs étaient surtout
-tirés de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les exemples
-pleinement décisifs ne manqueraient pas pour justifier irrécusablement
-cette rectification préalable, sans parler même du mahométisme, que
-je viens de citer, et où l'absence d'une convenable organisation
-spirituelle se complique trop avec l'inaptitude élémentaire d'une
-population mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner le
-prétendu catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, par l'excessive
-prolongation de l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution
-distincte et spéciale du pouvoir spirituel, s'est trouvé, malgré la
-plus grande conformité de doctrines, théologiques et morales, avec
-le catholicisme réel, et malgré d'ailleurs la similitude primitive
-des populations correspondantes, constamment frappé d'une profonde
-stérilité morale, dont l'exacte appréciation philosophique, si elle
-était possible ici, confirmerait éminemment, par un lumineux contraste,
-la justesse nécessaire des principes précédemment posés. Plus on
-méditera sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose l'assurer,
-que la grande efficacité morale du catholicisme a essentiellement
-dépendu de sa constitution sociale, et très accessoirement tenu à
-l'influence propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement
-envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique. Quelque pure
-que pût être sa morale (et qui prêcha jamais directement avec succès
-une morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti, dans la vie
-réelle, qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses
-pratiques, sans l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel
-convenablement organisé et suffisamment indépendant, où consistait
-nécessairement la principale valeur sociale d'un tel système religieux.
-Le faible ascendant naturel de notre intelligence sur nos passions rend
-ce danger fondamental nécessairement commun, à un degré plus ou moins
-prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien ne démontre mieux, en
-général, l'indispensable besoin moral d'une véritable organisation
-spirituelle: mais ce besoin doit plus spécialement appartenir, comme
-je l'ai établi, aux doctrines théologiques, à cause du vague et
-de l'incohérence qui les caractérisent spontanément, et qui, loin
-de leur permettre d'inspirer directement une conduite déterminée,
-les rendent, à l'usage, presque indéfiniment modifiables au gré de
-penchans énergiques, jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement les
-plus monstrueuses aberrations pratiques, ainsi que l'ont prouvé tant
-d'éclatans exemples, depuis que l'émancipation religieuse est assez
-avancée. Avant de procéder immédiatement à la saine appréciation de
-la haute influence morale propre au régime monothéique du moyen-âge,
-il était indispensable de rappeler distinctement ces notions
-préliminaires, afin que cette influence pût être ensuite rapportée
-sans effort à sa vraie source principale, en prévenant, autant que
-possible, une déviation philosophique, trop commune aujourd'hui.
-C'est pourquoi je dois, en outre, perfectionner, ou plutôt compléter,
-cette importante analyse préalable, en faisant encore précéder une
-telle appréciation directe par l'exacte détermination spéciale du
-mode essentiel d'efficacité morale qui a réellement appartenu aux
-doctrines catholiques, abstraction faite désormais de l'organisation
-correspondante, dont l'intervention continue, maintenant incontestable,
-sera toujours implicitement supposée en tout ce qui va suivre.
-
-A cet égard, la discussion principale, immédiatement liée aujourd'hui
-aux plus grands intérêts de l'humanité, consiste à décider, en général,
-si l'action morale du catholicisme au moyen-âge tenait surtout à la
-propriété, alors exclusivement inhérente à ses doctrines, de servir
-d'organes indispensables à la constitution régulière de certaines
-opinions spontanément communes, dont la puissance publique, une fois
-établie, était nécessairement douée, par sa seule universalité,
-d'un irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon l'hypothèse
-vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement dépendu de
-ces profondes impressions personnelles d'espoir, et encore plus de
-crainte, relatives à la vie future, que le catholicisme s'était
-attaché à coordonner et à fortifier avec plus de soin et d'habileté
-qu'aucune autre religion, soit antérieure, soit même postérieure;
-précisément parce qu'il avait judicieusement évité de rien formuler
-dogmatiquement à ce sujet, laissant à l'imagination intéressée de
-chaque croyant à détailler librement les peines et les récompenses
-promises, d'une manière bien autrement énergique, et bien mieux
-appropriée aux convenances individuelles, que ne l'eût permis, comme
-dans la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation d'une
-perspective banale, quelque heureusement qu'elle eût d'abord été
-choisie. Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais été
-convenablement posée, ne saurait être nettement résolue par l'examen
-des cas ordinaires, où les deux influences ont dû évidemment coexister
-toujours, pendant tout le règne du catholicisme; ce qui doit conduire,
-à moins d'une analyse très variée et souvent fort difficile, à
-attribuer fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment à l'autre,
-suivant la prédisposition dominante de notre intelligence; comme
-le témoignent, en tant d'exemples, les discussions scientifiques,
-sur des sujets même infiniment plus simples. La saine logique
-indique donc ici la nécessité de prononcer surtout d'après ces cas,
-plus ou moins exceptionnels, où les deux grandes influences qu'il
-s'agit de comparer se sont trouvées en opposition mutuelle, par une
-discordance anomale très caractérisée entre les préjugés publics et
-les prescriptions religieuses, ordinairement d'accord: ce doivent être
-évidemment les seules circonstances où l'observation directe puisse
-être pleinement décisive, à moins de contradiction formelle avec un
-principe déjà bien établi. Or, quoique de telles occasions doivent,
-par leur nature, être fort rares, surtout pour des sujets suffisamment
-importans, une judicieuse exploration sociologique en fera aisément
-discerner, aux divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement
-irrécusables, et remplissant spontanément, au degré convenable, toutes
-les conditions indispensables à la démonstration historique de cet
-aphorisme vraiment capital de statique sociale: les préjugés publics
-sont habituellement plus puissans que les préceptes religieux, dans
-tout antagonisme qui vient à s'établir entre ces deux forces morales,
-jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon illustre précurseur,
-l'infortuné Condorcet, qui me paraît avoir seul compris dignement une
-telle discussion, a cité surtout un exemple éminemment décisif, que
-je crois devoir indiquer ici, soit à raison de sa haute importance
-sociale, soit parce que l'opposition des deux forces s'y trouvait
-très marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux plus beaux temps
-du catholicisme, imposé par les mœurs militaires, conduisait si
-fréquemment tant de pieux chevaliers à braver directement les plus
-énergiques condamnations religieuses; tandis que (afin de compléter,
-par un contraste non moins significatif, cette lumineuse observation),
-on voit aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu à peu, sous
-la seule prépondérance graduelle des mœurs industrielles, malgré
-l'entière décadence pratique des prohibitions théologiques. Cette seule
-indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire, suffira,
-j'espère, pour suggérer au lecteur beaucoup d'autres vérifications
-analogues, plus ou moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en
-pleine harmonie avec la connaissance réelle de la nature humaine,
-qui nous déterminera toujours, dans les cas suffisamment graves, à
-braver un péril lointain, quelque intense qu'il puisse être, plutôt
-que d'encourir immédiatement l'inévitable flétrissure d'une opinion
-publique très arrêtée et très unanime. Quoique rien, au premier
-aspect, ne semble pouvoir contrebalancer la puissance des terreurs
-religieuses, directement relatives à un avenir indéfini, il n'est pas
-douteux cependant que, par une suite nécessaire de cette éternité
-même, des âmes assez énergiques, comme il en a toujours existé, et
-surtout au moyen-âge, sans contester aucunement la réalité d'une telle
-perspective future, ont pu se la rendre secrètement assez familière
-pour n'en plus être arrêtées dans leurs impulsions dominantes:
-car, l'éternité de douleur, aussi inintelligible que l'éternité de
-plaisir, ne saurait se concilier, dans notre imagination, avec cette
-aptitude évidente de toute vie animale à convertir en indifférence
-tout sentiment continu. Milton a beau consumer son admirable génie
-poétique à nous peindre les damnés alternativement transportés, par
-un infernal raffinement, du lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des
-bains russes fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi,
-et rappeler que la puissance de l'habitude peut atteindre aussi le
-changement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient
-assez fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une semblable
-appréciation, malgré son apparence paradoxale, si l'on considère que
-la même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à
-braver de tels arrêts, envers lesquels le temps ne saurait d'ailleurs
-manquer pour se préparer graduellement à leur exécution lointaine,
-dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude, ce qui est
-certainement impossible. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que
-l'espoir, toujours réservé, d'une absolution finale, qui constituait,
-comme je l'ai expliqué, une indispensable condition générale de
-l'existence pratique du catholicisme, devait souvent suffire, dans
-les circonstances, naturellement moins critiques, où elles se
-trouvaient communément, à leur inspirer le facile courage de violer
-momentanément les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient
-pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement les
-préjugés publics, dans les cas d'antagonisme très prononcés. Sans
-insister ici davantage sur un tel sujet, maintenant assez éclairci
-pour notre but principal, nous devrons donc regarder désormais la
-force morale du catholicisme comme ayant dû tenir essentiellement, aux
-époques même de sa plus grande intensité, à son aptitude nécessaire,
-tant qu'il a pu suffisamment régner, à se constituer spontanément en
-organe régulier des opinions communes, dont l'irrésistible universalité
-devait naturellement tirer une nouvelle énergie continue de leur active
-reproduction systématique par un clergé indépendant et respecté: les
-considérations purement relatives à la vie future n'ont pu avoir
-comparativement, en aucun temps, qu'une influence très accessoire
-sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique de cette analyse
-préalable dans la saine appréciation générale de l'influence morale
-propre au catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà pressentir
-l'extrême intérêt philosophique qu'elle devra bientôt acquérir,
-quand nous serons graduellement parvenus à l'examen direct de l'état
-présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule, nous devrons
-immédiatement expliquer comment l'évolution intellectuelle, quoique
-finissant par dissiper sans retour toutes ces émotions théologiques,
-est loin cependant de diminuer, en réalité, les garanties morales de
-l'ordre social, parce qu'elle doit développer éminemment la force
-insurmontable de l'opinion publique, par un incontestable privilége de
-la philosophie positive, qui sera alors convenablement caractérisé.
-
-L'admirable régénération graduelle que, au moyen-âge, le catholicisme
-a suffisamment accomplie, ou du moins convenablement ébauchée, dans
-la morale humaine, a surtout consisté, d'après nos indications
-antérieures, à transporter enfin, autant que possible, à la morale la
-suprématie sociale jusque alors toujours demeurée à la politique, en
-faisant justement prévaloir désormais les besoins les plus généraux et
-les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la
-considération, directement prépondérante, des conditions élémentaires
-de l'existence humaine, de celles qui, immuables dans leur nature et
-seulement de plus en plus développées, sont inévitablement communes
-à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles,
-et dont les exigences fondamentales, formulées par une doctrine
-universelle, déterminaient ainsi la mission spéciale du pouvoir
-spirituel, essentiellement destiné à les faire continuellement
-respecter dans la vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait
-d'abord son entière indépendance du pouvoir politique proprement
-dit. Sans doute, comme je l'expliquerai plus tard, la philosophie,
-éminemment théologique, sur laquelle devait alors exclusivement
-reposer cette sublime opération sociale, en a, sous divers aspects
-importans, beaucoup altéré la pureté, et même gravement compromis
-l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie affectait
-forcément, malgré toutes les précautions de la sagesse sacerdotale,
-les prescriptions morales qui s'y rattachaient; soit aussi à cause
-de l'empire moral trop arbitraire qui en devait résulter pour la
-corporation directrice, et sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux
-préceptes religieux les eût rendus réellement impraticables; soit enfin
-par suite de la sorte de contradiction intime qui devait implicitement
-entraver une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout le
-sentiment social, mais en développant d'abord un égoïsme exorbitant,
-quoique idéal, ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue de
-récompenses infinies, en sorte que la préoccupation continue du salut
-individuel devait directement neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y
-avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et touchante affection
-unanime de l'amour de Dieu. Mais, quelque incontestables que soient
-ces divers inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment inévitables,
-et ils n'ont point empêché alors la réalisation suffisante d'une
-régénération qui ne pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive
-maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures
-bases intellectuelles.
-
-C'est ainsi que, par une juste appréciation comparative des différens
-besoins de l'humanité, la morale a été enfin dignement placée à
-la tête des nécessités sociales, en concevant toutes les facultés
-quelconques de notre nature comme ne devant jamais constituer que des
-moyens plus ou moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand but
-fondamental de la vie humaine, directement consacré par une doctrine
-universelle, convenablement érigée en type nécessaire de tous les
-actes réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité, reconnaître
-qu'il y avait, au fond, ainsi que je l'expliquerai ci-après, quelque
-chose d'intimement hostile au développement intellectuel dans la
-manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie sociale de
-la morale, quoique cette opposition ait été fort exagérée; mais le
-catholicisme, à son âge de prépondérance, a spontanément contenu
-une telle tendance, par cela même qu'il prenait le principe de la
-capacité pour base directe de sa propre constitution ecclésiastique:
-cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne devait
-se manifester qu'au temps de la décadence du système catholique,
-n'empêchait nullement la justesse radicale de cette sage décision
-sociale qui subordonnait nécessairement l'esprit lui-même à la
-moralité. Les intelligences, de plus en plus multipliées, qui,
-sans être vraiment éminentes, ont atteint, surtout par la culture,
-un degré moyen d'élévation, se sont toujours, et principalement
-aujourd'hui, secrètement insurgées contre cet arrêt salutaire, qui
-gêne leur ambition démesurée: mais il sera éternellement confirmé,
-avec une profonde reconnaissance, malgré les perturbations provenues
-d'une telle antipathie mal dissimulée, soit par la masse sociale, au
-profit de laquelle il est directement conçu, soit par le vrai génie
-philosophique, qui en peut analyser dignement l'immuable nécessité.
-Quoique la véritable supériorité mentale soit certainement la plus
-rare et la plus précieuse de toutes, il est néanmoins irrécusable que,
-même chez les organismes exceptionnels où elle est convenablement
-prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son principal essor
-quand elle n'est point subordonnée à une haute moralité, par suite du
-peu d'énergie relative des facultés spirituelles dans l'ensemble de
-la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le
-génie, en supposant qu'il puisse être alors entièrement développé,
-ce qui serait bien difficile, dégénérera promptement en instrument
-secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au lieu de
-poursuivre directement cette large destination sociale qui peut seule
-lui offrir un champ et un aliment dignes de lui: dès-lors, s'il est
-philosophique, il ne s'occupera que de systématiser la société au
-profit de ses propres penchans; s'il est scientifique, il se bornera à
-des conceptions superficielles, susceptibles de procurer bientôt des
-succès faciles et productifs; s'il est esthétique, il produira des
-œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide
-et éphémère popularité; enfin, s'il est industriel, il ne cherchera
-point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces
-déplorables résultats nécessaires de l'esprit dépourvu de direction
-morale, qui, du moins, malgré qu'ils neutralisent radicalement la
-valeur sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement l'annuler,
-doivent être évidemment encore plus vicieux chez les hommes secondaires
-ou médiocres, à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence, qui
-ne devrait servir essentiellement qu'à perfectionner la prévision,
-l'appréciation, et la satisfaction des vrais besoins principaux de
-l'individu et de la société, n'aboutit le plus souvent, dans sa vaine
-suprématie, qu'à susciter une insociable vanité, ou à fortifier
-d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui,
-ainsi moralement affranchie de toute condition d'utilité générale,
-finit par devenir d'ordinaire également nuisible au bonheur privé
-et au bien public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui. Pour
-quiconque a convenablement approfondi la véritable étude fondamentale
-de l'humanité, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme,
-importe certainement encore davantage que l'intelligence elle-même,
-dans l'économie usuelle de notre existence, individuelle ou sociale,
-parce que l'amour utilise spontanément, au profit de chacun et de tous,
-jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou
-paralyse les plus éminentes dispositions, dès-lors souvent bien plus
-perturbatrices qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit privé, soit
-public. La profonde sagesse du catholicisme, en constituant enfin la
-morale au-dessus de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et
-contrôler sans cesse les divers actes quelconques, a donc certainement
-établi le principe le plus fondamental de la vie sociale, et qui,
-quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes,
-surgira toujours finalement, avec une évidence croissante, d'une étude
-de plus en plus approfondie de notre véritable nature, surtout quand
-le positivisme rationnel aura spontanément dissipé, à ce sujet, les
-ténèbres métaphysiques.
-
-Du reste, en considérant, à cet égard, aussi bien que sous tout autre
-aspect plus déterminé, l'appréciation morale du catholicisme, il ne
-faut jamais oublier que, par suite même de l'indépendance élémentaire
-de la morale envers la politique, organisée par la séparation générale
-entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine
-morale a dû dès lors se composer essentiellement d'une suite de
-types, destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique
-réelle, mais à caractériser convenablement la limite, toujours plus
-ou moins idéale, dont notre conduite devait tendre sans cesse à se
-rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types
-moraux sont entièrement analogues à celles des types scientifiques ou
-esthétiques, qui, dans toute œuvre rationnellement dirigée, servent
-de guide indispensable à nos diverses conceptions, et dont le besoin
-se fait sentir jusque dans les plus simples opérations humaines, même
-industrielles. On a radicalement méconnu, sous ce rapport, l'esprit
-général de la morale catholique, de manière à n'en pouvoir porter que
-de faux jugemens philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement
-reproché la prétendue exagération de ses principaux préceptes: il
-serait aussi judicieux de critiquer les peintres, par exemple, sur
-la perfection chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est clair,
-en général, que des types quelconques doivent nécessairement dépasser
-les réalités correspondantes, puisqu'ils en doivent constituer
-les limites idéales, au-dessous desquelles la pratique ne restera
-certainement que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans
-l'ordre intellectuel: ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre
-cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils soient convenablement
-construits; condition que l'idée même de _limite_, telle que les
-géomètres l'ont régularisée, est éminemment propre à définir exactement
-aujourd'hui. L'instinct philosophique du catholicisme lui a fait
-remplir spontanément, de la manière la plus heureuse, cette condition
-indispensable, en le conduisant à faire passer, pour plus d'efficacité
-pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve
-vraiment décisive qui, en un sujet quelconque, manifesterait aussitôt
-l'exagération effective des conceptions initiales: c'est ainsi que les
-premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme se sont complu
-naturellement dans l'application de leur génie social à concentrer
-graduellement, sur celui auquel ils rapportaient la fondation
-primordiale du système, toute la perfection qu'ils pouvaient concevoir
-dans la nature humaine; de manière à l'ériger ensuite en type
-universel et actif, alors admirablement adapté à la direction morale
-de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque, les plus chétifs
-et les plus éminens pouvaient également trouver des modèles généraux
-de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs été admirablement
-complété par la conception, encore plus idéale, qui représente, pour
-la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la
-maternité.
-
-Toutes les diverses branches essentielles de la morale universelle ont
-reçu du catholicisme des améliorations capitales, qui ne sauraient être
-ici spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation desquelles
-je puis d'ailleurs renvoyer provisoirement aux philosophes catholiques,
-surtout à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en général, sainement
-jugées. Je dois me borner maintenant à l'indication rapide des plus
-importans progrès, dans les trois parties successives qui composent
-l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin
-sociale, suivant la division établie au cinquantième chapitre.
-
-Consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, le
-catholicisme a dignement envisagé les vertus individuelles comme la
-première base de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice
-le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant énergique de la
-raison sur la passion, d'où dépend tout le perfectionnement moral.
-Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale,
-surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles où l'homme était
-poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques,
-qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux
-auxiliaires permanens de l'éducation morale[22]. Du reste, les
-vertus simplement personnelles ont commencé alors à être conçues
-directement dans leur destination sociale, tandis que les anciens
-les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à
-l'individu, isolément considéré: la philosophie positive poursuivra
-de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à
-l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin
-certes d'être seul intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie
-élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire, une
-prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée
-à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la
-nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la
-nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute, que l'orgueil
-et la vanité soient effectivement jamais trop abaissés: la nouvelle
-philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement,
-à un haut degré, cet important précepte, en l'étendant spontanément
-jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le
-plus vaste champ; car, rien n'est assurément plus propre que les
-études positives, pour peu, du moins, qu'elles soient convenablement
-approfondies et philosophiquement conçues, à faire continuellement
-apprécier, en tous sens, la faible portée de notre intelligence,
-quelque noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nous inspirer une
-satisfaisante découverte de la vérité. Mais je dois surtout signaler,
-au sujet de ce premier ordre de prescriptions morales, une dernière
-innovation essentielle, heureusement accomplie par le catholicisme, et
-dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître l'éminente valeur
-sociale: je veux dire la réprobation générale du suicide, dont les
-anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui,
-s'étaient si souvent fait un monstrueux honneur, ou du moins une trop
-fréquente ressource, plus d'une fois imitée par leurs philosophes,
-loin d'en être blâmée. Cette pratique antisociale devait, sans doute,
-spontanément décroître avec la prédominance des mœurs militaires;
-mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme
-d'en avoir convenablement organisé l'énergique condamnation, dont
-l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui à cause de notre
-anarchie intellectuelle, sera certainement toujours confirmée par
-une exacte analyse des vrais besoins moraux de la société humaine.
-Plus la vie future perd nécessairement de son efficacité morale, plus
-il importe, évidemment, que tous les individus soient, autant que
-possible, invinciblement attachés à la vie réelle, sans pouvoir en
-éluder les douloureuses conséquences par une catastrophe inopinée, qui
-laisse à chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son gré, la réaction
-indispensable que la société a compté exercer sur lui: en sorte que,
-d'après des motifs purement humains, le suicide sera un jour non moins
-pleinement réprouvé sous le régime positif, comme directement contraire
-aux bases générales de la moralité humaine.
-
- Note 22: Les pratiques hygiéniques imposées par le
- catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de
- salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte
- volontaire, se rapportaient directement à l'action générale du
- régime sur l'ensemble de notre nature, dont la haute importance
- n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine
- philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline
- rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de
- la raison publique, l'entière efficacité, physique et morale,
- de ce puissant moyen de perfectionnement humain.
-
-L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout manifestée dans
-l'heureuse organisation de la morale domestique, enfin placée à son
-rang véritable, au lieu d'être absorbée par la politique, suivant
-le génie de toute l'antiquité. Par la séparation fondamentale entre
-l'ordre spirituel et l'ordre temporel, et par l'ensemble du régime
-correspondant, on a été conduit, au moyen-âge, à sentir que la vie
-domestique devait être désormais la plus importante pour la masse des
-hommes, sauf le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle
-et les besoins de la société devaient appeler principalement à la vie
-politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils
-ne considéraient que les hommes libres dans des populations surtout
-composées d'esclaves. Ce soin prépondérant du catholicisme pour la
-morale domestique a eu tant d'admirables résultats, que leur analyse
-sommaire ne saurait être indiquée ici. Je ne m'arrête donc pas à
-considérer l'heureux perfectionnement général de la famille humaine,
-sous l'intervention continue de l'influence catholique, pénétrant
-spontanément dans les plus intimes relations, où, sans tyrannie, elle
-développait graduellement un juste sentiment des devoirs mutuels: et
-cependant il serait, par exemple, d'un haut intérêt de mieux apprécier
-qu'on ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout en consacrant,
-de la manière la plus solennelle, l'autorité paternelle, a totalement
-aboli le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les
-anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment manifesté
-par le meurtre ou l'abandon des nouveaux-nés, encore essentiellement
-légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme. Restreint
-ici par d'inévitables limites, j'indiquerai seulement ce qui se
-rapporte au lien le plus fondamental, envers lequel, après une profonde
-appréciation, tous les vrais philosophes finiront, à mon gré, par
-reconnaître bientôt, malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il
-ne reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est de consolider
-et de compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé.
-Nul ne conteste plus maintenant qu'il n'ait essentiellement amélioré
-la condition sociale des femmes, et cependant personne n'a remarqué
-qu'il leur a radicalement enlevé toute participation quelconque
-aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres
-monastiques où il les a admises. On doit ajouter, en outre, pour
-fortifier cette importante observation, qu'il leur a, autant que
-possible, pareillement interdit la royauté, dans tous les pays où son
-influence politique a pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans
-des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique, où la caste
-dominait d'abord absolument. Ces incontestables restrictions doivent
-faire comprendre que le perfectionnement opéré par le catholicisme
-a surtout consisté, quant aux femmes, en les concentrant davantage
-dans leur existence essentiellement domestique, à garantir la juste
-liberté de leur vie intérieure, et à consolider leur situation, en
-consacrant l'indissolubilité fondamentale du mariage; tandis que, même
-chez les Romains, la répudiation facultative altérait gravement, au
-détriment des femmes, l'état de pleine monogamie. Vainement arguë-t-on
-de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est
-trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui cette indispensable
-fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre
-nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentimens
-qu'aux idées, et sans laquelle notre courte existence se consumerait
-en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où
-l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément
-à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue,
-malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui
-composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une
-insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de
-l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette
-nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en
-prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos
-desseins; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre
-l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont
-indépendantes de leur volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils
-doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet, que notre principale
-félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être
-choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. En indiquant,
-au chapitre suivant, les graves atteintes que le protestantisme a tenté
-d'apporter à l'institution fondamentale du mariage catholique, j'aurai
-lieu de faire plus directement sentir que la dangereuse faculté du
-divorce, loin de perfectionner une telle institution, au profit réel
-d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle pouvait s'introduire
-réellement dans les mœurs modernes, à constituer une imminente
-rétrogradation morale, en donnant une trop libre carrière aux appétits
-les plus énergiques, dont la répression continue, combinée avec une
-légitime satisfaction, doit nécessairement augmenter à mesure que
-l'évolution humaine s'accomplit, comme je l'ai établi, en principe, à
-la fin du volume précédent. Renfermant à jamais les femmes dans la vie
-domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement lié les deux
-sexes, que, d'après les mœurs d'abord organisées sous son influence,
-l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible, et même
-indépendant de sa conduite propre, à participer, sans aucune condition
-active, non-seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a
-une fois choisie, mais aussi, autant que possible, à la considération
-dont il jouit: il serait certes difficile d'imaginer une disposition
-praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement dépendant.
-Loin de tendre à la chimérique émancipation, et à l'égalité non moins
-vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation, développant,
-au contraire, les différences essentielles des sexes aussi bien que
-toutes les autres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent,
-enlève de plus en plus aux femmes toutes les fonctions qui peuvent
-les détourner de leur vocation domestique. On ne peut, sans doute,
-mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle qu'en
-examinant ce qui se passe dans les classes élevées de la société,
-où les femmes ont pu suivre plus aisément leur véritable destinée,
-et qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard, une sorte de
-type spontané, vers lequel convergeront ultérieurement, autant que
-possible, tous les autres modes d'existence: or, on saisit ainsi
-directement la loi générale de l'évolution sociale en ce qui concerne
-les sexes, et qui consiste à dégager de plus en plus les femmes de
-toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière,
-par exemple, à faire un jour repousser, comme honteuse pour l'homme,
-dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les plus
-avancés, la pratique des travaux pénibles par les femmes, dès-lors
-partout réservées, d'une manière de plus en plus exclusive, à leurs
-nobles attributions caractéristiques d'épouse et de mère. Quoique je ne
-puisse pas même ébaucher ici la série spéciale d'observations sociales
-propre à confirmer irrécusablement ce principe général, d'ailleurs
-si conforme à la vraie connaissance de notre nature, mais qui ne
-saurait être convenablement établi que dans mon traité particulier de
-philosophie politique, j'espère cependant que cette rapide indication,
-quelque imparfaite qu'elle doive être, suffira pour faire déjà sentir
-aux meilleurs esprits que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui
-reste désormais à consolider et à compléter chez toutes les classes
-quelconques de la société moderne, il ne peut exister, en réalité,
-de moyens efficaces d'améliorer la condition actuelle des femmes que
-ceux qui résulteront spontanément de la régénération rationnelle de
-l'éducation humaine, chez l'un et l'autre sexe, sous l'ascendant
-ultérieur de la philosophie positive.
-
-Considérant enfin la morale sociale proprement dite, il serait certes
-superflu de constater expressément ici l'influence capitale du
-catholicisme pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage, qui
-animait seul les anciens, par le sentiment plus élevé de l'humanité ou
-de la fraternité universelle, si heureusement vulgarisé par lui sous
-la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines,
-et les antipathies religieuses qui en résultaient, restreignaient
-beaucoup, en réalité, cette hypothétique universalité d'affection,
-essentiellement limitée d'ordinaire aux populations chrétiennes; mais,
-entre ces limites, les sentimens de fraternité des différens peuples
-étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était
-le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même
-pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre,
-se sentaient spontanément concitoyens de toute la chrétienté: on a
-justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le
-perfectionnement du droit international, et les conditions d'humanité
-de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent, en effet,
-jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait directement
-toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque
-nation, les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand principe
-catholique de la fraternité ou de la charité universelles, et qui
-n'ont aujourd'hui perdu momentanément leur principale efficacité que
-par suite de l'inévitable décadence du système théologique qui les
-imposait, ont graduellement tendu à constituer, par leur nature, le
-moyen le moins imparfait de remédier, autant que possible, surtout
-en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvéniens
-inséparables de l'état social, et dont, à l'aveugle imitation des
-anciens, on cherche aujourd'hui la vaine solution dans des mesures
-purement matérielles ou politiques, aussi impuissantes que tyranniques,
-et susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales.
-Il est clair, en principe, que la seule séparation rationnelle des
-deux pouvoirs, organisant la haute indépendance de la morale envers
-la politique, peut permettre, dans l'avenir, comme dans le passé,
-d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie temporelle de la
-société, l'obligation impérieuse, mais purement morale, d'employer
-directement sa fortune, et tous ses autres avantages quelconques, en
-raison de sa position, au soulagement de ses semblables; tandis que
-la philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici, à cet égard,
-d'autre solution pratique que d'instituer des cachots pour ceux qui
-demandent du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables
-fondations, destinées à l'adoucissement varié des misères humaines,
-et que la politique métaphysique a eu l'étrange courage de condamner,
-au nom de la prétendue science de l'économie politique, tandis qu'il
-reste, au contraire, aujourd'hui, en les réorganisant, à les étendre et
-à les compléter; institutions totalement inconnues à l'antiquité, et
-d'autant plus merveilleuses, qu'elles provinrent presque toujours des
-dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération
-publique se joignait rarement. En développant, au plus haut degré
-compatible avec l'imperfection radicale de la philosophie théologique,
-le sentiment universel de la solidarité sociale, le catholicisme n'a
-pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue, par sa nature,
-l'indispensable complément, en liant tous les temps aussi bien que tous
-les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs. Telle était la destination
-générale de ce grand système de commémoration usuelle, si heureusement
-construit par le catholicisme, à l'imitation judicieuse du polythéisme.
-Si un semblable sujet pouvait ici être suffisamment examiné, il
-serait aisé de faire admirer les sages précautions introduites par le
-catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification,
-remplaçant ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement encore à sa
-principale destination sociale, en évitant les honteuses dégénérations
-où la confusion radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné,
-à cet égard, aux temps de décadence, les Grecs et surtout les Romains;
-en sorte que cette noble récompense n'a été, en effet, presque jamais
-décernée, pendant la majeure partie de l'époque catholique, qu'à des
-hommes plus ou moins dignes, éminens ou utiles, soit moralement,
-soit même intellectuellement, toujours choisis, avec une entière
-impartialité, parmi toutes les classes sociales, depuis les plus
-éminentes jusqu'aux plus inférieures. Il est d'ailleurs évident que
-le régime positif remplira spontanément cette attribution capitale
-avec bien plus de perfection et de liberté encore, puisqu'il pourra
-l'étendre habituellement, non-seulement à tous les modes possibles de
-l'activité humaine, mais aussi à tous les temps et à tous les lieux,
-sans être arrêté par aucune étroite dissidence de doctrine, parce
-que, seule susceptible d'envelopper réellement l'ensemble continu de
-l'humanité totale dans sa vaste unité, aussi complète qu'irrécusable,
-sa philosophie est exclusivement propre à reconnaître et à glorifier
-toute vraie participation quelconque à la grande évolution de notre
-espèce. L'obligation de damner Homère, Aristote, Archimède, etc.,
-devait être certes bien douloureuse à tout philosophe catholique; et
-néanmoins elle était strictement imposée par l'imparfaite nature du
-système: il n'y a que le positivisme qui puisse tout apprécier, sans
-cependant rien compromettre.
-
-Telle est la faible indication sommaire qui doit disposer le lecteur
-à comprendre, d'après les principes que j'ai établis, l'immense
-régénération morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge,
-autant que le permettaient le caractère de cette phase sociale et la
-philosophie qu'il a été forcé d'employer: en sorte que son immortelle
-ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature de cette grande
-opération, ainsi que l'esprit général qui doit y présider, et les
-principales conditions à remplir, laissant seulement à reconstruire
-désormais, d'après une philosophie plus réelle et plus stable,
-l'ensemble fondamental de cet admirable édifice. Il ne nous reste
-plus maintenant, afin d'avoir convenablement apprécié le régime
-monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord politique, ensuite morale,
-est ainsi terminée, qu'à juger enfin, d'une manière générale, ses
-vrais attributs intellectuels, dont les deux chapitres suivans devront
-ensuite manifester les grandes conséquences sociales, qui, prolongées
-jusqu'à notre époque, la rattachent directement à ce berceau nécessaire
-de toute la civilisation moderne. On doit aisément concevoir, en effet,
-d'après l'ensemble des considérations déjà exposées dans ce chapitre,
-que l'importance prépondérante de la mission sociale que nous venons
-de reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir le développement
-direct de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester
-pleinement que par leurs suites ultérieures, quand ce système,
-éminemment transitoire, était déjà en pleine décomposition politique;
-ce qui a dû empêcher la juste détermination générale de ces caractères
-intellectuels, dont la vraie source primitive était ainsi trop peu
-marquée, quoique tout le mouvement spirituel des temps modernes
-remonte incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à ces temps
-mémorables, si irrationnellement qualifiés de ténébreux par une vaine
-critique métaphysique, dont le protestantisme fut le premier organe.
-
-Notre théorie explique facilement le retard considérable du mouvement
-intellectuel correspondant au système monothéique du moyen-âge,
-sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les vrais attributs
-caractéristiques d'un tel système, on lui suppose, envers les progrès
-de l'esprit humain, une antipathie radicale, peu compatible avec sa
-nature, et qui n'a pu exister, même à un degré beaucoup moindre qu'on
-ne le croit communément, que dans son âge de décadence prononcée,
-lorsque, attaqué de toutes parts, il devait être presque uniquement
-occupé du soin difficile de sa propre conservation, comme je
-l'indiquerai au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on a
-fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des invasions germaniques,
-en leur attribuant surtout ce mémorable ralentissement de l'évolution
-intellectuelle pendant la majeure partie du moyen-âge, puisqu'il
-avait certainement précédé de plusieurs siècles ces bouleversemens
-politiques. Deux observations historiques, également décisives, l'une
-de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude est aussi incontestable
-que l'importance, doivent mettre sur la voie de la véritable
-explication de ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si mal
-compris: car, d'un côté, le prétendu réveil d'une intelligence qui,
-quoique ayant dû changer la direction de son activité, ne s'était
-jamais engourdie, c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du mouvement
-mental, suivit immédiatement l'époque de la pleine maturité du régime
-catholique, au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant son
-principal ascendant social; d'une autre part, ce fut au centre même
-de cet ascendant, et presque sous les yeux de la suprême autorité
-sacerdotale, que se manifesta d'abord une telle accélération, puisqu'il
-est impossible de méconnaître, au moyen-âge, l'éclatante supériorité
-de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage,
-philosophique, scientifique, esthétique, et même industriel: double
-indice irrécusable de l'aptitude nécessaire du catholicisme à seconder
-alors l'essor général de l'esprit humain. Une étude approfondie
-du ralentissement antérieur montre avec évidence qu'il avait été
-essentiellement dû à l'importance prépondérante de l'opération
-fondamentale qui avait consisté à organiser graduellement le régime
-monothéique du moyen-âge, dont la longue et difficile élaboration
-devait certainement, jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie,
-absorber, d'une manière à peu près exclusive, les plus grandes forces
-intellectuelles, et commander, plus qu'aucun autre sujet quelconque,
-l'attention et l'estime publiques: de façon à laisser la direction
-provisoire du mouvement mental proprement dit à des esprits peu
-éminens, excités par de moindres encouragemens habituels, en un temps
-où d'ailleurs l'état général de notre évolution spirituelle ne pouvait
-guère comporter, en aucun genre, des progrès immédiats d'une haute
-portée, et ne permettait que la conservation essentielle, accompagnée
-d'améliorations secondaires, des résultats déjà obtenus. Telle est
-l'explication simple et rationnelle de cette apparente anomalie, qui ne
-suppose, comme on le voit, ni dans les hommes ni dans les institutions,
-ni même dans les évènemens, aucune tendance radicale, systématique
-ou involontaire, à la compression de l'esprit humain, et qui en
-rattache directement le principe spontané à l'inévitable obligation
-d'appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées,
-à chaque époque, par les plus grands besoins de l'humanité, qui certes
-ne pouvait alors rien offrir de plus digne de l'intérêt capital de
-tous les penseurs que le développement progressif des institutions
-catholiques. Quand le système est enfin parvenu, sous Hildebrand, à
-sa pleine maturité sociale, et après que les principales difficultés
-relatives à son application politique eurent été surmontées, autant du
-moins que le comportait la nature des temps et celle des doctrines,
-le mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait dit, n'avait jamais
-été un seul instant interrompu, reprit spontanément une activité
-nouvelle; et, appelant, à son tour, d'une manière de plus en plus
-prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes, ainsi que l'attention
-universelle, il réalisa graduellement les immenses progrès que nous
-devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon. L'influence que l'on
-attribue communément aux Arabes sur cette mémorable recrudescence, a
-été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait dû réellement hâter
-un peu l'essor spontané qui devait alors se manifester. Du reste,
-cette influence secondaire, convenablement étudiée, perd le caractère
-essentiellement accidentel qu'elle conserve encore chez les meilleurs
-esprits, quand on envisage directement les principaux caractères de
-l'évolution arabe. Quoique Mahomet[23] ait tenté, par une imitation
-trop peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation
-qui n'y était pas, à beaucoup près, convenablement préparée, ni au
-spirituel, ni au temporel, et que, par suite, cette tentative n'ait
-pu suffisamment produire les principaux résultats sociaux propres
-à une telle transformation, et surtout cette division fondamentale
-des deux pouvoirs élémentaires qui doit la caractériser dans les cas
-vraiment favorables; quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu ainsi
-aboutir directement qu'à la plus monstrueuse concentration politique,
-par la constitution d'une sorte de théocratie militaire; cependant,
-les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pu y être
-entièrement annulées, et ont dû même s'y développer d'abord avec
-d'autant plus de rapidité que cette imperfection radicale du régime
-correspondant en a rendu l'essor très facile, sans exiger la longue
-et pénible élaboration qui a été nécessaire au catholicisme, et en
-laissant dès-lors naturellement disponibles, presque dès l'origine,
-les principales capacités spirituelles pour la culture purement
-intellectuelle, dont les germes y étaient déjà spontanément déposés,
-d'après la tendance antérieure du mouvement philosophique vers
-l'Orient, depuis que l'Occident était absorbé par le développement du
-système catholique. C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés propres
-à figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne occidental, sans
-que leur intervention ait été toutefois radicalement indispensable pour
-opérer, à cet égard, la transition générale, essentiellement spontanée,
-de l'évolution grecque à notre évolution moderne. L'ensemble de ces
-considérations explique donc, d'une manière pleinement satisfaisante,
-pourquoi le régime monothéique du moyen-âge devait développer aussi
-tardivement ses principales propriétés intellectuelles, dont cet
-inévitable délai naturel ne saurait faire contester la réalité ni
-l'importance. Mais il prouve, en même temps, que, par une coïncidence
-nécessaire, ci-après spécialement motivée, cette dernière influence
-fondamentale n'a pu devenir essentiellement efficace que lorsque la
-décadence générale de ce système avait déjà véritablement commencé.
-Ainsi, son appréciation directe doit être naturellement renvoyée aux
-deux chapitres suivans, destinés à examiner soit cette désorganisation
-graduelle, soit l'élaboration progressive des nouveaux éléments
-sociaux; double grande série des résultats nécessaires de l'action
-générale d'un tel système, quoique la source réelle en soit trop
-méconnue. Tels sont les motifs évidens qui nous obligent ici à indiquer
-seulement, de la manière la plus sommaire, le principe général de cette
-influence mentale, sous chacun des quatre aspects essentiels qui lui
-sont propres.
-
- Note 23: Suivant les prescriptions logiques préalablement
- établies au début de ce volume, nous ne pouvons ici considérer
- le mahométisme que relativement à la principale évolution
- sociale, dès-lors essentiellement accomplie en Occident.
- L'action capitale qu'il a exercée sur l'Orient est d'une toute
- autre nature, et, le plus souvent, très favorable à l'essor des
- civilisations correspondantes, surtout dans l'Inde, et encore
- plus dans les grandes îles malaises.
-
-Sous le point de vue philosophique proprement dit, l'aptitude
-intellectuelle du catholicisme est aussi éminente que mal appréciée.
-Nous avons déjà considéré l'extrême importance sociale du mémorable
-système d'éducation universelle qu'il parvint à organiser jusque chez
-les classes les plus inférieures des populations européennes; comme
-l'a d'ailleurs honorablement tenté, à son exemple, le monothéisme
-de Mahomet. Or, quelque imparfaite que doive sembler aujourd'hui la
-philosophie purement théologique qui se trouvait ainsi vulgarisée,
-elle a, dans l'ordre mental, long-temps exercé une très heureuse
-influence sur le développement intellectuel de la masse des nations
-civilisées, dès-lors régulièrement assujéties, d'une manière continue
-ou fréquemment périodique, à un certain exercice spirituel, pleinement
-adapté à leur situation, et aussi propre à élever leurs idées au-dessus
-du cercle borné de leur vie matérielle qu'à épurer leurs sentimens
-habituels; on ne peut convenablement sentir l'utilité d'une telle
-action que par l'appréciation comparative des cas où elle n'existe
-point, sans être autrement remplacée. L'efficacité de cet enseignement
-élémentaire devait être alors d'autant plus grande qu'il répandait des
-notions saines, quoique empiriques, sur la nature morale de l'homme,
-et même une certaine ébauche, vague et étroite, mais réelle à quelques
-égards, de l'appréciation historique de l'humanité, spontanément
-rattachée à l'histoire générale de l'église. Il est même évident que
-c'est ainsi que la grande notion philosophique du progrès humain a
-commencé à surgir universellement, quelque insuffisante ou vicieuse
-qu'elle dût être alors, par suite des efforts naturels du catholicisme
-pour démontrer sa supériorité fondamentale sur les divers systèmes
-antérieurs, qui d'ailleurs ne pouvaient ainsi manquer d'être le plus
-souvent très mal appréciés: tous ceux qui savent convenablement mesurer
-les difficultés et les conditions d'une première ébauche, surtout en un
-tel temps et pour un tel sujet, sentiront, j'espère, la valeur de cet
-heureux aperçu primitif, malgré son extrême imperfection inévitable.
-Enfin, on ne peut douter que l'influence de cette éducation catholique,
-fournissant à chaque individu le moyen, et, à certains égards, le droit
-de juger tous les actes humains, personnels ou collectifs, d'après
-une doctrine fondamentale, en harmonie avec la division générale
-des deux pouvoirs élémentaires, n'ait ultérieurement concouru à
-développer l'esprit universel de discussion sociale qui caractérise
-les peuples modernes, et qui ne pouvait habituellement exister chez
-les subordonnés tant qu'a duré la confusion des deux puissances;
-quoique cet esprit, dont on a trop injustement oublié la première
-source, dût d'ailleurs être long-temps contenu par l'indispensable
-discipline intellectuelle que prescrivait impérieusement la nature
-vague et arbitraire de la philosophie théologique. A ces éminens
-attributs, principalement relatifs aux masses, il faut d'abord joindre,
-pour les esprits cultivés, le libre développement que le régime
-catholique a presque toujours permis, sauf quelques luttes passagères,
-à la philosophie métaphysique, habituellement menacée par le régime
-polythéique, et que le catholicisme a tant protégée, malgré la tendance
-qu'elle devait bientôt manifester à l'ébranlement radical de ce
-système, sous lequel son extension directe aux questions morales et
-sociales a certainement commencé, comme je l'expliquerai: pour rendre
-pleinement incontestable cette disposition libérale du catholicisme,
-il suffirait de rappeler l'admirable accueil, d'ailleurs si justement
-mérité, que sut faire ce moyen-âge tant décrié à la partie de beaucoup
-la plus avancée de la philosophie grecque, c'est-à-dire à la doctrine
-du grand Aristote, qui certes avait dû être jusque alors infiniment
-moins goûtée, même chez les Grecs. On doit, en second lieu, noter aussi
-l'immense service philosophique spontanément rendu par le système
-catholique à la raison humaine, en vertu de sa division fondamentale
-des deux pouvoirs sociaux, qui, mentalement envisagée, constituait une
-indispensable condition préalable de la formation ultérieure d'une
-véritable science sociale, par l'heureuse séparation rationnelle qui
-en devait résulter entre la théorie et la pratique politiques, et sans
-laquelle les spéculations sociales n'auraient jamais pu prendre un
-essor indépendant, si ce n'est sous la vaine forme d'utopies plus ou
-moins chimériques: quoique cette dernière propriété ne puisse commencer
-que de nos jours à recevoir sa réalisation définitive, je n'en devais
-pas moins signaler avec reconnaissance la vraie source primitive, dont
-les produits trop détournés et trop lointains ne sont presque jamais
-rapportés à leur véritable origine, par ceux même qui les utilisent le
-plus.
-
-L'influence purement scientifique du catholicisme ne fut certainement
-pas moins salutaire que son action philosophique. Sans doute le
-monothéisme lui-même ne saurait être pleinement compatible avec
-le sentiment rationnel de l'invariabilité fondamentale des lois
-naturelles, toujours compromise nécessairement, d'une manière sinon
-réelle, au moins virtuelle, par toute subordination théologique des
-divers phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières
-qu'on soit conduit à les supposer par les progrès croissans de la
-véritable science: et en effet, à un certain degré du développement
-humain, la doctrine monothéique constitue le seul obstacle essentiel
-à l'irrésistible conviction qu'une expérience très prolongée tend
-à produire universellement à cet égard, comme on a dû le constater
-fréquemment dans les diverses parties de ce Traité, et comme j'aurai
-lieu bientôt de l'expliquer historiquement. Mais, au moyen-âge,
-notre intelligence étant certainement fort éloignée encore d'une
-telle situation, le régime monothéique, loin de comprimer l'essor
-scientifique correspondant, devait, au contraire, l'encourager très
-heureusement, en le dégageant enfin spontanément des immenses entraves
-que le polythéisme lui présentait de toutes parts; puisque les
-tentatives scientifiques n'avaient pu être jusque alors poursuivies,
-sauf l'essor initial des simples spéculations mathématiques, sans
-choquer presque continuellement, d'une manière plus ou moins
-dangereuse, des explications théologiques qui s'étendaient, pour
-ainsi dire, aux moindres détails de tous les phénomènes: tandis que
-le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, ouvrait enfin
-à l'esprit scientifique un accès beaucoup plus libre dans cette
-étude secondaire, où il n'avait plus à lutter contre une doctrine
-sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât les formules, dès-lors
-vagues et générales, qui s'y rapportaient; et il pouvait même être
-directement soutenu par une disposition religieuse à la sincère
-admiration particulière de la sagesse providentielle, qui n'a dû
-exercer que beaucoup plus tard une influence vraiment rétrograde ou
-stationnaire. Au point déjà atteint par notre grande démonstration
-historique, je croirais superflu d'établir expressément que le
-régime monothéique, comparé au précédent, constitue une diminution
-intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux, comme le régime
-polythéique l'avait opéré, en son temps, envers le régime fétichique:
-cette progression est maintenant évidente. Outre les restrictions
-capitales, précédemment caractérisées à une autre fin, auxquelles le
-catholicisme a soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine,
-on voit également, par la suppression spontanée des oracles et des
-prophéties, dont l'antiquité était inondée, et par le caractère, de
-plus en plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux miracles, que
-le catholicisme, au temps de sa prépondérance, s'est noblement efforcé
-d'agrandir, aux dépens de l'esprit théologique, le domaine d'abord
-si étroit de la raison humaine, autant que pouvait le permettre
-la nature même de la doctrine qui servait de base à sa domination
-sociale. D'après ces diverses propriétés incontestables, et sans
-parler d'ailleurs des évidentes facilités que l'existence sacerdotale
-devait alors offrir à la culture intellectuelle, il est aisé de
-concevoir l'heureuse influence que le régime monothéique du moyen-âge
-a dû exercer sur l'essor correspondant des principales sciences
-naturelles, qui sera spécialement apprécié dans la cinquante-sixième
-leçon: soit par la création de la chimie, fondée sur la conception
-préalable d'Aristote relative aux quatre élémens, et soutenue par les
-énergiques chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment
-l'expérimentation naissante; soit par les notables progrès de
-l'anatomie, si entravée dans toute l'antiquité, malgré les premiers
-encouragemens spontanés que j'ai signalés au chapitre précédent; soit
-aussi par le développement continu des spéculations mathématiques
-antérieures et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient,
-développement alors aussi marqué que le comportait essentiellement
-l'état de la science, comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que
-caractérisent, d'une manière si mémorable, deux grands perfectionnemens
-corelatifs, l'essor de l'algèbre, à titre de branche distincte de
-l'ancienne arithmétique[24], et celui de la trigonométrie, trop
-imparfaite et trop bornée chez les Grecs pour les besoins croissans de
-l'astronomie.
-
- Note 24: Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée,
- au moyen-âge, dans les notations numériques, ni la part
- incontestable de l'influence catholique à cet important progrès
- de l'arithmétique. Un géomètre distingué, qui s'occupe, avec
- autant de succès que de modestie, de la véritable histoire
- mathématique (M. Chasles), a très utilement confirmé, dans ces
- derniers temps, par une sage discussion spéciale, au sujet de
- ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que devait
- naturellement inspirer la saine théorie du développement
- humain, en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une
- importation de l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat
- spontané du mouvement scientifique antérieur, dont on peut
- suivre aisément la tendance graduelle vers une telle issue
- par des modifications successives, en partant des notations
- primitives d'Archimède et des astronomes grecs.
-
-Quant à l'influence esthétique propre au régime monothéique du
-moyen-âge, quoiqu'elle n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se
-développer surtout que dans la période immédiatement suivante il est
-néanmoins impossible d'en méconnaître l'éminente portée, en pensant
-au progrès capital de la musique et de l'architecture pendant cette
-mémorable époque. C'est alors, en effet, que l'art du chant prend
-un nouveau caractère fondamental, par l'introduction des notations
-musicales, et surtout par le développement de l'harmonie, qui s'y
-trouve d'ailleurs directement lié; il en est de même, et d'une
-manière encore plus sensible, pour la musique instrumentale, qui,
-en ces temps de prétendue barbarie, acquit une admirable extension,
-par la création de son organe le plus puissant et le plus complet:
-il serait certes superflu de signaler expressément, dans ce double
-perfectionnement, l'évidente participation de l'influence catholique.
-Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le progrès général de
-l'architecture, esthétiquement envisagée, indépendamment de la nouvelle
-direction imprimée aux constructions usuelles, en vertu du changement
-qu'éprouvait graduellement l'existence sociale, où d'habituelles
-relations privées succédant, avec les mœurs catholiques et féodales,
-à l'isolement caractéristique de la vie intérieure chez les anciens,
-devaient spontanément déterminer un système d'habitations plus propre à
-faciliter les communications individuelles. Jamais les pensées et les
-sentimens de notre nature morale n'ont pu obtenir une aussi parfaite
-expression monumentale que celle alors réalisée par tant d'admirables
-édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable extinction des croyances
-correspondantes, inspireront toujours, à tous les vrais philosophes,
-une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme,
-dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait évidemment
-comporter une telle perfection, nécessairement réservée au système
-qui organisait un enseignement universel, complété par une habitude
-continue de méditations personnelles: on a certainement fort exagéré,
-à ce sujet, comme envers les sciences, l'influence des importations
-arabes, qui d'ailleurs est ici, comme là, aisément explicable;
-puisque le monothéisme musulman ayant dû éprouver naturellement les
-mêmes besoins essentiels, a dû spontanément déterminer de semblables
-tendances; quoique son défaut radical d'originalité doive rendre,
-en général, très suspecte, à l'un et à l'autre titre, sa prétendue
-antériorité de perfectionnement, du reste également motivée, pour
-les deux cas, en ce qu'elle a de réel, par la plus grande facilité
-de son essor mental, ci-dessus caractérisée dans sa principale
-cause politique. Relativement à la poésie, il suffirait de nommer
-le sublime Dante pour constater avec éclat l'aptitude immédiate du
-régime que nous considérons, malgré le ralentissement notable qu'a dû
-spécialement produire, à cet égard, la longue et pénible élaboration
-des langues modernes; d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop
-peu stable de l'état social correspondant présentait alors de puissans
-obstacles à l'essor des plus profondes impressions poétiques, qui n'y
-pouvaient suffisamment trouver une inspiration directe et spontanée:
-nous avons déjà hautement reconnu, dans le chapitre précédent,
-l'aptitude supérieure qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à
-présent le polythéisme, dont les plus puissants génies n'ont pu encore
-convenablement affranchir la poésie moderne; du reste, l'appréciation
-de l'époque suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en tous les
-autres, n'a fait que développer graduellement les germes introduits
-au moyen-âge, achèvera de dissiper spécialement tous les doutes qui
-pourraient encore subsister à ce sujet.
-
-Envisageant enfin le mouvement mental imprimé par ce système social
-sous l'aspect le moins élevé et le plus universel, c'est-à-dire quant
-à l'essor industriel, nous devons encore davantage ajourner son examen
-propre, si évidemment réservé aux temps ultérieurs, à partir de
-l'émancipation personnelle. Mais on ne saurait douter, en principe,
-que le plus grand perfectionnement réalisable dans l'industrie
-humaine devait consister en une sage abolition graduelle du servage,
-accompagnée de l'affranchissement progressif des communes proprement
-dites, alors accomplis sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme
-je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la base nécessaire de
-tous les immenses succès postérieurs. Nous devrons surtout remarquer,
-quand notre marche rationnelle nous conduira directement à une telle
-analyse, le nouveau caractère général, déjà utile à signaler ici, que
-dut dès-lors prendre de plus en plus l'industrie humaine, et qui fut en
-harmonie fondamentale avec une telle origine; c'est-à-dire la tendance
-progressive à l'économie des efforts humains, de plus en plus remplacés
-par les forces extérieures, dont les anciens faisaient réellement si
-peu d'usage. Cette substitution caractéristique, principale source
-de l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte certainement à
-cette mémorable époque, où elle ne fut pas seulement inspirée par
-l'influence, encore trop imparfaite, de l'étude rationnelle de la
-nature, devenue ensuite si importante à cet égard. Elle dut alors
-principalement résulter de la nouvelle stimulation sociale, non
-moins directe qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport, la
-situation fondamentale, jusque alors inouïe, où le monde catholique
-et féodal se plaçait de plus en plus par suite de l'émancipation
-personnelle des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment à
-imposer, avec un ascendant croissant, l'impérieuse obligation générale
-d'épargner les moteurs humains, en utilisant toujours davantage les
-divers agens physiques, soit animés, soit même inorganiques: cette
-tendance est très nettement marquée, dès l'origine, par plusieurs
-inventions mécaniques dont l'histoire est maintenant trop oubliée, et
-entre autres par les moulins à eau, et surtout à vent. Il n'est pas
-douteux que l'existence générale de l'esclavage constituait, chez les
-anciens, encore plus que l'extrême imperfection de leurs connaissances
-réelles, le principal obstacle à l'emploi étendu des machines, dont
-la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise tant qu'on pouvait
-ainsi disposer, pour l'exécution des divers travaux matériels, d'une
-provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes.
-C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément l'un à
-l'autre tous les divers aspects de l'existence humaine, individuelle
-ou sociale, rendrait impossible toute histoire purement industrielle
-de l'humanité, conçue isolément de son histoire universelle, comme je
-l'ai établi, en général, au quarante-huitième chapitre. Du reste, il
-est aisé de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres titres
-déjà signalés, combien était alors indispensable l'active intervention
-continue de la discipline catholique pour contenir ou corriger l'action
-délétère de la doctrine théologique qui, surtout à l'état monothéique,
-doit tendre spontanément à proscrire toute grande modification
-industrielle du monde extérieur, en y faisant voir une sorte d'attentat
-sacrilége à l'optimisme providentiel, remplaçant le fatalisme
-polythéique: cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux
-eût, à cette époque, profondément entravé l'essor industriel, sans la
-persévérante sagesse du sacerdoce catholique.
-
-Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici à caractériser
-sommairement les éminentes propriétés intellectuelles du régime
-monothéique du moyen-âge, en attendant que leurs principaux résultats
-ultérieurs puissent être convenablement appréciés, et qui déjà
-doivent, sans doute, faire spontanément ressortir l'ingrate injustice
-de cette frivole philosophie qui conduit, par exemple, à qualifier
-irrationnellement de barbare et ténébreux le siècle mémorable où
-brillèrent simultanément, sur les divers points principaux du monde
-catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert-le-Grand, Roger
-Bacon, Dante, etc. L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord
-convenablement opérée quant aux attributs sociaux, soit politiques,
-soit moraux, qui le caractérisent surtout, ayant ainsi reçu désormais
-l'indispensable complément général qui lui manquait encore, il ne nous
-reste donc plus maintenant, pour avoir entièrement terminé ce grand et
-difficile examen, qu'à montrer enfin directement le principe essentiel
-de l'irrévocable décadence de ce système éminemment transitoire,
-dont la destination nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution
-humaine, devait être de préparer, sous sa bienfaisante tutelle, la
-décomposition graduelle de l'état purement théologique et militaire,
-et l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre définitif, comme
-l'expliqueront respectivement ensuite les deux chapitres suivans.
-
-En quelque sens qu'on examine l'organisation propre au moyen-âge,
-une étude suffisamment approfondie fera toujours ressortir sa nature
-purement provisoire, en représentant les développemens même qu'elle
-avait pour mission de seconder comme les premières causes radicales
-de sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution catholique
-et féodale, le régime théologique et militaire était essentiellement
-aussi modifié que pouvaient le comporter son esprit caractéristique et
-ses vraies conditions d'existence, de manière à pouvoir protéger et
-faciliter l'essor universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la
-vie positive et industrielle: les modifications générales ne pouvaient
-être poussées plus loin sans tendre nécessairement à l'abandon
-définitif de ce premier système social. Il suffira de constater
-sommairement ici cette irrésistible nécessité envers les principales
-dispositions, spirituelles ou temporelles, d'une telle constitution.
-
-Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement provisoire que nous
-savons, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, devoir
-inévitablement appartenir à toute philosophie théologique, devait
-être certainement plus prononcé dans le monothéisme que dans aucune
-autre phase religieuse, par cela même que cette grande concentration
-y avait, comme je l'ai prouvé, réduit autant que possible l'esprit
-théologique proprement dit, qui ne pouvait plus subir aucune importante
-modification nouvelle sans se dénaturer entièrement, et sans perdre,
-peu à peu mais irrévocablement, son ascendant social: tandis que, d'un
-autre côté, l'essor plus rapide et plus étendu que ce dernier état
-théologique de l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif,
-non-seulement chez les hommes cultivés, mais aussi dans la masse des
-populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer bientôt
-de telles modifications. Une vaine et superficielle appréciation
-fait penser aujourd'hui, par suite même de la décadence du système
-religieux, dont les exigences réelles ne sont plus suffisamment
-comprises, que le monothéisme aurait pu ou pourrait encore subsister,
-de manière même à toujours servir de base morale à l'ordre social, dans
-l'état d'extrême simplification abstraite où, depuis le moyen-âge,
-l'influence métaphysique l'a graduellement amené: mais cette chimère
-philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble de notre
-examen de l'organisation catholique, où nous avons reconnu combien
-était vraiment indispensable à son efficacité sociale chacune de ces
-nombreuses conditions d'existence tellement solidaires que l'absence
-d'une seule devait entraîner la chute ultérieure de tout l'édifice,
-en même temps que nous avons implicitement établi la nature précaire
-et transitoire de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement
-hostile au développement intellectuel, comme on l'a trop proclamé,
-sous l'unique impression, d'ailleurs exagérée, des temps de décadence,
-le catholicisme l'a, au contraire, éminemment secondé, ainsi que
-je l'ai expliqué; mais il n'a pu ni dû se l'incorporer réellement:
-or, si cet essor extérieur, sous la simple tutelle catholique, a
-été effectivement très favorable à l'évolution mentale, et même
-indispensable alors à ses progrès, il a dû déterminer ensuite, parvenu
-à un certain degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement
-de ce régime provisoire, dont la destination principale était ainsi
-suffisamment accomplie. Tel a donc été, au fond, le grand office
-intellectuel, évidemment transitoire, propre au catholicisme: préparer,
-sous le régime théologique, les élémens du régime positif. Il en est
-de même, en réalité, dans l'ordre moral proprement dit, d'ailleurs
-intimement lié au premier: car, en constituant une doctrine morale,
-pleinement indépendante de la politique, et placée même au-dessus
-d'elle, le catholicisme a fourni directement à tous les individus un
-principe fondamental d'appréciation sociale des actes humains, qui,
-malgré la sanction purement théologique qui pouvait seule en permettre
-l'introduction primitive, devait tendre nécessairement à se rattacher
-de plus en plus à l'autorité prépondérante de la simple raison humaine,
-à mesure que l'usage même de cette doctrine faisait graduellement
-pénétrer les vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui ne
-pouvait évidemment manquer d'avoir lieu bientôt, sinon parmi les masses
-vulgaires, du moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est
-assurément mieux susceptible, par sa nature, que les prescriptions
-morales d'être finalement apprécié d'après une expérience suffisante:
-en sorte que l'influence théologique, d'abord indispensable à cet
-égard, devait peu à peu devenir essentiellement inutile, une fois
-que sa mission primordiale était assez accomplie; et même ensuite
-finalement antipathique, abstraction faite de toute répugnance mentale,
-en vertu des graves atteintes, dès lors senties avec une énergie
-croissante, que les principales conditions d'existence d'un tel régime
-devaient nécessairement porter aux plus nobles sentimens de notre
-nature, à ceux-là même que le catholicisme s'efforçait si heureusement
-de faire prévaloir, comme je l'ai directement indiqué à divers titres
-importans.
-
-Afin de préciser convenablement le vrai principe général de
-l'irrévocable décadence, d'abord intellectuelle et enfin sociale,
-du monothéisme catholique, il faut maintenant reconnaître que le
-germe primordial de cette inévitable dissolution ultérieure avait
-même précédé le développement initial du catholicisme, puisqu'il
-remonte directement à la grande division historique appréciée au
-chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions fondamentales
-en philosophie naturelle et philosophie morale, relatives l'une au
-monde inorganique, l'autre à l'homme moral et social. Cette division
-capitale, organisée par les philosophes grecs un peu avant la
-fondation du musée d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée,
-a constitué, comme je l'ai expliqué, la première condition logique
-de tous les progrès ultérieurs, en permettant l'essor indépendant
-de la philosophie inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique
-proprement dit, et dont les spéculations plus simples devaient être
-plus rapidement perfectibles, sans nuire toutefois à l'opération
-sociale exécutée simultanément par la philosophie morale, qui,
-restée encore, d'après la complication supérieure de son sujet
-propre, à l'état purement théologique, devait bien moins s'occuper du
-perfectionnement abstrait de ses doctrines que de réaliser, autant
-que possible, par le régime monothéique, l'aptitude des conceptions
-théologiques à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même, malgré plus
-de vingt siècles écoulés, cette mémorable séparation n'a pas encore
-entièrement épuisé son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle
-doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle ne constitue
-pas, en elle-même, une répartition assez pleinement rationnelle pour
-survivre définitivement à cette destination provisoire, qui sera
-prochainement complétée; si du moins le grand travail que j'ai osé
-entreprendre atteint suffisamment son but principal, en conduisant
-la philosophie naturelle à devenir enfin morale et politique, pour
-servir de base intellectuelle à la réorganisation sociale; ce qui
-achèverait certainement le grand système de travaux philosophiques
-d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale avec le système
-platonicien, comme je l'expliquerai en son lieu. Quoi qu'il en soit de
-cette issue finale, encore prématurée, il est incontestable que cette
-division, historiquement envisagée, se manifesta directement, dès son
-origine, par une rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée,
-promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit
-métaphysique, ainsi investi du domaine de la philosophie naturelle,
-auquel se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques dont
-l'influence naissante avait d'abord déterminé, d'après le chapitre
-précédent, une telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul
-susceptible de diriger alors une véritable organisation, restait
-suprême arbitre du monde moral et social: cette rivalité, même avant
-l'essor du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où
-l'ascendant social de la philosophie morale avait souvent comprimé les
-tentatives de progrès intellectuel de la philosophie naturelle, et
-déterminé la première cause du ralentissement scientifique ci-dessus
-expliqué. Aucun exemple ne saurait être plus propre, sans doute, à
-caractériser convenablement un tel conflit fondamental dans le système
-de cet âge intellectuel, que celui des étranges efforts vainement
-tentés par un esprit aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin
-pour combattre les raisonnemens mathématiques, déjà vulgaires alors
-parmi les sectateurs de la philosophie naturelle, des astronomes
-d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire
-des antipodes, contre lesquels l'un des plus illustres fondateurs de la
-philosophie catholique soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles
-objections, aujourd'hui abandonnées aux entendemens les plus arriérés:
-qu'on rapproche ce cas décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre
-précédent, à l'égard des aberrations astronomiques d'Épicure, et l'on
-sentira combien était intime et complète cette mémorable séparation,
-très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la
-philosophie morale.
-
-Tant que la pénible et lente élaboration graduelle du système
-catholique n'a pas été suffisamment avancée, l'impuissance organique,
-que nous avons reconnue être radicalement propre à l'esprit
-métaphysique, ne lui a pas permis, malgré son essor continu, de lutter
-avec avantage contre la domination nécessaire de l'esprit théologique,
-spéculativement moins avancé. Mais, quoique le catholicisme ait
-honorablement tenté d'éterniser ensuite une chimérique conciliation
-entre deux philosophies aussi vaguement caractérisées, il est évident
-que l'esprit métaphysique, qui, à vrai dire, avait d'abord présidé,
-d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la grande transformation
-du fétichisme en polythéisme, et qui surtout venait de diriger le
-passage du polythéisme en monothéisme, ne pouvait cesser l'influence
-modificatrice qui lui est propre au moment même où il avait acquis
-le plus d'étendue et d'intensité: toutefois, comme il n'y avait
-plus rien au-delà du monothéisme, à moins de sortir entièrement de
-l'état théologique, ce qui alors eût été éminemment impraticable,
-l'action métaphysique est dès-lors devenue, et de plus en plus,
-essentiellement dissolvante, en tendant à ruiner, par ses analyses
-antisociales à l'insu d'ailleurs de la plupart de ses propagateurs,
-les principales conditions d'existence du régime monothéique. Ce
-résultat nécessaire a dû se réaliser d'autant plus vite et plus
-sûrement, quand l'organisation catholique a été enfin complétée, que
-cette organisation accélérait davantage, suivant nos explications
-antérieures, l'ensemble du mouvement intellectuel, dont les divers
-progrès, même scientifiques, devaient alors tourner surtout à l'honneur
-et au profit de l'esprit métaphysique qui paraissait les diriger,
-quoiqu'il n'en pût être que le simple organe philosophique, jusqu'à
-ce que l'esprit positif pût devenir finalement assez caractérisé par
-ces succès graduels pour lutter directement contre le système entier
-de la philosophie primitive, d'abord dans l'étude des plus simples
-phénomènes, et ensuite peu à peu envers tous les autres, eu égard à
-leur complication croissante, ce qui n'a été possible qu'en un temps
-très postérieur à celui que nous considérons, comme je l'expliquerai
-plus tard. Il était donc inévitable que le catholicisme, qui, dès sa
-naissance, et même, en quelque sorte auparavant, avait ainsi laissé
-nécessairement en dehors de son propre système, quoique sous sa
-tutelle générale, l'essor intellectuel le plus avancé, fût atteint
-graduellement par un antagonisme destructeur, aussitôt que, par le
-suffisant accomplissement, au moins provisoire, des conditions purement
-sociales, les conditions simplement mentales devaient, à leur tour,
-devenir directement les plus importantes au développement continu de
-l'évolution humaine: cause radicale d'une insurmontable décadence,
-dont nous pouvons assurer, par anticipation, que le régime positif
-sera spontanément préservé, comme reposant toujours, par sa nature,
-sur l'ensemble du mouvement spirituel. Quoique cette irrésistible
-dissolution de la philosophie monothéique ait dû d'abord faire
-seulement prévaloir l'ascendant métaphysique, une telle révolution n'a
-pu finalement aboutir qu'à l'avénement nécessaire de l'esprit positif,
-suivant la théorie fondamentale établie à la fin du volume précédent:
-car, les voies philosophiques lui ont été par-là directement ouvertes,
-d'après ce premier triomphe capital de la philosophie naturelle sur la
-philosophie morale. J'ai démontré, en effet, en diverses parties de ce
-Traité, que, du point de vue scientifique le plus élevé, et, par suite,
-conformément aussi aux plus éminentes considérations historiques,
-la philosophie positive est surtout caractérisée par sa tendance
-constante à procéder de l'étude générale du monde extérieur à celle
-de l'homme lui-même, tandis que la marche inverse est nécessairement
-propre à la philosophie théologique (_voyez_ principalement, à ce
-sujet, la quarantième leçon et la cinquante-unième): ainsi, tout
-mouvement philosophique qui, d'abord développé dans les spéculations
-inorganiques, parvenait directement à modifier d'après elles le système
-primitif des spéculations morales et sociales, préparait réellement,
-par une invincible fatalité, l'empire ultérieur de la positivité
-rationnelle, quelles que pussent être d'abord les vaines prétentions à
-la domination indéfinie de l'intelligence humaine, alors naturellement
-conçues par les organes provisoires d'un tel progrès. C'est ainsi que
-les besoins essentiels de l'esprit positif ont dû long-temps coïncider
-avec les principaux intérêts de l'esprit métaphysique, malgré leur
-antagonisme radical, instinctivement contenu, tant que le régime
-monothéique n'a pas été suffisamment ébranlé.
-
-La cause générale de l'inévitable dissolution mentale du catholicisme
-consiste donc, d'après cette démonstration, conformément à notre
-premier énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer intimement le
-mouvement intellectuel, il en a été, de toute nécessité, finalement
-dépassé; il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en perdant le
-caractère progressif, propre à tout système quelconque à l'âge
-d'ascension, pour acquérir de plus en plus le caractère profondément
-stationnaire, et même éminemment rétrograde, qui le distingue si
-déplorablement aujourd'hui. Une superficielle appréciation de
-l'économie spirituelle des sociétés humaines a pu d'abord, à la vérité,
-faire penser que cette décadence mentale pouvait se concilier avec
-une prolongation indéfinie de la prépondérance morale, à laquelle
-le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu de
-l'excellence généralement reconnue de sa propre morale, dont les
-préceptes seront, en effet, toujours profondément respectés de
-tous les vrais philosophes, malgré l'entraînement passager de nos
-anarchiques aberrations. Mais un examen approfondi doit bientôt
-dissiper une telle illusion, en faisant comprendre, en principe,
-que l'influence morale s'attache nécessairement à la supériorité
-intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement: car,
-ce ne peut être évidemment que par une pure transition très précaire
-que les hommes accordent habituellement leur principale confiance, dans
-les plus chers intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il ne
-font plus assez de cas pour les consulter à l'égard des plus simples
-questions spéculatives. La morale universelle, dont le catholicisme
-a dû être d'abord l'indispensable organe, ne peut certainement lui
-constituer une exclusive propriété, s'il a finalement perdu l'aptitude
-générale à la faire prévaloir dans l'économie sociale: elle forme
-nécessairement un précieux patrimoine transmis par nos ancêtres à
-l'ensemble de l'humanité; son influence appartiendra désormais à ceux
-qui sauront le mieux la consolider, la compléter et l'appliquer,
-quels que puissent être leurs principes intellectuels. Quoique la
-raison humaine ait dû faire d'heureux emprunts à l'astrologie, par
-exemple, ainsi qu'à l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles
-acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur sort, dès qu'elle
-a pu rattacher à de meilleures bases ces importans résultats: il en
-sera essentiellement de même pour tous les progrès quelconques, moraux
-ou politiques, d'abord réalisés par la philosophie théologique, et qui
-ne sauraient périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe enfin
-convenablement de les incorporer à une autre organisation spirituelle,
-sous la direction générale de la philosophie positive, comme je
-l'expliquerai plus tard.
-
-Temporellement envisagée, la décadence nécessaire du régime propre au
-moyen-âge résulte directement d'un principe tellement évident, qu'il
-ne saurait exiger ici des explications aussi étendues que celles que
-je viens de terminer pour l'ordre spirituel, sauf le développement
-spécial que devra présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous
-quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime féodal, dont les
-trois caractères généraux ont été précédemment établis, sa nature
-essentiellement transitoire se manifeste aussitôt de la manière la
-moins équivoque. Quant à son but principal, l'organisation défensive
-des sociétés modernes, il ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à
-ce que les invasions fussent suffisamment contenues, par la transition
-finale des barbares à la vie agricole et sédentaire dans leurs propres
-contrées, sanctionnée et consolidée, pour les cas les plus favorables,
-par leur conversion graduelle au catholicisme, qui les incorporait de
-plus en plus au système universel. A mesure que ce grand résultat était
-convenablement réalisé, l'activité militaire devait nécessairement
-perdre, faute d'une large application sociale, la prépondérance
-inévitable qu'elle avait jusque alors conservée, d'abord pendant la
-conquête romaine, et ensuite sous la défense féodale; la guerre devait,
-de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et tendre finalement
-à disparaître chez l'élite de l'humanité, où la vie industrielle,
-primitivement si subalterne, devait acquérir simultanément une
-extension et une intensité toujours croissantes, sans pouvoir toutefois
-encore devenir politiquement dominante, comme je l'expliquerai bientôt.
-La destination purement provisoire de tout système militaire avait dû
-être beaucoup moins prononcée sous le régime précédent, quoiqu'elle y
-soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire qu'avait exigée,
-de toute nécessité, l'essor graduel de la domination romaine: le
-système simplement défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite
-une aussi longue durée. Cette nature transitoire est encore plus
-irrécusable pour cette décomposition générale du pouvoir temporel en
-souverainetés partielles, que nous avons appréciée comme le second
-caractère essentiel de l'ordre féodal, et qui ne pouvait assurément
-éviter d'être prochainement remplacée par une centralisation nouvelle,
-vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra au chapitre
-suivant, aussitôt que le but propre d'un tel régime aurait été
-suffisamment accompli. Il en est de même, enfin, pour le dernier trait
-caractéristique, la transformation de l'esclavage en servage, puisque
-l'esclavage constitue naturellement un état susceptible de durée sous
-les conditions convenables; tandis que le servage proprement dit ne
-pouvait être, dans le système général de la civilisation moderne,
-qu'une situation simplement passagère, promptement modifiée par
-l'établissement presque simultané des communes industrielles, et qui
-n'avait d'autre destination sociale que de conduire graduellement
-les travailleurs immédiats à l'entière émancipation personnelle. A
-tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération, que mieux
-le régime féodal remplissait son office propre, capital quoique
-passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine, et plus il rendait
-imminente sa désorganisation prochaine, à peu près comme nous l'avons
-ci-dessus reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances
-extérieures, qui d'ailleurs n'étaient nullement accidentelles, ont
-très inégalement prolongé, chez les diverses nations européennes, la
-durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance politique
-a dû surtout persister davantage aux diverses frontières sociales
-de la civilisation catholico-féodale, c'est-à-dire, en Pologne, en
-Hongrie, etc., quant aux invasions purement tartares et scandinaves,
-et même, à certains égards, en Espagne, et dans les grandes îles de
-la Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens arabes:
-distinction très utile à noter ici dans son germe, et qui trouvera,
-en poursuivant notre appréciation historique, une intéressante
-application, d'ailleurs presque toujours implicite, suivant les
-conditions logiques de notre travail. L'explication précédente, quelque
-sommaire qu'elle ait dû être, se complète, au reste, naturellement,
-en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel, la classe
-spécialement destinée à diriger immédiatement la décomposition continue
-du régime féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir
-par l'intervention politique de la classe industrielle, quoique son
-avénement social constituât cependant l'issue finale d'une semblable
-progression. A l'origine, cette classe devait être à la fois trop
-subalterne et trop exclusivement préoccupée de son propre essor
-intérieur pour se livrer directement à cette grande lutte temporelle,
-qui dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont le
-système féodal avait spontanément développé de plus en plus l'influence
-politique, par une suite nécessaire du décroissement graduel de
-l'activité militaire, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils
-sont, en effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du mouvement
-temporel, malgré que sa principale destination ait essentiellement
-changé de nature depuis que cette mission provisoire est suffisamment
-accomplie, de manière à mettre pleinement désormais en évidence
-croissante l'incapacité organique qui caractérise les légistes aussi
-bien que les métaphysiciens, également réservés, en politique et en
-philosophie, à opérer de simples modifications critiques, sans pouvoir
-jamais rien fonder.
-
-En terminant enfin cette longue et difficile appréciation fondamentale
-du régime monothéique propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir
-m'abstenir de signaler, dès ce moment, une importante réflexion
-philosophique, ultérieurement développable, naturellement suggérée
-par l'ensemble de notre examen historique du système catholique, qui
-formait la principale base de cette mémorable organisation. Si l'on
-envisage convenablement la durée totale du catholicisme, on est, en
-effet, aussitôt frappé de la disproportion, essentiellement anomale,
-que présente le temps excessif de sa lente élaboration politique,
-comparé à la courte prolongation de son entière prépondérance sociale,
-promptement suivie d'une rapide et irrévocable décadence; puisque une
-constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne s'est, en réalité,
-suffisamment maintenue à la tête du système européen que pendant deux
-siècles environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à Boniface VIII,
-sous lequel son déclin politique a hautement commencé, les cinq siècles
-suivans n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une sorte
-d'agonie chronique, de moins en moins active: ce qui doit certainement
-sembler tout-à-fait contraire soit aux lois générales de la longévité
-ordinaire des organismes sociaux, où la durée de la vie, comme dans les
-organismes individuels, doit être relative à celle du développement;
-soit à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait une telle
-économie, dont j'ai fait ressortir, à tant de titres, les éminens
-attributs. La seule solution possible de ce grand problème historique,
-qui n'a jamais pu être philosophiquement posé jusqu'ici, consiste
-à concevoir, en sens radicalement inverse des notions habituelles,
-que ce qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme,
-c'était la doctrine, et non l'organisation, qui n'a été passagèrement
-ruinée que par suite de son inévitable adhérence élémentaire à la
-philosophie théologique, destinée à succomber graduellement sous
-l'irrésistible émancipation de la raison humaine; tandis qu'une telle
-constitution, convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles
-à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à
-l'indispensable réorganisation spirituelle des sociétés modernes, sauf
-les différences essentielles spontanément correspondantes à l'extrême
-diversité des doctrines fondamentales; à moins de supposer, ce qui
-serait certainement contradictoire à l'ensemble des lois de notre
-nature, que les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés
-par la persévérante sollicitude des nations civilisées, dans la
-fondation séculaire de ce chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine,
-doivent être enfin irrévocablement perdus pour l'élite de l'humanité,
-sauf les résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient
-immédiatement. Cette explication générale, déjà évidemment motivée par
-la suite des considérations propres à ce chapitre, sera de plus en plus
-confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle
-constituera spontanément la principale conclusion politique.
-
-
-
-
-CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON.
-
- Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés
- modernes: époque critique, ou âge de transition révolutionnaire.
- Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite de plus
- en plus systématique, de l'ensemble du régime théologique et
- militaire.
-
-
-Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre les deux chapitres
-précédens, le lecteur attentif a dû désormais vérifier spontanément,
-de la manière la moins équivoque, que, conformément à notre théorie
-fondamentale de l'évolution humaine, le régime polythéique de
-l'antiquité avait réellement constitué, à tous égards, la phase la
-plus complète et la plus durable du système théologique et militaire
-envisagé dans sa durée totale; tandis que le régime monothéique du
-moyen âge, quoique nécessairement amené par le développement même de
-la situation antérieure, devait naturellement caractériser la dernière
-époque essentielle et la forme la moins stable d'un tel système,
-dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable
-décadence et le remplacement final. Malgré l'immense ascendant que
-l'esprit théologique semble d'abord conserver dans l'organisation
-catholique, quand on la considère isolément, nous avons néanmoins
-démontré, avec une pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi,
-sous un aspect quelconque, un décroissement capital et irréparable,
-non-seulement par rapport à son irrécusable prépondérance dans les
-pures théocraties primitives, mais même comparativement à sa suprématie
-habituelle dans le polythéisme grec ou romain. L'admirable tendance
-du catholicisme à développer, autant que possible, les propriétés
-civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement empêcher cette
-inévitable diminution, à la fois mentale et sociale, dès lors
-spontanément consacrée par une disposition involontaire et continue à
-agrandir progressivement le domaine, jadis si restreint, de la raison
-humaine, en dégageant de plus en plus de la tutelle théologique, soit
-nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord uniformément soumises,
-jusque dans leurs moindres détails, à sa domination presque exclusive.
-De même, sous le point de vue temporel, quelque puissante que doive
-sembler, au moyen-âge, l'activité militaire, par comparaison aux temps
-postérieurs, nous avons cependant reconnu que, en passant de l'état
-romain à l'état féodal, l'esprit guerrier avait nécessairement éprouvé
-une altération radicale dans sa double influence morale et politique,
-dont la prépondérance originaire devait désormais rapidement décliner,
-tant par suite des entraves continues que lui imposait nécessairement
-la nature générale du système monothéique, qu'en vertu de l'importance
-évidemment passagère et graduellement décroissante de la destination
-essentiellement défensive qui seule lui restait dès lors. C'est
-donc uniquement dans l'antiquité qu'il faut placer la véritable
-époque du plein ascendant et du libre essor, soit de la philosophie
-purement théologique, soit de l'activité franchement militaire, au
-développement desquelles tout concourait alors spontanément: l'une et
-l'autre reçurent certainement, pendant tout le cours du moyen-âge, une
-profonde atteinte, que devait bientôt suivre une irrévocable décadence.
-Nous avons même constaté, au chapitre précédent, que la plus exacte
-appréciation de l'ensemble du régime monothéique propre à cette phase
-transitoire de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir
-comme le résultat d'une première grande tentative de l'humanité, pour
-l'établissement direct et général d'un système rationnel et pacifique.
-Quoique cette tentative trop prématurée ait dû essentiellement manquer
-son but principal, soit à cause d'une situation encore éminemment
-défavorable, soit surtout par suite de l'insuffisance radicale de la
-seule philosophie qui pût alors diriger une telle opération, elle n'en
-a pas moins, en réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité
-dans sa grande transition finale, soit en accélérant la décomposition
-spontanée du système théologique et militaire, soit en secondant
-l'essor naturel des principaux élémens d'un système nouveau, de manière
-à permettre enfin de reprendre directement avec succès l'œuvre immense
-de la réorganisation fondamentale, quand cette double préparation
-aurait été convenablement accomplie, comme nous reconnaîtrons
-clairement qu'elle commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les
-plus avancés.
-
-A partir du point éminemment notable où se trouve maintenant
-parvenue notre élaboration historique, l'étude générale d'une telle
-transition doit donc constituer désormais l'objet essentiel de tout
-le reste de notre analyse, afin d'apprécier exactement, sous l'un et
-l'autre aspect, les diverses conséquences nécessaires de l'impulsion
-universelle spontanément produite, au moyen-âge, par l'ensemble du
-régime catholique et féodal, vers la régénération totale des sociétés
-humaines. Cette partie finale de notre grande démonstration me semble
-strictement exiger, par sa nature, la décomposition rationnelle
-d'une pareille exposition en deux séries hétérogènes, très nettement
-distinctes pour quiconque aura convenablement saisi l'esprit de notre
-travail antérieur, quoique d'ailleurs nécessairement coexistantes
-et même profondément solidaires: l'une, essentiellement critique ou
-négative, destinée à caractériser la démolition graduelle du système
-théologique et militaire, sous l'ascendant croissant de l'esprit
-métaphysique; l'autre, directement organique, relative à l'évolution
-progressive des divers élémens principaux du système positif: la leçon
-actuelle sera spécialement consacrée à la première appréciation, et la
-suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité évidente de ces deux
-mouvemens simultanés de décomposition et de recomposition sociales,
-on éviterait difficilement une confusion presque inextricable, très
-préjudiciable à l'analyse définitive de la situation actuelle, en
-persistant à mener de front deux ordres de considérations désormais
-assez radicalement différens pour que je n'hésite point, après une
-scrupuleuse délibération, à regarder leur séparation méthodique comme
-un artifice scientifique vraiment indispensable au plein succès
-final de la suite entière de notre opération historique: car ces
-deux sortes de développemens, dont la liaison nécessaire ne pouvait
-nullement altérer l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs,
-en réalité, ni habituellement conçus dans le même esprit et pour
-le même but, ni communément dirigés par les mêmes organes. Envers
-les diverses phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au
-contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier ainsi séparément
-les deux mouvemens élémentaires, opposés mais toujours convergens,
-dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est, par sa
-nature, constamment agité: puisque les divers changemens successivement
-accomplis jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour exiger
-ou comporter l'institution d'un semblable artifice, dont l'emploi
-eût, par conséquent, abouti surtout à dissimuler la vraie filiation
-des évènemens. Les révolutions précédentes, sans même excepter la
-plus importante de toutes, le passage du régime polythéique au
-régime monothéique, n'avaient pu consister qu'en modifications plus
-ou moins graves du système théologique fondamental, dont la nature
-caractéristique restait essentiellement maintenue; le mouvement
-critique et le mouvement organique, quoique réellement différens, ne
-pouvaient donc être, d'ordinaire, assez distincts et assez indépendans
-pour devenir rationnellement séparables, à moins de pousser l'analyse
-sociologique jusqu'à un degré de précision qui serait aujourd'hui
-déplacé, suivant les prescriptions logiques du quatrième volume. Dans
-la transition graduelle de chaque forme théologique à la suivante,
-non-seulement l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction
-de l'une avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même y être
-spontanément conduit, sauf la tendance individuelle à cultiver plus
-spécialement l'une ou l'autre partie de cette double opération
-philosophique. Mais il en devait être tout autrement pour sortir
-entièrement du système théologique et passer au système franchement
-positif, ce qui constitue nécessairement la plus profonde révolution,
-d'abord mentale, et finalement sociale, que notre espèce puisse subir
-dans l'ensemble de sa carrière. Par la nature propre de cette grande
-transition, le mouvement critique, devenu, pendant plusieurs siècles,
-extrêmement prononcé, s'y distingue tellement du mouvement organique,
-long-temps à peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale,
-chacun d'eux ne peut être sainement jugé que d'après une étude spéciale
-et directe. L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation
-ont alors, pour la première fois, graduellement conduit l'esprit humain
-à diriger son essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue
-de négation systématique, dont l'inévitable ascendant tend à faire
-profondément méconnaître la véritable issue finale de l'ensemble de
-la crise, qui paraît ainsi consister dans l'application totale et la
-prépondérance continue de cette doctrine nécessairement passagère,
-comme la plupart des philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé.
-Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement
-organique ne restât essentiellement absorbée par la considération,
-jusqu'ici beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du mouvement
-critique, si, dans l'appréciation rationnelle des cinq derniers siècles
-de notre civilisation, on n'instituait point, entre deux études aussi
-distinctes, une séparation méthodique. Ce qui rend ici réellement
-facultatif l'emploi rationnel d'un semblable artifice sociologique,
-c'est la nature éminemment abstraite de notre élaboration historique,
-d'après les explications générales placées au début de ce volume:
-car, dans un travail historique qui aurait véritablement le caractère
-concret, cette division idéale entre des phénomènes simultanés et
-solidaires ne saurait être légitime; tandis qu'elle est, au contraire,
-pleinement compatible avec une analyse abstraite de l'évolution
-sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît utile à l'éclaircissement du
-sujet, ce qui, pour le cas actuel, me semble hautement incontestable;
-on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective un droit
-scientifique dès long-temps usuel dans l'étude de la vie individuelle.
-Un retour suffisant à la saine appréciation logique de la différence
-fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire concrète conduira
-spontanément le lecteur à dissiper sans difficulté l'incertitude qui
-pourrait lui rester à cet égard.
-
-Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité est, sans doute, assez
-prononcé maintenant pour que l'emploi soutenu de cet indispensable
-artifice sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître la
-solidarité nécessaire de ces deux mouvemens simultanés, dont l'évidente
-connexité, déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions, soit
-scientifiques, soit logiques, du quatrième volume, se trouve d'ailleurs
-directement établie d'avance d'après nos explications historiques, et
-surtout résulte spontanément de la leçon précédente, qui a finalement
-montré le régime monothéique du moyen-âge comme la commune source
-immédiate de l'une et l'autre impulsion. Toutefois, afin de prévenir,
-autant que possible, les déviations involontaires que pourrait, à ce
-sujet, susciter momentanément un tel mode d'appréciation, il n'est pas
-ici inutile de rappeler d'abord, en général, l'obligation fondamentale
-d'avoir toujours en vue l'intime corelation effective de ces deux
-ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant, pour plus de netteté,
-à l'analyse séparée de chacun d'eux. Or, il est certainement évident
-que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur spontanéité nécessaire,
-ont dû constamment exercer l'un sur l'autre une réaction très puissante
-pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La décomposition
-croissante, spirituelle ou temporelle, de l'ancien système social ne
-pouvait successivement s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor
-graduel des élémens correspondans du nouveau système, en diminuant les
-principaux obstacles qui le retardaient; de même, en sens inverse, le
-développement progressif des nouveaux élémens sociaux devait, non moins
-naturellement, imprimer un important surcroît d'énergie à l'action
-révolutionnaire, et surtout rendre ses résultats plus expressément
-irrévocables. Cette double relation permanente n'est pas seulement
-incontestable depuis que l'antagonisme des deux systèmes a commencé
-à devenir direct et pleinement caractéristique: elle était, au fond,
-tout aussi réelle, quoique plus difficilement appréciable, pendant
-que la lutte restait encore indirecte et vaguement définie, sous la
-conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique proprement
-dit. Personne aujourd'hui ne saurait méconnaître la grande influence de
-la désorganisation successive du régime théologique et militaire depuis
-le moyen-âge pour seconder le développement scientifique et industriel
-de la civilisation moderne, dont la spontanéité fondamentale a même été
-souvent mal appréciée en attribuant à cette considération indispensable
-une irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse, quoique
-beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est pas, en effet, moins certaine,
-ni moins importante. La suite de ce travail doit bientôt fournir au
-lecteur plusieurs occasions capitales de sentir spontanément que le
-développement de l'esprit positif, avant même que son intervention
-devînt explicite, a pu seul donner une véritable consistance à
-l'ascendant graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit théologique:
-sans une telle influence, cette lutte continue, au lieu de tendre vers
-une vraie rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à de vaines et
-interminables discussions; puisque, l'esprit métaphysique ne pouvant,
-par sa nature, accomplir la démolition successive de la philosophie
-théologique que d'après sa disposition caractéristique à détruire
-les conséquences au nom des principes, il devait nécessairement
-consacrer toujours les bases intellectuelles, au moins les plus
-générales, de cette même philosophie dont il ruinait essentiellement
-l'efficacité sociale, et dont la décadence mentale ne pouvait ainsi
-jamais sembler pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est parce
-qu'on n'a pas communément assez apprécié l'influence philosophique
-propre à l'esprit positif que l'on conserve encore trop souvent des
-illusions si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime
-théologique convenablement modifié, comme j'aurai lieu de l'expliquer
-ultérieurement. On peut faire, dans l'ordre temporel, des remarques
-essentiellement équivalentes, et certes non moins évidentes, sur la
-réaction capitale que l'essor graduel de l'esprit industriel a dû
-exercer de plus en plus pour rendre hautement irrévocable, chez les
-modernes, le décroissement spontané de l'esprit militaire, quoique
-leur antagonisme n'ait été jusqu'ici presque jamais direct: faute
-d'une telle base générale, la rivalité politique des légistes envers
-les militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans jamais pouvoir
-aboutir à un véritable changement de système; c'est la prépondérance
-universelle de la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir
-instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité radicale
-de tout régime militaire avec la nature caractéristique de la
-civilisation actuelle.
-
-Ces indications sommaires suffisent ici, sans doute, pour faire
-d'avance convenablement ressortir, en général, l'enchaînement
-nécessaire et continu des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens,
-l'un critique, l'autre organique, que nous devons désormais analyser
-séparément, en prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique
-de cette indispensable décomposition méthodique, c'est-à-dire la
-tendance à dissimuler l'intime connexité des deux séries de phénomènes
-sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement l'examen qui
-constitue l'objet propre de ce chapitre, en procédant d'abord à
-l'appréciation rationnelle de la désorganisation croissante du système
-théologique et militaire pendant le cours des cinq derniers siècles.
-
-Quoique le caractère essentiellement négatif de cette grande opération
-révolutionnaire doive naturellement inspirer, envers une telle période,
-une sorte de répugnance philosophique, cependant l'esprit général de ma
-théorie fondamentale de l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble
-des explications contenues au chapitre précédent, ont dû d'avance
-dissiper spontanément ce qu'il pourrait y avoir d'anti-scientifique
-dans une semblable disposition, en faisant pressentir que, malgré
-les profondes aberrations et les désordres déplorables qui devaient
-la distinguer, cette mémorable phase sociale constitue néanmoins,
-à sa manière, un intermédiaire aussi indispensable qu'inévitable
-dans la marche lente et pénible du développement humain. A l'état
-catholique et féodal, le système théologique et militaire était
-déjà, au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence imminente,
-sans que rien pût dès lors le préserver d'une prochaine et rapide
-décomposition radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre et
-directe des nouveaux élémens sociaux commençait à peine alors à être
-distinctement ébauchée, sans que leur tendance politique finale pût
-être encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce qu'une longue élaboration
-ultérieure leur eût permis de manifester graduellement leur aptitude
-nécessaire, si mal appréciée, même aujourd'hui, des meilleurs esprits,
-à fournir les bases solides d'une vraie réorganisation. Il était donc
-évidemment contradictoire aux lois naturelles du mouvement social
-que le passage d'un système à l'autre s'opérât par substitution
-immédiate, en prévenant toute discontinuité organique, quand même
-tous les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement consentir
-au chimérique sacrifice de leurs dispositions les plus naturelles et
-de leurs intérêts les plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes
-ne pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant plusieurs
-siècles, d'une manière de plus en plus prononcée, dans cette situation
-profondément exceptionnelle, mais nécessairement transitoire, où
-le principal progrès politique serait, au fond, par une nécessité
-toujours croissante, essentiellement négatif, tandis que l'ordre
-public serait surtout maintenu par une résistance de plus en plus
-rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui à sa plus haute
-intensité. Quant à l'indispensable office général que ce mouvement de
-décomposition devait accomplir dans l'évolution totale des sociétés
-modernes, je l'ai d'avance suffisamment indiqué en expliquant, dès
-le début du volume précédent, la destination essentielle de la
-doctrine révolutionnaire, qui a dû finalement devenir le principal
-organe d'une telle suite d'opérations. Outre sa puissante influence,
-ci-dessus rappelée, pour seconder l'essor naturel des nouveaux élémens
-sociaux, par la suppression croissante des entraves primitives, son
-efficacité politique, et même philosophique, a surtout consisté à
-rendre non-seulement possible mais inévitable un vrai changement de
-système, soit en manifestant de plus en plus l'insuffisance radicale
-de l'ancienne organisation, soit aussi en dissipant graduellement
-les obstacles nécessaires qui interdisaient spontanément à notre
-faible intelligence jusqu'à la simple conception de toute véritable
-régénération, comme je l'ai établi au quarante-sixième chapitre.
-Sans la salutaire impulsion de cette énergie critique, il n'est pas
-douteux que l'humanité languirait encore sous ce régime provisoire
-qui, après avoir été indispensable à son enfance, tendait ensuite à
-la prolonger indéfiniment, en conservant sa prépondérance malgré le
-suffisant accomplissement de sa principale destination. On doit même
-reconnaître que, pour remplir convenablement son office essentiel, le
-mouvement critique avait besoin d'être poussé, surtout mentalement,
-jusqu'à son dernier terme naturel: car, sans l'entière suppression
-des divers préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à
-l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle et sociale
-se serait certainement bornée à chercher un dénouement facile mais
-illusoire, en se contentant de faire subir au système primitif de
-vaines modifications, impuissantes à apporter aucune satisfaction
-suffisante et durable aux nouveaux besoins de l'humanité. Quoique
-une telle émancipation ne puisse, sans doute, constituer qu'une
-condition purement négative, il n'en faut pas moins l'envisager,
-même aujourd'hui, comme un préambule rigoureusement indispensable à
-toute saine spéculation philosophique sur une vraie réorganisation
-sociale, ainsi que j'aurai lieu de le faire bientôt sentir. Il serait
-donc superflu d'insister ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la
-répugnance naturelle que doit inspirer, en tous genres, le spectacle
-de la destruction; chacun peut déjà suffisamment sentir d'avance
-l'importance capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement
-critique, dont l'exacte appréciation se rattache d'ailleurs, d'une
-manière si directe et si intime, à l'étude générale de la situation
-actuelle de l'élite de l'humanité.
-
-Cette désorganisation croissante doit être distinctement examinée à
-partir d'une époque plus reculée que celle communément adoptée par
-les plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse mal conçue,
-ne font presque jamais remonter une telle investigation historique
-au-delà du seizième siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication
-est ici nécessaire afin de prévenir, autant que possible, le vague et
-l'incertitude des spéculations, devient aisément assignable d'après la
-théorie fondamentale établie au chapitre précédent sur la principale
-destination propre au régime monothéique du moyen-âge, envisagé comme
-devant constituer, par sa nature, la dernière phase essentielle du
-système théologique et militaire. Il est facile de reconnaître, en
-effet, que, dès la fin du treizième siècle, la constitution catholique
-et féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports les plus
-importans, du moins selon sa véritable mesure naturelle, son office,
-indispensable mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine;
-et que, en même temps, les conditions nécessaires de son existence
-politique avaient déjà reçu de graves et irréparables altérations,
-annonçant avec évidence une imminente décomposition: ce qui conduit à
-reporter au commencement du quatorzième siècle la véritable origine
-historique de cette immense élaboration révolutionnaire, à laquelle
-toutes les classes de la société ont, dès lors, chacune à sa manière,
-constamment participé. Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat
-de Boniface VIII caractérise hautement l'époque inévitable où le
-pouvoir catholique, après avoir noblement accompli, eu égard aux
-temps et aux moyens, sa grande mission sociale relative au premier
-établissement politique de la morale universelle, comme je l'ai
-expliqué, est naturellement conduit à dépasser très vicieusement le
-but, en s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt isolé, une
-chimérique domination absolue, de manière à soulever nécessairement
-d'universelles résistances, aussi justes que redoutables, pendant
-que d'ailleurs il avait déjà commencé à manifester hautement son
-impuissance radicale à diriger réellement le mouvement mental, dont
-l'importance devenait alors graduellement prépondérante dans le système
-général de la civilisation moderne. L'imminente désorganisation
-spontanée du catholicisme était même indiquée, dès l'origine du
-quatorzième siècle, d'après de graves symptômes précurseurs, soit par
-le relâchement presque général du véritable esprit sacerdotal, soit par
-l'intensité croissante des tendances hérétiques. Ce double commencement
-de décomposition intime fut d'abord, sans doute, efficacement combattu
-par la mémorable institution des franciscains et des dominicains,
-si sagement adaptée, un siècle auparavant, à une telle destination,
-et qu'il faut regarder, en effet, comme le plus puissant moyen de
-réformation et de conservation qui pût être vraiment compatible avec
-la nature d'un tel système: mais son influence préservatrice devait
-être bientôt épuisée, et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait
-finalement que faire mieux ressortir la prochaine décadence inévitable
-d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En même
-temps, les moyens violens introduits alors, sur une grande échelle,
-pour l'extirpation des hérésies, constituaient nécessairement l'un des
-signes les moins équivoques de cette insurmontable fatalité: car aucune
-domination spirituelle ne pouvant évidemment reposer, en dernière
-analyse, que sur l'assentiment volontaire des intelligences, tout
-notable recours spontané à la force matérielle doit être considéré,
-à son égard, comme le plus irrécusable indice d'un déclin imminent
-et déjà senti. Par ces divers motifs, il est donc aisé de concevoir
-que l'ébranlement décisif du système catholique devait, à tous
-égards, commencer au quatorzième siècle, surtout relativement à ses
-attributions les plus centrales.
-
-De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi alors que le décroissement
-spontané de la constitution féodale a dû devenir graduellement
-irrévocable, par suite d'un suffisant accomplissement de sa principale
-destination militaire, caractérisée au chapitre précédent. Car,
-l'admirable système d'opérations défensives, qui distingue l'activité
-guerrière propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement deux
-séries principales d'efforts essentiels pour protéger convenablement
-le premier essor de la civilisation moderne, d'abord contre les
-irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes du nord, et
-ensuite contre l'imminente invasion du monothéisme musulman. Quelque
-puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la première opération,
-où le plus grand homme du moyen-âge trouva surtout un si noble emploi
-de son infatigable énergie, la seconde lutte devait être, par sa
-nature, beaucoup plus difficile et plus lente: puisque le catholicisme,
-principal mobile universel de cette mémorable époque, fournissait, sous
-le premier aspect, un moyen capital de consolidation des résultats
-militaires, par la possibilité des conversions nationales chez les
-polythéistes; tandis que, au contraire, cette force fondamentale
-s'opposait directement, dans le second cas, à toute conciliation
-finale, vu l'incompatibilité radicale qui devait évidemment exister
-entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également, de toute
-nécessité, à l'empire universel, quoique par des moyens et avec des
-caractères essentiellement différens. Les croisades, abstraction
-faite de tant d'importans résultats accessoires ou indirects qu'on y
-a trop exclusivement remarqués, et même indépendamment de la haute
-influence qui leur appartenait alors immédiatement pour mieux lier les
-divers peuples européens en leur imprimant une activité collective
-suffisamment prolongée, constituaient surtout, par leur nature, le
-seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale du redoutable
-prosélytisme musulman, dès lors essentiellement réduit à l'orient,
-où son action pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel
-procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué avec un succès soutenu
-qu'après l'entière cessation des migrations septentrionales, par suite
-d'une combinaison convenable d'énergiques résistances et de sages
-concessions: c'est pourquoi la principale défense du catholicisme
-contre l'islamisme a dû précisément devenir le but prépondérant de
-l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité
-du système politique propre au moyen-âge. Toutefois, malgré les
-inquiétudes, sérieuses mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter,
-même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension occidentale des armes
-musulmanes, il est clair que cette grande opération défensive était
-essentiellement accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne tendait
-dès-lors à se perpétuer abusivement que par l'aveugle impulsion des
-habitudes ainsi contractées; sauf l'action régulière, long-temps si
-utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement consacrée à
-la consolidation continue de cet éminent résultat, dont le maintien
-suffisant cessait désormais d'exiger l'intervention permanente de la
-masse des populations chrétiennes. L'organisme féodal avait donc,
-à cette époque, déjà rempli son principal office pour l'évolution
-générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit militaire qui
-le caractérisait, graduellement privé de sa grande destination
-protectrice et conservatrice, a depuis tendu de plus en plus à devenir
-profondément perturbateur, surtout à mesure que la papauté perdait
-son autorité européenne, comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est
-ainsi que la décadence temporelle du régime propre au moyen-âge a dû
-nécessairement, aussi bien que sa décadence spirituelle, et par des
-motifs de même nature, manifester, vers le début du quatorzième siècle,
-un évident caractère d'irrévocabilité, que son cours spontané n'avait
-pu jusque alors offrir, tant qu'il restait à ce régime quelque fonction
-indispensable à remplir dans le système de notre civilisation. Son
-énergie militaire a, sans doute, rendu long-temps encore d'éminens
-services partiels pour garantir la nationalité des principaux peuples
-européens: mais il importe de remarquer que ces divers services
-n'étaient plus que relatifs surtout aux perturbations même que la
-prolongation démesurée d'une telle activité suscitait partout de plus
-en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement contenues
-par la prépondérance spontanée d'une plus noble destination commune.
-En assignant ainsi le vrai point de départ propre au grand mouvement
-de décomposition dont nous commençons l'appréciation philosophique,
-on voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel, que la
-désorganisation continue de la constitution catholique et féodale,
-dernière phase générale du système théologique et militaire, devient
-sensible à l'époque même où, après le suffisant accomplissement de sa
-mission fondamentale, son ascendant politique devait tendre désormais
-à entraver de plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes;
-ce qui garantit nécessairement la pleine rationnalité d'une telle
-détermination.
-
-Pour être maintenant analysée ici d'une manière vraiment scientifique,
-cette immense élaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles
-doit être d'abord soigneusement divisée en deux parties successives,
-très nettement distinctes par leur nature, quoique toujours confondues
-jusqu'à présent: l'une, comprenant le quatorzième et le quinzième
-siècles, où le mouvement critique reste essentiellement spontané et
-involontaire, sans la participation régulière et tranchée d'aucune
-doctrine systématique; l'autre, embrassant les trois siècles suivans,
-où la désorganisation, devenue plus profonde et plus décisive,
-s'accomplit surtout désormais sous l'influence croissante d'une
-philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes
-les notions sociales de quelque importance; de façon à indiquer
-dès-lors hautement la tendance générale des sociétés modernes à une
-entière rénovation, dont le vrai principe reste toutefois radicalement
-enveloppé d'une vague indétermination. Cette distinction indispensable
-répandra, j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si mal
-apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue le lien immédiat
-de notre situation actuelle avec la suite des phases antérieures de
-l'humanité.
-
-Quelque puissante qu'ait été historiquement l'efficacité destructive
-de la doctrine critique proprement dite, on lui attribue communément
-une influence très exagérée, dont la notion devient même profondément
-irrationnelle, quand on y rapporte exclusivement la désorganisation
-totale de l'ancien système social, comme s'accordent à le faire
-habituellement aujourd'hui les défenseurs et les adversaires de ce
-système. Le véritable esprit philosophique montre clairement, ce
-me semble, que, loin d'avoir pu produire par elle-même une telle
-décomposition, cette doctrine a dû, au contraire, en résulter
-nécessairement, quand la démolition spontanée a atteint un certain
-degré, qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre hypothèse,
-l'origine réelle de la théorie révolutionnaire serait évidemment
-incompréhensible; quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir
-indispensable à l'entier accomplissement d'une pareille phase, et
-surtout à l'indication caractéristique de son issue finale, ainsi
-que je l'expliquerai bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire
-exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité, l'influence
-politique de l'intelligence, elle constitue donc ici, par sa nature,
-une sorte de cercle vicieux. L'ensemble de l'époque révolutionnaire
-ne saurait, en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant
-que la formation et le développement de la doctrine critique sont
-regardés comme précédés et déterminés par un progrès suffisant dans
-la décomposition purement spontanée que nous devons d'abord apprécier
-sommairement, suivant l'ordre ci-dessus indiqué.
-
-Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration établie au chapitre
-précédent, sur la nature éminemment transitoire de la constitution
-catholique et féodale propre au moyen-âge, que la ruine irréparable
-d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux
-appareils, sans aucune attaque systématique, pendant les deux siècles
-qui ont immédiatement suivi les temps même de sa plus grande splendeur.
-On peut, en effet, reconnaître aisément que cette mémorable économie
-contenait, à beaucoup d'égards, par sa structure caractéristique,
-des germes essentiels de décomposition intime, dont les ravages
-spontanés ont été seulement suspendus ou dissimulés tant que la commune
-destination sociale a dû, conformément à nos explications antérieures,
-maintenir, entre les diverses parties, par son uniforme prépondérance,
-une combinaison nécessairement temporaire. Il doit suffire ici
-d'apprécier les causes les plus universelles de cette imminente
-dissolution naturelle, en considérant d'abord, sous ce point de vue, la
-division politique la plus générale entre les deux grands pouvoirs du
-système, et ensuite la principale subdivision propre à chacun d'eux.
-
-Sous le premier aspect, il est incontestable que l'admirable
-établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir
-temporel, quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement
-réel de l'évolution spéciale réservée au moyen-âge, et quelque immense
-perfectionnement qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale
-de l'organisme social, comme je l'ai déjà prouvé, devait ensuite
-devenir un principe inévitable de décomposition active pour le régime
-correspondant, par l'incompatibilité nécessaire qui, dès l'origine,
-régnait, plus ou moins explicitement, entre les deux autorités, soit à
-raison d'un état de civilisation trop peu conforme à un aussi éminent
-progrès, soit d'après l'inaptitude radicale de la seule philosophie
-qui pût alors y présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des
-deux chapitres précédens, que le monothéisme est, par sa nature, en
-opposition plus ou moins prononcée avec la prépondérance de l'activité
-militaire; à moins que, par une anomalie contraire au véritable
-caractère essentiel de cette phase théologique, il ne se constitue,
-suivant le mode musulman, en maintenant la concentration primitive des
-deux pouvoirs; et, alors même, le polythéisme est-il nécessairement
-beaucoup plus conforme à tout développement intense et soutenu du
-système militaire. Mais, sous le vrai régime monothéique, dont la
-séparation générale entre le gouvernement moral et le gouvernement
-politique devient le principal attribut, il existe inévitablement une
-sorte de contradiction intime, directe quoique implicite, entre une
-telle disposition et la nature encore militaire de l'organisation
-temporelle correspondante, vu la tendance spontanée vers la plus
-entière unité de pouvoir, toujours propre à l'esprit guerrier, même
-après l'altération capitale qu'il dut alors subir par la transformation
-nécessaire du système de conquête en système essentiellement défensif.
-C'est surtout par-là que cette grande séparation, malgré sa haute
-utilité immédiate, doit être regardée, à cette époque, comme une
-tentative éminemment prématurée, dont l'efficacité complète et durable
-est réservée au développement final des sociétés modernes, puisque
-l'activité industrielle, devenue enfin prépondérante, y doit seule
-être, par sa nature, pleinement compatible avec la consolidation
-régulière d'une telle division fondamentale. En outre, si l'esprit
-féodal, en tant que militaire, devait être spontanément hostile à
-cette institution caractéristique, il faut reconnaître que, d'un
-autre côté, l'esprit catholique, en tant que théologique, tendait
-aussi, avec presque autant d'énergie, à l'altérer radicalement en sens
-inverse, en poussant habituellement l'autorité sacerdotale à dépasser
-essentiellement des limites vagues et empiriques, qui n'avaient
-jamais pu être réellement assujéties à aucun principe rationnel. Une
-démarcation vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé le principe
-général, ne pourra être un jour solidement établie entre les deux
-puissances élémentaires, sauf les perturbations secondaires dues à
-l'inévitable conflit des passions humaines, que sous l'ascendant
-ultérieur de la philosophie positive, éminemment propre à la constituer
-spontanément d'après l'ensemble des véritables lois de l'organisme
-social, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans la suite.
-Tant que l'esprit théologique reste prépondérant, il est clair, au
-contraire, que la triple nature éminemment vague, arbitraire, et
-néanmoins absolue, qui caractérise, de toute nécessité, les diverses
-conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer, à cet égard,
-aucun frein intellectuel et moral, susceptible de contenir suffisamment
-les opiniâtres stimulations de l'orgueil et les illusions spontanées
-de la vanité: en sorte que, sous ce régime, la séparation effective
-des deux pouvoirs a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance
-mutuelle propre à leurs origines respectives, maintenue ensuite
-par leur antagonisme continu, suivant les explications du chapitre
-précédent. La discipline mentale spécialement rigoureuse, et finalement
-oppressive, que ces mêmes caractères essentiels ont dû rendre de plus
-en plus indispensable, afin d'entretenir, d'une manière aussi précaire
-que pénible, une convergence convenable, a dû d'ailleurs fortifier
-beaucoup la tendance inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation
-universelle. Enfin, quoique la plupart des philosophes aient, à
-cet égard, attribué une influence très exagérée à la principauté
-temporelle annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté
-exceptionnelle n'a pris une grande importance qu'au temps même où le
-système catholique était déjà en pleine décomposition politique, il ne
-faut pas cependant négliger cette considération secondaire, qui, en
-tout temps, a dû accessoirement concourir à développer, chez les papes,
-leur disposition spontanée à l'entière confusion des divers pouvoirs
-sociaux. Telle est donc, en résumé, sous tous les aspects essentiels,
-la singulière nature du régime propre au moyen-âge, que l'esprit
-féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient les deux éléments
-généraux, tendaient nécessairement, chacun à sa manière, l'un par suite
-d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à cause d'une philosophie
-trop vicieuse, à ruiner radicalement la division fondamentale qui
-caractérisait surtout cette mémorable constitution, dont la destination
-purement transitoire ne saurait être plus évidemment vérifiée que par
-un contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la décomposition
-spontanée de ce régime, à partir du quatorzième siècle, qui devrait
-habituellement nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence
-effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà suffisamment
-expliquée, soit par le trop faible essor des nouveaux élémens sociaux,
-soit par la réalisation jusque alors incomplète de son office,
-fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble de l'évolution sociale,
-conformément à nos démonstrations antérieures.
-
-On obtiendra des conclusions analogues en considérant maintenant la
-principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel
-ou temporel, c'est-à-dire la relation correspondante entre l'autorité
-centrale et les autorités locales. Il est aisé de sentir, à cet égard,
-que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable
-que leur combinaison mutuelle.
-
-Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter que la hiérarchie
-catholique, malgré l'éminente supériorité de son énergique
-coordination, ne contînt nécessairement, par la nature du système, des
-germes spontanés d'une inévitable dissolution intime, indépendante
-d'aucune hostilité directe, quant aux relations générales entre la
-suprême autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux. Ces
-discordances intérieures devaient certainement outrepasser beaucoup
-ce degré universel de perturbation élémentaire que l'imperfection
-de l'humanité rend inséparable de toute constitution quelconque;
-elles avaient alors un caractère et une intensité propres au régime
-théologique correspondant. Les immenses efforts entrepris, à cette
-époque, avec tant de persévérance, par les hommes les plus avancés,
-pour réaliser, au profit de la civilisation moderne, tous les moyens
-d'ordre dont le monothéisme est susceptible, mériteront toujours
-d'autant plus la respectueuse admiration des vrais philosophes,
-qu'une telle propriété est moins conforme à la nature des
-doctrines théologiques, surtout depuis la séparation, d'ailleurs si
-indispensable, entre les deux puissances fondamentales. Quoiqu'on
-attribue abusivement aux opinions religieuses une tendance absolue à
-déterminer et à entretenir la convergence intellectuelle et morale,
-il est certain que l'esprit théologique, dans la situation mentale
-que suppose l'établissement régulier du monothéisme, et avant même
-que son principal ascendant ait pu être directement menacé, ne peut
-réellement conduire au degré suffisant d'unité sans la pénible
-intervention continue d'une discipline artificielle très rigoureuse, et
-bientôt plus ou moins oppressive, dont le maintien doit graduellement
-devenir incompatible, soit avec les prétentions excessives de ceux
-qui la dirigent, soit avec les résistances exagérées de ceux qui
-la subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère vague
-et arbitraire, et par suite nécessairement discordant, d'une telle
-philosophie, librement et activement cultivée. Avant que ce principe
-fondamental de dissolution ait pu produire, comme je l'indiquerai
-ci-dessous, la désorganisation finale de cette philosophie, il a dû
-exercer d'abord son inévitable influence en tendant long-temps à
-troubler profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique, lorsque
-les résistances partielles pouvaient acquérir une véritable importance
-par leur concentration spontanée en oppositions nationales, sous
-l'assistance naturelle des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes
-causes fondamentales qui, d'après le chapitre précédent, avaient dû
-tant limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme,
-agissaient alors, sous cet autre aspect, pour ruiner sa constitution
-intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans
-le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation des principaux
-philosophes catholiques, fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le
-principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était
-toujours attribué, presque dès l'origine, envers la suprême autorité
-sacerdotale, des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent
-proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement contraires à
-l'ensemble des conditions de l'existence politique du catholicisme:
-et cette opposition ne devait pas, sans doute, être moins réelle,
-quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés du
-centre pontifical. La papauté, d'une autre part, tendait, en sens
-inverse, mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée de
-cette indispensable subordination, par sa disposition croissante à une
-exorbitante centralisation, qui, au profit de plus en plus exclusif
-des ambitions italiennes, devait justement soulever partout ailleurs
-d'énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Tel est le
-double effort continu qui, avant même toute scission de doctrines,
-tendait directement à dissoudre l'unité intérieure du catholicisme, en
-le décomposant, contre son esprit fondamental, en églises nationales
-indépendantes. On voit que ce principe de décomposition équivaut
-essentiellement, dans un ordre de relations plus particulier, à celui
-précédemment caractérisé envers la combinaison politique la plus
-générale: il résulte, encore plus clairement, non d'influences plus
-ou moins accidentelles, mais de la nature même d'un tel système,
-considéré surtout dans ses bases intellectuelles trop imparfaites,
-et malgré l'admirable supériorité de sa structure propre, appréciée
-au chapitre précédent. Sous l'un comme sous l'autre aspect, cette
-désorganisation spontanée devait se trouver suffisamment contenue tant
-que le système n'avait point acquis tout son développement principal,
-et convenablement réalisé sa grande mission temporaire. Mais rien
-ne pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition quand, par
-l'accomplissement essentiel de ces deux conditions, la considération
-d'un but d'activité commun a nécessairement cessé d'être assez
-prépondérante pour détourner ces divers élémens de leur discordance
-naturelle.
-
-J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une manière spéciale
-quoique sommaire, cette décomposition intérieure de la hiérarchie
-catholique, parce que la spontanéité en est jusque ici très mal
-appréciée, par suite de l'illusion très excusable qui résulte, à ce
-sujet, d'un sentiment exagéré de la perfection de cette admirable
-économie, où personne n'avait pu encore discerner convenablement les
-éminens attributs dus au beau génie politique de ses nobles fondateurs
-d'avec les imperfections radicales imposées par la nature d'un tel
-âge social combinée avec celle de la philosophie correspondante, et
-qui ne pouvaient permettre à cette immense création qu'une destinée
-fugitive et précaire. Mais nous sommes heureusement dispensés
-d'une semblable élaboration envers l'organisation temporelle, où
-l'antagonisme fondamental entre le pouvoir central de la royauté et
-les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a
-été assez bien apprécié, en général, par divers philosophes et surtout
-par Montesquieu, pour n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est
-ci-dessous quant à ses résultats principaux. La conciliation tentée par
-l'ordre féodal proprement dit, entre les deux tendances contradictoires
-à l'isolement et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement
-consacrées, ne pouvait, évidemment, comporter qu'une existence
-imparfaite et passagère, qui ne pouvait survivre à sa destination
-purement temporaire, et qui devait nécessairement entraîner la ruine
-spontanée d'une telle économie, soit que l'un ou l'autre des deux
-élémens dût acquérir graduellement une inévitable prépondérance,
-suivant la distinction ci-après expliquée.
-
-Trois réflexions générales méritent d'être ici notées au sujet
-de cette spontanéité de décomposition qui, à tant d'égards,
-caractérise si hautement le régime propre au moyen-âge. La première,
-déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation décisive de
-l'appréciation fondamentale établie au chapitre précédent sur la
-nature essentiellement transitoire de cette phase extrême du système
-théologique et militaire. On peut ainsi sentir aisément que tout doit
-sembler radicalement contradictoire et profondément incompréhensible
-dans l'étude sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un tel
-régime d'après l'esprit absolu de la philosophie politique aujourd'hui
-dominante, tandis que, au contraire, tout s'y coordonne naturellement
-et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle d'un
-office indispensable mais nécessairement passager pour l'ensemble
-de l'évolution humaine. En second lieu, l'aptitude spéciale de ce
-régime à seconder éminemment l'essor direct des nouveaux élémens
-sociaux n'est pas moins clairement manifestée par cette décomposition
-spontanée, que sa tendance caractéristique à permettre graduellement la
-désorganisation finale du système théologique et militaire. Car, les
-divers conflits permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur nature,
-extrêmement propres à faciliter et même à stimuler un tel essor,
-ainsi que je l'indiquerai plus expressément au chapitre suivant, en
-intéressant immédiatement chacun des différens pouvoirs antagonistes au
-développement continu des nouvelles forces sociales particulières à la
-civilisation moderne, par le besoin d'y trouver d'importans auxiliaires
-dans leurs contestations mutuelles. Il faut, en dernier lieu, regarder
-cette spontanéité de décomposition comme un caractère vraiment
-distinctif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était
-beaucoup plus profondément marquée qu'en aucun autre régime antérieur.
-Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était pourtant bien
-plus parfaite, il est fort remarquable, ce me semble, que les premiers
-agens de la désorganisation du catholicisme soient toujours et partout
-sortis du sein même du clergé catholique; tandis que le passage du
-polythéisme au monothéisme n'a jamais présenté rien d'analogue,
-par suite de cette confusion fondamentale des deux puissances qui
-caractérisait le régime polythéique de l'antiquité. Telle est, en
-général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique
-que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement,
-elle devient toujours moins consistante et moins durable, comme le
-témoigne hautement l'examen comparatif de ses principales phases
-historiques; car, le fétichisme primitif était réellement encore mieux
-enraciné et plus stable que le polythéisme lui-même, qui, à son tour,
-a certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur intrinsèque,
-soit en durée effective: ce qui, avec les principes ordinaires, doit
-naturellement constituer un paradoxe inexplicable, que notre théorie,
-au contraire, résout avec facilité, en représentant spontanément le
-progrès rationnel des conceptions théologiques comme ayant dû surtout
-consister en un continuel décroissement d'intensité.
-
-Une considération trop exclusive de cette remarquable spontanéité de
-décomposition qui caractérise l'ensemble du régime propre au moyen-âge,
-pourrait d'abord faire penser que la désorganisation nécessaire de
-ce régime aurait pu être ainsi entièrement abandonnée à son cours
-naturel, jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent assez
-développés pour entreprendre une lutte directe et décisive, sans
-exiger la périlleuse intervention spéciale d'une doctrine critique
-formellement érigée en système de négation absolue, et de façon, par
-suite, à éviter essentiellement les immenses embarras qui en sont
-résultés. Mais une semblable appréciation serait aussi vicieuse, en
-sens inverse, que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui,
-exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie puissance de cette
-philosophie négative, en fait uniquement dériver toute la dissolution
-de la constitution catholique et féodale, indépendamment d'aucune
-décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique ayant dû précéder,
-restait nécessairement insuffisante, si, parvenue à un certain degré,
-ci-après déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement un
-caractère systématique, rigoureusement indispensable à la véritable
-issue générale d'une telle élaboration sociale. Non-seulement la
-doctrine critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué beaucoup
-à accélérer et à propager la désorganisation naturelle du régime
-propre au moyen-âge, et par suite de l'ensemble du système théologique
-et militaire, dont il constituait la dernière phase essentielle:
-mais sa principale destination, où elle ne pouvait être aucunement
-suppléée, a surtout consisté à servir alors d'organe nécessaire au
-besoin croissant d'une entière réorganisation sociale, en manifestant
-l'impuissance de plus en plus complète du système ancien à diriger
-le mouvement fondamental de la civilisation moderne, et en rendant
-hautement irrévocable cette dissolution spontanée, qui, sans cela, eût
-tendu naturellement à faire concevoir la grande solution politique
-comme toujours réductible à une simple restauration, quoique celle-ci
-devînt, au fond, de plus en plus chimérique. Dans leurs luttes même les
-plus intenses, les diverses forces catholiques et féodales conservaient
-spontanément un respect sincère et profond pour tous les principes
-essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée
-finale des graves atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir de
-tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané eût pu se prolonger
-presque indéfiniment sans caractériser la décadence radicale du régime
-correspondant, tant que rien de systématique ne venait s'y mêler
-pour consacrer, par une formule négative correspondante, chacune des
-pertes successives du régime ancien, ainsi devenues irréparables. Un
-examen superficiel pourrait d'abord faire confondre, par exemple,
-l'audacieuse spoliation des églises françaises et germaniques au profit
-des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation des biens
-ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle; et cependant
-l'une n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais momentanée,
-bientôt suivie d'une large et facile réparation, tandis que l'autre
-tendait hautement à la ruine irrévocable de l'organisation catholique:
-or, cette différence capitale entre deux mesures matériellement
-analogues résulte surtout de ce que la première, indépendante de tout
-principe hostile, ne constituait qu'un violent expédient financier,
-dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un imminent besoin public, au
-lieu que la seconde se rattachait directement à une doctrine formelle
-de désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale. C'est
-ainsi que, à tous égards, et dans ses divers degrés, la philosophie
-négative ou révolutionnaire des trois derniers siècles, quoique ne
-pouvant être primitivement qu'une simple conséquence générale de la
-nouvelle situation sociale amenée par la dissolution spontanée du
-régime ancien, devait ensuite exercer une indispensable réaction pour
-imprimer à cette marche naturelle un caractère vraiment décisif,
-propre à mettre en évidence le besoin croissant d'une régénération
-finale: jusque là, et tant que la décomposition, purement politique
-ou même morale, ne s'étendait point directement aux principes
-intellectuels de l'antique constitution, les altérations successives,
-quelque graves qu'elles pussent être, d'après les différens conflits
-partiels, se présentaient toujours nécessairement comme susceptibles
-de rectifications suffisantes à l'issue de conflits inverses. Sans
-l'influence nécessaire de cette doctrine critique, les peuples modernes
-eussent consumé indéfiniment leur principale activité politique
-en une déplorable prolongation, aussi dangereuse que stérile, de
-l'antagonisme propre au moyen-âge, entre les élémens d'un système déjà
-essentiellement ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir de
-plus en plus hostile au développement ultérieur de l'évolution sociale.
-Car, malgré son impuissance finale à diriger désormais le mouvement
-humain, ce système devait naturellement conserver ses prétentions à
-la suprématie tant qu'elle ne lui était pas directement déniée; en
-sorte qu'aucune véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée, ni
-même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas d'abord suffisamment
-opéré. A quelques orages qu'ait donné lieu cette indispensable
-opération préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître
-qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres, dès lors même
-difficilement appréciables, en posant seule un terme réellement
-décisif à la suite presque indéfinie des agitations intestines de
-l'ancien système social. Tel devait donc être le principal office
-directement propre à la doctrine critique, que la décomposition
-spontanée de la constitution catholique et féodale rendait seulement
-possible, sans pouvoir aucunement y suppléer. Quant à l'hypothèse
-qui représenterait la dissolution finale du régime monothéique comme
-ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement calme, sans exiger
-l'intervention active et prolongée d'une semblable doctrine, par
-la seule opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux, on n'y
-saurait voir certainement qu'une pure utopie philosophique, entièrement
-inconciliable avec la véritable marche de la civilisation moderne:
-puisque, après leur premier élan au moyen-âge, l'esprit scientifique et
-l'activité industrielle, loin d'être immédiatement susceptibles d'une
-destination politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver leur essor
-caractéristique, ne pouvaient ensuite se développer convenablement
-que lorsque le système théologique et militaire aurait d'abord été
-suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai spécialement au
-chapitre suivant, quoique leur influence sociale ait dû devenir, en
-dernier lieu, et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre
-toute vaine restauration du passé.
-
-L'inévitable avénement de cette philosophie négative n'est pas à son
-tour, plus difficile à démontrer que son indispensable coopération dans
-l'évolution générale des sociétés modernes. En s'arrêtant surtout,
-comme nous pouvons le faire en ce moment, à la première des deux
-phases essentielles que j'y distinguerai ci-après, et qui aboutit
-à la désorganisation radicale de la constitution catholique par le
-protestantisme proprement dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait
-spontanément résulter, en temps convenable, de la nature même du régime
-monothéique. D'abord, le monothéisme introduit toujours nécessairement,
-au sein de la théologie, un certain esprit individuel d'examen et de
-discussion, par cela seul que les croyances secondaires n'y sauraient
-être spécialisées au même degré que dans le polythéisme, où les
-moindres détails étaient d'avance dogmatiquement fixés: c'est ainsi que
-tout régime monothéique doit naturellement procurer aux intelligences
-un premier état normal de liberté philosophique, ne fût-ce que
-pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance
-surnaturelle dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit d'hérésie
-théologique, évidemment étranger au polythéisme, fut-il constamment
-inséparable d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables
-divergences que doit produire cette libre activité spéculative à
-l'égard de conceptions essentiellement vagues et arbitraires. Mais
-cette tendance universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même
-laisse distinctement apercevoir, devait évidemment recevoir du
-catholicisme son principal développement, comme je l'ai déjà indiqué
-au chapitre précédent, à cause de la division fondamentale des deux
-puissances qui en constituait le caractère essentiel: puisqu'une
-telle séparation provoquait directement à l'extension régulière des
-habitudes de libre examen depuis les discussions purement théologiques
-jusqu'aux questions vraiment sociales, pour y constater successivement
-les légitimes applications spéciales de la doctrine commune. Quoique
-cette influence nécessaire se soit fait plus ou moins sentir pendant
-tout le cours du moyen-âge, la décomposition spontanée du régime
-correspondant a dû surtout lui procurer un énergique accroissement,
-d'après l'usage plus continu et plus important d'une telle liberté
-intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus apprécié, qui
-a naturellement désorganisé le système catholique, soit par la lutte
-des divers pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit par
-l'opposition des clergés nationaux au pontificat central. Telle est,
-en réalité, l'origine primitive, certes pleinement inévitable, de cet
-appel au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement
-le protestantisme, première phase générale de la philosophie
-révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si long-temps contre les
-papes l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes des
-églises nationales aux décisions romaines, ne pouvaient certainement
-éviter de s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique,
-un droit personnel d'examen, qui, de sa nature, ne devait pas, sans
-doute, rester indéfiniment concentré entre de telles intelligences
-ni sur de telles applications; et qui, en effet, spontanément étendu
-ensuite, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à
-tous les individus et à toutes les questions, a graduellement amené la
-destruction radicale, d'abord de la discipline catholique, ensuite de
-la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente filiation
-générale ne saurait exiger ici de plus amples explications, sauf celles
-que son usage ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.
-
-Quant au caractère propre de cette philosophie transitoire, dont
-l'intervention croissante, pendant les trois derniers siècles,
-est maintenant démontrée, en principe, non moins inévitable
-qu'indispensable, il est clairement déterminé par la nature même de
-la destination que nous lui avons reconnue, et à laquelle pouvait
-seule convenablement satisfaire une doctrine systématique de négation
-absolue, successivement étendue aux principales questions morales
-et sociales, comme je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une
-autre intention, dès le début du volume précédent. C'est ce que
-la raison publique a depuis long-temps essentiellement reconnu,
-d'une manière implicite mais irrécusable, en consacrant, d'un aveu
-unanime, la dénomination très expressive de protestantisme, qui,
-bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle
-doctrine, ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble total de la
-philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le
-simple luthéranisme primitif, jusqu'au déisme du siècle dernier, et
-sans même excepter ce qu'on nomme l'athéisme systématique, qui en
-constitue la plus extrême phase[25], n'a jamais pu être historiquement
-qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre
-les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, ultérieurement
-étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute
-véritable organisation quelconque. A quelques graves dangers que dût
-exposer cet esprit radicalement négatif, il faut y reconnaître une
-condition fondamentale de la grande transition intellectuelle et
-sociale que devait finalement diriger une telle philosophie. Car,
-dans les diverses révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu
-consister qu'en des modifications plus ou moins profondes d'un même
-système primordial, l'entendement humain pouvait toujours subordonner
-essentiellement la destruction de chaque forme ancienne à l'institution
-d'une forme nouvelle dont il apercevait plus ou moins nettement le
-principal caractère, de manière à éviter la situation exclusivement
-critique: or il n'en pouvait plus être ainsi pour cette révolution
-finale, destinée à accomplir la plus entière rénovation, non-seulement
-sociale, mais d'abord et surtout mentale, que puisse offrir l'ensemble
-total de l'évolution humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus
-caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer alors l'opération
-critique long-temps avant que les nouveaux élémens sociaux pussent
-être assez élaborés pour indiquer spontanément, même par une vague
-approximation générale, la vraie tendance définitive de l'humanité,
-conduisait évidemment à concevoir la destruction de l'ordre ancien en
-vue d'un avenir radicalement indéterminé. Par une suite nécessaire de
-cette situation sans exemple, les principes critiques ne pouvaient
-certainement acquérir toute l'énergie convenable à leur destination
-qu'en devenant enfin essentiellement absolus. Si des conditions
-quelconques avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs
-dont ils proclamaient l'exercice systématique, comme elles ne
-pouvaient encore se rapporter aucunement au nouveau système social,
-dont la nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement connue,
-elles auraient été forcément inspirées par l'organisation même qu'il
-s'agissait de détruire, d'où serait résulté l'avortement total de
-cette indispensable opération révolutionnaire. Je dois me borner ici
-à rattacher le principe général de cette importante explication à
-l'ensemble de notre appréciation historique: quant à ses développements
-les plus essentiels, ils ont été déjà suffisamment indiqués au
-quarante-sixième chapitre, quoique sous un aspect un peu différent; la
-participation spéciale des divers dogmes critiques à leur destination
-commune se trouvera d'ailleurs historiquement déterminée ci-dessous,
-au moins sous forme implicite. Le profond caractère d'hostilité et de
-défiance systématiques, de plus en plus manifesté par cette philosophie
-négative envers tout pouvoir quelconque, sa tendance instinctive et
-absolue au contrôle et à la réduction des diverses puissances sociales,
-sont désormais assez motivés, soit dans leur inévitable origine, soit
-dans leur but indispensable, pour que le lecteur attentif puisse
-aisément suppléer aux éclaircissemens secondaires que je suis obligé
-d'écarter à ce sujet.
-
- Note 25: Quoique cette phase finale de la philosophie
- métaphysique doive être, par cela même, suivant notre théorie,
- la plus rapprochée de l'état positif, et former ainsi, surtout
- aujourd'hui, une dernière préparation indispensable au vrai
- régime définitif de l'entendement humain, une appréciation
- superficielle ou malveillante peut seule faire confondre
- avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment
- négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre,
- qui condamne, d'une manière dogmatiquement absolue, toute
- coopération essentielle des croyances religieuses à l'évolution
- générale de l'humanité, où la philosophie positive leur
- assigne rationnellement, au contraire, d'après sa loi la plus
- fondamentale, un office initial, long-temps indispensable,
- à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La
- prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir,
- dans la pratique, en substituant le culte de la nature à
- celui du créateur, qu'à organiser une sorte de panthéisme
- métaphysique, d'où l'esprit pourrait aisément rétrograder
- vers les diverses phases successives du système théologique
- plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt une
- situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement
- catholique du véritable régime positif. J'ai cru convenable
- d'indiquer, en passant, cette explication spéciale, qui
- s'adresse exclusivement aux juges de bonne foi: quant aux
- autres, il serait évidemment superflu de s'en occuper.
-
-Afin de compléter convenablement cette appréciation abstraite de la
-marche générale propre à la doctrine critique ou révolutionnaire des
-trois derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir sommairement
-la division nécessaire de son développement essentiel en deux
-grandes phases successives, qui partagent cette mémorable période
-historique en deux portions peu inégales. Dans la première, qui
-comprend les diverses formes principales du protestantisme proprement
-dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement proclamé, reste
-néanmoins toujours contenu entre les limites plus ou moins étendues
-de la théologie chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion
-dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache alors surtout
-à ruiner, au nom même du christianisme, l'admirable système de la
-hiérarchie catholique, qui en constituait socialement la seule
-réalisation fondamentale: c'est là que le caractère d'inconséquence
-inhérent à l'ensemble de la philosophie négative se trouve le plus
-hautement prononcé, par la prétention constante à réformer le
-christianisme en détruisant radicalement les plus indispensables
-conditions de son existence politique. La seconde phase se rapporte
-essentiellement aux divers projets de déisme plus ou moins pur propres
-à ce qu'on appelle vulgairement la philosophie du XVIIIe siècle,
-quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu
-du siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe, reconnu
-indéfini, mais on croit vainement pouvoir, en fait, y contenir
-la discussion métaphysique entre les limites les plus générales
-du monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent d'abord
-inébranlables, bien qu'elles soient à leur tour aisément renversées
-avant la fin de cette période, par un prolongement nécessaire de la
-même élaboration critique, chez les esprits dont l'émancipation est
-la plus avancée: l'inconséquence mentale est ainsi très notablement
-diminuée, par suite de l'uniforme extension de l'analyse destructive,
-mais l'incohérence sociale y devient peut-être encore plus sensible,
-d'après la tendance absolue à fonder éternellement la régénération
-politique sur une série exclusive de simples négations, qui ne
-pourraient finalement aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut
-d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant naturellement fourni la
-principale transition historique de l'une à l'autre phase. Du reste, la
-seule appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce me semble,
-la formation nécessaire de chacune d'elles ainsi que leur filiation
-spontanée: car, si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment
-s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait préalablement
-s'imposer des bornes qui facilitaient son admission, il est clair,
-d'une autre part, que ces limites, bien que toujours proposées comme
-absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, et que même le
-premier usage du droit de discussion avait dû conduire à de telles
-divagations ou perturbations religieuses que les plus énergiques
-intelligences devaient enfin éprouver un pressant besoin, à la fois
-mental et social, de se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi
-arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement contraire à sa
-vraie destination primitive. La distinction générale de ces deux phases
-est tellement indispensable, que malgré leur extension naturelle,
-sous des formes diverses mais politiquement équivalentes, à tous les
-peuples de l'Europe occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le
-même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer ci-dessous. Il
-a dû aussi exister entre elles une différence très prononcée quant à
-la participation plus ou moins importante, quoique toujours seulement
-accessoire, des nouveaux élémens sociaux. Car, l'esprit positif
-était certainement trop peu développé d'abord, concentré chez des
-intelligences trop exceptionnelles et trop isolées, et en même temps
-réduit encore à des sujets trop restreints, pour être susceptible
-d'exercer aucune notable influence sur l'avénement effectif du
-protestantisme, qui a dû, au contraire, utilement accélérer son propre
-essor: tandis que, dans la seconde phase, sa puissante intervention,
-bien que presque toujours indirecte, se fait distinctement sentir,
-pour procurer spontanément à l'analyse anti-théologique une consistance
-rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit
-finalement rester la principale base de son efficacité ultérieure.
-
-Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais
-ici établir sommairement sur la marche nécessaire et l'enchaînement
-naturel des différens degrés essentiels propres au grand mouvement de
-décomposition radicale, d'abord spontané, et ensuite systématique,
-qui caractérise surtout l'évolution politique des sociétés modernes
-pendant les cinq derniers siècles, tendant à l'entière dissolution
-de la constitution catholique et féodale, dernier état général de
-l'organisme théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment
-expliqué, en principe, le profond intérêt de tant d'hommes éminens,
-et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue
-et mémorable élaboration, qui, malgré sa nature essentiellement
-révolutionnaire, n'en constituait pas moins un préambule strictement
-nécessaire à la régénération finale de l'humanité. Son cours
-graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition vraiment capitale
-qu'en vertu des craintes légitimes d'entier bouleversement social
-naturellement inspirées par ses divers progrès caractéristiques, et
-qui pouvaient seules procurer une véritable énergie à la résistance
-des anciens pouvoirs, eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés, à
-leur insu, à participer, sous des formes plus ou moins directes, à
-l'ébranlement universel. Les chefs, volontaires ou involontaires, qui
-dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois politique
-et philosophique, furent nécessairement presque toujours placés,
-surtout depuis le XVIe siècle, dans une situation générale extrêmement
-difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale
-l'ensemble de leurs opérations, d'après l'obligation, de plus en plus
-contradictoire, et néanmoins insurmontable, de satisfaire également aux
-besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui, bien que pareillement
-impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque
-inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la
-haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre,
-avec une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation
-instinctive de la vraie situation sociale, la démolition continue de
-l'ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations
-anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient
-spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à cette
-désorganisation, de manière à tirer finalement une véritable utilité
-sociale de ce même esprit d'inconséquence logique qui les caractérisait
-constamment. Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique de
-la critique métaphysique, n'était certes, eu égard aux temps, ni
-moins importante ni moins délicate que celle si justement admirée, à
-l'époque précédente, quant à la salutaire application sociale de la
-doctrine théologique, dont l'administration mal dirigée pouvait devenir
-également funeste, quoique suivant d'autres modes. En même temps,
-l'extrême imperfection logique de cette philosophie négative, néanmoins
-toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels
-qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre
-à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins
-de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre
-hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins
-de recourir à l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades,
-conduits, par l'insuffisance radicale de leurs théories historiques, à
-supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et
-universel, qui aurait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles
-chez l'élite de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus considérer
-désormais l'ensemble de ce mémorable mouvement critique qu'en y
-voyant sans cesse, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un
-des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques
-graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle
-prolongation exclusive.
-
-Avant de pousser plus loin l'analyse générale d'une telle opération,
-par la saine appréciation historique de ses principaux résultats
-définitifs, il est indispensable de déterminer maintenant, d'une
-manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses
-organes essentiels, dont la nature distinctive a dû beaucoup influer
-sur l'accomplissement effectif de la phase révolutionnaire qui vient
-d'être abstraitement caractérisée.
-
-Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale
-en un temps dont l'absorption croissante du pouvoir spirituel par
-le pouvoir temporel constitue nécessairement le principal caractère
-politique, la distinction générale entre ces deux puissances n'y
-saurait être fort nettement tranchée, et y semble même d'abord
-impossible à poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver
-toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux
-propres à la civilisation moderne. Mais, par une plus profonde
-analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement, parmi
-les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition
-révolutionnaire des cinq derniers siècles, une division naturelle en
-deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle
-des métaphysiciens et celle des légistes, dont la première constitue,
-en réalité, l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel de
-cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à
-cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle.
-Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l'indiquer,
-émaner spontanément des élémens respectifs de l'ancien système,
-l'un de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale, et
-constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile,
-quoique long-temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir
-très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du
-régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier
-du moyen-âge, a toujours hautement devancé, sous tous les rapports
-quelconques, même sociaux, tout le reste de l'occident, et où l'on
-remarque, en effet, dès le XIIe siècle, l'importance rapidement
-croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des légistes,
-principalement chez les villes libres de la Lombardie et de la Toscane.
-Mais ces forces nouvelles ne pouvaient cependant développer leur vrai
-caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus
-appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de
-décomposition, et dans lesquelles leur intervention nécessaire devait
-poser les fondemens naturels de cette puissance exceptionnelle qui
-leur a conféré jusqu'ici la direction immédiate de notre progression
-politique. C'est surtout en France qu'un tel développement me semble,
-au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net
-et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence bien distincte
-et néanmoins solidaire qu'y acquièrent simultanément les universités
-et les parlemens, principaux organes permanens, soit de l'action
-métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus
-de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux classes se subdivise,
-par sa nature, en deux corporations très différentes, l'une essentielle
-et primitive, l'autre accessoire et secondaire: c'est-à-dire, les
-métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs,
-et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de
-robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de l'existence
-politique propre à cette sorte de régime transitoire, la première
-section de chaque classe y a été nécessairement prépondérante,
-sans quoi la commune puissance n'aurait pu acquérir ni conserver
-aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici l'avoir presque
-exclusivement en vue, en considérant l'autre comme une force purement
-auxiliaire. C'est seulement de nos jours que, des deux côtés, cette
-dernière a pris, à son tour, l'ascendant, ainsi que je l'expliquerai
-au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément
-le dernier terme de cette singulière anomalie politique. D'après
-ces divers éclaircissemens préalables, il est maintenant facile de
-concevoir nettement l'avénement nécessaire et la destination naturelle
-de ces deux forces modificatrices, malgré l'obscurité et la confusion
-que doit d'abord offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.
-
-Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce cas, demeure le
-plus caractéristique, nos explications antérieures permettent de
-comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement
-acquérir l'esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi
-que son office spontané dans la grande transition révolutionnaire,
-abstraction faite d'ailleurs en ce moment de sa haute influence
-simultanée sur l'essor naissant de l'esprit scientifique, qui sera
-convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division
-vraiment fondamentale de la philosophie grecque en philosophie
-morale et philosophie naturelle, qui a toujours dominé jusqu'ici
-l'ensemble du mouvement mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai
-historiquement caractérisée dans la cinquante-troisième leçon,
-l'esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement
-différentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle
-distinction: la première, dont Platon doit être regardé comme le
-principal organe, beaucoup plus rapprochée de l'état théologique, et
-tendant d'abord à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde,
-ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l'état
-positif, et tendant réellement à dégager l'entendement humain de toute
-tutelle théologique proprement dite. L'une ne fut, par sa nature,
-essentiellement critique qu'envers le polythéisme, dont elle poursuivit
-activement l'universelle déchéance; elle présida, surtout, comme je
-l'ai montré, à l'organisation graduelle du monothéisme, qui, une fois
-constitué, détermina spontanément la fusion finale de ce premier
-esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique propre à cette
-dernière phase essentielle de la philosophie religieuse. Au contraire,
-l'autre, d'abord principalement livrée à l'étude générale du monde
-extérieur, dut être, dans son application, long-temps accessoire, aux
-conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d'après
-la combinaison intime et permanente de sa tendance anti-théologique
-avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune
-véritable organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique
-que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand
-mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté
-par la prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système
-catholique devait principalement occuper les hautes intelligences,
-suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit
-aristotélicien, qui n'avait jamais cessé de cultiver et d'agrandir en
-silence son domaine inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour, du
-principal ascendant philosophique, en s'étendant aussi au monde moral
-et même social, aussitôt que cette immense opération politique, enfin
-suffisamment consommée, laissa naturellement prédominer désormais le
-besoin de l'essor purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième
-siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique,
-le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le
-premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et
-de la philosophie théologiques, quelque paradoxale que puisse d'abord
-sembler cette propriété d'émancipation attribuée à une doctrine
-aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale consistance politique
-de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et
-bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement
-émanée, résultait de son aptitude naturelle à s'emparer graduellement
-de la haute instruction publique, dans les universités qui, d'abord
-destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, devaient
-nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture
-intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l'œuvre
-de saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnaît
-aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement
-envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel,
-et commençait aussi à s'étendre directement aux spéculations sociales,
-de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir
-définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique.
-Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs
-légitimement due à ses éminens services politiques, les papes
-montraient à la fois leur propre entraînement involontaire vers la
-nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s'incorporer,
-autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement
-hostile. Quoi qu'il en soit, le caractère anti-théologique d'une telle
-métaphysique ne dut long-temps se manifester que par la direction
-plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima d'abord à
-l'esprit de schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable, à un
-degré quelconque, de toute philosophie monothéique, comme je l'ai noté
-ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du
-quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre la
-suprématie ecclésiastique du siége pontifical, vinrent enfin procurer
-spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel
-esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la pleine maturité
-spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à
-prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa
-nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l'ancienne
-organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire,
-ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont
-elle avait d'abord tant secondé le système d'envahissement universel.
-Telle est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au siècle
-dernier, a naturellement placé, dans tout notre occident, la puissance
-métaphysique des universités à la tête du mouvement de décomposition,
-non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané, mais ensuite
-quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures.
-Il serait inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant
-assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure des résultats principaux
-de ce grand mouvement, qui répandra indirectement un nouveau jour sur
-l'ensemble de l'analyse précédente.
-
-Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, il devient
-facile de concevoir historiquement l'intime corelation naturelle, à
-la fois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe
-des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains.
-Car, en premier lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit, et
-d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique
-propre à la fin du moyen-âge dut pénétrer graduellement dans le
-domaine des questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement du
-droit devait dès-lors constituer une partie capitale des attributions
-universitaires, outre que les canonistes proprement dits, dérivation
-immédiate, non moins que les purs scolastiques, du système catholique,
-avaient dû spontanément former, surtout en Italie, le premier ordre de
-légistes assujéti à une organisation distincte et régulière. L'affinité
-mutuelle de ces deux forces sociales est tellement prononcée, qu'on
-pourrait même, par une appréciation exagérée, être tenté de regarder
-les légistes comme une sorte de métaphysiciens passés de l'état
-spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait à méconnaître vicieusement
-leur origine propre et directe. Un examen plus complet montre bientôt
-leur véritable source historique dans une simple émanation spontanée de
-la puissance féodale, dont ils furent partout destinés primitivement
-à faciliter les fonctions judiciaires, par une intervention de
-plus en plus indispensable, quoique long-temps subalterne. Outre
-l'influence générale de leur éducation essentiellement métaphysique,
-ils devaient eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement
-une tendance plus ou moins hostile envers la puissance catholique,
-d'après l'opposition croissante qui devait naturellement surgir chez
-les diverses justices civiles, soit seigneuriales, soit surtout
-royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, antérieurement en
-possession reconnue de la plupart des juridictions importantes. Aussi,
-à quelqu'une des deux grandes branches du pouvoir temporel que se soit
-attachée cette nouvelle force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant
-les lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous, elle a
-été partout animée, même à son insu, d'une profonde et persévérante
-antipathie, d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble
-de l'organisation catholique, base principale, à tous égards, du
-système politique propre au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même
-d'un tel système, et au temps de son plus grand ascendant, devait
-graduellement surgir un second élément politique, pleinement distinct
-des divers pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature subalterne,
-devait bientôt exercer une influence capitale sur la désorganisation
-croissante de ce régime. On se forme vulgairement une très fausse
-idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge et chez les
-modernes d'après une vicieuse assimilation avec celle des légistes de
-l'antiquité, soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain,
-même en décadence, ces fonctions ne pouvaient réellement donner lieu
-à la formation d'une classe distincte et secondaire, puisqu'elles
-n'y étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou moins passager
-pour les hommes d'état, essentiellement militaires, qui composaient
-la caste dirigeante ou que leurs services y faisaient agréger. Dans
-l'ensemble de l'évolution humaine, cette singulière puissance des
-légistes devait constituer un phénomène éminemment exceptionnel,
-uniquement réservé, par sa nature, à l'état transitoire du moyen-âge,
-et destiné, sans doute, à disparaître à jamais quand le grand mouvement
-de décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre destination
-sociale, sera enfin pleinement terminé par la réorganisation finale des
-peuples les plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième
-chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde force nouvelle devait, de
-son côté, aussi bien que la force métaphysique, croître spontanément
-à l'époque même de la principale splendeur du système qu'elle était
-bientôt appelée à désorganiser par des altérions continues. Son progrès
-naturel dut être alors spécialement facilité d'après les grandes
-opérations défensives que nous avons reconnues propres à ces temps
-mémorables, et surtout en conséquence des croisades, qui, éloignant les
-chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup l'importance politique des
-agens judiciaires. Il est néanmoins certain que la puissance sociale
-des légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait pu jamais cesser
-d'être essentiellement subalterne, si les grandes luttes intestines du
-XIVe et du XVe siècle n'étaient ensuite venues nécessairement offrir à
-leur commune activité dissolvante le champ le plus vaste et l'exercice
-le plus convenable. C'est là, chez les uns et les autres, le temps réel
-de leur triomphe, sinon le plus étendu, du moins le plus satisfaisant
-et le mieux adapté à leur véritable nature, parce que leur ambition
-politique était alors en harmonie nécessaire avec leur utile influence
-sur la marche correspondante de l'évolution humaine: c'est, dans les
-deux classes, l'âge principal des hautes intelligences et des nobles
-caractères. Parmi les efforts instinctifs que durent tenter, à cette
-époque, et surtout vers sa fin, les grandes corporations judiciaires,
-et principalement les parlemens français, pour consolider suffisamment
-leur nouvelle position politique, je crois devoir ici signaler
-spécialement la célèbre institution de la vénalité des offices, qui n'a
-jamais été convenablement appréciée sous son vrai jour historique, par
-suite du caractère absolu de la philosophie dominante. En la jugeant
-d'après nos explications antérieures, suivant sa relation avec la
-propre destination générale de ce pouvoir transitoire, elle devait
-alors constituer, évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs,
-l'une des conditions les plus indispensables à la consistance politique
-de cette puissance judiciaire: non-seulement, comme Montesquieu l'a
-senti, en garantissant davantage sa légitime indépendance envers la
-force rapidement croissante des gouvernemens temporels d'où elle
-émanait; mais surtout, par un motif plus profond et encore ignoré, en
-tendant à retarder, autant que possible, son inévitable décomposition
-spontanée, par cela même qu'un tel usage s'opposait énergiquement à
-cette invasion habituelle des charges judiciaires par les avocats
-qui devait enfin dissoudre essentiellement une telle organisation,
-ainsi que je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre, et qui,
-prématurément survenue, l'eût certainement empêchée de poursuivre,
-avec une véritable efficacité, sa principale mission. Au reste, quand
-ce nouvel élément social eut convenablement secondé les heureux
-efforts des rois pour s'affranchir du contrôle européen des papes,
-et ensuite les tentatives non moins efficaces des églises nationales
-contre la suprématie pontificale, son existence politique avait
-nécessairement réalisé, autant que possible, la grande opération
-temporaire qui lui était réservée dans l'évolution fondamentale des
-sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance qu'exigerait
-la conservation permanente de ces divers résultats contre les
-réactions toujours imminentes des débris de l'ancienne organisation:
-l'importante intervention des légistes, ci-après caractérisée, dans
-la lutte prolongée entre les deux branches du pouvoir temporel, avait
-d'ailleurs atteint, vers la même époque, son but le plus capital, et
-ne pouvait également comporter qu'une simple continuation. Toutefois,
-nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire a exercé
-encore, à sa manière, une influence très notable, même chez les peuples
-catholiques, sur la première période, ci-dessus définie, du mouvement
-de décomposition devenu systématique: cette participation continue se
-fait même distinctement sentir, sous des formes qui lui sont propres,
-jusque dans la période suivante, mais avec une intensité décroissante,
-et en abandonnant graduellement la direction temporelle de l'opération
-révolutionnaire, dès-lors rapidement conduite vers sa destination
-finale, comme je l'expliquerai plus loin.
