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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Noémie Hollemechette - Journal d'une petite réfugiée belge - -Author: Magdeleine du Genestoux - -Illustrator: Georges Dutriac - -Release Date: August 17, 2016 [EBook #52829] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOÉMIE HOLLEMECHETTE *** - - - - -Produced by the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - NOÉMIE - - HOLLEMECHETTE - - - - - [Illustration: LES CHIENS DE LOUVAIN FURENT AMENÉS SUR LA PLACE DE - L'HÔTEL-DE-VILLE] - - - - - M. DU GENESTOUX - - - NOÉMIE - - HOLLEMECHETTE - - JOURNAL D'UNE PETITE RÉFUGIÉE BELGE - - (_COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE_) - - - 153 ILLUSTRATIONS - DE GEORGES DUTRIAC - - - DEUXIÈME ÉDITION - - [Illustration] - - - PARIS - - LIBRAIRIE HACHETTE - 1920 - - - - - Tous droits de traduction, de reproduction - et d'adaptation réservés pour tous pays. - _Copyright par Librairie Hachette 1918._ - - - - -[Illustration] - -Je commence mon Journal. - - - _Louvain, 25 juillet 1914._ - -MAMAN m'a dit ce matin: «Nous allons partir en vacances, tu vas ainsi -passer deux mois au bord de la mer à Heyst. Tu n'auras rien à faire, -aucun devoir; mais je vais te donner une idée qui sera une occupation -sans toutefois t'ennuyer, ni te faire perdre beaucoup de ces heures de -plaisir dont, moi la première, je désire que tu jouisses: écris donc -ton journal de vacances. Une petite fille de dix ans peut très bien -noter ses impressions et les événements de sa vie. Tu écriras chaque -jour, ou plutôt deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, ce que -tu auras vu, ce qui t'aura amusée, enfin tout ce que tu voudras. Si ce -journal est bien fait, plus tard il sera un souvenir précieux. Moi, -petite fille, j'ai écrit aussi mon journal et je l'ai continué jusqu'au -jour de mon mariage, lorsque je suis venue m'installer ici, à Louvain, -avec ton papa.» - -Oui, c'est cela, je vais écrire mon journal. - -J'ai demandé à papa un beau cahier, il m'en a apporté un très joli, -recouvert de toile grise, sur lequel il a fait écrire en belle ronde -par Jean Moya, son commis, mon nom, Noémie Hollemechette, et ces mots: -_Journal de ma vie_. - -Après le déjeuner, vite je commence. - -Nous devons partir le 2 août pour Heyst; papa qui, depuis très -longtemps, n'a pas quitté son magasin de livres, tant il craint de -manquer la visite d'un de ces «Messieurs de l'Université», comme il -dit, vient avec nous; mon frère Désiré, qui est à la banque, nous -rejoindra un peu plus tard. Il prétend toujours qu'il a trop à faire, -et papa ne veut jamais qu'il demande un congé quand on ne le lui donne -pas; je suis bien contente que, cette fois-ci, il puisse aller à -Heyst, car l'année dernière il nous a beaucoup manqué. Il sait si bien -raccommoder les filets, et surtout, quand il est là, maman nous laisse -faire tout ce que nous voulons et nous sortons bien davantage. - -Mes grands cousins Craenendonck vont aussi venir avec Gertrude et -Rosalie. - -Quelles bonnes parties nous allons faire! Je voudrais bien cette année -avoir un petit jardin le long de l'allée qui mène à l'entrée de la -maison; je demanderai au vieux Frans, qui porte le poisson et qui -nettoie les allées, de nous tracer un jardin et de planter une bordure -verte. Ma petite sœur Barbe en voudra un sûrement, mais si Frans en -fait un, il peut aussi en faire deux. Et puis Désiré, quand il viendra, -l'arrangera. - -L'année dernière j'en avais un. J'avais pioché, creusé et semé, je ne -me rappelle plus quoi, puis j'avais tassé la terre avec mes mains, -comme Frans, mais rien n'a jamais poussé. De temps en temps je faisais -un petit trou avec mes doigts pour voir si cela n'avançait pas. Désiré -m'a dit que j'avais trop aplati. Cette année, après avoir semé, je n'y -toucherai plus. Je laisserai du reste à Frans le plus gros travail. - -Il faudra aussi que Désiré fasse une armoire près de mon lit, dans la -chambre de Madeleine, pour que j'y mette mes livres et mon cahier. -Papa m'a donné pour ma fête une collection de la Bibliothèque Rose que -je veux emporter à la campagne, car je la prêterai à Gertrude et à -Rosalie qui n'ont pas lu la suite des _Petites filles modèles_, les -_Vacances_. Sur cette bibliothèque nous rangerons les coquillages et -les pierres que chaque année nous ramassons sur la plage. - -[Illustration: PAPA ET M. VAN TIEREN ONT CAUSÉ TOUS LES DEUX EN SECRET.] - -Et sur la plage que ferons-nous? - -Ma sœur Madeleine, à qui maman a très bien appris à coudre,--du reste -elle a quinze ans,--m'a fait des costumes pour «barboter» dans l'eau. - -Comme nous emportons beaucoup de bagages, maman nous a donné, à moi et -à ma petite sœur Barbe, une malle entière et j'y ai mis toutes nos -affaires. - -Naturellement, au fond, bien couchée sur ses robes et son linge, nous -avons posé la poupée de Barbe. Elle ne pourrait pas se passer de -Francine: moi de même, quand j'étais petite, je ne pouvais pas m'en -aller sans ma Francine. Alors je comprends ma petite sœur quand elle -pleure en voyant la tête brisée de sa fille! Mais, dans ce cas, on la -lui remplace, c'est très facile. - -Je lui ai du reste fait une robe, à Francine; elle est de la même -étoffe et de la même forme que celles que nous ont cousues maman et -Madeleine. Elles sont en mousseline rose tout unie avec des ceintures -de peau blanche. Seulement, pour la poupée, comme nous n'avions pas de -ceinture de peau blanche, nous avons mis un ruban. Maman a dit que, -pour une poupée, c'était même mieux. Papa, qui a l'air si content de -venir avec nous, nous a acheté lui-même de jolis chapeaux de paille -d'Italie blanche garnis de petites roses pompon. En les voyant, maman -s'est écriée: «Mais c'est une folie!» Alors papa a répondu: «Oh! pour -une fois, on pouvait bien se le permettre. Il y a si longtemps que -j'attends de bonnes vacances comme celles que nous allons passer. Je -vais voir ma sœur Craenendonck et je veux lui montrer de gentilles -petites nièces. J'ai eu une excellente année et, en revenant, je -travaillerai davantage.» - -Là-dessus, papa et maman nous ont embrassées; mon frère, qui était là, -s'est mis au piano et a joué la _Brabançonne_, tandis que Barbe et moi -nous dansions autour de nos chapeaux. Tout le monde criait, et Phœbus, -notre gros toutou qui doit être du voyage, car il ne se sépare jamais -de nous, s'est mis à aboyer si fort que papa lui a dit de se taire; -alors il s'est mis à lécher les joues de Barbe qui est tombée par terre. - - - _Jeudi, 30 juillet._ - -Quel malheur! notre voyage est remis. Nous devions partir hier soir, -et maman a défait nos paquets en disant qu'elle ne savait pas si nous -pourrions quitter Louvain avant dimanche. Mardi soir M. van Tieren, le -vieux professeur, est venu voir papa et ils ont causé tous les deux -en secret; ils avaient l'air très triste, papa a appelé maman. A ce -moment, mon frère Désiré est entré en courant dans le magasin: «Je suis -convoqué à la caserne, je ne sais pas pourquoi, et, à la Banque, nous -sommes affolés». - -Comme les grandes personnes continuaient à parler à voix basse, nous -nous sommes assises sur nos petites chaises dans un coin, et Barbe a -raconté à sa fille notre ennui de ne pas partir pour Heyst rejoindre -nos cousines Gertrude et Rosalie. - - - _Dimanche, 2 août._ - -Tous les soldats sont appelés à la caserne. Voici ce que mon frère est -venu annoncer ce matin à midi. Maman s'est mise à pleurer et papa s'est -écrié que la déclaration du Roi était magnifique. Mais je veux raconter -tout ce qui est arrivé depuis jeudi soir. - -[Illustration: PAPA A DIT: «PARS ET FAIS TON DEVOIR!»] - -Mon frère, vendredi matin, s'est rendu à la caserne avec tous ses -camarades, et la rue de Namur était pleine de gens. Nous étions -descendues dans le magasin et, cachées dans un petit coin, nous -écoutions ce que l'on disait. Au commencement je ne comprenais pas, ma -sœur Madeleine m'a expliqué que les Allemands faisaient la guerre à la -France et que pour arriver plus vite à Paris, ils voulaient traverser -la Belgique qui était le plus court chemin; que le Roi ne le voulait -pas, et c'est pourquoi il appelait tous les jeunes gens pour l'aider à -défendre le pays. - -J'ai pleuré parce que j'ai pensé que notre pauvre Désiré partirait et -que nous ne le verrions pas tous les jours comme à l'ordinaire. - -Je croyais qu'il allait tout de suite chez le Roi à Bruxelles, mais -Madeleine m'a encore dit: «Non, pas encore, il reste à Louvain, à la -caserne». J'ai répondu: «Alors le Roi est tout seul». Madeleine a -repris: «Pour le moment, il a avec lui les garçons de Bruxelles». - -La rue était remplie de gens qui voulaient aussi savoir des nouvelles. -Papa ne quittait pas son magasin, à chaque instant il entrait quelqu'un. - -«Bonjour, monsieur Hollemechette, votre fils est parti?» C'était un -ami de Désiré, avec un tas de paquets à la main, qui se rendait à la -caserne. - -«Ah! mon pauvre Hollemechette, quelle triste histoire!» Ça, c'était -le professeur Velthem qui reste toujours à causer avec papa, qui -oublie l'heure du dîner et sur lequel maman se désole sans cesse: «Ah! -dit-elle, on voit bien qu'il n'a pas d'enfants et qu'il n'est pas -marié!» - -Notre pauvre commis Jean Moya et sa bicyclette ont été appelés. Comme -il n'y a plus de place dans la caserne, on loge les soldats dans les -écoles et les salles de spectacles. - -En face de chez nous, on construit une maison; tout à coup, hier, les -ouvriers sont descendus du toit, les maçons de leur mur et, en chantant -la _Brabançonne_, ils se sont rendus devant l'Hôtel de Ville. Comme -Phœbus voyait tous les gamins courir, il a couru lui aussi; alors -Madeleine a suivi et moi, je me suis accrochée à sa jupe et nous avons -été ainsi jusqu'à Saint-Pierre. - -Une grande foule était rassemblée, une quantité de jeunes gens -réunis devant les marches de l'Hôtel de Ville, chantant encore la -_Brabançonne_; des femmes en groupes restaient sur le trottoir, et -des hommes plus âgés, parmi lesquels je reconnus M. Velthem et M. -van Tieren, leur chapeau à la main, étaient montés sur les marches -de l'Hôtel de Ville. Tout à coup, une voix cria: Vive la France! La -foule entière se mit à entonner un chant magnifique que je n'avais -jamais entendu. Madeleine me dit que c'était la _Marseillaise_. Je me -retournai tout à coup, je vis ma sœur qui pleurait et aussi toutes les -femmes qui nous entouraient. Alors nous sommes revenues à la maison, et -maman et ma sœur se sont embrassées et nous ont caressées doucement en -disant: «Mes petites, mes petites! Il faut que vous soyez bien sages, -et nous, bien courageuses.» - -A ce moment sont entrés dans la librairie les fils du professeur Boonen -qui n'ont plus leur maman; ils goûtent souvent chez nous après qu'ils -ont pris leur leçon de latin avec papa; ils annoncent que l'école -normale est licenciée afin de loger les soldats. Maman voulait les -retenir, mais ils sont vite partis pour rejoindre leur père qui devait -les attendre devant l'église du Grand Béguinage. - -Le soir à quatre heures, mon frère Désiré est venu nous dire adieu. -Il partait pour Bruxelles avec son régiment. Il était très content et -nous embrassa tous. Papa avait pris son air grave qui me fait toujours -un peu peur, maman pleurait en mettant dans un sac un gros pâté, du -saucisson et du pain. Madeleine ne disait rien et je voyais bien -qu'elle se forçait pour ne pas pleurer, et Barbe et moi, quand Désiré -nous a pris dans ses bras pour nous embrasser, nous riions de voir un -si beau soldat. Phœbus avait posé ses deux pattes sur ses épaules et -il ne voulait pas lâcher mon frère. Papa lui a dit alors: «Pars et fais -ton devoir!» - -Comme nous savions que son régiment prenait le train de Bruxelles, nous -sommes allées le voir passer rue de Jodoigne; mais nous avons laissé -Phœbus à la maison; il aurait pris la fuite pour suivre mon frère. -Maman seule est venue avec nous. Le régiment a défilé devant nous, -la musique en tête, le drapeau déployé. Le soleil brillait, tous les -hommes levaient leur chapeau. Ah! que c'était beau! - -Désiré était le premier de sa compagnie; quand il est arrivé devant -nous, vite il a embrassé maman et, sans plus rien dire, nous sommes -revenues à la maison où nous avons trouvé papa tout seul, Phœbus -couché à ses pieds. - - - _Jeudi, 6 août._ - -La guerre avec l'Allemagne a été déclarée mardi, mon frère Désiré est -parti--mais je crois que je l'ai déjà dit dans mon journal--et notre -bon Phœbus a été pris pour traîner les mitrailleuses. - -Mon Dieu, que nous sommes malheureux! Je l'écris ici, mais maman et -Madeleine ne veulent pas que nous soyons tristes. Madeleine est tout à -fait douce avec nous et répond à chaque question que nous lui posons, -et il faut bien que je la questionne, car il y a beaucoup de choses que -je ne peux comprendre. Par exemple, papa disait hier à maman: «Non, -notre Roi n'acceptera pas l'ultimatum de l'Allemagne, j'en suis sûr; -pas un Belge ne l'accepterait.» - -J'ai tiré Madeleine par le bras et je lui ai demandé tout bas ce -que voulait dire _ultimatum_. Elle m'a répondu que cela signifiait -«conditions irrévocables», et que dans notre cas, l'Allemagne avait -posé des conditions à la Belgique qu'elle ne pouvait accepter sans se -déshonorer; alors j'ai tout de suite compris ce que disait papa et -j'ai pensé comme lui. Le soir, quand M. van Tieren est venu dans le -magasin, je me suis assise sur ma petite chaise et j'ai écouté ce qu'on -racontait. - -Du reste, maman et Madeleine étaient là aussi et personne ne songeait à -moi: j'en étais bien contente, car je désirais tout savoir et je veux -écrire le mieux possible tout ce que je vois et ce que j'entends. - -M. van Tieren était très excité en parlant de la séance qui avait eu -lieu au Parlement, où le Roi a déclaré qu'il défendrait la Belgique -contre le passage des Allemands et qu'il était sûr que tout le pays -serait avec lui. - -La Reine et ses enfants étaient là aussi, et il paraît que tout le -monde les a acclamés; on criait: «Vive la Belgique, vive le Roi!» - -Sur le bureau de papa, il y a une photographie de la famille royale, -très grande et très bien encadrée, que je regarde souvent parce que -je trouve que la petite princesse Marie-José a de très jolies boucles -comme je voudrais en avoir. - -Pendant que M. van Tieren racontait tout cela, M. Boonen est arrivé. Il -avait les yeux plein de larmes. - -«Mais qu'avez-vous, mon cher collègue? demanda M. van Tieren. - ---C'est vrai, je suis ému, mais je suis bien fier aussi: mes deux fils -s'engagent pour la durée de la guerre; ils vont à Bruxelles défendre -leur pays et leur Roi. - ---Oh! dit maman, quels braves garçons, mais comme ils sont jeunes, -dix-sept et dix-huit ans! - ---Oui, c'est moi qui aurais dû partir; je ne suis plus jeune, mais -j'aurais eu encore la force de tenir un fusil et de bien viser. Mes -chers fils, ils partent demain par un premier train: il y en a toute la -journée. Je vais rester seul, je viendrai vous voir souvent.» - -J'aime beaucoup M. Boonen, parce qu'il caresse toujours mes joues, et -que je pense qu'il doit être très malheureux que ses fils n'aient pas -une maman comme la mienne. J'aurais voulu lui dire quelque chose, mais -je n'osais pas; alors je me glissai derrière lui et tout doucement, -comme il était assis sur une chaise, je me hissai sur la pointe des -pieds, et je mis un baiser sur sa joue. - -Surpris, il se retourna et, prenant mes mains dans les siennes, il -s'écria: «Ah! ma petite Noémie, que ta bonté soit récompensée: tu as -toute la douceur et la charité d'une femme belge!» - -[Illustration: JE DONNAI UN BAISER A M. BOONEN, QUI AVAIT LES YEUX -PLEINS DE LARMES.] - -J'étais cramoisie et je ne pus faire autre chose que de me jeter dans -les bras que me tendit papa. - -Le lendemain matin, un nouveau chagrin nous arriva. On a demandé les -chiens pour traîner les mitrailleuses, et le bon Phœbus, qui est le -plus beau chien de Louvain, fut appelé un des premiers. - -L'ordre a été affiché sur la porte de l'Hôtel de Ville; il était -inscrit qu'on devait se présenter de midi à trois heures. - -Papa est allé prendre chez Tantine Berthe son gros Pataud, le frère de -Phœbus. Elle demeure rue de Malines, en face de Sainte-Gertrude, une -petite maison très vieille, aussi vieille que l'Hôtel de Ville, dit -maman. Derrière, il y a un petit jardin plein de fleurs d'héliotrope -et de réséda. Tantine vit seule avec Pataud et n'aime pas beaucoup les -enfants, surtout les petites filles «qui ne servent à rien», dit-elle. - -J'ai très peur d'elle, mais maman l'aime beaucoup et nous conduit chez -elle chaque dimanche dans l'après-midi. - -Pataud et Phœbus s'attellent ensemble et, souvent, ils traînent la -petite voiture de Barbe quand nous allons faire des promenades à la -campagne. Ils ne peuvent aller l'un sans l'autre, c'est pourquoi papa -allait chercher Pataud pour le mener à l'Hôtel de Ville en même temps -que Phœbus. - -Quand ce dernier est parti de la maison, Barbe et moi nous nous sommes -pendues à son cou. Barbe l'embrassait et, moi, je lui ai donné beaucoup -de morceaux de sucre: il était si content qu'il les mangeait tous à -la fois et très vite pour en avoir d'autres. Maman ne pouvait retenir -ses larmes et passait doucement sa main sur sa grosse tête. Il faisait -ses yeux câlins et tendait sa patte comme lorsqu'il est ému et désire -obtenir quelque chose. Madeleine a voulu aussi le conduire pour voir -son conducteur; alors je suis partie avec elle. Nous avons rejoint papa -sur la place de l'Hôtel-de-Ville qui était pleine de monde. - -Tous nos amis étaient là avec leurs chiens. Il y avait M. Hoodschot, -la vieille Mme Bouts qui a deux toutous; ils sont si entraînés à la -marche que les gens disaient que chacun d'eux pourrait bien traîner -une mitrailleuse. Tous les jours ils portent le lait dans toutes les -maisons de Louvain et aux environs. Heureusement qu'elle les nourrit -bien, mais c'est par avarice, car elle économise avec ses chiens plus -de quatre employés. - -Il y avait aussi Poppen, le concierge de l'Université avec Faraud, -et puis Layens, le gardien de l'Hôtel de Ville avec Médor, et le -professeur Melken avec Black, enfin tous. Et ils aboyaient, ils -tiraient sur leur laisse et c'étaient des cris épouvantables! Papa a -dit au professeur Melken: «Vraiment, le départ de nos chiens est plus -bruyant que celui de nos fils.» - -Madeleine me montra deux vieilles femmes de l'avenue Jodoigne, célèbres -dans toute la ville pour leurs disputes à propos de leurs chiens. -L'une vend des légumes au marché, l'autre du lait, et dès qu'elles -s'aperçoivent du bout d'une rue, elles commencent à se regarder de -travers et finissent par se dire de gros mots, chacune pour prouver que -son chien est le plus beau et le plus aimable. Ce qu'il y a de drôle, -c'est que les chiens s'aiment beaucoup et ne songent pas à être jaloux: -ils vont toujours se dire bonjour, ce qui met ces femmes encore plus -en colère. Aujourd'hui, elles ont tant de chagrin de se séparer de -leurs chiens qu'elles redeviennent amies, et les voilà qui reviennent -ensemble. - -[Illustration: BARBE EMBRASSAIT PHŒBUS.] - -Nous avons eu quelques difficultés au passage d'un beau chien qui -demeure un peu plus haut que nous, rue de Namur, et qui est l'ennemi -mortel de Phœbus. S'ils se rencontrent par hasard, ils se jettent l'un -sur l'autre et ils se battraient jusqu'à la mort si on ne les séparait -pas. Il appartient à un jeune tailleur, qui est parti le même jour -que Désiré; il était donc conduit par sa jeune femme. Mais ce qui est -curieux, c'est que ces chiens semblèrent comprendre les circonstances -graves qui les amenaient à cette heure place de l'Hôtel-de-Ville, car, -après un coup d'œil haineux lancé l'un sur l'autre, ils restèrent près -de leur maître sans bouger. - -Quand ce fut le tour de papa, il s'avança avec ses deux chiens et -on les remit à un jeune artilleur, conducteur de mitrailleuse, qui -avait l'air très bon. Il était de Tirlemont où papa connaît plusieurs -personnes; alors papa lui a parlé de ses chiens que nous aimons tant, -et Madeleine lui a demandé, les larmes aux yeux, de bien soigner -Phœbus, de lui donner beaucoup à manger et, dans le cas où il -recevrait un coup mortel, de bien l'enterrer. Ce jeune homme regarda ma -sœur très attentivement et lui dit gentiment: - -«Mademoiselle, j'aime beaucoup les chiens, je soignerai donc -naturellement ceux-ci, mais du moment que vous me recommandez le vôtre, -croyez que je veillerai sur lui particulièrement.» - -Là-dessus papa lui remit un gros sac de biscuits pour chiens et, après -une dernière caresse à Phœbus, il prit congé de l'artilleur. Madeleine -et moi, embrassions Phœbus, mais en nous voyant nous éloigner, il se -mit à hurler si fort que tout le monde le regarda. Il fallut la poigne -de l'artilleur pour le retenir: je crois qu'il l'attacha à un arbre, -tant il tirait. - -J'ai oublié de dire que ma sœur a donné notre adresse au nouveau -maître de Phœbus pour qu'il puisse nous envoyer des nouvelles. - -En revenant, papa a voulu passer à la gare pour voir les trains qui -allaient à Liége et à Tirlemont, venant de Bruxelles. - -Il en passait une quantité remplis de soldats. Aux arrêts du train, -ils chantaient la _Brabançonne_ et aussitôt après l'autre chant, que -maintenant je connaissais bien, la _Marseillaise_. Papa se mit à causer -avec plusieurs personnes; tout à coup sa figure changea et je sentis sa -main trembler dans la mienne. Il dit à Madeleine: «Les Allemands sont -chez nous, ils ont détruit des baraquements à Visé, et l'on dit même -que cent cinquante automobiles remplies de soldats sont entrés dans -Liége, mais ils ont été bien reçus et ils ont été obligés de s'enfuir. -Tu entends, à Liége!» - -[Illustration: PAPA A MIS TROIS DRAPEAUX AU-DESSUS DE LA PORTE.] - -Tout à coup la foule qui était sur les quais et sur la place devant -la gare se mit à pousser les cris de «Vive la France!» répétés cent -fois, puis elle se dirigea vers la rue de la Station, arriva à la -Grand'Place et tourna pour se rendre devant l'Hôtel de Ville. Là, elle -entonna encore la _Marseillaise_ et cria «Vive la France! Vive la -Belgique!» Papa chantait aussi et Madeleine pleurait. Moi, je tremblais -en tenant la main de papa bien serrée, car j'avais peur de le perdre, -non pas parce que je craignais de ne pas retrouver ma maison, mais -parce que tout ce monde dans les rues m'effrayait. - -Le plus gros de la foule s'engouffra dans la rue de Bruxelles. La -plupart des magasins étaient fermés, mais toutes les maisons étaient -ornées de drapeaux belges, et j'ai demandé à papa si nous en mettrions -un. Il m'a répondu que oui, bien entendu, et qu'il fallait vite rentrer. - -A la maison, maman nous dit que M. Velthem était venu pour annoncer la -nouvelle de l'arrivée des Allemands à Liége. Là-dessus, papa se fâcha -en disant que ce n'était pas vrai, qu'il n'y avait que des automobiles -qu'on avait vus dans les faubourgs, et qu'en tout cas on _LES_ avait -reçus vigoureusement et qu'_ILS_ voyaient ce que c'était que d'entrer -en Belgique. - -Papa mit aussitôt, au-dessus de la porte du magasin, trois drapeaux: -deux belges et, au centre, un français. - -Après le dîner, M. Boonen est venu chercher papa. Il voulait sortir -avec lui. J'aurais bien voulu aller avec eux, mais maman a dit que non. -Nous devions être très sages et très obéissantes pour ne pas augmenter -les tourments des grandes personnes, et c'était notre devoir, à nous, -petites filles, dans ce malheur qui tombait sur notre pays. - -Alors nous sommes allées nous coucher, Barbe et moi. J'ai aidé ma -petite sœur à se déshabiller, à plier ses affaires, à faire sa tresse; -nous avons fait notre prière et ensuite je me suis mise dans mon lit -mais, je ne pouvais dormir. Je pensais à Désiré, qui allait se battre -contre les Allemands, à Phœbus, traînant des mitrailleuses, aux fils -de M. Boonen, qui laissaient leur père tout seul. - -Tout à coup j'entendis papa parler et maman s'écriait: «Mais c'est -terrible! terrible!» - -Je me dressai sur mon lit et j'écoutai. - -«Oui, disait papa, on est allé rue de Malines, chez les frères Witman, -des Allemands; on a brisé tout leur magasin, enfoncé les devantures, -brisé toutes les vitres, toute la vaisselle, jeté les tables et les -chaises au milieu de la rue, et on allait y mettre le feu quand la -police est arrivée; aidée par quelques hommes sérieux comme moi -et M. Boonen, elle a réussi à disperser la foule qui a entonné la -_Marseillaise_, mais le magasin était à sac.» - -Qu'est-ce que cela pouvait vouloir dire, un magasin à sac? Je -m'endormis là-dessus. - -J'ai demandé à Madeleine, ce matin, ce que c'était; elle m'a dit: -«C'est piller un magasin, enlever et briser tout ce qu'il y a dedans. -Dieu veuille que les Allemands ne mettent à sac aucune de nos belles -villes de Belgique!» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Pauvre Louvain! - - - _Louvain, 9 août._ - -JE me mets à écrire «mon Journal» en revenant de chez Tantine Berthe où -nous sommes allés après le déjeuner. Tantine était beaucoup plus douce -que d'habitude avec nous; au lieu de nous regarder d'un œil sévère, -elle nous a dit, à Barbe et moi, en posant sa main sur nos têtes: -«Allez, mes petites, dans le jardin, soyez bien sages, n'abîmez pas les -fleurs, promenez-vous tranquillement en attendant que je vous appelle -pour goûter, j'ai à parler avec vos parents». - -Oh! je sais bien ce qu'elle voulait: c'était lire la lettre de Désiré -que nous avons reçue ce matin. - -Désiré est son préféré. Elle dit toujours: «C'est un garçon, ça!» Aussi -était-elle heureuse d'avoir de ses nouvelles. Maman avait annoncé: «Oh! -nous avons une lettre bien intéressante de Désiré». J'ai tout de suite -pensé à la copier dans mon cahier comme souvenir; la voici: - - - Bruxelles, 3 août. - - «Chers parents, chères sœurs, - - «Je me hâte de vous donner de mes nouvelles. Je suis arrivé hier à - Bruxelles en excellente santé. Nous nous sommes rendus immédiatement - à la caserne d'artillerie qui se trouve à la Chaussée de Terouëren, - que papa connaît. Après nous être restaurés, on nous a annoncé que - le Roi passerait la revue de notre régiment à deux heures. Alors - vous pensez si nous nous sommes astiqués et si tout reluisait - merveilleusement à l'heure dite. C'est au champ de manœuvre qu'a eu - lieu la revue. Il y avait avec nous les régiments de cavalerie et - d'artillerie. Nous étions en position à droite, la cavalerie à notre - gauche, les mitrailleuses traînées par des chiens étaient au milieu - de nous. Une foule énorme se pressait tout autour, et les agents de - police et même les gendarmes la maintenaient avec peine. Le Roi est - arrivé après une demi-heure d'attente, à deux heures précises; il - était à cheval, accompagné du major Melotte et de ses aides de camp. - La foule entière n'a eu qu'un cri: «Vive le Roi!» La musique battait - aux champs, les soldats frémissaient d'enthousiasme; le Roi tout pâle - se tenait droit sur son cheval; il avait l'air horriblement ému, et - lorsqu'il a passé devant moi--je suis, comme vous savez, le premier - du bataillon--j'ai vu que ses yeux étaient pleins de larmes. Il a - prononcé quelques paroles que je voudrais vous citer textuellement, - tant elles étaient belles et simples: «Oui, la Belgique est un petit - pays, mais son honneur est grand; il saura le sauver et vous tous, - jeunes gens, vous vous battrez pour son indépendance et sa liberté. - Je serai avec vous et c'est à mes côtés que nous arrêterons les - envahisseurs qui trahissent leur serment!» Nous aurions tous voulu - applaudir. Nous avons seulement crié: «Vive le Roi! vive la Belgique!» - - «Nous partons ce soir pour Liége. Je vous embrasse tendrement, mes - chers parents, ainsi que Madeleine et les deux petites. - - Votre fils, - - DÉSIRÉ. - - «P.-S.--J'oubliais de vous dire qu'à la revue, il y avait un chien - attelé à une mitrailleuse qui ressemblait beaucoup à Phœbus mais il - n'était pas content du tout d'être attelé et il voulait mordre tous - ceux qui s'approchaient de lui. Alors on lui a mis une muselière.» - - -En revenant de chez Tantine, papa a voulu passer devant l'Hôtel de -Ville pour savoir s'il n'y avait pas quelque chose de nouveau. Nous -avons été arrêtés sur la Grand'Place par M. Van Tieren. Il prévint papa -que M. Boonen avait reçu des nouvelles d'un de ses fils. Nous sommes -vite allés chez lui. Ce n'était pas très loin, car il demeure avenue -Jodoigne. - -[Illustration: IL NOUS TENDAIT UNE BOUTEILLE, UN PATÉ.] - -On nous fit entrer dans la salle à manger où son second fils, habillé -en artilleur, tout couvert de poussière et de boue, était assis devant -la table et mangeait en hâte ce qu'on avait posé devant lui. - -Son père expliqua à papa, afin de le laisser manger qu'il avait -été chargé par son général de porter des dépêches importantes au -quartier général, à Bruxelles où se trouvait le Roi. Il était arrivé à -motocyclette. - -Papa lui demanda ce qui se passait à Liége. - -«Oh! nous ne sommes pas en bonne posture et les Allemands sont en -nombre, et puis, il y a eu l'attentat du général Léman qui commande la -forteresse de Liége. - ---L'attentat du général Léman? - ---Oui, voilà, je vais vous le raconter en deux mots. - ---Mais as-tu assez mangé? - ---Bien sûr, j'étouffe. Voici donc la chose. - -«C'était le 6, vers deux heures de l'après-midi; nous étions au -quartier général, établi rue Sainte-Foy; nous restions dans une maison -située en face de celle où était logé le général Léman avec ses aides -de camp. - -«Tout à coup, on entendit des cris et puis du tumulte dans la rue, nous -nous précipitons aux fenêtres et sur la porte, et nous apercevons une -foule de femmes et d'enfants escortant un groupe d'officiers ou soldats -que nous ne distinguons pas bien au milieu de cette masse de gens. On -criait: «Voici les Anglais! Vivent les Anglais!» Ils atteignent la -maison du général et pénètrent sous la porte. Le bruit de la rue avait -attiré un tas de gens, et on ne pouvait que difficilement se frayer un -chemin à travers cette multitude. - ---Tout à coup une clameur s'élève: «Allemands, ce sont des Allemands!» - -«Alors la foule se rua sur la porte, voulant massacrer ces soldats -qui avaient pénétré jusque-là à l'aide d'espions; mais nos soldats -arrivèrent à la maintenir, et ce fut dans l'escalier même que la lutte -s'engagea. - -«Un aide de camp du général avait reconnu leur uniforme, et c'est -juste à sa porte qu'on les arrêta. Deux parvinrent à s'enfuir et, avec -une audace incroyable, se jetèrent dans l'automobile du général qui -stationnait dans la rue et tentèrent de fuir, mais il était trop tard; -nous avons saisi nos deux prisonniers qui ont comparu devant le général -Léman qui, bien que malade et épuisé les interrogea et les condamna. - -«Le lendemain, le général Léman gagna le fort de Loncin, suivi de son -état-major, et c'est sur son lit de camp qu'il a présidé le conseil de -guerre, et c'est lui-même qui m'a remis les dépêches pour le Roi.» - -En disant ces derniers mots, il tapa sur la poche de sa veste où -étaient cachés les papiers importants. - -«J'ai encore le temps de vous raconter l'histoire d'un petit boy-scout -qui nous sauva la vie. - -«Figurez-vous que tandis que nous nous battions autour de Liége sans -arrêt du matin au soir, et souvent fort avant dans la nuit, nous avions -à peine le temps de manger. Les habitants de Liége savaient que la -distribution régulière des vivres était impossible, et que ce n'était -que par hasard que nous parvenions à prendre une bouchée. Un brave -marchand de comestibles eut une idée épatante: il réunit, avec l'aide -de quelques amis, des bouteilles, des poulets, des pâtés de foies gras, -des fruits, et ils chargèrent un petit boy-scout de quatorze ans de -nous porter à bicyclette ces victuailles. Alors ce brave garçon mit un -gros paquet devant lui, sur le guidon, et un second bien attaché sur la -selle par derrière, et le voilà parti pour la ligne de feu. - -«Les premiers, dont j'étais, qui le virent, furent un peu étonnés. Il -nous tendait une bouteille, un pâté que nous partagions entre trois -ou quatre, entre deux coups de feu; on n'avait pas même le temps de -le remercier, et il courait plus loin faire de même aux camarades, -et, après avoir vidé ses paquets, il enfourchait sa bicyclette et -rentrait dans Liége pour revenir bien vite avec de nouveaux poulets et -de nouvelles bouteilles qu'il distribuait de la même façon. Ah! l'on -peut dire qu'il nous a sauvé la vie, car il a fait ces voyages pendant -plusieurs jours de suite!» - -Quand Jean Boonen eut fini son histoire, il se leva et dit: - -«Maintenant, adieu, je file.» - -Mme Bouts, la marchande de lait et de légumes, qui a été forcée de -donner ses deux chiens, est venue demander à maman comment elle -pourrait envoyer des légumes à Bruxelles, car elle venait d'apprendre, -par Poppen, que des maraîchers des environs de Bruxelles en avaient -expédié une quantité. - -«Mais, dit maman, envoyez ce que vous voudrez par le chemin de fer. - ---Oh! sûrement non, car on me les volerait en route. - ---Mais non, vous pouvez être tranquille: d'ici à Bruxelles, il n'y a -pas de danger. - ---Oh! c'est que vous ne savez pas, on vient de découvrir des espions et -on va les fusiller. - ---Comment? dit maman, quelle bêtise!» - -Avant le dîner, nous sommes allées, Madeleine et ma petite sœur, chez -Mme Melken, pour prendre des nouvelles du fils du professeur Melken qui -s'était battu à Liége. - -Donnant la main à Madeleine, nous avons suivi la rue de Namur pour -passer devant l'église de Saint-Quentin, près de laquelle demeurent le -professeur Melken et sa femme. - -Il y avait plein de monde dans les rues, et l'on causait avec des gens -que l'on ne connaissait pas du tout. Je l'ai bien remarqué. - -Il y avait une grosse femme qui sortait de l'église et qui dit à -Madeleine: - -«Est-il possible que des enfants jolis comme cela puissent être pris -par les Allemands? - ---Comment! pris par les Allemands, plutôt tués par eux!» a crié -quelqu'un. - -Alors Madeleine s'est mise à marcher très vite en nous disant: «Ces -deux femmes sont complètement folles! La guerre les rend malades.» - -[Illustration: «JE FILE!...»] - -Je n'osai pas questionner ma sœur, mais je pensais que les Allemands -devaient être méchants puisqu'ils avaient forcé nos soldats à emmener -nos chiens, et je songeais au pauvre Phœbus dont nous n'avions pas de -nouvelles. - -Mme Melken s'écria en nous voyant: «Oh! chères petites Hollemechette, -que vous êtes gentilles de venir prendre des nouvelles de Jean. Je -viens de recevoir une carte de lui, il va bien, mais il est au fort -de Loncin avec le général Léman. Je suis sûre que vous prendrez avec -plaisir une tartine de ma nouvelle compote de cerises?» - -Barbe était très contente, moi aussi du reste, mais je voyais que -Madeleine était triste et cela m'ennuyait. Tandis qu'elle nous servait -de la confiture, avec une cuillère qui était tellement brillante qu'on -la croyait neuve, je pensais à ce que maman disait de la maison de Mme -Melken, que c'était une véritable boîte de poupée. - -Pendant que nous mangions, elle dit à Madeleine de venir voir quelque -chose dans sa chambre et, étant seule avec Barbe, j'eus beaucoup de -peine à l'empêcher de finir toute la confiture. - -Quand elle revint, Madeleine était toute pâle, et elle nous dit -vivement: - -«Venez, il faut rentrer maintenant.» - -A la maison papa donna à Madeleine une carte du jeune artilleur qui -avait emmené Phœbus; je la copie sur mon cahier. - - - Loncin, le 11 août. - - «Je vous écris ces quelques mots pour vous donner des nouvelles de - votre chien Phœbus qui s'est très bien comporté dans les combats - de mitrailleuses auxquels il a pris part. Je vous dirai même qu'il - s'est distingué dans une lutte curieuse dont voici le récit. Nous - étions en position pour faire avancer nos mitrailleuses sur un ordre - que nous attendions. Nous avions beaucoup de peine à maîtriser nos - chiens, car ceux-ci étaient fort excités par les cris des hommes qui - se préparaient à faire une charge à la baïonnette et par les coups de - mitrailleuses. - - «Tout à coup, nos chiens qui étaient dételés, bondirent en avant, - nous ne pûmes les arrêter, et voilà nos toutous qui fondent sur - les Allemands et veulent mordre leurs mollets! Ce fut une bagarre - indescriptible et des cris effrayants poussés par les chiens, les - Allemands et notre infanterie qui était ravie d'avoir d'aussi - vaillants aides. Une bonne soupe et un morceau de sucre ont - récompensé cet acte de courage. - - «Au revoir, Mademoiselle; à bientôt d'autres nouvelles de Phœbus. - - «Louis GERSEN.» - - -Comme je finissais de copier cette lettre, maman est remontée dans sa -chambre: elle pleurait, et Madeleine m'a dit que l'on avait de très -mauvaises nouvelles de Liége et que les Allemands étaient à Tirlemont. - - - _Louvain, dimanche 16 août._ - -Oh! je ne sais comment raconter tous les événements qui se passent à -Louvain depuis une semaine! J'ai enfin appris les mauvaises nouvelles -qu'on ne voulait pas me dire: les Allemands ont fait sauter la ligne du -chemin de fer entre Liége et Louvain. - -L'autre soir, papa, M. van Tieren et M. Velthem ont causé longuement, -et ils étaient tellement absorbés qu'ils n'ont pas vu que j'étais là, -assise dans le coin de la cheminée. - -«Oui, disait papa, les forts de Liége n'ont pas tenu suffisamment. - ---Pourquoi les Français ne sont-ils pas arrivés plus vite, répliqua M. -Velthem. - ---Comment voulez-vous qu'ils aient atteint Liége en si peu de temps: la -mobilisation des Allemands était faite bien avant celle des Français.» - -Qu'est-ce que la _mobilisation_? Aussitôt que j'ai pu, je l'ai demandé -à Madeleine. C'est la marche de toute l'armée vers la frontière de son -pays, lorsqu'il est attaqué. J'ai compris alors pourquoi papa traitait -les Allemands de «sans paroles», puisqu'ils ont commencé avant les -Français à se rendre vers leur frontière, et que pour arriver plus -vite, ils voulaient traverser la Belgique; c'est tricher cela, et quand -nous jouons aux barres avec nos petites amies, lorsqu'il y en a une -qui part avant le signal, on la traite de tricheuse et on ne veut plus -s'amuser avec elle. - -Mme Boot est venue ce matin, annonçant à maman qu'elle ne resterait pas -à Louvain, qu'elle avait trop peur des Allemands; alors, maman lui a -dit: «Mais, ma pauvre femme, ils ne viendront pas ici, et quand bien -même, ils ne nous mangeront pas! - ---Pour ça non,» a-t-elle répliqué. - -Puis elle a dit un si vilain mot que maman n'était pas contente et -qu'elle nous a renvoyées dans nos chambres. Nous avons été chez -Madeleine qui aidait notre servante Hélène et qui tâchait de la -consoler, parce qu'elle ne cessait de pleurer. - -[Illustration: JE ME PENDIS AU COU DE PAPA QUI S'EFFORÇAIT D'ÊTRE -CALME.] - -«Il ne faut pas avoir peur ainsi; quand tout le monde est réuni, et -qu'on ne s'abandonne pas les uns les autres, il n'y a aucun danger. - -De quel danger voulait-elle parler? - -Naturellement, le déjeuner n'était pas prêt à l'heure habituelle; papa -n'était pas content, car il aime l'exactitude; alors, quand maman lui a -dit: «Que veux-tu, mon pauvre ami, dans ce moment-ci, il faut excuser -un retard», il a répondu: - -«Oui, oui, je comprends, mais il faut justement dans les moments -difficiles que chacun fasse son devoir et même mieux que jamais, comme -nos garçons le font, comme notre Roi le fait.» - -Moi, je savais que c'était maman qui avait fait le déjeuner et -Madeleine nos chambres, parce qu'Hélène avait pleuré toute la matinée -et qu'elle n'avait aucun courage. - -Ce jour-là, la femme Greefs, qui fait le ménage de Tantine, est venue -prévenir maman que Tantine nous attendait comme à l'ordinaire, le -lendemain, pour le déjeuner. - -Papa, qui l'a entendue parler, est sorti du magasin et s'est écrié: -«Bien entendu, pourquoi pas?» Sa voix était très ferme, elle s'est -adoucie subitement, tandis qu'il lui demandait: - -«Comment vont vos petits, madame Greefs?» - -Cette femme a huit enfants, nous les voyons très souvent; maman et -Madeleine font toujours un tas d'affaires pour eux. Elle est très -malheureuse, parce que son mari est mort l'année dernière. - -Quand elle a vu l'air gentil de papa, elle lui a demandé si c'était -vrai que les Allemands allaient arriver à Louvain. - -«Non, non; on assure qu'ils ont coupé la ligne du chemin de fer entre -Louvain et Tirlemont, mais nous sommes en bonne posture à Landen. - ---Allons, tant mieux! Mon Dieu! mon Dieu, que c'est donc terrible!...» - -Je crois qu'elle a prononcé pour les Allemands le même mot que la femme -Boot. - -Dans l'après-midi, Madeleine est sortie en nous emmenant toutes deux; -nous sommes allées sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Il y avait -beaucoup de monde. - -[Illustration: MADELEINE SORTIT DE LA CHAMBRE DE MAMAN EN PLEURANT.] - -Quelques dames dont les maris sont professeurs à l'Université ont -serré la main de Madeleine, et elles ont causé, tandis que je disais -bonjour à mes petits amis. Les garçons qui ont douze et quatorze ans -déclaraient que les Allemands arrivaient à Louvain, et qu'ils l'avaient -entendu dire dans l'Hôtel de Ville à un magistrat; ils étaient même -à Tirlemont. Alors le fils Melken cria que ce n'était pas vrai, une -dispute commençait, mais Berthe Diest, qui est très raisonnable, s'est -fâchée en leur faisant comprendre que c'était très mal de se donner -ainsi des démentis, qu'on ne devait plus se quereller quand on avait -_l'ennemi chez soi_. A ce mot, les deux garçons se sont tendu la main, -et je pensais que l'on devrait toujours agir ainsi, même quand on n'a -pas l'ennemi chez soi. - -Papa est sorti de l'Hôtel de Ville avec M. Boonen; quand ils ont vu -Madeleine et ces dames réunies, ils se sont approchés d'elles et leur -ont dit qu'il y avait eu un engagement à Tirlemont, que les Belges se -défendaient héroïquement, mais que c'était bien inquiétant. - -La nouvelle qu'annonçait papa fut vite connue dans la ville entière, -car, au bout de quelques instants, on vit tout le monde s'aborder, -se demander ce qu'il y avait à faire; quelques femmes en pleurs -traversaient la ville en criant qu'il fallait fuir et quitter Louvain -au plus tôt. Papa, qui nous tenait par la main, nous parla doucement. - -«Du calme, mes enfants, du calme, il ne faut pas avoir peur, il n'y a -pas du tout de danger, les gens se montent la tête les uns les autres.» -Et moi, je pensais que je n'avais pas peur du moment que j'étais avec -papa et maman. - -En rentrant, papa me recommanda de surveiller ma petite sœur, car il -avait à causer avec maman et Madeleine. - -Alors je me mis à jouer à la poupée pour amuser Barbe: je l'habillais -de ses plus belles robes, mais j'aurais bien voulu savoir ce que -disaient mes parents. - -Tout à coup, Madeleine est sortie de la chambre de maman: elle -pleurait; elle nous saisit dans ses bras en nous appelant ses chéries, -ses pauvres chéries.... - -Et je lui demandais ce qu'elle avait, mais elle courut s'enfermer dans -sa chambre. - - - _18 août._ - -Oh! quelle tristesse! Papa a décidé que mes sœurs et moi nous -quitterions Louvain avec maman et qu'il y restera, Maman ne veut pas se -séparer de lui, et Madeleine dit qu'elle ne l'abandonnera pas! - -Nous avons déjeuné chez Tantine lundi comme d'habitude. Elle avait fait -un bon gâteau: un soufflé, mais sans crème parce que, a-t-elle dit, il -ne faut pas trop de friandises lorsque les garçons se battent. - -Pendant le déjeuner, on parlait de la guerre et de Tirlemont que les -Allemands avaient pris, mais on ne dit rien du départ de Louvain. -Après, Tantine nous dit: «Allez au jardin toutes les deux». Et je -suppliai Tantine de rester avec elle, mais elle ne voulut pas et maman -me dit en m'embrassant: «Je t'appellerai dans un instant; montre que tu -es une grande fille en soignant ta sœur, et une brave petite Belge en -faisant ce qu'on te demande!» - -Naturellement je sortis et je montrai toutes les fleurs à Barbe en -lui disant le nom de chacune d'elles. Et je pensais à ce moment que -j'aimais beaucoup Tantine et son jardin plein de fleurs. - -Comme maman me l'avait promis, elle m'appela et, me prenant la main, -elle me mena dans la salle où se tenait Tantine sur son grand fauteuil. -Papa était debout devant la cheminée et Madeleine assise. Alors maman -me parla: - -«Voici, ma chérie, ce que nous avons décidé. Nous allons quitter -Louvain, moi, toi et ta petite sœur; papa ne veut pas abandonner sa -maison et Madeleine restera pour le soigner, Tantine aussi reste à -Louvain.» - -Je me mis à pleurer, j'avais tant de chagrin de quitter papa, Madeleine -et Tantine. - -Tantine me prit dans ses bras et me dit: - -«Tu seras la petite sœur aînée, tu veilleras sur Barbe et tu -consoleras ta maman. Sois une brave fille et espérons que la séparation -ne sera pas longue....» - -Quand nous sommes rentrés à la maison, plusieurs personnes attendaient -papa: Mme Melken entre autres, qui partait le soir pour Bruxelles. -M. Boonen trouvait que toutes les femmes et les enfants devaient -quitter Louvain. M. Van Tieren disait le contraire. Enfin c'étaient -des discussions sans fin. La servante Hélène courait déjà faire ses -paquets, car sa mère et ses sœurs s'éloignaient le soir même: maman la -laissa aller, et M. Boonen s'écria: «Une de moins à Louvain!» - -Tantine a demandé à maman d'emmener avec elle la femme Greefs et -ses huit enfants. Nous devons prendre à midi, demain, le train de -Bruxelles. Nous faisons des paquets, personne ne pleure, mais nous -avons bien du chagrin! - - - _20 août, dans le train._ - -Nous venons de quitter papa et Madeleine! Nous avons failli partir -avant, car M. Van Tieren a eu de très mauvaises nouvelles de Tirlemont -et de Gembloux. On dit même que la Reine et ses enfants sont à Anvers. -Tous les gens fuient à l'approche des Allemands. Ils avancent avec -rapidité, et ils pillent tout sur leur passage! - -[Illustration: «DU CALME, MES ENFANTS, DU CALME!»] - -Barbe voulait naturellement emporter Francine. Papa la vit tandis -qu'elle la prenait dans ses bras et déclara qu'il ne fallait pas -s'embarrasser d'un jouet. Voyant pleurer Barbe, il lui promit qu'à -Bruxelles, elle en trouverait d'aussi belles et que, là, maman lui en -achèterait une. Enfin papa allait prendre la poupée, pour la mettre je -ne sais où, quand Madeleine lui dit: «Papa, je vais la fermer». - -Alors moi, j'eus l'idée de demander tout bas à Madeleine si elle ne -voudrait pas me la donner; elle me regarda et me répondit: «Oui, -prends-la, si tu veux». - -Avec la poupée, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur nos petites -chaises, et je la consolai tout bas en assurant que je prendrais sa -«fille», mais qu'il ne fallait pas en parler. - -Justement, il y avait à côté de moi un gros paquet qui contenait des -robes et des châles que maman venait de terminer, j'y mis un ou deux -vêtements de la poupée et puis j'allai dans la salle à manger où était -notre panier à provisions et j'y glissai sous un gros morceau de pain -«Francine», la fille de Barbe. - -Nous n'avons pas pris de malle, car on ne peut plus les transporter -dans le chemin de fer. Mais nous avons mis le _strict_ nécessaire, -comme dit papa, dans de gros paquets. Nous avons seulement emballé nos -robes ordinaires et peu de choses, car «cela ne sera pas long». - -Beaucoup de gens de Louvain, au lieu de prendre le chemin de fer, s'en -vont à pied ou en charrette. Nous avons vu une foule de paysans qui -arrivaient des villages voisins et même de Tirlemont et qui racontent -un tas de choses avec l'air d'avoir très peur. - -Papa disait que ces gens effrayent tout le monde par des nouvelles -peut-être fausses et qu'il fallait être calme et courageux. - -Pauvre papa! Il s'efforçait bien d'être courageux, lui, car je l'ai -entendu hier soir. Je passai devant la porte de la chambre de maman, et -il l'embrassait en disant: «Ma pauvre femme, mes pauvres enfants!» Je -n'ai pas pu m'en empêcher, je suis entrée tout doucement, j'ai saisi -sa main et je l'ai baisée. Surpris, il m'a pris dans ses bras et j'ai -senti une larme sur ma joue. - -Pauvre papa, comme je serai toujours sage quand nous serons de nouveau -tous réunis! - -Mais c'est le départ qui a été dur! - -Papa est venu avec Tantine et Madeleine à la gare. Tantine n'a pas -versé une larme, elle nous tenait toutes les deux, Barbe et moi; -Madeleine était avec maman. La gare était pleine de gens qui couraient -affolés. Tout le monde voulait monter dans le train à la fois. - -M. Van Tieren, M. Velthem et M. Boonen, qui étaient là, aidaient les -employés à faire le service, mais c'était très difficile. - -Tout à coup, j'entendis une voix derrière moi qui m'appelait: -Mademoiselle Noémie, mademoiselle Noémie! - -Je me retournai et je vis Poppen, le concierge de l'Université. - -Il voulait dire adieu à maman et «aux petites demoiselles». - -Il veillerait bien sur M. Hollemechette, assura-t-il à maman, et sur -Mlle Madeleine, et les prendrait dans l'Université si les Allemands -venaient à Louvain. - -Maman lui serra la main, et il demanda la permission de m'embrasser. - -Papa nous fit monter dans un compartiment avec la femme Greefs et ses -enfants. Nous avons donné des baisers à papa, à Madeleine et à Tantine: -nous pleurions tous, sauf papa. - -Quand le train est parti, j'ai pris maman par le cou en la serrant très -fort; je crois que je n'ai jamais eu tant de chagrin. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Parmi les ruines. - - - _Malines, 23 août._ - -JE suis bien fatiguée aujourd'hui, mais je veux tout de même écrire mon -«journal» afin de n'oublier aucun des événements de notre existence -depuis notre départ de Louvain. - -Pauvre Louvain! je ne peux pas m'empêcher de pleurer lorsque j'y -pense, et j'ai bien du chagrin d'être séparée de papa et de Madeleine. -Où sont-ils maintenant? Maman, je le vois bien, est dans une grande -inquiétude; on raconte tant d'histoires sur les Allemands et sur les -villes qu'ils pillent, paraît-il! - -Oh! j'ai quelquefois le cœur si serré, mais il faut que j'aie du -courage pour ma petite sœur! Maman me l'a bien recommandé. - -Notre voyage entre Louvain et Bruxelles a été long et fatigant. Le -train allait très lentement et il faisait très chaud. Nous avons un peu -dormi, Barbe et moi. Je me suis réveillée en entendant une discussion -entre la femme Greefs et une autre voyageuse qui était montée pendant -mon sommeil. - -«Non, madame, disait la femme Greefs, les Allemands ne sont ni à Namur, -ni à Dinant. - ---Oh! Comment? mais vous ne savez donc rien dans Louvain? Mais les -Belges ont repoussé 5000 Allemands. - ---Où donc ce beau succès? - ---Mais à Diest et à Haelen. - ---Alors pourquoi qu'_ILS_ arrivent? - ---Eh bien, parce qu'ils sont revenus encore plus nombreux. Ces -Allemands, c'est comme les mouches: on les tue, on les chasse, ils -reviennent toujours, et quand ils reviennent ils sont encore plus -méchants qu'auparavant et ils font des atrocités! Oui, je vous le dis, -des atrocités! J'en ai entendu, allez.» - -La femme Greefs a regardé maman et a vu qu'elle pâlissait et semblait -très agitée; alors elle a dit d'un ton plus conciliant: - -«Oui, oui, on raconte beaucoup de choses... si on les croyait -toutes....» - -Alors, cette femme s'est fâchée en disant qu'elle savait bien ce -qu'elle disait, et qu'elle avait eu sa maison pillée, ses affaires -volées; et plus elle parlait, plus elle s'excitait; les enfants -commencèrent à pleurer. - -La maman Greefs alors essaya de calmer la femme en lui disant que maman -aussi était très malheureuse puisqu'elle avait laissé sa fille aînée à -Louvain, et qu'il ne fallait pas parler comme cela si fort. La pauvre -femme s'attendrit, demanda pardon à maman de la peine qu'elle lui avait -faite et voulut aider à faire manger les enfants. - -On ouvrit les paquets et nous commencions à manger quand le train -s'arrêta et un employé cria que tout le monde devait descendre, car il -n'allait pas plus loin. Nous étions à Tervueren. - -Maman ne dit pas un mot. Elle prit nos paquets et descendit avec nous -deux. Puis elle aida la femme Greefs et ses enfants; elle était pâle, -mais calme, comme si tout cela était naturel. Moi, je tremblais, mais -je fis comme maman en voyant pleurer Barbe. - -Un officier belge nous dit que les Allemands avaient passé la Meuse -entre Liége et Namur et qu'ils avaient atteint Dinant. Toutes les -populations se réfugiaient à Bruxelles, et c'était pour cette raison -que les trains étaient encombrés. - -Enfin, on nous a mises dans un autre train et, au bout de deux heures, -nous sommes entrées à Bruxelles. - -A l'arrivée, un officier, un capitaine d'infanterie, interrogeait tous -les voyageurs. C'était un grand encombrement autour de lui; il y avait -des femmes, des enfants, des paquets et même des animaux, car j'ai vu -une femme qui tenait un chat dans ses bras. - -Tout le monde parlait à la fois. - -Je voyais bien que maman, elle, ne se pressait pas; elle me dit qu'elle -voulait avoir des nouvelles de Louvain. Quand elle put enfin parler, -l'officier lui demanda, en nous regardant, si elle avait laissé du -monde à Louvain et, sur sa réponse affirmative, il dit: - -«Non, madame, nous n'avons rien appris de grave, mais je sais qu'on se -bat à Tirlemont.» - -Il conseilla ensuite à maman de ne pas s'arrêter à Bruxelles, mais de -continuer son voyage, s'il y avait un train, jusqu'à Malines ou même -Anvers. - -[Illustration: UNE VIEILLE FEMME PORTAIT UN CHAT BLANC.] - -Nous nous sommes donc assises sur un banc et nous avons mangé du pain -et du chocolat qui étaient dans nos paquets. - -Barbe naturellement voulut donner à goûter à sa fille Francine; un des -garçons de Mme Greefs, qui est très taquin, a commencé à se moquer de -Barbe en assurant qu'une poupée ne pouvait pas manger, et qu'il n'y -avait qu'un moyen de s'en amuser, c'était de lui ouvrir le ventre. - -Alors Barbe lui a donné un coup de pied, le garçon a commencé par rire; -mais, voyant que la dispute allait devenir sérieuse, je pris la main de -Barbe en la suppliant d'être sage et tranquille. Comme il continuait -à rire et à se moquer de nous, je lui dis qu'il n'avait pas de cœur, -qu'il ne ressemblait à aucun petit garçon belge et qu'il fallait -laisser ces manières aux enfants allemands. - -«Oh! vous êtes toutes les deux des petites bêtes qui ne comprenez rien, -me répondit-il, je voulais rire et vous vous fâchez. Eh bien! je ne -vous parlerai plus et vous pouvez donner à manger tant que vous voudrez -à votre poupée de porcelaine.» - -J'ai bien vu qu'il était vexé; aussi après un petit moment je lui ai -offert un morceau de chocolat qu'il a mangé avec plaisir après m'avoir -dit simplement merci. - -Après deux heures d'attente on nous a poussées précipitamment dans un -train, nous, les paquets et la femme Greefs; Barbe tenait toujours sa -poupée, qu'elle n'avait pas lâchée une minute. - -Enfin nous sommes arrivées à Malines; il était très tard, Barbe dormait -et commençait à pleurer; quant aux bébés Greefs, c'était affreux: maman -en tenait deux dans ses bras, et elle m'en avait confié un, Louis, qui -voulait à toute force monter sur mes genoux; alors Barbe essayait de le -griffer, et du reste je ne pouvais pas la prendre, je suis trop petite -encore. Maman, qui avait aussi beaucoup de peine à maintenir la paix -sur elle, me regarda et je vis dans ses yeux une expression si triste -et si bonne que je me souvins tout à coup d'un mot de Madeleine en -parlant de maman: «Les yeux bon bleu» de maman, et sans que je puisse -me retenir je me mis à pleurer; mais pour que maman ne me vît pas, je -fis semblant de ramasser la poupée de Barbe. - -A Malines la gare était remplie de monde, toutes les femmes étaient -assises sur des paquets, leurs enfants autour d'elles. - -C'était un brouhaha épouvantable. Un soldat qui gardait la voie nous -dit que les Allemands avaient bombardé Tirlemont et que tous ces -gens-là couraient se réfugier à Hereullich, à Anvers et à Bruxelles. - -Une femme nous raconta qu'elle venait de Gheel et qu'elle y avait vu -l'arrivée des Allemands: c'était horrible; ils ont commencé par démolir -les fils télégraphiques; le revolver au poing ils ont arrêté un train -et forcé tous les voyageurs à descendre; et comme un gendarme voulait -préserver quelques enfants il a été fait prisonnier. Et puis après ils -ont ordonné, oui, ordonné au bourgmestre de faire enlever notre drapeau -qui volait au-dessus de l'église, sous peine d'être fusillé--oui, -fusillé--et comme dans une des rues un petit garçon a fait un pied de -nez à un des Boches--la femme a bien dit «Boches»,--ils ont saisi sa -maman et lui ont donné de grands coups avec la crosse de leur fusil. - -«Oui, continua cette femme, j'ai vu ces choses, je me suis sauvée avec -mes deux petits, et je ne sais plus où est mon mari, qui se bat depuis -le 1e août.» - -Maman demanda si la femme frappée par les Allemands était partie aussi. - -«Eh! je ne sais pas, je me suis sauvée à travers champs avec mes -petits; voyez, je n'ai rien sur moi, je ne possède plus rien que -mes enfants. Ah! j'en ai vu encore d'autres! Et demain ils seront à -Bruxelles et après-demain à Anvers.» - -Le soldat qui avait écouté le récit de cette femme s'approcha et lui -dit: - -«Allons, calmez-vous et taisez-vous; allez manger quelque chose. - ---Non, je ne veux rien prendre, je veux mourir....» - -Barbe, qui était devant elle et qui la regardait avec ses grands yeux, -lui dit: - -«Eh bien, madame, nous allons donner vos enfants à maman et ils -mangeront de notre bonne confiture.» - -La femme parut stupéfaite et éclata en sanglots en disant que Barbe -était un petit ange et qu'elle voulait bien manger puisque ce petit -ange le lui disait. - -Maman a voulu aller dans la ville afin de prendre un bon repas dans -un restaurant; elle dit à cette femme de nous suivre, et, nous tenant -la main à toutes deux, elle nous a menées vers la rue d'Egmond. Nous -avions laissé nos paquets à la femme Greefs, qui ne voulait pas sortir -de la gare avec tous ses enfants. - -Nous sommes entrées dans un petit restaurant appelé «Au bon Wallon»: -il n'y avait que des femmes pour servir, et un homme assez gros était -assis devant une table. Il parla à maman et dit que la Reine et ses -enfants, le gouvernement avaient quitté Bruxelles pour Anvers; mais -que personne ne s'en inquiétait, que les cafés du boulevard d'Anspach -étaient aussi pleins et que les Bruxellois se promenaient comme à -l'ordinaire. - -Nous avons couché à l'hôtel du duc de Brabant où maman a pu trouver une -chambre. - -Le lendemain qui était un dimanche, maman nous dit qu'elle voulait -aller entendre le cardinal Mercier à Notre-Dame. Elle nous habilla le -mieux possible et Barbe se mit à pleurer quand maman lui dit qu'elle ne -voulait pas qu'elle prît sa poupée avec elle. - -Quand nous sommes arrivées sur la place, devant Notre-Dame, il y avait -une foule énorme, mais personne ne se bousculait et on laissait les -enfants se placer au premier rang. Je m'étais mise à côté de Barbe; il -y avait un petit garçon qui se glissa entre nous et tout à coup Barbe -poussa un cri: c'était le petit garçon qui l'avait pincée; il s'enfuit -vite et alla un peu plus loin vers une autre petite fille à qui il -voulait faire la même chose. Barbe le vit aussi et cria: - -«C'est un méchant garçon qui va pincer la petite fille.» - -Alors lui, il tira une longue langue en faisant un pied de nez. -Vraiment je n'ai jamais vu à Louvain des petits garçons aussi mal -élevés! - -Maman nous dit: «Voilà le Cardinal!» - -Il arrivait à pied avec un autre abbé près de lui et deux messieurs. En -passant, il posa sa main sur la tête de plusieurs petits enfants. Maman -nous poussa en avant et il mit sa main sur nos têtes. Il avait une -belle croix en or et une magnifique bague. - -Il entra dans l'église, nous l'avons suivi et nous nous sommes assises -sous la chaire, mais il n'y monta pas et parla de l'autel. - -Je me rappelle très bien ce qu'il a dit, et du reste j'ai demandé -à maman de me le redire afin de l'écrire bien exactement dans mon -journal, car il faudra que je le montre à papa. - -Il a parlé de la Reine partie la veille de Bruxelles avec ses enfants, -ce qui n'était pas un motif de tristesse pour les Belges qui devaient -voir dans cela une preuve de la résistance que la Belgique voulait -faire à l'Allemagne qui attaquait si injustement un peuple paisible -et bon. Chacun devait agir selon son devoir, les hommes comme les -femmes et même les petits enfants pour consoler ceux qui souffraient -et étaient affligés, et la Belgique saurait garder ses droits et sa -liberté. - -Après, quand nous sommes sorties, un régiment passait. Sa musique -jouait la _Brabançonne_, et Barbe battit des mains tandis que maman -pleurait. - -Nous nous sommes encore un peu promenées, les magasins étaient presque -tous fermés et comme à Louvain les gens se parlaient sans se connaître. - -Maman a continué à marcher et au coin d'une rue nous avons été arrêtées -par une brouette poussée par un soldat. Dans la brouette étaient -couchés trois petits enfants qui dormaient, bien enveloppés dans des -couvertures. - -[Illustration: LA GARE ÉTAIT REMPLIE DE FEMMES ASSISES SUR DES PAQUETS.] - -Il y avait tant de monde, que le soldat fut obligé de s'arrêter. On -voulait absolument caresser ces petits enfants. Une femme, enveloppée -d'un grand châle noir, suivie de deux petites filles de mon âge, -était leur maman. Sur le devant de la brouette il y avait une belle -couverture en soie roulée soigneusement. - -«C'est tout ce qui me reste de ma maison!» - -Maman donna à Barbe et à moi des fruits pour ces pauvres petits bébés -qui étaient si jolis. - -Nous sommes allées à la poste pour savoir s'il n'y aurait pas de -lettre; il n'y avait rien. Maman envoya une carte à papa. Lui -arrivera-t-elle? Maman ne le croit pas. - - - _Anvers, 24 août._ - -Nous voilà à Anvers. Nous avons eu beaucoup de peine pour y arriver, -et toutes les aventures de notre voyage sont difficiles à raconter. -En sortant du train, maman a voulu aller tout de suite chez un vieux -savant qui habite près du musée Plantin; il venait souvent à Louvain, à -l'Université, et papa l'aimait beaucoup. Il s'appelle M. Claus et a un -gentil petit garçon qui a dix ans comme moi. Il est boy-scout depuis le -début de la guerre, et il nous a dit qu'il rendait de grands services -aux autorités, il en était très fier. Quand nous sommes arrivées, M. -et Mme Claus allaient se mettre à table, et ils nous ont invitées à -déjeuner avec eux. - -Ils n'ont fait que parler de la guerre; maman s'informait surtout de -Louvain. - -«Voilà tout ce que nous savons, a dit M. Claus: des Allemands sont -entrés dans Malines avec cinquante uhlans, les communications sont -coupées entre Bruxelles et Malines, et sûrement Louvain est aux mains -des Allemands. - -«Mais il y a des soldats blessés qui reviennent de Louvain, qui sont -soignés à l'ambulance du Musée et qui pourront vous renseigner plus -complètement. En tout cas, je ne crois pas que vous puissiez rester -ici; des bombes ont été jetées par des taubes sur Anvers, et les -enfants royaux doivent quitter la ville. Sa Majesté la reine Élisabeth -les accompagne. Ils s'embarquent à Ostende, d'où ils se rendront en -Angleterre. Je sais que deux torpilleurs suivront le vaisseau royal -pour les protéger.» - -Le petit Claus nous a conduites à l'ambulance du Musée; il avait pris -sa bicyclette avec lui, il marchait à côté de nous. Barbe voulait à -toute force monter sur la bicyclette; moi, je lui disais tout bas de -rester tranquille et de n'avoir pas de caprice. - -En arrivant à l'ambulance, maman nous a laissées dans le jardin, tandis -qu'elle entrait dans les salles pour tâcher de trouver les gens qui -venaient de Louvain. - -Jean Claus nous offrit d'aller voir les chiens qui ont été blessés et -qui sont soignés dans un coin du jardin qui leur est réservé. - -Prenant ma sœur par la main, nous nous sommes dirigés tous les trois -vers un grand hangar tout plein de niches; devant s'étendait un grand -espace de jardin fermé par une grille de fer. Le petit Claus ouvrit la -porte et demanda à un gardien si nous pouvions entrer. - -«Oui, oui, les petites demoiselles peuvent voir mes toutous, mais -qu'elles ne les touchent pas sans me prévenir, car il y en a -quelques-uns de méchants.» - -Moi, je pensais que les chiens ne sont jamais méchants. - -[Illustration: LE PETIT BELGE FIT UN PIED DE NEZ AU SOLDAT ALLEMAND -ÉTONNÉ.] - -Il y en avait plusieurs couchés, étendus sur la paille avec une patte -cassée; un autre avait un bandage autour du cou, ce qui lui donnait -l'air d'un vieux monsieur emmitouflé dans un cache-nez. Mais ce qu'il -y avait de plus amusant, c'était un beau chien à grosse tête, qui -avait des yeux d'or si bons qu'ils ressemblaient à ceux de Phœbus, -et sur la tête duquel on avait posé une casquette de nos soldats avec -la jugulaire passée sous le cou. Il avait une si bonne figure que je -voulais absolument l'embrasser. Le gardien me dit: «Oh! vous pouvez -faire ce que vous voudrez avec lui. C'est un _brave homme_. Nous -l'avons nommé le «brigadier». Il a reçu un éclat d'obus à la cuisse.» - -Alors je suis allée vers lui et j'ai embrassé ses bonnes joues. - -Naturellement Barbe lui a tiré les oreilles, il n'a même pas bougé, -alors elle lui a entouré le cou de ses deux petits bras, il lui a rendu -sa caresse en passant sa langue sur sa joue; il était assis sur son -derrière et ainsi il était aussi grand que Barbe. Je voulais continuer -à voir les autres chiens, regardant si je n'apercevrais pas Phœbus, -mais le «gros brigadier» ne nous quittait pas, il se mettait devant -nous pour nous empêcher de marcher. Barbe riait et moi j'essayais de le -tirer par son collier; mais il était beaucoup plus fort que nous. En -luttant, Barbe fut renversée, la casquette du bon chien était penchée -sur son oreille; c'était si drôle que nous nous sommes tous mis à rire. - -Maman est arrivée à ce moment-là et nous a dit de vite venir avec elle -pour nous rendre à l'Hôtel de Ville où nous aurions peut-être des -nouvelles de Louvain, dont on ne savait rien ici. - -Dans la rue, il y avait un monde fou, tous se dirigeaient vers la -place Verte par la rue Nationale. Le petit Claus nous dit que ces gens -allaient vers le Palais Royal pour voir la Reine. Comme c'était un peu -notre chemin, nous avons suivi la foule. Maman nous tenait chacune par -une main et je sentais la sienne se crisper sur mes doigts; aussi je -lui dis: - -«Maman, tu n'as pas eu de mauvaises nouvelles de Louvain? Dis-le moi! - ---Non, non, ma chérie, mais on ne sait rien et c'est justement ce -silence qui m'inquiète. Oh! j'aurais dû rester avec Madeleine et ton -papa; que sont-ils devenus tous les deux? - ---Et Tantine Berthe, où est-elle? - ---Si encore ton père avait consenti à s'en aller; mais, lui, je sais, -il n'aura jamais quitté sa maison, ou, si sa maison a été brûlée, son -Université. - ---Comment! sa maison brûlée! - ---Non, je veux dire que jamais il ne ferait une chose opposée à ce -qu'il considère comme son devoir. - ---Oh! oui, c'est bien mon papa, ça!» - -Maman s'est penchée sur moi et m'a embrassée, en m'appelant sa petite -chérie. - -Nous étions sur la place Verte, quand tout à coup on entendit des cris: -Vive la Reine, Vive notre petite Princesse! Cela venait de la rue de -Meir. - -Et, de loin, on voyait arriver un grand landau attelé de deux beaux -chevaux noirs. - -«C'est la voiture royale!» cria un gamin à côté de moi. - -Je me poussai plus près de maman, car je me méfie maintenant des petits -garçons qui ne sont pas de Louvain. - -«La Reine est dans la voiture avec notre petite princesse Marie-José!» -dit une grosse femme qui portait un panier pleins d'œufs. - -[Illustration: LA REINE ÉTAIT DANS LA VOITURE AVEC LA PRINCESSE -MARIE-JOSÉ.] - -«Oh! mais les deux Princes sont dans une seconde voiture!» Au moment où -la voiture arriva place Verte, toute la foule se mit à crier: - -«Vive la Reine, Vivent les Princes!» - -La voiture allait au pas, tant il y avait de gens sur la chaussée. Elle -passa juste devant nous, et je pus voir vraiment cette petite Princesse -si jolie dont la photographie était sur le bureau de papa à Louvain. - -Elle était assise auprès de sa mère dans le fond de la voiture. Sa -robe était blanche, elle portait un chapeau de paille de riz garni -d'une plume d'autruche blanche aussi. Elle a beaucoup de cheveux dont -les boucles sortent en masse au-dessous des bords de son chapeau. Elle -saluait gentiment de la tête, mais à un moment où la voiture passa -devant des soldats d'artillerie réunis dans un coin de la place, elle -se leva et envoya des baisers avec sa petite main; ses deux frères se -levèrent aussi en agitant leur béret. - -Alors la foule cria et hurla comme si elle avait été en délire; les -gens entouraient la voiture, et la femme qui était à côté de nous se -précipita près de la portière et, se hissant sur le marchepied, elle -baisa la main de la Reine et celle de la petite Princesse. Son panier -d'œufs était tombé par terre, mais personne n'y fit attention et on -écrasa tout. - -Comme la foule augmentait, maman prit Barbe dans ses bras et moi je -m'accrochai à sa robe. - -Les soldats se mirent à entonner la _Brabançonne_; tout le monde -chantait avec eux, c'était vraiment magnifique. La femme au panier -d'œufs pleurait, mais ce n'était par pour ses œufs perdus; je crois -même qu'elle a suivi la voiture sans s'inquiéter d'autre chose. - -L'Hôtel de Ville, c'est tout près de la place Verte. En y arrivant, on -voyait beaucoup de gens devant l'affiche posée sur la porte. - -Maman s'approcha, mais il n'y avait pas moyen de lire, nous étions -encore trop loin. Un homme se retourna et dit à maman: - -«Vous voulez savoir ce qui se passe? Eh bien, voilà: les Allemands ont -mis Louvain à sac et la ville est brûlée.» - -Maman chancela, mais elle tenait toujours Barbe dans ses bras; alors -elle se raidit. - -L'homme, regardant maman, murmura: - -«Mais qu'a donc la pauvre dame? - ---Papa est à Louvain avec ma sœur. - ---Il fallait le dire!» - -Une femme se mit à adresser des reproches à cet homme en lui disant -qu'il devait faire attention aux nouvelles qu'il annonçait. - -«Bah, bah! grommela l'homme, j'ai parlé trop vite; on dit que Louvain -est incendié, mais on n'en sait rien en réalité. - ---Mais je veux le savoir, je veux le savoir», répétait maman. - -Barbe pleurait. Maman la mit par terre et poussa les gens qui étaient -devant elle afin de pouvoir arriver jusqu'à la porte de l'Hôtel de -Ville. - -Elle s'adressa à un monsieur décoré qui avait l'air très sérieux, en le -suppliant de lui donner des nouvelles de Louvain. - -Ce monsieur assura qu'il savait seulement que les Allemands avaient -brûlé des monuments à Louvain, mais que les habitants n'avaient pas -été _molestés_--c'est le mot qu'il employa. Mais puisque nous étions -de Louvain, il allait chercher des informations certaines afin de nous -renseigner exactement. Il dit à maman de revenir dans la soirée et de -demander M. Beughel. - -Nous sommes retournées au Musée Plantin, maman peut à peine parler et -c'est à ce moment que j'écris ces pages sur le bureau du fils de M. -Claus. - - - _26 août._ - -Hier soir, M. Claus est revenu de l'Hôtel de Ville avec maman. Louvain -a été bombardé et brûlé, et cinquante automobiles allemandes sont -entrées à Malines. M. Claus veut que nous quittions tous Anvers. - -Maman a beaucoup pleuré; elle voulait retourner à Louvain, en nous -laissant, Barbe et moi, à M. Claus. Alors j'ai supplié maman de me -garder avec elle. - -«Je t'en prie, petite maman, que nous ne te perdions pas, toi aussi. -Que ferions-nous, Barbe et moi, sans papa et sans maman? Non, non, ne -nous quitte pas.» - -Je ne savais que dire, mais je m'accrochais à son cou en sanglotant. - -M. Claus nous regardait et dit doucement à maman: - -«Madame Hollemechette, votre petite Noémie a raison, n'abandonnez pas -ces enfants. Nous retrouverons votre