-
-En terminant cette double appréciation générale des organes nécessaires
-de la grande transition critique dont nous poursuivons l'étude
-historique, je crois devoir sommairement signaler ici, d'après notre
-théorie fondamentale, l'inaptitude radicale de ces deux forces
-modificatrices à constituer aucune organisation durable qui leur
-appartienne réellement, malgré la tendance spontanée de l'un et l'autre
-élément à s'emparer indéfiniment de la suprématie sociale, à mesure
-que leur commune action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens
-pouvoirs. Cette impuissance caractéristique, d'ailleurs plus ou moins
-sentie, qui réduit invinciblement de telles influences politiques à
-une simple destination révolutionnaire, résulte surtout de ce que ces
-deux classes ne pouvaient apporter réellement de principes qui leur
-fussent propres, et qui leur permissent de présider, d'une manière un
-peu durable, à la haute direction régulière des affaires humaines.
-Leur esprit commun, essentiellement critique, par sa nature, comme
-nous l'avons doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un régime
-préexistant, d'après des altérations graduellement destructives; en
-sorte que leur prépondérance politique ne peut effectivement devenir
-complète que pendant les crises, nécessairement passagères, relatives
-aux phases les plus tranchées du mouvement désorganisateur. En tout
-autre temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement à
-l'imminente dissolution de l'état social: aussi avons-nous constaté
-que si le progrès politique, en tant que spontanément négatif, leur
-est essentiellement dévolu depuis le quatorzième siècle, le maintien
-indispensable de l'ordre public doit être alors rapporté surtout à
-l'action résistante des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait encore
-appartenir habituellement la suprême direction sociale, quoique de plus
-en plus restreinte par des modifications révolutionnaires. Chacune de
-ces deux forces transitoires portait, en quelque sorte, l'ineffaçable
-empreinte de son origine nécessairement subalterne, d'après son
-invariable soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux de
-ce même régime dont elle détruisait les plus importantes conditions
-d'existence réelle. Loin que cette incohérence radicale puisse
-permettre la domination permanente des métaphysiciens et des légistes,
-elle leur interdit même de présider à l'entière consommation finale de
-l'opération révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours conduits
-à consacrer, pour ainsi dire, d'une main ce qu'ils ruinent de l'autre.
-Si une telle inconséquence est incontestable quant aux métaphysiciens
-envers la philosophie théologique, dont ils respectent les principales
-bases intellectuelles tout aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses
-plus puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond, moins prononcée
-dans la relation temporelle des légistes au pouvoir militaire: puisque
-leurs doctrines, ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun nouveau
-but fondamental à l'activité humaine, sanctionnent inévitablement
-l'antique prépondérance de l'activité militaire; à moins de convertir,
-par une aberration qui certes ne saurait devenir ni populaire ni
-durable, surtout dans les sociétés modernes, l'action même de gouverner
-en une sorte de commune destination permanente. C'est d'après ces
-caractères naturels, que ces deux forces secondaires, quand elles
-croient avoir constitué solidement, de la manière la plus exclusive,
-leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt involontairement
-conduites à réintégrer, plus ou moins explicitement, l'une l'autorité
-théologique, l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant
-desquelles elles consentent de nouveau à se placer habituellement;
-parce qu'elles sentent, au fond, par suite même de leurs vains efforts
-de domination directe, que cette situation normale, seule convenable à
-leur essence, peut seule prolonger réellement leur existence sociale,
-qui cessera, en effet, de toute nécessité, aussitôt que le système
-théologique et militaire aura enfin totalement perdu, même en idée,
-son empire primordial, comme je l'expliquerai, au cinquante-septième
-chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre élaboration
-historique.
-
-Ayant désormais suffisamment apprécié, dans la leçon actuelle,
-l'immense mouvement révolutionnaire des sociétés modernes, d'abord
-quant à sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche
-fondamentale, et enfin quant à ses organes nécessaires, nous devons
-maintenant procéder à l'examen direct de son accomplissement essentiel,
-suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects principaux que j'ai
-cru devoir distinguer en un tel phénomène pour l'analyser dignement;
-les trois premiers ne pouvant être, par leur nature, que purement
-préliminaires, et le dernier seul constituant nécessairement le sujet
-essentiel de ce chapitre.
-
-En considérant d'abord la période de décomposition spontanée,
-nous devons, évidemment, y examiner avant tout la désorganisation
-spirituelle, non-seulement comme la première accomplie, mais surtout
-comme étant à la fois la plus difficile et la plus décisive, celle
-qui, par sa seule influence prolongée, tendait inévitablement à
-entraîner la décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont la
-constitution catholique formait certainement, à tous égards, la base
-la plus importante, soit mentale, soit sociale. Sous ce point de vue
-principal, cette première période se divise naturellement en deux
-époques presque égales, d'après les deux grandes luttes, ci-dessus
-définies, qui devaient conjointement accomplir une telle dissolution,
-premièrement par les efforts unanimes des rois pour abolir l'autorité
-européenne du pape, et ensuite par les tentatives d'insubordination
-des églises nationales envers la suprématie romaine. Malgré l'évidente
-affinité mutuelle de ces deux opérations simultanées, l'une devait, à
-mes yeux, principalement caractériser le quatorzième siècle, à partir
-de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt suivie de cette
-mémorable translation du saint-siége à Avignon, qui, dans presque
-toute sa longue durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité
-politique; tandis que la seconde, à son tour, est devenue prépondérante
-au quinzième siècle, d'abord par suite du fameux schisme qui résulta
-de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous l'impulsion décisive
-du célèbre concile de Constance, où les diverses églises partielles
-montrèrent si énergiquement leur union spontanée contre le sacerdoce
-central. On peut aisément concevoir que la seconde série d'efforts
-n'était susceptible d'un succès capital que quand la première aurait
-d'abord été suffisamment consommée: puisque les différens clergés
-ne pouvaient efficacement poursuivre leur tendance instinctive à la
-nationalisation, qu'en se plaçant sous la direction suprême de leurs
-chefs temporels respectifs; ce qui exigeait certainement que ceux-ci
-se fussent préalablement émancipés de la tutelle papale. De toutes
-les grandes entreprises révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou
-involontaires (ce qui, en politique, importe assurément fort peu),
-cette première double opération doit être, à mon gré, regardée,
-même aujourd'hui, comme étant, au fond, la plus capitale; car
-elle a directement ruiné la principale base du régime monothéique
-du moyen-âge, dernière phase essentielle, je ne saurais trop le
-rappeler, du système théologique et militaire, en déterminant dès-lors
-l'absorption générale du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel.
-En poursuivant, avec une aveugle avidité, cette usurpation décisive,
-dans le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre suprématie,
-les rois n'ont pu sentir qu'ils en ruinaient ainsi spontanément, pour
-un inévitable avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux, par
-une telle atteinte radicale à la même autorité spirituelle dont ils
-attendirent ensuite, d'une manière presque puérile, une consécration
-désormais rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait pu jadis
-obtenir une haute efficacité qu'en émanant d'un pouvoir pleinement
-indépendant. Pareillement, les divers clergés partiels, poussés à se
-nationaliser afin d'échapper aux abus de la concentration romaine,
-n'apercevaient point que, contre leur gré, ils concouraient par-là
-éminemment à l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique,
-en substituant, à leur unique chef naturel, l'autorité hétérogène et
-arbitraire d'une foule de pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une
-autre part, concevoir cependant comme leurs subordonnés spirituels,
-de manière à constituer dès-lors chaque église en un état de plus en
-plus oppressif de dépendance politique, en résultat final de tant
-d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. Au reste,
-la réaction nécessaire de cette double série d'hostilités sur le
-caractère général propre à la papauté ne contribua pas moins, à sa
-manière, à l'altération fondamentale de la constitution catholique.
-Car, à partir du milieu du quatorzième siècle, où l'émancipation totale
-des rois devenait évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des
-papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que la nationalisation
-du clergé s'y manifestait nettement par son empressement habituel
-à seconder les mesures restrictives envers le saint-siége, il est
-aisé de remarquer une tendance fortement prononcée de la papauté à
-s'occuper désormais essentiellement de sa principauté temporelle,
-qui jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude très
-accessoire, mais qui désormais devenait de plus en plus la seule partie
-réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle,
-l'ancien chef suprême du système européen s'était ainsi graduellement
-transformé en souverain électif d'une médiocre partie de l'Italie; il
-avait essentiellement renoncé à son action générale et continue sur
-les divers gouvernemens temporels, pour tendre principalement à son
-propre agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque,
-et même pour procurer, autant que possible, l'exaltation royale à
-la nombreuse série des familles pontificales, de manière à y faire
-presque regretter l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration
-du népotisme y pût être suffisamment contenue. Or, cette dégénération
-radicale du grand caractère européen propre au pouvoir papal en un
-caractère purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre plus
-spécialement indispensable la désorganisation totale de la papauté, qui
-avait ainsi implicitement abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles
-attributions politiques, et perdait, par suite, sa principale utilité
-sociale, de manière à devenir un élément de plus en plus étranger dans
-la constitution réelle des peuples modernes. Telle dut être la première
-origine historique de l'esprit essentiellement rétrograde qui s'est
-ensuite développé continuellement dans la politique du catholicisme,
-dont la tendance avait été si long-temps éminemment progressive. C'est
-donc ainsi que tous les divers élémens essentiels du système politique
-propre au moyen-âge ont spontanément concouru, chacun à sa manière,
-à l'irrévocable décadence du pouvoir spirituel qui en constituait
-surtout la force et la noblesse. Il est clair par là que cette première
-désorganisation décisive était, en réalité, presque accomplie, bien
-que sous forme implicite, soit par l'abaissement politique des papes,
-soit par la nationalisation consécutive des divers clergés, lors de
-l'avénement du protestantisme, auquel on l'attribue vulgairement, et
-qui en fut, au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être ensuite
-la haute influence, mentale et sociale, de la réaction nécessaire que
-produisit sa sanction systématique d'une telle démolition, suivant nos
-explications antérieures.
-
-Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable
-qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas
-moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme
-européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns
-aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs
-divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant
-équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme.
-Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de
-l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble,
-dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états,
-et surtout dans la longue et déplorable contestation entre la France
-et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice
-des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi
-vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la
-suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre
-au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus
-en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par
-sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination.
-L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais
-essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai
-principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux
-siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières,
-si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et
-même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle
-suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle
-perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été
-certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui
-ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était
-développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque
-alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux
-siècles auparavant, la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique
-efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir
-annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en
-eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me
-paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans
-de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine
-métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes
-s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité
-d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination
-naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une
-telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque,
-le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale
-du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se
-trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa
-principale vocation politique, non par des obstacles accidentels,
-mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous
-apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la
-politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible,
-d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.
-
-La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge,
-quoique déjà très active au XIIIe siècle, ne pouvait avoir de résultats
-vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait
-le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité
-sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle
-que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait
-un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment
-désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière
-phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement
-la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force
-centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont
-l'une, avant la fin du XVe siècle, avait été, en réalité, presque
-complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait
-aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait
-alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin
-suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination
-dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor
-industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie
-nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier.
-Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses, que je viens de
-caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement
-contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire,
-la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait
-tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont
-l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de
-toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand
-mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger.
-C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines,
-temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur
-irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément
-contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par
-sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement
-à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe
-d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable
-institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout
-commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement
-développée en France, vient constituer à la fois un témoignage
-incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale
-du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant, d'une part,
-la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des
-populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant,
-d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale,
-désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très
-circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux,
-tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire
-de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre
-suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder
-directement l'essor général de la vie industrielle.
-
-Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous
-présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir
-temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels,
-a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre
-la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale
-permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre
-général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de
-l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait
-un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point
-de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister.
-Mais je dois, au contraire, signaler, à cet égard, une importante
-considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble
-entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et
-du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu,
-s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance
-centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait
-bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât
-habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré
-en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement
-préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté.
-En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande
-phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on
-doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de
-décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien
-plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la
-dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement
-au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait
-naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter,
-après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du
-régime ancien, cette entreprise eût été cependant bien plus dangereuse
-de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la
-royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en
-eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des
-nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement
-au cinquante-septième chapitre.
-
-On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition
-féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté
-a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous
-apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre
-offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins
-très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle
-irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand
-mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire
-particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout
-le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi,
-dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale
-qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du
-développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible
-avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la
-suite. Il suffit, en ce moment, de noter cette irrécusable diversité
-effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui
-constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique
-de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être
-surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales,
-la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en
-général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus
-susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une
-marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer
-à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête
-normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme
-on le voit clairement, par exemple, en comparant, au XIIe siècle,
-la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les
-suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la
-combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes
-industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position
-secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel,
-qui ne pouvait exister ailleurs[26]. Mais nous devons éviter ici
-d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment
-contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume
-contre toute introduction importante des recherches concrètes dans
-notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement
-abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront
-convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle
-de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à
-l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant
-de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement
-particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus
-spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement
-politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous
-ce rapport, une marche fort analogue.
-
- Note 26: La marche de l'évolution politique en Écosse, si
- différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer
- spécialement cette explication générale, en montrant que
- l'influence particulière de la double conquête a réellement
- prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire
- commun aux deux populations.
-
-Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui
-conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de
-désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou
-moins explicite, vers la fin du XVe siècle; le pouvoir spirituel étant
-désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des
-deux élémens généraux de celui-ci radicalement subalternisé envers
-l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait
-dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active,
-ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement
-les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition
-allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique.
-
-Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive
-du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une
-purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le
-caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la
-philosophie négative. Considérons successivement, dans la première,
-d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence
-philosophique ultérieure.
-
-Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme du XVIe
-siècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et
-irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de
-la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux
-deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation
-du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit
-concevoir, en outre, pour compléter une telle appréciation, que cette
-commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée,
-d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences
-intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après,
-aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez
-ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont
-alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un
-état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des
-manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite
-entière des désorganisations opérées depuis le début du XIVe siècle,
-la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire
-l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au
-pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel
-de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement
-commune à tout l'occident européen, avant la fin du XVe siècle;
-c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre
-social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement
-participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des
-temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles,
-mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes: lorsque Henri VIII
-se sépara de Rome, Charles-Quint et François Ier n'en étaient pas, à
-vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du
-protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation
-papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à
-la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans
-communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours
-intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération
-de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à
-la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition
-de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le
-dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même
-essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la
-seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières
-altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent
-surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la
-confession universelle; c'est-à-dire, précisément dans les mesures
-qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au
-sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur
-nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendance sacerdotale,
-à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une
-telle destination primordiale du protestantisme explique aisément
-sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre
-catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus
-italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se
-faire le plus péniblement sentir.
-
-D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les
-peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les
-protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf
-la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent
-peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en
-Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertement une vaine et
-ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au
-temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non
-moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal,
-que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le
-mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça
-bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi
-importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce
-catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement
-politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain,
-son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir,
-au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale,
-au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation
-religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence que commence
-essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal,
-cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance
-générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le
-développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos
-attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges
-du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications
-antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes
-les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver
-que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution
-humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican,
-soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale
-et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois,
-etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en
-état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément
-institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi
-qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église
-catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus
-hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout
-restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie
-domestique, est dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout,
-d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation,
-de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant
-instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de
-la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer,
-par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime
-monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible
-d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément
-que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi
-dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers
-chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle
-vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui
-avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son
-crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle
-sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine
-ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus
-sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature,
-essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir
-qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement
-sa conduite réelle. En même temps, la royauté était ainsi conduite
-à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses
-destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui
-devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances,
-soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout
-irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution
-totale.
-
- Note 27: Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me
- semble très propre à confirmer directement ce rapprochement
- fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant
- la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir
- quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes
- protestans pour garantir radicalement la destruction de
- l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet,
- l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément
- proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des
- ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût
- certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la
- confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne,
- a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme,
- de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne
- cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle.
-
- Note 28: Quoique cette tendance universelle à la
- nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup
- moins développée en Italie que partout ailleurs, telle
- était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des
- peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable
- transformation révolutionnaire même chez toutes les populations
- italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable
- suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre
- surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la
- dépendance où elle maintient le clergé national envers
- la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de
- l'aristocratie sur le pouvoir ducal au XIVe siècle; de manière
- à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse
- orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte
- peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite
- notre gallicanisme proprement dit.
-
-Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du
-catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée
-par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de
-Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement
-fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe
-central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction
-universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant
-de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos
-indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée,
-depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa
-principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à
-diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle
-eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules
-exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque
-toujours éminens, de cette puissante corporation se sont-ils dès-lors,
-sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes
-eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des
-efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait
-instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce
-me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi
-habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme
-n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles,
-aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans
-services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage
-méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une
-suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution
-finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment
-corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son
-principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant
-que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles
-ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme
-catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve
-tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de
-leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine
-participation permanente, soit active, soit au moins passive, au
-système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire
-sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne
-pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort
-précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait
-suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure,
-ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours,
-essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte
-de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et
-pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts
-indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de
-conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction
-publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même
-à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement
-continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins
-bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque
-chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système
-contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement
-dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient
-jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect,
-un contraste fort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage
-involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre,
-surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des
-sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les
-conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait
-à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant
-spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se
-sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs
-superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à
-cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de
-l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en
-vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler
-l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations
-religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans
-attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant
-neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les
-regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.
-
-Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le
-catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général
-de décomposition, en organisant ainsi le maintien, et, autant que
-possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la
-commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la
-monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de
-cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts
-hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet,
-produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que
-l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde
-répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui,
-dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système
-catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la
-parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses
-parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les
-plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir
-à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification
-universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet
-capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que,
-comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel
-de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible
-sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant,
-convenablement tenté, et bientôt épuisé, par la double institution,
-intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains.
-Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du
-quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour
-l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond,
-qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit
-critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du
-mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers
-son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette
-époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation,
-ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente
-à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que
-le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un
-véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la
-faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son
-antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en
-plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné,
-dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner
-les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme
-ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète du plus
-exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé.
-Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus
-néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence
-catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que
-constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale,
-et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En
-un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque,
-le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis
-Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité
-naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale
-entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit
-de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y
-a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était
-alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement
-aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une
-philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution
-générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration
-historique.
-
-Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a
-pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le XVIe
-siècle, beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit
-moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par
-suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi
-les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme
-se marque toujours involontairement chez les personnages même qui
-l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans
-l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en
-Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce,
-et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après
-Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me
-semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière
-la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution
-catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel
-esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime
-répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les
-inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne
-subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence
-politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de
-panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux
-temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement regardé
-comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel
-envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie
-philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme,
-dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement
-défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet
-pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position
-sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière
-de Descartes ou de Leibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système
-catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement
-normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur
-fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre
-moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une
-appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles
-types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les
-trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que
-doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de
-saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable
-charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère,
-soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivement
-au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de
-manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un
-développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même
-en dehors de toute croyance théologique.
-
-Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance
-plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère
-correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes
-dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers
-au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés
-aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres
-apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car,
-sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement
-qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement
-convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû
-bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de
-la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne,
-évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris
-l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de
-l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir
-temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette
-irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il
-pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie
-anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez
-le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant,
-pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions
-très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords
-dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré
-arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement
-concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une
-des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression
-matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation,
-elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa
-désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle
-était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale,
-d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines;
-et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective
-serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a
-que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement
-développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par
-rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique
-du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement
-caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus
-avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs
-mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très
-propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des
-doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.
-
- Note 29: Sans anticiper mal à propos sur la seconde période
- du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce
- sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à
- proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique,
- l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une
- des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait
- conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur
- disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours
- par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir
- spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à
- mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui,
- sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion
- par la violence.
-
-Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme
-moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme
-on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution
-sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux
-élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la
-progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles.
-Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable
-maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait
-essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens
-pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les
-tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère
-éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà
-suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent,
-auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter
-à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est
-appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation
-sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle
-dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement
-propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire
-sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels,
-à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de
-l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la
-propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement
-mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de
-l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure
-à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière
-émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement
-l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu
-près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme
-apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré
-leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste
-illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une
-vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après
-avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les
-peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences
-contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement
-final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons
-ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu
-universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux,
-ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale
-du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la
-situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est
-de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous
-égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse,
-semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme
-à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante.
-La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement
-exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif,
-soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement
-révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à
-ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif.
-En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé
-de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France,
-où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter
-immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins
-y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré
-l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique
-y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans,
-une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables
-conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle
-n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution
-sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus
-accélérée que ralentie.
-
-Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale
-de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus
-importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne
-constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son
-influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait
-alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée
-que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous
-venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale
-de cette époque à compléter systématiquement une telle opération
-préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs
-sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme
-en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou
-que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie
-particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je
-l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif
-s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature
-permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par
-les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé,
-de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle,
-et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger
-essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation
-sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant
-tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde
-incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations
-antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter
-que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la
-suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation
-spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement
-universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs,
-au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter
-simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même
-pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.
-
-En comparant convenablement[30] les deux modes opposés que nous
-venons d'y distinguer, on peut aisément établir, en général, malgré
-l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité
-fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou
-anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système
-social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder;
-sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages
-réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul
-convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà
-fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été
-finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction
-totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale,
-qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique:
-quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une
-ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal;
-outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait
-tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations
-négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe
-du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus
-indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est
-résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de
-la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre; en sorte que la
-puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en
-France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre,
-que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de
-l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures,
-la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement
-isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation
-mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre
-l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active
-opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par
-une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population
-correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable
-base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien
-autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée,
-en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que
-fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand
-nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait
-incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées
-dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive
-naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution
-historique de faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel
-privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de
-l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de
-créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins
-anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point
-même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la
-phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment
-une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente
-indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état
-de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et
-surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de
-caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer
-totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère
-sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement
-soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas
-le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le
-génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe
-des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours
-repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux
-fonctions royales ou même féodales; tandis que le protestantisme
-officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré
-l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange
-contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la
-politique protestante avait partout solennellement investi déjà la
-royauté d'une véritable papauté nationale.
-
- Note 30: Une irrationnelle appréciation du développement
- social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent
- conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques,
- essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé
- depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux
- peuples, des différences tellement radicales, que, en y
- étudiant successivement les états successifs de la royauté et
- de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors
- tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de
- ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation
- ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par
- celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on
- remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux
- histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées,
- marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers
- siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique
- et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut
- devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques;
- tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici,
- du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des
- questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des
- faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine
- théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.
-
-L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique,
-de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors
-être longtemps entravé par une première influence politique du
-protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière
-inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons
-de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le
-protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation
-totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître,
-dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu
-spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en
-procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux
-que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà
-destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus
-naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après
-le caractère pontifical que la royauté venait ainsi d'y acquérir,
-et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était
-cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin
-préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près
-d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure
-des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable
-époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le
-protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même
-en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique
-inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux
-moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour
-s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations
-temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas,
-la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état
-d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule
-correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas,
-d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite
-par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence
-antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand
-l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne prépondérance;
-la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir
-encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple
-auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en
-plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes
-tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte
-appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations
-sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit
-à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en
-tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ du
-XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe. Il serait, sans doute, superflu
-d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble
-des faits historiques confirme réellement, même en France, cette
-importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On
-s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques
-localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme
-français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme
-un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique
-indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil
-instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le
-représente alors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens
-parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.
-
-Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et
-général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que
-je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe,
-nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la
-transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre
-l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui
-avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les
-métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement
-secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en
-Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir
-qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival,
-et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à
-des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires
-l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens
-agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus
-exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts
-simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils
-veulent régler les choix ministériels, et des principaux chefs de la
-Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des
-Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces
-tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires,
-n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler
-essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante,
-si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était
-pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant
-avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des
-légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le
-grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à
-titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable
-qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.
-
-Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de
-la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste
-plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé
-partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique,
-sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré,
-commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit
-commun et définitif devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa
-vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet,
-que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément
-temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu
-à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son
-côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une
-éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans
-doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale
-d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre
-la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener
-leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait
-cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant
-avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle
-par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires,
-dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui
-constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre
-les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le
-paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais
-devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est
-dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoiler
-spontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal
-de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues
-surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à
-aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait
-dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son
-ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis
-sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie
-anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en
-plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV,
-la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse
-enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa
-nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus
-profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration
-actuelle, conformément à nos explications précédentes. Quoique, en
-principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie
-politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop
-souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent
-d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire
-entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure
-des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme
-moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait
-bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire,
-pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans
-doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui,
-lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel,
-avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus
-la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à
-la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation
-mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le
-véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la
-phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à
-ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du
-régime ancien, les divers débris de ce système fussent enfin condensés
-autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir
-successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été
-pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir
-de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau
-caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution
-décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant
-n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que
-la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle
-se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi
-dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se
-développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément
-plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est
-donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie,
-autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des
-formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde,
-primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue
-des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger
-immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine
-maturité, surtout en France, où nous devrons, dès ce moment, concentrer
-la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.
-
- Note 31: Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV,
- des inclinations de la royauté française vers ses antiques
- rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à
- compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale,
- par la déconsidération croissante que devait nécessairement
- répandre sur la noblesse cette transformation définitive
- des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi
- volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la
- condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont
- si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste
- sentiment de leur dignité aristocratique.
-
-Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens
-de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer,
-au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère
-et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de
-l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne
-pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples
-chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus
-en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions
-qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs
-sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration
-révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une
-nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit,
-essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique
-dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la
-nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une
-importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI
-me paraît être, en Europe[32], le dernier roi qui ait vraiment dirigé
-par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention
-de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable
-capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de
-véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de
-l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale,
-avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles
-après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple,
-faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente
-élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette
-nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre,
-et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au
-sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus
-étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de
-leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement
-l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un
-pouvoir qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques,
-est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective,
-de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa
-propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième
-chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée
-à cette singulière création, comme moyen régulier de transition
-politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de
-la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout
-caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux
-fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une
-telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès
-le XVIIe siècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré
-de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des
-armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec
-l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique,
-pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce
-genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait
-être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas,
-au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à
-la dictature aristocratique elle-même, en résultat nécessaire d'une
-pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse
-prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de
-son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté
-française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus
-ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et
-aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables
-chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes:
-seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle,
-en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté,
-les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après
-le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle
-auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille
-dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique
-moins prononcée.
-
- Note 32: Cette observation générale n'admet réellement
- d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais
- cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé,
- et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne,
- ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse
- fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante
- de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la
- grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.
-
-De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la
-destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui,
-dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement
-motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance
-centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plus
-en plus le développement continu du grand mouvement de décomposition
-que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations
-conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans
-cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit
-militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par
-la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices
-féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que
-la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané
-du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus
-étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de
-plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait
-déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa
-suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que
-reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par
-la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont
-pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés
-européennes depuis le XIVe siècle. Quand l'impression trop exclusive
-des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion
-sur la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, je ne
-saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre,
-à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles
-et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira
-toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude,
-la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que
-cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même
-nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à
-la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective
-de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant
-aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre,
-la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires.
-Déjà Machiavel, au début du XVIe siècle, avait justement signalé,
-quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire
-et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la
-condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus
-ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini
-dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute
-la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable
-au libre essor du système de conquête. Or, ce que Machiavel croyait
-alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre
-aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple
-depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une
-manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les
-états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans,
-où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais
-profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement
-assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système
-continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur
-ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque
-importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours
-réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution
-principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de
-Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par
-nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son
-antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est
-évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais
-ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles,
-et empêcheront probablement encore moins à l'avenir, le développement
-permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées
-par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et
-d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des
-généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont
-jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des
-armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à
-la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature
-anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre
-constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont
-les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée,
-qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe
-spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.
-
-Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude
-attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle,
-la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait
-été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence
-continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la
-vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles
-cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dans
-la période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire
-après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut
-réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle
-impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié du
-XVIe siècle, pendant la rivalité de François Ier et Charles-Quint, à
-la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du
-système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout
-procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs
-spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il
-reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des
-mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement
-défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le
-maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de
-Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en
-soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre,
-sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de
-l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu
-et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles
-intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours
-différent à l'activité militaire, dès-lors rattachée à la grande lutte
-sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je
-néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs
-protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et
-de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions
-normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément
-abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les
-plus générales, essentiellement communes à tous les états européens.
-C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des
-guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure
-se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt
-sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la
-participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus,
-quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en
-sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très
-soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer
-réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or,
-une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce
-me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà
-unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe,
-depuis le milieu environ du XVIe siècle jusqu'à celui du XVIIe, et sans
-excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir
-aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière
-non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore
-plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier
-siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht.
-Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes
-est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et
-peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre,
-de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue
-vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que
-purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci
-portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant
-que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre
-le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord
-offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action
-catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise
-anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu
-être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange,
-d'après l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant
-la majeure partie du XVIIIe siècle, les guerres ont encore changé de
-nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens
-à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation
-effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement
-industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus
-prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement
-subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au
-chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où,
-après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit
-militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle,
-que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque,
-encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.
-
-L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles
-que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du
-régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe,
-peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en
-Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition
-universelle, et qui peu à peu y a justement acquis une haute importance
-politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit
-de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime
-du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément
-issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui
-en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible,
-aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait
-régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même
-temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver
-beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la
-manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé,
-sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet,
-que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique,
-parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance
-croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser
-ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente
-capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la
-grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son
-caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement
-aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion
-nobiliaire n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé,
-où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles,
-réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas
-eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers
-siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés
-politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité
-naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est
-clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement
-avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une
-sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller
-de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions
-politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus
-ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance
-civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie.
-Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup
-d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient
-habituellement regardées comme un complément spontané du commandement
-militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du
-système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut
-douter que la classe diplomatique n'ait immédiatement concouru, avec
-une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de
-l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux
-une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui
-explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez
-les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les
-rangs supérieurs des deux classes.
-
-Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter
-enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle
-qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au
-moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après
-sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement
-possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée,
-dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction
-croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait
-dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase
-révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément
-par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion
-politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait
-dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite
-la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenir
-prépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que
-comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer
-sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel
-entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la
-cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la
-suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient
-aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement
-remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés,
-la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable
-ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à
-instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle
-devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de
-l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment
-interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le
-rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après
-l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que
-la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa
-principale intervention dans le système de la civilisation moderne,
-d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente,
-dont la mémorable utopie du bon Henri IV avait déjà signalé les
-symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est,
-en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire
-plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la
-seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque
-l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme
-national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par
-conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme
-physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir
-aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une
-utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi
-de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions
-politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de
-juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné
-à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation
-relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré,
-à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle
-d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit
-la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui
-peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir
-spontanément une base vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et
-plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle
-de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble
-roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de
-points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans
-doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je
-l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.
-
-Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici
-considérer sommairement, pendant la période protestante proprement
-dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a
-fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction,
-sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant
-la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce
-qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la
-leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation,
-si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre
-à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de
-l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne
-la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double
-aspect, spécialement insister ici sur l'établissement rationnel
-d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du
-grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été
-jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables
-auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité,
-d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces
-conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont
-les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont
-pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées
-d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais
-exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va
-maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté
-et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante
-proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord
-indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs
-une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous
-venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la
-dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous
-pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque
-exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans
-nuire cependant à l'intégrité de notre conception finale relative
-au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis le
-XIVe siècle.
-
-Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité,
-consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou
-indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi
-de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation,
-en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord
-intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait
-subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et
-surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne
-doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi
-d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative
-plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément
-l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser,
-à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est
-surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation
-intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans
-l'essor fondamental de la raison humaine.
-
-Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du
-protestantisme, nous pouvons regarder ici le système entier de la
-doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu
-et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le
-principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à
-ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur
-nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres
-dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent
-réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme
-fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle
-en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair,
-en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire
-chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément
-à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que
-celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités.
-Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun,
-simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant
-dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre,
-aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude,
-créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques.
-Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la
-conception correspondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément
-proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent
-le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue
-international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise,
-encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou
-l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit
-donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres
-à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de
-simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations
-nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où
-elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire
-sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique
-que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été
-effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a
-dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.
-
-D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici
-rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire
-du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie
-révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de
-chacun au libre examen de toutes les questions quelconques, malgré les
-restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer
-à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par
-leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut
-remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission
-universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate
-eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire,
-par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient
-plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément
-à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle
-de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait
-indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même
-qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne
-pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les
-autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats
-philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on
-le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique
-ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car,
-après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et
-les pouvoirs les plus sacrés, la raison humaine pouvait-elle reculer
-devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse
-dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il
-réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation
-graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une
-rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait
-manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite
-équivalente de nouvelles conséquences analogues.
-
-La saine appréciation historique de ce fondement universel de la
-philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand
-mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher,
-à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé,
-suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment
-conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait
-été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la
-nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles
-précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle
-constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut
-se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de
-non-gouvernement, spontanément résulté, pour les esprits modernes, de
-la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à
-l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût
-été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait
-général, son apparition effective serait assurément incompréhensible,
-quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la
-décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le
-droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que
-rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté
-suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations
-extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux.
-Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme
-à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu
-que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures,
-dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable.
-Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition
-mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors
-des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à
-de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause,
-et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel, nous avons
-déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième
-siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant
-sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain
-avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un
-large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps
-avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à
-priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale
-énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai
-dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége
-dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui
-se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres
-classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent
-à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement
-devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est
-d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant
-à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne
-produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement
-proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther,
-après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement
-dû à l'opportunité d'un tel effort, enfin suffisamment préparé par
-l'universelle désorganisation spontanée du système catholique,
-suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement
-la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En
-considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est
-aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir
-spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le
-caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer
-à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle,
-en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les
-seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit
-légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient
-désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne
-suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions
-à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois
-réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions
-intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute,
-être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor
-général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels
-devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer
-d'autres restrictions efficaces que celles relatives à la conservation
-immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une
-manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les
-populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en
-formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer
-systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les
-influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux
-siècles précédens.
-
-Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du
-principe fondamental de la doctrine critique est également propre à
-faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais
-indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour
-juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer
-d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui
-devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il
-faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante,
-dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout
-autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste
-et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect
-relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit général
-de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit
-être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable
-dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la
-diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée
-du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que,
-sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous
-les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt
-dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors
-devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer
-tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une
-autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre
-moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A
-quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable
-abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer
-l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement
-aux populations européennes à mesure que cette grande dictature,
-monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous
-l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais
-l'organe nécessaire du principal progrès social, qui devait alors
-rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu
-d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor
-direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans
-anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant
-presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait
-se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le
-développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor
-de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit
-scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne
-discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle
-élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes
-plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie
-négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement,
-pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions
-démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de
-nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement
-expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu
-jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés,
-à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales
-propres à la nouvelle situation des sociétés modernes, en résultat
-nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le
-quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature
-temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher
-l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante
-explication historique ne dégénère point en une vaine concession à
-l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la
-résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière
-concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme
-aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins
-indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace
-de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers
-lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion
-révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également
-propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont
-réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être
-appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue
-historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles.
-Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de
-l'une devait ensuite naturellement exiger et provoquer dans l'autre
-un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes
-critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de
-négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les
-précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la
-puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations
-essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable;
-disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également
-absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique,
-dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est
-ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action
-politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la
-direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à
-réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de
-l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec
-le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son
-indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique,
-la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable,
-que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement
-exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblables maximes étaient
-parfaitement adaptées.
-
-Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement
-la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter,
-dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire
-d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques
-elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus
-décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme
-du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé,
-l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale,
-n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes
-mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles
-précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins
-prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système
-politique. Les principales différences qui existent véritablement,
-à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes,
-résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle
-n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques,
-l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que
-chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y
-démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette
-dictature s'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors
-le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le
-principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de
-la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme
-avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au
-sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit
-était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins
-contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de
-l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette
-nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième
-siècle, constituait le principal appui du système catholique contre
-son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se
-développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut
-réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à
-l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses
-théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse
-en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un
-ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir
-une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait
-véritablement une telle dissidence en une sorte de protestantisme
-français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée
-du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous
-l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas
-douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement
-convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain
-de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits
-français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance
-anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par
-son antipathie radicale et continue contre la seule corporation
-qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et
-défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment
-caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste.
-D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes
-et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner
-d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était
-alors conforme à la situation fondamentale des intelligences.
-
-Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie
-spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute
-importance politique propre à la précédente, constitue cependant un
-témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances
-dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre
-examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère
-philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains
-égards, une première protestation solennelle, aussi directe que
-naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine
-théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale
-que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle
-obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore
-chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop
-en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée
-sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement,
-sans excepter le catholicisme lui-même, comme je l'ai déjà indiqué
-au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de
-pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la
-préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale
-sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre
-considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître
-ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut
-personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une
-indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute
-morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à
-consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée
-à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement
-l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être
-inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière
-la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux
-d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier,
-par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme
-moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige
-précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant
-essor désintéressé des affections purement bienveillantes. Or, tel
-est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du
-quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection
-des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles
-les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément
-procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une
-semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment
-prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son
-aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de
-cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut
-aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable
-réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble
-de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à
-reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré,
-l'une des principales conditions d'existence du système religieux;
-ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de
-l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris
-par ses plus purs et plus éminens défenseurs.
-
- Note 33: La conformité remarquable, au sujet de cette
- singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz
- avec la sentence définitive rendue par le pape d'après la
- lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier
- exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré
- une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement,
- dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit
- philosophique et le véritable esprit catholique, d'après
- un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des
- besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la
- philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans
- doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme
- je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres
- essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.
-
-Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de
-l'universelle ébauche préliminaire de la doctrine critique proprement
-dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement
-protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions
-provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée
-naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée
-que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir
-spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance
-politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel
-prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout
-à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination
-rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de
-sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique,
-mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en
-avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus,
-au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle
-prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à
-l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les
-droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur
-leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement
-leurs vices dans le simple intérêt isolé de l'existence sacerdotale.
-Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs
-temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite
-s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales,
-à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier
-partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus
-vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que,
-malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique,
-d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui
-en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la
-théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un
-tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant
-les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de
-rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les
-conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les
-rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair
-que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel
-état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions
-morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer
-essentiellement; car, les principes critiques étaient alors les seuls
-propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de
-ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs
-devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop
-exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé
-sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième
-chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière
-également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du
-grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le
-dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière,
-la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme,
-mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les
-seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques.
-Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le
-dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute
-subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération
-permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine
-catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de
-l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature
-humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépourvu
-de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout
-frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale
-pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un
-respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques
-restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique
-ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement
-rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement
-hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment
-habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours
-des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales
-conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment
-incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement
-prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale.
-Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer
-le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle
-convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire,
-seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux
-tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement
-moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait
-exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie
-réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable
-antagonisme.
-
-Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique
-ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental
-du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude
-spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont
-graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne
-organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces
-dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement
-que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales
-hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient
-dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité
-catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école
-rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété,
-n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration
-chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à
-ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste
-général entre la chute des hérésies primitives et le succès de
-leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement
-l'opposition des unes et la conformité des autres aux principales
-tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions
-déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est
-nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire
-de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve,
-en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de
-l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse
-évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.
-
-Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet
-examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y
-dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique
-d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle,
-d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes
-hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la
-suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée
-du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois
-degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme
-religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline,
-ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même,
-qui en était l'âme: car, si chaque grand ébranlement protestant
-devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas
-moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à
-se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à
-reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les
-noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin,
-qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement
-obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et
-seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement
-réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif
-n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et
-qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la
-consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui
-ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther
-n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux
-adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation.
-Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était
-le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous
-laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement
-en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations
-indépendantes. Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de
-Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle
-de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du
-catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien
-que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues
-que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment
-convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune
-apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie
-situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier
-une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors
-développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment
-critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel.
-Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement
-complété cette double dissolution préalable de la discipline et
-de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales
-croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme
-quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la
-papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits
-catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus
-loin que leurs précurseurs protestans, comme nous le reconnaîtrons
-bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa
-nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration
-catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait
-trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester
-suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique,
-dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe
-spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à
-distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle
-différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne,
-sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent
-directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime
-social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment
-consommée par l'accomplissement successif des trois opérations
-précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à
-son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus
-l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers
-toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que
-momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le
-triomphe de ses propres principes: mais il est clair que la célèbre
-secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a
-dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place
-au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus
-complet du grand mouvement révolutionnaire.
-
-Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation
-convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la
-doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y
-crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération
-supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique
-dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une
-telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers
-la phase primitive, toujours essentiellement spontanée, du mouvement
-de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée
-comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après
-des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des
-anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la
-philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible,
-n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après
-examinée, dont une telle opération devait constituer le principal
-attribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration
-graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique,
-et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses,
-d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus
-en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens
-faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du
-besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait
-de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre
-examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de
-maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne
-saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle
-des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement
-donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu
-obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence
-logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on
-tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en
-détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables
-à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable
-caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou
-prolongée qu'ait pu être leur action successive, ne devaient jamais
-devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement
-la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation,
-tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique
-vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que
-sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner
-à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui,
-abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient
-constituer que de simples préambules au grand ébranlement final
-destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement
-général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième
-chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui
-affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera
-toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de
-l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse
-insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie
-européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter
-la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais
-elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la
-souveraineté populaire, et celui de l'indépendance nationale, que
-les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du
-contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où
-l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée,
-et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement
-consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif.
-Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une
-tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble
-de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement
-nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution
-aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement
-prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais
-la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente
-nature[34] de l'homme d'état le plus avancé dont le protestantisme
-puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la
-doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément
-naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors
-à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment
-des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on
-le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de
-la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation
-de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant
-le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution
-n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais
-trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie,
-pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal
-élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous
-le protectorat n'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse
-suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire,
-dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent,
-et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des
-irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que
-j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un
-tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement,
-en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a
-néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations
-révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande
-révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive,
-comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi
-à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième
-révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement
-protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement
-chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales
-de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un
-état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution
-américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de
-la doctrine critique ne fut réellement due, n'a pu être, en effet,
-à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres
-révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été
-ultérieurement développées par un concours spontané de conditions
-favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à
-une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment
-à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise;
-dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle
-réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un
-ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager
-comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre
-mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique,
-n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout
-ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des
-légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens
-prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un
-tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi
-cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de
-sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant
-réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une
-véritable réorganisation sociale que les peuples d'où elle émane, et
-d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale,
-dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement;
-quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives
-à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers
-élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si
-imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi
-que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.
-
- Note 34: Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient
- aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand
- Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros,
- qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle
- historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant
- même que les influences contemporaines aient pu être aussi
- effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la
- postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense
- intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive
- de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise
- fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie
- purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands
- frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection,
- en France, du régime féodal et théologique, sans même en
- comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la
- comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt
- très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement
- devraient, avant tout, prendre en suffisante considération
- l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à
- l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par
- opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable
- à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première
- expédition.
-
-Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la
-doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante,
-si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme
-conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions
-pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération
-historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent
-accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la
-véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord
-intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la
-période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours,
-avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source
-réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le
-protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans
-qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger
-convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel
-examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles
-qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation
-générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales
-ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart
-des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver
-aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus
-ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à
-favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.
-
-La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la
-plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément
-dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique
-habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un
-dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique
-de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir
-temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement
-de la dictature temporelle, qui constitue le principal caractère
-politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas
-besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle
-concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement
-adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait
-pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au
-profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement
-impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une
-semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit
-pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration
-élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent
-sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de
-l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances,
-éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure
-la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble
-des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée
-de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel
-tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire
-doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi
-bien que la plus inévitable, de ce caractère absolu, inhérent,
-en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à
-établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une
-telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus
-puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra,
-sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente,
-commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement.
-Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale,
-source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante
-universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de
-l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante,
-suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début du
-XVIe siècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première
-forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers
-degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique
-le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la
-consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant
-qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait
-son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même
-aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière
-moins dogmatique, mais presque équivalente socialement, chez la majeure
-partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie
-avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la
-perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que
-s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute
-apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation
-fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de
-la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut
-retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé
-italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée
-pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des
-habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire.
-Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la
-nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir
-spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les
-obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin
-acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance
-normale, comme je l'indiquerai en son lieu.
-
-C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il
-faut rapporter, ce me semble, la principale origine historique de cet
-irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous
-l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé
-partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de
-la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car,
-c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande
-époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable
-unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les
-catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel
-n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette
-aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a
-exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la
-période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur
-d'un système social correspondant à une civilisation radicalement
-distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement
-appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure.
-Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette
-dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection
-exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme
-spontané, encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie
-hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure
-partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée,
-la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait
-d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que
-par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son
-propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie
-métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte
-de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant
-tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique
-situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement,
-sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a
-le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous
-reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration
-simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la
-notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé
-de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord
-nullement avoir.
-
-L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment
-manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et
-philosophique, qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause
-des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de
-ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral
-avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement
-tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue.
-Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal
-de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient,
-en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou
-égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour,
-sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur
-l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu
-règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière
-utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux
-précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce
-qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être
-pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi
-les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le
-cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux
-spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait
-eu la force de résister suffisamment à ce puissant entraînement:
-Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler
-sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon
-lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil
-philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences
-ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui
-une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses
-sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser
-historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne,
-jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à
-la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà
-indiqué au chapitre précédent.
-
-Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale,
-inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous
-examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment
-perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans
-l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les
-divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des
-cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage
-de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes.
-En obéissant instinctivement à son aveugle ardeur pour l'entière
-concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit
-monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre,
-depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle
-assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait
-immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque
-alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le
-pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable
-avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais,
-il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle,
-suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion
-indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique,
-est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de
-désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent
-pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à
-voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens
-politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême
-rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction
-des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus
-en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptibles
-d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point
-de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de
-rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament
-surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans
-doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans,
-où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par
-suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées:
-mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère
-plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation
-fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané.
-Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux
-gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions,
-maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent
-partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles
-néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer
-suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive,
-comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.
-
-Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la
-doctrine critique, sans être certes moins graves que ces diverses
-aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi
-soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur
-appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront
-convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de
-notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor
-ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions
-les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration
-vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique
-désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire,
-dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement
-à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses
-dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les
-plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet,
-s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été
-poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il
-en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois
-morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion
-ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la
-prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime
-chez les populations modernes, ainsi heureusement détournées de
-s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y
-eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations
-désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait
-dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement
-révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et
-même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante,
-qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux
-vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement
-sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement
-constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles
-ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle
-suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation
-historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien
-avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques
-fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité des nobles pour la
-spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme
-une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la
-situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la
-position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait
-désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté,
-de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus
-élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et
-passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici
-d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a
-dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base
-fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en
-permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel
-les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément,
-en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine
-relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent.
-Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les
-effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été
-bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses
-populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique
-à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme
-a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits
-par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale
-devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le
-lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux
-développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois
-devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique
-de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse
-consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle
-les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête,
-autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique,
-la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque
-simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles
-faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste
-observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le
-catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais
-aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins
-produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis
-l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a
-pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des
-déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque
-dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître,
-à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue
-du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique,
-à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à
-l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], par
-cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre
-lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de
-puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante
-dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses
-ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par
-des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à
-diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement
-des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations
-intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y
-contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par
-une aveugle obstination à les rattacher exclusivement à des croyances
-dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de
-notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs
-occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale
-universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante
-de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides
-fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque,
-en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment
-approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après
-l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais
-il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à
-partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé
-à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie,
-les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose
-encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles,
-qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques
-comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans
-motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et
-d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération
-date essentiellement de l'universelle dégradation politique du pouvoir
-spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel
-devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales,
-en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des
-passions même qu'elles devaient régler.
-
- Note 35: A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte,
- on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale
- qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux
- principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées
- même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins
- explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les
- obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite
- suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme
- étrange de l'inadmissibilité de la justice, et pareillement
- les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste
- sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me
- borner à considérer spécialement les aberrations morales qui
- constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle
- de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les
- innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce
- d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme.
- Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations,
- tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles
- morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée
- à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant
- radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à
- des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des
- principes moraux, et seulement dictées par les besoins de
- l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous
- ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a
- nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de
- semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup
- moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement
- jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes,
- qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par
- la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de
- puissantes obsessions temporelles.
-
- Note 36: En considérant avec soin les déplorables discussions
- de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y
- reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits
- actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du
- mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir
- été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale
- est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie
- qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte
- d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes
- sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du
- divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier
- pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement
- réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible
- résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions
- fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne
- saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion
- décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public,
- soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte
- maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle
- solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur
- furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final
- tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les
- natures un peu actives.
-
-Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation
-historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première
-période générale, purement protestante, propre à la phase systématique
-du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement
-indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels,
-ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie
-négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La
-diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû
-faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici,
-explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que
-j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon
-but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre
-aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi
-nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas
-encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude
-patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite
-par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer
-ici.
-
-Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats
-définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase
-la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a
-été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire.
-Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période
-critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son
-examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle
-n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre,
-où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de
-tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours
-une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à
-la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à
-rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux
-principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais
-exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le
-progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation
-temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement
-consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que
-les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période;
-et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette
-opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste
-appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans
-le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du
-mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé
-conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude
-générale.
-
-Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre
-faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que
-de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette
-élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous
-les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par
-le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences
-nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger
-aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation
-directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux
-que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense
-retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la
-malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une
-résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil
-à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre
-entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui
-même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a
-pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux
-États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées
-qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme,
-s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive
-de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des
-haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin
-l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation
-plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce
-me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire
-aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable
-ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et
-qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal
-propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative
-des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout
-où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne,
-il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son
-génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme
-lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire
-n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes
-dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et
-que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir
-aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie
-situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que
-catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature
-temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère
-définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe
-simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un
-et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance
-plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus
-systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense
-concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement
-éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du
-mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que
-venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause
-révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée,
-tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la
-désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des
-chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme
-nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à
-la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement
-superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention
-d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement
-inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il
-n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle
-occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici
-toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du
-passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de
-satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série
-de nos explications antérieures, que la période protestante avait
-graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition
-intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement
-l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle
-son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus
-hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive
-commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs
-suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout
-l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé
-presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant
-oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver
-profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans
-cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment
-révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète
-énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui
-nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable
-tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une
-régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en
-toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la
-nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.
-
-Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la
-philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation,
-en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique,
-ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit
-humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée
-avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique
-commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la
-verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si
-l'on a convenablement égard aux explications de la cinquante-troisième
-leçon sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la
-décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes
-générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré,
-en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était
-évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte
-de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement
-divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce
-qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait
-surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances
-religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici
-le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives.
-Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je
-l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire
-de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période
-d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement
-disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la
-grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions
-qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel
-caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré.
-La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu,
-d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques
-antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit
-d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une
-prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce,
-dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers
-degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le
-haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de
-l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà
-très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de
-manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux
-principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier
-de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes
-luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation
-spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai
-montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur
-protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement
-une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y
-prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus
-prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en
-s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite
-seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait
-ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement
-sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est
-ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de
-Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment,
-avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais
-protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique
-qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme
-naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable
-caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et
-prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent
-puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel
-esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de
-satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait
-dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire,
-une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge
-général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des
-divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes
-d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que
-l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement
-opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu
-du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au
-siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.
-
-Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors
-puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature
-et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu
-avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il
-s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque
-alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait
-enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du
-XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique,
-non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure
-théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec
-l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai
-spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel
-esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor
-distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique,
-tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure;
-c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable
-influence résultait directement, chez les intelligences supérieures,
-de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant
-de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins
-provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et
-à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en
-effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active
-sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état
-préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient
-si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les
-meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps
-où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué.
-Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter
-qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une
-simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait
-guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en
-effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement
-relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire,
-être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour
-ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel,
-le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des
-croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction
-logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en
-eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en
-sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète
-en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence
-s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne
-pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans
-ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire
-qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie
-croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions
-théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au
-grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a
-dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les
-prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre
-la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de
-son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du
-génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés,
-ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de
-plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut
-surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à
-la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance
-également contraire aux diverses croyances qui se disputaient
-encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par
-suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation
-finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont
-l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles
-était enfin par-là directement dévoilée.
-
-A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle
-d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant,
-il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation
-systématique, mais son active propagation, l'assistance naturelle
-des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite
-tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai
-déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de
-l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre
-activité individuelle, si indispensable au développement propre de la
-civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu
-à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle.
-On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent,
-de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature
-rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin
-du XVIIe siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la
-doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors
-servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles
-influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur
-haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps,
-l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans
-les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on
-ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable
-élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès son origine,
-et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent
-si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale
-de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui
-devaient accueillir si avidement toute conception purement négative,
-soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu
-du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique,
-il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait
-immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes,
-dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus
-hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre,
-comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette
-doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les
-adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques
-aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si
-long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux
-de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment
-inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne
-doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de
-l'impulsion instinctive des passions humaines vers une philosophie
-qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale,
-et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement
-aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la
-doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques,
-d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions
-plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement
-accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable,
-de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une
-carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la
-pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance
-devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler
-que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de
-puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité,
-qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce
-sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées,
-à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien
-plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant
-spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à
-la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir
-au moins le niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les
-perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette
-irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses
-passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant
-que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences
-mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une
-telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques
-influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester
-surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment
-remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y
-accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là
-même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.
-
-L'appréciation directe du développement général propre au système
-final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à
-divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on
-y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique
-temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable
-complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement
-parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment
-manifester, elle n'a pu cependant être spécialement entreprise
-qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la
-première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle
-élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était,
-par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement
-politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément,
-tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même
-elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet,
-de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour
-les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà
-pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien
-plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable
-des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre
-à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus
-audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques,
-si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes,
-n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de
-système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi,
-la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établir
-complétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement
-à la principale destination d'une telle élaboration critique dans
-l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à-dire de marquer directement
-la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même
-temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis
-que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous
-l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance
-sociale, en laissait néanmoins subsister indéfiniment la conception
-générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie
-réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers
-la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons
-ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique
-qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans
-le développement général de la première élaboration, qui a rempli
-la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de
-distinguer historiquement la formation originale et systématique de
-la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du
-mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux
-opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais elles
-ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre
-d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle
-de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable
-ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour,
-à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique
-est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa
-propagation, et la dernière à son extrême complément politique.
-
-Quoique la première opération soit encore rapportée communément
-au XVIIIe siècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître
-désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle
-appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée
-d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en
-silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre,
-avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit
-parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus
-complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant
-des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à
-l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent
-appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante,
-à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement
-prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous
-l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge:
-mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant
-sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au
-lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement
-philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité,
-fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de
-nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait
-pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite
-Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler
-qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale
-du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur
-l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme
-l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son
-audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes,
-la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne
-permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie
-négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale
-suffisamment caractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier
-qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable
-à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination
-de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique,
-doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de
-propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale,
-où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive
-ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable
-père de cette philosophie révolutionnaire[37] l'illustre Hobbes, que
-nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sous un aspect
-spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs
-de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet,
-que remontent historiquement les plus importantes conceptions
-critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes du
-XVIIIe siècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables
-propagateurs.
-
- Note 37: La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire,
- en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la
- générosité convenables, une intéressante opération nationale,
- pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre
- philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les
- chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie,
- d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la
- coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes
- aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un
- tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu,
- et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans
- doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes
- beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce
- sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux
- métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec
- la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette
- nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation
- systématique de la philosophie révolutionnaire; comme
- l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier
- en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de
- nom avant cette puissante recommandation.
-
-Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est
-déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse
-que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc
-mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques
-qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime
-véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la
-confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un
-simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation
-scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement
-qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase
-essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique,
-puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels,
-un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité
-rationnelle, et une tendance non moins prononcée à traiter surtout, à
-sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement,
-au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine.
-Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître,
-du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette
-philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à
-remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes
-physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le
-jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées
-dans la grande entité générale de _la nature_, ainsi substituée au
-créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite
-même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce
-prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse
-au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif
-cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation
-suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système
-social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée
-d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué,
-elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel,
-non-seulement social, mais même simplement mental, d'une philosophie
-vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par
-un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des
-divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la
-considération prépondérante des lois invariables propres aux divers
-ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des
-spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications
-et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement
-impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues,
-et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement
-assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être
-ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire,
-qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer,
-il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa
-nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique,
-avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment,
-et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation
-préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée
-dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme
-primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur monothéisme,
-et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique,
-dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus
-extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante,
-une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère
-plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie
-philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des
-conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité,
-jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement
-substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées
-théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il
-est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale
-en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je
-l'ai déjà noté au cinquante-deuxième chapitre, entre le ténébreux
-panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les
-plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle
-est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement
-intellectuel de la grande élaboration que nous examinons.
-
-Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la
-première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt
-personnel, abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue,
-par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement
-métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre,
-comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un
-sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38] encore plus que la
-philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable
-aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint,
-au XVIIIe siècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes,
-nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les
-écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des
-penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant
-les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à
-réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines,
-lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la
-condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage
-de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne
-nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts
-tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement,
-quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire,
-toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont
-pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre
-de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce
-qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre,
-en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le
-triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration
-primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule
-convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine,
-comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder
-cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif,
-comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie
-systématique qu'elle tendrait à produire habituellement, que l'autre
-par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en
-soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter
-que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant
-cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout
-de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en
-principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente
-consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable,
-que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai
-noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel,
-dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement
-disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes
-purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule
-directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de
-l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans
-être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée
-par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a
-fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la
-destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs
-relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement
-relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non plus s'élever à
-la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur
-des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger
-capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique
-négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et
-plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature
-humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme
-d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté
-d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une
-heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts
-réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés,
-il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord
-appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses,
-qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une
-telle importance que sa considération continue doit inévitablement
-absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours
-lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une
-semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens
-naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration
-morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simple accident
-isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique,
-en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale,
-sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les
-conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent,
-ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures
-modifications dissolvantes.
-
- Note 38: Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par
- l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent
- du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut
- néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à
- l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter,
- au moins empiriquement, la vraie constitution morale de
- l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également
- posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité
- ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi
- une telle aberration morale doit être surtout considérée comme
- propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de
- ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale
- avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir
- ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations
- métaphysiques.
-
-Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation
-fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée
-par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination
-radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons
-vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et
-que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois
-qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion
-rationnelle avant l'élaboration décisive de Hobbes. Cette conception
-transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire,
-et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les
-graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature
-absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même,
-qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés
-modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce qui nous dispense d'un
-nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que,
-par une telle justification systématique de la dictature temporelle
-qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique
-s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation
-spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace
-de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable,
-jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée,
-on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel
-était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans
-une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique
-dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à
-une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit
-aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal
-définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de
-celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir
-l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable
-non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus
-rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement
-leur doctrine à ce sujet autrement que comme adaptée à une simple
-transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté
-caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me
-paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé
-d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les
-grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer
-à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant
-naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel
-ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel,
-dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait
-systématiquement, comme un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, cette
-passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans.
-En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes
-à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une
-tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la
-royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire,
-le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique,
-au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école
-rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que
-partout ailleurs, un spécieux prétexte pour venger les prêtres et
-les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en
-le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière
-à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa
-réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable
-contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que
-la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la
-dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de
-l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux
-élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en
-second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que
-son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait
-trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la
-concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la
-royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la
-vraie portée de cet éminent penseur.
-
-Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais
-ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la
-philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent
-du mouvement décisif qui, pendant la majeure partie du siècle
-suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette
-indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre
-d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant
-dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle
-phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement
-remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre
-principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes
-permanents.
-
-Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le
-siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été
-dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et
-surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation
-de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit
-lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du
-régime théologique et militaire avait été directement poursuivie
-chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en
-Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement
-nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers
-pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement
-neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en
-rattachant profondément au système général de résistance plus ou
-moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme
-était susceptible, conformément à nos explications antérieures.
-Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors
-beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au
-catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci
-était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir
-l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on
-venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive
-se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes
-dissidentes où la désorganisation théologique est la plus avancée, et
-qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur
-les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une
-horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions
-philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute
-cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au
-contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée
-jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle,
-devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'une vaine
-émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence,
-à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie
-négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une
-oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur
-de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici
-l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les
-pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement
-préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu
-les avantages principaux d'une première inoculation hérétique,
-et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester
-irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu
-ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet,
-l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure
-de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et
-surtout poétique, dont, au XVIIe siècle, la France, après l'Italie et
-l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au
-chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par
-la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout
-ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil
-intellectuel, devait alors nécessairement tourner, en dernier lieu, au
-profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a
-justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur
-insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable
-époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique:
-ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même
-chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes
-philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau,
-malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de
-leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses
-observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux
-que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient
-néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à
-titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation
-fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste,
-l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le XVIIIe siècle, assigne
-si clairement la France pour centre final du grand ébranlement
-philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire
-cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il
-est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devait
-nécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques,
-et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations
-protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui
-cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute
-puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis
-le XIVe siècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici
-que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour
-l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et
-l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques
-principales de la phase purement protestante.
-
-Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a
-été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale
-quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée
-des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique
-toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique,
-dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans
-toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation
-semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut
-placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs,
-qu'une étrange destinée place provisoirement à la tête de la politique
-actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure
-adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors
-substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la
-direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que
-je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle
-modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement
-indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers
-organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique
-sous des formes qui leur restaient propres, au système général de
-résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de
-l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle,
-premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne
-opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus
-tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette
-force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement
-admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne
-clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers
-cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités
-contre l'essor ultérieur de l'évolution mentale. En même temps, la
-propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment
-doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois
-le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait
-inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces
-esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se
-livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de
-rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement
-dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière
-purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation
-exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein
-des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune
-destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors
-contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs,
-écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité,
-abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme
-la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes,
-même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens
-docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son
-éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle eût
-été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie
-négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs
-philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire,
-éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation
-universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément
-participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement
-moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a
-pu même tourner finalement au profit de cette importante opération
-secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une
-souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières
-à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques
-de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la
-vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse
-versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de
-propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement
-consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une
-telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment
-la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception
-y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au
-contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration
-provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation
-spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits,
-qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières,
-mais principalement la multiplicité continue des stimulations
-partielles, variées avec une suffisante opportunité.
-
-Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire,
-d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence
-permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût
-d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire
-à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la
-propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les
-principes essentiels existaient déjà, plus ou moins explicitement,
-chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par
-l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un
-tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait
-nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette
-opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que
-ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un
-zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances,
-concouraient inévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme
-universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux,
-cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable
-germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la
-nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force
-résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les
-préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles
-sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe
-qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre
-au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé
-comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la
-philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des
-principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement
-les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues,
-avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement
-l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct;
-mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les
-propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire
-rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de
-plusieurs de ces argumentations variées, soit surtout parce que celles
-même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer
-d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque
-alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer
-de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer
-la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses,
-que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec
-l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait
-ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le
-plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les
-esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul
-philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le
-seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes
-démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une
-vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable
-fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il
-lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux
-sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle
-reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps
-accepté le souverain arbitrage. Cet inévitable inconvénient était
-surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre
-des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre,
-comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique
-empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales
-preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature
-dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection
-réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle
-admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes
-parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive.
-
-L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément
-combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanément
-aplanies pour l'indispensable opération secondaire spécialement
-réservée aux littérateurs français du XVIIIe siècle, afin d'accomplir
-graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation
-finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée
-pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres,
-l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement
-critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs
-de l'émancipation mentale, une scrupuleuse appréciation historique
-signale expressément quelques agens philosophiques spécialement
-destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel.
-Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout
-distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans
-en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois
-pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet
-affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une
-telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final
-d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper
-à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique,
-comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant.
-D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement
-révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples
-écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette
-nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux
-dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand
-mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait
-plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On
-peut regarder la mémorable controverse sur les anciens et les modernes,
-au début du XVIIIe siècle, comme le principal indice et l'occasion la
-plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance,
-déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus
-spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la
-première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès
-humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien
-était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces
-littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre,
-au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir
-en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques
-négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance.
-Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une
-telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de
-l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs,
-et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus
-lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un
-pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais
-encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la
-plus admirable combinaison qui ait existé jusqu'ici entre les diverses
-qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la
-séduisante apparence de la force et du génie.
-
-En passant ainsi finalement des penseurs aux littérateurs, la
-philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère
-moins prononcé, soit pour mieux s'adapter à la rationnalité moins
-énergique de ces nouveaux organes, soit aussi afin de faciliter
-l'entière propagation de l'ébranlement mental. Par ce double motif,
-l'école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général,
-la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au
-simple déisme proprement dit, qui, en effrayant moins les esprits
-vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation effective
-de la constitution religieuse; attendu l'évidente impossibilité de
-rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source
-inépuisable de dissidences théologiques, et où l'on ne pouvait voir
-réellement qu'une vaine concession extrême provisoirement laissée
-à l'ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement
-universel: c'est pourquoi la dénomination de déiste me paraît
-spécialement convenable à l'ensemble de cette dernière phase
-révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre,
-aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité logique,
-de prolonger, à leur usage, les avantages d'inconséquence propres
-à l'élaboration purement protestante, en continuant dès-lors à
-détruire la religion au nom du principe religieux, de manière à
-étendre graduellement l'influence dissolvante jusqu'aux plus timides
-croyans. Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait
-dû alors offrir à l'active propagation générale de l'ébranlement
-philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable
-de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se
-font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par l'encouragement
-évident ainsi directement imprimé à une commode hypocrisie, soit
-surtout par la confusion radicale qui en résulte, chez les esprits
-vulgaires, sur le vrai caractère de la tendance finale de l'évolution
-mentale, que tant de prétendus penseurs croient maintenant pouvoir
-indéfiniment borner à cette phase purement déiste; comme leurs
-prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l'arrêter successivement
-aux phases socinienne, calviniste et même d'abord luthérienne, sans
-que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper
-suffisamment leur dangereuse illusion. J'indiquerai spécialement, au
-cinquante-septième chapitre, les principaux inconvéniens actuels de
-cette absurde utopie, qui voudrait assigner pour terme normal au grand
-mouvement d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique le
-moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de
-caractériser sommairement la véritable source historique d'une telle
-aberration radicale.
-
-Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration
-philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord
-la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je
-dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide
-duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération
-ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus
-grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à
-neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le
-concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une
-doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu
-propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs
-ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à
-aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel
-de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie
-du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul
-homme, dont la longue vie et l'infatigable activité purent heureusement
-suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat
-commun était, évidemment, fort loin d'exiger une exacte concordance
-spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à
-détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annuler mutuellement,
-différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils
-s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce
-qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de
-profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités,
-eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles
-avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de
-la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant
-de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise
-encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel
-aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel
-d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de
-ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte
-de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant
-d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes
-les élaborations critiques de quelque importance, sous la protection
-commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet,
-la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement
-les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général
-des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la
-destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à
-écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades
-auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale.
-Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire
-ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue
-conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante
-métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions
-de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle,
-encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du
-plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au
-lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la
-commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur
-réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout
-principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie
-destination temporaire.
-
-Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français
-du XVIIIe siècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine
-véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent
-pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du
-siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement,
-à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration
-de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses
-intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a
-fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort
-isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au
-contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de
-l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait
-son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part,
-en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement
-résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà
-dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui
-rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des
-sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet,
-trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune
-profonde inégalité mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius
-doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation
-plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance
-universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des
-spéculations biologiques quelconques, la considération des influences
-ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà
-expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et
-comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second
-lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement
-nécessaire au plein développement social de la doctrine critique,
-dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle
-égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre
-examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et
-de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à
-aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie
-attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier
-arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle
-avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société,
-toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou
-dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable
-au gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers
-titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux
-sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus
-directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue,
-en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de
-la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un
-des principaux propagateurs.
-
-Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais
-ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la
-partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement
-philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur
-la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et
-sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques,
-partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre
-les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on
-doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les
-résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait
-surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération
-avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés
-par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement
-général de décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le
-quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable
-succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour
-des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs
-auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant,
-aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste
-alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes
-contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement
-philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme
-le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement
-d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que
-l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait
-réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques,
-à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée
-d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles
-devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive
-consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement
-dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle
-doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier
-au-delà d'immédiates conséquences matérielles, on ne peut douter
-qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric
-n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation
-mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes
-ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge
-aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement
-philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses
-amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de
-l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour
-aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et
-pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous
-des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de
-la conquête romaine, les vœux spontanés de tous les hommes vraiment
-supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition.
-
-A cette appréciation fondamentale de l'école philosophique proprement
-dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé,
-il ne nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, qu'à
-joindre la considération très sommaire de l'école spécialement
-politique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et
-l'indispensable complément, destinée à préparer immédiatement la
-grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la
-désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle
-put être suffisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école,
-dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore moins d'idées
-vraiment nouvelles, même négatives, que l'école principale dirigée
-par Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques propres à
-la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément
-développés, quoique d'une manière accessoire et sous des formes
-incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques
-dirigées contre l'ancien système social pendant la période que je
-viens d'examiner. Aussi l'élaboration négative spécialement réservée à
-Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté intellectuelle que
-la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et
-dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à
-l'ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de
-son énergie ultérieure; tandis que l'école voltairienne s'était, au
-contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, quelque
-frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré
-la désastreuse influence sociale propre à l'école de Rousseau, à
-laquelle il faut particulièrement rapporter, même aujourd'hui, les
-plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique
-conduit à reconnaître que non-seulement son avénement fut inévitable,
-ce qui est certes assez évident, mais aussi qu'elle dut remplir un
-dernier office indispensable, dans le système total de l'ébranlement
-révolutionnaire. Nous avons reconnu les avantages essentiels que
-l'école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance
-fondamentale que Hobbes lui avait, dès l'origine, spontanément
-imprimée, à maintenir immédiatement intact l'ensemble des institutions
-relatives à la dictature temporelle partout établie depuis le seizième
-siècle. D'après cette disposition naturelle, quoiqu'un tel respect
-ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction
-croissante avec l'essor même de la philosophie négative, cependant
-l'esprit critique, s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition
-spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse
-d'une entière anarchie, devait passer sans énergie à l'attaque
-directe des institutions temporelles, et se montrer peu décidé à
-surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette
-inévitable influence devait se faire d'autant plus sentir que, par
-suite de l'ascendant croissant d'une telle élaboration, la masse
-philosophique tendait graduellement à se composer surtout d'esprits
-de plus en plus vulgaires unis à des caractères de moins en moins
-élevés, très enclins à concilier personnellement, autant que possible,
-les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profits d'une
-indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs
-précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est clair que le
-développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement
-devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de
-l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d'après
-la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain
-orgueil, après avoir servilement abdiqué l'indépendance politique et la
-destination sociale sur lesquelles il avait jadis légitimement reposé.
-La situation était donc telle alors que la critique spécialement
-sociale serait précisément devenue moins énergique à mesure qu'elle
-devenait plus urgente, si l'ardente impulsion de Rousseau n'eût
-spontanément prévenu, à cet égard, une torpeur universelle, en
-rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent
-obtenir une suffisante efficacité, que la régénération morale et
-politique constituait nécessairement le véritable but définitif de
-l'ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une
-stérile agitation mentale. A la vérité, il faut reconnaître que déjà
-le consciencieux Mably s'était montré suffisamment capable de formuler
-la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire, et même
-en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue
-historique, les principales aberrations qui devaient s'y rattacher
-ensuite: ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses
-sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette
-opération dogmatique dispensât Rousseau d'une élaboration rationnelle
-peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique,
-cette froide exposition abstraite, seulement destinée aux esprits
-méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent
-auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, était bien loin
-de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le
-paradoxe fondamental vint partout soulever directement l'ensemble des
-penchans humains contre les vices généraux de l'ancienne organisation
-sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi le germe
-inévitable de toutes les perturbations possibles, par cette sauvage
-négation de la société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait
-sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, en effet, toutes les
-utopies anarchiques qu'on croit propres à notre siècle. Pour apprécier
-dignement la haute nécessité temporaire de cet énergique ébranlement,
-quelle qu'en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut
-considérer que, d'après l'extrême imperfection de la philosophie
-politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme
-final de l'évolution sociale des peuples modernes en de stériles ou
-chimériques modifications du régime ancien privé de ses principales
-conditions d'existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment
-toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même,
-malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impuissante
-métaphysique, comme je l'ai expliqué au quarante-septième chapitre, ne
-put échapper à cette fatale illusion, qui lui montra la régénération
-sociale dans une vaine propagation universelle de la constitution
-transitoire particulière à l'Angleterre, qu'il appuya si dangereusement
-de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à
-démontrer que, sans l'indispensable intervention de l'école anarchique
-de Rousseau, l'ébranlement philosophique du dernier siècle allait
-pour ainsi dire avorter au moment même d'atteindre à son but final; à
-moins d'une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie
-politique, à peine possible aujourd'hui, et qui d'ailleurs serait
-certainement toujours restée chimérique, suivant les indications du
-quarante-septième chapitre, sans la crise révolutionnaire dont cette
-extrême élaboration négative devait être suivie: tant est inévitable,
-par sa nature, cette douloureuse nécessité qui condamne les conceptions
-sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme spontané des
-diverses aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant général
-de la philosophie positive ait convenablement rationnalisé ce dernier
-ordre fondamental de spéculations humaines.
-
-Pour achever de caractériser la marche naturelle de la critique
-temporelle spécialement réservée à Rousseau, il faut considérer la
-tendance croissante de cette école, même à partir de Mably, à une sorte
-de rétrogradation spirituelle, qui la rattachait davantage au mouvement
-purement protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement dit,
-d'où elle était d'abord issue, et contre lequel néanmoins elle élevait
-une énergique rivalité. Dans l'école voltairienne, qui ménageait
-essentiellement l'organisation temporelle, le déisme systématique
-n'était vraiment qu'une simple concession provisoire, qui n'y
-pouvait acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle devait bientôt
-succéder spontanément, même chez le vulgaire, l'entière émancipation
-théologique; malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse de
-son chef se montra animée contre l'athéisme de la nouvelle génération,
-bien plus par un instinct personnel de rivalité philosophique que
-d'après de véritables convictions religieuses. Au contraire, l'école
-de Rousseau et de Mably, poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites
-la critique temporelle, et poursuivant directement la régénération
-politique, devait de plus en plus s'attacher essentiellement au déisme
-comme à son point d'appui fondamental, seule garantie apparente
-contre sa tendance immédiate à l'anarchie universelle, en même temps
-que seule base intellectuelle ultérieure de son utopie sociale.
-L'influence croissante de cette disposition naturelle tendait
-nécessairement à ramener cette école au pur socinianisme, ou même
-au calvinisme proprement dit, à mesure qu'elle devait spontanément
-sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale d'une religion
-sans culte et sans sacerdoce. On peut même remarquer ensuite cette
-tendance, surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre de la
-métaphysique préférée par une telle école, et qui, bien plus rapprochée
-du platonisme protestant que de l'aristotélisme catholique, prend de
-plus en plus le caractère théologique du protestantisme officiel.
-C'est ainsi que les deux principales écoles philosophiques du siècle
-dernier ont été simultanément conduites, sous l'impulsion opposée de
-leur instinct particulier, à considérer le déisme comme une sorte de
-station temporaire, destinée à faciliter la marche, des uns en avant,
-et des autres en arrière, dans la désorganisation moderne du système
-religieux: ce qui explique aisément l'impression très différente
-que les deux écoles, malgré l'apparente conformité de leurs dogmes
-théologiques, ont dû produire, surtout de nos jours, sur l'instinct
-sacerdotal.
-
-Quoique la critique temporelle, propre à la seconde moitié du XVIIIe
-siècle, ait dû être essentiellement dominée par l'énergique ascendant
-de Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement la
-participation spontanée d'une autre secte politique, celle des
-économistes, que la spécialité de ses attaques a dû, malgré leur
-subalternité philosophique, graduellement investir d'une influence très
-favorable à l'entière désorganisation de l'ancien système social. Il
-serait superflu d'insister ici sur la nature éminemment métaphysique
-de la prétendue science constituée par cet ordre de philosophes: je
-l'ai assez caractérisée au quarante-septième chapitre; et elle est
-d'ailleurs assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon esprit ne
-puisse plus s'y méprendre. D'une autre part, je dois renvoyer au
-chapitre suivant l'appréciation directe de la préparation organique,
-utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu à cette école,
-dans l'élaboration préalable de la saine philosophie politique, en
-faisant hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie chez
-les peuples modernes, sauf les graves inconvéniens, historiques et
-dogmatiques, inhérens à l'esprit absolu de cette branche spéciale
-de la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer que
-son efficacité révolutionnaire, qui fut assurément incontestable,
-puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur
-inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce qui, depuis
-le décroissement évident de l'activité militaire, leur enlevait
-radicalement leur principale attribution temporelle, et tendait
-d'ailleurs heureusement à dissiper le dernier prétexte habituel des
-guerres, alors devenues essentiellement commerciales. Il est donc
-impossible de méconnaître historiquement les éminens services rendus,
-au siècle dernier, par cette branche intéressante de la critique
-temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. Quoique, sous
-ce rapport, la principale influence appartienne certainement à un
-immortel ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette doctrine,
-d'abord émanée du protestantisme, comme toutes les autres doctrines
-critiques, à cause de la prépondérance industrielle des nations
-protestantes, ne se soit surtout développée en France, conjointement
-avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire
-est évidemment incontestable, d'après sa consécration absolue de
-l'esprit d'individualisme et de l'état de non-gouvernement. Malgré les
-efforts prolongés de ses plus judicieux partisans pour contenir cette
-nature anti-politique dans des limites inoffensives, on a vu cependant
-ses plus rigoureux sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement
-soit l'entière superfluité de tout enseignement moral régulier, soit
-la suppression de tout encouragement officiel destiné aux sciences
-ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, au quarante-septième
-chapitre, que les plus récentes aberrations contre l'institution
-fondamentale de la propriété ont réellement pris leur source dans la
-métaphysique économique, depuis que, par l'accomplissement suffisant
-de sa vraie destination temporaire, elle a tendu à devenir directement
-anarchique, comme les autres branches essentielles de la philosophie
-négative propre au siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant
-plus dangereuse pour l'ancien système politique que son origine et
-sa destination révolutionnaire étant spontanément dissimulées sous
-des formes spéciales, devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs
-auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif.
-Aussi est-ce surtout le mode suivant lequel l'esprit critique devait
-se développer directement dans les pays catholiques autres que la
-France, où l'intensité trop prépondérante de la compression rétrograde
-empêchait l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial.
-Il est remarquable, en effet, que les premières chaires instituées
-par l'inévitable imprévoyance des gouvernemens, pour l'enseignement
-officiel de cette partie de la philosophie négative, logiquement
-solidaire avec toutes les autres, le furent d'abord en Espagne et chez
-les populations les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification
-évidente de l'entière universalité de cette spontanéité fondamentale
-qui, depuis le XIVe siècle, pousse instinctivement toute la chrétienté
-occidentale à l'irrévocable désorganisation de l'antique constitution
-sociale, dont les plus sincères partisans laissent toujours échapper
-une manifestation quelconque de leur involontaire participation active
-à l'ébranlement commun. On peut appliquer des remarques essentiellement
-analogues, qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, à une
-autre école politique, principalement italienne, qui, au dernier
-siècle, fournit au système général de critique sociale sa coopération
-particulière, par une mémorable série d'efforts métaphysiques contre la
-législation proprement dite, surtout criminelle, ainsi distinctement
-assujétie, à son tour, aux mêmes hostilités absolues que tout le
-reste de l'ordre ancien, d'après des principes non moins radicalement
-anarchiques, dont la désastreuse exagération tendrait directement
-aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables garanties
-temporelles contre le libre essor des perturbations matérielles. Cette
-dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est historiquement
-remarquable en ce qu'elle a spécialement donné lieu à compléter
-l'organisation spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation
-directe de la classe de plus en plus puissante des avocats, jusque
-alors presque confondue dans l'ébranlement universel, et dont
-l'adjonction graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs,
-imprimant désormais une nouvelle énergie à la propagation négative,
-a tant influé ensuite sur la crise finale, comme je l'expliquerai au
-cinquante-septième chapitre.
-
-Après avoir ainsi suffisamment apprécié les trois phases successives
-de systématisation, de propagation, et d'application, propres à
-la marche générale de la philosophie négative, il est aisé d'en
-achever entièrement l'examen historique par la rapide indication
-des principales aberrations abstraites, intellectuelles ou morales,
-qui en étaient immédiatement inséparables, en écartant d'ailleurs
-ici celles beaucoup plus graves que nous verrons plus tard résulter
-de son ascendant politique. Sous ce rapport, les déviations propres
-aux littérateurs du siècle dernier n'étaient point essentiellement
-d'une autre espèce que celles, précédemment caractérisées, de leurs
-précurseurs protestans, dès-lors seulement aggravées, soit par le
-progrès même de la désorganisation, soit par la nature encore moins
-normale des nouveaux organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus
-que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques,
-qui distingue mentalement, parmi les métaphysiciens, les modernes
-littérateurs des anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la
-transition définitive, en ce que, moins systématiquement engagés
-dans la commune métaphysique, ils ne pouvaient entraver autant
-l'appréciation du but final par l'ascendant illusoire des moyens
-passagers, et ils devaient même se trouver ensuite plus librement
-disposés à seconder l'avénement direct d'une vraie réorganisation
-sociale. Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunement
-compenser les dangers immédiatement attachés à l'irrationnalité
-plus prononcée de ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence
-provisoire devait spécialement augmenter le désordre intellectuel
-et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles
-devenant ainsi l'apanage presque exclusif des esprits les moins
-propres, soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur éducation, à
-les traiter convenablement, on doit être assurément peu surpris que la
-haute direction du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement
-à appartenir de plus en plus aux sophistes et aux rhéteurs, dont
-nous subissons aujourd'hui le déplorable ascendant, impossible à
-neutraliser suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration
-directe de la doctrine organique. Chacune des deux écoles opposées,
-l'une philosophique, l'autre politique, qui ont principalement dirigé
-l'ébranlement spirituel au XVIIIe siècle, devait présenter, sous cet
-aspect, des inconvéniens qui lui étaient propres, sans que d'ailleurs
-ils fussent réellement équivalens. Quelque dangereux que soit, en
-effet, le régime mental de l'école voltairienne, par sa frivolité
-caractéristique, et par l'irrationnel dédain qu'il inspire pour toute
-profonde et consciencieuse élaboration philosophique, il reste du
-moins toujours essentiellement intellectuel: tandis que l'école
-de Rousseau, beaucoup plus radicalement subversive de toute saine
-activité spéculative, appelle directement les passions à trancher les
-difficultés qui exigent le plus une pure appréciation rationnelle:
-tendance nécessaire, où l'on ne doit voir qu'une manifestation
-spontanée des vagues sympathies théologiques propres à cette dernière
-école; l'instinct théologique consistant surtout, comme je l'ai établi,
-à faire constamment intervenir les passions dans les conceptions les
-plus abstraites.
-
-En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement déiste, chacune
-des aberrations spirituelles ci-dessus remarquées dans l'ébranlement
-protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y
-devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident
-pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie
-du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on
-l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait
-pu auparavant s'accomplir entièrement; elle fut ensuite préconisée
-d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime
-catholique du moyen-âge. Une telle répugnance dogmatique pour la
-division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange
-qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec
-l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation
-extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui
-faire sentir qu'elle préparait l'avénement social d'un nouveau pouvoir
-spirituel, encore plus distinct et plus indépendant que l'ancien du
-pouvoir temporel correspondant.
-
-Si l'on considère ensuite les trois principales déviations
-philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même
-ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération
-plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite
-dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète
-envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle
-admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant,
-chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens.
-On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au
-point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par
-des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances
-chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la
-réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert
-d'incontestables témoignages. Mais, quels que soient, à cet égard,
-les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes
-philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien
-plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce
-rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire,
-par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement
-proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne,
-par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de
-la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré,
-les dangers de son inconséquente conception du progrès général de
-l'humanité.
-
-En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division
-normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se
-développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique
-vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles
-grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible
-sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal
-des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur
-le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement
-contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle,
-qui caractérisait toujours le protestantisme officiel. Le respect
-provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature
-monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence
-équivalente pendant la première moitié du XVIIIe siècle, quoique d'une
-manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout
-au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de
-Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement
-la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération
-politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous
-presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites
-les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus
-que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le
-pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité,
-toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement
-entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une
-constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident
-vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le
-fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait
-être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne
-des saints, sa nature la conduisait nécessairement à concevoir le
-principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité,
-suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle
-appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la
-plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions
-naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième
-chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations
-révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes,
-une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser
-que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de
-l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques
-une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion
-anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile
-qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué
-dans la leçon précédente.
-
-Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale,
-l'ébranlement déiste du XVIIIe siècle devait, encore davantage que
-l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire
-graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue
-pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive,
-aux seules institutions temporelles, l'uniforme solution de toutes
-les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut
-de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les
-bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit
-métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours
-caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice,
-du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mœurs
-et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de
-cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer
-librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique
-révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement
-l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau
-était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre
-les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle
-concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures
-purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité
-l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale:
-tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et
-par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un
-sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées
-indépendamment des institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement
-beaucoup moins la portée effective.
-
-Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément
-superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages
-qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases
-antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer
-directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les
-règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des
-consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les
-notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes.
-Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante
-de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en
-beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût
-certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales,
-sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à
-des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir
-suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers
-préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour
-prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général,
-sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature
-humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux;
-cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des
-discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration
-négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à
-la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir
-l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens,
-inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des
-préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme
-je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations
-aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent
-être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains
-et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque
-toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il
-est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation
-régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement
-intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même
-chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient
-une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages
-incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette
-triste observation, d'après les écrits de ceux qui, poursuivant
-systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux
-respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en
-indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs
-principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment
-la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique
-avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de
-Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour
-destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la
-touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays,
-toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et
-qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de
-tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse
-production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation
-universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer
-aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle
-composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique,
-Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles
-turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement
-l'ensemble de sa conduite en type moral de l'humanité. Il faut même
-reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus
-dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable
-débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse
-argumentation à la justification systématique des plus blâmables
-égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus
-simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son
-inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant
-de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus
-brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que,
-soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement
-négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique,
-les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient
-spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à
-celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors
-devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent
-maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la
-déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental.
-On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les
-déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, en
-poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui
-en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément
-qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire
-de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans
-jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines.
-Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir,
-avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable
-époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine,
-dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière
-impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la
-philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude,
-dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a
-tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine
-intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active,
-en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental
-de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase
-protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique
-fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de
-la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une
-vraie réorganisation sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en
-tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins
-opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines
-antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation
-exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune
-impuissance à concilier deux conditions également insurmontables.
-
-
-Nous avons enfin terminé, dans cette longue mais indispensable
-leçon, la difficile appréciation rationnelle de l'immense mouvement
-révolutionnaire qui, depuis le XIVe siècle, entraîne de plus en plus
-l'élite de l'humanité à sortir entièrement du système théologique et
-militaire, qui, sous sa dernière phase essentielle, avait rempli, au
-moyen-âge, son dernier office nécessaire pour l'ensemble de l'évolution
-humaine. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution fondamentale
-de ce régime était radicalement ruinée, soit dans son principe,
-soit dans ses divers élémens, par sa réduction finale à une vaine
-dictature temporelle, déjà privée de tout ascendant spirituel, et dont
-l'impuissance croissante suffisait à peine au maintien, de plus en plus
-précaire, d'un ordre matériel de plus en plus imparfait, au milieu
-d'une imminente anarchie mentale et morale: en un mot, l'ancien système
-social ne conservait plus, dès-lors presque autant qu'aujourd'hui,
-que cette débile existence politique qui lui restera nécessairement
-jusqu'à l'avénement direct d'une réorganisation véritable. Il faut
-donc maintenant, suivant la marche d'abord tracée, consacrer le
-chapitre suivant à l'appréciation, non moins indispensable, du
-mouvement élémentaire de recomposition qui s'était silencieusement
-développé pendant cette grande période révolutionnaire, afin de pouvoir
-convenablement terminer, au cinquante-septième chapitre, l'ensemble
-de notre opération historique par l'examen spécial d'une époque qui
-n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai caractère, parce que,
-directement destinée à la régénération sociale, elle n'a point encore
-trouvé la doctrine qui doit diriger son élaboration propre, et dont
-la seule absence y détermine un vicieux prolongement de la transition
-négative, essentiellement accomplie au XVIIIe siècle.
-
-
-FIN DU TOME CINQUIÈME.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
- CONTENUES
- DANS LE TOME CINQUIÈME.
-
-
- Pages.
- AVIS DE L'ÉDITEUR V
-
- 52e Leçon. Réduction préalable de l'ensemble de
- l'élaboration historique.--Considérations générales
- sur le premier état théologique de l'humanité: âge du
- fétichisme. Ébauche spontanée du régime théologique et
- militaire. 1
-
- 53e Leçon. Appréciation générale du principal état
- théologique de l'humanité: âge du polythéisme.
- Développement graduel du régime théologique et
- militaire. 115
-
- 54e Leçon. Appréciation générale du dernier état
- théologique de l'humanité: âge du monothéisme.
- Modification radicale du régime théologique et
- militaire. 297
-
- 55e Leçon. Appréciation générale de l'état métaphysique
- des sociétés modernes: époque critique, ou âge de
- transition révolutionnaire. Désorganisation croissante,
- d'abord spontanée et ensuite systématique, de
- l'ensemble du régime théologique et militaire. 492
-
-
- * * * * *
-
- Corrections.
-
- Page 32: «antropophagie» remplacé par «anthropophagie»
- (l'anthropophagie la mieux caractérisée).
- Page 42: «métaphysiens» remplacé par «métaphysiciens» (tant de
- profonds métaphysiciens).
- Page 44: «amosphère» remplacé par «atmosphère» (variations
- principales de l'atmosphère).
- Page 46: «le» replacé par «la» (quand l'évolution humaine est la
- plus avancée).
- Page 46: «un» remplacé par «une» (déterminé par un passion
- quelconque).
- Page 88: «irrationel» remplacé par «irrationnel» (l'irrationnel
- esprit).
- Page 127: «mulplicité» remplacé par «multiplicité» (par la
- multiplicité et l'incohérence).
- Page 138: «théolo-logique» remplacé par «théologique» (et à
- consolider l'empire théologique).
- Page 175: «mantenant» remplacé par «maintenant» (il importe
- maintenant).
- Page 176: «prépondance» remplacé par «prépondérance» (la
- prépondérance régulière et continue).
- Page 181: «on» remplacé par «ou» (ou plutôt en détourne
- nécessairement).
- Page 198: «ensuggérer» remplacé par «en suggérer» (à lui en
- suggérer l'idée).
- Page 240: «perfectionement» remplacé par «perfectionnement»
- (à tout perfectionnement notable).
- Page 290: «le» remplacé par «la» (la plus spécialement préparée
- au monothéisme).
- Note 20: «contreverses» remplacé par «controverses»
- (de stériles et interminables controverses).
- Page 339: «pourvaient» remplacé par «pouvaient» (que pouvaient
- lui mériter).
- Page 350: «de» remplacé par «des» (la plupart des membres).
- Page 362: «Bysance» remplacé par «Byzance» (dans la célèbre
- translation à Byzance).
- Page 368: «cathéchismes» remplacé par «catéchismes» (le fond des
- catéchismes vulgaires).
- Page 371: «orgine» remplacé par «origine» (Simultanément héritier,
- dès l'origine).
- Page 435: «complus» remplacé par «complu» (se sont complu
- naturellement dans l'application de leur génie).
- Page 438: «monstreux» remplacé par «monstrueux» (un monstrueux
- honneur).
- Page 501: «est est» remplacé par «est» (il est certainement
- évident).
- Page 505: «être être» remplacé par «être» (sans que leur tendance
- politique finale pût être encore aucunement
- soupçonnée).
- Page 555: «Acquin» remplacé par «Aquin» (saint Thomas d'Aquin).
- Page 597: «Liebnitz» remplacé par «Leibnitz» (à la manière de
- Descartes ou de Leibnitz).
- Note 33: inséré «par» (la sentence définitive rendue par
- le pape).
- Page 665: «spontané» remplacé par «spontanée» (la phase primitive,
- toujours essentiellement spontanée).
- Note 35: «inamissibilité» remplacé par «inadmissibilité»
- (l'inadmissibilité de la justice).
- Page 709: «néamoins» remplacé par «néanmoins» (en laissait
- néanmoins subsister).
- Page 721: «éboration» remplacé par «élaboration» (l'élaboration
- décisive de Hobbes).
- Page 726: «le» remplacé par «la» (la plus avancée).
- Page 736: «applanies» remplacé par «aplanies» (d'avance
- spontanément aplanies).
- Page 742: «un» remplacé par «une» (une exacte concordance
- spéculative).
- Page 742: «annuller» remplacé par «annuler» (sans s'annuler
- mutuellement).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive, vol 5/6, by
-Auguste Comte
-
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-<title>The Project Gutenberg eBook of Cours de philosophie positive, tome V,
- by Auguste Comte</title>
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- </head>
- <body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Cours de philosophie positive, vol 5/6, by Auguste Comte
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Cours de philosophie positive, vol 5/6
-
-Author: Auguste Comte
-
-Release Date: August 23, 2016 [EBook #52880]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 ***
-
-
-
-
-Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Hans
-Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="noind sansrf"><a href="#au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="noind sansrf"><a href="#toc">Table des matières</a></p>
-
-<h1>COURS<br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<b>PHILOSOPHIE POSITIVE.</b></h1>
-
-<p class="sep6 cent">SE TROUVE AUSSI:</p>
-
-<p class="edlist">A TOULOUSE, chez <i>Charpentier</i>.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p class="edlist">A LEIPZIG, chez <i>Michelsen</i>,</p>
-
-<p class="edlist">A LONDRES, chez <i>Duleau et C<sup>ie</sup></i>,</p>
-
-<p class="edlist">A VIENNE, chez <i>Rohrmann</i>,</p>
-
-<table class="edlist" summary="Éditeurs à Turin">
-<tr>
- <td rowspan="2">A TURIN, chez <span class="cs20">{</span></td>
- <td><i>Pic</i>,</td>
-</tr>
-<tr>
- <td><i>Bocca</i>,</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="edlist">A SAINT-PÉTERSBOURG, chez <i>Graff</i>.</p>
-
-<div style="width: 9em; float: right; border-top: solid 1px; margin: 4em 0 1em auto;">
-<div class="cs6 ralign">IMPRIMERIE&nbsp;DE&nbsp;BACHELIER,<br />
-rue du Jardinet, n<sup>o</sup> 12.</div>
-</div>
-
-<div class="npage">
-<p class="sep6 cent cs20 esp">COURS<br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-PHILOSOPHIE POSITIVE,</p>
-
-<p class="cent"><b>PAR M. AUGUSTE COMTE,</b><br />
-<span class="cs6">ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE TRANSCENDANTE<br />
-ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE A CETTE ÉCOLE,<br />
-ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.</span></p>
-
-<div class="figcenter1">
- <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" />
-</div>
-
-<p class="cent esp"><span class="cs12"><b>TOME CINQUIÈME,</b></span><br />
-<span class="cs6">CONTENANT</span><br />
-LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,<br />
-<span class="cs5">EN TOUT CE QUI CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE.</span></p>
-
-<div class="figcenter2">
- <img src="images/filet-200.jpg" alt="" title="" width="200" height="11" />
-</div>
-
-<p class="cent"><span class="cs16">PARIS,</span><br />
-BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE<br />
-<span class="cs5">POUR LES SCIENCES,</span><br />
-<span class="cs7">QUAI DES AUGUSTINS, N<sup>o</sup> 55.</span></p>
-
-<div class="figcenter0">
- <img src="images/filet-80.jpg" alt="" title="" width="80" height="10" />
-</div>
-
-<p class="cent"><b>1841</b></p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_V">
-
-<div class="figcenter0">
- <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" />
-</div>
-
-<h2>AVIS DE L'ÉDITEUR.</h2>
-
-<hr class="small" />
-
-<p>Ce cinquième volume avait été primitivement annoncé
-comme destiné à former la seconde partie du
-tome quatrième, par lequel l'ouvrage devait d'abord se
-terminer. Dans un sujet aussi neuf, aussi vaste, et aussi
-difficile, le public comprendra aisément que, sans apporter
-la moindre altération réelle au plan primordial caractérisé
-par le tableau synoptique annexé, en 1830, au
-premier volume de ce Traité, l'auteur ait néanmoins été
-graduellement forcé, surtout pour l'élaboration historique
-de la philosophie sociale, de dépasser notablement
-les limites prévues lors de la publication du quatrième
-volume en 1839. Malgré une invariable tendance à maintenir
-toute la concentration d'idées et d'expressions
-compatible avec une suffisante clarté de l'exposition principale,
-le volume actuel n'a pas même pu suffire à contenir
-intégralement ce grand travail relatif à l'appréciation
-fondamentale de l'ensemble du passé humain. Quoique
-regrettant beaucoup de ne pouvoir immédiatement soumettre
-au public le complément total d'une telle théorie
-historique, qui n'est pleinement jugeable que dans son
-ensemble, l'auteur se voit contraint, par l'extension des
-matières, d'en renvoyer les deux chapitres extrêmes à
-un sixième et dernier volume, contenant ensuite les conclusions
-finales du Traité général de philosophie positive,
-et qui paraîtra probablement au commencement de 1842.</p>
-
-<p class="ralign cs8">Paris, le 15 mai 1841.</p>
-
-</div>
-
-<div id="Page_1" class="npage">
-
-<p class="sep4 cent cs16 esp">COURS<br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-PHILOSOPHIE POSITIVE.</p>
-
-<div class="figcenter0">
- <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON.</h2>
-
-<p class="hang cs8">Restriction préalable de l'ensemble de l'opération historique.&mdash;Considérations
-générales sur le premier état théologique
-de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée du régime
-théologique et militaire.</p>
-
-<div class="figcenter1">
- <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" />
-</div>
-
-<p>L'appréciation historique qui me reste maintenant
-à effectuer sommairement ne saurait avoir
-ici, par la nature propre de ce Traité, d'autre destination
-essentielle que de mieux caractériser, d'après
-une application large et décisive, l'intime
-réalité et la fécondité spontanée de la théorie fondamentale
-du développement social, directement
-établie dans la leçon précédente. Quoique la démonstration
-ainsi exposée ne puisse plus, ce me
-semble, laisser désormais subsister aucun doute
-légitime sur l'exactitude et l'importance de la loi
-générale d'évolution que j'ai découverte, cependant
-<span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
-l'extrême nouveauté d'un sujet aussi profondément
-difficile, et l'irrationnalité radicale des
-habitudes intellectuelles qui président encore
-presque toujours à de telles études, me feraient
-craindre que même les meilleurs esprits ne pussent
-aujourd'hui convenablement entrevoir la rénovation
-finale de la science sociale à l'aide de ce
-grand principe, si son aptitude nécessaire à constituer
-enfin une vraie philosophie de l'histoire
-n'était pas, dès ce moment, irrécusablement confirmée
-par une première ébauche de coordination
-de l'ensemble du passé humain, considéré seulement
-quant à ses principales phases. L'inévitable
-imperfection que doit actuellement offrir une
-aussi neuve élaboration, ne saurait en altérer
-l'utilité capitale, soit pour faire sentir la portée
-effective de notre conception sociologique, soit
-pour permettre d'apprécier nettement le mode
-général de son application graduelle; en sorte
-que les esprits compétens et bien préparés puissent
-dès lors étendre spontanément cette théorie
-à de nouvelles analyses du mouvement humain,
-ultérieurement envisagé sous des aspects de plus
-en plus spéciaux, conformément aux conditions
-logiques de la dynamique sociale, expliquées
-dans la quarante-huitième leçon. Mais, afin que
-cette importante opération ne dégénère point
-<span class="pagenum" id="Page_3">3</span>
-intempestivement en une digression contraire
-à la nature propre de cet ouvrage, essentiellement
-consacré au système général de la philosophie
-positive, je dois ici la réduire soigneusement
-à ce qu'elle présente, sous ces deux rapports, de
-vraiment indispensable, en ajournant toute discussion
-trop étendue et tout éclaircissement trop
-détaillé jusqu'à la publication du traité particulier
-de philosophie politique que j'ai déjà plusieurs
-fois annoncé. C'est pourquoi je suis forcé d'arrêter
-préalablement l'attention du lecteur sur l'indication
-sommaire des principales conditions destinées
-à circonscrire ainsi, autant que possible, l'ensemble
-de cette première appréciation historique,
-sans nuire d'ailleurs aucunement à sa haute efficacité
-philosophique.</p>
-
-<p>La plus importante de ces restrictions logiques,
-et qui comprend implicitement toutes les autres,
-consiste à concentrer essentiellement notre analyse
-scientifique sur une seule série sociale, c'est-à-dire,
-à considérer exclusivement le développement
-effectif des populations les plus avancées, en
-écartant, avec une scrupuleuse persévérance, toute
-vaine et irrationnelle digression sur les divers
-autres centres de civilisation indépendante, dont
-l'évolution a été, par des causes quelconques, arrêtée
-jusqu'ici à un état plus imparfait; à moins
-<span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
-que l'examen comparatif de ces séries accessoires
-ne puisse utilement éclairer le sujet principal,
-comme je l'ai expliqué en traitant de la méthode
-sociologique. Notre exploration historique devra
-donc être presque uniquement réduite à l'élite ou
-l'avant-garde de l'humanité, comprenant la majeure
-partie de la race blanche ou les nations européennes,
-en nous bornant même, pour plus de
-précision, surtout dans les temps modernes, aux
-peuples de l'Europe occidentale. A une époque
-quelconque, notre appréciation rationnelle devra
-être principalement relative aux véritables ancêtres
-politiques de cette population privilégiée,
-quelle que soit d'ailleurs leur patrie. En un mot,
-nous ne devons comprendre, parmi les matériaux
-historiques de cette première coordination philosophique
-du passé humain, que des phénomènes
-sociaux ayant évidemment exercé une influence
-réelle, au moins indirecte ou lointaine, sur l'enchaînement
-graduel des phases successives qui
-ont effectivement amené l'état présent des nations
-les plus avancées. On ne peut certainement
-espérer de reconnaître d'abord la véritable marche
-fondamentale des sociétés humaines que par
-la considération exclusive de l'évolution la plus
-complète et la mieux caractérisée, à l'éclaircissement
-de laquelle doivent être constamment subordonnées
-<span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
-toutes les observations collatérales relatives
-à des progressions plus imparfaites et moins
-prononcées. Quelque intérêt propre que celles-ci
-puissent d'ailleurs offrir, leur appréciation spéciale
-doit être systématiquement ajournée jusqu'au
-moment où, les lois principales du mouvement
-social ayant été ainsi appréciées dans le cas
-le plus favorable à leur pleine manifestation, il
-deviendra possible, et même utile, de procéder à
-l'explication rationnelle des modifications plus ou
-moins importantes qu'elles ont dû subir chez les
-populations qui, à divers titres, sont restées plus
-ou moins en arrière d'un tel type de développement.
-Jusqu'alors, ce puéril et inopportun étalage
-d'une érudition stérile et mal dirigée, qui tend
-aujourd'hui à entraver l'étude de notre évolution
-sociale par le vicieux mélange de l'histoire des populations
-qui, telles que celles de l'Inde, de la
-Chine, etc., n'ont pu exercer sur notre passé aucune
-véritable influence, devra être hautement
-signalé comme une source inextricable de confusion
-radicale dans la recherche des lois réelles de
-la sociabilité humaine, dont la marche fondamentale
-et toutes les modifications diverses devraient
-être ainsi simultanément considérées, ce
-qui, à mon gré, rendrait le problème essentiellement
-insoluble. Sous ce rapport, le génie du
-<span class="pagenum" id="Page_6">6</span>
-grand Bossuet, quoique seulement guidé sans
-doute par le principe purement littéraire de l'unité
-de composition, me paraît avoir d'avance
-senti instinctivement les conditions logiques imposées
-par la nature du sujet, lorsqu'il a spontanément
-circonscrit son appréciation historique à
-l'unique examen d'une série homogène et continue,
-et néanmoins justement qualifiée d'universelle;
-restriction éminemment judicieuse, qui lui
-a été si étrangement reprochée par tant d'esprits
-anti-philosophiques, et vers laquelle nous ramène
-aujourd'hui essentiellement l'analyse approfondie
-de la marche intellectuelle propre à de telles études.</p>
-
-<p>Une pareille manière de procéder doit sembler
-d'autant plus indispensable que, si on la considère
-en outre sous le point de vue pratique, on y reconnaît
-sa participation nécessaire à toute sage régularisation
-d'un ordre important de relations politiques,
-celles qui concernent l'action générale
-des nations les plus avancées pour hâter le développement
-naturel des civilisations inférieures.
-La politique métaphysique, et même la politique
-théologique, par le caractère essentiellement
-absolu de leurs conceptions principales, conduisent,
-à cet égard, à poursuivre aveuglément
-l'uniforme réalisation immédiate de leurs types
-immuables, malgré la diversité quelconque des conditions
-<span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
-propres à chaque cas: ce qui équivaut, à
-vrai dire, à une sorte de consécration systématique
-de cet empirisme spontané qui dispose si naïvement
-tous les hommes civilisés à transporter partout indistinctement,
-et souvent si indiscrétement, leurs
-idées, leurs usages et leurs institutions. Il serait superflu
-de signaler expressément ici le danger évident
-d'une pareille tendance pour susciter ou entretenir
-de graves perturbations politiques. Plus on
-méditera sur ce sujet, mieux on sentira que la
-pratique n'exige pas moins impérieusement que
-la théorie une considération d'abord exclusive, ou
-du moins directement prépondérante, de l'évolution
-sociale la plus avancée, sans s'occuper simultanément
-des autres progressions moins
-complètes. C'est seulement après avoir ainsi déterminé
-ce qui convient à l'élite de l'humanité,
-qu'on pourra utilement régler son intervention
-rationnelle dans le développement ultérieur des
-populations plus ou moins arriérées, en vertu de
-l'universalité nécessaire de l'évolution fondamentale,
-sauf l'appréciation convenable des circonstances
-caractéristiques de chaque application spéciale.
-Par une telle rénovation de l'esprit général
-des relations internationales, la politique positive
-tendra finalement à substituer de plus en plus, à
-une action trop souvent perturbatrice ou même
-<span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
-oppressive, une sage et bienveillante protection,
-dont l'utilité réciproque ne saurait être douteuse,
-et qui serait presque toujours favorablement accueillie,
-comme ne proposant jamais que des modifications
-en harmonie réelle avec l'état particulier
-des peuples correspondans, et sachant
-d'ailleurs varier judicieusement leur accomplissement
-graduel suivant les convenances essentielles
-de chaque cas. Sans insister davantage ici sur un
-semblable aperçu, qui se reproduira naturellement
-dans la cinquante-septième leçon, il suffit
-de noter que cette importante transformation
-ne pourrait évidemment s'obtenir, si l'on persistait
-à considérer simultanément toutes les diverses
-évolutions politiques, malgré leur inégalité nécessaire:
-ce qui confirme hautement la prescription
-scientifique, déjà directement motivée ci-dessus,
-de concentrer d'abord systématiquement l'analyse
-sociologique sur la seule appréciation historique du
-développement social le plus complet.</p>
-
-<p>Cette restriction rationnelle, si clairement imposée
-par la nature du sujet, coïncide très heureusement
-avec l'indispensable rapidité de notre
-opération actuelle, dès lors spontanément
-réduite à la coordination philosophique des faits
-les plus connus, qu'il serait presque toujours superflu
-d'indiquer expressément. Il me suffira
-<span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
-donc d'expliquer ici comment l'ensemble du
-passé social, chez les peuples les plus avancés,
-consiste essentiellement dans le développement
-graduel du triple dualisme successif qui, d'après
-le chapitre précédent, constitue l'évolution fondamentale
-de l'humanité. Par sa nature, cette
-grande loi nous offre déjà immédiatement une
-première coordination du passé humain considéré
-dans sa plus haute généralité, et réduit à ses
-phases les plus tranchées. En procédant toujours
-à une appréciation de plus en plus spéciale,
-comme l'exige l'esprit d'une telle science, il ne
-nous reste maintenant qu'à conduire cette coordination
-fondamentale à son second degré de précision,
-en indiquant la manière de rattacher les
-principaux états intermédiaires de l'humanité aux
-subdivisions correspondantes de ma loi d'évolution:
-ce que je devrai d'ailleurs accomplir ici le
-plus succinctement possible, sous la réserve ultérieure
-du traité particulier précédemment annoncé.
-La physiologie sociale étant ainsi directement
-fondée, je devrai laisser à mes successeurs
-à rendre de plus en plus précise cette conception
-primordiale, en étudiant, pour l'explication rationnelle
-du passé humain, l'enchaînement méthodique
-d'intervalles toujours décroissans, dont
-le dernier terme naturel, qui sans doute ne sera
-<span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
-jamais pleinement atteint, consisterait dans la
-vraie filiation des progrès en tous genres d'une
-génération à la suivante, la chronologie sociologique
-ne pouvant utilement exiger la considération
-réelle d'aucune moindre unité de durée,
-pendant laquelle le développement politique doit
-être le plus souvent presque imperceptible.</p>
-
-<p>Ainsi circonscrit, le véritable champ convenable
-à notre analyse historique doit seulement embrasser
-les résultats les plus généraux de l'exploration
-ordinaire du passé, en écartant avec soin
-toute appréciation trop détaillée. Si ma conception
-sociologique peut effectivement parvenir,
-dans l'étude de la série sociale la plus complète, à
-instituer enfin une vraie liaison scientifique entre
-les faits historiques qui, à cet égard, sont aujourd'hui
-familiers à tous les hommes éclairés, j'ose
-avancer, que par cela seul, elle aura déjà suffisamment
-réalisé ce que la nature d'un tel sujet
-offre à la fois de plus difficile et de plus important,
-soit pour la théorie, soit même pour la pratique;
-outre que d'ailleurs elle aura dès lors irrécusablement
-constaté son aptitude spontanée à
-fournir, par une élaboration ultérieure, toutes
-les explications plus spéciales et plus précises qui
-deviendront graduellement nécessaires. Chacune
-des parties antérieures de ce Traité nous a présenté
-<span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-de nouvelles occasions de reconnaître que,
-en général, les phénomènes les plus communs
-sont toujours aussi les plus essentiels à considérer
-pour la science réelle. Or, cette réflexion, déjà si
-frappante en astronomie, en physique, en chimie
-et en biologie, doit être, par sa nature, encore plus
-pleinement applicable aux études sociologiques,
-puisqu'elle devient évidemment de plus en plus
-convenable à mesure que l'ordre des phénomènes
-se complique et se spécialise davantage. Dans la
-recherche des véritables lois de la sociabilité, tous
-les évènemens exceptionnels ou tous les détails
-trop minutieux, si puérilement recherchés par
-la curiosité irrationnelle des aveugles compilateurs
-d'anecdotes stériles, doivent être presque
-toujours élagués comme essentiellement insignifians;
-tandis que la science doit surtout s'attacher
-aux phénomènes les plus vulgaires, que chacun
-de ceux qui y participent pourrait spontanément
-apercevoir autour de soi, comme constituant le
-fonds principal de la vie sociale habituelle. Il est
-vrai que, par cela même, de tels phénomènes sont
-nécessairement beaucoup plus difficiles à observer,
-de manière à pouvoir servir de base réelle
-aux saines spéculations scientifiques. Les préjugés
-et les usages qui, à cet égard, prévalent encore
-presque universellement en philosophie politique,
-<span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
-même chez les meilleurs esprits, ne constituent
-véritablement qu'une nouvelle confirmation de
-l'état d'enfance plus prolongé de cette partie finale
-de la philosophie naturelle: ils doivent
-spontanément rappeler les temps, trop peu éloignés,
-où, en physique, on ne jugeait dignes d'attention
-que les effets extraordinaires du tonnerre
-ou des volcans, etc.; en biologie, que l'étude
-des monstruosités, etc. On ne saurait douter que
-la réformation totale de ces premières habitudes
-intellectuelles ne soit bien plus indispensable à la
-science sociale qu'elle ne l'a déjà été envers toutes
-les autres sciences fondamentales.</p>
-
-<p>En généralisant autant que possible l'ensemble
-des considérations précédentes sur la circonscription
-nécessaire de notre analyse historique, on
-peut aisément faire acquérir à cette importante
-prescription logique le dernier degré de consistance
-philosophique dont elle soit susceptible, si
-l'on reconnaît maintenant que, loin d'être particulière
-à la sociologie, elle ne constitue au fond
-qu'une nouvelle application d'un principe essentiel
-de philosophie positive, dont personne aujourd'hui
-ne conteste plus la justesse à l'égard de
-tous les autres ordres de phénomènes, et que j'ai
-soigneusement formulé dès le début de ce Traité
-(<i>voyez</i> la deuxième leçon). Car on peut facilement
-<span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
-sentir qu'une telle restriction équivaut finalement
-à étendre aussi à l'étude des phénomènes
-sociaux la distinction capitale que j'ai établie,
-pour un sujet quelconque, entre la science
-abstraite et la science concrète; distinction aujourd'hui
-énoncée habituellement, faute d'expressions
-mieux appropriées, par le contraste intellectuel
-entre le domaine général de la physique
-et celui de l'histoire naturelle proprement dite,
-dont le premier constitue seul jusqu'ici le champ
-principal de la philosophie positive, et devra
-d'ailleurs être toujours considéré comme la base
-vraiment fondamentale du système entier des
-spéculations humaines, ainsi que je l'ai expliqué
-en son lieu. Une telle division, qui ne doit certainement
-pas devenir moins indispensable à mesure
-que l'ordre des phénomènes devient plus
-spécial et plus compliqué, a la propriété, en effet,
-de fixer, de la manière la plus nette et la plus précise,
-le véritable office fondamental des observations
-historiques dans l'étude rationnelle de la
-dynamique sociale. Quoique la détermination
-abstraite des lois générales de la vie individuelle
-repose nécessairement, suivant la juste remarque
-de Bacon, sur des faits empruntés à l'histoire effective
-des différens êtres vivans, tous les bons
-esprits scientifiques n'en sont pas moins habitués
-<span class="pagenum" id="Page_14">14</span>
-aujourd'hui à séparer profondément les conceptions
-physiologiques ou anatomiques de leur application
-ultérieure à l'appréciation concrète du
-mode réel d'existence totale propre à chaque
-organisme naturel. Or, des motifs essentiellement
-semblables doivent désormais empêcher soigneusement
-de confondre la recherche abstraite des
-lois fondamentales de la sociabilité avec l'histoire
-concrète des diverses sociétés humaines, dont l'explication
-satisfaisante ne peut évidemment résulter
-que d'une connaissance déjà très avancée de
-l'ensemble de ces lois. Ainsi, quelque indispensable
-fonction que doive remplir l'histoire en
-sociologie, comme je l'ai suffisamment expliqué
-au quarante-huitième chapitre, pour alimenter et
-pour diriger ses principales spéculations, on voit
-que son emploi y doit rester essentiellement abstrait:
-ce n'y saurait être, en quelque sorte, que
-de l'histoire sans noms d'hommes, ou même sans
-noms de peuples, si l'on ne devait éviter avec soin
-toute puérile affectation philosophique à se priver
-systématiquement de l'usage de dénominations
-qui peuvent beaucoup contribuer à éclairer l'exposition
-ou même à faciliter et consolider la pensée,
-surtout dans cette première élaboration de la
-science sociologique. Mais les motifs de cette importante
-distinction logique sont d'ailleurs encore
-<span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
-plus puissans dans l'étude de la vie collective de
-l'humanité que pour la biologie individuelle. Afin
-de mieux appuyer ce grand précepte de philosophie
-positive, j'ai établi, en général, dès la deuxième
-leçon, que chaque branche rationnelle de l'histoire
-naturelle, outre qu'elle exige directement
-la connaissance préalable d'un ordre correspondant
-de lois fondamentales, suppose toujours
-aussi plus ou moins une application combinée de
-l'ensemble des lois relatives à tous les différens
-ordres de phénomènes essentiels. Cette solidarité
-nécessaire se vérifie, d'une manière encore plus
-prononcée, dans le cas actuel; puisqu'il serait,
-par exemple, impossible de concevoir l'histoire
-effective de l'humanité isolément de l'histoire
-réelle du globe terrestre, théâtre inévitable de
-son activité progressive, et dont les divers états
-successifs ont dû certainement exercer une haute
-influence sur la production graduelle des évènemens
-humains, même depuis l'époque où les conditions
-physiques et chimiques de notre planète
-ont commencé à y permettre l'existence continue
-de l'homme. Il n'est pas moins certain, en sens inverse,
-que toute véritable histoire de la terre exige
-nécessairement, à un degré quelconque, la considération
-simultanée de l'histoire de l'humanité, à
-cause de la puissante réaction, d'ailleurs incessamment
-<span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
-croissante, que le développement de notre
-activité a dû exercer, dans tous les âges de la vie
-sociale, pour modifier, à tant d'égards, l'état général
-de la surface terrestre. Plus on approfondira
-ce grand sujet de méditations, mieux on sentira
-que l'histoire naturelle proprement dite, toujours
-essentiellement synthétique, ne saurait acquérir
-une véritable rationnalité tant que tous les ordres
-élémentaires de phénomènes n'y seront point simultanément
-considérés; tandis que, au contraire,
-la philosophie naturelle proprement dite doit conserver
-un caractère éminemment analytique, sans
-lequel il n'y aurait aucun espoir de parvenir jamais
-à dévoiler nettement les lois fondamentales
-correspondantes à chacune de ces diverses catégories
-générales. Une telle opposition de vues et de
-méthodes entre les deux grandes sections du système
-total des spéculations humaines, doit faire
-hautement ressortir combien il importe de respecter
-scrupuleusement et de rendre de plus en plus
-sensible cette indispensable division scientifique,
-sans laquelle on peut assurer que l'étude de la nature
-ne saurait vraiment sortir de sa confusion
-primitive, surtout envers les phénomènes les plus
-complexes. Ainsi, l'histoire vraiment rationnelle
-des différens êtres existants, individuels ou collectifs,
-ne pourra commencer, sous aucun rapport,
-<span class="pagenum" id="Page_17">17</span>
-à devenir régulièrement possible que lorsque enfin
-le système entier des sciences fondamentales
-aura été préalablement complété par la création
-de la sociologie, comme je l'ai souvent expliqué
-dans cet ouvrage. Jusque alors, tous les divers
-renseignemens historiques que l'on continuera
-à recueillir, à l'égard d'un ordre quelconque de
-phénomènes, devront être essentiellement réservés
-comme des matériaux ultérieurs pour la véritable
-histoire, au temps de sa maturité propre: leur
-principal office immédiat, dans l'élaboration de la
-science réelle, se réduit seulement à fournir, aux
-branches correspondantes de la philosophie naturelle,
-des faits destinés à manifester ou à confirmer
-les lois abstraites et générales dont elle poursuit
-la recherche. Cette subordination nécessaire
-et constatée ne peut certes présenter aucune exception
-envers les phénomènes sociaux, où elle
-est, au contraire, bien plus profondément indispensable.
-Si tous les naturalistes conviennent
-aujourd'hui que la véritable histoire de la terre
-ne saurait être encore suffisamment conçue, non-seulement
-faute de documens assez complets, mais
-surtout parce que les diverses lois naturelles dont
-elle dépend sont jusqu'ici trop peu connues, à
-combien plus forte raison doit-on regarder comme
-chimérique toute tentative actuelle pour constituer
-<span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
-directement l'histoire beaucoup plus complexe
-des sociétés humaines! Il est donc sensible que la
-sociologie doit seulement emprunter, à l'incohérente
-compilation de faits déjà improprement
-qualifiée d'<i>histoire</i>, les renseignemens susceptibles
-de mettre en évidence, d'après les principes de
-la théorie biologique de l'homme, les lois fondamentales
-de la sociabilité: ce qui exige presque
-toujours, à l'égard de chaque donnée ainsi obtenue,
-une préparation indispensable, et quelquefois
-fort délicate, afin de la faire passer de l'état
-concret à l'état abstrait, en la dépouillant des
-circonstances purement particulières et secondaires
-de climat, de localité, etc., sans y altérer
-cependant la partie vraiment essentielle et générale
-de l'observation; et, quoique cette épuration
-préalable ne puisse être ici sans doute qu'une
-simple imitation de ce que les astronomes, les
-physiciens, les chimistes et les biologistes pratiquent
-maintenant d'ordinaire envers leurs phénomènes
-respectifs, la complication supérieure
-des phénomènes sociaux y devra constamment
-rendre plus difficile cette élaboration préliminaire,
-lors même que la positivité de leur étude sera
-enfin unanimement reconnue. Quant à la réaction
-capitale que l'institution de la dynamique
-sociale devra nécessairement exercer sur le perfectionnement
-<span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
-de l'histoire proprement dite, et que
-la suite de ce volume commencera, j'espère,
-à manifester d'une manière incontestable, elle
-consistera surtout à disposer, dans l'ensemble du
-passé humain, une suite rationnelle de jalons
-fondamentaux, propres à rallier et à diriger toutes
-les observations ultérieures; ces jalons devant
-être d'ailleurs d'autant plus rapprochés que nous
-avancerons davantage vers les temps actuels, vu
-l'accélération toujours croissante du mouvement
-social.</p>
-
-<p>L'opération historique que nous allons ici entreprendre
-sommairement, pour constituer la sociologie
-dynamique, devant ainsi avoir, par sa
-nature, et conformément à sa destination, un
-caractère essentiellement abstrait, une coïncidence
-heureuse et nécessaire l'affranchit dès lors
-spontanément d'une foule de difficultés accessoires
-ou préliminaires, dont elle eût été, du point
-de vue ordinaire, radicalement entravée, et que
-l'extrême imperfection actuelle de nos connaissances
-réelles n'aurait pas permis de surmonter
-suffisamment, même après avoir sévèrement
-écarté toutes les questions inaccessibles ou chimériques
-sur les diverses origines sociales, qu'entretient
-encore l'enfance trop prolongée d'une telle
-étude chez la plupart des philosophes contemporains.
-<span class="pagenum" id="Page_20">20</span>
-C'est ainsi, par exemple, que, s'il fallait
-maintenant constituer une véritable histoire concrète
-de l'humanité, on éprouverait certainement
-beaucoup d'embarras à combiner convenablement
-les conceptions sociologiques avec les considérations
-géologiques: car, quelque indispensable que
-fût alors, à cet effet, une pareille combinaison,
-on ne pourrait cependant l'instituer aujourd'hui
-avec succès, à cause de l'état beaucoup trop imparfait,
-non-seulement de la sociologie, ce qui est
-évident, mais aussi, au fond, de la géologie elle-même,
-quoique, en apparence, fort avancée. Il en
-serait de même envers les diverses influences plus
-ou moins accessoires de climat, de race, etc., qui
-se présenteraient, de toute nécessité, dans l'étude
-concrète du développement humain, et qui, sans
-aucun doute, ne sauraient être maintenant appréciées
-d'une manière vraiment rationnelle, puisqu'elles
-ne pourront devenir scientifiquement jugeables
-qu'après une élaboration suffisante des
-lois sociologiques, comme je l'ai démontré au
-quarante-huitième chapitre. La distinction fondamentale
-entre les deux points de vue abstrait
-et concret dissipe heureusement, ici comme ailleurs,
-de la manière la plus directe, tous ces embarras
-autrement insurmontables; ce qui doit faire
-hautement ressortir l'extrême importance d'une
-<span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
-telle division philosophique, dont je ne saurais
-trop recommander l'examen, parce que, sans être
-aujourd'hui jamais contestée en principe par les
-bons esprits, elle reste en effet très imparfaitement
-appréciée, même chez les plus éminentes
-intelligences. Nous devrons donc apprendre à réserver
-systématiquement pour une époque scientifique
-plus avancée un grand nombre de questions
-incidentes de sociologie concrète, dont la
-considération immédiate entraverait radicalement
-le développement naissant de la sociologie abstraite,
-quelque profond intérêt que puissent souvent
-présenter de semblables recherches. L'esprit
-humain, maintenant habitué à ces ajournemens
-rationnels, à l'égard des plus simples phénomènes,
-ne saurait, sans doute, se dispenser de la
-même sagesse envers les phénomènes les plus
-complexes que notre intelligence puisse jamais
-aborder.</p>
-
-<p>Pour mieux préciser, par un dernier éclaircissement
-préalable, ce grand précepte logique, sans
-lequel j'ose assurer que la dynamique sociale resterait
-nécessairement impossible, il me suffira
-d'indiquer ici un seul exemple important de ces
-questions intéressantes, qu'il faut aujourd'hui savoir
-soumettre à un indispensable ajournement,
-motivé sur leur nature essentiellement concrète.
-<span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
-Je choisis, à cet effet, attendu sa haute importance,
-l'explication spéciale de l'agent et du théâtre
-de l'évolution sociale la plus complète, de
-celle qui, d'après les motifs précédemment indiqués,
-doit être le sujet presque exclusif de notre
-opération historique. Pourquoi la race blanche
-possède-t-elle, d'une manière si prononcée, le privilége
-effectif du principal développement social,
-et pourquoi l'Europe a-t-elle été le lieu essentiel
-de cette civilisation prépondérante? Ce double
-sujet de méditations co-relatives a dû sans doute
-vivement stimuler plus d'une fois l'intelligente
-curiosité des philosophes, et même des hommes
-d'état. Mais, quelque intérêt et quelque importance
-que présente évidemment une semblable
-recherche, il faut avoir la sagesse de la réserver
-jusque après la première élaboration abstraite des
-lois fondamentales du développement social, sans
-lesquelles cette question serait toujours essentiellement
-prématurée, malgré les plus ingénieuses
-tentatives, qui ne sauraient procurer, à cet égard,
-que des aperçus partiels et isolés, nécessairement
-insuffisans. Sans doute, on aperçoit déjà, sous le
-premier aspect, dans l'organisation caractéristique
-de la race blanche, et surtout, quant à l'appareil
-cérébral, quelques germes positifs de sa
-supériorité réelle; encore tous les naturalistes
-<span class="pagenum" id="Page_23">23</span>
-sont-ils aujourd'hui fort éloignés de s'accorder
-convenablement à cet égard. De même, sous le second
-point de vue, on peut entrevoir, d'une manière
-un peu plus satisfaisante, diverses conditions
-physiques, chimiques, et même biologiques,
-qui ont dû certainement influer, à un degré quelconque,
-sur l'éminente propriété des contrées
-européennes de servir jusqu'ici de théâtre essentiel
-à cette évolution prépondérante de l'humanité<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.
-L'esprit radicalement vague de la philosophie
-théologico-métaphysique, qui domine
-encore dans toutes les études sociales, a dû souvent
-porter à regarder comme très satisfaisantes, à
-<span class="pagenum" id="Page_24">24</span>
-l'un ou à l'autre titre, les explications ainsi hasardées
-jusqu'ici sur une telle question, que cette philosophie
-est d'ailleurs très peu portée d'ordinaire
-à se poser sérieusement. Mais, si une intelligence
-quelconque, convenablement préparée par l'habitude
-des spéculations positives envers les autres
-phénomènes naturels, mettait aujourd'hui en
-regard l'ensemble des vrais documens déjà obtenus
-à ce sujet avec une appréciation réelle
-de la difficulté qu'on prétend ainsi résoudre,
-elle ne manquerait pas de reconnaître aussitôt
-leur profonde insuffisance. Or, cette insuffisance
-nécessaire ne tient pas seulement, comme on
-pourrait d'abord le croire, à ce que, sous l'un
-ou l'autre aspect, ces renseignemens sont jusqu'ici
-trop peu multipliés et trop imparfaits: il
-faut surtout l'attribuer à une cause plus intime et
-plus puissante, à l'absence de toute saine théorie
-sociologique, propre à mesurer la vraie portée
-scientifique de chaque aperçu, et même à diriger
-leur élaboration ultérieure; sans cette lumière
-<span class="pagenum" id="Page_25">25</span>
-générale et préalable, il est clair qu'on ne saurait
-jamais si même on est parvenu à réunir enfin tous
-les élémens indispensables à une décision vraiment
-rationnelle. Il est donc impossible ici de
-méconnaître la haute nécessité logique d'ajourner
-systématiquement cette grande discussion de sociologie
-concrète jusqu'à ce que les lois fondamentales
-de la sociabilité aient été abstraitement
-établies, au moins dans leur principal ensemble:
-et je ne doute pas que cette seule indication, relative
-à un cas aussi caractéristique, ne dispose le
-lecteur à apprécier spécialement, sur chacune des
-questions analogues que la suite des idées pourra
-présenter ou susciter, l'indispensable réserve philosophique
-dont j'ai précédemment posé, d'une
-manière directe, le vrai principe général. L'extrême
-nouveauté et la difficulté supérieure de la
-science que je m'efforce de créer, ne me permettront
-pas toujours peut-être de rester moi-même
-strictement fidèle à cet important précepte de logique
-positive: mais j'aurai du moins suffisamment
-averti le lecteur, qui pourra ainsi rectifier
-spontanément les déviations involontaires auxquelles
-je me laisserais insensiblement entraîner.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label"><b>Note 1</b>:</span></a>
-Telles sont, par exemple, sous le rapport physique, outre la
-situation, thermologiquement si avantageuse, sous la zone tempérée,
-l'existence de l'admirable bassin de la Méditerranée, autour duquel
-a dû surtout s'effectuer d'abord le plus rapide développement social,
-dès que l'art nautique est devenu assez avancé pour permettre d'utiliser
-ce précieux intermédiaire, offrant, à l'ensemble des nations riveraines,
-à la fois la contiguité propre à faciliter des relations suivies, et la
-diversité qui les rend importantes à une réciproque stimulation sociale.
-Pareillement, sous le point de vue chimique, l'abondance plus prononcée
-du fer et de la houille dans ces contrées privilégiées, a dû certainement
-y contribuer beaucoup à accélérer l'évolution humaine. Enfin,
-sous l'aspect biologique, soit phytologique, soit zoologique, il est clair
-que ce même milieu ayant été plus favorable, d'une part aux principales
-cultures alimentaires, d'une autre part au développement des
-plus précieux animaux domestiques, la civilisation a dû s'y trouver
-aussi, par cela seul, spécialement encouragée. Mais, quelque importance
-réelle qu'on puisse déjà attacher à ces divers aperçus, de telles
-ébauches sont évidemment bien loin de suffire encore à l'explication
-vraiment positive du phénomène proposé: et lorsque la formation convenable
-de la dynamique sociale aura ultérieurement permis de tenter
-directement une telle explication, il est même évident que chacune des
-indications précédentes aura préalablement besoin d'être soumise à
-une scrupuleuse révision scientifique, fondée sur l'ensemble de la philosophie
-naturelle.</p>
-
-<p>Ayant désormais convenablement caractérisé,
-par l'ensemble des considérations précédentes, le
-véritable esprit qui doit ici nécessairement présider
-<span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
-à l'emploi rationnel des observations historiques,
-il ne me reste plus, avant de procéder directement
-à l'appréciation sommaire du développement social,
-qu'à achever, pour mieux prévenir toute
-confusion essentielle, de déterminer, avec plus
-de précision que je n'ai pu le faire au chapitre
-précédent, le mode régulier de définition des époques
-successives que nous devrons ensuite examiner.
-Ma loi fondamentale d'évolution fixe sans
-doute spontanément, à l'abri de tout arbitraire,
-le principal attribut et la coordination générale
-de ces diverses phases, en les rattachant toujours
-à l'état correspondant, théologique, métaphysique,
-ou positif du système philosophique élémentaire
-des conceptions humaines. Néanmoins, il reste
-encore à ce sujet une incertitude secondaire, que
-je dois d'abord dissiper rapidement, et provenant
-de la progression nécessairement inégale de ces
-différens ordres de pensées, qui, n'ayant pu marcher
-du même pas, suivant la loi hiérarchique établie
-au début de ce Traité, ont dû faire jusqu'ici
-fréquemment co-exister, par exemple, l'état métaphysique
-d'une certaine catégorie intellectuelle,
-avec l'état théologique d'une catégorie postérieure,
-moins générale et plus arriérée, ou avec
-l'état positif d'une autre antérieure, moins complexe
-et plus avancée, malgré la tendance continue
-<span class="pagenum" id="Page_27">27</span>
-de l'esprit humain à l'unité de méthode et à
-l'homogénéité de doctrine. Cette apparente confusion
-doit, en effet, d'abord produire, chez ceux
-qui n'en ont pas bien saisi le principe, une fâcheuse
-hésitation sur le vrai caractère philosophique
-des temps correspondans. Mais, afin de la prévenir
-ou de la dissiper entièrement, il suffit ici de
-discerner, en général, d'après quelle catégorie intellectuelle
-doit être surtout jugé le véritable état
-spéculatif d'une époque quelconque. Or, tous les
-motifs essentiels concourent spontanément, à cet
-égard, pour indiquer, avec une pleine évidence,
-l'ordre de notions fondamentales le plus spécial
-et le plus compliqué, c'est-à-dire celui des idées
-morales et sociales, comme devant toujours fournir
-la base prépondérante d'un telle décision; non-seulement
-en vertu de leur propre importance,
-nécessairement très supérieure dans le système
-mental de presque tous les hommes, mais aussi,
-chez les philosophes eux-mêmes, par suite de leur
-position rationnelle à l'extrémité de la vraie hiérarchie
-encyclopédique, établie au début de ce
-Traité. Par cette double influence, le caractère intellectuel
-de chaque époque doit, en effet, se trouver
-constamment dominé par celui d'un tel genre
-de spéculations humaines. C'est seulement quand
-un nouveau régime mental a pu s'étendre jusqu'à
-<span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
-cette extrême catégorie, que l'on peut regarder
-l'évolution correspondante comme pleinement
-réalisée, sans qu'il puisse alors rester aucune
-crainte ou espoir quelconques de retour à l'état
-antérieur: l'avancement plus rapide des catégories
-plus générales et moins compliquées ne peut
-essentiellement servir jusque-là qu'à constater,
-dans chaque phase, les germes indispensables de
-la suivante, sans que son caractère propre en puisse
-être principalement affecté; ces considérations accessoires
-ne pourraient du moins être autrement
-employées que pour subdiviser les époques, à un
-degré dont il serait maintenant trop prématuré de
-s'occuper spécialement. Ainsi, nous devrons regarder,
-par exemple, l'époque théologique comme
-subsistant encore, tant que les idées morales et
-politiques auront conservé un caractère essentiellement
-théologique, malgré le passage d'autres catégories
-intellectuelles à l'état purement métaphysique,
-et quand même l'état vraiment positif aurait
-déjà commencé pour les plus simples d'entre elles:
-pareillement, il faudra prolonger l'époque métaphysique
-proprement dite jusqu'à la positivité
-naissante de cet ordre prépondérant de conceptions
-humaines. Par cette manière de procéder,
-l'aspect essentiel de chaque époque demeurera
-aussi prononcé que possible, tout en laissant nettement
-<span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
-ressortir la préparation spontanée de l'époque
-suivante.</p>
-
-<p>Cet ensemble indispensable d'explications préalables
-étant maintenant complété, commençons
-directement l'étude sommaire du développement
-social, d'après la loi fondamentale d'évolution établie
-au chapitre précédent; mais sans remonter
-toutefois jusqu'à cet âge préliminaire, dont la biologie
-doit fournir à la sociologie la détermination
-essentielle, que je puis, par conséquent, supposer
-ici suffisamment effectuée aujourd'hui, afin de ne
-point ralentir, contrairement à la principale destination
-de cet ouvrage, la marche nécessairement
-très rapide de notre opération historique, et en
-réservant, comme je l'ai déjà indiqué, pour le traité
-spécial, une analyse philosophique très importante,
-qui, à vrai dire, n'a jamais été convenablement
-instituée. Nous devons, en général, nous
-attacher, d'une part, à l'appréciation rationnelle
-du véritable caractère propre à chaque phase successive;
-et, d'une autre part, à y constater nettement
-sa filiation nécessaire envers la précédente,
-ainsi que sa tendance non moins inévitable à préparer
-graduellement la suivante; de façon à réaliser
-peu à peu l'enchaînement positif dont j'ai
-déjà établi le principe.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
-Les mêmes motifs fondamentaux qui ont démontré,
-avec tant d'évidence, au chapitre précédent,
-l'inévitable spontanéité générale d'un état
-intellectuel pleinement théologique, n'auraient ici
-besoin que d'être examinés avec plus de précision
-pour prouver, au moins aussi clairement, que toujours
-et partout ce premier régime mental de
-l'humanité a dû nécessairement commencer par
-un état complet, plus ou moins prononcé mais ordinairement
-très durable, de pur fétichisme, constamment
-caractérisé par l'essor libre et direct de
-notre tendance primitive à concevoir tous les
-corps extérieurs quelconques, naturels ou artificiels,
-comme animés d'une vie essentiellement
-analogue à la nôtre, avec de simples différences
-mutuelles d'intensité. Cette constitution originaire
-des spéculations humaines serait sans doute difficile
-à méconnaître aujourd'hui, soit qu'on l'examinât
-à priori du point de vue rationnel où nous
-place l'ensemble de la théorie biologique de
-l'homme, soit en l'étudiant à posteriori d'après
-tous les renseignemens exacts que l'on peut combiner
-sur ce premier âge social: enfin, l'appréciation
-judicieuse du développement individuel confirmerait
-évidemment, à cet égard, l'analyse
-immédiate de l'évolution collective. Beaucoup de
-philosophes sont néanmoins parvenus, d'après des
-<span class="pagenum" id="Page_31">31</span>
-méthodes vagues et vicieuses, à obscurcir profondément
-des notions aussi irrécusables, en s'efforçant
-d'établir, au contraire, que le point de départ
-intellectuel a dû consister dans le polythéisme
-proprement dit, c'est-à-dire dans la croyance
-spontanée à des êtres surnaturels, distincts et indépendants
-de la matière, passivement soumise,
-pour tous ses phénomènes, à leurs volontés suprêmes.
-Quelques-uns même, qui, malgré leur
-prétendue résolution préalable de tout examiner
-librement, subissaient, à leur insu, l'empire, si
-rarement évitable, des opinions vulgairement
-consacrées, sont allés jusqu'à intervertir entièrement
-la progression naturelle des idées théologiques,
-en voulant représenter le monothéisme rigoureux
-comme la véritable source primordiale,
-d'où seraient ensuite issus, par corruption graduelle,
-le fétichisme après le polythéisme<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il
-serait certainement superflu de s'arrêter ici à discuter
-<span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
-aucunement ces diverses aberrations, si manifestement
-contraires, non-seulement à l'ensemble
-des observations les plus décisives sur l'homme
-et sur la société, mais encore à toutes les lois les
-mieux établies sur la marche nécessairement toujours
-graduelle de notre intelligence, jusque dans
-ses plus simples exercices. A tous égards, notre
-vrai point de départ, intellectuel ou moral, est
-inévitablement beaucoup plus humble que ne
-l'indiquent ces fantastiques suppositions: l'homme
-a partout commencé par le fétichisme le plus
-grossier, comme par l'<ins id="cor_1" title="antropophagie">anthropophagie</ins> la mieux caractérisée;
-malgré l'horreur et le dégoût que nous
-éprouvons justement aujourd'hui au seul souvenir
-d'une semblable origine, notre principal orgueil
-collectif doit consister précisément, non à méconnaître
-vainement un tel début, mais à nous glorifier
-de l'admirable évolution dans laquelle la supériorité,
-graduellement développée, de notre organisation
-spéciale, nous a enfin tant élevés au-dessus
-de cette misérable situation primitive, où aurait
-sans doute indéfiniment végété toute espèce moins
-heureusement douée.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label"><b>Note 2</b>:</span></a>
-Une telle hypothèse ne saurait être vraiment soutenable que pour
-ceux qui admettent, à cet égard, une révélation directe et spéciale,
-suivant l'esprit du système catholique. Encore faudrait-il, même alors,
-concevoir cette révélation comme presque continue, ou du moins fréquemment
-renouvelée, afin de combattre sans cesse le retour toujours
-imminent à la marche vraiment naturelle: ainsi que le vérifie clairement
-le cas des Hébreux, malgré leur divin enseignement, fortifié
-des précautions les plus puissantes et les mieux soutenues, incapables
-néanmoins, en tant d'occasions, d'y contenir suffisamment l'instinct
-spontané vers l'idolâtrie primitive.</p>
-
-<p>D'autres philosophes, plus rapprochés, à ce
-sujet, du véritable esprit scientifique, tout en
-admettant cette progression évidente et nécessaire
-du fétichisme au polythéisme et ensuite au
-<span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
-monothéisme, sans laquelle la marche générale de
-l'humanité serait essentiellement inintelligible,
-sont tombés, à leur tour, dans une erreur inverse
-de la précédente, et qui, beaucoup moins grave,
-mérite cependant d'être ici sommairement signalée,
-afin de prévenir, autant que possible, toute
-déviation quelconque relativement à ce terme
-primordial, dont l'altération rejaillirait naturellement
-sur tout le reste de la série sociale. Cette
-erreur secondaire consiste à regarder le fétichisme
-comme n'ayant point strictement caractérisé le
-régime mental primitif, en ce sens que ce premier
-état, quelque grossier qu'il soit en effet, aurait
-été néanmoins toujours précédé lui-même par
-une enfance encore plus imparfaite, où l'homme,
-exclusivement occupé d'une conservation trop
-entravée, ne présenterait qu'une existence toute
-matérielle, sans aucun souci d'opinions spéculatives
-quelconques, réduites même au degré le plus
-élémentaire et le plus spontané: tels seraient,
-par exemple, encore aujourd'hui, les malheureux
-habitans de la Terre de Feu, de diverses
-parties de l'Océanie, de quelques parties de la
-côte nord-ouest d'Amérique, etc. Une semblable
-hypothèse n'altérerait point essentiellement, à la
-manière des précédentes, notre progression fondamentale;
-elle n'aurait évidemment d'autre effet
-<span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
-que d'y superposer un terme préliminaire, dont la
-considération propre pourrait être presque toujours
-écartée dans l'usage ultérieur de la série sociale.
-Mais la rectification de cette illusion, d'ailleurs
-aisément explicable, n'en offre pas moins,
-sous un autre aspect philosophique, une véritable
-importance, afin de maintenir scrupuleusement
-l'unité et l'invariabilité nécessaires de la constitution
-fondamentale de l'homme, si indispensable,
-comme je l'ai montré, au système rationnel
-de la sociologie positive. On voit, en effet, que,
-d'après cette hypothèse, les besoins purement intellectuels
-n'auraient pas toujours existé, sous
-une forme quelconque, dans l'humanité, et qu'il
-faudrait y admettre une époque où ils auraient
-absolument pris naissance, sans aucune autre
-manifestation antérieure: ce qui serait directement
-contraire à ce grand principe, fourni à la
-sociologie par la biologie, que, toujours et partout,
-l'organisme humain a dû présenter, à tous égards,
-les mêmes besoins essentiels, qui n'ont pu successivement
-différer, en aucun cas, que par leur
-degré de développement et leur mode correspondant
-de satisfaction. Une telle position de la
-question suffit certainement pour la résoudre, et
-montre aussitôt que cette opinion doit nécessairement
-résulter d'une fausse appréciation des faits.
-<span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
-Dans l'état même d'idiotisme et de démence, où
-l'homme paraît rabaissé au-dessous d'un grand
-nombre d'animaux supérieurs, on pourrait encore
-constater, avec les précautions convenables,
-l'existence d'un certain degré d'activité purement
-spéculative, qui se satisfait alors par un fétichisme
-très grossier. Combien serait-il donc irrationnel,
-à plus forte raison, de penser que, à
-aucun âge de l'enfance sociale, l'homme normal,
-et doué, au moins implicitement, de toutes ses
-facultés, ait pu jamais être livré, d'une manière
-rigoureusement exclusive, à une vie purement
-matérielle de guerre ou de chasse, sans aucune
-manifestation quelconque des besoins intellectuels,
-quelque oppressive qu'on veuille alors supposer
-la puissance d'un milieu défavorable. En
-principe, cette hypothèse serait évidemment insoutenable.
-Mais je puis d'ailleurs facilement indiquer
-la source très naturelle d'une pareille
-illusion, que me semblent partager encore presque
-tous les observateurs, même les plus judicieux
-et les plus sagaces, qui ont étudié, par une exploration
-directe, les premiers degrés de la vie sauvage;
-ce qui doit faire mieux ressortir l'utilité de
-cette rectification. Il suffit de remarquer, à cet
-effet, que, dans ces différens cas, l'absence réelle
-d'idées théologiques quelconques a été essentiellement
-<span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
-conclue, non d'une conférence directe, qui
-n'eût pu même être convenablement établie,
-mais du seul défaut de tout culte organisé, à sacerdoce
-plus ou moins distinct. Or, comme je l'expliquerai
-ci-après, le fétichisme, de sa nature,
-peut se développer beaucoup avant de donner
-lieu à aucun véritable sacerdoce, jusqu'à ce qu'il
-ait atteint à l'état d'astrolâtrie, ce qui arrive souvent
-fort tard, et tout près de sa transformation
-finale en polythéisme proprement dit. Telle est
-la simple origine de cette illusion, qui, malgré sa
-gravité, est, au fond, très excusable, chez des
-explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par
-aucune théorie positive, propre à prévenir ou à
-réparer toute vicieuse interprétation des faits.</p>
-
-<p>On a dit, il est vrai, à l'appui d'une telle hypothèse,
-que l'homme a dû essentiellement commencer
-à la manière des animaux. Je l'admets en
-effet, sauf la supériorité d'organisation, mais en
-niant l'induction qu'on en veut tirer, et qui repose,
-à mes yeux, sur une fausse appréciation de l'état
-mental des animaux eux-mêmes. Car je suis
-convaincu que les animaux assez élevés pour
-manifester, en cas de loisir suffisant, une certaine
-activité spéculative (et beaucoup d'espèces
-en sont assurément susceptibles), parviennent
-spontanément, de la même manière que nous,
-<span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
-à une sorte de fétichisme grossier, consistant
-toujours à supposer les corps extérieurs, même
-les plus inertes, animés de passions et de volontés
-plus ou moins analogues aux impressions personnelles
-du spectateur. Une judicieuse exploration
-de l'intelligence des animaux ne laisse
-aucun doute sur la réalité de cette similitude
-essentielle, sauf la différence fondamentale que
-présente l'incontestable aptitude de l'entendement
-humain à se dégager graduellement de ces
-ténèbres primitives, qui, pour les autres organismes,
-même les plus éminens, doivent, au
-contraire, indéfiniment persister; excepté peut-être,
-chez quelques animaux choisis, un faible
-commencement de polythéisme, qu'il faudrait
-d'ailleurs attribuer surtout au contact humain.
-Que, par exemple, un enfant ou un sauvage,
-d'une part, et, d'une autre part, un chien ou
-un singe, contemplent une montre pour la première
-fois: il n'y aura, sans doute, si ce n'est
-quant à la manière de formuler, aucune profonde
-diversité immédiate dans la conception spontanée
-qui, aux uns et aux autres, représentera
-cet admirable produit de l'industrie humaine
-comme une sorte d'animal véritable, ayant ses
-goûts et ses inclinations propres: d'où résulte,
-par conséquent, sous ce rapport, un fétichisme
-<span class="pagenum" id="Page_38">38</span>
-radicalement commun, les premiers ayant seulement
-le privilége exclusif d'en pouvoir ultérieurement
-sortir. Ainsi, l'appréciation rationnelle
-du véritable degré de similitude nécessaire
-entre le développement mental de l'homme et
-celui des autres animaux supérieurs, d'après la
-similitude correspondante de leurs organismes
-cérébraux, n'aboutit réellement qu'à confirmer
-de nouveau, bien loin de l'altérer, notre proposition
-générale sur le vrai point de départ intellectuel
-de l'humanité.</p>
-
-<p>Exclusivement habitués dès long-temps à une
-théologie éminemment métaphysique, nous devons
-éprouver aujourd'hui beaucoup d'embarras
-à comprendre réellement cette grossière origine,
-qui a dû fréquemment donner lieu à de graves
-méprises involontaires. C'est ainsi surtout que le
-fétichisme a même été le plus souvent confondu
-avec le polythéisme, lorsqu'on a indûment
-appliqué à celui-ci la dénomination usuelle
-d'idolâtrie, qui ne convient certainement qu'au
-premier; puisque les prêtres de Jupiter ou de
-Minerve auraient pu sans doute aussi légitimement
-repousser le reproche banal d'adoration des
-images que le font aujourd'hui nos docteurs catholiques
-quant à l'injuste accusation des protestans.
-Mais, quoique nous soyons heureusement
-<span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
-assez éloignés du fétichisme pour ne plus le concevoir
-aisément, chacun de nous n'a qu'à remonter
-suffisamment dans sa propre histoire individuelle,
-pour y retrouver la fidèle représentation
-d'un tel état initial. Tous les philosophes qui sauront
-aujourd'hui se dégager convenablement des
-opinions vulgaires, sentiront aussitôt que le fétichisme
-constitue nécessairement le vrai fond
-primordial de l'esprit théologique, envisagé dans
-sa plus pure naïveté élémentaire, et néanmoins
-dans sa plus entière plénitude intellectuelle:
-c'est là que conviendrait éminemment la
-célèbre formule de Bossuet: <i>Tout était dieu,
-excepté Dieu même</i>, pourvu qu'on l'appliquât à
-un point de départ, et non à une chimérique
-dégénération; car on peut strictement dire, en
-effet, que, depuis cette première époque, le
-nombre des dieux a été sans cesse en décroissant,
-comme je l'expliquerai bientôt. Lorsque, même
-aujourd'hui, les plus éminens penseurs se laissent
-involontairement entraîner, sous l'influence imparfaitement
-rectifiée de notre vicieuse éducation,
-à tenter de pénétrer le mystère de la production
-essentielle de phénomènes quelconques, simples
-ou compliqués, dont ils ignorent les lois naturelles,
-ils peuvent alors personnellement constater
-cette invariable tendance instinctive à concevoir
-<span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
-la génération des effets inconnus d'après les
-passions et les affections de l'être correspondant,
-toujours envisagé comme vivant, ce qui n'est
-réellement autre chose que le principe philosophique
-du fétichisme proprement dit. Ceux qui,
-par exemple, auront souri avec le plus de dédain
-à la naïveté du sauvage animant spontanément
-la montre dont il admire le jeu, pourraient,
-à leur tour, se surprendre eux-mêmes plus
-d'une fois dans une disposition mentale bien peu
-supérieure, malgré leur habitude d'un tel spectacle,
-quand ils contemplent, entièrement étrangers
-à l'horlogerie, les accidens imprévus, et souvent
-inexplicables, dus à quelque dérangement
-inaperçu de cet ingénieux appareil. Il nous serait,
-sans doute, très difficile de contenir alors suffisamment
-la disposition naturelle qui nous entraîne à
-regarder ces altérations comme autant d'indices des
-affections ou des caprices d'un être chimérique, si
-la puissance, enfin prépondérante, d'une analogie
-antérieure déjà fort étendue, ne nous conduisait
-maintenant à calmer notre inquiétude intellectuelle
-par l'immédiate supposition générale d'une
-certaine lésion mécanique, ultérieurement assignable,
-comme en beaucoup d'autres cas semblables
-préalablement analysés à notre entière satisfaction.</p>
-
-<p>Ainsi, la philosophie théologique, convenablement
-<span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
-approfondie, a toujours évidemment pour
-base nécessaire le pur fétichisme, qui divinise
-instantanément chaque corps ou chaque phénomène
-susceptibles d'attirer avec quelque énergie
-la faible attention de l'humanité naissante. Quelques
-transformations essentielles que cette philosophie
-primitive puisse ensuite subir graduellement,
-une judicieuse analyse sociologique y
-pourra toujours mettre à nu ce fond primordial,
-jamais entièrement dissimulé, même dans l'état
-religieux le plus éloigné du point de départ. Non-seulement,
-par exemple, la théocratie égyptienne,
-dont celle des Juifs fut certainement une simple
-dérivation, a dû présenter, aux temps de sa plus
-grande splendeur, la co-existence régulière et très
-prolongée, dans les différentes castes de sa hiérarchie
-sacerdotale, de nos trois âges religieux, puisque
-les rangs inférieurs étaient encore restés au
-simple fétichisme, tandis que les premiers rangs
-étaient en pleine possession d'un polythéisme
-très caractérisé, et que les degrés suprêmes s'étaient
-même déjà élevés très probablement à une
-certaine ébauche du monothéisme; mais, en scrutant
-plus profondément l'esprit théologique, on
-peut, en outre, y reconnaître, en tout temps, par
-une analyse plus directe et plus décisive, des
-traces actuelles très prononcées du fétichisme fondamental,
-<span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
-malgré les formes les plus métaphysiques
-qu'il ait pu affecter chez les plus subtiles
-intelligences. Qu'est-ce, en effet, au fond, que
-cette célèbre conception de l'âme du monde chez
-les anciens, ou cette assimilation plus moderne
-de la terre à un immense animal vivant, et tant
-d'autres doctrines analogues, sinon un véritable
-fétichisme, vainement déguisé sous un pompeux
-verbiage philosophique? Il n'y a là, sans doute,
-comparativement au fétichisme spontané des
-temps primitifs, d'autre différence essentielle que
-de se rapporter à des êtres collectifs et abstraits
-au lieu d'êtres purement individuels et concrets.
-De nos jours même, qu'est-ce réellement, pour
-un esprit positif, que ce ténébreux panthéisme
-dont se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne,
-tant de profonds <ins id="cor_2" title="métaphysiens">métaphysiciens</ins>, sinon
-le fétichisme généralisé et systématisé, enveloppé
-d'un appareil doctoral propre à donner le change
-au vulgaire? Par d'aussi décisives confirmations
-d'un principe déjà directement établi, il devient
-donc irrécusable que le pur fétichisme, loin de
-constituer une simple aberration de l'esprit théologique,
-en indique nécessairement la source fondamentale,
-et détermine son vrai caractère primordial,
-jusqu'aux temps beaucoup plus récens
-où, comme je l'expliquerai bientôt, son mélange
-<span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
-de plus en plus intime avec l'esprit métaphysique
-proprement dit en altère profondément la nature
-originelle, néanmoins toujours reconnaissable à
-une saine exploration scientifique. Telle est donc
-notre théologie vraiment primitive, celle qui présente
-le plus complétement cette rigoureuse spontanéité,
-où réside, d'après le chapitre précédent,
-le privilége essentiel de toute philosophie théologique,
-et qu'aucun autre âge religieux n'a pu certainement
-offrir à un degré aussi parfaitement
-approprié à la torpeur initiale de l'entendement
-humain, alors ainsi dispensé même de créer la
-fiction facile des divers agens surnaturels, et se
-bornant à céder presque passivement à la pente
-naturelle qui nous entraîne à transporter au dehors
-ce sentiment d'existence dont nous sommes
-intérieurement pénétrés, lequel, nous semblant
-d'abord expliquer suffisamment nos propres phénomènes,
-nous sert immédiatement de base uniforme
-à l'interprétation absolue de tous les phénomènes
-extérieurs. Cette première philosophie a
-dû rester, comme toute autre, bornée d'abord au
-monde inanimé, considéré dans tous ses phénomènes
-de quelque importance, et sans excepter
-même les phénomènes purement négatifs, par
-exemple ceux des ombres, qui ont sans doute
-long-temps produit sur l'humanité naissante la
-<span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
-même impression fondamentale de terreur superstitieuse
-qu'ils déterminent encore si souvent dans
-notre enfance individuelle, comme chez tant d'animaux.
-Mais cette théologie spontanée n'a pas
-dû tarder à être pareillement étendue à l'étude
-de l'animalité, jusqu'à produire fréquemment l'adoration<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
-formelle des animaux, quand ils offraient
-à l'homme, sous un aspect quelconque, un
-spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire
-dont il ne retrouvait pas en lui l'équivalent essentiel,
-soit que l'exquise supériorité de l'odorat, ou
-de tout autre sens, leur procurât immédiatement
-des notions dont l'origine, en beaucoup de cas,
-nous échappe encore aujourd'hui, soit qu'une plus
-grande susceptibilité organique leur fît, à certains
-égards, sentir avant nous diverses variations principales
-de l'<ins id="cor_3" title="amosphère">atmosphère</ins>, etc.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label"><b>Note 3</b>:</span></a>
-Ce genre d'idolâtrie a dû toutefois être bien moins commun
-qu'on ne l'a cru, parce qu'on a souvent confondu sans doute, avec
-une véritable adoration directe, le respect spécial pour des animaux
-consacrés à quelque divinité extérieure, suivant un usage long-temps
-pratiqué chez les Grecs et même chez les Romains, indépendamment
-d'ailleurs de certains animaux habituellement entretenus comme instrumens
-de divination.</p>
-
-<p>Une telle manière de philosopher n'est pas moins
-parfaitement adaptée, par sa nature, au vrai caractère
-moral de l'humanité naissante qu'à sa première
-situation mentale. Nous avons reconnu, au
-<span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
-chapitre précédent, que le sens général de l'évolution
-humaine consiste surtout à diminuer de
-plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement
-toujours fondamentale, mais d'abord excessive,
-de la vie affective sur la vie intellectuelle,
-ou, suivant la formule anatomique, de la région
-postérieure du cerveau sur la région frontale;
-d'une manière d'ailleurs essentiellement commune
-au développement de l'espèce et à celui de l'individu.
-Or, cet empire, évidemment plus prononcé
-à l'origine, des passions sur la raison, et qui doit
-alors, comme je l'ai montré, nous disposer spécialement
-à la philosophie théologique, est certainement
-plus favorable encore à la théologie fétichiste
-qu'à aucune autre. Tous les corps observables étant
-ainsi immédiatement personnifiés, et doués de
-passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie
-de leurs phénomènes, le monde extérieur
-se présente spontanément, envers le spectateur,
-dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se
-retrouver ensuite au même degré, et qui doit produire
-en lui un sentiment spécial de pleine satisfaction,
-que nous ne pouvons guère qualifier
-aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir
-suffisamment l'éprouver, même en nous reportant,
-par la méditation la plus intense et la mieux dirigée,
-à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément
-<span class="pagenum" id="Page_46">46</span>
-combien cette exacte correspondance intime
-entre le monde et l'homme doit nous attacher
-profondément au fétichisme, qui réciproquement
-tend aussi, de toute nécessité, à prolonger spécialement
-un tel état moral. Cette co-relation spontanée
-peut encore se vérifier, même quand l'évolution
-humaine est <ins id="cor_31" title="le">la</ins> plus avancée, en considérant
-les organisations ou les situations, dès lors plus ou
-moins exceptionnelles, où la vie affective acquiert,
-à un titre quelconque, une prédominance très
-rapprochée de l'irrésistibilité. Malgré la plus
-grande culture intellectuelle, les hommes qui,
-pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière
-de la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément
-dans une disposition semblable (dont
-personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits,
-n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin
-d'exercer presque incessamment sur leurs
-propres pensées une très active surveillance, pour
-ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans
-l'état très prononcé de crainte ou d'espérance déterminé
-par <ins id="cor_32" title="un">une</ins> passion quelconque, à une sorte
-de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental,
-en personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux
-objets les plus inertes qui peuvent intéresser leurs
-affections actuelles. Ces tendances partielles ou
-passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une
-<span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
-faible idée de la puissance primordiale d'un tel
-état moral, lorsque, à la fois complet et normal, il
-était d'ailleurs permanent et commun. La constitution,
-encore si métaphorique, du langage
-humain, dans les idiomes même les plus perfectionnés,
-en offre aussi, à mes yeux, un témoignage
-universel et prolongé, irrécusable quoique indirect.
-On ne saurait douter, en effet, que la formation
-du fond essentiel de ce langage ne remonte,
-en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme proprement
-dit, qui a dû persister plus long-temps
-qu'aucun autre peut-être, par la lenteur plus spéciale
-des progrès qu'il comportait, comme je vais
-l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire,
-qui attribue surtout le fréquent usage des expressions
-figurées à la seule disette de signes directs,
-est sans doute trop rationnelle pour devenir suffisamment
-admissible, autrement qu'envers une
-époque très avancée de l'évolution intellectuelle.
-Jusque alors, et précisément pendant les temps qui
-ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt
-le développement de la langue humaine<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, l'excessive
-<span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
-surabondance des figures a dû tenir bien
-davantage au régime philosophique alors dominant,
-qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant
-directement tous les phénomènes possibles aux
-actes humains, devait faire introduire, comme essentiellement
-fidèles, des expressions qui ne peuvent
-plus nous sembler que métaphoriques, depuis
-que nous avons complétement dépassé l'état mental
-qui en motivait le sens littéral. Cet aperçu
-scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé
-par une remarque intéressante, déjà faite
-depuis long-temps, sur le décroissement graduel
-d'une telle tendance à mesure que l'esprit humain
-<span class="pagenum" id="Page_49">49</span>
-se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait
-point superflue l'ultérieure vérification spéciale,
-d'après un ensemble suffisant d'analyses philologiques
-convenablement instituées. Pour faciliter la
-conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter
-ici une indication caractéristique, relative aux
-temps modernes, où la nature des métaphores se
-transforme insensiblement de plus en plus, en ce
-que, au lieu de transporter, comme dans l'état
-primitif, au monde extérieur les expressions propres
-aux actes humains, la révolution fondamentale
-qui s'accomplit graduellement dans notre
-manière de philosopher nous conduit, au contraire,
-à appliquer toujours davantage aux divers
-phénomènes de la vie des termes primitivement
-destinés à la nature inerte, dont la considération
-prépondérante constitue, comme je l'ai tant établi,
-la base nécessaire du véritable esprit scientifique,
-qui exercera désormais sur la constitution du
-langage humain une influence de plus en plus profonde.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label"><b>Note 4</b>:</span></a>
-J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer ma conviction
-bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage humain, quoique
-la nature et la destination de cet ouvrage ne me permettent pas d'y
-examiner, même sommairement, cet important sujet. Dans le Traité
-spécial que j'ai annoncé, je pourrai ultérieurement justifier ce lumineux
-principe, qui peut seul conduire à constituer, en temps opportun,
-une vraie philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager,
-ce me semble, comme l'une des grandes données préalables fournies à
-la sociologie par la biologie. Car chaque espèce d'animaux supérieurs
-étant toujours douée, en vertu de son organisation, d'un certain langage
-propre, dont l'identité nécessaire se fait partout sentir à travers
-les diverses modifications quelconques, souvent très notables, de climat
-et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me paraît seule
-pouvoir conduire à concevoir irrationnellement notre espèce comme
-arbitrairement soustraite à cette loi universelle du règne animal, sans
-que rien, dans notre organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie.
-Quand les hautes recherches philologiques, qui, du reste,
-commencent déjà spontanément à converger avec évidence vers une
-telle tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par
-l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation préliminaire
-avec l'usage régulier d'une théorie sociologique vraiment directrice,
-je ne doute pas qu'elles ne fassent alors de rapides progrès dans
-la manifestation irrécusable des vrais élémens fondamentaux de la langue
-humaine.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi directement établi, sous le
-point de vue général propre à cet ouvrage, l'inévitable
-nécessité de ce premier âge théologique, et
-suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental,
-il nous reste à apprécier sommairement
-son influence propre sur l'ensemble de l'évolution
-<span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
-humaine, et ensuite, plus spécialement, la transformation
-graduelle qui en fait spontanément
-dériver le second âge naturel de la philosophie
-théologique.</p>
-
-<p>Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions,
-on compare, d'une manière convenablement
-approfondie, toutes les grandes phases religieuses
-de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je
-l'ai ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue
-réellement, du moins quant à l'existence
-individuelle, l'état théologique le plus intense,
-c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la
-plus vaste et la plus intime prépondérance dans
-tout notre système mental. Quelque monstrueux
-que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs
-anciens, l'inépuisable dénombrement des divinités
-du paganisme, nous trouverions un résultat
-bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter
-suffisamment une telle revue envers les
-dieux des purs fétichistes, ainsi que j'aurai lieu
-ci-après d'en signaler le principal motif. Cette
-multiplicité supérieure devait, en effet, résulter
-du caractère essentiellement individuel et concret
-des croyances fétichiques, où chaque corps observable
-devient spontanément le sujet propre d'une
-superstition distincte. Mais indépendamment
-d'une telle complication numérique, cette liaison
-<span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
-immédiate et continue doit alors donner une
-bien plus grande influence mentale aux conceptions
-théologiques, à travers lesquelles, pour ainsi
-dire, s'effectuent nécessairement toutes les observations;
-sauf quelques rares notions pratiques sur
-les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement
-fournies par l'expérience involontaire,
-et qui, dans l'origine, sont peu supérieures aux
-connaissances réelles que les plus éminens animaux
-acquièrent d'une manière analogue. A aucun
-autre âge religieux, les idées théologiques
-n'ont certainement pu être aussi directement ni
-aussi complétement adhérentes aux sensations
-elles-mêmes, qui alors les rappelaient presque sans
-délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait
-être presque impossible à l'intelligence d'en faire
-essentiellement abstraction, même d'une manière
-partielle et momentanée. L'immense progrès qui
-nous sépare heureusement de cette première enfance,
-doit en rendre maintenant très difficile
-l'exacte appréciation, outre l'embarras croissant
-des explorations directes de plus en plus rares.
-Mais, en se plaçant au point de vue convenable<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-je ne doute pas que la plupart des
-<span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
-juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse
-de cette importante observation sur la prépondérance
-intellectuelle de l'esprit théologique,
-beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme
-que sous aucun autre régime religieux: ce qui
-tend à confirmer, dès le point de départ, ma
-proposition générale sur le décroissement continu
-d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle
-s'accomplit, suivant ma théorie fondamentale
-du développement humain. Toutefois,
-la confusion trop ordinaire où tombent presque
-tous les philosophes entre l'empire mental des
-croyances religieuses et leur influence sociale,
-empêche essentiellement, à cet égard, toute saine
-<span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
-appréciation générale, parce que ce n'est point
-alors en effet que la philosophie théologique a pu
-obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux
-ascendant politique, dont le développement
-propre a dû être plutôt en sens inverse, par une
-remarquable coïncidence, que la suite de notre
-opération historique expliquera spontanément.
-Afin de dissiper ici, à ce sujet, toute incertitude
-essentielle, il faut donc maintenant caractériser le
-motif principal de la moindre puissance du fétichisme
-comme moyen de civilisation, malgré son
-extension intellectuelle certainement supérieure;
-d'où résultera ensuite aisément la détermination
-sommaire de sa véritable influence sociale.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label"><b>Note 5</b>:</span></a>
-C'est uniquement au très petit nombre d'esprits pleinement philosophiques
-qui ont pu essentiellement accomplir déjà la grande évolution
-mentale, qu'il appartient aujourd'hui d'entreprendre avec succès
-de telles comparaisons, à cause de l'heureuse faculté que leur procure
-exclusivement une entière émancipation personnelle, de transporter
-presque indifféremment leurs pensées à tous les degrés de l'échelle
-théologique, sans aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une
-occasion naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres
-suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on doit finalement
-attendre une histoire vraiment rationnelle de la religion,
-conçue et exécutée d'une manière impartiale et lumineuse. A la vérité,
-l'esprit de dénigrement systématique qui caractérisait, à cet égard, les
-encyclopédistes du siècle dernier, devait certainement les rendre encore
-moins propres à cette haute appréciation philosophique. Elle ne
-saurait convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies des
-préventions métaphysiques que des préjugés théologiques, et pour lesquelles
-ces deux ordres d'idées antagonistes soient désormais pareillement
-ensevelis dans un irrévocable passé, où la part nécessaire de
-chacun d'eux devient exactement assignable, d'après la vraie théorie
-générale du développement humain.</p>
-
-<p>On doit, à cet effet, remarquer d'abord que,
-malgré les récriminations modernes contre l'autorité
-sacerdotale, une telle autorité est néanmoins
-strictement indispensable pour utiliser réellement
-la propriété civilisatrice de la philosophie théologique.
-Non-seulement toute doctrine quelconque
-exige évidemment des organes spéciaux, qui puissent
-toujours en diriger et en surveiller l'application
-sociale. Mais, en outre, les croyances religieuses
-sont, par leur nature, beaucoup plus
-complétement assujéties que toutes les autres à
-cette nécessité commune, à cause du vague indéfini
-qui les caractérise spontanément, et qui ne peut
-<span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
-être suffisamment contenu que par l'exercice
-permanent d'une très active discipline, convenablement
-organisée. Sans cette indispensable
-condition, les idées théologiques peuvent avoir
-beaucoup d'extension et d'énergie, au point même
-d'occuper presque exclusivement l'intelligence,
-et ne comporter néanmoins qu'une très faible
-consistance politique, en suscitant plutôt des divergences
-que des convergences: comme nous le
-confirme éminemment la grande expérience des
-trois derniers siècles, où, par la désorganisation
-générale de l'ancienne autorité théologique, les
-croyances religieuses sont devenues bien plus
-un puissant principe de discorde qu'un véritable
-lien social, contrairement à leur destination essentielle,
-que l'étymologie semble aujourd'hui
-rappeler avec une sorte d'ironie. Or, en ayant
-convenablement égard à cette considération fondamentale,
-il est facile d'expliquer la moindre
-influence sociale de la philosophie théologique à
-l'époque du fétichisme, malgré qu'elle occupât
-certainement alors beaucoup plus de place dans
-l'ensemble de l'entendement humain.</p>
-
-<p>Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à
-ce que le fétichisme comportait infiniment moins
-que le polythéisme et le monothéisme le développement
-propre d'une autorité sacerdotale distinctement
-<span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
-organisée en classe spéciale, par une
-suite nécessaire du caractère essentiel des croyances
-correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme
-sont éminemment individuels, et chacun
-d'eux a sa résidence inévitable et permanente
-dans un objet particulièrement déterminé; tandis
-que ceux du polythéisme ont, de leur nature,
-une bien plus grande généralité, un département
-beaucoup plus étendu quoique toujours propre,
-et enfin un siége infiniment moins circonscrit.
-Cette différence fondamentale constitue sans
-doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée
-à correspondre spontanément, avec une
-exacte harmonie, à l'état primitif de l'esprit humain,
-où toutes les idées sont nécessairement, au
-plus haut degré, particulières et concrètes; et de
-là résulte, comme je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité
-très supérieure des divinités de cette première
-enfance. Mais, sous le point de vue social,
-il est pareillement évident que de telles croyances
-offrent, par leur nature, beaucoup moins de ressources,
-soit pour réunir les hommes, soit pour
-les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des
-fétiches de tribu, et même de nation, la plupart
-néanmoins sont essentiellement domestiques, ou
-même personnels, ce qui offre bien peu de secours
-au développement spontané de pensées
-<span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
-suffisamment communes. En second lieu, le siége
-immédiat de chaque divinité dans un objet matériel
-nettement déterminé, doit rendre le sacerdoce
-proprement dit presque inutile, et, par suite,
-tend à empêcher directement l'essor d'une classe
-spéculative, vraiment distincte et influente. Ce
-n'est pas que le culte ne soit alors fort étendu,
-car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à
-aucune époque théologique plus avancée, dans
-l'ensemble de la vie humaine, qui en est plus intimement
-pénétrée, chaque acte particulier de
-l'homme ayant pour ainsi dire son propre aspect
-religieux. Mais c'est presque toujours un culte
-essentiellement personnel et direct, dont chaque
-croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune
-interposition forcée envers ses divinités spéciales,
-constamment accessibles par leur nature.
-C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux
-habituellement invisibles, plus ou moins généraux,
-et essentiellement distincts des corps soumis
-à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer,
-à l'âge du polythéisme, le développement rapide
-et prononcé d'un vrai sacerdoce, susceptible d'une
-haute prépondérance sociale, comme constituant,
-d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire
-indispensable entre l'adorateur et sa divinité.
-Le fétichisme, au contraire, n'exigeait point
-<span class="pagenum" id="Page_57">57</span>
-évidemment cette inévitable intervention, et
-tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance
-de l'organisation sociale, dont le premier essor,
-comme je l'ai établi au chapitre précédent, devait
-certainement dépendre de la formation distincte
-d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale.
-Dans l'analyse, beaucoup mieux connue,
-des âges théologiques ultérieurs, on peut observer
-encore des traces très marquées de ce caractère
-nécessaire des cultes primitifs, aux temps même
-de la plus entière extension intellectuelle et sociale
-du polythéisme grec ou romain, en considérant
-le mode spécial, très précieux à remarquer
-sous ce rapport, qui y distinguait l'adoration des
-dieux lares et pénates, divinités essentiellement
-domestiques, où l'on doit, à mon gré, reconnaître
-de purs fétiches, dont le culte, particulièrement
-modifié chez les diverses familles, s'y célébrait
-toujours directement, sans intervention sacerdotale,
-chaque fidèle, ou du moins chaque chef de
-famille, étant resté, à cet égard, une sorte de
-prêtre spontané.</p>
-
-<p>Toutefois, l'observation plus complète et plus
-variée des populations fétichistes semble indiquer
-que ce premier âge religieux n'est point
-entièrement incompatible avec la formation ébauchée
-d'une certaine classe sacerdotale, commençant
-<span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
-à se détacher assez distinctement de la masse
-sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à
-des professions spéciales de devins, de jongleurs,
-etc., chez plusieurs peuplades nègres, qui ne
-sont point cependant sorties entièrement du vrai
-fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi
-de ces degrés de l'échelle sociale, soit dans
-l'antiquité, soit de nos jours, on reconnaîtra
-toujours, ce me semble, que le fétichisme est
-alors essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie,
-qui constitue son plus haut perfectionnement
-propre, et sous lequel s'effectue, comme
-je l'expliquerai bientôt, sa transition générale
-au polythéisme proprement dit. Or, cette phase
-plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive,
-du fétichisme fondamental, tend, en effet,
-par sa nature spéciale, à provoquer directement
-le développement distinct d'un vrai sacerdoce.
-D'abord, la considération des astres porte en
-elle-même un caractère d'évidente généralité,
-qui les rend immédiatement aptes à devenir des
-fétiches vraiment communs; et c'est toujours
-aussi de cette source exclusive que l'analyse sociologique
-nous les montre essentiellement tirés
-chez des populations un peu étendues. En second
-lieu, quand leur situation pleinement inaccessible
-a été suffisamment reconnue, ce qui a
-<span class="pagenum" id="Page_59">59</span>
-dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le
-croit d'ordinaire, le besoin d'intermédiaires spéciaux
-a dû se faire sentir, à leur égard, d'une
-manière irrécusable. Tels sont les deux caractères
-essentiels, généralité supérieure, et accès
-plus difficile, qui, sans altérer directement la
-nature fondamentale du fétichisme universel,
-ont dû y rendre l'adoration des astres particulièrement
-propre à déterminer la formation d'un
-culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement
-distinct, sans lesquels le développement
-politique serait demeuré essentiellement impossible.
-On conçoit ainsi combien sont radicalement
-vicieuses les tendances vagues et absolues
-de la philosophie politique actuelle, qui nous
-font, par exemple, condamner aveuglément le
-culte des astres comme un principe universel
-de dégradation humaine; tandis que l'avènement
-de l'astrolâtrie constitue réellement, au
-contraire, non-seulement un symptôme essentiel,
-mais aussi un puissant moyen, de progrès
-social, pour les temps correspondans, quoique sa
-prolongation démesurée ait dû ultérieurement
-devenir une source d'entraves. Mais il a dû s'écouler
-un temps fort considérable avant que l'adoration
-des astres ait pu prendre un ascendant
-prononcé sur les autres branches du fétichisme,
-<span class="pagenum" id="Page_60">60</span>
-de manière à imprimer à l'ensemble du culte les
-caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie.
-Car, l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations
-les plus directes et les plus particulières,
-ne pouvait alors nullement placer les corps
-célestes au premier rang des substances extérieures.
-Ils ont dû long-temps avoir pour lui
-beaucoup moins d'importance qu'un grand nombre
-de phénomènes terrestres; tels, par exemple,
-que les principaux effets météorologiques, qui,
-à un âge bien plus avancé, et pendant presque
-tout le règne théologique, ont essentiellement
-fourni les attributs caractéristiques du suprême
-pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait
-alors si généralement à tous les magiciens habiles
-une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles,
-personne n'aurait osé leur supposer aucune
-participation quelconque au gouvernement du
-tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite
-très prolongée de modifications graduelles dans
-les conceptions humaines, pour intervertir en
-quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin
-les astres à la tête des corps naturels, quoique
-toujours nécessairement subordonnés à la terre
-et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la
-philosophie théologique, parvenue même à son
-plus haut perfectionnement total. Or, c'est seulement
-<span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
-quand le fétichisme s'est ainsi élevé enfin
-à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une
-manière permanente et régulière, une influence
-politique vraiment capitale, par le double motif
-ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, en
-général, l'explication rationnelle de ce singulier
-caractère, source inextricable de confusion dans
-les jugemens ordinaires sur ces degrés inférieurs
-de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider essentiellement
-une plus grande extension intellectuelle
-de l'esprit théologique avec une moindre
-influence sociale. Ainsi, non-seulement le fétichisme,
-comme toute autre philosophie quelconque,
-n'a pu s'étendre aux considérations
-morales et sociales qu'après avoir d'abord suffisamment
-dirigé toutes les spéculations moins compliquées:
-mais, en outre, des motifs spéciaux
-très puissans ont dû, comme on le voit, retarder
-extrêmement l'époque où il a pu acquérir une
-véritable consistance politique, malgré son immense
-extension intellectuelle préalable.</p>
-
-<p>En terminant cette appréciation sommaire,
-je ne puis m'empêcher de signaler une importante
-réflexion qu'elle suggère naturellement sur
-l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà
-très propre à rendre fort douteuse cette aptitude
-caractéristique à servir indéfiniment de base aux
-<span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
-liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement
-aux croyances religieuses, à l'exclusion de
-tout autre ordre quelconque de conceptions communes.
-Il résulte spontanément, en effet, des
-considérations précédentes, que cette propriété
-politique est bien loin de leur appartenir d'une
-manière aussi intime et aussi absolue qu'on le
-suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement
-au temps même de la plus grande extension
-mentale du système religieux. Cette observation
-décisive ne fera que se compléter davantage
-par la suite de notre opération historique, en
-reconnaissant, dans le polythéisme, et surtout
-dans le monothéisme, la co-relation évidente et
-nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit
-théologique avec une plus parfaite réalisation
-de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera
-naturellement de plus en plus que cette grande
-destination sociale, tout comme l'efficacité purement
-philosophique, ne pouvait lui être attribuée
-que provisoirement, et jusqu'à l'avènement
-de principes à la fois plus directs et plus stables,
-suivant la théorie fondamentale exposée à la fin
-du volume précédent.</p>
-
-<p>D'après l'ensemble de ces explications, ce sera
-donc surtout aux deux leçons suivantes que nous
-devrons naturellement réserver la juste appréciation
-<span class="pagenum" id="Page_63">63</span>
-générale des plus importans effets du
-système théologique dans la grande évolution
-humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû
-être ainsi nécessairement beaucoup moins propre,
-si ce n'est dans sa dernière phase, au principal
-développement de la politique théologique,
-son influence sociale n'en a pas moins été très
-étendue, et même indispensable, comme nous
-allons maintenant l'apprécier sommairement.</p>
-
-<p>Sous le point de vue purement philosophique,
-où, en tant que destinée à diriger alors le système
-général des spéculations humaines, cette première
-forme de l'esprit religieux ne présente que simplement
-au moindre degré possible la propriété fondamentale
-que nous avons reconnue, en principe,
-rigoureusement inhérente à toute philosophie théologique,
-de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale
-de notre intelligence, en fournissant spontanément
-à nos conceptions un aliment et un lien quelconques.
-Mais, si le fétichisme lui-même a certainement
-participé, sous ce rapport, à ce grand caractère
-de la philosophie primitive, son action
-ultérieure, après la production générale du premier
-éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup
-d'énergie, à empêcher l'essor des connaissances
-réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux
-n'a pu être aussi directement opposé que dans ce
-<span class="pagenum" id="Page_64">64</span>
-premier âge à tout véritable esprit scientifique, à
-l'égard même des plus simples phénomènes. Toute
-idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître
-éminemment chimérique, et serait d'ailleurs,
-si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt
-repoussée comme radicalement contraire au mode
-consacré, qui rattache immédiatement l'explication
-détaillée de chaque phénomène aux volontés
-arbitraires du fétiche correspondant. L'esprit
-scientifique est sans doute bien peu favorisé encore
-par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons
-au chapitre suivant; mais il y est certainement
-beaucoup moins comprimé que sous le
-fétichisme, quand on les compare, à cet égard,
-d'une manière suffisamment approfondie. Dans
-cette première enfance intellectuelle, que nous
-pouvons maintenant si peu comprendre, les faits
-chimériques l'emportent infiniment sur les faits
-réels; ou, plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun
-phénomène qui puisse être alors nettement
-aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme,
-et même pendant presque tout le règne du polythéisme,
-l'esprit humain est nécessairement, envers
-le monde extérieur, en un état habituel de vague
-préoccupation qui, quoique alors normal et universel,
-n'en produit pas moins l'équivalent effectif
-d'une sorte d'hallucination permanente et commune,
-<span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
-où, par l'empire exagéré de la vie affective
-sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances
-peuvent altérer profondément l'observation
-directe de presque tous les phénomènes naturels.
-Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter
-d'impostures des sensations exceptionnelles, que
-nous avons heureusement cessé de pouvoir directement
-comprendre, et qui ont été néanmoins,
-toujours et partout, très familières aux magiciens,
-devins, sorciers, etc., de cette grande phase sociale.
-Mais, en revenant, autant que possible, à l'image
-d'une telle enfance, où l'absence totale des
-notions même les plus simples sur les lois de la
-nature doit faire indifféremment admettre les
-plus chimériques récits avec les plus communes
-observations, sans que rien pour ainsi dire puisse
-alors sembler spécialement monstrueux, on pourra
-reconnaître aisément la facilité trop réelle avec
-laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il
-était disposé à voir, par des illusions qui me semblent
-fort analogues à celles que le grossier fétichisme
-des animaux paraît leur procurer très fréquemment.
-Quelque familière que doive nous être
-aujourd'hui l'opinion fondamentale de la constance
-des évènemens naturels, sur laquelle repose nécessairement
-tout notre système mental, elle ne
-nous est certainement point innée, puisqu'on peut
-<span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
-presque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque
-véritable de sa pleine manifestation. La
-philosophie positive, qui exclut partout l'absolu,
-et qui est, par sa nature, strictement assujétie à
-la condition, souvent pénible, de tout comprendre
-afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer
-désormais les penseurs à reconnaître, au contraire,
-que cette invariabilité des lois naturelles est,
-pour l'esprit humain, le laborieux résultat général
-d'une acquisition lente et graduelle, aussi bien
-chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment
-de cette rigoureuse constance ne pouvait se développer
-directement tant que l'esprit purement
-théologique conservait son plus grand ascendant
-mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment
-caractérisé par l'extension immédiate et absolue
-des idées de vie, tirées du type humain, à tous
-les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement
-une telle situation, on cesse de trouver
-étranges les fréquentes hallucinations que pouvait
-produire, chez des hommes énergiques, une activité
-intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à
-la moindre surexcitation déterminée par le jeu
-spontané des passions humaines, ou quelquefois
-provoquée volontairement par diverses stimulations
-spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà
-assez judicieusement signalées, comme la pratique
-<span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
-de certains mouvemens graduellement convulsifs,
-l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement
-enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets
-analogues, etc. Sans recourir même à ces
-moyens particuliers, dont l'histoire nous montre
-cependant la fréquente influence, les causes naturelles
-d'aberration commune sont alors tellement
-prononcées, que, par une convenable appréciation,
-on devra, ce me semble, féliciter bien
-plutôt l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale
-a si souvent contenu, pendant cette
-première enfance, la direction illusoire que les
-seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer
-presque indéfiniment.</p>
-
-<p>Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale
-du fétichisme sur l'intelligence humaine
-n'est point certainement aussi oppressive, à beaucoup
-près, que sous l'aspect scientifique. Il est
-même évident qu'une philosophie qui animait directement
-la nature entière, devait tendre à favoriser
-éminemment l'essor spontané de notre imagination,
-alors nécessairement investie d'une haute
-prépondérance mentale. Aussi les premiers essais
-de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie,
-remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du
-fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler
-bien davantage encore leur développement
-<span class="pagenum" id="Page_68">68</span>
-propre, il convient, pour abréger, de remettre au
-chapitre suivant l'ensemble des considérations
-très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet.
-Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment,
-dans la vie collective comme dans la vie
-individuelle, l'essor positif des facultés humaines
-a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression,
-de manière à accélérer graduellement l'évolution
-plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées,
-d'après la liaison générale que notre organisation
-établit entre elles.</p>
-
-<p>Quant au développement industriel, philosophiquement
-défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble
-total de l'action de l'homme sur le monde
-extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à
-ce premier âge social, où l'humanité, sous les plus
-importans aspects, a jeté les bases élémentaires
-de sa conquête générale du globe terrestre. Trop
-disposés maintenant à méconnaître les services
-indispensables de ces temps primitifs, nous oublions
-que l'industrie humaine leur doit surtout
-la première ébauche de ses ressources les plus
-puissantes, l'association de l'homme avec les animaux
-disciplinables, l'usage permanent du feu, et
-l'emploi des forces mécaniques; et, même le commerce
-proprement dit y trouve son premier essor
-distinct, par la naissante institution des monnaies.
-<span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
-En un mot, presque tous les arts et procédés industriels
-y ont nécessairement leur origine fondamentale.
-Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité
-humaine accomplit alors spontanément une
-fonction préliminaire d'une haute importance
-pour l'ensemble de notre évolution, en préparant,
-pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation,
-comme l'éloquente appréciation de Buffon
-est si propre à le faire sentir, dans son admirable
-parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée
-par l'homme. L'action destructive que
-les peuplades primitives de chasseurs se plaisent
-à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement
-utile au genre humain comme offrant souvent
-un motif immédiat de liaison, quelquefois
-fort étendue, entre les diverses familles, en un
-temps où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la
-guerre, d'autres motifs équivalens. Mais une telle
-destruction est surtout directement indispensable
-au développement social ultérieur, dont la scène
-nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée
-par la multiplicité supérieure des animaux
-de toute espèce. Aussi cette énergie destructive
-est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois
-y voir, sans trop d'invraisemblance, une
-cause secondaire susceptible de concourir, avec les
-puissances prépondérantes considérées en géologie,
-<span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
-à l'entière disparition de certaines races, surtout
-parmi les plus grandes. On peut faire des remarques
-essentiellement analogues sur les dévastations
-exercées ensuite par les peuples pasteurs,
-et qui affectent plus spécialement la végétation
-superflue. Mais, si l'on ne peut méconnaître, sous
-ces divers aspects, la participation essentielle de
-cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité,
-il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement
-la véritable influence du fétichisme sur ce
-genre de développemens<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Au premier abord, la
-consécration directe de la plupart des corps extérieurs
-semble même devoir tendre à interdire à
-l'homme toute grave modification du monde environnant.
-Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence
-<span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
-prolongée du fétichisme ne constitue, sous
-ce rapport, de véritables et puissans obstacles,
-qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit
-humain pouvait jamais être, surtout alors,
-pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient
-être, à cet égard, suffisamment neutralisées
-par l'opposition mutuelle que leur nature comporte
-si aisément, quand quelque instinct puissant
-s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet important
-antagonisme spontané, le fétichisme présente
-déjà, à un haut degré, cette précieuse propriété
-générale que j'ai signalée, en principe, au chapitre
-précédent, comme inhérente au régime théologique,
-de favoriser le premier essor de l'activité humaine,
-par les illusions fondamentales qu'il inspire
-sur la prépondérance de l'homme, auquel le
-monde entier doit sembler subordonné, tant que
-l'invariabilité des lois naturelles n'est point encore
-reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors
-réalisable que par l'irrésistible intervention des
-agens divins, il n'est pas moins évident que le
-sentiment continu de cette protection suprême
-doit être, à cette époque, éminemment propre à
-exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme,
-malgré d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne
-pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi,
-quelque imparfaite, et même précaire, que soit
-<span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
-nécessairement une telle stimulation, il y faut voir
-une indispensable ressource, jusqu'aux temps
-très récens où la connaissance des lois de la nature
-est assez avancée pour servir de base rationnelle
-et solide à l'action, à la fois sage et hardie, de
-l'humanité sur le monde extérieur. Or, cette
-fonction provisoire convient alors d'autant mieux
-au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la
-manière la plus directe et la plus complète, le
-naïf espoir d'un empire presque illimité, à obtenir
-par la voie religieuse activement suivie. Plus on
-méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira
-que le pas principal y devait consister, au physique
-comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa
-torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à
-l'autre égard, le pas le plus difficile, si l'essor
-spontané de la philosophie théologique, à l'état
-initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement
-la seule issue qui fût alors possible. Quand on
-examine convenablement les illusions caractéristiques
-de ce premier âge, sur la faculté mystérieuse
-d'observer immédiatement les évènemens
-les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir
-de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter
-les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un
-dédain peu philosophique fait place à l'appréciation
-rationnelle qui nous y montre les symptômes
-<span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
-nécessaires de l'éveil primordial de notre intelligence
-et de notre activité.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label"><b>Note 6</b>:</span></a>
-Quoique le point de vue concret doive être ici soigneusement
-écarté, d'après les explications préalables de cette leçon, je crois cependant,
-afin de prévenir, autant que possible, toute confusion dans les
-vérifications spéciales, devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas
-ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un
-seulement des trois modes généraux d'existence matérielle qu'on a coutume
-de distinguer parmi les peuples primitifs, successivement chasseurs,
-pasteurs et agriculteurs. Je sais qu'on peut citer plusieurs
-exemples de nations pastorales déjà parvenues au polythéisme, et
-d'autres de nations agricoles restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité
-effective, je continue l'appréciation abstraite en supposant les
-deux transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation du
-fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va le voir, un motif
-fondamental pour qu'il en soit ainsi, quoique cette tendance spontanée
-puisse être, en certains cas particuliers que je n'ai point à analyser,
-surmontée par des influences contraires.</p>
-
-<p>Enfin, sous le point de vue social proprement
-dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d'après
-nos explications antérieures, moins efficace, en
-général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit
-théologique, offre cependant des propriétés
-réelles d'une haute importance pour l'ensemble
-du développement humain. Nous sommes maintenant,
-surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître
-les immenses bienfaits des influences religieuses,
-auxquelles ceux même qui s'en croient
-encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort
-éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès
-qu'elles ont réellement déterminés, quand ils ont
-dépendu de croyances actuellement éteintes.
-Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport
-intellectuel, la philosophie positive, quelque
-paradoxale que semble d'abord chez elle une semblable
-propriété, peut seule, au fond, faire enfin
-dignement apprécier toute la haute participation
-nécessaire de l'esprit religieux à l'ensemble de la
-grande évolution. Or, ici n'est-il pas directement
-évident que les efforts moraux devant, par une
-invincible nécessité organique, presque toujours
-combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques
-impulsions de notre nature, l'esprit théologique
-<span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
-avait besoin de fournir à la discipline sociale
-une base générale indispensable, en un
-temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle,
-était certainement beaucoup trop limitée
-pour offrir un point d'appui suffisant aux
-influences purement rationnelles? Même à des
-époques bien moins arriérées, les institutions qui
-deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être
-habituellement rattachées à de simples motifs
-humains, doivent long-temps reposer sur de tels
-fondemens, jusqu'à ce que notre raison soit assez
-affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous
-voyons même les moindres préceptes hygiéniques
-ne pouvoir d'abord s'établir, d'une manière fixe
-et commune, que sous la haute autorité des prescriptions
-religieuses. Une irrésistible induction
-doit donc nous faire sentir la nécessité primitive
-de la consécration théologique dans les modifications
-sociales où l'on est aujourd'hui le moins
-disposé à concevoir son intervention. Ainsi,
-on la regarde d'ordinaire comme essentiellement
-étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit
-de propriété inhérent à l'homme; et, cependant,
-l'analyse approfondie de certaines phases
-remarquables de la sociabilité me semble indiquer
-clairement, à cet égard, un indispensable concours
-de l'influence religieuse: telle est, entre
-<span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
-autres, cette célèbre institution du <i>Tabou</i>, si
-importante chez les peuples les plus avancés de
-l'Océanie, et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui,
-pour le philosophe, une précieuse trace
-de l'universelle participation spéciale des croyances
-théologiques à la consolidation primitive de la
-propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs
-ou pasteurs passent finalement à l'état agricole.
-Quoique les liaisons d'idées propres à ces
-âges primitifs soient aujourd'hui très difficilement
-saisissables, même d'après une saine théorie, à
-cause du point de vue trop différent où nous
-sommes forcément placés, il est pareillement très
-vraisemblable que l'influence religieuse a beaucoup
-contribué d'abord à établir, et surtout à régulariser,
-l'usage continu des vêtemens, justement
-regardé comme l'un des principaux indices
-de la civilisation naissante, non-seulement par
-l'évidente impulsion qu'en doivent constamment
-recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien
-plus encore sous le rapport moral, où il constitue
-le premier grand témoignage de l'admirable série
-des efforts graduels de l'homme pour améliorer,
-autant que possible, sa propre nature, en y développant
-de plus en plus la haute discipline permanente
-que notre raison doit exercer sur nos
-penchans, afin de faire convenablement éclater la
-<span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
-supériorité implicite de notre organisation propre.</p>
-
-<p>Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de
-l'ancienne intervention sociale de l'esprit théologique,
-on se forme trop souvent une très fausse idée
-de ce puissant moyen, même dans la plupart des
-cas où l'on n'en saurait méconnaître l'efficacité, en
-le concevant surtout comme un simple artifice, appliqué,
-par les hommes supérieurs, sans aucune
-conviction personnelle, au gouvernement usuel de
-la multitude. Bien peu de philosophes, y compris
-les plus religieux, sont aujourd'hui exempts de cette
-irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses
-phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi
-il convient ici de présenter directement à ce sujet
-quelques indications sommaires, qui, applicables
-à l'ensemble de notre opération historique, y devront
-prévenir ou rectifier, autant que possible, de
-vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires
-à toute saine explication des faits sociaux
-qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.</p>
-
-<p>Malgré la vaine réputation de haute habileté
-politique qu'on a si étrangement tenté de faire à
-la dissimulation et même à l'hypocrisie, il est heureusement
-incontestable, soit d'après l'expérience
-universelle, soit par l'étude approfondie de la nature
-humaine, qu'un homme vraiment supérieur
-n'a jamais pu exercer aucune grande action sur
-<span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
-ses semblables sans être d'abord lui-même intimement
-convaincu. Cette condition préalable ne
-tient pas seulement à ce qu'il ne saurait exister
-d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante
-harmonie mutuelle de sentimens et de pensées.
-De plus, cette chimérique duplicité mentale,
-à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer souvent
-d'importans effets, tendrait nécessairement,
-au contraire, à paralyser directement les principales
-facultés de ceux qui se seraient dès lors imposé
-la tâche, évidemment impossible, de conduire
-simultanément leurs pensées par deux voies
-opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune
-eût d'ordinaire déjà suffisamment embarrassé
-notre faible intelligence. On n'a pu se laisser
-communément entraîner à cette absurde supposition,
-que d'après une difficulté presque insurmontable
-à comprendre la vraie nature d'un état
-mental trop éloigné, par une suite funeste, mais
-rarement évitable, du caractère absolu qui vicie
-encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques,
-et que la prépondérance générale de
-l'esprit positif pourra seule entièrement rectifier.</p>
-
-<p>En reconnaissant, comme on ne peut plus
-l'éviter, que les théories théologiques ont dû
-long-temps diriger l'exercice de notre intelligence
-dans ses plus simples spéculations, ce serait
-<span class="pagenum" id="Page_78">78</span>
-sans doute une étrange inconséquence que de
-persister à méconnaître leur prépondérance
-réelle dans les méditations sociales et politiques,
-dont la complication supérieure devait d'abord
-exiger bien davantage cette puissante intervention.
-Serait-il possible que les esprits chez lesquels un
-tel régime constitue directement la base nécessaire
-de tout le système mental, ne l'étendissent
-point spontanément à leurs recherches les plus
-importantes et les plus difficiles? Les législateurs de
-ces temps primitifs étaient donc, inévitablement,
-aussi sincères, en général, dans leurs conceptions
-théologiques sur la société que dans celles qui se
-rapportaient au monde extérieur: les aberrations
-pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils
-furent trop souvent conduits par ces imparfaites
-théories, constituent elles-mêmes presque toujours
-d'irrécusables témoignages de cette sincérité
-fondamentale.</p>
-
-<p>Pour rectifier complétement la grave erreur
-philosophique que nous examinons, et qui s'oppose
-éminemment à toute saine appréciation du
-passé humain, il me reste seulement à expliquer
-ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement
-théologique des temps primitifs à fournir
-des inspirations qui devaient coïncider, dans
-la plupart des cas ordinaires, avec les principales
-<span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
-nécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence
-habituelle devait résulter naturellement de
-deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires,
-l'une commune à toutes les phases
-religieuses, l'autre spéciale à chacune d'elles, et
-qu'il suffira d'indiquer très brièvement. La première
-consiste en ce que, par le vague presque
-indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins,
-les croyances religieuses sont éminemment susceptibles
-de se modifier spontanément selon les exigences
-diverses de chaque application politique,
-de manière à sanctionner finalement, sans aucun
-artifice volontaire, les inspirations même qui
-n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu
-qu'elles correspondent au sentiment intime d'un
-besoin véritable, individuel ou social. Tel est
-surtout le motif général qui rend si nécessaire,
-envers de semblables opinions, une organisation
-systématique, sous l'administration continue d'un
-sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de
-rectifier les dangereuses conséquences pratiques
-de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme
-je l'expliquerai directement dans la <a href="#Page_297">cinquante-quatrième
-leçon</a>. Mais cette aptitude universelle
-à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos
-pensées quelconques, quoique pouvant ainsi
-s'étendre trop souvent à des applications nuisibles,
-<span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
-doit avoir sans doute encore plus d'énergie
-et d'activité naturelles quand elle se dirige vers
-des inspirations d'utilité sociale, offrant, à son
-plein développement, un champ plus vaste et
-moins gêné. En second lieu, les caractères qui
-distinguent les croyances propres à chaque phase
-religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés,
-en général, par les diverses modifications
-essentielles de la société, il serait impossible que
-ces opinions n'offrissent point spontanément,
-dans la vie réelle, certains attributs en harmonie
-spéciale avec les situations correspondantes; sans
-quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible.
-Ainsi, outre l'importante consécration commune
-qu'elles doivent fournir à toutes les inspirations
-utiles, les théories théologiques sont
-d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer
-souvent des notions essentiellement convenables
-à l'état social contemporain. La première
-propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement
-vague et indisciplinable dans chaque système
-religieux, la seconde à ce qu'il offre de
-déterminé et de régularisable; en sorte que l'action
-de l'une peut suppléer naturellement à celle
-de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient
-et s'organisent, dans l'ensemble de l'évolution
-théologique de l'humanité, leur influence
-<span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
-sociale décroît nécessairement sous le premier
-aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en
-résulte: mais elle augmente, non moins inévitablement,
-sous le second point de vue, ainsi que
-nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé,
-au fond, comme une très heureuse transformation,
-permettant de plus en plus aux esprits
-supérieurs d'utiliser spontanément, dans
-toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette
-philosophie primitive.</p>
-
-<p>D'après ces explications générales sur les deux
-modes fondamentaux relatifs à l'action sociale
-d'une théologie quelconque, on conçoit que le
-premier doit spontanément prévaloir dans le
-fétichisme, beaucoup plus qu'en aucun autre cas:
-ce qui est alors directement conforme à nos
-remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection
-de l'organisation religieuse proprement
-dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle
-de cette influence y doit devenir aujourd'hui
-plus spécialement inextricable, d'après la difficulté,
-presque toujours insurmontable, de discerner
-avec exactitude, dans la trame profondément
-confuse d'une vie aussi éloignée de la
-nôtre, l'élément religieux qui s'y trouve intimement
-incorporé. On doit donc, à cet égard,
-se contenter essentiellement d'y vérifier, sur
-<span class="pagenum" id="Page_82">82</span>
-quelques exemples décisifs, comme chacun peut
-aisément le faire, la réalité nécessaire de notre
-théorie. Quant au second mode, quoique son
-développement ait dû être infiniment moindre
-sous le régime du fétichisme, sa nature plus
-précise et mieux saisissable permet néanmoins
-de l'y apprécier d'une manière plus distincte
-et plus directe: ce qui, par une évidente réaction
-logique, doit rationnellement confirmer, <i>à
-fortiori</i>, l'existence implicite de l'autre influence,
-même dans les cas nombreux où l'imperfection
-nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la
-faire convenablement ressortir. Il me suffira de signaler
-ici deux exemples importans et irrécusables
-de cette action spéciale, spontanément émanée du
-fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.</p>
-
-<p>Le premier consiste dans la participation incontestable,
-quoique inaperçue jusqu'ici, de
-cette religion primitive pour la transition fondamentale
-à la vie agricole. Assez de philosophes
-ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale
-de ce changement capital du régime matériel,
-sans lequel les plus grands progrès ultérieurs
-de l'humanité seraient demeurés essentiellement
-impossibles. Qu'il me suffise d'ajouter, à ce sujet,
-que la guerre, principal instrument temporel
-de la civilisation naissante, comme je l'ai établi,
-<span class="pagenum" id="Page_83">83</span>
-en principe, au chapitre précédent, et comme
-je l'expliquerai surtout au suivant, reste presque
-entièrement privée de sa plus importante destination
-politique, tant que dure l'état nomade.
-Les guerres acharnées que se font habituellement
-les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs,
-à la manière, pour ainsi dire, des autres animaux
-carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir,
-par un indispensable exercice, leur activité
-continue, et à préparer les élémens d'un
-perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement
-à peu près stériles en résultats politiques
-immédiats. Il serait donc superflu de nous
-arrêter ici à faire expressément ressortir la haute
-portée sociale de cette grande révolution temporelle,
-qui assujétit invariablement l'homme à une
-résidence déterminée. Nous n'avons pas plus
-besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême
-difficulté que devait évidemment offrir un changement
-aussi peu compatible, à certains égards,
-avec le caractère essentiel de l'humanité naissante.
-On ne saurait douter, en effet, que le
-vagabondage ne soit, au fond, très naturel à
-l'homme, dans les plus communes organisations;
-comme le confirme, chez les sociétés même les
-plus avancées, l'exemple des individus les moins
-cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre,
-<span class="pagenum" id="Page_84">84</span>
-en général, que le pas dont il s'agit
-a dû exiger l'intervention fondamentale des influences
-spirituelles, essentiellement distinctes et
-indépendantes des causes purement temporelles,
-auxquelles on a coutume d'attribuer exclusivement
-ce grand progrès. On y a, sans doute,
-justement indiqué la condensation croissante de
-la population humaine, comme ayant dû naturellement
-exiger une fécondité proportionnelle
-dans les moyens habituels d'alimentation, et
-conduire ainsi à l'état agricole, de même que
-jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son incontestable
-réalité, cette explication est radicalement
-insuffisante, faute d'un élément indispensable
-et principal. Les philosophes ne s'en
-contentent ordinairement que par suite de la
-prépondérance trop prolongée que conserve encore,
-malgré les lumineux travaux de Gall, cette
-vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine
-où l'on fait essentiellement dériver les
-facultés des besoins, comme je l'ai expliqué au
-troisième volume (<i>voyez</i> la quarante-cinquième
-leçon). Quelque importante que puisse devenir,
-en général, une exigeance sociale quelconque,
-cette condition ne suffit certainement point à la
-produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement
-disposée: comme le confirment tant
-<span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
-d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés
-pendant des siècles par des populations
-encore trop peu préparées à s'en affranchir. Vainement
-augmenterait-on l'intensité et l'urgence
-du besoin, l'homme préférera, en général, pallier
-isolément chaque résultat, ce qui semblera
-presque toujours possible, plutôt que de se décider
-à un changement total de situation, encore
-antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel,
-l'homme tenterait alors de remédier à mesure
-à l'excès de population par l'emploi plus
-fréquent des horribles expédiens auxquels il n'a
-que trop recours à des époques même plus avancées,
-plutôt que de renoncer à la vie nomade
-pour la vie agricole, tant que son développement
-intellectuel et moral ne l'y a point suffisamment
-préparé. Cette évolution préalable
-constitue donc, en réalité, la principale cause
-de ce grand changement, quoique l'époque précise
-de son accomplissement ait dû ensuite dépendre
-des exigences extérieures, et surtout de
-celle dont il s'agit. Or il est évident que, ce
-nouveau mode d'existence matérielle s'étant presque
-toujours établi avant la cessation du fétichisme,
-il faut bien que l'influence générale de
-ce premier régime théologique tende spontanément,
-sous un aspect quelconque, à disposer
-<span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
-graduellement l'homme à une telle révolution,
-quand même nous n'apercevrions pas en quoi
-consiste exactement cette propriété nécessaire.
-Mais, en outre, il est aisé d'en assigner directement
-le vrai principe essentiel. Car, l'adoration
-immédiate du monde extérieur, plus spécialement
-dirigée, par sa nature, vers les objets les
-plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement
-développer, à un haut degré, cette portion,
-d'abord très faible, des penchans humains
-qui nous attache instinctivement au sol natal.
-La touchante douleur, si souvent exprimée dans
-les guerres antiques, qu'exhalait le vaincu obligé
-de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point
-principalement sur des êtres abstraits et généraux,
-qu'il eût pu retrouver partout, comme
-Jupiter, Minerve, etc.: elle concernait bien davantage
-ce qu'on nommait si justement les dieux
-domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire,
-de purs fétiches; telles sont les divinités
-spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors
-l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume
-qu'envers la tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs
-incorporée elle-même dans le fétichisme universel.
-Ainsi, même pour les nations déjà parvenues
-au polythéisme avant de passer à l'état
-agricole, l'influence religieuse indispensable à
-<span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
-cette transition, y doit être attribuée, en majeure
-partie, aux restes de fétichisme fort prononcés
-qui ont dû subsister dans le polythéisme
-jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai
-noté ci-dessus. Une telle influence constitue
-donc une propriété essentielle de notre première
-phase théologique, et n'aurait pu sans doute
-appartenir suffisamment aux religions ultérieures,
-si cette révolution matérielle, déjà pleinement
-réalisée, ne s'était spontanément rattachée à un
-ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis
-de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine
-élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour
-compléter cette indication, l'importante réaction
-exercée nécessairement par une semblable révolution
-sur le perfectionnement général du système
-théologique. Car, c'est essentiellement alors
-que le fétichisme commence à prendre régulièrement
-sa forme la plus éminente, en passant à
-l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue,
-comme je vais l'expliquer, sa transition normale
-au polythéisme proprement dit. On conçoit, en
-effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles
-doit attirer bien davantage leur attention spéculative
-vers les corps célestes, pendant que leurs
-travaux propres en manifestent beaucoup plus
-spécialement l'influence. Quelle suite spontanée
-<span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
-d'observations astronomiques, même très grossières,
-pourrait-on attendre d'une population
-vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant
-ses courses nocturnes? Il existe donc certainement
-une double relation fondamentale entre
-le développement général du fétichisme et l'établissement
-final de la vie agricole.</p>
-
-<p>En terminant cette explication sommaire, je ne
-saurais éviter, dans l'intérêt, toujours prépondérant,
-de la saine méthode philosophique, d'utiliser
-l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici
-très spontanément de signaler, sous deux rapports
-importans, l'extrême imperfection actuelle de la
-philosophie politique, chez les esprits même les
-plus avancés. On vient de reconnaître combien est
-superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le
-passage à l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire
-encore généralement constitue sans doute un
-symptôme très décisif de l'<ins id="cor_4" title="irrationel">irrationnel</ins> esprit qui a
-présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement
-abandonnées à des intelligences presque
-étrangères à toute institution vraiment scientifique
-des recherches humaines. Cet exemple est cependant
-l'un des plus favorables que puisse présenter
-aujourd'hui la philosophie dominante, à cause de
-l'observation, juste quoique partielle, qui y sert
-de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si
-<span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
-nous étions conduits à en apprécier tant d'autres
-très vantés, comme chaque lecteur peut aisément
-le faire, en cas de loisir! En second lieu, nous trouvons
-ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité
-du précepte fondamental, établi au quarante-huitième
-chapitre, sur la nécessité d'étudier
-simultanément les divers aspects sociaux, tous
-nécessairement solidaires, et surtout de ne point
-isoler l'appréciation du développement matériel de
-celle du développement spirituel. La grave erreur
-de philosophie historique que nous venons de
-rectifier, résulte évidemment, en effet, d'une
-préoccupation exorbitante, et presque exclusive,
-du point de vue temporel dans tous les évènemens
-humains, l'un des principaux caractères philosophiques
-de notre état révolutionnaire, comme je
-l'ai montré au début de ce volume.</p>
-
-<p>Quant au second exemple essentiel, et bien
-moins incontestable encore, que je dois signaler ici
-de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble
-de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante
-fonction si spontanément remplie par cette
-religion primitive pour la conservation systématique
-des animaux utiles, ainsi que des végétaux.
-Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle
-de l'homme sur le monde extérieur a dû nécessairement
-commencer par la dévastation, comme, sur
-<span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
-sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée
-à la destruction, alors si prépondérante et
-presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie
-avec l'indispensable nécessité originaire de
-déblayer le théâtre général de la civilisation future.
-Or un penchant aussi prononcé, développé,
-avec une telle plénitude, chez des hommes non
-moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement
-toutes les races quelconques, même les
-plus susceptibles de rendre ultérieurement à
-l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait
-d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses
-espèces organiques, surtout dans le règne
-animal, nécessairement beaucoup plus exposé,
-devraient donc sembler alors vouées à une destruction
-presque inévitable, si la première évolution
-intellectuelle et morale de l'humanité ne fût venue
-spontanément, d'un autre côté, imposer un frein
-général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle.
-Telle est, évidemment, l'une des propriétés
-les plus directes du fétichisme primordial, indépendamment
-de la tendance générale qu'il
-inspire vers la vie agricole, comme je viens de
-l'expliquer. Si ce premier système religieux n'a pu
-remplir un office aussi capital que par l'adoration
-formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante,
-il faut se demander par quelle autre
-<span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
-voie cet important résultat aurait été alors suffisamment
-réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite
-les immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne
-doivent nullement nous dissimuler son aptitude
-essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation,
-à la fois difficile et indispensable, des animaux
-utiles, des végétaux précieux, et, en général,
-de tous les objets matériels exigeant une protection
-spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement
-remplir la même fonction d'une manière un peu
-différente, mais non moins spontanée, en plaçant
-ces divers êtres sous la protection particulière des
-divinités correspondantes; procédé assurément
-très énergique, mais toutefois moins direct que le
-précédent, et qui sans doute n'aurait pas été d'abord
-assez intense pour obtenir alors, comme
-celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait,
-à cet égard, dans le monothéisme proprement
-dit, une lacune essentielle, puisqu'il n'a point organisé
-spécialement cette importante attribution,
-si l'éducation humaine n'avait alors été assez
-avancée déjà pour ne plus exiger, sous ce rapport,
-d'être principalement guidée par la voie théologique.
-Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui,
-que le défaut presque absolu de discipline
-régulière envers cet ordre de relations ne
-présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement
-<span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
-réparés par les mesures purement temporelles,
-auxquelles on est ainsi obligé de recourir à
-peu près exclusivement.</p>
-
-<p>Pour mieux apprécier toute l'importance sociale
-de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir
-la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs
-considérer aussi cette protection permanente
-sous le rapport moral, comme ayant puissamment
-contribué à l'adoucissement fondamental du caractère
-humain. Sans doute, l'organisation carnivore
-de l'homme constitue l'une des principales causes
-qui limitent nécessairement le degré réel de douceur
-dont cet animal est susceptible; quoique la
-spécialisation croissante des occupations humaines
-tende spontanément à diminuer de plus en
-plus cet inévitable essor de l'instinct sanguinaire,
-en le concentrant toujours davantage chez une
-moindre portion de la société générale, où il peut
-d'ailleurs être directement atténué par suite même
-du caractère d'utilité publique qu'y prend alors
-une telle attribution. Quelque honorable que doive
-toujours être, au génie avancé du grand Pythagore,
-sa sublime utopie sur nos relations avec les
-animaux, conçue en un temps où l'esprit de destruction
-était encore si prépondérant dans l'élite
-de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement
-contraire à la destinée fondamentale de l'homme,
-<span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
-qui l'oblige à développer sans cesse, à tous égards,
-son ascendant naturel sur l'ensemble du règne
-animal. Mais, à raison même de cette indispensable
-domination, et afin qu'elle ne dégénère point
-en une aveugle tyrannie destructive, directement
-opposée au but principal, elle a besoin, comme
-tout autre empire, d'être assujétie, d'une manière
-permanente et régulière, à certaines lois essentielles,
-qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que
-possible, les déviations spontanées. On peut donc,
-sous cet aspect, envisager le fétichisme comme
-ayant primitivement ébauché, par la seule voie
-alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu
-senti encore, d'institutions humaines, destiné à
-régler convenablement les relations politiques les
-plus générales, celles de l'humanité envers le
-monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux;
-relations où l'égoïsme d'espèce ne saurait, sans
-doute, exclusivement présider sans de graves dangers,
-et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant
-plus qu'il s'agit d'organismes plus éminens
-et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le
-gouvernement rationnel de l'humanité régénérée
-par le vrai positivisme, on peut présumer que
-l'administration systématique et continue de cet
-ordre intéressant de rapports collectifs, conduira
-un jour à constituer régulièrement un vaste département
-<span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
-spécial du monde extérieur, propre à coordonner
-ou même à diriger des efforts individuels
-trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations
-morales d'une philosophie plus réelle,
-alors suffisamment prépondérante, qui aura préalablement
-vulgarisé la saine appréciation de notre
-position naturelle, et par suite le juste sentiment
-de notre véritable correspondance avec les différens
-degrés de l'échelle zoologique dont nous formons
-le type fondamental.</p>
-
-<p>Après avoir, par l'ensemble des considérations
-précédentes, convenablement caractérisé la part
-nécessaire du fétichisme à l'évolution totale de
-l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter
-cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le
-mode général suivant lequel a dû s'opérer graduellement
-l'inévitable transition de cette première
-grande phase religieuse à celle, immédiatement
-suivante, qui constitue le polythéisme
-proprement dit, principale forme de l'état théologique.</p>
-
-<p>Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé
-forcément du fétichisme, c'est maintenant,
-à mes yeux, une proposition historique incontestable,
-que pourrait seule obscurcir une ténébreuse
-érudition, également propre à servir
-les opinions les plus contradictoires, au gré d'une
-<span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
-imagination vagabonde, égarée par une fausse et
-impuissante philosophie. Outre que l'analyse attentive
-du développement individuel démontre,
-avec une pleine évidence, cette succession constante,
-l'exploration directe des degrés correspondans
-de l'échelle sociale l'a désormais suffisamment
-confirmée sur tous les points du globe.
-L'étude même de la haute antiquité, quand elle
-sera enfin convenablement éclairée par les saines
-théories sociologiques, la vérifiera, j'ose l'assurer,
-d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement
-reconnaître, dans la plupart des théogonies,
-que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait
-nullement la religion primitive; la constante
-antériorité du fétichisme y sert, en effet,
-de base essentielle pour expliquer la formation
-des dieux, c'est-à-dire, au fond, l'époque où leur
-existence distincte a été admise. N'est-ce point
-là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs,
-ces dieux primitivement issus de l'Océan et de la
-Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches?
-Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé,
-comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus
-grand développement, diverses traces très prononcées
-du fétichisme primordial? Il est vraiment
-honteux, pour l'état présent de la philosophie,
-qu'il faille encore discuter un cas aussi évident;
-<span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
-puisque la première manifestation de l'esprit
-théologique doit certainement consister à animer
-directement chaque corps extérieur, avant de
-pouvoir remplacer cette vie immédiate par l'action
-correspondante de quelque être purement
-fictif.</p>
-
-<p>Spéculativement envisagée, cette grande transformation
-de l'esprit religieux est peut-être la
-plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, quoique
-nous en soyons aujourd'hui trop éloignés
-pour en sentir habituellement l'étendue et la
-difficulté. L'intelligence humaine a dû, ce me
-semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle
-mental, dans son passage si vanté du polythéisme
-au monothéisme, dont l'accomplissement
-plus récent et l'histoire mieux connue
-doivent naturellement nous faire exagérer l'importance,
-qui ne fut extrême que sous le point
-de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu.
-Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la
-matière éminemment active, au point d'en être
-vraiment vivante, tandis que le polythéisme la
-condamnait, au contraire, nécessairement à une
-inertie presque absolue, toujours passivement
-soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin;
-il doit sembler d'abord impossible, en appréciant
-la portée intellectuelle de cette différence capitale,
-<span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
-de comprendre le mode réel de transition graduelle
-de l'un à l'autre régime religieux. Tous
-deux, sans doute, paraissent presque également
-éloignés de notre état positif, caractérisé par la
-subordination fondamentale des phénomènes à
-d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de
-ces modes substitue pareillement des volontés,
-soit qu'elles résident dans les corps mêmes ou dans
-leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence,
-presque équivalent. Mais, par un examen
-plus approfondi, ce passage de l'activité à l'inertie
-de la matière se présente, au contraire, comme
-une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup
-coûté à l'esprit humain. Il est donc d'un
-haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une
-manière satisfaisante, le mode spontané de cette
-mémorable transition.</p>
-
-<p>Toutes les grandes modifications successives
-de l'esprit religieux ont été essentiellement déterminées,
-au fond, par le développement
-continu de l'esprit scientifique, quoique son
-intervention nécessaire n'ait pu être, presque
-jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite.
-Si l'homme n'eût pas été susceptible de
-comparer, d'abstraire, de généraliser, et de prévoir,
-à un plus haut degré que ne le sont les singes,
-les carnassiers, etc., il aurait sans doute
-<span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
-indéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou
-moins grossier où les retient irrévocablement leur
-imparfaite organisation. Mais son intelligence est
-propre à apprécier la similitude des phénomènes
-et à reconnaître leur succession. Quoique ces facultés,
-éminemment caractéristiques, doivent
-être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi,
-par le double défaut d'alimentation et de
-direction vraiment convenables, elles ne cessent
-de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis
-le premier éveil mental émané de l'impulsion
-théologique, et leur exercice diminue toujours
-de plus en plus la prépondérance initiale de la
-philosophie religieuse. Or, l'important passage du
-fétichisme au polythéisme constitue, à mes yeux,
-le premier résultat général de cet essor naissant
-de l'esprit d'observation et d'induction, développé,
-comme cela doit être pour toute évolution
-sociale, d'abord chez les hommes supérieurs, et,
-à leur suite, dans la multitude.</p>
-
-<p>Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement,
-d'après nos explications antérieures,
-le caractère, nécessairement individuel et concret,
-inhérent à toute croyance fétichique, toujours
-relative à un objet déterminé et unique. Cet
-attribut essentiel correspond exactement à la nature
-particulière et incohérente des observations,
-<span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
-grossièrement matérielles, propres à l'enfance de
-l'humanité: en sorte qu'il existe alors cette exacte
-harmonie entre la conception et l'exploration,
-vers laquelle tend toujours notre intelligence,
-dans l'une quelconque de ses phases. Or, l'essor
-même que cette première théorie, quelque imparfaite
-qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant
-d'observation, doit altérer graduellement cet
-équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus
-subsister qu'avec une modification fondamentale
-de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la
-grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence
-humaine du fétichisme au polythéisme serait,
-au fond, quoique beaucoup plus prononcée,
-essentiellement due aux mêmes causes mentales
-que nous voyons journellement produire les diverses
-révolutions scientifiques, toujours par
-suite d'une insuffisante concordance entre les
-faits et les principes. Pour tout vrai philosophe,
-cette remarquable conformité établirait déjà une
-présomption très puissante en faveur de ma
-théorie fondamentale; car, les lois logiques, qui
-finalement gouvernent le monde intellectuel,
-sont, de leur nature, essentiellement invariables,
-et communes, non-seulement à tous les temps et
-à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques,
-sans aucune distinction même entre
-<span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
-ceux que nous appelons réels et chimériques:
-elles s'observent, au fond, jusque dans les songes,
-sauf la seule diversité des circonstances, intérieures
-ou extérieures. La similitude radicale dans
-le mode général d'accomplissement des différentes
-transitions intellectuelles, malgré la diversité des
-époques et des situations, constitue donc le principal
-symptôme de la justesse de nos explications
-philosophiques, et la première source de
-leur pleine efficacité. De même que tous les naturalistes
-raisonnables s'accordent spontanément
-aujourd'hui à repousser toutes les hypothèses géologiques
-qui font procéder d'abord les agens naturels
-selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent
-dans les phénomènes actuels, pareillement
-les philosophes devraient unanimement bannir
-l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute
-théorie qui force à supposer, dans l'histoire de
-l'esprit humain, d'autres différences réelles que
-celles de la maturité et de l'expérience graduellement
-développées. On ne pourra jamais rien
-établir de solide en sociologie, tant qu'on ne
-s'imposera point rigoureusement cette indispensable
-condition préalable, comme je l'ai expliqué
-au quarante-huitième chapitre.</p>
-
-<p>Revenant à notre démonstration actuelle, il est
-donc évident que la généralisation insensiblement
-<span class="pagenum" id="Page_101">101</span>
-croissante des diverses observations humaines
-a dû finir par en nécessiter d'analogues dans
-les conceptions théologiques correspondantes, et
-déterminer ainsi l'inévitable transformation du
-fétichisme en un simple polythéisme. Car, les
-dieux proprement dits diffèrent essentiellement
-des purs fétiches par un caractère plus général et
-plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée.
-Ils administrent chacun un ordre spécial
-de phénomènes, mais à la fois dans un grand
-nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département
-plus ou moins étendu; tandis que
-l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique,
-dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a
-reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes
-chez diverses substances, il a bien fallu
-rapprocher les fétiches correspondans, et les réduire
-enfin au principal d'entre eux, qui dès lors
-s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent
-idéal et habituellement invisible, dont la résidence
-n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait
-exister, à proprement parler, de fétiche vraiment
-commun entre plusieurs corps: cela serait
-contradictoire, tout fétiche étant nécessairement
-doué d'une individualité matérielle. Lorsque,
-par exemple, la végétation semblable des différens
-arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfin
-<span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
-à représenter, dans les conceptions théologiques,
-ce que leurs phénomènes offraient de commun,
-cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre
-d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt.
-Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme
-au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable
-prépondérance des idées spécifiques sur les
-idées individuelles, au second âge de notre enfance,
-aussi bien sociale que personnelle. De ce
-point de vue, la modification, quoique assurément
-très prononcée, a pu s'opérer d'autant plus aisément
-que, suivant notre grand aphorisme sur la
-préexistence nécessaire, sous forme plus ou moins
-latente, de toute disposition vraiment fondamentale,
-en un état quelconque de l'humanité, l'opération
-était déjà spontanément accomplie dès l'origine
-pour certains cas, qu'il a donc suffi d'imiter
-ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus sensible
-que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé
-d'abord des différences que des ressemblances, par
-suite sans doute de notre organisation cérébrale,
-il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce
-comme pour l'individu, certains cas usuels où les
-qualités communes sont d'abord abstraitement saisies
-par la moindre intelligence, quand les objets
-comparables sont à la fois assez simples et assez
-uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme
-<span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
-doit donc être spontanément primitif; et
-c'est là sans doute ce qui aura pu donner lieu à
-l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur
-sa prétendue antériorité. Mais cette exception, si
-aisément explicable, n'altère nullement notre
-théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement,
-pour l'ensemble de l'éducation humaine,
-soit individuelle, soit sociale, les moins nombreux
-et les moins importans, même en ayant égard aux
-inégalités personnelles. Leur considération nous
-sert alors seulement à faire comprendre, de la
-manière la plus naturelle, le procédé fondamental
-suivant lequel l'esprit humain a dû opérer
-cette grande transition philosophique, quand elle
-est devenue suffisamment mûre.</p>
-
-<p>C'est donc ainsi que la nature purement théologique
-de la philosophie primitive a été essentiellement
-maintenue, puisque les phénomènes ont continué
-à être régis par des volontés et non par des
-lois; et toutefois profondément modifiée, en ce que,
-le corps lui-même n'étant plus vivant, mais inerte,
-et recevant toute son activité d'un être fictif extérieur,
-le point de vue primordial s'est trouvé, au
-fond, notablement perfectionné. La leçon suivante
-fera spécialement ressortir les plus importantes
-conséquences, intellectuelles et sociales, d'une
-telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler
-<span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
-l'évidente vérification de la proposition générale
-rappelée ci-dessus sur le continuel décroissement
-mental de l'esprit religieux, quoique son influence
-politique n'ait pas dû suivre la même marche. A
-mesure que chaque corps individuel perdait ainsi
-son premier caractère directement divin ou vivant,
-il devenait mieux accessible à l'esprit purement
-scientifique, dont le domaine commençait
-dès lors à s'étendre, quoique bien humblement
-encore, sans que l'explication théologique intervînt
-aussi complétement que jadis dans les détails
-des phénomènes, par suite même de sa généralisation
-graduelle. Cette différence fondamentale se
-traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant,
-par la diminution correspondante que subit,
-d'une manière continue, le nombre des êtres divins,
-pendant que leur nature devient plus abstraite, et
-leur domination propre plus étendue: on voit
-maintenant que cette conséquence nécessaire ne
-présente rien de paradoxal. Il est clair, en effet,
-que chaque dieu ainsi introduit remplace toute
-une troupe de fétiches, désormais licenciés, pour
-ainsi dire, ou du moins réduits à lui servir d'escorte.
-La transition finale du polythéisme au monothéisme
-nous donnera lieu, à son tour, de faire
-une remarque essentiellement analogue.</p>
-
-<p>D'après le principe précédent, on peut aisément
-<span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
-compléter cette explication sommaire, en
-déterminant même par quelle branche principale
-du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le
-passage au polythéisme. Car la transformation devait
-évidemment commencer sur les phénomènes
-les plus généraux, les plus indépendans, et dont
-l'influence semblait spontanément la plus universelle.
-Or, tel était certainement, à tous ces titres,
-le cas des astres, dont l'existence isolée et inaccessible
-a dû bientôt imprimer un caractère particulier
-à la portion correspondante du fétichisme
-universel, quand cette partie a commencé à fixer
-suffisamment l'attention, d'abord trop concentrée
-vers des corps plus familiers. La différence générale,
-ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche
-et celle du dieu, devait être, évidemment,
-beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en aucun
-autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie,
-comme je l'ai déjà indiqué, propre à
-servir d'intermédiaire entre le pur fétichisme primordial
-et le vrai polythéisme. En d'autres termes,
-le culte des astres est la seule grande branche
-du fétichisme qui ait pu s'incorporer spontanément
-au polythéisme, sans exiger immédiatement
-aucune profonde modification; chaque fétiche
-sidérique, en vertu de sa puissance et de son éloignement
-naturels, ne pouvant différer du dieu
-<span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
-correspondant que par des nuances presque insensibles,
-surtout en un temps où l'on ne pouvait
-guère tenir à la précision. Il suffisait donc, pour
-effacer le caractère individuel et concret par lequel
-le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus
-assujétir cette équivoque divinité à une attribution
-et à une résidence exclusives, et de lier sa
-conception, par quelque analogie réelle ou apparente,
-à celle d'autres fonctions plus ou moins générales,
-déjà confiées à un dieu proprement dit,
-pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une
-sorte de séjour préféré. Cette dernière transformation
-était si peu indispensable, que, pendant presque
-tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement
-assujéti que les planètes, à raison de
-leurs variations spéciales: les étoiles, par suite
-de l'invariabilité de leur cours, sont restées
-de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement
-corporelles, inséparables de l'individu
-correspondant, jusqu'au moment où, enveloppées,
-comme toutes les autres, dans le monothéisme
-universel, ces conceptions théologiques
-ont dû nécessairement perdre leur spécialité
-primitive, non toutefois sans en laisser quelques
-vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse
-analyse. On peut donc ainsi nettement concevoir
-comment l'astrolâtrie, constituant l'état
-<span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-le plus avancé du fétichisme, a été si propre à
-faciliter spontanément son inévitable transition
-au polythéisme: et, par suite, on peut même
-expliquer dès lors, d'après une relation déjà
-signalée, l'influence indirecte qu'a dû exercer
-la prépondérance finale de la vie agricole sur
-cette grande transformation de la philosophie
-théologique.</p>
-
-<p>Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude
-rationnelle de l'évolution humaine, l'appréciation
-générale d'un tel changement, en y constatant,
-dès l'origine, l'existence de tous les divers principes
-intellectuels des révolutions ultérieures, il
-importe enfin d'y remarquer aussi la première manifestation
-capitale de l'esprit métaphysique proprement
-dit. Si toutes les modifications réelles
-qu'éprouve successivement l'esprit théologique
-sont, au fond, nécessairement déterminées par le
-développement continu de l'esprit scientifique,
-elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable
-intervention directe de l'esprit métaphysique, à
-l'accroissement immédiat duquel aboutissent d'abord
-les décroissemens graduels du premier, jusqu'à
-ce que la positivité commence à prévaloir
-irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie
-fondamentale établie au chapitre précédent. L'influence
-et l'extension incontestables de la métaphysique
-<span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
-dans le passage général du polythéisme
-au monothéisme ne doivent paraître aussi spécialement
-prononcées que parce que cette seconde
-grande révolution religieuse nous est aujourd'hui
-beaucoup mieux connue et bien plus intelligible
-que la première. Mais la transformation antérieure
-du fétichisme en polythéisme n'en constitue pas
-moins la véritable origine historique de la philosophie
-métaphysique, comme nuance distincte de la
-philosophie purement théologique; et cette participation
-primitive de l'esprit métaphysique à
-l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait
-peut-être jugée la plus considérable de toutes, vu
-la plus grande importance mentale d'un tel changement
-d'après l'appréciation précédente, s'il était
-possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment,
-ce que l'absence presque totale des documens
-convenables ne saurait jamais permettre. Quoi
-qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel
-esprit est alors incontestable; car, cette grande
-modification l'exigeait évidemment, par sa nature
-même. La transformation des fétiches en dieux
-proprement dits, d'après une première concentration
-du point de vue théologique, a fait nécessairement
-considérer, dans chaque corps particulier,
-au lieu de la vie propre et directe qu'on lui
-attribuait d'abord, une propriété abstraite qui le
-<span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
-rendait susceptible de recevoir mystérieusement
-l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant,
-dont le département plus ou moins étendu et la
-résidence plus ou moins indéterminée ne pouvaient
-permettre de concevoir habituellement
-l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas
-exceptionnels de métamorphose spéciale, toujours
-facultative, mais rarement opérée. Outre cette
-suite naturelle de la modification proposée, on
-voit même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit,
-une préalable participation indispensable
-de l'esprit métaphysique; puisque, chaque
-dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins
-générale, un plus ou moins grand nombre de fétiches
-individuels, désormais envisagés surtout en
-ce qu'ils ont de commun, sans que cette origine
-abstraite ôtât à l'être divin une vie véritable et
-très prononcée, il est clair qu'une telle notion
-suppose une opération purement métaphysique,
-en tant qu'on y reconnaît des abstractions personnifiées.
-Car, en un sujet quelconque, l'état métaphysique
-proprement dit, considéré comme une
-situation transitoire de notre intelligence, est toujours
-essentiellement caractérisé par une confusion
-radicale entre le point de vue abstrait et le
-point de vue concret, alternativement substitués
-l'un à l'autre pour modifier successivement
-<span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
-les conceptions purement théologiques,
-soit en y rendant abstrait ce qui auparavant
-était concret, quand chaque généralisation est
-accomplie, soit en y préparant, pour une concentration
-nouvelle, la conception réelle d'êtres
-plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence
-abstraite.</p>
-
-<p>Telle est la double fonction indispensable de
-réduction et systématisation simultanées que l'esprit
-métaphysique exerce graduellement envers la
-philosophie théologique, qui seule, jusqu'à l'avènement
-propre de la philosophie positive, peut
-avoir un caractère nettement intelligible, parce
-que ses fictions, chimériques mais saisissables, résultent
-franchement d'un transport direct à tous
-les phénomènes quelconques de notre sentiment
-fondamental d'existence active. Distincte de chaque
-substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité
-métaphysique est aussi plus subtile et moins définie
-que l'action surnaturelle correspondante,
-quoiqu'elle en émane nécessairement: d'où résulte
-son aptitude essentielle à opérer des transitions,
-qui constituent sans cesse un décroissement,
-au moins intellectuel, de la philosophie théologique.
-Aussi le mode général d'action de l'esprit
-métaphysique est-il proprement toujours critique,
-puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant
-<span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
-radicalement sa principale consistance mentale:
-son influence ne peut sembler organique qu'autant
-qu'elle n'est point trop prépondérante, et en tant
-qu'elle contribue aux modifications graduelles de la
-philosophie théologique, à laquelle doit être
-constamment rapporté, surtout sous le point de
-vue social, tout ce que paraissent contenir de
-vraiment organique les théories métaphysiques
-proprement dites; comme la suite de notre appréciation
-historique le fera spontanément ressortir
-de plus en plus. Sans insister davantage ici
-sur de telles explications, dont la première obscurité
-doit tenir à la nature ténébreuse d'un semblable
-sujet, mais qu'une application graduellement
-développée rendra ultérieurement irrécusables,
-il était indispensable d'y signaler la véritable origine
-générale de l'influence métaphysique, ainsi
-manifestée par une large et incontestable participation
-à cette grande transition du fétichisme au
-polythéisme, désormais suffisamment caractérisée
-dans son principe intellectuel. Outre le besoin
-scientifique immédiat, il n'était certainement pas
-inutile, même pour une plus profonde appréciation
-du grand problème social de nos temps,
-de constater, dès le berceau de l'humanité, cette
-rivalité spontanée et continue, d'abord mentale,
-puis politique, entre l'esprit théologique et l'esprit
-<span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
-métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui
-vainement prolongée, puisque l'évolution préparatoire
-est essentiellement accomplie, constitue la
-source première de notre intime perturbation.</p>
-
-<p class="sep2">L'extrême importance et la difficulté supérieure
-de ce point de départ général, dont l'irrationnalité
-eût nécessairement altéré l'ensemble
-ultérieur de notre opération historique, feront,
-j'espère, excuser l'étendue et la complication
-des diverses discussions auxquelles nous a entraînés,
-dans ce long mais indispensable chapitre,
-l'examen fondamental d'une époque aussi
-peu connue et aussi confusément jugée. Nous en
-avons conduit l'explication essentielle jusqu'à l'avènement
-nécessaire du second âge religieux, dont
-le vrai caractère, intellectuel ou social, devra être,
-dans la leçon suivante, plus aisément appréciable,
-vu sa nature mieux explorée et moins éloignée de
-notre constitution moderne, dont la sensation
-prépondérante doit toujours tendre, malgré les
-plus saines précautions scientifiques, à troubler
-extrêmement de telles analyses. Toutefois, cette
-première application générale de ma philosophie
-historique aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté
-nettement l'aptitude spontanée de l'esprit
-positif à nous transporter successivement, beaucoup
-<span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
-mieux qu'aucun autre, aux différens points
-de vue d'où l'on peut sagement juger les divers
-états antérieurs de l'humanité et les révolutions
-correspondantes, sans altérer cependant,
-en aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance
-des décisions rationnelles. Cette
-importante propriété, qu'on peut regarder comme
-vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement
-de l'esprit nécessairement relatif de
-la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit inévitablement
-absolu de l'ancienne philosophie,
-se développera graduellement dans tout le cours
-de notre appréciation sommaire, et permettra
-seule de comprendre enfin l'ensemble du passé
-humain sans jamais supposer à l'homme une
-organisation intellectuelle et morale essentiellement
-distincte de celle qui le dirige aujourd'hui,
-ce qui, au fond, est demeuré jusqu'ici
-radicalement impossible. Si j'ai pu, dans ce chapitre,
-inspirer une sorte de sympathie intellectuelle
-en faveur du fétichisme, qui constitua
-cependant, de toute nécessité, l'état le plus imparfait
-de la philosophie théologique, à plus
-forte raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres
-suivans, de constater clairement que le
-génie propre de chaque grande époque, sous
-quelque aspect principal qu'on l'envisage, a toujours
-<span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
-été, non-seulement le plus convenable à la
-situation correspondante, mais aussi en intime
-harmonie avec l'accomplissement spécial d'une
-opération déterminée, indispensable à la marche
-fondamentale de l'évolution humaine.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="npage"><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></div>
-
-<div class="figcenter0">
- <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.</h2>
-
-<p class="hang cs8">Appréciation générale du principal état théologique de l'humanité:
-âge du polythéisme. Développement graduel du régime
-théologique et militaire.</p>
-
-<div class="figcenter1">
- <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" />
-</div>
-
-<p>Des habitudes exclusives profondément enracinées
-tendent nécessairement, chez les esprits
-modernes, à procurer au monothéisme un ascendant
-presque irrésistible, qui doit s'y opposer
-éminemment à toute saine appréciation des divers
-autres modes généraux de l'état théologique.
-Mais les philosophes, assez dégagés, à
-cet égard, de toutes préoccupations personnelles
-pour comparer, avec une impartiale élévation,
-les différens âges religieux, pourront
-aujourd'hui reconnaître aisément, après une
-analyse approfondie, et malgré de spécieuses
-apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature,
-constituer la principale forme du système
-théologique, considéré dans l'ensemble de sa
-durée. Quelle que soit, sous le rapport social,
-<span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
-l'éminente destination réservée au monothéisme,
-comme je l'expliquerai soigneusement au chapitre
-suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère,
-incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore
-plus complète et plus spéciale du polythéisme à
-satisfaire spontanément aux besoins politiques
-de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble
-de ce double examen fera implicitement sentir
-que, malgré le caractère provisoire plus ou moins
-inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie
-théologique, l'existence du polythéisme a
-dû être plus durable que celle d'aucune autre
-phase religieuse; tandis que le monothéisme,
-plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique,
-devait surtout servir à diriger l'humanité
-civilisée pendant sa transition fondamentale
-du système ancien au système moderne.</p>
-
-<p>Pour mieux éclaircir notre appréciation générale
-du polythéisme, il convient ici d'examiner
-d'abord abstraitement chacune de ses diverses
-propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales,
-et de considérer ensuite les différentes formes
-nécessaires du régime correspondant; de manière
-à caractériser exactement l'indispensable
-participation de ce second âge religieux à la
-grande évolution humaine: en évitant d'ailleurs,
-autant que possible, toute discussion vraiment
-<span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
-concrète, suivant les explications préalables indiquées
-au début du chapitre précédent. Avant
-tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai
-toujours le polythéisme dans l'acception publique
-qui lui était communément attribuée,
-sans m'arrêter à aucune des nombreuses et incohérentes
-tentatives par lesquelles, chez les
-modernes surtout, une irrationnelle érudition
-s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague
-interprétation symbolique, dont les principes
-sont presque toujours radicalement arbitraires,
-de rattacher ces croyances à un prétendu monothéisme
-antérieur, ou même, ce qui serait encore
-plus étrange, à quelque système purement physique.
-Si jamais ces ténébreuses hypothèses pouvaient
-devenir moins contradictoires et mieux
-déterminées, elles ne mériteraient guère plus
-l'attention du vrai sociologiste; puisque toute
-religion, surtout à popularité très prononcée,
-doit évidemment s'apprécier, en dynamique sociale,
-suivant la manière dont elle était habituellement
-entendue par les masses, et non
-d'après le sens plus raffiné qu'ont pu y attacher
-secrètement quelques initiés: d'autant plus que
-ces mystérieuses explications n'ont jamais dû
-être, au fond, qu'une sorte d'anticipation générale
-des esprits les plus cultivés sur la phase religieuse
-<span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
-immédiatement suivante. Cette puérile
-obstination à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités,
-le polythéisme, éminemment clair et expressif,
-que les admirables chants d'Homère,
-par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté,
-ne provient, sans doute, essentiellement,
-dans la plupart des cas, que d'une impuissance
-philosophique à se représenter suffisamment un
-état mental trop éloigné, surtout en vertu des
-dispositions trop exclusives que doit inspirer la
-prépondérance totale du pur monothéisme. Aux
-yeux de tout vrai philosophe, si l'enfance de la
-raison humaine exige préalablement, de toute
-nécessité, le régime théologique, il n'y est certes
-pas moins naturel d'admettre d'abord un très
-grand nombre de dieux, pleinement distincts
-et indépendans les uns des autres, et dont les
-attributions spéciales correspondent à l'infinie
-variété des phénomènes; comme l'indique évidemment
-l'analyse attentive du développement
-spontané de l'individu, directement confirmée,
-pour l'espèce, par l'exploration judicieuse des
-divers sauvages contemporains, chez lesquels
-nos docteurs ne sauraient assurément transporter
-cette nébuleuse symbolisation.</p>
-
-<p class="sep2">Sous le point de vue purement intellectuel,
-<span class="pagenum" id="Page_119">119</span>
-nous avons reconnu, au chapitre précédent, que
-le fétichisme était nécessairement caractérisé
-par l'incorporation la plus intime et la plus étendue
-possible de l'esprit religieux au système
-total des pensées humaines: en sorte que sa
-transformation en polythéisme constitue réellement
-un premier décroissement général de
-l'influence mentale propre à la philosophie théologique.
-Mais, malgré la haute importance scientifique
-d'une telle appréciation pour confirmer
-notre théorie fondamentale de l'évolution humaine,
-et quand même cet âge primitif serait
-moins éloigné et moins inconnu, l'admirable
-essor spontanément imprimé par le polythéisme
-à l'imagination de l'homme, aussi bien que sa
-haute efficacité sociale, doivent finalement nous
-déterminer à regarder ce second âge comme le
-véritable temps du plus intense développement
-propre de l'esprit religieux, quoique son énergie
-élémentaire eût déjà subi ainsi, au fond, un
-certain commencement d'altération. Jamais, en
-effet, depuis cette époque, un tel esprit n'a pu
-retrouver à la fois un champ aussi vaste et un
-aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une
-théologie directe et naïve, à peine modifiée encore
-par la métaphysique, et nullement contenue
-par les conceptions positives, dont les premiers
-<span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
-rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à
-l'aide d'une scrupuleuse analyse, ne pouvaient
-se rapporter qu'à quelques observations incohérentes
-et empiriques sur les plus simples cas de
-chaque ordre de phénomènes naturels. Tous les
-évènemens quelconques, toujours étroitement
-rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement
-attribués à l'intervention continue d'une
-foule d'agens surnaturels plus ou moins spéciaux,
-dont les volontés arbitraires n'étaient presque
-aucunement assujéties à des lois invariables,
-il est clair que les idées théologiques devaient
-ainsi exercer une domination mentale beaucoup
-plus variée, mieux déterminée, et moins contestée,
-que sous aucun régime ultérieur, comme
-nous le reconnaîtrons expressément au chapitre
-suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée,
-dans le cours journalier de la vie active,
-l'existence habituelle d'un polythéiste sincère à
-celle du plus dévot monothéiste, une saine appréciation
-générale fera aussitôt ressortir, contrairement
-aux préjugés ordinaires, la prépondérance
-plus intime et plus prononcée de l'esprit
-religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure
-toujours assaillie, presqu'à chaque occasion,
-sous les formes les plus variées, d'une foule
-d'explications théologiques très détaillées; en
-<span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
-sorte que ses actions même les plus communes
-constituent, pour ainsi dire, autant d'actes spontanés
-d'une adoration spéciale, sans cesse ranimée,
-autant que possible, par un renouvellement
-continu de forme et même de destination. Le
-monde imaginaire occupe alors certainement,
-eu égard au monde réel, beaucoup plus de place
-dans le système intellectuel de l'homme, que sous
-le régime monothéique: ainsi que le confirment
-clairement, par exemple, tant d'éloquentes
-plaintes des principaux docteurs chrétiens sur
-la difficulté radicale de maintenir le fidèle au vrai
-point de vue religieux; difficulté qui devait être
-certainement beaucoup moindre, et même presque
-nulle, sous l'empire, plus familier et moins
-abstrait, des croyances polythéiques. Comme le
-contraste général avec la doctrine de l'invariabilité
-des lois naturelles constitue nécessairement
-le meilleur critérium mental de toute philosophie
-théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer
-ici, afin de dissiper à ce sujet toute incertitude,
-combien l'opposition du polythéisme est, sous
-ce rapport, plus profonde et plus intense que
-celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant
-fera spontanément ressortir, en y considérant
-l'immense décroissement déterminé, avec tant
-d'évidence, dans les miracles et les oracles, par
-<span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
-la prépondérance finale du monothéisme, même
-musulman. En se bornant, par exemple, au seul
-cas des visions ou apparitions, on voit que, d'après
-la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles,
-et réservées, de loin en loin, à
-quelques individus privilégiés, chez lesquels elles
-ont presque toujours une importante destination;
-tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout
-personnage un peu qualifié avait eu, même pour
-de légers sujets, de fréquentes relations personnelles
-avec diverses divinités, auxquelles l'unissait
-souvent une parenté plus ou moins directe.</p>
-
-<p>La seule objection vraiment spécieuse qui puisse
-être faite, à ma connaissance, contre un tel jugement
-comparatif, consisterait à regarder l'influence
-mentale du polythéisme comme inférieure à celle
-du monothéisme, d'après le moindre dévouement
-qu'il semble pouvoir inspirer. Mais cette objection
-qui, lors même qu'elle resterait sans réponse,
-ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence
-des considérations précédentes et de celles
-non moins décisives que la suite de notre opération
-suggérera naturellement au lecteur attentif,
-repose d'abord sur une confusion radicale entre
-la puissance intellectuelle des croyances religieuses
-et leur puissance sociale, et ensuite sur
-une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir
-<span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
-suffisamment écarté du point de vue ancien
-les habitudes modernes. En vertu même
-de l'incorporation plus intime du polythéisme
-au système entier de l'existence humaine, on
-doit éprouver plus de difficulté à déterminer avec
-précision sa participation propre à chaque action
-sociale; tandis que, sous le monothéisme,
-cette coopération, quoique, au fond, beaucoup
-moindre, doit cependant sembler mieux tranchée,
-d'après la division plus nette qui s'établit alors
-entre la vie active et la vie spéculative, comme je
-l'expliquerai au chapitre suivant. Il serait d'ailleurs
-peu rationnel de chercher dans le polythéisme
-le genre spécial de prosélytisme, et par
-suite de fanatisme, qui doit naturellement appartenir
-surtout au monothéisme, dont l'esprit, nécessairement
-bien plus exclusif, inspire, envers
-toute autre croyance, cette profonde répugnance
-que ne sauraient éprouver au même degré ceux
-qui, admettant déjà un très grand nombre de
-dieux, doivent être peu éloignés d'y en adjoindre
-de nouveaux, aussitôt que la conciliation devient
-possible. On ne peut sainement apprécier
-l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en
-la comparant au principal office qui lui était destiné
-dans l'ensemble de l'évolution humaine, et
-qui devait essentiellement différer de celui du
-<span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
-monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons
-bientôt que l'influence politique de l'un
-n'a certes été ni moins étendue ni moins indispensable
-que celle de l'autre; en sorte que cette
-considération ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable
-concours de preuves variées qui représente
-le polythéisme comme le plus grand développement
-possible de l'esprit religieux, dont le
-monothéisme a réellement commencé la décadence
-directe et croissante.</p>
-
-<p>Afin de mieux apprécier la vraie participation
-générale du polythéisme à l'évolution fondamentale
-de l'intelligence humaine, il faut l'examiner
-séparément, d'abord sous le point de vue scientifique,
-ensuite sous le point de vue poétique ou
-artistique, et enfin sous le point de vue industriel.</p>
-
-<p>Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être
-d'abord frappé surtout des obstacles essentiels
-qu'une telle philosophie théologique devait, par sa
-nature, directement opposer à l'essor de tout véritable
-esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à
-chaque pas, contre des explications religieuses
-très détaillées de la plupart des phénomènes, tendant
-spontanément à repousser comme impie toute
-idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves
-inconvéniens du polythéisme sont, à cet égard,
-assez évidens et assez connus pour n'exiger ici
-<span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
-aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs,
-dans la leçon suivante, l'appréciation générale
-de l'influence contraire si heureusement
-inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit,
-sous ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme,
-et quoique la principale éducation scientifique
-de l'humanité ait dû s'accomplir sous sa
-tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation
-a évidemment commencé sous l'empire du
-polythéisme, qu'il ne lui ait pas été absolument
-antipathique, et qu'il ait même primitivement
-tendu, à divers titres, à la seconder directement,
-suivant un certain mode nécessaire, que je dois
-maintenant caractériser sommairement.</p>
-
-<p>D'abord, les philosophes ont presque toujours
-apprécié beaucoup trop faiblement l'importance
-capitale du pas vraiment décisif franchi par l'intelligence
-humaine, quand elle s'est enfin élevée
-du fétichisme au polythéisme proprement dit.
-Quelque simple que doive nous paraître aujourd'hui
-ce premier progrès, il était peut-être plus
-fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur;
-car cette grande création des dieux constitue
-certainement, par sa nature, le premier essor
-général de l'activité purement spéculative
-propre à notre intelligence, qui jusque-là n'avait
-fait essentiellement que suivre sans effort, à la
-<span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
-manière des animaux, une tendance spontanée à
-animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement
-à l'intensité effective de leurs
-phénomènes<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Mais, outre que notre vie intellectuelle
-a ainsi commencé immédiatement à
-prendre un caractère distinct, par le seul exercice
-provisoire qui pût alors exister, cette grande révolution
-théologique a constitué, sous un autre
-aspect, pour l'état mental définitif, une première
-et indispensable préparation, sans laquelle la conception
-ultérieure des lois naturelles invariables
-fût demeurée indéfiniment impossible. A la vérité,
-le polythéisme, quoique représentant désormais
-la matière comme essentiellement inerte, subordonnait
-tous les phénomènes à une multitude de
-volontés éminemment arbitraires, incompatibles
-avec toute grande idée de règles constantes. Néanmoins,
-par cela même que chaque corps n'était
-plus directement divinisé, les détails secondaires
-<span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
-des phénomènes commençaient à devenir accessibles
-au premier essor élémentaire de l'esprit
-scientifique, puisqu'on pouvait les contempler, à
-un certain degré, sans rappeler immédiatement la
-notion théologique correspondante, dès lors relative
-à un être distinct du corps et résidant presque
-toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme,
-cette indispensable séparation était nécessairement
-impossible, d'après les explications contenues
-au chapitre précédent. D'ailleurs, le polythéisme,
-pleinement développé, introduit spontanément,
-sous le nom de destin ou de fatalité, une conception
-générale éminemment propre à fournir un
-point d'appui primordial au principe fondamental
-de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique
-les divers phénomènes doivent, sans doute, paraître,
-dans l'enfance de la raison humaine, infiniment
-plus irréguliers que notre régime mental
-ne nous permet aujourd'hui de le supposer, il est
-clair cependant que le polythéisme, par la <ins id="cor_5" title="mulplicité">multiplicité</ins>
-et l'incohérence de ses indisciplinables divinités,
-avait, à cet égard, nécessairement dépassé
-le but, au point de devenir directement contraire
-à ce degré de régularité qu'a dû bientôt manifester
-l'examen attentif du monde extérieur. Afin
-de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie,
-il a donc fallu ajouter au système un indispensable
-<span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
-complément général, en créant un
-dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les
-autres dieux, malgré leur indépendance propre,
-devaient, à certains égards, reconnaître la prépondérance.
-C'est ainsi que la notion du destin
-constitue le correctif nécessaire du polythéisme,
-dont elle est, par sa nature, inséparable; sans
-parler encore de l'office capital qu'elle a dû remplir,
-comme on le verra plus loin, dans la transition
-finale du polythéisme au monothéisme. Par-là,
-le polythéisme avait donc spécialement ménagé
-un premier accès au principe ultérieur de l'invariabilité
-des lois naturelles, en subordonnant à
-quelques règles constantes, quoique profondément
-obscures, les nombreuses volontés qu'il introduisait
-habituellement. Il a même consacré, à
-certains égards, cette régularité naissante, envers
-le monde moral, qui lui servait, comme à toute
-autre théologie, de point de départ universel pour
-l'explication du monde physique: car, au milieu
-des caprices les plus désordonnés, il importe de
-noter que chaque divinité conserve toujours, au
-fond, son caractère propre, jusque dans les plus
-libres élans de la poésie antique, qui, sans cela,
-ne pourrait évidemment nous inspirer aucun intérêt
-soutenu.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label"><b>Note 7</b>:</span></a>
-Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde justesse
-de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la croyance aux dieux
-comme l'apanage exclusif de l'entendement humain: puisque, en effet,
-les animaux supérieurs parviennent bien à un certain fétichisme, plus
-ou moins analogue au nôtre, quoique plus grossier et moins étendu;
-tandis que les plus intelligens ne paraissent jamais susceptibles de
-s'élever, du moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme
-proprement dit, qui exigerait de leur part une activité d'imagination
-supérieure à leur vraie portée mentale.</p>
-
-<p>Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé
-<span class="pagenum" id="Page_129">129</span>
-l'activité spéculative, permettait ainsi à l'esprit
-scientifique un faible essor rudimentaire, il tendait
-éminemment, d'une autre part, à exciter directement
-les méditations philosophiques, en établissant,
-entre toutes nos idées quelconques, une
-première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature
-essentiellement chimérique, n'en était pas
-moins alors infiniment précieuse. Jamais, depuis
-cette époque, les conceptions humaines n'ont pu
-retrouver, à un degré aucunement comparable,
-ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité
-de doctrine, qui constitue l'état pleinement
-normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors
-spontanément acquis sous la domination franche
-et uniforme du système théologique. C'est seulement
-à la prépondérance, plus pure encore et plus
-universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra,
-dans un inévitable et prochain avenir,
-de réaliser, d'une manière beaucoup plus parfaite
-et surtout plus durable, cette propriété fondamentale.
-Le monothéisme lui-même, quoique résultant
-d'une systématisation plus avancée, n'a
-pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle
-condition, parce que, dans l'état mental correspondant,
-une partie des spéculations humaines
-avait déjà commencé à échapper irrévocablement
-à la philosophie théologique proprement dite, de
-<span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
-manière à en altérer sensiblement la nature primitive,
-comme on le verra au chapitre suivant. Il
-est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble,
-aujourd'hui si rare, devait, au contraire,
-se rencontrer fréquemment en un temps où, non-seulement
-la faible étendue des diverses notions
-permettait à chacun de les embrasser toutes, mais
-où surtout leur commune subordination à une
-même philosophie théologique les rendait toujours
-immédiatement comparables entre elles. Quoique
-ces rapprochemens dussent alors être le plus souvent
-chimériques, cependant leur usage spontané
-et continu devait certainement constituer, à la
-longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique
-qui caractérise la situation transitoire des
-modernes, et que tant d'esprits faux ou étroits
-s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi ne suis-je
-point surpris que d'éminens penseurs, appartenant
-surtout à l'école catholique, aient, de nos
-jours, expressément déploré, comme une sorte de
-dégradation fondamentale de notre intelligence,
-l'irrévocable décadence de cette philosophie antique,
-qui, se plaçant directement à la source de
-tout, ne laissait rien sans liaison et sans explication
-quelconques, par l'uniforme application de
-ses conceptions théologiques. Tous ceux qui, dans
-ce siècle, ont profondément senti la nécessité sociale
-<span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
-de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier
-les vraies conditions essentielles qui lui sont désormais
-imposées, ont pu être conduits à une telle
-aberration, dont l'illustre de Maistre a offert un
-exemple si mémorable, surtout par son parallèle
-général, admirable à beaucoup d'égards, entre le
-principal caractère de la science antique et celui
-de la science moderne. Sans se laisser entraîner à
-ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on
-méconnaît directement la destination purement
-provisoire de la philosophie théologique, il est
-certainement impossible de ne point admirer son
-aptitude spéciale, non-seulement à déterminer,
-comme je l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental
-de notre intelligence, mais encore à favoriser
-long-temps son développement graduel, en
-fournissant spontanément à son activité continue
-un aliment et une direction également indispensables,
-jusqu'à ce que le progrès des connaissances
-réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime
-mental. En considérant même la détermination
-de l'avenir comme le but final de toutes les spéculations
-philosophiques quelconques, on doit reconnaître,
-en général, que la divination théologique
-a véritablement ouvert la voie à notre prévision
-scientifique, malgré l'inévitable antagonisme
-qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et
-<span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
-qui a surtout manifesté l'irrécusable supériorité
-propre à la philosophie positive, sous la seule
-condition, encore inaccomplie, d'une généralisation
-suffisante.</p>
-
-<p>Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut
-enfin reconnaître que cette philosophie religieuse,
-surtout à l'état de polythéisme, quoique toute de
-fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à
-exciter un certain développement élémentaire de
-l'esprit d'observation et d'induction. Malgré
-qu'elle ne dût lui assigner qu'un office purement
-subalterne, toujours subordonné aux besoins et
-aux indications théologiques, elle lui offrait cependant
-un champ très vaste et un but fort attrayant,
-qui n'auraient pu alors autrement exister,
-en liant profondément tous les phénomènes
-quelconques à la destinée de l'homme, principal
-objet du gouvernement divin. Les superstitions
-même qui nous paraissent aujourd'hui les plus absurdes,
-telles que la divination par le vol des oiseaux,
-par les entrailles des victimes, etc., ont eu
-primitivement, outre leur haute importance politique,
-un caractère philosophique vraiment progressif,
-comme entretenant habituellement une
-énergique stimulation à observer avec constance
-des phénomènes dont l'exploration ne pouvait, à
-cette époque, inspirer directement aucun intérêt
-<span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
-soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on
-destinât ainsi les observations de tous genres,
-elles ne s'en trouvaient pas moins recueillies d'avance
-pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient
-pu, sans doute, alors être autrement
-obtenues. Il est, par exemple, incontestable, suivant
-la juste remarque de Kepler, que les chimères
-astrologiques ont long-temps servi à maintenir
-le goût habituel des observations astronomiques,
-après l'avoir primitivement inspiré. C'est ainsi pareillement
-que l'anatomie doit, ce me semble,
-avoir nécessairement puisé ses premiers matériaux
-dans les explorations spontanément résultées de
-l'art des aruspices, sur la détermination de l'avenir
-par l'examen attentif du foie, du c&oelig;ur, du poumon,
-etc., des animaux sacrifiés. Il existe, même
-aujourd'hui, des phénomènes qui, n'ayant pu être
-soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment scientifique,
-laissent en quelque sorte regretter encore
-que cette institution primordiale des observations,
-malgré ses immenses dangers, ait été détruite
-avant de pouvoir être convenablement remplacée,
-et sans garantir seulement la conservation des
-renseignemens déjà obtenus. Tels sont surtout,
-pour la physique concrète, la plupart des phénomènes
-météorologiques, et principalement ceux de
-la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient le sujet
-<span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
-spécial d'une exploration scrupuleuse et continue,
-relativement à l'art des augures. Quiconque saura
-s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que
-des anciens, déplorera sans doute la perte totale
-des nombreuses observations que les augures
-étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce
-sujet pendant une longue suite de siècles, et que la
-saine philosophie pourrait utiliser aujourd'hui,
-d'une manière même plus fructueuse, j'ose l'avancer,
-que nos puériles compilations météorologiques,
-dépourvues de toute direction rationnelle.
-On a beau maintenant vanter outre mesure l'absence
-totale de prédispositions et d'intentions
-quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable,
-pour les progrès de nos vraies connaissances,
-que dans les observations instituées avec un but
-déterminé, dût-il être essentiellement chimérique,
-à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun
-autre exemple ne pourrait mieux manifester cette
-invariable nécessité mentale, que celui de l'exploration
-vague et insignifiante de nos prétendus
-météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une
-exactitude minutieuse, dressent habituellement
-des tableaux assez infidèles pour ne pas même rappeler
-à chaque spectateur le véritable caractère
-atmosphérique de la journée précédente: il serait
-difficile, sans doute, que les registres des
-<span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
-augures<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> eussent été plus mal tenus. En étendant à
-tous les cas possibles la même appréciation, chacun
-pourra mettre en pleine évidence, envers
-tous les phénomènes quelconques, l'indispensable
-office du polythéisme quant au premier essor
-de l'esprit d'observation; sans excepter même les
-phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement
-fondamental avait dû être alors, pour
-l'interprétation des songes, le sujet inévitable
-d'observations très délicates, journellement poursuivies
-avec une scrupuleuse persévérance, qui ne
-pourra se retrouver plus convenablement que
-sous l'influence ultérieure d'un développement
-plus avancé de la philosophie positive.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label"><b>Note 8</b>:</span></a>
-La manière même dont ces antiques observations ont été irrévocablement
-perdues est éminemment propre à confirmer l'indispensable
-nécessité de diriger toute exploration réelle d'après une théorie quelconque,
-théologique ou positive, afin d'assurer, outre son efficacité
-primitive, la conservation de ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique
-aucune cause spéciale de destruction pour les recueils d'observations
-augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement disparu
-par de simples accidents, ni par suite des luttes religieuses. Il
-est clair ici que l'influence la plus destructive a surtout consisté dans
-la profonde indifférence de l'esprit humain pour un tel ordre d'observations,
-d'après le changement général des croyances théologiques, et
-avant que le développement de la science réelle ait pu suffisamment
-inspirer à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.</p>
-
-<p>Telles sont, en principe, les éminentes propriétés
-intellectuelles du polythéisme sous le seul
-point de vue scientifique, qui devait néanmoins
-<span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
-lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique
-son influence ait été nécessairement beaucoup plus
-intime et plus décisive envers les beaux-arts, elle
-doit être ici bien plus aisément appréciable, comme
-plus évidente et moins contestée, notre examen
-devant surtout consister à en caractériser nettement
-la vraie source générale, bien plus que les
-résultats effectifs.</p>
-
-<p>Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet,
-une irrationnelle exagération, encore trop commune,
-qui attribue aux beaux-arts un office
-tellement fondamental dans la société antique,
-que son économie générale n'aurait pas eu réellement
-d'autre base intellectuelle. C'est abusivement
-confondre la philosophie et la poésie, qui,
-en tout temps, ont dû être profondément distinctes,
-avant même d'avoir pu recevoir leurs dénominations
-propres, et sans excepter l'époque,
-d'ailleurs bien moins prolongée qu'on n'a coutume
-de le supposer, où elles étaient également cultivées
-par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on
-ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice
-mnémonique d'après lequel on versifie les formules
-religieuses, morales, scientifiques, etc., afin d'en
-faciliter la transmission permanente. Dans tous
-les degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître
-que la puissance sociale de la poésie et des
-<span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
-autres beaux-arts, quelque considérable qu'elle
-puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire
-envers l'influence théologique, qu'elle
-peut utilement aider, et dont elle doit être hautement
-protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer.
-Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit,
-n'était certainement point un philosophe ou un
-sage, encore moins un pontife ou un législateur:
-seulement sa haute intelligence s'était profondément
-imbue de tout ce que la pensée humaine
-avait produit jusque alors de plus avancé en tous
-genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les
-génies poétiques ou artistiques, dont il demeurera
-sans cesse le type le plus éminent<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Platon,
-<span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
-qui, sans doute, a dû comprendre le véritable esprit
-de l'antiquité, n'aurait certainement point
-exclu de sa célèbre utopie le plus général des
-beaux-arts, si une telle influence était réellement
-aussi fondamentale qu'on le suppose dans l'économie
-des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme,
-comme à tout autre âge de l'humanité,
-l'essor et l'action des divers beaux-arts ont toujours
-reposé, de toute nécessité, sur une philosophie
-préexistante et unanimement admise, qui
-seulement, à cette première époque, devait leur
-être plus spécialement favorable, ainsi que je vais
-l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable,
-l'influence poétique ait dû alors contribuer beaucoup
-à étendre et à consolider l'empire <ins id="cor_6" title="théolo-logique">théologique</ins>,
-elle n'a pu certainement l'établir. Soit
-pour l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés
-d'expression n'ont pu dominer directement
-les facultés de conception, auxquelles leur nature
-propre les subordonne toujours nécessairement,
-quel qu'ait pu être le développement respectif des
-unes et des autres. Toute inversion réelle de cette
-<span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
-relation élémentaire tendrait directement à la
-désorganisation fondamentale de l'économie humaine,
-individuelle ou sociale, en abandonnant
-la conduite générale de notre vie à ce qui ne peut
-que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une
-sorte d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie
-directrice dût avoir alors un tout autre
-caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de l'humanité,
-aussi pleinement normal que de nos jours,
-n'en était pas moins soumis aux mêmes lois essentielles.
-Au fond, ce qui était alors accessoire
-a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce
-qui était principal, les formes seules ayant changé,
-d'après le degré de développement. Combien d'éminens
-personnages l'antiquité ne nous offre-t-elle
-point presque insensibles aux charmes de la poésie
-et des autres beaux-arts, sans cesser néanmoins
-de représenter avec énergie l'état social correspondant,
-ce qui eût été évidemment impossible
-dans l'hypothèse exagérée que nous examinons!
-Pareillement, en sens inverse, les peuples modernes
-sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher
-du vrai caractère antique, quoique le goût
-de la poésie, de la musique, de la peinture, etc.,
-s'y purifie et s'y propage toujours davantage, et y
-soit probablement déjà plus répandu, surtout en
-Italie, qu'il n'a jamais pu l'être chez aucune société
-<span class="pagenum" id="Page_140">140</span>
-ancienne, du moins eu égard aux esclaves,
-qui en formaient toujours la masse principale.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label"><b>Note 9</b>:</span></a>
-C'était une aberration réservée à notre siècle que celle de prétendus
-poètes se glorifiant systématiquement de leur ignorance scientifique
-et philosophique, qu'ils tentent vainement d'ériger en garantie
-d'originalité. Il ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à
-l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en
-général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire ressortir
-hautement cette condition préalable du développement normal de tout
-véritable génie poétique, de s'être d'abord intimement familiarisé avec
-toutes les éminentes conceptions contemporaines. L'observation même
-des temps modernes la manifeste spontanément de toutes parts, quoique
-une telle obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un
-développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc., étaient
-certainement au niveau général des connaissances humaines correspondantes,
-aussi bien que Corneille, Milton, Molière, etc.: tous avaient
-d'abord trempé leur génie dans la philosophie contemporaine la plus
-avancée, avant de l'appliquer à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement
-de même envers les autres beaux-arts, comme le montrent,
-pour la peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de
-Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une maxime
-d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement apprécier le stupide
-orgueil de ces versificateurs qui s'applaudissent aujourd'hui d'en être
-restés encore à la physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.</p>
-
-<p>Après cet indispensable éclaircissement préliminaire,
-sans lequel cette grande question ne
-saurait être convenablement posée, nous pourrons
-exactement apprécier l'admirable essor général
-que le polythéisme a dû spontanément imprimer
-à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a
-élevés alors à un degré de puissance sociale, dont
-l'équivalent n'a pu se reproduire ultérieurement,
-faute de conditions suffisamment favorables: abstraction
-faite d'ailleurs de la haute participation
-que leur réserve notre prochain avenir, et que
-je caractériserai sommairement à la fin de cet
-ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique
-à l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une
-manière évidente et directe, à favoriser le développement
-poétique et artistique de l'humanité,
-en transportant immédiatement à tous les corps
-extérieurs notre sentiment fondamental de la
-vie, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent.
-Afin de comprendre suffisamment la portée de
-cette première appréciation, il faut considérer
-que, par leur nature, les facultés esthétiques se
-rapportent surtout à la vie affective, bien plus
-qu'à la vie intellectuelle, habituellement trop
-peu prononcée, dans l'organisme humain, pour
-<span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
-comporter aucune véritable expression ou imitation,
-susceptible d'être communément sentie
-avec énergie et jugée avec justesse, soit par l'interprète,
-soit par le spectateur. Or, nous avons
-reconnu combien cette philosophie primitive est
-en harmonie générale avec cette prépondérance
-fondamentale de la vie affective, qui n'a jamais
-pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement
-consacrée. Telle est donc, en principe,
-la tendance nécessaire du fétichisme à favoriser
-directement l'essor spontané des beaux-arts, et
-surtout de la poésie et de la musique, par lesquelles
-a dû principalement commencer le développement
-esthétique de l'humanité. Jamais
-l'ensemble du monde extérieur n'a pu être conçu
-depuis dans un état aussi parfait de correspondance
-intime et familière avec l'âme du spectateur,
-qu'il l'était naturellement sous ce naïf régime
-de notre première enfance, individuelle et
-sociale, où le double caractère essentiel de la philosophie
-théologique se prononçait le plus complétement
-possible, soit quant à l'immédiate
-vitalité de tous les corps quelconques, soit en ce
-qui concerne l'étroite subordination de tous les
-phénomènes à la destinée humaine. Les trop
-rares fragmens de poésie fétichique, ancienne ou
-contemporaine, que nous pouvons maintenant
-<span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
-apprécier, manifestent surtout cette supériorité
-caractéristique relativement aux êtres inanimés,
-dont la description a toujours été ensuite beaucoup
-moins favorable à l'art poétique, et, à plus
-forte raison, à l'art musical, même sous le règne
-du polythéisme, qui, malgré ses ressources spéciales
-à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé
-de vivifier directement la matière. Toutefois, le
-polythéisme compensait, en partie, ce genre d'infériorité
-esthétique par l'ingénieux expédient
-spontané des métamorphoses, qui du moins
-conservait l'intervention du sentiment et de la
-passion dans chacune des principales origines
-inorganiques, quoique ce reste indirect de vie
-affective, dès lors borné à la première formation
-de l'individu, ou même de l'espèce, fût loin
-d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la
-conception primitive d'une vitalité directe, personnelle,
-et continue. Mais, les beaux-arts devant,
-par leur nature, avoir surtout pour objet
-le monde moral, cette incontestable supériorité
-poétique du fétichisme à l'égard du monde physique
-n'avait évidemment qu'une très faible importance,
-en comparaison des immenses avantages
-que, sous tout autre aspect, le polythéisme
-présentait spontanément pour seconder l'évolution
-esthétique de l'humanité: ce qui doit
-<span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
-maintenant nous conduire à considérer ainsi exclusivement
-ce second âge religieux, après avoir
-suffisamment rempli l'indispensable obligation
-de rattacher l'ensemble de cette explication à
-son vrai point de départ, sans lequel sa rationnalité
-eût été gravement altérée.</p>
-
-<p>On doit d'abord regarder comme éminemment
-favorable à l'essor général des beaux-arts la propriété
-fondamentale du polythéisme, ci-dessus
-notée, d'éveiller nécessairement, de la manière
-la plus spontanée et la plus directe, le plus libre
-et le plus actif développement de l'imagination
-humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la
-philosophie primitive, en tant qu'immédiatement
-investie de la détermination spéciale des
-divers êtres fictifs auxquels on attribuait alors
-la production de tous les phénomènes quelconques.
-Pour l'espèce, comme pour l'individu, ce
-second âge mental constitue évidemment la prépondérance
-franche et explicite de l'imagination
-sur la raison; tandis que, sous le pur fétichisme,
-la domination intellectuelle appartenait surtout
-au sentiment, bien plus qu'à l'imagination proprement
-dite, encore peu excitée. C'est ainsi que
-le polythéisme, en stimulant toutes nos facultés,
-a dû plus particulièrement et plus fortement seconder
-l'élan de celles d'où dépend principalement
-<span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
-l'évolution esthétique de l'humanité. Telle
-est, sans doute, la première cause de cette confusion
-philosophique, précédemment rectifiée,
-qui a fait envisager, par une dangereuse exagération,
-le polythéisme tout entier comme une
-vraie création poétique, parce que sa formation
-avait naturellement exigé le même genre essentiel
-d'activité mentale qui a présidé ensuite au
-développement des beaux-arts, quand ce système
-général de conceptions a été suffisamment établi.
-Mais, quoique ce système ait dû, au contraire,
-évidemment servir de base préalable à
-ce développement, il faut reconnaître, en second
-lieu, que, sous un semblable régime, la fonction,
-soit intellectuelle, soit sociale, de la poésie et
-des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu,
-même alors, devenir réellement prépondérante,
-devait être cependant, de toute nécessité, beaucoup
-moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur
-de l'humanité. En effet, une telle constitution
-religieuse attribuait spontanément aux facultés
-esthétiques une participation accessoire, et pourtant
-directe, aux opérations théologiques fondamentales;
-tandis que, sous le monothéisme, les
-beaux-arts ont été nécessairement réduits à un
-office de culte, et, tout au plus, de propagation,
-sans avoir désormais aucune part quelconque à
-<span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
-l'élaboration dogmatique, comme je l'expliquerai
-au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand
-la philosophie avait introduit, pour l'explication
-des phénomènes physiques ou moraux, une divinité
-nouvelle, la poésie devait évidemment s'en
-emparer afin d'achever l'opération en donnant,
-à cet être d'abord abstrait et peu déterminé, un
-costume et des m&oelig;urs convenables à sa destination,
-ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée;
-de manière à lui imprimer nettement
-ce caractère concret, si indispensable, surtout
-alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale,
-d'une semblable conception. Or, cette importante
-attribution, que le fétichisme n'avait
-pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient
-spontanément concrètes, a dû certainement concourir
-avec énergie à l'essor général des beaux-arts,
-ainsi investis, d'une manière continue et
-régulière, d'une sorte de fonction dogmatique,
-éminemment propre à leur procurer une autorité
-et une considération que l'état ultérieur de la
-philosophie théologique n'a pu comporter au
-même degré. En troisième lieu, le fétichisme ne
-pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard
-et très imparfaitement à l'explication du monde
-moral, dont l'intuition immédiate lui servait,
-au contraire, directement de base générale pour
-<span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
-la conception du monde physique: tandis que
-le polythéisme, sans perdre un tel caractère fondamental,
-plus ou moins inhérent, de toute
-nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie
-quelconque, possédait spontanément la propriété
-capitale d'être essentiellement applicable aux
-divers phénomènes moraux et même sociaux.
-Aussi est-ce surtout dans ce second âge religieux
-que la philosophie théologique est devenue vraiment
-universelle, en recevant ce grand et indispensable
-complément, qui dès lors a constitué
-de plus en plus, et encore davantage sous le monothéisme,
-sa principale attribution, et la seule
-même qu'elle s'efforce vainement de conserver
-aujourd'hui. Il serait assurément superflu de
-faire ici expressément ressortir l'évidente importance
-esthétique de cette extension spontanée
-de la philosophie, à l'état polythéique, au monde
-moral et social, si clairement apte à fournir aux
-beaux-arts leur champ principal et presque exclusif.
-Enfin, leur développement général a été
-directement favorisé par le polythéisme, sous un
-quatrième et dernier aspect fondamental, d'après
-la base éminemment populaire qu'une telle religion
-assurait si largement à l'action esthétique.
-Les beaux-arts, destinés surtout aux masses, doivent,
-en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable
-<span class="pagenum" id="Page_147">147</span>
-besoin de s'appuyer sur un système
-convenable d'opinions familières et communes,
-dont la prépondérance préalable est également
-indispensable pour produire et pour goûter, afin
-de préparer suffisamment entre l'interprète actif
-et le spectateur passif cette harmonie morale qui
-d'avance dispose l'un à seconder spontanément les
-moyens d'expression employés par l'autre, et sans
-laquelle aucune &oelig;uvre d'art ne saurait être pleinement
-efficace, même sous le point de vue individuel,
-et, à plus forte raison, sous l'aspect
-social. C'est le défaut d'une telle condition, trop
-rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet
-d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de
-chefs-d'&oelig;uvre, conçus sans foi et appréciés sans
-conviction, et qui, malgré leur éminent mérite,
-ne peuvent exciter en nous que les impressions
-générales inhérentes aux lois fondamentales de
-la nature humaine; en sorte qu'il en résulte presque
-toujours une influence trop abstraite, et par
-suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique
-du polythéisme est, à cet égard, encore plus irrécusable
-qu'à tout autre; car aucune philosophie
-quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir
-depuis une plénitude de popularité comparable
-à celle du polythéisme au temps de sa prépondérance.
-Le monothéisme lui-même, au moment
-<span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
-de sa plus grande splendeur, ne fut pas certainement
-aussi populaire que cette antique religion,
-dont les hautes imperfections morales ne
-devaient d'ailleurs que trop seconder et propager
-l'influence primitive. Une régénération fondamentale,
-encore trop confusément appréciable,
-surtout sous ce rapport, pourra seule ultérieurement
-établir, par l'ascendant universel de la
-philosophie positive, un système d'opinions fixes
-et unanimes aussi susceptible de fournir une base
-vraiment populaire au large développement des
-beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu
-dans un esprit réellement conforme à la nature
-caractéristique de la civilisation moderne, comme
-je l'indiquerai au soixantième chapitre.</p>
-
-<p>Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire
-du polythéisme à seconder spécialement l'évolution
-esthétique de l'humanité, se trouve donc
-ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que
-cet éminent service, il aurait certainement concouru,
-suivant un mode indispensable, au développement
-fondamental de notre espèce, dont
-une telle évolution devait constituer, par sa nature,
-l'un des principaux élémens. Dans le vrai
-système de l'économie humaine, individuelle ou
-sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque
-sorte, intermédiaires entre les facultés purement
-<span class="pagenum" id="Page_149">149</span>
-morales et les facultés proprement intellectuelles:
-leur but les rattache aux unes, leur moyen aux
-autres. Aussi leur développement convenable
-peut-il très heureusement réagir à la fois sur l'esprit
-et sur le c&oelig;ur, constituant ainsi spontanément
-l'un des plus puissans procédés généraux
-d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que
-nous puissions concevoir. Chez le très petit nombre
-d'organisations éminentes, où la vie mentale devient
-prépondérante, surtout à la suite d'un long
-exercice continu et presque exclusif, l'influence
-des beaux-arts tend à rappeler la vie morale,
-alors trop souvent oubliée ou dédaignée. Mais,
-dans l'immense majorité de notre espèce, où, au
-contraire, l'activité intellectuelle, spontanément
-engourdie, doit être essentiellement absorbée par
-l'activité affective, le développement esthétique
-sert habituellement de préambule indispensable
-au vrai développement mental, outre son importance
-propre et permanente, trop incontestable
-pour qu'il faille la signaler ici. Telle est la grande
-phase spéciale que l'humanité devait accomplir
-sous la direction du polythéisme, si éminemment
-propre, d'après les explications précédentes, à
-cette heureuse destination. C'est ainsi qu'il a indirectement
-tendu à exciter, non-seulement chez
-quelques hommes choisis, mais surtout dans la
-<span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
-masse entière, un premier degré de vie intellectuelle
-permanente, par une douce et irrésistible
-influence, que chacun alors subissait avec délices,
-indépendamment d'ailleurs de son action mentale
-proprement dite, ci-dessus analysée. L'observation
-journalière du développement individuel des
-hommes ordinaires suffirait seule à faire apprécier
-toute la valeur de cet indispensable office, en
-vérifiant clairement qu'il n'y a presque jamais
-d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir,
-une certaine activité purement spéculative, distincte
-de l'exercice forcé que les nécessités humaines
-imposent habituellement à notre chétive
-intelligence: témoigner quelque intérêt pour les
-beaux-arts, sera certainement, en tout temps,
-le symptôme le plus commun d'une vraie naissance
-à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès
-est encore loin du terme naturel de l'éducation
-humaine, individuelle ou collective, comme je
-l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car, le but
-essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement
-à transférer, autant que possible, l'influence
-directrice à la raison, et non à l'imagination. Mais,
-si le caractère propre de l'humanité a commencé
-à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant
-du sentiment sur l'instinct animal, ce
-qui a été essentiellement le résultat spontané du
-<span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
-fétichisme, il n'est pas douteux que cette prépondérance
-de l'imagination sur le sentiment, constituée
-par l'évolution esthétique accomplie sous le
-polythéisme, n'ait déterminé un grand pas général
-vers l'état définitif et pleinement normal, où
-la raison prend enfin directement et ouvertement
-les rênes du gouvernement humain; situation finale,
-dont le monothéisme a puissamment tendu
-à nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon
-suivante, mais qui ne saurait être suffisamment
-réalisée que sous l'empire universel de la philosophie
-positive. Ainsi, la phase philosophique que
-nous apprécions dans le polythéisme ne pouvait,
-par sa nature, constituer qu'un degré intermédiaire,
-qu'il serait très dangereux de prétendre
-ériger en terme véritable de l'éducation humaine;
-mais c'était, non moins évidemment, un intermédiaire
-strictement indispensable, qui n'était
-pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor
-ultérieur des plus hautes facultés de l'homme
-serait resté essentiellement impossible. Quoique
-l'esprit esthétique et l'esprit scientifique diffèrent
-certainement beaucoup, cependant ils emploient
-réellement, chacun à sa manière, les mêmes forces
-fondamentales du cerveau, en sorte que le premier
-genre d'activité intellectuelle peut servir,
-à un certain degré, de préambule ou d'introduction
-<span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
-au second, sans dispenser aucunement toutefois
-d'une autre préparation plus spéciale, que
-nous apprécierons en son lieu, et à laquelle devait
-surtout présider le monothéisme. Sans doute,
-le génie, éminemment analytique et abstrait, de
-la principale observation scientifique proprement
-dite, envers le monde extérieur, est radicalement
-distinct du génie, essentiellement synthétique
-et concret, de l'observation esthétique, qui,
-dans tous les phénomènes quelconques, s'attache
-à saisir presque exclusivement le côté
-humain, en y étudiant leur influence effective sur
-l'homme, spécialement envisagé quant au moral.
-Néanmoins, il y a évidemment entre eux
-quelque chose de profondément commun, la disposition,
-également nécessaire, à observer avec
-justesse, qui exige ou suggère des précautions mentales
-fort analogues pour prévenir et rectifier les
-aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie
-est beaucoup plus complète en ce qui concerne
-l'étude de l'homme lui-même, où le savant et l'artiste
-ont également besoin de certaines notions
-identiques, quoiqu'ils n'en doivent pas faire le
-même usage. On ne saurait donc méconnaître la
-secrète affinité directe qui existe, à divers titres,
-entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes
-différences caractéristiques, et qui, par suite, doit
-<span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
-rendre le développement plus rapide du premier
-susceptible de préparer utilement l'essor plus tardif
-du second. Si cette relation a lieu nécessairement
-chez ceux d'abord qui, à l'un ou l'autre
-égard, participent activement à la culture intellectuelle,
-une influence analogue doit s'exercer
-aussi, à un moindre degré, sur la masse passive.
-Pour plus de clarté, je me suis borné, dans une
-telle appréciation, à considérer seulement, de
-part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration
-préalable, destinée à procurer les matériaux
-convenables. Or, le rapprochement serait
-jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer
-également la combinaison finale de ces premiers
-élémens, inévitablement soumise aux mêmes lois
-essentielles, soit qu'il s'agisse d'une &oelig;uvre esthétique
-ou scientifique. Mais les notions ordinaires
-sur la marche générale des compositions intellectuelles,
-surtout quant aux beaux-arts, sont encore
-beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un
-semblable parallèle pût avoir toute son utilité
-philosophique, à moins d'entraîner dans des explications
-fort étendues, entièrement incompatibles
-avec la nature et la destination de cet
-ouvrage. Quoi qu'il en soit, les indications précédentes
-suffisent, sans doute, à rendre incontestable
-l'influence spéciale que l'essor primitif du
-<span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
-génie esthétique a dû exercer, sous le polythéisme,
-sur l'état mental de l'humanité, pour y préparer,
-sous le monothéisme, la naissance consécutive du
-vrai génie scientifique, indépendamment de son
-office général, ci-dessus apprécié, quant au premier
-éveil de l'activité spéculative, dans le seul
-mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires
-de ce traité m'ont prescrit aussi de ne faire
-ici aucune distinction formelle entre les divers
-beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation
-au polythéisme, soit relativement à la liaison de
-leur développement avec l'évolution fondamentale
-de l'humanité. Mais, si je pouvais ici plus
-spécialement examiner cet intéressant sujet, il
-me serait aisé d'étendre la théorie que je viens
-d'esquisser jusqu'à la détermination rigoureuse de
-l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts
-ont dû historiquement surgir et croître, en tout
-temps et en tout lieu, sauf les perturbations exceptionnelles,
-où la succession essentielle deviendrait
-encore appréciable à une scrupuleuse analyse.
-Ne devant point insister davantage sur les
-considérations esthétiques, je me borne donc à
-énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé
-avec la vraie philosophie des beaux-arts pourra
-facilement examiner. Il consiste en ce que chaque
-art a dû se développer d'autant plus tôt, qu'il
-<span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
-était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible
-de l'expression la plus variée et la plus
-complète, qui n'est point toujours, à beaucoup
-près, la plus nette ni la plus énergique: d'où résulte,
-comme série esthétique fondamentale, la
-poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et
-enfin l'architecture, en tant que moralement expressive<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label"><b>Note 10</b>:</span></a>
-La stricte exactitude historique, et même philosophique, exigerait
-peut-être que l'on fît commencer une telle série par cet art, plus
-spontané et plus primitif qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage
-mimique, dont il ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle,
-à peu près comme la musique envers la parole, offre, avec tant
-d'évidence, dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier
-moyen d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable,
-de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos passions
-les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement tombé en désuétude,
-depuis que le langage d'action a dû perdre graduellement presque
-toute son importance initiale, doit être de plus en plus envisagé
-comme éteint, si ce n'est à titre de simple auxiliaire subalterne de la
-plupart des autres; ainsi que le témoigne clairement, malgré tant
-d'encouragemens systématiques, sa misérable réduction, chez les
-modernes, à une froide et stérile combinaison de signes essentiellement
-conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même
-qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls habituellement
-une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il y a long-temps,
-sans doute, que l'idéalisation des sentimens humains ne s'exprime
-plus que par des moyens plus parfaits et plus nobles; quoique
-leur développement ait dû être, en effet, postérieur, cette circonstance
-ne saurait désormais être prise en considération que dans un traité
-tout spécial sur l'ensemble de révolution esthétique de l'humanité.</p>
-
-<p>En terminant cette appréciation capitale, propre
-<span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
-à nous dispenser essentiellement de toute explication
-analogue dans presque tout le reste de
-notre opération historique, il importe d'y signaler
-son aptitude spéciale à résoudre spontanément la
-grande et célèbre objection que les beaux-arts semblent
-offrir nécessairement à la théorie générale
-du progrès continu de l'humanité, par le seul fait
-de leur incontestable prééminence en un temps qui,
-à tout autre titre, ne représente évidemment que
-l'enfance de notre espèce. On voit maintenant, en
-effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième
-chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent,
-en reconnaissant ainsi par quel concours
-nécessaire de causes naturelles le principal essor
-des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du
-polythéisme, sans qu'une telle correspondance
-puisse rationnellement indiquer aucune vraie diminution
-ultérieure dans l'ensemble de nos facultés
-esthétiques, qui seulement, malgré leur développement
-toujours continu, n'ont pu retrouver depuis
-ni une stimulation aussi directe et aussi énergique,
-ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions
-aussi favorables, toutes circonstances entièrement
-indépendantes de leur activité intrinsèque et
-du mérite propre de leurs productions. Sans renouveler
-la fameuse discussion sur les anciens et les
-modernes, il est impossible de méconnaître les
-<span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
-nombreux et éclatans témoignages qui prouvent,
-avec une irrésistible évidence, que le génie humain
-n'a nullement baissé au fond, même pendant
-la prétendue nuit du moyen-âge, surtout en
-ce qui concerne le premier des beaux-arts, dont le
-progrès général est, au contraire, incontestable.
-Même dans le genre épique, quoique le mode essentiel
-de conception en ait été jusqu'ici le moins
-adapté à la nature de la civilisation moderne, on
-ne saurait certainement citer, en aucun temps,
-un génie poétique plus fortement organisé que
-celui de Dante ou de Milton, ni une imagination
-aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la
-poésie dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare,
-l'admirable élévation de Corneille, l'exquise
-délicatesse de Racine, et l'incomparable originalité
-de Molière, ne redoutent certainement
-aucun parallèle antique. A l'égard des autres
-beaux-arts, on ne peut plus contester aujourd'hui
-la haute prééminence de la musique moderne, soit
-italienne, soit allemande, malgré une moindre
-influence sociale dans un milieu moins favorable,
-sur la musique des anciens, essentiellement dénuée
-d'harmonie, et réduite, comme celle de
-toutes les sociétés peu avancées, à des mélodies
-extrêmement simples et uniformes, où la seule
-mesure constituait le principal moyen d'expression.
-<span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
-Il en est sans doute de même relativement à
-la peinture, considérée non-seulement dans sa
-partie technique, dont le progrès continu est évident,
-mais dans sa plus haute expression morale,
-pour laquelle nous n'avons certes aucun sujet de
-penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent,
-par exemple, aux chefs-d'&oelig;uvre de Raphaël,
-ni à beaucoup d'autres ouvrages modernes. L'exception
-apparente relative à la sculpture s'expliquerait
-aisément, si elle est suffisamment réelle,
-comme essentiellement due aux m&oelig;urs et à la
-manière de vivre des anciens, qui devaient naturellement
-leur procurer une connaissance plus intime
-et plus familière des formes humaines. Enfin,
-pour l'architecture, indépendamment des immenses
-progrès qu'a évidemment reçus, chez les
-modernes, sa partie industrielle la plus usuelle,
-on ne saurait méconnaître, ce me semble, sous le
-seul point de vue esthétique, l'éminente supériorité
-de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge,
-où la puissance morale d'un tel art est certainement
-poussée à un degré de sublime perfection,
-que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité, les
-plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu
-de l'expliquer sommairement au chapitre suivant.
-Après avoir judicieusement opéré ces diverses
-comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour
-<span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
-parvenir à une appréciation vraiment rationnelle,
-prendre, d'une autre part, en haute considération
-la stimulation esthétique nécessairement
-beaucoup moindre inhérente jusqu'ici au caractère
-essentiel de la civilisation moderne, malgré
-de plus grands encouragemens personnels, dus
-surtout à la vulgarisation croissante du goût. Les
-beaux-arts étant, en général, destinés à retracer
-avec énergie notre existence morale et sociale, il
-est clair que, quoique spontanément convenables
-à toutes les phases de l'humanité, ils doivent nécessairement
-s'adapter de préférence à une sociabilité
-plus homogène et plus fixe, dont le caractère,
-plus complet et plus prononcé, comporte
-une représentation plus nette et mieux définie;
-ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité,
-sous l'empire du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons,
-au contraire, que, depuis le commencement
-du moyen-âge, l'état social moderne n'a,
-pour ainsi dire, constitué jusqu'ici qu'une immense
-transition, essentiellement accomplie, sans une
-physionomie assez stable et assez tranchée, sous
-la présidence indispensable du monothéisme, qui,
-par sa nature, devait moins encourager le développement
-esthétique, et seconder davantage l'essor
-scientifique. Toutes les causes principales
-devaient donc concourir à y ralentir notablement
-<span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
-la marche des beaux-arts; et, cependant, loin
-d'avoir subi aucune dégénération réelle, les faits
-témoignent, avec une éclatante évidence, que
-leur génie s'est élevé, dans presque tous les genres
-déjà créés, au niveau et même au-dessus des
-plus éminentes productions antiques, indépendamment
-des nouvelles issues qu'il est parvenu à
-s'ouvrir par beaucoup d'admirables chefs-d'&oelig;uvre,
-par exemple, dans ces compositions, éminemment
-modernes, qualifiées du nom impropre
-de romans: il n'y a eu de diminution réelle que
-dans l'influence sociale correspondante, d'après
-les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement,
-même en ce genre, d'un véritable
-progrès, malgré des conditions peu favorables,
-montre clairement que les facultés esthétiques de
-l'humanité, loin de décroître, sont assujéties,
-comme toutes les autres, à un développement
-continu: aux yeux du moins de tous les vrais
-philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver
-suffisamment de la tendance vulgaire à juger les
-beaux-arts uniquement sur l'effet produit; d'où il
-résulterait, par exemple, si l'on pouvait être pleinement
-conséquent à cet étrange principe, qu'il
-faudrait accorder le premier rang à la composition
-d'une danse nègre, susceptible, en cas opportun,
-de déterminer un entraînement plus irrésistible
-<span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
-que celui dû à la plus puissante poésie
-ancienne ou moderne. Quand, après une longue
-et pénible préparation, la civilisation moderne
-aura finalement développé, avec la prépondérance
-suffisante, son vrai caractère propre, ce qui serait
-impossible sans l'ascendant général de la philosophie
-positive, l'humanité s'élèvera à un état social
-éminemment progressif, et néanmoins plus homogène
-et plus stable que celui de l'antiquité
-polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois
-un nouveau champ et des attributions nouvelles,
-aussitôt que leur génie essentiel se sera convenablement
-adapté au nouveau régime intellectuel,
-comme je l'indiquerai sommairement à la fin du
-volume. C'est alors seulement que pourra être directement
-utilisée, dans toute sa plénitude, pour le
-bonheur commun de notre espèce, cette admirable
-éducation graduelle de nos facultés esthétiques, qui,
-continuée, avec tant de succès, chez les modernes,
-malgré tant d'entraves, y témoigne si clairement
-de leur irrésistible spontanéité: c'est alors
-enfin que se manifestera familièrement, aux yeux
-de tous, cette irrécusable affinité fondamentale
-qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation
-humaine, unit spontanément le sentiment du
-beau, d'une part, au goût du vrai, et, d'une autre
-part, à l'amour du bon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
-Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation
-intellectuelle du polythéisme, d'abord
-sous le point de vue scientifique, et ensuite sous
-l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici
-à caractériser expressément son influence générale
-sur le développement continu des aptitudes
-industrielles de l'humanité. Cette dernière détermination
-s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous,
-en ce qu'elle peut offrir d'utile à notre
-principale opération, quand nous considérerons
-celle des trois formes essentielles du polythéisme
-qui devait surtout présider à un tel développement,
-résultat complexe de l'essor mental et de
-l'essor social. Nous avons, en outre, déjà reconnu,
-au chapitre précédent, l'importance initiale de la
-philosophie théologique, même à l'état de simple
-fétichisme, pour exciter et soutenir d'abord l'activité
-humaine dans sa première conquête du
-monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter,
-à ce sujet, que le polythéisme devait nécessairement
-exercer, sous ce rapport, une influence
-plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme.
-Celui-ci, en effet, en divinisant la matière,
-ne pouvait évidemment, sans une sorte
-d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération
-journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance
-d'un vrai sacerdoce, sous l'astrolâtrie, eût permis,
-<span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
-comme je l'ai expliqué, de commencer à discipliner
-cette logique spontanée de l'esprit religieux.
-Le polythéisme, au contraire, isolant nettement
-chaque divinité des corps soumis à son empire,
-n'interdisait plus, par sa nature, la modification
-volontaire du monde extérieur, et y provoquait
-même souvent à divers titres; outre qu'il réalisait
-directement, au plus haut degré, la propriété stimulante
-inhérente à toute philosophie théologique,
-en mêlant l'action surnaturelle à la plupart
-des entreprises humaines, d'une manière bien
-plus spéciale et plus intime qu'on n'a pu la concevoir
-depuis: en sorte que, pour peu que l'action
-devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement
-appuyé de quelque divine assistance.
-En même temps, l'inévitable organisation d'un
-puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues
-influences, qui, livrées à leur jeu naturel,
-devaient produire tant d'incertitudes ou d'aberrations.
-On conçoit, enfin, que la multiplicité des
-dieux fournissait, à cet égard, de précieuses ressources
-spéciales, pour neutraliser spontanément,
-d'après leur opposition mutuelle, cette disposition
-anti-industrielle plus ou moins attachée, de
-toute nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux,
-ainsi que je l'ai expliqué à la fin du volume
-précédent. Sans un tel expédient, sagement
-<span class="pagenum" id="Page_164">164</span>
-appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident
-que le dogme général du fatalisme, précédemment
-signalé comme indispensable au polythéisme,
-aurait tendu directement à arrêter l'essor
-naissant de l'activité humaine. Aussi le
-monothéisme, où ce dogme prend surtout la
-forme, non moins oppressive, d'un optimisme
-absolu, et qui est radicalement privé de ce puissant
-correctif dû au croisement immédiat des volontés
-directrices, serait-il, par sa nature, moins
-favorable que le polythéisme à l'action progressive
-de l'humanité sur le monde, si l'époque même de
-son avènement spontané ne coïncidait point nécessairement,
-comme je l'expliquerai au chapitre
-suivant, avec cet état plus avancé de l'évolution
-humaine qui, malgré les apparences vulgaires,
-diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit
-religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable
-coïncidence n'a pas lieu suffisamment,
-par suite d'un passage prématuré à l'état monothéique,
-d'après une aveugle imitation, cette tendance
-délétère se fait nettement sentir: ainsi que
-l'histoire ne le témoigne que trop, envers plusieurs
-nations dont les progrès ultérieurs eussent été certainement
-plus fermes et plus rapides, si elles fussent
-restées plus long-temps sous le régime polythéique,
-au lieu de s'élever trop brusquement au
-<span class="pagenum" id="Page_165">165</span>
-monothéisme, avant d'y être encore convenablement
-préparées, et uniquement entraînées par une
-indiscrète ardeur, provenue d'exemples hétérogènes.
-On ne saurait donc méconnaître les propriétés
-spéciales du polythéisme pour encourager
-le développement spontané de notre activité
-industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès continu
-de l'étude de la nature, elle puisse commencer
-à prendre son vrai caractère rationnel, sous
-l'influence correspondante de l'esprit positif, qui,
-en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime
-directement le mouvement à la fois le plus sage et
-le plus hardi.</p>
-
-<p>Du reste, afin qu'une telle appréciation soit
-suffisamment exacte, il ne faut jamais oublier que
-la guerre constituait alors, de toute nécessité, la
-principale occupation de l'homme, et que, par
-conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne
-si, comme nos habitudes doivent nous y
-porter aujourd'hui, on y négligeait les arts dont
-la destination était essentiellement militaire. Ces
-arts ont dû être long-temps prépondérans, en
-vertu de leur importance supérieure, et aussi
-d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur
-perfectionnement propre. Les premiers outils de
-l'homme ont toujours été nécessairement des armes,
-soit contre les animaux, soit contre ses compétiteurs.
-<span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
-Pendant une longue suite de siècles,
-son adresse et sa sagacité pratique ont dû être
-principalement occupées, par un exercice énergique
-et continu, à instituer et à améliorer les
-appareils militaires, offensifs ou défensifs; et ces
-efforts, outre leur indispensable utilité primitive,
-n'ont pas d'ailleurs été entièrement superflus pour
-le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite,
-qui, par d'heureuses transformations, en a souvent
-tiré des indications importantes. Sous cet aspect,
-il faut constamment regarder l'état social de l'antiquité
-comme radicalement inverse de notre état
-moderne, où la guerre est devenue enfin purement
-accessoire, tandis que, chez les anciens,
-elle devait avoir habituellement une haute prépondérance.
-Aussi dans l'antiquité, de même que
-parmi les sauvages actuels, les plus grands efforts
-de l'industrie humaine se rapportaient-ils essentiellement
-à la guerre, qui y donna lieu à tant
-de créations vraiment prodigieuses, surtout pour
-l'art des siéges. Chez les modernes, au contraire,
-quoique l'immense progrès des arts mécaniques
-et chimiques ait dû accessoirement y déterminer
-d'importantes innovations militaires, dont toutefois
-on s'exagère beaucoup la valeur, il est néanmoins
-certain que le système des armes se présente
-comme beaucoup moins perfectionné, relativement
-<span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
-à l'ensemble actuel des moyens humains, qu'il
-ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu
-égard à l'état industriel correspondant<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il
-est donc indispensable de considérer aussi cet art
-prépondérant, si l'on veut convenablement caractériser
-l'influence générale du polythéisme sur
-le développement industriel de l'humanité.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label"><b>Note 11</b>:</span></a>
-J'ai souvent entendu un marin distingué (mon malheureux ami
-feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé, avec une éminente rationnalité
-relative, le système entier de l'art de la guerre, à la fois
-terrestre et navale, conception extrêmement rare aujourd'hui, déplorer
-amèrement, pour caractériser la faible consommation intellectuelle
-exigée par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par sa
-nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins perfectionné
-maintenant que l'art de produire, malgré la difficulté supérieure de
-celui-ci. Mais, si ce militaire vraiment philosophe eût suffisamment complété
-son intéressante observation, comme son érudition spéciale, aussi
-judicieuse qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que,
-chez les anciens, la relation était essentiellement inverse, il y eût aperçu
-une nouvelle confirmation de cette heureuse transformation sociale qui,
-chez les modernes, faisant de plus en plus de la guerre une affaire habituellement
-accessoire, ne détourne ordinairement à cet usage que la
-moindre partie des efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.</p>
-
-<p>Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme,
-il nous reste maintenant à juger directement
-son aptitude sociale proprement dite, analysée
-d'abord sous le point de vue politique, alors
-nécessairement prépondérant, et ensuite sous
-l'aspect purement moral, qui manifeste plus
-qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel
-régime théologique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
-L'ensemble des explications déjà contenues
-dans ce volume et dans le dernier chapitre du
-précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement
-l'importance fondamentale de cette première
-propriété du polythéisme qui consiste à détacher
-enfin nettement de la masse sociale une classe
-éminemment spéculative, également affranchie des
-soins militaires et industriels, et susceptible, par
-son ascendant spontané, de donner graduellement
-à la société humaine une consistance durable et
-une organisation régulière. Tandis que le fétichisme,
-ainsi que nous l'avons reconnu, ne déterminait
-point nécessairement l'institution d'un vrai
-sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à
-l'état d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme,
-il est évident que celui-ci, au contraire, devait
-être, de sa nature, éminemment favorable à un tel
-établissement, par cela seul qu'il introduisait des
-divinités pleinement indépendantes de la matière,
-et qui, habituellement inaccessibles, ne pouvaient
-communiquer avec l'humanité que par l'intermédiaire
-indispensable de ministres spéciaux, prédestinés
-en quelque sorte à cette mystérieuse
-fonction. La multiplicité des dieux était même
-très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie
-cette urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à
-étendre et à accélérer le développement de la
-<span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
-classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup
-contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité
-sacerdotale, à diminuer sa consistance et à
-altérer son indépendance, comme je l'expliquerai
-ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant
-qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible
-d'imprimer à l'esprit humain un premier essor,
-soit scientifique, soit surtout esthétique, soit
-même industriel, instituait, d'une autre part, non
-moins spontanément, la seule corporation sociale
-qui pût alors acquérir assez de loisir et de dignité
-pour se livrer avec succès à cette triple culture
-intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale
-devait d'abord la pousser autant que sa vocation
-naturelle. Mais j'ai déjà suffisamment signalé,
-quoique d'une manière implicite, les heureuses
-conséquences sociales de cette institution vraiment
-fondamentale, organe nécessaire, en un genre quelconque,
-de ce progrès primitif, dont nous venons
-d'apprécier le principe essentiel et la marche générale.