fille aînée et votre mari, car, à -cause d'elle, il ne se sera pas exposé inutilement. - ---Oh! je le sais bien, c'est pour cela surtout que j'avais laissé ma -fille.» - -Maman a fait un effort sur elle-même et a dit: «C'est décidé, je ferai -ce que vous voudrez». - -Il est entendu que nous partons tout à l'heure pour Ostende. - - - _Gand, le 3 septembre._ - -Nous sommes parties lundi matin d'Anvers, et nous sommes depuis deux -jours à Gand, où nous attendons de pouvoir prendre un train pour -Ostende. Je crois aussi que maman s'éloigne à regret de Louvain, et -qu'elle espère avoir des nouvelles de papa et de Madeleine. - -Le petit Claus nous avait conduites au chemin de fer. Il y avait -beaucoup de monde encore, et on racontait des choses terribles sur -l'armée allemande. Les Allemands étaient à Bruxelles, à Malines; ils -auraient brûlé Louvain et Aerschot, l'Université et la Bibliothèque -seraient en cendres! On avait emmené les hommes en Allemagne. - -[Illustration: UN PETIT ÉCOSSAIS MARCHAIT EN TÊTE DES BOY-SCOUTS.] - -Quand maman entendit cela, elle ne voulait plus partir; mais quand elle -parla à un officier qui était à l'entrée de la gare, il lui dit qu'il -n'était plus possible de revenir en arrière, que les troupes allemandes -avançaient, qu'Anvers allait être assiégé et que l'on ferait partir les -femmes et les enfants. - -«Du reste, madame, ne croyez pas tout ce qu'on dit; beaucoup de civils -ont quitté Louvain et sûrement votre mari aura emmené votre fille.» - -Barbe écoutait la conversation en ouvrant ses grands yeux; elle -comprenait tout très bien, car elle s'écria: - -«Mais, maman, et tante Berthe? Elle est bien avec papa, elle n'a pas -été brûlée comme l'Université?» - -L'officier regarda Barbe et dit à maman: - -«Voulez-vous me laisser embrasser votre petite? Car moi aussi j'ai un -bébé qui est aussi gentil qu'elle.» - -Il embrassa Barbe, et après, il voulut mettre lui-même maman dans un -compartiment où il n'y avait encore personne. - -A Termonde, on annonça que les chemins de fer n'iraient pas plus loin, -car toutes les locomotives avaient été prises pour les armées et -dirigées sur Lille et Charleroi. - -Alors, on a mis tous les enfants et toutes les mamans dans une salle -d'attente où il y avait de la paille par terre. Maman voulait sortir -pour trouver une chambre, mais un soldat lui dit: - -«Restez là, car on va tâcher d'avoir un train pour mener tout le monde -à Gand, et puis, en ville, tout est sens dessus dessous. Tâchez de -prendre un coin pour dormir avec vos petites demoiselles.» - -Maman portait Barbe qui pleurait et qui voulait absolument retourner à -Louvain. Elle serrait Francine dans ses bras, et maman eut beaucoup de -peine à l'installer dans une de nos couvertures; je me suis couchée de -l'autre côté de maman, elle nous tenait chacune par un bras, j'avais ma -joue appuyée contre la sienne, je me suis endormie; mais je suis bien -sûre que maman n'a pas dormi, qu'elle a pleuré, parce que, lorsque je -me suis réveillée, j'ai trouvé son mouchoir, tombé à côté d'elle, qui -était tout mouillé. - - - _Gand, 5 septembre._ - -Nous avons appris beaucoup de détails sur Louvain hier. Nous ne -savons pas ce que papa et Madeleine sont devenus, mais nous savons -que l'Université et la Bibliothèque sont entièrement détruites! -Aujourd'hui, maman ne peut retenir ses larmes, et la femme Greefs fait -tout ce qu'elle peut pour la consoler. - -Je veux tout écrire. A Gand, en descendant la rue de Flandre après -être sorties de la gare, nous avons été arrêtées par le passage d'une -troupe de boy-scouts, accompagnée de musique et de drapeaux. Deux -boy-scouts battaient du tambour, un autre jouait du clairon, et devant -eux un petit Écossais de la cornemuse. C'est maman qui a dit que cet -instrument s'appelait une cornemuse; c'est bien amusant. Ils jouaient -la _Brabançonne_. Barbe sautait de joie. Une femme cria: - -«Oh! regardez celui-là, il va à Ostende voir le Roi, c'est la troisième -fois qu'il passe ici. Il est de Louvain. - ---De Louvain! s'écria maman, il faut que je lui parle.» - -Et, sans attendre la réponse, vite nous nous sommes mises à courir -derrière les boy-scouts. - -Ils se sont arrêtés derrière le château de Gérard-le-Diable. Une foule -énorme les entourait; maman est arrivée tout près d'eux et s'est -adressée à celui que la femme avait désigné comme venant de Louvain. Il -était très grand, et avait une figure maigre et des yeux très vifs, un -peu comme ceux de Désiré. - -Maman lui dit: - -«Mon cher garçon, est-ce vrai que vous venez de Louvain? Racontez-moi -tout ce que vous savez. J'ai laissé là-bas ma fille, mon mari, soyez -bon et donnez-moi les nouvelles que vous avez. - ---Ah! madame, je vous raconterai tout ce que je sais. Il s'en est passé -des choses là-bas! et ils ont brûlé et.... - ---Bien, bien, interrompit un vieux monsieur à cheveux blancs, qui -semblait nous regarder avec intérêt, dites seulement les choses -intéressantes. - ---Oh! voilà; les Allemands sont arrivés à Louvain le 20 août; l'armée -belge s'était retirée la veille pour que notre chère et ancienne ville -fût préservée, car on savait déjà que les Allemands brûlaient et -pillaient tous les villages et les maisons qui étaient sur leur passage. - -«Le premier jour, tout se passa bien; les habitants donnaient ce qu'on -leur demandait, et les soldats, bien qu'un peu tapageurs, ne commirent -pas de violence. On nous empêchait seulement de sortir et de nous -promener. Du reste, beaucoup de gens avaient fui à l'approche des -Allemands. - ---Mon Dieu, je suis bien sûre qu'il est resté, lui! - ---Qui ça, madame? - ---Mon mari, le libraire de la rue de Namur, M. Hollemechette. - ---Oh! madame; je connais bien M. Hollemechette, et papa aussi, le -relieur de la rue du Marché-aux-Légumes, je suis le fils de M. Josen. -Votre mari est parti à l'heure actuelle, mais si vous saviez ce qu'il a -fait! Il a empêché toute une rue de brûler! - ---Oh! ça, c'est bien mon papa! ai-je dit. - ---Racontez vite.» - -Le vieux monsieur qui écoutait notre conversation l'interrompit en -disant: «Allons nous asseoir là sur ce banc, car madame doit se sentir -fatiguée. - ---Oui, un peu.» - -Je le sentais bien: maman ne nous lâchait pas, mais sa main ne me -tenait pas aussi fermement. - -[Illustration: JE ME SUIS COUCHÉE DE L'AUTRE CÔTÉ DE MAMAN.] - -«Je vous ai dit, continua le petit boy-scout, que les deux premiers -jours se passèrent assez bien; pourtant les Allemands semblaient sur -le qui-vive et les habitants sortaient moins de chez eux. Un soir en -allant porter les lettres de M. Schnutz, qui remplace le bourgmestre, -à Mgr Ladeuze de l'Université, je vis M. Hollemechette dans une des -salles de l'Hôtel de Ville. Il venait demander de venir là avec sa -fille et sa tante, car sa maison était remplie de soldats allemands. - -«Le concierge, le vieux Poppen était là; il ne voulait pas quitter -votre fille. Il y avait M. Boonen, M. Diest, M. van Velthem. La -Tantine Berthe, comme l'appela votre mari, ne disait rien, mais ses -yeux brillaient et l'on voyait bien qu'elle était très en colère. A un -moment donné je la vis qui parlait tout bas à Poppen et je pense qu'un -Allemand aurait bien fait de ne pas se mettre entre eux. - -«M. Schnutz dit qu'il fallait tous rester là, surtout Mlle Madeleine; -la Tantine Berthe déclara qu'elle ne la quitterait pas. - -«Le bruit se répandit alors que les Anglais et les Belges étaient dans -les environs; aussitôt une satisfaction non déguisée se montra sur tous -nos visages et une grande inquiétude se manifesta dans les yeux des -soldats et des officiers allemands qui parcouraient la ville. - -«Tout à coup dans la nuit on entend des coups de feu, et des quatre -coins de la ville s'élèvent des lueurs rouges. Les environs de l'Hôtel -de Ville étaient en flammes, le Krakenstraat, le marché aux Légumes, -l'église du Grand Béguinage. - ---Mais c'est en face de Tantine Berthe? - ---Sa maison a été entièrement brûlée. - ---Oh! Mais chez nous?» - -Barbe s'est mise à pleurer. Maman la prit dans ses bras, l'embrassa; -alors Barbe a cessé de pleurer, elle a même fini par s'endormir, et moi -je me suis bien serrée contre maman. - -«Oui, le soir à six heures, tout était incendié; de temps en temps, -des maisons s'effondraient en craquant avec des bruits de tonnerre! -A l'Hôtel de Ville, préservé par quelques soldats, il y avait des -notables; deux vieux professeurs pleuraient; d'autres au contraire, -comme M. Boonen, regardaient les Allemands avec mépris et hauteur. -L'église de Saint-Pierre et la tour entière étaient en flammes. M. -Hollemechette, pressé par la Tantine Berthe, s'adressa au major -installé à l'Hôtel de Ville en lui demandant ce que l'on pourrait faire -pour préserver la rue où il habitait. - -[Illustration: UN HOMME SE RETOURNA VERS MAMAN.] - -«Assurez-vous que toute la nuit les portes des maisons soient ouvertes -et que les «fenêtres soient éclairées», lui fut-il répondu. - -«Aussitôt M. Hollemechette résolut de se rendre rue de Namur; je lui -proposai de l'accompagner afin de me procurer des bougies pour les -donner aux habitants des maisons, car toutes les conduites de gaz -étaient coupées; votre fille Madeleine s'accrocha au bras de son père -en disant: - -«--Maman m'a laissée ici pour que je garde papa, je ne le quitterai -pas.... - -«--Très bien, ma fille, dit la Tantine Berthe, et comme je suis trop -vieille pour courir la nuit dans les rues, je vous attendrai ici; mais -revenez, car moi aussi je dois veiller sur vous deux, je l'ai promis.» - -[Illustration: LE SOLDAT BELGE EMBRASSA BARBE.] - -«Alors nous voilà en chemin tous les trois pour suivre les maisons de -la rue de Namur et voir si les prescriptions étaient bien observées. -Beaucoup de familles étaient déjà parties après avoir allumé une bougie -dans leur salon sans laisser les portes ouvertes; ces maisons seraient -donc incendiées et pillées. C'est pourquoi nous heurtions à toutes -les portes fermées et si on ne nous ouvrait pas, nous brisions les -serrures. Votre fille Madeleine s'était armée d'une hache et frappait -elle-même avec force, et je l'ai vue monter sur une échelle et pénétrer -dans une maison par la fenêtre d'un premier étage pour ouvrir la porte -du dedans. - ---Mais votre fille est une héroïne! s'écria le vieux monsieur aux -cheveux blancs. - ---Vous ne la connaissez pas, mais elle ressemble tout à fait à maman -dis-je. - ---Continuez, continuez, s'écria maman. - ---De cette façon les maisons de cette rue n'ont pas été incendiées; le -matin nous avons pu voir les nouveaux désastres: les maisons de la rue -de la Station et d'autres dont le feu était attisé par des soldats dont -on voyait les silhouettes nettement dessinées sur le fond rouge des -flammes. - -«En revenant à l'Hôtel de Ville on nous apprit que M. Boonen, Mgr -Ladeuze, M. van. Tieren et beaucoup d'autres avaient été emmenés comme -otages, on ne sait pas où. Il y avait là, la directrice de l'école -des orphelins de la Cour des Béguines qui venait demander au major que -l'école fût épargnée. - -«Tandis qu'elle parlait, nous voyions les soldats allemands qui -accouraient de tous les côtés chargés de gros paquets volés: vêtements, -meubles, bouteilles de vin, etc. - -«Le major von Manteuffel déclara que maintenant il n'y avait plus rien -à faire, que la ville serait bombardée à midi et que les habitants -devaient partir s'ils voulaient ne pas périr. - -«Après un moment de réflexion, votre mari a décidé de partir. Il y -avait aussi une jeune femme avec son dernier bébé dans les bras. Nous -avons pris une brouette, sur laquelle on posa quelques paquets, et nous -voilà tous en route vers Malines et Anvers, après avoir regardé encore -Louvain entouré d'une épaisse fumée. - ---Alors, ils sont à Bruxelles, s'écrie maman, ils sont sauvés! - ---Oui, sûrement! Mais attendez....» - -Maman ne l'écoutait plus et se mit à pleurer en me serrant très fort. -Barbe se réveilla et commença à rire en disant: - -«Alors nous allons voir papa, Madeleine et Tantine Berthe! - ---Non, pas encore, mais ils vivent! Ma chère petite Madeleine!» - -Le boy-scout ne pouvait placer un mot, et le vieux monsieur faisait des -hum! hum! comme s'il était très en colère, mais je crois que c'était le -contraire. - -Maman veut que je me couche: je terminerai demain le récit de ces -tristes aventures. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Phœbus contre les Boches. - - - _Ostende, le 6 septembre._ - -JE n'avais pas fini le récit du jeune boy-scout qui nous a donné des -nouvelles de Louvain; je le reprends vite, car j'ai tant de choses à -écrire sur notre voyage! - -Il a dit: «Sur la route de Malines, il y avait beaucoup de gens qui -partaient comme nous, des grands-papas, des bébés et de pauvres mamans -bien pâles. - -«Nous avons fait ainsi quelques kilomètres. M. Hollemechette me dit: -«Mon ami, vous avez une bicyclette, on peut avoir besoin de vous, -allez en avant, ne vous occupez pas de nous. Qui sait si les armées ne -pourraient pas vous employer. Merci de ce que vous avez fait pour nous, -et que Dieu vous protège.» - -«En effet, je pus arriver à Bruxelles et à Anvers; maintenant je vais à -Ostende où je verrai bien le Roi; j'ai des renseignements à porter. - ---Est-ce que vous verrez la petite princesse Marie-José? - ---Mais non, elle est en Angleterre avec ses frères. - ---Nous aussi, nous allons à Ostende, dit maman, nous nous y reverrons -sûrement.» - -Maman était très émue en lui disant adieu et moi, je le trouvais -bien gentil, puisqu'il nous avait donné des nouvelles de papa et de -Madeleine. - -Comme il n'y avait plus de trains pour nous mener à Ostende, le vieux -monsieur nous aida à chercher un moyen pour nous y rendre, le plus -commodément possible, comme il disait. - -Il connaissait un voiturier rue des Meuniers, qui avait encore un -cheval et qui peut-être pourrait nous conduire à Ostende. - -Barbe était très contente d'aller en voiture. Elle prit sa poupée par -une main et lui raconta qu'on allait prendre une belle voiture pour -aller à Ostende et qu'il ne faudrait pas avoir peur, car le cheval -n'était pas méchant et que là, à Ostende, nous retrouverions sûrement -papa et Madeleine. - -Je ne pouvais pas m'empêcher de rire en l'entendant s'amuser; je lui -dis: - -«Mais non, pas à Ostende, à Bruxelles. - ---Pourquoi pas à Ostende? Je veux voir papa à Ostende. - ---Mais papa n'y est pas. - ---Si. - ---Non, je le sais bien.» - -Maman me dit alors que je ne devais pas contrarier Barbe, qui était -fatiguée et qui ne comprenait pas tout. - -Je me suis tue alors. - -Le vieux monsieur, qui était très bon et qui nous caressait les cheveux -de temps en temps, demanda à maman de lui permettre de nous donner à -goûter. - -«J'aurais bien voulu mener ces petites filles chez le meilleur -pâtissier de la ville, mais il est parti pour la guerre dès le -commencement du mois d'août.... Tout de même nous trouverons bien -quelque part des gâteaux à manger. Vous aimez les éclairs et les choux -à la crème, n'est-ce pas, ma petite demoiselle? demanda-t-il à Barbe. - ---Oh! mais, tu sais, j'aime aussi le chocolat et tu en donneras à -Francine s'il te plaît? - ---Oui, bien sûr. - ---Est-ce que tu as des petites filles comme nous?» - -La figure du vieux monsieur devint toute triste. - -«Oui, j'avais une petite fille bien gentille, blonde comme vous, mais -qui n'avait pas des joues aussi roses. - ---Où est-elle, maintenant?» - -Maman voulait arrêter Barbe, mais le vieux monsieur reprit doucement: - -«Laissez-la parler: j'aime à entendre les enfants. Ma petite fille -Gertrude est partie pour aller habiter un pays bien beau et bien -magnifique, où jamais on ne pleure et où le sourire ne disparaît jamais -des visages.... Tenez, arrêtons-nous là, chez Mme Pepinster, elle a -toujours de bonnes brioches.» - -Nous sommes entrées dans une boutique très claire. - -Le vieux monsieur nous fit asseoir autour d'une table, Barbe, moi et -Francine; maman ne voulait rien prendre, mais je dis tout bas au vieux -monsieur, qui était notre ami maintenant, qu'il fallait donner du café -à maman, car elle était fatiguée. - -[Illustration: UN GRAND ÉCOSSAIS ET UN ANGLAIS HABILLÉ EN KAKI -POUSSAIENT DES VOITURES D'ENFANT.] - -«Mais c'est véritablement une petite maman! Noémie, vous devez être la -joie et le soleil de votre maison. - ---Oui, dit maman, Noémie est aussi bonne que raisonnable.» - -Je ne sais pas pourquoi, mais je me mis à pleurer. - -Mme Pepinster apporta du chocolat avec de la crème pour Barbe et moi, -et du café pour maman avec de grosses galettes toutes chaudes. - -C'était très bon, et le vieux monsieur ne cessait de nous regarder en -nous demandant si nous trouvions tout à notre goût. - -«Oui, c'est très bon et je crois que j'en voudrais encore, dit Barbe. - ---Oui, je vais vous donner un gros paquet de gâteaux que vous pourrez -manger en voiture.» - -Il fit faire un paquet bien ficelé, et puis il dit qu'il fallait vite -aller chercher nos places, que sans cela nous n'en trouverions plus. - -Grâce au vieux monsieur, le loueur dit qu'il avait un grand char à -bancs où l'on pourrait tenir plusieurs. Il était attelé de deux bons -chevaux, et il avait l'ordre de les mener à Ostende, où ils étaient -réquisitionnés par l'armée, et que ses chevaux ne seraient pas fatigués -d'avoir traîné ce tas de _mioches_. - -«Qu'est-ce que c'est que des mioches? ai-je demandé à maman. - ---Ce sont les gentils petits enfants, et c'est en France qu'on les -appelle ainsi.» - -Puisque c'est un mot français, j'appellerai Barbe maintenant petite -_mioche_. - -Le vieux monsieur fit monter maman dans le char à bancs avec ses -paquets. On avait placé une banquette dans le fond, où maman s'assit -avec nous de chaque côté d'elle. Il monta encore quatre femmes avec des -petits enfants. La femme Greefs était partie dans un convoi précédent. - -Maman demanda au vieux monsieur de lui dire son nom, car elle voulait -lui donner de nos nouvelles. - -«Oh! je vous remercie de cette pensée; cette sortie avec vous a été -comme une lueur merveilleuse dans ma sombre vie, mais si quelquefois, -lorsque notre pays sera de nouveau heureux et prospère, votre -pensée se reporte à votre voyage à travers nos provinces envahies, -songez au vieux Jean des Goes, qui demeure en face du château de -Gérard-le-Diable.... Adieu, mes enfants, que Dieu vous bénisse et qu'il -vous conserve, vous et vos parents, en bonne santé.» - -C'est bien ainsi qu'il a parlé, comme maman me l'a encore redit. - -Après nous avoir embrassées, Barbe et moi, et salué maman, il s'éloigna -très vite d'un air triste. J'ai voulu écrire tout ceci dans mon cahier, -afin de ne jamais l'oublier, lorsque nous reviendrons à Louvain. - -La route que nous suivions était pleine de gens qui se rendaient à -Ostende comme nous. Dans un endroit qui montait, la voiture fut arrêtée -par un encombrement causé par une bicyclette, sur laquelle deux hommes -cherchaient à mettre bien solidement deux petits enfants. - -Sous la bicyclette, on avait déjà attaché d'énormes paquets. Il y avait -un bébé tout enveloppé dans des châles et une fillette un peu plus -petite que Barbe, avec des cheveux très blonds et de grosses joues -rouges. Deux hommes tenaient la bicyclette de chaque côté et la maman -suivait par derrière. - -Maman voulut prendre les deux enfants dans la voiture. Ils commencèrent -à pleurer, alors maman me dit de leur donner des gâteaux, car ils -avaient certainement faim. - -Nous sommes arrivées très tard à Ostende, et nous avons eu beaucoup -de peine à nous loger, car tout était plein, les hôtels, les maisons. -Enfin, nous avons passé la nuit dans un grand café, où l'on avait mis -les enfants sur les billards, et sur des chaises ceux qui étaient plus -grands, comme moi, par exemple. - -Seulement, Barbe criait tout le temps dès que je m'éloignais d'un pas; -elle ne voulut s'endormir que lorsque je me mis contre elle. Tout ceci -aurait été amusant, si je n'avais pas vu l'air triste de maman, et si -je n'avais eu envie de pleurer dès que je pensais à papa et à Madeleine. - -Ce matin, en sortant, nous avons vu une chose bien drôle, qui faisait -rire tout le monde. Sur la promenade, il y avait un grand Écossais et -un Anglais habillé en kaki qui poussaient des voitures d'enfants dans -lesquelles étaient installés des bébés bien tranquilles. - -Le grand Écossais fumait en riant aux éclats, le soldat en kaki riait -aussi, mais il ne fumait pas. - -En voyant cela, des gens crièrent: «Vivent les Anglais!» Alors, tout -le monde se mit à crier très fort et à applaudir. Les jeunes soldats -tout rouges, ne savaient plus où se mettre; les deux bébés remuaient -en l'air leurs petites mains. Enfin tout le monde avait l'air content. -Je crois que depuis Louvain et le passage des enfants royaux à Anvers, -nous n'avions vu personne sourire comme à ce moment-là. - - - _Ostende, le 10 septembre._ - -J'ai beaucoup de peine à écrire sur mon carnet aujourd'hui, car Barbe -est tout le temps près de moi pour que je caresse Phœbus! Oui, -Phœbus, car nous avons notre cher toutou près de nous! - -Mais dans quel état! Il a eu une patte brisée, et l'on a été obligé de -la lui couper, ce qui fait qu'il n'a plus que trois pattes, qu'il est -_réformé_, comme a dit le major, et qu'il a reçu la médaille de guerre -des chiens. - -Malgré cela, je suis bien contente et maman a pleuré, car elle sentait -que c'était quelque chose de chez nous, de Louvain, qu'elle revoyait en -retrouvant Phœbus. - -Mais il faut que je dise comment nous avons revu Phœbus. - -Le premier jour de notre arrivée à Ostende, nous ne savions où habiter -il n'y avait pas de places dans les hôtels; les maisons particulières -avaient des Anglais à demeure, et dans les rues, sur les places, on ne -rencontrait que des femmes avec des enfants et des paquets sur les bras -qui s'asseyaient sur le trottoir et qui refusaient de se lever pour -aller plus loin. - -Au commencement, maman s'arrêtait et voulait prendre les enfants, -savoir d'où ils venaient. Mais il y en avait tant, tant, que c'était -«désespérant»; c'est maman qui m'a dit ce mot. - -Sur la place, devant l'église de Notre-Dame, des troupes d'artillerie -étaient campées, bien en ligne, avec de belles mitrailleuses et de -beaux chiens qui semblaient très heureux. - -Barbe voulait tout le temps aller les caresser; moi, je l'en empêchais; -alors elle se mit à crier et à dire que j'étais méchante; je commençai -à pleurer, car je faisais tout ce que je pouvais pour lui faire -plaisir, je ne la taquinais plus et voilà qu'elle me traitait de -méchante. - -[Illustration: DEUX HOMMES TENAIENT LES BÉBÉS SUR UNE BICYCLETTE.] - -Mais maman se pencha vers moi, m'embrassa et me dit que nous étions -toutes deux fatiguées, qu'il ne fallait pas avoir de chagrin pour si -peu de choses, et que Barbe ne devait pas toucher les chiens qu'on ne -connaissait pas, qu'elle le lui _défendait_. Ceci, maman le dit très -sévèrement. C'était la première fois depuis notre départ de Louvain que -maman prenait un air sévère. - -Maman aussi était fatiguée sûrement. - -Seulement, elle alla vers un officier d'artillerie qui parlait à ses -soldats près d'une mitrailleuse; elle lui demanda s'il n'avait pas des -nouvelles du 2e régiment d'artillerie où était Désiré. - -«Oh! ce régiment est près d'Anvers. Il s'est joliment bien comporté -déjà, je ne sais rien autre à son sujet. Mais vous devriez aller à -la caserne Léopold où sont arrivées depuis huit jours des troupes -d'Anvers. Il y a aussi l'hôpital de la Digue. Les derniers combats ont -été vifs et, certainement, vous aurez des nouvelles. - ---Merci beaucoup, monsieur le capitaine, mais ce soir je ne peux pas y -aller, il faut encore que je trouve à me loger avec mes deux petites -filles. - ---Oh! mais, vous savez, il n'y a pas place pour une épingle dans -Ostende! C'est effrayant. Moi-même j'ai cru que j'allais être obligé de -coucher à la belle étoile.» - -Barbe, qui est toujours très familière, était près du capitaine et -touchait son sabre malgré mes signes. - -«Oh! qu'est-ce que c'est, la belle