-Il s'agit maintenant d'examiner surtout les
-conséquences directement politiques d'un tel établissement,
-en déterminant son influence nécessaire
-sur l'économie caractéristique des sociétés
-anciennes, considérées quant à la haute destination
-politique qui devait leur appartenir spécialement
-dans l'ensemble de l'évolution humaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
-En quelque état d'enfance que l'humanité soit
-considérée, elle manifeste toujours spontanément
-certains germes primordiaux des principaux pouvoirs
-politiques, soit temporels ou pratiques, soit
-même spirituels ou théoriques. Sous le premier
-point de vue, les qualités purement militaires, d'abord
-la force et le courage, plus tard la prudence
-et la ruse, y deviennent habituellement, dans les
-expéditions de chasse ou de guerre, la base immédiate
-d'une autorité active, au moins temporaire.
-De même, sous le second aspect, quoique moins
-connu, par une simple extension naturelle du
-gouvernement domestique, la sagesse des vieillards,
-nécessairement chargés de transmettre l'expérience
-et les traditions de la tribu, y acquiert
-bientôt une certaine puissance consultative, sans
-excepter les peuplades où les moyens de subsistance
-sont restés encore assez précaires et assez
-incomplets pour exiger régulièrement le douloureux
-sacrifice des parens trop caduques. A cette
-autorité naturelle, on voit aussi commencer l'adjonction
-spontanée d'une autre influence élémentaire,
-celle des femmes, qui, en tout temps, a dû
-constituer, envers un pouvoir spirituel quelconque,
-un important auxiliaire domestique, tendant à modifier
-par le sentiment, comme celui-ci par l'intelligence,
-l'exercice direct de la prépondérance matérielle.
-<span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
-C'est ainsi que, même sous le plus grossier
-fétichisme, la société humaine nous présente inévitablement,
-d'après une judicieuse analyse, les germes
-spontanés de tous les plus grands établissemens
-ultérieurs. Mais ces divers rudimens primitifs
-d'un système politique resteraient bornés, de toute
-nécessité, à une existence fort précaire et très
-imparfaite, à la fois essentiellement temporaire et
-locale, si le polythéisme ne venait point les rattacher
-graduellement à la double institution fondamentale
-d'un culte régulier et d'un sacerdoce
-distinct, qui peut seule permettre, entre les différentes
-familles, l'établissement naissant d'une véritable
-organisation sociale, susceptible de consistance
-et de durée. Telle est d'abord la principale
-destination politique de la philosophie théologique,
-ainsi parvenue à son second âge naturel.
-C'est alors surtout qu'on peut nettement reconnaître
-que cette grande attribution sociale résulte
-directement de cet essor d'opinions communes sur
-les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain,
-et de cette formation spontanée de la classe spéculative
-généralement respectée qui en devient
-spécialement l'organe indispensable; beaucoup
-plus que des craintes ou des espérances relatives
-à la vie future, auxquelles on a si abusivement rapporté
-de nos jours toute l'efficacité sociale des
-<span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
-doctrines religieuses, et qui, à cette époque, n'avaient
-encore certainement qu'une très faible influence.
-D'abord, en aucun temps, cette dernière
-force théologique n'a pu exercer une puissante action
-sous le point de vue purement politique, seul
-actuellement considéré; sa principale application
-a dû être essentiellement morale, quoique, même
-à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle,
-comme je le montrerai, le pouvoir, répressif
-ou directeur, inhérent à l'existence d'un système
-quelconque d'opinions communes. En outre,
-il est incontestable qu'une telle force n'a pu
-acquérir que fort tardivement une haute importance
-sociale, quand le polythéisme très développé
-avait déjà réalisé son principal office; ou, plus
-exactement, c'est sous le régime monothéique
-qu'elle a dû seulement obtenir sa plus grande efficacité,
-ainsi que je l'expliquerai au chapitre suivant.
-Ce n'est pas que, dès les premiers temps,
-l'homme n'ait dû involontairement obéir à cette
-tendance spontanée, à la fois mentale et morale,
-si aisément explicable, qui l'entraîne à desirer et
-même à supposer l'éternité d'existence, soit passée,
-soit surtout future. Mais cette croyance naturelle,
-à laquelle on attribue une influence si exagérée,
-subsiste certainement très long-temps avant de
-comporter aucune véritable application politique
-<span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
-ou même morale: d'abord parce que les théories
-théologiques ne s'étendent que lentement, comme
-on l'a vu, aux phénomènes de l'homme et de la
-société; et ensuite par ce motif plus spécial que,
-après avoir été ainsi complétées, et lorsque la direction
-immédiate des affaires humaines est enfin
-devenue la principale fonction des dieux, ce n'est
-point essentiellement sur la vie future que portent
-encore les plus puissantes émotions de crainte et
-d'espérance, alors concentrées surtout dans la vie
-présente, seule susceptible de toucher suffisamment
-des esprits aussi grossiers<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Indépendamment
-d'un tel auxiliaire, l'indispensable office
-politique du polythéisme, pour généraliser et consolider
-l'organisation naissante des sociétés humaines,
-a donc directement résulté, surtout à l'origine,
-de son institution spontanée d'un certain système
-<span class="pagenum" id="Page_174">174</span>
-d'opinions communes et d'une autorité spéculative
-correspondante, que le fétichisme n'avait pu
-suffisamment établir, et qui, évidemment, ne
-pouvaient provenir encore d'aucun autre principe
-quelconque. Dans cette phase sociale, la nature
-du culte, admirablement adaptée à l'état corelatif
-de l'humanité, consiste essentiellement en fêtes
-nombreuses et variées, où l'essor primitif des
-beaux-arts trouve journellement un heureux exercice,
-et qui constituent souvent, chez des populations
-de quelque étendue, déjà liées par une langue
-commune, le principal motif des réunions
-habituelles; comme le montre si clairement l'exemple
-de la Grèce, dont les fêtes générales conservèrent
-long-temps une haute importance, jusqu'à
-l'époque de l'absorption romaine, pour en réunir
-les différentes nations, malgré leurs fréquentes
-luttes intérieures. Puis donc que, même envers de
-simples divertissemens, la philosophie théologique
-et l'autorité qui en dérive offrent alors le seul
-moyen réel d'organiser entre les hommes une convergence
-quelconque, à la fois étendue et durable,
-il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs naturels,
-quelle que soit leur origine propre, viennent
-spontanément puiser à cette source commune une
-indispensable consécration, sans laquelle leur influence
-sociale resterait trop bornée et trop fugitive,
-<span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
-et dont l'inévitable nécessité explique assez
-le caractère essentiellement théocratique que la
-plupart des philosophes ont justement reconnu à
-tout gouvernement primitif.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label"><b>Note 12</b>:</span></a>
-Les poèmes d'Homère offrent, ce me semble, de fréquentes occasions
-de reconnaître, d'une manière nettement irrécusable, combien
-étaient encore récentes, de son temps, les théories morales du polythéisme
-sur les peines et les récompenses réservées à la vie future,
-puisque les plus éminens esprits paraissent alors principalement occupés
-à propager ces salutaires croyances, évidemment peu répandues encore
-chez les nations même les plus avancées. Cette observation n'est pas
-moins décisive d'après la lecture des livres de Moïse, où, malgré l'état
-de monothéisme prématuré qu'ils nous représentent, l'on voit clairement
-que cette grossière population, peu sensible encore à la justice
-éternelle, ne craignait essentiellement que la colère temporelle et directe
-de sa redoutable divinité.</p>
-
-<p>Afin que l'aptitude politique du polythéisme
-puisse être convenablement caractérisée, il importe
-<ins id="cor_7" title="mantenant">maintenant</ins>, après y avoir ainsi rattaché
-l'établissement passif d'une véritable organisation
-sociale, de considérer surtout cette organisation
-d'une manière active, c'est-à-dire quant
-au but général de la principale action politique
-propre à ce degré fondamental de l'évolution
-humaine: ce qui fera spécialement ressortir combien
-le polythéisme était profondément en harmonie
-politique avec l'état et les besoins correspondans
-de l'humanité aussi bien qu'avec la vraie
-nature du régime qui devait alors prévaloir.</p>
-
-<p>Sans rappeler ici les motifs indiqués, à la fin
-du volume précédent, pour établir que l'activité
-sociale devait être d'abord essentiellement militaire,
-il suffit de noter que la vie guerrière était
-alors, d'une part, strictement inévitable, comme
-seule conforme à la nature des penchans prépondérans
-pendant cette phase de notre développement,
-soit individuel, soit collectif, et,
-d'une autre part, non moins indispensable, en
-tant que seule susceptible d'imprimer à l'organisme
-<span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
-politique un caractère déterminé, à la
-fois stable et progressif. Mais, outre cette propriété
-immédiate et spéciale, trop évidente pour
-exiger aucune explication, ce premier mode
-d'existence a une destination plus élevée et plus
-générale, en ce qu'il remplit, dans l'ensemble
-de l'évolution humaine, un office fondamental,
-quoique préparatoire, qui n'aurait pu être autrement
-réalisé. Il consiste à procurer graduellement
-aux associations humaines une grande
-extension, et, en même temps, à y déterminer
-spontanément, chez les classes les plus nombreuses,
-la <ins id="cor_8" title="prépondance">prépondérance</ins> régulière et continue
-de la vie industrielle: double résultat nécessaire
-vers lequel tend alors le développement naturel
-de l'activité militaire, du moins quand elle peut
-suffisamment atteindre son but permanent, la
-conquête, suivant les conditions générales qui
-seront expliquées ci-après. Lorsque, de nos jours,
-on continue à préconiser systématiquement les
-propriétés civilisatrices de la guerre, comme si
-elles avaient pu conserver encore la même valeur,
-ce n'est sans doute essentiellement que par
-une aveugle imitation, dangereuse quoique stérile,
-de la politique qui a dû prévaloir dans l'antiquité,
-et dont la prépondérance se fait ainsi
-sentir, malgré l'esprit du christianisme qui la
-<span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
-repousse, en vertu du pernicieux absolutisme
-de notre philosophie politique. Mais, restreinte
-à l'état social des anciens, ou à toute phase
-analogue du développement humain, cette appréciation
-est, au contraire, d'une profonde justesse,
-et manque seulement de toute la plénitude
-énergique qui conviendrait à une telle
-situation. Si, chez les modernes, la guerre, radicalement
-exceptionnelle, est devenue plutôt
-funeste que favorable à l'extension des relations
-sociales, il est clair que, chez les anciens, l'adjonction
-successive, par voie de conquête, de
-diverses nations secondaires à un seul peuple
-prépondérant, constituait nécessairement l'unique
-moyen primitif d'agrandir la société humaine.
-En même temps, cette domination ne
-pouvait s'établir et durer sans comprimer inévitablement,
-parmi toutes les populations ainsi
-subordonnées, l'essor spontané de leur propre
-activité militaire, de manière à instituer entre
-elles une paix permanente, et à les conduire par
-suite à la vie purement industrielle, dont l'avènement
-initial serait autrement inintelligible,
-tant cette vie est peu conforme au vrai caractère
-de l'homme primitif, comme nous pouvons chaque
-jour le vérifier aisément par l'examen attentif
-du développement individuel. Telle est donc
-<span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-l'admirable propriété fondamentale suivant laquelle
-l'essor libre et naïf de l'activité militaire,
-spontanément issue, avec une irrésistible énergie,
-du premier état de l'humanité, tend nécessairement,
-de la manière la plus directe, à discipliner,
-à étendre, et à réformer les sociétés
-humaines, dès lors graduellement conduites, par
-cette indispensable préparation, à leur mode
-final d'existence. C'est ainsi que, par une heureuse
-conséquence de sa supériorité intellectuelle
-et morale, l'homme a naturellement converti
-en un puissant moyen de civilisation cette énergique
-impulsion qui, chez tout autre carnassier,
-reste bornée au brutal développement de l'instinct
-destructeur.</p>
-
-<p>L'appréciation sommaire d'une semblable nécessité
-préliminaire, suffit pour faire sentir l'aptitude
-générale du polythéisme à seconder et
-même à diriger convenablement cet essor graduel
-de l'activité militaire. Quand on a cru que,
-chez les anciens, les guerres n'étaient point religieuses,
-c'est par suite d'une extension abusive
-du point de vue social propre aux nations modernes,
-chez lesquelles le spirituel et le temporel
-sont nettement séparés, tandis qu'ils étaient
-intimement confondus dans l'antiquité. Si l'on
-peut dire, en un sens, que les anciens ne connurent
-<span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
-presque jamais les guerres spécialement
-dites de religion, c'est précisément parce que
-toutes leurs guerres quelconques avaient nécessairement
-un certain caractère religieux, comme
-nous le voyons encore dans les phases sociales
-analogues; puisque, les dieux étant alors essentiellement
-nationaux, leurs luttes se mêlaient
-inévitablement à celles des peuples, dont ils partageaient
-toujours également les triomphes et
-les revers. Ce caractère se manifestait déjà sous
-le fétichisme, pendant les guerres acharnées,
-quoique presque stériles, auxquelles il devait
-présider, mais, par suite même de la trop
-grande spécialité des divinités correspondantes,
-alors pour ainsi dire particulières à chaque famille,
-les luttes militaires ne pouvaient comporter
-aucune grande efficacité politique. Les
-dieux du polythéisme offraient essentiellement
-ce juste degré de généralité qui permettait de
-rallier sous leurs drapeaux des populations suffisamment
-étendues, et, en même temps, cette
-mesure de nationalité qui les rendait propres à
-stimuler davantage l'essor spontané de l'esprit
-guerrier. En un tel système religieux, qui comportait
-l'adjonction presque indéfinie de nouvelles
-divinités, le prosélytisme ne pouvait
-consister qu'à subordonner les dieux du vaincu
-<span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
-à ceux du vainqueur: mais, sous cette forme
-caractéristique, il a certainement toujours existé,
-à un degré quelconque, dans toutes les guerres
-anciennes, où il devait naturellement contribuer
-beaucoup à développer l'ardeur mutuelle, même
-chez les peuples dont les cultes étaient les
-plus analogues, et qui cependant adoraient chacun,
-d'une manière plus prononcée, quelque
-divinité éminemment nationale, familièrement
-mêlée à l'ensemble de leur histoire spéciale.
-Or, en même temps que le polythéisme stimulait
-ainsi directement l'esprit de conquête,
-il en assurait, non moins spontanément, la
-principale destination sociale, en facilitant
-l'adjonction graduelle des populations soumises,
-qui pouvaient alors s'incorporer à la nation
-prépondérante, sans renoncer aux croyances et
-aux pratiques religieuses qui leur étaient chères,
-à la seule condition de reconnaître l'inévitable
-supériorité des divinités victorieuses, ce qui,
-sous un tel régime théologique, n'exigeait point
-la subversion radicale de la première économie
-religieuse. Telles sont, en général, les propriétés
-militaires fondamentales qui caractérisent le
-polythéisme, et qui devaient le rendre, à cet
-égard, très supérieur, non-seulement au fétichisme,
-mais au monothéisme lui-même, dont
-<span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
-la destination politique est, en effet, d'une tout
-autre nature, comme je l'expliquerai au chapitre
-suivant. Le monothéisme, essentiellement
-adapté à l'existence plus pacifique des sociétés
-plus avancées, ne pousse point spontanément
-à la guerre, <ins id="cor_9" title="on">ou</ins> plutôt en détourne nécessairement,
-chez les peuples également parvenus à
-cette phase plus éminente du développement
-social. Envers les nations restées en arrière, le
-fanatisme monothéique n'inspire pas la passion
-de conquête proprement dite, parce qu'une telle
-religion ne saurait comporter l'adjonction réelle
-des autres croyances: son génie exclusif doit
-naturellement provoquer à l'entière extermination
-des vaincus idolâtres, ou à leur avilissement
-continu, à moins d'une immédiate
-conversion totale; ainsi que l'histoire en offre
-tant d'exemples décisifs, chez les peuples prématurément
-passés à un monothéisme avorté,
-avant d'avoir accompli suffisamment les diverses
-préparations sociales indispensables pour assurer
-l'efficacité d'une telle transformation, comme
-les Juifs, les Musulmans, etc. On ne peut donc
-méconnaître cette double harmonie fondamentale
-qui rendait le polythéisme spécialement apte
-à diriger le développement militaire des sociétés
-anciennes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
-Afin de mieux caractériser le principe de cette
-importante attribution, je me suis expressément
-attaché à l'appréciation exclusive et directe de
-l'influence la plus intime et la plus générale, sans
-m'arrêter aucunement aux considérations accessoires,
-quelle qu'en soit l'importance réelle, et
-sur lesquelles d'ailleurs aucune indication essentielle
-n'est ici nécessaire. C'est ainsi, par exemple,
-qu'il serait inutile d'expliquer la propriété,
-maintenant très connue, suivant laquelle le polythéisme
-devait spontanément offrir les plus puissantes
-ressources spéciales pour faciliter l'établissement
-et le maintien d'une rigoureuse discipline
-militaire, dont les diverses prescriptions quelconques
-pouvaient alors être placées, avec tant
-d'aisance, sous une protection divine toujours
-convenablement choisie, par la voie des oracles,
-des augures, etc., presque constamment disponibles,
-d'après le système régulier de communications
-surnaturelles que le polythéisme avait organisé,
-et que le monothéisme a dû essentiellement
-supprimer. On doit seulement appliquer, à cet
-égard, les réflexions générales indiquées au chapitre
-précédent sur la sincérité spontanée qui devait
-ordinairement présider à l'emploi de tels
-moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier
-aujourd'hui de jongleries, faute de nous reporter
-<span class="pagenum" id="Page_183">183</span>
-suffisamment à un tel état intellectuel, où
-les conceptions théologiques, profondément incorporées
-à tous les actes humains, à un degré
-qui n'a plus existé ensuite, et dont, par suite,
-nous n'avons pas une juste idée, devaient si aisément
-disposer à décorer naturellement d'une consécration
-religieuse les plus simples inspirations
-directes de la raison humaine<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Quand l'histoire
-ancienne nous offre quelques rares exemples
-d'oracles sciemment faux répandus à dessein dans
-des vues politiques, elle ne manque jamais de
-nous montrer aussi le peu de succès réel de ces
-misérables expédiens, par suite de cette solidarité
-fondamentale des divers esprits, qui doit
-essentiellement empêcher les uns de croire, avec
-<span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
-une profonde conviction, ce qui a pu être arbitrairement
-forgé par les autres. Sans insister davantage
-sur un sujet aussi aisément appréciable, je
-dois enfin plus spécialement signaler, dans le polythéisme,
-une autre propriété politique secondaire,
-qui lui appartient d'une manière directe et exclusive,
-et dont les modernes n'ont point assez compris
-la haute portée. Je veux parler de cette faculté
-d'apothéose, évidemment particulière à ce
-second âge religieux, et qui devait y tant concourir
-à exalter, au plus éminent degré, chez les
-hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme
-actif, et surtout l'enthousiasme militaire. L'immortelle
-béatification que le monothéisme a dû
-substituer ensuite à cette divinisation réelle, n'en
-aurait pu offrir, par sa nature, qu'un très faible
-équivalent: puisque, l'apothéose, tout en satisfaisant
-aussi pleinement au desir universel d'une
-vie indéfinie, avait, en outre, le privilége spécial
-de promettre aux âmes vigoureuses l'éternelle
-activité de ces instincts d'orgueil et d'ambition
-dont le développement constituait pour elles le
-principal attrait de l'existence. Quand nous jugeons
-maintenant cette grande institution d'après
-le profond avilissement où elle était graduellement
-tombée pendant la caducité du polythéisme,
-où elle s'était réduite à une sorte de formalité
-<span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
-mortuaire, uniformément appliquée, même aux
-plus indignes empereurs, nous ne saurions concevoir
-une idée convenable de la puissante stimulation
-qu'elle devait imprimer, aux temps antérieurs
-de foi et d'énergie, lorsque les plus
-éminens personnages pouvaient espérer, par un
-digne accomplissement de leur destination sociale,
-de s'élever un jour au rang des dieux ou des demi-dieux,
-à l'exemple des Bacchus, des Hercule, etc.
-Rien n'est plus propre qu'une telle considération à
-faire nettement comprendre que tous les principaux
-ressorts politiques de l'esprit religieux avaient été
-réellement tendus par le polythéisme autant que
-leur nature puisse le comporter, en sorte que leur
-intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un inévitable
-décroissement. Cette incontestable diminution,
-alors tant déplorée par divers philosophes arriérés,
-qui voyaient ainsi l'humanité à jamais privée de
-l'un de ses plus puissans leviers, sans que toutefois
-le développement social en ait certes aucunement
-souffert, peut d'ailleurs nous disposer aujourd'hui,
-par un rapprochement spontané, à
-pressentir, en général, le peu de solidité réelle des
-craintes analogues sur la prétendue dégénération
-sociale qui menacerait désormais de succéder à
-l'extinction totale du régime théologique, dont
-notre espèce a graduellement appris à se passer.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label"><b>Note 13</b>:</span></a>
-Quand on voit, presque de nos jours, un aussi éminent esprit
-que l'illustre Franklin, croire naïvement, suivant le précieux et irrécusable
-témoignage de Cabanis, avoir été souvent averti en songe de la
-véritable issue des affaires qu'il poursuivait, on doit aisément comprendre,
-à plus forte raison, comment les grands hommes de l'antiquité
-pouvaient être sincèrement convaincus de la réalité des explications
-surnaturelles qu'ils proposaient habituellement au vulgaire. Je
-dois recommander, à cet égard, la remarque générale, indiquée au
-chapitre précédent, sur l'inconséquence évidente des philosophes
-actuels qui, après avoir reconnu que les anciens ne pouvaient journellement
-se dispenser de telles explications sur les moindres sujets de
-la philosophie naturelle proprement dite, croient devoir suspecter leur
-bonne foi dans l'extension très spontanée du même procédé logique aux
-déterminations beaucoup plus complexes de la philosophie morale et
-sociale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
-Pour compléter cette appréciation abstraite des
-propriétés politiques du polythéisme, il ne nous
-reste plus maintenant qu'à considérer, sous un
-point de vue plus spécial, les conditions fondamentales
-du régime correspondant, dont nous
-venons de déterminer le but essentiel et l'esprit
-général: en d'autres termes, nous devons examiner
-enfin les caractères principaux, qui, toujours
-communs aux diverses formes réelles d'un tel régime,
-se montrent directement indispensables à
-son organisation effective. Ils consistent surtout
-dans l'institution nécessaire de l'esclavage, et dans
-l'inévitable confusion entre le pouvoir spirituel et
-le pouvoir temporel; double différence capitale de
-l'organisme polythéique des sociétés anciennes à
-l'organisme monothéique de la société moderne.</p>
-
-<p>Quoique personne n'ignore aujourd'hui combien
-l'esclavage était radicalement indispensable
-à l'économie sociale de l'antiquité, cependant le
-principe général d'une telle relation n'a pas encore
-été convenablement approfondi. Il nous suffira
-essentiellement, à cet égard, d'étendre jusqu'au point
-de vue individuel, notre explication fondamentale,
-ci-dessus limitée au point de vue national, sur la
-destination nécessairement guerrière des sociétés
-anciennes, considérée comme une fonction préliminaire
-sans laquelle l'ensemble de l'évolution humaine
-<span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
-n'aurait pu s'accomplir. On conçoit d'abord
-aisément comment la guerre engendre spontanément
-l'esclavage, qui y trouve sa principale source,
-et qui constitue son premier correctif général. La
-juste horreur que nous inspire aujourd'hui cette
-institution primitive, nous empêche d'apprécier
-l'immense progrès qui dut immédiatement résulter
-de son établissement originaire, puisqu'elle
-succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation
-des prisonniers, aussitôt que l'humanité fut
-assez avancée pour que le vainqueur, maîtrisant
-ses passions haineuses, pût comprendre l'utilité
-finale qu'il retirerait des services du vaincu, en
-l'agrégeant, à titre d'auxiliaire subalterne, à la famille
-qu'il commandait: progrès qui suppose un développement
-industriel et moral bien plus étendu
-qu'on ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse
-remarque de Bossuet, la seule étymologie devrait
-encore suffire pour nous rappeler constamment,
-d'une manière irrécusable, que l'esclave n'était
-primitivement qu'un prisonnier de guerre dont on
-avait épargné la vie, au lieu de le dévorer ou de le
-sacrifier, selon l'usage le plus ancien. Il est fort
-probable que, sans une telle transformation,
-l'aveugle passion guerrière du premier âge social
-aurait déterminé depuis long-temps la destruction
-presque entière de notre espèce. Les services
-<span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
-immédiats d'une semblable institution n'ont donc
-besoin d'aucune explication, non plus que son
-inévitable spontanéité. Mais son office capital
-pour l'évolution ultérieure de l'humanité n'est
-pas moins incontestable, quoique plus mal apprécié.
-D'une part, en effet, elle était évidemment
-indispensable à ce libre essor militaire de l'antiquité,
-dont nous avons ci-dessus reconnu la destination
-vraiment fondamentale, et qui eût été
-certainement impossible, au degré convenable
-d'intensité et de continuité, si tous les travaux
-pacifiques n'avaient pas été confiés à des esclaves,
-soit individuels, soit collectifs: en sorte que l'esclavage,
-d'abord résulté de la guerre, servait ensuite
-à l'entretenir, non-seulement comme principale
-récompense du triomphe, mais aussi comme
-condition permanente de la lutte. En second lieu,
-sous un aspect essentiellement méconnu, mais
-non moins capital, l'esclavage antique n'avait pas
-une moindre importance relativement au vaincu,
-ainsi forcément conduit à la vie industrielle,
-malgré son antipathie primitive. A cet égard,
-l'esclavage a eu, pour les individus, la même
-destination générale que celle ci-dessus attribuée,
-pour les nations, à la conquête. Plus on méditera
-sur l'aversion profonde que le travail régulier et
-soutenu inspire d'abord à notre défectueuse nature,
-<span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
-que l'ardeur guerrière peut seule arracher
-primitivement à son oisiveté chérie, mieux on
-comprendra que l'esclavage offrait alors la seule
-issue générale au développement industriel de
-l'humanité. Cet éloignement primordial pour la
-vie laborieuse ne pouvait être, en effet, radicalement
-surmonté, chez la masse des hommes, que
-par l'action combinée et long-temps maintenue
-des plus énergiques stimulans; ce qui a dû spontanément
-résulter d'une pareille institution, où
-le travail, d'abord accepté comme gage de la vie,
-devenait ensuite le principe de l'affranchissement.
-Tel est le mode fondamental suivant lequel l'esclavage
-antique devait constituer, dans l'ensemble
-de l'évolution humaine, un indispensable moyen
-d'éducation générale, qui ne pouvait être autrement
-suppléé, en même temps qu'une condition
-nécessaire de développement spécial.</p>
-
-<p>Les modernes doivent éprouver, comme je l'ai
-indiqué ailleurs, des difficultés presque insurmontables
-à juger sainement une telle économie
-sociale, parce qu'ils ne s'en forment ordinairement
-l'image que d'après notre esclavage colonial,
-véritable monstruosité politique, qui ne peut
-donner aucune idée juste de la nature de l'esclavage
-ancien. Cette aberration partielle et momentanée,
-si déshonorante pour notre civilisation,
-<span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
-tend nécessairement à la compression commune
-de l'activité du maître et de celle de l'esclave,
-par suite de leur caractère également industriel,
-qui fait envisager le repos de l'un comme une
-conséquence spontanée du travail de l'autre, et
-qui cependant doit inspirer toujours à l'inquiète
-jalousie du premier une intime répugnance contre
-l'essor graduel du second. Tout au contraire, dans
-l'esclavage antique, le vainqueur et le vaincu se
-secondaient mutuellement pour le développement
-simultané de leurs activités hétérogènes mais co-relatives,
-militaire chez l'un, industrielle chez
-l'autre, qui, loin d'être alors rivales, se présentaient
-comme réciproquement indispensables, de
-façon à permettre franchement, des deux parts,
-et même à faciliter directement, jusqu'à un degré
-déterminé, cette double évolution préliminaire,
-dont le terme naturel sera posé au chapitre suivant.
-Le maintien des institutions devant être d'autant
-moins pénible qu'elles sont mieux adaptées à l'état
-social correspondant, rien n'est plus propre, assurément,
-à vérifier cette appréciation comparative,
-que le contraste caractéristique entre la conservation
-presque spontanée, pendant une longue
-suite de siècles, de l'esclavage ancien, sans occasionner
-de crises dangereuses, si ce n'est en quelques
-cas extrêmement rares, quoique les esclaves
-<span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
-fussent habituellement beaucoup plus nombreux
-que les maîtres, et les immenses efforts continus
-des modernes pour procurer, sur quelques points
-secondaires du monde civilisé, une chétive existence
-de trois siècles à cette anomalie factice, au
-milieu d'horribles dangers toujours imminens,
-malgré la prépondérance matérielle des maîtres,
-puissamment assistés d'ailleurs de la civilisation
-métropolitaine, qu'ils tendaient aveuglément à
-faire ainsi dégénérer en une inqualifiable barbarie,
-entièrement étrangère à l'évolution fondamentale
-de l'humanité. Sous quelque aspect qu'on l'examine,
-l'esclavage ancien présente tous les caractères essentiels
-d'une institution pleinement normale,
-puisque, né de la guerre, on le voit cependant se
-produire alors, sans aucune irrésistible contrainte,
-par une foule de voies secondaires, comme la
-vente volontaire des enfans, l'assujétissement des
-insolvables, etc.; outre que la possibilité constante,
-et fréquemment réalisée, d'une telle infortune,
-chez les hommes même les plus libres et les
-plus puissans, y compris les rois, par suite de l'intensité
-et de la continuité des guerres anciennes,
-devait nécessairement inspirer une répugnance
-beaucoup moindre pour un semblable changement
-de situation, dont nul ne pouvait jamais se croire
-suffisamment préservé. Dans la phase sociale analogue
-<span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
-que nous pouvons explorer aujourd'hui, ne
-voit-on pas souvent des sauvages spontanément
-amenés, par la fureur graduelle du jeu, à proposer
-même leur renonciation volontaire à la liberté
-comme une sorte d'extrême enjeu? Ce n'est pas
-sans une profonde raison que tous les philosophes
-de l'antiquité, et notamment Aristote, regardaient
-beaucoup d'hommes comme essentiellement nés
-pour la servitude; pourvu que, au lieu du sens
-absolu alors faussement attaché à cette maxime,
-on la restreigne constamment à l'état d'enfance
-sociale qui l'avait réellement inspirée, et envers
-lequel elle n'offre rien de révoltant: puisque l'insouciante
-sécurité et l'irresponsabilité totale
-propres à l'existence servile doivent long-temps
-la rendre supportable, et quelquefois même desirable,
-aux âmes peu élevées, où la nature caractéristique
-de l'humanité n'est pas encore suffisamment
-développée; comme les sociétés les plus
-avancées ne cessent point d'en offrir aujourd'hui
-des exemples irrécusables, quoique heureusement
-exceptionnels.</p>
-
-<p>Au premier aspect, on ne saisit pas nettement
-la corelation naturelle du polythéisme à l'institution
-de l'esclavage, malgré l'éclatant témoignage
-que nous présente, à cet égard, l'ensemble de l'analyse
-historique. Mais, puisque nous avons reconnu
-<span class="pagenum" id="Page_193">193</span>
-ci-dessus l'aptitude nécessaire du polythéisme
-à seconder directement le développement
-spontané de l'esprit de conquête, il faut bien, par
-un prolongement plus spécial des mêmes motifs,
-que cet état théologique soit essentiellement en
-harmonie avec une telle condition sociale, spontanément
-inséparable de la vie guerrière. Une appréciation
-immédiate montre, en effet, que le
-polythéisme doit, à cet égard, correspondre généralement
-à l'esclavage, comme, d'une part, le fétichisme
-à l'extermination habituelle des prisonniers,
-et, d'une autre part, le monothéisme à
-l'affranchissement final des serfs, ainsi que je
-l'expliquerai plus spécialement au chapitre suivant.
-Car, le fétichisme est une religion trop individuelle
-et trop locale pour établir, entre le
-vainqueur et le vaincu, aucun lien spirituel, susceptible
-de contenir suffisamment, à l'issue du
-combat, la férocité naturelle; tandis que le monothéisme
-est, au contraire, tellement universel,
-qu'il tend à interdire, entre les adorateurs du
-même vrai dieu, une aussi profonde inégalité,
-sans leur permettre néanmoins une aussi intime
-familiarité avec les partisans d'une autre croyance.
-En un mot, l'un et l'autre, quoique en sens inverse,
-sont également contraires à l'esclavage, par suite
-des mêmes caractères essentiels qui les rendent
-<span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
-impropres à la conquête, sauf les perturbations
-accidentelles, qui, bien analysées, confirmeront
-toujours la relation principale. Sans doute, le monothéisme
-n'est point, de sa nature, absolument
-incompatible avec l'esclavage, pas plus qu'avec
-la conquête: mais il n'en a pas moins sans cesse
-tendu à en détourner pareillement l'humanité;
-et cette influence s'est pleinement manifestée
-dans tous les cas où le régime monothéique, véritablement
-spontané et opportun, a pu succéder convenablement
-aux préparations sociales indispensables,
-comme le montrera la leçon suivante. Les
-deux âges extrêmes de la vie religieuse étant ainsi
-généralement exclus d'une telle explication, il faut
-bien que l'âge moyen et principal, caractérisé par
-le polythéisme, fournisse la base spirituelle de cette
-grande institution, qui, sans doute, n'a pas dû se
-passer d'un pareil appui plus que tant d'autres
-moins importantes. Or, on reconnaît directement,
-en effet, quant à l'esclavage comme envers la conquête,
-que le polythéisme avait, par sa nature, à la
-fois assez de généralité pour servir de lien, et assez
-de spécialité pour maintenir les distances: le
-vainqueur et le vaincu, quoique conservant chacun
-ses dieux propres, avaient assez de religion
-commune pour comporter entre eux une certaine
-harmonie habituelle, pendant que, d'un autre côté,
-<span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
-la profonde subordination de l'un à l'autre était
-consacrée par celle des divinités correspondantes.
-C'est ainsi que le polythéisme, en général, s'opposait
-spontanément, presque au même degré,
-d'une part à l'immolation journalière des prisonniers,
-d'une autre part à leur affranchissement
-régulier, et conduisait immédiatement à sanctionner
-et à consolider leur esclavage habituel.</p>
-
-<p>Examinons maintenant le second caractère essentiel
-de l'ancienne économie sociale, c'est-à-dire,
-la confusion profonde qui s'y manifeste, à tous
-égards, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
-temporel, habituellement concentrés chez les mêmes
-chefs; tandis que leur séparation régulière
-constitue l'un des principaux attributs politiques
-de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
-spécialement au chapitre suivant. L'autorité
-spéculative, alors purement sacerdotale, et la
-puissance active, essentiellement militaire, furent
-toujours intimement unies sous le régime polythéique
-de l'antiquité; et cette combinaison inévitable
-était en relation nécessaire avec la destination
-générale que nous avons reconnue ci-dessus
-devoir être propre à ce régime pour l'ensemble de
-l'évolution humaine; telle est l'importante explication
-qui nous reste à établir sommairement, afin
-que le système fondamental de la politique ancienne
-<span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
-soit ici suffisamment analysé. Nous n'avons
-pas d'ailleurs à distinguer encore entre les deux
-modes très différens qu'a dû offrir nécessairement
-cette concentration caractéristique, suivant que les
-attributions militaires étaient subordonnées aux
-fonctions sacerdotales, ou que, au contraire, le
-caractère militaire avait absorbé, par un développement
-plus spécial, l'esprit sacerdotal. Quoique
-nous devions bientôt considérer ces deux modes
-comme nécessairement relatifs, l'un à l'origine du
-polythéisme, l'autre à sa destination principale,
-cette distinction, ici prématurée, compliquerait
-inutilement notre appréciation abstraite et générale,
-qui en sera d'ailleurs ultérieurement confirmée.</p>
-
-<p>L'antiquité ne pouvait ni ne devait aucunement
-connaître cette admirable séparation, spontanément
-établie, au moyen-âge, sous l'heureux ascendant
-du catholicisme, entre le pouvoir purement
-moral, essentiellement destiné à régler les pensées
-et les inclinations, et le pouvoir proprement politique,
-directement appliqué aux actes et aux
-résultats. Cette division capitale suppose nécessairement,
-comme je l'expliquerai au chapitre suivant,
-un développement préalable dans l'organisme
-social, qui était certainement impossible à
-une telle époque, où la simplicité et la confusion
-primitives des idées politiques n'eussent même pas
-<span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
-permis de comprendre la distinction régulière du
-maintien des principes généraux de la sociabilité
-d'avec leur usage spécial et journalier. Outre ces
-conditions intellectuelles, une pareille séparation
-ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des
-deux pouvoirs aurait déjà spontanément établi
-son existence propre, d'après une origine indépendante,
-tandis que, chez les anciens, ils dérivaient
-toujours nécessairement l'un de l'autre,
-soit que le commandement militaire ne constituât
-qu'un simple accessoire de l'autorité sacerdotale,
-soit, au contraire, que celle-ci fût réduite à servir
-d'instrument habituel à la domination des chefs
-de guerre. Enfin, la nature nécessairement étroite
-et locale de la politique ancienne, essentiellement
-bornée à une ville prépondérante, lors même que
-son empire a dû ensuite s'étendre progressivement
-à des populations très considérables, s'opposait évidemment,
-d'une manière spéciale, à toute idée
-d'une semblable division, dont le principal motif
-immédiat, au moyen-âge, est précisément résulté du
-besoin de rattacher à un pouvoir spirituel commun
-des nations trop éloignées et trop diverses pour
-que leurs gouvernemens temporels ne fussent pas
-inévitablement distincts. Aussi rien ne caractérise-t-il
-mieux le vrai génie politique de l'antiquité
-que cette confusion fondamentale et continue
-<span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
-entre les m&oelig;urs et les lois, ou les opinions et les
-actions; les mêmes autorités y étant toujours occupées
-à régler indifféremment l'un et l'autre,
-quelle que fût d'ailleurs la forme effective du gouvernement.
-Jusque dans les cas qui, par leur nature,
-semblaient devoir indiquer spontanément la
-possibilité d'un pouvoir spirituel, distinct et indépendant
-du pouvoir temporel, ce mélange intime
-se reproduit encore au plus haut degré:
-comme le témoignent clairement ces mémorables
-occasions, alors assez fréquentes, où une ville confiait
-expressément la puissance constituante à un
-citoyen sans magistrature active, et qui, ainsi devenu
-momentanément législateur suprême, ne pensait
-néanmoins jamais à organiser aucune séparation
-permanente entre le pouvoir moral et le
-pouvoir politique, quoique sa propre position dût
-tendre évidemment à lui <ins id="cor_10" title="ensuggérer">en suggérer</ins> l'idée. Les philosophes
-eux-mêmes, dans leurs utopies les plus
-hasardées, offrant toujours un inévitable reflet du
-génie dominant de la société contemporaine, ne
-distinguaient pas davantage entre le réglement des
-opinions et celui des actions, également confiés à
-une seule autorité fondamentale; et, cependant,
-l'existence régulière de cette classe d'hommes spéculatifs,
-chez les principales nations grecques, doit
-être regardée comme le premier germe véritable
-<span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
-de cette grande division sociale, ainsi que je l'expliquerai
-ci-dessous. Ceux d'entre eux qui avaient
-le plus exagéré le chimérique espoir ultérieur d'une
-société finalement régie par des philosophes, ne
-concevaient ainsi qu'une pareille concentration
-de tous les pouvoirs essentiels en de telles mains;
-ce qui, d'ailleurs, bien loin de constituer, suivant
-leur pensée, un vrai perfectionnement politique,
-n'aurait pu réellement aboutir qu'à une rétrogradation
-capitale, même comparativement à l'ordre
-social très imparfait qu'ils prétendaient améliorer,
-comme j'aurai lieu de le faire bientôt sentir.</p>
-
-<p>Envisagée sous un autre aspect général, cette
-confusion fondamentale, chez les anciens, entre
-les deux grands pouvoirs sociaux, sera aisément
-jugée, non-seulement inévitable d'après les diverses
-indications précédentes, mais, en outre,
-strictement indispensable à l'entière réalisation de
-la haute destination politique que nous avons reconnue
-ci-dessus devoir appartenir à cet âge
-préparatoire de l'humanité. Il est clair, en effet,
-que l'activité militaire n'aurait pu alors se développer
-convenablement, de manière à remplir
-suffisamment sa mission principale, si l'autorité
-spirituelle et la domination temporelle n'eussent
-pas été habituellement concentrées chez une
-même classe dirigeante. Ce double caractère
-<span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
-journalier des chefs militaires, à la fois pontifes et
-guerriers, constituait le plus puissant appui de la
-rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger,
-à cette époque, la nature et la continuité des
-guerres, et qui n'aurait pu autrement acquérir
-l'énergie et la stabilité nécessaires. De même,
-l'action collective de chaque nation armée sur les
-sociétés extérieures eût été radicalement entravée
-par toute séparation essentielle entre les deux
-autorités fondamentales, dont les inévitables conflits
-eussent alors tendu presque toujours à troubler
-la direction générale des guerres et à gêner
-la réalisation finale de leurs principaux résultats.
-Ainsi, soit au dedans, soit au dehors, le développement
-continu de l'esprit de conquête exigeait,
-dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance
-et une unité de conception et d'exécution,
-également incompatibles avec nos idées modernes
-sur la division élémentaire des deux grands
-pouvoirs sociaux. Le chapitre suivant expliquera
-directement, en effet, d'une manière irrécusable,
-la liaison intime et réciproque qui a dû exister
-entre l'établissement d'une telle division et
-le décroissement général du système militaire,
-dès lors devenu essentiellement défensif, conformément
-à la nature propre du monothéisme.
-Dans les cas exceptionnels, ci-dessus indiqués,
-<span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
-où le monothéisme s'est montré favorable à l'essor
-intense et prolongé de l'esprit de conquête,
-comme chez les Musulmans surtout, on doit
-noter que cette anomalie a constamment coïncidé
-avec la conservation, aussi peu normale, sous
-cette nouvelle phase religieuse, de l'ancienne
-confusion des pouvoirs: tant une telle concentration
-est nécessairement inséparable du libre et
-plein développement de l'activité militaire.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi reconnu combien cette intime
-combinaison était à la fois inévitable et indispensable
-dans la politique générale de l'antiquité,
-il est aisé de concevoir maintenant sa
-corelation fondamentale avec la nature propre
-du polythéisme correspondant. Nous constaterons
-spécialement, au chapitre suivant, la tendance
-nécessaire du monothéisme à séparer le
-pouvoir spirituel du pouvoir temporel, du moins
-quand il s'établit spontanément, chez une population
-convenablement préparée, où, sans une
-telle séparation, il ne saurait réaliser sa principale
-destination sociale. Il suffit ici de reconnaître,
-en sens inverse, combien le polythéisme
-est radicalement incompatible avec toute semblable
-division. Or, il est évident que la multiplicité
-des dieux, par l'inévitable dispersion qui en
-résulte dans l'action théologique, s'oppose directement
-<span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
-à ce que le sacerdoce acquière spontanément
-une homogénéité et une consistance qui
-lui soient propres, et sans lesquelles néanmoins
-son indépendance envers le pouvoir temporel ne
-saurait être aucunement assurée. Trop éloignés
-désormais d'un pareil régime, nos esprits modernes
-méconnaissent ou négligent la rivalité fondamentale
-qui devait habituellement régner entre
-les divers ordres de prêtres antiques, par suite
-de l'inévitable concurrence de leurs nombreuses
-divinités, dont les attributions respectives, quoique
-soigneusement réglées, ne pouvaient manquer
-d'engendrer de fréquens conflits; ce qui, malgré
-l'instinct commun du sacerdoce, tendait nécessairement
-à prévenir ou à dissoudre toute grande
-coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel
-voulût sérieusement l'empêcher. Chez les
-nations polythéistes les mieux connues, les différent
-sacerdoces, quoique ayant tenté de s'unir par
-plusieurs liens, soit ostensibles, soit secrets, se présentent,
-en effet, comme essentiellement isolés
-dans leur existence propre et indépendante, et ne
-se trouvent finalement rapprochés que par leur
-uniforme assujétissement à l'autorité temporelle,
-aisément parvenue à s'emparer directement des
-principales fonctions religieuses. Le pouvoir théologique
-n'a pu alors éviter une telle subalternité que
-<span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-dans les cas où il a dû, au contraire, devenir, ou
-plutôt rester, absolument prépondérant, par suite
-d'un essor très rapide de la première évolution intellectuelle,
-coïncidant avec un développement
-encore peu prononcé de l'activité militaire, comme
-je l'expliquerai ci-après. En aucune occasion, la nature
-du polythéisme n'a pu comporter l'existence
-d'un véritable pouvoir spirituel, pleinement distinct
-et indépendant du pouvoir temporel correspondant,
-sans que l'un des deux fût réduit à ne
-constituer habituellement qu'un simple appendice
-de l'autre ou son instrument général.</p>
-
-<p>Cette explication sommaire achève de faire convenablement
-ressortir l'éminente aptitude du
-polythéisme à correspondre spontanément aux
-principaux besoins politiques de l'antiquité;
-puisque, après avoir précédemment constaté
-sa tendance directe à seconder le développement
-naturel de l'esprit de conquête, nous reconnaissons
-maintenant son influence spéciale
-pour établir nécessairement la concentration fondamentale
-des pouvoirs sociaux, indispensable à
-la plénitude de ce développement. Telle est, du
-moins, le jugement essentiel qu'il faut porter de
-cette grande corelation, qui doit être surtout
-appréciée d'après la destination générale, si capitale
-quoique purement provisoire, qui devait
-<span class="pagenum" id="Page_204">204</span>
-caractériser cet âge social, dans l'ensemble de
-l'évolution humaine, suivant nos démonstrations
-antérieures. On méconnaîtrait radicalement, à cet
-égard, le véritable esprit de l'histoire, si, selon des
-habitudes encore trop dominantes, au lieu de
-considérer principalement le polythéisme dans
-sa période active et progressive, on persistait, au
-contraire, à y faire prévaloir l'examen de son
-époque de décomposition, où il est incontestable,
-en effet, que le maintien trop prolongé de cette
-concentration caractéristique, si long-temps nécessaire,
-devint, chez tant d'indignes empereurs,
-le principe du plus dégradant despotisme que
-l'humanité ait pu jamais subir. Mais n'est-il pas
-évident que le système de conquête, alors suffisamment
-développé, avait déjà pleinement atteint
-sa principale destination sociale; ce qui, en dissipant
-à jamais l'utilité provisoire de cette confusion
-spontanément établie, par le polythéisme,
-entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel,
-n'en laissait plus subsister que les inévitables dangers,
-jusque-là contenus ou dissimulés? Qu'y a-t-il,
-en ce cas, qui ne soit essentiellement commun à
-toute vicieuse prépondérance d'une institution
-quelconque, survivant mal à propos à l'accomplissement
-total de son office provisoire? En terminant
-cette importante appréciation, je crois
-<span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
-d'ailleurs ne devoir pas négliger ici l'occasion
-très naturelle qu'elle m'offre de signaler clairement,
-sous un rapport capital, l'inconséquence
-radicale qui caractérise aujourd'hui notre philosophie
-politique, considérée en ce qu'elle a de
-commun à tous les partis et à toutes les écoles.
-J'ai remarqué, au commencement du volume
-précédent, avec quelle déplorable unanimité on
-repousse maintenant, les uns en haine du catholicisme,
-les autres par désuétude de son véritable
-esprit, toute division réelle entre les deux pouvoirs,
-mais en continuant cependant à rêver le
-monothéisme comme base nécessaire de l'ordre
-social. Or, il est désormais évident que l'on s'efforce
-ainsi de concilier deux conditions essentiellement
-incompatibles; et le chapitre suivant
-achèvera de dissiper implicitement toute incertitude
-à ce sujet, en rendant irrécusable la corelation
-spontanée du monothéisme avec une telle
-division. Ceux qui, de nos jours, dans leurs
-étranges pensées de progrès, dictées par une aveugle
-imitation de l'antiquité, prétendraient rétablir
-cette concentration primordiale, alors aussi
-fondamentale qu'elle serait maintenant dangereuse
-et heureusement impossible, devraient donc,
-d'après les explications précédentes, pour être suffisamment
-conséquens à leurs vains projets, ne pas
-<span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
-s'arrêter au monothéisme, naturellement antipathique
-à un tel régime, et rétrograder de plein saut
-jusqu'au polythéisme proprement dit, qui en constituait
-certainement l'indispensable fondement.</p>
-
-<p>Telles sont, en général, les relations nécessaires
-du polythéisme avec les deux principales
-conditions caractéristiques de la politique de l'antiquité.
-Après les avoir ainsi séparément appréciées,
-il suffit ici, en les rapprochant, de signaler
-d'ailleurs leur intime et constante affinité. Or, il faut
-bien que l'institution de l'esclavage et la confusion
-élémentaire des deux pouvoirs soient, en réalité,
-étroitement liées, puisque l'abolition de l'une a toujours
-historiquement coïncidé avec la cessation de
-l'autre, comme je l'expliquerai spécialement au
-chapitre suivant. Il est clair directement, en effet,
-que l'esclavage ancien était nécessairement en
-harmonie avec cette réunion fondamentale de
-l'autorité spirituelle à l'autorité temporelle, qui
-donnait spontanément à l'empire du maître une
-certaine consécration religieuse, et qui, en même
-temps, affranchissait cette subordination domestique
-de toute interposition sacerdotale distincte,
-propre à contenir cet ascendant absolu.</p>
-
-<p>Les principales propriétés politiques du polythéisme
-étant désormais assez nettement caractérisées,
-il ne nous reste plus ici, pour en avoir convenablement
-<span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
-accompli l'appréciation abstraite, qu'à
-l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement
-dit. Outre que l'analyse politique devait avoir,
-envers un tel régime, une importance beaucoup
-plus capitale, en même temps que les difficultés
-propres en devaient être bien supérieures, l'influence
-morale du polythéisme, d'ailleurs plus aisément
-jugeable et ordinairement mieux connue,
-pourra maintenant être déterminée d'une manière
-très sommaire, et néanmoins suffisante à notre but
-essentiel, d'après sa correspondance nécessaire avec
-l'ensemble des explications précédentes, et surtout
-avec le double jugement que nous venons d'établir
-sur la corelation fondamentale du polythéisme
-à l'institution de l'esclavage antique et à la concentration
-des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux
-caractères essentiels du régime polythéique sont
-l'un et l'autre éminemment propres, comme nous
-l'allons voir, à expliquer directement cette profonde
-infériorité morale que tous les philosophes
-impartiaux se sont accordés à reconnaître dans le
-polythéisme comparé au monothéisme.</p>
-
-<p>Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage
-la morale, personnelle, domestique ou sociale,
-suivant la coordination fondamentale établie au
-cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître,
-en effet, combien elle devait être, chez les anciens,
-<span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
-profondément viciée par la seule existence
-de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter
-ici à faire expressément ressortir la profonde
-dégradation qui en résultait directement pour la
-majeure partie de notre espèce, dont le développement
-moral, ainsi radicalement négligé, était
-essentiellement privé de ce sentiment habituel de
-la dignité humaine qui en constitue la principale
-base, et restait entièrement livré à la seule action
-spontanée d'un tel régime, où la servilité devait
-tant altérer l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une
-telle appréciation doive, par sa nature,
-avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut
-se dissimuler que le fond principal des nations
-modernes est surtout issu de cette malheureuse
-classe, et qu'il conserve encore, même chez les
-populations les plus avancées, quelques traces morales
-trop irrécusables d'une pareille origine, cependant
-la haute évidence de ce sujet, à l'égard
-duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune
-rectification capitale, doit certainement nous dispenser
-d'y insister davantage. Considérons donc
-seulement l'influence morale de l'esclavage ancien
-sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement
-propre, malgré leur minorité numérique,
-est alors le plus essentiel à suivre, comme ayant
-dû ultérieurement servir de type nécessaire au
-<span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
-développement universel. Sous ce point de vue,
-il est aisé de sentir que cette institution, malgré
-son indispensable nécessité, ci-dessus expliquée,
-pour l'évolution politique de l'humanité, devait
-profondément entraver l'évolution morale proprement
-dite. En ce qui concerne même la morale
-purement personnelle, quoique la mieux connue
-des anciens, il est évident que l'habitude intime
-d'un commandement absolu envers des esclaves
-plus ou moins nombreux, à l'égard desquels chacun
-pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément
-tous ses caprices quelconques, tendait inévitablement
-à altérer cet empire de l'homme sur
-lui-même qui constitue le premier principe du
-développement moral, sans parler d'ailleurs des
-dangers trop évidens de la flatterie, auxquels
-chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement
-exposé. Relativement à la morale domestique
-surtout, on ne saurait douter, suivant la judicieuse
-observation de De Maistre, que l'esclavage
-n'y corrompît directement, en général, à un degré
-souvent très prononcé, les plus importantes relations
-de famille, par les désastreuses facilités qu'il
-offrait spontanément au libertinage, au point de
-rendre d'abord presque illusoire l'établissement
-même de la monogamie. Quant à la morale sociale
-enfin, dont l'amour général de l'humanité doit
-<span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
-constituer le principal caractère, il est trop aisé
-de sentir combien les habitudes universelles de
-cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire,
-alors familièrement contractées envers d'infortunés
-esclaves, essentiellement soustraits à toute protection
-réelle, devaient tendre à développer ces sentimens
-de dureté, et même de férocité, qui, à tant
-d'égards, caractérisaient d'ordinaire les m&oelig;urs
-anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence
-inévitable jusque chez les meilleurs naturels.</p>
-
-<p>En considérant de la même manière l'autre
-condition politique fondamentale des sociétés anciennes,
-on peut reconnaître, avec non moins
-d'évidence, la funeste influence qui devait, en
-général, directement résulter de la confusion élémentaire
-entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
-temporel, pour entraver profondément, à cette
-époque, le développement moral de l'humanité.
-C'est par suite, en effet, d'une telle confusion que la
-morale devait être, chez les anciens, essentiellement
-subordonnée à la politique; tandis que, chez
-les modernes, au contraire, surtout sous le règne du
-catholicisme proprement dit, la morale, radicalement
-indépendante de la politique, a tendu de plus
-en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au
-chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux
-du point de vue général et permanent de la morale
-<span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
-au point de vue spécial et mobile de la politique,
-devait certainement altérer beaucoup la
-consistance des prescriptions morales, et même
-corrompre souvent leur pureté, en faisant trop
-fréquemment négliger l'appréciation des moyens
-pour celle du but prochain et particulier, et en
-disposant à dédaigner les qualités les plus fondamentales
-de l'humanité comparativement à celles
-qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels
-d'une politique nécessairement variable. Quelque
-inévitable que dût être alors une telle imperfection,
-elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable.
-Il est clair, en un mot, que la morale des
-anciens était, en général, comme leur politique,
-éminemment militaire; c'est-à-dire, essentiellement
-subordonnée à la destination guerrière qui
-devait surtout caractériser cet âge de l'humanité.
-Plus les nations y étaient fortement constituées
-pour ce but principal, plus il devenait la règle
-suprême dans l'appréciation habituelle des diverses
-dispositions morales, toujours estimées et encouragées
-en raison de leur aptitude fondamentale à seconder
-la réalisation graduelle de ce grand dessein
-politique, soit à l'égard du commandement ou de
-l'obéissance. Ce caractère moral propre au régime
-polythéique de l'antiquité peut, encore aujourd'hui,
-être directement étudié dans les phases
-<span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
-analogues de sociabilité, chez diverses nations
-sauvages, pareillement organisées pour la guerre,
-et avec une semblable concentration des deux pouvoirs
-généraux. En second lieu, il résultait nécessairement
-d'un tel régime l'absence ordinaire
-de toute éducation morale proprement dite, à
-défaut de tout pouvoir spécial susceptible de la
-diriger convenablement, et que le monothéisme
-devait seul ultérieurement instituer. L'intervention
-arbitraire, trop souvent puérile et tracassière,
-par laquelle le magistrat, chez les Grecs et les
-Romains, tentait directement d'assujétir la vie
-privée à de minutieux réglemens presque toujours
-illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement
-lieu de cette grande fonction élémentaire.
-Aussi s'efforçait-on alors de suppléer, quoique très
-imparfaitement, à cette immense lacune sociale,
-en utilisant avec sagesse les occasions spontanées
-de faire indirectement pénétrer, dans la masse des
-hommes libres, un certain enseignement moral,
-par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu
-conserver chez les modernes une égale importance,
-en vertu même du mode bien supérieur suivant
-lequel cette attribution capitale y a été enfin
-remplie. L'action sociale des philosophes, surtout
-chez les Grecs, et accessoirement chez les Romains,
-n'avait point, à vrai dire, sous le rapport moral,
-<span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
-d'autre destination essentielle: et cette manière,
-si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction
-à la libre intervention d'un office privé, en
-dehors de toute organisation légale, n'aboutissait
-immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport,
-la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir
-d'ailleurs la réparer jamais suffisamment;
-puisqu'une telle influence devait presque toujours
-se réduire à de pures déclamations, essentiellement
-impuissantes et souvent dangereuses, quelle
-qu'ait été, du reste, son utilité provisoire pour
-préparer une régénération ultérieure, comme je
-l'indiquerai plus loin.</p>
-
-<p>Telles sont, en aperçu, les deux causes principales
-qui expliquent convenablement la profonde
-infériorité justement signalée, sous le rapport
-moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité.
-En appréciant la morale générale des anciens
-suivant leur propre esprit, c'est-à-dire relativement
-à leur politique, on doit la trouver très
-satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder,
-d'une manière directe et complète, le développement
-caractéristique de leur activité militaire:
-et, en ce sens, elle a pareillement participé
-à l'ensemble de l'évolution humaine, qui n'aurait
-pu d'abord trouver d'issue sans cette voie naturelle.
-Mais elle est, au contraire, très imparfaite,
-<span class="pagenum" id="Page_214">214</span>
-quand on y considère une phase nécessaire de
-l'éducation purement morale de l'humanité. On
-voit ici que cette imperfection ne tient point
-essentiellement à l'immédiate consécration des passions
-quelconques, autorisée ou facilitée par la
-nature du polythéisme. Quoique cette dernière
-influence soit, à certains égards, incontestable, il
-n'est pas douteux néanmoins que les philosophes
-chrétiens s'en sont formés, en général, une notion
-fort exagérée; puisque, à les en croire, on ne saurait
-comprendre qu'aucune moralité ait pu résister
-alors à un tel dissolvant. Cependant, cet inévitable
-inconvénient du polythéisme n'a pu
-évidemment détruire ni l'instinct moral de
-l'homme, ni la puissance graduelle des observations
-spontanées que le bon sens a dû bientôt
-réunir sur les diverses qualités de notre nature,
-et sur leurs conséquences ordinaires, individuelles
-ou sociales. D'un autre côté, le monothéisme,
-malgré sa supériorité caractéristique à cet égard,
-n'a point certainement réalisé, à un degré plus
-éminent, sa moralité intrinsèque, dans les cas exceptionnels
-où il est resté compatible avec l'esclavage
-et avec la confusion des deux pouvoirs,
-comme on le verra au chapitre suivant. Enfin, il
-n'est peut-être pas inutile, à ce sujet, de noter ici
-que cette tendance, tant reprochée, d'une manière
-<span class="pagenum" id="Page_215">215</span>
-absolue, au polythéisme antique, et qui était
-d'ailleurs une suite alors nécessaire de l'extension
-des explications théologiques à l'étude du monde
-moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux
-divers sentimens humains, un essor libre et naïf,
-dont la trop forte compression originaire eût empêché
-ensuite, quand la vraie morale est devenue
-possible, de bien discerner le degré d'encouragement
-ou de neutralisation qu'ils doivent habituellement
-recevoir. Ainsi, l'éminente supériorité
-nécessaire du monothéisme sous ce rapport capital,
-ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable
-participation du polythéisme aux propriétés essentielles
-de la philosophie théologique dans
-l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe
-indispensable à l'unanime établissement de certaines
-opinions morales, qu'une telle universalité
-doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même
-pour sanctionner ultérieurement ces règles par la
-perspective de la vie future, dont l'entière indétermination
-naturelle permet aisément au génie
-théologique, heureusement assisté du génie esthétique,
-d'y construire librement son type idéal de
-justice et de perfection, de manière à convertir
-enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce
-qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée
-de notre enfance, rêvant naïvement, abstraction
-<span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
-faite de toute moralité, l'éternelle prolongation de
-ses plus chères jouissances. Un coup d'&oelig;il rapide
-conduit, en effet, à reconnaître directement que,
-sous tous les aspects importans, le polythéisme
-devait déjà ébaucher le développement moral de
-l'humanité, indépendamment de son aptitude
-spéciale à seconder l'essor des qualités les plus
-convenables à la destination caractéristique de ce
-premier âge social.</p>
-
-<p>Son efficacité est surtout prononcée relativement
-aux deux termes extrêmes de la morale générale,
-d'abord personnelle, et finalement sociale.
-Quant à la première, dont les anciens avaient, en
-général, dignement reconnu l'importance vraiment
-fondamentale comme seule épreuve décisive
-de nos forces morales, son application militaire
-était trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se
-fussent point occupés, de très bonne heure, à la
-développer soigneusement, en ce qui concerne
-principalement l'énergie, soit active, soit passive,
-qui, dans la vie sauvage, constitue la vertu dominante.
-Commencé sous le fétichisme, ce développement
-a dû être extrêmement perfectionné par
-le polythéisme. Sous ce rapport moral, quoique le
-plus élémentaire de tous, les prescriptions les plus
-simples et les plus évidentes ne pouvaient d'abord
-s'établir unanimement que d'après cette heureuse
-<span class="pagenum" id="Page_217">217</span>
-intervention spontanée de l'esprit religieux:
-on n'en saurait douter à l'égard même des habitudes
-de purification physique, si essentielles, outre
-leur destination immédiate, comme le premier
-exemple de cette surveillance continue que
-l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne,
-soit pour agir, soit pour résister. En second
-lieu, relativement à la morale sociale proprement
-dite, il est clair que le polythéisme a directement
-développé, au plus éminent degré, cet amour de
-la patrie que nous avons vu, au chapitre précédent,
-spontanément ébauché par le fétichisme,
-secondant déjà, de la manière la plus naturelle,
-l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et
-stimulée par le polythéisme, en vertu de son caractère
-éminemment national, cette affection primitive
-s'était élevée, chez les anciens, comme chez
-tous les peuples analogues, à la dignité du patriotisme
-le plus profond et le plus énergique, souvent
-exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, et qui
-devait alors constituer le but principal et presque
-exclusif de l'ensemble de l'éducation morale. Il
-serait superflu d'insister ici sur l'admirable relation
-d'un tel sentiment prépondérant, à la destination
-spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité
-spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu
-d'étendue des nations anciennes, soit de la nature
-<span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
-même des guerres, qui devait, aux yeux de chacun,
-présenter sans cesse comme imminents la mort ou
-l'esclavage, dont le plus entier dévouement à la
-patrie pouvait seul habituellement préserver. Quelque
-férocité que dût nécessairement entretenir alors
-une telle disposition, où la haine de tous les étrangers
-quelconques était toujours inséparable de l'attachement
-au petit nombre des compatriotes, elle a
-certainement concouru, outre son application immédiate,
-au développement fondamental de notre
-évolution morale, où elle constitue un indispensable
-degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais
-être impunément franchi, malgré l'incontestable
-prééminence du terme final si heureusement établi
-ensuite par le christianisme dans l'amour universel
-de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée
-eût inévitablement entravé l'indispensable
-essor militaire de l'antiquité. On doit aussi, sous le
-même aspect, rapporter au polythéisme la première
-organisation régulière d'un ordre très essentiel,
-et aujourd'hui trop superficiellement apprécié,
-de relations morales élémentaires, déjà ébauchées
-par le fétichisme, et que le catholicisme a, comme
-je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit
-des usages, publics ou privés, qui, par le respect
-général des vieillards, et l'habituelle commémoration
-des ancêtres, tendent à entretenir ce sentiment
-<span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
-fondamental de la perpétuité sociale, si
-indispensable à tous les âges de l'humanité, et qui
-doit désormais devenir encore plus nécessaire à
-mesure que les espérances théologiques relatives
-à la vie à venir perdent irrévocablement leur ancien
-ascendant; en même temps que la philosophie
-positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai
-en son lieu, à le développer beaucoup plus
-qu'il n'a pu l'être jusqu'ici, en faisant spontanément
-ressortir, à tous égards, l'intime liaison de
-l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle,
-passée, ou future.</p>
-
-<p>La plus grande imperfection morale du polythéisme
-concerne la morale domestique, dont
-l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable
-interposition naturelle entre la morale personnelle
-et la morale sociale, alors trop directement
-rattachées l'une à l'autre, par suite de la
-prépondérance nécessaire de la politique. C'est là
-surtout, comme le chapitre suivant nous l'expliquera,
-le titre le plus spécial du catholicisme à
-l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour
-avoir enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens,
-en s'attachant principalement à constituer
-la famille, et à faire dépendre les vertus sociales
-des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait
-méconnaître l'influence préalable du polythéisme
-<span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
-dans le premier essor de la morale domestique.
-En se bornant à l'indiquer ici sous le
-rapport le plus fondamental, c'est-à-dire, quant
-aux relations conjugales, c'est, évidemment, pendant
-le règne du polythéisme que l'humanité s'est
-irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame.
-Quoiqu'on ait faussement représenté la polygamie
-comme un invariable résultat du climat,
-chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment
-l'échelle sociale, elle a partout constitué,
-au Nord aussi bien qu'au Midi, un attribut
-nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt
-que la pénurie des subsistances n'empêche plus la
-brutale satisfaction de l'instinct reproducteur.
-Mais, malgré cette préexistence nécessaire et
-constante de l'état polygame, il n'en reste pas
-moins vrai que, dans notre espèce, encore plus
-que chez tant d'autres, en vertu même de sa supériorité
-caractéristique, l'état purement monogame
-est le plus favorable, pour chaque sexe, au plus
-complet développement de nos plus heureuses dispositions
-de tous genres; ce qu'il serait ici superflu
-de démontrer expressément, quelles que soient,
-à cet égard, les déplorables aberrations momentanées
-de notre anarchique situation mentale. Aussi
-le sentiment graduellement manifesté de cette
-grande condition sociale a-t-il déterminé bientôt,
-<span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
-presque dès l'origine du polythéisme, le premier
-établissement de la monogamie, promptement
-suivi des plus indispensables prohibitions sur les
-cas d'inceste. Les diverses phases principales du
-régime polythéique ont même été toujours accompagnées,
-comme on le verra ci-après, de modifications
-croissantes dans ce mariage primitif, dont
-le perfectionnement graduel a constamment tendu
-à mieux développer, au profit commun de l'humanité,
-la nature propre de chaque sexe. Toutefois,
-le vrai caractère social de la femme était encore
-loin d'être suffisamment prononcé, en même temps
-que sa dépendance inévitable envers l'homme restait
-trop affectée de la brutalité primordiale. Cet
-essor très imparfait du vrai génie féminin se manifeste
-même, sous le polythéisme, par un indice
-qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler
-d'abord présenter, au contraire, un symptôme
-spécial de l'importance politique des femmes;
-je veux parler de cette participation constante,
-quoique secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui
-leur est alors directement accordée, et que le monothéisme
-leur a irrévocablement enlevée. La civilisation
-développe essentiellement toutes les
-différences intellectuelles et morales, celles des
-sexes aussi bien que toutes les autres quelconques:
-en sorte que ces sacerdoces féminins propres
-<span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
-au polythéisme ne constituent pas plus une
-présomption favorable pour la condition correspondante
-des femmes, que celles qu'on pourrait
-également induire de cette existence presque contemporaine
-de femmes chasseresses et guerrières,
-toujours et partout trop inhérente à un tel âge
-social pour pouvoir être entièrement fabuleuse,
-quelque étrange qu'elle doive maintenant paraître.
-Du reste, il serait certainement inutile de
-signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables
-qui, suivant la belle observation de Robertson,
-établissent, avec une entière évidence,
-combien l'état social des femmes était radicalement
-inférieur, sous le régime polythéique de
-l'antiquité, à ce qu'il est devenu ensuite sous
-l'empire du christianisme. Il suffirait, au besoin,
-de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si justement
-réprouvés par le catholicisme, et qui ont
-toujours fait la honte morale de l'antiquité tout
-entière, même chez ses plus éminens personnages:
-car on ne saurait concevoir un symptôme plus
-prononcé du peu de considération alors accordée
-aux femmes que cette monstrueuse prédilection
-qui faisait chercher ailleurs le développement des
-plus pures émotions sympathiques, en réservant
-essentiellement l'union sexuelle pour son indispensable
-destination physique, comme l'ont systématiquement
-<span class="pagenum" id="Page_223">223</span>
-exposé, avec une si révoltante
-naïveté, dans la Grèce et à Rome, tant d'illustres
-philosophes et hommes d'état, à tous autres
-égards très recommandables. L'intime corelation
-de cette grande aberration primitive avec la vie
-habituellement trop isolée du sexe mâle chez les
-peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite,
-malgré l'état agricole, chez les nations constamment
-en guerre, est d'ailleurs trop évidente pour
-exiger aucune explication, quand on pense à
-l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans
-notre vie moderne, la société presque continuelle
-des deux sexes. J'ai, en outre, déjà suffisamment
-signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage
-dans l'ancienne économie sociale, comme
-tendant à altérer gravement l'institution même
-de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient
-réellement tous ces divers reproches essentiels, ils
-ne sauraient annuler l'indispensable participation
-du polythéisme à ébaucher aussi, à tous égards,
-le développement fondamental de la morale domestique,
-quoique avec moins d'efficacité qu'envers
-la morale personnelle et la morale sociale,
-par une impulsion spontanée qui n'aurait pu
-alors provenir d'aucune autre source spirituelle.</p>
-
-<p>Nous avons enfin suffisamment complété ainsi,
-pour notre but principal, l'importante appréciation
-<span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
-abstraite des différentes propriétés générales,
-intellectuelles ou sociales, qui caractérisent le
-polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble
-de cet examen approfondi doit, ce me semble,
-laisser, chez tout vrai philosophe, après les comparaisons
-convenables, cette impression finale que,
-malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections,
-un tel régime, par l'homogénéité supérieure
-et la connexité plus intime de ses divers
-élémens essentiels, tendait spontanément à développer
-des hommes bien plus consistans et plus complets
-qu'il n'a pu en exister depuis, lorsque l'état
-de l'humanité fut devenu moins uniformément et
-moins purement théologique, sans être jusqu'ici
-assez franchement positif. Mais, quoi qu'il en soit,
-il nous reste maintenant, pour avoir convenablement
-réalisé l'appréciation fondamentale de ce
-grand âge religieux, à le considérer encore sous
-un aspect plus spécial, sans toutefois descendre
-jusqu'aux considérations concrètes incompatibles
-avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement
-les diverses formes essentielles qu'a dû
-successivement affecter un tel régime, relativement
-au mode déterminé suivant lequel chacune
-d'elles devait inévitablement participer à la destination
-générale précédemment attribuée au polythéisme
-dans l'évolution totale de l'humanité.
-<span class="pagenum" id="Page_225">225</span>
-On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le
-polythéisme essentiellement théocratique et le
-polythéisme éminemment militaire, suivant que
-la concentration élémentaire des deux pouvoirs
-y affectait davantage le caractère spirituel ou le
-caractère temporel; il faut ensuite, par une analyse
-plus précise, et cependant aussi indispensable,
-distinguer, dans le dernier système, le cas
-où l'activité militaire, quoique continue, n'a pu
-encore suffisamment atteindre son but principal,
-et celui où l'esprit de conquête a pu enfin recevoir
-convenablement tout son développement graduel:
-ce qui, en résultat définitif, conduit à décomposer
-l'ensemble du régime polythéique en trois
-modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations
-plus rationnelles, peuvent être provisoirement
-désignés par les qualifications purement
-historiques de mode égyptien, mode grec, et
-finalement mode romain, dont nous allons reconnaître
-l'attribution propre et l'invariable succession.</p>
-
-<p>Un système politique caractérisé principalement
-par la domination presque absolue de la classe sacerdotale,
-a partout présidé nécessairement à la civilisation
-originaire, dont seul il pouvait alors ébaucher
-réellement tous les divers élémens essentiels,
-intellectuels ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme,
-<span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
-parvenu à l'état d'astrolâtrie, et peut-être
-même un peu avant l'entière transition de la vie
-pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être
-convenablement développé que sous l'ascendant
-du polythéisme proprement dit. Son véritable
-esprit général, aussi rapproché que possible de
-celui qui appartient spontanément au gouvernement
-domestique, consiste, en prenant l'imitation
-pour principe fondamental d'éducation, à
-consolider la civilisation naissante par l'hérédité
-universelle des diverses fonctions ou professions
-quelconques, sans aucune distinction de celles
-qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou
-publiques: d'où résulte le pur régime des castes,
-hiérarchiquement subordonnées l'une à l'autre
-suivant l'importance de leurs attributions respectives,
-sous la commune direction suprême de la
-caste sacerdotale, qui, seule dépositaire de toutes
-les conceptions humaines, est alors exclusivement
-propre à établir réellement un lien continu entre
-ces corporations hétérogènes, primitivement issues
-d'autant de familles. Cette antique organisation
-n'ayant pas été formée essentiellement pour
-la guerre, qui a simplement contribué à l'étendre
-et à la propager, la caste la plus inférieure et la
-plus nombreuse n'y est point nécessairement dans
-l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par
-<span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
-la sujétion individuelle, mais dans un état de profond
-assujétissement collectif, qui constitue, à
-vrai dire, une condition encore plus dégradante
-et moins favorable à un affranchissement ultérieur.</p>
-
-<p>On doit, à mon gré, regarder comme une loi
-générale de dynamique sociale la tendance inévitable
-de toute civilisation indigène, dans son
-développement spontané, vers un tel régime initial,
-dont les traces se retrouvent partout, même
-au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine
-encore essentiellement chez la majeure partie
-de la population asiatique, au point de sembler
-aujourd'hui particulièrement propre à la race
-jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas
-été d'abord plus exempte, et s'en soit seulement
-plus rapidement et plus pleinement dégagée, ou
-en vertu de sa supériorité effective, ou par suite
-de circonstances plus favorables. Mais ce régime,
-que l'essor prépondérant de l'activité militaire
-devait radicalement altérer, n'a pu devenir profondément
-caractéristique que sous l'influence
-permanente, suffisamment prononcée, des conditions
-extérieures qui pouvaient à la fois entraver
-le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser
-celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales,
-qui n'ont jamais pu exercer ensuite une
-<span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
-action sociale aussi capitale, ont surtout consisté
-dans la réunion d'un heureux climat avec un sol
-fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel,
-en assurant aisément les subsistances,
-pourvu d'ailleurs que la population, convenablement
-étendue, occupât un territoire propre à
-établir spontanément des communications intérieures,
-et enfin que le pays fût néanmoins, par
-sa nature, assez pleinement isolé pour être préservé
-des envahissemens extérieurs sans pousser
-fortement à la vie guerrière: rien ne peut mieux
-satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée
-d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la
-mer, et, d'un autre, par d'immenses déserts ou
-des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système
-théocratique des castes s'est-il jadis pleinement
-réalisé en Égypte, dans la Chaldée, dans la
-Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans
-la partie de l'Orient la moins exposée au contact
-graduel de la race blanche, à la Chine, au Japon,
-au Thibet, dans l'Indostan, etc.: par suite d'influences
-analogues, on l'a de même essentiellement
-retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque
-de la conquête, sans qu'une telle similitude puisse,
-du reste, y motiver aucune induction raisonnable
-sur des communications peu compatibles avec
-l'esprit de ce régime. Outre cette multiplicité
-<span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
-d'exemples décisifs, qui suffirait à constater
-directement la spontanéité fondamentale d'une
-semblable organisation, on en peut signaler
-des traces plus ou moins caractéristiques dans
-tous les cas de civilisation indigène; comme,
-par exemple, pour notre Europe occidentale,
-chez les Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les
-nations dont le développement propre a été surtout
-hâté par d'heureuses colonisations, on en
-reconnaît encore l'influence primordiale; l'empreinte
-générale s'en fait toujours sentir dans
-les diverses institutions ultérieures, et n'est pas
-même aujourd'hui complétement effacée, au sein
-des sociétés les plus avancées. En un mot, ce
-régime constitue partout le fond nécessaire de
-l'ancienne civilisation.</p>
-
-<p>Cette universalité plus ou moins prononcée et la
-profonde ténacité qui caractérisent un tel système,
-doivent faire penser, quels qu'en puissent être les
-vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de sa
-splendeur, en harmonie intime avec les besoins
-essentiels de l'humanité. Il est facile, en effet, de
-reconnaître qu'il a été primitivement indispensable
-pour ébaucher, à tous égards, l'évolution
-fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord,
-sa spontanéité est évidemment irrécusable; car
-rien n'est certes plus naturel, à l'origine, que
-<span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
-l'hérédité générale des professions, qui fournit
-aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus
-facile et le plus puissant moyen d'éducation, le
-seul même alors praticable, tant que la tradition
-orale doit constituer encore le principal mode de
-transmission universelle, soit à défaut d'aucun
-autre procédé suffisant, soit surtout en vertu du
-peu de rationnalité des conceptions quelconques.
-A quelque perfectionnement même que puisse
-jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair
-que cette tendance primitive à l'hérédité s'y fera
-inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré
-constamment décroissant, puisque la plupart des
-hommes n'ayant point, à vrai dire, de vocations
-spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement
-se sentir disposé à embrasser volontiers la
-profession paternelle, pour peu que la société se
-trouve normalement classée; ce qui d'ailleurs
-n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur
-momentanée mais unanime à un déclassement
-général, alors plus ou moins nécessaire. Malgré
-que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée
-par les m&oelig;urs, doive heureusement avoir,
-chez les modernes, un tout autre caractère que
-l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux
-anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur
-économie sociale, elle n'en procède pas moins,
-<span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
-au fond, du même principe élémentaire, d'après
-les garanties profondes que doit toujours offrir au
-bonheur, soit privé, soit public, la plus complète
-préparation possible de chacun à sa vraie destination
-sociale. Le seul moyen de diminuer, sans
-aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité
-de ce mode spontané, consiste à rationnaliser
-de plus en plus l'éducation humaine, en faisant
-passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle,
-dans l'enseignement public, abstrait et
-systématique, ce qui auparavant exigeait un apprentissage
-domestique, concret et empirique.
-C'est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement
-cesser l'hérédité des fonctions sacerdotales,
-aussi universelle, dans toute l'antiquité,
-que celle des autres attributions quelconques,
-privées ou publiques.</p>
-
-<p>En second lieu, les propriétés fondamentales de
-ce régime initial ne sont pas moins incontestables,
-à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution
-intellectuelle lui devra toujours la première
-division permanente entre la théorie et la pratique,
-alors suffisamment ébauchée par le développement
-spécial d'une caste spéculative, naturellement
-investie, même à un degré exorbitant,
-de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude
-et à la continuité de ses travaux. Aussi, en
-<span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
-tous genres, les élémens primitifs de nos connaissances
-réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à
-cette grande époque, où l'esprit humain a
-enfin commencé à régulariser sa marche générale.
-La même observation doit s'étendre aux
-beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment
-de leur charme direct, par la caste
-dirigeante, soit comme accessoire du dogme et
-du culte, soit comme moyen d'enseignement et
-de propagation. Néanmoins c'est surtout le développement
-industriel qui, n'exigeant pas d'aussi
-rares vocations intellectuelles, et ne pouvant
-inspirer aucune inquiétude politique à la classe
-prépondérante, a dû être plus spécialement secondé
-par un tel régime, sous lequel d'ailleurs
-l'état de paix habituelle permettait d'employer
-les masses inférieures à des opérations vraiment
-colossales, où la force supplée presque toujours
-au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors
-une véritable importance. On ne saurait douter
-que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur
-premier essor, long-temps supérieur au grossier
-élan des sociétés essentiellement militaires. La
-perte nécessairement fréquente de diverses inventions
-utiles avant que cette organisation conservatrice
-pût être convenablement établie, avait
-dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin
-<span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
-fondamental, et devait ensuite faire habituellement
-apprécier ce puissant moyen de consolider
-le degré de division du travail où notre
-espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre
-époque, l'aptitude fondamentale du polythéisme
-à fournir, par sa nature, des moyens généraux
-d'honorer les divers talens, n'a été plus
-pleinement réalisée que sous cette première organisation,
-qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose
-proprement dite la glorieuse commémoration
-des principaux inventeurs, ainsi proposés
-à l'adoration habituelle des castes respectives.
-Sous le point de vue social, la convenance primordiale
-d'un tel régime n'est pas moins prononcée.
-Dans l'ordre politique proprement dit,
-la stabilité constitue évidemment son principal
-attribut. Toutes les précautions capitales s'y
-trouvaient spontanément instituées, avec la plus
-grande énergie possible, pour le préserver de
-toute grave atteinte, intérieure ou extérieure.
-Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement
-isolées entre elles, n'étaient habituellement
-liées que par leur commune subordination
-à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles devait
-sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle
-y trouvait exclusivement les lumières
-spéciales et l'impulsion propre qui lui étaient
-<span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
-journellement indispensables à tous égards. Jamais
-il n'a pu exister ensuite une aussi intense
-concentration, régulière et permanente, des pouvoirs
-humains, que celle alors naturellement
-établie chez cette caste suprême, dont chaque
-membre, du moins dans les rangs supérieurs de
-la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement
-prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste,
-ingénieur et médecin. Les hommes d'état
-de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et
-la généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu
-comporter jusqu'ici l'état moderne, paraissent, à
-leur tour, des personnages fort incomplets, comparativement
-à ces admirables natures théocratiques
-de la première antiquité, dont Moïse constitue
-pour nous le type, sinon le plus fidèle, du
-moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur,
-ce régime ne pouvait courir immédiatement
-de graves dangers que par le développement
-toujours imminent de l'activité militaire,
-dont la politique sacerdotale prévenait, autant
-que possible, les suites plus ou moins perturbatrices,
-en ouvrant, de temps à autre, une issue
-convenable à l'inquiétude des guerriers, par de
-larges expéditions lointaines et par des colonisations
-irrévocables. Enfin, sous l'aspect purement
-moral, on ne peut méconnaître la tendance
-<span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
-nécessaire de ce régime à développer soigneusement,
-par une première culture, à la fois spontanée
-et systématique, la morale personnelle en
-ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout
-la morale domestique, trop négligée ensuite
-par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué
-ci-dessus, et qui, dans ces théocraties,
-devait naturellement devenir prépondérante,
-l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe
-de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant
-toujours sur le principe d'imitation. Quoique la
-polygamie y fût encore essentiellement prépondérante,
-sauf quelques cas exceptionnels de monogamie
-fort imparfaite et très précaire, la condition
-sociale des femmes recevait pourtant alors
-sa première amélioration fondamentale, depuis
-l'âge de barbarie où le sexe le plus faible restait
-communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés
-par le sexe prépondérant: leur réclusion
-habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie,
-constituait déjà, en réalité, un premier
-hommage général, et un témoignage involontaire
-de considération, tendant dès lors à leur attribuer,
-dans l'ordre élémentaire de la société, une position
-de plus en plus conforme à leur vraie nature
-caractéristique. Quant à la morale sociale, il
-est évident que l'esprit de ce régime devait directement
-<span class="pagenum" id="Page_236">236</span>
-développer, au plus haut degré, le respect
-des vieillards, et le culte général des ancêtres.
-Le grand sentiment du patriotisme n'y
-était encore, chez les masses, sauf l'attachement
-instinctif au sol natal, qu'à son ébauche la plus
-élémentaire, l'amour de la caste, qui, quelque
-étroit qu'il doive nous paraître, constitue un
-intermédiaire indispensable dans l'essor graduel
-de la moralité humaine, surtout à cette époque,
-et peut-être toujours sous de nouvelles formes.
-Du reste, la profonde aversion superstitieuse
-qu'un tel système devait inspirer pour toute
-relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup
-à augmenter son immuable consistance,
-doit être soigneusement distinguée de l'actif dédain
-ultérieurement entretenu par le polythéisme
-militaire.</p>
-
-<p>Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins
-certain que ce grand système théocratique,
-après avoir ébauché, sous tous les rapports, l'évolution
-humaine, devait devenir ensuite radicalement
-antipathique aux principaux progrès ultérieurs,
-intellectuels ou sociaux, en vertu même
-de l'excessive stabilité qui le caractérisait, et qui
-tendait graduellement à se convertir en une immobilité
-opiniâtre, quand les nouveaux développemens
-ont fini par exiger un autre classement
-<span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
-social<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Ce n'est pas que cette immuabilité soit,
-comme on le pense, absolue: puisque ce régime
-n'est point, à beaucoup près, identique au Thibet
-à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à ce qu'il
-est devenu à la Chine, où l'introduction des
-examens graduels a tant modifié l'institution des
-castes, sans toutefois la détruire réellement; ce
-qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas
-immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans
-doute spontanément parvenir à s'y ouvrir enfin
-une issue quelconque, cependant notre développement
-européen a heureusement dépendu d'une
-toute autre marche, infiniment plus rapide,
-comme nous le reconnaîtrons ci-après: en sorte
-qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique
-<span class="pagenum" id="Page_238">238</span>
-compatible avec la seule théocratie,
-le premier grand progrès général ayant dû précisément
-consister à passer à une autre organisation,
-dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner
-suffisamment. On conçoit aisément, en effet,
-combien ce régime purement conservateur doit
-bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement
-considérable, intellectuel ou social,
-par la tendance de la caste prépondérante à consacrer
-ses immenses ressources de tous genres au
-maintien général de sa domination presque absolue,
-lorsque elle-même a déjà perdu nécessairement,
-sous l'influence prolongée de cette suprématie,
-la principale stimulation de son propre développement.
-Au premier aspect, ce système politique
-semble rationnellement très satisfaisant, en ce
-qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, quoique
-ce soit, au fond, encore davantage celui de la
-peur, puisqu'il repose bientôt sur l'usage continu
-des terreurs superstitieuses, et même des divers
-prestiges suggérés par une grossière ébauche des
-connaissances physiques; à peu près comme si la
-population était soumise à des conquérans mieux
-armés. Mais, par une appréciation plus approfondie,
-il importe d'ailleurs de reconnaître franchement,
-dès cette première époque, une haute
-nécessité sociale, suite inévitable de l'économie
-<span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
-fondamentale de la nature humaine, et qui condamne
-directement la domination politique de
-l'intelligence, comme radicalement hostile à l'accomplissement
-graduel de notre véritable évolution.
-Quoique l'esprit doive spontanément tendre
-de plus en plus à la suprême direction des affaires
-humaines, il ne saurait certainement y parvenir
-jamais, par suite de l'extrême imperfection de
-notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement
-si peu énergique: en sorte que, dans
-l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit est seulement
-destiné à modifier essentiellement la prépondérance
-matérielle, par un indispensable
-office consultatif, mais sans pouvoir habituellement
-donner l'impulsion. Or, cette même intensité
-trop peu prononcée, qui, quoi qu'on puisse
-faire, ne peut aucunement permettre le règne réel
-de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet
-empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès,
-si on tentait de l'établir; faute de la stimulation
-continue dont sa faiblesse native a tant
-besoin, et dont cette chimérique domination ferait
-nécessairement cesser la principale puissance:
-l'esprit, né pour modifier et non pour commander,
-serait alors essentiellement employé à maintenir
-son monstrueux ascendant, au lieu de suivre
-noblement sa grande destination au perfectionnement.
-<span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
-Je me borne à indiquer ici cette considération
-capitale, qui sera naturellement reprise,
-au chapitre suivant, d'une manière plus directe
-et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée
-déjà pour nous faire actuellement comprendre,
-dans sa plus intime profondeur, le vrai
-principe élémentaire de cette tendance radicalement
-stationnaire si justement reprochée, en
-général, au système théocratique, par ceux-là
-même qui, d'un autre côté, ne pouvaient s'empêcher
-d'admirer profondément son apparente
-rationnalité. En considérant ensuite, d'un tel
-point de vue, les divers élémens essentiels de
-ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier
-que cette excessive concentration des divers
-pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique,
-devenait bientôt un obstacle nécessaire
-à tout <ins id="cor_11" title="perfectionement">perfectionnement</ins> notable, aucune partie ne
-pouvant être isolément améliorée sans compromettre
-l'ensemble d'un système où régnait une
-semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique,
-par exemple, si vainement présenté comme
-éminemment favorable aux théocraties antiques,
-il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire,
-y dépasser jamais les plus simples progrès,
-non-seulement faute d'une stimulation suffisante,
-mais aussi parce que l'action critique qui serait
-<span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
-naturellement résultée, contre le polythéisme
-dominant, d'un développement plus avancé,
-aurait directement tendu à bouleverser dès lors
-toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer
-aujourd'hui que, après le premier ébranlement
-mental, les sciences ne pouvaient fleurir
-que cultivées pour elles-mêmes, et non comme
-instrumens de domination politique. Toute autre
-partie quelconque du système social pourrait
-donner lieu à une appréciation essentiellement
-analogue, que je dois maintenant laisser au lecteur.
-Ainsi, en résumé, on ne peut pas plus
-contester l'aptitude fondamentale du polythéisme
-théocratique à ébaucher, à tous égards, par une
-indispensable participation, l'ensemble de l'évolution
-humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté,
-méconnaître son inévitable tendance ultérieure
-à entraver directement le développement général.
-Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu
-parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale,
-n'ont donc joui d'abord d'une mémorable
-prééminence, que pour se voir ensuite condamnés
-à une immobilité presque incurable, à laquelle la
-conquête même peut difficilement apporter un
-assez puissant correctif, puisque, dans les théocraties
-les plus fortement constituées, les vaincus
-ont spontanément absorbé les vainqueurs, comme
-<span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
-l'histoire nous le montre par tant d'éclatans
-exemples, où l'on voit le conquérant étranger se
-transformer insensiblement en chef du sacerdoce
-dirigeant, sans que la nature primitive du régime
-en reçoive presque jamais aucune altération capitale:
-il en était essentiellement ainsi lorsque, dans
-les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu
-prendre momentanément le dessus sur les pontifes,
-finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir
-involontairement le caractère théocratique, ce
-qui maintenait toujours l'esprit général du système,
-sauf un simple changement de personnes ou
-de dynasties.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label"><b>Note 14</b>:</span></a>
-Plusieurs philosophes, sous l'inspiration des vaines théories
-métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle dernier, l'influence des
-signes, ont pensé, surtout envers les Chinois, que cette immobilité
-dépendait principalement de l'usage universel de l'écriture hiéroglyphique,
-sans réfléchir que d'autres théocraties voisines, et certes non
-moins immobiles, n'étaient point assujéties à cette prétendue cause
-prépondérante. Quels que soient les graves inconvéniens sociaux d'une
-telle écriture, il est clair que cette superficielle appréciation, d'abord
-spécieuse, prend réellement un symptôme pour un principe, puisque
-cet usage continue, depuis l'établissement des Tatars, à subsister
-conjointement avec la désuétude de l'écriture alphabétique de ces conquérans.
-L'ensemble du système théocratique explique certes assez
-directement son esprit anti-progressif, pour qu'on doive se dispenser
-de recourir à des considérations accessoires et partielles, hors de toute
-proportion raisonnable avec les effets qu'on veut ainsi leur attribuer.</p>
-
-<p>En considérant de plus près le passage général
-du polythéisme théocratique au polythéisme militaire,
-on reconnaît aisément qu'il n'a pu s'effectuer
-que chez les peuples où l'ensemble des
-conditions extérieures avait empêché le développement
-de la théocratie, en favorisant celui de la
-guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par
-d'heureuses colonisations qui, essentiellement
-provenues de pays soumis au pur régime des
-castes, ne pouvaient cependant l'enraciner de
-nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport
-devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers
-politiques de ce système, sans nuire sensiblement
-à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante
-<span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
-révolution ainsi accomplie communément
-dans cette organisation primitive, a partout maintenu,
-au fond, le principe des castes, qui se retrouve
-chez toute l'antiquité, où la naissance a
-toujours exercé une influence politique prépondérante,
-décidant d'abord habituellement de la liberté
-ou de l'esclavage, et déterminant ensuite,
-en majeure partie, surtout à l'origine, la nature
-des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité
-s'est trouvé dès lors essentiellement modifié
-par l'introduction régulière et permanente d'une
-certaine faculté de choix d'après une appréciation
-personnelle et directe, faculté nouvelle qui,
-quoique d'abord étroitement subordonnée à la
-naissance, a dû ensuite acquérir une extension et
-une indépendance toujours croissantes. L'équilibre
-politique qui a pu s'établir entre ces deux
-tendances opposées devait surtout dépendre du
-développement plus ou moins parfait de l'activité
-militaire, si propre, par sa nature, à mettre en
-pleine évidence la supériorité des vraies vocations
-correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains,
-cet équilibre a été bientôt suffisamment
-institué, et spontanément maintenu pendant plusieurs
-siècles, par une suite nécessaire, quoique
-indirecte, de l'essor graduel et continu du système
-de conquête: tandis que, chez les Grecs,
-<span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
-par une cause inverse, les législateurs et les
-philosophes avaient été toujours occupés à organiser
-laborieusement, entre ce qu'ils nommaient
-l'oligarchie et la démocratie, une conciliation durable,
-sans pouvoir jamais y parvenir assez.</p>
-
-<p>A partir du polythéisme militaire, l'étude générale
-de l'évolution humaine doit être nécessairement
-décomposée, jusqu'aux temps modernes, en
-deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant
-sous le polythéisme théocratique: car, malgré
-la corelation élémentaire qui existe toujours
-plus ou moins entre la marche de l'esprit humain et
-celle de la société, il est certain que dès lors la principale
-évolution intellectuelle et la principale évolution
-sociale ont été, dans le développement fondamental
-de l'humanité, profondément séparées,
-et produites, en des temps très distincts, sous des
-régimes fort différens, quoique radicalement analogues.
-Telle est l'origine essentielle de la division
-historique ci-dessus annoncée entre le mode
-grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation
-doit maintenant se subordonner. C'est
-aussi pourquoi, envers chacun de ces deux modes
-également indispensables, nous devrons surtout
-nous réduire à y examiner le développement qui
-lui était spécialement réservé, en commençant
-par le régime grec. Par cela même que ce premier
-<span class="pagenum" id="Page_245">245</span>
-régime est, à tous égards, intermédiaire entre le
-régime égyptien et le régime romain, plus intellectuel
-que l'un et moins social que l'autre, il semblerait,
-d'après un principe logique déjà heureusement
-employé dans plusieurs parties antérieures
-de ce Traité, que son appréciation rationnelle dût
-être plus nettement conçue à la suite de celle des
-deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial
-vient d'être assez caractérisé, et que le lecteur
-a déjà sans doute une suffisante connaissance
-provisoire du terme final, il est clair que l'avantage
-philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition
-ne saurait assez compenser le grave inconvénient
-qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique
-seulement dans la forme, la conception de filiation
-graduelle, qui doit certainement prédominer
-en toute opération historique: ce qui n'empêche
-pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite
-être accessoirement recommandée au lecteur, à
-titre d'un utile exercice.</p>
-
-<p>Un coup d'&oelig;il philosophique sur l'ensemble de
-l'histoire grecque, suffit pour montrer directement
-que, dans cette société, l'activité militaire,
-quoique fondamentale et continue, était toujours
-réduite à un essor essentiellement vague et incohérent,
-sans pouvoir encore aboutir à sa grande
-destination sociale, par le développement graduel
-<span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
-d'un système de conquêtes durables, fonction
-politique éminemment réservée au régime romain.
-Suivant l'heureuse expression de De Maistre,
-on peut dire en quelque sorte que la Grèce
-était née divisée: puisque cet état caractéristique
-de luttes intérieures, non moins stériles que continues,
-entre des peuplades aussi analogues, a
-commencé dès la première origine distincte de
-cette mémorable population, et n'a cessé que par
-l'universelle prépondérance de la domination romaine;
-si tant est d'ailleurs qu'il n'en reste point,
-encore aujourd'hui, des traces très sensibles. La
-constitution géographique de la Grèce explique, en
-partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination
-qui distingue un tel territoire, non-seulement
-dans l'Archipel, mais même sur le continent,
-naturellement décomposé en un grand
-nombre de portions indépendantes, en vertu des
-golfes, des isthmes, des chaînes, etc., dont il
-est tant traversé. A cette condition extérieure,
-il faut joindre, pour compléter suffisamment
-une telle explication, une cause sociale non moins
-essentielle, consistant dans l'identité remarquable
-de ces diverses populations, civilisées,
-presque simultanément, sous l'influence d'une
-langue à peu près commune, par des colonies dont
-l'origine était semblable et la sociabilité fort
-<span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
-analogue<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. De ce double caractère fondamental, il est
-nécessairement résulté que chacun de ces peuples,
-d'abord aussi disposé sans doute que le peuple romain<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>
-à poursuivre graduellement la conquête
-universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours
-renouvelés, subjuguer finalement ses plus
-<span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
-proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller surtout
-déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant
-une marche entièrement inverse à celle de Rome, et
-radicalement incompatible avec l'établissement
-progressif d'une domination à la fois étendue et
-durable, susceptible de fournir un point d'appui
-vraiment solide au développement ultérieur de
-l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la peuplade
-athénienne, au moment de sa plus éclatante
-prépondérance, dans l'Archipel, en Asie,
-en Thrace, etc., était réduite à un territoire central
-à peine équivalent à un moyen département
-français, et tout autour duquel campaient de
-nombreux rivaux, dont l'assujétissement réel était
-alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait
-plus raisonnablement projeter la conquête,
-par exemple, de l'Égypte ou de l'Asie mineure,
-que celle, non-seulement de Sparte, mais même
-de Thèbes ou de Corinthe, ou peut-être de la
-petite république adjacente de Mégare; quelque
-paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits
-modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera
-point sans doute ceux qui ont vraiment
-approfondi l'étude de cette situation politique.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label"><b>Note 15</b>:</span></a>
-Le principe de la colonisation a exercé une influence tellement
-capitale sur la destination, essentiellement intellectuelle, de la civilisation
-grecque, que l'on peut noter les colonisations redoublées, ou
-poussées même au troisième degré, comme ayant le plus heureusement
-concouru à l'ensemble du mouvement spirituel, soit philosophique,
-scientifique ou esthétique: ainsi que le témoignent si clairement tant
-d'éminens exemples analogues à ceux d'Homère, de Thalès, de Pythagore,
-d'Aristote même, d'Archimède, d'Hipparque, etc. On conçoit
-aisément, en effet, que les propriétés caractéristiques du régime grec
-pour exciter l'évolution intellectuelle, devenaient naturellement d'autant
-plus prononcées, dans ces dérivations successives, qu'on s'éloignait
-davantage de la source théocratique primordiale, sans cependant que
-l'esprit de conquête pût acquérir un plus libre développement: pourvu
-toutefois que les altérations ne fussent pas ainsi poussées au point de
-dénaturer le système originaire, ce qui ne pouvait guère arriver tant qu'il
-y restait quelques rapports suivis avec la métropole, dont l'ascendant,
-politique ou moral, devait y tempérer spécialement l'essor militaire.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label"><b>Note 16</b>:</span></a>
-Il est clair, par exemple, que les Spartiates n'étaient essentiellement,
-pour ainsi dire, que des Romains avortés, faute d'un milieu
-convenable, admirablement organisés pour la guerre, et ne pouvant
-néanmoins conquérir avec fruit. Mais cette peuplade n'en a pas moins
-rempli une indispensable fonction dans le système total de la civilisation
-grecque, comme propre à constituer le principal noyau militaire,
-dans les occasions capitales où la Grèce devait agir, et surtout résister,
-collectivement; quoique son aveugle antipathie contre Athènes l'ait
-trop souvent conduite, en ses temps même de plus grande splendeur,
-à seconder honteusement les projets hostiles de la théocratie persane,
-qu'elle avait, en d'autres cas, si noblement combattue.</p>
-
-<p>Par suite d'une telle position fondamentale,
-l'activité militaire avait donc, chez ces peuples,
-toute l'intensité convenable pour empêcher le
-<span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
-développement, long-temps imminent, du régime
-théocratique, auquel l'expulsion ou l'abaissement
-des rois opposait partout une puissante barrière
-politique, en harmonie avec une antipathie morale
-très prononcée: mais, en même temps, ces
-diverses nations antagonistes, presque équivalentes
-en puissance guerrière, devaient se neutraliser
-essentiellement, de manière à empêcher cette
-inquiète activité d'accomplir progressivement sa
-grande mission politique. Ainsi, pendant que
-l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur
-intellectuelle et morale que tend nécessairement
-à produire la prolongation démesurée du régime
-théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant
-y acquérir habituellement assez de prépondérance
-pour absorber radicalement, comme à
-Rome, les principales facultés des hommes éminens,
-auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans
-doute, malgré les préjugés dominans, inspirer
-toujours un intérêt exclusif. Telle est la grande
-cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la vie
-intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement
-excitée, et que la destination politique ne
-pouvait suffisamment satisfaire: la même influence
-agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré
-beaucoup moindre, les disposait également à goûter
-convenablement cette nouvelle culture, surtout
-<span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
-quant aux beaux-arts. Cependant, cette tendance
-fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer
-le rapide développement de l'évolution intellectuelle,
-soit scientifique, soit esthétique, si les
-premiers germes n'en eussent été, d'un autre
-côté, préalablement empruntés aux sociétés théocratiques,
-par une suite naturelle des colonisations
-originaires. Voilà donc par quel concours
-de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la
-Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui
-devait alors servir d'inappréciable organe au principal
-essor mental de l'élite de l'humanité, comme
-étant à la fois éminemment spéculative, sans avoir
-le caractère sacerdotal, et essentiellement active,
-sans être absorbée par la guerre. En altérant de
-quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable
-antagonisme, qui n'a jamais été nettement
-conçu, les philosophes, les savans et les artistes demeuraient
-de simples pontifes, plus ou moins élevés
-dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient
-d'humbles esclaves chargés des soins pédagogiques
-dans les grandes familles militaires. Mon illustre
-prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le
-vrai principe de cette mémorable situation, mais
-sans avoir pu l'apprécier suffisamment, faute d'une
-saine théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution
-humaine. On voit ainsi quel service capital
-<span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
-a dès lors indirectement rendu à l'humanité l'essor
-continu de l'activité militaire, quoique politiquement
-stérile: sans parler d'ailleurs de son importance
-spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement
-toujours imminent des immenses
-armées théocratiques, ce petit noyau de libres penseurs,
-alors chargés, en quelque sorte, des destinées
-intellectuelles de notre espèce, qui peut-être,
-sans les sublimes journées des Thermopyles, de
-Marathon, et de Salamine, ultérieurement complétées
-par l'immortelle expédition du grand
-Alexandre, resterait encore, même aujourd'hui,
-partout plongée dans l'avilissement théocratique.</p>
-
-<p>Nous aurons maintenant assez apprécié cette
-grande destination mentale du régime grec, si
-nous nous réduisons ici à la considération sommaire
-du développement le plus important, c'est-à-dire,
-de l'évolution philosophique et scientifique,
-puisque l'évolution esthétique a déjà été ci-dessus
-convenablement caractérisée. Pour plus de clarté,
-j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme
-le plus capital en lui-même, à titre de manifestation
-primordiale d'un nouvel élément intellectuel,
-ultérieurement réservé à une prépondérance définitive,
-et comme ayant d'ailleurs profondément
-influé dès lors sur l'essor simultané de la philosophie
-proprement dite.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span>
-Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ
-commun résultait donc de la formation spontanée,
-il y a moins de trente siècles, d'une classe
-éminemment contemplative, composée, en dehors
-de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute
-intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans
-aucune attribution sociale déterminée, et, par
-suite, bien plus purement spéculatifs que les dignitaires
-théocratiques, dont l'esprit devait être
-principalement occupé à conserver ou à appliquer
-leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes
-durent d'ailleurs long-temps cultiver simultanément,
-à l'imitation de leurs précurseurs sacerdotaux,
-toutes les parties quelconques du domaine
-intellectuel, sauf toutefois l'importante
-séparation, presque immédiate, de la poésie et
-des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus
-rapide. Mais cette activité continue dut tendre
-ensuite à déterminer graduellement une division
-nouvelle, première base directe de notre propre
-développement scientifique, lorsque l'esprit positif
-put enfin commencer à s'y manifester nettement,
-avec tous les vrais caractères qui lui appartiennent,
-malgré la philosophie, d'abord purement
-théologique et puis de plus en plus métaphysique,
-qui continua nécessairement à présider à toutes
-les spéculations de l'antiquité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
-Cette apparition décisive du véritable esprit
-scientifique, s'opéra alors, comme c'était inévitable,
-par l'élaboration des idées les plus simples,
-les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire
-les idées mathématiques, berceau nécessaire
-de la positivité rationnelle, et que ces mêmes
-caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire
-à la juridiction spéciale de la théologie dominante,
-qui ne pouvait descendre à de tels
-détails, seulement enveloppés implicitement sous
-son universelle suprématie intellectuelle. Il est
-même certain que les idées purement arithmétiques,
-où ces trois attributs corelatifs sont encore
-plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines
-recherches mathématiques, quelque temps avant
-que la géométrie commençât à se dégager de l'art
-de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement
-dans les spéculations théocratiques. Néanmoins,
-le nom caractéristique de la science, qui,
-depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré
-de cette partie principale, comme il continuera
-nécessairement à l'être toujours, à cause de sa
-prépondérance rationnelle, suffirait uniquement à
-en constater la culture presque aussi ancienne, la
-géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule
-spontanément fournir un champ suffisant à l'esprit
-arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, qui
-<span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
-n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez
-le grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie,
-surtout par la formation de la théorie fondamentale
-des figures rectilignes, bientôt agrandie par
-l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda
-d'un principe distinct, d'après la considération
-directe des aires, quoiqu'elle eût pu, sans
-doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur
-les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction
-abstraite avait pu être alors assez avancée.
-Le fait célèbre de Thalès enseignant aux prêtres
-égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides
-par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque
-en saisit bien toute la portée, un immense
-symptôme intellectuel, permettant d'apprécier
-exactement, de part et d'autre, le véritable état
-de la science, quelquefois si ridiculement exagéré
-encore en l'honneur des théocraties antiques; en
-même temps qu'il témoigne du progrès fondamental
-déjà accompli alors dans la raison humaine,
-ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple
-aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes
-où elle n'avait si long-temps envisagé
-qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir
-de cette grande époque, l'esprit géométrique,
-bientôt alimenté par l'heureuse invention des
-sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à
-<span class="pagenum" id="Page_255">255</span>
-l'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime
-génie d'Archimède, type éternel, à tous
-égards, du vrai géomètre, et premier créateur de
-toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient
-découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles
-ne pussent alors avoir que ce caractère
-de particularité, nécessairement inhérent à la
-géométrie ancienne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier
-la voie entièrement nouvelle ouverte, en
-outre, par Archimède à l'esprit mathématique,
-commençant à embrasser aussi un ordre de phénomènes
-plus compliqué, en ébauchant la création
-de la théorie rationnelle de l'équilibre des
-solides, et même, à quelques égards, des fluides.
-Enfin, en s'arrêtant encore un peu plus à un si
-grand nom, bien digne d'une telle exception, il
-ne serait pas inutile, à notre but philosophique,
-de signaler ici avec quelle plénitude l'esprit scientifique
-s'était alors développé, chez son plus pur
-et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable
-fécondité de ses applications pratiques, et surtout
-la dignité vraiment caractéristique si noblement
-manifestée par Archimède, lorsqu'il consentit à
-se détourner momentanément de ses éminens
-travaux pour s'occuper, dans un grave besoin
-public, d'un ordre de conceptions aussi secondaire,
-où il soutint si hautement sa supériorité,
-<span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
-première indication décisive des immenses services
-que la science devait rendre un jour à l'industrie.
-Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a
-plus réellement à considérer, dans l'antiquité,
-sous le point de vue purement scientifique,
-comme génie mathématique vraiment créateur,
-que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur
-de la trigonométrie, spontanément préparée
-par Archimède, ainsi que je l'ai expliqué
-au premier volume, et auquel sont dues toutes
-les principales méthodes de la géométrie céleste,
-dont il avait essentiellement conçu le véritable ensemble,
-et d'avance constitué même les relations
-pratiques fondamentales, soit à la connaissance
-des temps, ou à celle des lieux. Hors des diverses
-spéculations mathématiques, il ne pouvait alors
-certainement exister aucune sphère d'activité
-convenablement préparée pour le véritable esprit
-scientifique, comme l'ensemble de ce Traité l'a
-déjà surabondamment démontré, et comme l'indique
-d'ailleurs spontanément le nom même déjà
-imposé à cette science primordiale, et qui rappelle
-si naïvement son exclusive positivité à cette époque.
-Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel
-manifesté, sous ce rapport, par les travaux
-d'Aristote sur les animaux, et même antérieurement
-par les éclairs du génie médical d'Hippocrate
-<span class="pagenum" id="Page_257">257</span>
-sur l'étude générale de la vie, la situation fondamentale
-de l'esprit humain n'en pouvait être essentiellement
-changée, au point de rendre déjà vraiment
-possibles des sciences aussi profondément
-compliquées, dont la création systématique devait
-être si évidemment réservée à un avenir alors
-extrêmement lointain.</p>
-
-<p>Bien que la nature de notre opération doive nécessairement
-interdire ici toute poursuite ultérieure
-d'un tel développement spécial, j'ai cependant
-jugé indispensable d'insister sur ce premier
-essor caractéristique de la positivité rationnelle,
-pour y marquer l'introduction spontanée de ce
-grand modificateur graduel de la philosophie primitive,
-avec son double attribut, spéculatif et abstrait,
-indispensable à son évolution ultérieure, et
-déjà si purement prononcé dans cet essai décisif.
-Il importe aussi de noter, à ce sujet, le génie éminemment
-spécial qui, dès l'origine, commence inévitablement
-à distinguer ce nouvel ordre de spéculations,
-par opposition aux contemplations
-indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique
-la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et
-exclusive, puisse être maintenant, à divers égards,
-très dangereuse pour l'ordre social, depuis que le
-besoin de généralités nouvelles est directement
-prépondérant, il n'en pouvait être aucunement
-<span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
-ainsi en un temps où, exercée en dehors d'un
-système de sociabilité, qui devait, long-temps encore,
-reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment
-susceptible d'aucun grave inconvénient
-politique, et constituait, au contraire, l'unique
-moyen qui, indépendamment de la commune nécessité
-de la répartition des travaux, pût enfin apprendre
-à l'esprit humain, d'abord dans les cas les
-plus simples, à approfondir convenablement un
-sujet quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement
-impossible. En un mot, l'esprit scientifique,
-alors nullement constituant, et destiné
-seulement à préparer de très loin, sous le régime
-théologique, le principal élément ultérieur du régime
-positif, devait être, sans aucun danger social,
-éminemment spécial, sous peine d'avortement
-inévitable: ce qui ne saurait signifier d'ailleurs
-que la même disposition doive rester indéfiniment
-prépondérante, quand les besoins et la situation
-ont radicalement changé, comme le croient, avec
-une si aveugle obstination, presque tous les savans
-actuels. On ne peut douter, en effet, que les savans
-proprement dits n'aient commencé à paraître,
-déjà nettement séparés des philosophes, et avec
-leurs principaux attributs modernes, à partir de
-cette mémorable époque, si hautement caractérisée,
-sous ce rapport, par l'admirable fondation du
-<span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
-musée d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire
-ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe
-irrévocable du polythéisme progressif sur le
-polythéisme stationnaire.</p>
-
-<p>Quant à l'évolution purement philosophique,
-elle présente, surtout avant cette indispensable
-séparation, des traces très sensibles de l'influence
-secrète de cette positivité naissante pour modifier
-déjà radicalement, par l'intervention prononcée
-de la métaphysique, le système général de la philosophie
-théologique, suivant la marche élémentaire
-indiquée au chapitre précédent, d'après ma
-théorie fondamentale du développement mental.
-Avant même que les études astronomiques pussent
-commencer à dévoiler, sur des phénomènes
-unanimement observés, l'existence directe des
-lois naturelles proprement dites, on voit l'esprit
-humain, impatient d'échapper prématurément au
-régime franchement théologique, s'efforcer d'aller
-puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions
-mathématiques, des idées universelles d'ordre et
-de convenance, qui, malgré leur caractère profondément
-confus et nécessairement chimérique,
-constituent réellement un vague pressentiment
-initial de la subordination ultérieure de tous les
-phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt
-fondamental de la philosophie à la science, première
-<span class="pagenum" id="Page_260">260</span>
-base véritable de toute la métaphysique
-grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette époque, la
-marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant
-de l'arithmétique à la géométrie; puisque ces
-mystères philosophiques, d'abord exclusivement
-relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures,
-sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts
-de la subtilité grecque, d'embrasser simultanément
-ces deux ordres d'idées: ce qui me
-semble éminemment propre à justifier cette nouvelle
-appréciation historique d'une telle philosophie,
-dont l'&oelig;uvre immense du grand Aristote
-constituera toujours le plus admirable monument,
-éternel témoignage de la puissance intrinsèque de
-la raison humaine, à l'état même d'extrême imperfection
-spéculative, appréciant à la fois, avec
-une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait,
-les sciences et les beaux-arts, et n'exceptant,
-de sa vaste conception encyclopédique, que
-les seuls arts industriels, alors crus indignes des
-hommes libres. Après la séparation décisive opérée
-par l'établissement alexandrin, cette philosophie,
-irrévocablement divisée en naturelle et morale,
-passe, de l'essor purement spéculatif, à une
-existence sociale de plus en plus active, en s'efforçant
-d'influer désormais toujours davantage sur
-le gouvernement de l'humanité, dont la suprême
-<span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
-direction future n'arrête même point ses ambitieuses
-utopies. Quelques étranges aberrations
-qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était
-pas, au fond, moins nécessaire que la première à la
-préparation générale du régime monothéique, non-seulement
-en accélérant l'universelle décadence du
-polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu
-même de tous les philosophes, un germe indispensable
-de réorganisation spirituelle, comme je l'expliquerai
-bientôt. On peut même apercevoir dès
-lors, par une exploration très approfondie de cette
-suite variée de spéculations métaphysiques sur
-le souverain bien moral et politique, une certaine
-tendance vague à concevoir l'économie sociale
-d'une manière indépendante de toute philosophie
-théologique quelconque. Mais un espoir
-aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement
-qu'au règne chimérique d'une impuissante métaphysique,
-ne pouvait avoir, en effet, qu'une influence
-purement critique, comme l'était immédiatement,
-à vrai dire, toute celle d'une semblable
-philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle
-et morale fort analogue à la nôtre,
-sous divers aspects importans. L'incapacité radicale
-de la métaphysique, comme base d'organisation,
-même simplement mentale, et, à plus forte raison,
-sociale, devient irrécusable à cette époque de sa
-<span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
-principale activité spirituelle, dont rien ne gênait
-gravement l'essor, quand on voit le progrès continu
-du doute universel et systématique, conduisant,
-avec une effrayante rapidité, d'école en
-école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et
-Épicure, à nier finalement toute existence extérieure.
-Cette étrange issue, directement incompatible
-avec aucune idée de véritable loi naturelle,
-décèle déjà l'antipathie fondamentale, ultérieurement
-développable, entre l'esprit métaphysique
-et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation
-de la philosophie d'avec la science, dont le bon
-sens de Socrate avait d'avance bien compris la nécessité
-prochaine, mais sans en soupçonner aucunement
-les limites ni les dangers. L'action sociale,
-de plus en plus dissolvante, nécessairement exercée
-par ce développement graduel de la métaphysique
-grecque, doit lui faire mériter, au tribunal
-suprême de la postérité, la juste réprobation qu'elle
-a universellement encourue, et qui, dès l'origine,
-avait été déjà si judicieusement formulée, par la
-rectitude politique du noble Fabricius, lorsque, au
-sujet de l'épicuréisme, il regrettait, avec une si
-amère ironie, qu'une semblable philosophie morale
-ne régnât point aussi chez les Samnites et les
-autres ennemis de Rome, qui en eût dès lors aisément
-triomphé. Quant à l'appréciation intellectuelle,
-<span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
-elle ne saurait être finalement guère plus
-favorable, lorsqu'on voit la séparation entre la
-philosophie et la science rapidement conduire à ce
-point que les plus célèbres philosophes deviennent
-grossièrement étrangers aux connaissances réelles
-déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme
-le témoignent surtout ces étranges absurdités astronomiques
-qui dominaient la philosophie si vantée
-d'Épicure, et que répétait encore pieusement,
-un demi-siècle après Hipparque, l'illustre poète
-Lucrèce. En un mot, il est clair ainsi que la métaphysique
-avait alors poussé ses rêves d'indépendance
-absolue et de vaine suprématie, jusqu'à
-vouloir s'affranchir également de la théologie et
-de la science, seules aptes à organiser.</p>
-
-<p>J'ai cru devoir insister autant sur cette explication
-neuve et difficile du vrai caractère essentiel
-de l'ensemble de la civilisation grecque, afin de
-faire convenablement ressortir l'appréciation
-très délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement
-si mal jugée, quoique si connue. Mais
-il serait certainement superflu d'examiner ici
-avec la même précision le second mode fondamental
-distingué ci-dessus dans le polythéisme
-militaire, c'est-à-dire le système romain, dont
-la vraie nature générale, beaucoup plus simple et
-mieux tranchée, doit être bien plus nettement
-<span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
-saisissable, et dont l'influence nécessaire sur la
-société moderne est d'ailleurs plus complète et
-plus sensible. En outre, je ne saurais avoir la
-témérité de reprendre l'appréciation sommaire de
-la politique romaine après d'aussi éminens penseurs
-que Bossuet et Montesquieu, trop heureux
-de pouvoir, dans cette partie de mon opération
-sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration,
-et regrettant seulement de ne trouver, en
-aucun autre cas, une aussi précieuse préparation.
-Quoique ces admirables travaux, et surtout celui
-de Montesquieu, aient été inévitablement conçus
-dans un esprit à la fois trop absolu et trop isolé,
-je puis donc me borner ici à y renvoyer essentiellement
-le lecteur, qui, d'après ma théorie
-fondamentale de l'évolution sociale, pourra aisément,
-suivant les indications directes de l'ensemble
-de ce chapitre, y rectifier suffisamment,
-en général, les plus graves déviations du vrai
-point de vue historique, dont Bossuet s'est d'ailleurs,
-à mon gré, bien moins écarté, spontanément
-rappelé à l'unité et à la continuité par la
-nature même de son grand dessein. Du reste,
-l'enchaînement nécessaire de ce système avec le
-précédent et avec le suivant se trouvera naturellement
-caractérisé ci-dessous, surtout en considérant
-la transition finale du régime polythéique
-<span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
-au régime monothéique, dans laquelle le génie
-de Bossuet a si bien entrevu la haute et indispensable
-participation de la domination romaine.</p>
-
-<p>Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel,
-l'autre social, du polythéisme militaire,
-j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me
-rapprocher davantage des formes de l'appréciation
-concrète. Mais il importe à notre but principal
-de reconnaître directement que je ne me
-suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère
-abstrait indispensable à une telle opération,
-suivant les explications préliminaires du chapitre
-précédent. Car, ces dénominations de grec et romain
-ne désignent point ici essentiellement des
-sociétés accidentelles et particulières; elles se
-rapportent surtout à des situations nécessaires et
-générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement
-que par des locutions trop compliquées.
-L'antiquité ayant dû naturellement offrir une
-grande variété de peuplades militaires où, par
-suite des motifs précédemment indiqués, le vrai
-régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment,
-il fallait bien, de toute nécessité, que,
-en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant,
-ne pût aboutir à un véritable système de
-conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel,
-en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessus
-<span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
-appréciées; tandis que, en d'autres, à
-l'aide d'influences analogues mais inverses, ce
-système a pu, au contraire, se développer convenablement.
-Or, chacune de ces deux évolutions
-extrêmes, poussée à un haut degré, devenait
-spontanément exclusive, aussi bien la mentale
-que la politique: s'il est évident que, par sa
-nature, le système de conquête ne pouvait être
-pleinement suivi que chez une seule population
-prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain,
-d'autre part, que le mouvement spirituel
-déterminé, compatible avec un tel âge social, ne
-pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un
-centre unique, sauf la simple propagation ultérieure,
-trop souvent confondue avec la production
-principale. Plus on méditera sur l'ensemble
-de ce grand spectacle, mieux on sentira que,
-dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien
-de capital n'a été, en réalité, essentiellement
-fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les
-noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré
-ci-dessus leur influence générale sur le caractère
-propre de la civilisation grecque: elle n'a
-pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre
-évolution. Il fallait évidemment que les deux
-mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent
-sur des scènes suffisamment éloignées, sans
-<span class="pagenum" id="Page_267">267</span>
-toutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un
-ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et
-que cependant ils fussent susceptibles, après un
-assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement,
-de manière à converger également
-vers le régime monothéique du moyen-âge, que
-nous allons voir sortir nécessairement de cette
-mémorable combinaison. Relativement aux temps,
-il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la
-Grèce devait indispensablement précéder, de
-quelques siècles, l'extension de la domination
-romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait
-radicalement empêchée, par la compression inévitable
-de l'activité indépendante d'où elle devait
-résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop
-long, l'office de propagation universelle et d'application
-sociale, ainsi naturellement réservé à la
-conquête, aurait essentiellement avorté, puisque
-ce mouvement original, dont la durée devait être
-alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à
-l'époque même de la communication<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. D'un
-<span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
-autre côté, quand le premier Caton insistait sur
-l'expulsion des philosophes, le danger politique
-inhérent à la contagion métaphysique était sans
-doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion
-romaine était alors trop prononcée pour
-être réellement altérable par un tel mélange: mais
-si, au contraire, ce contact permanent avait été
-suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant,
-il eût certainement été incompatible avec
-le libre et pur essor de l'esprit de conquête.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label"><b>Note 17</b>:</span></a>
-Si je pouvais ici insister davantage sur un tel examen, comme
-le permettra ultérieurement le traité spécial annoncé au volume précédent,
-il serait possible d'expliquer, pour ainsi dire, à quelques siècles
-et à quelques degrés près, l'époque et la scène de ce double mouvement
-humain. On démontrerait, par exemple, envers la position des
-deux centres principaux, l'un intellectuel, l'autre politique, l'influence
-nécessaire de la situation maritime, qui devait être favorable au premier
-et contraire au second, par suite même des obstacles qu'elle oppose
-directement à l'essor purement militaire, surtout dès l'origine, et des
-facilités qu'elle présente pour les communications stimulantes, aussi
-bien mentales qu'industrielles. D'un autre côté, le siége de la prépondérance
-militaire ne devait pas être trop éloigné de la mer, puisque le
-système de conquête ne pouvait évidemment se compléter que par la
-suprématie maritime, quoiqu'il n'eût pu d'abord se développer convenablement,
-c'est-à-dire par degrés sagement enchaînés, que par l'agrandissement
-continental, seul assez continu. En combinant rationnellement
-cette importante donnée avec d'autres conditions analogues, les unes
-locales, les autres sociales, on ne serait certainement pas fort éloigné de
-pouvoir, en quelque sorte, construire <i>à priori</i> l'ensemble des destinées
-respectives d'Athènes, de Rome, et même de Carthage. Mais ces déterminations
-trop spéciales, devenues alors essentiellement concrètes, nuiraient
-ici à notre opération fondamentale, outre les développemens
-étendus qu'elles exigeraient, fort au-delà de toute convenance actuelle.</p>
-
-<p>Plus on approfondit l'étude générale de la nation
-romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment
-destinée, comme l'a si bien exprimé son
-poète, à l'empire universel, but constant et exclusif
-de ses longs efforts graduels. Issue, à la manière
-<span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
-des autres peuplades militaires, d'une origine
-nécessairement théocratique, elle s'est, à leur
-exemple, dégagée finalement de ce régime initial
-par la mémorable expulsion de ses rois, mais en
-retenant assez de ce premier esprit politique pour
-conserver à son organisation propre une consistance
-ailleurs impossible, et néanmoins pleinement
-compatible avec le mouvement guerrier, par la
-prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale,
-base de cet admirable édifice, où le pouvoir
-sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir
-militaire. Quoique cette corporation de capitaines
-héréditaires, également sage et énergique,
-n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple
-ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher
-suffisamment, par un dévouement actif, au
-développement continu du système de conquête,
-elle y a été ordinairement bientôt amenée par la
-marche naturelle des évènemens. En général, la
-formation et le perfectionnement de la constitution
-intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de
-la domination extérieure, ont alors essentiellement
-dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup
-plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins
-et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs,
-quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute
-influence des individualités politiques, auxquelles
-<span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
-était ainsi naturellement ouvert un immense avenir.
-Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à
-l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux
-d'éducation, de direction, et d'exécution,
-vers un seul but homogène et continu, mieux
-accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et
-même à tous les c&oelig;urs: en second lieu, il est résulté
-de la marche sagement graduelle de la progression;
-car, en voyant cette noble république
-employer trois ou quatre siècles à établir solidement
-sa puissance dans un rayon de vingt ou
-trente lieues, vers l'époque même où Alexandre
-développait, en quelques années, sa merveilleuse
-domination, on peut aisément soupçonner le sort
-ultérieur de chacun des deux empires, quoique
-l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui
-concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre.
-Enfin, le système général de conduite, bientôt
-établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers
-les nations successivement subjuguées, n'a pas eu
-moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable
-principe d'incorporation progressive qui
-le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive
-pour l'étranger qui accompagnait partout
-ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté
-à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la
-domination romaine, au-devant de laquelle il a
-<span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
-même souvent couru, sans tenter fréquemment
-de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien
-que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large
-et complète qui la distinguait éminemment. Quand
-on compare la conduite ordinaire de Rome envers
-les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les
-horribles vexations et les caprices insultans que
-les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient
-si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel,
-et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien
-que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout
-prix, une prépondérance qui n'a rien de stable,
-tandis que la première marche assurément à la
-suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande
-époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a
-pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité,
-à la fois dans la masse et dans les chefs, eu
-égard au but correspondant. Quant à l'évolution
-morale, son progrès général y était en exacte harmonie,
-sous tous les aspects importans, avec une
-telle destination. Cela est très sensible pour la
-morale personnelle, alors si soigneusement cultivée,
-suivant le génie fondamental de toute l'antiquité,
-en tout ce qui peut rendre l'homme mieux
-propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique,
-l'amélioration, quoique moins saillante,
-n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétés
-<span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
-grecques, où les plus éminens personnages
-perdaient si fréquemment la majeure partie de
-leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que,
-chez les Romains, la considération sociale des
-femmes et leur légitime influence étaient certainement
-fort augmentées, quoique leur existence
-morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite,
-qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur
-vraie destination, les différences caractéristiques
-des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours
-progressivement développées, suivant la loi
-propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple
-introduction usuelle des noms de famille, inconnus
-aux Grecs, suffirait à témoigner clairement
-que l'esprit domestique n'avait pas décru.
-Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la
-cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des
-esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans
-la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le
-prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce
-manifesté et entretenu par l'horrible nature des
-divertissemens habituels, on ne peut cependant
-méconnaître, d'après les indications précédentes,
-qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital,
-quant au sentiment fondamental du patriotisme,
-ainsi modifié et ennobli par les meilleures
-dispositions envers les vaincus, et se rapprochant
-<span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
-bien davantage de la charité universelle, bientôt
-érigée par le monothéisme en terme véritable de
-l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable
-nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité,
-la morale a été réellement, à tous égards,
-dominée par la politique, dont la considération
-directe pourrait presque la faire exactement deviner.
-Né pour commander afin d'assimiler, destiné
-à éteindre irrévocablement, par son universel
-ascendant, cette stérile activité guerrière qui
-menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition
-de l'humanité en peuplades antipathiques,
-ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de
-la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré
-ses immenses imperfections, a manifesté certainement,
-à un haut degré, l'ensemble des qualités
-les plus convenables à une telle mission, qui,
-ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent
-permettre un nouvel éclat analogue, éternisera
-nécessairement son nom, à quelque âge que se
-prolonge la vie politique de notre espèce. Même
-quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y
-dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation
-propre, quand le temps est venu de la développer
-sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait
-alors consister, en effet, qu'à continuer et propager
-le mouvement mental imprimé par la civilisation
-<span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
-grecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable,
-il a montré bientôt un empressement
-très louable, fort supérieur aux puériles jalousies
-qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division
-des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable
-infériorité de ses propres imitations, sauf
-un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont
-la mieux caractérisée se rapporte au genre historique,
-auquel l'ensemble de sa situation devait
-plus spécialement l'appeler. La décadence même
-de cette nation confirme, de la manière la plus décisive,
-une telle appréciation, car elle a essentiellement
-suivi l'accomplissement principal de son
-office caractéristique. Quand la domination romaine
-a reçu enfin toute l'extension dont elle
-était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu
-le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se
-dissoudre graduellement, en produisant une dégradation
-morale à jamais sans égale, parce que
-jamais il ne saurait exister une pareille absence de
-but et de principe, combinée avec une semblable
-condensation de moyens, soit de pouvoir ou de
-richesse. Le passage simultané de la république à
-l'empire, quoique évidemment commandé par
-cette nouvelle situation, qui changeait désormais
-l'extension en conservation, ne constituait point
-réellement une réorganisation, mais seulement un
-<span class="pagenum" id="Page_275">275</span>
-mode graduel de destruction chronique d'un système
-qui, si fortement combiné pour la conquête,
-ne pouvait sans doute changer subitement de
-destination, et devait périr au lieu de se régénérer.
-Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables
-chefs du parti populaire, n'apportaient aucun
-nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter
-l'inévitable abaissement continu de la caste
-sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont
-la puissance était irrévocablement perdue, comme
-n'ayant plus de but permanent. Quand le grand
-César, l'un des hommes les plus éminens dont notre
-espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours
-spontané du fanatisme métaphysique avec
-la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi
-insensé qu'odieux, ne changea réellement rien
-d'essentiel à la situation fondamentale: seulement
-ses horribles conséquences immédiates aboutirent
-à élever, comme chefs du peuple contre le sénat,
-des hommes bien moins propres à l'empire du
-monde; sans que les divers changemens ultérieurs,
-si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction
-du système, aient jamais permis, même après
-les plus indignes empereurs, le retour momentané
-de l'organisation vraiment romaine, tant son
-existence était intimement liée au développement
-graduel de la conquête.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span>
-Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les
-trois modes essentiels du régime polythéique de
-l'antiquité, et déterminé sommairement la participation
-nécessaire et successive de chacun d'eux
-à l'opération fondamentale que le polythéisme
-devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution
-humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de
-compléter entièrement cette grande appréciation
-intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement
-la tendance spontanée de tout ce système
-à produire finalement l'ordre monothéique du
-moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition
-à l'époque suivante, achèvera de faire mieux
-connaître ce second état théologique, en mettant
-directement en évidence le but définitif vers lequel
-devaient converger, chacune à sa manière,
-ses diverses phases, et sans la considération permanente
-duquel sa notion générale demeure nécessairement
-vague et confuse à un certain degré,
-en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.</p>
-
-<p>Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est
-évidente, et peu contestée, d'après la destination
-nécessaire et continue de la philosophie grecque à
-servir graduellement, dès sa première origine,
-d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme,
-afin de préparer spontanément de plus
-en plus l'inévitable avènement du monothéisme.
-<span class="pagenum" id="Page_277">277</span>
-La seule rectification fondamentale qu'exigent, à
-cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous
-les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans
-cette importante révolution spéculative, l'influence,
-latente mais indispensable, du développement,
-caractéristique quoique naissant, de l'esprit
-positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime
-participation pour imprimer profondément à cette
-philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs,
-cette nature intermédiaire qui, voulant
-cesser d'être purement théologique sans pouvoir
-encore devenir réellement scientifique, constitue
-l'état métaphysique, envisagé comme une sorte
-de maladie chronique transitoire, propre à cette
-phase infranchissable de notre évolution mentale,
-individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord
-vague et confus, de l'existence nécessaire
-des lois naturelles, alors suscité par la première
-ébauche rationnelle des vérités géométriques et
-astronomiques, uniques connaissances réelles
-déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie
-consistance philosophique à la disposition universelle
-au monothéisme, spontanément produite par
-le progrès continu de l'esprit d'observation, dont
-le développement propre, quoique empirique,
-devait involontairement manifester à tous les yeux
-assez de similitudes et de relations entre les phénomènes
-<span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
-pour tendre à y restreindre de plus en
-plus l'actualité et la spécialité de l'intervention
-surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée,
-se rapprochait toujours davantage de la simplification
-monothéique, jusque-là trop antipathique
-au caractère incohérent des conceptions primitives.
-Une première généralisation des conceptions
-théologiques, d'après le premier exercice
-spontané de l'esprit d'observation chez la masse
-des hommes, avait d'abord déterminé le passage
-fondamental du fétichisme au polythéisme,
-comme je l'ai expliqué au chapitre précédent:
-une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor
-plus étendu, devait pareillement conduire, en
-temps opportun, et même plus irrésistiblement
-encore, vu la moindre difficulté du changement,
-à concentrer graduellement, et à réduire enfin,
-autant que possible, l'action surnaturelle, par la
-transition analogue de celui-ci au monothéisme
-proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la
-discordance, nécessairement propres aux observations
-primordiales, ne comportaient nullement,
-à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors
-sembler absurde, il était également impossible que
-l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point
-par être révoltée de la contradiction directe et
-générale que devait de plus en plus lui présenter
-<span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités,
-comparée au spectacle, de jour en jour
-plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait
-à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du
-monde extérieur.</p>
-
-<p>Nous avons précédemment remarqué, à titre
-d'élément essentiel du polythéisme convenablement
-élaboré, un dogme général, éminemment
-apte à faciliter directement cette grande transition,
-la croyance indispensable au destin, envisagé
-comme le dieu propre de l'invariabilité, et
-dont le département effectif devait, par conséquent,
-s'augmenter sans cesse, aux dépens de
-ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues
-de plus en plus subalternes, à mesure que
-l'expérience accumulée dévoilait progressivement
-à la raison humaine cette permanence fondamentale
-des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement
-inaperçue par une exploration trop isolée
-et trop concrète, devait inévitablement finir
-par déterminer une irrésistible conviction, base
-primordiale et unanime d'un nouveau régime
-mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite
-de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite
-de notre opération historique. On ne peut méconnaître
-un tel mode principal de transition, si
-l'on réfléchit que la providence des monothéistes
-<span class="pagenum" id="Page_280">280</span>
-n'est réellement autre chose que le destin des
-polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses
-attributions prépondérantes des autres divinités,
-et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner
-spontanément un caractère plus déterminé et plus
-concret, en harmonie avec cette extension désormais
-plus active, au lieu du caractère trop abstrait
-et trop vague qu'il avait dû conserver jusque
-alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre
-précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que
-l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la
-décadence radicale de toute philosophie théologique,
-c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un
-seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de
-lui à l'homme, constitue certainement une pure
-utopie, nullement praticable, et incapable de
-fournir jamais la base d'un véritable système religieux,
-susceptible d'une efficacité réelle, même
-intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison,
-sociale. Toute la transformation essentielle a
-donc vraiment consisté, en général, à discipliner
-et à moraliser l'innombrable multitude des dieux,
-en la subordonnant directement, d'une manière
-régulière et permanente, à la suprême prépondérance
-d'une volonté unique, assignant, à son gré,
-l'office de chaque agent plus ou moins subalterne:
-c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme;
-<span class="pagenum" id="Page_281">281</span>
-et elles doivent sans doute mieux sentir
-que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une
-conception principalement destinée à leur usage,
-quand leur instinct repousse à juste titre comme
-radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres
-quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est
-évidemment opéré d'après le dogme préalable du
-destin, graduellement transformé en providence,
-suivant l'explication précédente, sous l'influence
-croissante de l'esprit métaphysique.</p>
-
-<p>Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus
-expliqués, qui assignaient naturellement à
-la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une
-telle élaboration, quoique partout plus ou moins
-préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie
-spontanée de cet esprit métaphysique, toujours
-caractérisé par le doute systématique et l'indécision
-des vues, avec la tendance générale de
-l'état social correspondant. Par suite des conditions
-fondamentales précédemment examinées envers
-le régime grec, l'éducation, essentiellement
-militaire, n'y étant point convenablement adaptée
-à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez,
-la nature, nécessairement vague et flottante, de la
-politique habituelle, la tendance contentieuse qui
-divisait sans cesse ces populations à la fois semblables
-et antipathiques, tout cet ensemble de
-<span class="pagenum" id="Page_282">282</span>
-dispositions continues devait rendre l'esprit grec
-éminemment accessible à la métaphysique, qui,
-dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière
-la plus conforme à ses goûts dominans. S'il
-eût été possible, au contraire, que le développement
-métaphysique s'effectuât d'abord à Rome,
-il y eût nécessairement rencontré cette répugnance
-universelle que devait, à cet égard, spontanément
-inspirer la profonde influence élémentaire
-produite par la considération permanente
-d'un grand but commun, nettement déterminé et
-toujours homogène; influence qui a long-temps
-survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque
-Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant
-plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale,
-n'a réellement jamais participé activement
-à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations
-continuelles des rhéteurs et des sophistes
-grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent
-déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.</p>
-
-<p>Dans son essor originaire, cette philosophie,
-comme je l'ai noté ci-dessus, paraît s'être graduellement
-développée jusqu'au point même d'oser directement
-concevoir, quoique d'une manière très
-vague et fort obscure, pour la régénération ultérieure
-de l'humanité, une sorte de gouvernement purement
-rationnel, sous la direction suprême de telle
-<span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
-ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent
-alors tant d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques,
-qui, pendant plusieurs siècles, convergent
-toutes vers un tel but, malgré leur discordance
-fondamentale. Mais, à mesure qu'on
-s'occupait davantage d'appliquer la philosophie
-morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance
-organique, si radicalement propre à l'esprit
-purement métaphysique, devait spontanément se
-manifester de plus en plus, de manière à faire unanimement
-ressortir la nécessité de se rallier essentiellement
-au monothéisme, autour duquel
-circulaient presque toutes les spéculations principales,
-et qui devait instinctivement constituer,
-aux yeux des diverses écoles, la seule base alors
-possible d'une convergence ardemment cherchée,
-en même temps que l'unique point d'appui d'une
-véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts.
-Aussi peut-on voir, vers l'époque même où
-la domination romaine avait enfin reçu sa principale
-extension, les diverses sectes philosophiques,
-animées d'une ferveur plus purement théologique
-que dans les deux ou trois siècles antérieurs, s'attacher
-unanimement, quoique sans concert, à
-développer et à propager la doctrine du monothéisme,
-comme fondement intellectuel de la sociabilité
-universelle. La science réelle naissant à
-<span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
-peine envers les plus simples sujets de spéculation
-abstraite, et la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve,
-rien organiser que le doute le plus absolu,
-il fallait bien en revenir à la théologie, dont on
-avait vainement espéré l'élimination prématurée,
-pour en cultiver enfin systématiquement, d'après
-le principe du monothéisme, les propriétés éminemment
-sociales: disposition vers laquelle durent
-alors converger spontanément tous les bons
-esprits et toutes les âmes élevées, mais qui certes
-n'indique pas que la même solution doive être
-aujourd'hui reproduite pour une situation, intellectuelle
-et sociale, radicalement différente, quoique
-semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs
-inutile d'expliquer formellement, à cet égard,
-l'extrême influence si heureusement exercée par
-la seule extension effective de la domination romaine,
-soit en organisant spontanément de larges
-communications intellectuelles, soit surtout en
-faisant directement ressortir, par le contraste stérile
-des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité
-de plus en plus évidente de leur substituer une
-religion homogène, qui ne pouvait résulter que
-d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul
-dogme assez général pour convenir simultanément
-à tous les élémens de cette immense agglomération
-de peuples.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
-Cette mémorable révolution, la plus grande
-que notre espèce pût éprouver jusqu'à celle au
-milieu de laquelle nous vivons, doit aussi paraître,
-et plus clairement encore, sous le point de vue
-directement social, un résultat non moins nécessaire
-de la combinaison spontanée entre l'influence
-grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée
-de leur suffisante pénétration mutuelle, à
-laquelle Caton s'était si vainement opposé. En
-considérant à ce titre l'ensemble de cette inévitable
-combinaison, l'analyse sociologique explique
-aisément la tendance commune, si paradoxale en
-apparence, des divers élémens de ce grand dualisme
-historique vers l'introduction fondamentale d'un
-pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir
-temporel, quoique aucun d'eux n'en eût
-certainement la pensée, et que chacun poursuivît
-surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination
-exclusive: en sorte que la solution a naturellement
-dépendu de leur antagonisme nécessaire.
-Il est incontestable, en effet, que la téméraire
-ambition spéculative des sectes métaphysiques,
-comme je l'ai indiqué ci-dessus, avait osé rêver
-une domination absolue, aussi bien temporelle
-que spirituelle, qui eût remis la direction habituelle
-et immédiate, non-seulement des opinions
-et des m&oelig;urs, mais également des actes et des affaires
-<span class="pagenum" id="Page_286">286</span>
-pratiques, entre les mains des philosophes,
-devenus, à tous égards, chefs suprêmes. La conception
-d'une division régulière entre le gouvernement
-moral et le gouvernement politique eût
-été alors éminemment prématurée, et n'est devenue
-possible que beaucoup plus tard, quand la
-marche naturelle des évènemens l'avait déjà suffisamment
-ébauchée: à l'origine, les philosophes
-n'y pensaient pas plus que les empereurs; et peut-être
-cette grande illusion, quoique éminemment
-chimérique, était-elle encore indispensable pour
-entretenir convenablement leur ardeur spéculative,
-toujours si précaire dans notre faible nature
-intellectuelle, surtout en un temps où, trop rapprochée
-de son berceau pour être assez profondément
-enracinée, elle ne pouvait d'ailleurs trouver
-autour d'elle qu'une alimentation propre trop
-peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est
-point douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence
-philosophique était alors, par sa nature, nécessairement
-constituée en insurrection, latente mais
-continue, contre un système politique où tous les
-pouvoirs sociaux étaient essentiellement concentrés
-aux mains des chefs militaires. Bien que les
-philosophes n'aspirassent réellement qu'à une
-sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique
-que dangereuse, cependant il est naturel que
-<span class="pagenum" id="Page_287">287</span>
-leurs efforts persévérans, sans avoir heureusement
-pu parvenir à un tel but, aient concouru directement
-à la création ultérieure du pouvoir spirituel
-monothéique. La seule existence permanente, librement
-tolérée, au milieu des populations grecques,
-d'une classe de penseurs indépendans, qui,
-sans aucune mission régulière, se proposaient
-spontanément, aux yeux étonnés mais satisfaits
-du public et des magistrats, pour servir habituellement
-de guides intellectuels et moraux, soit dans
-la vie individuelle, soit dans la vie collective, devenait
-évidemment un germe effectif de pouvoir
-spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel.
-Tel est, sous l'aspect social, le mode propre
-de participation de la civilisation grecque à
-cette grande fondation ultérieure, indépendamment
-de l'influence intellectuelle que nous venons
-d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait
-graduellement le monde, elle ne comptait
-nullement renoncer à ce régime chéri, principale
-base de sa grandeur successive, qui rendait la
-corporation des chefs militaires directement maîtresse
-de tout le pouvoir sacerdotal: et cependant
-elle concourait ainsi spontanément, de la manière
-la plus décisive, à préparer la formation, bientôt
-imminente, d'une puissance spirituelle entièrement
-indépendante de l'empire temporel; car l'extension
-<span class="pagenum" id="Page_288">288</span>
-même d'une telle domination devait mettre
-de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité
-d'en maintenir suffisamment solidaires les parties
-si diverses et si lointaines, par une simple centralisation
-temporelle, à quelque tyrannique intensité
-qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle
-du système de conquête, faisant désormais
-passer nécessairement l'activité militaire du caractère
-offensif au caractère défensif, cette immense
-organisation temporelle ne pouvait plus avoir
-d'objet suffisant, et tendait dès lors à se décomposer
-en nombreuses principautés indépendantes,
-plus ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé
-aucun lien profond et durable entre les différentes
-sections, si leur union n'eût pas été entretenue
-ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir
-spirituel, seul dès-lors susceptible de devenir
-vraiment commun, sans une monstrueuse autocratie.
-Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai
-directement au chapitre suivant, l'origine
-essentielle de la féodalité du moyen-âge, trop superficiellement
-attribuée à l'invasion germanique.
-Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux
-essor de la domination romaine, le besoin,
-de plus en plus senti, d'une morale vraiment universelle,
-susceptible de lier convenablement des
-peuples qui, ainsi forcés à une vie commune,
-<span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
-étaient néanmoins poussés à se haïr par leur
-propre morale polythéique: or, cet imminent
-besoin était, d'une autre part, aussi spontanément
-accompagné, d'après nos explications antérieures,
-de la disposition, soit intellectuelle,
-soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure,
-puisque les sentimens et les vues de ces
-nobles conquérans avaient dû graduellement s'élever
-et se généraliser, à mesure de leurs succès.
-Par cette triple influence, le mouvement politique
-n'avait donc pas nécessairement moins concouru
-que le mouvement philosophique à faire
-sortir spontanément de l'ensemble de l'évolution
-polythéique de l'antiquité cette organisation spirituelle
-qui constitue le principal caractère du
-moyen-âge, et dont l'un tendait à faire surtout
-ressortir l'attribut de généralité, aussi bien que
-l'autre l'attribut de moralité.</p>
-
-<p>Il serait superflu d'examiner ici la corelation
-évidente de ces deux tendances fondamentales,
-c'est-à-dire l'aptitude exclusive du monothéisme à
-servir de base à une telle organisation: ce qui nous
-reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des
-explications, immédiatement suffisantes, du chapitre
-actuel, appartiendra naturellement à la leçon
-suivante. Mais, pour achever de montrer que,
-contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien
-<span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
-de capital n'est fortuit dans cette admirable révolution,
-dont l'époque et l'issue pourraient être
-rationnellement prévues par une sage combinaison
-des divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement
-que la considération spéciale de cette correspondance
-peut être aisément poussée jusqu'à
-déterminer par quelle province romaine devait
-inévitablement commencer l'essor directement organique,
-résulté, en temps opportun, de ce grand
-dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par
-la pénétration mutuelle de ses divers élémens.
-Car, cette initiative immédiate et décisive devait
-nécessairement appartenir de préférence à la portion
-de l'empire qui, d'une part, était <ins id="cor_33" title="le">la</ins> plus
-spécialement préparée au monothéisme, ainsi
-qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel
-indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu
-d'une nationalité plus intense et plus opiniâtre,
-devait éprouver plus vivement, depuis sa réunion,
-les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la
-nécessité de le faire cesser, sans renoncer cependant
-à sa foi caractéristique, et en tendant, au contraire,
-à son universelle propagation. Or, à tous ces attributs,
-il est certes impossible de méconnaître la
-vocation, également spéciale et spontanée, de la
-petite théocratie juive, dérivation accessoire de la
-théocratie égyptienne, et peut-être aussi chaldéenne,
-<span class="pagenum" id="Page_291">291</span>
-d'où elle émanait très probablement par
-une sorte de colonisation exceptionnelle de la caste
-sacerdotale, dont les classes supérieures, dès long-temps
-parvenues au monothéisme par leur propre
-développement mental, ont pu être conduites à
-instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie
-pleinement monothéique<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, où, malgré l'antipathie
-<span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
-permanente de la population inférieure contre
-un établissement aussi prématuré, le monothéisme
-a dû cependant conserver une existence
-pénible, mais pure et avouée, du moins après
-avoir consenti à perdre la majeure partie de ces
-élus par la célèbre séparation des dix tribus. Jusqu'au
-temps de la grande assimilation romaine,
-cette particularité caractéristique n'avait essentiellement
-abouti qu'à isoler plus profondément
-cette population anomale, à raison même du vain
-orgueil qui, d'après la supériorité de sa croyance,
-y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité
-exclusive que nous avons reconnu propre
-à toutes les théocraties. Mais cette spécialité
-se trouve alors heureusement utilisée, en faisant
-spontanément sortir, de cette chétive portion de
-l'empire, concourant, à sa manière, au mouvement
-total, les premiers organes directs de la régénération
-universelle. Quoique j'aie cru, pour
-mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale,
-devoir ainsi caractériser rationnellement
-jusqu'à une telle initiative, on ne doit pas
-cependant oublier que cette appréciation secondaire,
-fût-elle même aussi contestée qu'elle me
-paraît évidente, n'affecte nullement le fond essentiel
-du sujet, déjà suffisamment expliqué.
-D'après l'ensemble de causes, intellectuelles et
-<span class="pagenum" id="Page_293">293</span>
-sociales, que nous avons vu dominer ce grand
-mouvement commun de l'élite de l'humanité, on
-conçoit aisément que, à défaut de l'initiative hébraïque,
-l'évolution générale n'aurait pas manqué
-d'autres organes, qui lui eussent nécessairement
-imprimé une direction radicalement
-identique, en transportant seulement à certains
-livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration
-qui s'est appliquée à d'autres.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label"><b>Note 18</b>:</span></a>
-Au sein même de la théocratie polythéique la plus complète, les
-hommes supérieurs, outre leur tendance intellectuelle au monothéisme,
-ci-dessus expliquée, doivent éprouver, pour ce dernier état de la philosophie
-théologique, une sorte de prédilection instinctive, à cause des
-puissantes ressources qui lui sont propres, comme on le verra bientôt,
-pour assurer l'indépendance de la classe sacerdotale envers la classe
-militaire; tandis que celle-ci doit, au contraire, par des motifs semblables
-mais inverses, préférer involontairement le polythéisme, bien
-plus compatible avec sa propre suprématie, suivant la théorie ci-dessus
-établie. Par la secrète influence, long-temps prolongée, de ces intimes
-dispositions mutuelles, il est donc aisé de concevoir que les prêtres
-égyptiens, et ensuite chaldéens, ont pu être engagés, ou même obligés,
-à une telle tentative de colonisation monothéique, dans le double
-espoir d'y mieux développer la civilisation sacerdotale par la plus complète
-subalternisation des guerriers, et de ménager un refuge assuré à
-ceux de leur caste qui se trouveraient menacés par les fréquentes révolutions
-intérieures de la mère-patrie. Quoique la nature de mes travaux
-propres ne me permette point le développement convenable d'une telle
-explication spéciale du judaïsme, je ne doute pas que cette nouvelle
-ouverture historique, résultée, dans mon esprit, d'une étude directe
-et approfondie de l'ensemble du sujet, d'après ma théorie fondamentale
-de l'évolution humaine, ne puisse être ensuite suffisamment vérifiée
-par son application détaillée à l'analyse générale de cette étrange
-anomalie, si une telle appréciation est un jour réellement opérée par
-un philosophe convenablement placé d'abord à ce nouveau point de
-vue rationnel.</p>
-
-<p>Enfin, on peut encore expliquer facilement
-l'extrême lenteur de cette immense révolution,
-malgré l'intensité et la variété des influences fondamentales,
-en considérant la profonde concentration
-des divers pouvoirs sociaux qui caractérise
-si éminemment le régime polythéique de l'antiquité,
-où il fallait ainsi tout changer presque à la
-fois. Ce que le système romain renfermait de
-théocratique se retrouve alors en première ligne,
-depuis que l'accomplissement même de la conquête
-avait dû tendre à dissiper essentiellement
-les conditions primordiales de la physionomie
-énergiquement tranchée qui avait tant distingué
-sa période active. On peut, sous ce rapport, envisager
-les cinq ou six siècles qui séparent les
-empereurs des rois, comme constituant, dans
-l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue,
-ordinairement propre aux théocraties antiques,
-<span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
-une sorte d'immense épisode militaire, où le caractère
-guerrier avait dû effacer, chez la caste
-dominante, le caractère sacerdotal, et après l'accomplissement
-duquel celui-ci a dû reprendre
-son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution
-du système. Mais l'opération même exécutée
-pendant cette grande intermittence avait alors
-nécessairement développé des germes d'une destruction
-prochaine, suivie d'une inévitable régénération;
-ce qui n'a point eu lieu en d'autres
-théocraties, où des intervalles analogues, bien
-que moins étendus, peuvent être observés. Quoi
-qu'il en soit, on conçoit maintenant que cette
-sorte de rétablissement spontané du premier
-régime théocratique, à la vérité radicalement
-énervé, ait dû naturellement reproduire l'opiniâtre
-instinct conservateur qui lui est propre,
-malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs
-effectifs, par suite de l'inévitable abaissement
-de la caste sénatoriale envers le chef, essentiellement
-électif, du parti populaire. Cette
-confusion intime et continue entre le pouvoir spirituel
-et le pouvoir temporel, qui constituait l'esprit
-fondamental du système, explique aisément
-pourquoi les empereurs romains, même les plus
-sages et les plus généreux, n'ont jamais pu comprendre,
-pas plus que ne le feraient aujourd'hui
-<span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
-les empereurs chinois, la renonciation volontaire
-au polythéisme, par laquelle ils auraient justement
-craint de concourir eux-mêmes à la démolition
-imminente de tout leur gouvernement, tant
-que la conversion graduelle de la population au
-monothéisme chrétien n'y avait point encore constitué
-spontanément une nouvelle influence politique,
-permettant, et ensuite exigeant même, la
-conversion finale des chefs, qui terminait l'évolution
-préparatoire, et ébauchait immédiatement le
-régime nouveau, par un symptôme décisif de la
-puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir
-spirituel, qui en devait être le principal ressort.</p>
-
-<p class="sep2">Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble
-du polythéisme antique, successivement considéré,
-d'une manière rationnelle quoique sommaire,
-dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou
-sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite
-dans les divers modes nécessaires du régime
-correspondant; de manière à déterminer enfin sa
-tendance totale à produire spontanément la nouvelle
-phase théologique qui, au moyen-âge, après
-avoir essentiellement réalisé toute l'admirable efficacité
-sociale dont une telle philosophie était
-susceptible, a rendu possible, et même indispensable,
-l'avènement ultérieur de la philosophie positive,
-<span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
-comme il s'agit maintenant de l'expliquer.
-Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore
-qu'en tout le reste de mon opération historique,
-j'ai dû réduire autant que possible une
-exposition dont le développement propre m'était
-interdit, en la bornant principalement à de simples
-assertions méthodiques, assez complètes et surtout
-assez liées pour que ma pensée ne fût jamais équivoque,
-sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration
-formelle, dont la moindre eût exigé
-un appareil de preuves entièrement incompatible
-avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses
-limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer
-à procéder ainsi, il faut donc, une fois pour toutes,
-avertir directement le lecteur que je dois ici me
-contenter de la simple proposition explicite du
-nouveau système de vues historiques qui résultent
-de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine,
-afin que cette théorie devienne pleinement
-jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en
-faire aussi la confrontation générale avec l'ensemble
-des faits connus, comparaison que je dois
-essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle
-seule il pourra convenablement prononcer
-sur la principale valeur réelle de cette nouvelle
-philosophie historique.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="npage"><span class="pagenum" id="Page_297">297</span></div>
-
-<div class="figcenter0">
- <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON.</h2>
-
-<p class="hang cs8">Appréciation générale du dernier état théologique de l'humanité:
-âge du monothéisme. Modification radicale du régime
-théologique et militaire.</p>
-
-<div class="figcenter1">
- <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" />
-</div>
-
-<p>Après l'indispensable assimilation préliminaire
-suffisamment opérée par l'extension graduelle de
-la domination romaine, suivant les explications
-du chapitre précédent, le régime monothéique
-était nécessairement destiné à compléter l'évolution
-provisoire de l'élite de l'humanité, en faisant
-directement produire à la philosophie théologique,
-dont le déclin intellectuel allait commencer,
-toute l'efficacité réelle que comportait sa nature,
-pour préparer enfin l'homme à une nouvelle vie
-sociale, de plus en plus conforme à notre vocation
-caractéristique. C'est pourquoi, quelles que soient
-effectivement les éminentes propriétés mentales
-<span class="pagenum" id="Page_298">298</span>
-du monothéisme, nous devons ici en faire
-précéder l'examen par l'appréciation rationnelle
-de son influence sociale, qui le distingue encore
-plus profondément, selon une marche inverse de
-celle qui a dû présider ci-dessus à l'analyse fondamentale
-du système polythéique. Or, quoique
-la destination sociale du monothéisme se rapporte
-surtout à la morale bien plus même qu'à la politique,
-néanmoins sa principale efficacité morale a
-toujours inévitablement dépendu de son existence
-politique; en sorte que nous devons d'abord déterminer
-convenablement les vrais attributs politiques
-de ce dernier régime théologique. Dans
-cette importante détermination, comme en tout
-le reste d'un tel examen historique, nous sommes
-spontanément dispensés de la distinction générale
-qu'il a fallu établir, au chapitre précédent,
-entre l'appréciation abstraite des diverses propriétés
-essentielles du système correspondant et
-l'analyse successive des différens modes nécessaires
-de sa réalisation effective; ce qui doit ici
-heureusement permettre d'abréger beaucoup notre
-opération actuelle, sans nuire aucunement à
-notre but principal. Car, malgré la conformité
-remarquable de toutes les formes du monothéisme,
-comparées, non-seulement quant aux dogmes
-théologiques, mais même quant aux préceptes
-<span class="pagenum" id="Page_299">299</span>
-moraux, sans excepter ni le mahométisme, ni ce
-qu'on appelle si mal à propos le catholicisme grec,
-c'est uniquement au vrai catholicisme, justement
-qualifié de romain, que devait appartenir l'accomplissement
-suffisant, en Europe occidentale, des
-propriétés caractéristiques du régime monothéique,
-dont nous n'aurons ainsi à examiner spécialement
-aucun autre mode réel<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Enfin, comme
-l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel
-entièrement distinct et pleinement indépendant
-du pouvoir temporel a certainement constitué,
-au moyen-âge, le principal attribut d'un tel
-système politique, nous devons procéder, avant
-tout, à l'appréciation sommaire de cette grande
-<span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
-création sociale, d'où nous passerons ensuite aisément
-au vrai jugement général de l'organisation
-temporelle correspondante.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label"><b>Note 19</b>:</span></a>
-La dénomination de catholicisme me semble, à tous égards,
-préférable à celle de christianisme, non-seulement comme bien plus
-expressive, pour distinguer nettement le vrai régime monothéique de
-toutes les organisations vagues, socialement impuissantes ou même
-dangereuses, avec lesquelles on l'a trop souvent confondu, mais surtout
-comme beaucoup plus rationnelle, en ce que, sans rappeler, ainsi que
-les noms de mahométisme, de boudhisme, etc., aucun fondateur individuel,
-elle se rapporte directement à ce grand attribut d'universalité
-qui caractérise essentiellement l'organisation spirituelle, quoiqu'il
-n'ait pu toutefois être réalisé que très imparfaitement par le catholicisme
-proprement dit, dont l'exacte appréciation ne saurait être mieux
-dirigée que d'après un tel principe général. Chacun sait certainement
-encore ce que c'est qu'un catholique, tandis qu'aucun bon esprit ne
-saurait aujourd'hui se flatter de comprendre ce que c'est qu'un chrétien,
-qui pourrait indifféremment appartenir à l'une quelconque des
-mille nuances incohérentes qui séparent le luthérien primitif du pur
-déiste actuel.</p>
-
-<p>Le monothéisme doit, par sa nature, toujours
-tendre nécessairement à provoquer cette modification
-radicale de l'ancien organisme social, en
-permettant, et même déterminant, une suffisante
-uniformité de croyances, susceptible de comporter
-l'extension d'un même système théologique à
-des populations assez considérables pour ne pouvoir
-être long-temps réunies sous un seul gouvernement
-temporel; d'où résulte, chez la classe
-sacerdotale, un accroissement simultané de consistance
-et de dignité, susceptible de servir de fondement
-à son indépendance politique, qui était
-incompatible avec l'inévitable dispersion des influences
-religieuses sous le régime polythéique,
-comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent.
-Mais, malgré cette tendance caractéristique, il a
-fallu une longue et pénible élaboration de conditions
-diverses pour que le monothéisme pût
-enfin réaliser, dans une société convenablement
-préparée, un tel perfectionnement de l'organisation
-primitive, qui n'a vraiment commencé à devenir
-immédiatement possible, ainsi que je l'ai
-expliqué, que par le concours fondamental du
-développement graduel de la puissance romaine
-<span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
-avec celui de la philosophie grecque. Nous avons
-même reconnu que cette philosophie ne se fit jamais
-une juste idée du véritable but social vers
-lequel, à son insu, tendait finalement son essor
-spontané, puisque, dans ses efforts opiniâtres pour
-constituer une puissance spirituelle, elle n'avait
-aucunement en vue d'établir, entre les deux pouvoirs,
-une division rationnelle, encore trop incompatible
-avec le génie politique de l'antiquité; mais
-elle poursuivait essentiellement une pure utopie,
-aussi dangereuse que chimérique, en préconisant,
-comme type social, une sorte de théocratie métaphysique,
-qui eût transporté aux philosophes
-la concentration générale des affaires humaines.
-Cependant, toutes les utopies quelconques, surtout
-quand elles résultent d'un concours aussi
-unanime et aussi continu, non-seulement indiquent
-nécessairement un certain besoin social,
-plus ou moins confusément apprécié, mais aussi
-l'imminence plus ou moins prochaine d'une certaine
-modification politique destinée à y satisfaire:
-car, dans ses rêves même les plus hardis,
-l'esprit humain ne saurait s'écarter indéfiniment
-de la réalité, et ses libres spéculations sont même
-effectivement encore plus limitées dans l'ordre
-politique que dans aucun autre, vu la complication
-supérieure des phénomènes; en sorte que,
-<span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
-après l'accomplissement de chaque phase sociale,
-on peut ordinairement reconnaître l'anticipation
-constante de conceptions utopiques long-temps
-accréditées, qui en présentaient d'avance le principal
-caractère, quoique profondément déguisé,
-et même altéré, par son inévitable mélange avec
-des notions plus ou moins contraires aux lois fondamentales
-de notre nature, individuelle ou sociale.
-Aussi peut-on aisément constater ici que
-l'institution du catholicisme a essentiellement
-réalisé, au moyen-âge, autant que le permettait
-alors l'état mental de l'humanité, ce qu'il y avait,
-au fond, de pleinement utile et à la fois vraiment
-praticable dans l'ensemble des conceptions
-politiques des diverses écoles philosophiques, en
-adoptant de chacune d'elles, avec une éminente
-sagesse, les attributs trop exclusifs dont elle s'honorait,
-et en repoussant spontanément tous les
-projets absurdes ou nuisibles qui dénaturaient radicalement
-leur application sociale; malgré l'injuste
-accusation, encore trop souvent adressée au
-système catholique, d'avoir également tendu à
-constituer une pure théocratie, dont nous reconnaîtrons
-bientôt, sans la moindre incertitude,
-l'incompatibilité nécessaire avec le véritable esprit
-fondamental d'un tel régime.</p>
-
-<p>Quoique l'intelligence doive nécessairement
-<span class="pagenum" id="Page_303">303</span>
-exercer une influence de plus en plus prononcée
-sur la conduite générale des affaires humaines,
-individuelles ou sociales, sa suprématie politique,
-rêvée par les philosophes grecs, n'en constitue
-pas moins une pure utopie, directement contraire,
-comme je l'ai déjà noté au chapitre précédent,
-à l'économie réelle de notre nature cérébrale,
-où la vie mentale est habituellement si peu
-énergique comparativement à la vie affective. Nul
-pouvoir humain, même le plus grossier et le moins
-étendu, ne saurait, sans doute, entièrement se
-passer d'appui spirituel, puisque ce qu'on nomme,
-en politique, une force proprement dite, ne peut
-résulter que d'un certain concours d'individualités,
-dont la formation spontanée suppose inévitablement
-l'existence préalable, non-seulement
-de quelques sentimens communs, mais aussi d'opinions
-suffisamment convergentes, sans lesquelles
-la moindre association ne pourrait persister, reposât-elle
-même sur une suffisante conformité
-d'intérêts. Cependant, il n'en reste pas moins incontestable
-que le principal ascendant social ne
-saurait jamais appartenir à la plus haute supériorité
-mentale, à la fois trop peu comprise et trop
-mal appréciée pour obtenir ordinairement du vulgaire
-un juste degré d'admiration et de reconnaissance.
-La masse des hommes, essentiellement destinée
-<span class="pagenum" id="Page_304">304</span>
-à l'action, sympathise nécessairement bien
-davantage avec les organisations médiocrement intelligentes,
-mais éminemment actives, qu'avec les
-natures purement spéculatives, malgré leur intime
-prééminence spirituelle, d'ailleurs habituellement
-méconnue, à raison même de sa trop grande élévation.
-En outre, la reconnaissance universelle
-doit spontanément préférer les services immédiatement
-susceptibles de satisfaire à l'ensemble des
-besoins humains, parmi lesquels ceux de l'intelligence,
-quelle que soit leur incontestable réalité,
-sont certes fort loin d'occuper communément le
-premier rang, comme je l'ai établi au troisième
-volume de ce Traité. Il n'est pas douteux que les
-plus grands succès pratiques, militaires ou industriels,
-exigent, par leur nature, beaucoup moins de
-force intellectuelle que la plupart des travaux théoriques
-d'une certaine importance, sans aller même
-jusqu'aux plus éminentes spéculations, esthétiques,
-scientifiques, ou philosophiques; et cependant
-ils inspireront toujours, non-seulement un
-intérêt plus vif et une plus parfaite gratitude, mais
-aussi une estime mieux sentie et une plus profonde
-admiration. Quels que soient, en réalité, dans la
-vie humaine, individuelle et surtout sociale, les
-immenses bienfaits de l'intelligence, dont dépend
-essentiellement, en dernier ressort, le progrès continu
-<span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
-de l'humanité, cependant la participation spirituelle
-est, en chaque résultat ordinaire, trop indirecte,
-trop lointaine et trop abstraite, pour jamais
-être convenablement appréciée, si ce n'est d'après
-une analyse plus ou moins difficile, que l'immense
-majorité des hommes, même éclairés, ne saurait
-spontanément opérer avec assez de netteté et de
-promptitude pour laisser naître une soudaine impression
-d'enthousiasme, aucunement comparable
-à l'énergique saisissement déterminé si souvent par
-les services spéciaux et immédiats de l'activité pratique,
-quoique moins importans, au fond, comme
-moins difficiles. Jusqu'au sein de la science et de
-la philosophie, les conceptions les plus générales,
-surtout celles qui se rapportent directement à la
-méthode, malgré leur supériorité finale, non-seulement
-quant au mérite intrinsèque, mais aussi
-quant à l'utilité effective, lors même qu'elles ne
-sont point long-temps dédaignées, n'attirent presque
-jamais à leurs sublimes créateurs autant de
-considération personnelle que les découvertes d'un
-ordre inférieur; comme l'ont si douloureusement
-éprouvé, à tous les âges de l'humanité, les principaux
-organes de la grande évolution mentale, les
-Aristote, les Descartes, les Leibnitz, etc. Rien n'est
-plus propre, sans doute, qu'une telle appréciation
-à vérifier directement l'absurdité radicale de ce
-<span class="pagenum" id="Page_306">306</span>
-prétendu règne absolu de l'esprit, tant poursuivi
-par les philosophes grecs et par leurs imitateurs
-modernes; puisqu'on peut ainsi clairement sentir
-que, sous l'influence réelle d'un tel principe social,
-en apparence si séduisant, la plus grande
-autorité politique, alors trop aisément usurpée
-par de médiocres mais prudentes intelligences,
-ne pourrait aucunement appartenir aux plus
-éminens penseurs, dont la supériorité caractéristique
-n'est presque jamais convenablement appréciable
-qu'après l'entière cessation de leur noble
-mission, et qui ne peuvent être habituellement
-soutenus, dans l'énergique persévérance de leur
-admirable dévouement spontané, que par la conviction,
-profonde mais personnelle, de leur intime
-prééminence, et par le sentiment inébranlable
-de leur inévitable influence ultérieure sur les
-destinées générales de l'humanité. Ces notions,
-capitales quoique élémentaires, de statique sociale,
-directement déduites d'une exacte connaissance
-de notre nature fondamentale, peuvent être
-d'ailleurs accessoirement corroborées, avec une
-véritable utilité, par la considération spéciale de
-l'extrême brièveté de notre vie, dont j'ai déjà signalé,
-au cinquante-unième chapitre, l'influence
-générale sur l'imperfection nécessaire de notre organisme
-politique. On conçoit aisément, en effet,
-<span class="pagenum" id="Page_307">307</span>
-qu'une plus grande longévité, sans remédier aucunement
-à l'infirmité radicale de notre économie,
-tendrait certainement à permettre, dans l'hypothèse
-que nous examinons, un meilleur classement
-social des intelligences, en multipliant davantage
-les cas, réellement si rares, où les
-penseurs du premier ordre peuvent, après un développement
-suffisant, être convenablement appréciés
-pendant leur vie, et avant que leur génie
-soit essentiellement éteint.</p>
-
-<p>Au premier aspect, l'existence générale des
-théocraties antiques semble directement constituer
-une exception, unique mais capitale, à la
-nécessité fondamentale que nous venons d'établir,
-puisque la supériorité intellectuelle y paraît former
-immédiatement, du moins à l'origine, la
-source générale de la principale autorité politique.
-Toutefois, sans revenir, à ce sujet, sur les
-explications spéciales du chapitre précédent, il
-est évident que cette sorte d'anomalie, au fond
-beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement
-dépendu d'un concours singulier d'influences
-diverses, dont la reproduction n'a plus
-été possible à aucun âge ultérieur de l'évolution
-humaine. Car, outre la plus intense participation
-des terreurs religieuses, on peut voir
-aisément que ce qui, en cette organisation primordiale,
-<span class="pagenum" id="Page_308">308</span>
-se rapportait véritablement à la suprématie
-politique de l'intelligence, a principalement
-tenu, d'abord à l'impression toute puissante,
-non susceptible de renouvellement, que devait
-alors produire le spectacle habituel des premiers
-résultats utiles de l'essor spirituel, et surtout ensuite
-à la tendance éminemment pratique des
-opérations mentales correspondantes, en vertu
-de cette concentration fondamentale des diverses
-fonctions sociales que nous avons vue caractériser
-si distinctement l'empire de la caste sacerdotale,
-dont les travaux spéculatifs, strictement
-réduits d'ordinaire au peu qu'exigeait le maintien
-journalier de son autorité, étaient essentiellement
-absorbés par le développement habituel de son
-activité usuelle, soit médicale, soit administrative,
-soit même industrielle, etc., à laquelle cette caste
-se faisait gloire de subordonner directement toute
-autre occupation plus abstraite. Ainsi, le mérite
-purement intellectuel y était certainement fort
-loin de constituer, en réalité, le fondement essentiel
-de la prééminence sociale; ce qui d'ailleurs
-serait immédiatement contraire à la nature d'un
-régime où toutes les fonctions quelconques étaient
-nécessairement héréditaires, bien que cette hérédité
-n'eût pas encore les inconvéniens radicaux
-qu'elle a dû entraîner depuis, comme je l'ai expliqué
-<span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
-au chapitre précédent. Quand le caractère
-vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement
-prononcé, ce qui n'a pu d'abord se développer
-que chez les philosophes grecs, chacun sait
-si la classe éminemment pensante a jamais possédé
-en effet la prépondérance politique, toujours
-si vainement poursuivie par ses efforts persévérans.</p>
-
-<p>Il est donc évident que, bien loin de pouvoir
-directement dominer la conduite réelle de la vie
-humaine, individuelle ou sociale, l'esprit est seulement
-destiné, dans la véritable économie de
-notre invariable nature, à modifier plus ou moins
-profondément, par une influence consultative ou
-préparatoire, le règne spontané de la puissance
-matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle.
-Or, en considérant sous un autre aspect
-cette irrécusable nécessité, on la trouvera certainement
-beaucoup moins fâcheuse que ne doit
-d'abord le faire supposer un examen peu approfondi;
-car, les mêmes causes générales qui l'imposent
-comme inévitable, la mettent aussi en
-suffisante harmonie permanente avec l'ensemble
-de nos vrais besoins essentiels. En premier lieu,
-la justice souffre réellement bien moins d'un tel
-arrangement général que ne le font communément
-présumer les plaintes exagérées, trop souvent
-amères et même déclamatoires, de la plupart
-<span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
-des philosophes sur la prétendue imperfection
-radicale du classement social, qui, d'ordinaire,
-est essentiellement conforme aux plus impérieuses
-prescriptions de notre immuable nature.
-Les mémorables réflexions de Pascal à ce sujet, quoique
-attribuées vulgairement à une intention profondément
-ironique, ne constituent au fond qu'une
-exacte appréciation générale de l'indispensable
-nécessité d'une semblable disposition élémentaire
-pour le maintien journalier de l'harmonie sociale,
-qui serait continuellement troublée par d'inconciliables
-prétentions, dont le jugement, trop lent et trop
-difficile, serait très fréquemment illusoire, comme
-nous venons de le voir, si le principe spécieux de
-la supériorité mentale pouvait seul déterminer
-souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel
-tant décrié revient, au fond, à prendre pour base
-habituelle d'estimation politique la considération
-directe de l'utilité spéciale et immédiate, individuelle
-ou sociale. Or, quoiqu'un tel principe soit
-certainement fort étroit, et bien que sa prépondérance
-exclusive doive être justement regardée
-comme très oppressive et éminemment dangereuse,
-il n'en constitue pas moins, par sa nature,
-le seul fondement solide de tout véritable classement
-humain. Dans la vie sociale, en effet, presque
-autant que dans la vie individuelle, la raison
-<span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
-est ordinairement beaucoup plus nécessaire que
-le génie; excepté en quelques occasions capitales,
-mais extrêmement rares, où la masse générale des
-idées usuelles a besoin d'une élaboration nouvelle
-ou d'une impulsion spéciale, qui, une fois
-accomplies par l'intervention déterminée de quelques
-éminens penseurs, suffiront long-temps aux
-exigeances journalières de l'application réelle:
-comme le montre clairement l'examen attentif
-de chacune des phases importantes de notre développement,
-où, après une suspension, momentanée
-mais indispensable, de sa prépondérance
-habituelle, le simple bon sens reprend spontanément
-les rênes du gouvernement humain. Autant
-le génie spéculatif est seul capable de préparer
-convenablement, par ses méditations abstraites,
-les divers changemens essentiels qui doivent successivement
-s'opérer, autant il est, de sa nature,
-radicalement impropre à la direction journalière
-des affaires communes: en sorte que le mot célèbre
-du grand Frédéric sur l'incapacité politique
-des philosophes, bien loin de devoir être regardé
-comme une injuste dérision, n'indique réellement
-qu'une profonde appréciation, aussi judicieuse
-qu'énergique, des vraies conditions élémentaires
-de toute économie sociale. Les considérations spéculatives
-sont et doivent être, par leur nature,
-<span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
-trop abstraites, trop indirectes, et trop lointaines
-pour que les esprits vraiment contemplatifs puissent
-jamais devenir les plus propres au gouvernement
-usuel, où, presque toujours, il s'agit
-surtout d'opérations spéciales, immédiates, et
-actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales
-concourent pleinement avec les conditions
-mentales, puisque le caractère éminemment penseur
-est et doit être, de toute nécessité, peu soucieux
-de la réalité présente et détaillée, ce qui,
-au contraire, constituerait certainement une tendance
-très vicieuse dans la conduite ordinaire des
-affaires humaines, individuelles ou sociales: or,
-d'un autre côté, les intelligences essentiellement
-philosophiques ne sauraient être condamnées à se
-tenir constamment au point de vue pratique,
-sans que leur essor propre ne devînt, par cela
-seul, au grand préjudice de l'humanité, radicalement
-impossible, comme il arrive spontanément
-sous le régime purement théocratique. On peut,
-d'ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif
-intellectuel secondaire, que les philosophes,
-même parmi les plus élevés, ont été jusqu'ici trop
-souvent entraînés à s'écarter involontairement
-de l'esprit d'ensemble, principal attribut du vrai
-génie politique: malgré leurs efforts ordinaires
-pour assurer la plénitude et la généralité de vues
-<span class="pagenum" id="Page_313">313</span>
-dont ils se glorifient principalement, ils sont fréquemment
-sujets à un genre particulier de rétrécissement
-mental, qui consiste à poursuivre très
-loin l'examen abstrait d'un seul aspect social, en
-négligeant essentiellement presque tous les autres,
-dans les cas mêmes où la saine décision doit directement
-dépendre de leur sage pondération
-mutuelle; disposition qui, déjà très nuisible dans
-l'ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse
-dans l'ordre pratique. Quant au très petit
-nombre de ceux qui, selon la vocation caractéristique
-de la vraie philosophie, ne perdent jamais
-de vue, dans leurs spéculations diverses, la considération
-convenable de l'ensemble réel, ceux-là,
-que la philosophie positive devra spontanément
-rendre un jour beaucoup moins rares, ne
-se plaignent point que la suprême domination
-des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie,
-parce qu'ils savent s'expliquer pleinement
-l'impossibilité, et même le danger, de cette
-utopie grecque, dont l'interrègne intellectuel a
-permis le renouvellement moderne, en rouvrant
-le cours des divagations politiques, comme je l'indiquerai
-au chapitre suivant. Ainsi, l'humanité
-ne saurait certainement trop honorer, en tant
-que premiers organes nécessaires de ses principaux
-progrès, ces intelligences exceptionnelles
-<span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
-qui, entraînées par une impérieuse destination
-spéculative, esthétique, scientifique, ou philosophique,
-consacrent noblement leur vie à penser
-pour l'espèce entière; elle ne peut sans doute
-entourer de trop de sollicitude ces précieuses
-existences, si difficiles à remplacer, et qui constituent,
-pour toute notre race, la plus importante
-richesse; elle ne saurait enfin trop s'empresser
-de seconder leurs éminentes fonctions,
-soit en offrant à leurs travaux toutes les facilités
-convenables, soit en se disposant elle-même à
-subir pleinement leur vivifiante influence: mais
-elle doit néanmoins éviter soigneusement de leur
-confier jamais la direction souveraine de ses affaires
-journalières, à laquelle leur nature caractéristique
-les rend, de toute nécessité, essentiellement
-impropres.</p>
-
-<p>Telles seraient donc, à cet égard, les indications
-fondamentales de la saine raison, à ne considérer
-même que les simples motifs d'aptitude,
-et en supposant d'abord que ce prétendu règne
-de l'esprit pût rester suffisamment compatible
-avec l'essor réel de l'activité intellectuelle. Or,
-il est maintenant aisé de reconnaître que, par
-une suite nécessaire de notre extrême imperfection
-mentale, cette chimérique domination, outre
-ses conséquences directement perturbatrices pour
-<span class="pagenum" id="Page_315">315</span>
-la vie pratique de l'humanité, tendrait inévitablement
-à tarir, jusque dans sa source la plus
-pure, le cours général de nos progrès, en atrophiant
-de plus en plus ce même développement
-spéculatif, auquel on aurait ainsi imprudemment
-tenté de tout subordonner. En effet, il n'y a
-point, dans l'ensemble de la philosophie naturelle,
-de principe plus général et plus évident
-que celui qui nous indique, au moral comme au
-physique, et même encore davantage, l'indispensable
-besoin des obstacles convenables pour permettre
-l'essor réel de forces quelconques. Cette
-insurmontable nécessité doit être, dans l'ordre
-social, d'autant plus prononcée qu'il s'agit de
-forces spontanément douées d'une moindre énergie
-propre; et par conséquent cet important principe
-doit devenir éminemment applicable à la
-force intellectuelle, la moins intense, sans aucun
-doute, de toutes nos facultés caractéristiques, et qui,
-chez la plupart des hommes, ne sollicite, par elle-même,
-presque aucun développement direct, aspirant
-le plus souvent, au contraire, à une sorte
-de repos absolu, aussitôt après le moindre exercice
-soutenu. L'examen journalier de la vie individuelle
-confirme clairement que l'activité mentale
-n'y est habituellement entretenue que par
-l'exigence continue des divers besoins humains,
-<span class="pagenum" id="Page_316">316</span>
-dont l'immédiate satisfaction n'est point heureusement
-possible sans efforts durables; et cette activité
-s'amortit essentiellement sous l'influence,
-suffisamment prolongée, de circonstances trop
-favorables; ou, du moins, elle dégénère alors en
-un vague et stérile exercice, dont l'utilité réelle
-est fort douteuse, et qui n'est ordinairement stimulé
-que par les frivoles excitations d'une vanité
-puérile. Chez les esprits vraiment spéculatifs,
-l'essor mental persiste éminemment, et
-même avec beaucoup plus d'efficacité, soit individuelle,
-soit sociale, après que ce grossier aiguillon
-primordial a cessé de se faire sentir; mais
-c'est surtout parce que l'économie effective de la
-société vient y substituer spontanément une plus
-noble impulsion habituelle, en leur inspirant
-inévitablement une légitime tendance vers un
-ascendant social, qui, de toute nécessité, se dérobe
-sans cesse à leur infatigable poursuite: et
-telle est, en effet, la vraie source générale des plus
-admirables efforts intellectuels. Or, il est évident
-que cette source précieuse serait directement menacée
-d'un prochain et irréparable épuisement,
-si l'intelligence pouvait réellement parvenir à
-cette vaine suprématie politique dont nous considérons
-ici le principe idéal. Destiné à lutter, et
-non à régner, l'esprit n'est point spontanément
-<span class="pagenum" id="Page_317">317</span>
-assez énergique, même chez les plus heureux organismes,
-pour résister long-temps à l'influence
-délétère d'un semblable triomphe: il tendrait nécessairement
-vers une funeste atrophie graduelle,
-comme manquant à la fois de but et d'impulsion,
-aussitôt que, loin d'avoir à modifier un ordre indépendant
-de lui, et résistant sans cesse à son action, il
-n'aurait plus essentiellement qu'à contempler avec
-admiration l'ordre dont il serait le créateur et l'arbitre.
-Ainsi radicalement détournée de son véritable
-office, l'intelligence, au lieu de s'occuper noblement,
-selon sa nature, à préparer convenablement la
-satisfaction générale des divers besoins individuels
-ou sociaux, ne conserverait bientôt qu'une activité
-essentiellement corruptrice, uniquement
-vouée à raffermir, contre les plus justes attaques,
-le maintien continu de cette monstrueuse domination,
-suivant la marche finale de toutes les
-théocraties proprement dites. Cette déplorable
-issue générale deviendrait naturellement d'autant
-plus imminente, que, dans une telle hypothèse,
-nous avons déjà reconnu que le principal pouvoir
-serait nécessairement loin d'appartenir d'ordinaire
-aux plus éminentes intelligences: or, l'esprit,
-dénué de bienveillance et de moralité, comme il
-l'est si souvent chez les penseurs médiocres, n'est
-certainement que trop enclin à utiliser ses facultés
-<span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
-pour un simple but d'égoïsme systématique,
-lors même qu'il n'a point à maintenir à tout
-prix sa propre suprématie sociale. L'antipathie
-profonde et l'infatigable envie, qui ont tant poursuivi
-presque tous les éminens génies spéculatifs
-dont notre espèce s'honorera sans cesse, n'ont
-point essentiellement émané de la masse vulgaire,
-spontanément disposée, au contraire, envers eux
-à une admiration sincère quoique stérile: elles ne
-sont pas même provenues le plus souvent des
-pouvoirs politiques proprement dits, qui, en tout
-temps, malgré la crainte naturelle d'une certaine
-rivalité d'ascendant social, se sont si fréquemment
-glorifiés d'avoir protégé leur essor mental: c'est
-surtout du sein même de la classe contemplative
-qu'ont habituellement surgi ces ignobles et
-odieuses entraves, suscitées instinctivement au
-génie par la jalouse médiocrité d'impuissans concurrens,
-qui ne peuvent concevoir d'autre moyen
-efficace de maintenir une prépondérance usurpée
-que d'empêcher, à l'aide d'obstacles quelconques,
-le plein développement de toute supériorité
-réelle, dont eux seuls se sentent d'ordinaire intimement
-blessés. Rien n'est plus propre, sans
-doute, que cette triste mais irrécusable observation
-à vérifier directement combien serait, de
-toute nécessité, éminemment fatale au libre élan
-<span class="pagenum" id="Page_319">319</span>
-de l'intelligence humaine cette chimérique utopie
-du règne de l'esprit, si follement poursuivie par
-la plupart des philosophes grecs, à la seule exception
-capitale du grand Aristote, et si irrationnellement
-reproduite par tant d'imitateurs modernes,
-qui ne sauraient avoir, comme eux,
-l'excuse fondamentale d'un état social toujours
-caractérisé par la confusion élémentaire de tous
-les divers pouvoirs. Car, il est évident que, bien
-loin d'avoir ainsi vraiment constitué la suprématie
-sociale de l'intelligence, on n'aurait dès lors
-réalisé qu'un régime où tous les efforts principaux
-de la classe souveraine seraient bientôt concentrés
-spontanément, à la manière des théocraties dégénérées,
-vers la plus intense compression possible
-de tout développement mental chez la masse des
-sujets, afin que leur abrutissement général pût
-permettre le maintien indéfini d'une autorité spirituelle,
-qui, privée de stimulation suffisante, se
-serait inévitablement abandonnée à l'imminente
-apathie que notre faible nature spéculative tend
-sans cesse à produire et à enraciner de plus en
-plus. Si, malgré d'injustes accusations, les pouvoirs
-n'ont point ordinairement tendu, en réalité,
-à empêcher systématiquement l'essor intellectuel,
-c'est précisément, entre autres motifs, parce que
-la vraie prépondérance politique n'était point
-<span class="pagenum" id="Page_320">320</span>
-conçue comme susceptible d'appartenir jamais à
-la supériorité mentale, dont ils ne pouvaient
-craindre, par suite, d'encourager directement
-l'essor universel.</p>
-
-<p>J'ai cru devoir ici spécialement insister sur
-cette importante explication préliminaire, que
-j'aurai encore naturellement lieu de considérer
-subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de
-l'extrême danger politique que présente aujourd'hui
-le spécieux sophisme général relatif au
-règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis
-que la grande notion révolutionnaire de la
-confusion fondamentale des deux pouvoirs essentiels
-a dû provisoirement dominer, avec une
-si déplorable unanimité, l'ensemble réel de la
-philosophie politique usitée aujourd'hui, en supprimant
-ainsi directement toute idée spontanée
-du seul moyen régulier qui puisse, comme je vais
-l'établir, ouvrir une issue générale entre deux
-voies, également pernicieuses, qui conduiraient,
-l'une à la compression effective de l'intelligence,
-l'autre à sa chimérique suprématie politique. Tout
-vrai philosophe devrait maintenant sentir dignement
-combien il importe enfin de dissiper ou de
-prévenir autant que possible ces aberrations, que
-leur aspect plausible doit rendre encore plus
-funestes, et qui tendent immédiatement à ériger
-<span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
-en principe universel de perturbation sociale cette
-même puissance mentale qui peut seule présider
-désormais à la régénération radicale de l'humanité.
-Aussi l'indispensable digression statique
-que nous venons de terminer, malgré qu'elle
-semble d'abord nous écarter momentanément de
-notre but essentiel, doit-elle constituer, pour la
-suite entière de notre travail dynamique, une lumineuse
-préparation, propre à nous y éviter le
-plus souvent la longue et pénible considération
-spéciale de nombreux et importans éclaircissemens:
-outre l'utilité, incontestable quoique accessoire,
-qu'elle nous offre déjà de calmer spontanément
-les craintes, puériles mais trop naturelles,
-de despotisme théocratique, que doit inévitablement
-inspirer aux esprits actuels toute pensée
-quelconque de réorganisation spirituelle dans le
-système politique des sociétés modernes.</p>
-
-<p>Poursuivant maintenant, d'une manière directe,
-le cours général de notre opération historique,
-nous devons concevoir la dissertation précédente
-comme étant ici destinée surtout à faire d'avance
-apprécier exactement l'ensemble de la difficulté
-fondamentale que le régime monothéique avait à
-surmonter, au moyen-âge, en ébauchant la nouvelle
-constitution sociale de l'élite de l'humanité.
-Le grand problème politique consistait alors, en
-<span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
-effet, tout en écartant radicalement ces dangereuses
-rêveries de la philosophie grecque sur la
-souveraineté de l'intelligence, à donner cependant
-une juste satisfaction régulière à cet irrésistible desir
-spontané d'ascendant social, si énergiquement manifesté
-par l'activité spéculative, pendant la suite de
-siècles qui venait de s'écouler depuis l'origine de
-son essor distinct. Car, une fois développée, cette
-nouvelle puissance ne pouvait manquer de tendre
-instinctivement, avec une force croissante, au
-gouvernement général de l'humanité; et cependant
-elle avait toujours été, dès sa naissance, nécessairement
-tenue en dehors de tout ordre légal,
-envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement
-en état d'insurrection latente, mais
-intime et continue, soit sous le régime grec, soit,
-d'une manière encore plus marquée, sous le régime
-romain. Il fallait donc, au lieu d'éterniser,
-entre les hommes d'action et les hommes de pensée,
-une lutte déplorable, qui devait de plus en
-plus consumer, en majeure partie, par une funeste
-neutralisation mutuelle, les plus précieux
-élémens de la civilisation humaine, organiser suffisamment
-entre eux une heureuse conciliation
-permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme
-en une utile rivalité, uniformément tournée
-vers la meilleure satisfaction des principaux
-<span class="pagenum" id="Page_323">323</span>
-besoins sociaux, en assignant, autant que possible,
-à chacune des deux grandes forces, dans
-l'ensemble du système politique, une participation
-régulière, pleinement distincte et indépendante
-quoique nécessairement convergente, par
-des attributions habituelles essentiellement conformes
-à sa nature caractéristique. Telle est l'immense
-difficulté, trop peu comprise aujourd'hui,
-que le catholicisme a spontanément surmontée,
-au moyen-âge, de la manière la plus admirable,
-en instituant enfin, à travers tant d'obstacles,
-cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel
-et le pouvoir temporel, que la saine philosophie
-fera de plus en plus reconnaître, malgré
-les préjugés actuels, comme le plus grand perfectionnement
-qu'ait pu recevoir jusqu'ici la vraie
-théorie générale de l'organisme social, et comme
-la principale cause de la supériorité nécessaire de
-la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans
-doute, cette mémorable solution a été d'abord
-essentiellement empirique, en résultat nécessaire
-de l'équilibre élémentaire que j'ai caractérisé au
-chapitre précédent; et sa véritable conception
-philosophique n'a pu naître que long-temps après,
-de l'examen même des faits accomplis: mais il
-n'y a rien là qui ne doive être jusqu'ici radicalement
-commun à toutes les grandes solutions
-<span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
-politiques réelles, puisque la politique vraiment
-rationnelle, utilement susceptible de diriger ou
-d'éclairer le cours graduel des opérations actives,
-n'a pu encore, comme je l'ai expliqué, nullement
-exister. En outre, la nature, inévitablement théologique,
-de la seule philosophie qui pût alors
-servir de principe à une telle institution, a dû en
-altérer profondément le caractère, et même en diminuer
-beaucoup l'efficacité, en la faisant participer,
-de toute nécessité, à la destinée purement
-provisoire d'une semblable philosophie, dont l'antique
-suprématie intellectuelle devait de plus en
-plus décroître irrévocablement, surtout à partir
-même de cette époque, ainsi que nous le reconnaîtrons
-bientôt: cette corelation générale constitue,
-en effet, la principale cause de la répugnance,
-passagère mais énergique, qu'éprouvent nos esprits
-modernes pour cette précieuse création du génie
-politique de l'humanité, qui cependant, une fois
-accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait
-plus être entièrement perdue, quel que fût le sort
-ultérieur de sa première base philosophique, et
-devait implicitement pénétrer les m&oelig;urs et les
-idées de ceux même qui la repoussaient le plus
-systématiquement, jusqu'à ce que, rationnellement
-reconstruite d'après une philosophie plus
-parfaite et plus durable, elle puisse désormais
-<span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
-constituer, dans un prochain avenir, le principal
-fondement de la réorganisation moderne, comme
-je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre.
-Il est clair d'ailleurs que les attributions religieuses
-de la classe spéculative, vu l'importance
-prépondérante qui devait naturellement leur appartenir
-tant que les croyances ont suffisamment
-persisté, tendaient directement à dissimuler, et
-même à absorber, ses fonctions intellectuelles, et
-même morales: la direction sociale des esprits et
-des c&oelig;urs ne pouvait, par elle-même, inspirer,
-si ce n'est à titre de moyen, qu'un intérêt fort
-accessoire, en comparaison du salut éternel des
-âmes; en sorte que le but chimérique devait, à
-beaucoup d'égards, nuire gravement à l'office réel.
-Enfin, l'autorité presque indéfinie dont la foi armait
-spontanément, de toute nécessité, les interprètes
-exclusifs des volontés et des décisions
-divines, ne pouvait manquer d'encourager continuellement,
-chez la puissance ecclésiastique, les
-exagérations abusives, et même les vicieuses usurpations,
-auxquelles son ambition naturelle ne
-devait être déjà que trop spécialement disposée,
-par suite du caractère essentiellement vague et
-absolu de ses doctrines fondamentales, qui n'était
-même contenu par aucune conception rationnelle
-sur la circonscription générale des différens
-<span class="pagenum" id="Page_326">326</span>
-pouvoirs humains. Néanmoins, tous ces divers
-inconvéniens majeurs, évidemment inévitables
-en un tel temps et avec de tels moyens, n'ont
-profondément influé que sur la décadence éminemment
-prochaine et rapide d'une telle constitution,
-comme on le sentira ci-dessous: ils ont
-beaucoup troublé l'opération principale, mais
-sans la faire réellement avorter, soit quant à son
-immédiate destination générale pour le progrès
-correspondant de l'évolution humaine, soit quant
-à l'influence indestructible d'un semblable précédent
-pour le perfectionnement ultérieur de l'organisme
-social; double aspect sous lequel maintenant
-nous devons procéder directement à son
-appréciation sommaire. La destination et les limites
-de cet ouvrage ne sauraient ici me permettre,
-à cet égard, qu'une ébauche très imparfaite,
-où je n'espère point de pouvoir faire convenablement
-passer dans l'esprit du lecteur la profonde
-admiration dont l'ensemble de mes méditations
-philosophiques m'a depuis long-temps pénétré
-envers cette économie générale du système catholique
-au moyen-âge, que l'on devra concevoir
-de plus en plus comme formant jusqu'ici le chef-d'&oelig;uvre
-politique de la sagesse humaine<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; mais
-<span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
-je suis évidemment contraint de renvoyer, sur
-ce grand sujet, tous les développemens principaux
-au Traité spécial de philosophie politique que j'ai
-déjà plusieurs fois annoncé, en me bornant actuellement,
-pour ainsi dire, à de simples assertions
-méthodiques, que chaque lecteur devra lui-même
-vérifier, suivant l'avis universel placé à la
-fin du chapitre précédent<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. On peut vraiment
-dire aujourd'hui, sans aucune exagération, que
-le catholicisme n'a pu être encore philosophiquement
-jugé, puisqu'il n'a jamais dû être examiné
-que par d'absolus panégyriques, plus ou moins
-<span class="pagenum" id="Page_328">328</span>
-condamnés à son égard à une sorte de fanatisme
-inévitable, ou par d'aveugles détracteurs, qui
-n'en pouvaient nullement apercevoir la haute
-destination sociale. C'est à l'école positive proprement
-dite, quelque étrange que cette qualité
-puisse d'abord sembler en elle, qu'il devait
-exclusivement appartenir de porter enfin sur
-le catholicisme un jugement équitable et définitif,
-en appréciant dignement, d'après une
-saine théorie générale, son indispensable participation
-réelle à l'évolution fondamentale de
-l'humanité. Aussi dégagée personnellement des
-croyances monothéiques que des croyances polythéiques
-ou fétichiques, cette école pourra
-seule apporter une impartialité éclairée dans
-l'exacte détermination de leurs diverses influences
-successives sur l'ensemble de nos destinées;
-puisque les institutions capitales, comme les
-hommes supérieurs, et même, bien davantage, ne
-sauraient devenir pleinement jugeables qu'après
-<span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
-l'entier accomplissement de leur principale mission.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label"><b>Note 20</b>:</span></a>
-Je suis né dans le catholicisme: mais ma philosophie est certes
-assez caractérisée désormais pour que personne ne puisse attribuer
-à un tel accident ma prédilection systématique pour le perfectionnement
-général que l'organisme social a reçu, au moyen-âge,
-sous l'ascendant politique de la philosophie catholique. A vrai dire,
-il y aurait, je crois, d'importans avantages à concentrer aujourd'hui
-les discussions sociales entre l'esprit catholique et l'esprit positif,
-les seuls qui puissent maintenant lutter avec fruit, comme tendant
-tous deux à établir, sur des bases différentes, une véritable organisation;
-en éliminant, d'un commun accord, la métaphysique protestante,
-dont l'intervention ne sert plus qu'à engendrer de stériles et interminables
-<ins id="cor_12" title="contreverses">controverses</ins>, radicalement contraires à toute saine conception
-politique. Mais l'universelle infiltration, même chez les meilleurs
-esprits actuels, de cette vaine et versatile philosophie, et aussi la manière
-beaucoup trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris
-par ses plus éminens partisans, ne me permettent guère d'espérer
-une telle amélioration réelle, lors même que l'école positive, jusqu'ici
-essentiellement réduite à moi seul, serait déjà, en politique, suffisamment
-formée.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label"><b>Note 21</b>:</span></a>
-En attendant cette publication ultérieure, les lecteurs qui desireraient
-immédiatement, à ce sujet, des explications plus directes et
-plus étendues, que je ne puis indiquer ici, pourront utilement consulter
-mon travail, déjà cité, sur le pouvoir spirituel, inséré, au commencement
-de 1826, dans un recueil hebdomadaire intitulé <i>le Producteur</i>,
-et spécialement la dernière partie de ce travail, appartenant
-au n<sup>o</sup> 21 de ce recueil. Quoique j'y eusse surtout en vue le pouvoir
-spirituel moderne, et non celui du moyen-âge, on y trouve cependant
-une analyse rationnelle des diverses attributions fondamentales d'un
-tel pouvoir, qui peut contribuer à éclaircir, sous ce rapport, l'ensemble
-actuel de notre appréciation historique.</p>
-
-<p>Le génie, éminemment social, du catholicisme
-a surtout consisté, en constituant un pouvoir purement
-moral distinct et indépendant du pouvoir
-politique proprement dit, à faire graduellement
-pénétrer, autant que possible, la morale dans la
-politique, à laquelle jusque alors la morale avait
-toujours été, au contraire, comme je l'ai expliqué
-au chapitre précédent, essentiellement subordonnée:
-et cette tendance fondamentale, à la
-fois résultat et agent du progrès continu de la sociabilité
-humaine, a nécessairement survécu à
-l'inévitable décadence du système qui en avait
-dû être le premier organe général, de manière à
-caractériser, avec une énergie incessamment croissante,
-malgré les diverses perturbations accessoires
-ou passagères, plus profondément qu'aucune autre
-différence principale, la supériorité radicale de
-la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès
-sa naissance, et long-temps avant que sa constitution
-propre pût être suffisamment formée, la
-puissance catholique avait pris spontanément une
-attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions
-politiques de la philosophie grecque que de
-la dégradante servilité de l'esprit théocratique,
-en prescrivant directement, de son autorité sacrée,
-la soumission constante envers tous les gouvernemens
-<span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
-établis, pendant que, non moins hautement,
-elles les assujétissait eux-mêmes de plus
-en plus aux rigoureuses maximes de la morale
-universelle, dont l'active conservation devait spécialement
-lui appartenir. Soit d'abord sous la
-prépondérance romaine, soit ensuite auprès des
-guerriers du Nord, cette puissance nouvelle, quelque
-ambition qu'on lui supposât, ne pouvait certainement
-viser qu'à modifier graduellement, par
-l'influence morale, un ordre politique préexistant
-et pleinement indépendant, sans pouvoir
-jamais réellement tendre à en absorber la domination
-exclusive, abstraction faite d'ailleurs des
-aberrations accidentelles, qui ne sauraient avoir
-aucune grande importance historique.</p>
-
-<p>Quand on examine aujourd'hui, avec une impartialité
-vraiment philosophique, l'ensemble de
-ces grandes contestations si fréquentes, au moyen-âge,
-entre les deux puissances, on ne tarde pas
-à reconnaître qu'elles furent, presque toujours,
-essentiellement défensives de la part du pouvoir
-spirituel, qui, lors même qu'il recourait à ses
-armes les plus redoutables, ne faisait le plus souvent
-que lutter noblement pour le maintien convenable
-de la juste indépendance qu'exigeait en
-lui l'accomplissement réel de sa principale mission,
-et sans pouvoir, en la plupart des cas, y
-<span class="pagenum" id="Page_331">331</span>
-parvenir enfin suffisamment. La tragique destinée
-de l'illustre archevêque de Cantorbery, et
-une foule d'autres cas tout aussi caractéristiques
-quoique moins célèbres, prouvent clairement que,
-dans ces combats si mal jugés, le clergé n'avait
-alors d'autre but essentiel que de garantir de
-toute usurpation temporelle le libre choix normal
-de ses propres fonctionnaires; ce qui certes devrait
-sembler maintenant la prétention la plus légitime,
-et même la plus modeste, à laquelle cependant
-l'église a été finalement partout obligée de renoncer
-essentiellement, même avant l'époque de
-sa décadence formelle. Toute théorie vraiment
-rationnelle sur la démarcation fondamentale des
-deux puissances devra, ce me semble, être directement
-déduite de ce principe général, indiqué
-par la nature même d'un tel sujet, et vers lequel
-a toujours convergé, en effet, d'une manière plus
-ou moins appréciable, la marche spontanée de l'ensemble
-des évènemens humains, mais qui pourtant
-n'a jamais été jusqu'ici nettement saisi par personne:
-le pouvoir spirituel étant essentiellement
-relatif à l'<i>éducation</i>, et le pouvoir temporel à
-l'<i>action</i>, en prenant ces termes dans leur entière
-acception sociale, l'influence de chacun des deux
-pouvoirs doit être, en tout système où ils sont
-réellement séparables, pleinement souveraine en
-<span class="pagenum" id="Page_332">332</span>
-ce qui concerne sa propre destination, et seulement
-consultative envers la mission spéciale de
-l'autre, conformément à la coordination naturelle
-des fonctions correspondantes, comme je l'expliquerai
-plus formellement, au cinquante-septième
-chapitre, à l'égard du nouvel ordre social, en
-terminant notre opération historique. On aura,
-sans doute, une idée suffisamment complète des
-principaux offices ordinaires du pouvoir spirituel,
-dans l'intérieur de chaque nation, si, à cette
-grande attribution élémentaire de l'éducation proprement
-dite, première base nécessaire de sa puissance
-totale, on ajoute cette influence, indirecte
-mais continue, sur la vie active, qui en constitue
-à la fois l'inévitable suite et le complément indispensable,
-et qui consiste à rappeler convenablement,
-dans la pratique sociale, soit aux individus,
-soit aux classes, les principes que l'éducation
-avait préparés pour la direction ultérieure de leur
-conduite réelle, en prévenant ou rectifiant leurs
-diverses déviations, autant du moins que le comporte
-le seul emploi de cette force morale. Quant
-à ses fonctions sociales les plus générales, et par
-lesquelles il a été, au moyen-âge, principalement
-caractérisé, pour le réglement moral des relations
-internationales, elles se réduisent encore essentiellement
-à une sorte de prolongement spontané
-<span class="pagenum" id="Page_333">333</span>
-de la même destination primordiale, puisqu'elles
-résultent naturellement de l'extension graduelle
-d'un système uniforme d'éducation à des populations
-trop éloignées et trop diverses pour ne pas
-exiger autant de gouvernemens temporels distincts
-et indépendans les uns des autres: ce qui
-les laisserait habituellement sans aucun lien politique
-régulier, si, d'après cet office commun, qui
-le rend simultanément concitoyen de tous ces
-différens peuples, le pouvoir spirituel ne devait,
-même involontairement, acquérir auprès d'eux
-ce juste crédit universel qui lui permet de se
-constituer au besoin le médiateur le plus convenable
-et l'arbitre le plus légitime de leurs contestations
-quelconques, ou même, en certains
-cas, le promoteur rationnel de leur activité collective.
-Or, toutes les attributions spirituelles
-étant ainsi judicieusement systématisées à l'aide
-de l'unique principe de l'éducation, ce qui doit
-nous permettre désormais d'embrasser aisément
-d'un seul regard philosophique l'ensemble de ce
-vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître,
-sans nous arrêter ici à aucune discussion
-spéciale, que, comme je l'ai ci-dessus annoncé,
-la puissance catholique, bien loin de
-devoir être le plus souvent accusée d'usurpations
-graves sur les autorités temporelles, n'a pu, au
-<span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
-contraire, ordinairement obtenir d'elles, à beaucoup
-près, toute la plénitude de libre exercice
-qu'eût exigé le suffisant accomplissement journalier
-de son noble office, aux temps même de
-sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu
-environ du onzième siècle jusque vers la fin
-du treizième: ce qui devait tenir, soit à ce qu'il
-y avait de prématuré, pour une telle époque,
-dans une aussi éminente innovation sociale, soit
-surtout à la nature trop imparfaite de la doctrine
-vague et chancelante qui en constituait le premier
-fondement. Aussi je crois pouvoir assurer que,
-de nos jours, les philosophes catholiques, à leur
-insu trop affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires,
-qui disposent à justifier d'avance
-toutes les mesures quelconques du pouvoir temporel
-contre le pouvoir spirituel, ont été, en général,
-beaucoup trop timides, sans excepter
-même le plus énergique de tous, dans leur juste
-défense historique d'une telle institution; parce
-que leur position vicieuse leur imposait nécessairement
-l'obligation, pour eux maintenant aussi
-impossible à remplir qu'à éviter, de préconiser,
-d'une manière absolue, comme indéfiniment applicable,
-une politique qui n'avait pu et dû être
-que temporaire et relative, et dont aucun d'eux
-n'eût osé proposer aujourd'hui la restauration totale,
-<span class="pagenum" id="Page_335">335</span>
-prescrite cependant, avec une pleine évidence
-logique, par leurs propres principes. Quoi
-qu'il en soit, l'action réelle de ces divers obstacles
-essentiels n'a pu entièrement empêcher le catholicisme
-d'accomplir immédiatement, au moyen-âge,
-sa plus grande mission provisoire pour l'évolution
-fondamentale de l'humanité, ainsi que je
-l'expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au
-monde, par sa seule existence, l'ineffaçable exemple,
-suffisamment caractéristique malgré sa courte
-période d'efficacité, de l'heureuse influence capitale
-que peut exercer, sur le perfectionnement
-général de notre sociabilité, l'introduction convenable
-d'un vrai pouvoir spirituel, dont tous les philosophes
-devraient aujourd'hui sentir qu'il s'agit
-surtout de réorganiser désormais l'indispensable
-institution, d'après des bases intellectuelles à la
-fois plus directes, plus étendues, et plus durables.</p>
-
-<p>La classe spéculative, sans pouvoir absorber
-entièrement l'ascendant politique, comme dans
-les théocraties, et sans devoir rester essentiellement
-extérieure à l'ordre social, comme sous le
-régime grec, a commencé alors à prendre le caractère
-général qui lui est radicalement propre,
-d'après les lois immuables de la nature humaine,
-et qu'elle doit ultérieurement développer de plus
-en plus, suivant le double progrès continu de
-<span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
-l'intelligence et de la sociabilité; car elle s'est
-dès lors constituée, au milieu de la société, en
-état permanent d'observation calme et éclairée,
-et toutefois nullement indifférente, d'un mouvement
-pratique journalier auquel elle ne pouvait
-participer personnellement que d'une manière
-indirecte, par sa seule influence morale; en
-sorte que, toujours directement placée, de sa nature,
-au vrai point de vue de l'économie générale,
-dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement
-d'organe plus spontané ni plus fidèle,
-comme de plus convenable conseiller, elle se trouvait
-éminemment apte, en parlant à chacun au
-nom de tous, à rappeler avec énergie, dans la vie
-active, soit aux individus, soit aux classes, et
-même aux nations, la considération abstraite du
-bien commun, graduellement effacée sous les innombrables
-divergences, à la fois morales et intellectuelles,
-engendrées par l'essor, de plus en
-plus discordant, des opérations partielles. Dès
-cette mémorable époque, une première ébauche
-de division régulière entre la théorie et l'application
-a commencé à se réaliser enfin, dans l'ordre
-des idées sociales, comme elle l'était déjà, plus
-ou moins heureusement, envers toutes les autres
-notions moins compliquées; les principes politiques
-ont pu cesser d'être empiriquement construits
-<span class="pagenum" id="Page_337">337</span>
-à mesure que la pratique venait à l'exiger;
-les nécessités sociales ont pu être, à un certain
-degré, sagement considérées d'avance, de manière
-à leur préparer en silence une satisfaction moins
-orageuse, sans qu'une telle préoccupation dût
-cependant troubler immédiatement l'ordre effectif;
-enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement
-imprimé à l'esprit d'amélioration sociale,
-et même de perfectionnement politique: en
-un mot, l'ensemble de la vraie politique a commencé
-à prendre dès lors, sous le rapport intellectuel,
-un caractère de sagesse, d'étendue, et
-même de rationnalité, qui n'avait pu encore exister,
-et qui, sans doute, eût été déjà plus marqué,
-d'après l'esprit fondamental de cette grande institution,
-si la philosophie, malheureusement théologique,
-qu'elle était évidemment contrainte
-d'employer, n'avait dû beaucoup restreindre, et
-même gravement altérer, une telle propriété. Moralement
-envisagée, on ne saurait douter que
-cette admirable modification de l'organisme social
-n'ait directement tendu à développer, jusque
-dans les derniers rangs des populations qui ont
-pu en subir suffisamment la salutaire influence,
-un profond sentiment de dignité et d'élévation,
-jusque alors presque inconnu; par cela seul que la
-morale universelle, ainsi constituée, d'un aveu
-<span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
-unanime, en dehors et au-dessus de la politique
-proprement dite, autorisait spontanément, à un
-certain degré, le plus chétif chrétien à rappeler
-formellement, en cas opportun, au plus puissant
-seigneur les inflexibles prescriptions de la doctrine
-commune, base première de l'obéissance et du
-respect, dès-lors susceptibles d'être limités à la
-fonction, au lieu de se rapporter uniquement à la
-personne: comme je le disais dans mon travail
-de 1826, la soumission a pu alors cesser d'être
-servile, et la remontrance d'être hostile; ce qui
-était essentiellement impossible, pour les classes
-inférieures, dans l'ancienne économie sociale, où
-la règle morale émanait nécessairement, du moins
-en principe, de la même autorité active qui en
-devait recevoir l'application, par une suite inévitable
-de la confusion radicale des deux pouvoirs
-élémentaires. Enfin, sous l'aspect purement politique,
-il est surtout évident d'abord que cette
-heureuse régénération sociale a essentiellement
-réalisé la grande utopie des philosophes grecs,
-en ce qu'elle contenait d'utile et de raisonnable,
-tout en écartant énergiquement ses folles et dangereuses
-aberrations, puisqu'elle a constitué, autant
-que possible, au milieu d'un ordre entièrement
-fondé sur la naissance, la fortune, ou la
-valeur militaire, une classe immense et puissante,
-<span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
-où la supériorité intellectuelle et morale était
-ouvertement consacrée comme le premier titre à
-l'ascendant réel, et n'a point cessé, en effet, de
-conduire souvent aux plus éminentes positions
-d'une telle hiérarchie, tant que le système a pu
-vraiment conserver une pleine vigueur: en sorte
-que cette même capacité qui, d'après nos explications
-préliminaires, eût été, de toute nécessité,
-profondément perturbatrice ou oppressive
-si la société lui avait été entièrement livrée, suivant
-le rêve insensé des Grecs, pouvait devenir
-dès lors, au contraire, par cette large issue partielle,
-si éminemment conforme à sa nature, l'indispensable
-guide régulier du progrès commun;
-solution essentiellement satisfaisante, que nous
-n'avons, en quelque sorte, qu'à imiter aujourd'hui,
-en la reconstruisant sur de meilleurs fondemens.
-Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici
-sur les avantages trop manifestes que devait spontanément
-offrir la division fondamentale des deux
-pouvoirs pour présenter, sans anarchie, un énergique
-point d'appui général à toutes les réclamations
-légitimes, auxquelles se trouvait ainsi nécessairement
-intéressée d'avance la corporation
-spéculative, dont le principal pouvoir résultait
-inévitablement de la seule considération que <ins id="cor_13" title="pourvaient">pouvaient</ins>
-lui mériter, dans l'ensemble de la population,
-<span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
-ses services continus de protection sociale,
-et qui, en effet, a rapidement déchu, même indépendamment
-de l'extinction des croyances, dès
-que le clergé, ayant perdu son indépendance, a
-eu bien plus besoin d'être protégé lui-même, et
-a cessé réellement, auprès des masses, le mémorable
-patronage qu'il avait si utilement exercé,
-au temps de sa maturité politique. Dans l'ordre
-international, aucun philosophe ne saurait aujourd'hui
-méconnaître, en principe, l'évidente
-aptitude caractéristique de l'organisation spirituelle
-à une extension territoriale presque indéfinie,
-partout où il existe une suffisante similitude
-de civilisation, susceptible de comporter la régularisation
-des rapports continus ou habituels;
-tandis que l'organisation temporelle ne peut excéder,
-par sa nature, des limites beaucoup plus
-étroites, sans une intolérable tyrannie, dont la
-stabilité est impossible: il n'est pas moins irrécusable,
-en fait, que la hiérarchie papale a constitué,
-au moyen-âge, le principal lien ordinaire
-des diverses nations européennes, depuis que la
-domination romaine avait cessé de pouvoir les
-réunir suffisamment; et, sous ce rapport, l'influence
-catholique doit être jugée, comme le remarque
-très justement De Maistre, non-seulement
-par le bien ostensible qu'elle a produit, mais surtout
-<span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
-par le mal imminent qu'elle a secrètement
-prévenu, et qui, à ce titre même, doit être plus
-difficilement appréciable; mais je puis heureusement,
-à ce sujet, me borner à renvoyer simplement
-le lecteur au mémorable ouvrage de cet
-illustre penseur.</p>
-
-<p>Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur
-politique d'une telle organisation d'après cette
-seule propriété, assez décisive, en effet, pour que
-le nom spécial du système en ait été spontanément
-déduit, nous trouverons qu'elle permet,
-mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement à la
-fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme,
-comparé, en général, soit au régime qu'il
-a remplacé, soit à celui qui doit le suivre. Car,
-d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser
-une étendue de territoire et de population
-beaucoup plus considérable que n'avait pu le
-faire le système romain, qui, primitivement destiné
-à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement
-son domaine que par voie d'adoption
-forcée, en exigeant une compression graduellement
-croissante, et finalement intolérable, quand
-les extrémités sont devenues trop éloignées du
-centre, où tous les pouvoirs étaient radicalement
-condensés. Quoique le catholicisme commençât
-déjà à se trouver en pleine décadence lorsque
-<span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
-l'Inde et l'Amérique ont été colonisées, il s'y est
-néanmoins étendu spontanément sans effort, tandis
-qu'une telle adjonction eût certainement
-constitué, aux yeux des plus ambitieux Romains,
-une gigantesque rêverie, si elle eût pu leur être
-proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible
-que le catholicisme, malgré sa juste tendance à
-l'universalité, n'a pu réellement s'assimiler, aux
-temps même de sa plus grande splendeur, que la
-moindre partie du monde civilisé: puisque, avant
-même que sa constitution propre fût suffisamment
-mûre, le monothéisme musulman lui avait enlevé
-d'avance une portion très notable, et à jamais
-perdue, de la race blanche, et que, quelques
-siècles après, le monothéisme byzantin qui, sous
-une vaine conformité de dogmes, en est, au fond,
-presque aussi différent que le mahométisme, lui
-avait irrévocablement aliéné la moitié du monde
-romain. Loin d'offrir rien d'accidentel, ces restrictions,
-profondément nécessaires, doivent être
-vraiment regardées, du point de vue philosophique,
-comme une conséquence directe et inévitable
-de la nature éminemment vague et arbitraire
-des croyances théologiques, qui, même en organisant,
-par de laborieux artifices, une dangereuse
-compression intellectuelle, dont le prolongement
-réel est d'ailleurs très limité, ne peuvent jamais
-<span class="pagenum" id="Page_343">343</span>
-déterminer une suffisante convergence mentale
-entre des populations trop nombreuses et trop
-distantes, qu'une philosophie purement positive
-pourra seule un jour solidement rapprocher en
-une communion durable, à quelque degré que
-puisse parvenir l'expansion de notre race, comme
-l'ensemble de notre analyse historique le rendra,
-j'espère, pleinement incontestable.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi sommairement caractérisé la
-grande destination sociale du pouvoir catholique,
-il est indispensable, pour compléter suffisamment
-cette appréciation politique du catholicisme, de
-considérer maintenant, d'un coup d'&oelig;il rapide,
-les principales conditions d'existence, sans lesquelles
-il eût été essentiellement incapable, à la
-manière des autres monothéismes, de réaliser
-assez cet office politique, non plus que sa mission
-purement morale, que nous devrons ultérieurement
-examiner, et qui constitue, sans aucun
-doute, son plus utile et plus admirable ouvrage,
-dont l'heureuse influence sur la destinée totale
-de notre espèce est nécessairement à jamais impérissable,
-malgré l'inévitable décadence de sa
-première base intellectuelle.</p>
-
-<p>Quelque restreinte que doive être ici l'analyse
-générale de ces indispensables conditions de l'existence
-sociale du catholicisme, j'y crois cependant
-<span class="pagenum" id="Page_344">344</span>
-devoir expressément signaler leur distinction
-rationnelle en deux classes essentielles,
-suivant leur nature statique ou dynamique, les
-unes relatives à l'organisation propre de la hiérarchie
-catholique, les autres se rapportant à
-l'accomplissement même de sa destination fondamentale.
-Considérons d'abord et surtout les
-premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément
-très prononcé, et, par suite, facile à
-apprécier avec justesse, a été, dans les trois derniers
-siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle
-critique, d'abord des protestans, et ensuite
-des déistes, s'obstinant, d'une manière si
-puérile, à toujours ramener exclusivement le
-type de l'organisme chrétien au temps de sa primitive
-ébauche, comme si les institutions humaines
-devaient indéfiniment rester à l'état f&oelig;tal,
-et ne devaient pas être, au contraire, principalement
-jugeables d'après leur pleine maturité, quoique
-leur essor initial doive constamment renfermer
-le germe, plus ou moins sensible, de tous les
-développemens ultérieurs, ainsi que les philosophes
-catholiques l'ont nettement démontré pour
-le cas actuel.</p>
-
-<p>En examinant, même sommairement, d'un
-point de vue vraiment philosophique, l'ensemble
-de la constitution ecclésiastique, on ne saurait
-<span class="pagenum" id="Page_345">345</span>
-être surpris de l'énergique ascendant politique
-qu'a dû prendre universellement, au moyen-âge,
-une puissance aussi fortement organisée,
-également supérieure à tout ce qui l'entourait et
-à tout ce qui l'avait précédée. Directement fondée
-sur le mérite intellectuel et moral, qui si
-long-temps y fut le principe habituel de la plus
-éminente élévation, à la fois mobile et stable
-dans la plus juste mesure générale, liant profondément
-toutes ses diverses parties sans trop comprimer
-leur propre activité, du moins tant que
-le système a pu maintenir sa prépondérance,
-cette admirable hiérarchie devait alors inspirer
-spontanément, même à ses moindres membres,
-quand leur caractère personnel était au niveau
-de leur mission sociale, un juste sentiment de
-supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers
-les organismes grossiers dont ils faisaient temporellement
-partie, et où tout reposait, au contraire,
-principalement sur la naissance, modifiée,
-soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire.
-Quand elle a pu se dégager suffisamment des
-formes trop imparfaites propres à sa première enfance,
-l'organisation catholique a, d'une part,
-attribué graduellement au principe électif une
-plénitude d'extension jusque alors entièrement
-inconnue, puisque les choix, toujours restreints,
-<span class="pagenum" id="Page_346">346</span>
-dans les anciennes républiques, à une caste déterminée,
-ont pu dès lors embrasser ordinairement
-l'ensemble de la société, sans en excepter
-les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de
-cardinaux et même de papes: d'une autre part,
-sous un aspect moins apprécié mais non moins
-capital, elle a radicalement perfectionné la nature
-de ce principe politique, en le rendant plus
-rationnel, par cela seul qu'elle substituait essentiellement
-désormais le choix réel des inférieurs
-par les supérieurs à la disposition inverse, jusque
-alors exclusive, quoique seulement convenable
-à l'ordre temporel; sans toutefois que cette constitution
-nouvelle méconnût essentiellement la
-juste influence consultative que devaient, pour
-le bien commun, conserver, en de tels cas, les
-légitimes réclamations des subordonnés. Le mode
-caractéristique d'élection habituelle à la suprême
-dignité spirituelle, devra toujours être regardé, ce
-me semble, comme un véritable chef-d'&oelig;uvre de
-sagesse politique, où les garanties générales de
-stabilité réelle et de convenable préparation se
-trouvaient encore mieux assurées que n'eût pu le
-permettre l'empirique expédient de l'hérédité,
-tandis que la bonté et la maturité des choix, en
-tant qu'elles peuvent dépendre de la nature du
-procédé, y devaient être spontanément favorisées,
-<span class="pagenum" id="Page_347">347</span>
-soit par la haute sagesse des électeurs les mieux
-appropriés, soit par la faculté, soigneusement
-ménagée, de laisser surgir, de tous les rangs de
-la hiérarchie, la capacité la plus propre à présider
-au gouvernement ecclésiastique, après un indispensable
-noviciat actif: ensemble de précautions
-successives vraiment admirable, et pleinement en
-harmonie avec l'extrême importance de cette
-éminente fonction, où les philosophes catholiques
-ont si justement placé le n&oelig;ud fondamental
-de tout le système ecclésiastique.</p>
-
-<p>On doit également reconnaître la haute portée
-politique, jusqu'au déclin du système, de ces institutions
-monastiques qui, outre leurs incontestables
-services intellectuels, constituaient certainement
-l'un des élémens les plus indispensables
-de cet immense organisme. Spontanément nées
-du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine
-du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs
-de se dégager, autant que possible, de
-l'exorbitante dissipation et de la corruption excessive
-du monde contemporain, ces institutions
-spéciales, maintenant connues par les seuls abus
-des temps de décadence, furent, en général, le
-berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps
-à l'avance, les principales conceptions chrétiennes,
-soit dogmatiques, soit même pratiques. Leur régime
-<span class="pagenum" id="Page_348">348</span>
-fondamental devint ensuite l'apprentissage
-permanent de la classe spéculative, dont les
-membres les plus actifs venaient souvent retremper
-ainsi l'énergie et la pureté de leur caractère,
-trop susceptible d'altération par les contacts
-temporels journaliers; et la fondation ou la
-réformation des ordres offraient d'ailleurs directement,
-pour une telle époque, au génie politique,
-une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice
-continu, qui ne sauraient plus être convenablement
-appréciés, depuis l'inévitable désorganisation
-de ce vaste système provisoire d'organisation
-spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus
-étendu, il est clair que, sans une pareille influence,
-ce système n'eût pu acquérir, et encore moins
-conserver, dans les relations européennes, cet
-attribut de généralité qui lui était indispensable,
-et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de
-nationalité vers lequel devait tendre chaque
-clergé local, si cette milice contemplative, bien
-mieux placée, par sa nature, au point de vue
-vraiment universel, n'en eût toujours reproduit
-spontanément la pensée directe, en donnant aussi,
-au besoin, l'exemple d'une indépendance qui lui
-devait être plus facile.</p>
-
-<p>La principale condition d'efficacité commune
-à toutes les diverses propriétés politiques que je
-<span class="pagenum" id="Page_349">349</span>
-viens de signaler dans la constitution catholique,
-consistait surtout en cette puissante éducation
-spéciale du clergé, qui devait alors rendre le génie
-ecclésiastique habituellement si supérieur à tout
-autre, non-seulement en lumières de tous genres,
-mais, au moins autant, en aptitude politique.
-Car, les modernes défenseurs du catholicisme, en
-faisant justement valoir, sous le point de vue intellectuel,
-une telle éducation comme étant, à cette
-époque, essentiellement au niveau de l'état le
-plus avancé de la philosophie générale, encore
-éminemment métaphysique, n'ont point eux-mêmes
-assez apprécié la haute portée réelle d'un
-nouvel élément capital qui devait spontanément
-caractériser la destination sociale de cette éducation,
-même sans donner lieu à un enseignement
-formulé, c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement
-introduite dans les hautes études ecclésiastiques,
-au moins comme histoire de l'église. Si
-l'on considère l'incontestable filiation générale
-qui, surtout aux premiers temps, rattachait intimement
-le catholicisme, d'une part, au régime
-romain, d'une autre, à la philosophie grecque,
-et même, par le judaïsme, aux plus antiques théocraties;
-si l'on pense à l'intervention continue,
-de plus en plus importante, que, dès sa naissance,
-il avait inévitablement exercée dans toutes les
-<span class="pagenum" id="Page_350">350</span>
-principales affaires humaines, on concevra sans
-peine que, depuis sa plus éminente maturité sous
-le grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait,
-au fond, à constituer spontanément, pour cette
-époque, une sorte d'histoire fondamentale de
-l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect
-social; et ce qu'un semblable point de vue
-devait évidemment offrir d'étroit, se trouvait alors
-très heureusement compensé par l'unité de conception
-et de composition qui en résultait naturellement,
-et qui ne pouvait, sans doute, être
-encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit
-cesser d'être surpris que l'origine philosophique
-des spéculations historiques vraiment universelles
-soit due au plus noble génie du catholicisme moderne.
-Il serait, sans doute, inutile de faire ici
-expressément ressortir l'évidente supériorité politique
-que l'habitude régulière d'un tel ordre
-d'études et de méditations devait nécessairement
-procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu
-d'une ignorante aristocratie temporelle, dont la
-plupart <ins id="cor_14" title="de">des</ins> membres n'attachaient guère d'importance
-historique qu'à la généalogie de leur maison,
-sauf l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre
-à quelques incohérentes chroniques, provinciales
-ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée
-que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence,
-<span class="pagenum" id="Page_351">351</span>
-intellectuelle et sociale, du catholicisme,
-ce privilége caractéristique doit encore s'y faire
-sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe
-ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette
-grande attribution philosophique; il est probable,
-en effet, que, dans les rangs élevés de sa hiérarchie,
-on continue à trouver plus qu'ailleurs des
-esprits distingués spontanément susceptibles de
-se placer convenablement au vrai point de vue de
-l'ensemble des affaires humaines, quoique la déchéance
-politique de leur corporation ne leur
-permette plus de manifester suffisamment, ni
-même peut-être de cultiver assez, une telle propriété.</p>
-
-<p>Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation,
-je ne négligerai point d'y signaler, pour
-la première fois, un dernier caractère de haute
-philosophie politique, que les plus illustres défenseurs
-du système catholique ne pouvaient y
-saisir nettement, et qui, par suite, me semble
-être resté essentiellement inaperçu jusqu'ici. Il
-s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par
-laquelle le catholicisme, aux temps de sa grandeur,
-a directement tenté avec succès de diminuer,
-autant que possible, les dangers politiques
-de l'esprit religieux, en restreignant de plus en
-plus le droit d'inspiration surnaturelle, qu'aucune
-<span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
-domination spirituelle fondée sur les doctrines
-théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser entièrement
-de consacrer en principe, mais que
-l'organisation catholique a notablement réduit et
-entravé par de sages et puissantes prescriptions
-habituelles, dont l'importance ne saurait être
-comprise que par comparaison à l'état précédent,
-et même, en quelque sorte, à l'état suivant. Cette
-inévitable tendance théologique à de vagues et
-arbitraires perturbations, individuelles ou sociales,
-se trouvait nécessairement encouragée, au
-plus haut degré, sous le régime polythéique, qui,
-pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque
-divinité disposée à protéger spécialement une
-inspiration quelconque. Malgré que le monothéisme,
-en général, ait dû spontanément en réduire
-aussitôt l'extension, et en modifier radicalement
-l'exercice, il a pu cependant lui laisser
-encore un très dangereux essor, comme le témoigne
-clairement l'exemple des juifs, habituellement
-inondés de prophètes et d'illuminés, qui
-d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point,
-leur office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe
-nécessaire d'un état mental plus avancé,
-le catholicisme a graduellement restreint, avec
-une sagesse trop peu appréciée, le droit direct
-d'inspiration surnaturelle, en le représentant
-<span class="pagenum" id="Page_353">353</span>
-comme éminemment exceptionnel, en le bornant à
-des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en
-plus rares, et à des temps de moins en moins rapprochés,
-en l'assujétissant enfin à des vérifications
-d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les
-laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement
-contenus, en outre, à cet égard comme à tout
-autre, par l'organisation hiérarchique: son usage
-régulier et continu a été essentiellement réduit à ce
-que la nature du système rendait strictement indispensable,
-aussitôt que toutes les communications
-divines ont été, en principe, exclusivement réservées
-d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique.
-Cette infaillibilité papale, si amèrement
-reprochée au catholicisme, constituait donc, à
-vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand
-progrès intellectuel et social, outre son évidente
-nécessité pour l'ensemble du régime théologique,
-où, selon la judicieuse théorie de De Maistre, elle
-ne formait réellement que la condition religieuse
-de la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables
-contestations, journellement suscitées par
-d'aussi vagues doctrines, eussent indéfiniment
-troublé la société. En ôtant au souverain pontife
-cette indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence,
-qui caractérise le protestantisme, bien
-loin de supprimer le droit d'inspiration divine,
-<span class="pagenum" id="Page_354">354</span>
-tendait directement, au contraire, à l'augmenter
-beaucoup, et par suite à faire rétrograder, à ce
-titre comme à tant d'autres, le développement
-graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai
-spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue
-réformation consistait entièrement, sous
-ce rapport, à vulgariser de plus en plus cette mystique
-faculté, et finalement à l'individualiser: ce
-qui n'eût pu manquer de produire d'immenses
-désordres, d'abord intellectuels, et ensuite sociaux,
-si la décadence simultanée de toute théologie
-quelconque n'en eût alors nécessairement
-prévenu l'essor spontané, dont les traces rudimentaires
-sont néanmoins fort appréciables. Du
-reste, en reconnaissant ici cette importante propriété
-générale du monothéisme catholique, le
-lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement
-remarqué l'éclatante confirmation qu'elle
-présente directement à la proposition capitale de
-philosophie historique, établie au chapitre précédent,
-que, dans le passage du polythéisme au
-monothéisme, l'esprit religieux a réellement subi
-un inévitable décroissement intellectuel: car, nous
-voyons ainsi le catholicisme constamment occupé,
-dans la vie réelle, personnelle ou collective, à
-augmenter graduellement le domaine habituel
-de la sagesse humaine aux dépens de celui,
-<span class="pagenum" id="Page_355">355</span>
-jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.</p>
-
-<p>Après avoir suffisamment indiqué les vrais
-principes philosophiques qui doivent présider à
-un examen approfondi des conditions générales
-de l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais
-m'arrêter aucunement à la considération des
-institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être l'efficacité
-réelle pour le développement et le maintien
-de ce grand organisme. C'est ainsi, par
-exemple, que je ne dois pas déterminer ici l'importance
-très grave qu'a présenté, sous ce rapport,
-l'usage spontané d'une sorte de langue sacrée, par
-la conservation du latin dans la corporation sacerdotale,
-quand il eut cessé de rester vulgaire: et,
-cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen,
-systématiquement réglé, a constitué naturellement,
-à divers titres essentiels, un utile auxiliaire
-permanent de la puissance catholique, soit au dedans,
-soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication
-et sa concentration, et même en retardant
-notablement l'inévitable époque où l'esprit de
-critique individuelle viendrait graduellement démolir
-ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles
-étaient si précaires. Mais, évidemment
-forcé de renvoyer au Traité spécial déjà promis une
-telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues,
-quel qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne dois
-<span class="pagenum" id="Page_356">356</span>
-pas néanmoins éviter de signaler encore deux conditions
-capitales, l'une morale, l'autre politique,
-qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales
-que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois
-été vraiment indispensables, chacune à sa
-manière, au plein développement du catholicisme,
-et devaient, en même temps, résulter spontanément
-de son entière maturité. Toutes deux étaient
-impérieusement prescrites par la nature spéciale
-d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup
-plus que par la nature générale de l'organisation
-spirituelle; distinction importante, qui doit dominer
-leur appréciation philosophique, autrement
-confuse et incohérente.</p>
-
-<p>La première consiste dans l'institution, vraiment
-capitale, du célibat ecclésiastique, dont le
-développement, long-temps entravé, et enfin complété
-par le puissant Hildebrand, a été ensuite
-justement regardé comme l'une des bases les plus
-essentielles de la discipline sacerdotale. Il serait
-entièrement superflu de rappeler ici les motifs
-assez connus qui, puisés dans la saine appréciation
-générale de la nature humaine, expliquent son influence
-nécessaire sur le meilleur accomplissement,
-intellectuel ou social, des fonctions spirituelles:
-nous devons même éviter soigneusement d'entamer,
-d'une manière directe ou indirecte, l'examen
-<span class="pagenum" id="Page_357">357</span>
-de la convenance de cette institution pour le nouveau
-pouvoir spirituel, ultérieurement destiné à
-réorganiser les sociétés modernes; cette question
-délicate, aujourd'hui trop prématurée, serait
-certainement oiseuse à agiter, et peut-être dangereuse;
-elle ne saurait être décidée convenablement,
-d'après une expérience graduelle suffisamment
-approfondie, que par ce pouvoir lui-même,
-déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme,
-quoique beaucoup moins tard. Mais, quant
-à l'indispensable nécessité relative de cette importante
-disposition à l'égard du catholicisme, il
-est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible
-évidence, malgré tant de sophismes protestans
-ou philosophiques, même indépendamment
-des conditions trop manifestes qu'imposait,
-sous ce rapport, l'exécution journalière des principales
-fonctions morales du clergé, et surtout de
-la confession. Il suffit pour cela, en se bornant aux
-seules considérations politiques, nationales ou européennes,
-de se représenter convenablement le
-véritable état général d'une telle société, où, sans
-le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu
-certainement obtenir ou conserver, aux temps
-mêmes de sa plus grande splendeur, ni l'indépendance
-sociale ni la liberté d'esprit nécessaires à
-l'accomplissement suffisant de sa grande mission
-<span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
-provisoire. La tendance universelle, encore si
-prépondérante, à l'inévitable hérédité de toutes
-les fonctions quelconques, sous la seule exception
-capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors,
-sans aucun doute, irrésistiblement entraîné le
-clergé à l'imitation continue d'aussi puissants
-exemples, comme le montre clairement l'analyse
-judicieuse des dispositions contemporaines, si
-l'heureuse institution du célibat ne l'en eût radicalement
-préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs
-l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement
-exceptionnel, et dont la saine appréciation
-ne fait, au reste, que mieux ressortir le besoin
-de lutter, avec une continuelle énergie, contre
-une telle disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu,
-aurait certainement fini par annuler essentiellement
-la division fondamentale des deux
-pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation
-graduelle, que les papes ont alors si péniblement
-contenue, des évêques en barons et des
-prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié
-l'innovation hardie et vraiment fondamentale que
-le catholicisme a radicalement opérée dans l'organisme
-social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité
-sacerdotale, profondément inhérente à l'économie
-de toute l'antiquité, non-seulement sous
-le régime théocratique proprement dit, mais aussi
-<span class="pagenum" id="Page_359">359</span>
-chez les Grecs, et même chez les Romains, où les
-divers offices pontificaux de quelque importance
-constituaient essentiellement le patrimoine exclusif
-de quelques familles privilégiées, ou, tout au
-moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs
-très circonscrite, n'y ayant obtenu que fort tard
-une part purement accessoire, par une simple
-concession graduelle, toujours plus apparente que
-réelle. Si l'on eût mieux compris de tels antécédens,
-on eût à la fois senti l'importance et la difficulté
-de l'immense service politique rendu par le
-catholicisme, lorsque, en établissant le principe
-du célibat ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable
-barrière à cette disposition universelle,
-dont l'irrévocable abolition, envers des fonctions
-aussi éminentes, a constitué réellement
-l'effort le plus décisif contre le système des castes,
-ultérieurement menacé d'ailleurs dans toutes ses
-autres parties, d'après la seule influence graduelle
-de cette grande modification spontanée: nulle
-autre appréciation spéciale n'est aussi propre peut-être
-à vérifier combien le système catholique était
-en avant de la société sur laquelle il devait agir.
-Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler
-incidemment l'inconséquence et la légèreté des
-aveugles adversaires habituels du catholicisme,
-qui, en confondant, d'une part, le régime catholique
-<span class="pagenum" id="Page_360">360</span>
-avec celui, si radicalement distinct, des
-vraies théocraties antiques, lui ont, d'une autre
-part, simultanément adressé d'amers reproches
-sur cette institution générale du célibat ecclésiastique,
-essentiellement destinée, au contraire, par
-sa nature caractéristique, à rendre la pure théocratie
-radicalement impossible, en garantissant,
-d'une manière plus spéciale, à tous les rangs sociaux,
-le légitime accès des dignités sacerdotales.</p>
-
-<p>Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de
-l'existence politique du catholicisme au moyen-âge,
-elle consiste dans la nécessité, fâcheuse mais
-indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment
-étendue, directement annexée à jamais
-au chef-lieu général de l'autorité spirituelle, afin
-de mieux garantir sa pleine indépendance européenne.
-Envers le nouveau pouvoir intellectuel et
-moral destiné à diriger la moderne réorganisation
-sociale, l'examen d'une telle condition serait
-certainement encore plus oiseux ainsi que
-plus prématuré, et finalement plus déplacé, que
-celui de la précédente. Mais, à l'égard du catholicisme,
-un pareil besoin ne saurait être douteux,
-en considérant la nature propre de cet organisme
-et sa principale destination, aussi bien que d'après
-sa vraie relation politique avec les puissances au
-sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, comme
-<span class="pagenum" id="Page_361">361</span>
-on l'oublie trop aujourd'hui, dans un état social
-où les deux pouvoirs élémentaires étaient radicalement
-confondus, le système catholique eût été
-alors rapidement absorbé, ou plutôt politiquement
-annulé par la prépondérance temporelle, si le
-siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé
-dans quelque juridiction particulière, dont
-le chef n'eût pas tardé, suivant la pente primitive
-vers la concentration de tous les pouvoirs, à s'assujétir
-le pape comme une sorte de chapelain; à
-moins de compter naïvement sur la miraculeuse
-continuité indéfinie d'une suite de souverains
-comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire,
-comprenant assez le véritable esprit de l'organisation
-européenne au moyen-âge, pour être spontanément
-disposés à toujours respecter convenablement
-et à protéger dignement la haute
-indépendance pontificale. Quoique la philosophie
-théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme,
-tende naturellement, d'après nos explications
-antérieures, à déterminer la séparation
-des deux puissances, elle est nécessairement bien
-loin de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité,
-et la précision qui devront certainement
-caractériser, à ce sujet, la philosophie positive,
-ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que
-son influence, puissante mais vague, ne pouvait, à
-<span class="pagenum" id="Page_362">362</span>
-cet égard, nullement dispenser, comme tant d'autres
-exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement
-vérifié, du secours continu des conditions
-purement politiques, parmi lesquelles devait, sans
-doute, éminemment surgir l'obligation d'une certaine
-souveraineté territoriale, embrassant une
-population assez étendue pour, au besoin, se suffire
-provisoirement à elle-même; de manière à
-offrir un refuge assuré à tous les divers membres
-de cette immense hiérarchie, en cas de collision,
-partielle mais intense, avec les forces temporelles,
-qui, sans cette imminente ressource extrême, les
-auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance
-locale. Le siége spécial de cette principauté
-exceptionnelle était d'ailleurs nettement
-déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque
-le centre de l'autorité la plus générale, seule
-destinée désormais à agir simultanément sur tous
-les points du monde civilisé, devait évidemment
-résider dans cette cité unique, si exclusivement
-propre à lier, par une admirable continuité active,
-l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après les habitudes
-profondément enracinées qui, depuis plusieurs
-siècles, y rattachaient, de toutes parts, les
-pensées et les espérances sociales: De Maistre a
-fait très bien sentir que, dans la célèbre translation
-à <ins id="cor_15" title="Bysance">Byzance</ins>, Constantin ne fuyait pas moins
-<span class="pagenum" id="Page_363">363</span>
-moralement devant l'Église que politiquement
-devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable
-nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême
-dignité ecclésiastique n'en doit pas faire
-oublier les graves inconvéniens, essentiellement
-inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale elle-même,
-soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée
-à cette sorte d'anomalie politique. La pureté,
-et même la dignité, du caractère pontifical se trouvaient
-dès-lors exposées sans cesse à une imminente
-altération directe, par le mélange permanent
-des hautes attributions propres à la papauté,
-avec les opérations secondaires d'un gouvernement
-provincial; quoique, par suite même, du
-moins en partie, d'une telle discordance, le pape
-ait réellement toujours assez peu régné à Rome,
-sans excepter les plus belles époques du catholicisme,
-pour n'y pouvoir seulement comprimer
-suffisamment les factions des principales familles,
-dont les misérables luttes ont si souvent bravé et
-compromis son autorité temporelle: l'indispensable
-élévation de ce grand caractère politique, et sa
-généralité caractéristique, n'en ont pas moins
-souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop
-exclusif que devaient ainsi obtenir graduellement
-les ambitions italiennes, et qui, après avoir favorisé
-d'abord le développement du système, n'a pas
-<span class="pagenum" id="Page_364">364</span>
-peu contribué ensuite à accélérer sa désorganisation,
-par les inflexibles rivalités qu'il a dû soulever
-au loin: sous l'un et l'autre aspect, le chef spirituel
-de l'Europe a fini par se transformer
-aujourd'hui en un petit prince italien, électif,
-tandis que tous ses voisins sont héréditaires, mais
-d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme chacun
-d'eux, et peut-être même davantage, du
-maintien précaire de sa domination locale. Quant
-à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et même
-moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable
-privilége, elle a dû y perdre essentiellement sa
-nationalité politique: car les papes ne pouvaient,
-sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie
-entière leur domination temporelle, que l'Europe
-eût d'ailleurs unanimement empêchée; et cependant
-la papauté ne devait point, sans compromettre
-gravement son indispensable indépendance,
-laisser former, autour de son territoire spécial, aucune
-autre grande souveraineté italienne: la douloureuse
-fatalité déterminée par ce conflit fondamental,
-constitue certainement l'une des plus
-déplorables conséquences de la condition d'existence
-que nous venons d'examiner, et qui a ainsi
-exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le
-sacrifice politique d'une partie aussi précieuse et
-aussi intéressante de la communauté européenne,
-<span class="pagenum" id="Page_365">365</span>
-toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans
-efforts pour constituer une unité nationale,
-nécessairement incompatible, d'après cette explication,
-jusqu'à présent inaperçue, avec l'ensemble
-du système politique fondé sur le catholicisme.</p>
-
-<p>Je devais ici caractériser distinctement les principales
-conditions d'existence politique du catholicisme,
-qui, de nature essentiellement statique, concernent
-directement son organisation propre; parce
-qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément
-méconnues par toutes nos diverses écoles dominantes,
-qui, dans leur inanité philosophique, ne
-savent rêver la solution sociale que d'après l'ancienne
-base théologique, et qui cependant refusent
-radicalement à une telle économie les moyens
-fondamentaux les plus indispensables à son efficacité
-réelle; comme je l'ai indiqué au volume
-précédent, et comme la suite de notre analyse
-historique l'expliquera spontanément. Les conditions
-vraiment dynamiques, relatives à la puissance
-inévitable que devait procurer au catholicisme
-l'accomplissement continu de son office
-social, sont, par leur nature, trop manifestes, et,
-en effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour
-exiger un examen aussi étendu. Nous pourrons
-donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce
-sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attribution
-<span class="pagenum" id="Page_366">366</span>
-élémentaire de l'éducation générale, qui,
-d'après un éclaircissement antérieur, constitue
-nécessairement la plus importante fonction du
-pouvoir spirituel, et le fondement primitif de
-toutes ses autres opérations, parmi lesquelles il
-suffira de considérer ensuite celle qui, dans la vie
-active, en devait devenir le prolongement le plus
-naturel et la plus irrésistible conséquence, pour
-la direction morale de la conduite privée. Quelque
-intérêt philosophique que dussent certainement
-offrir beaucoup d'autres considérations analogues,
-comme, par exemple, l'examen de l'influence politique
-que devait spécialement procurer à la hiérarchie
-catholique l'exercice journalier de ses
-relations naturelles avec toutes les parties simultanées
-du monde civilisé, en un temps surtout où
-les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement
-isolées, je suis évidemment forcé, par
-l'indispensable restriction de notre appréciation
-historique, de laisser au lecteur tous les développemens
-de ce genre.</p>
-
-<p>La plupart des philosophes, même catholiques,
-faute d'une comparaison assez élevée, ont trop
-peu apprécié l'immense et heureuse innovation
-sociale graduellement accomplie par le catholicisme,
-quand il a directement organisé un système
-fondamental d'éducation générale, intellectuelle et
-<span class="pagenum" id="Page_367">367</span>
-surtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes
-les classes de la population européenne, sans aucune
-exception quelconque, même envers le servage.
-Si une intime habitude ne devait essentiellement
-blaser nos esprits sur cette admirable institution,
-où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde
-qu'elle offre incontestablement aujourd'hui sous le
-rapport mental; si on la jugeait du point de vue
-vraiment philosophique convenable à l'étude rationnelle
-des révolutions successives de l'humanité,
-chacun sentirait aisément l'éminente valeur
-sociale d'une telle amélioration permanente, en
-partant du régime polythéique, qui condamnait
-invariablement la masse de la population à un
-inévitable abrutissement, non-seulement à l'égard
-des esclaves, dont la prédominance numérique
-est d'ailleurs bien connue, mais encore pour
-la majeure partie des hommes libres, essentiellement
-privés de toute instruction réglée, sauf l'influence
-spontanée tenant au développement des
-beaux-arts, et celle que devait produire aussi le
-système des fêtes publiques, complété par les jeux
-scéniques: il est clair, en effet, que, dans l'antiquité,
-l'éducation purement militaire, exclusivement
-bornée, par sa nature, aux hommes libres,
-pouvait seule être convenablement organisée, et
-l'était réellement de la manière la plus parfaite.
-<span class="pagenum" id="Page_368">368</span>
-De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient,
-sans doute, de méconnaître le grand
-progrès élémentaire réalisé par le catholicisme,
-imposant spontanément à chaque croyant, avec
-une irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir,
-et aussi de procurer autant que possible, le
-bienfait de cette instruction religieuse, qui, saisissant
-l'individu dès ses premiers pas, et, après l'avoir
-préparé à sa destination sociale, le suivait
-d'ailleurs assidûment dans tout le cours de sa vie
-active, pour le ramener sans cesse à la juste application
-de ses principes fondamentaux, par un
-ensemble admirablement combiné d'exhortations
-directes, générales ou spéciales, d'exercices individuels
-ou communs, et de signes matériels convergeant
-très bien vers l'unité d'impression. En se reportant
-convenablement à ce temps, on ne tardera
-point à sentir que, même sous l'aspect intellectuel,
-ces modestes chefs-d'&oelig;uvre de philosophie usuelle
-qui formaient le fond des <ins id="cor_16" title="cathéchismes">catéchismes</ins> vulgaires,
-étaient alors, en réalité, tout ce qu'ils pouvaient
-être essentiellement, quelque arriérés qu'ils doivent
-maintenant nous sembler à cet égard; car ils contenaient
-ce que la philosophie théologique proprement
-dite, parvenue à l'état de monothéisme, pouvait
-offrir de plus parfait, à moins de sortir radicalement
-d'un tel régime mental, ce qui certes était
-<span class="pagenum" id="Page_369">369</span>
-encore éminemment chimérique: la seule philosophie
-un peu plus avancée, à cet égard, qui existât
-déjà, était, comme on l'a vu, purement métaphysique,
-et, à ce titre, nécessairement impropre, par sa
-nature anti-organique, à passer utilement dans la
-circulation générale, où, d'après l'expérience pleinement
-décisive des siècles antérieurs, elle n'aurait,
-évidemment, pu instituer finalement qu'un
-funeste scepticisme universel, incompatible avec
-tout vrai gouvernement spirituel de l'humanité;
-quant aux précieux rudimens scientifiques graduellement
-élaborés dans l'immortelle école
-d'Alexandrie, ils étaient, sans aucun doute, beaucoup
-trop faibles, trop isolés, et trop abstraits,
-pour devoir pénétrer, à un degré quelconque,
-dans une telle éducation commune, quand même
-l'esprit fondamental du système ne les eût pas implicitement
-repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble
-de cette mémorable organisation, plus on sera
-choqué de l'irrationnelle et profonde injustice que
-présente l'aveugle accusation absolue, tant répétée
-contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction
-d'époques, toujours tendu à étouffer le développement
-populaire de l'intelligence humaine,
-dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur
-le plus efficace: le reproche banal du protestantisme,
-quant à la sage prohibition de l'église
-<span class="pagenum" id="Page_370">370</span>
-romaine relativement à la lecture indiscrète
-et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme,
-ne devrait pas être servilement reproduit
-par les philosophes impartiaux, qui, n'étant point
-retenus, comme les docteurs catholiques, par un
-respect forcé pour cette dangereuse habitude,
-pourraient franchement proclamer les graves inconvéniens,
-intellectuels et sociaux, radicalement
-inhérens à une telle pratique, qui, résultée
-du besoin logique de constituer au monothéisme
-une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart
-des esprits ordinaires, à ériger en type social la
-notion rétrograde d'une antique théocratie, si
-antipathique aux vraies nécessités essentielles du
-moyen-âge. L'exacte interprétation générale des
-faits montre alors, au contraire, dans le clergé
-catholique, une disposition constante à faire universellement
-pénétrer toutes les lumières quelconques
-qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter,
-à cet égard, la concentration systématique propre
-au régime vraiment théocratique: et c'était là une
-suite inévitable de la division fondamentale des
-deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt
-même de sa légitime domination, conduisait cette
-hiérarchie à exciter partout un certain degré de
-développement intellectuel, sans lequel sa puissance
-générale n'aurait pu trouver un point d'appui
-<span class="pagenum" id="Page_371">371</span>
-suffisant. Au reste, il ne s'agit point directement,
-en ce moment, de l'appréciation mentale,
-ni même morale, naturellement examinée ci-après,
-de ce système général de l'éducation catholique,
-où nous ne devons maintenant considérer
-surtout que la haute influence politique
-qu'il procurait nécessairement à la hiérarchie sacerdotale,
-et qui devait évidemment résulter de
-l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment
-les directeurs primitifs de toute éducation
-réelle, quand elle n'est point bornée à la
-simple instruction; ascendant immédiat et général,
-inhérent à cette grande attribution sociale,
-abstraction faite d'ailleurs du caractère spécialement
-sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge,
-et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient.
-Simultanément héritier, dès l'<ins id="cor_17" title="orgine">origine</ins>, de
-l'empirique sagesse des théocraties orientales, et
-des ingénieuses études de la philosophie grecque,
-le clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement,
-avec une opiniâtre persévérance, à
-l'exacte investigation de la nature humaine, individuelle
-ou sociale, qu'il a réellement approfondie
-autant que peuvent le comporter des observations
-irrationnelles, dirigées ou interprétées par de vaines
-conceptions théologiques ou métaphysiques.
-Or, une telle connaissance, où sa supériorité générale
-<span class="pagenum" id="Page_372">372</span>
-était hautement irrécusable, devait éminemment
-favoriser son ascendant politique, puisque,
-dans un état quelconque de la société, elle constitue
-naturellement, de toute nécessité, la première
-base intellectuelle directe d'un pouvoir spirituel;
-les autres sciences ne pouvant obtenir, à cet égard,
-d'efficacité réelle que par leur indispensable influence
-rationnelle sur l'extension et l'amélioration
-de ces spéculations, politiquement prépondérantes,
-relatives à l'homme et à la société.</p>
-
-<p>On doit enfin concevoir l'institution, vraiment
-capitale, de la confession catholique, comme destinée
-à régulariser une importante fonction élémentaire
-du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable
-et complément nécessaire de cette attribution
-fondamentale que nous venons de considérer: car
-il est, d'une part, impossible que les directeurs
-réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément,
-à un degré quelconque, les conseillers
-habituels de la vie active; et, d'une autre part,
-sans un tel prolongement d'influence morale,
-l'efficacité sociale de leurs opérations primitives
-ne saurait être suffisamment garantie, en vertu
-de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution
-journalière des principes de conduite qu'ils ont
-ainsi enseignés: il eût été d'ailleurs évidemment
-absurde que cette institution conservât indéfiniment
-<span class="pagenum" id="Page_373">373</span>
-les formes puériles, et même dangereuses,
-rappelées par l'étymologie d'une telle dénomination,
-et qui avaient dû subsister jusqu'à ce que
-la hiérarchie pût être suffisamment constituée.
-Rien ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable
-décadence de l'ancienne organisation
-spirituelle, que la dénégation systématique, si
-ardemment propagée depuis trois siècles, d'une
-condition d'existence aussi simple et aussi évidente,
-ou la désuétude spontanée, non moins significative,
-d'un usage aussi bien adapté aux
-besoins élémentaires de notre nature morale,
-l'épanchement et la direction, qui, en principe,
-ne pouvaient certes être plus convenablement
-satisfaits que par la subordination volontaire de
-chaque croyant à un guide spirituel, librement
-choisi dans une vaste et éminente corporation,
-à la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis
-et presque toujours incapable, par son heureuse
-position spéciale, désintéressée sans être indifférente,
-d'abuser d'une confiance qui constituait
-la seule base, constamment facultative, d'une
-telle autorité personnelle. Si l'on refuse, en effet,
-au pouvoir spirituel une semblable influence consultative
-sur la vie humaine, quelle véritable attribution
-sociale pourrait-il lui rester, qui ne
-puisse être encore plus justement contestée? Les
-<span class="pagenum" id="Page_374">374</span>
-puissans effets moraux de cette belle institution
-pour purifier par l'aveu et rectifier par le repentir,
-ont été si bien appréciés des philosophes
-catholiques, que nous sommes ici heureusement
-dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale,
-au sujet d'une fonction qui a si utilement
-remplacé la discipline grossière et insuffisante,
-également précaire et tracassière, d'après laquelle,
-sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait
-si vainement de régler les m&oelig;urs par d'arbitraires
-prescriptions, en vertu de la confusion fondamentale
-des deux ordres des pouvoirs humains.
-Nous n'avons à l'envisager maintenant que comme
-une indispensable condition d'existence politique
-inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en
-soient la nature et le principe, et sans laquelle
-il ne pourrait suffisamment remplir son office
-caractéristique, qui doit y trouver simultanément
-ses informations élémentaires et ses premiers
-moyens moraux. Les graves abus qu'elle a produits,
-même aux plus beaux temps du catholicisme,
-doivent être bien moins rapportés à l'institution
-elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature
-vague et absolue de la philosophie théologique,
-seule susceptible, de toute nécessité, de constituer
-alors la base très imparfaite, soit moralement
-ou mentalement, de l'organisation spirituelle. Il
-<span class="pagenum" id="Page_375">375</span>
-résultait forcément, en effet, d'une telle situation,
-l'inévitable obligation de ce droit, en réalité presque
-arbitraire malgré les meilleurs réglemens,
-d'absolution religieuse, au sujet duquel les plus
-légitimes réclamations ne sauraient empêcher l'irrésistible
-besoin pratique de cette faculté continue,
-sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de
-la société, une seule faute capitale aurait constamment
-déterminé un irrévocable désespoir, dont
-les suites habituelles auraient tendu à convertir
-bientôt cette salutaire discipline en un principe
-nécessaire d'incalculables perturbations.</p>
-
-<p>Après avoir, par l'ensemble des considérations
-précédentes, suffisamment ébauché désormais
-l'appréciation politique du catholicisme, en ce
-qui concerne les conditions fondamentales du
-gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature,
-doivent toujours se manifester, à un degré
-et sous une forme d'ailleurs variables, dans une
-véritable organisation morale distincte, quel qu'en
-puisse être le principe, il nous reste encore, pour
-achever de connaître assez ce grand organisme
-du moyen-âge, de manière à bien comprendre
-les exigences réelles, soit de son existence passée,
-soit de sa vaine restauration ultérieure, à signaler
-aussi, par l'indication rapide mais caractéristique
-d'un point de vue plus spécial, ses principales
-<span class="pagenum" id="Page_376">376</span>
-conditions purement dogmatiques, afin de faire
-sentir que des croyances théologiques secondaires,
-aujourd'hui communément regardées comme socialement
-indifférentes, étaient cependant indispensables
-à la pleine efficacité politique de ce système
-factice et complexe, dont l'admirable mais passagère
-unité résultait péniblement de la laborieuse convergence
-d'une multitude d'influences hétérogènes,
-en sorte qu'une seule d'entre elles, profondément
-ruinée, tendait à entraîner spontanément une inévitable
-désorganisation, totale quoique graduelle.</p>
-
-<p>Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin
-du chapitre précédent, que le strict monothéisme,
-tel que le rêvent nos déistes, serait à la fois d'un
-usage impraticable et d'une application stérile:
-et tout philosophe impartial qui tentera convenablement
-de mesurer, pour ainsi dire, la dose
-fondamentale de polythéisme que le catholicisme
-a dû nécessairement conserver en la régularisant
-d'après son principe propre, reconnaîtra qu'elle
-fut, en général, aussi réduite que le comportent
-essentiellement les besoins inévitables, intellectuels
-ou sociaux, du véritable esprit théologique.
-Mais nous devons, en outre, considérer
-maintenant, dans le catholicisme, les plus importans
-des divers dogmes accessoires, qui, dérivés,
-plus ou moins spontanément, de la conception
-<span class="pagenum" id="Page_377">377</span>
-théologique caractéristique, en ont constitué
-surtout des développemens plus ou moins indispensables
-à l'entier accomplissement de sa grande
-destination provisoire pour l'évolution sociale de
-l'humanité.</p>
-
-<p>La tendance, éminemment vague et mobile,
-qui caractérise spontanément, même à l'état de
-monothéisme, les conceptions théologiques, devrait
-profondément compromettre, de toute nécessité,
-leur efficacité sociale, en exposant, d'une
-manière presque indéfinie, dans la vie réelle, les
-préceptes pratiques dont elles sont la base à des
-modifications essentiellement arbitraires, déterminées
-par les diverses passions humaines, si cet
-imminent péril continu n'était régulièrement
-conjuré par une active surveillance fondamentale
-du pouvoir spirituel correspondant. C'est pourquoi
-la soumission d'esprit, évidemment indispensable,
-à un certain degré, à toute organisation
-quelconque du gouvernement moral de l'humanité,
-avait besoin d'être beaucoup plus intense
-sous le régime théologique, qu'elle ne devra le
-devenir, comme je l'indiquerai plus tard, sous
-le régime positif, où la nature des doctrines pousse
-d'elle-même à une convergence presque suffisante,
-et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins
-spécial et moins fréquent à l'autorité interprétative
-<span class="pagenum" id="Page_378">378</span>
-ou directrice. Ainsi, le catholicisme, afin
-de constituer et de maintenir l'unité nécessaire
-à sa destination sociale, a dû contenir autant que
-possible le libre essor individuel, inévitablement
-discordant, de l'esprit religieux, en érigeant directement
-la foi la plus absolue en premier devoir
-du chrétien; puisque, en effet, sans une telle
-base, toutes les autres obligations morales perdaient
-aussitôt leur seul point d'appui. Si cette
-évidente nécessité du système catholique tendait
-réellement, suivant l'accusation banale, à fonder
-l'empire du clergé bien plus que celui de la religion,
-l'école positive, avec la pleine indépendance
-qui la caractérise, et que ne pouvaient
-manifester les philosophes catholiques au sujet des
-vices radicaux de leurs propres doctrines, ne doit
-pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement
-que cette substitution tant reprochée avait
-dû être, au fond, essentiellement avantageuse
-à la société; car la principale utilité pratique de
-la religion a dû alors consister réellement à permettre
-l'élévation provisoire d'une noble corporation
-spéculative, éminemment apte, comme je
-l'ai expliqué, par la nature de son organisation,
-à diriger heureusement, pendant sa période ascensionnelle,
-les opinions et les m&oelig;urs, quoique
-condamnée ensuite à une irrévocable décadence,
-<span class="pagenum" id="Page_379">379</span>
-non par les défauts essentiels de sa constitution
-propre, mais précisément, au contraire, par l'inévitable
-imperfection d'une telle philosophie, dont
-l'ascendant mental et social devait être purement
-provisoire, comme le reste de ce volume le rendra,
-j'espère, de plus en plus incontestable. Cette
-indispensable considération générale doit toujours
-dominer désormais toute appréciation vraiment
-rationnelle du catholicisme, aussi bien sous
-l'aspect purement dogmatique que sous le point
-de vue directement politique; elle peut seule
-conduire à saisir le véritable caractère de certaines
-croyances, dangereuses sans doute, mais
-imposées par la nature ou les besoins du système,
-et qui n'ont jamais pu être jusqu'ici philosophiquement
-jugées; elle doit enfin faire spontanément
-comprendre l'importance capitale que tant d'esprits
-supérieurs ont jadis attachée à certains
-dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel dispose
-maintenant à proclamer inutiles à la destination
-finale, mais qui, au fond, étaient d'ordinaire
-intimement liés aux exigences réelles soit de
-l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.</p>
-
-<p>Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit
-philosophique expliquera facilement plus
-tard l'irrécusable nécessité relative, intellectuelle
-ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés
-<span class="pagenum" id="Page_380">380</span>
-au catholicisme, et qui, à raison même de
-cette intime obligation, ont dû, en effet, puissamment
-contribuer ensuite à sa décadence, en
-soulevant partout contre lui d'énergiques répugnances,
-à la fois mentales et morales. C'est ainsi,
-par exemple, que l'on peut aisément concevoir
-l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux,
-qui imposait directement la foi catholique
-comme une condition rigoureuse du salut
-éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que
-rien ne pouvait plus contenir la divergence spontanée
-des croyances théologiques, à moins de
-recourir sans cesse à une intervention temporelle
-bientôt illusoire: et, néanmoins, cette fatale
-prescription, qui conduit inévitablement à la
-damnation de tous les hétérodoxes quelconques,
-même involontaires, a dû sans doute, justement
-exciter, plus qu'aucune autre, au temps de l'émancipation,
-une profonde indignation unanime; car
-rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous
-le rapport moral, cette destination purement
-provisoire si clairement inhérente, sous l'aspect
-mental, à toutes les doctrines religieuses, alors
-graduellement amenées à convertir un ancien
-principe d'amour en un motif final de haine insurmontable,
-comme on le verrait désormais de plus
-en plus, depuis la dispersion des croyances, si
-<span class="pagenum" id="Page_381">381</span>
-leur activité sociale ne tendait enfin vers une extinction
-totale et commune. Le fameux dogme de
-la condamnation originelle de l'humanité tout entière,
-qui, moralement, est encore plus radicalement
-révoltant que le précédent, constituait
-aussi un élément nécessaire de la philosophie catholique,
-non-seulement par sa relation spontanée
-à l'explication théologique des misères humaines,
-qui en a reproduit, en tant d'autres
-systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi,
-d'une manière plus spéciale, pour motiver convenablement
-la nécessité générale d'une rédemption
-universelle, sur laquelle repose toute l'économie
-de la foi catholique. De même, il serait facile de
-reconnaître que l'institution, si amèrement critiquée,
-du purgatoire fut, au contraire, très heureusement
-introduite dans la pratique sociale du
-catholicisme, à titre d'indispensable correctif fondamental
-de l'éternité des peines futures: car,
-autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions
-religieuses ne pouvaient être efficaces,
-eût évidemment déterminé souvent ou un relâchement
-funeste ou un effroyable désespoir, également
-dangereux l'un et autre pour l'individu et
-pour la société, et entre lesquels le génie catholique
-est parvenu à organiser cette ingénieuse
-issue, qui permettait de graduer immédiatement,
-<span class="pagenum" id="Page_382">382</span>
-avec une scrupuleuse précision, l'application effective
-du procédé religieux aux convenances de
-chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs
-les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire,
-on n'y doit pas moins voir l'une des conditions
-usuelles imposées par la nature du système,
-comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit
-d'absolution. Parmi les dogmes plus spéciaux, un
-examen analogue mettrait en pleine évidence la
-nécessité politique du caractère intimement divin
-attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de
-ce grand système religieux, par suite de la relation
-profonde, incontestable quoique jusqu'ici mal démêlée,
-d'une telle conception avec l'indépendance
-radicale du pouvoir spirituel, ainsi spontanément
-placé sous une inviolable autorité propre,
-invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse
-arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant
-immédiatement à la providence commune, devait
-être bien moins disposé à respecter la libre intervention
-du corps sacerdotal, dont le chef mystique
-était alors bien moins éminent. On ne peut
-aujourd'hui se former une juste idée des immenses
-difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps
-combattre le catholicisme pour organiser enfin la
-séparation fondamentale des deux pouvoirs élémentaires;
-et, par suite, on apprécie très imparfaitement
-<span class="pagenum" id="Page_383">383</span>
-les ressources diverses que cette grande
-lutte a exigées, et entre lesquelles figure, au premier
-rang, une telle apothéose, qui tendait à relever
-extrêmement la dignité de l'église aux yeux
-des rois, pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse
-unité divine aurait trop favorisé, en sens
-inverse, la concentration de l'ascendant social:
-aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une
-manière très variée et fort décisive, la secrète prédilection
-opiniâtre de la plupart des rois pour
-l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination
-sentait confusément un puissant moyen de diminuer
-l'indépendance pontificale et de favoriser la
-prépondérance sociale de l'autorité temporelle.
-Le dogme célèbre de la présence réelle, qui,
-malgré son étrangeté mentale, ne constituait, au
-fond, qu'une sorte de prolongement spontané du
-dogme précédent, comportait évidemment, au
-plus haut degré, la même efficacité politique, en
-attribuant au moindre prêtre un pouvoir journalier
-de miraculeuse consécration, qui devait le
-rendre éminemment respectable à des chefs dont
-la puissance matérielle, quelle qu'en fut l'étendue,
-ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations:
-en un mot, outre l'excitation toujours
-nouvelle que la foi devait en recevoir continuellement,
-une telle croyance rendait le ministère
-<span class="pagenum" id="Page_384">384</span>
-ecclésiastique plus irrécusablement indispensable;
-tandis qu'avec des conceptions plus simples et un
-culte moins spécial, les magistrats temporels,
-tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément
-conçu la pensée de se passer essentiellement
-de l'intervention sacerdotale, sous la seule condition
-d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition
-graduelle du christianisme l'a montré de
-plus en plus dans le cours des trois derniers siècles.
-Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble dogmatique
-du catholicisme, on soumettait à une appréciation
-analogue le culte proprement dit, qui n'en
-était qu'une conséquence nécessaire et une inévitable
-manifestation permanente, on y vérifierait,
-d'une manière plus ou moins prononcée, outre
-d'importans moyens moraux d'action individuelle
-et d'union sociale, une semblable destination politique,
-qu'il suffira d'indiquer ici rapidement
-pour la pratique la plus capitale; sans parler
-même de ces mémorables sacremens, dont la
-succession graduelle, très rationnellement combinée,
-devait solennellement rappeler à chaque
-croyant, aux plus grandes époques de sa vie, et
-dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental
-du système universel, par des signes spécialement
-adaptés au vrai caractère de chaque situation.
-Mentalement envisagée, la messe catholique
-<span class="pagenum" id="Page_385">385</span>
-offre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant,
-puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai
-dire, qu'une sorte d'opération magique, terminée
-par l'accomplissement d'une pure évocation,
-réelle quoique mystique: mais, au contraire, du
-point de vue social, on y doit reconnaître, à mon
-gré, une très heureuse invention de l'esprit théologique,
-destinée à réaliser la suppression universelle
-et irrévocable des sanglans ou atroces
-sacrifices du polythéisme, en donnant le change,
-par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif
-du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout
-régime religieux, et que satisfaisait ainsi chaque
-jour, au-delà de toute possibilité antérieure, l'immolation
-volontaire de la plus précieuse victime
-imaginable.</p>
-
-<p>Quelque imparfaites que doivent être nécessairement
-d'aussi sommaires indications sur les
-divers articles essentiels du dogme et du culte
-catholiques, dont l'appréciation plus développée
-serait ici déplacée, elles suffiront, j'espère, pour
-faire déjà sentir, à tous les vrais philosophes, la
-nature et l'importance d'un tel ordre de considérations,
-en attendant l'examen ultérieur ci-dessus
-annoncé. Plus on approfondira, dans cet esprit
-positif, l'étude générale du catholicisme au
-moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt,
-<span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
-non moins social que mental, qu'inspiraient
-alors universellement tant de mémorables controverses,
-au milieu desquelles d'éminens génies ont
-su faire graduellement surgir l'admirable organisation
-catholique, quoique une superficielle critique
-les fasse aujourd'hui généralement regarder
-comme ayant dû toujours être aussi indifférentes
-qu'elles le sont spontanément devenues depuis
-l'inévitable décadence du système correspondant.
-Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs
-ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait
-nécessairement à ruiner l'indépendance sacerdotale,
-leurs luttes, non moins capitales,
-contre le manichéisme, qui menaçait directement
-l'économie fondamentale du catholicisme, en
-voulant y substituer le dualisme à l'unité, et
-beaucoup d'autres débats justement célèbres,
-n'étaient certes point alors plus dépourvus de destination
-sérieuse et profonde, même politique, que
-les contestations les plus agitées de nos jours, et
-qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins
-lointain, tout aussi étranges, à des philosophes
-incapables de discerner les graves intérêts sociaux
-dissimulés par les thèses mal conçues dont notre
-siècle est inondé. Une médiocre connaissance
-de l'histoire ecclésiastique devrait assurément
-confirmer cette maxime évidente de la saine
-<span class="pagenum" id="Page_387">387</span>
-philosophie, qui établit directement la haute impossibilité
-que de telles controverses, ardemment
-poursuivies, pendant plusieurs siècles, par les
-meilleurs esprits contemporains, et inspirant la
-plus vive sollicitude à toutes les nations civilisées,
-fussent radicalement dénuées de signification
-réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les historiens
-catholiques ont justement noté que toutes
-les hérésies de quelque importance se trouvaient
-habituellement accompagnées de graves aberrations
-morales ou politiques, dont la filiation logique
-serait presque toujours facile à établir, d'après
-des considérations analogues à celles que je viens
-d'indiquer pour les cas principaux.</p>
-
-<p>Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je
-suis obligé de me borner ici, pour la juste appréciation
-politique de cet immense et admirable organisme,
-éminent chef-d'&oelig;uvre politique de la
-sagesse humaine, graduellement élaboré, pendant
-dix siècles, sous des modes très variés mais tous
-solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en a
-d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique
-Hildebrand, qui en a coordonné enfin l'entière
-constitution sociale; les développemens intermédiaires
-ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste
-intervalle, le puissant concours, intellectuel et
-moral, si divers et si actif, de tous les hommes
-<span class="pagenum" id="Page_388">388</span>
-supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer,
-les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les
-Grégoire, etc., dont l'unanime tendance vers la
-fondation d'une telle unité générale, quoique souvent
-entravée par l'ombrageuse médiocrité du
-vulgaire des rois, fut presque toujours hautement
-secondée par tous les souverains doués d'un vrai
-génie politique, comme l'immortel Charlemagne,
-l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé
-le régime monothéique du moyen-âge
-relativement à l'organisation spirituelle qui en
-constituait le principal fondement, il devient
-facile de procéder maintenant, d'une manière
-très sommaire mais pleinement suffisante, à l'examen
-philosophique de l'organisation temporelle
-correspondante, afin que, l'analyse politique d'un
-tel régime étant dès-lors complétée, nous puissions
-ensuite le considérer surtout sous le rapport purement
-moral, et enfin sous l'aspect mental.</p>
-
-<p>Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique
-auxquelles a donné lieu jusqu'ici
-l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours
-laissé un caractère essentiellement fortuit, en y
-attribuant une influence démesurée aux invasions
-germaniques, d'où il semblerait ainsi exclusivement
-émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie
-politique de rectifier totalement cette
-<span class="pagenum" id="Page_389">389</span>
-irrationnelle conception, qui tend à interrompre
-radicalement, dans l'un de ses termes les plus
-remarquables, l'indispensable continuité de la
-grande série sociale. Or, cette rectification capitale
-résulte directement, avec une heureuse spontanéité,
-comme je vais l'indiquer, de notre théorie
-fondamentale du développement social, suivant laquelle
-on pourrait presque construire <i>à priori</i> les
-principaux attributs distinctifs d'un tel régime,
-d'après le système romain, modifié par l'influence
-catholique, dont l'avènement graduel, désormais
-pleinement motivé par l'ensemble de nos explications
-antérieures, ne doit plus certes conserver
-maintenant rien d'accidentel: on peut, du moins,
-ainsi reconnaître aisément que, sans les invasions,
-le seul poids des divers antécédens eût naturellement
-constitué, en occident, vers cette époque,
-un système politique essentiellement analogue au
-système féodal proprement dit.</p>
-
-<p>A la vérité, une rationnalité moins exigeante
-pourrait suggérer la pensée d'ôter à ce grand
-spectacle historique ce caractère fortuit qui le
-dénature dans les conceptions actuelles, en se
-bornant, par un procédé bien plus facile, mais
-beaucoup moins satisfaisant, à montrer seulement
-que ces mémorables invasions successives, loin
-d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairement
-<span class="pagenum" id="Page_390">390</span>
-résulter de l'extension finale de la domination
-romaine. Quoique une telle considération
-ne puisse, en elle-même, nullement suffire
-ici à notre but principal, il convient cependant
-de la signaler d'abord, à titre d'éclaircissement
-accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel
-du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement
-les principes établis, dans le chapitre
-précédent, sur les limites nécessairement posées
-à l'agrandissement progressif de l'empire romain,
-il est aisé de reconnaître, en général, que cet empire
-devait être inévitablement borné, d'un côté,
-par les grandes théocraties orientales, trop éloignées,
-et surtout trop peu susceptibles, par leur
-nature, d'une véritable incorporation; d'un autre
-côté, en occident surtout, par les peuples, chasseurs
-ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment
-domiciliés, ne pouvaient être proprement
-conquis: en sorte que, vers le temps de Trajan
-ou des Antonins, ce système avait essentiellement
-acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait
-comporter, et que devait bientôt suivre une irrésistible
-réaction. Sous le second aspect, qui doit
-naturellement prévaloir au sujet de cette réaction,
-il est clair, en effet, que l'état pleinement agricole
-et sédentaire n'est pas moins indispensable
-chez les vaincus que chez les vainqueurs pour
-<span class="pagenum" id="Page_391">391</span>
-l'entière efficacité de tout vrai système de conquête,
-auquel échappe spontanément, à moins
-d'une destruction radicale, toute population nomade,
-toujours disposée, dans ses défaites, à chercher
-ailleurs un refuge assuré, d'où elle doit tendre
-ensuite à revenir à son point de départ, avec d'autant
-plus d'intensité qu'elle aura été graduellement
-plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire,
-si bien expliqué par Montesquieu, les invasions,
-quoique moins systématiques, ne furent
-point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes
-qui les avaient provoquées; puisque ce refoulement
-graduel, en gênant de plus en plus les
-conditions d'existence des peuples nomades, devait
-finir par hâter beaucoup leur transition spontanée
-à la vie agricole; et alors le mode d'exécution
-le plus naturel devait être, sans doute, au
-lieu des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel
-établissement dans leurs retraites si peu convenables,
-de s'emparer, dans les parties adjacentes de
-l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés,
-dont les possesseurs, de plus en plus énervés
-par l'extension même de cette domination,
-devenaient de plus en plus incapables de résister
-à cette énergique tendance. Le développement effectif
-de cette inévitable réaction ne fut pas, à
-vrai dire, moins graduel que celui de l'action principale;
-<span class="pagenum" id="Page_392">392</span>
-et l'on n'en juge d'ordinaire autrement
-que par suite d'une disposition irrationnelle à ne
-considérer que les invasions pleinement heureuses:
-une judicieuse exploration montre, au
-contraire, que ces envahissemens avaient réellement
-commencé, sur une grande échelle, plusieurs
-siècles avant que Rome eût acquis son principal
-ascendant européen; seulement ils ne sont
-devenus susceptibles de succès permanens que par
-l'épuisement croissant de l'énergie romaine, après
-que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette
-tendance progressive était alors un résultat tellement
-spontané de la situation générale du monde
-politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps
-avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions,
-de plus en plus importantes, soit par l'incorporation
-directe des barbares aux armées romaines,
-soit par l'abandon volontaire de certaines
-provinces, sous la condition naturelle de contenir
-les nouveaux prétendans. Quoique notre attention
-philosophique doive rester concentrée sur
-l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au
-début de ce volume, il était cependant nécessaire
-d'apprécier ici sommairement cette immense réaction
-fondamentale, qui, bien plus vaste et plus
-durable qu'on ne le conçoit communément, a
-suscité, au moyen-âge, le principal essor permanent
-<span class="pagenum" id="Page_393">393</span>
-de l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.</p>
-
-<p>En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal
-et l'ordre romain, on reconnaît aisément que,
-malgré l'inévitable prolongation générale du régime
-essentiellement militaire, ce système avait
-partout subi, au moyen-âge, une transformation
-capitale, suite spontanée de la nouvelle situation
-du monde civilisé, et principe temporel des modifications
-universelles de la constitution sociale.
-On voit ainsi, en effet, que l'activité militaire, quoique
-toujours très développée, tendait à perdre de
-plus en plus le caractère éminemment offensif
-qu'elle avait jusque alors conservé, pour se réduire
-graduellement à un caractère purement défensif;
-comme peuvent déjà le faire présumer les remarques
-habituelles de tous les historiens judicieux
-sur le contraste frappant, propre à l'organisation
-féodale, entre son aptitude défensive très prononcée
-et son peu d'efficacité offensive. Sans doute,
-le catholicisme a puissamment influé sur cette
-heureuse transformation, où je signalerai bientôt
-sa participation générale: mais il n'eût pu la déterminer
-entièrement, si elle n'eût d'abord résulté
-spontanément de l'ensemble des antécédens,
-aussi bien que le catholicisme lui-même, à l'essor
-duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certain
-<span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
-degré. Or, on ne saurait douter que cette
-modification radicale ne dût être nécessairement
-produite enfin par l'extension même de la domination
-romaine; puisque, quand une fois le système
-de conquête eut acquis toute la plénitude
-dont il était susceptible, il fallait bien que les
-principaux efforts militaires se tournassent habituellement
-vers une conservation, devenue leur seul
-objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie
-croissante des nations qui n'avaient pu être
-conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait
-difficile de concevoir une plus irrécusable nécessité.
-Telle est donc la source, éminemment naturelle,
-du nouveau caractère général que doit alors
-prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après
-ce principe évident, cesse assurément de pouvoir
-présenter rien d'accidentel. Il résulte, en effet, de
-cette différence fondamentale, que la constitution
-sociale, toujours essentiellement militaire, ayant
-dû s'adapter à cette nouvelle destination, a dû
-graduellement subir la transformation qui distingue
-le mieux, dans l'opinion commune, le régime
-féodal proprement dit, en faisant de plus en plus
-prévaloir la dispersion politique sur une concentration
-dont le maintien devenait continuellement
-plus difficile, en même temps que son but
-principal avait réellement cessé d'exister: car,
-<span class="pagenum" id="Page_395">395</span>
-l'une de ces tendances n'est pas moins convenable
-à la défense, où chacun doit exercer une participation
-directe, spéciale, et actuelle, que l'autre
-ne l'est à la conquête, qui exige, au contraire, la
-subordination profonde et continue de toutes les
-opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est
-ainsi que chaque chef militaire, se tenant constamment
-disponible pour la défense territoriale,
-qui ne pouvait cependant imposer habituellement
-une activité soutenue, a tendu spontanément à
-ériger un pouvoir presque indépendant, sur la
-portion de pays qu'il était capable de protéger
-suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient
-à sa fortune, et dont le gouvernement
-journalier devait former sa principale occupation
-sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance
-ne lui eût déjà permis de les récompenser
-eux-mêmes par de moindres concessions de même
-espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour,
-d'être ultérieurement subdivisées, suivant l'esprit
-général du système. Abstraction faite des invasions
-germaniques, on peut aisément reconnaître,
-dans le système purement romain, depuis l'entier
-agrandissement de l'empire, cette tendance
-élémentaire au démembrement universel de l'ancien
-pouvoir, par les efforts très prononcés de la
-plupart des gouverneurs pour la conservation indépendante
-<span class="pagenum" id="Page_396">396</span>
-de leurs offices territoriaux, et même
-pour s'assurer directement une hérédité qui constituait
-le prolongement naturel et le gage le plus
-certain d'une telle indépendance. Une semblable
-tendance se fait nettement sentir jusque dans
-l'empire d'Orient, quoique si long-temps préservé
-de toute invasion sérieuse. La mémorable
-centralisation passagère, dont Charlemagne fut si
-justement destiné à devenir le noble organe, devait
-être le résultat naturel, mais fugitif, de la
-prépondérance générale des m&oelig;urs féodales, consommant,
-par l'acte le plus décisif, la séparation
-politique de l'Occident envers l'empire, dès-lors
-irrévocablement relégué en Orient, et préparant
-directement l'uniforme propagation ultérieure du
-système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement
-contenir ensuite la tendance dispersive qui en
-constituait l'esprit. Enfin, le dernier attribut caractéristique
-de l'ordre féodal, celui qui concerne la
-modification radicale du sort des esclaves, résulte
-aussi nécessairement, avec non moins d'évidence,
-de ce changement fondamental dans la situation
-militaire, qui devait spontanément provoquer la
-transformation graduelle de l'esclavage antique en
-servage proprement dit, d'ailleurs si heureusement
-consolidée et perfectionnée par l'influence catholique,
-comme je l'indiquerai ci-après. Déjà,
-<span class="pagenum" id="Page_397">397</span>
-M. Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage
-qu'il a publié en 1825, a très judicieusement
-apprécié, le premier, d'après une belle observation
-historique, l'importante amélioration
-que la condition générale des esclaves avait dû
-indirectement éprouver, par une suite naturelle
-de l'extension de la domination romaine, qui,
-resserrant et reculant de plus en plus le champ
-fondamental de la traite, toujours essentiellement
-extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement
-plus rare et plus difficile, et finalement presque
-impossible. Or, il est évident que cette abolition
-continue de la principale traite, en réduisant
-le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur,
-devait nécessairement tendre peu à peu à
-déterminer la transformation universelle de l'esclavage
-en servage, chaque famille se trouvant dès-lors
-involontairement conduite à attacher bien
-plus de prix à la conservation indéfinie de ses
-propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement
-habituel ne pouvait plus être pleinement
-facultatif: en un mot, la cessation de la traite extérieure
-devait entraîner bientôt celle de la vente
-intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais
-invariablement attachés à la maison ou à la terre,
-devenaient de véritables serfs, sauf l'indispensable
-complément moral d'une telle modification
-<span class="pagenum" id="Page_398">398</span>
-par l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque
-sommaires que doivent être ici de semblables
-indications, leur nature est si simple et si claire
-qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre irrécusable
-à tous les bons esprits cette proposition vraiment
-capitale de philosophie historique que, sous les
-trois aspects essentiels d'après lesquels l'organisation
-temporelle du moyen-âge peut être le mieux
-caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter
-spontanément, indépendamment des invasions,
-de la nouvelle situation générale déterminée, dans
-le monde romain, par l'entière extension du système
-de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable:
-en sorte que le régime féodal en eût
-également surgi, sans aucune différence radicale,
-quand même les invasions n'eussent pas eu lieu,
-ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur
-influence réelle n'a donc pu se faire principalement
-sentir que sur l'institution plus ou moins
-hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point
-de vue très secondaire, il est difficile de l'apprécier
-suffisamment, parce qu'elle a dû être à la fois
-favorable et contraire, les barbares étant, d'une
-part, mieux disposés sans doute que les Romains
-à cette nouvelle politique, dont leurs guerres continuelles
-devaient, d'une autre part, gêner le développement:
-en sorte que je n'oserais finalement
-<span class="pagenum" id="Page_399">399</span>
-décider si l'essor initial a été ainsi accéléré ou
-retardé; question, au reste, en elle-même fort
-peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on a
-reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel
-ordre temporel, et, en outre, la nécessité
-d'une telle cause accessoire, ce qui suffit évidemment
-pour dissiper déjà toute cette apparence
-accidentelle et fortuite qui dissimule encore aux
-meilleurs esprits le vrai caractère de cette grande
-transformation sociale.</p>
-
-<p>Afin de mieux manifester une telle spontanéité,
-je devais d'abord apprécier ces principaux attributs
-temporels du système politique propre au moyen-âge,
-en y faisant abstraction totale des influences
-spirituelles correspondantes, et me bornant à
-constater, envers chacun d'eux, sa filiation directe
-et nécessaire, d'après la seule tendance naturelle
-des antécédens généraux. Mais, pour compléter
-suffisamment cette conception élémentaire,
-il faut maintenant y rétablir cette intervention
-fondamentale du catholicisme, qui, alors profondément
-incorporée aux m&oelig;urs et même aux
-institutions, a tant contribué à imprimer à l'organisation
-féodale le caractère qui la distingue, en
-y développant et perfectionnant les principes
-essentiels qui résultaient de la nouvelle situation
-sociale. Cette participation complémentaire était,
-<span class="pagenum" id="Page_400">400</span>
-évidemment, encore moins accidentelle que la
-tendance principale: ce qui a d'ailleurs conduit
-quelquefois à en exagérer l'influence réelle, en y
-rapportant presque exclusivement la formation
-d'un tel régime, indépendamment de tout mouvement
-temporel; tandis que, en général, l'action
-spirituelle ne saurait, par sa nature, jamais
-obtenir d'efficacité que sur des élémens préexistans,
-et d'après des dispositions antérieures et
-spontanées. Les résultats essentiels ne peuvent,
-sous ce second aspect, être principalement attribués
-aux invasions germaniques, puisque cette
-inévitable influence les avait certainement précédées;
-dès son origine purement romaine, elle
-tendait nécessairement à modifier de plus en plus
-la constitution sociale conformément à la nouvelle
-situation de l'empire. Éminemment placée,
-par sa nature, au point de vue d'où l'on pouvait
-alors le mieux saisir l'ensemble des évènemens,
-la corporation spirituelle, quoique son organisation
-propre fût encore peu avancée, avait très bien
-prévu d'ailleurs l'irrésistible nécessité de tels envahissemens,
-et s'était depuis long-temps noblement
-préparée à en modérer, aux jours du choc,
-la sauvage impétuosité, en s'efforçant, par de
-courageuses missions, d'amener d'avance à la foi
-commune ces énergiques populations, chez lesquelles
-<span class="pagenum" id="Page_401">401</span>
-toutefois le catholicisme s'était le plus
-souvent arrêté à l'état d'arianisme, en vertu des
-motifs politiques précédemment signalés. Malgré
-cette fréquente imperfection, si difficile à éviter,
-et qui fut alors une source féconde de graves embarras,
-l'histoire manifeste hautement, en beaucoup
-d'occasions capitales, l'heureuse influence
-habituelle de l'intervention catholique pour prévenir
-ou atténuer les dangers des irruptions successives;
-indépendamment de l'appui évident que
-devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus,
-après la conquête, dans un puissant clergé
-qui, pendant plusieurs siècles, dut être partout
-essentiellement recruté parmi eux, et qui surtout
-devait être presque toujours intimement disposé,
-soit par l'esprit de son institution, soit par l'intérêt
-même d'une domination toute morale, à
-contenir, autant que possible, la brutale autorité
-des vainqueurs. Sous ce rapport, comme sous le
-précédent, il serait difficile, à vrai dire, de déterminer
-exactement si l'invasion a réellement
-accéléré ou retardé l'inévitable essor naturel du
-régime féodal: car, d'un côté, l'énergie morale et
-la rectitude intellectuelle de ces nations grossières
-étaient certainement plus favorables, au
-fond, à l'action de l'église, une fois surmontés les
-premiers obstacles, que l'esprit sophistique et les
-<span class="pagenum" id="Page_402">402</span>
-m&oelig;urs corrompues des Romains énervés; mais,
-d'une autre part, leur état mental trop éloigné
-d'abord du monothéisme, et leur profond mépris
-pour la race conquise, devaient constituer d'importantes
-entraves à l'efficacité civilisatrice du
-catholicisme. Quoi qu'il en soit, à cet égard aussi
-bien qu'à l'autre, de cette question secondaire,
-essentiellement insoluble, et heureusement fort
-oiseuse, nous devons maintenant analyser la participation
-fondamentale de l'influence catholique
-au développement graduel de l'organisation féodale,
-successivement envisagée sous chacun des trois
-aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers
-lesquels les principales tendances temporelles sont
-désormais suffisamment appréciées, abstraction
-faite d'ailleurs de toute perturbation quelconque.</p>
-
-<p>Relativement au premier de ces trois attributs
-généraux, nous avons déjà reconnu, au chapitre
-précédent, l'aptitude nécessaire du monothéisme
-à seconder directement la transformation graduelle
-du système primitif de conquête en système
-essentiellement défensif, surtout quand
-l'heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires
-permet d'y réaliser suffisamment une telle
-propriété, ailleurs contenue et dissimulée par
-leur vicieuse concentration. Il serait inutile de
-s'arrêter ici à constater cette tendance permanente
-<span class="pagenum" id="Page_403">403</span>
-dans le catholicisme, où elle devait naturellement
-exister au plus haut degré, puisque
-l'esprit de son institution, l'ensemble de sa propre
-organisation, et même son ambition spéciale,
-le poussaient directement à réunir autant que possible
-les diverses nations chrétiennes en une seule
-famille politique, sous la conduite habituelle de
-l'église. Quoique cette noble influence ait été entravée
-par les m&oelig;urs belliqueuses de cette époque,
-il est probable, suivant la juste remarque de
-De Maistre, qu'elle y a prévenu beaucoup de
-guerres, dont la sage médiation du clergé étouffait
-d'abord le germe; on conçoit d'ailleurs aisément,
-indépendamment de toute opposition de
-principes et de sentimens, que l'église devait, en
-général, considérer la guerre comme diminuant
-son ascendant ordinaire sur les chefs temporels:
-si la discontinuité périodique qu'elle était alors
-parvenue à imposer, en principe, aux opérations
-militaires, avait pu être suffisamment respectée,
-elle eût profondément contenu l'essor guerrier,
-incompatible avec de telles intermittences. Toutes
-les grandes expéditions, essentiellement communes
-à tous les peuples catholiques, malgré qu'un
-seul en eût pris ordinairement l'initiative, furent,
-au fond, réellement défensives, et toujours destinées
-à mettre un terme, répressif ou préventif,
-<span class="pagenum" id="Page_404">404</span>
-aux invasions successives, qui tendaient à
-devenir habituelles: telles furent surtout les guerres
-de Charlemagne, d'abord contre les Saxons, et
-ensuite contre les Sarrasins; et, plus tard, les
-croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d'arrêter
-l'envahissement du mahométisme, et qui,
-envisagées sous cet important point de vue, ont,
-en général, pleinement réussi, comme De Maistre
-l'a judicieusement remarqué.</p>
-
-<p>Le second caractère essentiel de l'organisation
-féodale, c'est-à-dire, l'esprit général de décomposition
-primitive de l'autorité temporelle en petites
-souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées
-entre elles, a été puissamment secondé
-par le catholicisme, qui a tant influé, d'une
-part, sur la transformation universelle des bénéfices
-viagers en fiefs héréditaires, et, d'une autre
-part, sur la coordination définitive des principes
-corelatifs d'obéissance et de protection, base essentielle
-d'une telle discipline sociale. Sous le premier
-aspect, il est évident que le catholicisme,
-qui avait radicalement exclu de son sein toute
-hérédité de fonctions, n'a pu, au contraire, favoriser
-cette hérédité temporelle ni par pure routine,
-ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement
-guidé par un sentiment profond, quoique
-confus, des vraies nécessités sociales au moyen-âge.
-<span class="pagenum" id="Page_405">405</span>
-La constitution de l'église avait fait, comme
-je l'ai expliqué, une large part politique aux
-droits légitimes de la capacité: il fallait, en même
-temps, que les conditions de la stabilité fussent
-convenablement garanties, dans l'intérêt final de
-la destination totale du système. Or, tel fut alors
-éminemment l'effet principal de l'hérédité féodale,
-quelque oppressive qu'elle ait dû devenir ultérieurement.
-Par suite à la fois de la séparation
-fondamentale des deux pouvoirs, qui réservait au
-clergé les combinaisons politiques les plus difficiles,
-et de la grande transformation militaire ci-dessus
-expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des
-opérations guerrières, chaque chef de famille
-féodale devait ordinairement être assez capable
-pour diriger suffisamment, après une éducation
-spéciale, alors essentiellement domestique, l'exercice
-de son autorité territoriale: ce qui importait
-principalement c'était, sans doute, de l'attacher
-au sol, de lui transmettre, avec une pleine efficacité,
-les traditions politiques, surtout locales;
-de lui inspirer de bonne heure les sentimens et
-les m&oelig;urs correspondans à sa position future; de
-l'intéresser spontanément, de la manière la plus
-intime, au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs;
-rien de tout cela ne pouvait être encore aucunement
-réalisé sans l'hérédité, dont la propriété
-<span class="pagenum" id="Page_406">406</span>
-essentielle, sensible, même aujourd'hui, malgré
-la diversité des besoins et des situations, consiste
-certainement dans la préparation morale de chacun
-à sa destination sociale. C'est ainsi que le
-catholicisme a dû être conduit à favoriser systématiquement
-l'esprit de caste par une dernière
-consécration partielle, nettement limitée à l'ordre
-temporel, et dont la nature purement provisoire
-résultait nécessairement de sa contradiction radicale
-avec l'ensemble de la constitution catholique,
-comme je l'ai déjà indiqué. Quant à la sage
-régularisation générale des obligations réciproques
-de la tenure féodale, la haute participation
-du catholicisme y est assurément trop évidente
-pour que nous devions nous y arrêter dans une
-aussi rapide indication: quelque intérêt que dût
-d'ailleurs offrir la juste appréciation philosophique
-de cette admirable combinaison, trop peu
-comprise aujourd'hui, entre l'instinct d'indépendance
-et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement
-inconnue à toute l'antiquité, suffirait
-seule à constater la supériorité sociale du
-moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la
-dignité morale de la nature humaine, à la vérité
-chez un petit nombre de familles privilégiées,
-mais destinées cependant à servir ensuite de type
-spontané à toutes les autres classes, à mesure que
-<span class="pagenum" id="Page_407">407</span>
-devait s'accomplir leur émancipation graduelle.</p>
-
-<p>Enfin, l'influence nécessaire du catholicisme
-n'est pas moins irrécusable sur la transformation
-universelle de l'esclavage en servage, qui constitue
-le dernier attribut essentiel de l'organisation
-féodale. La tendance générale du monothéisme à
-modifier profondément l'esclavage, au moins en
-adoucissant la conduite des maîtres, est sensible
-jusque dans le mahométisme, malgré la confusion
-fondamentale qui y persiste encore entre les deux
-grands pouvoirs sociaux. Elle devait donc être extrêmement
-prononcée dans le système catholique,
-qui, ne se bornant pas à une simple prescription
-morale, quelle qu'en fût l'imposante recommandation,
-interposait directement, entre le maître et
-l'esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire
-autorité spirituelle, également respectée de
-tous deux, et continuellement disposée à les ramener
-à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence
-actuelle du catholicisme, on peut encore
-observer, même aujourd'hui, des traces incontestables
-de cette inévitable propriété, en comparant
-le sort général des esclaves nègres, de l'Amérique
-protestante à l'Amérique catholique, puisque la
-supériorité de celle-ci est, à cet égard, hautement
-reconnue de tous les explorateurs impartiaux;
-quoique d'ailleurs le clergé romain ne soit malheureusement
-<span class="pagenum" id="Page_408">408</span>
-pas étranger à la réalisation primitive
-de cette grande aberration moderne, si contraire
-à l'ensemble de sa doctrine et de sa
-constitution. Dès son premier essor social, la puissance
-catholique n'a cessé de tendre, toujours et
-partout, avec une infatigable persévérance, à l'entière
-abolition de l'esclavage, qui, depuis l'accomplissement
-du système de conquête, avait cessé de
-former une indispensable condition d'existence
-politique, et n'aboutissait plus qu'à entraver radicalement
-tout développement social: on conçoit,
-du reste, aisément que cette tendance élémentaire
-ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée
-par suite d'obstacles particuliers à certains
-peuples catholiques.</p>
-
-<p>Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande
-institution de la chevalerie comme ayant, par sa
-nature, spontanément réalisé un admirable résumé
-permanent des trois caractères essentiels
-dont nous venons ainsi de compléter l'appréciation
-sommaire dans l'organisation temporelle du
-moyen-âge. De quelques abus qu'elle ait dû être
-habituellement entourée, il est impossible de méconnaître
-son éminente utilité sociale, tant que le
-pouvoir central n'a pas pu assez prévaloir pour
-régulariser directement l'ordre intérieur de la
-nouvelle société. Quoique le monothéisme musulman
-<span class="pagenum" id="Page_409">409</span>
-n'ait pas été étranger, même avant les croisades,
-au développement graduel de ces nobles
-associations, correctif naturel d'une insuffisante
-protection individuelle, il est néanmoins évident
-que leur libre essor est un produit spontané de
-l'esprit général du moyen-âge, où l'on ne saurait
-méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible
-ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir
-enfin un simple moyen d'éducation militaire
-en un puissant instrument de sociabilité.
-L'organisation caractéristique de ces mémorables
-affiliations, où, jusqu'à l'extinction totale du système
-féodal, le mérite l'emportait sur la naissance
-et même sur la plus haute autorité, a été puissamment
-secondée par cette conformité générale avec
-l'esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d'abord,
-comme tous les autres élémens de ce régime,
-une origine purement temporelle. Toutefois, malgré
-que la chevalerie constitue l'une des plus éclatantes
-manifestations générales de l'inévitable supériorité
-sociale du moyen-âge sur l'antiquité, il ne
-faut pas négliger de signaler rapidement le danger
-capital que l'une de ses principales branches a dû
-faire naître contre l'ensemble de ce grand édifice politique,
-et surtout contre l'admirable division fondamentale
-des deux pouvoirs sociaux. Ce danger
-a commencé à surgir lorsque les besoins spéciaux
-<span class="pagenum" id="Page_410">410</span>
-des croisades ont déterminé la formation régulière
-de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne,
-où le caractère monastique était intimement
-uni au caractère militaire, afin de mieux
-s'adapter aux nécessités propres de cette importante
-destination. On conçoit, en effet, que, chez
-de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire
-à l'esprit et aux conditions du système total devait
-tendre directement, aussitôt que le but particulier
-de cette création anomale aurait été suffisamment
-réalisé, à développer éminemment une
-monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une
-nouvelle concentration des deux puissances élémentaires.
-Telle fut, en principe, la célèbre histoire
-des Templiers, dont notre théorie fait ainsi
-spontanément découvrir enfin la véritable explication
-générale: car, cet ordre fameux doit être
-finalement regardé comme instinctivement constitué,
-par sa nature, en une sorte de conjuration
-permanente, menaçant à la fois la royauté et la
-papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels, ont
-su se réunir enfin pour sa destruction: c'est là,
-ce me semble, le seul grave danger politique
-qu'ait dû rencontrer l'ordre social du moyen-âge,
-qui, par sa remarquable correspondance avec la
-civilisation contemporaine, s'est en quelque sorte
-maintenu presque toujours par son propre poids,
-<span class="pagenum" id="Page_411">411</span>
-tant que cette conformité fondamentale a suffisamment
-persisté.</p>
-
-<p>Quelque rapide que dût être ici l'appréciation
-sommaire dont je viens de terminer l'indication,
-elle suffira, j'espère, pour montrer, en dernier résultat
-général, le système féodal comme le berceau
-nécessaire des sociétés modernes, considérées
-sous le seul aspect temporel. C'est là, en effet,
-qu'a directement commencé la transformation
-graduelle de la vie militaire en vie industrielle,
-qui constitue, à cet égard, le principal caractère
-élémentaire de la civilisation moderne, et qui fut
-certainement le but social vers lequel tendit l'ensemble
-de la politique européenne, intérieure ou
-extérieure, pendant tout le moyen-âge: peu importe
-d'ailleurs que cette conséquence universelle
-ait été ou non sentie par ceux-là même qui ont le
-plus contribué à la déterminer; puisque, d'après
-la complication supérieure des phénomènes politiques,
-la plupart de ceux qui y participent ne
-sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle,
-si souvent contraire aux desseins les mieux concertés,
-surtout à mesure que la société humaine
-s'étend et se généralise. Dans l'ordre européen, il
-est clair que la principale activité militaire fut
-destinée, au moyen-âge, à poser d'insurmontables
-barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation
-<span class="pagenum" id="Page_412">412</span>
-indéfinie menaçait d'arrêter le développement
-social: et cet indispensable résultat n'a
-été suffisamment obtenu que lorsque les peuples
-du Nord et de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté
-de trouver ailleurs de nouveaux établissemens,
-d'exécuter, dans leur propre pays, quelque
-défavorable qu'il pût être, leur transition finale à
-la vie agricole et sédentaire, moralement garantie,
-en outre, par leur conversion générale au catholicisme.
-Ainsi, ce que l'opération romaine avait
-commencé, pour la grande évolution préliminaire
-de l'humanité, en assimilant les peuples civilisés,
-l'opération féodale l'a dignement complété, en
-consolidant à jamais cette indispensable assimilation,
-par cela seul qu'il poussait irrésistiblement
-les barbares à se civiliser aussi. Envisagé dans
-l'ensemble de sa durée, le système féodal a pris
-la guerre à l'état défensif, et, après l'avoir, sous
-cette nouvelle nature, suffisamment développée,
-il a nécessairement tendu à son extirpation radicale,
-sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant
-ainsi sans aliment habituel, par suite même de
-la manière pleinement satisfaisante dont il avait
-rempli son noble mandat social. Dans l'ordre purement
-national, son influence nécessaire a concouru
-essentiellement à un semblable résultat général,
-soit en concentrant l'activité militaire chez
-<span class="pagenum" id="Page_413">413</span>
-une caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité
-protectrice devenait compatible avec l'essor
-industriel de la population laborieuse, quelque
-chétive que dût être d'abord l'existence subalterne
-de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus
-en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère
-guerrier, qui, dès l'origine, radicalement défensif,
-devait ensuite, faute d'emploi suffisant, se transformer
-peu à peu en celui de grand propriétaire
-territorial, tendant à devenir le simple directeur
-suprême d'une vaste exploitation agricole, du
-moins quand il ne dégénérait pas en courtisan.
-La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement
-caractériser, à tous égards, une telle
-économie, était donc, en un mot, l'inévitable abolition
-finale de l'esclavage et du servage, et ensuite
-l'émancipation civile de la classe industrielle,
-quand son développement propre a pu être assez
-prononcé, comme je l'indiquerai spécialement ci-après.</p>
-
-<p>Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre
-but principal, l'importante et difficile appréciation
-politique, d'abord spirituelle, puis temporelle,
-de l'ensemble du régime monothéique du
-moyen-âge, dont le vrai caractère a toujours été
-si méconnu jusqu'ici, il ne nous reste plus maintenant
-qu'à en compléter l'analyse fondamentale,
-<span class="pagenum" id="Page_414">414</span>
-en examinant sommairement son admirable influence
-morale, et enfin son efficacité intellectuelle
-trop peu comprise.</p>
-
-<p>L'établissement social de la morale universelle
-ayant constitué, sans aucun doute, la principale
-destination finale du catholicisme, il semblerait
-d'abord que l'examen de cette grande attribution
-devait ici suivre immédiatement celui de
-l'organisation catholique, sans attendre que l'ordre
-temporel correspondant eût été directement
-considéré. Mais, malgré cette incontestable relation,
-en retardant à dessein une telle appréciation
-morale jusqu'à ce que l'ensemble de l'appréciation
-politique pût être convenablement
-terminé, j'ai voulu la mieux placer sous son vrai
-jour historique, en faisant ainsi sentir qu'elle doit
-être surtout rattachée au système total de l'organisation
-politique propre au moyen-âge, et non
-pas exclusivement à l'un de ses deux élémens essentiels,
-quelque fondamentale, ou même prépondérante,
-qu'ait dû d'ailleurs être, sous ce
-rapport, son indispensable participation. Si le
-catholicisme est venu, pour la première fois, régulariser
-enfin la véritable constitution morale
-de l'humanité, en attribuant directement à la
-morale, avec une irrésistible autorité, l'ascendant
-social convenable à sa nature, il n'est pas douteux,
-<span class="pagenum" id="Page_415">415</span>
-d'un autre côté, que l'ordre féodal, envisagé
-comme un simple résultat spontané de la
-nouvelle situation sociale, suivant les explications
-précédentes, a immédiatement introduit de précieux
-germes élémentaires d'une haute moralité,
-qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels
-l'opération catholique ne pouvait suffisamment
-réussir, quoique le catholicisme les ait
-ensuite admirablement développés et perfectionnés.
-En n'oubliant jamais que le catholicisme
-lui-même, d'après notre théorie, était, aussi
-bien que la féodalité, une suite nécessaire de l'ensemble
-des antécédens, l'heureuse harmonie qui
-a régné, à cet égard, entre ces deux grands élémens
-sociaux, ne fera point exagérer, au détriment
-de l'un, l'influence de l'autre, en attribuant
-uniquement au catholicisme une régénération
-morale, où il n'a dû être essentiellement que l'organe
-actif et rationnel d'un progrès naturellement
-amené par la nouvelle phase générale qu'avait alors
-atteinte l'évolution sociale de l'humanité. Il est
-clair, en effet, que la morale purement militaire
-et nationale, toujours subordonnée à la politique,
-qui avait dû caractériser, comme je l'ai établi,
-l'économie sociale de toute l'antiquité, afin que
-son indispensable destination provisoire pût être
-suffisamment accomplie, devait nécessairement
-<span class="pagenum" id="Page_416">416</span>
-tendre ensuite à se transformer spontanément
-en une morale de plus en plus pacifique et universelle,
-dont l'ascendant politique deviendrait
-de plus en plus prononcé, depuis que cette opération
-préliminaire avait été convenablement réalisée,
-par l'entière extension finale du système
-de conquête, désormais radicalement changé en
-système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme,
-celle qui lui méritera la reconnaissance
-éternelle de l'humanité, lorsque les croyances théologiques
-quelconques n'existeront plus que dans les
-souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer
-et à régulariser, autant que possible,
-cette heureuse tendance naturelle, qu'il n'eût pas
-été en son pouvoir de créer: ce serait exagérer,
-de la manière la plus vicieuse, l'influence générale,
-malheureusement si faible, des doctrines
-quelconques sur la vie réelle, individuelle ou sociale,
-que de leur attribuer ainsi la propriété de
-modifier à un tel degré le mode essentiel de l'existence
-humaine. Qu'on suppose le catholicisme
-intempestivement transplanté, par un aveugle
-prosélytisme ou par une irrationnelle imitation,
-chez des peuples qui n'aient point encore achevé
-une telle évolution préparatoire; et, privée de
-cet indispensable fondement, son influence sociale
-y restera essentiellement dépourvue de cette
-<span class="pagenum" id="Page_417">417</span>
-grande efficacité morale que nous admirons si
-justement au moyen-âge: le mahométisme en
-offre un exemple pleinement décisif; puisque sa
-morale, quoique tout aussi pure, en principe, que
-celle du christianisme, d'où elle a été surtout
-tirée, est bien loin d'avoir produit les mêmes résultats
-effectifs, sur une population trop peu
-avancée, qui n'avait pu convenablement subir
-cette préparation temporelle fondamentale, et
-qui se trouvait ainsi prématurément appelée, sans
-spontanéité suffisante, à un monothéisme encore
-inopportun. Il demeure donc incontestable que
-l'appréciation morale du moyen-âge ne doit pas
-être philosophiquement dirigée d'après la considération
-unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion
-de l'ordre temporel; mais il faut d'ailleurs éviter
-soigneusement toute oiseuse discussion de vaine
-préséance entre ces deux élémens sociaux, aussi
-inséparables qu'indispensables, dont chacun a,
-sous cet aspect capital, une influence propre,
-nettement déterminée en principe, quoique trop
-intimement mêlée à l'autre pour comporter toujours
-une juste répartition effective.</p>
-
-<p>Une erreur beaucoup plus fondamentale, dont
-les conséquences réelles, même aujourd'hui, sont
-infiniment plus graves, et qui malheureusement
-est à la fois plus commune et plus enracinée, résulte,
-<span class="pagenum" id="Page_418">418</span>
-à ce sujet, d'une irrationnelle tendance, déterminée
-ou entretenue par l'école métaphysique,
-soit protestante, soit déiste, à attribuer essentiellement
-l'efficacité morale du catholicisme à sa
-seule doctrine, abstraction faite de son organisation
-propre, que l'on s'efforce, au contraire, de
-représenter comme essentiellement opposée, par
-sa nature, à une telle destination. Les divers motifs
-sociaux d'après lesquels j'ai expliqué ci-dessus
-les principales conditions générales de cette organisation,
-doivent évidemment nous dispenser
-ici de revenir directement sur cette fausse et dangereuse
-opinion, ainsi radicalement réfutée d'avance,
-puisque ces motifs étaient surtout tirés
-de la réalisation de ce but moral: d'ailleurs les
-exemples pleinement décisifs ne manqueraient
-pas pour justifier irrécusablement cette rectification
-préalable, sans parler même du mahométisme,
-que je viens de citer, et où l'absence d'une
-convenable organisation spirituelle se complique
-trop avec l'inaptitude élémentaire d'une population
-mal préparée: il suffirait, à cet effet, de mentionner
-le prétendu catholicisme grec, ou plutôt
-byzantin, qui, par l'excessive prolongation de
-l'empire, n'ayant pu comporter une vraie constitution
-distincte et spéciale du pouvoir spirituel,
-s'est trouvé, malgré la plus grande conformité de
-<span class="pagenum" id="Page_419">419</span>
-doctrines, théologiques et morales, avec le catholicisme
-réel, et malgré d'ailleurs la similitude
-primitive des populations correspondantes, constamment
-frappé d'une profonde stérilité morale,
-dont l'exacte appréciation philosophique, si elle
-était possible ici, confirmerait éminemment, par
-un lumineux contraste, la justesse nécessaire des
-principes précédemment posés. Plus on méditera
-sur ce grand sujet, mieux on se convaincra, j'ose
-l'assurer, que la grande efficacité morale du catholicisme
-a essentiellement dépendu de sa constitution
-sociale, et très accessoirement tenu à l'influence
-propre et directe de sa seule doctrine, abstraitement
-envisagée, quoi qu'en dise la critique métaphysique.
-Quelque pure que pût être sa morale (et
-qui prêcha jamais directement avec succès une
-morale vraiment impure?), elle n'eût guère abouti,
-dans la vie réelle, qu'à d'impuissantes formules,
-accompagnées de superstitieuses pratiques, sans
-l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel
-convenablement organisé et suffisamment
-indépendant, où consistait nécessairement la principale
-valeur sociale d'un tel système religieux.
-Le faible ascendant naturel de notre intelligence
-sur nos passions rend ce danger fondamental nécessairement
-commun, à un degré plus ou moins
-prononcé, à toute doctrine quelconque; et rien
-<span class="pagenum" id="Page_420">420</span>
-ne démontre mieux, en général, l'indispensable
-besoin moral d'une véritable organisation spirituelle:
-mais ce besoin doit plus spécialement appartenir,
-comme je l'ai établi, aux doctrines théologiques,
-à cause du vague et de l'incohérence qui
-les caractérisent spontanément, et qui, loin de
-leur permettre d'inspirer directement une conduite
-déterminée, les rendent, à l'usage, presque
-indéfiniment modifiables au gré de penchans énergiques,
-jusqu'à pouvoir même sanctionner finalement
-les plus monstrueuses aberrations pratiques,
-ainsi que l'ont prouvé tant d'éclatans exemples,
-depuis que l'émancipation religieuse est assez
-avancée. Avant de procéder immédiatement à la
-saine appréciation de la haute influence morale
-propre au régime monothéique du moyen-âge,
-il était indispensable de rappeler distinctement
-ces notions préliminaires, afin que cette influence
-pût être ensuite rapportée sans effort à sa vraie
-source principale, en prévenant, autant que possible,
-une déviation philosophique, trop commune
-aujourd'hui. C'est pourquoi je dois, en
-outre, perfectionner, ou plutôt compléter, cette
-importante analyse préalable, en faisant encore
-précéder une telle appréciation directe par l'exacte
-détermination spéciale du mode essentiel d'efficacité
-morale qui a réellement appartenu aux doctrines
-<span class="pagenum" id="Page_421">421</span>
-catholiques, abstraction faite désormais de
-l'organisation correspondante, dont l'intervention
-continue, maintenant incontestable, sera
-toujours implicitement supposée en tout ce qui
-va suivre.</p>
-
-<p>A cet égard, la discussion principale, immédiatement
-liée aujourd'hui aux plus grands intérêts
-de l'humanité, consiste à décider, en général,
-si l'action morale du catholicisme au moyen-âge
-tenait surtout à la propriété, alors exclusivement
-inhérente à ses doctrines, de servir d'organes indispensables
-à la constitution régulière de certaines
-opinions spontanément communes, dont la puissance
-publique, une fois établie, était nécessairement
-douée, par sa seule universalité, d'un
-irrésistible ascendant moral: ou bien si, selon
-l'hypothèse vulgaire, les résultats effectifs ont essentiellement
-dépendu de ces profondes impressions
-personnelles d'espoir, et encore plus de crainte,
-relatives à la vie future, que le catholicisme s'était
-attaché à coordonner et à fortifier avec plus
-de soin et d'habileté qu'aucune autre religion,
-soit antérieure, soit même postérieure; précisément
-parce qu'il avait judicieusement évité de
-rien formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant
-à l'imagination intéressée de chaque croyant à
-détailler librement les peines et les récompenses
-<span class="pagenum" id="Page_422">422</span>
-promises, d'une manière bien autrement énergique,
-et bien mieux appropriée aux convenances
-individuelles, que ne l'eût permis, comme dans
-la foi musulmane, par exemple, l'immuable contemplation
-d'une perspective banale, quelque
-heureusement qu'elle eût d'abord été choisie.
-Cette grande question, qui, j'ose le dire, n'a jamais
-été convenablement posée, ne saurait être
-nettement résolue par l'examen des cas ordinaires,
-où les deux influences ont dû évidemment coexister
-toujours, pendant tout le règne du catholicisme;
-ce qui doit conduire, à moins d'une analyse
-très variée et souvent fort difficile, à attribuer
-fréquemment à l'une ce qui appartient vraiment
-à l'autre, suivant la prédisposition dominante de
-notre intelligence; comme le témoignent, en tant
-d'exemples, les discussions scientifiques, sur des
-sujets même infiniment plus simples. La saine logique
-indique donc ici la nécessité de prononcer surtout
-d'après ces cas, plus ou moins exceptionnels,
-où les deux grandes influences qu'il s'agit de comparer
-se sont trouvées en opposition mutuelle, par une
-discordance anomale très caractérisée entre les préjugés
-publics et les prescriptions religieuses, ordinairement
-d'accord: ce doivent être évidemment les
-seules circonstances où l'observation directe puisse
-être pleinement décisive, à moins de contradiction
-<span class="pagenum" id="Page_423">423</span>
-formelle avec un principe déjà bien établi.
-Or, quoique de telles occasions doivent, par leur
-nature, être fort rares, surtout pour des sujets
-suffisamment importans, une judicieuse exploration
-sociologique en fera aisément discerner, aux
-divers âges du catholicisme, plusieurs pleinement
-irrécusables, et remplissant spontanément, au
-degré convenable, toutes les conditions indispensables
-à la démonstration historique de cet aphorisme
-vraiment capital de statique sociale: les préjugés
-publics sont habituellement plus puissans
-que les préceptes religieux, dans tout antagonisme
-qui vient à s'établir entre ces deux forces morales,
-jusqu'ici le plus souvent convergentes. Mon
-illustre précurseur, l'infortuné Condorcet, qui me
-paraît avoir seul compris dignement une telle discussion,
-a cité surtout un exemple éminemment
-décisif, que je crois devoir indiquer ici, soit à raison
-de sa haute importance sociale, soit parce
-que l'opposition des deux forces s'y trouvait très
-marquée: c'est le cas général du duel, qui, aux
-plus beaux temps du catholicisme, imposé par les
-m&oelig;urs militaires, conduisait si fréquemment tant
-de pieux chevaliers à braver directement les plus
-énergiques condamnations religieuses; tandis que
-(afin de compléter, par un contraste non moins
-significatif, cette lumineuse observation), on voit
-<span class="pagenum" id="Page_424">424</span>
-aujourd'hui le duel spontanément disparaître peu
-à peu, sous la seule prépondérance graduelle des
-m&oelig;urs industrielles, malgré l'entière décadence
-pratique des prohibitions théologiques. Cette seule
-indication capitale, à laquelle je dois ici me réduire,
-suffira, j'espère, pour suggérer au lecteur
-beaucoup d'autres vérifications analogues, plus ou
-moins prononcées, d'un principe d'ailleurs en
-pleine harmonie avec la connaissance réelle de la
-nature humaine, qui nous déterminera toujours,
-dans les cas suffisamment graves, à braver un
-péril lointain, quelque intense qu'il puisse être,
-plutôt que d'encourir immédiatement l'inévitable
-flétrissure d'une opinion publique très arrêtée
-et très unanime. Quoique rien, au premier aspect,
-ne semble pouvoir contrebalancer la puissance
-des terreurs religieuses, directement relatives
-à un avenir indéfini, il n'est pas douteux
-cependant que, par une suite nécessaire de cette
-éternité même, des âmes assez énergiques, comme
-il en a toujours existé, et surtout au moyen-âge,
-sans contester aucunement la réalité d'une telle
-perspective future, ont pu se la rendre secrètement
-assez familière pour n'en plus être arrêtées dans
-leurs impulsions dominantes: car, l'éternité de douleur,
-aussi inintelligible que l'éternité de plaisir,
-ne saurait se concilier, dans notre imagination,
-<span class="pagenum" id="Page_425">425</span>
-avec cette aptitude évidente de toute vie animale
-à convertir en indifférence tout sentiment continu.
-Milton a beau consumer son admirable génie
-poétique à nous peindre les damnés alternativement
-transportés, par un infernal raffinement, du
-lac de feu sur l'étang glacé, l'idée des bains russes
-fait bientôt succéder le sourire à ce premier effroi,
-et rappeler que la puissance de l'habitude peut
-atteindre aussi le changement même, quelque
-brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient assez
-fréquent. On sentira toute la portée réelle d'une
-semblable appréciation, malgré son apparence
-paradoxale, si l'on considère que la même énergie
-qui pousse aux grands crimes peut également
-conduire à braver de tels arrêts, envers lesquels
-le temps ne saurait d'ailleurs manquer pour se
-préparer graduellement à leur exécution lointaine,
-dût-elle n'être jamais affectée d'aucune grave incertitude,
-ce qui est certainement impossible.
-Quant aux âmes ordinaires, il est clair que l'espoir,
-toujours réservé, d'une absolution finale, qui
-constituait, comme je l'ai expliqué, une indispensable
-condition générale de l'existence pratique
-du catholicisme, devait souvent suffire, dans
-les circonstances, naturellement moins critiques,
-où elles se trouvaient communément, à leur inspirer
-le facile courage de violer momentanément
-<span class="pagenum" id="Page_426">426</span>
-les préceptes religieux; tandis qu'elles n'auraient
-pu, sans des efforts bien plus puissans, affronter directement
-les préjugés publics, dans les cas d'antagonisme
-très prononcés. Sans insister ici davantage
-sur un tel sujet, maintenant assez éclairci
-pour notre but principal, nous devrons donc regarder
-désormais la force morale du catholicisme
-comme ayant dû tenir essentiellement, aux époques
-même de sa plus grande intensité, à son aptitude
-nécessaire, tant qu'il a pu suffisamment régner,
-à se constituer spontanément en organe
-régulier des opinions communes, dont l'irrésistible
-universalité devait naturellement tirer une
-nouvelle énergie continue de leur active reproduction
-systématique par un clergé indépendant
-et respecté: les considérations purement relatives
-à la vie future n'ont pu avoir comparativement,
-en aucun temps, qu'une influence très accessoire
-sur la conduite réelle. Outre l'utilité historique
-de cette analyse préalable dans la saine appréciation
-générale de l'influence morale propre au
-catholicisme, le lecteur doit, sans doute, déjà
-pressentir l'extrême intérêt philosophique qu'elle
-devra bientôt acquérir, quand nous serons graduellement
-parvenus à l'examen direct de l'état
-présent de l'humanité, où, d'après un tel préambule,
-nous devrons immédiatement expliquer
-<span class="pagenum" id="Page_427">427</span>
-comment l'évolution intellectuelle, quoique finissant
-par dissiper sans retour toutes ces émotions
-théologiques, est loin cependant de diminuer, en
-réalité, les garanties morales de l'ordre social,
-parce qu'elle doit développer éminemment la
-force insurmontable de l'opinion publique, par
-un incontestable privilége de la philosophie positive,
-qui sera alors convenablement caractérisé.</p>
-
-<p>L'admirable régénération graduelle que, au
-moyen-âge, le catholicisme a suffisamment accomplie,
-ou du moins convenablement ébauchée,
-dans la morale humaine, a surtout consisté, d'après
-nos indications antérieures, à transporter
-enfin, autant que possible, à la morale la suprématie
-sociale jusque alors toujours demeurée à la
-politique, en faisant justement prévaloir désormais
-les besoins les plus généraux et les plus fixes
-sur les nécessités particulières et variables, par
-la considération, directement prépondérante, des
-conditions élémentaires de l'existence humaine,
-de celles qui, immuables dans leur nature et seulement
-de plus en plus développées, sont inévitablement
-communes à tous les états sociaux et à
-toutes les situations individuelles, et dont les exigences
-fondamentales, formulées par une doctrine
-universelle, déterminaient ainsi la mission
-spéciale du pouvoir spirituel, essentiellement destiné
-<span class="pagenum" id="Page_428">428</span>
-à les faire continuellement respecter dans la
-vie réelle, individuelle et sociale, ce qui supposait
-d'abord son entière indépendance du pouvoir
-politique proprement dit. Sans doute, comme je
-l'expliquerai plus tard, la philosophie, éminemment
-théologique, sur laquelle devait alors exclusivement
-reposer cette sublime opération sociale,
-en a, sous divers aspects importans, beaucoup
-altéré la pureté, et même gravement compromis
-l'efficacité; soit parce que le vague de cette philosophie
-affectait forcément, malgré toutes les
-précautions de la sagesse sacerdotale, les prescriptions
-morales qui s'y rattachaient; soit aussi
-à cause de l'empire moral trop arbitraire qui en
-devait résulter pour la corporation directrice, et
-sans lequel néanmoins l'absolu inhérent aux préceptes
-religieux les eût rendus réellement impraticables;
-soit enfin par suite de la sorte de contradiction
-intime qui devait implicitement entraver
-une doctrine où l'on se proposait de cultiver surtout
-le sentiment social, mais en développant
-d'abord un égoïsme exorbitant, quoique idéal,
-ne concevant jamais le moindre bien qu'en vue
-de récompenses infinies, en sorte que la préoccupation
-continue du salut individuel devait directement
-neutraliser, à un haut degré, ce qu'il y
-avait de vraiment sympathique dans l'heureuse et
-<span class="pagenum" id="Page_429">429</span>
-touchante affection unanime de l'amour de Dieu.
-Mais, quelque incontestables que soient ces divers
-inconvéniens capitaux, ils étaient évidemment
-inévitables, et ils n'ont point empêché alors
-la réalisation suffisante d'une régénération qui ne
-pouvait autrement commencer, quoiqu'elle doive
-maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après
-de meilleures bases intellectuelles.</p>
-
-<p>C'est ainsi que, par une juste appréciation
-comparative des différens besoins de l'humanité,
-la morale a été enfin dignement placée à la tête
-des nécessités sociales, en concevant toutes les
-facultés quelconques de notre nature comme ne
-devant jamais constituer que des moyens plus ou
-moins efficaces, toujours subordonnés à ce grand
-but fondamental de la vie humaine, directement
-consacré par une doctrine universelle, convenablement
-érigée en type nécessaire de tous les actes
-réels, individuels ou sociaux. On doit, à la vérité,
-reconnaître qu'il y avait, au fond, ainsi que je
-l'expliquerai ci-après, quelque chose d'intimement
-hostile au développement intellectuel dans
-la manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie
-sociale de la morale, quoique cette opposition
-ait été fort exagérée; mais le catholicisme,
-à son âge de prépondérance, a spontanément contenu
-une telle tendance, par cela même qu'il
-<span class="pagenum" id="Page_430">430</span>
-prenait le principe de la capacité pour base directe
-de sa propre constitution ecclésiastique:
-cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique
-ne devait se manifester qu'au temps
-de la décadence du système catholique, n'empêchait
-nullement la justesse radicale de cette sage
-décision sociale qui subordonnait nécessairement
-l'esprit lui-même à la moralité. Les intelligences,
-de plus en plus multipliées, qui, sans être vraiment
-éminentes, ont atteint, surtout par la culture,
-un degré moyen d'élévation, se sont toujours,
-et principalement aujourd'hui, secrètement
-insurgées contre cet arrêt salutaire, qui gêne leur
-ambition démesurée: mais il sera éternellement
-confirmé, avec une profonde reconnaissance, malgré
-les perturbations provenues d'une telle antipathie
-mal dissimulée, soit par la masse sociale,
-au profit de laquelle il est directement conçu, soit
-par le vrai génie philosophique, qui en peut analyser
-dignement l'immuable nécessité. Quoique
-la véritable supériorité mentale soit certainement
-la plus rare et la plus précieuse de toutes, il est
-néanmoins irrécusable que, même chez les organismes
-exceptionnels où elle est convenablement
-prononcée, elle ne peut réaliser suffisamment son
-principal essor quand elle n'est point subordonnée
-à une haute moralité, par suite du peu d'énergie
-<span class="pagenum" id="Page_431">431</span>
-relative des facultés spirituelles dans l'ensemble
-de la nature humaine. Sans cette indispensable
-condition permanente, le génie, en supposant
-qu'il puisse être alors entièrement développé, ce
-qui serait bien difficile, dégénérera promptement
-en instrument secondaire d'une étroite satisfaction
-personnelle, au lieu de poursuivre directement
-cette large destination sociale qui peut seule
-lui offrir un champ et un aliment dignes de
-lui: dès-lors, s'il est philosophique, il ne s'occupera
-que de systématiser la société au profit de
-ses propres penchans; s'il est scientifique, il se
-bornera à des conceptions superficielles, susceptibles
-de procurer bientôt des succès faciles et
-productifs; s'il est esthétique, il produira des &oelig;uvres
-sans conscience, aspirant, presque à tout
-prix, à une rapide et éphémère popularité; enfin,
-s'il est industriel, il ne cherchera point des inventions
-capitales, mais des modifications lucratives.
-Ces déplorables résultats nécessaires de l'esprit
-dépourvu de direction morale, qui, du moins,
-malgré qu'ils neutralisent radicalement la valeur
-sociale du génie lui-même, ne sauraient entièrement
-l'annuler, doivent être évidemment encore
-plus vicieux chez les hommes secondaires ou médiocres,
-à spontanéité peu énergique: alors l'intelligence,
-qui ne devrait servir essentiellement
-<span class="pagenum" id="Page_432">432</span>
-qu'à perfectionner la prévision, l'appréciation, et
-la satisfaction des vrais besoins principaux de l'individu
-et de la société, n'aboutit le plus souvent,
-dans sa vaine suprématie, qu'à susciter une insociable
-vanité, ou à fortifier d'absurdes prétentions
-à dominer le monde au nom de la capacité, qui,
-ainsi moralement affranchie de toute condition
-d'utilité générale, finit par devenir d'ordinaire
-également nuisible au bonheur privé et au bien
-public, comme on ne l'éprouve que trop aujourd'hui.
-Pour quiconque a convenablement approfondi
-la véritable étude fondamentale de l'humanité,
-l'amour universel, tel que l'a conçu le
-catholicisme, importe certainement encore davantage
-que l'intelligence elle-même, dans l'économie
-usuelle de notre existence, individuelle
-ou sociale, parce que l'amour utilise spontanément,
-au profit de chacun et de tous, jusqu'aux
-moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme
-dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions,
-dès-lors souvent bien plus perturbatrices
-qu'efficaces, quant au bonheur réel, soit
-privé, soit public. La profonde sagesse du catholicisme,
-en constituant enfin la morale au-dessus
-de toute l'existence humaine, afin d'en diriger et
-contrôler sans cesse les divers actes quelconques,
-a donc certainement établi le principe le plus fondamental
-<span class="pagenum" id="Page_433">433</span>
-de la vie sociale, et qui, quoique momentanément
-ébranlé ou obscurci par de dangereux
-sophismes, surgira toujours finalement, avec
-une évidence croissante, d'une étude de plus en
-plus approfondie de notre véritable nature, surtout
-quand le positivisme rationnel aura spontanément
-dissipé, à ce sujet, les ténèbres métaphysiques.</p>
-
-<p>Du reste, en considérant, à cet égard, aussi
-bien que sous tout autre aspect plus déterminé,
-l'appréciation morale du catholicisme, il ne faut
-jamais oublier que, par suite même de l'indépendance
-élémentaire de la morale envers la politique,
-organisée par la séparation générale entre le
-pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, la doctrine
-morale a dû dès lors se composer essentiellement
-d'une suite de types, destinés surtout, non
-à formuler immédiatement la pratique réelle,
-mais à caractériser convenablement la limite,
-toujours plus ou moins idéale, dont notre conduite
-devait tendre sans cesse à se rapprocher
-de plus en plus. La nature et la destination de
-ces types moraux sont entièrement analogues à
-celles des types scientifiques ou esthétiques, qui,
-dans toute &oelig;uvre rationnellement dirigée, servent
-de guide indispensable à nos diverses conceptions,
-et dont le besoin se fait sentir jusque dans les
-<span class="pagenum" id="Page_434">434</span>
-plus simples opérations humaines, même industrielles.
-On a radicalement méconnu, sous ce rapport,
-l'esprit général de la morale catholique, de
-manière à n'en pouvoir porter que de faux jugemens
-philosophiques, lorsqu'on lui a irrationnellement
-reproché la prétendue exagération de ses
-principaux préceptes: il serait aussi judicieux de
-critiquer les peintres, par exemple, sur la perfection
-chimérique de leurs modèles intérieurs. Il est
-clair, en général, que des types quelconques doivent
-nécessairement dépasser les réalités correspondantes,
-puisqu'ils en doivent constituer les
-limites idéales, au-dessous desquelles la pratique
-ne restera certainement que trop, encore plus
-dans l'ordre moral que dans l'ordre intellectuel:
-ce qui n'empêche nullement, en l'un et l'autre
-cas, leur utilité fondamentale, pourvu qu'ils
-soient convenablement construits; condition que
-l'idée même de <i>limite</i>, telle que les géomètres
-l'ont régularisée, est éminemment propre à définir
-exactement aujourd'hui. L'instinct philosophique
-du catholicisme lui a fait remplir spontanément,
-de la manière la plus heureuse, cette
-condition indispensable, en le conduisant à faire
-passer, pour plus d'efficacité pratique, ses types
-moraux de l'état abstrait à l'état concret, épreuve
-vraiment décisive qui, en un sujet quelconque,
-<span class="pagenum" id="Page_435">435</span>
-manifesterait aussitôt l'exagération effective des
-conceptions initiales: c'est ainsi que les premiers
-philosophes qui ont ébauché le catholicisme se
-sont <ins id="cor_34" title="complus">complu</ins> naturellement dans l'application de
-leur génie social à concentrer graduellement, sur
-celui auquel ils rapportaient la fondation primordiale
-du système, toute la perfection qu'ils pouvaient
-concevoir dans la nature humaine; de manière
-à l'ériger ensuite en type universel et actif,
-alors admirablement adapté à la direction morale
-de l'humanité, et dans lequel, en un cas quelconque,
-les plus chétifs et les plus éminens pouvaient
-également trouver des modèles généraux
-de conduite réelle; ce type sublime ayant d'ailleurs
-été admirablement complété par la conception,
-encore plus idéale, qui représente, pour la
-femme, la plus heureuse conciliation mystique de
-la pureté avec la maternité.</p>
-
-<p>Toutes les diverses branches essentielles de la
-morale universelle ont reçu du catholicisme des
-améliorations capitales, qui ne sauraient être ici
-spécialement mentionnées, et pour la juste appréciation
-desquelles je puis d'ailleurs renvoyer
-provisoirement aux philosophes catholiques, surtout
-à Bossuet et à De Maistre, qui les ont, en
-général, sainement jugées. Je dois me borner
-maintenant à l'indication rapide des plus importans
-<span class="pagenum" id="Page_436">436</span>
-progrès, dans les trois parties successives qui
-composent l'ensemble de la morale, d'abord personnelle,
-puis domestique, et enfin sociale, suivant
-la division établie au cinquantième chapitre.</p>
-
-<p>Consacrant l'opinion unanime des philosophes
-antérieurs, le catholicisme a dignement envisagé
-les vertus individuelles comme la première base
-de toutes les autres, en ce qu'elles offrent l'exercice
-le plus naturel et le plus décisif à cet ascendant
-énergique de la raison sur la passion, d'où
-dépend tout le perfectionnement moral. Aussi ne
-doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité
-sociale, surtout au moyen-âge, ces pratiques artificielles
-où l'homme était poussé à s'imposer volontairement
-des privations systématiques, qui,
-malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer
-d'heureux auxiliaires permanens de l'éducation
-morale<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Du reste, les vertus simplement personnelles
-ont commencé alors à être conçues directement
-<span class="pagenum" id="Page_437">437</span>
-dans leur destination sociale, tandis que
-les anciens les recommandaient surtout à titre de
-prudence purement relative à l'individu, isolément
-considéré: la philosophie positive poursuivra
-de plus en plus cette importante transformation,
-qui tend à ôter à l'arbitrage de la sagesse privée des
-habitudes où l'individu est loin certes d'être seul
-intéressé. L'humilité, tant reprochée à cette partie
-élémentaire de la morale catholique, constitue,
-au contraire, une prescription capitale, dont la
-valeur réelle n'est pas seulement bornée à ces
-temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux
-manifesté la nécessité, mais se rapporte, en général,
-aux vrais besoins moraux de la nature humaine,
-où il n'est pas à craindre, sans doute, que
-l'orgueil et la vanité soient effectivement jamais
-trop abaissés: la nouvelle philosophie sociale confirmera
-et même perfectionnera nécessairement, à
-un haut degré, cet important précepte, en l'étendant
-spontanément jusqu'aux supériorités intellectuelles,
-quoiqu'elle leur ouvre le plus vaste champ;
-car, rien n'est assurément plus propre que les études
-positives, pour peu, du moins, qu'elles soient
-convenablement approfondies et philosophiquement
-conçues, à faire continuellement apprécier, en
-tous sens, la faible portée de notre intelligence, quelque
-noble fierté rationnelle que doive d'ailleurs nous
-<span class="pagenum" id="Page_438">438</span>
-inspirer une satisfaisante découverte de la vérité.
-Mais je dois surtout signaler, au sujet de ce premier
-ordre de prescriptions morales, une dernière
-innovation essentielle, heureusement accomplie
-par le catholicisme, et dont la philosophie métaphysique
-a fait méconnaître l'éminente valeur sociale:
-je veux dire la réprobation générale du suicide,
-dont les anciens, aussi dédaigneux de leur
-propre vie que de celle d'autrui, s'étaient si souvent
-fait un <ins id="cor_18" title="monstreux">monstrueux</ins> honneur, ou du moins une trop
-fréquente ressource, plus d'une fois imitée par
-leurs philosophes, loin d'en être blâmée. Cette
-pratique antisociale devait, sans doute, spontanément
-décroître avec la prédominance des m&oelig;urs
-militaires; mais c'est certainement une des gloires
-morales du catholicisme d'en avoir convenablement
-organisé l'énergique condamnation, dont
-l'importance, momentanément oubliée aujourd'hui
-à cause de notre anarchie intellectuelle, sera certainement
-toujours confirmée par une exacte analyse
-des vrais besoins moraux de la société humaine.
-Plus la vie future perd nécessairement de
-son efficacité morale, plus il importe, évidemment,
-que tous les individus soient, autant que
-possible, invinciblement attachés à la vie réelle,
-sans pouvoir en éluder les douloureuses conséquences
-par une catastrophe inopinée, qui laisse
-<span class="pagenum" id="Page_439">439</span>
-à chacun la dangereuse faculté d'annuler, à son
-gré, la réaction indispensable que la société a
-compté exercer sur lui: en sorte que, d'après des
-motifs purement humains, le suicide sera un jour
-non moins pleinement réprouvé sous le régime
-positif, comme directement contraire aux bases
-générales de la moralité humaine.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label"><b>Note 22</b>:</span></a>
-Les pratiques hygiéniques imposées par le catholicisme, outre
-leur utilité indirecte pour entretenir de salutaires habitudes de soumission
-morale et de contrainte volontaire, se rapportaient directement
-à l'action générale du régime sur l'ensemble de notre nature,
-dont la haute importance n'est plus douteuse aux yeux des bons esprits,
-et que la saine philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline
-rationnelle, destinée à réaliser, sous l'assentiment éclairé de la
-raison publique, l'entière efficacité, physique et morale, de ce puissant
-moyen de perfectionnement humain.</p>
-
-<p>L'aptitude morale du catholicisme s'est surtout
-manifestée dans l'heureuse organisation de la morale
-domestique, enfin placée à son rang véritable,
-au lieu d'être absorbée par la politique, suivant
-le génie de toute l'antiquité. Par la séparation
-fondamentale entre l'ordre spirituel et l'ordre
-temporel, et par l'ensemble du régime correspondant,
-on a été conduit, au moyen-âge, à sentir
-que la vie domestique devait être désormais la
-plus importante pour la masse des hommes, sauf
-le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle
-et les besoins de la société devaient appeler
-principalement à la vie politique, à laquelle
-les anciens avaient tout sacrifié, parce qu'ils ne
-considéraient que les hommes libres dans des populations
-surtout composées d'esclaves. Ce soin prépondérant
-du catholicisme pour la morale domestique
-a eu tant d'admirables résultats, que leur
-analyse sommaire ne saurait être indiquée ici. Je
-ne m'arrête donc pas à considérer l'heureux perfectionnement
-<span class="pagenum" id="Page_440">440</span>
-général de la famille humaine,
-sous l'intervention continue de l'influence catholique,
-pénétrant spontanément dans les plus
-intimes relations, où, sans tyrannie, elle développait
-graduellement un juste sentiment des devoirs
-mutuels: et cependant il serait, par exemple,
-d'un haut intérêt de mieux apprécier qu'on
-ne l'a fait encore comment le catholicisme, tout
-en consacrant, de la manière la plus solennelle,
-l'autorité paternelle, a totalement aboli le despotisme
-presque absolu qui la caractérisait chez les
-anciens, et qui, dès la naissance, était si fréquemment
-manifesté par le meurtre ou l'abandon
-des nouveaux-nés, encore essentiellement
-légitimes hors de la sphère territoriale du monothéisme.
-Restreint ici par d'inévitables limites,
-j'indiquerai seulement ce qui se rapporte au lien
-le plus fondamental, envers lequel, après une
-profonde appréciation, tous les vrais philosophes
-finiront, à mon gré, par reconnaître bientôt,
-malgré nos graves aberrations actuelles, qu'il ne
-reste vraiment à faire rien d'essentiel, si ce n'est
-de consolider et de compléter ce que le catholicisme
-a si heureusement organisé. Nul ne conteste
-plus maintenant qu'il n'ait essentiellement
-amélioré la condition sociale des femmes, et cependant
-personne n'a remarqué qu'il leur a radicalement
-<span class="pagenum" id="Page_441">441</span>
-enlevé toute participation quelconque
-aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution
-des ordres monastiques où il les a admises.
-On doit ajouter, en outre, pour fortifier
-cette importante observation, qu'il leur a, autant
-que possible, pareillement interdit la royauté,
-dans tous les pays où son influence politique a
-pu être suffisamment réalisée, en modifiant, dans
-des vues d'aptitude, l'hérédité purement théocratique,
-où la caste dominait d'abord absolument.
-Ces incontestables restrictions doivent
-faire comprendre que le perfectionnement opéré
-par le catholicisme a surtout consisté, quant aux
-femmes, en les concentrant davantage dans leur
-existence essentiellement domestique, à garantir la
-juste liberté de leur vie intérieure, et à consolider
-leur situation, en consacrant l'indissolubilité fondamentale
-du mariage; tandis que, même chez les
-Romains, la répudiation facultative altérait gravement,
-au détriment des femmes, l'état de pleine monogamie.
-Vainement arguë-t-on de quelques dangers
-exceptionnels ou secondaires, dont la réalité
-est trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui
-cette indispensable fixité, si heureusement adaptée,
-en général, aux vrais besoins de notre nature,
-où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux
-sentimens qu'aux idées, et sans laquelle notre
-<span class="pagenum" id="Page_442">442</span>
-courte existence se consumerait en une suite interminable
-et illusoire de déplorables essais, où
-l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier
-conformément à toute situation vraiment immuable
-serait radicalement méconnue, malgré son
-importance extrême chez les organismes peu prononcés,
-qui composent l'immense majorité. L'obligation
-de conformer sa vie à une insurmontable
-nécessité, loin d'être réellement nuisible au
-bonheur de l'homme, en constitue ordinairement,
-au contraire, pour peu que cette nécessité soit
-tolérable, l'une des plus indispensables conditions,
-en prévenant ou contenant l'inconstance de nos
-vues et l'hésitation de nos desseins; la plupart
-des individus étant bien plus propres à poursuivre
-l'exécution d'une conduite dont les données
-fondamentales sont indépendantes de leur
-volonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils
-doivent tenir: on reconnaît aisément, en effet,
-que notre principale félicité morale se rapporte
-à des situations qui n'ont pu être choisies,
-comme celles, par exemple, de fils et de
-père. En indiquant, au chapitre suivant, les
-graves atteintes que le protestantisme a tenté
-d'apporter à l'institution fondamentale du mariage
-catholique, j'aurai lieu de faire plus directement
-sentir que la dangereuse faculté du divorce, loin
-<span class="pagenum" id="Page_443">443</span>
-de perfectionner une telle institution, au profit
-réel d'aucun sexe, tendrait, au contraire, si elle
-pouvait s'introduire réellement dans les m&oelig;urs
-modernes, à constituer une imminente rétrogradation
-morale, en donnant une trop libre carrière
-aux appétits les plus énergiques, dont la répression
-continue, combinée avec une légitime satisfaction,
-doit nécessairement augmenter à mesure
-que l'évolution humaine s'accomplit, comme je
-l'ai établi, en principe, à la fin du volume précédent.
-Renfermant à jamais les femmes dans la
-vie domestique, le catholicisme a d'ailleurs si intimement
-lié les deux sexes, que, d'après les
-m&oelig;urs d'abord organisées sous son influence,
-l'épouse acquiert nécessairement un droit imprescriptible,
-et même indépendant de sa conduite
-propre, à participer, sans aucune condition active,
-non-seulement à tous les avantages sociaux
-de celui qui l'a une fois choisie, mais aussi, autant
-que possible, à la considération dont il jouit:
-il serait certes difficile d'imaginer une disposition
-praticable qui favorisât davantage le sexe nécessairement
-dépendant. Loin de tendre à la chimérique
-émancipation, et à l'égalité non moins
-vaine, qu'on rêve aujourd'hui pour lui, la civilisation,
-développant, au contraire, les différences
-essentielles des sexes aussi bien que toutes les
-<span class="pagenum" id="Page_444">444</span>
-autres, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent,
-enlève de plus en plus aux femmes toutes
-les fonctions qui peuvent les détourner de leur
-vocation domestique. On ne peut, sans doute,
-mieux juger, à cet égard, de la vraie tendance universelle
-qu'en examinant ce qui se passe dans les
-classes élevées de la société, où les femmes ont pu
-suivre plus aisément leur véritable destinée, et
-qui doivent, par conséquent, offrir, à cet égard,
-une sorte de type spontané, vers lequel convergeront
-ultérieurement, autant que possible,
-tous les autres modes d'existence: or, on saisit
-ainsi directement la loi générale de l'évolution
-sociale en ce qui concerne les sexes, et qui consiste
-à dégager de plus en plus les femmes de toute
-occupation étrangère à leurs fonctions domestiques,
-de manière, par exemple, à faire un jour repousser,
-comme honteuse pour l'homme, dans tous les
-rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà chez les
-plus avancés, la pratique des travaux pénibles par
-les femmes, dès-lors partout réservées, d'une manière
-de plus en plus exclusive, à leurs nobles
-attributions caractéristiques d'épouse et de mère.
-Quoique je ne puisse pas même ébaucher ici la série
-spéciale d'observations sociales propre à confirmer
-irrécusablement ce principe général, d'ailleurs
-si conforme à la vraie connaissance de notre nature,
-<span class="pagenum" id="Page_445">445</span>
-mais qui ne saurait être convenablement établi
-que dans mon traité particulier de philosophie
-politique, j'espère cependant que cette rapide indication,
-quelque imparfaite qu'elle doive être,
-suffira pour faire déjà sentir aux meilleurs esprits
-que, hors d'une telle tendance élémentaire, qui
-reste désormais à consolider et à compléter chez
-toutes les classes quelconques de la société moderne,
-il ne peut exister, en réalité, de moyens efficaces
-d'améliorer la condition actuelle des femmes que
-ceux qui résulteront spontanément de la régénération
-rationnelle de l'éducation humaine, chez l'un
-et l'autre sexe, sous l'ascendant ultérieur de la
-philosophie positive.</p>
-
-<p>Considérant enfin la morale sociale proprement
-dite, il serait certes superflu de constater expressément
-ici l'influence capitale du catholicisme
-pour modifier le patriotisme, énergique mais sauvage,
-qui animait seul les anciens, par le sentiment
-plus élevé de l'humanité ou de la fraternité universelle,
-si heureusement vulgarisé par lui sous
-la douce dénomination de charité. Sans doute,
-la nature des doctrines, et les antipathies religieuses
-qui en résultaient, restreignaient beaucoup,
-en réalité, cette hypothétique universalité
-d'affection, essentiellement limitée d'ordinaire
-aux populations chrétiennes; mais, entre ces limites,
-<span class="pagenum" id="Page_446">446</span>
-les sentimens de fraternité des différens
-peuples étaient puissamment développés, outre
-la foi commune qui en était le principe, par leur
-uniforme subordination habituelle à un même
-pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur
-nationalité propre, se sentaient spontanément concitoyens
-de toute la chrétienté: on a justement
-remarqué que l'amélioration des relations européennes,
-le perfectionnement du droit international,
-et les conditions d'humanité de plus en
-plus imposées à la guerre elle-même, remontent,
-en effet, jusqu'à cette époque où l'influence catholique
-liait directement toutes les parties de
-l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque nation,
-les devoirs généraux qui se rattachent à ce grand
-principe catholique de la fraternité ou de la charité
-universelles, et qui n'ont aujourd'hui perdu
-momentanément leur principale efficacité que par
-suite de l'inévitable décadence du système théologique
-qui les imposait, ont graduellement tendu
-à constituer, par leur nature, le moyen le moins
-imparfait de remédier, autant que possible, surtout
-en ce qui concerne la répartition des richesses,
-aux inconvéniens inséparables de l'état social,
-et dont, à l'aveugle imitation des anciens, on
-cherche aujourd'hui la vaine solution dans des
-mesures purement matérielles ou politiques, aussi
-<span class="pagenum" id="Page_447">447</span>
-impuissantes que tyranniques, et susceptibles de
-conduire aux plus graves perturbations sociales.
-Il est clair, en principe, que la seule séparation
-rationnelle des deux pouvoirs, organisant la haute
-indépendance de la morale envers la politique,
-peut permettre, dans l'avenir, comme dans le
-passé, d'imposer à chacun, sans danger pour l'économie
-temporelle de la société, l'obligation
-impérieuse, mais purement morale, d'employer
-directement sa fortune, et tous ses autres avantages
-quelconques, en raison de sa position, au
-soulagement de ses semblables; tandis que la
-philanthropie métaphysique n'a pu réaliser jusqu'ici,
-à cet égard, d'autre solution pratique que
-d'instituer des cachots pour ceux qui demandent
-du pain. Telle fut l'heureuse source de tant d'admirables
-fondations, destinées à l'adoucissement
-varié des misères humaines, et que la politique
-métaphysique a eu l'étrange courage de condamner,
-au nom de la prétendue science de l'économie
-politique, tandis qu'il reste, au contraire, aujourd'hui,
-en les réorganisant, à les étendre et à les
-compléter; institutions totalement inconnues à
-l'antiquité, et d'autant plus merveilleuses, qu'elles
-provinrent presque toujours des dons volontaires
-d'une munificence privée, à laquelle la coopération
-publique se joignait rarement. En développant,
-<span class="pagenum" id="Page_448">448</span>
-au plus haut degré compatible avec l'imperfection
-radicale de la philosophie théologique, le
-sentiment universel de la solidarité sociale, le
-catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité,
-qui en constitue, par sa nature, l'indispensable
-complément, en liant tous les temps aussi bien
-que tous les lieux, comme je l'ai indiqué ailleurs.
-Telle était la destination générale de ce grand
-système de commémoration usuelle, si heureusement
-construit par le catholicisme, à l'imitation
-judicieuse du polythéisme. Si un semblable sujet
-pouvait ici être suffisamment examiné, il serait
-aisé de faire admirer les sages précautions introduites
-par le catholicisme, et ordinairement respectées,
-pour que la béatification, remplaçant
-ainsi l'apothéose, atteignît plus complétement
-encore à sa principale destination sociale, en évitant
-les honteuses dégénérations où la confusion
-radicale des deux pouvoirs élémentaires avait entraîné,
-à cet égard, aux temps de décadence, les
-Grecs et surtout les Romains; en sorte que cette
-noble récompense n'a été, en effet, presque jamais
-décernée, pendant la majeure partie de l'époque
-catholique, qu'à des hommes plus ou moins dignes,
-éminens ou utiles, soit moralement, soit même
-intellectuellement, toujours choisis, avec une
-entière impartialité, parmi toutes les classes sociales,
-<span class="pagenum" id="Page_449">449</span>
-depuis les plus éminentes jusqu'aux plus
-inférieures. Il est d'ailleurs évident que le régime
-positif remplira spontanément cette attribution
-capitale avec bien plus de perfection et de liberté
-encore, puisqu'il pourra l'étendre habituellement,
-non-seulement à tous les modes possibles de l'activité
-humaine, mais aussi à tous les temps et à
-tous les lieux, sans être arrêté par aucune étroite
-dissidence de doctrine, parce que, seule susceptible
-d'envelopper réellement l'ensemble continu
-de l'humanité totale dans sa vaste unité,
-aussi complète qu'irrécusable, sa philosophie
-est exclusivement propre à reconnaître et à
-glorifier toute vraie participation quelconque à la
-grande évolution de notre espèce. L'obligation de
-damner Homère, Aristote, Archimède, etc.,
-devait être certes bien douloureuse à tout philosophe
-catholique; et néanmoins elle était
-strictement imposée par l'imparfaite nature du
-système: il n'y a que le positivisme qui puisse
-tout apprécier, sans cependant rien compromettre.</p>
-
-<p>Telle est la faible indication sommaire qui doit
-disposer le lecteur à comprendre, d'après les principes
-que j'ai établis, l'immense régénération
-morale que le catholicisme a accomplie, au moyen-âge,
-autant que le permettaient le caractère de
-<span class="pagenum" id="Page_450">450</span>
-cette phase sociale et la philosophie qu'il a été
-forcé d'employer: en sorte que son immortelle
-ébauche a suffisamment manifesté la vraie nature
-de cette grande opération, ainsi que l'esprit général
-qui doit y présider, et les principales conditions
-à remplir, laissant seulement à reconstruire
-désormais, d'après une philosophie plus
-réelle et plus stable, l'ensemble fondamental de
-cet admirable édifice. Il ne nous reste plus maintenant,
-afin d'avoir convenablement apprécié le
-régime monothéique, dont l'analyse sociale, d'abord
-politique, ensuite morale, est ainsi terminée,
-qu'à juger enfin, d'une manière générale,
-ses vrais attributs intellectuels, dont les deux
-chapitres suivans devront ensuite manifester les
-grandes conséquences sociales, qui, prolongées
-jusqu'à notre époque, la rattachent directement
-à ce berceau nécessaire de toute la civilisation
-moderne. On doit aisément concevoir, en effet,
-d'après l'ensemble des considérations déjà exposées
-dans ce chapitre, que l'importance prépondérante
-de la mission sociale que nous venons de
-reconnaître à ce régime a dû long-temps contenir
-le développement direct de ses propriétés mentales,
-qui n'ont pu se manifester pleinement que
-par leurs suites ultérieures, quand ce système, éminemment
-transitoire, était déjà en pleine décomposition
-<span class="pagenum" id="Page_451">451</span>
-politique; ce qui a dû empêcher la juste
-détermination générale de ces caractères intellectuels,
-dont la vraie source primitive était
-ainsi trop peu marquée, quoique tout le mouvement
-spirituel des temps modernes remonte
-incontestablement, comme je l'expliquerai, jusqu'à
-ces temps mémorables, si irrationnellement
-qualifiés de ténébreux par une vaine critique métaphysique,
-dont le protestantisme fut le premier
-organe.</p>
-
-<p>Notre théorie explique facilement le retard
-considérable du mouvement intellectuel correspondant
-au système monothéique du moyen-âge,
-sans exiger que, méconnaissant, à cet égard, les
-vrais attributs caractéristiques d'un tel système,
-on lui suppose, envers les progrès de l'esprit humain,
-une antipathie radicale, peu compatible
-avec sa nature, et qui n'a pu exister, même à un
-degré beaucoup moindre qu'on ne le croit communément,
-que dans son âge de décadence prononcée,
-lorsque, attaqué de toutes parts, il devait
-être presque uniquement occupé du soin difficile
-de sa propre conservation, comme je l'indiquerai
-au chapitre suivant. Il est d'ailleurs évident qu'on
-a fort exagéré, sous ce rapport, l'influence des
-invasions germaniques, en leur attribuant surtout
-ce mémorable ralentissement de l'évolution intellectuelle
-<span class="pagenum" id="Page_452">452</span>
-pendant la majeure partie du moyen-âge,
-puisqu'il avait certainement précédé de plusieurs
-siècles ces bouleversemens politiques. Deux
-observations historiques, également décisives,
-l'une de temps, l'autre de lieu, dont l'exactitude
-est aussi incontestable que l'importance, doivent
-mettre sur la voie de la véritable explication de
-ce phénomène remarquable, jusqu'à présent si
-mal compris: car, d'un côté, le prétendu réveil
-d'une intelligence qui, quoique ayant dû changer
-la direction de son activité, ne s'était jamais engourdie,
-c'est-à-dire, en réalité, l'accélération du
-mouvement mental, suivit immédiatement l'époque
-de la pleine maturité du régime catholique,
-au onzième siècle, et s'accomplit d'abord pendant
-son principal ascendant social; d'une autre part,
-ce fut au centre même de cet ascendant, et presque
-sous les yeux de la suprême autorité sacerdotale,
-que se manifesta d'abord une telle accélération,
-puisqu'il est impossible de méconnaître,
-au moyen-âge, l'éclatante supériorité de l'Italie,
-sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage,
-philosophique, scientifique, esthétique, et même
-industriel: double indice irrécusable de l'aptitude
-nécessaire du catholicisme à seconder alors l'essor
-général de l'esprit humain. Une étude approfondie
-du ralentissement antérieur montre avec
-<span class="pagenum" id="Page_453">453</span>
-évidence qu'il avait été essentiellement dû à l'importance
-prépondérante de l'opération fondamentale
-qui avait consisté à organiser graduellement
-le régime monothéique du moyen-âge, dont la
-longue et difficile élaboration devait certainement,
-jusqu'à ce qu'elle fût suffisamment accomplie,
-absorber, d'une manière à peu près exclusive, les
-plus grandes forces intellectuelles, et commander,
-plus qu'aucun autre sujet quelconque, l'attention
-et l'estime publiques: de façon à laisser la direction
-provisoire du mouvement mental proprement
-dit à des esprits peu éminens, excités par de
-moindres encouragemens habituels, en un temps
-où d'ailleurs l'état général de notre évolution
-spirituelle ne pouvait guère comporter, en aucun
-genre, des progrès immédiats d'une haute portée,
-et ne permettait que la conservation essentielle,
-accompagnée d'améliorations secondaires, des résultats
-déjà obtenus. Telle est l'explication simple
-et rationnelle de cette apparente anomalie, qui
-ne suppose, comme on le voit, ni dans les hommes
-ni dans les institutions, ni même dans les évènemens,
-aucune tendance radicale, systématique
-ou involontaire, à la compression de l'esprit humain,
-et qui en rattache directement le principe
-spontané à l'inévitable obligation d'appliquer toujours
-les plus hautes capacités aux opérations exigées,
-<span class="pagenum" id="Page_454">454</span>
-à chaque époque, par les plus grands besoins
-de l'humanité, qui certes ne pouvait alors rien
-offrir de plus digne de l'intérêt capital de tous
-les penseurs que le développement progressif des
-institutions catholiques. Quand le système est
-enfin parvenu, sous Hildebrand, à sa pleine maturité
-sociale, et après que les principales difficultés
-relatives à son application politique eurent
-été surmontées, autant du moins que le comportait
-la nature des temps et celle des doctrines, le
-mouvement intellectuel, qui, quoiqu'on en ait
-dit, n'avait jamais été un seul instant interrompu,
-reprit spontanément une activité nouvelle; et,
-appelant, à son tour, d'une manière de plus en
-plus prononcée, l'emploi des capacités prépondérantes,
-ainsi que l'attention universelle, il réalisa
-graduellement les immenses progrès que nous
-devrons apprécier dans la cinquante-sixième leçon.
-L'influence que l'on attribue communément
-aux Arabes sur cette mémorable recrudescence,
-a été certainement très exagérée, quoiqu'elle ait
-dû réellement hâter un peu l'essor spontané qui
-devait alors se manifester. Du reste, cette influence
-secondaire, convenablement étudiée, perd
-le caractère essentiellement accidentel qu'elle conserve
-encore chez les meilleurs esprits, quand on
-envisage directement les principaux caractères de
-<span class="pagenum" id="Page_455">455</span>
-l'évolution arabe. Quoique Mahomet<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ait tenté,
-par une imitation trop peu rationnelle, d'organiser
-le monothéisme chez une nation qui n'y
-était pas, à beaucoup près, convenablement préparée,
-ni au spirituel, ni au temporel, et que, par
-suite, cette tentative n'ait pu suffisamment produire
-les principaux résultats sociaux propres à
-une telle transformation, et surtout cette division
-fondamentale des deux pouvoirs élémentaires qui
-doit la caractériser dans les cas vraiment favorables;
-quoique ce mémorable ébranlement n'ait pu
-ainsi aboutir directement qu'à la plus monstrueuse
-concentration politique, par la constitution d'une
-sorte de théocratie militaire; cependant, les propriétés
-mentales inhérentes au monothéisme n'ont
-pu y être entièrement annulées, et ont dû même
-s'y développer d'abord avec d'autant plus de rapidité
-que cette imperfection radicale du régime
-correspondant en a rendu l'essor très facile, sans
-exiger la longue et pénible élaboration qui a été
-nécessaire au catholicisme, et en laissant dès-lors
-<span class="pagenum" id="Page_456">456</span>
-naturellement disponibles, presque dès l'origine,
-les principales capacités spirituelles pour la culture
-purement intellectuelle, dont les germes y
-étaient déjà spontanément déposés, d'après la
-tendance antérieure du mouvement philosophique
-vers l'Orient, depuis que l'Occident était
-absorbé par le développement du système catholique.
-C'est ainsi que les Arabes se sont trouvés
-propres à figurer honorablement dans cette sorte
-d'interrègne occidental, sans que leur intervention
-ait été toutefois radicalement indispensable
-pour opérer, à cet égard, la transition générale,
-essentiellement spontanée, de l'évolution grecque
-à notre évolution moderne. L'ensemble de ces
-considérations explique donc, d'une manière pleinement
-satisfaisante, pourquoi le régime monothéique
-du moyen-âge devait développer aussi
-tardivement ses principales propriétés intellectuelles,
-dont cet inévitable délai naturel ne saurait
-faire contester la réalité ni l'importance. Mais
-il prouve, en même temps, que, par une coïncidence
-nécessaire, ci-après spécialement motivée,
-cette dernière influence fondamentale n'a pu devenir
-essentiellement efficace que lorsque la décadence
-générale de ce système avait déjà véritablement
-commencé. Ainsi, son appréciation
-directe doit être naturellement renvoyée aux deux
-<span class="pagenum" id="Page_457">457</span>
-chapitres suivans, destinés à examiner soit cette
-désorganisation graduelle, soit l'élaboration progressive
-des nouveaux éléments sociaux; double
-grande série des résultats nécessaires de l'action
-générale d'un tel système, quoique la source réelle
-en soit trop méconnue. Tels sont les motifs évidens
-qui nous obligent ici à indiquer seulement,
-de la manière la plus sommaire, le principe général
-de cette influence mentale, sous chacun des
-quatre aspects essentiels qui lui sont propres.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label"><b>Note 23</b>:</span></a>
-Suivant les prescriptions logiques préalablement établies au
-début de ce volume, nous ne pouvons ici considérer le mahométisme
-que relativement à la principale évolution sociale, dès-lors essentiellement
-accomplie en Occident. L'action capitale qu'il a exercée sur
-l'Orient est d'une toute autre nature, et, le plus souvent, très favorable
-à l'essor des civilisations correspondantes, surtout dans l'Inde,
-et encore plus dans les grandes îles malaises.</p>
-
-<p>Sous le point de vue philosophique proprement
-dit, l'aptitude intellectuelle du catholicisme est
-aussi éminente que mal appréciée. Nous avons
-déjà considéré l'extrême importance sociale du
-mémorable système d'éducation universelle qu'il
-parvint à organiser jusque chez les classes les plus
-inférieures des populations européennes; comme
-l'a d'ailleurs honorablement tenté, à son exemple,
-le monothéisme de Mahomet. Or, quelque
-imparfaite que doive sembler aujourd'hui la philosophie
-purement théologique qui se trouvait
-ainsi vulgarisée, elle a, dans l'ordre mental, long-temps
-exercé une très heureuse influence sur le
-développement intellectuel de la masse des nations
-civilisées, dès-lors régulièrement assujéties,
-d'une manière continue ou fréquemment périodique,
-à un certain exercice spirituel, pleinement
-<span class="pagenum" id="Page_458">458</span>
-adapté à leur situation, et aussi propre à élever
-leurs idées au-dessus du cercle borné de leur vie
-matérielle qu'à épurer leurs sentimens habituels;
-on ne peut convenablement sentir l'utilité d'une
-telle action que par l'appréciation comparative
-des cas où elle n'existe point, sans être autrement
-remplacée. L'efficacité de cet enseignement élémentaire
-devait être alors d'autant plus grande
-qu'il répandait des notions saines, quoique empiriques,
-sur la nature morale de l'homme, et
-même une certaine ébauche, vague et étroite,
-mais réelle à quelques égards, de l'appréciation
-historique de l'humanité, spontanément rattachée
-à l'histoire générale de l'église. Il est même
-évident que c'est ainsi que la grande notion philosophique
-du progrès humain a commencé à surgir
-universellement, quelque insuffisante ou vicieuse
-qu'elle dût être alors, par suite des efforts
-naturels du catholicisme pour démontrer sa supériorité
-fondamentale sur les divers systèmes antérieurs,
-qui d'ailleurs ne pouvaient ainsi manquer
-d'être le plus souvent très mal appréciés: tous
-ceux qui savent convenablement mesurer les difficultés
-et les conditions d'une première ébauche,
-surtout en un tel temps et pour un tel sujet, sentiront,
-j'espère, la valeur de cet heureux aperçu
-primitif, malgré son extrême imperfection inévitable.
-<span class="pagenum" id="Page_459">459</span>
-Enfin, on ne peut douter que l'influence
-de cette éducation catholique, fournissant à chaque
-individu le moyen, et, à certains égards, le
-droit de juger tous les actes humains, personnels
-ou collectifs, d'après une doctrine fondamentale,
-en harmonie avec la division générale des deux
-pouvoirs élémentaires, n'ait ultérieurement concouru
-à développer l'esprit universel de discussion
-sociale qui caractérise les peuples modernes, et
-qui ne pouvait habituellement exister chez les
-subordonnés tant qu'a duré la confusion des deux
-puissances; quoique cet esprit, dont on a trop
-injustement oublié la première source, dût d'ailleurs
-être long-temps contenu par l'indispensable
-discipline intellectuelle que prescrivait impérieusement
-la nature vague et arbitraire de la philosophie
-théologique. A ces éminens attributs, principalement
-relatifs aux masses, il faut d'abord
-joindre, pour les esprits cultivés, le libre développement
-que le régime catholique a presque toujours
-permis, sauf quelques luttes passagères, à
-la philosophie métaphysique, habituellement menacée
-par le régime polythéique, et que le catholicisme
-a tant protégée, malgré la tendance qu'elle
-devait bientôt manifester à l'ébranlement radical
-de ce système, sous lequel son extension directe
-aux questions morales et sociales a certainement
-<span class="pagenum" id="Page_460">460</span>
-commencé, comme je l'expliquerai: pour rendre
-pleinement incontestable cette disposition libérale
-du catholicisme, il suffirait de rappeler l'admirable
-accueil, d'ailleurs si justement mérité,
-que sut faire ce moyen-âge tant décrié à la partie
-de beaucoup la plus avancée de la philosophie grecque,
-c'est-à-dire à la doctrine du grand Aristote,
-qui certes avait dû être jusque alors infiniment
-moins goûtée, même chez les Grecs. On doit, en
-second lieu, noter aussi l'immense service philosophique
-spontanément rendu par le système catholique
-à la raison humaine, en vertu de sa division
-fondamentale des deux pouvoirs sociaux,
-qui, mentalement envisagée, constituait une indispensable
-condition préalable de la formation
-ultérieure d'une véritable science sociale, par
-l'heureuse séparation rationnelle qui en devait
-résulter entre la théorie et la pratique politiques,
-et sans laquelle les spéculations sociales n'auraient
-jamais pu prendre un essor indépendant,
-si ce n'est sous la vaine forme d'utopies plus ou
-moins chimériques: quoique cette dernière propriété
-ne puisse commencer que de nos jours à
-recevoir sa réalisation définitive, je n'en devais
-pas moins signaler avec reconnaissance la vraie
-source primitive, dont les produits trop détournés
-et trop lointains ne sont presque jamais rapportés
-<span class="pagenum" id="Page_461">461</span>
-à leur véritable origine, par ceux même
-qui les utilisent le plus.</p>
-
-<p>L'influence purement scientifique du catholicisme
-ne fut certainement pas moins salutaire
-que son action philosophique. Sans doute le monothéisme
-lui-même ne saurait être pleinement
-compatible avec le sentiment rationnel de l'invariabilité
-fondamentale des lois naturelles, toujours
-compromise nécessairement, d'une manière sinon
-réelle, au moins virtuelle, par toute subordination
-théologique des divers phénomènes à des volontés
-souveraines, quelque régulières qu'on soit
-conduit à les supposer par les progrès croissans
-de la véritable science: et en effet, à un certain
-degré du développement humain, la doctrine
-monothéique constitue le seul obstacle essentiel à
-l'irrésistible conviction qu'une expérience très
-prolongée tend à produire universellement à cet
-égard, comme on a dû le constater fréquemment
-dans les diverses parties de ce Traité, et comme
-j'aurai lieu bientôt de l'expliquer historiquement.
-Mais, au moyen-âge, notre intelligence étant certainement
-fort éloignée encore d'une telle situation,
-le régime monothéique, loin de comprimer
-l'essor scientifique correspondant, devait, au contraire,
-l'encourager très heureusement, en le dégageant
-enfin spontanément des immenses entraves
-<span class="pagenum" id="Page_462">462</span>
-que le polythéisme lui présentait de toutes
-parts; puisque les tentatives scientifiques n'avaient
-pu être jusque alors poursuivies, sauf l'essor initial
-des simples spéculations mathématiques, sans
-choquer presque continuellement, d'une manière
-plus ou moins dangereuse, des explications théologiques
-qui s'étendaient, pour ainsi dire, aux
-moindres détails de tous les phénomènes: tandis
-que le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle,
-ouvrait enfin à l'esprit scientifique un
-accès beaucoup plus libre dans cette étude secondaire,
-où il n'avait plus à lutter contre une
-doctrine sacrée spéciale, pourvu qu'il respectât
-les formules, dès-lors vagues et générales, qui s'y
-rapportaient; et il pouvait même être directement
-soutenu par une disposition religieuse à la
-sincère admiration particulière de la sagesse providentielle,
-qui n'a dû exercer que beaucoup plus
-tard une influence vraiment rétrograde ou stationnaire.
-Au point déjà atteint par notre grande
-démonstration historique, je croirais superflu d'établir
-expressément que le régime monothéique,
-comparé au précédent, constitue une diminution
-intellectuelle très prononcée de l'esprit religieux,
-comme le régime polythéique l'avait opéré, en
-son temps, envers le régime fétichique: cette
-progression est maintenant évidente. Outre les
-<span class="pagenum" id="Page_463">463</span>
-restrictions capitales, précédemment caractérisées
-à une autre fin, auxquelles le catholicisme a
-soigneusement assujéti l'esprit d'inspiration divine,
-on voit également, par la suppression spontanée
-des oracles et des prophéties, dont l'antiquité
-était inondée, et par le caractère, de plus en
-plus exceptionnel, imprimé aux apparitions et aux
-miracles, que le catholicisme, au temps de sa prépondérance,
-s'est noblement efforcé d'agrandir,
-aux dépens de l'esprit théologique, le domaine
-d'abord si étroit de la raison humaine, autant que
-pouvait le permettre la nature même de la doctrine
-qui servait de base à sa domination sociale.
-D'après ces diverses propriétés incontestables, et
-sans parler d'ailleurs des évidentes facilités que
-l'existence sacerdotale devait alors offrir à la culture
-intellectuelle, il est aisé de concevoir l'heureuse
-influence que le régime monothéique du
-moyen-âge a dû exercer sur l'essor correspondant
-des principales sciences naturelles, qui sera spécialement
-apprécié dans la cinquante-sixième leçon:
-soit par la création de la chimie, fondée sur
-la conception préalable d'Aristote relative aux
-quatre élémens, et soutenue par les énergiques
-chimères qui pouvaient seules alors stimuler suffisamment
-l'expérimentation naissante; soit par
-les notables progrès de l'anatomie, si entravée
-<span class="pagenum" id="Page_464">464</span>
-dans toute l'antiquité, malgré les premiers encouragemens
-spontanés que j'ai signalés au chapitre
-précédent; soit aussi par le développement continu
-des spéculations mathématiques antérieures
-et des connaissances astronomiques qui s'y rattachaient,
-développement alors aussi marqué que le
-comportait essentiellement l'état de la science,
-comme j'aurai lieu de l'expliquer, et que caractérisent,
-d'une manière si mémorable, deux grands
-perfectionnemens corelatifs, l'essor de l'algèbre, à
-titre de branche distincte de l'ancienne arithmétique<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>,
-et celui de la trigonométrie, trop imparfaite
-et trop bornée chez les Grecs pour les
-besoins croissans de l'astronomie.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label"><b>Note 24</b>:</span></a>
-Personne n'ignore ni l'heureuse innovation réalisée, au moyen-âge,
-dans les notations numériques, ni la part incontestable de l'influence
-catholique à cet important progrès de l'arithmétique. Un géomètre
-distingué, qui s'occupe, avec autant de succès que de modestie,
-de la véritable histoire mathématique (M. Chasles), a très utilement
-confirmé, dans ces derniers temps, par une sage discussion spéciale,
-au sujet de ce mémorable perfectionnement, l'aperçu rationnel que
-devait naturellement inspirer la saine théorie du développement humain,
-en prouvant qu'on y doit voir surtout, non une importation de
-l'Inde par les Arabes, mais un simple résultat spontané du mouvement
-scientifique antérieur, dont on peut suivre aisément la tendance
-graduelle vers une telle issue par des modifications successives, en partant
-des notations primitives d'Archimède et des astronomes grecs.</p>
-
-<p>Quant à l'influence esthétique propre au régime
-monothéique du moyen-âge, quoiqu'elle
-n'ait dû, ainsi que les deux précédentes, se développer
-<span class="pagenum" id="Page_465">465</span>
-surtout que dans la période immédiatement
-suivante il est néanmoins impossible d'en méconnaître
-l'éminente portée, en pensant au progrès capital
-de la musique et de l'architecture pendant
-cette mémorable époque. C'est alors, en effet, que
-l'art du chant prend un nouveau caractère fondamental,
-par l'introduction des notations musicales,
-et surtout par le développement de l'harmonie, qui
-s'y trouve d'ailleurs directement lié; il en est de
-même, et d'une manière encore plus sensible, pour
-la musique instrumentale, qui, en ces temps de prétendue
-barbarie, acquit une admirable extension,
-par la création de son organe le plus puissant et le
-plus complet: il serait certes superflu de signaler
-expressément, dans ce double perfectionnement,
-l'évidente participation de l'influence catholique.
-Son efficacité n'est pas moins prononcée dans le
-progrès général de l'architecture, esthétiquement
-envisagée, indépendamment de la nouvelle direction
-imprimée aux constructions usuelles, en vertu
-du changement qu'éprouvait graduellement l'existence
-sociale, où d'habituelles relations privées
-succédant, avec les m&oelig;urs catholiques et féodales,
-à l'isolement caractéristique de la vie intérieure
-chez les anciens, devaient spontanément déterminer
-un système d'habitations plus propre à faciliter
-les communications individuelles. Jamais
-<span class="pagenum" id="Page_466">466</span>
-les pensées et les sentimens de notre nature morale
-n'ont pu obtenir une aussi parfaite expression
-monumentale que celle alors réalisée par tant
-d'admirables édifices religieux, qui, malgré l'irrévocable
-extinction des croyances correspondantes,
-inspireront toujours, à tous les vrais philosophes,
-une délicieuse émotion de profonde sympathie
-sociale. Le polythéisme, dont le culte était tout
-extérieur aux temples, ne pouvait évidemment
-comporter une telle perfection, nécessairement
-réservée au système qui organisait un enseignement
-universel, complété par une habitude continue
-de méditations personnelles: on a certainement
-fort exagéré, à ce sujet, comme envers les
-sciences, l'influence des importations arabes, qui
-d'ailleurs est ici, comme là, aisément explicable;
-puisque le monothéisme musulman ayant dû
-éprouver naturellement les mêmes besoins essentiels,
-a dû spontanément déterminer de semblables
-tendances; quoique son défaut radical
-d'originalité doive rendre, en général, très suspecte,
-à l'un et à l'autre titre, sa prétendue antériorité
-de perfectionnement, du reste également
-motivée, pour les deux cas, en ce qu'elle a de
-réel, par la plus grande facilité de son essor mental,
-ci-dessus caractérisée dans sa principale cause
-politique. Relativement à la poésie, il suffirait de
-<span class="pagenum" id="Page_467">467</span>
-nommer le sublime Dante pour constater avec
-éclat l'aptitude immédiate du régime que nous
-considérons, malgré le ralentissement notable qu'a
-dû spécialement produire, à cet égard, la longue
-et pénible élaboration des langues modernes;
-d'ailleurs le caractère trop équivoque et trop peu
-stable de l'état social correspondant présentait
-alors de puissans obstacles à l'essor des plus profondes
-impressions poétiques, qui n'y pouvaient
-suffisamment trouver une inspiration directe et
-spontanée: nous avons déjà hautement reconnu,
-dans le chapitre précédent, l'aptitude supérieure
-qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à présent
-le polythéisme, dont les plus puissants génies
-n'ont pu encore convenablement affranchir la
-poésie moderne; du reste, l'appréciation de l'époque
-suivante, qui, en ce sens, aussi bien qu'en
-tous les autres, n'a fait que développer graduellement
-les germes introduits au moyen-âge,
-achèvera de dissiper spécialement tous les doutes
-qui pourraient encore subsister à ce sujet.</p>
-
-<p>Envisageant enfin le mouvement mental imprimé
-par ce système social sous l'aspect le moins
-élevé et le plus universel, c'est-à-dire quant à
-l'essor industriel, nous devons encore davantage
-ajourner son examen propre, si évidemment réservé
-aux temps ultérieurs, à partir de l'émancipation
-<span class="pagenum" id="Page_468">468</span>
-personnelle. Mais on ne saurait douter, en
-principe, que le plus grand perfectionnement
-réalisable dans l'industrie humaine devait consister
-en une sage abolition graduelle du servage,
-accompagnée de l'affranchissement progressif des
-communes proprement dites, alors accomplis
-sous l'heureuse tutelle d'un tel régime, comme
-je l'expliquerai plus tard, et qui constituèrent la
-base nécessaire de tous les immenses succès postérieurs.
-Nous devrons surtout remarquer, quand
-notre marche rationnelle nous conduira directement
-à une telle analyse, le nouveau caractère
-général, déjà utile à signaler ici, que dut dès-lors
-prendre de plus en plus l'industrie humaine, et
-qui fut en harmonie fondamentale avec une telle
-origine; c'est-à-dire la tendance progressive à
-l'économie des efforts humains, de plus en plus
-remplacés par les forces extérieures, dont les anciens
-faisaient réellement si peu d'usage. Cette
-substitution caractéristique, principale source de
-l'admirable essor de l'industrie moderne, remonte
-certainement à cette mémorable époque, où elle
-ne fut pas seulement inspirée par l'influence, encore
-trop imparfaite, de l'étude rationnelle de
-la nature, devenue ensuite si importante à cet
-égard. Elle dut alors principalement résulter de
-la nouvelle stimulation sociale, non moins directe
-<span class="pagenum" id="Page_469">469</span>
-qu'énergique, que devait produire, sous ce rapport,
-la situation fondamentale, jusque alors inouïe, où
-le monde catholique et féodal se plaçait de plus
-en plus par suite de l'émancipation personnelle
-des travailleurs immédiats, qui devait tendre évidemment
-à imposer, avec un ascendant croissant,
-l'impérieuse obligation générale d'épargner les
-moteurs humains, en utilisant toujours davantage
-les divers agens physiques, soit animés, soit
-même inorganiques: cette tendance est très nettement
-marquée, dès l'origine, par plusieurs inventions
-mécaniques dont l'histoire est maintenant
-trop oubliée, et entre autres par les moulins
-à eau, et surtout à vent. Il n'est pas douteux que
-l'existence générale de l'esclavage constituait,
-chez les anciens, encore plus que l'extrême imperfection
-de leurs connaissances réelles, le principal
-obstacle à l'emploi étendu des machines, dont
-la nécessité ne pouvait être suffisamment comprise
-tant qu'on pouvait ainsi disposer, pour l'exécution
-des divers travaux matériels, d'une provision presque
-indéfinie de forces musculaires intelligentes.
-C'est ainsi que la solidarité nécessaire qui lie profondément
-l'un à l'autre tous les divers aspects de
-l'existence humaine, individuelle ou sociale, rendrait
-impossible toute histoire purement industrielle
-de l'humanité, conçue isolément de son histoire
-<span class="pagenum" id="Page_470">470</span>
-universelle, comme je l'ai établi, en général,
-au quarante-huitième chapitre. Du reste, il est aisé
-de sentir à ce sujet, aussi bien qu'à tant d'autres
-titres déjà signalés, combien était alors indispensable
-l'active intervention continue de la discipline
-catholique pour contenir ou corriger l'action
-délétère de la doctrine théologique qui,
-surtout à l'état monothéique, doit tendre spontanément
-à proscrire toute grande modification industrielle
-du monde extérieur, en y faisant voir
-une sorte d'attentat sacrilége à l'optimisme providentiel,
-remplaçant le fatalisme polythéique:
-cette funeste conséquence naturelle de l'esprit religieux
-eût, à cette époque, profondément entravé
-l'essor industriel, sans la persévérante sagesse du
-sacerdoce catholique.</p>
-
-<p>Tels sont les rapides aperçus qui suffisent ici
-à caractériser sommairement les éminentes propriétés
-intellectuelles du régime monothéique du
-moyen-âge, en attendant que leurs principaux
-résultats ultérieurs puissent être convenablement
-appréciés, et qui déjà doivent, sans doute, faire
-spontanément ressortir l'ingrate injustice de cette
-frivole philosophie qui conduit, par exemple, à
-qualifier irrationnellement de barbare et ténébreux
-le siècle mémorable où brillèrent simultanément,
-sur les divers points principaux du
-<span class="pagenum" id="Page_471">471</span>
-monde catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin,
-Albert-le-Grand, Roger Bacon, Dante, etc.
-L'analyse fondamentale de ce régime, d'abord
-convenablement opérée quant aux attributs sociaux,
-soit politiques, soit moraux, qui le caractérisent
-surtout, ayant ainsi reçu désormais l'indispensable
-complément général qui lui manquait
-encore, il ne nous reste donc plus maintenant,
-pour avoir entièrement terminé ce grand et difficile
-examen, qu'à montrer enfin directement le
-principe essentiel de l'irrévocable décadence de
-ce système éminemment transitoire, dont la destination
-nécessaire, dans l'ensemble de l'évolution
-humaine, devait être de préparer, sous sa
-bienfaisante tutelle, la décomposition graduelle
-de l'état purement théologique et militaire, et
-l'essor progressif des nouveaux élémens de l'ordre
-définitif, comme l'expliqueront respectivement
-ensuite les deux chapitres suivans.</p>
-
-<p>En quelque sens qu'on examine l'organisation
-propre au moyen-âge, une étude suffisamment
-approfondie fera toujours ressortir sa nature purement
-provisoire, en représentant les développemens
-même qu'elle avait pour mission de seconder
-comme les premières causes radicales de
-sa chute inévitable et prochaine. Dans la constitution
-catholique et féodale, le régime théologique
-<span class="pagenum" id="Page_472">472</span>
-et militaire était essentiellement aussi modifié
-que pouvaient le comporter son esprit
-caractéristique et ses vraies conditions d'existence,
-de manière à pouvoir protéger et faciliter l'essor
-universel, élémentaire mais dès-lors direct, de la
-vie positive et industrielle: les modifications générales
-ne pouvaient être poussées plus loin sans
-tendre nécessairement à l'abandon définitif de
-ce premier système social. Il suffira de constater
-sommairement ici cette irrésistible nécessité envers
-les principales dispositions, spirituelles ou
-temporelles, d'une telle constitution.</p>
-
-<p>Quant à l'ordre spirituel, le caractère simplement
-provisoire que nous savons, d'après ma
-théorie fondamentale de l'évolution humaine,
-devoir inévitablement appartenir à toute philosophie
-théologique, devait être certainement plus
-prononcé dans le monothéisme que dans aucune
-autre phase religieuse, par cela même que cette
-grande concentration y avait, comme je l'ai
-prouvé, réduit autant que possible l'esprit théologique
-proprement dit, qui ne pouvait plus subir
-aucune importante modification nouvelle sans
-se dénaturer entièrement, et sans perdre, peu à
-peu mais irrévocablement, son ascendant social:
-tandis que, d'un autre côté, l'essor plus rapide
-et plus étendu que ce dernier état théologique de
-<span class="pagenum" id="Page_473">473</span>
-l'humanité permettait spécialement à l'esprit positif,
-non-seulement chez les hommes cultivés,
-mais aussi dans la masse des populations civilisées,
-ne pouvait manquer de déterminer bientôt de
-telles modifications. Une vaine et superficielle
-appréciation fait penser aujourd'hui, par suite
-même de la décadence du système religieux, dont
-les exigences réelles ne sont plus suffisamment
-comprises, que le monothéisme aurait pu ou
-pourrait encore subsister, de manière même à
-toujours servir de base morale à l'ordre social,
-dans l'état d'extrême simplification abstraite où,
-depuis le moyen-âge, l'influence métaphysique
-l'a graduellement amené: mais cette chimère
-philosophique est ici réfutée d'avance par l'ensemble
-de notre examen de l'organisation catholique,
-où nous avons reconnu combien était
-vraiment indispensable à son efficacité sociale
-chacune de ces nombreuses conditions d'existence
-tellement solidaires que l'absence d'une
-seule devait entraîner la chute ultérieure de tout
-l'édifice, en même temps que nous avons implicitement
-établi la nature précaire et transitoire
-de la plupart d'entre elles. Loin d'être radicalement
-hostile au développement intellectuel,
-comme on l'a trop proclamé, sous l'unique impression,
-d'ailleurs exagérée, des temps de décadence,
-<span class="pagenum" id="Page_474">474</span>
-le catholicisme l'a, au contraire, éminemment
-secondé, ainsi que je l'ai expliqué; mais il
-n'a pu ni dû se l'incorporer réellement: or, si cet
-essor extérieur, sous la simple tutelle catholique,
-a été effectivement très favorable à l'évolution mentale,
-et même indispensable alors à ses progrès,
-il a dû déterminer ensuite, parvenu à un certain
-degré, une tendance nécessaire à sortir graduellement
-de ce régime provisoire, dont la destination
-principale était ainsi suffisamment accomplie.
-Tel a donc été, au fond, le grand office intellectuel,
-évidemment transitoire, propre au catholicisme:
-préparer, sous le régime théologique,
-les élémens du régime positif. Il en est de même,
-en réalité, dans l'ordre moral proprement dit,
-d'ailleurs intimement lié au premier: car, en
-constituant une doctrine morale, pleinement indépendante
-de la politique, et placée même au-dessus
-d'elle, le catholicisme a fourni directement
-à tous les individus un principe fondamental
-d'appréciation sociale des actes humains, qui,
-malgré la sanction purement théologique qui pouvait
-seule en permettre l'introduction primitive,
-devait tendre nécessairement à se rattacher de plus
-en plus à l'autorité prépondérante de la simple
-raison humaine, à mesure que l'usage même de
-cette doctrine faisait graduellement pénétrer les
-<span class="pagenum" id="Page_475">475</span>
-vrais motifs de ses principaux préceptes; ce qui
-ne pouvait évidemment manquer d'avoir lieu
-bientôt, sinon parmi les masses vulgaires, du
-moins chez les esprits cultivés, puisque rien n'est
-assurément mieux susceptible, par sa nature, que
-les prescriptions morales d'être finalement apprécié
-d'après une expérience suffisante: en sorte
-que l'influence théologique, d'abord indispensable
-à cet égard, devait peu à peu devenir essentiellement
-inutile, une fois que sa mission primordiale
-était assez accomplie; et même ensuite
-finalement antipathique, abstraction faite de toute
-répugnance mentale, en vertu des graves atteintes,
-dès lors senties avec une énergie croissante, que
-les principales conditions d'existence d'un tel
-régime devaient nécessairement porter aux plus
-nobles sentimens de notre nature, à ceux-là
-même que le catholicisme s'efforçait si heureusement
-de faire prévaloir, comme je l'ai directement
-indiqué à divers titres importans.</p>
-
-<p>Afin de préciser convenablement le vrai principe
-général de l'irrévocable décadence, d'abord
-intellectuelle et enfin sociale, du monothéisme
-catholique, il faut maintenant reconnaître que le
-germe primordial de cette inévitable dissolution
-ultérieure avait même précédé le développement
-initial du catholicisme, puisqu'il remonte directement
-<span class="pagenum" id="Page_476">476</span>
-à la grande division historique appréciée
-au chapitre précédent, de l'ensemble de nos conceptions
-fondamentales en philosophie naturelle
-et philosophie morale, relatives l'une au monde
-inorganique, l'autre à l'homme moral et social.
-Cette division capitale, organisée par les philosophes
-grecs un peu avant la fondation du musée
-d'Alexandrie où elle fut ouvertement consacrée,
-a constitué, comme je l'ai expliqué, la première
-condition logique de tous les progrès ultérieurs,
-en permettant l'essor indépendant de la philosophie
-inorganique, alors parvenue à l'état métaphysique
-proprement dit, et dont les spéculations
-plus simples devaient être plus rapidement perfectibles,
-sans nuire toutefois à l'opération sociale
-exécutée simultanément par la philosophie morale,
-qui, restée encore, d'après la complication supérieure
-de son sujet propre, à l'état purement
-théologique, devait bien moins s'occuper du perfectionnement
-abstrait de ses doctrines que de
-réaliser, autant que possible, par le régime monothéique,
-l'aptitude des conceptions théologiques
-à civiliser le genre humain. Aujourd'hui même,
-malgré plus de vingt siècles écoulés, cette mémorable
-séparation n'a pas encore entièrement épuisé
-son efficacité philosophique et sociale, quoiqu'elle
-doive bientôt essentiellement cesser, parce qu'elle
-<span class="pagenum" id="Page_477">477</span>
-ne constitue pas, en elle-même, une répartition
-assez pleinement rationnelle pour survivre définitivement
-à cette destination provisoire, qui sera
-prochainement complétée; si du moins le grand
-travail que j'ai osé entreprendre atteint suffisamment
-son but principal, en conduisant la philosophie
-naturelle à devenir enfin morale et
-politique, pour servir de base intellectuelle à la
-réorganisation sociale; ce qui achèverait certainement
-le grand système de travaux philosophiques
-d'abord ébauché par Aristote en opposition radicale
-avec le système platonicien, comme je l'expliquerai
-en son lieu. Quoi qu'il en soit de cette
-issue finale, encore prématurée, il est incontestable
-que cette division, historiquement envisagée,
-se manifesta directement, dès son origine, par une
-rivalité caractéristique, de plus en plus prononcée,
-promptement transportée des doctrines aux personnes,
-entre l'esprit métaphysique, ainsi investi
-du domaine de la philosophie naturelle, auquel
-se rattachaient nécessairement les rudimens scientifiques
-dont l'influence naissante avait d'abord
-déterminé, d'après le chapitre précédent, une
-telle séparation, et l'esprit théologique, qui, seul
-susceptible de diriger alors une véritable organisation,
-restait suprême arbitre du monde moral
-et social: cette rivalité, même avant l'essor du
-<span class="pagenum" id="Page_478">478</span>
-catholicisme, avait produit des luttes mémorables,
-où l'ascendant social de la philosophie morale avait
-souvent comprimé les tentatives de progrès intellectuel
-de la philosophie naturelle, et déterminé
-la première cause du ralentissement scientifique
-ci-dessus expliqué. Aucun exemple ne saurait
-être plus propre, sans doute, à caractériser convenablement
-un tel conflit fondamental dans le
-système de cet âge intellectuel, que celui des
-étranges efforts vainement tentés par un esprit
-aussi éminent et aussi cultivé que saint Augustin
-pour combattre les raisonnemens mathématiques,
-déjà vulgaires alors parmi les sectateurs de la philosophie
-naturelle, des astronomes d'Alexandrie
-sur la sphéricité de la terre et l'existence nécessaire
-des antipodes, contre lesquels l'un des plus
-illustres fondateurs de la philosophie catholique
-soulève ainsi opiniâtrement les plus puériles objections,
-aujourd'hui abandonnées aux entendemens
-les plus arriérés: qu'on rapproche ce cas
-décisif de celui que j'ai signalé, au chapitre précédent,
-à l'égard des aberrations astronomiques
-d'Épicure, et l'on sentira combien était intime et
-complète cette mémorable séparation, très voisine
-de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et
-la philosophie morale.</p>
-
-<p>Tant que la pénible et lente élaboration graduelle
-<span class="pagenum" id="Page_479">479</span>
-du système catholique n'a pas été suffisamment
-avancée, l'impuissance organique, que nous
-avons reconnue être radicalement propre à l'esprit
-métaphysique, ne lui a pas permis, malgré son
-essor continu, de lutter avec avantage contre la
-domination nécessaire de l'esprit théologique,
-spéculativement moins avancé. Mais, quoique le
-catholicisme ait honorablement tenté d'éterniser
-ensuite une chimérique conciliation entre deux
-philosophies aussi vaguement caractérisées, il est
-évident que l'esprit métaphysique, qui, à vrai
-dire, avait d'abord présidé, d'après le <a href="#Page_1">cinquante-deuxième
-chapitre</a>, à la grande transformation du
-fétichisme en polythéisme, et qui surtout venait
-de diriger le passage du polythéisme en monothéisme,
-ne pouvait cesser l'influence modificatrice
-qui lui est propre au moment même où il
-avait acquis le plus d'étendue et d'intensité: toutefois,
-comme il n'y avait plus rien au-delà du monothéisme,
-à moins de sortir entièrement de
-l'état théologique, ce qui alors eût été éminemment
-impraticable, l'action métaphysique est dès-lors
-devenue, et de plus en plus, essentiellement
-dissolvante, en tendant à ruiner, par ses analyses
-antisociales à l'insu d'ailleurs de la plupart de
-ses propagateurs, les principales conditions d'existence
-du régime monothéique. Ce résultat nécessaire
-<span class="pagenum" id="Page_480">480</span>
-a dû se réaliser d'autant plus vite et plus
-sûrement, quand l'organisation catholique a été
-enfin complétée, que cette organisation accélérait
-davantage, suivant nos explications antérieures,
-l'ensemble du mouvement intellectuel, dont les
-divers progrès, même scientifiques, devaient
-alors tourner surtout à l'honneur et au profit de
-l'esprit métaphysique qui paraissait les diriger,
-quoiqu'il n'en pût être que le simple organe philosophique,
-jusqu'à ce que l'esprit positif pût devenir
-finalement assez caractérisé par ces succès
-graduels pour lutter directement contre le système
-entier de la philosophie primitive, d'abord
-dans l'étude des plus simples phénomènes, et ensuite
-peu à peu envers tous les autres, eu égard à
-leur complication croissante, ce qui n'a été possible
-qu'en un temps très postérieur à celui que nous
-considérons, comme je l'expliquerai plus tard. Il
-était donc inévitable que le catholicisme, qui, dès
-sa naissance, et même, en quelque sorte auparavant,
-avait ainsi laissé nécessairement en dehors
-de son propre système, quoique sous sa tutelle
-générale, l'essor intellectuel le plus avancé, fût
-atteint graduellement par un antagonisme destructeur,
-aussitôt que, par le suffisant accomplissement,
-au moins provisoire, des conditions purement
-sociales, les conditions simplement
-<span class="pagenum" id="Page_481">481</span>
-mentales devaient, à leur tour, devenir directement
-les plus importantes au développement continu
-de l'évolution humaine: cause radicale d'une
-insurmontable décadence, dont nous pouvons
-assurer, par anticipation, que le régime positif
-sera spontanément préservé, comme reposant
-toujours, par sa nature, sur l'ensemble du mouvement
-spirituel. Quoique cette irrésistible dissolution
-de la philosophie monothéique ait dû d'abord
-faire seulement prévaloir l'ascendant métaphysique,
-une telle révolution n'a pu finalement aboutir
-qu'à l'avénement nécessaire de l'esprit positif, suivant
-la théorie fondamentale établie à la fin du
-volume précédent: car, les voies philosophiques
-lui ont été par-là directement ouvertes, d'après
-ce premier triomphe capital de la philosophie
-naturelle sur la philosophie morale. J'ai démontré,
-en effet, en diverses parties de ce Traité, que,
-du point de vue scientifique le plus élevé, et, par
-suite, conformément aussi aux plus éminentes considérations
-historiques, la philosophie positive
-est surtout caractérisée par sa tendance constante
-à procéder de l'étude générale du monde extérieur
-à celle de l'homme lui-même, tandis que la
-marche inverse est nécessairement propre à la
-philosophie théologique (<i>voyez</i> principalement,
-à ce sujet, la quarantième leçon et la cinquante-unième):
-<span class="pagenum" id="Page_482">482</span>
-ainsi, tout mouvement philosophique
-qui, d'abord développé dans les spéculations inorganiques,
-parvenait directement à modifier d'après
-elles le système primitif des spéculations morales
-et sociales, préparait réellement, par une invincible
-fatalité, l'empire ultérieur de la positivité
-rationnelle, quelles que pussent être d'abord les
-vaines prétentions à la domination indéfinie de
-l'intelligence humaine, alors naturellement conçues
-par les organes provisoires d'un tel progrès.
-C'est ainsi que les besoins essentiels de l'esprit
-positif ont dû long-temps coïncider avec les principaux
-intérêts de l'esprit métaphysique, malgré
-leur antagonisme radical, instinctivement contenu,
-tant que le régime monothéique n'a pas été suffisamment
-ébranlé.</p>
-
-<p>La cause générale de l'inévitable dissolution
-mentale du catholicisme consiste donc, d'après
-cette démonstration, conformément à notre premier
-énoncé, en ce que, n'ayant pu ni dû s'incorporer
-intimement le mouvement intellectuel, il
-en a été, de toute nécessité, finalement dépassé;
-il n'a pu dès-lors maintenir son empire qu'en
-perdant le caractère progressif, propre à tout système
-quelconque à l'âge d'ascension, pour acquérir
-de plus en plus le caractère profondément stationnaire,
-et même éminemment rétrograde, qui
-<span class="pagenum" id="Page_483">483</span>
-le distingue si déplorablement aujourd'hui. Une
-superficielle appréciation de l'économie spirituelle
-des sociétés humaines a pu d'abord, à la
-vérité, faire penser que cette décadence mentale
-pouvait se concilier avec une prolongation indéfinie
-de la prépondérance morale, à laquelle
-le catholicisme devait se croire des droits spéciaux
-en vertu de l'excellence généralement reconnue
-de sa propre morale, dont les préceptes seront, en
-effet, toujours profondément respectés de tous les
-vrais philosophes, malgré l'entraînement passager
-de nos anarchiques aberrations. Mais un examen
-approfondi doit bientôt dissiper une telle illusion,
-en faisant comprendre, en principe, que l'influence
-morale s'attache nécessairement à la supériorité
-intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait
-exister solidement: car, ce ne peut être
-évidemment que par une pure transition très
-précaire que les hommes accordent habituellement
-leur principale confiance, dans les plus chers
-intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il
-ne font plus assez de cas pour les consulter à l'égard
-des plus simples questions spéculatives. La morale
-universelle, dont le catholicisme a dû être d'abord
-l'indispensable organe, ne peut certainement
-lui constituer une exclusive propriété, s'il a finalement
-perdu l'aptitude générale à la faire prévaloir
-<span class="pagenum" id="Page_484">484</span>
-dans l'économie sociale: elle forme nécessairement
-un précieux patrimoine transmis par nos
-ancêtres à l'ensemble de l'humanité; son influence
-appartiendra désormais à ceux qui sauront le mieux
-la consolider, la compléter et l'appliquer, quels
-que puissent être leurs principes intellectuels.
-Quoique la raison humaine ait dû faire d'heureux
-emprunts à l'astrologie, par exemple, ainsi qu'à
-l'alchimie, elle n'a pu sans doute, par de telles
-acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur
-sort, dès qu'elle a pu rattacher à de meilleures
-bases ces importans résultats: il en sera essentiellement
-de même pour tous les progrès quelconques,
-moraux ou politiques, d'abord réalisés par
-la philosophie théologique, et qui ne sauraient
-périr avec elle, pourvu toutefois que l'on s'occupe
-enfin convenablement de les incorporer à
-une autre organisation spirituelle, sous la direction
-générale de la philosophie positive, comme
-je l'expliquerai plus tard.</p>
-
-<p>Temporellement envisagée, la décadence nécessaire
-du régime propre au moyen-âge résulte
-directement d'un principe tellement évident, qu'il
-ne saurait exiger ici des explications aussi étendues
-que celles que je viens de terminer pour l'ordre
-spirituel, sauf le développement spécial que devra
-présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous
-<span class="pagenum" id="Page_485">485</span>
-quelque aspect qu'on envisage, en effet, le régime
-féodal, dont les trois caractères généraux ont
-été précédemment établis, sa nature essentiellement
-transitoire se manifeste aussitôt de la manière
-la moins équivoque. Quant à son but
-principal, l'organisation défensive des sociétés
-modernes, il ne pouvait conserver d'importance
-que jusqu'à ce que les invasions fussent suffisamment
-contenues, par la transition finale des barbares
-à la vie agricole et sédentaire dans leurs
-propres contrées, sanctionnée et consolidée, pour
-les cas les plus favorables, par leur conversion
-graduelle au catholicisme, qui les incorporait de
-plus en plus au système universel. A mesure
-que ce grand résultat était convenablement réalisé,
-l'activité militaire devait nécessairement perdre,
-faute d'une large application sociale, la prépondérance
-inévitable qu'elle avait jusque alors conservée,
-d'abord pendant la conquête romaine, et
-ensuite sous la défense féodale; la guerre devait,
-de jour en jour, devenir plus exceptionnelle, et
-tendre finalement à disparaître chez l'élite de
-l'humanité, où la vie industrielle, primitivement
-si subalterne, devait acquérir simultanément une
-extension et une intensité toujours croissantes,
-sans pouvoir toutefois encore devenir politiquement
-dominante, comme je l'expliquerai bientôt.
-<span class="pagenum" id="Page_486">486</span>
-La destination purement provisoire de tout système
-militaire avait dû être beaucoup moins prononcée
-sous le régime précédent, quoiqu'elle y
-soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire
-qu'avait exigée, de toute nécessité, l'essor graduel
-de la domination romaine: le système simplement
-défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite
-une aussi longue durée. Cette nature transitoire
-est encore plus irrécusable pour cette décomposition
-générale du pouvoir temporel en souverainetés
-partielles, que nous avons appréciée comme
-le second caractère essentiel de l'ordre féodal, et
-qui ne pouvait assurément éviter d'être prochainement
-remplacée par une centralisation nouvelle,
-vers laquelle tout devait tendre, ainsi qu'on le verra
-au chapitre suivant, aussitôt que le but propre d'un
-tel régime aurait été suffisamment accompli. Il en
-est de même, enfin, pour le dernier trait caractéristique,
-la transformation de l'esclavage en servage,
-puisque l'esclavage constitue naturellement
-un état susceptible de durée sous les conditions
-convenables; tandis que le servage proprement
-dit ne pouvait être, dans le système général de
-la civilisation moderne, qu'une situation simplement
-passagère, promptement modifiée par
-l'établissement presque simultané des communes
-industrielles, et qui n'avait d'autre destination
-<span class="pagenum" id="Page_487">487</span>
-sociale que de conduire graduellement les travailleurs
-immédiats à l'entière émancipation personnelle.
-A tous ces divers titres, on peut assurer,
-sans exagération, que mieux le régime féodal remplissait
-son office propre, capital quoique passager,
-pour l'ensemble de l'évolution humaine, et
-plus il rendait imminente sa désorganisation prochaine,
-à peu près comme nous l'avons ci-dessus
-reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les
-circonstances extérieures, qui d'ailleurs n'étaient
-nullement accidentelles, ont très inégalement
-prolongé, chez les diverses nations européennes,
-la durée nécessaire d'un tel système, dont la prépondérance
-politique a dû surtout persister davantage
-aux diverses frontières sociales de la civilisation
-catholico-féodale, c'est-à-dire, en Pologne,
-en Hongrie, etc., quant aux invasions purement
-tartares et scandinaves, et même, à certains
-égards, en Espagne, et dans les grandes îles de la
-Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens
-arabes: distinction très utile à noter ici
-dans son germe, et qui trouvera, en poursuivant
-notre appréciation historique, une intéressante application,
-d'ailleurs presque toujours implicite, suivant
-les conditions logiques de notre travail. L'explication
-précédente, quelque sommaire qu'elle
-ait dû être, se complète, au reste, naturellement,
-<span class="pagenum" id="Page_488">488</span>
-en indiquant, de même qu'envers l'ordre spirituel,
-la classe spécialement destinée à diriger immédiatement
-la décomposition continue du régime
-féodal, qui ne pouvait ni ne devait d'abord s'accomplir
-par l'intervention politique de la classe
-industrielle, quoique son avénement social constituât
-cependant l'issue finale d'une semblable
-progression. A l'origine, cette classe devait être
-à la fois trop subalterne et trop exclusivement
-préoccupée de son propre essor intérieur pour
-se livrer directement à cette grande lutte temporelle,
-qui dut ainsi être nécessairement dirigée
-par les légistes, dont le système féodal avait
-spontanément développé de plus en plus l'influence
-politique, par une suite nécessaire du décroissement
-graduel de l'activité militaire, comme
-je l'expliquerai au chapitre suivant. Ils sont, en
-effet, restés jusqu'ici les organes immédiats du
-mouvement temporel, malgré que sa principale
-destination ait essentiellement changé de nature
-depuis que cette mission provisoire est suffisamment
-accomplie, de manière à mettre pleinement
-désormais en évidence croissante l'incapacité organique
-qui caractérise les légistes aussi bien que les
-métaphysiciens, également réservés, en politique
-et en philosophie, à opérer de simples modifications
-critiques, sans pouvoir jamais rien fonder.</p>
-
-<p class="sep2"><span class="pagenum" id="Page_489">489</span>
-En terminant enfin cette longue et difficile appréciation
-fondamentale du régime monothéique
-propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir m'abstenir
-de signaler, dès ce moment, une importante
-réflexion philosophique, ultérieurement
-développable, naturellement suggérée par l'ensemble
-de notre examen historique du système
-catholique, qui formait la principale base de cette
-mémorable organisation. Si l'on envisage convenablement
-la durée totale du catholicisme, on
-est, en effet, aussitôt frappé de la disproportion,
-essentiellement anomale, que présente le temps
-excessif de sa lente élaboration politique, comparé
-à la courte prolongation de son entière prépondérance
-sociale, promptement suivie d'une
-rapide et irrévocable décadence; puisque une
-constitution, dont l'essor a exigé dix siècles, ne
-s'est, en réalité, suffisamment maintenue à la tête
-du système européen que pendant deux siècles
-environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à
-Boniface VIII, sous lequel son déclin politique a
-hautement commencé, les cinq siècles suivans
-n'ayant essentiellement offert, à cet égard, qu'une
-sorte d'agonie chronique, de moins en moins
-active: ce qui doit certainement sembler tout-à-fait
-contraire soit aux lois générales de la longévité
-ordinaire des organismes sociaux, où la durée
-<span class="pagenum" id="Page_490">490</span>
-de la vie, comme dans les organismes individuels,
-doit être relative à celle du développement; soit
-à l'admirable supériorité intrinsèque qui distinguait
-une telle économie, dont j'ai fait ressortir,
-à tant de titres, les éminens attributs. La seule
-solution possible de ce grand problème historique,
-qui n'a jamais pu être philosophiquement posé
-jusqu'ici, consiste à concevoir, en sens radicalement
-inverse des notions habituelles, que ce qui
-devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme,
-c'était la doctrine, et non l'organisation,
-qui n'a été passagèrement ruinée que par suite de
-son inévitable adhérence élémentaire à la philosophie
-théologique, destinée à succomber graduellement
-sous l'irrésistible émancipation de la raison
-humaine; tandis qu'une telle constitution, convenablement
-reconstruite sur des bases intellectuelles
-à la fois plus étendues et plus stables,
-devra finalement présider à l'indispensable réorganisation
-spirituelle des sociétés modernes, sauf
-les différences essentielles spontanément correspondantes
-à l'extrême diversité des doctrines fondamentales;
-à moins de supposer, ce qui serait
-certainement contradictoire à l'ensemble des lois
-de notre nature, que les immenses efforts de tant
-de grands hommes, secondés par la persévérante
-sollicitude des nations civilisées, dans la fondation
-<span class="pagenum" id="Page_491">491</span>
-séculaire de ce chef-d'&oelig;uvre politique de la
-sagesse humaine, doivent être enfin irrévocablement
-perdus pour l'élite de l'humanité, sauf les
-résultats, capitaux mais provisoires, qui s'y rapportaient
-immédiatement. Cette explication générale,
-déjà évidemment motivée par la suite des
-considérations propres à ce chapitre, sera de plus
-en plus confirmée par tout le reste de notre opération
-historique, dont elle constituera spontanément
-la principale conclusion politique.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="npage"><span class="pagenum" id="Page_492">492</span></div>
-
-<div class="figcenter0">
- <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON.</h2>
-
-<p class="hang cs8">Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés modernes:
-époque critique, ou âge de transition révolutionnaire.
-Désorganisation croissante, d'abord spontanée et
-ensuite de plus en plus systématique, de l'ensemble du régime
-théologique et militaire.</p>
-
-<div class="figcenter1">
- <img src="images/filet-100.jpg" alt="" title="" width="100" height="8" />
-</div>
-
-<p>Par une judicieuse comparaison d'ensemble entre
-les deux chapitres précédens, le lecteur attentif
-a dû désormais vérifier spontanément, de la manière
-la moins équivoque, que, conformément à
-notre théorie fondamentale de l'évolution humaine,
-le régime polythéique de l'antiquité avait réellement
-constitué, à tous égards, la phase la plus
-complète et la plus durable du système théologique
-et militaire envisagé dans sa durée totale;
-tandis que le régime monothéique du moyen âge,
-quoique nécessairement amené par le développement
-même de la situation antérieure, devait naturellement
-caractériser la dernière époque essentielle
-et la forme la moins stable d'un tel système,
-dont il était surtout destiné à préparer graduellement
-<span class="pagenum" id="Page_493">493</span>
-l'inévitable décadence et le remplacement
-final. Malgré l'immense ascendant que l'esprit
-théologique semble d'abord conserver dans l'organisation
-catholique, quand on la considère isolément,
-nous avons néanmoins démontré, avec une
-pleine évidence, qu'il y avait effectivement subi,
-sous un aspect quelconque, un décroissement capital
-et irréparable, non-seulement par rapport à
-son irrécusable prépondérance dans les pures théocraties
-primitives, mais même comparativement à
-sa suprématie habituelle dans le polythéisme grec
-ou romain. L'admirable tendance du catholicisme
-à développer, autant que possible, les propriétés
-civilisatrices du monothéisme, ne pouvait nullement
-empêcher cette inévitable diminution, à la
-fois mentale et sociale, dès lors spontanément
-consacrée par une disposition involontaire et continue
-à agrandir progressivement le domaine,
-jadis si restreint, de la raison humaine, en dégageant
-de plus en plus de la tutelle théologique,
-soit nos conceptions, soit nos habitudes, d'abord
-uniformément soumises, jusque dans leurs moindres
-détails, à sa domination presque exclusive. De
-même, sous le point de vue temporel, quelque
-puissante que doive sembler, au moyen-âge, l'activité
-militaire, par comparaison aux temps postérieurs,
-nous avons cependant reconnu que, en
-<span class="pagenum" id="Page_494">494</span>
-passant de l'état romain à l'état féodal, l'esprit
-guerrier avait nécessairement éprouvé une altération
-radicale dans sa double influence morale et
-politique, dont la prépondérance originaire devait
-désormais rapidement décliner, tant par suite des
-entraves continues que lui imposait nécessairement
-la nature générale du système monothéique,
-qu'en vertu de l'importance évidemment passagère
-et graduellement décroissante de la destination
-essentiellement défensive qui seule lui restait
-dès lors. C'est donc uniquement dans l'antiquité
-qu'il faut placer la véritable époque du plein ascendant
-et du libre essor, soit de la philosophie
-purement théologique, soit de l'activité franchement
-militaire, au développement desquelles tout
-concourait alors spontanément: l'une et l'autre
-reçurent certainement, pendant tout le cours du
-moyen-âge, une profonde atteinte, que devait
-bientôt suivre une irrévocable décadence. Nous
-avons même constaté, au chapitre précédent, que
-la plus exacte appréciation de l'ensemble du régime
-monothéique propre à cette phase transitoire
-de l'évolution sociale consiste finalement à le concevoir
-comme le résultat d'une première grande
-tentative de l'humanité, pour l'établissement direct
-et général d'un système rationnel et pacifique.
-Quoique cette tentative trop prématurée ait dû
-<span class="pagenum" id="Page_495">495</span>
-essentiellement manquer son but principal, soit à
-cause d'une situation encore éminemment défavorable,
-soit surtout par suite de l'insuffisance radicale
-de la seule philosophie qui pût alors diriger
-une telle opération, elle n'en a pas moins, en
-réalité, heureusement guidé l'élite de l'humanité
-dans sa grande transition finale, soit en accélérant
-la décomposition spontanée du système théologique
-et militaire, soit en secondant l'essor naturel
-des principaux élémens d'un système nouveau,
-de manière à permettre enfin de reprendre directement
-avec succès l'&oelig;uvre immense de la réorganisation
-fondamentale, quand cette double préparation
-aurait été convenablement accomplie,
-comme nous reconnaîtrons clairement qu'elle
-commence à l'être aujourd'hui chez les peuples les
-plus avancés.</p>
-
-<p>A partir du point éminemment notable où se
-trouve maintenant parvenue notre élaboration historique,
-l'étude générale d'une telle transition
-doit donc constituer désormais l'objet essentiel
-de tout le reste de notre analyse, afin d'apprécier
-exactement, sous l'un et l'autre aspect, les diverses
-conséquences nécessaires de l'impulsion universelle
-spontanément produite, au moyen-âge,
-par l'ensemble du régime catholique et féodal,
-vers la régénération totale des sociétés humaines.
-<span class="pagenum" id="Page_496">496</span>
-Cette partie finale de notre grande démonstration
-me semble strictement exiger, par sa nature, la
-décomposition rationnelle d'une pareille exposition
-en deux séries hétérogènes, très nettement
-distinctes pour quiconque aura convenablement
-saisi l'esprit de notre travail antérieur, quoique
-d'ailleurs nécessairement coexistantes et même
-profondément solidaires: l'une, essentiellement
-critique ou négative, destinée à caractériser la démolition
-graduelle du système théologique et militaire,
-sous l'ascendant croissant de l'esprit métaphysique;
-l'autre, directement organique, relative
-à l'évolution progressive des divers élémens principaux
-du système positif: la leçon actuelle sera
-spécialement consacrée à la première appréciation,
-et la suivante à la seconde. Malgré l'intime connexité
-évidente de ces deux mouvemens simultanés
-de décomposition et de recomposition sociales,
-on éviterait difficilement une confusion presque
-inextricable, très préjudiciable à l'analyse définitive
-de la situation actuelle, en persistant à mener de
-front deux ordres de considérations désormais assez
-radicalement différens pour que je n'hésite point,
-après une scrupuleuse délibération, à regarder leur
-séparation méthodique comme un artifice scientifique
-vraiment indispensable au plein succès final
-de la suite entière de notre opération historique:
-<span class="pagenum" id="Page_497">497</span>
-car ces deux sortes de développemens, dont la
-liaison nécessaire ne pouvait nullement altérer
-l'indépendance spontanée, ne furent d'ailleurs, en
-réalité, ni habituellement conçus dans le même
-esprit et pour le même but, ni communément dirigés
-par les mêmes organes. Envers les diverses
-phases antérieures de l'humanité, il n'eût été, au
-contraire, ni nécessaire, ni convenable, d'étudier
-ainsi séparément les deux mouvemens élémentaires,
-opposés mais toujours convergens, dont l'organisme
-social, comme l'organisme individuel,
-est, par sa nature, constamment agité: puisque
-les divers changemens successivement accomplis
-jusque alors ne pouvaient être assez profonds pour
-exiger ou comporter l'institution d'un semblable
-artifice, dont l'emploi eût, par conséquent, abouti
-surtout à dissimuler la vraie filiation des évènemens.
-Les révolutions précédentes, sans même
-excepter la plus importante de toutes, le passage
-du régime polythéique au régime monothéique,
-n'avaient pu consister qu'en modifications plus
-ou moins graves du système théologique fondamental,
-dont la nature caractéristique restait essentiellement
-maintenue; le mouvement critique
-et le mouvement organique, quoique réellement
-différens, ne pouvaient donc être, d'ordinaire,
-assez distincts et assez indépendans pour devenir
-<span class="pagenum" id="Page_498">498</span>
-rationnellement séparables, à moins de pousser
-l'analyse sociologique jusqu'à un degré de précision
-qui serait aujourd'hui déplacé, suivant les
-prescriptions logiques du quatrième volume. Dans
-la transition graduelle de chaque forme théologique
-à la suivante, non-seulement l'esprit humain
-pouvait aisément combiner la destruction de l'une
-avec l'élaboration de l'autre, mais il devait même
-y être spontanément conduit, sauf la tendance individuelle
-à cultiver plus spécialement l'une ou l'autre
-partie de cette double opération philosophique.
-Mais il en devait être tout autrement pour sortir
-entièrement du système théologique et passer au
-système franchement positif, ce qui constitue nécessairement
-la plus profonde révolution, d'abord
-mentale, et finalement sociale, que notre espèce
-puisse subir dans l'ensemble de sa carrière. Par la
-nature propre de cette grande transition, le mouvement
-critique, devenu, pendant plusieurs
-siècles, extrêmement prononcé, s'y distingue tellement
-du mouvement organique, long-temps à
-peine appréciable, que, malgré leur liaison fondamentale,
-chacun d'eux ne peut être sainement
-jugé que d'après une étude spéciale et directe.
-L'étendue et la difficulté d'une semblable transformation
-ont alors, pour la première fois, graduellement
-conduit l'esprit humain à diriger son
-<span class="pagenum" id="Page_499">499</span>
-essor révolutionnaire d'après une doctrine absolue
-de négation systématique, dont l'inévitable
-ascendant tend à faire profondément méconnaître
-la véritable issue finale de l'ensemble de la crise,
-qui paraît ainsi consister dans l'application totale
-et la prépondérance continue de cette doctrine
-nécessairement passagère, comme la plupart des
-philosophes modernes l'ont si vicieusement pensé.
-Il serait donc presque impossible d'éviter que la
-notion du mouvement organique ne restât essentiellement
-absorbée par la considération, jusqu'ici
-beaucoup plus sensible et mieux caractérisée, du
-mouvement critique, si, dans l'appréciation rationnelle
-des cinq derniers siècles de notre civilisation,
-on n'instituait point, entre deux études
-aussi distinctes, une séparation méthodique. Ce
-qui rend ici réellement facultatif l'emploi rationnel
-d'un semblable artifice sociologique, c'est la
-nature éminemment abstraite de notre élaboration
-historique, d'après les explications générales
-placées au début de ce volume: car, dans un travail
-historique qui aurait véritablement le caractère
-concret, cette division idéale entre des phénomènes
-simultanés et solidaires ne saurait être
-légitime; tandis qu'elle est, au contraire, pleinement
-compatible avec une analyse abstraite de
-l'évolution sociale, si d'ailleurs on l'y reconnaît
-<span class="pagenum" id="Page_500">500</span>
-utile à l'éclaircissement du sujet, ce qui, pour le
-cas actuel, me semble hautement incontestable;
-on ne fait ainsi qu'étendre à l'étude de la vie collective
-un droit scientifique dès long-temps usuel
-dans l'étude de la vie individuelle. Un retour suffisant
-à la saine appréciation logique de la différence
-fondamentale entre l'histoire abstraite et l'histoire
-concrète conduira spontanément le lecteur à dissiper
-sans difficulté l'incertitude qui pourrait lui
-rester à cet égard.</p>
-
-<p>Du reste, l'esprit philosophique de ce Traité
-est, sans doute, assez prononcé maintenant pour
-que l'emploi soutenu de cet indispensable artifice
-sociologique ne conduise jamais le lecteur à méconnaître
-la solidarité nécessaire de ces deux mouvemens
-simultanés, dont l'évidente connexité,
-déjà érigée en principe par l'ensemble des conceptions,
-soit scientifiques, soit logiques, du quatrième
-volume, se trouve d'ailleurs directement
-établie d'avance d'après nos explications historiques,
-et surtout résulte spontanément de la leçon
-précédente, qui a finalement montré le régime
-monothéique du moyen-âge comme la commune
-source immédiate de l'une et l'autre impulsion.
-Toutefois, afin de prévenir, autant que possible,
-les déviations involontaires que pourrait, à ce sujet,
-susciter momentanément un tel mode d'appréciation,
-<span class="pagenum" id="Page_501">501</span>
-il n'est pas ici inutile de rappeler d'abord, en
-général, l'obligation fondamentale d'avoir toujours
-en vue l'intime corelation effective de ces deux
-ordres de phénomènes sociaux, tout en procédant,
-pour plus de netteté, à l'analyse séparée de chacun
-d'eux. Or, il <ins id="cor_19" title="est est">est</ins> certainement évident
-que ces deux mouvemens hétérogènes, malgré leur
-spontanéité nécessaire, ont dû constamment exercer
-l'un sur l'autre une réaction très puissante
-pour se consolider et s'accélérer mutuellement. La
-décomposition croissante, spirituelle ou temporelle,
-de l'ancien système social ne pouvait successivement
-s'accomplir sans faciliter aussitôt l'essor
-graduel des élémens correspondans du nouveau
-système, en diminuant les principaux obstacles
-qui le retardaient; de même, en sens inverse, le
-développement progressif des nouveaux élémens
-sociaux devait, non moins naturellement, imprimer
-un important surcroît d'énergie à l'action révolutionnaire,
-et surtout rendre ses résultats plus
-expressément irrévocables. Cette double relation
-permanente n'est pas seulement incontestable depuis
-que l'antagonisme des deux systèmes a commencé
-à devenir direct et pleinement caractéristique:
-elle était, au fond, tout aussi réelle, quoique
-plus difficilement appréciable, pendant que la lutte
-restait encore indirecte et vaguement définie, sous la
-<span class="pagenum" id="Page_502">502</span>
-conduite immédiate et exclusive de l'esprit métaphysique
-proprement dit. Personne aujourd'hui ne
-saurait méconnaître la grande influence de la désorganisation
-successive du régime théologique et
-militaire depuis le moyen-âge pour seconder le
-développement scientifique et industriel de la civilisation
-moderne, dont la spontanéité fondamentale
-a même été souvent mal appréciée en
-attribuant à cette considération indispensable une
-irrationnelle exagération. Mais la réaction inverse,
-quoique beaucoup moins connue jusqu'ici, n'est
-pas, en effet, moins certaine, ni moins importante.
-La suite de ce travail doit bientôt fournir au lecteur
-plusieurs occasions capitales de sentir spontanément
-que le développement de l'esprit positif,
-avant même que son intervention devînt explicite,
-a pu seul donner une véritable consistance à l'ascendant
-graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit
-théologique: sans une telle influence, cette
-lutte continue, au lieu de tendre vers une vraie
-rénovation philosophique, n'eût pu conduire qu'à
-de vaines et interminables discussions; puisque,
-l'esprit métaphysique ne pouvant, par sa nature,
-accomplir la démolition successive de la philosophie
-théologique que d'après sa disposition caractéristique
-à détruire les conséquences au nom des
-principes, il devait nécessairement consacrer toujours
-<span class="pagenum" id="Page_503">503</span>
-les bases intellectuelles, au moins les plus
-générales, de cette même philosophie dont il ruinait
-essentiellement l'efficacité sociale, et dont la
-décadence mentale ne pouvait ainsi jamais sembler
-pleinement irrévocable. Aujourd'hui surtout, c'est
-parce qu'on n'a pas communément assez apprécié
-l'influence philosophique propre à l'esprit positif
-que l'on conserve encore trop souvent des illusions
-si désastreuses sur la perpétuité indéfinie du régime
-théologique convenablement modifié, comme
-j'aurai lieu de l'expliquer ultérieurement. On peut
-faire, dans l'ordre temporel, des remarques essentiellement
-équivalentes, et certes non moins évidentes,
-sur la réaction capitale que l'essor graduel
-de l'esprit industriel a dû exercer de plus en plus
-pour rendre hautement irrévocable, chez les modernes,
-le décroissement spontané de l'esprit militaire,
-quoique leur antagonisme n'ait été jusqu'ici
-presque jamais direct: faute d'une telle base générale,
-la rivalité politique des légistes envers les
-militaires aurait pu se prolonger indéfiniment sans
-jamais pouvoir aboutir à un véritable changement
-de système; c'est la prépondérance universelle de
-la vie industrielle qui seule fait maintenant sentir
-instinctivement à tous les hommes judicieux l'incompatibilité
-radicale de tout régime militaire avec
-la nature caractéristique de la civilisation actuelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_504">504</span>
-Ces indications sommaires suffisent ici, sans
-doute, pour faire d'avance convenablement ressortir,
-en général, l'enchaînement nécessaire et
-continu des deux mouvemens, hétérogènes mais
-convergens, l'un critique, l'autre organique, que
-nous devons désormais analyser séparément, en
-prévenant ainsi le seul grave inconvénient philosophique
-de cette indispensable décomposition
-méthodique, c'est-à-dire la tendance à dissimuler
-l'intime connexité des deux séries de phénomènes
-sociaux. Nous pouvons donc entreprendre directement
-l'examen qui constitue l'objet propre de ce
-chapitre, en procédant d'abord à l'appréciation
-rationnelle de la désorganisation croissante du système
-théologique et militaire pendant le cours des
-cinq derniers siècles.</p>
-
-<p>Quoique le caractère essentiellement négatif de
-cette grande opération révolutionnaire doive naturellement
-inspirer, envers une telle période,
-une sorte de répugnance philosophique, cependant
-l'esprit général de ma théorie fondamentale de
-l'évolution humaine, et spécialement l'ensemble
-des explications contenues au chapitre précédent,
-ont dû d'avance dissiper spontanément ce qu'il
-pourrait y avoir d'anti-scientifique dans une semblable
-disposition, en faisant pressentir que, malgré
-les profondes aberrations et les désordres
-<span class="pagenum" id="Page_505">505</span>
-déplorables qui devaient la distinguer, cette mémorable
-phase sociale constitue néanmoins, à sa
-manière, un intermédiaire aussi indispensable
-qu'inévitable dans la marche lente et pénible du
-développement humain. A l'état catholique et féodal,
-le système théologique et militaire était déjà,
-au fond, comme nous l'avons reconnu, en décadence
-imminente, sans que rien pût dès lors le
-préserver d'une prochaine et rapide décomposition
-radicale; or, d'un autre côté, l'évolution propre
-et directe des nouveaux élémens sociaux commençait
-à peine alors à être distinctement ébauchée,
-sans que leur tendance politique finale pût <ins id="cor_20" title="être être">être</ins>
-encore aucunement soupçonnée, jusqu'à ce
-qu'une longue élaboration ultérieure leur eût permis
-de manifester graduellement leur aptitude nécessaire,
-si mal appréciée, même aujourd'hui, des
-meilleurs esprits, à fournir les bases solides d'une
-vraie réorganisation. Il était donc évidemment
-contradictoire aux lois naturelles du mouvement
-social que le passage d'un système à l'autre s'opérât
-par substitution immédiate, en prévenant
-toute discontinuité organique, quand même tous
-les pouvoirs humains auraient pu alors généreusement
-consentir au chimérique sacrifice de leurs dispositions
-les plus naturelles et de leurs intérêts les
-plus légitimes. Ainsi, les sociétés modernes ne
-<span class="pagenum" id="Page_506">506</span>
-pouvaient aucunement éviter de se trouver, pendant
-plusieurs siècles, d'une manière de plus en
-plus prononcée, dans cette situation profondément
-exceptionnelle, mais nécessairement transitoire,
-où le principal progrès politique serait, au
-fond, par une nécessité toujours croissante, essentiellement
-négatif, tandis que l'ordre public serait
-surtout maintenu par une résistance de plus en
-plus rétrograde; double caractère parvenu aujourd'hui
-à sa plus haute intensité. Quant à l'indispensable
-office général que ce mouvement de décomposition
-devait accomplir dans l'évolution totale des
-sociétés modernes, je l'ai d'avance suffisamment
-indiqué en expliquant, dès le début du volume précédent,
-la destination essentielle de la doctrine révolutionnaire,
-qui a dû finalement devenir le principal
-organe d'une telle suite d'opérations. Outre
-sa puissante influence, ci-dessus rappelée, pour
-seconder l'essor naturel des nouveaux élémens sociaux,
-par la suppression croissante des entraves
-primitives, son efficacité politique, et même philosophique,
-a surtout consisté à rendre non-seulement
-possible mais inévitable un vrai changement
-de système, soit en manifestant de plus en plus
-l'insuffisance radicale de l'ancienne organisation,
-soit aussi en dissipant graduellement les obstacles
-nécessaires qui interdisaient spontanément à notre
-<span class="pagenum" id="Page_507">507</span>
-faible intelligence jusqu'à la simple conception
-de toute véritable régénération, comme je l'ai
-établi au quarante-sixième chapitre. Sans la salutaire
-impulsion de cette énergie critique, il n'est
-pas douteux que l'humanité languirait encore sous
-ce régime provisoire qui, après avoir été indispensable
-à son enfance, tendait ensuite à la prolonger
-indéfiniment, en conservant sa prépondérance
-malgré le suffisant accomplissement de sa principale
-destination. On doit même reconnaître que,
-pour remplir convenablement son office essentiel,
-le mouvement critique avait besoin d'être poussé,
-surtout mentalement, jusqu'à son dernier terme
-naturel: car, sans l'entière suppression des divers
-préjugés, soit religieux, soit politiques, relatifs à
-l'ancienne organisation, notre apathie intellectuelle
-et sociale se serait certainement bornée à
-chercher un dénouement facile mais illusoire, en
-se contentant de faire subir au système primitif
-de vaines modifications, impuissantes à apporter
-aucune satisfaction suffisante et durable aux nouveaux
-besoins de l'humanité. Quoique une telle
-émancipation ne puisse, sans doute, constituer
-qu'une condition purement négative, il n'en faut
-pas moins l'envisager, même aujourd'hui, comme
-un préambule rigoureusement indispensable à
-toute saine spéculation philosophique sur une vraie
-<span class="pagenum" id="Page_508">508</span>
-réorganisation sociale, ainsi que j'aurai lieu de le
-faire bientôt sentir. Il serait donc superflu d'insister
-ici davantage pour dissiper, à ce sujet, la répugnance
-naturelle que doit inspirer, en tous
-genres, le spectacle de la destruction; chacun peut
-déjà suffisamment sentir d'avance l'importance
-capitale, bien que transitoire, de ce grand mouvement
-critique, dont l'exacte appréciation se rattache
-d'ailleurs, d'une manière si directe et si intime,
-à l'étude générale de la situation actuelle de
-l'élite de l'humanité.</p>
-
-<p>Cette désorganisation croissante doit être distinctement
-examinée à partir d'une époque plus
-reculée que celle communément adoptée par les
-plus judicieux philosophes, qui, d'après une analyse
-mal conçue, ne font presque jamais remonter
-une telle investigation historique au-delà du seizième
-siècle. Son vrai point de départ, dont l'indication
-est ici nécessaire afin de prévenir, autant
-que possible, le vague et l'incertitude des spéculations,
-devient aisément assignable d'après la
-théorie fondamentale établie au chapitre précédent
-sur la principale destination propre au régime
-monothéique du moyen-âge, envisagé comme devant
-constituer, par sa nature, la dernière phase
-essentielle du système théologique et militaire. Il
-est facile de reconnaître, en effet, que, dès la fin
-<span class="pagenum" id="Page_509">509</span>
-du treizième siècle, la constitution catholique et
-féodale avait suffisamment rempli, sous les rapports
-les plus importans, du moins selon sa véritable
-mesure naturelle, son office, indispensable
-mais passager, pour l'ensemble de l'évolution humaine;
-et que, en même temps, les conditions
-nécessaires de son existence politique avaient déjà
-reçu de graves et irréparables altérations, annonçant
-avec évidence une imminente décomposition:
-ce qui conduit à reporter au commencement du
-quatorzième siècle la véritable origine historique
-de cette immense élaboration révolutionnaire, à
-laquelle toutes les classes de la société ont, dès
-lors, chacune à sa manière, constamment participé.
-Dans l'ordre spirituel, le célèbre pontificat
-de Boniface VIII caractérise hautement l'époque
-inévitable où le pouvoir catholique, après avoir
-noblement accompli, eu égard aux temps et aux
-moyens, sa grande mission sociale relative au premier
-établissement politique de la morale universelle,
-comme je l'ai expliqué, est naturellement
-conduit à dépasser très vicieusement le but, en
-s'efforçant désormais de constituer, pour un intérêt
-isolé, une chimérique domination absolue,
-de manière à soulever nécessairement d'universelles
-résistances, aussi justes que redoutables,
-pendant que d'ailleurs il avait déjà commencé à
-<span class="pagenum" id="Page_510">510</span>
-manifester hautement son impuissance radicale à
-diriger réellement le mouvement mental, dont l'importance
-devenait alors graduellement prépondérante
-dans le système général de la civilisation moderne.
-L'imminente désorganisation spontanée du
-catholicisme était même indiquée, dès l'origine du
-quatorzième siècle, d'après de graves symptômes
-précurseurs, soit par le relâchement presque général
-du véritable esprit sacerdotal, soit par l'intensité
-croissante des tendances hérétiques. Ce double
-commencement de décomposition intime fut d'abord,
-sans doute, efficacement combattu par la mémorable
-institution des franciscains et des dominicains,
-si sagement adaptée, un siècle auparavant,
-à une telle destination, et qu'il faut regarder, en
-effet, comme le plus puissant moyen de réformation
-et de conservation qui pût être vraiment compatible
-avec la nature d'un tel système: mais son
-influence préservatrice devait être bientôt épuisée,
-et sa nécessité unanimement reconnue ne pouvait
-finalement que faire mieux ressortir la prochaine
-décadence inévitable d'un régime qui avait reçu
-vainement une telle réparation. En même temps,
-les moyens violens introduits alors, sur une grande
-échelle, pour l'extirpation des hérésies, constituaient
-nécessairement l'un des signes les moins
-équivoques de cette insurmontable fatalité: car
-<span class="pagenum" id="Page_511">511</span>
-aucune domination spirituelle ne pouvant évidemment
-reposer, en dernière analyse, que sur l'assentiment
-volontaire des intelligences, tout notable
-recours spontané à la force matérielle doit être
-considéré, à son égard, comme le plus irrécusable
-indice d'un déclin imminent et déjà senti. Par ces
-divers motifs, il est donc aisé de concevoir que
-l'ébranlement décisif du système catholique devait,
-à tous égards, commencer au quatorzième
-siècle, surtout relativement à ses attributions les
-plus centrales.</p>
-
-<p>De même, dans l'ordre temporel, c'est aussi
-alors que le décroissement spontané de la constitution
-féodale a dû devenir graduellement irrévocable,
-par suite d'un suffisant accomplissement de
-sa principale destination militaire, caractérisée au
-chapitre précédent. Car, l'admirable système d'opérations
-défensives, qui distingue l'activité guerrière
-propre au moyen-âge, avait dû comprendre successivement
-deux séries principales d'efforts essentiels
-pour protéger convenablement le premier
-essor de la civilisation moderne, d'abord contre
-les irruptions trop prolongées des sauvages polythéistes
-du nord, et ensuite contre l'imminente
-invasion du monothéisme musulman. Quelque
-puissans obstacles qu'ait dû long-temps offrir la
-première opération, où le plus grand homme du
-<span class="pagenum" id="Page_512">512</span>
-moyen-âge trouva surtout un si noble emploi de
-son infatigable énergie, la seconde lutte devait
-être, par sa nature, beaucoup plus difficile et
-plus lente: puisque le catholicisme, principal mobile
-universel de cette mémorable époque, fournissait,
-sous le premier aspect, un moyen capital
-de consolidation des résultats militaires, par la
-possibilité des conversions nationales chez les polythéistes;
-tandis que, au contraire, cette force
-fondamentale s'opposait directement, dans le second
-cas, à toute conciliation finale, vu l'incompatibilité
-radicale qui devait évidemment exister
-entre les deux sortes de monothéisme, aspirant
-également, de toute nécessité, à l'empire universel,
-quoique par des moyens et avec des caractères
-essentiellement différens. Les croisades, abstraction
-faite de tant d'importans résultats accessoires ou
-indirects qu'on y a trop exclusivement remarqués,
-et même indépendamment de la haute influence
-qui leur appartenait alors immédiatement pour
-mieux lier les divers peuples européens en leur
-imprimant une activité collective suffisamment
-prolongée, constituaient surtout, par leur nature,
-le seul moyen décisif de préserver l'évolution occidentale
-du redoutable prosélytisme musulman, dès
-lors essentiellement réduit à l'orient, où son action
-pouvait devenir vraiment progressive. Mais un tel
-<span class="pagenum" id="Page_513">513</span>
-procédé ne pouvait, évidemment, être appliqué
-avec un succès soutenu qu'après l'entière cessation
-des migrations septentrionales, par suite d'une
-combinaison convenable d'énergiques résistances
-et de sages concessions: c'est pourquoi la principale
-défense du catholicisme contre l'islamisme a
-dû précisément devenir le but prépondérant de
-l'activité militaire pendant les deux siècles de
-pleine maturité du système politique propre au
-moyen-âge. Toutefois, malgré les inquiétudes, sérieuses
-mais fugitives, qu'a pu ultérieurement susciter,
-même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension
-occidentale des armes musulmanes, il est clair
-que cette grande opération défensive était essentiellement
-accomplie dès la fin du treizième siècle,
-et ne tendait dès-lors à se perpétuer abusivement
-que par l'aveugle impulsion des habitudes ainsi
-contractées; sauf l'action régulière, long-temps si
-utile, d'une admirable institution spéciale, heureusement
-consacrée à la consolidation continue
-de cet éminent résultat, dont le maintien suffisant
-cessait désormais d'exiger l'intervention permanente
-de la masse des populations chrétiennes.
-L'organisme féodal avait donc, à cette époque,
-déjà rempli son principal office pour l'évolution
-générale des sociétés modernes: par suite, l'esprit
-militaire qui le caractérisait, graduellement privé
-<span class="pagenum" id="Page_514">514</span>
-de sa grande destination protectrice et conservatrice,
-a depuis tendu de plus en plus à devenir
-profondément perturbateur, surtout à mesure que
-la papauté perdait son autorité européenne,
-comme je l'indiquerai ci-dessous. C'est ainsi que
-la décadence temporelle du régime propre au
-moyen-âge a dû nécessairement, aussi bien que sa
-décadence spirituelle, et par des motifs de même
-nature, manifester, vers le début du quatorzième
-siècle, un évident caractère d'irrévocabilité, que
-son cours spontané n'avait pu jusque alors offrir,
-tant qu'il restait à ce régime quelque fonction indispensable
-à remplir dans le système de notre
-civilisation. Son énergie militaire a, sans doute,
-rendu long-temps encore d'éminens services partiels
-pour garantir la nationalité des principaux
-peuples européens: mais il importe de remarquer
-que ces divers services n'étaient plus que relatifs
-surtout aux perturbations même que la prolongation
-démesurée d'une telle activité suscitait partout de
-plus en plus, et qui auparavant se trouvaient essentiellement
-contenues par la prépondérance
-spontanée d'une plus noble destination commune.
-En assignant ainsi le vrai point de départ propre
-au grand mouvement de décomposition dont nous
-commençons l'appréciation philosophique, on
-voit donc enfin, soit au spirituel, soit au temporel,
-<span class="pagenum" id="Page_515">515</span>
-que la désorganisation continue de la constitution
-catholique et féodale, dernière phase générale du
-système théologique et militaire, devient sensible
-à l'époque même où, après le suffisant accomplissement
-de sa mission fondamentale, son ascendant
-politique devait tendre désormais à entraver de
-plus en plus l'évolution finale des sociétés modernes;
-ce qui garantit nécessairement la pleine
-rationnalité d'une telle détermination.</p>
-
-<p>Pour être maintenant analysée ici d'une manière
-vraiment scientifique, cette immense élaboration
-révolutionnaire des cinq derniers siècles
-doit être d'abord soigneusement divisée en deux
-parties successives, très nettement distinctes par
-leur nature, quoique toujours confondues jusqu'à
-présent: l'une, comprenant le quatorzième et le
-quinzième siècles, où le mouvement critique reste
-essentiellement spontané et involontaire, sans la
-participation régulière et tranchée d'aucune doctrine
-systématique; l'autre, embrassant les trois
-siècles suivans, où la désorganisation, devenue plus
-profonde et plus décisive, s'accomplit surtout
-désormais sous l'influence croissante d'une philosophie
-formellement négative, graduellement étendue
-à toutes les notions sociales de quelque importance;
-de façon à indiquer dès-lors hautement la
-tendance générale des sociétés modernes à une entière
-<span class="pagenum" id="Page_516">516</span>
-rénovation, dont le vrai principe reste toutefois
-radicalement enveloppé d'une vague indétermination.
-Cette distinction indispensable répandra,
-j'espère, une vive lumière sur l'ensemble, encore si
-mal apprécié, de cette mémorable époque, qui constitue
-le lien immédiat de notre situation actuelle
-avec la suite des phases antérieures de l'humanité.</p>
-
-<p>Quelque puissante qu'ait été historiquement
-l'efficacité destructive de la doctrine critique proprement
-dite, on lui attribue communément une
-influence très exagérée, dont la notion devient
-même profondément irrationnelle, quand on y
-rapporte exclusivement la désorganisation totale
-de l'ancien système social, comme s'accordent à le
-faire habituellement aujourd'hui les défenseurs et
-les adversaires de ce système. Le véritable esprit
-philosophique montre clairement, ce me semble,
-que, loin d'avoir pu produire par elle-même une
-telle décomposition, cette doctrine a dû, au contraire,
-en résulter nécessairement, quand la démolition
-spontanée a atteint un certain degré,
-qui sera déterminé ci-après: car, dans toute autre
-hypothèse, l'origine réelle de la théorie révolutionnaire
-serait évidemment incompréhensible;
-quoique sa réaction inévitable ait dû ensuite devenir
-indispensable à l'entier accomplissement d'une
-pareille phase, et surtout à l'indication caractéristique
-<span class="pagenum" id="Page_517">517</span>
-de son issue finale, ainsi que je l'expliquerai
-bientôt. Outre que cette appréciation vulgaire
-exagère, évidemment, au-delà de toute possibilité,
-l'influence politique de l'intelligence, elle constitue
-donc ici, par sa nature, une sorte de cercle vicieux.
-L'ensemble de l'époque révolutionnaire ne saurait,
-en conséquence, être rationnellement conçu qu'autant
-que la formation et le développement de la
-doctrine critique sont regardés comme précédés et
-déterminés par un progrès suffisant dans la décomposition
-purement spontanée que nous devons
-d'abord apprécier sommairement, suivant l'ordre
-ci-dessus indiqué.</p>
-
-<p>Rien ne saurait mieux confirmer la démonstration
-établie au chapitre précédent, sur la nature
-éminemment transitoire de la constitution catholique
-et féodale propre au moyen-âge, que la
-ruine irréparable d'un tel organisme par le seul
-conflit mutuel de ses principaux appareils, sans
-aucune attaque systématique, pendant les deux
-siècles qui ont immédiatement suivi les temps
-même de sa plus grande splendeur. On peut, en
-effet, reconnaître aisément que cette mémorable
-économie contenait, à beaucoup d'égards, par sa
-structure caractéristique, des germes essentiels
-de décomposition intime, dont les ravages spontanés
-ont été seulement suspendus ou dissimulés
-<span class="pagenum" id="Page_518">518</span>
-tant que la commune destination sociale
-a dû, conformément à nos explications antérieures,
-maintenir, entre les diverses parties,
-par son uniforme prépondérance, une combinaison
-nécessairement temporaire. Il doit suffire ici
-d'apprécier les causes les plus universelles de cette
-imminente dissolution naturelle, en considérant
-d'abord, sous ce point de vue, la division politique
-la plus générale entre les deux grands pouvoirs
-du système, et ensuite la principale subdivision
-propre à chacun d'eux.</p>
-
-<p>Sous le premier aspect, il est incontestable
-que l'admirable établissement d'un pouvoir spirituel
-distinct et indépendant du pouvoir temporel,
-quelque indispensable qu'il dût être à l'accomplissement
-réel de l'évolution spéciale réservée au
-moyen-âge, et quelque immense perfectionnement
-qu'il ait même apporté à la théorie fondamentale
-de l'organisme social, comme je l'ai déjà
-prouvé, devait ensuite devenir un principe inévitable
-de décomposition active pour le régime
-correspondant, par l'incompatibilité nécessaire
-qui, dès l'origine, régnait, plus ou moins explicitement,
-entre les deux autorités, soit à raison
-d'un état de civilisation trop peu conforme à un
-aussi éminent progrès, soit d'après l'inaptitude
-radicale de la seule philosophie qui pût alors y
-<span class="pagenum" id="Page_519">519</span>
-présider. J'ai d'abord établi, dans le cours des
-deux chapitres précédens, que le monothéisme
-est, par sa nature, en opposition plus ou moins
-prononcée avec la prépondérance de l'activité
-militaire; à moins que, par une anomalie contraire
-au véritable caractère essentiel de cette phase
-théologique, il ne se constitue, suivant le mode
-musulman, en maintenant la concentration primitive
-des deux pouvoirs; et, alors même, le
-polythéisme est-il nécessairement beaucoup plus
-conforme à tout développement intense et soutenu
-du système militaire. Mais, sous le vrai régime
-monothéique, dont la séparation générale entre
-le gouvernement moral et le gouvernement politique
-devient le principal attribut, il existe inévitablement
-une sorte de contradiction intime,
-directe quoique implicite, entre une telle disposition
-et la nature encore militaire de l'organisation
-temporelle correspondante, vu la tendance
-spontanée vers la plus entière unité de pouvoir,
-toujours propre à l'esprit guerrier, même après
-l'altération capitale qu'il dut alors subir par la
-transformation nécessaire du système de conquête
-en système essentiellement défensif. C'est surtout
-par-là que cette grande séparation, malgré sa
-haute utilité immédiate, doit être regardée, à
-cette époque, comme une tentative éminemment
-<span class="pagenum" id="Page_520">520</span>
-prématurée, dont l'efficacité complète et durable
-est réservée au développement final des sociétés
-modernes, puisque l'activité industrielle, devenue
-enfin prépondérante, y doit seule être, par
-sa nature, pleinement compatible avec la consolidation
-régulière d'une telle division fondamentale.
-En outre, si l'esprit féodal, en tant que
-militaire, devait être spontanément hostile à cette
-institution caractéristique, il faut reconnaître que,
-d'un autre côté, l'esprit catholique, en tant que
-théologique, tendait aussi, avec presque autant
-d'énergie, à l'altérer radicalement en sens inverse,
-en poussant habituellement l'autorité sacerdotale
-à dépasser essentiellement des limites vagues et
-empiriques, qui n'avaient jamais pu être réellement
-assujéties à aucun principe rationnel. Une démarcation
-vraiment systématique, dont j'ai déjà signalé
-le principe général, ne pourra être un jour solidement
-établie entre les deux puissances élémentaires,
-sauf les perturbations secondaires dues à l'inévitable
-conflit des passions humaines, que sous l'ascendant
-ultérieur de la philosophie positive, éminemment
-propre à la constituer spontanément d'après l'ensemble
-des véritables lois de l'organisme social,
-comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement dans
-la suite. Tant que l'esprit théologique reste prépondérant,
-il est clair, au contraire, que la triple nature
-<span class="pagenum" id="Page_521">521</span>
-éminemment vague, arbitraire, et néanmoins absolue,
-qui caractérise, de toute nécessité, les diverses
-conceptions religieuses, ne saurait permettre d'instituer,
-à cet égard, aucun frein intellectuel et moral,
-susceptible de contenir suffisamment les opiniâtres
-stimulations de l'orgueil et les illusions
-spontanées de la vanité: en sorte que, sous ce
-régime, la séparation effective des deux pouvoirs
-a dû être surtout empirique, d'après l'indépendance
-mutuelle propre à leurs origines respectives,
-maintenue ensuite par leur antagonisme continu,
-suivant les explications du chapitre précédent. La
-discipline mentale spécialement rigoureuse, et
-finalement oppressive, que ces mêmes caractères
-essentiels ont dû rendre de plus en plus indispensable,
-afin d'entretenir, d'une manière aussi
-précaire que pénible, une convergence convenable,
-a dû d'ailleurs fortifier beaucoup la tendance
-inévitable du pouvoir sacerdotal à l'usurpation
-universelle. Enfin, quoique la plupart des
-philosophes aient, à cet égard, attribué une influence
-très exagérée à la principauté temporelle
-annexée au suprême pontificat, puisque cette souveraineté
-exceptionnelle n'a pris une grande importance
-qu'au temps même où le système catholique
-était déjà en pleine décomposition politique,
-il ne faut pas cependant négliger cette considération
-<span class="pagenum" id="Page_522">522</span>
-secondaire, qui, en tout temps, a dû accessoirement
-concourir à développer, chez les papes,
-leur disposition spontanée à l'entière confusion
-des divers pouvoirs sociaux. Telle est donc, en
-résumé, sous tous les aspects essentiels, la singulière
-nature du régime propre au moyen-âge, que
-l'esprit féodal et l'esprit catholique, qui en constituaient
-les deux éléments généraux, tendaient
-nécessairement, chacun à sa manière, l'un par
-suite d'une civilisation trop imparfaite, l'autre à
-cause d'une philosophie trop vicieuse, à ruiner
-radicalement la division fondamentale qui caractérisait
-surtout cette mémorable constitution,
-dont la destination purement transitoire ne saurait
-être plus évidemment vérifiée que par un
-contraste aussi décisif. Ainsi, ce n'est point la
-décomposition spontanée de ce régime, à partir
-du quatorzième siècle, qui devrait habituellement
-nous étonner; ce serait bien plutôt sa permanence
-effective jusqu'à cette époque, si elle n'était déjà
-suffisamment expliquée, soit par le trop faible
-essor des nouveaux élémens sociaux, soit par la
-réalisation jusque alors incomplète de son office,
-fondamental quoique temporaire, pour l'ensemble
-de l'évolution sociale, conformément à nos démonstrations
-antérieures.</p>
-
-<p>On obtiendra des conclusions analogues en
-<span class="pagenum" id="Page_523">523</span>
-considérant maintenant la principale subdivision
-de chacun des deux grands pouvoirs, spirituel ou
-temporel, c'est-à-dire la relation correspondante
-entre l'autorité centrale et les autorités locales. Il
-est aisé de sentir, à cet égard, que l'harmonie intérieure
-de chaque pouvoir ne pouvait être plus
-stable que leur combinaison mutuelle.</p>
-
-<p>Dans l'ordre spirituel, on ne saurait douter
-que la hiérarchie catholique, malgré l'éminente
-supériorité de son énergique coordination, ne contînt
-nécessairement, par la nature du système,
-des germes spontanés d'une inévitable dissolution
-intime, indépendante d'aucune hostilité directe,
-quant aux relations générales entre la suprême
-autorité sacerdotale et les divers clergés nationaux.
-Ces discordances intérieures devaient certainement
-outrepasser beaucoup ce degré universel de
-perturbation élémentaire que l'imperfection de
-l'humanité rend inséparable de toute constitution
-quelconque; elles avaient alors un caractère et
-une intensité propres au régime théologique correspondant.
-Les immenses efforts entrepris, à cette
-époque, avec tant de persévérance, par les hommes
-les plus avancés, pour réaliser, au profit de la civilisation
-moderne, tous les moyens d'ordre dont le
-monothéisme est susceptible, mériteront toujours
-d'autant plus la respectueuse admiration des vrais
-<span class="pagenum" id="Page_524">524</span>
-philosophes, qu'une telle propriété est moins conforme
-à la nature des doctrines théologiques, surtout
-depuis la séparation, d'ailleurs si indispensable,
-entre les deux puissances fondamentales.
-Quoiqu'on attribue abusivement aux opinions religieuses
-une tendance absolue à déterminer et à
-entretenir la convergence intellectuelle et morale,
-il est certain que l'esprit théologique, dans la situation
-mentale que suppose l'établissement régulier
-du monothéisme, et avant même que son
-principal ascendant ait pu être directement menacé,
-ne peut réellement conduire au degré suffisant
-d'unité sans la pénible intervention continue
-d'une discipline artificielle très rigoureuse, et bientôt
-plus ou moins oppressive, dont le maintien
-doit graduellement devenir incompatible, soit avec
-les prétentions excessives de ceux qui la dirigent,
-soit avec les résistances exagérées de ceux qui la
-subissent: c'est ce qui résulte évidemment du caractère
-vague et arbitraire, et par suite nécessairement
-discordant, d'une telle philosophie, librement
-et activement cultivée. Avant que ce principe
-fondamental de dissolution ait pu produire, comme
-je l'indiquerai ci-dessous, la désorganisation finale
-de cette philosophie, il a dû exercer d'abord son
-inévitable influence en tendant long-temps à troubler
-profondément l'ensemble de la hiérarchie catholique,
-<span class="pagenum" id="Page_525">525</span>
-lorsque les résistances partielles pouvaient
-acquérir une véritable importance par leur
-concentration spontanée en oppositions nationales,
-sous l'assistance naturelle des pouvoirs temporels
-respectifs. Les mêmes causes fondamentales qui,
-d'après le chapitre précédent, avaient dû tant
-limiter, en réalité, l'extension territoriale du catholicisme,
-agissaient alors, sous cet autre aspect,
-pour ruiner sa constitution intérieure, même indépendamment
-de toute dissidence dogmatique.
-Dans le pays qui, suivant la juste et unanime appréciation
-des principaux philosophes catholiques,
-fut, pendant tout le cours du moyen-âge, le principal
-appui du système ecclésiastique, le clergé
-national s'était toujours attribué, presque dès
-l'origine, envers la suprême autorité sacerdotale,
-des priviléges spéciaux, que les papes ont souvent
-proclamé, avec raison mais sans succès, essentiellement
-contraires à l'ensemble des conditions de
-l'existence politique du catholicisme: et cette opposition
-ne devait pas, sans doute, être moins
-réelle, quoique moins nettement formulée, chez
-les peuples plus éloignés du centre pontifical. La
-papauté, d'une autre part, tendait, en sens inverse,
-mais avec autant d'efficacité, à la dissolution spontanée
-de cette indispensable subordination, par
-sa disposition croissante à une exorbitante centralisation,
-<span class="pagenum" id="Page_526">526</span>
-qui, au profit de plus en plus exclusif des
-ambitions italiennes, devait justement soulever
-partout ailleurs d'énergiques et opiniâtres susceptibilités
-nationales. Tel est le double effort continu
-qui, avant même toute scission de doctrines, tendait
-directement à dissoudre l'unité intérieure du
-catholicisme, en le décomposant, contre son esprit
-fondamental, en églises nationales indépendantes.
-On voit que ce principe de décomposition
-équivaut essentiellement, dans un ordre de relations
-plus particulier, à celui précédemment caractérisé
-envers la combinaison politique la plus
-générale: il résulte, encore plus clairement, non
-d'influences plus ou moins accidentelles, mais de
-la nature même d'un tel système, considéré surtout
-dans ses bases intellectuelles trop imparfaites,
-et malgré l'admirable supériorité de sa structure
-propre, appréciée au chapitre précédent. Sous l'un
-comme sous l'autre aspect, cette désorganisation
-spontanée devait se trouver suffisamment contenue
-tant que le système n'avait point acquis tout son
-développement principal, et convenablement réalisé
-sa grande mission temporaire. Mais rien ne
-pouvait ensuite empêcher une imminente décomposition
-quand, par l'accomplissement essentiel
-de ces deux conditions, la considération d'un but
-d'activité commun a nécessairement cessé d'être
-<span class="pagenum" id="Page_527">527</span>
-assez prépondérante pour détourner ces divers élémens
-de leur discordance naturelle.</p>
-
-<p>J'ai cru devoir ici caractériser directement, d'une
-manière spéciale quoique sommaire, cette décomposition
-intérieure de la hiérarchie catholique,
-parce que la spontanéité en est jusque ici très mal
-appréciée, par suite de l'illusion très excusable
-qui résulte, à ce sujet, d'un sentiment exagéré de
-la perfection de cette admirable économie, où personne
-n'avait pu encore discerner convenablement
-les éminens attributs dus au beau génie politique
-de ses nobles fondateurs d'avec les imperfections radicales
-imposées par la nature d'un tel âge social
-combinée avec celle de la philosophie correspondante,
-et qui ne pouvaient permettre à cette immense
-création qu'une destinée fugitive et précaire.
-Mais nous sommes heureusement dispensés
-d'une semblable élaboration envers l'organisation
-temporelle, où l'antagonisme fondamental entre
-le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux
-des diverses classes de la hiérarchie féodale
-a été assez bien apprécié, en général, par divers
-philosophes et surtout par Montesquieu, pour
-n'exiger ici aucun nouvel examen, si ce n'est ci-dessous
-quant à ses résultats principaux. La conciliation
-tentée par l'ordre féodal proprement dit,
-entre les deux tendances contradictoires à l'isolement
-<span class="pagenum" id="Page_528">528</span>
-et à la concentration, qui s'y trouvaient pareillement
-consacrées, ne pouvait, évidemment,
-comporter qu'une existence imparfaite et passagère,
-qui ne pouvait survivre à sa destination purement
-temporaire, et qui devait nécessairement
-entraîner la ruine spontanée d'une telle économie,
-soit que l'un ou l'autre des deux élémens dût acquérir
-graduellement une inévitable prépondérance,
-suivant la distinction ci-après expliquée.</p>
-
-<p>Trois réflexions générales méritent d'être ici
-notées au sujet de cette spontanéité de décomposition
-qui, à tant d'égards, caractérise si hautement
-le régime propre au moyen-âge. La première,
-déjà indiquée, consiste à y voir une confirmation
-décisive de l'appréciation fondamentale établie au
-chapitre précédent sur la nature essentiellement
-transitoire de cette phase extrême du système théologique
-et militaire. On peut ainsi sentir aisément
-que tout doit sembler radicalement contradictoire
-et profondément incompréhensible dans l'étude
-sociale du moyen-âge, en s'obstinant à juger un
-tel régime d'après l'esprit absolu de la philosophie
-politique aujourd'hui dominante, tandis que,
-au contraire, tout s'y coordonne naturellement
-et s'y explique sans effort par cette conception rationnelle
-d'un office indispensable mais nécessairement
-passager pour l'ensemble de l'évolution humaine.