étoile? - ---C'est rester toute la nuit sous le beau ciel et les belles étoiles, -sans abri et sans dodo. - ---Oh! moi, je veux coucher dans un dodo. - ---Comment vous appelez-vous, ma petite fille? - ---Barbe Hollemechette. - ---Mon Dieu, c'est le nom de notre patronne, à nous autres artilleurs! -Oh! je veux que cette petite Barbe ait un dodo ce soir. Madame, -ajouta-t-il, en se tournant vers maman, je loge chez une vieille dame -qui a peut-être un coin où elle pourra vous mettre à l'abri. Mon -service est fini, venez avec moi, c'est tout près d'ici et nous allons -arranger cela immédiatement.» - -Pendant que maman le remerciait, il parla encore à ses soldats, et puis -il prit la main de Barbe d'un côté, la mienne de l'autre et nous nous -sommes dirigés tous les quatre vers une rue étroite qui longe l'église. - -Au coin de la rue, l'artilleur s'arrêta devant une petite maison très -propre avec un jardin plein de fleurs qui sentaient très bon. - -La porte s'ouvrit et une vieille dame à cheveux blancs, avec une robe -noire et des lunettes, vint au-devant de nous en s'écriant: - -«Mon Dieu, Monsieur le capitaine, qu'est-ce que vous amenez là, deux -petites filles? Mais ce n'est pas à vous? - ---Non, non, madame Beulans. Cette dame arrive de Louvain, où elle a -laissé son mari, sa fille.... - ---Et Tantine Berthe, dit Barbe. - ---Et qui ne trouvent pas à se loger ici. Alors j'ai pensé que vous -ne voudriez pas laisser ces jolies petites filles coucher à la belle -étoile. - ---Pour sûr que non; vous avez bien fait de les conduire ici. Je crois -que nous allons commencer par leur donner à manger. Mais, vous ne savez -rien de votre mari et de votre fille qui sont restés à Louvain, car -Louvain a bien souffert... - -[Illustration: MADAME BEULANS REMPLIT DE GATEAUX LES POCHES DE BARBE.] - ---Oui, je sais tout, dit maman, mais je sais aussi que mon mari et ma -fille sont sauvés et qu'il sont à Bruxelles. - ---A Bruxelles!... Eh bien, ce soir, après le souper, nous tâcherons -d'avoir des nouvelles par un de mes petits-fils qui est arrivé de -là-haut aujourd'hui. - -Dans une salle à manger bien propre, comme celle de Mme Melken à -Louvain, nous avons dîné. Le capitaine était au milieu de nous deux, -et il ne cessait de s'occuper de Barbe et de lui donner les meilleurs -morceaux; à moi aussi, du reste. Seulement, au milieu du repas, Barbe -commença à s'endormir: maman la mena dans une jolie chambre; moi, je -la suivis et je crois que c'est maman qui m'a déshabillée, car je ne me -souviens plus comment je me suis mise dans mon lit. - -Ce matin, le soleil entrait dans notre chambre, quand je me suis -réveillée. A côté de moi, dans le lit, il y avait Barbe, mais je ne -vis pas maman. Alors, je commençais à crier: «Maman, maman», quand je -vis devant la fenêtre la vieille Mme Beulans, avec la même robe que la -veille, les mêmes lunettes, qui raccommodait du linge. - -«Eh bien! Eh bien! votre maman n'est pas perdue. Elle s'est levée de -grand matin pour aller s'informer de votre frère. Je suis venue ici -pour que vous n'ayez pas peur et pour vous donner du bon café au lait -avant de vous habiller. - ---M. l'officier, où est-il, madame? lui demanda Barbe. - ---Oh! ma petite, il est parti! Le Roi l'a appelé cette nuit, et il est -déjà en route.» - -Barbe commença à pleurer en disant qu'elle voulait le voir, et la -vieille dame lui dit, en la regardant avec ses bons yeux à travers ses -lunettes: - -«Il ne faut pas pleurer comme cela; ta maman a de la peine, moi aussi: -il faut que les petits enfants soient tout à fait gentils et obéissants. - ---Je veux maman, je veux maman!» criait Barbe. - -Elle commençait à être tout à fait insupportable et je ne savais -comment faire pour la calmer. Heureusement que maman est arrivée à ce -moment-là. - -«Mes enfants! mes enfants, je viens d'avoir des nouvelles de Désiré -qui a été blessé et qui est dans une ambulance à Anvers; il sera vite -guéri, paraît-il, et il retournera bientôt à sa batterie; j'ai vu un -officier de son régiment qui se rend à Furnes, il m'a dit combien -Désiré a été brave. Et j'ai encore quelque chose de très intéressant à -vous dire, j'ai vu Phœbus! - ---Phœbus, notre vieux toutou! - ---Oh! je le veux tout de suite, s'écria Barbe. - ---Ma petite fille, répondit la vieille dame aux lunettes, il ne faut -jamais dire: je veux, quand on est une petite fille; ce n'est pas joli -du tout. - ---Mais, madame, Phœbus, c'est mon toutou, et je l'aime beaucoup. - ---Oui, je comprends, et je vois aussi que tu es un tout petit bébé. -Tiens, mets ton chapeau et va voir ton toutou.» - -En passant devant la salle à manger, elle prit des gâteaux et les mit -dans les poches du paletot de Barbe. - -[Illustration: LES CHIENS ATTELÉS AUX MITRAILLEUSES ÉTAIENT PRÊTS A -PARTIR.] - -Maman alla avec nous par l'avenue de la Reine, qui nous conduisit près -du champ de courses où l'on avait construit des hangars pour mettre les -chiens blessés. - -Comme maman était déjà venue, on la connaissait et la sentinelle qui se -tenait à la porte nous laissa entrer. - -Sous de grands hangars, il y avait de la paille étendue par couchettes, -sur lesquelles étaient les chiens les plus blessés. Ceux qui allaient -mieux étaient couchés au soleil, sur la pelouse verte. Après avoir -passé devant une dizaine de chiens, tout à coup nous avons vu notre -vieux Phœbus. En nous apercevant, il voulut se soulever, mais il ne -put pas, alors nous avons vu des larmes dans ses yeux; mais je me mis -à l'embrasser et Barbe se pendit à son cou; il remuait la queue et -voulait toujours se soulever. - -Un gros militaire que tout le monde appelait M. le major s'approcha de -nous et parla à maman. - -«Votre chien a eu une patte brisée, nous avons été obligés de la lui -couper; il ne pourra plus servir dans l'armée. - ---Je comprends très bien, dit maman, mais je peux bien prendre ce chien -avec moi, puisqu'il est à moi. - ---Bien sûr, c'est toujours ça de moins ici. Vous voulez sans doute voir -son conducteur? Il est ici, il a eu une grave blessure à l'épaule, -mais il est tout à fait bien aujourd'hui. Tenez, le voilà, il va vous -raconter ses faits d'armes et ceux de votre chien.» - -Naturellement, pendant tout ce temps-là, nous n'avions cessé de -caresser et d'embrasser Phœbus qui nous léchait les mains et qui -essayait de se traîner. - -Louis Gersen, l'artilleur, s'approcha de nous, en s'appuyant sur une -canne; il avait l'air très fatigué. - -«Oh! madame, que je suis content de vous voir! Vous pouvez être fière -de votre bon chien. Il a été blessé un jour où nous avons dû céder -du terrain aux Allemands. Les mitrailleuses étaient en position, les -chiens dételés. Tout à coup nous recevons l'ordre de ratteler vivement -et de nous placer à 300 mètres plus bas. Vite j'attelle mon chien--vous -permettez que je dise mon chien,--il entraîne la mitrailleuse. Je vous -dirai qu'il ne permettait jamais qu'un autre attelage, même traîné par -deux chiens, le dépassât. - -[Illustration: PHŒBUS SE MIT A ABOYER ET A TOURNER AUTOUR DE MOI.] - -Il va donc plus vite que les autres; aussi je me mets rapidement à ma -place en lui faisant faire demi-tour. Naturellement il se trouve le -plus en vue, un éclat d'obus tombe en plein sur nous, je roule par -terre, lui n'avait encore rien; il court à moi, je lui crie: «Prends la -mitrailleuse!» - -«Il saisit les harnachements avec ses dents et le voilà qui tire, tire -jusqu'à ce qu'un camarade lui pose les harnais, et le voilà qui court -mettre les mitrailleuses en lieu sûr dans un bois. - -«Une fois Phœbus dételé, vous croyez qu'il se couche! Non, pas du -tout, le voilà qui court à ma recherche, et je sens tout à coup une -langue chaude sur toute ma figure. Il se met à aboyer, à tourner -autour de moi; il veut m'emmener, mais ne sait pas comment faire. Les -ambulanciers qui parcourent le champ de bataille le voient et ils -viennent me prendre. - -On nous installa dans le plus proche village. Le lendemain, il était -bombardé; le bon Phœbus tandis qu'il allait me chercher un bandage -reçut un éclat d'obus qui lui brisa la patte. - -«Je parvins à le garder auprès de moi; on lui coupa la patte et, à -notre arrivée à Ostende, le général me remit la décoration de Léopold, -et à lui, la médaille d'honneur des chiens sauveteurs. C'est du reste -parce qu'il m'a sauvé qu'on ne l'a pas abattu. Mais comment ferai-je -pour me séparer de mon nouvel ami?» - -Le gros major qui avait écouté toute l'histoire, lui dit: - -«Mais, mon pauvre garçon, puisque tu vas reprendre du service et que -le chien, lui, ne peut plus servir, tes regrets sont superflus et tu -ferais mieux de me demander de mettre un bâton comme quatrième patte à -ton chien, afin qu'il puisse s'en aller avec ses petites maîtresses. - ---Monsieur le major, j'allais vous le demander. - ---J'allais vous le demander... Eh bien, il fallait le faire tout de -suite. Allons, je vais mettre une patte en bois à Phœbus.» - -Barbe vient vers l'artilleur et, lui prenant la main, elle lui dit: - -«N'est-ce pas, il est méchant, M. le major? - ---Oh! non, pas du tout, il est très bon, au contraire, et vous verrez, -il ne fera pas de mal à Phœbus.» - -Maman dit à l'artilleur qu'elle voudrait bien avoir de temps en temps -de ses nouvelles; lui devait se mettre sous les ordres du gouvernement -et il ne pouvait savoir où on l'enverrait, mais en adressant ses cartes -au siège du gouvernement, on était sûr qu'elles parviendraient à -destination, car il y avait un bureau spécial pour les soldats et leur -famille. On pouvait toujours s'y adresser; de même pour les réfugiés de -toutes les villes de Belgique, si on s'inscrivait on pouvait savoir ce -qu'étaient devenues toutes les malheureuses familles. C'est comme cela -que maman avait trouvé l'endroit où était Gersen et notre chien. - -Louis Gersen nous fit voir la belle médaille de Phœbus. Elle était en -argent avec ces mots simplement inscrits: «Phœbus, mitrailleuse nº -24, combat de Diehl, 1914.» On l'avait accrochée à son collier, qui du -reste était tout abîmé. - -Barbe voulait absolument prendre la médaille. Je lui dis qu'elle -appartenait à Phœbus et qu'on n'avait pas le droit de la lui enlever -même une minute. - -«Mais puisque Phœbus est à nous, la médaille est à papa, à maman, à -Madeleine, à toi et à moi, je veux la prendre. - ---Non, je t'en prie, sois sage, tu auras la médaille quand Phœbus -viendra avec nous demain. - ---Je veux la médaille de mon toutou. - ---Non, laisse-la-lui; sans cela, je le dis à Monsieur le major.» - -Elle consentit alors à se taire, car le major lui faisait un peu peur. - -Phœbus ne voulait pas nous laisser partir; il se mit à hurler si fort -que tous les autres chiens aboyèrent tous ensemble. Barbe pleurait et -voulait laisser Francine à Phœbus pour le consoler de notre départ. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Adieu Belgique! - - - _Ostende, le 13 septembre._ - -Nous sommes encore à Ostende que nous devions quitter depuis trois -jours: mais nous avons trouvé le moyen de donner de nos nouvelles à -papa, et maman croyait que nous aurions une réponse. Nous allons tout -de même partir demain matin pour Dunkerque. Les Allemands approchent, -et la vieille dame aux lunettes veut que maman aille en France. - -La vieille dame aux lunettes est tellement bonne avec nous que nous ne -savons que faire pour elle. Barbe est très obéissante, et moi je lui -aide à bobiner ses écheveaux de laine. - -Elle ne rit jamais, mais ses yeux sont si bons quand elle vous regarde -qu'on n'aurait jamais envie de lui faire de la peine. - -Quand Phœbus est venu la première fois ici, elle est allée jusqu'à la -porte pour le voir; il marchait si drôlement, le pauvre Phœbus! Il -ne voulait pas de sa patte de bois, il la mordait! Elle dit bonjour -à Phœbus, comme s'il avait été une vieille connaissance; elle le -conduisit dans la cuisine où elle lui servit une bonne pâtée, sans trop -de viande, car la viande est seulement pour les soldats. Il se coucha -aussitôt sur un coussin et resta bien sage sous les rayons du soleil. - -Maman, qui avait pu retrouver à Ostende Phœbus et Louis Gersen, -continua ses recherches pour savoir de quelle manière elle pourrait -revoir papa et Madeleine. - -Elle nous laissait avec Mme Beulans qui racontait de belles histoires -à Barbe. Ces histoires étaient si jolies que je les écoutais -attentivement; une fois je lui demandai comment elle en savait tant, -elle me répondit: - -«Ce sont des histoires françaises que j'ai lues dans un livre appelé -_les Contes de Perrault_, et puisque Noémie aime à lire, je lui -donnerai ce volume qui est là dans la bibliothèque de mes enfants.» - -Hier, maman nous a emmenées avec elle, car le commandant de la place -lui avait dit qu'il envoyait des soldats à Bruxelles. - -Nous sommes allées au «Quartier général» comme maman a dit. Je lui ai -demandé ce que c'était que le quartier général. Elle m'a expliqué que -c'était l'endroit où le Roi résidait lorsqu'il n'était pas à se battre, -et où il recevait ses généraux, ses officiers, et les boy-scouts qui -avaient des missions pour lui. - -La Reine y était aussi. - -Quand nous sommes arrivées, comme on connaissait déjà maman, on l'a -conduite chez un commandant français qui était très gros, avec des -cheveux blonds et des yeux bleus. Il était devant une petite table sur -laquelle il y avait plein de papiers. Il nous regarda toutes les deux, -Barbe et moi, et je suis sûre qu'il avait des larmes dans les yeux; -pourtant, il avait un ton dur en parlant. - -«Le mieux que vous ayez à faire, dit-il à maman, c'est d'aller en -France. Vous me laisserez bien votre nom et, dès que vous changerez de -domicile, vous enverrez votre adresse au quartier général, où tous les -Belges doivent passer. Si votre mari et votre fille quittent Bruxelles, -ce qui est probable, ils viendront ici et on vous les enverra. - ---Mon Dieu, vous croyez que je les retrouverai? - -[Illustration: BARBE S'ENDORMIT SUR MAMAN, ET MOI JE REGARDAIS LA -FOULE.] - ---Sûrement, cela ne fait aucun doute. - ---Mais comment vous remercier? - ---Laissez-moi embrasser vos petites filles.» - -Il nous embrassa toutes les deux, mais très vite, et aussitôt après, il -cria très fort à un petit boy-scout qui était près de la porte: - -«Dis donc, toi, fais entrer la première personne qui attend, et -vivement.» - -Une femme en pleurs entra. - -«Monsieur le commandant, Monsieur le commandant, j'ai perdu mes -enfants, j'ai perdu mes enfants! - ---Vous êtes complètement folle. Expliquez-vous clairement. -Asseyez-vous. - ---Voilà. Nous avons fui de Tirlemont, où les Prussiens sont entrés un -soir. J'ai pris mes enfants dans mes bras, un garçon de cinq ans et -une petite de trois ans, et puis ma vieille mère qui, elle, portait un -paquet de vêtements et notre pie dans une cage me suivait. - ---Une pie? interrompit le major. - ---Oui, Monsieur le major, une pie. Je ne sais pas comment cela est -arrivé, mais enfin ma mère portait sa pie. - ---Et puis après? - ---J'étais très malade depuis bien des mois; alors, tout à coup, en -courant, je suis tombée et j'ai perdu connaissance; quand je suis -revenue à moi, il faisait complètement nuit et j'étais seule....» - -Maman pleurait, le commandant toussait et la femme continua: - -«Je me suis mise à marcher; sur la route j'ai rencontré un paysan qui -avait des sacs de pommes de terre dans sa voiture. Il m'a fait asseoir -à côté de lui et nous sommes enfin arrivés à Ostende après avoir passé -par beaucoup d'endroits. Depuis hier au soir, je cours partout. Mes -petits, mes petits?» - -Alors le commandant lui fit dire comment étaient ses enfants, leur nom -et lui promit de s'en occuper. - -Maman voulait sortir avec la femme. Barbe tirait maman et voulait -retourner voir Phœbus qu'on avait laissé tout seul. - -En revenant, nous avons suivi toute la digue. Il faisait un beau soleil -et, sur le sable, une quantité de petits enfants s'amusaient à faire -des pâtés. Barbe voulait jouer. Maman, qui avait l'air bien triste et -qui désirait rentrer pour tâcher de quitter Ostende le soir même me dit: - -«Non, non; je veux encore aller ce soir à la caserne où sont les -artilleurs, pour savoir s'il n'y a pas des nouvelles....» - -Nous avons suivi l'avenue Léopold, puis la rue Henri-Serruys. - -Barbe tenait maman par la main, dans l'autre elle avait sa fille -Francine. - -Elle commença par nous demander ce que c'était qu'une pie. - -«C'est un oiseau noir avec un long bec qui répète tout ce qu'on dit et -qui parle sans s'arrêter. - ---Alors, dit Barbe, cette pie, elle pourrait dire où sont les petits -enfants de cette dame. - ---Oui, seulement la pie doit être morte. - ---Pourquoi est-elle morte? - ---Mais, parce qu'on l'aura laissée dans un village ou une ville pour ne -pas en être embarrassé. - ---Oh! la pauvre pie!» - -Tout à coup je vis, accrochée à une fenêtre, une cage dans laquelle -était une pie qui ne cessait de tourner en rond. - -[Illustration: PHŒBUS REGARDAIT AVEC CONVOITISE LA TARTINE DE -CONFITURE.] - -«Tiens, regarde, Barbe, voilà une pie. - ---Je veux voir la pie, je veux voir la pie!» - -Maman s'approcha et prit Barbe dans ses bras pour la lui montrer de -plus près. - -La pie s'arrêta de tourner; elle regarda Barbe et puis elle se mit à -crier: - -«Beau, beau, beau! - ---Oh! la belle pie, dit Barbe. - ---Paire, paire, paire! - ---Qu'est-ce qu'elle crie? - ---Beau, beau, beau», reprit la pie. - -Comme nous parlions un peu fort, une vieille femme sortit devant la -porte et nous dit: - -«Oh! vous regardez ma vieille pie, elle ne peut prononcer que ces deux -mots.... - ---Mais, madame, il y a longtemps que vous avez cette pie? - ---Oh! oui, au moins cinq ans. - ---Elle semble bien gaie. - ---Bien gaie, la pauvre bête! La voilà en cage. Elle n'est plus à la -campagne.... - ---A la campagne! Elle n'est pas habituée à la ville? - ---Oh! non, ma pauvre dame; je viens de Tirlemont et j'ai mes -petits-enfants avec moi. - ---Vos petits-enfants? Et votre fille, où est-elle? - ---Ma fille, et la vieille femme se mit à pleurer, je l'ai perdue, elle -est sans doute morte! - ---Morte? Vous en êtes certaine? demanda maman. - ---C'est sûr, allez! Je l'ai laissée sur une route, tombée morte, morte!» - -J'avais envie de lui dire que nous l'avions vue, sa fille, mais comme -maman ne parlait pas, je lui serrai la main. Maman se contenta aussi de -me regarder et me dit tout bas: «Attends, il ne faut pas l'émotionner -trop. - ---Madame, écoutez, je vais peut-être pouvoir vous donner des nouvelles. -J'ai vu quelqu'un qui venait de Tirlemont.... - ---Oh! oui, moi aussi j'en ai vu des gens qui venaient de Tirlemont! -Et c'étaient des menteurs et des espions qui voulaient prendre mes -petits-enfants.... Mais je les garde... je les garde!» - -La pie continua à chanter: Beau, beau, beau, paire, paire, paire. - -«Mais qu'est-ce qu'elle dit, la pie? - ---Elle répète le nom de ma fille Beaurepaire! Pauvre bête!» - -Maman dit adieu à la femme qui continuait de pleurer. Et maman prit -Barbe et nous emmena très vite au quartier général pour parler au -commandant de la pie que nous avions trouvée. Le commandant était -auprès du Roi; une foule de soldats étaient là, avec des officiers, des -automobiles, et des gens qui arrivaient de tous les côtés. - -«Vous savez, les Allemands sont entrés dans Bruxelles, ils ont tout -pillé.... - ---Non, non, pas à Bruxelles, ils ont seulement fait une entrée -imposante; c'est Namur qui est brûlé.... Oui, et ils avancent sur nous, -ils seront demain à Ostende.... - ---A Ostende.... Oh! avant qu'ils y soient! Il y a les Anglais. - ---Oui, les Anglais.» - -[Illustration: BARBE ET MOI NOUS REGARDIONS LA PIE.] - -Enfin on entendait tout à la fois, c'était effrayant. Personne ne -voulait nous écouter. Barbe s'était endormie sur l'épaule de maman. -Moi, je tenais Francine et je me disais que deux mois auparavant nous -étions si heureux dans notre cher pays et qu'aujourd'hui personne -n'était épargné en Belgique.... - -Maman nous a ramenées chez la vieille Mme Beulans et nous a couchées. -Elle m'a raconté qu'elle était allée le soir chercher la pauvre maman -qui avait perdu ses petits enfants et qu'elle l'avait conduite dans -la maison de la pie. La pauvre femme était malade de joie et elle est -tombée par terre d'émotion. Il a fallu faire venir un médecin qui l'a -très bien soignée. Moi, je crois que c'est maman qui l'a guérie, parce -que maman est tellement bonne. - -C'est ce qu'a dit Mme Beulans ce matin, et elle a ajouté que sûrement -maman serait malade si elle continuait à se faire tant de «mauvais -sang» et à tant s'occuper des autres. - - - _Dunkerque, le 15 septembre._ - -Quel voyage nous venons de faire! Nous apprenons chaque jour de -terribles nouvelles de la guerre. - -Mais il faut que je raconte d'abord comment nous sommes arrivées ici, à -Dunkerque. - -Mme Beulans et maman avaient décidé que nous irions en bateau à -Nieuport; il en partait chaque jour remplis de réfugiés; il fallait -s'inscrire et chacun à son tour s'embarquait avec ses paquets et ses -enfants. - -Ce fut une affaire avec Phœbus! Seulement, comme il est très gentil -et qu'il a une si bonne tête, personne ne disait rien, sauf une femme -qui était vraiment méchante, car elle criait que c'était «ridicule» de -traîner un chien avec soi, qu'on n'avait qu'à le laisser mourir avec -les autres, avec ceux qui étaient restés à la maison. - -«Ah! la maison, elle a été brûlée, entièrement brûlée!» - -Comme elle criait, un soldat qui aidait à l'embarquement lui dit de -se taire, que sans cela on la mènerait devant le commandant. Alors -seulement, elle se calma. - -Les bateaux étaient à la file les uns des autres, le long de la digue, -et dès qu'il y en avait un qui était plein, il partait; on tenait une -quarantaine de personnes dans une embarcation. - -Mme Beulans nous a accompagnées, et elle est restée avec nous jusqu'au -dernier moment. - -Elle pleurait en nous embrassant. Barbe lui entourait le cou de ses -deux petites mains, en lui promettant d'être bien sage désormais. - -«Oui, tu es un gentil petit bébé, obéis bien à ta maman et, lorsque tu -reverras ton papa, il sera très content!» - -Maman tenait Barbe d'une main et moi de l'autre; j'avais pris Phœbus -qui marchait difficilement. Un petit gamin nous suivait avec un gros -paquet où maman avait serré tout ce qu'elle avait pu de nos affaires. -Naturellement Barbe portait aussi sa fille Francine. - -Sur le bateau, nous nous sommes assises contre le bastingage où il y -avait un banc. Phœbus se coucha sur nos pieds, à côté de notre paquet. - -Seulement, quand nous nous sommes levées pour dire adieu à Mme Beulans -qui restait sur le quai, il voulut, lui aussi, faire comme nous, et -il se dressa sur ses pattes de derrière en s'appuyant sur le banc. Il -avait l'air très malheureux de ne pouvoir lever sa patte en bois; alors -je la lui pris pour la poser sur le parapet; il me lécha la figure avec -sa grosse langue et il fit entendre un aboiement d'amitié pour Mme -Beulans, car elle l'avait très bien soigné pendant que nous étions chez -elle. - -Il faisait un temps magnifique et la mer était très calme et n'avait -que de jolies petites vagues. - -Maman nous dit: «Regardez comme la mer est bleue, elle l'est presque -autant que le ciel. - ---Où allons-nous, maman? demanda Barbe. - ---Nous allons à Nieuport. - ---A Nieuport? dit une femme qui était assise près de nous et qui -tenait un petit bébé dans ses bras. A Nieuport, bien sûr que non, nous -n'allons pas à Nieuport, nous allons en Angleterre. - ---Non, madame, vous vous trompez, nous allons à Nieuport, c'est pour -cela que j'ai pris ce bateau, car je veux rester en Belgique. - ---En Belgique, ma pauvre dame, vous serez bien obligée d'en sortir, car -les Allemands sont chez nous, ils commencent à entrer en France. - ---Oh! ils sont seulement à Charleroi. - ---Oh oui! mais comment pourra-t-on résister à ces armées de brigands. -Moi, je vous dis que tout est brûlé, pillé, saccagé et il ne va pas -rester une maison debout dans toute la Belgique, et la France