-<span class="pagenum" id="Page_529">529</span>
-En second lieu, l'aptitude spéciale de ce
-régime à seconder éminemment l'essor direct des
-nouveaux élémens sociaux n'est pas moins clairement
-manifestée par cette décomposition spontanée,
-que sa tendance caractéristique à permettre
-graduellement la désorganisation finale du système
-théologique et militaire. Car, les divers conflits
-permanens ci-dessus appréciés étaient, par leur
-nature, extrêmement propres à faciliter et même
-à stimuler un tel essor, ainsi que je l'indiquerai
-plus expressément au chapitre suivant, en intéressant
-immédiatement chacun des différens pouvoirs
-antagonistes au développement continu des
-nouvelles forces sociales particulières à la civilisation
-moderne, par le besoin d'y trouver d'importans
-auxiliaires dans leurs contestations mutuelles.
-Il faut, en dernier lieu, regarder cette spontanéité
-de décomposition comme un caractère vraiment
-distinctif du régime catholique et féodal, en ce
-sens qu'elle y était beaucoup plus profondément
-marquée qu'en aucun autre régime antérieur. Dans
-l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était
-pourtant bien plus parfaite, il est fort remarquable,
-ce me semble, que les premiers agens de la désorganisation
-du catholicisme soient toujours et partout
-sortis du sein même du clergé catholique;
-tandis que le passage du polythéisme au monothéisme
-<span class="pagenum" id="Page_530">530</span>
-n'a jamais présenté rien d'analogue, par
-suite de cette confusion fondamentale des deux
-puissances qui caractérisait le régime polythéique
-de l'antiquité. Telle est, en général, la destinée
-purement provisoire de la philosophie théologique
-que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement
-et moralement, elle devient toujours moins
-consistante et moins durable, comme le témoigne
-hautement l'examen comparatif de ses principales
-phases historiques; car, le fétichisme primitif était
-réellement encore mieux enraciné et plus stable
-que le polythéisme lui-même, qui, à son tour, a
-certainement surpassé le monothéisme soit en vigueur
-intrinsèque, soit en durée effective: ce qui,
-avec les principes ordinaires, doit naturellement
-constituer un paradoxe inexplicable, que notre
-théorie, au contraire, résout avec facilité, en représentant
-spontanément le progrès rationnel des
-conceptions théologiques comme ayant dû surtout
-consister en un continuel décroissement d'intensité.</p>
-
-<p>Une considération trop exclusive de cette remarquable
-spontanéité de décomposition qui caractérise
-l'ensemble du régime propre au moyen-âge,
-pourrait d'abord faire penser que la désorganisation
-nécessaire de ce régime aurait pu être ainsi
-entièrement abandonnée à son cours naturel,
-<span class="pagenum" id="Page_531">531</span>
-jusqu'à ce que les nouveaux élémens sociaux fussent
-assez développés pour entreprendre une lutte directe
-et décisive, sans exiger la périlleuse intervention
-spéciale d'une doctrine critique formellement
-érigée en système de négation absolue, et de façon,
-par suite, à éviter essentiellement les immenses
-embarras qui en sont résultés. Mais une semblable
-appréciation serait aussi vicieuse, en sens inverse,
-que l'hypothèse ordinaire, ci-dessus rectifiée, qui,
-exagérant, au-delà de toute possibilité, la vraie
-puissance de cette philosophie négative, en fait uniquement
-dériver toute la dissolution de la constitution
-catholique et féodale, indépendamment d'aucune
-décomposition spontanée. Car, celle-ci, quoique
-ayant dû précéder, restait nécessairement insuffisante,
-si, parvenue à un certain degré, ci-après
-déterminé, sa marche n'eût enfin pris graduellement
-un caractère systématique, rigoureusement
-indispensable à la véritable issue générale d'une
-telle élaboration sociale. Non-seulement la doctrine
-critique ou révolutionnaire a, évidemment, contribué
-beaucoup à accélérer et à propager la désorganisation
-naturelle du régime propre au moyen-âge,
-et par suite de l'ensemble du système théologique
-et militaire, dont il constituait la dernière phase
-essentielle: mais sa principale destination, où elle
-ne pouvait être aucunement suppléée, a surtout
-<span class="pagenum" id="Page_532">532</span>
-consisté à servir alors d'organe nécessaire au besoin
-croissant d'une entière réorganisation sociale, en
-manifestant l'impuissance de plus en plus complète
-du système ancien à diriger le mouvement fondamental
-de la civilisation moderne, et en rendant
-hautement irrévocable cette dissolution spontanée,
-qui, sans cela, eût tendu naturellement à faire
-concevoir la grande solution politique comme toujours
-réductible à une simple restauration, quoique
-celle-ci devînt, au fond, de plus en plus chimérique.
-Dans leurs luttes même les plus intenses,
-les diverses forces catholiques et féodales conservaient
-spontanément un respect sincère et profond
-pour tous les principes essentiels de la constitution
-générale, sans soupçonner la portée finale des graves
-atteintes qu'ils devaient indirectement recevoir
-de tels débats: en sorte que cet antagonisme spontané
-eût pu se prolonger presque indéfiniment sans
-caractériser la décadence radicale du régime correspondant,
-tant que rien de systématique ne
-venait s'y mêler pour consacrer, par une formule
-négative correspondante, chacune des pertes successives
-du régime ancien, ainsi devenues irréparables.
-Un examen superficiel pourrait d'abord
-faire confondre, par exemple, l'audacieuse spoliation
-des églises françaises et germaniques au profit
-des chevaliers de Charles-Martel, avec l'avide usurpation
-<span class="pagenum" id="Page_533">533</span>
-des biens ecclésiastiques par les barons
-anglais du seizième siècle; et cependant l'une
-n'était, au fond, qu'une perturbation grave mais
-momentanée, bientôt suivie d'une large et facile
-réparation, tandis que l'autre tendait hautement
-à la ruine irrévocable de l'organisation catholique:
-or, cette différence capitale entre deux mesures
-matériellement analogues résulte surtout de ce que
-la première, indépendante de tout principe hostile,
-ne constituait qu'un violent expédient financier,
-dû au sentiment, peut-être exagéré, d'un
-imminent besoin public, au lieu que la seconde se
-rattachait directement à une doctrine formelle de
-désorganisation systématique de la hiérarchie sacerdotale.
-C'est ainsi que, à tous égards, et dans
-ses divers degrés, la philosophie négative ou révolutionnaire
-des trois derniers siècles, quoique ne
-pouvant être primitivement qu'une simple conséquence
-générale de la nouvelle situation sociale
-amenée par la dissolution spontanée du régime
-ancien, devait ensuite exercer une indispensable
-réaction pour imprimer à cette marche naturelle
-un caractère vraiment décisif, propre à mettre en
-évidence le besoin croissant d'une régénération
-finale: jusque là, et tant que la décomposition,
-purement politique ou même morale, ne s'étendait
-point directement aux principes intellectuels de
-<span class="pagenum" id="Page_534">534</span>
-l'antique constitution, les altérations successives,
-quelque graves qu'elles pussent être, d'après les
-différens conflits partiels, se présentaient toujours
-nécessairement comme susceptibles de rectifications
-suffisantes à l'issue de conflits inverses.
-Sans l'influence nécessaire de cette doctrine critique,
-les peuples modernes eussent consumé indéfiniment
-leur principale activité politique en une
-déplorable prolongation, aussi dangereuse que
-stérile, de l'antagonisme propre au moyen-âge,
-entre les élémens d'un système déjà essentiellement
-ébranlé et tendant spontanément dès lors à devenir
-de plus en plus hostile au développement ultérieur
-de l'évolution sociale. Car, malgré son impuissance
-finale à diriger désormais le mouvement
-humain, ce système devait naturellement conserver
-ses prétentions à la suprématie tant qu'elle ne
-lui était pas directement déniée; en sorte qu'aucune
-véritable réorganisation ne pouvait être ni tentée,
-ni même conçue, tant qu'un tel déblai n'était pas
-d'abord suffisamment opéré. A quelques orages
-qu'ait donné lieu cette indispensable opération
-préalable, il serait d'ailleurs injuste de méconnaître
-qu'elle a dû toutefois en prévenir beaucoup d'autres,
-dès lors même difficilement appréciables,
-en posant seule un terme réellement décisif à la
-suite presque indéfinie des agitations intestines de
-<span class="pagenum" id="Page_535">535</span>
-l'ancien système social. Tel devait donc être le
-principal office directement propre à la doctrine
-critique, que la décomposition spontanée de la
-constitution catholique et féodale rendait seulement
-possible, sans pouvoir aucunement y suppléer.
-Quant à l'hypothèse qui représenterait la
-dissolution finale du régime monothéique comme
-ayant pu s'accomplir, d'une manière essentiellement
-calme, sans exiger l'intervention active et
-prolongée d'une semblable doctrine, par la seule
-opposition naturelle des nouveaux élémens sociaux,
-on n'y saurait voir certainement qu'une pure
-utopie philosophique, entièrement inconciliable
-avec la véritable marche de la civilisation moderne:
-puisque, après leur premier élan au moyen-âge,
-l'esprit scientifique et l'activité industrielle, loin
-d'être immédiatement susceptibles d'une destination
-politique qui n'eût alors abouti qu'à entraver
-leur essor caractéristique, ne pouvaient ensuite
-se développer convenablement que lorsque le système
-théologique et militaire aurait d'abord été
-suffisamment ébranlé, ainsi que je l'expliquerai
-spécialement au chapitre suivant, quoique leur
-influence sociale ait dû devenir, en dernier lieu,
-et surtout aujourd'hui, la meilleure garantie contre
-toute vaine restauration du passé.</p>
-
-<p>L'inévitable avénement de cette philosophie
-<span class="pagenum" id="Page_536">536</span>
-négative n'est pas à son tour, plus difficile à démontrer
-que son indispensable coopération dans
-l'évolution générale des sociétés modernes. En
-s'arrêtant surtout, comme nous pouvons le faire
-en ce moment, à la première des deux phases essentielles
-que j'y distinguerai ci-après, et qui
-aboutit à la désorganisation radicale de la constitution
-catholique par le protestantisme proprement
-dit, il est aisé de comprendre qu'elle devait
-spontanément résulter, en temps convenable, de
-la nature même du régime monothéique. D'abord,
-le monothéisme introduit toujours nécessairement,
-au sein de la théologie, un certain esprit individuel
-d'examen et de discussion, par cela seul que
-les croyances secondaires n'y sauraient être spécialisées
-au même degré que dans le polythéisme,
-où les moindres détails étaient d'avance dogmatiquement
-fixés: c'est ainsi que tout régime
-monothéique doit naturellement procurer aux
-intelligences un premier état normal de liberté
-philosophique, ne fût-ce que pour déterminer le
-mode propre d'administration de la puissance surnaturelle
-dans chaque cas particulier. Aussi l'esprit
-d'hérésie théologique, évidemment étranger
-au polythéisme, fut-il constamment inséparable
-d'un monothéisme quelconque, par suite des inévitables
-divergences que doit produire cette libre
-<span class="pagenum" id="Page_537">537</span>
-activité spéculative à l'égard de conceptions essentiellement
-vagues et arbitraires. Mais cette tendance
-universelle du monothéisme, que l'islamisme lui-même
-laisse distinctement apercevoir, devait évidemment
-recevoir du catholicisme son principal
-développement, comme je l'ai déjà indiqué au
-chapitre précédent, à cause de la division fondamentale
-des deux puissances qui en constituait
-le caractère essentiel: puisqu'une telle séparation
-provoquait directement à l'extension régulière des
-habitudes de libre examen depuis les discussions
-purement théologiques jusqu'aux questions vraiment
-sociales, pour y constater successivement
-les légitimes applications spéciales de la doctrine
-commune. Quoique cette influence nécessaire se
-soit fait plus ou moins sentir pendant tout le
-cours du moyen-âge, la décomposition spontanée
-du régime correspondant a dû surtout lui procurer
-un énergique accroissement, d'après l'usage
-plus continu et plus important d'une telle liberté
-intellectuelle dans le double conflit général, ci-dessus
-apprécié, qui a naturellement désorganisé
-le système catholique, soit par la lutte des divers
-pouvoirs temporels contre le pouvoir spirituel, soit
-par l'opposition des clergés nationaux au pontificat
-central. Telle est, en réalité, l'origine primitive,
-certes pleinement inévitable, de cet appel
-<span class="pagenum" id="Page_538">538</span>
-au libre examen individuel, qui caractérise essentiellement
-le protestantisme, première phase générale
-de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs
-qui soutinrent si long-temps contre les papes
-l'autorité des rois, ou les résistances correspondantes
-des églises nationales aux décisions romaines,
-ne pouvaient certainement éviter de
-s'attribuer, d'une manière de plus en plus systématique,
-un droit personnel d'examen, qui, de
-sa nature, ne devait pas, sans doute, rester indéfiniment
-concentré entre de telles intelligences
-ni sur de telles applications; et qui, en effet,
-spontanément étendu ensuite, par une invincible
-nécessité, à la fois mentale et sociale, à tous les
-individus et à toutes les questions, a graduellement
-amené la destruction radicale, d'abord de
-la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie,
-et enfin du dogme lui-même. Une aussi évidente
-filiation générale ne saurait exiger ici de plus
-amples explications, sauf celles que son usage
-ultérieur va bientôt faire implicitement sentir.</p>
-
-<p>Quant au caractère propre de cette philosophie
-transitoire, dont l'intervention croissante, pendant
-les trois derniers siècles, est maintenant démontrée,
-en principe, non moins inévitable qu'indispensable,
-il est clairement déterminé par la
-nature même de la destination que nous lui avons
-<span class="pagenum" id="Page_539">539</span>
-reconnue, et à laquelle pouvait seule convenablement
-satisfaire une doctrine systématique de
-négation absolue, successivement étendue aux
-principales questions morales et sociales, comme
-je l'ai déjà suffisamment établi, quoique à une
-autre intention, dès le début du volume précédent.
-C'est ce que la raison publique a depuis
-long-temps essentiellement reconnu, d'une manière
-implicite mais irrécusable, en consacrant,
-d'un aveu unanime, la dénomination très expressive
-de protestantisme, qui, bien que restreinte
-ordinairement au premier état d'une telle doctrine,
-ne convient pas moins, au fond, à l'ensemble
-total de la philosophie révolutionnaire.
-En effet, cette philosophie, depuis le simple luthéranisme
-primitif, jusqu'au déisme du siècle
-dernier, et sans même excepter ce qu'on nomme
-l'athéisme systématique, qui en constitue la plus
-extrême phase<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, n'a jamais pu être historiquement
-<span class="pagenum" id="Page_540">540</span>
-qu'une protestation croissante et de plus en
-plus méthodique contre les bases intellectuelles
-de l'ancien ordre social, ultérieurement étendue,
-par une suite nécessaire de sa nature absolue, à
-toute véritable organisation quelconque. A quelques
-graves dangers que dût exposer cet esprit
-radicalement négatif, il faut y reconnaître une
-condition fondamentale de la grande transition
-intellectuelle et sociale que devait finalement diriger
-une telle philosophie. Car, dans les diverses
-révolutions antérieures, qui n'avaient jamais pu
-consister qu'en des modifications plus ou moins
-profondes d'un même système primordial, l'entendement
-humain pouvait toujours subordonner
-essentiellement la destruction de chaque forme
-ancienne à l'institution d'une forme nouvelle dont
-il apercevait plus ou moins nettement le principal
-<span class="pagenum" id="Page_541">541</span>
-caractère, de manière à éviter la situation exclusivement
-critique: or il n'en pouvait plus être
-ainsi pour cette révolution finale, destinée à accomplir
-la plus entière rénovation, non-seulement
-sociale, mais d'abord et surtout mentale,
-que puisse offrir l'ensemble total de l'évolution
-humaine. L'indispensable obligation, ci-dessus
-caractérisée, d'exécuter ou du moins de constituer
-alors l'opération critique long-temps avant
-que les nouveaux élémens sociaux pussent être
-assez élaborés pour indiquer spontanément, même
-par une vague approximation générale, la vraie
-tendance définitive de l'humanité, conduisait
-évidemment à concevoir la destruction de l'ordre
-ancien en vue d'un avenir radicalement indéterminé.
-Par une suite nécessaire de cette situation
-sans exemple, les principes critiques ne pouvaient
-certainement acquérir toute l'énergie convenable
-à leur destination qu'en devenant enfin essentiellement
-absolus. Si des conditions quelconques
-avaient dû être toujours imposées aux droits négatifs
-dont ils proclamaient l'exercice systématique,
-comme elles ne pouvaient encore se rapporter aucunement
-au nouveau système social, dont la
-nature reste, même aujourd'hui, trop imparfaitement
-connue, elles auraient été forcément inspirées
-par l'organisation même qu'il s'agissait de
-<span class="pagenum" id="Page_542">542</span>
-détruire, d'où serait résulté l'avortement total de
-cette indispensable opération révolutionnaire. Je
-dois me borner ici à rattacher le principe général
-de cette importante explication à l'ensemble de
-notre appréciation historique: quant à ses développements
-les plus essentiels, ils ont été déjà
-suffisamment indiqués au quarante-sixième chapitre,
-quoique sous un aspect un peu différent;
-la participation spéciale des divers dogmes critiques
-à leur destination commune se trouvera d'ailleurs
-historiquement déterminée ci-dessous, au
-moins sous forme implicite. Le profond caractère
-d'hostilité et de défiance systématiques, de plus
-en plus manifesté par cette philosophie négative
-envers tout pouvoir quelconque, sa tendance
-instinctive et absolue au contrôle et à la réduction
-des diverses puissances sociales, sont désormais
-assez motivés, soit dans leur inévitable origine,
-soit dans leur but indispensable, pour que le lecteur
-attentif puisse aisément suppléer aux éclaircissemens
-secondaires que je suis obligé d'écarter
-à ce sujet.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label"><b>Note 25</b>:</span></a>
-Quoique cette phase finale de la philosophie métaphysique
-doive être, par cela même, suivant notre théorie, la plus rapprochée de
-l'état positif, et former ainsi, surtout aujourd'hui, une dernière préparation
-indispensable au vrai régime définitif de l'entendement humain,
-une appréciation superficielle ou malveillante peut seule faire
-confondre avec la philosophie positive une doctrine aussi éminemment
-négative, nécessairement plus transitoire qu'aucune autre, qui condamne,
-d'une manière dogmatiquement absolue, toute coopération
-essentielle des croyances religieuses à l'évolution générale de l'humanité,
-où la philosophie positive leur assigne rationnellement, au contraire,
-d'après sa loi la plus fondamentale, un office initial, long-temps
-indispensable, à tous égards, bien que nécessairement provisoire. La
-prépondérance d'un tel système ne saurait, au fond, aboutir, dans la
-pratique, en substituant le culte de la nature à celui du créateur, qu'à
-organiser une sorte de panthéisme métaphysique, d'où l'esprit pourrait
-aisément rétrograder vers les diverses phases successives du système
-théologique plus ou moins modifié, de manière à constituer bientôt
-une situation encore plus éloignée, en réalité, que l'état purement catholique
-du véritable régime positif. J'ai cru convenable d'indiquer,
-en passant, cette explication spéciale, qui s'adresse exclusivement aux
-juges de bonne foi: quant aux autres, il serait évidemment superflu
-de s'en occuper.</p>
-
-<p>Afin de compléter convenablement cette appréciation
-abstraite de la marche générale propre à
-la doctrine critique ou révolutionnaire des trois
-derniers siècles, il ne me reste plus qu'à établir
-sommairement la division nécessaire de son développement
-<span class="pagenum" id="Page_543">543</span>
-essentiel en deux grandes phases successives,
-qui partagent cette mémorable période
-historique en deux portions peu inégales. Dans la
-première, qui comprend les diverses formes principales
-du protestantisme proprement dit, le droit
-individuel d'examen, quoique pleinement proclamé,
-reste néanmoins toujours contenu entre les
-limites plus ou moins étendues de la théologie
-chrétienne, et, par suite, l'esprit de discussion
-dissolvante, accessoirement relatif au dogme, s'attache
-alors surtout à ruiner, au nom même du
-christianisme, l'admirable système de la hiérarchie
-catholique, qui en constituait socialement la seule
-réalisation fondamentale: c'est là que le caractère
-d'inconséquence inhérent à l'ensemble de la
-philosophie négative se trouve le plus hautement
-prononcé, par la prétention constante à réformer
-le christianisme en détruisant radicalement les
-plus indispensables conditions de son existence
-politique. La seconde phase se rapporte essentiellement
-aux divers projets de déisme plus ou moins
-pur propres à ce qu'on appelle vulgairement la
-philosophie du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, quoique sa formation
-méthodique appartienne réellement au milieu du
-siècle précédent; le droit d'examen y est, en principe,
-reconnu indéfini, mais on croit vainement
-pouvoir, en fait, y contenir la discussion métaphysique
-<span class="pagenum" id="Page_544">544</span>
-entre les limites les plus générales du
-monothéisme, dont les bases intellectuelles semblent
-d'abord inébranlables, bien qu'elles soient
-à leur tour aisément renversées avant la fin de
-cette période, par un prolongement nécessaire de
-la même élaboration critique, chez les esprits dont
-l'émancipation est la plus avancée: l'inconséquence
-mentale est ainsi très notablement diminuée,
-par suite de l'uniforme extension de l'analyse
-destructive, mais l'incohérence sociale y
-devient peut-être encore plus sensible, d'après la
-tendance absolue à fonder éternellement la régénération
-politique sur une série exclusive de simples
-négations, qui ne pourraient finalement
-aboutir qu'à une anarchie universelle. On peut
-d'ailleurs regarder le socinianisme comme ayant
-naturellement fourni la principale transition historique
-de l'une à l'autre phase. Du reste, la seule
-appréciation précédente fait aussitôt ressortir, ce
-me semble, la formation nécessaire de chacune
-d'elles ainsi que leur filiation spontanée: car, si,
-d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait évidemment
-s'arroger d'abord un exercice indéfini, et devait
-préalablement s'imposer des bornes qui facilitaient
-son admission, il est clair, d'une autre part,
-que ces limites, bien que toujours proposées
-comme absolues, ne pouvaient être éternellement
-<span class="pagenum" id="Page_545">545</span>
-respectées, et que même le premier usage du droit
-de discussion avait dû conduire à de telles divagations
-ou perturbations religieuses que les plus
-énergiques intelligences devaient enfin éprouver
-un pressant besoin, à la fois mental et social, de
-se dégager entièrement d'un ordre d'idées aussi
-arbitraire et aussi discordant, ainsi devenu directement
-contraire à sa vraie destination primitive.
-La distinction générale de ces deux phases est tellement
-indispensable, que malgré leur extension
-naturelle, sous des formes diverses mais politiquement
-équivalentes, à tous les peuples de l'Europe
-occidentale, elles n'ont pas dû avoir cependant le
-même siége principal, comme j'aurai lieu de l'indiquer
-ci-dessous. Il a dû aussi exister entre elles une
-différence très prononcée quant à la participation
-plus ou moins importante, quoique toujours seulement
-accessoire, des nouveaux élémens sociaux.
-Car, l'esprit positif était certainement trop peu développé
-d'abord, concentré chez des intelligences
-trop exceptionnelles et trop isolées, et en même
-temps réduit encore à des sujets trop restreints,
-pour être susceptible d'exercer aucune notable influence
-sur l'avénement effectif du protestantisme,
-qui a dû, au contraire, utilement accélérer son
-propre essor: tandis que, dans la seconde phase,
-sa puissante intervention, bien que presque toujours
-<span class="pagenum" id="Page_546">546</span>
-indirecte, se fait distinctement sentir, pour
-procurer spontanément à l'analyse anti-théologique
-une consistance rationnelle qu'elle ne pouvait autrement
-obtenir, et qui doit finalement rester la
-principale base de son efficacité ultérieure.</p>
-
-<p>Telles sont les diverses considérations fondamentales
-que je devais ici établir sommairement
-sur la marche nécessaire et l'enchaînement naturel
-des différens degrés essentiels propres au grand
-mouvement de décomposition radicale, d'abord
-spontané, et ensuite systématique, qui caractérise
-surtout l'évolution politique des sociétés modernes
-pendant les cinq derniers siècles, tendant
-à l'entière dissolution de la constitution catholique
-et féodale, dernier état général de l'organisme
-théologique et militaire. Ainsi se trouve déjà suffisamment
-expliqué, en principe, le profond intérêt
-de tant d'hommes éminens, et la sympathie
-instinctive des masses populaires, pour cette longue
-et mémorable élaboration, qui, malgré sa
-nature essentiellement révolutionnaire, n'en constituait
-pas moins un préambule strictement nécessaire
-à la régénération finale de l'humanité. Son
-cours graduel n'a dû, en effet, éprouver d'opposition
-vraiment capitale qu'en vertu des craintes
-légitimes d'entier bouleversement social naturellement
-inspirées par ses divers progrès caractéristiques,
-<span class="pagenum" id="Page_547">547</span>
-et qui pouvaient seules procurer une
-véritable énergie à la résistance des anciens pouvoirs,
-eux-mêmes d'ailleurs spontanément entraînés,
-à leur insu, à participer, sous des formes
-plus ou moins directes, à l'ébranlement universel.
-Les chefs, volontaires ou involontaires, qui dirigèrent
-successivement cet immense mouvement,
-à la fois politique et philosophique, furent nécessairement
-presque toujours placés, surtout depuis
-le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, dans une situation générale extrêmement
-difficile, qui doit faire juger avec une
-indulgence spéciale l'ensemble de leurs opérations,
-d'après l'obligation, de plus en plus contradictoire,
-et néanmoins insurmontable, de satisfaire
-également aux besoins simultanés d'ordre et de
-progrès, qui, bien que pareillement impérieux,
-devaient alors tendre graduellement à devenir
-presque inconciliables. Pendant toute cette période,
-on doit regarder la haute capacité politique
-comme ayant surtout consisté à poursuivre, avec
-une infatigable sagesse, dirigée par une heureuse
-appréciation instinctive de la vraie situation sociale,
-la démolition continue de l'ordre ancien,
-tout en évitant, autant que possible, les perturbations
-anarchiques, sans cesse imminentes, vers
-lesquelles tendaient spontanément les conceptions
-critiques qui devaient présider à cette désorganisation,
-<span class="pagenum" id="Page_548">548</span>
-de manière à tirer finalement une véritable
-utilité sociale de ce même esprit d'inconséquence
-logique qui les caractérisait constamment.
-Cette habileté fondamentale, dans l'usage politique
-de la critique métaphysique, n'était certes, eu
-égard aux temps, ni moins importante ni moins
-délicate que celle si justement admirée, à l'époque
-précédente, quant à la salutaire application sociale
-de la doctrine théologique, dont l'administration
-mal dirigée pouvait devenir également
-funeste, quoique suivant d'autres modes. En même
-temps, l'extrême imperfection logique de cette
-philosophie négative, néanmoins toujours sortie
-finalement victorieuse des divers débats essentiels
-qu'elle a successivement suscités ou soutenus, est
-éminemment propre à vérifier son intime harmonie
-spontanée avec les principaux besoins de la
-situation sociale correspondante; puisque, dans
-toute autre hypothèse, son succès effectif serait
-évidemment inexplicable, à moins de recourir à
-l'absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades,
-conduits, par l'insuffisance radicale de
-leurs théories historiques, à supposer sérieusement,
-à cet égard, une sorte de délire chronique
-et universel, qui aurait ainsi miraculeusement
-surgi depuis trois siècles chez l'élite de l'humanité.
-Nous ne pouvons donc plus considérer désormais
-<span class="pagenum" id="Page_549">549</span>
-l'ensemble de ce mémorable mouvement critique
-qu'en y voyant sans cesse, non une simple perturbation
-accidentelle, mais l'un des degrés nécessaires
-de la grande évolution sociale, à quelques
-graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui
-son irrationnelle prolongation exclusive.</p>
-
-<p>Avant de pousser plus loin l'analyse générale
-d'une telle opération, par la saine appréciation
-historique de ses principaux résultats définitifs,
-il est indispensable de déterminer maintenant,
-d'une manière spéciale quoique sommaire, quels
-durent être proprement ses organes essentiels,
-dont la nature distinctive a dû beaucoup influer
-sur l'accomplissement effectif de la phase
-révolutionnaire qui vient d'être abstraitement caractérisée.</p>
-
-<p>Ces divers organes ayant dû exercer leur plus
-grande activité sociale en un temps dont l'absorption
-croissante du pouvoir spirituel par le pouvoir
-temporel constitue nécessairement le principal
-caractère politique, la distinction générale entre
-ces deux puissances n'y saurait être fort nettement
-tranchée, et y semble même d'abord impossible à
-poursuivre, quoiqu'elle doive, à priori, se retrouver
-toujours, sous une forme quelconque,
-dans tous les aspects fondamentaux propres à la
-civilisation moderne. Mais, par une plus profonde
-<span class="pagenum" id="Page_550">550</span>
-analyse, il devient aisé de reconnaître historiquement,
-parmi les différentes forces sociales qui ont
-présidé à la transition révolutionnaire des cinq
-derniers siècles, une division naturelle en deux
-classes vraiment distinctes, malgré leur intime
-affinité, celle des métaphysiciens et celle des légistes,
-dont la première constitue, en réalité,
-l'élément spirituel et la seconde l'élément temporel
-de cette sorte de régime mixte et équivoque
-qui devait correspondre à cette situation de plus
-en plus contradictoire et exceptionnelle. Tous
-deux devaient, en temps convenable, comme je vais
-l'indiquer, émaner spontanément des élémens respectifs
-de l'ancien système, l'un de la puissance
-catholique, l'autre de l'autorité féodale, et constituer
-ensuite envers eux une rivalité graduellement
-hostile, quoique long-temps secondaire.
-Leur commun essor commence à devenir très
-distinct dans les temps même de la plus grande
-splendeur du régime monothéique, surtout en
-Italie, qui, pendant le cours entier du moyen-âge,
-a toujours hautement devancé, sous tous les rapports
-quelconques, même sociaux, tout le reste
-de l'occident, et où l'on remarque, en effet, dès
-le <span class="cs7">XII</span><sup>e</sup> siècle, l'importance rapidement croissante,
-non-seulement des métaphysiciens, mais aussi des
-légistes, principalement chez les villes libres de la
-<span class="pagenum" id="Page_551">551</span>
-Lombardie et de la Toscane. Mais ces forces nouvelles
-ne pouvaient cependant développer leur vrai
-caractère propre que dans les grandes luttes intestines,
-ci-dessus appréciées, qui devaient constituer
-la partie spontanée du mouvement de décomposition,
-et dans lesquelles leur intervention
-nécessaire devait poser les fondemens naturels de
-cette puissance exceptionnelle qui leur a conféré
-jusqu'ici la direction immédiate de notre progression
-politique. C'est surtout en France qu'un tel
-développement me semble, au moins alors, devoir
-être spécialement étudié, comme y étant plus net
-et plus complet que partout ailleurs, vu l'influence
-bien distincte et néanmoins solidaire qu'y
-acquièrent simultanément les universités et les
-parlemens, principaux organes permanens, soit de
-l'action métaphysique, soit du pouvoir des légistes.
-Je dois enfin, pour plus de clarté, avertir déjà
-que chacune de ces deux classes se subdivise, par
-sa nature, en deux corporations très différentes,
-l'une essentielle et primitive, l'autre accessoire et
-secondaire: c'est-à-dire, les métaphysiciens en
-docteurs proprement dits et en simples littérateurs,
-et les légistes en juges et en avocats, abstraction
-faite des gens de robe plus subalternes.
-Pendant la très majeure partie de l'existence politique
-propre à cette sorte de régime transitoire,
-<span class="pagenum" id="Page_552">552</span>
-la première section de chaque classe y a été nécessairement
-prépondérante, sans quoi la commune
-puissance n'aurait pu acquérir ni conserver
-aucune consistance réelle; aussi devons-nous ici
-l'avoir presque exclusivement en vue, en considérant
-l'autre comme une force purement auxiliaire.
-C'est seulement de nos jours que, des deux
-côtés, cette dernière a pris, à son tour, l'ascendant,
-ainsi que je l'expliquerai au cinquante-septième
-chapitre, de manière à annoncer spontanément
-le dernier terme de cette singulière anomalie
-politique. D'après ces divers éclaircissemens préalables,
-il est maintenant facile de concevoir nettement
-l'avénement nécessaire et la destination
-naturelle de ces deux forces modificatrices, malgré
-l'obscurité et la confusion que doit d'abord
-offrir l'étude générale d'un régime aussi équivoque.</p>
-
-<p>Quant à l'élément spirituel, qui, même en ce
-cas, demeure le plus caractéristique, nos explications
-antérieures permettent de comprendre aisément
-la prépondérance sociale que dut graduellement
-acquérir l'esprit métaphysique aux temps
-ci-dessus indiqués, ainsi que son office spontané
-dans la grande transition révolutionnaire, abstraction
-faite d'ailleurs en ce moment de sa haute
-influence simultanée sur l'essor naissant de l'esprit
-<span class="pagenum" id="Page_553">553</span>
-scientifique, qui sera convenablement appréciée
-au chapitre suivant. Depuis cette division vraiment
-fondamentale de la philosophie grecque en philosophie
-morale et philosophie naturelle, qui a toujours
-dominé jusqu'ici l'ensemble du mouvement
-mental de l'élite de l'humanité, et que j'ai historiquement
-caractérisée dans la <a href="#Page_115">cinquante-troisième
-leçon</a>, l'esprit métaphysique a présenté concurremment
-deux formes extrêmement différentes et
-graduellement antagonistes, en harmonie avec une
-telle distinction: la première, dont Platon doit être
-regardé comme le principal organe, beaucoup plus
-rapprochée de l'état théologique, et tendant d'abord
-à le modifier plutôt qu'à le détruire; la seconde,
-ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au
-contraire, de l'état positif, et tendant réellement
-à dégager l'entendement humain de toute tutelle
-théologique proprement dite. L'une ne fut, par
-sa nature, essentiellement critique qu'envers le
-polythéisme, dont elle poursuivit activement
-l'universelle déchéance; elle présida, surtout,
-comme je l'ai montré, à l'organisation graduelle
-du monothéisme, qui, une fois constitué, détermina
-spontanément la fusion finale de ce premier
-esprit métaphysique dans l'esprit purement théologique
-propre à cette dernière phase essentielle
-de la philosophie religieuse. Au contraire, l'autre,
-<span class="pagenum" id="Page_554">554</span>
-d'abord principalement livrée à l'étude générale du
-monde extérieur, dut être, dans son application,
-long-temps accessoire, aux conceptions sociales,
-nécessairement et constamment critique, d'après
-la combinaison intime et permanente de sa tendance
-anti-théologique avec son impuissance
-radicale à produire, par elle-même, aucune véritable
-organisation. C'est à ce dernier esprit métaphysique
-que devait naturellement appartenir la
-direction mentale du grand mouvement révolutionnaire
-que nous apprécions. Spontanément
-écarté par la prépondérance platonicienne tant
-que l'organisation du système catholique devait
-principalement occuper les hautes intelligences,
-suivant les explications du chapitre précédent,
-cet esprit aristotélicien, qui n'avait jamais cessé
-de cultiver et d'agrandir en silence son domaine
-inorganique, dut tendre à s'emparer, à son tour,
-du principal ascendant philosophique, en s'étendant
-aussi au monde moral et même social, aussitôt
-que cette immense opération politique, enfin
-suffisamment consommée, laissa naturellement
-prédominer désormais le besoin de l'essor purement
-rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième
-siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du
-régime monothéique, le triomphe croissant de la
-scolastique vint réellement constituer le premier
-<span class="pagenum" id="Page_555">555</span>
-agent général de la désorganisation radicale de la
-puissance et de la philosophie théologiques, quelque
-paradoxale que puisse d'abord sembler cette
-propriété d'émancipation attribuée à une doctrine
-aujourd'hui si aveuglément décriée. La principale
-consistance politique de cette nouvelle force spirituelle,
-de plus en plus distincte et bientôt rivale
-du pouvoir catholique, quoiqu'elle en fût primitivement
-émanée, résultait de son aptitude naturelle
-à s'emparer graduellement de la haute instruction
-publique, dans les universités qui, d'abord destinées
-presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique,
-devaient nécessairement embrasser ensuite
-tous les ordres essentiels de culture intellectuelle.
-En appréciant, de ce point de vue historique,
-l'&oelig;uvre de saint Thomas d'<ins id="cor_21" title="Acquin">Aquin</ins> et même le
-poëme de Dante, on reconnaît aisément que ce
-nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement
-envahi toute l'étude intellectuelle et morale
-de l'homme individuel, et commençait aussi
-à s'étendre directement aux spéculations sociales,
-de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable
-à affranchir définitivement la raison humaine
-de la tutelle purement théologique. Par la mémorable
-canonisation du grand docteur scolastique,
-d'ailleurs légitimement due à ses éminens services
-politiques, les papes montraient à la fois leur propre
-<span class="pagenum" id="Page_556">556</span>
-entraînement involontaire vers la nouvelle
-activité mentale, et leur admirable prudence à
-s'incorporer, autant que possible, tout ce qui ne
-leur était point manifestement hostile. Quoi qu'il
-en soit, le caractère anti-théologique d'une telle
-métaphysique ne dut long-temps se manifester
-que par la direction plus subtile et l'énergie plus
-prononcée qu'elle imprima d'abord à l'esprit de
-schisme et d'hérésie, nécessairement inséparable,
-à un degré quelconque, de toute philosophie monothéique,
-comme je l'ai noté ci-dessus. Mais les
-grandes luttes décisives du quatorzième et du quinzième
-siècle contre la puissance européenne des
-papes et contre la suprématie ecclésiastique du siége
-pontifical, vinrent enfin procurer spontanément
-une large et durable application sociale à ce nouvel
-esprit philosophique, qui, ayant déjà atteint la
-pleine maturité spéculative dont il était susceptible,
-dut désormais tendre surtout à prendre aux
-débats politiques une participation croissante, qui,
-par sa nature, ne pouvait être que de plus en plus
-négative envers l'ancienne organisation spirituelle,
-et même, par une conséquence involontaire, ultérieurement
-dissolvante pour le pouvoir temporel
-correspondant, dont elle avait d'abord tant secondé
-le système d'envahissement universel. Telle
-est l'incontestable filiation historique qui, jusqu'au
-<span class="pagenum" id="Page_557">557</span>
-siècle dernier, a naturellement placé, dans tout
-notre occident, la puissance métaphysique des universités
-à la tête du mouvement de décomposition,
-non-seulement tant qu'il est surtout resté spontané,
-mais ensuite quand il est devenu systématique,
-suivant nos explications antérieures. Il serait
-inutile d'insister ici davantage sur ce sujet maintenant
-assez éclairci, sauf l'appréciation ultérieure
-des résultats principaux de ce grand mouvement,
-qui répandra indirectement un nouveau jour sur
-l'ensemble de l'analyse précédente.</p>
-
-<p>Considérant maintenant l'élément temporel correspondant,
-il devient facile de concevoir historiquement
-l'intime corelation naturelle, à la fois
-quant aux doctrines et quant aux personnes, entre
-la classe des métaphysiciens scolastiques et
-celle des légistes contemporains. Car, en premier
-lieu, c'est, évidemment, par l'étude du droit,
-et d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel
-esprit philosophique propre à la fin du moyen-âge
-dut pénétrer graduellement dans le domaine des
-questions sociales; et, en second lieu, l'enseignement
-du droit devait dès-lors constituer une partie
-capitale des attributions universitaires, outre que les
-canonistes proprement dits, dérivation immédiate,
-non moins que les purs scolastiques, du système
-catholique, avaient dû spontanément former, surtout
-<span class="pagenum" id="Page_558">558</span>
-en Italie, le premier ordre de légistes assujéti
-à une organisation distincte et régulière. L'affinité
-mutuelle de ces deux forces sociales est tellement
-prononcée, qu'on pourrait même, par une appréciation
-exagérée, être tenté de regarder les légistes
-comme une sorte de métaphysiciens passés
-de l'état spéculatif à l'état actif, ce qui conduirait
-à méconnaître vicieusement leur origine propre et
-directe. Un examen plus complet montre bientôt
-leur véritable source historique dans une simple
-émanation spontanée de la puissance féodale, dont
-ils furent partout destinés primitivement à faciliter
-les fonctions judiciaires, par une intervention
-de plus en plus indispensable, quoique long-temps
-subalterne. Outre l'influence générale de leur éducation
-essentiellement métaphysique, ils devaient
-eux-mêmes, presque dès l'origine, manifester spécialement
-une tendance plus ou moins hostile
-envers la puissance catholique, d'après l'opposition
-croissante qui devait naturellement surgir
-chez les diverses justices civiles, soit seigneuriales,
-soit surtout royales, contre les tribunaux ecclésiastiques,
-antérieurement en possession reconnue
-de la plupart des juridictions importantes. Aussi,
-à quelqu'une des deux grandes branches du
-pouvoir temporel que se soit attachée cette nouvelle
-force auxiliaire, ce qui a dû varier suivant les
-<span class="pagenum" id="Page_559">559</span>
-lieux, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer ci-dessous,
-elle a été partout animée, même à son
-insu, d'une profonde et persévérante antipathie,
-d'ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l'ensemble
-de l'organisation catholique, base principale,
-à tous égards, du système politique propre
-au moyen-âge. C'est ainsi que, au sein même d'un
-tel système, et au temps de son plus grand ascendant,
-devait graduellement surgir un second élément
-politique, pleinement distinct des divers
-pouvoirs constituants, et qui, malgré sa nature
-subalterne, devait bientôt exercer une influence
-capitale sur la désorganisation croissante de ce
-régime. On se forme vulgairement une très fausse
-idée de l'existence politique des légistes au moyen-âge
-et chez les modernes d'après une vicieuse assimilation
-avec celle des légistes de l'antiquité,
-soit juristes, soit orateurs; car, dans l'ordre romain,
-même en décadence, ces fonctions ne pouvaient
-réellement donner lieu à la formation d'une
-classe distincte et secondaire, puisqu'elles n'y
-étaient, par leur nature, qu'un exercice plus ou
-moins passager pour les hommes d'état, essentiellement
-militaires, qui composaient la caste dirigeante
-ou que leurs services y faisaient agréger.
-Dans l'ensemble de l'évolution humaine, cette
-singulière puissance des légistes devait constituer
-<span class="pagenum" id="Page_560">560</span>
-un phénomène éminemment exceptionnel, uniquement
-réservé, par sa nature, à l'état transitoire
-du moyen-âge, et destiné, sans doute, à disparaître
-à jamais quand le grand mouvement de
-décomposition, d'où pouvait seule résulter sa propre
-destination sociale, sera enfin pleinement terminé
-par la réorganisation finale des peuples les
-plus avancés, comme je l'établirai au cinquante-septième
-chapitre. Quoi qu'il en soit, cette seconde
-force nouvelle devait, de son côté, aussi bien que
-la force métaphysique, croître spontanément à
-l'époque même de la principale splendeur du système
-qu'elle était bientôt appelée à désorganiser
-par des altérions continues. Son progrès naturel
-dut être alors spécialement facilité d'après les
-grandes opérations défensives que nous avons reconnues
-propres à ces temps mémorables, et surtout
-en conséquence des croisades, qui, éloignant
-les chefs féodaux, devaient augmenter beaucoup
-l'importance politique des agens judiciaires. Il est
-néanmoins certain que la puissance sociale des
-légistes, comme celle des métaphysiciens, n'aurait
-pu jamais cesser d'être essentiellement subalterne,
-si les grandes luttes intestines du <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup>
-et du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> siècle n'étaient ensuite venues nécessairement
-offrir à leur commune activité dissolvante
-le champ le plus vaste et l'exercice le plus
-<span class="pagenum" id="Page_561">561</span>
-convenable. C'est là, chez les uns et les autres, le
-temps réel de leur triomphe, sinon le plus étendu,
-du moins le plus satisfaisant et le mieux adapté à
-leur véritable nature, parce que leur ambition
-politique était alors en harmonie nécessaire avec
-leur utile influence sur la marche correspondante
-de l'évolution humaine: c'est, dans les deux
-classes, l'âge principal des hautes intelligences et
-des nobles caractères. Parmi les efforts instinctifs
-que durent tenter, à cette époque, et surtout
-vers sa fin, les grandes corporations judiciaires,
-et principalement les parlemens français, pour
-consolider suffisamment leur nouvelle position
-politique, je crois devoir ici signaler spécialement
-la célèbre institution de la vénalité des offices,
-qui n'a jamais été convenablement appréciée sous
-son vrai jour historique, par suite du caractère
-absolu de la philosophie dominante. En la jugeant
-d'après nos explications antérieures, suivant sa
-relation avec la propre destination générale de ce
-pouvoir transitoire, elle devait alors constituer,
-évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs,
-l'une des conditions les plus indispensables à la
-consistance politique de cette puissance judiciaire:
-non-seulement, comme Montesquieu l'a senti, en
-garantissant davantage sa légitime indépendance
-envers la force rapidement croissante des gouvernemens
-<span class="pagenum" id="Page_562">562</span>
-temporels d'où elle émanait; mais surtout,
-par un motif plus profond et encore ignoré, en
-tendant à retarder, autant que possible, son inévitable
-décomposition spontanée, par cela même
-qu'un tel usage s'opposait énergiquement à cette
-invasion habituelle des charges judiciaires par les
-avocats qui devait enfin dissoudre essentiellement
-une telle organisation, ainsi que je l'indiquerai
-au cinquante-septième chapitre, et qui, prématurément
-survenue, l'eût certainement empêchée
-de poursuivre, avec une véritable efficacité, sa
-principale mission. Au reste, quand ce nouvel
-élément social eut convenablement secondé les
-heureux efforts des rois pour s'affranchir du contrôle
-européen des papes, et ensuite les tentatives
-non moins efficaces des églises nationales
-contre la suprématie pontificale, son existence
-politique avait nécessairement réalisé, autant que
-possible, la grande opération temporaire qui lui
-était réservée dans l'évolution fondamentale des
-sociétés modernes, sauf l'indispensable surveillance
-qu'exigerait la conservation permanente
-de ces divers résultats contre les réactions toujours
-imminentes des débris de l'ancienne organisation:
-l'importante intervention des légistes,
-ci-après caractérisée, dans la lutte prolongée
-entre les deux branches du pouvoir temporel,
-<span class="pagenum" id="Page_563">563</span>
-avait d'ailleurs atteint, vers la même époque, son
-but le plus capital, et ne pouvait également comporter
-qu'une simple continuation. Toutefois,
-nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire
-a exercé encore, à sa manière, une
-influence très notable, même chez les peuples
-catholiques, sur la première période, ci-dessus
-définie, du mouvement de décomposition devenu
-systématique: cette participation continue se fait
-même distinctement sentir, sous des formes qui
-lui sont propres, jusque dans la période suivante,
-mais avec une intensité décroissante, et en abandonnant
-graduellement la direction temporelle
-de l'opération révolutionnaire, dès-lors rapidement
-conduite vers sa destination finale, comme
-je l'expliquerai plus loin.</p>
-
-<p>En terminant cette double appréciation générale
-des organes nécessaires de la grande transition
-critique dont nous poursuivons l'étude historique,
-je crois devoir sommairement signaler ici, d'après
-notre théorie fondamentale, l'inaptitude radicale
-de ces deux forces modificatrices à constituer aucune
-organisation durable qui leur appartienne
-réellement, malgré la tendance spontanée de l'un
-et l'autre élément à s'emparer indéfiniment de la
-suprématie sociale, à mesure que leur commune
-action dissolvante détruisait l'ascendant des anciens
-<span class="pagenum" id="Page_564">564</span>
-pouvoirs. Cette impuissance caractéristique,
-d'ailleurs plus ou moins sentie, qui réduit invinciblement
-de telles influences politiques à une
-simple destination révolutionnaire, résulte surtout
-de ce que ces deux classes ne pouvaient apporter
-réellement de principes qui leur fussent propres,
-et qui leur permissent de présider, d'une manière
-un peu durable, à la haute direction régulière des
-affaires humaines. Leur esprit commun, essentiellement
-critique, par sa nature, comme nous l'avons
-doublement reconnu, n'est apte qu'à modifier un
-régime préexistant, d'après des altérations graduellement
-destructives; en sorte que leur prépondérance
-politique ne peut effectivement devenir
-complète que pendant les crises, nécessairement
-passagères, relatives aux phases les plus tranchées
-du mouvement désorganisateur. En tout autre
-temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement
-à l'imminente dissolution de l'état social:
-aussi avons-nous constaté que si le progrès
-politique, en tant que spontanément négatif, leur
-est essentiellement dévolu depuis le quatorzième
-siècle, le maintien indispensable de l'ordre public
-doit être alors rapporté surtout à l'action résistante
-des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait
-encore appartenir habituellement la suprême direction
-sociale, quoique de plus en plus restreinte
-<span class="pagenum" id="Page_565">565</span>
-par des modifications révolutionnaires. Chacune
-de ces deux forces transitoires portait, en quelque
-sorte, l'ineffaçable empreinte de son origine nécessairement
-subalterne, d'après son invariable
-soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux
-de ce même régime dont elle détruisait
-les plus importantes conditions d'existence réelle.
-Loin que cette incohérence radicale puisse permettre
-la domination permanente des métaphysiciens
-et des légistes, elle leur interdit même de
-présider à l'entière consommation finale de l'opération
-révolutionnaire, puisqu'ils sont par-là toujours
-conduits à consacrer, pour ainsi dire, d'une
-main ce qu'ils ruinent de l'autre. Si une telle inconséquence
-est incontestable quant aux métaphysiciens
-envers la philosophie théologique, dont ils
-respectent les principales bases intellectuelles tout
-aussi nécessairement qu'ils lui dénient ses plus
-puissans moyens sociaux, elle n'est pas, au fond,
-moins prononcée dans la relation temporelle des
-légistes au pouvoir militaire: puisque leurs doctrines,
-ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun
-nouveau but fondamental à l'activité humaine,
-sanctionnent inévitablement l'antique prépondérance
-de l'activité militaire; à moins de convertir,
-par une aberration qui certes ne saurait devenir
-ni populaire ni durable, surtout dans les sociétés
-<span class="pagenum" id="Page_566">566</span>
-modernes, l'action même de gouverner en une
-sorte de commune destination permanente. C'est
-d'après ces caractères naturels, que ces deux forces
-secondaires, quand elles croient avoir constitué
-solidement, de la manière la plus exclusive,
-leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt
-involontairement conduites à réintégrer, plus
-ou moins explicitement, l'une l'autorité théologique,
-l'autre la puissance militaire, sous l'ascendant
-desquelles elles consentent de nouveau à se
-placer habituellement; parce qu'elles sentent, au
-fond, par suite même de leurs vains efforts de domination
-directe, que cette situation normale,
-seule convenable à leur essence, peut seule prolonger
-réellement leur existence sociale, qui cessera,
-en effet, de toute nécessité, aussitôt que le
-système théologique et militaire aura enfin totalement
-perdu, même en idée, son empire primordial,
-comme je l'expliquerai, au cinquante-septième
-chapitre, en résultat final de l'ensemble de notre
-élaboration historique.</p>
-
-<p>Ayant désormais suffisamment apprécié, dans
-la leçon actuelle, l'immense mouvement révolutionnaire
-des sociétés modernes, d'abord quant à
-sa nature caractéristique, ensuite quant à sa marche
-fondamentale, et enfin quant à ses organes
-nécessaires, nous devons maintenant procéder à
-<span class="pagenum" id="Page_567">567</span>
-l'examen direct de son accomplissement essentiel,
-suivant l'enchaînement rationnel des quatre aspects
-principaux que j'ai cru devoir distinguer en
-un tel phénomène pour l'analyser dignement; les
-trois premiers ne pouvant être, par leur nature,
-que purement préliminaires, et le dernier seul
-constituant nécessairement le sujet essentiel de ce
-chapitre.</p>
-
-<p>En considérant d'abord la période de décomposition
-spontanée, nous devons, évidemment, y
-examiner avant tout la désorganisation spirituelle,
-non-seulement comme la première accomplie,
-mais surtout comme étant à la fois la plus difficile
-et la plus décisive, celle qui, par sa seule influence
-prolongée, tendait inévitablement à entraîner la
-décadence finale de l'ensemble de ce régime, dont
-la constitution catholique formait certainement, à
-tous égards, la base la plus importante, soit mentale,
-soit sociale. Sous ce point de vue principal,
-cette première période se divise naturellement en
-deux époques presque égales, d'après les deux
-grandes luttes, ci-dessus définies, qui devaient
-conjointement accomplir une telle dissolution,
-premièrement par les efforts unanimes des rois
-pour abolir l'autorité européenne du pape, et ensuite
-par les tentatives d'insubordination des églises
-nationales envers la suprématie romaine. Malgré
-<span class="pagenum" id="Page_568">568</span>
-l'évidente affinité mutuelle de ces deux opérations
-simultanées, l'une devait, à mes yeux, principalement
-caractériser le quatorzième siècle, à partir
-de l'énergique réaction de Philippe-le-Bel, bientôt
-suivie de cette mémorable translation du saint-siége
-à Avignon, qui, dans presque toute sa longue
-durée, ne fut guère qu'une sorte d'honorable captivité
-politique; tandis que la seconde, à son tour,
-est devenue prépondérante au quinzième siècle,
-d'abord par suite du fameux schisme qui résulta
-de cet étrange déplacement, et surtout enfin sous
-l'impulsion décisive du célèbre concile de Constance,
-où les diverses églises partielles montrèrent
-si énergiquement leur union spontanée contre le
-sacerdoce central. On peut aisément concevoir que
-la seconde série d'efforts n'était susceptible d'un
-succès capital que quand la première aurait d'abord
-été suffisamment consommée: puisque les différens
-clergés ne pouvaient efficacement poursuivre leur
-tendance instinctive à la nationalisation, qu'en se
-plaçant sous la direction suprême de leurs chefs
-temporels respectifs; ce qui exigeait certainement
-que ceux-ci se fussent préalablement émancipés
-de la tutelle papale. De toutes les grandes entreprises
-révolutionnaires, d'ailleurs volontaires ou
-involontaires (ce qui, en politique, importe assurément
-fort peu), cette première double opération
-<span class="pagenum" id="Page_569">569</span>
-doit être, à mon gré, regardée, même aujourd'hui,
-comme étant, au fond, la plus capitale; car elle
-a directement ruiné la principale base du régime
-monothéique du moyen-âge, dernière phase essentielle,
-je ne saurais trop le rappeler, du système
-théologique et militaire, en déterminant dès-lors
-l'absorption générale du pouvoir spirituel par le
-pouvoir temporel. En poursuivant, avec une
-aveugle avidité, cette usurpation décisive, dans
-le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre
-suprématie, les rois n'ont pu sentir qu'ils en
-ruinaient ainsi spontanément, pour un inévitable
-avenir, les vrais fondemens intellectuels et moraux,
-par une telle atteinte radicale à la même autorité
-spirituelle dont ils attendirent ensuite, d'une
-manière presque puérile, une consécration désormais
-rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait
-pu jadis obtenir une haute efficacité qu'en émanant
-d'un pouvoir pleinement indépendant. Pareillement,
-les divers clergés partiels, poussés à se nationaliser
-afin d'échapper aux abus de la concentration
-romaine, n'apercevaient point que, contre
-leur gré, ils concouraient par-là éminemment à
-l'irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique,
-en substituant, à leur unique chef naturel,
-l'autorité hétérogène et arbitraire d'une foule de
-pouvoirs militaires, qu'ils devaient, d'une autre
-<span class="pagenum" id="Page_570">570</span>
-part, concevoir cependant comme leurs subordonnés
-spirituels, de manière à constituer dès-lors
-chaque église en un état de plus en plus oppressif
-de dépendance politique, en résultat final de tant
-d'efforts actifs vers une irrationnelle indépendance.
-Au reste, la réaction nécessaire de cette double
-série d'hostilités sur le caractère général propre à
-la papauté ne contribua pas moins, à sa manière,
-à l'altération fondamentale de la constitution catholique.
-Car, à partir du milieu du quatorzième
-siècle, où l'émancipation totale des rois devenait
-évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des
-papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que
-la nationalisation du clergé s'y manifestait nettement
-par son empressement habituel à seconder
-les mesures restrictives envers le saint-siége, il est
-aisé de remarquer une tendance fortement prononcée
-de la papauté à s'occuper désormais essentiellement
-de sa principauté temporelle, qui
-jusque alors n'avait pu lui inspirer qu'une sollicitude
-très accessoire, mais qui désormais devenait
-de plus en plus la seule partie réelle de son pouvoir
-politique. Avant la fin du quinzième siècle,
-l'ancien chef suprême du système européen s'était
-ainsi graduellement transformé en souverain électif
-d'une médiocre partie de l'Italie; il avait essentiellement
-renoncé à son action générale et continue
-<span class="pagenum" id="Page_571">571</span>
-sur les divers gouvernemens temporels, pour
-tendre principalement à son propre agrandissement
-territorial, qui date surtout de cette époque, et
-même pour procurer, autant que possible, l'exaltation
-royale à la nombreuse série des familles
-pontificales, de manière à y faire presque regretter
-l'absence d'hérédité, jusqu'à ce que l'aberration
-du népotisme y pût être suffisamment contenue.
-Or, cette dégénération radicale du grand caractère
-européen propre au pouvoir papal en un caractère
-purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre
-plus spécialement indispensable la désorganisation
-totale de la papauté, qui avait ainsi implicitement
-abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles attributions
-politiques, et perdait, par suite, sa principale
-utilité sociale, de manière à devenir un
-élément de plus en plus étranger dans la constitution
-réelle des peuples modernes. Telle dut être
-la première origine historique de l'esprit essentiellement
-rétrograde qui s'est ensuite développé continuellement
-dans la politique du catholicisme, dont
-la tendance avait été si long-temps éminemment
-progressive. C'est donc ainsi que tous les
-divers élémens essentiels du système politique
-propre au moyen-âge ont spontanément concouru,
-chacun à sa manière, à l'irrévocable décadence
-du pouvoir spirituel qui en constituait surtout
-<span class="pagenum" id="Page_572">572</span>
-la force et la noblesse. Il est clair par là que
-cette première désorganisation décisive était, en
-réalité, presque accomplie, bien que sous forme implicite,
-soit par l'abaissement politique des papes,
-soit par la nationalisation consécutive des divers
-clergés, lors de l'avénement du protestantisme,
-auquel on l'attribue vulgairement, et qui en fut,
-au contraire, le résultat; quelle qu'ait dû être
-ensuite la haute influence, mentale et sociale, de la
-réaction nécessaire que produisit sa sanction
-systématique d'une telle démolition, suivant nos
-explications antérieures.</p>
-
-<p>Quoique cette grande décomposition fût certainement
-aussi indispensable qu'inévitable, comme
-je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas
-moins laissé dès-lors une immense lacune dans
-l'ensemble de l'organisme européen, dont les divers
-élémens, devenant presque étrangers les uns
-aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement
-livrés à leurs divergences spontanées, sans
-autre frein habituel que l'insuffisant équilibre matériel
-déterminé naturellement par leur propre
-antagonisme. Aux temps même que nous considérons,
-cette dissolution croissante de l'ancien pouvoir
-européen se fait gravement sentir, ce me
-semble, dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées,
-des principaux états, et surtout dans la longue
-<span class="pagenum" id="Page_573">573</span>
-et déplorable contestation entre la France et l'Angleterre,
-où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice
-des papes est tristement marquée par leurs
-fréquens efforts, aussi vains qu'honorables, pour
-la pacification de l'Europe. Sans doute, la suffisante
-réalisation du grand système de guerres défensives
-propre au moyen-âge devait alors, faute
-d'un but convenable, rendre de plus en plus perturbatrice
-une exubérante activité militaire, qui,
-par sa nature, devait long-temps survivre à sa
-principale destination. L'ascendant social trop
-prolongé d'une caste militaire désormais essentiellement
-sans objet capital, constitue, en effet, le vrai
-principe universel et spontané qui a déterminé,
-pendant ces deux siècles, l'étrange caractère de la
-plupart des expéditions guerrières, si loin d'offrir
-le haut intérêt social des guerres antérieures, et
-même le puissant intérêt moral des guerres de
-religion au siècle suivant. Mais, quelque inévitable
-que dût être alors une telle perturbation
-européenne, les conséquences immédiates en
-eussent été certainement bien moins graves, si, par
-une fatale coïncidence, qui ne pouvait d'ailleurs
-être entièrement empêchée, elle ne s'était développée
-sous l'impuissant déclin de l'influence politique
-qui jusque alors avait régularisé l'ensemble
-des relations internationales. Deux siècles auparavant,
-<span class="pagenum" id="Page_574">574</span>
-la papauté eût évidemment lutté, avec une
-énergique efficacité, contre ce principe général
-de désordre; et, sans pouvoir annuler une suite
-aussi naturelle de la situation sociale, elle en eût
-assurément diminué beaucoup les ravages effectifs.
-Ce cas me paraît l'un des plus propres à faire
-sentir, aux aveugles partisans de l'optimisme politique,
-la haute irrationnalité de leur doctrine
-métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne
-des papes s'éteindre en un temps où elle
-aurait pu rendre encore à l'humanité d'éminens
-services politiques, pleinement conformes à sa
-destination naturelle, et seulement incompatibles
-avec sa caducité actuelle. Une telle impuissance
-vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque,
-le caractère essentiellement temporaire
-inhérent à l'existence générale du pouvoir catholique,
-qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se
-trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté,
-de manquer à sa principale vocation politique,
-non par des obstacles accidentels, mais par
-une suite permanente de sa précoce désorganisation.
-Nous apprécierons ci-dessous l'expédient
-provisoire à l'aide duquel la politique moderne
-s'est ultérieurement efforcée, autant que possible,
-d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante
-réparation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_575">575</span>
-La désorganisation spontanée de l'ordre temporel
-propre au moyen-âge, quoique déjà très active
-au <span class="cs7">XIII</span><sup>e</sup> siècle, ne pouvait avoir de résultats
-vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique,
-qui constituait le lieu principal d'un tel régime,
-conservait toute son intégrité sociale. Mais, à mesure
-que s'opérait la décomposition spirituelle
-que nous venons d'apprécier, cette dissolution
-temporelle prenait un caractère de plus en plus
-irrévocable; elle tendait évidemment désormais à
-l'entière subversion de la constitution féodale,
-dernière phase essentielle du gouvernement militaire,
-en y altérant radicalement la pondération
-caractéristique des deux élémens principaux, la
-force centrale de la royauté, et la force locale
-de la noblesse, dont l'une, avant la fin du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup>
-siècle, avait été, en réalité, presque complétement
-absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait
-aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable
-dislocation devait alors résulter de ce que cette
-constitution transitoire avait enfin suffisamment
-accompli, comme on l'a vu, sa principale destination
-dans l'évolution fondamentale des sociétés
-modernes, dont l'essor industriel de plus en plus
-prononcé indiquait déjà leur antipathie nécessaire
-contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier.
-Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses,
-<span class="pagenum" id="Page_576">576</span>
-que je viens de caractériser, doivent d'abord
-sembler, à cette époque, directement contradictoires
-avec ce décroissement spontané du
-régime militaire, la nature même de ces guerres,
-essentiellement perturbatrices, devait tendre à
-ruiner la considération sociale de la caste dominante,
-dont l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors
-habituellement privée de toute application utile,
-devenait de plus en plus contraire au grand mouvement
-de civilisation qu'elle avait dû primitivement
-protéger. C'est toujours, en effet, pour
-toutes les institutions humaines, temporelles ou
-spirituelles, le signe le moins équivoque de leur
-irrévocable extinction, que de les voir ainsi se
-tourner spontanément contre leur but primordial:
-l'organisme féodal, destiné surtout, par sa
-nature, à contenir le système d'invasion, touchait
-nécessairement à sa fin générale, aussitôt qu'il
-s'érigeait partout en principe d'envahissement.
-Aux temps même que nous considérons, la mémorable
-institution des armées permanentes, née
-d'abord en Italie, où tout commençait alors,
-mais bientôt propagée en occident, et principalement
-développée en France, vient constituer à
-la fois un témoignage incontestable et une puissante
-garantie de cette dissolution radicale du
-régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant,
-<span class="pagenum" id="Page_577">577</span>
-d'une part, la répugnance croissante à
-la prolongation du service féodal chez des populations
-déjà plus industrielles que militaires, et
-en brisant, d'une autre part, les liens universels
-de la discipline féodale, désormais remplacée par
-la subordination spéciale d'une classe très circonscrite
-envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement
-féodaux, tendaient nécessairement à priver
-peu à peu l'ancienne caste militaire de sa plus
-spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au
-chapitre suivant l'heureuse influence d'une telle
-innovation pour seconder directement l'essor général
-de la vie industrielle.</p>
-
-<p>Dans le cas le plus naturel et le plus commun,
-dont la France nous présente le meilleur type, la
-décomposition spontanée du pouvoir temporel,
-d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens
-essentiels, a dû s'opérer nécessairement au
-profit de la force centrale contre la force locale.
-L'esprit fondamental de la constitution féodale
-permettait aisément de prévoir que, presque partout,
-l'équilibre général de ces deux puissances
-se romprait surtout au préjudice de l'aristocratie,
-vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait
-un tel régime à l'accroissement spontané de
-la royauté. Ce point de vue est aujourd'hui trop
-connu pour que je doive y insister. Mais je dois,
-<span class="pagenum" id="Page_578">578</span>
-au contraire, signaler, à cet égard, une importante
-considération nouvelle, qui résulte ici d'un
-rapprochement d'ensemble entre les deux décompositions
-simultanées du pouvoir temporel et du
-pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous
-l'avons vu, s'accomplissant, par une évidente nécessité,
-contre la puissance centrale, sans quoi il
-n'y eût pas eu de révolution, il fallait bien, par
-une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât
-habituellement en sens inverse, sans quoi
-cette révolution eût dégénéré en un démembrement
-universel, dont l'Europe moderne a été
-spécialement préservée par cette concentration
-temporelle en faveur de la royauté. En même
-temps que l'anarchie politique, imminent péril
-de la grande phase révolutionnaire, pouvait ainsi
-être essentiellement évitée, on doit reconnaître,
-sous un autre aspect, que le mouvement général
-de décomposition atteignait par-là son but principal
-d'une manière bien plus complète, et surtout
-beaucoup plus caractéristique, que si la dislocation
-temporelle s'était, au contraire, opérée
-ordinairement au profit de l'aristocratie. Quoique
-chacun des deux élémens ait naturellement dû,
-comme nous le verrons, irrationnellement tenter,
-après son triomphe, de reconstruire, sous son
-ascendant, l'ensemble du régime ancien, cette
-<span class="pagenum" id="Page_579">579</span>
-entreprise eût été cependant bien plus dangereuse
-de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de
-la part de la royauté: l'extinction finale du système
-militaire et théologique en eût été bien autrement
-entravée, aussi bien que l'essor politique des nouvelles
-forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus
-spécialement au cinquante-septième chapitre.</p>
-
-<p>On voit, par ces explications, que la tendance
-de la décomposition féodale vers l'ascendant politique
-de l'aristocratie sur la royauté a dû constituer,
-dans la désorganisation universelle que
-nous apprécions, un cas éminemment exceptionnel,
-dont l'Angleterre offre le principal exemple.
-Mais la considération en est néanmoins très importante
-aujourd'hui, pour faire déjà pressentir
-l'aveugle irrationnalité de ce dangereux empirisme
-qui prétend borner le grand mouvement européen
-à l'uniforme transplantation du régime transitoire
-particulier à l'évolution anglaise. Comparée
-à celle de presque tout le reste de l'Europe, et surtout
-de la France, elle présente ainsi, dès les derniers
-siècles du moyen-âge, une différence, aussi
-capitale qu'évidente, qui a nécessairement exercé,
-sur l'ensemble total du développement ultérieur,
-une influence très prononcée, incompatible avec
-toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai
-dans la suite. Il suffit, en ce moment, de
-<span class="pagenum" id="Page_580">580</span>
-noter cette irrécusable diversité effective, qu'atteste
-spontanément toute l'histoire moderne, et qui constitue
-le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique
-de la politique anglaise. Une telle anomalie
-me semble devoir être surtout attribuée à
-l'action combinée de deux conditions spéciales, la
-situation insulaire, et la double conquête: la première
-a dû, en général, rendre le développement
-social de l'Angleterre toujours plus susceptible
-qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure,
-une marche qui lui fût propre; la seconde
-devait particulièrement provoquer à la coalition
-aristocratique contre la royauté, que la conquête
-normande avait dû rendre d'abord éminemment
-prépondérante, comme on le voit clairement, par
-exemple, en comparant, au <span class="cs7">XII</span><sup>e</sup> siècle, la puissance
-royale en France et en Angleterre; en outre, les
-suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle
-favorisaient la combinaison spontanée de la ligue
-aristocratique avec les classes industrielles, en constituant
-entre elles, par la nouvelle position secondaire
-de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire
-naturel, qui ne pouvait exister ailleurs<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
-<span class="pagenum" id="Page_581">581</span>
-Mais nous devons éviter ici d'engager, à cet
-égard, aucune discussion spéciale, évidemment
-contraire aux prescriptions logiques établies au
-début de ce volume contre toute introduction
-importante des recherches concrètes dans notre
-élaboration historique, dont le caractère essentiellement
-abstrait doit être soigneusement maintenu.
-Au reste, ceux qui voudront convenablement
-entreprendre une explication vraiment
-rationnelle de cette mémorable anomalie politique,
-devront d'abord donner à l'observation même
-du phénomène toute son extension réelle, en
-cessant de le considérer, ainsi qu'on le fait
-trop souvent, comme strictement particulier à
-l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute,
-plus spécialement prononcé, on voit cependant,
-par exemple, le développement politique de la
-Suède, et auparavant même celui de Venise,
-offrir, sous ce rapport, une marche fort analogue.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label"><b>Note 26</b>:</span></a>
-La marche de l'évolution politique en Écosse, si différente de
-celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer spécialement cette
-explication générale, en montrant que l'influence particulière de la
-double conquête a réellement prédominé, à cet égard, sur celle même
-de l'isolement insulaire commun aux deux populations.</p>
-
-<p>Tels sont les divers résultats principaux de la
-décadence spontanée qui conduisit graduellement
-le régime catholique et féodal à ce degré de
-désorganisation, partout essentiellement réalisé,
-d'une manière plus ou moins explicite, vers la
-fin du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> siècle; le pouvoir spirituel étant désormais
-irrévocablement absorbé par le pouvoir
-temporel, et l'un des deux élémens généraux
-<span class="pagenum" id="Page_582">582</span>
-de celui-ci radicalement subalternisé envers l'autre:
-en sorte que l'ensemble de cet immense organisme
-restait dès-lors totalement concentré autour
-d'une seule puissance active, ordinairement la
-royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement
-les destinées ultérieures du système entier,
-dont la décomposition allait maintenant commencer
-à devenir nécessairement systématique.</p>
-
-<p>Nous avons ci-dessus rationnellement partagé
-cette phase définitive du grand mouvement révolutionnaire
-en deux époques principales, l'une
-purement protestante, l'autre essentiellement
-déiste, d'après le caractère plus complet et plus
-décisif qu'acquiert graduellement la philosophie
-négative. Considérons successivement, dans la
-première, d'abord ses effets politiques immédiats,
-et ensuite son influence philosophique ultérieure.</p>
-
-<p>Sous le premier aspect, on peut aisément sentir
-que la réforme du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle ne fut réellement,
-en général, qu'une consécration explicite et irrévocable
-de la situation des sociétés modernes en
-résultat final de la décomposition spontanée que
-nous venons de reconnaître propre aux deux siècles
-précédens, surtout en ce qui concerne la
-désorganisation du pouvoir spirituel, principale
-base du régime ancien. On doit concevoir, en
-<span class="pagenum" id="Page_583">583</span>
-outre, pour compléter une telle appréciation, que
-cette commune conséquence politique s'est, au
-fond, nécessairement réalisée, d'une manière à
-peu près équivalente, malgré de graves différences
-intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que
-long-temps après, aussi bien chez les peuples restés
-nominalement catholiques, que chez ceux devenus
-ostensiblement protestans: les uns et les
-autres ont alors définitivement passé, envers
-l'ordre social du moyen-âge, à un état pareillement
-révolutionnaire, sauf la diversité naturelle
-des manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer,
-dans la suite entière des désorganisations
-opérées depuis le début du <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la première
-et la plus décisive a certainement consisté à détruire
-l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant
-partout au pouvoir temporel: or, cette
-perturbation capitale, principe essentiel de toutes
-les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement
-commune à tout l'occident européen, avant
-la fin du <span class="cs7">XV</span><sup>e</sup> siècle; c'est par là que, sur tous les
-points importans de ce grand théâtre social,
-toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement
-participé, comme je l'ai montré, au
-caractère révolutionnaire des temps modernes,
-sans excepter, non-seulement les rois et les nobles,
-mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes:
-<span class="pagenum" id="Page_584">584</span>
-lorsque Henri VIII se sépara de Rome,
-Charles-Quint et François I<sup>er</sup> n'en étaient pas,
-à vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En
-considérant l'ensemble du protestantisme, il est
-clair que la suppression de la centralisation papale,
-et l'assujétissement national de l'autorité
-spirituelle à la puissance temporelle, y constituent
-les seuls points importans communs à
-toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours
-intacts au milieu d'innombrables variations.
-La célèbre opération de Luther, malgré son fougueux
-éclat, se réduisit immédiatement à la consécration
-fondamentale de ce premier degré de
-décomposition de la constitution catholique, puisqu'elle
-n'atteignit d'abord le dogme que d'une
-manière fort accessoire, qu'elle respecta même
-essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra
-gravement que la seule discipline. Or, si l'on analyse
-politiquement ces dernières altérations, vraiment
-caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent
-surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique
-et de la confession universelle; c'est-à-dire,
-précisément dans les mesures qui, outre
-l'énergique adhésion spontanée des passions humaines,
-au sein même du sacerdoce, étaient
-alors les plus propres, par leur nature, à consolider
-la ruine antérieure de l'indépendance
-<span class="pagenum" id="Page_585">585</span>
-sacerdotale, à laquelle ce double appui était évidemment
-indispensable. Une telle destination
-primordiale du protestantisme explique aisément
-sa naissance spéciale chez les peuples les plus
-éloignés du centre catholique, et auxquels, par
-suite, la tendance de plus en plus italienne de la
-papauté pendant les deux siècles précédens devait
-se faire le plus péniblement sentir.</p>
-
-<p>D'après cette incontestable appréciation, on ne
-peut douter que les peuples catholiques n'aient
-tout aussi réellement participé que les protestans
-à cette première transformation révolutionnaire,
-sauf la différence des formes et la diversité des
-moyens, qui importent peu au résultat<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Non-seulement
-en France, mais en Espagne, en Autriche,
-etc., les rois, sans s'arroger ouvertement
-<span class="pagenum" id="Page_586">586</span>
-une vaine et ridicule suprématie spirituelle, étaient
-déjà certainement, au temps de Luther, pour leurs
-clergés respectifs, des maîtres non moins absolus,
-non moins indépendans, au fond, du pouvoir
-papal, que le devinrent alors les divers princes protestans<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.
-Mais le mouvement luthérien, surtout
-parvenu à la phase calviniste, exerça bientôt, à
-cet égard, d'une manière indirecte, une influence
-aussi importante qu'inévitable, en disposant de
-plus en plus le sacerdoce catholique à l'acceptation
-volontaire d'un tel assujétissement politique, contre
-lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain,
-son antique répugnance naturelle, et où désormais
-il devait voir, au contraire, la seule garantie efficace
-de son existence sociale, au milieu de l'imminent
-essor de l'esprit universel d'émancipation
-religieuse. C'est seulement à cette époque de décadence
-<span class="pagenum" id="Page_587">587</span>
-que commence essentiellement, entre
-l'influence catholique et le pouvoir royal, cette intime
-coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont
-la tendance générale, d'abord stationnaire, et
-bientôt rétrograde, envers le développement final
-de la civilisation moderne, a été si mal à propos
-attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux
-plus beaux âges du catholicisme, si long-temps
-caractérisé, d'après nos explications antérieures,
-par son noble et énergique antagonisme à l'égard
-de toutes les puissances temporelles. Il serait
-d'ailleurs superflu de prouver que cette opposition
-croissante au progrès ultérieur de l'évolution humaine,
-loin d'être propre au catholicisme moderne,
-soit gallican, soit espagnol, etc., appartient,
-d'une manière beaucoup plus radicale et bien autrement
-prononcée, au luthéranisme anglican, ou
-suédois, etc., qui, même en souvenir historique,
-n'a jamais pu se supposer en état d'indépendance
-réelle, ayant été, au contraire, expressément institué,
-dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion.
-Quoi qu'il en soit, après son universel asservissement
-politique, l'église catholique, désormais
-nécessairement impuissante à remplir ses plus hautes
-attributions sociales, et voyant ainsi son champ
-moral partout restreint à la vie individuelle, sauf
-un reste d'influence sur la vie domestique, est
-<span class="pagenum" id="Page_588">588</span>
-dès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout,
-d'une manière de plus en plus exclusive, de
-la seule conservation, de plus en plus difficile,
-de sa propre existence, en se constituant instinctivement
-de plus en plus l'indispensable auxiliaire
-permanent de la royauté, autour de laquelle
-devaient graduellement se concentrer, par une
-tendance spontanée, tous les débris quelconques
-du régime monothéique du moyen-âge, comme
-seul élément maintenant susceptible d'une énergique
-activité politique. On conçoit au reste aisément
-que cette inévitable coalition devait finalement
-devenir aussi dangereuse pour le catholicisme
-que pour le pouvoir royal, envers chacun desquels
-elle constituait naturellement une sorte de cercle
-vicieux, à la fois mental et social, en présentant
-comme appui ce qui avait besoin de soutien. Le
-catholicisme y ruinait radicalement son crédit populaire,
-en renonçant évidemment, par cette
-irrationnelle sujétion, à son ancien et principal
-office politique; sauf la vaine ostentation de quelques
-rares prédications officielles, que la plus sublime
-éloquence ne pouvait jamais empêcher
-d'être, par leur nature, essentiellement déclamatoires,
-et surtout fort inoffensives au pouvoir
-qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût
-devenir habituellement sa conduite réelle. En
-<span class="pagenum" id="Page_589">589</span>
-même temps, la royauté était ainsi conduite à lier,
-d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble
-de ses destinées politiques à un système de doctrines
-et d'institutions qui devait graduellement exciter
-de profondes et unanimes répugnances, soit
-intellectuelles, soit morales, et qui déjà même
-était partout irrévocablement voué, sous diverses
-formes, à une imminente dissolution totale.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label"><b>Note 27</b>:</span></a>
-Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me semble
-très propre à confirmer directement ce rapprochement fondamental
-indiqué par ma théorie historique, en manifestant la tendance spontanée
-des souverains catholiques à recourir quelquefois aux mêmes
-moyens essentiels que les princes protestans pour garantir radicalement
-la destruction de l'indépendance politique du clergé. On voit,
-en effet, l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément
-proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des
-ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût certainement
-conduit, dans l'application, à abolir aussi la confession. Ce
-double caractère de la discipline luthérienne, a depuis fréquemment
-trouvé, au sein même du catholicisme, de fervens apologistes, très convaincus
-d'ailleurs qu'ils ne cessaient point ainsi d'appartenir à l'église
-universelle.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label"><b>Note 28</b>:</span></a>
-Quoique cette tendance universelle à la nationalisation du clergé
-ait dû naturellement être beaucoup moins développée en Italie que
-partout ailleurs, telle était cependant, à cet égard, la situation fondamentale
-des peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable
-transformation révolutionnaire même chez toutes les populations
-italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable suffisamment
-prononcé. La constitution vénitienne en offre surtout un exemple très
-décisif, par l'isolement et la dépendance où elle maintient le clergé national
-envers la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de
-l'aristocratie sur le pouvoir ducal au <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle; de manière à organiser,
-sous la vaine apparence d'une respectueuse orthodoxie, une sorte de religion
-d'état, encore plus distincte peut-être du vrai catholicisme romain
-que ne le fut ensuite notre gallicanisme proprement dit.</p>
-
-<p>Cette longue et déplorable phase de la désorganisation
-finale du catholicisme a été, dès sa naissance,
-principalement systématisée par la grande institution
-caractéristique de la célèbre compagnie de Jésus,
-qui, de nature éminemment rétrograde, fut
-alors spécialement fondée, avec un admirable instinct
-politique, pour servir d'organe central à la résistance
-générale du catholicisme contre la destruction
-universelle dont il était directement menacé
-par l'essor croissant de l'émancipation spirituelle. Il
-est clair, en effet, d'après nos indications antérieures,
-que la papauté, de plus en plus absorbée,
-depuis le siècle précédent, par les intérêts et les
-soins de sa principauté temporelle, n'était même
-plus propre, en réalité, à diriger convenablement
-cette immense opposition active, dont elle eût
-souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels
-aux seules exigences de sa situation particulière.
-Aussi les chefs, presque toujours éminens, de cette
-<span class="pagenum" id="Page_590">590</span>
-puissante corporation se sont-ils dès-lors, sous un
-titre modeste, spontanément substitués peu à peu
-aux papes eux-mêmes, pour organiser une suffisante
-convergence continue entre des efforts partiels
-que le grand mouvement de décomposition entraînait
-instinctivement à diverger de plus en plus. Il
-n'est pas douteux, ce me semble, que, sans une telle
-centralisation, ordinairement aussi habile qu'énergique,
-l'action ou plutôt la résistance du catholicisme
-n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois
-derniers siècles, aucune véritable consistance politique.
-Mais, malgré d'éclatans services partiels, soit
-au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage
-méconnaître que l'ensemble de cette politique des
-jésuites, par une suite nécessaire de son hostilité
-fondamentale envers l'évolution finale de l'humanité,
-devait avoir un caractère à la fois éminemment
-corrupteur et radicalement contradictoire. D'une
-part, en effet, son principal moyen de succès consistait
-réellement à intéresser autant que possible
-toutes les influences sociales quelconques, spirituelles
-ou temporelles, à la conservation ou à la
-restauration de l'organisme catholique, en persuadant
-à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite
-d'une secrète émancipation personnelle, que
-la consolidation de leur propre puissance exigeait,
-en général, de leur part, une certaine participation
-<span class="pagenum" id="Page_591">591</span>
-permanente, soit active, soit au moins passive, au
-système d'efforts de tous genres destinés à maintenir
-le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Or,
-une telle combinaison politique ne pouvait, évidemment,
-comporter, par sa nature, qu'un succès
-fort précaire, limité au seul temps où l'émancipation
-théologique restait suffisamment concentrée:
-par son inévitable diffusion ultérieure, ce procédé,
-d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours,
-essentiellement ridicule, en conduisant à organiser
-ainsi une sorte de mystification universelle, où
-chacun devrait être à la fois, et pour le même
-dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les
-efforts indispensables de cette intelligente corporation
-afin d'acquérir ou de conserver la direction,
-de plus en plus exclusive, de l'instruction publique,
-l'ont partout entraînée à concourir puissamment
-elle-même à la propagation croissante du mouvement
-mental, par un enseignement continu
-qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait
-pas moins bientôt se tourner nécessairement, soit
-chez les élèves, soit jusque chez les maîtres, contre
-la destination primitive de ce système contradictoire.
-Les célèbres missions extérieures, si habilement
-dirigées, en général, par cette compagnie,
-et les seules qui aient jamais obtenu un véritable
-succès social, présentent, sous cet aspect, un contraste
-<span class="pagenum" id="Page_592">592</span>
-fort analogue, quoique moins tranché, par
-l'hommage involontaire qu'une telle politique était
-ainsi conduite à rendre, surtout quant aux sciences,
-à ce même développement intellectuel des sociétés
-modernes dont elle s'efforçait de combattre, en
-Europe, les conséquences nécessaires, tandis que,
-au dehors, elle s'honorait à juste titre d'y puiser
-les principales bases de son ascendant spirituel,
-utilisé ensuite pour l'introduction des croyances
-qu'elle se sentait d'abord forcée d'écarter ou
-de dissimuler. Il serait d'ailleurs superflu d'insister
-ici sur les périls évidens que devait offrir
-à cette institution une position aussi exceptionnelle
-dans l'ensemble de l'organisme catholique,
-où le sentiment naturel de sa supériorité,
-en vertu de sa haute destination spéciale, devait
-profondément stimuler l'active jalousie permanente
-de toutes les autres congrégations religieuses,
-dès-lors graduellement privées de leurs
-plus importans attributs réels, et dont l'invincible
-antipathie a plus tard tant neutralisé, comme on
-sait, au sein même du clergé catholique, les regrets
-que devait lui inspirer la chute irréparable
-d'un tel soutien.</p>
-
-<p>Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait
-pu tenter le catholicisme moderne contre l'irrésistible
-progrès du mouvement général de décomposition,
-<span class="pagenum" id="Page_593">593</span>
-en organisant ainsi le maintien, et, autant
-que possible, la restauration, de la constitution
-catholique, sous la commune direction des jésuites,
-et sous la protection spéciale de la monarchie espagnole,
-désormais devenue le meilleur appui naturel
-de cette politique, comme mieux préservée
-qu'aucune autre des contacts hérétiques. Le célèbre
-concile de Trente ne pouvait, en effet, produire,
-sous ce point de vue, qu'un résultat purement
-négatif, que l'instinct des papes semble avoir
-pressenti, d'après leur profonde répugnance à réunir
-et à prolonger cette impuissante assemblée;
-qui, dans sa longue et consciencieuse révision de
-l'ensemble du système catholique, n'a pu que
-constater, avec une stérile admiration, la parfaite
-solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes
-ses parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré
-les dispositions les plus conciliantes, conclure à la
-douloureuse impossibilité de consentir à aucune
-des concessions alors jugées propres à amener la
-pacification universelle. Toutes les saines méditations
-historiques sur ce sujet capital aboutiront, je
-ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, comme
-je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort
-essentiel de réformation dont l'organisme catholique
-était vraiment susceptible sans se dénaturer,
-avait déjà été, trois siècles auparavant, convenablement
-<span class="pagenum" id="Page_594">594</span>
-tenté, et bientôt épuisé, par la double institution,
-intellectuelle et politique, des franciscains et
-des dominicains. Aussi la vaine formule populaire
-qui, depuis le commencement du quinzième siècle,
-indiquait le v&oelig;u prépondérant de la catholicité
-pour l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle,
-au fond, qu'une manifestation involontaire
-de l'ascendant spontané que l'esprit critique
-acquerrait alors partout, d'après le progrès
-continu du mouvement général de décomposition.
-Déjà nécessairement entraîné vers son entière
-dissolution, le système catholique ne pouvait plus,
-à cette époque, comporter d'autre transformation
-réelle que cette organisation, ici suffisamment caractérisée,
-de son active résistance permanente à
-l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est
-ainsi que le catholicisme, désormais réduit, en
-Europe, à ne plus former qu'un véritable parti, a
-été partout conduit à perdre, non-seulement la
-faculté, mais même la simple volonté, de remplir
-convenablement son antique destination sociale.
-Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en plus exclusif,
-de sa seule conservation, il s'est vu souvent
-entraîné, dans son intime solidarité avec la royauté,
-à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus
-contraires à son esprit caractéristique; comme ne
-le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète
-<span class="pagenum" id="Page_595">595</span>
-du plus exécrable attentat politique qui peut-être
-ait jamais été consommé. Par ces déplorables
-recours à la compression matérielle, devenus néanmoins
-inévitables depuis l'entière subordination
-de l'influence catholique au pouvoir royal, le système
-de résistance ne faisait que constater de plus
-en plus son impuissance intellectuelle et morale,
-et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait
-d'arrêter. En un mot, l'ensemble de la scène
-politique a pris, dès cette époque, le caractère
-essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis
-Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours,
-sauf la diversité naturelle des circonstances et des
-moyens, la même lutte fondamentale entre l'instinct
-rétrograde de l'ancienne organisation, et
-l'esprit de progression négative propre aux nouvelles
-forces sociales: il n'y a d'autre différence
-essentielle, sinon qu'une telle situation était alors
-pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve
-vicieusement aujourd'hui la même physionomie
-que d'après la seule absence d'une philosophie
-vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution
-générale, comme l'établira spontanément
-la suite de notre élaboration historique.</p>
-
-<p>Sans doute, cette tendance rétrograde de plus
-en plus prononcée n'a pas empêché la hiérarchie
-catholique de renfermer, depuis le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
-<span class="pagenum" id="Page_596">596</span>
-beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement,
-soit moralement, quoique le nombre en ait
-dû décroître avec rapidité, par suite des répugnances
-instinctives ainsi fréquemment excitées
-parmi les êtres supérieurs. Mais la dégénération
-sociale du catholicisme se marque toujours involontairement
-chez les personnages même qui l'ont
-le plus justement illustré pendant cette période
-finale. Dans l'ordre mental surtout, on ne peut
-certes que profondément admirer en Bossuet l'un
-des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre
-espèce, et peut-être la plus puissante intelligence
-des temps modernes après Descartes et Leibnitz.
-Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me semble
-éminemment propre, à tous égards, à constater,
-de la manière la plus expressive, l'irrévocable
-désorganisation de la constitution catholique; soit
-par la déplorable situation logique d'un tel esprit,
-que les exigences contemporaines condamnent,
-malgré l'intime répugnance de son instinct pontifical,
-à défendre dogmatiquement les inconséquences
-gallicanes, et à justifier directement la
-moderne subordination de l'église à la royauté;
-soit aussi par cette existence politiquement subalterne,
-qui réduit à la vaine condition de panégyriste
-officiel des principaux agens de Louis XIV
-celui qui, aux temps de Grégoire VII ou d'Innocent
-<span class="pagenum" id="Page_597">597</span>
-III, eût été unanimement regardé comme
-leur digne successeur dans l'énergique antagonisme
-de l'autel envers le trône. On ne peut donc
-justement envisager le beau génie philosophique
-de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme,
-dont la déchéance politique fut, au contraire,
-essentiellement défavorable à son libre
-essor, qui eût été sans doute, plus complet pour
-l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit
-si sa position sociale avait pu être celle d'un
-penseur indépendant, à la manière de Descartes
-ou de <ins id="cor_22" title="Liebnitz">Leibnitz</ins>: tandis que, au moyen-âge, le
-système catholique avait, au contraire, puissamment
-concouru au développement normal des
-hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur
-fournissant à la fois un champ et une situation
-convenables. L'ordre moral comporte aussi,
-quoiqu'à un degré naturellement moindre, une
-appréciation essentiellement analogue, applicable
-même aux plus nobles types dont l'église puisse
-honorer son déclin universel pendant les trois
-derniers siècles. Quelque juste vénération, par
-exemple, que doive sans cesse inspirer le touchant
-souvenir des sublimes vertus de saint
-Charles Borromée et de saint Vincent de Paule,
-leur infatigable charité, aussi éclairée qu'ardente,
-n'avait, au fond, aucun caractère, soit ascétique,
-soit politique, qui dût la rattacher exclusivement
-<span class="pagenum" id="Page_598">598</span>
-au catholicisme, comme dans les âges antérieurs:
-sauf le mode de manifestation, de telles natures
-pouvaient désormais recevoir un développement
-équivalent parmi les autres sectes religieuses,
-ou même en dehors de toute croyance théologique.</p>
-
-<p>Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit
-général de résistance plus ou moins active à l'émancipation
-intellectuelle, et le caractère correspondant
-d'hypocrisie plus ou moins systématique
-chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis
-le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, particuliers au catholicisme: le
-protestantisme les a nécessairement présentés
-aussi, d'une manière non moins réelle au fond,
-quoique sous d'autres apparences, partout où il a
-obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété
-progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement
-qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition,
-seul pleinement convenable à sa nature;
-passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt
-devenir radicalement hostile au développement
-ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde
-du catholicisme moderne, évidemment contraire
-à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant
-que par une suite inévitable de la désorganisation
-de l'ancien pouvoir spirituel et de son
-assujétissement graduel au pouvoir temporel,
-comment le protestantisme, qui érigeait directement
-<span class="pagenum" id="Page_599">599</span>
-cette irrationnelle sujétion en une sorte de
-principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles
-conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie
-anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement
-exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques
-du système correspondant, pouvait-elle,
-en réalité, donner lieu habituellement à des convictions
-très profondes et à un respect fort sincère
-chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires
-en avaient tant de fois altéré arbitrairement
-les divers articles, et qui devaient officiellement
-concevoir le réglement même de leurs
-propres croyances comme une des attributions
-essentielles de leur caste? Quant à la compression
-matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit
-d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme,
-qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne:
-tandis que, pour le protestantisme, elle
-était, au contraire, nécessairement inhérente à sa
-nature générale, d'après l'intime confusion qu'il
-consacrait entre les deux disciplines; et elle devait
-s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective
-serait suffisamment réalisée, comme une
-longue expérience ne l'a que trop prouvé partout.
-Ce double effet ne s'est pas seulement développé
-dans la phase primitive du protestantisme, considérée
-par rapport à toutes les formes postérieures,
-par l'esprit despotique du luthéranisme,
-<span class="pagenum" id="Page_600">600</span>
-soit anglican, soit germanique: il a pareillement
-caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle
-était plus avancée<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, quand le pouvoir a
-passé, même momentanément, entre leurs mains,
-ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples,
-très propres à faire justement apprécier le
-prétendu esprit de tolérance des doctrines qui
-subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label"><b>Note 29</b>:</span></a>
-Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement
-critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau
-a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le
-plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme
-l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu:
-ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée
-à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de
-l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale
-source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures,
-et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer
-la persuasion par la violence.</p>
-
-<p>Relativement à ce système de résistance qui
-distingue le catholicisme moderne, il faut surtout
-remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on
-le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à
-l'évolution sociale correspondante, il a constitué,
-au contraire, l'un des deux élémens essentiels de
-l'antagonisme général qui devait présider à la
-progression politique pendant tout le cours des
-trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement
-de son office continu pour l'indispensable maintien
-de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui,
-<span class="pagenum" id="Page_601">601</span>
-devait essentiellement appartenir à la force
-de résistance des anciens pouvoirs, malgré son
-caractère plus ou moins rétrograde, tant que les
-tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes
-avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette
-importante explication se trouve déjà suffisamment
-opérée dans le premier chapitre du volume
-précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur,
-en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs
-pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué
-qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation
-sociale a radicalement conservé jusqu'ici la
-nouvelle nature qu'elle dut manifester au <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle.
-Par une considération plus spécialement propre
-à la première phase de la doctrine critique, je
-voudrais y faire sentir aux esprits vraiment
-philosophiques les avantages essentiels, à la fois
-intellectuels et politiques, que l'évolution finale
-de l'humanité a retiré de cette active opposition
-du catholicisme à la propagation spontanée du
-mouvement protestant. Dans l'ordre purement
-mental, il est d'abord évident que ce premier essor
-incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions
-qu'il procure à la raison humaine,
-doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation,
-surtout chez le vulgaire, en flattant directement
-l'inertie naturelle de notre orgueilleuse
-intelligence. Il en est à peu près de même sous le
-<span class="pagenum" id="Page_602">602</span>
-rapport politique, où l'on voit le protestantisme
-apporter à l'ancienne organisation des modifications
-qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent
-long-temps maintenir une funeste illusion
-sur la tendance nécessaire des sociétés modernes
-vers une vraie régénération fondamentale. Aussi
-les nations protestantes, après avoir, à divers
-titres, devancé alors, dans leur progrès social,
-les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite,
-malgré les apparences contraires, essentiellement
-demeurées en arrière pour le développement final
-du mouvement révolutionnaire, comme nous le
-reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe
-du protestantisme était devenu universel, ce qui
-était heureusement impossible, il n'est pas douteux,
-ce me semble, qu'il eût encore empêché
-jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène
-de décomposition que nous étudions: par suite,
-la situation sociale, sans être réellement moins
-orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait
-certainement beaucoup plus éloignée, à tous
-égards, de sa véritable issue générale, qui, dans
-une telle hypothèse, semblerait dépendre de la
-conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état
-de demi-putréfaction consacré par la politique
-protestante. La résistance nécessaire du catholicisme
-a donc involontairement exercé, en général,
-une réaction très salutaire sur l'état définitif, soit
-<span class="pagenum" id="Page_603">603</span>
-intellectuel, soit politique, de l'ensemble du
-mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément
-son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût
-devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif.
-En comparant, sous cet aspect, les divers cas
-principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable
-dut être réellement celui de la France, où
-le levain protestant avait d'abord assez pénétré
-pour exciter immédiatement à l'émancipation
-spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir
-un ascendant légal qui en eût gravement entravé
-et altéré l'entier développement ultérieur: quand
-la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée
-jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une
-telle mesure dut avoir, à divers égards partiels,
-de déplorables conséquences politiques, surtout
-quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait
-offrir aucun danger essentiel pour la principale
-évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait
-alors atteint, en fut bien plus accélérée que
-ralentie.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi convenablement apprécié la
-première phase générale de la doctrine critique
-dans sa destination la plus directe et la plus importante,
-en ce qui concerne la dissolution politique
-de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé
-de caractériser sommairement son influence nécessaire
-sur la désorganisation temporelle qui continuait
-<span class="pagenum" id="Page_604">604</span>
-alors à s'accomplir, en résultat continu
-de la décomposition spontanée que nous avons
-reconnue propre aux deux siècles précédens.
-Déjà nous venons de démontrer implicitement, à
-ce sujet, la tendance générale de cette époque à
-compléter systématiquement une telle opération
-préalable, par la concentration régulière de tous
-les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément
-temporel prépondérant, soit que, comme en
-France et presque partout, ce dût être la puissance
-royale, ou que ce fût, au contraire, la
-force aristocratique, par une anomalie particulière
-à l'Angleterre et à quelques autres pays,
-ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique
-élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé
-naturellement investi d'une sorte de dictature
-permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement,
-retardé par les troubles religieux,
-n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de
-part et d'autre, que pendant la seconde moitié
-du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et qui, malgré sa constitution
-exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement
-jusqu'à nos jours, en même temps que la situation
-sociale correspondante, afin de diriger le système
-politique durant tout le reste de la grande
-transition critique, vu la profonde incapacité organique,
-évidemment propre, d'après nos démonstrations
-antérieures, aux agens spéciaux de cette
-<span class="pagenum" id="Page_605">605</span>
-transition. On ne peut douter que cette longue
-dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la
-suite inévitable et l'indispensable correctif de la
-désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût
-certainement poussé au démembrement universel
-des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs,
-au chapitre suivant, son heureuse influence
-nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané
-des nouveaux élémens sociaux, et même
-pour seconder, à un certain degré, leur avénement
-politique.</p>
-
-<p>En comparant convenablement<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> les deux
-modes opposés que nous venons d'y distinguer,
-<span class="pagenum" id="Page_606">606</span>
-on peut aisément établir, en général, malgré l'anglomanie
-chronique de nos publicistes vulgaires, la
-supériorité fondamentale du mode normal ou français
-sur le mode exceptionnel ou anglais, soit quant
-à la dissolution radicale de l'ancien système social,
-soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder;
-sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre
-titre, les avantages réellement particuliers à chaque
-mode. Sous le premier aspect, seul convenable à
-ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai
-déjà fait pressentir, que l'ensemble du régime
-propre au moyen-âge a été finalement conduit à
-un état beaucoup plus voisin de son extinction
-totale en se résolvant ainsi, pour la France, en
-une dictature royale, qu'en aboutissant, pour l'Angleterre,
-à la dictature aristocratique: quoique
-cette double dégénération simultanée ait toujours,
-par l'une ou l'autre voie, irrévocablement rompu
-le grand équilibre féodal; outre que l'inévitable
-contact politique des deux populations devait
-tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau
-ces deux opérations négatives, complémentaires
-l'une de l'autre pour la destruction directe
-du système entier. D'abord, l'élément royal étant
-évidemment plus indispensable à un tel système
-que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la
-royauté a pu, en France, se passer bien davantage
-de la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre;
-<span class="pagenum" id="Page_607">607</span>
-en sorte que la puissance aristocratique a
-été nécessairement plus subalternisée en France
-que la puissance royale en Angleterre. On conçoit,
-en outre, que, malgré la commune prépondérance
-finale, ci-dessus expliquée, de l'esprit rétrograde
-ou du moins stationnaire dans les deux
-dictatures, la force de résistance de la royauté
-française, dès-lors politiquement isolée au milieu
-d'une population vivement poussée à l'émancipation
-mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup
-moindre, contre l'évolution ultérieure de la
-civilisation moderne, que l'active opposition de
-l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par
-une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble
-de la population correspondante. En dernier lieu,
-le principe des castes, véritable base temporelle de
-l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien
-autrement ruiné quand son application essentielle
-s'est enfin bornée, en France, à une seule famille
-exceptionnelle, quelque éminente que fût sa condition,
-qu'en restant consacré, en Angleterre,
-par un grand nombre de familles distinctes, dont
-le renouvellement continu devait incessamment
-tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment
-agrégées dussent être certes les moins oppressives.
-Quelque orgueil que doive naturellement inspirer
-à l'oligarchie anglaise son antique attribution historique
-<span class="pagenum" id="Page_608">608</span>
-de faire ou défaire les rois, le rare exercice
-d'un tel privilége ne pouvait assurément
-altérer autant l'esprit général de l'organisation
-temporelle que l'audacieuse faculté permanente
-de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se
-sont emparés non moins anciennement, et qui a
-dû devenir infiniment plus usuelle, au point même
-de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès
-l'origine de la phase révolutionnaire que nous
-examinons. Pour compléter suffisamment une
-telle appréciation, il importe de noter ici, d'après
-l'évidente indication des faits, que, passée de
-l'état d'opposition à l'état de gouvernement, la
-métaphysique protestante ne s'est nulle part, et
-surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire
-à l'esprit de caste, qu'elle a même tendu, par
-une opération rétrograde, à restaurer totalement,
-en y réintégrant, autant que possible, le caractère
-sacerdotal que la philosophie catholique lui avait
-radicalement soustrait. En nous bornant, à ce
-sujet, à signaler spécialement le cas le plus important
-et le plus caractéristique, on voit, par
-exemple, le génie catholique, dans une intention
-évidemment opposée au principe des castes, et
-en vue de certaines conditions de capacité, toujours
-repousser directement, surtout en France,
-l'avénement des femmes aux fonctions royales ou
-<span class="pagenum" id="Page_609">609</span>
-même féodales; tandis que le protestantisme officiel,
-en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement
-consacré l'existence politique des reines et même
-des pairesses: cet étrange contraste devait d'ailleurs
-sembler d'autant plus décisif que la politique
-protestante avait partout solennellement investi
-déjà la royauté d'une véritable papauté nationale.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label"><b>Note 30</b>:</span></a>
-Une irrationnelle appréciation du développement social comparatif
-de la France et de l'Angleterre a souvent conduit, de nos jours,
-à de vaines conceptions historiques, essentiellement contraires à l'ensemble
-de ce double passé depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard,
-entre ces deux peuples, des différences tellement radicales, que, en y
-étudiant successivement les états successifs de la royauté et de l'aristocratie,
-la saine méthode comparative doit alors tendre à saisir chez
-l'un, non l'analogue, mais l'inverse de ce qu'on observe chez
-l'autre, en y remplaçant l'élévation ou la décadence de chacun de ces
-deux élémens temporels par celle de son antagoniste. Moyennant ce
-contraste continu, on remarquera toujours une exacte correspondance
-entre les deux histoires, qui, par des voies équivalentes quoique
-opposées, marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers
-siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique et
-militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut devenir
-vraiment fécond en précieuses indications politiques; tandis qu'il n'a,
-au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, du moins en France,
-qu'a obscurcir beaucoup la plupart des questions sociales, d'après une
-vicieuse interprétation des faits, tenant surtout à l'absence préalable de
-toute saine théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.</p>
-
-<p>L'établissement général, d'abord spontané, et
-enfin systématique, de la dictature temporelle
-que je viens de caractériser, a dû alors être longtemps
-entravé par une première influence politique
-du protestantisme, qui s'est fait également
-sentir, d'une manière inverse mais équivalente,
-aux deux modes essentiels que nous venons de
-comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences,
-le protestantisme ait, sans doute, finalement
-accéléré la désorganisation totale de
-l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître,
-dans les divers cas importans, que
-son action primitive a tendu spontanément à retarder
-beaucoup la décomposition temporelle, en
-procurant de nouvelles forces à celui des deux
-élémens principaux que la phase antérieure du
-mouvement révolutionnaire avait déjà destiné à
-succomber. Cet effet a été produit, de la manière
-la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les
-autres cas analogues, d'après le caractère pontifical
-<span class="pagenum" id="Page_610">610</span>
-que la royauté venait ainsi d'y acquérir, et
-qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions,
-était cependant de nature à compenser
-d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de
-cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant
-près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle,
-source ultérieure des plus graves convulsions
-politiques, quand vint l'inévitable époque
-du retour spontané à la marche normale d'une
-telle société. Le protestantisme a déterminé simultanément
-sur le continent, et même en Écosse,
-mais surtout en France, un résultat équivalent
-quoique inverse, en y fournissant nécessairement
-à la noblesse de nouveaux moyens de résister à
-l'ascendant croissant de la royauté: et, pour s'adapter
-convenablement à cette apparente variété
-de destinations temporelles, il lui a suffi de prendre
-spécialement, en ce second cas, la forme presbytérienne
-ou calviniste, la mieux assortie à l'état
-d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne,
-seule correspondante à l'état de gouvernement.
-De là, dans les deux cas, d'abord une
-violente compression ou une agitation convulsive,
-produite par celle des deux forces qui voulait
-ainsi réparer sa décadence antérieure, et ensuite
-des conséquences précisément réciproques quand
-l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienne
-<span class="pagenum" id="Page_611">611</span>
-prépondérance; la masse de la population
-continuant d'ailleurs à n'y intervenir encore,
-comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de
-simple auxiliaire naturel, mais dont toutefois
-la coopération, de plus en plus indispensable,
-annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes
-tendances personnelles. Telles sont, ce me
-semble, à la fois l'exacte appréciation et l'explication
-générale des mémorables perturbations sociales,
-à double phase nécessaire, respectivement
-propres, soit à la France, soit à l'Angleterre, et
-pareillement représentées en tout le reste de l'occident
-européen, depuis le milieu environ du
-<span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle jusqu'à celui du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup>. Il serait, sans
-doute, superflu d'insister ici pour faire sentir
-au lecteur éclairé combien l'ensemble des faits
-historiques confirme réellement, même en France,
-cette importante indication spontanée de notre
-théorie sociologique. On s'explique aisément ainsi
-l'impopularité radicale qui, sauf quelques localités
-secondaires, a presque toujours caractérisé le
-calvinisme français, d'abord essentiellement accueilli
-par la noblesse comme un puissant moyen
-de recouvrer, envers la royauté, son antique indépendance
-féodale, et par suite profondément
-repoussé par le vieil instinct anti-aristocratique
-de la masse de la population; ainsi que le représente
-<span class="pagenum" id="Page_612">612</span>
-alors surtout l'admirable résistance spontanée
-du bon sens parisien aux séductions démocratiques
-de la doctrine presbytérienne.</p>
-
-<p>Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice
-naturel et général, quoique accessoire et
-passager, de la phase temporelle que je viens
-d'apprécier, en y signalant une tentative politique
-directe, nécessairement infructueuse, de la part
-des organes spéciaux de la transition critique, à
-l'issue de cet antagonisme final, contre l'ascendant,
-désormais absolu en apparence, de l'élément
-temporel qui avait dû rester enfin prépondérant.
-On voit alors, en effet, les métaphysiciens et les
-légistes, qui avaient toujours si efficacement secondé
-un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en
-France et en Angleterre, de restreindre, au profit
-de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient
-ainsi de consolider à jamais contre son antique
-rival, et dont ils redoutaient justement dès-lors
-la tendance inévitable à des envahissemens indéfinis,
-aussitôt que ce défaut même d'adversaires l'aurait
-conduit à dédaigner l'intervention ultérieure
-de ses anciens agens, que cette nouvelle situation
-devait d'ailleurs rendre plus exigeans. C'est par-là
-qu'il est facile d'expliquer les efforts simultanés
-des parlemens français contre l'autorité royale,
-dont ils veulent régler les choix ministériels, et
-<span class="pagenum" id="Page_613">613</span>
-des principaux chefs de la Chambre des Communes
-d'Angleterre pour lui subordonner la
-Chambre des Lords, soit avant, soit après la mort
-de Charles I<sup>er</sup>. Quoique ces tentatives prématurées,
-faute d'assez profondes bases populaires, n'aient pu
-évidemment obtenir aucun succès durable, ni même
-troubler essentiellement l'avénement nécessaire
-de la dictature correspondante, si hautement
-amené par l'ensemble de la situation sociale, il
-était pourtant convenable de les caractériser ici
-rapidement, comme marquant avec précision l'indication
-initiale de la tendance spontanée des légistes
-et des métaphysiciens à diriger désormais
-par eux-mêmes le grand mouvement politique,
-où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à titre de
-simples auxiliaires, quelque importante ou même
-indispensable qu'y eût été d'ailleurs leur intervention
-continue.</p>
-
-<p>Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte
-appréciation historique de la grande dictature
-temporelle que nous considérons, il ne me reste
-plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement
-développé partout après avoir ainsi pleinement
-consolidé son ascendant politique, sauf
-les diversités de mode, et même les inégalités de
-degré, commandées par les situations sociales
-correspondantes; cet esprit commun et définitif
-<span class="pagenum" id="Page_614">614</span>
-devant être dès-lors jugé le plus conforme à sa
-vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître,
-à ce sujet, que, dans les deux cas essentiels
-ci-dessus distingués, l'élément temporel
-demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement
-tendu à relever l'existence sociale de son
-ancien antagoniste, qui, de son côté, acceptait
-enfin, sous des formes plus ou moins explicites,
-une éternelle subalternité politique. Rien n'était
-plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion
-d'après la conformité fondamentale d'origine, de
-caste, et d'éducation qui existait spontanément
-entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait
-nécessairement amener leur intime liaison, aussitôt
-que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en
-contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant
-avait déjà partout fait nettement pressentir
-cette tendance nouvelle par la manière dont
-il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, dans la
-courte période accessoire que je viens de signaler,
-et qui constitue ainsi historiquement une sorte
-de transition normale entre les dernières luttes
-essentielles des deux élémens temporels et le paisible
-abaissement, volontaire de l'un envers l'autre,
-désormais devenu de plus en plus prononcé.
-Chacune des deux forces est dès-lors venue, par
-suite même de son triomphe politique, dévoiler
-<span class="pagenum" id="Page_615">615</span>
-spontanément, de la manière la plus décisive, le
-vrai motif principal de ses anciennes concessions
-démocratiques, presque toujours dues surtout aux
-seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus
-qu'à aucune véritable inclination populaire,
-comme elle le confirmait dorénavant d'après
-l'emploi de son ascendant final au profit de son
-ancien adversaire contre son invariable allié.
-Telle a été, depuis sa prépondérance définitive,
-l'attitude générale de l'aristocratie anglaise envers
-la royauté, désormais placée sous sa tutelle de
-plus en plus affectueuse: telle a été réciproquement,
-à partir de Louis XIV, la prédilection
-croissante de la royauté française pour la noblesse
-enfin complétement asservie<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>; ce second cas
-ayant dû être, par sa nature, beaucoup plus prononcé
-que le premier, en vertu d'une plus profonde
-dépression antérieure et d'une moins dangereuse
-restauration actuelle, conformément à
-<span class="pagenum" id="Page_616">616</span>
-nos explications précédentes. Quoique, en principe,
-l'esprit de calcul dirige certainement encore
-moins la vie politique que la vie privée, de semblables
-conversions sont trop souvent attribuées
-à de profonds desseins, tandis qu'elles furent d'abord
-essentiellement dues, de part et d'autre, à
-l'involontaire entraînement des affinités naturelles,
-sauf l'influence ultérieure des réflexions
-relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme
-moyen de résistance au mouvement révolutionnaire,
-qui dès-lors devait bientôt devenir pleinement
-systématique. On voit ainsi se reproduire,
-pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup
-moins excusable sans doute, quoique presque également
-inévitable, la fatale illusion qui, lors de
-l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir
-temporel, avait entraîné celui-ci à confondre une
-charge avec un soutien; plus la décomposition
-s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait
-à la fois devenir dangereuse et grossière. Cette
-dernière transformation mérite ici d'autant plus
-d'attention qu'elle pose réellement le véritable
-terme naturel de la désorganisation spontanée
-propre à la phase précédente, et nécessairement
-prolongée dans celle-ci jusqu'à ce que, par le conflit
-universel des différens élémens essentiels du régime
-ancien, les divers débris de ce système fussent
-<span class="pagenum" id="Page_617">617</span>
-enfin condensés autour d'un élément unique,
-demeuré seul actif désormais, après avoir successivement
-absorbé ou subalternisé tous les autres;
-ce qui n'a été pleinement consommé qu'à l'époque
-considérée maintenant, et à partir de laquelle
-nous allons voir la décomposition, prenant un
-nouveau caractère, tendre directement et de plus
-en plus vers une révolution décisive, essentiellement
-impossible tant que le conflit dissolvant n'avait
-pas encore atteint son but définitif. Enfin,
-c'est ainsi que la dictature temporelle, royale ou
-aristocratique, pendant qu'elle se complétait à
-l'issue finale du dernier antagonisme, prenait
-aussi dès-lors un caractère essentiellement rétrograde,
-qui n'avait pu se développer nettement
-avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément
-plus directement hostile à l'essor final des sociétés
-modernes. C'est donc seulement alors qu'il faut
-regarder comme réellement accomplie, autant
-que possible, l'entière organisation universelle,
-sous des formes diverses, du système de résistance
-plus ou moins rétrograde, primitivement ébauché
-par Philippe II d'après l'inspiration continue
-des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait
-maintenant se diriger immédiatement l'esprit révolutionnaire,
-bientôt parvenu à sa pleine maturité,
-surtout en France, où nous devrons, dès
-<span class="pagenum" id="Page_618">618</span>
-ce moment, concentrer la principale étude ultérieure
-du grand mouvement de décomposition.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label"><b>Note 31</b>:</span></a>
-Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, des inclinations
-de la royauté française vers ses antiques rivaux politiques, a
-d'ailleurs spontanément concouru à compléter le mouvement antérieur
-de décomposition féodale, par la déconsidération croissante que devait
-nécessairement répandre sur la noblesse cette transformation définitive
-des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi volontairement
-réduits désormais, après tant de luttes, à la condition plus ou
-moins vile de courtisan proprement dit, dont si peu d'entre eux cependant
-ont su se préserver par un juste sentiment de leur dignité aristocratique.</p>
-
-<p>Après sa complète installation, la dictature
-temporelle dont je viens de terminer l'appréciation
-fondamentale a dû gravement altérer, au détriment
-nécessaire de l'ancien système social, le
-caractère et l'existence propres au pouvoir correspondant,
-ainsi passé de l'état primitif de simple
-élément à un ascendant universel qui ne pouvait
-convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord
-simples chefs de guerre au moyen-âge, devaient
-être sans doute de plus en plus incapables d'exercer
-réellement les immenses attributions qu'ils
-avaient graduellement conquises sur tous les autres
-pouvoirs sociaux. C'est pourquoi, presque dès
-l'origine de cette concentration révolutionnaire,
-on voit partout surgir spontanément peu à peu
-une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel
-proprement dit, essentiellement étranger au
-vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique dérivé
-et secondaire, devient de plus en plus indispensable
-à la nouvelle situation de la royauté,
-et par suite tend à acquérir une importance de
-plus en plus distincte et même indépendante.
-Louis XI me paraît être, en Europe<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, le dernier
-<span class="pagenum" id="Page_619">619</span>
-roi qui ait vraiment dirigé par lui-même
-l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention
-de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle
-que fût sa mémorable capacité politique, il aurait
-certainement éprouvé le besoin de véritables ministres
-au lieu de simples agens, si la décomposition
-de l'ancien système, et par suite la formation
-de la dictature royale, avaient pu être alors
-aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles
-après. Une superficielle appréciation peut donc
-seule, par exemple, faire attribuer surtout à des
-causes purement personnelles l'éminente élévation
-du grand Richelieu, essentiellement résultée
-de cette nouvelle disposition politique: même
-avant cet admirable ministre, et principalement
-après lui, des hommes d'un génie très inférieur
-au sien ont acquis une autorité non moins réelle
-et peut-être encore plus étendue, quand leur caractère
-s'est trouvé suffisamment au niveau de
-leur position. Or, une telle institution constitue
-nécessairement l'aveu involontaire d'une sorte
-d'impuissance radicale de la part d'un pouvoir
-<span class="pagenum" id="Page_620">620</span>
-qui, après avoir absorbé toutes les attributions
-politiques, est ainsi conduit à en abdiquer spontanément
-la direction effective, de manière à altérer
-gravement à la fois sa dignité sociale et sa
-propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au
-cinquante-septième chapitre, la destination ultérieure
-qui est probablement réservée à cette
-singulière création, comme moyen régulier de
-transition politique vers la réorganisation finale.
-Ce décroissement spontané de la dictature royale,
-par suite même de son triomphe, devient surtout
-caractéristique en considérant son extension graduelle
-jusqu'aux fonctions militaires elles-mêmes,
-principal attribut naturel d'une telle autorité. On
-voit, en effet, partout, et surtout en France, dès
-le <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, les rois renoncer essentiellement
-désormais, malgré de vaines démonstrations officielles,
-au commandement réel des armées, qui
-devenait évidemment de plus en plus incompatible
-avec l'ensemble de leur nouveau caractère
-politique. Au reste, quoique, pour plus de netteté,
-j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce
-genre de décroissement envers la seule dictature
-royale, où il devait être mieux marqué, on doit
-également reconnaître qu'il n'est pas, au fond,
-moins applicable, sauf la diversité des manifestations,
-à la dictature aristocratique elle-même, en
-<span class="pagenum" id="Page_621">621</span>
-résultat nécessaire d'une pareille situation. Quelle
-que soit, par exemple, l'orgueilleuse prétention
-de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive
-de son système politique, elle n'a pas été
-moins entraînée que la royauté française, et environ
-dès la même époque, à confier de plus en plus
-ses attributions principales à des ministres pris
-hors de son sein, et aussi à choisir habituellement
-dans la caste inférieure les véritables chefs
-des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes:
-seulement, elle a pu mieux dissimuler
-cette double nécessité nouvelle, en s'incorporant
-avec résignation, et quelquefois même avec habileté,
-les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée
-d'emprunter, d'après le sentiment involontaire
-de sa propre insuffisance. Près d'un siècle
-auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà
-subi une pareille dégénération politique, par suite
-d'une situation semblable, quoique moins prononcée.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label"><b>Note 32</b>:</span></a>
-Cette observation générale n'admet réellement d'exception importante
-que par rapport au grand Frédéric. Mais cette unique anomalie,
-relative à un état nouvellement formé, et à l'homme le plus
-éminent qui ait régné depuis Charlemagne, ne saurait évidemment
-altérer, en aucune manière, la justesse fondamentale d'une telle remarque
-sur l'insuffisance croissante de la capacité royale dans les
-temps modernes, à mesure que la grande dictature temporelle s'y complétait
-graduellement.</p>
-
-<p>De tels symptômes généraux devaient directement
-confirmer la destination éminemment précaire
-de la dictature temporelle, qui, dans chacun
-de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement
-motivée que sur l'imminent besoin social
-d'une suffisante résistance centrale contre le démembrement
-universel vers lequel tendait de plus
-<span class="pagenum" id="Page_622">622</span>
-en plus le développement continu du grand mouvement
-de décomposition que nous apprécions.
-Envisagées sous un autre aspect, ces observations
-conduisent aussi à mesurer le progrès capital que
-devait faire, dans cette nouvelle phase révolutionnaire,
-la décadence générale de l'esprit militaire,
-immédiatement manifestée, dans la phase précédente,
-par la commune substitution des armées
-permanentes aux anciennes milices féodales,
-comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en
-effet, que la renonciation des rois au commandement
-effectif, et l'essor simultané du pouvoir
-ministériel, si souvent exercé par les personnages
-les plus étrangers à la guerre, devaient tendre
-fortement à subalterniser de plus en plus la profession
-des armes, que sa spécialisation même
-avait déjà frappée d'une déconsidération croissante,
-comparativement à sa suprématie féodale,
-dont les formules officielles ne faisaient plus que
-reproduire vainement le lointain souvenir, répété
-même aujourd'hui par la routine arriérée du vulgaire
-des déclamateurs politiques, qui n'ont pas
-encore compris, à cet égard, le profond changement
-des sociétés européennes depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup>
-siècle. Quand l'impression trop exclusive des
-grandes guerres modernes tend à produire une
-dangereuse illusion sur la décadence continue du
-<span class="pagenum" id="Page_623">623</span>
-régime et de l'esprit militaires, je ne saurais conseiller
-de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre,
-à ce sujet, un judicieux examen
-comparatif entre les sociétés actuelles et celles de
-l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui
-suffira toujours pour manifester spontanément,
-sans la moindre incertitude, la vraie direction de
-l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que
-cette comparaison devienne suffisamment décisive,
-il n'est pas même nécessaire de l'étendre à
-l'intensité, à la multiplicité, et surtout à la continuité
-des guerres respectives, ni à la participation
-effective de l'ensemble de la population: on
-peut se borner, en la circonscrivant aussi simplement
-que possible, à faire contraster, de part et
-d'autre, la position habituelle et la puissance normale
-des chefs militaires. Déjà Machiavel, au
-début du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, avait justement signalé,
-quoique dans une intention très peu philosophique,
-l'existence précaire et dépendante des généraux
-modernes, de plus en plus réduits à la condition
-de simples agens d'une autorité civile de plus en
-plus ombrageuse; comparativement à l'empire
-presque absolu et indéfini dont jouissaient, surtout
-à Rome, les généraux anciens, pendant toute
-la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était
-indispensable au libre essor du système de conquête.
-<span class="pagenum" id="Page_624">624</span>
-Or, ce que Machiavel croyait alors constituer
-une sorte d'anomalie passagère, spécialement
-propre aux états italiens, et surtout à Venise, qui
-en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est,
-au contraire, devenu ensuite, d'une manière de
-plus en plus prononcée, la situation normale de
-tous les états européens, sans excepter les plus
-étendus et les plus puissans, où, sous toutes les
-formes politiques, les chefs de guerre, désormais
-profondément subordonnés au pouvoir civil, ont
-été habituellement assujétis, malgré les plus éminens
-services, à une sorte de système continu
-de suspicion et de surveillance, souvent poussé
-jusqu'à leur ravir aussi la haute direction des
-diverses expéditions de quelque importance, soit
-offensives, soit même défensives, presque toujours
-réglées ainsi, non-seulement dans la conception,
-mais dans l'exécution principale, par des ministres
-non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel
-à ce sujet seraient, sans doute, justement
-répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire
-avait dû conserver son antique prépondérance
-politique; puisqu'une telle constitution est
-évidemment très peu favorable au succès habituel
-des expéditions: mais ces regrets stériles n'ont
-cependant pas empêché depuis trois siècles, et
-empêcheront probablement encore moins à l'avenir,
-<span class="pagenum" id="Page_625">625</span>
-le développement permanent de ces nouvelles
-habitudes, naturellement déterminées par la rénovation
-graduelle des opinions et des m&oelig;urs
-sociales, et d'ailleurs tacitement ratifiées par la
-libre adhésion journalière des généraux eux-mêmes,
-que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont jamais
-empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement
-des armées modernes. Rien n'est donc
-plus propre qu'un tel changement, à la fois spontané
-et universel, à faire hautement ressortir la
-nature anti-militaire des sociétés modernes, pour
-lesquelles la guerre constitue nécessairement un
-état de plus en plus exceptionnel, dont les courtes
-et rares périodes n'offrent, même pendant leur
-durée, qu'un intérêt social de plus en plus accessoire,
-sauf chez la classe spéciale, de plus en plus
-circonscrite, qui s'y livre exclusivement.</p>
-
-<p>Cette irrécusable appréciation est clairement
-confirmée par l'étude attentive des grandes guerres
-qui remplissent, presque sans intervalle, la mémorable
-époque que nous analysons, quoique leur
-existence ait été souvent invoquée contre la doctrine
-historique sur la décadence continue de
-l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi
-de la vraie nature politique de ces guerres,
-montre clairement qu'elles cessèrent alors, en général,
-d'être essentiellement dues, comme dans
-<span class="pagenum" id="Page_626">626</span>
-la période précédente, à l'exubérance féodale de
-l'activité militaire après l'abaissement de l'autorité
-européenne des papes. On ne peut réellement attribuer,
-en principe, à la prolongation d'une telle
-impulsion que les fameuses guerres propres à la
-première moitié du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, pendant la rivalité
-de François I<sup>er</sup> et Charles-Quint, à la suite de
-l'invasion française en Italie; l'extension naturelle
-du système des armées permanentes, et les
-nouvelles ressources partout procurées par le développement
-industriel, expliquent d'ailleurs
-spontanément l'importance supérieure de ces expéditions:
-encore faut-il reconnaître, au fond,
-malgré l'illusion due à un reste d'influence des
-m&oelig;urs chevaleresques, que la guerre y devint
-bientôt essentiellement défensive de la part de la
-France, qui luttait avec énergie pour le maintien
-de sa nationalité contre les dangereuses prétentions
-de Charles-Quint à une sorte de monarchie
-universelle. Quoi qu'il en soit, l'action politique
-du protestantisme ne tarda point à rendre, sous ce
-rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure
-de l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement
-tout essor étendu et durable de l'esprit de conquête
-par la préoccupation des troubles intérieurs,
-et en donnant naturellement un nouveau but et
-un cours différent à l'activité militaire, dès-lors
-<span class="pagenum" id="Page_627">627</span>
-rattachée à la grande lutte sociale entre le système
-de résistance et l'instinct progressif: je néglige
-d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre
-aux m&oelig;urs protestantes, en tant que produisant
-des habitudes de discussion et de libre examen individuel
-évidemment antipathiques aux conditions
-normales de toute discipline guerrière; et j'en
-fais expressément abstraction provisoire, afin de ne
-considérer que les influences les plus générales, essentiellement
-communes à tous les états européens.
-C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable
-origine des guerres révolutionnaires proprement
-dites, où la guerre extérieure se complique
-plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt
-sérieux d'un important principe social, qui
-tend à y déterminer la participation plus ou moins
-active de tous les hommes convaincus, quelque
-pacifiques que soient leurs inclinations habituelles;
-en sorte que l'énergie militaire y peut être fort
-intense et très soutenue, sans cesser d'y constituer
-un simple moyen, et sans indiquer réellement
-aucune prédilection générale pour la vie
-guerrière. Or, une appréciation suffisamment
-approfondie démontrera clairement, ce me semble,
-que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère,
-déjà unanimement reconnu, des longues
-guerres qui ont alors agité l'Europe, depuis le
-<span class="pagenum" id="Page_628">628</span>
-milieu environ du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle jusqu'à celui du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup>,
-et sans excepter même la célèbre guerre de trente
-ans; mais elle fera voir aussi qu'une pareille nature
-appartient essentiellement, d'une manière
-non moins réelle, au fond, quoique moins explicite,
-aux guerres, encore plus étendues, qui
-remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier
-siècle, et même le commencement du suivant,
-jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette série ultérieure
-de guerres, l'ambition des conquêtes est,
-sans doute, intervenue, comme au reste, dans la
-précédente, et peut-être davantage, vu l'affaiblissement
-naturel, de part et d'autre, de la première
-ferveur religieuse et politique: mais on lui
-attribue vulgairement, à ce sujet, une influence
-capitale qui ne dut être que purement accessoire.
-Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci
-portent profondément, en réalité, l'empreinte
-révolutionnaire, en tant que relatives surtout au
-prolongement de la lutte universelle entre le catholicisme
-et le protestantisme; lutte alors devenue
-d'abord offensive de la part de la France, où
-s'était concentrée l'action catholique depuis l'affaiblissement
-de l'Espagne, jusqu'à la crise anglaise
-de 1688, et ensuite défensive, quand l'action
-protestante a pu être, à son tour, suffisamment
-condensée autour de Guillaume d'Orange, d'après
-<span class="pagenum" id="Page_629">629</span>
-l'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre.
-Pendant la majeure partie du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
-les guerres ont encore changé de nature, par suite
-de la résignation unanime des divers états européens
-à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques
-dans leur situation effective, pour s'occuper
-concurremment désormais du développement
-industriel, dont l'importance sociale devenait de
-plus en plus prépondérante: dès-lors, l'activité
-militaire a été essentiellement subordonnée aux
-intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au
-chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution
-française, où, après une grande aberration
-guerrière, difficile à éviter, l'esprit militaire a
-commencé à subir une dernière transformation
-essentielle, que je caractériserai au cinquante-septième
-chapitre, et qui marque, encore plus
-nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence
-finale.</p>
-
-<p>L'accomplissement graduel des importantes modifications
-temporelles que nous venons de rattacher
-ainsi à la désorganisation radicale du régime
-militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle
-classe, peu nombreuse mais très remarquable,
-qui a naturellement surgi, en Europe, presque
-dès le début du grand mouvement de décomposition
-universelle, et qui peu à peu y a justement
-<span class="pagenum" id="Page_630">630</span>
-acquis une haute importance politique, que je
-dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il
-s'agit de la classe diplomatique. Essentiellement
-étrangère au vrai régime du moyen-âge, cette
-classe toute moderne est d'abord spontanément
-issue de la décadence européenne de la constitution
-catholique, qui en a fait naître la nécessité
-pour suppléer, autant que possible, aux liens politiques
-que le pouvoir commun de la papauté
-maintenait régulièrement jusque là entre les divers
-états, et qui, en même temps, en a fourni les
-premiers élémens, en permettant de trouver beaucoup
-d'hommes intelligens et actifs, naturellement
-placés, de la manière la plus rationnelle, au point
-de vue social le plus élevé, sans toutefois être aucunement
-militaires: on peut noter, en effet, que
-les diplomates ont été long-temps empruntés au
-clergé catholique, parmi les membres qui, instinctivement
-persuadés de la déchéance croissante de
-leur corporation, se montraient disposés à utiliser
-ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus
-secondaire, l'éminente capacité politique qu'ils
-avaient pu y cultiver. Depuis que la grande dictature
-temporelle, monarchique ou oligarchique, a
-pris son caractère définitif, cette classe a été, en
-apparence, principalement aristocratique, comme
-le haut sacerdoce; mais cette intrusion nobiliaire
-<span class="pagenum" id="Page_631">631</span>
-n'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment
-avancé, où la capacité est toujours, sous de
-vaines formules officielles, réellement placée au
-premier rang des titres personnels: il n'y a pas eu,
-sans doute, en Europe, pendant tout le cours des
-trois derniers siècles, de classe aussi complétement
-affranchie de tous préjugés politiques et peut-être
-même philosophiques, en vertu de la supériorité
-naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il
-en soit, il est clair que cette classe éminemment
-civile, née et grandie conjointement avec le pouvoir
-ministériel proprement dit, dont elle constitue
-une sorte d'appendice naturel, a partout tendu
-directement à dépouiller de plus en plus les militaires
-de leurs anciennes attributions politiques,
-pour les réduire à la simple condition d'instrumens
-plus ou moins passifs de desseins conçus et dirigés
-par la puissance civile, dont l'ascendant final a
-été tant secondé par la diplomatie. Chacun sait,
-en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup
-d'égards, au moyen-âge, les négociations de
-paix ou d'alliance étaient habituellement regardées
-comme un complément spontané du commandement
-militaire, ainsi que l'exigeait évidemment
-le libre essor normal du système guerrier,
-surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut douter
-que la classe diplomatique n'ait immédiatement
-<span class="pagenum" id="Page_632">632</span>
-concouru, avec une spéciale efficacité, à la décadence
-continue du régime et de l'esprit militaires,
-en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux
-une aussi précieuse partie de leurs fonctions
-primitives; ce qui explique aisément l'antipathie
-instinctive qui a toujours existé chez les modernes,
-sous des formes plus ou moins expressives, entre
-les rangs supérieurs des deux classes.</p>
-
-<p>Ce dernier ordre d'observations nous conduit
-naturellement à compléter enfin l'appréciation
-sociologique de la grande dictature temporelle qui
-a entièrement consommé la décomposition spontanée
-propre au moyen-âge, en y considérant les
-efforts qu'elle a dû faire, après sa suffisante consolidation,
-pour suppléer, le moins imparfaitement
-possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement
-laissée, dans le système politique de l'Europe,
-l'irrévocable extinction croissante de l'autorité
-universelle des papes. Un tel besoin avait dû se
-manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine
-de la phase révolutionnaire au quatorzième siècle,
-puisque c'est précisément par l'abolition de ce
-pouvoir général, suivie d'une dispersion politique
-correspondante, que le mouvement de désorganisation
-avait dû partout commencer. Mais les grandes
-luttes qui absorbèrent ensuite la principale
-sollicitude des élémens temporels destinés à devenir
-<span class="pagenum" id="Page_633">633</span>
-prépondérans, firent inévitablement ajourner
-la seule solution que comportait alors cette difficulté
-fondamentale, et qui devait reposer sur la
-régularisation systématique du simple antagonisme
-matériel entre les divers états européens; ce qui
-supposait évidemment la cessation préalable des
-différentes agitations intérieures, et la suffisante
-réalisation de la dictature temporelle où elles devaient
-aboutir. Quand ces conditions indispensables
-ont pu être convenablement remplies selon le
-cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés,
-la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec
-une infatigable ardeur, soutenue par un digne
-sentiment de son importante mission, à instituer
-équitablement un tel équilibre, dont la nécessité
-actuelle devenait hautement irrécusable, depuis
-que le partage presque égal de l'Europe entre le
-catholicisme et le protestantisme devait évidemment
-interdire toute illusion, s'il en pouvait rester
-encore, sur le rétablissement normal d'un véritable
-organisme européen d'après l'entière réintégration
-de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que la diplomatie
-marqua noblement, par le grand traité de
-Westphalie, sa principale intervention dans le
-système de la civilisation moderne, d'après un généreux
-esprit de pacification universelle et permanente,
-dont la mémorable utopie du bon Henri IV
-<span class="pagenum" id="Page_634">634</span>
-avait déjà signalé les symptômes caractéristiques.
-Sans doute, la solution diplomatique est, en principe,
-extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu
-de le faire plus tard sentir spécialement, à l'ancienne
-solution catholique, la seule qui, par sa
-nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque
-l'organisme international peut encore moins se
-passer que l'organisme national d'une base intellectuelle
-et morale, et ne saurait, par conséquent,
-jamais reposer solidement sur le simple antagonisme
-physique, qui, en effet, au cas que nous
-considérons, n'a pu acquérir aucune consistance
-réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une utilité
-fort problématique, si même un tel équilibre n'a
-souvent servi de prétexte plausible à l'essor perturbateur
-des hautes ambitions politiques. Mais il
-serait certainement injuste et irrationnel de juger
-d'après l'état normal un expédient essentiellement
-destiné à une situation révolutionnaire, et qui,
-selon cette appréciation relative, a du moins concouru
-et concourt encore, à un certain degré, à
-maintenir, entre les divers états européens, la pensée
-habituelle d'une organisation quelconque, quelque
-vague et insuffisante qu'en soit la notion; jusqu'à
-ce que la commune réorganisation spirituelle, qui
-peut seule terminer la grande phase révolutionnaire,
-vienne fournir spontanément une base
-<span class="pagenum" id="Page_635">635</span>
-vraiment générale, sur laquelle une nouvelle et
-plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction
-graduelle de la république européenne,
-également pressentie par l'âme du noble roi Henri
-et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui,
-partis de points si divers, et suivant des routes si
-opposées, ne sauraient, sans doute, s'être ainsi
-rencontrés sur une pure chimère sociale, comme
-je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.</p>
-
-<p>Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels
-je devais ici considérer sommairement, pendant
-la période protestante proprement dite, la
-marche continue de la désorganisation temporelle,
-qui n'a fait ensuite que se prolonger naturellement
-dans la même direction, sans aucun caractère
-vraiment nouveau de quelque importance, pendant
-la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution
-française, ce qui nous dispensera essentiellement
-d'y revenir en tout le reste de la leçon
-actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin
-l'appréciation, si difficile et si complexe, de
-l'immense portée politique propre à la première
-phase nécessaire de la décomposition systématique
-de l'ancien système social, précédemment
-analysée en ce qui concerne la dissolution spirituelle.
-Je devais, sans doute, sous ce double aspect,
-spécialement insister ici sur l'établissement
-<span class="pagenum" id="Page_636">636</span>
-rationnel d'un tel point de départ, qui a tant influé
-sur la suite entière du grand mouvement révolutionnaire,
-et qui néanmoins n'a jamais été
-jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études
-presque innombrables auxquelles il a donné lieu,
-par le triple défaut de rationnalité, d'élévation,
-et d'impartialité que présentent ordinairement
-ces conceptions contradictoires, soit historiques,
-soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques,
-protestants, ou enfin déistes, n'ont pu
-apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont
-toutes enveloppées d'un aveugle dédain. Mais cette
-analyse fondamentale, désormais exactement rattachée
-à l'ensemble de notre élaboration historique,
-va maintenant nous permettre de terminer,
-avec beaucoup plus de netteté et de rapidité
-à la fois, l'examen général de la période protestante
-proprement dite, en y considérant enfin,
-suivant l'ordre d'abord indiqué, sa haute influence
-intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs une utilité
-non moins essentielle de l'explication capitale
-que nous venons d'établir, en passant ensuite
-à l'appréciation directe de la dernière phase nécessaire
-du mouvement de décomposition, où nous
-pourrons, d'après une telle base, concentrer notre
-attention presque exclusive sur l'ébranlement
-mental qui la caractérisa surtout, sans nuire cependant
-<span class="pagenum" id="Page_637">637</span>
-à l'intégrité de notre conception finale
-relative au système total des diverses opérations
-révolutionnaires depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Outre l'action politique propre au protestantisme,
-et qui, en réalité, consiste seulement dans
-les différents résultats généraux, directs ou indirects,
-qui viennent d'être examinés, il a nécessairement
-servi de premier organe systématique à
-l'esprit universel d'émancipation, en préparant
-essentiellement la dissolution radicale, d'abord intellectuelle,
-et finalement sociale, que l'ancien système
-devait subir pendant la période suivante.
-Quoique la formation effective, et surtout le développement
-de la doctrine critique proprement dite
-ne doivent pas lui être directement attribués, il en
-a cependant établi d'abord les principales bases,
-sur lesquelles une philosophie négative plus complète
-et plus prononcée a pu ensuite construire
-aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire,
-destinée à caractériser, à sa manière,
-l'issue finale du grand mouvement de décomposition.
-C'est surtout ainsi que l'ébranlement protestant
-a constitué une situation intermédiaire réellement
-indispensable, bien que très passagère,
-dans l'essor fondamental de la raison humaine.</p>
-
-<p>Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation
-générale du protestantisme, nous pouvons
-<span class="pagenum" id="Page_638">638</span>
-regarder ici le système entier de la doctrine critique
-comme essentiellement réductible au dogme absolu
-et indéfini du libre examen individuel, qui en
-est certainement le principe universel. Dès le début
-du quatrième volume, j'ai exposé, à ce sujet, des
-considérations directes, aussi applicables, par leur
-nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte
-que les autres dogmes essentiels de la philosophie
-révolutionnaire ne constituent réellement que de
-simples conséquences politiques de ce dogme fondamental,
-qui a graduellement érigé chaque raison
-individuelle en suprême arbitre de toutes les questions
-sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle
-liberté de penser doit naturellement conduire
-chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même
-d'agir conformément à ses convictions personnelles,
-sans autres réserves sociales que celles
-relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités.
-Pareillement, cette sorte de souveraineté
-morale attribuée à chacun, simultanément
-considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant
-dès-lors admettre d'autre restriction légitime que
-celle du nombre, aboutit nécessairement à la
-souveraineté politique de la multitude, créant
-ou détruisant à son gré toutes les institutions
-quelconques. Une telle suprématie individuelle
-suppose d'ailleurs évidemment la conception
-<span class="pagenum" id="Page_639">639</span>
-correspondante de l'égalité universelle, ainsi
-spontanément proclamée dans l'ordre mental,
-où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément
-les uns des autres. Enfin, sous le point de
-vue international, on ne saurait douter qu'un
-pareil dogme ne conduise, encore plus directement,
-à consacrer l'indépendance absolue, ou
-l'entier isolement politique, de chaque peuple
-particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes
-notions essentielles propres à la métaphysique
-révolutionnaire ne constituer réellement
-que de simples applications sociales, ou plutôt
-les diverses manifestations nécessaires, de cet
-unique principe du libre examen individuel, d'où
-elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai
-lieu de faire sentir ci-après qu'une telle filiation
-générale est aussi historique que logique,
-puisque chacune de ces conséquences politiques
-a été effectivement déduite aussitôt que le cours
-naturel des événemens a dirigé l'attention publique
-vers l'aspect social correspondant.</p>
-
-<p>D'après cette évidente concentration préalable,
-que je devais ici rappeler sommairement,
-on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire du
-protestantisme à jeter le fondement primordial de
-la philosophie révolutionnaire, en proclamant
-directement le droit individuel de chacun au libre
-<span class="pagenum" id="Page_640">640</span>
-examen de toutes les questions quelconques,
-malgré les restrictions irrationnelles qu'il s'est
-toujours efforcé d'imposer à ce sujet. Outre que
-ces diverses restrictions devaient être, par leur
-nature, successivement rejetées par de nouvelles
-sectes, il faut remarquer que leur inconséquence
-même a d'abord facilité l'admission universelle du
-principe général, dont l'entière promulgation immédiate
-eût long-temps révolté des consciences
-qui, rassurées, au contraire, par la conservation
-primitive des principales croyances, ne luttaient
-plus contre l'attrait presque irrésistible que présente
-spontanément à notre orgueilleuse intelligence
-la libre interprétation personnelle de la foi
-commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme
-devait indirectement étendre son influence
-mentale chez les peuples même qui ne l'avaient
-point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne
-pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins
-aptes que les autres à l'émancipation religieuse,
-dont les plus grands résultats philosophiques leur
-étaient, en effet, spécialement réservés, comme
-on le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de
-l'esprit critique ne pouvait assurément s'opérer
-sous une forme plus décisive: car, après avoir
-audacieusement discuté les opinions les plus respectées
-et les pouvoirs les plus sacrés, la raison
-<span class="pagenum" id="Page_641">641</span>
-humaine pouvait-elle reculer devant aucune
-maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse
-dissolvante y serait spontanément dirigée?
-Aussi ce premier pas est-il réellement le plus capital
-de tous ceux relatifs à la formation graduelle
-de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait,
-par une rétrogradation chimérique, être
-ramenée à cet état initial, ne saurait manquer
-d'y retrouver naturellement le principe nécessaire
-d'une suite équivalente de nouvelles conséquences
-analogues.</p>
-
-<p>La saine appréciation historique de ce fondement
-universel de la philosophie négative propre
-à la dernière phase générale du grand mouvement
-de décomposition consiste essentiellement à le
-rattacher, à tous égards, à la désorganisation
-spontanée qui l'avait précédé, suivant nos explications
-antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment
-conforme à l'ensemble des faits, le principe du
-libre examen n'aurait été d'abord, au seizième
-siècle, qu'un simple résultat naturel de la nouvelle
-situation sociale graduellement amenée par les
-deux siècles précédens. On conçoit, en effet, que
-cette liberté intellectuelle constitue, par sa nature,
-une disposition purement négative, et ne
-peut se rapporter réellement qu'à la consécration
-systématique de l'état de non-gouvernement,
-<span class="pagenum" id="Page_642">642</span>
-spontanément résulté, pour les esprits modernes,
-de la dissolution croissante de l'ancienne discipline
-mentale, jusqu'à l'avénement ultérieur de
-nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût été
-primitivement la simple proclamation abstraite
-d'un tel fait général, son apparition effective serait
-assurément incompréhensible, quoiqu'il ait dû
-ensuite réagir éminemment sur l'extension de la
-décomposition religieuse qui l'avait originairement
-produit. Le droit d'examen individuel a cela d'évidemment
-caractéristique que rien n'en saurait
-empêcher l'exercice spontané quand une volonté
-suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté
-des manifestations extérieures, bientôt levée par
-une convenable simultanéité de v&oelig;ux. Or, le développement,
-toujours imminent, d'une volonté
-aussi conforme à l'ensemble des penchans humains,
-ne peut certainement être contenu que par l'influence
-permanente d'énergiques convictions antérieures,
-dont sa production suppose toujours
-l'affaiblissement préalable. Telle est, sans doute,
-la marche naturelle propre à cette disposition
-mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction
-hors des conditions normales d'opportunité,
-et qui a tant donné lieu à de fausses appréciations,
-où le symptôme est pris pour la cause,
-et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel,
-<span class="pagenum" id="Page_643">643</span>
-nous avons déjà pleinement reconnu que les longues
-discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir
-européen des papes et celles du siècle suivant
-sur l'indépendance des églises nationales envers
-le centre romain avaient spontanément suscité,
-chez tous les peuples chrétiens, un large exercice
-spontané du droit d'examen individuel, long-temps
-avant que le dogme en pût être systématiquement
-formulé, de manière à priver d'avance
-l'ensemble des anciennes croyances de leur principale
-énergie sociale. La proclamation luthérienne
-n'a donc fait, à vrai dire, qu'étendre solennellement
-à tous les croyans un privilége dont les rois
-et les docteurs avaient alors amplement usé, et
-qui se propageait naturellement de plus en plus
-chez toutes les autres classes. C'est ainsi que l'esprit
-général de discussion inhérent à tout monothéisme,
-et surtout au catholicisme, avait hautement
-devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct
-du protestantisme. Il est d'ailleurs évident, en fait,
-que l'ébranlement luthérien, soit quant à la discipline,
-ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme,
-ne produisit réellement aucune innovation qui
-n'eût déjà été itérativement proposée long-temps
-auparavant; en sorte que le succès de Luther,
-après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut
-essentiellement dû à l'opportunité d'un tel effort,
-<span class="pagenum" id="Page_644">644</span>
-enfin suffisamment préparé par l'universelle désorganisation
-spontanée du système catholique, suivant
-nos explications antérieures, que confirme
-si clairement la propagation rapide et facile de
-cette explosion décisive. En considérant de plus
-près cette nouvelle situation générale, il est aisé
-de reconnaître que l'irrévocable subalternisation
-du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel,
-qui en constituait partout le caractère plus ou
-moins explicite, devait spécialement y provoquer
-à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation
-personnelle, en dégradant radicalement,
-par une irrationnelle sujétion, les seules autorités
-auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit
-légitime de discipliner les intelligences, et qui se
-trouvaient désormais conduites à une sorte d'abdication
-spontanée de leur ancienne suprématie
-mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs
-décisions à des puissances temporelles évidemment
-incompétentes. Une fois réellement passées
-entre les mains des rois, les anciennes attributions
-intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient,
-sans doute, être sérieusement respectées,
-et devaient bientôt céder à l'essor général vers
-l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels
-devaient eux-mêmes tendre naturellement
-de plus en plus à n'imposer d'autres restrictions
-<span class="pagenum" id="Page_645">645</span>
-efficaces que celles relatives à la conservation immédiate
-de l'ordre matériel. Or, telle était certainement,
-d'une manière plus ou moins prononcée,
-la situation commune de toutes les populations
-chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme,
-qui, en formulant le principe du libre examen individuel,
-ne put que consacrer systématiquement
-un état préexistant, à la formation duquel toutes
-les influences sociales avaient spontanément concouru
-pendant les deux siècles précédens.</p>
-
-<p>Cette explication naturelle de l'inévitable avénement
-direct du principe fondamental de la doctrine
-critique est également propre à faire concevoir
-combien son intervention continue devenait
-désormais indispensable à l'évolution ultérieure
-de l'élite de l'humanité. Pour juger sainement
-une telle destination, il ne faut point la considérer
-d'une manière absolue, ni rapporter à une situation
-normale ce qui devait uniquement s'appliquer
-à un état éminemment exceptionnel; il faut évidemment
-la comparer toujours à la phase sociale
-correspondante, dont nous avons déjà exactement
-déterminé le caractère essentiel: tout autre mode
-d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation
-injuste et déclamatoire, dépourvue de
-toute réalité historique. Sous cet aspect relatif,
-le seul qui puisse être vraiment conforme à l'esprit
-<span class="pagenum" id="Page_646">646</span>
-général de la philosophie positive, l'ensemble de
-la doctrine critique doit être envisagé comme
-constituant le correctif nécessaire de l'inévitable
-dictature temporelle où nous avons vu aboutir
-partout, sauf la diversité des manifestations,
-l'universelle décomposition spontanée du système
-théologique et militaire. Il est clair, en effet,
-que, sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle
-concentration de tous les anciens pouvoirs
-autour du principal élément temporel eût
-bientôt dégénéré en un ténébreux despotisme,
-dont le génie rétrograde, dès-lors devenu hautement
-prépondérant, aurait directement tendu à
-étouffer tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant
-oppressif d'une autorité absolue qui,
-par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre
-moyen de discipline mentale que la seule compression
-matérielle. A quelques immenses dangers
-qu'ait pu jamais conduire l'inévitable abus de la
-doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément
-expliquer l'invincible attachement instinctif qu'elle
-a dû inspirer graduellement aux populations européennes
-à mesure que cette grande dictature,
-monarchique ou aristocratique, achevait de se
-consolider, comme nous l'avons vu ci-dessus:
-car, cette doctrine est ainsi devenue désormais
-l'organe nécessaire du principal progrès social,
-<span class="pagenum" id="Page_647">647</span>
-qui devait alors rester essentiellement négatif.
-Quoique ce ne soit pas ici le lieu d'apprécier spécialement
-son influence réelle pour seconder l'essor
-direct des nouveaux élémens sociaux, il est
-néanmoins évident, sans anticiper, à cet égard,
-sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant
-presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité,
-elle devait se trouver éminemment
-adaptée à cette préparation élémentaire, où le
-développement effectif ne pouvait d'abord résulter
-que du libre essor de l'énergie personnelle, soit
-industrielle, soit esthétique, soit scientifique,
-d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne
-discipline, dès-lors impropre à diriger plus
-long-temps une telle élaboration sociale. Par cette
-adhésion spontanée, sous des formes plus ou moins
-explicites, aux dogmes principaux de la philosophie
-négative, les peuples européens n'ont donc
-pas cédé uniquement, pendant les trois derniers
-siècles, aux puissantes séductions démocratiques
-d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a,
-de nos jours, si superficiellement proclamé, sans
-pouvoir aucunement expliquer pourquoi cette séduction
-tant de fois tentée n'avait pu jusque alors
-obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés,
-à leur insu, par le sentiment naturel des conditions
-fondamentales propres à la nouvelle situation
-<span class="pagenum" id="Page_648">648</span>
-des sociétés modernes, en résultat nécessaire
-du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé
-depuis le quatorzième siècle, et qui venait
-d'aboutir à une immense dictature temporelle,
-dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher
-l'oppressive prépondérance. A la vérité,
-pour que cette importante explication historique
-ne dégénère point en une vaine concession à l'esprit
-de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse,
-que la résistance, plus ou moins rétrograde,
-inhérente à cette dernière concentration politique,
-constituait réciproquement, dès-lors comme aujourd'hui,
-outre son inévitable avénement, un
-élément non moins indispensable d'une pareille
-situation, à titre de seul moyen efficace de contenir
-suffisamment les imminentes perturbations
-anarchiques vers lesquelles aurait toujours tendu
-l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire.
-En un mot, ces deux grandes anomalies,
-également propres à la phase finale du mouvement
-général de décomposition, sont réellement inséparables
-l'une de l'autre, et doivent constamment
-être appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition,
-qui constitue historiquement la principale
-destination sociale de chacune d'elles. Pareillement
-issues de la désorganisation spontanée,
-l'extension de l'une devait ensuite naturellement
-<span class="pagenum" id="Page_649">649</span>
-exiger et provoquer dans l'autre un accroissement
-équivalent: car, si l'énergie réelle des principes
-critiques devait évidemment tenir surtout à leur
-caractère absolu de négation systématique, un
-respect non moins aveugle pour tous les précédens
-quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir
-à la puissance résistante un solide point d'appui
-contre des innovations essentiellement étrangères
-à toute idée d'organisation véritable; disposition
-commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit
-également absolu des deux philosophies antagonistes,
-théologique ou métaphysique, dont l'extinction
-totale ne pourra être aussi que simultanée.
-C'est ainsi que, par une restriction toujours
-croissante de l'action politique, les gouvernemens
-modernes ont de plus en plus abandonné la direction
-effective du mouvement social, et ont graduellement
-tendu à réduire leur principale intervention
-habituelle au simple maintien de l'ordre
-matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier
-avec le développement continu de l'anarchie
-mentale et morale. Dans son indispensable consécration
-dogmatique d'une telle situation politique,
-la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre
-tort, d'ailleurs inévitable, que d'ériger en état
-normal et indéfini une phase essentiellement exceptionnelle
-et transitoire, à laquelle de semblables
-<span class="pagenum" id="Page_650">650</span>
-maximes étaient parfaitement adaptées.</p>
-
-<p>Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord
-ébaucher explicitement la formation abstraite des
-principes critiques, il importe de noter, dès l'origine,
-leur extension spontanée, par une suite
-nécessaire d'une pareille situation fondamentale,
-chez les nations catholiques elles-mêmes, où devait
-ensuite s'opérer leur élaboration la plus décisive,
-comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans
-que le dogme du libre examen individuel y fût
-encore solennellement proclamé, l'esprit universel
-de discussion, soit théologique, soit sociale,
-n'y était pas, au fond, moins développé, sous des
-formes distinctes mais équivalentes, d'après les
-luttes propres aux deux siècles précédens; et sa
-direction générale n'y devenait pas, en réalité,
-moins prononcée vers l'active dissolution intellectuelle
-de l'ancien système politique. Les principales
-différences qui existent véritablement, à cet égard,
-entre les deux sortes de populations européennes,
-résultent surtout, à cette époque, de ce que la
-dictature temporelle n'étant pas aussi légalement
-établie dans les états catholiques, l'action critique
-n'y devait pas d'abord être aussi directe que chez
-les peuples protestans. Mais une appréciation attentive
-l'y démontre déjà néanmoins avec une
-pleine évidence, même avant que cette dictature
-<span class="pagenum" id="Page_651">651</span>
-s'y fût complétement organisée. Non-seulement
-on voit alors le catholicisme involontairement conduit
-à sanctionner lui-même le principe du libre
-examen, en l'invoquant solennellement en faveur
-de la foi catholique, violemment opprimée partout
-où le protestantisme avait officiellement prévalu.
-Il faut de plus reconnaître que, au sein
-même des clergés catholiques, l'usage spontané
-d'un tel droit était déjà signalé effectivement par
-des hérésies spéciales, non moins contraires que
-les hérésies protestantes à la conservation réelle
-de l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous
-borner à indiquer cette nouvelle série d'observations
-chez la nation qui, dès le dix-septième siècle,
-constituait le principal appui du système
-catholique contre son imminente décrépitude universelle.
-On voit alors, en effet, se développer,
-en France, la mémorable hérésie du jansénisme,
-qui fut réellement presque aussi nuisible que le
-luthéranisme lui-même à l'ancienne constitution
-spirituelle. A travers d'obscures controverses
-théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément
-dangereuse en offrant spontanément
-aux vieilles inconséquences gallicanes un ralliement
-dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu
-encore acquérir une consistance suffisamment décisive,
-mais qui désormais érigeait véritablement
-<span class="pagenum" id="Page_652">652</span>
-une telle dissidence en une sorte de protestantisme
-français, ardemment embrassé par une portion
-puissante et respectée du clergé national, et
-naturellement placé, comme ailleurs, sous l'active
-protection des corporations judiciaires. Il
-n'est pas douteux, ce me semble, que cette doctrine
-se serait officiellement convertie aussi en une
-vraie religion nationale, si l'essor prochain de la
-pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné
-les esprits français fort au-delà d'une telle élaboration
-protestante. La tendance anti-catholique du
-jansénisme me paraît hautement caractérisée par
-son antipathie radicale et continue contre la seule
-corporation qui dès-lors, comme je l'ai expliqué,
-comprît réellement et défendît habilement le catholicisme,
-et dont l'abolition vraiment caractéristique
-fut surtout déterminée ensuite par l'esprit
-janséniste. D'une autre part, l'invasion d'un
-tel esprit chez de grands philosophes et d'éminens
-poètes, qu'on ne peut certes nullement
-soupçonner d'inclinations révolutionnaires, indique
-clairement combien il était alors conforme à
-la situation fondamentale des intelligences.</p>
-
-<p>Je crois devoir aussi caractériser sommairement
-une autre hérésie spontanée du catholicisme
-français, qui, sans comporter la haute
-importance politique propre à la précédente,
-<span class="pagenum" id="Page_653">653</span>
-constitue cependant un témoignage non moins
-décisif de l'entière universalité des tendances dissidentes,
-d'après un usage naturel du droit individuel
-de libre examen. On devine aisément qu'il
-s'agit du quiétisme, dont le caractère philosophique
-me semble très remarquable, comme offrant,
-à certains égards, une première protestation solennelle,
-aussi directe que naïve, de notre constitution
-morale contre l'ensemble de la doctrine
-théologique<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. C'est, en effet, d'une telle protestation
-spéciale que cette hérésie a pu seulement
-tirer l'espèce de consistance qu'elle obtint
-alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être
-encore chez certaines natures, dont le développement
-mental est resté trop en arrière du développement
-moral. Toute discipline morale fondée
-sur une philosophie purement théologique,
-exige nécessairement, sans excepter le catholicisme
-<span class="pagenum" id="Page_654">654</span>
-lui-même, comme je l'ai déjà indiqué au
-chapitre précédent, un appel continu et exorbitant
-à l'esprit de pur égoïsme, quoique relatif à
-des intérêts imaginaires, dont la préoccupation
-habituelle doit naturellement absorber la principale
-sollicitude de chaque vrai croyant, auprès
-duquel toute autre considération quelconque ne
-saurait assurément manquer de paraître ordinairement
-très secondaire. Cette suprématie religieuse
-du salut personnel constitue, sans doute,
-ainsi que Bossuet l'a montré, une indispensable
-condition générale d'efficacité sociale pour toute
-morale théologique, qui autrement n'aboutirait,
-en réalité, qu'à consacrer une vague et dangereuse
-inertie: elle est pleinement adaptée à cet
-état d'enfance de la nature humaine que suppose
-mentalement l'ascendant effectif de la philosophie
-correspondante. Mais, pour être inévitable, un
-tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière
-la plus directe et la plus irrécusable, l'un
-des vices fondamentaux d'une telle philosophie,
-qui tend ainsi nécessairement à atrophier, par défaut
-d'exercice propre, la plus noble partie de
-notre organisme moral, celle d'ailleurs dont la
-moindre énergie naturelle exige précisément la
-plus active culture systématique, d'après un suffisant
-essor désintéressé des affections purement
-<span class="pagenum" id="Page_655">655</span>
-bienveillantes. Or, tel est, à vrai dire, le nouvel
-aspect capital sous lequel l'hérésie du quiétisme
-est venue involontairement signaler l'inévitable
-imperfection des doctrines théologiques, et soulever
-immédiatement contre elles les plus admirables
-sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément
-procuré alors une grande importance à
-un pareil ébranlement, si une semblable protestation
-n'eût pas été, à cette époque, éminemment
-prématurée, et bien plus ébauchée par le
-c&oelig;ur que par l'esprit de son aimable et immortel
-organe. En considérant même l'issue effective de
-cette mémorable controverse, une saine appréciation
-historique ne peut aboutir qu'à confirmer,
-auprès des juges impartiaux, l'insurmontable réalité
-du reproche capital ainsi directement adressé
-à l'ensemble de la philosophie théologique, en
-obligeant l'illustre dissident à reconnaître solennellement
-qu'il avait par-là attaqué, contre son
-gré, l'une des principales conditions d'existence
-du système religieux; ce qui fournissait d'ailleurs
-une nouvelle confirmation spéciale de l'irrévocable
-décadence générale d'un système déjà aussi
-mal compris par ses plus purs et plus éminens
-défenseurs.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label"><b>Note 33</b>:</span></a>
-La conformité remarquable, au sujet de cette singulière hérésie,
-de l'appréciation philosophique de Leibnitz avec la sentence définitive
-rendue <ins id="cor_23" title="inséré «par»">par</ins> le pape d'après la lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs
-un premier exemple important de cette convergence spontanée
-qui, malgré une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement,
-dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit philosophique
-et le véritable esprit catholique, d'après un juste sentiment
-commun, rationnel ou instinctif, des besoins réels de l'humanité.
-Sous l'ascendant croissant de la philosophie positive, de telles coïncidences
-devront, sans doute, devenir bien plus fréquentes et plus
-étendues, comme je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers
-titres essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.</p>
-
-<p>Pour compléter suffisamment cette sommaire
-appréciation historique de l'universelle ébauche
-<span class="pagenum" id="Page_656">656</span>
-préliminaire de la doctrine critique proprement
-dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de
-l'ébranlement protestant, il importe enfin d'y
-signaler les hautes attributions provisoires de morale
-sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée
-naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication
-spontanée que le catholicisme en faisait
-implicitement. Depuis que le pouvoir spirituel
-avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance
-politique, en se subordonnant de plus
-en plus à l'élément temporel prépondérant,
-comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout
-à dégénérer essentiellement en servile instrument
-de domination rétrograde, et ne pouvait
-plus conserver que d'insignifians vestiges de sa
-propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en
-apparence identique, mais dès-lors radicalement
-dépourvue de l'énergie politique qui en avait
-constitué, au moyen-âge, la principale vigueur,
-n'avait plus, au fond, d'efficacité réelle qu'envers
-les faibles, auxquels elle prescrivait habituellement
-une soumission de plus en plus passive à
-l'égard des puissances quelconques, dont elle
-proclamait hautement les droits absolus, sans
-avoir désormais la force d'insister aussi sur leurs
-devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point
-systématiquement leurs vices dans le simple intérêt
-<span class="pagenum" id="Page_657">657</span>
-isolé de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit
-de servile condescendance pour toutes les
-grandeurs temporelles, qui d'abord concernait
-seulement les rois, devait ensuite s'étendre graduellement,
-dans les divers ordres de relations
-sociales, à des forces de moins en moins supérieures,
-et par suite multiplier partout son influence
-corruptrice, ainsi devenue de plus en plus vulgaire,
-jusqu'à affecter souvent la morale domestique
-elle-même. Que, malgré son admirable perfection
-politique, l'organisme catholique, d'après
-l'insuffisance radicale de la philosophie théologique
-qui en constituait la base intellectuelle,
-n'ait pu éviter, suivant la théorie exposée au
-chapitre précédent, de descendre finalement à un
-tel abaissement social; cette explication rationnelle,
-en écartant les vaines considérations personnelles
-auxquelles on a coutume de rapporter surtout
-cette immense décadence, n'altère nullement
-les conséquences nécessaires d'une telle situation
-effective, et les rend, au contraire, plus évidemment
-insurmontables. Or, il est clair que la doctrine
-critique a dû, en résultat général de ce nouvel
-état de choses, hériter provisoirement des
-éminentes attributions morales auxquelles le
-catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentiellement;
-car, les principes critiques étaient
-<span class="pagenum" id="Page_658">658</span>
-alors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante
-énergie, les droits réels de ceux auxquels
-la morale officielle ne savait plus parler que de
-leurs devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente,
-et seulement trop exclusive ou absolue,
-de chacun de ces divers principes, envisagé sous
-l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au
-quarante-sixième chapitre, en ce qui concerne
-l'époque actuelle, mais d'une manière également
-applicable à tout l'ensemble de la seconde phase
-générale du grand mouvement révolutionnaire
-que nous étudions. C'est ainsi que le dogme fondamental
-de la liberté de conscience rappelait, à
-sa manière, la grande obligation morale, d'abord
-établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors
-si hautement abandonnée, de n'employer que les
-seules armes spirituelles à la consolidation des
-opinions quelconques. Il en est de même, par
-suite, dans l'ordre purement politique, où le
-dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement
-la haute subordination morale de tous
-les pouvoirs sociaux à la considération permanente
-de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la
-doctrine catholique au seul ascendant des grands;
-pareillement, le dogme de l'égalité relevait spontanément
-la dignité universelle de la nature humaine,
-directement méconnue par un esprit de
-<span class="pagenum" id="Page_659">659</span>
-caste, déjà dépourvu de son ancienne destination
-sociale, et désormais affranchi de tout frein moral
-régulier; enfin, le dogme de l'indépendance
-nationale pouvait seul, après la dissolution des
-liens catholiques, inspirer un respect efficace pour
-l'existence des petits états, et imposer quelques
-restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle.
-Quoique ce grand office moral n'ait pu être
-alors que très imparfaitement rempli par la doctrine
-critique, que son caractère nécessairement
-hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir
-devenir suffisamment habituelle, son aptitude
-exclusive à maintenir, pendant tout le cours des
-trois derniers siècles, un certain sentiment réel
-des principales conditions morales de l'humanité,
-n'en reste pas moins évidemment incontestable,
-sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement
-prescrite par la nature exceptionnelle
-d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature
-temporelle faisait définitivement reposer le
-système de résistance sur l'emploi continu d'une
-force matérielle convenablement organisée, il
-fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe
-alors possible du progrès social, recourût
-finalement aux tendances insurrectionnelles, afin
-d'éviter à la fois l'avilissement moral et la dégradation
-politique auxquels cette situation devait
-<span class="pagenum" id="Page_660">660</span>
-exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement
-lointain d'une vraie réorganisation, seule susceptible
-de résoudre enfin ce déplorable antagonisme.</p>
-
-<p>Notre appréciation historique de l'ensemble de
-la doctrine critique ébauchée par le protestantisme,
-d'après son principe fondamental du libre
-examen individuel, serait aisément confirmée par
-l'étude spéciale, ici déplacée, des diverses phases
-successives qui ont graduellement amené la dissolution
-systématique de l'ancienne organisation
-spirituelle: car on y remarque presque toujours
-que ces dissidences théologiques, alors si décisives,
-ne sont essentiellement que la reproduction,
-sous des formes nouvelles, des principales hérésies
-propres aux premiers siècles du christianisme, et
-qui avaient dû primitivement s'effacer devant
-l'irrésistible ascendant de l'unité catholique. Au
-lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école
-rétrograde, un tel rapprochement, mal
-observé et mal interprété, n'a fait qu'entretenir
-leurs vaines illusions sur la restauration chimérique
-de l'antique constitution. Mais, du point de
-vue propre à ce Traité, il est, au contraire, évident
-que ce mémorable contraste général entre la
-chute des hérésies primitives et le succès de leurs
-modernes équivalens, ne fait que confirmer
-essentiellement l'opposition des unes et la conformité
-<span class="pagenum" id="Page_661">661</span>
-des autres aux principales tendances des
-situations sociales correspondantes, comme nous
-l'avions déjà directement établi. Toujours et partout,
-l'esprit d'hérésie est nécessairement plus ou
-moins inhérent au caractère vague et arbitraire
-de toute philosophie théologique; seulement cet
-esprit se trouve, en réalité, contenu ou stimulé,
-suivant les exigences variables de l'état social:
-telle est la seule explication rationnelle que puisse
-évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe
-historique.</p>
-
-<p>Quoique nous devions éviter ici de nous engager
-aucunement dans cet examen spécial des diverses
-phases propres au protestantisme, j'y dois
-cependant signaler brièvement au lecteur le principe
-historique d'après lequel il pourra pénétrer
-dans l'appréciation graduelle, d'abord si confuse
-et si désordonnée, de cette multitude de sectes
-hétérogènes, dont chacune prenait la précédente
-en pitié et la suivante en horreur, selon la décomposition
-plus ou moins avancée du système théologique.
-Il suffit de distinguer, à cet égard, trois
-degrés essentiels, nécessairement successifs, où
-l'ancien organisme religieux a été radicalement
-ruiné, d'abord quant à la discipline, ensuite
-quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme
-lui-même, qui en était l'âme: car, si chaque
-<span class="pagenum" id="Page_662">662</span>
-grand ébranlement protestant devait simultanément
-produire cette triple altération, il n'en a
-pas moins dû affecter surtout un seul de ces caractères,
-de manière à se distinguer suffisamment
-de l'effort précédent. On arrive ainsi à reconnaître
-trois phases consécutives, nettement représentées
-par les noms respectifs de leurs principaux organes,
-Luther, Calvin et Socin, qui, malgré leur faible
-intervalle chronologique, n'ont réellement obtenu
-qu'à de notables distances leur véritable influence
-sociale, et seulement quand la protestation antérieure
-avait été convenablement réalisée. Il est
-clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif
-n'a introduit que d'insignifiantes modifications
-dogmatiques, et qu'il a même essentiellement
-respecté partout la hiérarchie, sauf la consécration
-solennelle de cet asservissement politique du
-clergé qui ne devait rester qu'implicite chez les
-peuples catholiques: Luther n'a vraiment ruiné
-que la discipline ecclésiastique, pour la mieux
-adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile
-transformation. Aussi cette première désorganisation,
-où le système catholique était le moins
-altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme
-sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser
-provisoirement en une vraie religion
-d'état, au moins chez de grandes nations indépendantes.
-<span class="pagenum" id="Page_663">663</span>
-Le calvinisme, d'abord ébauché par
-le célèbre curé de Zurich, est venu ensuite
-ajouter à cette démolition initiale celle de l'ensemble
-de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale
-du catholicisme, en continuant d'ailleurs à
-n'apporter au dogme chrétien que des modifications
-simplement secondaires, quoique plus étendues
-que les précédentes. Cette seconde phase,
-qui ne peut évidemment convenir qu'à l'état de
-pure opposition, sans comporter aucune apparence
-organique durable, me semble dès-lors constituer
-la vraie situation normale du protestantisme,
-si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique:
-car, l'esprit protestant s'y est alors développé
-de la manière la plus convenable à sa
-nature éminemment critique, qui répugne à
-l'inerte régularité du luthéranisme officiel. Enfin,
-l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement
-complété cette double dissolution préalable
-de la discipline et de la hiérarchie, en y
-joignant finalement celle des principales croyances
-qui distinguaient le catholicisme de tout autre
-monothéisme quelconque: son origine italienne,
-presque sous les yeux de la papauté, annonçait
-déjà hautement la tendance ultérieure des esprits
-catholiques à pousser la décomposition théologique
-beaucoup plus loin que leurs précurseurs
-<span class="pagenum" id="Page_664">664</span>
-protestans, comme nous le reconnaîtrons bientôt.
-Ce dernier ébranlement universel était évidemment,
-par sa nature, le seul pleinement décisif
-contre tout espoir de restauration catholique:
-mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait
-trop du simple déisme moderne pour que
-cette phase extrême pût rester suffisamment caractéristique
-d'une telle transition métaphysique,
-dont le presbytérianisme demeure historiquement
-le plus pur organe spécial. Après cette filiation
-principale, il n'y a plus réellement à distinguer,
-parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune
-nouvelle différence importante à l'étude rationnelle
-de l'évolution moderne, sauf toutefois la
-mémorable protestation générale que tentèrent
-directement les quakers contre l'esprit militaire
-de l'ancien régime social, lorsque la désorganisation
-spirituelle, enfin suffisamment consommée
-par l'accomplissement successif des trois opérations
-précédentes, dut spontanément conduire à
-systématiser aussi, à son tour, la décomposition
-temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus l'antipathie
-naturelle du protestantisme, à un état quelconque,
-envers toute constitution guerrière, qu'il n'a pu
-jamais sanctionner que momentanément, dans
-les luttes entreprises pour le maintien ou le
-triomphe de ses propres principes: mais il est
-<span class="pagenum" id="Page_665">665</span>
-clair que la célèbre secte des amis, malgré ses ridicules
-et même son charlatanisme, a dû servir
-d'organe spécial à une telle manifestation, qui la
-place au-dessus de toutes les autres sectes protestantes
-pour l'essor plus complet du grand mouvement
-révolutionnaire.</p>
-
-<p>Afin que notre exposition rationnelle du mode
-général de formation convenable à cette première
-ébauche effective de l'ensemble de la doctrine
-critique puisse toujours demeurer suffisamment
-historique, j'y crois devoir ajouter, en dernier
-lieu, une importante considération supplémentaire,
-destinée à prévenir la disposition trop systématique
-dans laquelle, contre mon gré, le lecteur
-pourrait envisager une telle appréciation.
-C'est seulement, en effet, par contraste envers la
-phase primitive, toujours essentiellement <ins id="cor_24" title="spontané">spontanée</ins>,
-du mouvement de décomposition, que la
-phase protestante peut être caractérisée comme
-réellement systématique, en tant que dirigée surtout
-d'après des doctrines réformatrices, au lieu
-du simple conflit naturel des anciens élémens politiques:
-mais la pleine systématisation de la philosophie
-négative, autant du moins qu'elle en
-était susceptible, n'a pu véritablement s'accomplir
-que sous la phase déiste, ci-après examinée, dont
-une telle opération devait constituer le principal
-<span class="pagenum" id="Page_666">666</span>
-attribut. Sous le protestantisme proprement dit,
-l'élaboration graduelle des principes critiques a
-dû rester éminemment empirique, et s'effectuer
-successivement, au milieu des variations religieuses,
-d'après l'impulsion instinctive d'une situation
-fondamentale de plus en plus révolutionnaire,
-à mesure que le cours général des événemens
-faisait spécialement ressortir chacune des faces
-essentielles du besoin uniforme de décomposition
-radicale, et par suite y sollicitait de nouvelles
-applications politiques du dogme universel de
-libre examen individuel, comme base intellectuelle
-de toute cette série de maximes dissolvantes.
-En ce sens, seul strictement historique, on ne
-saurait isoler la considération de ces opérations
-mentales de celle des diverses révolutions correspondantes,
-qui leur ont réellement donné lieu,
-ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais
-pu obtenir une haute influence sociale, en vertu
-de l'extrême incohérence logique que nous avons
-reconnue propre à de telles conceptions, où l'on
-tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation
-spirituelle en détruisant de plus en plus les
-différentes conditions indispensables à son existence
-effective. Mais, par suite même de cet inévitable
-caractère commun, ces explosions politiques,
-quelque intense ou prolongée qu'ait pu
-<span class="pagenum" id="Page_667">667</span>
-être leur action successive, ne devaient jamais
-devenir pleinement décisives, de manière à constater
-irrévocablement la tendance finale des sociétés
-modernes vers une entière rénovation, tant
-qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation
-critique vraiment complète et systématique,
-ce qui n'a dû avoir lieu que sous la phase
-suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous
-borner à signaler sommairement ces révolutions
-purement protestantes, qui, abstraction faite de
-leur importance locale ou passagère, ne pouvaient
-constituer que de simples préambules au grand
-ébranlement final destiné directement à caractériser
-l'issue nécessaire du mouvement général de
-l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième
-chapitre. La première de ces révolutions
-préliminaires est celle qui affranchit complétement
-la Hollande du joug espagnol; elle restera toujours
-mémorable, comme une haute manifestation primitive
-de l'énergie propre à la doctrine critique,
-dirigeant ainsi l'heureuse insurrection d'une petite
-nation contre la plus puissante monarchie européenne.
-C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il
-faut rapporter la première élaboration régulière de
-cette doctrine politique: mais elle dut s'y borner
-surtout à ébaucher spécialement le dogme de la
-souveraineté populaire, et celui de l'indépendance
-<span class="pagenum" id="Page_668">668</span>
-nationale, que les légistes coordonnèrent bientôt
-à leur conception spontanée du contrat social;
-suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où
-l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement
-modifiée, et dont le principal besoin
-révolutionnaire devait seulement consister à briser
-un lien extérieur devenu profondément oppressif.
-Un caractère plus général, plus complet,
-et même plus décisif, une tendance mieux prononcée
-vers la régénération sociale de l'ensemble
-de l'humanité, distinguent ensuite noblement,
-malgré son avortement nécessaire, la grande révolution
-anglaise, non la petite révolution aristocratique
-et anglicane de 1688, aujourd'hui si
-ridiculement prônée, et qui ne devait satisfaire
-qu'à un simple besoin local, mais la révolution
-démocratique et presbytérienne, dominée par
-l'éminente nature<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> de l'homme d'état le plus
-<span class="pagenum" id="Page_669">669</span>
-avancé dont le protestantisme puisse jamais s'honorer.
-L'ébauche primordiale de l'ensemble de la
-doctrine critique y dut recevoir spécialement son
-principal complément naturel par l'élaboration
-directe du dogme de l'égalité, jusque alors à peine
-manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment
-des inclinations calvinistes de la noblesse
-française; tandis qu'on le voit enfin nettement
-surgir, sous cette mémorable impulsion, de la
-conception métaphysique sur l'état de nature,
-ancienne émanation de la théorie théologique
-relative à la constitution humaine avant le péché
-originel. On ne peut douter, en effet, que cette
-révolution n'ait surtout consisté historiquement
-dans l'effort généreux, mais trop prématuré, qui
-fut alors directement tenté, avec tant d'énergie,
-pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise,
-principal élément temporel de l'ancienne
-nationalité: la chute de la royauté sous le protectorat
-<span class="pagenum" id="Page_670">670</span>
-n'y fut, au contraire, comparativement à
-l'audacieuse suppression de la Chambre des lords,
-qu'un incident secondaire, dont les temps antérieurs
-avaient souvent offert l'équivalent, et qui
-n'a trop préoccupé les esprits français que par
-suite des irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens
-historiques que j'ai déjà suffisamment
-signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un tel
-ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement,
-en vertu de l'insuffisante préparation
-mentale d'où il émanait, a néanmoins constitué,
-en réalité, dans la série générale des opérations
-révolutionnaires, le principal symptôme précurseur
-de la grande révolution française ou européenne,
-seule destinée à devenir décisive, comme
-je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher
-aussi à cette suite préliminaire d'explosions politiques
-une troisième révolution, dont la vraie nature
-ne fut pas, au fond, moins purement protestante
-que celle des deux précédentes, quoique
-son avénement chronologique, spontanément retardé
-par les circonstances spéciales de ce dernier
-cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à
-un état plus avancé du mouvement général de
-décomposition. La révolution américaine, à laquelle
-aucune importante élaboration nouvelle de
-la doctrine critique ne fut réellement due, n'a
-<span class="pagenum" id="Page_671">671</span>
-pu être, en effet, à tous égards, qu'une simple
-extension commune des deux autres révolutions
-protestantes, dont les conséquences politiques y
-ont été ultérieurement développées par un concours
-spontané de conditions favorables, les unes
-locales, les autres sociales, particulières à une telle
-application. Dans son principe, elle se borne
-évidemment à reproduire, sous de nouvelles
-formes, la révolution hollandaise; dans son essor
-final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle
-réalise autant que le protestantisme puisse le comporter.
-Sous l'un ni l'autre aspect, la saine philosophie
-ne permet point d'envisager comme socialement
-décisive une révolution qui, en développant
-outre mesure les inconvéniens propres à l'ensemble
-de la doctrine critique, n'a pu aboutir jusqu'ici
-qu'à consacrer, plus profondément que partout
-ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens
-et des légistes, chez une population où
-d'innombrables cultes incohérens prélèvent habituellement,
-sans aucune vraie destination sociale,
-un tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun
-clergé catholique. Aussi cette colonie universelle,
-malgré les éminens avantages temporels de sa présente
-situation, doit-elle être regardée, au fond,
-comme étant réellement, à tous les égards principaux,
-bien plus éloignée d'une véritable réorganisation
-<span class="pagenum" id="Page_672">672</span>
-sociale que les peuples d'où elle émane,
-et d'où elle devra recevoir, en temps opportun,
-cette régénération finale, dont l'initiative philosophique
-ne saurait lui appartenir nullement; quelles
-que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives
-à la prétendue supériorité politique d'une
-société où les divers élémens essentiels propres à
-la civilisation moderne sont encore si imparfaitement
-développés, sauf la seule activité industrielle,
-ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre
-suivant.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label"><b>Note 34</b>:</span></a>
-Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient aujourd'hui
-son ancienne comparaison politique avec le grand Cromwell,
-comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, qui leur semble
-ne pouvoir comporter de digne parallèle historique qu'avec Charlemagne
-ou César. Néanmoins, avant même que les influences contemporaines
-aient pu être aussi effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant
-pour l'autre, la postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire,
-un immense intervalle définitif entre la dictature éminemment
-progressive de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise
-fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie purement
-rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands frais, après tant
-d'autres empiriques, la vaine résurrection, en France, du régime
-féodal et théologique, sans même en comprendre réellement l'esprit ni
-les conditions. Quant à la comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs
-qu'un intérêt très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement
-devraient, avant tout, prendre en suffisante considération l'exiguïté
-des moyens employés par Cromwell, eu égard à l'importance et
-à la stabilité des résultats obtenus, par opposition à la monstrueuse
-consommation d'hommes indispensable à la plupart des succès de Bonaparte,
-sauf sa première expédition.</p>
-
-<p>Notre appréciation générale de cette ébauche
-préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait
-pas entièrement suffisante, si, après avoir
-ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme
-conformément à sa principale destination sociale,
-nous n'accordions pas enfin une attention sommaire
-mais distincte à la considération historique
-des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent
-accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir
-nettement la véritable origine commune de ces
-déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles,
-ensuite morales, qui, développées surtout pendant
-la période suivante, et prolongées essentiellement
-jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît
-de gravité, prennent toujours leur source
-réelle dans cette dangereuse position spirituelle,
-<span class="pagenum" id="Page_673">673</span>
-consacrée par le protestantisme, où la liberté
-spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun
-puisse établir solidement les principes propres
-à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il
-faut évidemment réduire ici un tel examen aux
-aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire
-à celles qui furent une conséquence naturelle et
-universelle de la situation générale, en évitant
-soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales
-ou passagères, signalées avec une aveugle partialité
-par la plupart des philosophes catholiques,
-et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux
-plus beaux temps du catholicisme lui-même,
-d'après la tendance plus ou moins inévitable de
-toutes les doctrines théologiques quelconques à
-favoriser spontanément le désordre intellectuel,
-et par suite moral.</p>
-
-<p>La plus ancienne et la plus funeste, comme la
-mieux enracinée et la plus unanime, de ces aberrations
-nécessaires, consiste assurément dans le
-préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique
-habituelle, consacrant un état exceptionnel
-et transitoire par un dogme absolu et
-immuable, condamne indéfiniment l'existence
-politique de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant
-du pouvoir temporel. Ayant déjà convenablement
-apprécié l'inévitable avénement de la
-<span class="pagenum" id="Page_674">674</span>
-dictature temporelle, qui constitue le principal caractère
-politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire,
-je n'ai pas besoin de m'arrêter ici pour
-faire de nouveau sentir combien une telle concentration,
-par suite de son irrégularité même, était
-pleinement adaptée à la nature de cette transition,
-qui, au contraire, n'aurait pu s'accomplir si la
-condensation politique avait pu avoir lieu au profit
-du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était
-radicalement impossible. Mais cette démonstration
-de l'indispensable utilité d'une semblable dictature
-pendant toute la période que nous considérons,
-soit pour la désorganisation de l'ancien
-système, soit pour l'élaboration élémentaire du
-nouveau, n'altère nullement celle du chapitre
-précédent sur l'immense perfectionnement apporté
-à la théorie universelle de l'organisme social par la
-division fondamentale des deux puissances, éternel
-honneur du catholicisme: elle ne saurait
-davantage exclure la conclusion générale qui résultera
-spontanément de l'ensemble des deux
-chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée
-de cette grande division politique dans
-l'ordre final vers lequel tendent les sociétés modernes.
-Aussi ce préjugé révolutionnaire doit-il
-être regardé comme la plus déplorable conséquence,
-aussi bien que la plus inévitable, de ce
-<span class="pagenum" id="Page_675">675</span>
-caractère absolu, inhérent, en tous genres, aux
-conceptions métaphysiques, qui les pousse à établir
-des principes indéfinis d'après des faits passagers;
-car une telle disposition constitue réellement
-aujourd'hui l'un des plus puissans obstacles
-à toute vraie réorganisation sociale, qui devra,
-sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation
-précédente, commencer par l'ordre spirituel,
-comme je l'établirai ultérieurement. Ce qui rend
-spécialement dangereuse cette aberration fondamentale,
-source nécessaire de la plupart des autres,
-c'est son effrayante universalité pendant les
-trois derniers siècles, par suite de l'uniformité essentielle
-de la situation sociale correspondante, suivant
-nos explications antérieures. Partout, depuis le début
-du <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, on peut dire, sans exagération,
-que, sous cette première forme, l'esprit révolutionnaire
-s'est spontanément propagé, à divers
-degrés, dans toutes les classes de la société européenne.
-Quoique le protestantisme ait dû se
-trouver naturellement investi de la consécration
-solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu
-cependant qu'il ne l'avait nullement créé, et que,
-au contraire, il lui devait son origine distincte.
-Sous des formes plus implicites, la même aberration
-se retrouve dès lors aussi de plus en plus,
-d'une manière moins dogmatique, mais presque
-<span class="pagenum" id="Page_676">676</span>
-équivalente socialement, chez la majeure partie
-du clergé catholique, dont la dégradation politique,
-subie avec une résignation croissante, a
-graduellement entraîné jusqu'à la perte des souvenirs
-de son ancienne indépendance. C'est ainsi
-que s'est successivement effacée, en Europe, pendant
-cette période, toute apparence habituelle et
-directe du grand principe de la séparation fondamentale
-des deux pouvoirs, principal caractère
-politique de la civilisation moderne; en sorte que,
-de nos jours, on n'en peut retrouver une certaine
-appréciation rationnelle que chez le clergé italien,
-où elle est trop justement suspecte de partialité
-intéressée pour opposer aucune résistance efficace
-à l'impulsion universelle des habitudes déterminées
-par l'ensemble de la situation révolutionnaire.
-Toutefois, une telle séparation est trop
-profondément conforme à la nature essentielle
-des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir spontanément,
-sous les conditions convenables, malgré
-tous les obstacles quelconques, quand l'esprit
-de réorganisation aura pu enfin acquérir, sous
-l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance
-normale, comme je l'indiquerai en son
-lieu.</p>
-
-<p>C'est à l'influence universelle de cette aberration
-fondamentale qu'il faut rapporter, ce me
-<span class="pagenum" id="Page_677">677</span>
-semble, la principale origine historique de cet
-irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour
-le moyen-âge, sous l'inspiration directe du protestantisme,
-et qui s'est ensuite propagé partout,
-avec une énergie toujours croissante, par une suite
-commune de la même situation fondamentale,
-jusqu'à la fin du siècle dernier: car, c'est surtout
-en haine de la constitution catholique que cette
-grande époque sociale a été si injustement flétrie,
-avec une déplorable unanimité, non-seulement
-chez les protestants, mais aussi chez les catholiques
-eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir
-spirituel n'était guère moins décriée. Telle
-est la première source de cette aveugle admiration
-pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a
-exercé une si déplorable influence sociale pendant
-tout le cours de la période révolutionnaire, en
-inspirant une exaltation absolue en faveur d'un
-système social correspondant à une civilisation
-radicalement distincte de la nôtre, et que le catholicisme
-avait justement appréciée, au temps de
-sa splendeur, comme essentiellement inférieure.
-Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué
-à cette dangereuse déviation des esprits,
-par son irrationnelle prédilection exclusive pour la
-primitive église, et surtout par son enthousiasme
-spontané, encore moins judicieux et plus nuisible,
-<span class="pagenum" id="Page_678">678</span>
-pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi qu'a été
-presque effacée, pendant la majeure partie des
-trois derniers siècles, ou du moins profondément
-altérée, la notion fondamentale du progrès social,
-que le catholicisme avait d'abord, comme je l'ai
-expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que
-par la légitime proclamation continue de la supériorité
-générale de son propre système politique
-sur les divers régimes antérieurs. La théorie métaphysique
-de l'état de nature est venue ensuite
-imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette
-aberration rétrograde, en représentant tout ordre
-social comme une dégénération croissante de cette
-chimérique situation, ainsi que la période suivante
-l'a surtout montré hautement, sous la dangereuse
-impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a
-le plus concouru à vulgariser la métaphysique
-révolutionnaire. Nous reconnaîtrons d'ailleurs, au
-chapitre suivant, comment l'élaboration simultanée
-des nouveaux élémens sociaux a spontanément
-empêché que la notion du progrès ne se
-perdît alors totalement, et lui a même imprimé de
-plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle
-ne pouvait d'abord nullement avoir.</p>
-
-<p>L'aberration fondamentale que nous apprécions
-s'est concurremment manifestée sous un autre
-aspect général, à la fois politique et philosophique,
-<span class="pagenum" id="Page_679">679</span>
-qu'il importe aussi de signaler sommairement, à
-cause des immenses dangers qui lui sont propres.
-Par une suite nécessaire de ce préjugé révolutionnaire
-sur la confusion permanente du pouvoir
-moral avec le pouvoir politique, toutes les ambitions
-ont dû naturellement tendre, chacune à sa
-manière, vers une telle concentration absolue.
-Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type
-musulman comme l'idéal de la monarchie moderne,
-les prêtres, surtout protestans, rêvaient,
-en sens inverse, une sorte de restauration de la
-théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes
-eux-mêmes reprenaient, à leur tour, sous de nouvelles
-formes, le rêve primitif des écoles grecques
-sur l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait
-le prétendu règne de l'esprit, discuté au
-chapitre précédent. Cette dernière utopie, relative
-à une situation encore plus chimérique que les
-deux précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice
-au fond, parce qu'elle tend à séduire indirectement,
-avec trop de variété pour être pleinement
-évitable, presque toutes les intelligences
-actives. Parmi les penseurs appartenant réellement
-à l'école progressive, dans le cours des trois derniers
-siècles, et s'étant expressément livrés aux
-spéculations sociales, je ne connais que le grand
-Leibnitz qui ait eu la force de résister suffisamment
-<span class="pagenum" id="Page_680">680</span>
-à ce puissant entraînement: Descartes l'eût fait
-sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler
-sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul
-Aristote; mais Bacon lui-même a certainement
-partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil
-philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs
-les graves conséquences ultérieures de cette aberration
-capitale, qui exerce aujourd'hui une si
-désastreuse influence, à l'insu même de la plupart
-de ses sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment,
-d'en caractériser historiquement l'origine
-nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne,
-jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu
-d'un retour rationnel à la saine théorie générale
-de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà indiqué
-au chapitre précédent.</p>
-
-<p>Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance
-générale, inévitablement propre au grand préjugé
-révolutionnaire que nous examinons, à entretenir
-directement des habitudes éminemment perturbatrices,
-en disposant à chercher exclusivement
-dans l'altération des institutions légales la satisfaction
-de tous les divers besoins sociaux, lors
-même que, comme en la plupart des cas, et surtout
-aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage
-de la préalable réformation des m&oelig;urs, et
-d'abord des principes. En obéissant instinctivement
-<span class="pagenum" id="Page_681">681</span>
-à son aveugle ardeur pour l'entière concentration
-des pouvoirs quelconques, la dictature
-temporelle, soit monarchique, soit aristocratique,
-n'a pu habituellement comprendre, depuis le seizième
-siècle, l'immense responsabilité sociale
-qu'elle assumait ainsi spontanément, par cela seul
-que dès lors elle rendait immédiatement politiques
-toutes les questions qui avaient pu jusque alors
-n'être que morales. Si la société n'en souffrait
-point, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition
-de son insatiable avidité, comme je l'ai remarqué
-au quarante-sixième chapitre: mais, il est
-malheureusement évident que cette disposition
-irrationnelle, suite nécessaire de l'aberration fondamentale
-sur la confusion indéfinie du gouvernement
-moral avec le gouvernement politique, est
-devenue de plus en plus une source continue de
-désordres et de désappointemens fort graves, aussi
-bien qu'un encouragement permanent pour les
-jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer
-ou à voir toutes les solutions sociales dans de
-stériles bouleversemens politiques. Aux instans
-même les moins orageux, il en résulte l'extrême
-rétrécissement habituel des conceptions relatives
-à la satisfaction des besoins quelconques de la société,
-dès lors réduites de plus en plus à la seule
-considération sérieuse des mesures susceptibles
-<span class="pagenum" id="Page_682">682</span>
-d'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance
-du point de vue matériel et actuel,
-qui, dans la pratique, conduit à tant de rêveries
-politiques, quand les vraies nécessités sociales
-réclament surtout l'emploi de moyens moraux
-longuement préparés, a été, sans doute, d'abord
-manifestée principalement chez les peuples protestans,
-où elle reste, même aujourd'hui, plus
-prononcée qu'ailleurs, par suite d'une sorte de
-consécration dogmatique d'habitudes invétérées:
-mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement
-en être guère plus préservés, d'après l'uniformité
-effective de la situation fondamentale correspondante,
-et du préjugé universel qui en est
-émané. Quelque profondément nuisibles que doivent
-être aujourd'hui, soit aux gouvernemens,
-soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions,
-maintenant communes à tous les partis politiques,
-qui proscrivent partout les spéculations élevées et
-lointaines, seules susceptibles néanmoins de conduire
-à une vraie solution, elles ne pourront
-s'effacer suffisamment que sous l'ascendant rationnel
-de la philosophie positive, comme je l'indiquerai
-spécialement au cinquante-septième chapitre.</p>
-
-<p>Les aberrations morales engendrées par l'ébauche
-protestante de la doctrine critique, sans être
-<span class="pagenum" id="Page_683">683</span>
-certes moins graves que ces diverses aberrations
-mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées
-aussi soigneusement, parce que leur filiation est
-plus évidente, et leur appréciation plus facile pour
-tous les bons esprits qui se seront convenablement
-établis au point de vue résultant de l'ensemble
-de notre opération historique. Il est clair, en effet,
-que le libre essor ainsi imprimé à toutes les intelligences
-quelconques sur les questions les plus
-difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration
-vague et arbitraire d'une philosophie théologique
-ou métaphysique désormais livrée sans
-frein à son cours discordant, devait produire,
-dans l'ordre moral, les plus graves perturbations,
-et tendre rapidement à ne laisser intacts, sous la
-superficielle appréciation des analyses dissolvantes,
-que les seules notions morales relatives
-aux cas les plus grossièrement évidents. Tout
-vrai philosophe doit, à ce sujet, s'étonner surtout,
-ce me semble, que les déviations n'aient pas été
-poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences:
-et il en faut rendre grâces, d'abord à la
-rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle,
-de la nature humaine, que cette impulsion
-ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus
-spécialement, à la prépondérance croissante des
-habitudes de travail continu et unanime chez les
-<span class="pagenum" id="Page_684">684</span>
-populations modernes, ainsi heureusement détournées
-de s'abandonner aux divagations sociales
-avec cette avidité soutenue qu'y eussent certainement
-apportée, en pareille situation, les populations
-dés&oelig;uvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet
-ordre d'aberration ait dû principalement se développer
-sous la phase suivante du mouvement révolutionnaire,
-il n'en a pas moins pris sa source
-générale, et même un essor déjà prononcé, sous
-la phase purement protestante, qui, à divers titres
-importans, a offert de graves altérations aux
-vrais principes fondamentaux de la morale universelle,
-non-seulement sociale, mais domestique,
-que le catholicisme avait dignement constituée,
-sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles
-ramènera essentiellement de plus en plus
-toute discussion rationnelle suffisamment approfondie<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.
-Outre la judicieuse observation historique
-du sage Hume sur l'appui général que
-l'ébranlement luthérien avait dû secrètement
-trouver dans les passions des ecclésiastiques fatigués
-du célibat sacerdotal et dans l'avidité des
-<span class="pagenum" id="Page_685">685</span>
-nobles pour la spoliation territoriale du clergé, il
-faut surtout noter ici, comme une suite plus profonde,
-plus permanente, et plus universelle, de
-la situation fondamentale dont nous complétons
-l'appréciation, que la position sociale de plus en
-plus subalterne du pouvoir moral tendait désormais
-à lui ôter radicalement la force, et même la
-volonté, de maintenir l'entière inviolabilité des
-règles morales les plus élémentaires contre l'énergie
-dissolvante, à la fois rationnelle et passionnée,
-qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit ici
-<span class="pagenum" id="Page_686">686</span>
-d'indiquer, par exemple, la grave altération que
-le protestantisme a dû sanctionner partout dans
-l'institution du mariage, première base fondamentale
-de l'ordre domestique, et par suite de
-l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage
-universel du divorce, contre lequel les m&oelig;urs modernes
-ont heureusement toujours lutté spontanément,
-en résultat nécessaire de la loi naturelle
-de l'évolution humaine relativement à la famille,
-déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique
-cette puissante influence ait essentiellement neutralisé
-les effets délétères d'une telle altération,
-ils n'en ont pas moins été bientôt caractérisés
-d'une manière très fâcheuse chez les diverses populations
-protestantes. On peut appliquer le
-même jugement, quoique à un moindre degré, à
-la restriction croissante que le protestantisme a
-fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement
-proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde
-réhabilitation morale devait tant concourir à la
-perturbation des familles modernes: le lecteur judicieux
-suppléera aisément, sur un tel sujet, aux
-nombreux développemens que je ne saurais indiquer
-ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement,
-comme éminemment caractéristique
-de l'ordre de conséquences que nous examinons,
-cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablement
-<span class="pagenum" id="Page_687">687</span>
-immortelle, par laquelle les principaux
-chefs du protestantisme, et Luther à leur
-tête, autorisaient solennellement, d'après une longue
-discussion théologique, la bigamie formelle d'un
-prince allemand: les condescendances presque simultanées
-des fondateurs de l'église anglicane pour
-les cruelles faiblesses de leur étrange pape national
-complètent cette triste observation, mais avec
-un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme,
-malgré son abaissement politique, ne
-se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance
-croissante a néanmoins produit nécessairement
-des effets presque équivalens, puisque,
-depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa
-discipline morale n'a pu être assez énergique pour
-réprimer la licence progressive des déclamations
-ou des satires dont le mariage devenait l'objet,
-jusque dans les principales réunions publiques. Il
-faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier
-complétement la nature et l'étendue du mal,
-que l'aversion graduelle contre la constitution catholique,
-à cause de son principe théologique
-devenu profondément hostile à l'essor mental, a
-souvent appuyé les aberrations morales<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, par
-<span class="pagenum" id="Page_688">688</span>
-cela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme,
-contre lequel notre maligne nature se
-plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection.
-C'est ainsi que, pendant la période
-protestante dont nous terminons ici l'examen, les
-diverses doctrines religieuses ont été spontanément
-conduites à constater irrécusablement, par
-des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance
-radicale à diriger désormais la morale humaine,
-soit en y produisant directement des altérations
-de plus en plus graves, par suite des
-divagations intellectuelles librement développées,
-soit en perdant la force d'y contenir les perturbations,
-et en discréditant des lois invariables par
-une aveugle obstination à les rattacher exclusivement
-<span class="pagenum" id="Page_689">689</span>
-à des croyances dès-lors justement antipathiques
-à la raison humaine. La suite de notre
-élaboration historique nous fournira naturellement
-plusieurs occasions importantes de reconnaître
-sans incertitude que la morale universelle,
-loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante
-de l'analyse philosophique, ne peut plus
-maintenant trouver de solides fondemens intellectuels
-qu'en dehors de toute théologie quelconque,
-en reposant sur une appréciation vraiment
-rationnelle et suffisamment approfondie des
-diverses inclinations, actions et habitudes, d'après
-l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées
-ou publiques. Mais il était ici nécessaire de caractériser
-déjà l'époque générale à partir de laquelle
-les croyances religieuses ont directement commencé
-à perdre, soit par une active anarchie,
-soit par une passive atonie, les antiques propriétés
-morales qu'un aveugle empirisme leur suppose
-encore, contre l'éclatante expérience des trois
-derniers siècles, qui ont si évidemment représenté
-toutes les doctrines théologiques comme constituant
-désormais, chez l'élite de l'humanité, de
-puissans motifs permanens de haine et de perturbation
-bien plus que d'ordre et d'amour. On voit
-ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération
-date essentiellement de l'universelle dégradation
-<span class="pagenum" id="Page_690">690</span>
-politique du pouvoir spirituel, dont la subalternité
-croissante envers le pouvoir temporel
-devait profondément altérer la dignité et la pureté
-des lois morales, en les subordonnant de plus en
-plus à l'irrationnel ascendant des passions même
-qu'elles devaient régler.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label"><b>Note 35</b>:</span></a>
-A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, on pourrait
-joindre aussi la tendance directement immorale qui caractérise
-certaines opinions théologiques propres aux principaux chefs de l'ébranlement
-protestant, et consacrées même ultérieurement par leur
-incorporation plus ou moins explicite à la doctrine officielle. Telles
-sont surtout les obscures divagations de la théologie luthérienne sur
-le mérite suffisant de la foi indépendamment des &oelig;uvres, d'après le
-dogme étrange de l'<ins id="cor_25" title="inamissibilité">inadmissibilité</ins> de la justice, et pareillement les sophismes,
-non moins dangereux, de la théologie calviniste sur la prédestination
-des élus. Mais j'ai cru devoir me borner à considérer spécialement
-les aberrations morales qui constituaient immédiatement la
-suite nécessaire et universelle de la situation fondamentale, en écartant
-d'ailleurs les innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce
-d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. Toutefois,
-la direction générale de ces dernières aberrations, tendant presque
-toujours à tempérer la sévérité des règles morales au lieu de l'exagérer,
-peut être justement rattachée à la nouvelle situation sociale, qui, en
-subalternisant radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à
-des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des principes moraux,
-et seulement dictées par les besoins de l'existence dépendante
-propre au sacerdoce protestant. Sous ce rapport, l'abaissement politique
-du catholicisme l'a nécessairement conduit, dans les trois derniers
-siècles, à de semblables condescendances pratiques, mais à un degré
-beaucoup moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement
-jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, qu'il
-nous a du moins transmises parfaitement intactes, par la sage résistance
-qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de puissantes obsessions
-temporelles.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label"><b>Note 36</b>:</span></a>
-En considérant avec soin les déplorables discussions de notre
-siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y reconnaître encore que, pour
-un grand nombre d'esprits actuels, le grand principe social de l'indissolubilité
-du mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été
-dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément
-enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis long-temps
-sa théologie. Sans cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la
-plupart des hommes sensés comprendraient aisément aujourd'hui que
-l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier
-pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait
-en être autorisé par nos m&oelig;urs, dont l'invincible résistance, à cet
-égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation
-moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes
-la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en
-public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte
-maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité
-apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si
-utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre
-radicalement chez toutes les natures un peu actives.</p>
-
-<p>Telle est donc, enfin, l'importante et difficile
-appréciation historique, d'abord politique, puis
-philosophique, de la première période générale,
-purement protestante, propre à la phase systématique
-du grand mouvement révolutionnaire. Il
-était ici spécialement indispensable de caractériser
-avec soin, à tous les égards essentiels, ce point
-de départ commun de l'avénement final de la philosophie
-négative et de toutes les crises sociales
-correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux
-aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement
-ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici,
-explique aisément l'extension considérable
-d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à
-resserrer autant que possible sans nuire à mon
-but principal. Malgré ces développemens, où j'ai
-tâché de n'omettre aucune indication capitale, je
-dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau,
-dans une question aussi profondément compliquée,
-ne soit pas encore suffisamment familier au
-lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemment
-<span class="pagenum" id="Page_691">691</span>
-réitérée de l'ensemble de cette opération,
-confirmée ensuite par une rationnelle vérification
-historique, où je ne saurais entrer ici.</p>
-
-<p>Nous devons maintenant, pour avoir entièrement
-apprécié les résultats définitifs du mouvement
-général de décomposition, considérer sa
-phase la plus extrême et la plus décisive, où la
-doctrine révolutionnaire a été enfin directement
-systématisée avec toute sa plénitude nécessaire.
-Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette
-dernière période critique, d'ailleurs presque aussi
-longue que la précédente, son examen pourra
-être maintenant plus aisément complété, parce
-qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement
-général de l'autre, où nous avons déjà
-soigneusement montré les véritables germes de
-tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc
-ici presque toujours une suffisante notion rationnelle
-de la marche historique propre à la métaphysique
-révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement
-à rattacher, dans les cas principaux,
-les conséquences déistes aux principes protestans.
-En outre, notre attention doit rester désormais
-exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce
-chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle.
-Car, la désorganisation temporelle, tant
-que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement
-<span class="pagenum" id="Page_692">692</span>
-consommé, n'a pu alors présenter, comme
-je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques
-précédemment établis pour l'autre période; et,
-quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder
-à cette opération, son importance prépondérante
-m'en fait renvoyer la juste appréciation
-au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons,
-dans le cinquante-sixième, convenablement
-analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire
-de réorganisation, qui s'était toujours développé
-conjointement avec la décomposition dont
-nous allons terminer l'étude générale.</p>
-
-<p>Ce serait bien peu connaître la marche lente
-et incertaine de notre faible intelligence, surtout
-à l'égard des conceptions sociales, que de supposer
-l'esprit humain susceptible de se dispenser de
-cette élaboration finale de la doctrine critique,
-par cela seul que, tous les principes essentiels en
-ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme,
-le développement graduel de leurs conséquences
-nécessaires aurait pu être abandonné
-à son cours spontané, sans exiger aucune série
-spéciale de travaux systématiques pour la formation
-directe de la philosophie négative. D'abord,
-il n'est pas douteux que l'émancipation humaine
-eût ainsi inévitablement subi un immense retard,
-dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant
-<span class="pagenum" id="Page_693">693</span>
-sur la malheureuse aptitude de la plupart
-des hommes à supporter, avec une résignation
-presque indéfinie, un état d'inconséquence
-logique pareil à celui que le protestantisme avait
-consacré, surtout tant que notre entendement
-reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui
-même, dans les pays protestans où l'ébranlement
-philosophique n'a pu suffisamment
-pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux
-États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les
-autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous
-les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner
-néanmoins à maintenir leur puérile restriction
-primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement
-biblique, et nourrir des haines vraiment
-théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus
-loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre,
-par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie,
-on peut aisément reconnaître, ce me semble,
-que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire
-aurait fini par être essentiellement étouffé,
-sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout
-caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut
-justement qualifier de voltairien, du nom de son
-principal propagateur. Car, le protestantisme,
-après avoir pris l'initiative des principes critiques,
-les avait implicitement abandonnés partout où il
-<span class="pagenum" id="Page_694">694</span>
-avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne,
-il s'était profondément combiné avec
-le gouvernement temporel, son génie n'était certes
-pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même
-envers toute émancipation ultérieure: l'élan
-révolutionnaire n'était plus réellement représenté
-dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en
-tous lieux cruellement comprimées, et que
-leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs
-d'acquérir aucun véritable ascendant mental.
-Telle était, à cet égard, la vraie situation générale
-de la chrétienté, aussi bien protestante que
-catholique, vers la fin du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, lorsque la
-grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique,
-eut pris son caractère définitif, après
-l'expulsion des calvinistes français et le triomphe
-simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement,
-pour l'un et l'autre cas, l'organisation
-complète du système de résistance plus ou moins
-rétrograde, graduellement devenu de plus en plus
-systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire.
-Cette immense concentration politique
-autour de pouvoirs déjà instinctivement
-éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement
-ultérieur du mouvement de décomposition,
-et l'espèce de défection spontanée que venait
-ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble
-<span class="pagenum" id="Page_695">695</span>
-de la cause révolutionnaire qu'il avait jusque
-alors exclusivement représentée, tout ce concours
-d'obstacles universels exigeait évidemment que la
-désorganisation spirituelle prît une nouvelle
-marche, et trouvât des chefs plus conséquens,
-propres à la conduire jusqu'à son dernier terme
-nécessaire, par des moyens adaptés à la nature
-de l'opération et à la difficulté des circonstances.
-Du reste, il serait certainement superflu d'insister
-ici davantage sur l'indispensable intervention
-d'une influence philosophique dont l'avénement
-était pleinement inévitable, comme nous l'allons
-spécialement reconnaître. Mais il n'était point
-inutile de vérifier directement, en cette nouvelle
-occasion capitale, cette invariable correspondance
-que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément,
-en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre
-les grandes exigences sociales et leurs modes naturels
-de satisfaction simultanée. Il est clair, en
-général, d'après la série de nos explications antérieures,
-que la période protestante avait graduellement
-amené l'ancien système social à un état de
-décomposition intime où il devenait essentiellement
-impropre à diriger aucunement l'évolution
-ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle
-son ascendant politique devenait, au contraire,
-de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'une
-<span class="pagenum" id="Page_696">696</span>
-révolution universelle et décisive commençait-elle
-alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs
-suffisamment pénétrans, comme le grand
-Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une
-autre part, néanmoins, ce système eût prolongé
-presque indéfiniment, par la seule force d'inertie,
-son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction,
-de manière à entraver profondément,
-même en idée, toute vraie réorganisation sociale,
-sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie
-rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant
-spontanément une nouvelle et plus complète
-énergie, ne fût venu, par l'importante opération
-philosophique qui nous reste à apprécier, faire
-hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de
-l'ensemble du grand mouvement de décomposition
-vers une régénération totale, constituant sa
-seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse,
-serait demeurée constamment enveloppée
-sous la nébuleuse indétermination politique de la
-métaphysique protestante.</p>
-
-<p>Il est maintenant facile de concevoir la tendance
-naturelle de la philosophie négative vers
-cet état définitif de pleine systématisation, en
-résultat, direct ou indirect, du mouvement purement
-hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette
-disposition graduelle de l'esprit humain à l'entière
-<span class="pagenum" id="Page_697">697</span>
-émancipation théologique s'était déjà manifestée
-avant même que la décomposition spontanée
-du monothéisme catholique commençât à devenir
-sensible. En remontant autant que possible, on la
-verrait pour ainsi dire précéder l'organisation
-du catholicisme, si l'on a convenablement égard
-aux explications de la <a href="#Page_115">cinquante-troisième leçon</a>
-sur la tendance remarquable de certaines écoles
-grecques, sous la décadence du régime polythéique,
-à dépasser spéculativement les bornes
-générales du simple monothéisme. Un effort
-aussi éminemment prématuré, en un temps où
-toute saine conception de philosophie naturelle
-était évidemment impossible, ne pouvait,
-sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme
-métaphysique, où la nature était, au
-fond, abstraitement divinisée: mais une telle
-doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a
-depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en
-rapprochait surtout quant à l'opposition radicale
-envers toutes les croyances religieuses susceptibles
-d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus
-important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement
-négatives. Quoique cette disposition anti-théologique
-ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer
-spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit
-d'organisation monothéique, pendant la
-<span class="pagenum" id="Page_698">698</span>
-longue période d'ascension sociale du catholicisme,
-elle n'avait jamais entièrement disparu;
-et les traces en sont fort sensibles à tous les âges
-de la grande élaboration catholique, ne fût-ce
-que par les persécutions qu'eut alors à subir la
-philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère,
-qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré.
-La scolastique proprement dite résulta ensuite,
-comme on l'a vu, d'une sorte de transaction
-spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes,
-et ouvrit elle-même une nouvelle issue
-normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers
-la théologie officielle manifestait une prédilection
-croissante pour les plus libres penseurs de la
-Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours
-maintenue, à divers degrés, chez beaucoup
-d'hommes spéculatifs, et principalement dans le
-haut clergé italien, constituant alors la portion
-la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique
-radicalement négative était déjà très répandue,
-au treizième siècle, parmi les esprits
-cultivés; de manière à laisser encore de nombreux
-souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis
-et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier
-de Frédéric II, etc. Sans prendre une part
-très active aux grandes luttes intestines des deux
-siècles suivans, où la désorganisation spontanée
-<span class="pagenum" id="Page_699">699</span>
-du système catholique fut surtout dirigée, comme
-je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique,
-source immédiate du pur protestantisme,
-cette tendance irréligieuse y trouva naturellement
-une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus
-facile, et dut y prendre aussi un caractère plus
-systématique, en même temps que plus prononcé.
-Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme,
-en s'abstenant soigneusement de concourir
-à son élaboration, et profite seulement de
-la demi-liberté que la discussion philosophique
-venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer
-à développer directement sa propre influence
-mentale, soit écrite, soit surtout orale:
-c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres
-exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de
-Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec
-encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant
-de vrais protestans sur le débordement croissant
-d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de
-rendre essentiellement superflue leur réforme
-naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement
-l'irrévocable caducité du système qui en était
-l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors
-déterminées par les dissentimens religieux, durent
-puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager
-un tel esprit, dont l'essor, cessant désormais
-<span class="pagenum" id="Page_700">700</span>
-d'être une simple source de satisfaction personnelle
-pour les principales intelligences, trouvait dès-lors
-spontanément, comme je l'ai indiqué, au
-sein même du vulgaire, une noble destination
-sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général
-de l'humanité contre les fureurs et les extravagances
-des divers systèmes théologiques,
-partout dégénérés maintenant en principes d'oppression
-ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous
-ci-après que l'élaboration systématique de
-la philosophie négative s'est réellement opérée, en
-tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers
-le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle
-soit communément rapportée au siècle suivant,
-réservé seulement à son active propagation universelle.</p>
-
-<p>Cet avénement naturel d'une telle philosophie a
-dû être alors puissamment secondé par un mouvement
-mental d'une tout autre nature et d'une bien
-plus haute destination, quoique habituellement
-confondu avec le premier dans les appréciations
-actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct
-du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré
-en d'obscures recherches scientifiques,
-commençait enfin, dès le <span class="cs7">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et surtout
-pendant la première moitié du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup>, à manifester
-hautement son propre caractère philosophique,
-<span class="pagenum" id="Page_701">701</span>
-non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même
-qu'à la pure théologie, mais qui devait
-d'abord concourir spontanément avec l'une pour
-l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai
-spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà
-annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à
-l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct
-est réellement postérieur, et d'ailleurs peu
-sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter
-l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu
-de le signaler sommairement. Or, cette inévitable
-influence résultait directement, chez les intelligences
-supérieures, de sa tendance nécessaire à
-favoriser l'empiètement toujours croissant de la
-raison sur la foi, en disposant au rejet systématique,
-au moins provisoire, de toute croyance non
-démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes
-aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible
-en effet avec la mission fondamentale qui
-devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins
-impossible de méconnaître que l'état préalable
-de plein affranchissement intellectuel qu'ils
-prescrivaient si énergiquement à la raison humaine
-devait désormais conduire les meilleurs esprits à
-l'entière émancipation théologique, en un temps
-où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment
-provoqué. Ce résultat naturel devenait
-<span class="pagenum" id="Page_702">702</span>
-ainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait
-d'abord être moins soupçonné, comme conséquence
-d'une simple préparation logique, dont
-aucun homme judicieux ne pouvait guère contester
-alors la nécessité abstraite. Tel est toujours,
-en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions
-purement relatives à la méthode, et
-dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être
-aperçus que lorsque leur accomplissement est assez
-avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu.
-Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet
-lui-même, malgré son sincère attachement à des
-croyances caduques, a-t-il involontairement cédé
-à la séduction logique du principe cartésien, quoique
-la tendance anti-religieuse en eût été déjà
-suffisamment signalée par le janséniste Pascal,
-qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait
-avoir une foi plus inquiète en même temps que
-plus vive. Pendant que cette inévitable influence
-s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite,
-le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part,
-d'être profondément troublé, dans ses convictions
-chancelantes, par le conflit non moins nécessaire
-qui dès-lors commençait à s'élever directement,
-avec une énergie croissante, des découvertes
-scientifiques contre les conceptions théologiques.
-La mémorable persécution, si aveuglément suscitée
-<span class="pagenum" id="Page_703">703</span>
-au grand Galilée pour sa démonstration du
-mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules
-que toutes les intrigues et les prédications
-jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir;
-outre la manifestation involontaire que le
-catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais
-hostile au plus pur et au plus noble essor
-du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues,
-quoique moins prononcés, ont dû pareillement
-développer, à divers degrés, cette opposition
-de plus en plus décisive, avant la fin du
-<span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard
-de cette double influence nécessaire, à la fois
-exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa
-tendance également contraire aux diverses croyances
-qui se disputaient encore si vainement le gouvernement
-moral de l'humanité, et par suite sa
-convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation
-finale de la raison humaine contre
-toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité
-radicale avec l'essor total des connaissances réelles
-était enfin par-là directement dévoilée.</p>
-
-<p>A ces diverses sources générales de la grande
-impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative
-devait tirer son principal ascendant, il faut
-joindre, comme ayant puissamment secondé,
-non sa formation systématique, mais son active
-<span class="pagenum" id="Page_704">704</span>
-propagation, l'assistance naturelle des dispositions
-morales presque universelles qui devaient ensuite
-tant influer d'ailleurs sur son énergique application
-sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus
-l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation
-religieuse avec l'essor légitime de la libre
-activité individuelle, si indispensable au développement
-propre de la civilisation moderne; et la
-leçon suivante donnera spécialement lieu à de
-nouvelles explications sur cette importante relation
-mutuelle. On ne peut douter davantage que
-le besoin, de plus en plus imminent, de lutter
-avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature
-rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement,
-dès la fin du <span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, toutes les
-passions généreuses en faveur de la doctrine critique
-pleinement systématisée, qui pouvait seule
-alors servir d'organe universel au progrès social.
-Mais, outre ces nobles influences, maintenant
-partout reconnues, et sur lesquelles leur haute
-évidence doit ici nous dispenser d'insister plus
-long-temps, l'impartialité historique exige véritablement
-que, sans tomber dans les vaines
-récriminations déclamatoires des champions religieux,
-on ose apprécier aussi la puissante stimulation
-que cette indispensable élaboration révolutionnaire
-a dû secrètement recevoir, dès son
-<span class="pagenum" id="Page_705">705</span>
-origine, et pendant tout son cours, des vicieuses
-inclinations qui prédominent si malheureusement
-dans l'ensemble de la constitution fondamentale
-de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième
-chapitre, et qui devaient accueillir si
-avidement toute conception purement négative,
-soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement
-au principe absolu du libre examen individuel,
-base commune de toute la doctrine critique, il
-serait superflu d'expliquer la séduction spontanée
-qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile
-vanité de presque tous les hommes, dont la raison
-privée était ainsi érigée en souverain arbitre des
-plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au
-quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible
-attrait attache réellement aujourd'hui à cette
-doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec
-le plus d'ardeur les adversaires systématiques.
-En outre, quoique les haines théologiques aient
-souvent abusé indignement de la dénomination
-expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs,
-pour susciter contre eux de calomnieuses
-imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment
-inoffensif, d'une telle qualification
-jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété
-que comme une naïve manifestation de
-l'impulsion instinctive des passions humaines vers
-<span class="pagenum" id="Page_706">706</span>
-une philosophie qui affranchissait notre nature
-de l'ancienne discipline mentale, et par suite
-morale, sans pouvoir encore y substituer réellement
-aucun équivalent normal. Tous les autres
-dogmes essentiels de la doctrine critique comportent
-évidemment de semblables remarques, d'une
-manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent
-des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition
-devait naturellement accueillir avec ardeur
-le principe, provisoirement indispensable, de la
-souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor
-politique une carrière presque indéfinie, en rendant
-pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux
-bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance
-devoir limiter la portée graduelle. On ne
-peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et
-même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards,
-de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique
-de l'égalité, qui, abstraction faite de
-toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne
-tient point essentiellement, dans les natures peu
-élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité
-universelle, mais bien plutôt à une secrète
-réaction du penchant à la domination, entraînant
-spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction
-effective, à la haine instinctive de toute
-supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins le
-<span class="pagenum" id="Page_707">707</span>
-niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les
-perturbations pratiques qui ont dû successivement
-résulter de cette irrécusable corelation des différens
-principes critiques aux diverses passions
-prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai
-voulu maintenant que signaler, en général, sous
-ce rapport, comment les influences mentales qui
-poussaient directement à l'élaboration nécessaire
-d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées
-par d'énergiques influences morales, dont la
-coopération spontanée devait se manifester surtout
-dans les crises insurrectionnelles, où l'on a
-pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive
-de l'action révolutionnaire à y accueillir
-sans répugnance l'active participation volontaire
-de ceux-là même qui supportent impatiemment
-le frein habituel des règles sociales.</p>
-
-<p>L'appréciation directe du développement général
-propre au système final de philosophie négative
-dont nous venons de caractériser, à divers
-titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige
-d'abord qu'on y distingue soigneusement la critique
-spirituelle et la critique temporelle. Quoique
-celle-ci ait dû constituer l'indispensable complément
-de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait
-pu autrement parvenir à l'activité politique qu'elle
-devait ensuite si éminemment manifester, elle
-<span class="pagenum" id="Page_708">708</span>
-n'a pu cependant être spécialement entreprise
-qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement
-de la première opération, dans
-laquelle devait surtout consister une telle élaboration.
-Car, l'émancipation philosophique proprement
-dite était, par sa nature, plus importante,
-au fond, que l'émancipation purement politique,
-qui ne pouvait manquer d'en résulter presque
-spontanément, tandis que, au contraire, elle
-n'en eût aucunement dispensé, quand même elle
-eût été immédiatement exécutable. Il est impossible,
-en effet, de concevoir, d'une manière un peu
-durable, un respect suffisant pour les préjugés
-monarchiques ou aristocratiques chez des esprits
-déjà pleinement affranchis des préjugés théologiques,
-dont l'empire est bien plus puissant, et qui
-d'ailleurs formaient alors la base indispensable
-des autres, principalement depuis la concentration
-temporelle propre à la période précédente:
-au lieu que, réciproquement, les plus audacieuses
-attaques directes contre les anciens principes politiques,
-si l'on y eût irrationnellement maintenu
-les croyances correspondantes, n'eussent pu caractériser
-suffisamment le changement fondamental
-de système social, tout en exposant aux plus
-graves perturbations. Ainsi, la liberté mentale
-était, évidemment, la plus essentielle à établir
-<span class="pagenum" id="Page_709">709</span>
-complétement par un exercice convenable, afin
-d'atteindre réellement à la principale destination
-d'une telle élaboration critique dans l'ensemble
-de l'évolution moderne, c'est-à-dire de marquer
-directement la tendance nécessaire vers une entière
-régénération, et en même temps d'en faciliter
-ultérieurement l'avénement intellectuel;
-tandis que l'opération purement protestante,
-quoique ayant, comme nous l'avons vu, amené le
-régime ancien à un état radical d'impuissance
-sociale, en laissait <ins id="cor_26" title="néamoins">néanmoins</ins> subsister indéfiniment
-la conception générale, de manière à entraver
-profondément toute pensée de vraie réorganisation.
-Notre attention doit donc être ici
-dirigée surtout vers la critique philosophique proprement
-dite, à laquelle nous ne devrons ensuite
-joindre l'appréciation de la critique purement
-politique qu'à titre de dernier complément nécessaire.
-En second lieu, dans le développement général
-de la première élaboration, qui a rempli la
-majeure partie de la phase que nous considérons,
-il importe de distinguer historiquement la formation
-originale et systématique de la doctrine négative
-d'avec l'ultérieure propagation universelle
-du mouvement d'entière émancipation mentale:
-car, non-seulement ces deux opérations ne devaient
-point appartenir au même siècle, mais elles
-<span class="pagenum" id="Page_710">710</span>
-ne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni
-le même centre d'agitation, comme nous l'allons
-voir. Par la combinaison naturelle de ces deux
-divisions, notre appréciation rationnelle de ce
-mémorable ébranlement philosophique doit, en
-résumé, se rapporter, tour à tour, à trois élaborations
-successives, dont l'enchaînement historique
-est incontestable, et destinées l'une à sa formation,
-l'autre à sa propagation, et la dernière à
-son extrême complément politique.</p>
-
-<p>Quoique la première opération soit encore rapportée
-communément au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il est, ce
-me semble, impossible de méconnaître désormais
-que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental,
-elle appartient réellement au siècle précédent.
-Nécessairement émanée d'abord du protestantisme
-le plus avancé, elle devait s'élaborer
-en silence dans les pays même qui, comme la
-Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal
-siége du mouvement protestant, soit parce
-que la liberté intellectuelle y était alors spontanément
-plus complète que partout ailleurs, soit
-aussi parce que l'essor croissant des divergences
-religieuses y devait plus spécialement provoquer
-à l'entière émancipation théologique. Ses principaux
-organes y durent appartenir aussi, comme
-ceux de l'élaboration purement protestante, à
-<span class="pagenum" id="Page_711">711</span>
-l'école essentiellement métaphysique, devenue
-graduellement prépondérante, au sein des universités
-les plus célèbres, sous l'impulsion primitive
-de la plus hardie scolastique du moyen-âge:
-mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes,
-embrassant sérieusement, à leur manière,
-l'ensemble des spéculations humaines, au lieu des
-simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand
-ébranlement philosophique, si nécessaire alors à
-l'évolution finale de l'humanité, fut ainsi successivement
-accompli surtout par trois éminens
-esprits, de nature fort différente, mais dont l'influence,
-quoique inégale, devait pareillement concourir
-au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite
-Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne
-put pleinement travailler qu'en Hollande. Le second
-de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale
-du principe cartésien, a sans doute exercé une
-influence décisive sur l'entière émancipation d'un
-grand nombre d'esprits systématiques, comme
-l'indiquerait seule la multitude de réfutations
-soulevées par son audacieuse métaphysique: mais,
-outre qu'il est postérieur à Hobbes, la nature
-trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique
-ne permet point de voir en lui le principal
-fondateur de la philosophie négative, à laquelle
-il n'avait attribué aucune destination sociale suffisamment
-<span class="pagenum" id="Page_712">712</span>
-caractérisée. D'un autre côté, c'est
-surtout au dernier qu'une telle doctrine doit la
-tendance directement critique convenable à sa
-nature et à son office: cependant l'incohérente
-dissémination de ses attaques partielles, encore
-plus que l'ordre chronologique, doit plutôt le
-faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement
-de propagation que parmi les organes propres
-de l'impulsion originale, où sa participation
-distincte est cependant incontestable. On arrive
-ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder
-comme le véritable père de cette philosophie révolutionnaire<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>
-l'illustre Hobbes, que nous retrouverons
-d'ailleurs, au chapitre suivant, sous
-<span class="pagenum" id="Page_713">713</span>
-un aspect spéculatif bien plus élevé, au nombre
-des principaux précurseurs de la vraie politique
-positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, que
-remontent historiquement les plus importantes
-conceptions critiques, qu'un irrationnel usage attribue
-encore à nos philosophes du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
-qui n'en furent essentiellement que les indispensables
-propagateurs.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label"><b>Note 37</b>:</span></a>
-La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, en Angleterre,
-tente aujourd'hui, avec la dignité et la générosité convenables,
-une intéressante opération nationale, pour la solennelle réhabilitation
-universelle de cet illustre philosophe, dont la mémoire, comme le
-disent avec raison les chefs de cette noble réaction, a été si injustement
-flétrie, d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la
-coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes aristocratiques
-qu'il avait si directement bravées. Quoique un tel effort dût
-être, pour la France, essentiellement superflu, et dès-lors peu progressif,
-il n'en est point ainsi sans doute pour l'Angleterre, où l'émancipation
-mentale est certes beaucoup moins avancée. Il n'est pas
-inutile de noter ici, à ce sujet, que notre honorable concitoyen, le
-loyal et judicieux métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti,
-avec la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette
-nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation systématique
-de la philosophie révolutionnaire; comme l'indiquent ses heureux essais
-pour faire dignement apprécier en France un énergique penseur qui n'y
-était guère connu que de nom avant cette puissante recommandation.</p>
-
-<p>Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse
-anti-théologique est déjà poussée réellement jusqu'à
-la plus extrême émancipation religieuse que
-puisse comporter l'esprit purement métaphysique.
-On y peut donc mieux saisir qu'en tout autre
-cas les différences caractéristiques qui distinguent
-profondément une telle situation mentale du régime
-véritablement positif, avec lequel une appréciation
-superficielle la confond presque toujours,
-quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un
-simple préambule, plus ou moins indispensable
-selon la préparation scientifique plus ou moins
-avancée. Cette doctrine, si improprement qualifiée
-d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière
-phase essentielle de l'antique philosophie, d'abord
-purement théologique, puis de plus en plus métaphysique,
-avec les mêmes attributs essentiels,
-un esprit non moins absolu, toujours fort opposé
-à la vraie positivité rationnelle, et une tendance
-<span class="pagenum" id="Page_714">714</span>
-non moins prononcée à traiter surtout, à sa manière,
-les questions que la saine philosophie
-écarte directement, au contraire, comme radicalement
-inaccessibles à la raison humaine. Une appréciation
-convenablement approfondie fera aisément
-reconnaître, du point de vue propre à ce
-Traité, que le progrès réel dont cette philosophie
-négative fut l'organe systématique se réduisait
-surtout à remplacer totalement, pour l'explication
-absolue des divers phénomènes physiques ou
-moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par
-le jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement
-concentrées dans la grande entité générale
-de <i>la nature</i>, ainsi substituée au créateur,
-avec un caractère et un office fort analogues, et
-par suite même avec une espèce de culte à peu
-près semblable: en sorte que ce prétendu athéisme
-se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse
-au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent
-comme définitif cet état purement transitoire.
-Or, quoique une telle transformation suffise
-certainement à l'entière désorganisation effective
-du système social correspondant à l'ancienne
-philosophie, dès-lors frappée d'une radicale impuissance
-organique, comme je l'ai tant expliqué,
-elle est évidemment bien loin de suffire aussi à
-l'essor réel, non-seulement social, mais même simplement
-<span class="pagenum" id="Page_715">715</span>
-mental, d'une philosophie vraiment nouvelle,
-dont l'avénement n'est ainsi que préparé
-par un dernier préambule critique. Tant que l'usage
-philosophique des divinités ou des entités n'a
-point effectivement disparu sous la considération
-prépondérante des lois invariables propres aux divers
-ordres de phénomènes naturels, et tant que
-la nature et l'étendue des spéculations humaines
-n'ont pas habituellement subi les modifications
-et les restrictions correspondantes, ce qui était
-certainement impossible en un temps où ces lois
-étaient si imparfaitement connues, et surtout si
-mal appréciées, notre entendement reste nécessairement
-assujéti au régime théologico-métaphysique,
-quels que puissent être ses efforts d'affranchissement.
-D'après cette explication nécessaire,
-qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement
-indiquer, il est clair que la philosophie
-vraiment positive n'offre, de sa nature, aucune
-solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique,
-avec la philosophie pleinement négative dont il
-s'agit en ce moment, et qu'elle ne peut envisager
-que comme une dernière transformation préparatoire
-de la philosophie primitive, déjà pareillement
-élaborée dans une semblable direction par
-les passages successifs du fétichisme primordial,
-d'abord au simple polythéisme, ensuite au pur
-<span class="pagenum" id="Page_716">716</span>
-monothéisme, et enfin aux diverses phases graduelles
-de la théologie métaphysique, dont cette
-sorte de panthéisme ontologique constitue seulement
-la plus extrême modification. Malgré son
-évidente efficacité dissolvante, une telle situation
-mentale, envisagée comme définitive, n'est guère
-plus décisive que le déisme proprement dit, à
-titre de garantie philosophique, contre l'entière
-restauration intellectuelle des conceptions religieuses,
-toujours imminente, de toute nécessité,
-jusqu'à ce que les notions positives y aient été
-habituellement substituées. Par l'identité fondamentale
-propre aux diverses pensées théologiques,
-à travers leurs innombrables transformations, il
-est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si
-paradoxale en apparence, que l'on peut remarquer,
-même aujourd'hui, comme je l'ai déjà noté
-au <a href="#Page_1">cinquante-deuxième chapitre</a>, entre le ténébreux
-panthéisme systématique des écoles métaphysiques
-qui se croient les plus avancées et le vrai
-fétichisme spontané des temps primitifs. Telle est,
-en résumé, la saine appréciation historique du caractère
-purement intellectuel de la grande élaboration
-que nous examinons.</p>
-
-<p>Considérée maintenant sous l'aspect moral,
-elle nous offre la première coordination rationnelle
-de la fameuse théorie de l'intérêt personnel,
-<span class="pagenum" id="Page_717">717</span>
-abusivement attribuée au siècle suivant, et qui
-constitue, par sa nature, le fondement nécessaire
-de la morale purement métaphysique. J'ai déjà
-indiqué, au quarante-cinquième chapitre, comment
-l'irrationnel esprit d'unité absolue qui
-caractérise, envers un sujet quelconque, la philosophie
-métaphysique<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> encore plus que la philosophie
-théologique elle-même, devait conduire
-à cette inévitable aberration morale, nullement personnelle
-au subtil écrivain qui devint, au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
-l'audacieux propagateur de cette doctrine de
-Hobbes, nécessairement commune, sous diverses
-formes, à presque toutes les écoles métaphysiques.
-Car, l'irrécusable prépondérance effective
-des penchans personnels dans l'ensemble de notre
-organisme moral, suivant les explications de la
-cinquantième leçon, entraîne naturellement à
-<span class="pagenum" id="Page_718">718</span>
-réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions
-humaines, lorsque, à l'exemple des
-métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la condition
-anti-philosophique d'établir, par un sophistique
-échafaudage de rapprochemens vicieux,
-une vaine unité factice là où règne nécessairement
-une grande multiplicité réelle. Les pénibles
-efforts tentés ensuite, en sens inverse, mais non
-moins irrationnellement, quoique dans une plus
-noble intention, pour concentrer, au contraire,
-toute notre nature morale vers la bienveillance
-ou la justice, n'ont pu avoir finalement aucune
-efficacité pratique, si ce n'est à titre de critique
-provisoire de la précédente théorie métaphysique,
-parce qu'un tel centre est, en réalité, bien moins
-énergique que l'autre, en sorte que cette insuffisante
-protestation n'a pu empêcher le triomphe
-croissant, sinon formel, du moins implicite, de
-l'aberration primitive, au grand détriment de
-notre évolution morale, que peut seule convenablement
-satisfaire la vraie connaissance de la nature
-humaine, comme on l'a vu au quarante-cinquième
-chapitre. On peut même regarder cette
-dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant
-effectif, comme étant moralement presque
-aussi dangereuse, par l'hypocrisie systématique
-qu'elle tendrait à produire habituellement,
-<span class="pagenum" id="Page_719">719</span>
-que l'autre par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement
-consacré. Quoi qu'il en soit, pour
-compléter l'appréciation précédente, il importe
-d'ajouter que la théorie de l'égoïsme, bien que
-spéculativement propre, suivant cette explication,
-à la philosophie métaphysique, y émana surtout
-de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à
-peu près éludée en principe, aboutissait finalement,
-dans la pratique, à une équivalente consécration,
-par la prépondérance, aussi exorbitante
-qu'inévitable, que toute morale religieuse accorde
-nécessairement, comme je l'ai noté au sujet du
-quiétisme, à la préoccupation du salut personnel,
-dont la considération, habituellement exclusive,
-doit naturellement disposer à méconnaître l'existence
-réelle des affections bienveillantes purement
-désintéressées, que la philosophie positive peut seule
-directement systématiser, suivant l'étude vraiment
-rationnelle de l'homme intellectuel et moral. C'est
-ainsi que la métaphysique, sans être dominée par
-les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par
-le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique,
-n'a fait réellement, sous ce rapport, que changer,
-pour ainsi dire, la destination de l'égoïsme fondamental,
-en remplaçant les calculs relatifs aux intérêts
-éternels par des combinaisons uniquement
-relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir non
-<span class="pagenum" id="Page_720">720</span>
-plus s'élever à la conception d'une morale qui ne
-reposerait point exclusivement sur des calculs
-personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul
-danger capital qui, à cet égard, fût entièrement
-propre à cette métaphysique négative, consiste-t-il
-surtout en ce que, tout en confirmant, et plus
-dogmatiquement encore, cette grossière appréciation
-de la nature humaine, elle désorganisait
-radicalement l'indispensable antagonisme d'après
-lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la
-faculté d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême
-imperfection, par une heureuse opposition
-pratique des intérêts imaginaires aux intérêts
-réels. Mais, quant au principe même de la morale
-des intérêts privés, il n'est pas douteux que la
-consécration empirique en a d'abord appartenu,
-de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses,
-qui imposent directement à chaque
-croyant un but personnel d'une telle importance
-que sa considération continue doit inévitablement
-absorber toute autre affection quelconque,
-dont l'essor doit toujours lui rester essentiellement
-subordonné, en tant du moins qu'une
-semblable philosophie peut entraver le cours
-spontané de nos sentimens naturels. On voit ainsi,
-en résumé, que cette immense aberration morale,
-loin de constituer, comme on l'a cru, un simple
-<span class="pagenum" id="Page_721">721</span>
-accident isolé dans le développement général de
-la philosophie métaphysique, en a, au contraire,
-immédiatement caractérisé la formation normale,
-sous l'influence prolongée des conceptions théologiques,
-dont les conceptions métaphysiques, malgré
-l'antagonisme le plus apparent, ne sauraient,
-au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures
-modifications dissolvantes.</p>
-
-<p class="fnote"><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label"><b>Note 38</b>:</span></a>
-Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par l'obligation
-continue de concilier l'ascendant trop fréquent du mauvais principe
-avec l'absolue suprématie du bon, il faut néanmoins reconnaître que
-la théologie proprement dite, même à l'état monothéique, offrait, par
-sa nature, pour représenter, au moins empiriquement, la vraie constitution
-morale de l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite
-également posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine
-unité ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi une
-telle aberration morale doit être surtout considérée comme propre à
-cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de ces dangers
-fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale avait pu jusque alors
-suffisamment contenir, et qui a dû surgir ultérieurement à travers la
-libre divagation des spéculations métaphysiques.</p>
-
-<p>Appréciée enfin sous le rapport politique, cette
-systématisation fondamentale de la philosophie
-négative est surtout caractérisée par l'immédiate
-consécration dogmatique de cette subordination
-radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel,
-que nous avons vue partout s'établir spontanément
-pendant la phase précédente, et que le
-protestantisme avait spécialement proclamée, sans
-toutefois qu'elle eût encore été directement sanctionnée
-par aucune discussion rationnelle avant
-l'<ins id="cor_27" title="éboration">élaboration</ins> décisive de Hobbes. Cette conception
-transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement
-révolutionnaire, et qui ne doit cesser qu'avec
-lui, quels que soient d'ailleurs les graves inconvéniens,
-intellectuels ou sociaux, inhérens à
-la nature absolue de l'esprit métaphysique d'où
-elle émane, n'est, en elle-même, qu'un résultat
-nécessaire de la situation provisoire des sociétés
-modernes, ci-dessus convenablement analysée; ce
-<span class="pagenum" id="Page_722">722</span>
-qui nous dispense d'un nouvel examen. Il importe
-seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une
-telle justification systématique de la dictature
-temporelle qui s'était alors partout constituée, la
-critique philosophique s'est essentiellement arrêtée,
-dès l'origine, à la désorganisation spirituelle,
-en concevant cette dictature comme le seul moyen
-efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel
-toujours indispensable, jusqu'à ce que, cette
-démolition préalable étant pleinement consommée,
-on pût directement travailler à la réorganisation
-correspondante. Tel était, sans doute,
-implicitement le dessein principal de Hobbes
-dans une semblable conception: quoique sa marche
-inévitablement métaphysique dût malheureusement
-le pousser à attribuer une destination
-indéfinie à une condition purement passagère, il
-n'est pas probable qu'un esprit aussi philosophique
-crût réellement formuler ainsi l'état normal
-définitivement propre aux sociétés modernes, en
-un temps si voisin de celui où les plus éminens
-penseurs allaient déjà commencer à pressentir
-l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est
-pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs
-de la propagation négative, plus rapprochés
-encore de ce terme final, aient pris effectivement
-leur doctrine à ce sujet autrement que
-<span class="pagenum" id="Page_723">723</span>
-comme adaptée à une simple transition: le principal
-d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté caractéristique
-n'annulait point l'admirable sagacité
-spontanée, me paraît, au moins, s'être presque
-toujours essentiellement préservé d'une pareille
-illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir
-les grandes facilités que ce caractère nécessaire a
-dû constamment procurer à l'ensemble du développement
-de la philosophie négative, en rassurant
-naturellement les gouvernemens sur les suites
-immédiates d'un tel ébranlement, qui, ainsi restreint,
-en apparence, à l'ordre spirituel, dès-lors
-de plus en plus négligé par les hommes d'état,
-préconisait systématiquement, comme un chef-d'&oelig;uvre
-de la sagesse humaine, cette passagère
-concentration temporelle, si chère aux pouvoirs
-dominans. En considérant, sous un aspect plus
-spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est,
-ce me semble, très remarquable que, malgré une
-tendance nationale évidemment plus favorable à
-la noblesse qu'à la royauté, comme je l'ai expliqué,
-ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir
-monarchique pour centre unique de la
-condensation politique, au lieu du pouvoir aristocratique:
-ce qui a fourni ensuite à l'école rétrograde,
-aujourd'hui plus puissante, au fond,
-en Angleterre que partout ailleurs, un spécieux
-<span class="pagenum" id="Page_724">724</span>
-prétexte pour venger les prêtres et les lords des
-énergiques attaques d'un esprit aussi progressif,
-en le représentant comme un véritable fauteur du
-despotisme, de manière à gravement compromettre
-jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa
-réputation européenne. Suivant une juste appréciation
-de ce mémorable contraste, Hobbes me
-paraît d'abord avoir implicitement compris que
-la dictature monarchique était réellement beaucoup
-plus propre que la dictature aristocratique,
-soit à faciliter l'entière désorganisation de l'ancien
-système politique, soit à seconder l'avénement
-des nouveaux élémens sociaux, conformément à
-nos explications antérieures; et, en second lieu,
-cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti
-que son élaboration fondamentale, loin d'être
-spéciale à sa patrie, devait trouver son principal
-développement ultérieur chez les nations où la
-concentration temporelle s'était effectivement opérée
-autour de la royauté: double aperçu instinctif
-que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de
-cet éminent penseur.</p>
-
-<p>Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels
-je devais ici considérer sommairement la systématisation
-primordiale de la philosophie négative. Il
-faut maintenant passer à l'examen équivalent du
-mouvement décisif qui, pendant la majeure partie
-<span class="pagenum" id="Page_725">725</span>
-du siècle suivant, a graduellement déterminé l'universelle
-propagation de cette indispensable émancipation,
-jusque alors bornée à un petit nombre
-d'esprits choisis, et dont la destination finale devait
-cependant dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation.
-Dans cette nouvelle phase révolutionnaire,
-nous devons apprécier avant tout le changement
-remarquable qui s'est alors spontanément
-opéré quant au centre principal de l'impulsion
-philosophique, et aussi quant à ses organes permanents.</p>
-
-<p>Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer
-pourquoi le siége de l'ébranlement intellectuel,
-et par suite social, a été dès-lors essentiellement
-transporté chez les peuples catholiques,
-et surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à
-l'entière consommation de l'opération révolutionnaire,
-et même de la réorganisation qui doit
-lui succéder; tandis que auparavant la décomposition
-systématique du régime théologique et militaire
-avait été directement poursuivie chez les
-nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite
-en Hollande, et enfin en Angleterre, comme
-je l'ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait
-naturellement de ce que, dans ces divers pays,
-le triomphe politique du protestantisme avait
-directement neutralisé sa tendance primitive à
-<span class="pagenum" id="Page_726">726</span>
-l'émancipation philosophique, en rattachant profondément
-au système général de résistance plus
-ou moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont
-le protestantisme était susceptible, conformément
-à nos explications antérieures. Tout affranchissement
-ultérieur de la raison humaine devenait alors
-beaucoup plus antipathique encore au protestantisme
-officiel qu'au catholicisme lui-même, malgré
-la dégénération mentale dont celui-ci était
-irrévocablement frappé, en faisant spontanément
-ressortir l'insuffisance radicale de la vaine réformation
-spirituelle qu'on venait ainsi d'instituer
-à grands frais. Cette répugnance instinctive se
-fait même sentir, hors de la sphère légale, chez
-les sectes dissidentes où la désorganisation théologique
-est <ins id="cor_35" title="le">la</ins> plus avancée, et qui, fières de leur
-demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur
-les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte
-inévitablement une horreur plus spéciale envers
-l'irrésistible concurrence des opinions philosophiques
-qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement
-de toute cette laborieuse transition
-protestante. Les peuples catholiques, au contraire,
-pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas
-été poussée jusqu'à produire momentanément une
-sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement
-disposés, indépendamment d'une
-<span class="pagenum" id="Page_727">727</span>
-vaine émulation nationale, qui pourtant n'a pas
-été sans quelque influence, à accueillir l'entière
-extension systématique de la philosophie négative,
-où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre
-une oppressive domination, devenue directement
-hostile à l'essor ultérieur de la raison humaine.
-Il serait assurément superflu d'expliquer
-ici l'évidente propriété qui, sous ce rapport,
-devait, entre tous les pays catholiques, hautement
-distinguer la France, si heureusement préservée du
-protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu
-les avantages principaux d'une première inoculation
-hérétique, et où l'esprit de dissidence théologique
-venait de se manifester irrécusablement
-sous de nouvelles formes nationales, comme on
-l'a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter
-spécialement, à ce sujet, l'influence nécessaire
-qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure de
-l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement
-esthétique, et surtout poétique, dont, au
-<span class="cs7">XVII</span><sup>e</sup> siècle, la France, après l'Italie et l'Espagne,
-venait d'offrir le mémorable développement, qui
-sera, au chapitre suivant, spécialement apprécié.
-Au degré déjà atteint par la désorganisation spontanée
-de l'ancienne discipline mentale, tout ce
-qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer
-partout l'éveil intellectuel, devait alors nécessairement
-<span class="pagenum" id="Page_728">728</span>
-tourner, en dernier lieu, au profit de l'universelle
-émancipation des esprits. Mais, en
-outre, on a justement signalé, à cet égard, la tendance
-sociale qui, même à leur insu, poussait immédiatement
-les principaux poètes de cette mémorable
-époque à concourir, à leur manière, à la grande
-opération critique: ce caractère, si prononcé chez
-Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille,
-tous plus ou moins initiés aux nouveaux
-principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque
-chez Racine et Boileau, malgré leur ferveur religieuse,
-par la direction anti-jésuitique de leur foi
-janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces
-diverses observations une importance fort exagérée,
-il n'est pas douteux que de telles dispositions,
-peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins
-acquérir alors une véritable portée révolutionnaire,
-à titre d'indication ou même de préparation,
-par suite de la situation fondamentale où
-était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste,
-l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès le
-<span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, assigne si clairement la France pour
-centre final du grand ébranlement philosophique,
-et par suite politique, ne tend nullement à réduire
-cette opération définitive à une simple destination
-nationale: car, il est évident que, de ce
-point principal, la philosophie négative devait
-<span class="pagenum" id="Page_729">729</span>
-nécessairement se propager d'abord chez les autres
-nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus
-d'efforts et de lenteur, chez les nations protestantes
-elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui
-cette dernière préparation indispensable.
-Abstraction faite de toute puérile nationalité,
-dans un mouvement essentiellement commun,
-depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, à l'ensemble de la chrétienté,
-il ne s'agit donc ici que d'une simple initiative,
-évidemment réservée à la France pour l'extrême
-phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la
-Hollande, et l'Angleterre, avaient dû la prendre
-tour à tour aux diverses époques principales de la
-phase purement protestante.</p>
-
-<p>Ce mémorable déplacement final du centre
-d'agitation philosophique a été naturellement accompagné
-d'une transformation non moins capitale
-quant aux organes habituels d'une telle élaboration,
-désormais passée des docteurs proprement
-dits aux simples littérateurs, quoique toujours
-nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique,
-dont les formes devenaient seulement
-ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler
-réellement la commune origine et l'éducation
-semblable des anciens et des nouveaux organes.
-C'est là qu'il faut placer le véritable avénement
-social de la classe des littérateurs, qu'une étrange
-<span class="pagenum" id="Page_730">730</span>
-destinée place provisoirement à la tête de la politique
-actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément
-complétée par l'ultérieure adjonction temporelle
-de la classe correspondante des avocats, dès-lors
-substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs,
-dans la direction générale de la grande transition
-révolutionnaire, ainsi que je l'expliquerai
-spécialement au cinquante-septième chapitre. Une
-telle modification de l'influence métaphysique était
-devenue graduellement indispensable, à mesure que
-les corporations universitaires, premiers organes
-du mouvement critique, se rattachaient instinctivement,
-quoique sous des formes qui leur restaient
-propres, au système général de résistance présidé
-par la dictature temporelle, même indépendamment
-de l'invasion croissante des jésuites. Cette
-sorte de défection naturelle, premièrement opérée
-chez les nations protestantes, où l'ancienne
-opposition métaphysique avait officiellement prévalu,
-s'était plus tard essentiellement étendue aux
-pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait
-atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement
-admise aux bénéfices de la coalition rétrograde;
-comme le témoigne clairement, en France,
-dès la fin du dix-septième siècle, en divers cas importans,
-la nouvelle ferveur des parlemens et des
-universités contre l'essor ultérieur de l'évolution
-<span class="pagenum" id="Page_731">731</span>
-mentale. En même temps, la propagation spontanée
-de l'éducation universitaire, d'abord éminemment
-doctorale, mais ensuite de plus en plus
-littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique
-cessât réellement d'y prédominer, avait
-inévitablement multiplié partout de plus en plus
-le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois
-trop peu de positivité pour se livrer à la vraie
-culture scientifique alors naissante, trop peu de
-rationnalité pour embrasser la profession philosophique
-proprement dite, et trop peu d'imagination
-pour suivre franchement la carrière purement
-poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation
-exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits
-à constituer, au sein des sociétés modernes,
-cette classe singulièrement équivoque, où aucune
-destination mentale n'est hautement prononcée, et
-qu'on est dès-lors contraint de désigner par les vagues
-dénominations de littérateurs, écrivains, etc.,
-qui désignent leur genre habituel d'activité,
-abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement
-dépourvue, comme la classe corelative des
-avocats, de toutes convictions profondes, même
-des obscures convictions métaphysiques particulières
-aux anciens docteurs, par l'influence combinée
-de son organisation, de son éducation, et
-de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelle
-<span class="pagenum" id="Page_732">732</span>
-eût été totalement impropre à l'élaboration
-systématique de la philosophie négative: mais, en
-la recevant déjà fondée par quelques purs philosophes,
-comme je viens de l'expliquer, elle était,
-au contraire, éminemment apte à en diriger avec
-succès l'indispensable propagation universelle, à
-laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément
-participé d'une manière moins active, moins
-variée, et finalement moins efficace. Son défaut
-caractéristique de principes propres a pu même
-tourner finalement au profit de cette importante
-opération secondaire, non-seulement en procurant
-spontanément à ses efforts une souplesse mieux
-diversifiée, suivant les convenances particulières
-à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations
-critiques de prendre un caractère trop
-absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation
-sociale, au service de laquelle cette
-heureuse versatilité permettra un jour de transporter
-aisément des talens de propagation qui, au
-dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés
-au triomphe de la philosophie négative. C'est
-ainsi qu'une telle constitution intellectuelle, qui, de
-toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à
-admettre comme indéfinie, puisque la conception y
-est directement dominée par l'expression, s'est
-alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à
-<span class="pagenum" id="Page_733">733</span>
-la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée
-à cette extrême phase de la désorganisation
-spirituelle, eu égard surtout au véritable état général
-des esprits, qui n'exigeait plus l'emploi soutenu
-des démonstrations régulières, mais principalement
-la multiplicité continue des stimulations
-partielles, variées avec une suffisante opportunité.</p>
-
-<p>Au degré d'émancipation mentale alors réalisé,
-même chez le vulgaire, d'après la marche antérieure
-des intelligences, la seule existence permanente
-d'une discussion anti-théologique, quelle
-qu'en fût d'ailleurs l'institution réelle, devait, en
-effet, presque suffire à déterminer partout, sous
-l'unique influence de l'exemple, la propagation
-spontanée d'un ébranlement philosophique dont
-les principes essentiels existaient déjà, plus ou
-moins explicitement, chez des esprits qui n'étaient
-plus retenus surtout que par l'horreur morale
-qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un
-tel affranchissement, avec lequel un semblable
-spectacle devait nécessairement les familiariser
-bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire
-était ainsi d'autant mieux assuré,
-que ceux-là même qui, en de pareilles controverses,
-défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé,
-l'ensemble des anciennes croyances, concouraient
-<span class="pagenum" id="Page_734">734</span>
-inévitablement, à leur insu, à répandre
-le scepticisme universel, en sanctionnant de plus
-en plus, par leurs propres travaux, cette subordination
-fondamentale de la foi à la raison, véritable
-germe primordial de la désorganisation
-théologique. Car, telle est la nature caractéristique
-des conceptions religieuses, dont toute la
-force résulte essentiellement de leur spontanéité,
-que rien ne saurait les préserver d'une irrévocable
-décomposition finale, aussitôt qu'elles sont habituellement
-assujéties à la discussion, quelque
-triomphe qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi
-l'esprit de controverse propre au monothéisme,
-surtout catholique, doit-il être historiquement
-regardé comme une manifestation spéciale de ce
-décroissement continu de la philosophie théologique
-dont l'état monothéique constitue l'une des
-principales phases, suivant notre théorie fondamentale.
-Non-seulement les innombrables démonstrations
-de l'existence de Dieu, répandues,
-avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent
-hautement l'essor des doutes hardis dont
-ce principe était déjà l'objet direct; mais on peut
-assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à
-les propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit
-que devait faire rejaillir sur les anciennes
-croyances la faiblesse effective de plusieurs de ces
-<span class="pagenum" id="Page_735">735</span>
-argumentations variées, soit surtout parce que
-celles même qui semblaient les plus décisives devaient
-spontanément suggérer d'irrésistibles scrupules
-sur le tort logique qu'on avait eu jusque alors
-d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir
-les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien
-ne peut assurément mieux confirmer la destinée
-purement provisoire propre aux convictions religieuses,
-que cette inaptitude finale à résister à la
-discussion, combinée avec l'évidente impossibilité
-de s'y soustraire toujours; ce qui fait ressortir
-l'émancipation universelle des efforts même que
-le zèle le plus pur tente, avec le plus d'habileté
-apparente, pour maintenir les esprits sous le joug
-théologique. Pascal est, ce me semble, le seul
-philosophe de cette école qui ait réellement compris,
-ou du moins le seul qui ait nettement signalé,
-le danger radical de ces imprudentes démonstrations
-théologiques qu'une ferveur immodérée,
-stimulée par une vanité fort excusable, multipliait,
-de son temps, avec une inépuisable fécondité:
-et encore cet avis, beaucoup trop tardif,
-aggravait-il lui-même le mal par une impuissante
-déclaration, qui fournissait aux sceptiques un
-nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle
-reculait désormais devant la raison, après en
-avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage.
-<span class="pagenum" id="Page_736">736</span>
-Cet inévitable inconvénient était surtout sensible
-pour ces célèbres argumentations tirées de
-l'ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait,
-à si juste titre, comme spécialement indiscrètes,
-et auxquelles la théologie dogmatique
-empruntait cependant, depuis plusieurs siècles,
-ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner
-qu'une étude approfondie de la nature dévoilerait
-ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection
-réelle de cette même économie qui avait
-dû inspirer d'abord une aveugle admiration absolue,
-avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes
-parties essentielles, le sujet continu d'une
-appréciation positive.</p>
-
-<p>L'ensemble des diverses considérations précédentes
-explique aisément combien toutes les voies
-intellectuelles étaient d'avance spontanément <ins id="cor_28" title="applanies">aplanies</ins>
-pour l'indispensable opération secondaire
-spécialement réservée aux littérateurs français du
-<span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, afin d'accomplir graduellement, chez
-des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation
-finale de la philosophie négative, déjà convenablement
-systématisée pendant le siècle précédent.
-Néanmoins, telle est, en tous genres, l'extrême
-lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre
-purement critique, que, entre ces deux siècles,
-des fondateurs aux propagateurs de l'émancipation
-<span class="pagenum" id="Page_737">737</span>
-mentale, une scrupuleuse appréciation
-historique signale expressément quelques agens
-philosophiques spécialement destinés à cette transmission
-normale de l'ébranlement rationnel. Parmi
-ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire,
-on doit surtout distinguer l'illustre et sage Fontenelle,
-véritable philosophe sans en affecter le
-titre, qui, mieux que personne alors, avait à la
-fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et
-sociale, de cet affranchissement définitif, et la
-destination purement provisoire d'une telle opération,
-dont la tendance ultérieure vers l'avénement
-final d'une philosophie vraiment positive
-n'avait pu entièrement échapper à l'heureuse pénétration
-de son admirable instinct philosophique,
-comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au
-chapitre suivant. D'une autre part, pendant que
-la direction générale du mouvement révolutionnaire
-était ainsi transmise des purs penseurs aux
-simples écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement
-préparés à cette nouvelle mission, en
-se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations
-philosophiques, depuis que la pleine
-réalisation du grand mouvement esthétique propre
-au siècle précédent ne leur permettait plus
-d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une
-autre issue. On peut regarder la mémorable controverse
-<span class="pagenum" id="Page_738">738</span>
-sur les anciens et les modernes, au début
-du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, comme le principal indice et l'occasion
-la plus décisive de cette transformation
-spontanée, outre son importance, déjà signalée
-au quarante-septième chapitre, et qui sera plus
-spécialement appréciée dans la leçon suivante,
-pour caractériser la première discussion rationnelle
-sur la notion fondamentale du progrès humain.
-Il serait donc maintenant impossible de
-méconnaître combien était, à tous égards, soigneusement
-préparée la mission générale de ces
-littérateurs, si aisément érigés en philosophes,
-depuis que ce titre, au lieu d'exiger de longues et
-pénibles méditations, pouvait s'obtenir en dissertant,
-avec une spécieuse facilité, en faveur de
-quelques négations systématiques, dogmatiquement
-établies long-temps d'avance. Toutefois,
-l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une
-telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans
-l'ensemble de l'histoire humaine, une place importante
-à ses principaux coopérateurs, et surtout
-à leur type le plus éminent, auquel la postérité
-la plus lointaine assurera une position vraiment
-unique; parce que jamais un pareil office n'avait
-pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore
-moins appartenir, à un esprit de cette nature,
-chez lequel la plus admirable combinaison qui ait
-<span class="pagenum" id="Page_739">739</span>
-existé jusqu'ici entre les diverses qualités secondaires
-de l'intelligence présentait si souvent la
-séduisante apparence de la force et du génie.</p>
-
-<p>En passant ainsi finalement des penseurs aux
-littérateurs, la philosophie négative a dû manifester
-habituellement un caractère moins prononcé,
-soit pour mieux s'adapter à la rationnalité
-moins énergique de ces nouveaux organes, soit
-aussi afin de faciliter l'entière propagation de l'ébranlement
-mental. Par ce double motif, l'école
-voltairienne fut spontanément conduite à arrêter,
-en général, la doctrine fondamentale de Spinosa,
-de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement
-dit, qui, en effrayant moins les esprits
-vulgaires, suffisait d'ailleurs à l'entière désorganisation
-effective de la constitution religieuse; attendu
-l'évidente impossibilité de rien fonder
-socialement sur ce vague et impuissant système,
-source inépuisable de dissidences théologiques, et
-où l'on ne pouvait voir réellement qu'une vaine
-concession extrême provisoirement laissée à l'ancien
-esprit religieux dans son irrévocable décroissement
-universel: c'est pourquoi la dénomination
-de déiste me paraît spécialement convenable à
-l'ensemble de cette dernière phase révolutionnaire.
-Une telle réduction normale procurait, en outre,
-aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur débilité
-<span class="pagenum" id="Page_740">740</span>
-logique, de prolonger, à leur usage, les
-avantages d'inconséquence propres à l'élaboration
-purement protestante, en continuant dès-lors
-à détruire la religion au nom du principe religieux,
-de manière à étendre graduellement l'influence
-dissolvante jusqu'aux plus timides croyans.
-Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle
-ait dû alors offrir à l'active propagation générale
-de l'ébranlement philosophique, elle est ultérieurement
-devenue la source inévitable de graves
-embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se
-font aujourd'hui déplorablement sentir, soit par
-l'encouragement évident ainsi directement imprimé
-à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion
-radicale qui en résulte, chez les esprits vulgaires,
-sur le vrai caractère de la tendance finale
-de l'évolution mentale, que tant de prétendus
-penseurs croient maintenant pouvoir indéfiniment
-borner à cette phase purement déiste; comme
-leurs prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi
-l'arrêter successivement aux phases socinienne,
-calviniste et même d'abord luthérienne, sans que
-ces divers désappointemens antérieurs aient pu
-encore dissiper suffisamment leur dangereuse
-illusion. J'indiquerai spécialement, au cinquante-septième
-chapitre, les principaux inconvéniens
-actuels de cette absurde utopie, qui voudrait assigner
-<span class="pagenum" id="Page_741">741</span>
-pour terme normal au grand mouvement
-d'émancipation des sociétés modernes l'état théologique
-le moins consistant et le moins durable de
-tous: il suffisait ici de caractériser sommairement
-la véritable source historique d'une telle aberration
-radicale.</p>
-
-<p>Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète
-de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer
-ainsi abstraitement, d'abord la destination
-et l'origine, ensuite la marche et le caractère,
-je dois cependant signaler rapidement l'expédient
-spontané à l'aide duquel les principaux directeurs
-de cette longue et vaste opération ont suffisamment
-contenu, jusqu'à son entière consommation,
-le plus grave danger qui fût propre à sa nature,
-et qui pouvait tendre à neutraliser profondément
-les nombreux efforts distincts dont le concours
-était indispensable à son succès. On conçoit, en
-effet, qu'une doctrine essentiellement composée
-de pures négations devait être peu propre à rallier
-rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs
-ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs
-protestans, à aucune discipline régulière,
-susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables
-divergences. A la vérité, la principale partie
-du travail de propagation négative fut surtout
-accomplie par un seul homme, dont la longue vie
-<span class="pagenum" id="Page_742">742</span>
-et l'infatigable activité purent heureusement suffire
-à cette immense tâche. En second lieu, la nature
-du résultat commun était, évidemment, fort loin
-d'exiger <ins id="cor_29" title="un">une</ins> exacte concordance spéculative entre
-les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement
-qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans
-s'<ins id="cor_30" title="annuller">annuler</ins> mutuellement, différer beaucoup dans
-leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent
-essentiellement sur les démolitions
-préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu
-le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences
-mentales, envenimées par d'envieuses rivalités,
-eussent probablement beaucoup compromis
-le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité
-le protestantisme, si, au temps de la pleine
-maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant
-de Diderot ne fût venu, par l'heureux
-expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer
-provisoirement un ralliement artificiel aux
-efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice
-essentiel d'aucune indépendance, et de manière
-à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations
-l'apparence extérieure d'une sorte de
-système philosophique, la longue durée d'un tel
-travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière
-consommation de toutes les élaborations critiques
-de quelque importance, sous la protection
-<span class="pagenum" id="Page_743">743</span>
-commune de cette vaste compilation. On doit
-aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de
-ce mode ingénieux à rattacher directement les divers
-développemens de la philosophie négative à
-l'essor général des nouveaux élémens sociaux,
-de façon à rappeler involontairement la destination
-finale de cet ébranlement philosophique,
-et par suite, à écarter naturellement, autant que
-possible, les aberrations rétrogrades auxquelles
-devait ultérieurement donner lieu son exagération
-sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité
-nous dispense évidemment de faire ici ressortir
-la profonde inanité philosophique de cette prétendue
-conception encyclopédique, alors uniquement
-dirigée par une impuissante métaphysique,
-impropre même à caractériser l'esprit et les conditions
-de ce grand projet primitif de Bacon, dont
-l'exécution rationnelle, encore prématurée même
-aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein
-ascendant ultérieur de la philosophie vraiment
-positive, au lieu de se rapporter à une philosophie
-purement négative, dont la commode élaboration
-collective constituait, au fond, la seule valeur
-réelle d'une semblable entreprise, si hautement
-dépourvue de tout principe systématique, mais,
-par là même, si bien adaptée à sa vraie destination
-temporaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_744">744</span>
-Quoique la longue opération révolutionnaire
-des littérateurs français du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, n'ait pu,
-sans doute, introduire aucune doctrine véritablement
-nouvelle, dont les fondemens philosophiques
-n'eussent pas été suffisamment formulés dans la
-systématisation négative du siècle précédent, j'y
-crois cependant devoir signaler distinctement, à
-cause de sa grande influence sociale, la mémorable
-aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité
-nécessaire des diverses intelligences humaines.
-Une superficielle appréciation historique a fait
-communément envisager ce sophisme fondamental
-comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique,
-tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la
-représentation la plus naturelle et la plus exacte
-de l'ensemble de la situation philosophique correspondante,
-qui rendait son avénement provisoire
-aussi inévitable qu'indispensable. D'une
-part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe
-ne dût nécessairement résulter de la vaine
-théorie métaphysique de l'entendement humain,
-déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion
-de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes
-intellectuelles à la seule activité des sens
-extérieurs, dont les différences individuelles sont,
-en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer,
-par elles-mêmes, aucune profonde inégalité
-<span class="pagenum" id="Page_745">745</span>
-mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit
-sembler d'autant moins personnelle que, par une
-appréciation plus générale, on la voit alors intimement
-rattachée à cette tendance universelle à faire
-toujours prédominer, dans le système entier des
-spéculations biologiques quelconques, la considération
-des influences ambiantes sur celle de l'organisme
-lui-même, comme je l'ai déjà expliqué
-dogmatiquement dans la cinquième partie de ce
-Traité, et comme je le ferai sentir historiquement
-au chapitre suivant. En second lieu, il est clair
-que cette aberration provisoire était logiquement
-nécessaire au plein développement social de la
-doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement,
-en effet, cette universelle égalité mentale,
-sans laquelle ni le principe général du libre examen
-individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité
-sociale et de la souveraineté populaire n'auraient
-pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse.
-L'ascendant illimité que cette théorie
-attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement
-pour modifier arbitrairement l'humanité,
-était aussi en parfaite harmonie naturelle
-avec l'esprit général de la politique métaphysique,
-où la société, toujours abstraitement conçue sans
-aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à
-ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable
-<span class="pagenum" id="Page_746">746</span>
-au gré d'un législateur suffisamment puissant. A
-tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable
-historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius,
-comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus
-directement emprunté à Hobbes sur la théorie de
-l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement
-normale du développement nécessaire de la
-philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut
-certainement l'un des principaux propagateurs.</p>
-
-<p>Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels
-je devais ici caractériser sommairement la
-juste appréciation historique de la partie la plus
-décisive et la plus prolongée du grand ébranlement
-philosophique réservé au dix-huitième siècle.
-Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique,
-sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle
-direction, propres à la plupart des attaques,
-partielles ou générales, entreprises alors avec tant
-de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne
-constitution sociale, mieux on doit sentir
-combien une telle efficacité révolutionnaire, dont
-les résultats principaux sont désormais hautement
-irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité
-spontanée d'une pareille opération avec
-l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement
-déterminés par la nouvelle situation des sociétés
-modernes, à l'issue du mouvement général
-<span class="pagenum" id="Page_747">747</span>
-de décomposition qui s'accomplissait graduellement
-depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation
-nécessaire, un semblable succès serait, à
-moins d'un miracle, évidemment inexplicable,
-pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le
-mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement
-obtenu, quelques siècles auparavant, aucune
-grande influence sociale. Une telle opportunité
-se manifeste alors hautement par l'unanime
-disposition de tous les grands hommes contemporains
-à seconder spontanément cet indispensable
-ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient
-point une part active; comme le témoignent
-si clairement, chacun à sa manière, non-seulement
-d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et
-même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à
-cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement
-participé, sous des formes et à des degrés
-quelconques, à cette commune élaboration négative,
-presque toujours assistée d'une éclatante
-adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles
-devait finalement tourner son ascendant social.
-Quoique la primitive consécration dogmatique de
-la dictature temporelle dût heureusement dissimuler
-la tendance directement révolutionnaire
-d'une telle doctrine au vulgaire des hommes
-d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiates
-<span class="pagenum" id="Page_748">748</span>
-conséquences matérielles, on ne peut
-douter qu'un génie politique aussi pénétrant que
-celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi
-la vraie portée sociale de cette agitation mentale,
-bien qu'il ne pût en craindre personnellement les
-atteintes ultérieures. La haute protection constamment
-accordée, par un juge aussi compétent, à
-l'active propagation universelle de l'ébranlement
-philosophique, dont les principaux chefs étaient
-presque devenus ses amis privés, ne saurait donc
-tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable
-nécessité provisoire d'une pareille phase négative
-pour aboutir enfin à l'avénement normal de
-l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle
-avaient toujours instinctivement tendu, sous des
-formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement
-de la conquête romaine, les v&oelig;ux
-spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs,
-quelle que pût être leur caste ou leur condition.</p>
-
-<p>A cette appréciation fondamentale de l'école
-philosophique proprement dite, par laquelle le
-siècle dernier dut être surtout caractérisé, il ne
-nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée,
-qu'à joindre la considération très sommaire
-de l'école spécialement politique, qui en constitua
-bientôt la dérivation nécessaire et l'indispensable
-complément, destinée à préparer immédiatement
-<span class="pagenum" id="Page_749">749</span>
-la grande explosion révolutionnaire, en provoquant
-directement à la désorganisation temporelle,
-quand la désorganisation spirituelle put être suffisamment
-accomplie. Sans doute, cette dernière
-école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait
-encore moins d'idées vraiment nouvelles,
-même négatives, que l'école principale dirigée par
-Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques
-propres à la métaphysique révolutionnaire avaient
-dû se trouver spontanément développés, quoique
-d'une manière accessoire et sous des formes incohérentes,
-dans la plupart des attaques purement
-philosophiques dirigées contre l'ancien système
-social pendant la période que je viens d'examiner.
-Aussi l'élaboration négative spécialement réservée
-à Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté
-intellectuelle que la coordination directe de
-ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle
-surtout tirer son principal caractère de cet intime
-appel à l'ensemble des passions humaines, véritable
-source fondamentale de son énergie ultérieure;
-tandis que l'école voltairienne s'était, au
-contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence,
-quelque frivoles que fussent d'ailleurs
-ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse
-influence sociale propre à l'école de Rousseau, à
-laquelle il faut particulièrement rapporter, même
-<span class="pagenum" id="Page_750">750</span>
-aujourd'hui, les plus graves aberrations politiques,
-une juste appréciation historique conduit à reconnaître
-que non-seulement son avénement fut inévitable,
-ce qui est certes assez évident, mais aussi
-qu'elle dut remplir un dernier office indispensable,
-dans le système total de l'ébranlement révolutionnaire.
-Nous avons reconnu les avantages essentiels
-que l'école purement philosophique avait toujours
-retirés de la tendance fondamentale que Hobbes
-lui avait, dès l'origine, spontanément imprimée,
-à maintenir immédiatement intact l'ensemble des
-institutions relatives à la dictature temporelle partout
-établie depuis le seizième siècle. D'après cette
-disposition naturelle, quoiqu'un tel respect ne pût
-être assurément que provisoire, en vertu de sa
-contradiction croissante avec l'essor même de la
-philosophie négative, cependant l'esprit critique,
-s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition
-spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par
-la crainte confuse d'une entière anarchie, devait
-passer sans énergie à l'attaque directe des institutions
-temporelles, et se montrer peu décidé à surmonter
-avec opiniâtreté des résistances vraiment
-sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire
-d'autant plus sentir que, par suite de l'ascendant
-croissant d'une telle élaboration, la masse philosophique
-tendait graduellement à se composer
-<span class="pagenum" id="Page_751">751</span>
-surtout d'esprits de plus en plus vulgaires unis à
-des caractères de moins en moins élevés, très enclins
-à concilier personnellement, autant que
-possible, les honneurs d'une facile émancipation
-mentale avec les profits d'une indulgente approbation
-politique, à l'exemple de beaucoup de leurs
-précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est
-clair que le développement simultané de la dictature
-temporelle devait naturellement devenir de
-plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite
-de l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait,
-et d'après la démoralisation progressive de la
-caste qui y déployait son vain orgueil, après avoir
-servilement abdiqué l'indépendance politique et
-la destination sociale sur lesquelles il avait jadis
-légitimement reposé. La situation était donc telle
-alors que la critique spécialement sociale serait
-précisément devenue moins énergique à mesure
-qu'elle devenait plus urgente, si l'ardente impulsion
-de Rousseau n'eût spontanément prévenu, à
-cet égard, une torpeur universelle, en rappelant
-directement, par les seuls moyens qui, dans ce
-cas, pussent obtenir une suffisante efficacité, que
-la régénération morale et politique constituait nécessairement
-le véritable but définitif de l'ébranlement
-philosophique, désormais tendant à dégénérer
-en une stérile agitation mentale. A la vérité,
-<span class="pagenum" id="Page_752">752</span>
-il faut reconnaître que déjà le consciencieux Mably
-s'était montré suffisamment capable de formuler
-la systématisation politique de la doctrine
-révolutionnaire, et même en tempérant spontanément,
-par une heureuse influence du point de vue
-historique, les principales aberrations qui devaient
-s'y rattacher ensuite: ce qui ne laisse essentiellement
-en propre à Rousseau que ses sophismes
-et ses passions, mutuellement solidaires. Mais,
-quoique cette opération dogmatique dispensât
-Rousseau d'une élaboration rationnelle peu convenable
-à sa nature, bien plus esthétique que philosophique,
-cette froide exposition abstraite,
-seulement destinée aux esprits méditatifs, auxquels
-les célèbres publicistes du siècle précédent
-auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire,
-était bien loin de rendre superflue l'audacieuse
-explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental
-vint partout soulever directement l'ensemble
-des penchans humains contre les vices
-généraux de l'ancienne organisation sociale, en
-même temps que malheureusement il contenait
-aussi le germe inévitable de toutes les perturbations
-possibles, par cette sauvage négation de la
-société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait
-sans doute jamais dépasser, et d'où découlent,
-en effet, toutes les utopies anarchiques qu'on croit
-<span class="pagenum" id="Page_753">753</span>
-propres à notre siècle. Pour apprécier dignement
-la haute nécessité temporaire de cet énergique
-ébranlement, quelle qu'en ait pu être la désastreuse
-influence ultérieure, il faut considérer que,
-d'après l'extrême imperfection de la philosophie
-politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits
-à voir le terme final de l'évolution sociale
-des peuples modernes en de stériles ou chimériques
-modifications du régime ancien privé de ses principales
-conditions d'existence réelle, ce qui tendait
-à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation.
-On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré
-sa juste aversion des utopies, guidé par une
-impuissante métaphysique, comme je l'ai expliqué
-au quarante-septième chapitre, ne put échapper à
-cette fatale illusion, qui lui montra la régénération
-sociale dans une vaine propagation universelle de
-la constitution transitoire particulière à l'Angleterre,
-qu'il appuya si dangereusement de sa puissante
-recommandation. Un tel exemple est bien
-propre à démontrer que, sans l'indispensable intervention
-de l'école anarchique de Rousseau,
-l'ébranlement philosophique du dernier siècle
-allait pour ainsi dire avorter au moment même
-d'atteindre à son but final; à moins d'une suffisante
-rénovation préalable de la vraie philosophie
-politique, à peine possible aujourd'hui, et qui
-<span class="pagenum" id="Page_754">754</span>
-d'ailleurs serait certainement toujours restée chimérique,
-suivant les indications du quarante-septième
-chapitre, sans la crise révolutionnaire dont
-cette extrême élaboration négative devait être suivie:
-tant est inévitable, par sa nature, cette douloureuse
-nécessité qui condamne les conceptions
-sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme
-spontané des diverses aberrations empiriques,
-jusqu'à ce que l'ascendant général de la philosophie
-positive ait convenablement rationnalisé ce dernier
-ordre fondamental de spéculations humaines.</p>
-
-<p>Pour achever de caractériser la marche naturelle
-de la critique temporelle spécialement réservée
-à Rousseau, il faut considérer la tendance
-croissante de cette école, même à partir de Mably,
-à une sorte de rétrogradation spirituelle, qui la
-rattachait davantage au mouvement purement
-protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement
-dit, d'où elle était d'abord issue, et
-contre lequel néanmoins elle élevait une énergique
-rivalité. Dans l'école voltairienne, qui
-ménageait essentiellement l'organisation temporelle,
-le déisme systématique n'était vraiment
-qu'une simple concession provisoire, qui n'y pouvait
-acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle
-devait bientôt succéder spontanément, même chez
-le vulgaire, l'entière émancipation théologique;
-<span class="pagenum" id="Page_755">755</span>
-malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse
-de son chef se montra animée contre l'athéisme
-de la nouvelle génération, bien plus par
-un instinct personnel de rivalité philosophique
-que d'après de véritables convictions religieuses.
-Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably,
-poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la critique
-temporelle, et poursuivant directement la
-régénération politique, devait de plus en plus
-s'attacher essentiellement au déisme comme à son
-point d'appui fondamental, seule garantie apparente
-contre sa tendance immédiate à l'anarchie
-universelle, en même temps que seule base intellectuelle
-ultérieure de son utopie sociale. L'influence
-croissante de cette disposition naturelle
-tendait nécessairement à ramener cette école au
-pur socinianisme, ou même au calvinisme proprement
-dit, à mesure qu'elle devait spontanément
-sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale
-d'une religion sans culte et sans sacerdoce.
-On peut même remarquer ensuite cette tendance,
-surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre
-de la métaphysique préférée par une telle
-école, et qui, bien plus rapprochée du platonisme
-protestant que de l'aristotélisme catholique, prend
-de plus en plus le caractère théologique du protestantisme
-officiel. C'est ainsi que les deux principales
-<span class="pagenum" id="Page_756">756</span>
-écoles philosophiques du siècle dernier
-ont été simultanément conduites, sous l'impulsion
-opposée de leur instinct particulier, à considérer
-le déisme comme une sorte de station temporaire,
-destinée à faciliter la marche, des uns en
-avant, et des autres en arrière, dans la désorganisation
-moderne du système religieux: ce qui
-explique aisément l'impression très différente que
-les deux écoles, malgré l'apparente conformité
-de leurs dogmes théologiques, ont dû produire,
-surtout de nos jours, sur l'instinct sacerdotal.</p>
-
-<p>Quoique la critique temporelle, propre à la
-seconde moitié du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ait dû être essentiellement
-dominée par l'énergique ascendant de
-Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement
-la participation spontanée d'une autre
-secte politique, celle des économistes, que la spécialité
-de ses attaques a dû, malgré leur subalternité
-philosophique, graduellement investir d'une influence
-très favorable à l'entière désorganisation
-de l'ancien système social. Il serait superflu d'insister
-ici sur la nature éminemment métaphysique
-de la prétendue science constituée par cet
-ordre de philosophes: je l'ai assez caractérisée au
-quarante-septième chapitre; et elle est d'ailleurs
-assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon
-esprit ne puisse plus s'y méprendre. D'une autre
-<span class="pagenum" id="Page_757">757</span>
-part, je dois renvoyer au chapitre suivant l'appréciation
-directe de la préparation organique,
-utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu
-à cette école, dans l'élaboration préalable
-de la saine philosophie politique, en faisant
-hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie
-chez les peuples modernes, sauf les graves
-inconvéniens, historiques et dogmatiques, inhérens
-à l'esprit absolu de cette branche spéciale de
-la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer
-que son efficacité révolutionnaire, qui fut
-assurément incontestable, puisqu'elle parvint à
-démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur
-inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce
-qui, depuis le décroissement évident de l'activité
-militaire, leur enlevait radicalement leur principale
-attribution temporelle, et tendait d'ailleurs heureusement
-à dissiper le dernier prétexte habituel des
-guerres, alors devenues essentiellement commerciales.
-Il est donc impossible de méconnaître historiquement
-les éminens services rendus, au siècle
-dernier, par cette branche intéressante de la critique
-temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations.
-Quoique, sous ce rapport, la principale
-influence appartienne certainement à un immortel
-ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette
-doctrine, d'abord émanée du protestantisme,
-<span class="pagenum" id="Page_758">758</span>
-comme toutes les autres doctrines critiques, à
-cause de la prépondérance industrielle des nations
-protestantes, ne se soit surtout développée
-en France, conjointement avec l'ensemble de la
-philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire
-est évidemment incontestable, d'après sa consécration
-absolue de l'esprit d'individualisme et de
-l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts
-prolongés de ses plus judicieux partisans pour
-contenir cette nature anti-politique dans des limites
-inoffensives, on a vu cependant ses plus rigoureux
-sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement
-soit l'entière superfluité de tout
-enseignement moral régulier, soit la suppression
-de tout encouragement officiel destiné aux sciences
-ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté,
-au quarante-septième chapitre, que les plus récentes
-aberrations contre l'institution fondamentale
-de la propriété ont réellement pris leur source
-dans la métaphysique économique, depuis que,
-par l'accomplissement suffisant de sa vraie destination
-temporaire, elle a tendu à devenir directement
-anarchique, comme les autres branches
-essentielles de la philosophie négative propre au
-siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant plus
-dangereuse pour l'ancien système politique que
-son origine et sa destination révolutionnaire étant
-<span class="pagenum" id="Page_759">759</span>
-spontanément dissimulées sous des formes spéciales,
-devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs
-auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile
-instrument administratif. Aussi est-ce surtout le
-mode suivant lequel l'esprit critique devait se
-développer directement dans les pays catholiques
-autres que la France, où l'intensité trop prépondérante
-de la compression rétrograde empêchait
-l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial.
-Il est remarquable, en effet, que les premières
-chaires instituées par l'inévitable imprévoyance
-des gouvernemens, pour l'enseignement
-officiel de cette partie de la philosophie négative,
-logiquement solidaire avec toutes les autres, le
-furent d'abord en Espagne et chez les populations
-les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification
-évidente de l'entière universalité de cette
-spontanéité fondamentale qui, depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
-pousse instinctivement toute la chrétienté occidentale
-à l'irrévocable désorganisation de l'antique
-constitution sociale, dont les plus sincères partisans
-laissent toujours échapper une manifestation
-quelconque de leur involontaire participation
-active à l'ébranlement commun. On peut
-appliquer des remarques essentiellement analogues,
-qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage,
-à une autre école politique, principalement
-<span class="pagenum" id="Page_760">760</span>
-italienne, qui, au dernier siècle, fournit au système
-général de critique sociale sa coopération
-particulière, par une mémorable série d'efforts
-métaphysiques contre la législation proprement
-dite, surtout criminelle, ainsi distinctement assujétie,
-à son tour, aux mêmes hostilités absolues
-que tout le reste de l'ordre ancien, d'après des
-principes non moins radicalement anarchiques,
-dont la désastreuse exagération tendrait directement
-aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables
-garanties temporelles contre le libre
-essor des perturbations matérielles. Cette dernière
-branche de la métaphysique révolutionnaire est
-historiquement remarquable en ce qu'elle a spécialement
-donné lieu à compléter l'organisation
-spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation
-directe de la classe de plus en plus puissante
-des avocats, jusque alors presque confondue
-dans l'ébranlement universel, et dont l'adjonction
-graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs,
-imprimant désormais une nouvelle énergie
-à la propagation négative, a tant influé ensuite sur
-la crise finale, comme je l'expliquerai au cinquante-septième
-chapitre.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi suffisamment apprécié les
-trois phases successives de systématisation, de
-propagation, et d'application, propres à la
-<span class="pagenum" id="Page_761">761</span>
-marche générale de la philosophie négative, il
-est aisé d'en achever entièrement l'examen historique
-par la rapide indication des principales
-aberrations abstraites, intellectuelles ou morales,
-qui en étaient immédiatement inséparables, en
-écartant d'ailleurs ici celles beaucoup plus graves
-que nous verrons plus tard résulter de son ascendant
-politique. Sous ce rapport, les déviations
-propres aux littérateurs du siècle dernier n'étaient
-point essentiellement d'une autre espèce que
-celles, précédemment caractérisées, de leurs précurseurs
-protestans, dès-lors seulement aggravées,
-soit par le progrès même de la désorganisation, soit
-par la nature encore moins normale des nouveaux
-organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus
-que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques,
-qui distingue mentalement, parmi
-les métaphysiciens, les modernes littérateurs des
-anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la
-transition définitive, en ce que, moins systématiquement
-engagés dans la commune métaphysique,
-ils ne pouvaient entraver autant l'appréciation
-du but final par l'ascendant illusoire des
-moyens passagers, et ils devaient même se trouver
-ensuite plus librement disposés à seconder l'avénement
-direct d'une vraie réorganisation sociale.
-Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunement
-<span class="pagenum" id="Page_762">762</span>
-compenser les dangers immédiatement
-attachés à l'irrationnalité plus prononcée de ces
-nouveaux guides spirituels, dont l'influence provisoire
-devait spécialement augmenter le désordre
-intellectuel et moral. Les questions les plus importantes
-et les plus difficiles devenant ainsi l'apanage
-presque exclusif des esprits les moins propres,
-soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur
-éducation, à les traiter convenablement, on doit
-être assurément peu surpris que la haute direction
-du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement
-à appartenir de plus en plus aux sophistes
-et aux rhéteurs, dont nous subissons aujourd'hui
-le déplorable ascendant, impossible à neutraliser
-suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration
-directe de la doctrine organique. Chacune
-des deux écoles opposées, l'une philosophique,
-l'autre politique, qui ont principalement dirigé
-l'ébranlement spirituel au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, devait
-présenter, sous cet aspect, des inconvéniens qui
-lui étaient propres, sans que d'ailleurs ils fussent
-réellement équivalens. Quelque dangereux que
-soit, en effet, le régime mental de l'école voltairienne,
-par sa frivolité caractéristique, et par l'irrationnel
-dédain qu'il inspire pour toute profonde
-et consciencieuse élaboration philosophique, il
-reste du moins toujours essentiellement intellectuel:
-<span class="pagenum" id="Page_763">763</span>
-tandis que l'école de Rousseau, beaucoup
-plus radicalement subversive de toute saine activité
-spéculative, appelle directement les passions
-à trancher les difficultés qui exigent le plus une
-pure appréciation rationnelle: tendance nécessaire,
-où l'on ne doit voir qu'une manifestation
-spontanée des vagues sympathies théologiques
-propres à cette dernière école; l'instinct théologique
-consistant surtout, comme je l'ai établi, à
-faire constamment intervenir les passions dans les
-conceptions les plus abstraites.</p>
-
-<p>En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement
-déiste, chacune des aberrations spirituelles
-ci-dessus remarquées dans l'ébranlement
-protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension
-qu'elles y devaient naturellement acquérir.
-Cet accroissement est d'abord évident pour la plus
-fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie
-du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel
-devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct
-d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant
-s'accomplir entièrement; elle fut ensuite
-préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée
-envers le régime catholique du moyen-âge.
-Une telle répugnance dogmatique pour la division
-générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant
-plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un
-<span class="pagenum" id="Page_764">764</span>
-contraste remarquable avec l'existence effective de
-la classe philosophique, dont la situation extra-légale,
-fort analogue à celle des écoles grecques,
-aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avénement
-social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore
-plus distinct et plus indépendant que l'ancien
-du pouvoir temporel correspondant.</p>
-
-<p>Si l'on considère ensuite les trois principales
-déviations philosophiques qui dérivent de cette
-commune source, suivant le même ordre que
-pour le protestantisme, on trouve premièrement
-une altération plus profonde dans l'appréciation
-historique du moyen-âge, et par suite
-dans la notion spontanée du progrès social,
-l'aversion plus complète envers le catholicisme
-ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle
-admiration du régime polythéique de l'antiquité,
-contenue auparavant, chez les protestans,
-par leur vénération des premiers temps chrétiens.
-On sait que ces haineuses divagations furent
-souvent poussées jusqu'au point de faire regretter
-presque ouvertement le polythéisme par des esprits
-choqués de la trop grande irrationnalité des
-croyances chrétiennes: les étranges tentatives
-destinées, par exemple, à la réhabilitation politique
-du rétrograde Julien en ont souvent offert
-d'incontestables témoignages. Mais, quels que
-<span class="pagenum" id="Page_765">765</span>
-soient, à cet égard, les reproches évidens que
-méritent pareillement toutes les sectes philosophiques
-du siècle dernier, ces torts ont été, sans
-doute, bien plus profondément propres à l'école
-de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit
-de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire,
-par cette sauvage utopie où un brutal isolement
-était directement proposé pour type à l'état
-social: tandis que l'école voltairienne, par son
-attachement instinctif aux divers élémens essentiels
-de la civilisation moderne, compensait du
-moins, à un certain degré, les dangers de son
-inconséquente conception du progrès général de
-l'humanité.</p>
-
-<p>En second lieu, c'est surtout alors que, toute
-idée de division normale des deux pouvoirs étant
-provisoirement effacée, on voit se développer librement
-la tendance spontanée de l'ambition
-philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique
-rêvée jadis par les écoles grecques. Cette
-chimérique inclination était, sans doute, déjà
-sensible sous le protestantisme, où elle constitue
-réellement le fond principal des illusions politiques
-propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu
-règne des saints: mais son essor y était
-nécessairement contenu par cette consécration
-solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisait
-<span class="pagenum" id="Page_766">766</span>
-toujours le protestantisme officiel. Le respect
-provisoire que les voltairiens professaient
-pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain
-point, exercé une influence équivalente pendant
-la première moitié du <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, quoique
-d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement
-en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant
-les espérances philosophiques. Mais l'école de
-Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant
-directement la désorganisation temporelle,
-en vue d'une immédiate régénération politique,
-était spécialement destinée, sous ce rapport, comme
-sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs
-extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie
-négative. Proscrivant plus que jamais toute
-division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir
-moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de
-l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition
-philosophique, était immédiatement entraînée,
-par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement
-une constitution d'autant plus purement
-théocratique qu'un retour évident vers une vague
-prépondérance sociale de l'esprit théologique formait
-le fond de sa doctrine propre. La tendance
-générale de cette école devait être, à cet égard,
-d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau
-règne des saints, sa nature la conduisait nécessairement
-<span class="pagenum" id="Page_767">767</span>
-à concevoir le principal ascendant politique
-comme attaché surtout, non à la capacité, suivant
-le principe des théocraties historiques, mais à ce
-qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière
-à encourager dogmatiquement la plus active et la
-plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions
-naturelles, dont j'indiquerai spécialement,
-au cinquante-septième chapitre, la haute influence
-ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires,
-conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres
-formes, une grande partie de leur déplorable ascendant,
-qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour
-rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme
-social aura accordé aux légitimes ambitions
-philosophiques une suffisante satisfaction normale,
-en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui
-leur fait rêver une domination absolue, plus hostile
-qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité,
-comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.</p>
-
-<p>Par une dernière conséquence évidente de l'aberration
-primordiale, l'ébranlement déiste du
-<span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle devait, encore davantage que l'ébranlement
-protestant, pousser les sociétés modernes
-à faire graduellement prévaloir la considération
-habituelle du point de vue pratique, et à rattacher,
-d'une manière de plus en plus exclusive, aux
-seules institutions temporelles, l'uniforme solution
-<span class="pagenum" id="Page_768">768</span>
-de toutes les difficultés politiques, quelle qu'en
-pût être la nature. A défaut de principes généraux,
-il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes
-antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers,
-que l'esprit métaphysique décorait vainement du
-nom de lois, presque toujours caractérisés par une
-usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice,
-du pouvoir politique proprement dit sur le domaine
-social des m&oelig;urs et des opinions. Nous
-reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette
-irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu
-se développer librement que sous l'entier ascendant
-politique de la métaphysique révolutionnaire:
-il suffisait ici d'en caractériser historiquement
-l'invasion progressive. Sous ce dernier
-aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment
-destinée à pousser plus loin qu'aucune autre
-les principales déviations philosophiques, par cela
-même qu'elle concentrait directement toute son
-attention sociale sur les mesures purement politiques,
-d'où une aveugle imitation de l'antiquité
-l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à
-la discipline morale: tandis que les voltairiens,
-placés à un point de vue plus abstrait, et par suite
-plus général, avaient conservé, quoique à un
-faible degré, un sentiment confus de l'influence
-sociale directement propre aux idées indépendamment
-<span class="pagenum" id="Page_769">769</span>
-des institutions, dont ils s'exagéraient
-ordinairement beaucoup moins la portée effective.</p>
-
-<p>Quant aux aberrations morales proprement dites,
-il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser
-expressément les ravages qu'a dû exercer une
-métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures
-de la morale publique et même privée, sans
-leur substituer directement aucun équivalent rationnel,
-livrait désormais toutes les règles de conduite
-à l'appréciation superficielle et partiale des
-consciences individuelles, alors fréquemment entraînées
-à braver les notions morales en haine des
-conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct
-naturel de la moralité humaine et l'influence
-croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement
-compensé, en beaucoup de cas habituels,
-cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement
-laissé bientôt subsister que les seules règles
-morales, sociales, domestiques, ou même personnelles,
-directement relatives à des situations tellement
-simples que l'analyse morale y pût devenir
-suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers.
-Les divers préjugés moraux sagement consacrés
-par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour
-prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur
-une connaissance très réelle, quoique empirique,
-de la nature humaine, et sur un heureux instinct
-<span class="pagenum" id="Page_770">770</span>
-des principaux besoins sociaux; cependant ils ne
-pouvaient aucunement résister au mode irrationnel
-des discussions métaphysiques propres au
-siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait
-entièrement la reconstruction des lois morales
-à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même
-qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le
-seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables
-des plus parfaites institutions, inspirait
-souvent des préventions absolues contre les plus
-indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué
-au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations
-aussi compliquées, où les réactions individuelles
-et sociales doivent être fréquemment poursuivies
-jusqu'à des effets très lointains et fort
-détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est
-presque toujours exposé à la séduction de nos
-plus énergiques penchans, il est tellement impossible
-de suppléer suffisamment à une éducation
-régulière, que pas une seule notion morale n'a
-pu demeurer pleinement intacte sous l'influence
-dissolvante de la métaphysique négative, même
-chez les hommes les plus intelligens, surtout
-quand ils prenaient une part active à l'ébranlement
-philosophique. Parmi les témoignages incontestables
-qu'on pourrait aisément multiplier à
-l'appui de cette triste observation, d'après les
-<span class="pagenum" id="Page_771">771</span>
-écrits de ceux qui, poursuivant systématiquement
-la régénération sociale, semblaient devoir mieux
-respecter les lois fondamentales de la sociabilité,
-il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique
-envers chacun des deux chefs principaux.
-On a peine à comprendre aujourd'hui, par
-exemple, comment la haine aveugle de tout ce
-qui se rattachait à l'influence catholique avait pu
-conduire un esprit aussi éminemment français
-que celui de Voltaire à oublier assez toutes les
-lois de la moralité humaine pour destiner expressément
-une longue élaboration poétique à flétrir
-la touchante mémoire de cette noble héroïne à
-laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera
-toujours une respectueuse admiration, et
-qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans
-un hommage spécial de tendre reconnaissance
-nationale: le déplorable succès de cette honteuse
-production indique à quel degré était déjà parvenue
-la démoralisation universelle. Une appréciation
-non moins sévère doit certes s'appliquer aussi
-à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une
-immortelle composition chrétienne, où, dans le
-délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant,
-avec une cynique complaisance, les plus ignobles
-turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins
-ériger directement l'ensemble de sa conduite en
-<span class="pagenum" id="Page_772">772</span>
-type moral de l'humanité. Il faut même reconnaître
-que ce dernier exemple était, par sa nature,
-beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on
-peut voir seulement une coupable débauche d'esprit;
-tandis que Rousseau, appliquant une captieuse
-argumentation à la justification systématique
-des plus blâmables égaremens, tendait
-certainement à pervertir jusqu'au germe des plus
-simples notions morales: aussi est-ce particulièrement
-sous son inspiration, directe ou indirecte,
-qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales
-consécrations, personnelles ou collectives, de la
-plus brutale prépondérance des passions sur la
-raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance
-morale d'une métaphysique purement négative,
-soit par l'active dépravation d'une doctrine
-sophistique, les principales écoles philosophiques
-du siècle dernier étaient spontanément entraînées
-vers des aberrations morales fort analogues à celles
-de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale
-est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations,
-qui n'offrent maintenant d'intérêt réel
-que comme témoignage historique de la déplorable
-situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental.
-On voit donc comment l'ébranlement
-déiste a spécialement développé les déviations
-morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant,
-<span class="pagenum" id="Page_773">773</span>
-en poussant jusqu'à son dernier terme la
-désorganisation spirituelle qui en constituait le
-principe universel. Rien n'est plus propre assurément
-qu'un tel résultat final à constater la destination
-purement temporaire de cette prétendue
-philosophie, essentiellement apte à détruire, sans
-jamais pouvoir organiser, même les plus simples
-relations humaines. Mais cette conclusion générale
-devra ultérieurement ressortir, avec une énergie
-plus décisive, de l'examen direct de la mémorable
-époque caractérisée par l'ascendant politique
-d'une telle doctrine, dont le triomphe complet
-devait si hautement manifester son entière impuissance
-organique. Néanmoins, cette inaptitude
-radicale de la philosophie métaphysique ne doit
-jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps
-équivalente, de la philosophie théologique: si
-l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a
-pu la préserver, et sa vaine intervention n'a
-même abouti qu'à rendre cette dissolution plus
-active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable
-discrédit mental de la théologie, comme je l'ai
-déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement
-graduel de notre élaboration historique
-fait donc de plus en plus ressortir la propriété
-caractéristique de la philosophie positive, comme
-seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisation
-<span class="pagenum" id="Page_774">774</span>
-sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle,
-en tant que seule susceptible de satisfaire
-simultanément aux besoins opposés d'ordre et de
-progrès, auxquels les deux anciennes doctrines
-antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré
-la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou
-plutôt par suite de leur commune impuissance
-à concilier deux conditions également insurmontables.</p>
-
-<p class="sep2">Nous avons enfin terminé, dans cette longue
-mais indispensable leçon, la difficile appréciation
-rationnelle de l'immense mouvement révolutionnaire
-qui, depuis le <span class="cs7">XIV</span><sup>e</sup> siècle, entraîne de plus
-en plus l'élite de l'humanité à sortir entièrement
-du système théologique et militaire, qui, sous sa
-dernière phase essentielle, avait rempli, au moyen-âge,
-son dernier office nécessaire pour l'ensemble
-de l'évolution humaine. Au temps où nous sommes
-parvenus, la constitution fondamentale de
-ce régime était radicalement ruinée, soit dans son
-principe, soit dans ses divers élémens, par sa réduction
-finale à une vaine dictature temporelle, déjà
-privée de tout ascendant spirituel, et dont l'impuissance
-croissante suffisait à peine au maintien, de
-plus en plus précaire, d'un ordre matériel de plus
-en plus imparfait, au milieu d'une imminente anarchie
-<span class="pagenum" id="Page_775">775</span>
-mentale et morale: en un mot, l'ancien système
-social ne conservait plus, dès-lors presque
-autant qu'aujourd'hui, que cette débile existence
-politique qui lui restera nécessairement jusqu'à
-l'avénement direct d'une réorganisation véritable.
-Il faut donc maintenant, suivant la marche
-d'abord tracée, consacrer le chapitre suivant à
-l'appréciation, non moins indispensable, du mouvement
-élémentaire de recomposition qui s'était
-silencieusement développé pendant cette
-grande période révolutionnaire, afin de pouvoir
-convenablement terminer, au cinquante-septième
-chapitre, l'ensemble de notre opération
-historique par l'examen spécial d'une époque qui
-n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai
-caractère, parce que, directement destinée à la
-régénération sociale, elle n'a point encore trouvé
-la doctrine qui doit diriger son élaboration
-propre, et dont la seule absence y détermine un
-vicieux prolongement de la transition négative,
-essentiellement accomplie au <span class="cs7">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p class="sep3 cent cs8">FIN DU TOME CINQUIÈME.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_776">
-
-<div class="figcenter0" id="toc">
- <img src="images/filet-600.jpg" alt="" title="" width="100%" height="13" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES<br />
-<span class="cs6">CONTENUES</span><br />
-<span class="cs6">DANS LE TOME CINQUIÈME.</span></h2>
-
-<hr class="small" />
-
-<table class="tabmat" summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdr" colspan="2">Pages.</td>
-</tr>
-
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap"><a href="#Page_V">Avis de l'éditeur</a></span></td>
- <td class="tdr"><span class="cs7"><a href="#Page_V">V</a></span></td>
-</tr><tr>
- <td class="tdl"><a href="#Page_1">52<sup>e</sup> Leçon</a>. Réduction préalable de l'ensemble de l'élaboration
-historique.&mdash;Considérations générales sur le premier état
-théologique de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche
-spontanée du régime théologique et militaire.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><a href="#Page_115">53<sup>e</sup> Leçon</a>. Appréciation générale du principal état théologique
-de l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel
-du régime théologique et militaire.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><a href="#Page_297">54<sup>e</sup> Leçon</a>. Appréciation générale du dernier état théologique de
-l'humanité: âge du monothéisme. Modification radicale du
-régime théologique et militaire.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><a href="#Page_492">55<sup>e</sup> Leçon</a>. Appréciation générale de l'état métaphysique des
-sociétés modernes: époque critique, ou âge de transition
-révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord spontanée
-et ensuite systématique, de l'ensemble du régime
-théologique et militaire.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_492">492</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="small" />
-
- </div>
-
-<div class="box sep4">
-<p class="noind sansrf" id="au_lecteur">Au lecteur.</p>
-
-<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte
-original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou
-d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections
-se trouve ci-dessous. La ponctuation a été tacitement
-corrigée par endroits.</p>
-
-<p>Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 38 et
-placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent.</p>
-
-<p class="noind sansrf">Corrections.</p>
-
-<ul class="lsoff">
-<li><a href="#cor_1">Page 32</a>: «antropophagie» remplacé par «anthropophagie»
-(l'anthropophagie la mieux caractérisée).</li>
-
-<li><a href="#cor_2">Page 42</a>: «métaphysiens» remplacé par «métaphysiciens»
-(tant de profonds métaphysiciens).</li>
-
-<li><a href="#cor_3">Page 44</a>: «amosphère» remplacé par «atmosphère»
-(variations principales de l'atmosphère).</li>
-
-<li><a href="#cor_31">Page 46</a>: «le» replacé par «la» (quand l'évolution
-humaine est la plus avancée).</li>
-
-<li><a href="#cor_32">Page 46</a>: «un» remplacé par «une» (déterminé par un passion quelconque).</li>
-
-<li><a href="#cor_4">Page 88</a>: «irrationel» remplacé par «irrationnel»
-(l'irrationnel esprit).</li>
-
-<li><a href="#cor_5">Page 127</a>: «mulplicité» remplacé par «multiplicité»
-(par la multiplicité et l'incohérence).</li>
-
-<li><a href="#cor_6">Page 138</a>: «théolo-logique» remplacé par «théologique»
-(et à consolider l'empire théologique).</li>
-
-<li><a href="#cor_7">Page 175</a>: «mantenant» remplacé par «maintenant»
-(il importe maintenant).</li>
-
-<li><a href="#cor_8">Page 176</a>: «prépondance» remplacé par «prépondérance»
-(la prépondérance régulière et continue).</li>
-
-<li><a href="#cor_9">Page 181</a>: «on» remplacé par «ou»
-(ou plutôt en détourne nécessairement).</li>
-
-<li><a href="#cor_10">Page 198</a>: «ensuggérer» remplacé par «en suggérer»
-(à lui en suggérer l'idée).</li>
-
-<li><a href="#cor_11">Page 240</a>: «perfectionement» remplacé par «perfectionnement»
-(à tout perfectionnement notable).</li>
-
-<li><a href="#cor_33">Page 290</a>: «le» remplacé par «la» (la plus spécialement préparée au monothéisme).</li>
-
-<li><a href="#cor_12">Note 20</a>: «contreverses» remplacé par «controverses»
-(de stériles et interminables controverses).</li>
-
-<li><a href="#cor_13">Page 339</a>: «pourvaient» remplacé par «pouvaient»
-(que pouvaient lui mériter).</li>
-
-<li><a href="#cor_14">Page 350</a>: «de» remplacé par «des»
-(la plupart des membres).</li>
-
-<li><a href="#cor_15">Page 362</a>: «Bysance» remplacé par «Byzance»
-(dans la célèbre translation à Byzance).</li>
-
-<li><a href="#cor_16">Page 368</a>: «cathéchismes» remplacé par «catéchismes»
-(le fond des catéchismes vulgaires).</li>
-
-<li><a href="#cor_17">Page 371</a>: «orgine» remplacé par «origine»
-(Simultanément héritier, dès l'origine).</li>
-
-<li><a href="#cor_34">Page 435</a>: «complus» remplacé par «complu» (se sont complu naturellement dans l'application de leur génie).</li>
-
-<li><a href="#cor_18">Page 438</a>: «monstreux» remplacé par «monstrueux»
-(un monstrueux honneur).</li>
-
-<li><a href="#cor_19">Page 501</a>: «est est» remplacé par «est»
-(il est certainement évident).</li>
-
-<li><a href="#cor_20">Page 505</a>: «être être» remplacé par «être»
-(sans que leur tendance politique finale pût être encore aucunement soupçonnée).</li>
-
-<li><a href="#cor_21">Page 555</a>: «Acquin» remplacé par «Aquin»
-(saint Thomas d'Aquin).</li>
-
-<li><a href="#cor_22">Page 597</a>: «Liebnitz» remplacé par «Leibnitz»
-(à la manière de Descartes ou de Leibnitz).</li>
-
-<li><a href="#cor_23">Note 33</a>: inséré «par»
-(la sentence définitive rendue par le pape).</li>
-
-<li><a href="#cor_24">Page 665</a>: «spontané» remplacé par «spontanée»
-(la phase primitive, toujours essentiellement spontanée).</li>
-
-<li><a href="#cor_25">Note 35</a>: «inamissibilité» remplacé par «inadmissibilité»
-(l'inadmissibilité de la justice).</li>
-
-<li><a href="#cor_26">Page 709</a>: «néamoins» remplacé par «néanmoins»
-(en laissait néanmoins subsister).</li>
-
-<li><a href="#cor_27">Page 721</a>: «éboration» remplacé par «élaboration»
-(l'élaboration décisive de Hobbes).</li>
-
-<li><a href="#cor_35">Page 726</a>: «le» remplacé par «la» (la plus avancée).</li>
-
-<li><a href="#cor_28">Page 736</a>: «applanies» remplacé par «aplanies»
-(d'avance spontanément aplanies).</li>
-
-<li><a href="#cor_29">Page 742</a>: «un» remplacé par «une»
-(une exacte concordance spéculative).</li>
-
-<li><a href="#cor_30">Page 742</a>: «annuller» remplacé par «annuler»
-(sans s'annuler mutuellement).</li>
-</ul>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Cours de philosophie positive, vol 5/6, by
-Auguste Comte
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS DE PHILOSOPHIE, VOL 5 ***
-
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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