souffrira -aussi.» - -Des sanglots violents éclatèrent à côté de nous. C'était une femme avec -une petite fille et un tout petit garçon qui pleuraient tous les trois. - -Cette femme commença à parler et à raconter la bataille de Charleroi. - -[Illustration: LE SERGENT VANDENBROUCQUE QUESTIONNA BARBE -HOLLEMECHETTE.] - -Tout était arrivé subitement; on entendait le canon et puis un jour, -les gens de tous les villages voisins se mirent à courir sur les routes -en fuyant devant l'ennemi qui s'avançait. Des blessés, des soldats -pâles et couverts de poussière passaient sur les routes et aussi des -convois de ravitaillement pleins de morceaux de viande pendus de tous -les côtés. Et puis le bruit constant des bombes et des gens effarés qui -se sauvaient! - -«Quelle vue horrible, madame, que celle-là, je ne peux la chasser de -mes yeux.» - -Maman se tourna vers celle qui parlait avec tant de désespoir et lui -dit: - -«Mais, madame, je comprends que vous ayez du chagrin de quitter la -Belgique et de voir tant de calamités sur tout notre pays, mais il ne -faut pas être désespérée à ce point; il faut donc s'armer de courage et -s'aider les uns les autres. - ---Oh! si vous aviez autant de malheurs que moi, vous penseriez qu'il -est impossible d'avoir du courage. - ---Moi, dit maman, vous voyez, je ne pleure pas, et pourtant, ma maison -à Louvain a été brûlée et je ne sais où sont mon mari et ma fille que -j'avais laissés là-bas. - ---Et Désiré est à la guerre et Phœbus a eu la patte cassée», s'écria -Barbe. - -La femme se retourna et posa sa tête sur le parapet en pleurant. - -Alors maman donna à la petite fille de la femme qui croyait aller en -Angleterre, une grosse tartine de pain qu'elle se mit à manger avec -avidité en la tenant avec ses deux mains. - -Barbe demanda aussi une tartine. Alors, comme Phœbus voulait -absolument en avoir sa part, je saisis notre toutou par son cou afin de -l'empêcher de saisir le goûter de ma petite sœur. - -Il faisait très chaud; Barbe s'est endormie dans les bras de maman et -moi aussi, mais je n'avais que ma tête appuyée sur maman. - -Lorsque je me suis réveillée, il faisait presque nuit et dans le -ciel brillaient une quantité d'étoiles. Maman avait mis des châles -sur nous deux. A ce moment, je fus frappée de voir toutes les femmes -très excitées. Presque toutes parlaient, ou pleuraient; il y en avait -seulement quelques-unes comme maman qui essayaient de calmer tout le -monde. - -«Maman, qu'est-ce qui est arrivé? De quoi toutes ces femmes se -plaignent-elles? - ---C'est parce qu'on nous a fait dire de ne pas débarquer à Nieuport. -Il y a une quantité de troupes belges et il paraît que les Allemands -avancent rapidement. Le Roi et la Reine sont encore à Nieuport, mais -ils vont quitter cette ville pour descendre plus au sud; en France, -les Allemands se dirigent sur Paris. Nous allons à Dunkerque, où nous -arriverons pour la nuit. Des femmes d'un bateau qui nous a presque -touchés cet après-midi nous ont raconté de bien tristes nouvelles sur -ce qui s'est passé chez nous en Belgique. Ah! c'est bien terrible!» - -Je devinais que maman avait un grand chagrin, et elle ne me disait pas -tout ce qu'elle pensait. Je me levai et l'embrassai bien fort en lui -disant: - -«Ma chère petite maman, n'aie pas trop de chagrin, je t'en prie, je -t'aime bien et tu sais que je ferai tout ce que je pourrai pour t'aider. - ---Ma petite Noémie, je le sais bien que tu m'aimes beaucoup, tu -ressembles tellement à ton papa!» - -En disant ces mots, maman avait les yeux pleins de larmes. Et je pensai -que maman ne se consolait pas de n'avoir plus ce cher papa qui était -toujours avec elle et qui la «gâtait», comme elle disait. C'est vrai, -toute la vie était changée, puisque maman n'avait plus papa et que moi -j'étais la sœur _aînée_, car Madeleine aussi n'était pas là.... - -Nous avons enfin vu les lumières de Dunkerque et les bateaux entrèrent -dans le port; on s'arrêta devant un quai et tout le monde descendit à -terre. - -Nous étions bien embarrassées avec nos paquets et Phœbus. - -Des employés qui aidaient les femmes à débarquer se mirent à rire en -voyant notre toutou avec sa jambe de bois. - -«Mais maman, dit Barbe, pourquoi ces gens rient-ils de Phœbus qui a -perdu sa jambe à la guerre et qui a la médaille des chiens? - ---Ne t'inquiète pas d'eux, ils ne savent pas comment Phœbus a perdu sa -jambe.» - -Maman demanda à un officier qui était sur le quai où elle pourrait -aller passer la nuit. - -«Ah! madame, je ne sais pas trop, mais, là, à quelques pas il y a un -dépôt où se trouve un sous-officier chargé de diriger les hommes qui -sont envoyés ici pour prendre du service et qui s'occupe maintenant -des réfugiés belges et de leurs familles. Il s'appelle Vandenbroucque. -Adressez-vous à lui: la caserne est là, sur la place.» - -Maman tenant toujours Barbe d'une main, ses paquets de l'autre, et -moi, Phœbus, nous avons suivi le chemin indiqué par l'officier. A la -caserne, maman parla à un soldat qui nous conduisit dans une grande -salle pleine de femmes et d'enfants, et il nous dit d'attendre. - -Enfin, après très longtemps, on nous a fait entrer dans le bureau du -sergent Vandenbroucque. - -Il était assis devant une table et il écrivait. Tout à coup, il leva la -tête et sa figure changea complètement. - -Il était grand, un peu gros, très blond avec des yeux bleus très bons -et un lorgnon. Il regarda Barbe, moi et maman avec attention et écouta -maman sans rien dire. - -Maman dit très vite tout ce qui lui était arrivé depuis notre départ de -Louvain. - -[Illustration: «MONSIEUR LE MAJOR, J'AI PERDU MES ENFANTS!»] - -«Alors, vous ne savez pas où est votre mari, votre fille et votre fils?» - ---Non, dit maman, mais on m'a dit à Ostende que tous les Belges -devaient passer au bureau royal et s'y faire inscrire. Je ne désespère -pas. J'ai retrouvé mon chien d'une façon bien extraordinaire.» - -Barbe était à côté de Phœbus. - -«Oui, dit-elle, il est réformé, car il a eu sa patte cassée par un -boulet. - ---Ah! dit le sergent Vandenbroucque, ton chien est réformé?» - -Il prit Barbe dans ses bras et l'assit sur son bureau. - -«Comment t'appelles-tu? - ---Barbe Hollemechette. - ---Quel âge as-tu? - ---J'ai cinq ans et Noémie a dix ans. - ---Et ton chien, quel âge a-t-il? - ---Mais il n'a pas d'âge, un toutou n'a pas d'âge, n'est-ce pas, maman? - ---Non, un toutou n'a pas d'âge, tu as raison.» - -Barbe voulait s'en aller, mais le sergent la garda; après l'avoir -embrassée, il dit: - -«Madame, j'ai chez moi une gentille petite fille que j'aime -tendrement; aussi chaque fois que je vois des enfants, je suis heureux, -car il me semble que c'est un peu de ma fillette que je retrouve....» - -Je suis sûre qu'il avait envie de pleurer en disant cela, bien que -maman m'ait assuré que je m'étais trompée. - -«Madame, il n'y a plus un lit dans tout Dunkerque; mais, comme je ne -veux pas vous laisser dans l'embarras, je vais vous conduire dans -un hôtel où j'ai une chambre et où vous pourrez coucher cette nuit. -Seulement vous allez m'attendre un instant pendant que je termine mon -travail.» - -Il posa Barbe à terre, mais la retint près de lui; il donna une chaise -à maman et une autre à moi. - -Il parla à toutes les femmes qui entraient les unes après les autres. -Il prenait un air ferme, mais je suis sûre qu'il était très bon et que -plus sa voix était dure, plus il était attendri; il avait l'air de -se forcer. Du reste, en le quittant, on le remerciait toujours de ce -qu'il avait fait. Phœbus commençait à s'impatienter, alors le sergent -Vandenbroucque se leva et nous prenant toutes les deux par la main et -mettant son képi sur sa tête, il nous conduisit à l'hôtel de l'Océan où -il avait sa chambre. - -Avant de nous coucher, il nous fit servir à dîner; il avait mis Barbe à -côté de lui, moi en face, et il nous parlait tout le temps. Il voulait -absolument savoir comment Phœbus avait été blessé, mais Barbe dormait -à moitié, alors le bon sergent la porta lui-même dans sa chambre et -aida maman à la coucher. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Un nouvel ami. - - - _Dunkerque, le 18 septembre._ - -NOUS quittons le bon sergent Vandenbroucque qui nous a accompagnées à -la gare. - -Il a acheté une poupée à Barbe pour accompagner Francine; c'est une -paysanne habillée en _Boulonaise_. Il l'a donnée à Barbe, parce qu'il -est de Boulogne et que c'était un double souvenir de lui; pour moi, il -a choisi un petit livre de contes français. - -En allant à la gare, il portait Barbe, et un soldat tenait nos paquets; -moi, j'avais Phœbus qui marchait bien lentement. - -Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places; enfin, grâce au -sergent qui fit ouvrir un compartiment de première classe, nous avons -été bien installées. C'est lui qui a pris Phœbus dans ses bras pour -l'aider à grimper près de nous. Naturellement nous n'étions pas seules: -deux dames assez vieilles, une Anglaise et une dame avec son petit -garçon sont montés dans notre wagon. - -Au moment où le train partait, le sergent nous embrassa et nous dit -de ne pas oublier d'aller voir sa femme à Paris. Il avait écrit son -adresse à maman. Il avait l'air d'avoir de la peine et je crois que -maman faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes. Il avait promis -à maman de s'occuper spécialement de papa en allant au bureau des -Belges qui correspondait avec le quartier général d'Ostende. Comme nous -ne savions pas où nous habiterions, il était décidé avec lui que nous -nous informerions auprès de sa femme de tout ce qu'il pourrait savoir. - -J'écris cette partie de mon journal dans le train, sur la tablette du -compartiment, bien que Barbe me tire tout le temps le bras pour voir le -petit garçon qui cherche à exciter Phœbus en lui passant son soulier à -rebrousse-poil sur le dos. - -Naturellement Phœbus reste tranquille, mais Barbe dit tout à coup: - -«Laisse donc mon toutou, c'est un soldat _réformé_. - ---Un soldat réformé? Mais c'est un chien! - ---Eh bien! puisqu'il a eu sa patte cassée par une balle. - ---Sa patte cassée par une balle! Et où ça donc? - ---Mais à Diehl, avec Louis Gersen. - ---Qu'est-ce que Louis Gersen? - ---C'est le conducteur de Phœbus. - ---Oh! Où est-il maintenant? - ---Il est avec le Roi. - ---Avec le Roi, où ça? - ---A Furnes. Mais il ne sait rien, ce petit garçon-là, Noémie! - ---Voyons Barbe, tais-toi. - ---Je ne sais rien, moi.... Et savez-vous où sont les Allemands? Ils -sont sur la Marne, car ils veulent brûler Paris, comme ils ont brûlé -Louvain. - ---Non, non pas comme Louvain, ai-je répondu. - ---Si, moi, je vous dis que si.» - -Ce petit garçon avait l'air très méchant; Barbe se mit à crier; alors -Phœbus se leva et tristement lécha ses mains, et moi, j'avais envie de -faire comme elle. - -Une des vieilles dames qui avait un chapeau de deuil parla au garçon -français: - -«Mon enfant, pourquoi taquinez-vous ces petites filles qui ont l'air -bien gentil et qui viennent de Belgique? Vous ne pouvez pas savoir -si les Allemands iront à Paris, et ce n'est ni courageux ni d'un bon -Français de dire des choses pareilles.» - -Le garçon devint très rouge et s'écria: - -«Je suis un bon Français et mon papa se bat actuellement en Alsace, -mais je sais comme les Boches sont méchants et cherchent à détruire -tout en France! - ---Eh bien! continua la vieille dame, quand on a un papa qui se bat, on -ne parle pas comme vous le faites à des petites Belges et vous devriez -montrer que vous êtes un bon Français en leur demandant pardon de ce -que vous leur avez dit. - ---Eh bien oui, c'est vrai, j'ai eu tort, j'avais envie de taquiner des -filles.» - -Il me tendit la main fermement. - -«Oh! _it is very good_, dit la dame anglaise; vous agissez comme un -véritable gentleman.» - -Alors je dis à Phœbus de lécher la main du jeune garçon, car le pauvre -toutou ne pouvait pas donner sa patte comme il le faisait autrefois. - -[Illustration: LE PETIT FRANÇAIS CHERCHAIT A EXCITER PHŒBUS.] - -Maman causait avec la mère du petit garçon pendant ce temps-là; -j'entendis qu'elle avait peur que son mari n'ait été pris par les -Allemands; une des vieilles dames dit que son fils avait été tué, et -puis elles parlèrent à voix basse. Maman nous conseilla de nous amuser -entre nous, et le petit garçon tira d'un sac une boîte de soldats et -il les aligna sur la tablette du compartiment. Barbe voulut que sa -nouvelle fille Francine pût s'asseoir pour passer la revue, et en -l'installant, toute une rangée de soldats tomba: - -«Aïe! aïe, mes artilleurs! cria le petit Pierre--car le jeune garçon -s'appelait Pierre. - ---Ce ne sont pas des artilleurs, dit Barbe. - ---Si, ce sont des artilleurs. - ---Non, n'est-ce pas, Noémie, ce ne sont pas des artilleurs? Ils n'ont -pas de chiens. - ---Ce sont des artilleurs français, tu ne connais que les artilleurs -belges qui ont des chiens pour traîner les mitrailleuses, mais en -France on ne se sert pas de chiens. - ---Oui, c'est ça. Mais je vais vous montrer tous nos soldats français. -On va passer la revue. Voilà d'abord l'infanterie. Les soldats avaient -des pantalons rouges avant la guerre, mais notre général Joffre n'en -veut plus. - ---Qui est-ce Joffre? - ---C'est celui qui commande toute l'armée française. Voilà, je -continue. L'infanterie défile en pantalon bleu horizon. Les fantassins -marchent bien, quoiqu'ils aient un gros sac sur le dos. Vient ensuite -l'artillerie avec ses canons. Voyez comme ils sont jolis ces petits 75. - ---C'est un canon? dit Barbe. - ---Oui, nous les appelons en France des 75, et c'est grâce à eux que les -«Boches» sortiront de Belgique. - -«Maintenant c'est la cavalerie qui défile. Les chasseurs avec leur -dolman bleu ciel, les cuirassiers avec leur belle cuirasse et les -dragons avec leur casque brillant. Et les chasseurs à pied qui suivent, -ils vont comme le vent et grimpent sur les montagnes comme des chèvres. -Les turcos, les spahis, les zouaves terminent le défilé. Les Allemands -en ont une terrible peur: ils les appellent «les diables». - -«Maintenant que tout le monde est en place, salut aux drapeaux et vive -la France! - ---Et vive la Belgique, dis-je aussitôt. - ---Oui, vive la Belgique!» - -Barbe se mit à battre des mains en riant; alors je vis que maman ainsi -que celle de Pierre, et les deux vieilles dames nous regardaient sans -dire un mot et que leurs yeux brillaient beaucoup. - -Le train s'était arrêté. Un voyageur dit à maman qu'on allait rester là -un grand moment, car il y avait un encombrement. - -Une des vieilles dames décida qu'il fallait manger quelque chose, -surtout à cause des enfants. Après, je me suis mise à écrire mon journal - - - _Paris, le 20 septembre._ - -Je suis assise à une petite table, dans une chambre très étroite du -séminaire de Saint-Sulpice à Paris. Maman est à côté de moi, Barbe dort -et j'entends le petit Pierre, dans la chambre à côté, qui parle à sa -maman. - -[Illustration: «ON VA PASSER LA REVUE DES SOLDATS VAINQUEURS A LA -MARNE.»] - -Nous sommes abritées, mais maman n'a plus du tout d'argent; nous -n'avons pas de nouvelles de papa ni de Madeleine, ni de Tantine Berthe, -et maman se demande ce que nous allons faire. - -Je reprends mon récit au moment où j'ai achevé d'écrire quelques -pages de mon journal dans le train qui nous conduisait à Paris. Après -beaucoup d'arrêts dans des gares ou même en pleine campagne, nous -sommes arrivées à Paris à sept heures du soir. - -Le petit Pierre m'avait raconté son histoire. Ses parents habitaient -dans une ville du nord de la France, à Maubeuge. Son papa était -directeur d'une usine de machines. Il était officier de réserve et -avait quitté sa maison le jour où la guerre avait été déclarée avec la -France. Pierre était resté seul dans la maison avec sa maman. Alors -ils avaient appris toutes les mauvaises nouvelles, et un jour ils -entendirent le canon qui ne cessait pas de gronder. - -«Tu sais, me dit le petit Pierre, c'était terrible et très excitant; -je voulais toujours sortir, parce que j'aime surtout les artilleurs: -mon papa est artilleur. Mais maman me le défendait.» - -Un soir, le commandant vint dire que toutes les femmes et les enfants -devaient quitter la ville dans les deux heures. - -Alors le petit Pierre et sa maman prirent quelques vêtements, de -l'argent et un peu de pain et ils partirent. - -Beaucoup de gens annonçaient que les Allemands entraient par un côté -de la ville pendant qu'on fuyait de l'autre. Mais personne ne criait, -et l'on ne pensait pas à son malheur, on ne pleurait pas de laisser sa -maison, on ne parlait que de son pays qui était envahi par l'ennemi et -des hommes tués dans les batailles. - -Comme le petit Pierre avait dix ans, il ne voulut pas monter dans une -voiture, car il pouvait bien marcher à côté de sa maman, et le premier -jour ils firent beaucoup, beaucoup de kilomètres, au moins trente. - -Tantôt, couchant dans une ferme, tantôt, dans une gare, ils arrivèrent -à Amiens où on leur dit qu'il fallait aller à Calais, pour gagner de là -l'Angleterre. Car les Allemands s'avançaient sur Paris et tout le monde -partait pour Bordeaux. - -Mais on leur apprit un jour que les Allemands avaient été repoussés sur -la Marne. - -«Tu comprends, me dit Pierre, cette retraite c'était une tactique du -général Joffre!» - -Je ne comprenais pas ce que c'était qu'une tactique, je le demandai à -maman qui me dit que c'était une manœuvre préparée à l'avance. - -Quand elle sut que l'on pouvait se rendre à Paris, la maman du petit -Pierre pensa que là elle pourrait avoir des nouvelles de son mari au -ministère de la Guerre, et aussi qu'elle connaissait des personnes qui -pourraient lui être utiles. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés -dans le train et que Pierre est devenu mon ami. - - - _Paris, le 24 septembre._ - -Je crois que maman est très malheureuse d'être au séminaire de -Saint-Sulpice où nous avons seulement une chambre; mais elle m'a dit -que cela n'était rien à côté de tous les grands malheurs qui nous -arrivent à nous et à notre pays, et elle aide toutes les femmes qui -sont là à soigner leurs enfants, à les laver, à les faire manger. -Quelquefois c'est amusant, mais il y en a aussi qui crient tout le -temps. - -[Illustration: BARBE CONDUISAIT PIERRE ET MOI JE TENAIS FRANCINE.] - -Il y a des dames qui viennent chaque jour au séminaire pour faire du -bien aux plus malheureux réfugiés. Une jeune fille très gentille nous -a fait une visite dans notre chambre et a parlé très longtemps avec -maman. Elle s'appelle Suzanne; elle est très jolie et a des cheveux -blonds comme Madeleine. C'est elle qui nous a menées au jardin du -Luxembourg pour nous le montrer et pour que nous y allions jouer le -plus souvent possible. - -Oh! Il est magnifique, plein d'arbres, de fleurs, avec un bassin et un -immense jet d'eau au milieu. Je n'ai jamais vu un si beau jardin! - -Du reste Paris est une ville superbe. Naturellement j'aime mieux -Louvain; c'est là où je suis née, et puis, c'est là que nous étions -avec mon papa, et quand j'y pense j'ai toujours le cœur très gros. - -Mais Paris n'est pas seulement beau, il est bon. Tout le monde est -parfait, même les agents de police. Oh! ça, c'est une bonne histoire -qui nous est arrivée avec Phœbus! - -Lorsque nous nous sommes trouvées, le premier soir, à la gare du Nord, -nous ne savions où aller. La maman du petit Pierre se rendit chez des -amis; une dame nous dit d'aller au séminaire de Saint-Sulpice où l'on -nous donnerait des chambres. - -«Prenez l'automobile qui est là, il emmène beaucoup de femmes et -d'enfants qui viennent de Belgique et du Nord et vous pourrez coucher -vos petites filles au moins pour cette nuit.» - -Mais devant la grande automobile, il y avait un agent de police qui, en -voyant Phœbus, s'écria: - -«Pensez-vous que nous abritions les chiens, non... mais....» - -Maman lui expliqua que Phœbus avait eu la jambe emportée par un boulet -à la guerre. - -«Oh! moi, je ne vous dis pas le contraire, mais je ne peux pas laisser -monter votre chien dans l'auto.» - -Barbe commença à pleurer en prenant le cou de Phœbus qui, lui, -s'était assis tranquillement et nous regardait avec ses bons yeux qui -semblaient dire: «Toutes ces conversations me sont égales, car je sais -bien que je resterai toujours avec mes petites maîtresses; je les ai -retrouvées après des aventures autrement terribles qu'un voyage en auto -et la rencontre d'un méchant agent de police». - -La dame qui avait parlé à maman, s'approcha de l'agent et lui dit: - -«Prenez ce chien et parlez à M. Le Peltier de ma part; il arrangera -cela sûrement. - ---Bien, bien», dit l'agent, et il aida Phœbus à s'installer près du -conducteur. - -Phœbus semblait très content. Il regardait Paris qui lui paraissait -sûrement très beau comme à nous, mais il n'en était pas étonné: il -avait entendu papa nous dire que c'était la plus belle ville du monde. - -Quand nous sommes arrivées au séminaire, quelle histoire! - -Les agents se mirent à rire d'abord et entourèrent Phœbus pour savoir -son histoire, puis on appela M. Le Peltier: c'est celui qui reçoit les -réfugiés. Il a l'air très gentil et il demande à chaque enfant son nom -et son âge. - -Il parut s'intéresser beaucoup à ce que maman lui raconta, et il nous -regardait avec attention. - -Barbe lui dit: - -«Monsieur, nous allons bien garder Phœbus, n'est-ce pas? - ---Mais, ma petite fille, il n'y a pas de chiens dans le séminaire. - -[Illustration: «MONSIEUR, NOUS ALLONS BIEN GARDER PHŒBUS?»] - ---Eh bien, il y aura Phœbus. C'est mon toutou et celui de papa. - ---Où est-il, ton papa? - ---Il est à Louvain, et il viendra bientôt ici. - ---Oui, il faut l'espérer. Pour l'instant, je ne sais pas où mettre ton -toutou. Veux-tu me le donner? - ---Non, je ne veux pas te le donner; tu es méchant.» - -Je tirai Barbe par le bras en lui disant de se taire; M. le commissaire -se mit à rire et il réfléchit. Maman s'était assise, elle avait l'air -si fatigué! - -«Écoutez, dit M. Le Peltier; je vais vous donner une chambre un peu -éloignée des autres; elle est très grande et vous prendrez votre chien -avec vous. Seulement il faudra le sortir souvent et prendre garde qu'il -ne gêne personne.» - -Il nous conduisit lui-même à travers les beaux couloirs du séminaire; -il marchait en avant avec maman; moi, je donnais la main à Barbe et -Phœbus nous suivait très heureux. - -Ce soir-là nous nous sommes couchées bien vite; nous avons fait une -bonne prière pour remercier le bon Dieu et lui demander de préserver -papa, Madeleine, Tantine Berthe et la Belgique! - - - _26 septembre._ - -Le petit Pierre Mase--notre nouvel ami que nous avons rencontré -en venant de Dunkerque--et sa maman sont venus nous rejoindre au -séminaire. Ses amis qui auraient pu les recevoir ne sont pas à Paris, -ils ont été chez d'autres amis; ils n'ont trouvé personne nulle part! -Moi je suis bien contente, parce que nous allons dans la journée au -Luxembourg; nous nous asseyons sur un banc dans une allée devant une -pelouse, et nous jouons tous les trois. Maman et la mère de Pierre -viennent avec nous ainsi que Phœbus, que tout le monde connaît -maintenant. - -La mère de Pierre est allée au ministère de la Guerre pour avoir des -nouvelles. Le papa du petit Pierre a écrit une longue lettre où il -raconte la belle bataille de la Marne, comme il dit. Alors Pierre nous -a tout expliqué. - -«Tu vois, Joffre a dit: «Il faut chasser les Allemands, cesser de -reculer maintenant et leur courir dessus». Alors tous les soldats sont -tombés à la fois sur les _Boches_, et ils ont tellement tapé dessus, -qu'ils ont été obligés de fuir et de s'en aller. - ---Alors nous pouvons retourner à Louvain? demande Barbe. - ---Non, pas encore; mais on les a empêchés d'entrer dans Paris, et c'est -une magnifique victoire, et les Français l'appellent la victoire de la -Marne.» - -Je demandai à Pierre où était son papa. - -«Oh! il s'est battu sur la Marne; un obus a éclaté près de lui, il a -été couvert de poussière et de boue, mais il n'a pas été blessé. Il -a perdu beaucoup d'hommes après Charleroi, mais, maintenant, il est -content de cette bataille.» - -J'aime beaucoup à causer avec Pierre, parce qu'il m'apprend toutes -sortes de choses sur les Français, et moi je lui parle de la Belgique -et surtout de Louvain. - -Maman est allée à la légation de Belgique pour donner son nom et pour -s'informer de Désiré. Nous avons été aussi à Sceaux, chez la femme du -sergent Vandenbroucque, mais elle est aussi partie avec sa fille. Nous -ne connaissons personne ici! - -Oh! je ne veux pas dire que nous sommes abandonnées: je serais bien -ingrate et je n'oublie pas que Mlle Suzanne nous fait toujours une -visite quand elle vient au séminaire. - -Elle arrive tous les matins à huit heures; elle lave et peigne les -enfants, elle emmaillotte et promène les bébés, nettoie des biberons, -sert la soupe; ensuite elle fait la classe aux plus grands et -raccommode leur linge et leurs vêtements. J'aime beaucoup à rester -auprès d'elle. - -Il y a une grande pièce avec des armoires tout autour; dans la journée, -il y a plusieurs dames qui y viennent pour travailler. On a demandé à -maman d'aider, et naturellement maman a bien voulu, elle parle avec ces -dames et je vois bien que tout le monde l'aime. - -Je m'assois toujours à côté de Mlle Suzanne qui m'apprend à coudre, à -faire des ourlets. - -Barbe joue avec Pierre et naturellement Phœbus est couché sur la robe -de maman. - -[Illustration:MADEMOISELLE SUZANNE VIENT CHAQUE JOUR AU SÉMINAIRE DE -SAINT-SULPICE.] - -J'ai dit à Mlle Suzanne que j'écrivais mon journal; elle aurait voulu -lire ce que j'ai dit sur Paris. Mais ce journal n'est pas pour les -autres, il est pour mon papa quand il reviendra. - - - _23 septembre._ - -Hier, maman a reçu une «convocation» de la légation de Belgique. - -Quand M. Le Peltier a remis cette lettre à maman, elle est devenue -toute pâle, et moi j'ai pensé que c'était peut-être une mauvaise -nouvelle de papa ou de Désiré. Je n'ai pas osé le dire à maman, mais je -l'ai suppliée de m'emmener avec elle. - -«Je t'en prie, ma petite maman, prends-moi avec toi, je veux savoir et, -s'il le faut, je te donnerai du courage.... - ---Ma petite Noémie, tu es une bonne fille et tu m'aimes bien, mais il -vaut mieux que tu restes avec Barbe. - ---Moi je la garderai, dit Pierre, avec Phœbus, et vous verrez, nous -serons très sages.» - -Je partis donc avec maman. A la légation un jeune homme très gentil -nous reçut en disant: - -«C'est vous madame Hollemechette? Le bureau de Furnes, où se trouve -le Roi, a fait parvenir au bureau belge de Dunkerque un pli pour -vous, que nous a envoyé le sergent Vandenbroucque. Votre fils, Désiré -Hollemechette, après s'être battu courageusement près de Malines, -et avoir été blessé, a été décoré par le roi Albert de la Croix de -Léopold. Nous pouvons ajouter qu'il est en voie de guérison.» - -Maman était très émue; le monsieur toussa un peu fort et murmura: - -«Ces enfants! ils sont tous comme cela en Belgique, ils se battent -comme des lions!» - -Moi, j'étais très fière et j'embrassai maman en lui disant que, puisque -nous recevions cette bonne nouvelle de Désiré, sûrement nous allions en -avoir bientôt de papa. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Première lettre de papa. - - - _Paris, 30 septembre._ - -PAPA, Madeleine et Tantine Berthe sont à Anvers. Nous avons eu une -lettre de papa, je vais la copier dans mon journal. Nous l'avons reçue -par la légation où nous allons très souvent pour avoir des nouvelles. -Le jour où l'on nous a remis cette lettre, il y avait dans la salle -du bas des soldats blessés en convalescence qui venaient demander à -repartir. Comme toujours nous leur parlions et ils nous racontaient des -histoires de la Belgique que nous leur faisions redire plusieurs fois. - -Voilà la lettre de papa: - - - «Ma chère femme et mes chères petites filles, - - «Ma lettre vous arrivera-t-elle et surtout vous trouvera-t-elle en - bonne santé? Je vous dirai d'abord que nous allons bien et que nous - sommes sauvés, grâce à Dieu!... et aussi au brave Poppen qui a été - tué. - - «Avez-vous su que notre pauvre et beau Louvain a été brûlé? Ce n'est - pas sans avoir le cœur brisé que j'écris ces mots, mais il faut - penser à notre chère Belgique et à ses enfants qui la défendent si - bien contre de barbares ennemis. Les Allemands entrèrent dans la - ville, et les premiers jours ne furent pas trop pénibles. M. van - Tieren, M. Boonen me dirent qu'il ne fallait pas rester à Louvain - à cause de Madeleine. Ah! si Madeleine n'avait pas été avec moi, - je ne serais pas parti. Il se passait des choses très tristes, - les Allemands commettaient de véritables atrocités. Madeleine eut - un courage merveilleux; aidé par elle, un soir, je parcourus la - rue de Namur pour faire ouvrir toutes les portes des habitations, - conformément aux prescriptions du chef allemand. C'est cette nuit-là - que les incendies de maison ont commencé; le lendemain, nous avons - été voir la maison de Tantine Berthe entièrement brûlée! - - «Tantine ne pleura pas; elle tenait dans sa main un petit sac - contenant quelques souvenirs, de l'argent et des papiers. C'est tout - ce qui lui restait. - - «Notre maison n'a pas été détruite, mais le matin Poppen, le pauvre - vieux, est venu me dire que l'Université était en flammes, que le feu - était à la bibliothèque et qu'il fallait fuir, que, pendant la nuit, - des soldats ivres, capables de tout, avaient parcouru les rues. Je - lui dis: «Vous viendrez avec nous? - - «--Moi, monsieur, je suis seul au monde; ma famille, c'était - l'Université et la Bibliothèque: si elle est détruite, eh bien, je - mourrai sur ses cendres.» - - «Vous connaissez l'entêtement de cet honnête Poppen; j'ai su depuis - qu'en voulant rechercher un vieux et précieux manuscrit dans une - partie du bâtiment non consumée, il n'avait pu en ressortir et qu'il - était mort là, enseveli sous les décombres de sa chère bibliothèque!» - - -En entendant ce récit de la mort de Poppen, j'ai eu un grand chagrin; -je me souvenais du jour de notre départ, quand il avait apporté à -maman un petit bouquet de fleurs en lui promettant de bien veiller sur -Madeleine. - - - «Je me suis alors décidé à partir, continuait papa. Les généraux - allemands qui avaient fait mettre le feu aux quatre coins de la - ville ne demandaient qu'à se débarrasser de ses habitants. J'ai - eu beaucoup de peine à convaincre Tantine Berthe qu'il fallait - nous suivre; pourtant, en voyant que les Allemands détruisaient et - pillaient tout, elle s'y résolut. Madeleine prit dans un paquet - quelques vêtements; je mis dans mes poches tout l'argent qui nous - restait et, prenant le bras de Tantine Berthe, nous avons quitté - Louvain sans jeter un regard en arrière, tant notre douleur était - grande. - -[Illustration: TANTINE BERTHE S'APPUYAIT SUR PAPA EN QUITTANT LOUVAIN.] - - «M. Boonen nous avait précédés le matin dans une carriole, sur - l'ordre de notre bourgmestre qui lui avait confié des papiers pour le - roi. Il avait voulu emmener Tantine avec lui, mais elle ne voulut pas - se séparer de nous deux. Je ne vous dis qu'une chose sur ce terrible - voyage, c'est qu'il a été dur et horrible, encore plus pour d'autres, - pour de pauvres femmes qui portaient des petits enfants sur les bras! - Enfin nous sommes à Anvers pour le moment, car, dès que nous ne - sommes plus à Louvain, je vais tâcher de vous rejoindre, mais Dieu - sait où vous êtes, mes chéries?» - - -Après, il y avait dans la lettre des choses que je ne copie pas, parce -que c'est pour nous seules. - -Maman était bien contente de ces nouvelles, et nous étions bien sûres -alors de revoir papa, puisque sa lettre avait pu nous parvenir en -passant par des endroits où l'on avait notre adresse. - -Barbe voulut absolument faire sentir la lettre de papa à Phœbus, en -lui disant que papa allait arriver. Notre brave toutou a très bien -compris et s'est mis à aboyer, mais maman le fit taire parce que nous -étions au séminaire. - -Justement Mlle Suzanne vint nous voir ce jour-là pour dire à maman -qu'elle avait des amis qui étaient absents pour plusieurs mois et que -leur maison rue Bonaparte était à sa disposition, que nous pourrions -nous y installer avec Pierre et sa maman; une femme belge pourrait nous -aider et, avec l'argent que nous avait donné la légation et aussi Mlle -Suzanne, nous pourrions toujours vivre. Cela, ce sont les paroles de -maman. - -Alors nous avons déménagé, au grand bonheur de Barbe, de Phœbus et de -Pierre. - -[Illustration: NOUS AVONS VU DES BLESSÉS A LA LÉGATION DE BELGIQUE.] - -Nous allons habiter rue Bonaparte, dans une espèce d'hôtel qui a un -petit jardin, tout petit. Il n'a pas de fleurs comme le jardin de -Tantine, mais il est très joli avec du lierre tout autour sur les murs -et un beau treillage au fond. Nous nous asseyons dessous avec Pierre et -Barbe, et nous jouons là toute la journée; Phœbus se met au soleil et -il semble très heureux. - -J'ai trouvé dans un coin du jardin, sur un peu d'herbe, une pauvre -poupée étendue, les bras ouverts, et toute mouillée. Elle avait l'air -tout à fait pitoyable. Elle avait dû être laissée là par une petite -fille qui avait quitté Paris subitement; aussi je l'ai ramassée et je -l'ai mise avec soin sur la cheminée d'un grand salon. - -Maman, en quittant le séminaire, avait promis à Mlle Suzanne de venir -chaque jour pour raccommoder du linge. Elle me dit: - -«Écoute, ma petite Noémie, je veux aller là-bas pour aider ces pauvres -femmes à soigner leurs enfants; seulement, cela m'ennuie de vous -laisser ainsi sans rien faire. Occupe-toi un peu de ta sœur. Ne -pourrais-tu pas commencer à lui apprendre à lire? - ---Oh! madame, interrompit Pierre, laissez-moi lui apprendre à lire, -cela m'amuserait tant, et je serai très sérieux, je vous promets!» - -Maman se mit à rire; elle riait maintenant, depuis qu'elle avait eu des -nouvelles de papa! - -Alors c'est entendu, nous prenons une table, trois chaises, et Pierre -commence. - -Barbe est vraiment difficile. D'abord, elle ne voulait pas rester avec -nous et criait que c'était maman qui devait lui donner des leçons et -non pas Pierre; mais maman lui expliqua qu'elle devait être sage pour -lui faire plaisir et aussi qu'elle lui donnerait un beau livre d'images. - -Après, elle écouta Pierre. Il lui montra d'abord les images: c'était -un alphabet avec des animaux; Barbe voulait tout de suite aller à la -fin du livre et elle ne répétait pas ce que lui disait Pierre. Et -puis, elle répétait la leçon à ses filles Francine et France, comme -s'appelait la poupée que lui avait donnée le sergent Vandenbroucque. -Comme c'était une poupée de France et que c'était le premier jour de -notre arrivée dans ce pays qu'on lui fit ce cadeau, j'avais eu l'idée -de lui donner ce nom, et maman avait trouvé que c'était très bien ainsi. - -Pierre a été vraiment bien gentil, mais Barbe a été insupportable. - - - _30 septembre._ - -Hier dimanche, nous avons visité les Invalides avec Pierre. Maman était -avec nous. Les Invalides sont un magnifique monument où sont reçus les -soldats blessés pendant la guerre, quand ils ne peuvent plus faire de -service. Il y a aussi le tombeau de l'empereur des Français, Napoléon -Ier, dont Pierre m'a raconté l'histoire. Mais ce qui nous a surtout -intéressés, ce sont les canons que les Français ont pris aux Allemands. -Pierre ne cessait de les regarder, et il m'expliquait chaque détail -des canons, des avions, des lance-bombes, et pourquoi ils étaient -différents des nôtres, etc. - -Un soldat en uniforme d'invalide, couvert de décorations, ayant une -jambe de bois, gardait les canons; Pierre lui parla en disant que son -papa était artilleur, à la guerre, et que nous étions deux petites -Belges dont le frère s'était battu et qui venait d'être décoré de la -médaille de Léopold, et il n'oublia pas l'histoire de Phœbus. - -L'invalide se mit à rire et dit que lui avait eu sa jambe emportée par -un obus à la bataille de Gravelotte en 1870. - -«Ah! ah! c'est heureux qu'ils en reçoivent une tripotée ces... -d'Allemands.» Il a dit le même mot très laid qu'avait crié notre -servante Jeanne à Louvain quand on lui avait dit que les Allemands -entraient en Belgique. - -Il nous demanda de lui amener Phœbus, un jour de semaine où il ne -serait pas de garde. Il nous promit de nous faire visiter tout le musée -de l'armée. Pierre était ravi, moi aussi, parce que j'aime beaucoup la -France et tout ce qui est de ce pays. - - - _Paris, le 1er octobre._ - -Nous venons d'avoir une grande dispute avec Pierre. Dans le petit -jardin de la maison où nous habitons, il y a dans le milieu une pelouse -qui est bordée d'un rang de buis et d'une allée de gravier et au -milieu du gazon on voit des corbeilles de pierre vides pour l'instant, -mais qui devaient contenir des fleurs autrefois. Naturellement Pierre -a aligné ces corbeilles pour représenter la ligne de front et les -tranchées. Ce matin il était, je pense, de très mauvaise humeur parce -que maman n'avait pas voulu que nous allions au musée de l'Armée; elle -était appelée à la légation de Belgique et ne voulait pas que nous -sortions tous les trois seuls. La maman de Pierre avait été dans un -hôpital voir un camarade de son mari blessé. - -Tout à coup Pierre dit: - -«Avec ça ce n'est pas la peine de faire des tranchées, ce seront les -villes de Belgique au moment où les Boches sont entrés. Voilà Louvain, -Liége, Namur, Bruxelles, Anvers. - ---Pourquoi cela? C'est bien plus amusant de représenter la bataille de -la Marne. - ---Non, avec ces corbeilles on va faire le siège des villes. - ---Je ne veux pas que tu fasses le siège des villes de Belgique; d'abord -Anvers n'est pas assiégé. - -[Illustration: NOUS NOUS SOMMES QUERELLÉS AVEC PIERRE DANS LE JARDIN -DE NOTRE MAISON.] - ---Si, cela commence. - ---Ce n'est pas bien ce que tu dis là, et tu n'es pas un bon petit -Français.» Et j'étais tout à fait fâchée. - -Pierre est devenu tout rouge, il est parti et il est monté dans sa -chambre. Phœbus, comme s'il me comprenait, s'est approché de moi, j'ai -pris son cou dans mes bras et je l'ai embrassé pour me consoler. Barbe -commençait à crier que Pierre était un méchant garçon et que maman le -saurait quand elle rentrerait. - -Je lui ai dit de se taire, et alors j'ai préparé le goûter. Mais je ne -voulais pas comme à l'ordinaire appeler Pierre, j'étais trop en colère -contre lui. - -J'étais descendue à la cuisine qui se trouve dans le sous-sol, et en -remontant j'ai trouvé au beau milieu de la table, une lettre de Pierre. -La voici: - - - «Ma chère Noémie, je te demande pardon! Je suis un très méchant - garçon, je t'aime bien et je ne veux pas te faire de la peine. Oublie - ce que je t'ai dit tout à l'heure et montre, au méchant Français, que - tu es une petite Belge épatante. Pierre.» - - -Pauvre Pierre! c'est un bon ami, au fond. - -Je dis à Barbe: - -«Va chercher Pierre, dis-lui de venir goûter.» - -Pierre est descendu, et lorsqu'il est entré dans la salle à manger, je -l'ai embrassé et notre dispute s'est terminée ainsi. - -Pendant que nous mangions nos tartines beurrées, on a sonné. Nous -étions seuls à la maison, et maman nous défend d'ouvrir la porte. Mais -Pierre, qui trouve qu'il est grand garçon, ne prend pas la défense pour -lui. - -C'était Mlle Suzanne. Elle nous dit que justement elle ne venait pas -voir maman, mais moi, Noémie, et qu'elle avait quelque chose de très -sérieux à me dire, à moi seule. J'étais très étonnée. Naturellement -Barbe n'était pas contente du tout d'aller dans le jardin, et Pierre -était plein de curiosité. Mlle Suzanne, malgré son air doux, a beaucoup -d'autorité, elle conduisit elle-même Barbe dans le jardin, Phœbus la -suivit et Pierre, forcément. Nous sommes allées dans le grand salon -jaune, et tandis que Mlle Suzanne me parlait, je voyais ma petite -sœur assise sur la pelouse à côté de Phœbus posé en faction sur son -derrière, tandis que Pierre essayait de montrer à Barbe les lettres -dans l'alphabet rempli de soldats français. - -[Illustration: NOÉMIE, JE TE DEMANDE PARDON!] - -«Voilà, ma petite Noémie, me dit Mlle Suzanne, pourquoi je suis -venue vous voir. Un jour, pendant votre séjour à Saint-Sulpice, vous -m'avez dit que vous écriviez chaque jour le récit de votre vie et que -vous avez commencé votre journal la veille de la déclaration de la -guerre. Vous m'en aviez même lu quelques pages qui m'ont semblé très -intéressantes. J'en ai parlé à un ami à moi, directeur d'une revue -d'enfants, _le Journal des Enfants_, qui voudrait beaucoup le publier, -car sûrement ce sera nouveau et attachant pour les jeunes lecteurs et -les jeunes lectrices.» - -En entendant ces mots, j'étais très étonnée, je ne saisissais pas ce -qu'elle voulait dire. - -«Comment! mon journal, vous le donner, pourquoi? - ---Mais oui, si vous me le donnez je le ferai imprimer et vous le verrez -dans _le Journal des Enfants_. - ---Ce carnet est seulement écrit pour moi, pour papa et maman; c'est -notre histoire, ce n'est qu'à nous qu'elle peut plaire et non aux -autres. - ---C'est le journal d'une petite Réfugiée belge, et c'est pourquoi les -Français s'intéresseront à son histoire. Il est écrit au jour le jour, -simplement, tout ce qu'il raconte est vrai et c'est pourquoi je vous le -demande.» - -J'étais tellement saisie que je ne pouvais comprendre. - -«Mais il faut que je le dise à maman; je vous le donnerai si maman le -permet. - ---Naturellement, Noémie; seulement c'était à vous que je voulais en -parler, car il vous appartient.» - -Et, en disant c'est mots, Mlle Suzanne m'a embrassée très fort. - -Après son départ, je suis allée vers Pierre pour lui dire la raison de -la visite de Mlle Suzanne. Pierre n'en pouvait croire ses oreilles, il -s'est mis à gambader en criant: - -«Bravo, bravo! Vive Noémie, le célèbre auteur belge!» - -J'avais beau lui recommander de se taire, il continuait encore -davantage, et Phœbus aboyait en voulant sauter sur moi, malgré sa -jambe de bois. - -A ce moment maman est arrivée. Nous voulions tous parler à la fois et -Pierre riait plus fort que moi; enfin maman nous fit taire, car elle -voulait nous apprendre aussi une chose très importante. - -«Quoi donc, dis vite, petite maman! - ---Une lettre de Désiré. - ---Oh! lis-la cette lettre!» - -Pendant que nous entourions maman, Phœbus en avait profité pour -s'étendre sur un grand canapé de velours vert sur lequel maman lui -défend toujours de grimper. Je suis bien sûre que Pierre l'avait un peu -aidé, car avec sa jambe de bois, il ne pouvait pas le faire tout seul. - -Alors j'ai raconté la visite de Mlle Suzanne et maman paraissait bien -surprise et émue, cela j'en suis sûre. - -«Mais, ma petite Noémie, ce journal était pour nous seuls, il ne peut -pas intéresser des Français. - ---Oh! bien sûr que si, madame, répondit Pierre, c'est justement parce -que c'est supérieurement intéressant pour des petits Français qu'on a -demandé le journal de Noémie. Elle raconte toutes les aventures qui lui -sont arrivées depuis l'entrée des Allemands en Belgique et comment vous -avez fui. Je vous assure, donnez-le. - ---Et bien! j'irai voir le directeur du _Journal des Enfants_ et nous -verrons. Maintenant je vais vous lire la lettre de Désiré qui, après -avoir été blessé, est retourné se battre et a assisté à la bataille -d'Aerschot.» - -Maman nous la lut, cette lettre, à haute voix, et moi je la copie. - - - «Mes chers parents, mes chères petites sœurs, - - «Je vous dis d'abord que je suis en bonne santé et c'est bien - étonnant, car, vous savez, c'est quelque chose d'infernal, d'affreux - et d'incroyable qu'une bataille! Du reste on ne se rend compte de - rien si ce n'est de vouloir tirer le plus de coups possible sur - l'ennemi et de se protéger autant qu'on peut. Vous savez que je suis - caporal et que j'ai reçu la médaille de Léopold. Mais je vais vous - dire ce qu'a fait mon régiment qui s'est déjà distingué à Liége. - - «C'était autour d'Aerschot où l'on se battait depuis quatre jours. - L'ennemi avait été repoussé; mais, de nouveaux renforts étant - arrivés, et deux avions ennemis volant très bas ayant pu repérer - nos positions, il reprit l'offensive. Mon régiment et un autre qui - était déjà à Liége, ont tenu pendant deux heures en échec des forces - allemandes dix fois supérieures et leur ont infligé des pertes - colossales, comme ils disent. - -[Illustration: MAMAN ET TANTINE BERTHE PLEURAIENT EN PARLANT DE LOUVAIN] - - «A sept heures du soir pourtant, le commandant Gilson, qui commandait - ma troupe, donna l'ordre de la retraite. Ah! je vous assure que c'est - dur de n'y pas rester. En opérant cette retraite, le commandant - Gilson eut le nez brisé par une balle. On le pansa sommairement et il - resta avec nous, maintenant l'ennemi en respect et lui prouvant ce - que peuvent faire des Belges. Mais avec de tels chefs, où n'irait-on - pas? Nous nous sommes repliés sur Gand, où nous sommes pour l'instant - et d'où je vous écris. Je suis bien anxieux en songeant à vous tous, - je voudrais savoir où vous êtes, car je ne doute pas que vous ne - soyez partis de Louvain. - - «Pauvre papa! comment aura-t-il quitté sa maison et sa bibliothèque? - Les bruits les plus contraires circulent: on dit que les Allemands - ont brûlé Louvain et qu'ils marchent sur Paris, et, d'un autre côté, - on assure que les Allemands commencent à mourir de faim et que les - soldats ne désirent que se rendre. J'ai appris que le fils de M. - Boonen a eu un bras emporté et que son père l'a vu à Anvers où il est - soigné. Où est Phœbus? Il a peut-être été tué! Je termine ma lettre, - mes chers parents, en vous embrassant bien tendrement comme je vous - aime.--DÉSIRÉ.» - - -[Illustration:JE PRÉSENTAI PIERRE A TANTINE BERTHE.] - - - _Paris, le 3 octobre._ - -Malgré le joli petit jardin de la maison, maman veut que nous sortions -un peu. Pierre nous accompagne et il nous fait ainsi visiter «son beau -Paris» comme il dit. C'est vrai, Paris est superbe et rien ne nous -amuse autant que de suivre les quais le long de la Seine. Ce qui est -le plus drôle, c'est de regarder des chiens qui se jettent dans l'eau -pour rapporter un morceau de bois que leur lance leur maître. Ce pauvre -Phœbus, c'est ça qui l'amuserait! Mais maintenant, avec sa jambe de -bois, il ne pourrait plus nager. Heureusement nous le laissons à la -maison pour qu'il n'ait pas de chagrin en voyant les distractions de -ses camarades. - -Les Champs-Élysées sont aussi magnifiques. Pierre dit que lorsque -la guerre sera finie, les soldats passeront sous l'Arc de triomphe, -descendront toute l'avenue, avec le général Joffre en tête. - -«Tu verras comme ce sera beau, me dit Pierre. - ---Mais je ne le verrai pas, je serai à Louvain.» - -Pierre se tut un moment. - -«Si, tu seras ici, parce que tous les généraux alliés viendront avec -Joffre à Paris, pour célébrer la grande victoire; alors les Belges -comme toi seront ici. - ---Pourquoi les Belges comme moi? - ---Parce que c'est vous qui avez le plus souffert, et qu'il est donc -naturel que vous soyez ici au moment des réjouissances.» - -Je pensais que Pierre avait une bien gentille idée et que les Français -sont tout à fait bons. Mais pourquoi disent-ils, quelquefois, des -choses qu'ils ne pensent pas, comme fait Pierre lorsque nous nous -querellons et qu'il me taquine? - -Maman voulait aller au _Journal des Enfants_ aujourd'hui, mais nous -avons reçu une carte du sergent Vandenbroucque qui nous a terriblement -étonnées et inquiétées. Il dit à maman: «J'ai eu des nouvelles de votre -fille Madeleine et de votre mari. Ce dernier vous envoie sa fille et -«tante Berthe», car il compte rester en Belgique. C'est tout ce que je -sais.» Maman s'est mise à pleurer en disant: «Votre papa! s'il reste, -c'est horrible». Mais je lui ai dit: - -«Tu sais bien, petite maman, que si papa reste, c'est qu'il pense que -c'est son devoir. - ---Oui, oui, tu as raison et j'ai tort de pleurer; mais au premier -moment, c'est dur de penser qu'on va être séparé encore! Ma petite -Noémie, tu es la plus sage. Attendons de savoir. En tout cas, nous -allons revoir tante Berthe et Madeleine.» - - - _4 octobre._ - -Ce matin, nous avons reçu une lettre de papa datée d'Anvers. - -Je la copie ici. - - - «Ma chère femme, mes chères enfants, je suis bien heureux d'avoir - enfin de vos nouvelles et de savoir que vous êtes sauvées et en bonne - santé. Nous aussi, nous sommes hors du péril. Mais que de choses - terribles se passent dans notre malheureux pays! Malines est bombardé - par les Allemands qui, dit-on, vont lui faire subir le même sort - que Louvain; Alost a dû faire évacuer sa population qui se réfugie - à Anvers; il en est de même de Lierre. Tous les pauvres habitants - fuient, on ne sait où les loger! Le Roi fait l'admiration de tous par - son courage, son énergie. Hier, son armée a culbuté une avant-garde - ennemie, mais elle s'est heurtée aux principales forces allemandes - qui se trouvaient devant Termonde. Le Roi était si fatigué après - cette bataille qu'il s'est endormi dans une cabane où se trouvaient - réunis quelques officiers belges et anglais. - - «Il nous dicte à tous notre devoir et il n'est pas de Belge qui - n'ait à cœur de suivre un si bel exemple. Aussi, je me suis rendu - à l'hôtel de ville pour me mettre à la disposition du gouvernement. - Il y avait un assez grand désordre dans tous les services. On me - plaça immédiatement dans celui des évacués, et je me suis occupé des - réfugiés que l'on fait partir pour l'Angleterre. - - «En parlant avec tous ces pauvres gens dont les fils étaient aux - armées et qui n'avaient plus de toit, comme nous, je pensais à vous, - mes chéries, qui avez eu tant de peine à gagner Paris. Je me suis - décidé à faire partir Tantine Berthe et Madeleine, car je ne veux pas - qu'elles restent ici. Dès que le jour de leur départ sera fixé, je - vous enverrai un mot. Elles se rendront à Paris pour se réunir à vous. - - «Quant à moi, je resterai à Anvers où demeure le Roi; je suivrai le - gouvernement. - - «Je vous embrasse, mes chéries, en vous recommandant le courage et la - bonne humeur....» - - -Aussitôt que maman eût fini de lire elle s'écria: - -«Mon Dieu, mon Dieu, il sera là-bas, tout seul. Je n'ai jamais eu tant -d'inquiétude! Si les Allemands prennent Anvers, que ferons-nous, que -saurons-nous de lui? - ---Ma petite maman, tu devrais aller à la légation de Belgique pour -savoir si Anvers peut se défendre et ce que papa deviendra si la ville -était prise. - ---Oui, tu as raison, allons-y vite.» - -Alors nous sommes parties avec Barbe. Nous avons été à pied. Nous -connaissons bien le chemin, qui est très joli; nous suivons les quais -le long de la Seine, la place de la Concorde et les Champs-Élysées. -Naturellement la course est trop longue pour que Phœbus vienne avec -nous. Nous l'avons laissé dans le jardin où il y a du soleil. Il s'est -couché sur le perron de pierre, la tête appuyée sur un coussin. Pierre -est allé pendant ce temps au ministère de la Guerre avec sa maman. - -[Illustration: PIERRE AIDA PHŒBUS A MONTER SUR LE CANAPÉ VERT.] - -A la légation, le jeune homme très grand qui parle toujours avec maman -quand elle vient, lui a dit que les forts d'Anvers étaient bombardés, -ainsi que Malines, mais que si papa s'était mis à la disposition du -gouvernement, il le suivrait de toutes façons, et qu'il ne fallait pas -avoir de crainte. En tout cas, il espérait bien qu'Anvers ne serait pas -pris par les Allemands. - -Maman était un peu rassurée, du moins elle s'efforçait de le paraître. - -Comme il était très tôt, nous avons été voir Mlle Suzanne, qui a -voulu nous mener chez le directeur du _Journal des Enfants_. Maman -aurait désiré avoir l'avis de papa, mais Mlle Suzanne a dit que le -temps manquait pour le consulter, que la chose n'avait pas tellement -d'importance, et qu'il fallait vite imprimer mon carnet. - -Elle nous a conduites dans une grande librairie; nous avons monté -beaucoup d'escaliers, nous sommes arrivées dans le bureau d'un monsieur -qui avait l'air tellement bon et aimable que Barbe a osé demander -tout de suite des livres d'images. Il avait des yeux bleus et des -cheveux blancs et, en nous parlant, il semblait nous connaître depuis -longtemps. Il avait été à Louvain et se rappelait bien notre rue. Il -causa avec maman et cela lui faisait plaisir, je le voyais bien. - -[Illustration: M. RAY DONNA A BARBE UN LIVRE D'IMAGES, REPRÉSENTANT DES -SOLDATS FRANÇAIS.] - -Barbe lui dit tout à coup: - -«Tu sais, monsieur, que Noémie a aussi écrit l'histoire de Phœbus? - ---Qui est Phœbus? demanda le directeur du _Journal des Enfants._ - ---C'est le chien de mon papa, mais il est venu avec nous à Paris. - ---Il est venu à pied de Louvain, ton chien? - ---Oh! il est venu avec nous en voiture, en bateau, en chemin de fer et -dans l'auto de M. Le Peltier. Il a été à la guerre et il a eu sa patte -coupée par un obus. - ---Mais alors, s'il a vu tant de choses ton chien, il pourrait, lui -aussi, raconter ses aventures.» - -Barbe regarda le directeur avec un air étonné et elle répondit: - -«Mon toutou est un chien et tu sais bien, monsieur, que les toutous ne -parlent pas!» - -Pour rassurer Barbe, M. Ray, c'est ainsi que ce monsieur s'appelle, -lui donna un album très amusant de découpages de tous les guerriers -français. Barbe était très contente et vraiment elle le remercia -gentiment. A moi, il me donna un joli livre de la Bibliothèque Rose: -_les Petites filles modèles_. - -Il dit à maman qui semblait très touchée: - -«Tout ce que nous pourrons faire ici, en France, pour vous ne sera rien -en comparaison de ce que votre pays et votre roi ont accompli pour -nous. Si le peuple belge n'avait pas combattu avec tant d'héroïsme et -de courage, malgré la valeur de nos soldats français, nous aurions -beaucoup souffert de l'invasion de ce cruel ennemi. C'est pourquoi, -ayant su que votre petite fille avait écrit son journal, il m'est venu -à l'idée de le publier ici dans une revue d'enfants pour bien faire -connaître à mes jeunes compatriotes ce que sont et ce que pensent les -petits Belges. Elle va me donner le commencement, et continuera à -l'écrire jusqu'à ce que vous soyez de nouveau rentrés dans votre bonne -ville de Louvain.» - -Après nous sommes parties, je me sentais très heureuse, non pas de ce -que mon Journal allait être imprimé, mais des paroles que M. Ray avait -dites à maman, car je savais qu'elles avaient rendu maman moins triste. - -Je me disais en moi-même qu'il n'y avait pas seulement papa et maman de -bons sur la terre. - -En rentrant, Pierre a couru vers nous en nous tendant une dépêche, -c'était l'annonce de l'arrivée de Tantine Berthe et de Madeleine à la -gare du Nord. - -Vite nous sommes reparties, en laissant Pierre avec Phœbus; maman -s'est décidée à prendre un taxi-auto de peur d'être en retard. A -la gare, il y avait beaucoup de femmes et d'enfants que des agents -empêchaient de pénétrer sur le quai. C'était effrayant. Maman nous -tenait chacune par une main et elle ne tremblait pas, tant elle serrait -ses doigts. Au bout d'une demi-heure, le train était devant nous. - -Le premier mot de Tantine a été celui-ci: - -«Tu sais, si ton mari ne m'avait pas fait un devoir de partir avec -Madeleine, je serais restée à Anvers, je n'aurais jamais quitté mon -pays.» - -Et alors, elle prit maman dans ses bras pour l'embrasser. Madeleine -nous a dit que c'était la seconde fois qu'elle pleurait depuis qu'elle -avait quitté la Belgique. - -Madeleine me parut plus grave qu'à Louvain. Elle avait un certain -air triste que je ne lui avais jamais vu. Elle nous prenait par les -mains, Barbe et moi, et nous demandait des détails sur tout ce que -nous faisions et sur Paris, comment était notre nouvel ami Pierre, et -comment Phœbus marchait avec sa jambe de bois. - -Pendant ce temps, Tantine Berthe parlait à maman de la Belgique. - -«Le lendemain on entendit la canonnade des Allemands contre les forts -de Liége; toute la population d'Anvers sortit dans les rues et commença -à montrer de l'inquiétude. Aussitôt notre roi Albert se rendit sur la -place de Meir et se mit à nous parler d'abord en français, ensuite en -flamand. - -«Mon peuple, dit-il, je vous supplie de rester calme. J'attends -de chacun de vous qu'il fasse son devoir. J'espère vous en donner -moi-même l'exemple. Vive la Belgique et sa juste cause! Vivent nos -alliés!» Alors ma fille--Tantine Berthe appelle toujours maman «ma -fille».--Alors, ma fille, si tu avais vu l'ovation qu'on a faite au Roi -et comment fut chantée la _Brabançonne_! Oh! j'en tremble encore!» - -Pour nous rendre rue Bonaparte, nous sommes montées dans une des -grandes automobiles de Saint-Sulpice qui, avec la permission de M. -Le Peltier, s'arrêta chez nous en passant. Tantine n'aime pas les -automobiles, mais elle ne se plaint plus comme autrefois. Elle nous -caresse les joues de temps en temps avec un sourire triste. - -«Si vous saviez, mes petites, comme Madeleine a été courageuse et -dévouée! - ---Oh! dit maman, Noémie est une vraie petite femme, elle a été si -attentionnée pour moi. Elle s'est montrée une sœur aînée parfaite pour -Barbe. Elle ressemble à son papa, elle a le même cœur.» - -Maman ne pouvait pas dire une chose qui me rendît plus fière, car -partout on parlait du cœur de papa. - -Aussi, quand nous sommes arrivées rue Bonaparte, en entrant dans le -grand salon, au lieu de se réjouir, personne ne parlait, malgré Phœbus -qui voulait à toute force sauter sur Madeleine et lui lécher la figure. -Il remuait tellement que sa patte en bois faisait sur le parquet un -bruit assourdissant. - -Barbe est allée vers maman, a grimpé sur ses genoux et l'a embrassée; -moi je suis allée vers Tantine Berthe et je lui ai dit: «Ma chère -petite Tantine, papa a dit qu'il fallait être de bonne humeur; ne sois -pas triste et consolons maman. - ---Oui, tu as raison, Noémie, mais tu comprends qu'au premier moment, -quand on a tout perdu et qu'on retrouve ceux qu'on aime, on est bien -ému.» - -A ce moment, Pierre et sa maman sont entrés. - -J'ai pris Pierre par la main et je l'ai mené vers Tantine en lui disant: - -«Tantine Berthe, voici Pierre Mase, que nous avons rencontré à -Dunkerque en chemin de fer. Son papa est artilleur, il se bat comme -Désiré depuis le commencement de la guerre. Lui-même, quand il sera -grand, sera artilleur aussi. Il a habité aussi avec nous au séminaire -de Saint-Sulpice et maintenant, il est ici. Il nous a fait connaître -Paris et les petits Français qui sont aussi courageux que les petits -Belges.» - -Pierre avait l'air très intimidé par Tantine Berthe. Mais elle l'attira -à lui et l'embrassa: - -«Si vous avez été complaisant pour les infortunés enfants belges, vous -êtes un brave Français comme ils le sont tous. - ---Tu sais, dit Barbe, il est aussi très taquin, il veut toujours tirer -les poils de Phœbus. Il m'apprend à lire dans un alphabet plein de -soldats. - ---Bien, dit Tantine, tu me montreras demain ce que tu sais, car il est -temps d'aller manger quelque chose et ensuite de nous coucher.» - -Dans une des pièces du bas, maman et Tantine Berthe se sont fait des -lits; dans l'autre nous couchons toutes les trois avec Phœbus. - -C'est dans les chambres du haut que se sont installés Pierre et sa -maman. - -La porte de nos chambres reste ouverte. Ce soir-là je ne pouvais pas -m'endormir, parce que j'entendais maman et Tantine Berthe qui parlaient -tout bas, et j'ai même aperçu Madeleine qui traversait la chambre pieds -nus pour aller avec elles dans leur chambre. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Tristes nouvelles de Belgique - - - _Paris, le 6 octobre._ - -CE matin, la femme belge qui aide maman à faire le ménage est venue -très tôt, en sanglotant, nous annoncer qu'Anvers était pris par les -Allemands. Au premier moment, cela a été affreux; maman désespérée -s'est jetée dans les bras de Madeleine; moi, je me suis approchée de -Tantine qui était assise dans un grand fauteuil, pour l'embrasser. Elle -m'a serrée contre elle, elle a appelé Barbe et elle a passé sa main sur -nos têtes en disant: - -«Mes pauvres enfants, mes pauvres enfants! Ma chère Belgique!» - -Mais elle parlait tout bas, comme à elle-même, et elle avait une figure -toute changée. - -Je lui demandai à l'oreille: - -«Et papa, Tantine, crois-tu qu'il soit resté à Anvers avec les -Allemands? - ---Je ne le pense pas, mais soyons sûres qu'il aura agi pour le mieux! -Il faudrait savoir où est notre Roi.» - -Maman entendit ces mots; alors elle se redressa et, en s'essuyant les -yeux, elle dit: - -«Je veux aller immédiatement à la légation de Belgique m'informer de ce -qu'il en est exactement et comment je pourrai savoir ce que sera devenu -votre père.» - -Madeleine partit avec maman. Tantine resta dans la chambre où elle -couche avec maman et nous dit de jouer dans le jardin afin de la -laisser seule un moment, de faire bien attention à ce que Barbe restât -tranquille. - -J'ai pris ma petite sœur par la main et j'ai trouvé Pierre dans le -grand salon avec Phœbus. Il s'est écrié tout de suite: - -«Voilà, j'ai été acheter un journal! Le Roi est parti d'Anvers avec -son armée. Beaucoup de Belges se sont réfugiés en Hollande et en -Angleterre. Peut-être que ton papa est en Angleterre. Et puis, ce -n'est rien qu'Anvers soit aux Allemands, nous le reprendrons, et alors -qu'est-ce qu'ils recevront, les Boches! Ne soyez pas découragées, il ne -faut jamais l'être; c'est papa qui me l'a recommandé en partant. - ---Oui, tu as raison, mais c'est bien triste pour maman et Tantine -Berthe. Elle nous a dit de la laisser seule, je crois qu'elle pleure, -elle ne veut pas que nous la voyions. - ---Écoute, je voudrais faire quelque chose pour lui montrer comme je -comprends sa peine, parce que, tu sais, quand Paris a failli être pris -à la fin d'août, je rageais, il fallait voir cela! Alors je vais sortir -et lui rapporter un petit bouquet de violettes de deux sous; c'est pas -beaucoup, mais elle serait fâchée si je dépensais mon argent, et... - ---Oui, c'est l'intention! Va vite et ferme tout doucement la porte -d'entrée pour qu'elle ne t'entende pas.» - -Pendant qu'il était sorti, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur -les marches du perron et j'ai essayé de lui raconter une histoire, mais -elle voulait tout le temps se mettre derrière la porte de la chambre -pour écouter si c'était vrai que Tantine pleurait. - -Enfin Pierre est rentré; nous avons attendu jusqu'à ce que Tantine -revienne dans le jardin; alors Pierre s'est avancé vers elle et lui a -offert ses violettes, sans dire un mot. Tantine a eu les yeux pleins -de larmes et elle a seulement embrassé Pierre sur le front en disant: - -«C'est un véritable petit Français!» - -Maman est revenue vers midi. Elle était très pâle. - -A la légation, on n'avait pu que lui répéter que l'armée avec le Roi -avait quitté Anvers jeudi après un bombardement terrible qui avait -endommagé beaucoup d'édifices et que les Allemands étaient entrés à -Anvers le vendredi, par le faubourg de Berchem. On lui avait conseillé -d'écrire au Havre, où s'établissait le gouvernement belge, et à -Amsterdam où un nombre très grand de réfugiés avaient pu parvenir. - -[Illustration: PIERRE A DONNÉ A TANTINE BERTHE UN BOUQUET DE VIOLETTES.] - -«Mais tu vas écrire au sergent Vandenbroucque, à Dunkerque: il tâchera -de savoir des nouvelles de papa.» - -Pierre alla à la poste porter une dépêche de maman; nous espérions bien -avoir une réponse le soir même. - -Nous sommes anxieuses, nous attendons des nouvelles du Havre, de la -légation et aussi de la maman de Pierre, qui est au ministère de la -Guerre; c'est tout ce que je peux écrire dans mon Journal. - -Il faut que je m'occupe de Barbe qui, comme toutes les fois où nous -sommes dans l'inquiétude, devient terriblement capricieuse. - - - _8 octobre._ - -Nous passons de bien tristes heures: nous n'avons pas de nouvelles -de papa, nous ignorons où il est. Seulement hier, nous avons reçu -une carte de Désiré avec ces mots: «Je vais bien, suis à Heyst. -J'ai vu Jean Boonen avec le bras coupé et qui a été évacué sur la -Hollande, son père est resté à Anvers. J'espère que vous êtes tous -réunis.--DÉSIRÉ.» - -Il est décidé que nous allons quitter Paris. Madeleine vient de me le -dire d'un air navré. Elle m'a prise à côté d'elle et m'a annoncé que -nous n'avions plus d'argent du tout et qu'il fallait faire quelque -chose. Ceci, je ne comprends pas trop ce que cela veut dire, mais je -devine qu'elle me parle à moi parce qu'elle ne veut pas manquer de -courage devant maman qui a déjà assez de peine. - -«Oh! ma chérie! j'aurais dû rester avec papa. Du moment que vous étiez -en sûreté, j'aurais forcé papa à quitter Anvers. Car pense donc, si les -Allemands l'ont emmené en Allemagne!» - -En songeant que mon pauvre papa pouvait être prisonnier, je me suis -mise à sangloter; alors Madeleine s'est arrêtée tout de suite et elle -m'a embrassée. - -«Tais-toi, je t'en prie; je dis cela, mais il est certain que papa -sera resté avec le Roi et qu'il est au Havre. Nous allons être bientôt -tranquillisées.» - -La maman de Pierre a des parents dans une petite ville de France, à -Montbrison. Elle va partir pour demeurer chez eux, car elle aussi n'est -pas très riche et il faut que Pierre aille en classe. Là, elle a des -amis qui ont besoin d'une dame pour soigner et surveiller des enfants; -alors maman a pensé qu'elle pourrait s'occuper d'eux, de sorte que nous -irons tous avec nos amis à Montbrison. - -«Mais, alors, maman travaillera? - ---Oui, mais moi aussi, me répondit Madeleine, je donnerai des leçons ou -trouverai un emploi afin d'avoir un peu d'argent pour aider maman. - ---Et moi, alors, je ne ferai rien? - ---Mais, ma petite Noémie, tu es trop jeune; du reste, tu t'occuperas de -Barbe, et tu l'empêcheras d'être désobéissante dans la maison où nous -serons; je crois que cela sera déjà beaucoup.» - -Tout ce que me raconte Madeleine me tourne un peu la tête. Je vois -que maman, Tantine et Mme Mase, la maman de Pierre, parlent beaucoup -ensemble dans la chambre jaune, et j'ai une tristesse affreuse en -pensant aux jours d'autrefois où nous étions si heureux tous à Louvain. - -Pierre m'a demandé si nous pouvions aller faire une promenade dans -Paris pour revoir quelques-uns des beaux monuments et surtout le jardin -du Luxembourg où nous nous sommes si souvent amusés. Maman a bien voulu -que nous sortions tous les trois avec Madeleine, Pierre ayant déclaré -qu'il était assez grand garçon pour nous protéger. - -Nous sommes partis, en laissant Phœbus malgré son air suppliant. Nous -avons été d'abord à Saint-Sulpice voir M. Le Peltier. Il était dans -la grande salle du bas au séminaire où l'on donne les repas. Mlle -Suzanne était là, entourée de tous les enfants. Elle trouve que maman -a raison de quitter Paris où la vie est trop «dure» pour les Belges. -Elle m'a fait promettre de continuer à écrire mon Journal et elle doit -m'envoyer des nouvelles de Paris. De là, nous avons traversé le Jardin -du Luxembourg. Comme nous passions devant les chevaux de bois, Barbe -voulait absolument monter dessus. Pierre s'écria: - -«Non, non! tu es trop petite!» - -Barbe se jeta sur Pierre comme pour lui donner des coups de pied dans -les jambes, alors Pierre se mit derrière Madeleine. Moi j'arrêtai Barbe -qui était rouge. Les gens nous regardaient; ils ne riaient pas, mais -semblaient trouver ma petite sœur très drôle; Madeleine prit la main -de Barbe et lui dit très fermement en la regardant sévèrement: - -«Tais-toi et viens tout de suite.» - -[Illustration: BARBE HÉSITAIT ENTRE LES GATEAUX.] - -Barbe cessa de crier et elle se mit à marcher avec Madeleine sans -résistance, tandis que nous suivions, Pierre et moi, tout étonnés que -cette colère fût si vite terminée. - -Ce qui est curieux, c'est que si nous avions été à Louvain, Madeleine -aurait cédé à Barbe; maintenant elle fait comme maman. Voilà: -autrefois, on était heureux et, aujourd'hui, c'est la guerre; il faut -que tout le monde soit sage et sache qu'il faut obéir. Au bout d'un -moment, nous étions dans la partie du Luxembourg qui entoure le bassin, -en face du grand palais; alors Madeleine commença à parler doucement à -Barbe: - -«Ma petite Barbe, tu ne dois pas être toujours un bébé et avoir des -caprices. Tu ne comprends pas encore tous les malheurs que nous -traversons, mais tu vois bien que maman a de la peine et que papa est -loin de nous; alors il faut que tu sois obéissante, bonne et gentille -pour que, lorsqu'il reviendra, il retrouve une petite fille très douce -et presque parfaite. - ---Oui, mais je ne veux pas obéir à Pierre, il n'est pas mon frère. - ---Ce que tu dis est très mal, Barbe; tu sais bien que Pierre a été -comme un vrai fils pour maman et Tantine Berthe et un très bon ami pour -Noémie. Il t'aime beaucoup, bien qu'il te taquine quelquefois. Alors, -ne sois plus méchante et demande pardon à Pierre: sans cela, j'aurai du -chagrin et lui aussi. - ---Eh bien, oui!» - -Barbe alla vers Pierre et l'embrassa. Alors Pierre, qui avait eu l'air -ennuyé de cette conversation, se mit à rire et s'écria: - -«Eh bien, moi, j'offre à goûter à mes petites amies, sur mes économies! - ---Non, dit Madeleine, garde ton argent. - ---Non, non, cela me fait tant de plaisir de le dépenser avec vous. -Il faut trouver un bon pâtissier. Oh! j'en connais un fameux, place -Médicis, où je suis allé souvent avec papa en sortant du lycée. Venez, -c'est par ici.» - -Barbe avait l'air ravi. Pierre lui dit: - -«Tu n'aimes pas mieux les gâteaux que les chevaux de bois? - ---Oh! si, j'aime mieux les gâteaux.» - -[Illustration: PIERRE RACONTAIT AUX SOLDATS COMMENT PHŒBUS AVAIT ÉTÉ -BLESSÉ.] - -Chez le pâtissier, Pierre a voulu que nous nous assoyions autour -d'une table; on nous a donné à chacune une petite assiette avec une -fourchette. Nous avons choisi nos gâteaux. Barbe ne savait comment se -décider. Enfin elle a pris un éclair et une petite tarte aux fraises. -C'était très bon. Mais le plus drôle, ç'a été de voir Pierre, après que -nous avons eu fini, s'approcher de la caisse, tirer son porte-monnaie -et payer. Je ne sais pas combien cela lui a coûté, il n'a jamais voulu -nous le dire. Je suis sûre qu'il a donné beaucoup d'argent. - -Pour revenir nous avons suivi le boulevard Saint-Michel où il y avait -beaucoup de monde. Quelques soldats blessés aux jambes marchaient -lentement en s'appuyant sur des cannes. Pierre ne s'arrêtait pas pour -causer avec eux comme il a l'habitude de le faire, parce qu'il nous -accompagnait, a-t-il dit, et qu'il ne voulait pas nous laisser seules, -mais on voyait qu'il faisait dans ce cas un grand effort. - -«Tu comprends, m'expliquait-il, quand on parle avec les soldats, ils -racontent ce qu'ils ont vu, et comme cela on finit par savoir quelque -chose de la guerre, bien que chaque soldat ne voie qu'un coin du champ -de bataille.» - -En rentrant, il a encore acheté un petit bouquet de violettes pour -Tantine Berthe, il en a pris un second pour maman, il les a mis sur -leurs assiettes à table, et elles ont deviné tout de suite que ces -fleurs venaient de lui. - -Maman a décidé de partir mardi matin pour Montbrison. Elle ira encore -à la légation pour donner notre nouvelle adresse; mais ignorer où est -papa est bien dur et il nous semble que nous le perdons une seconde -fois, en laissant Paris où nous avons été si bien reçues. - - - _Lyon, le 10 octobre._ - -Nous avons quitté Paris mardi soir. Nous avons encore eu tous en -partant un nouveau chagrin: maman parce qu'elle s'éloignait davantage -de papa, et nous parce que nous aimions bien notre maison et le petit -jardin. - -Nous avons pris le train à la gare de Lyon à huit heures du soir. Dans -l'après-midi nous avons dit adieu à M. Le Peltier et à toutes les -personnes qui ont été si bonnes pour nous. Les employés du chemin de -fer remarquaient Phœbus et voulaient savoir pourquoi et comment il -avait été blessé. Naturellement Pierre, qui aime à parler aux soldats -et aux employés, leur racontait l'histoire de Phœbus, et même dans une -gare, je crois que c'était à Nevers, il a été tout à coup entouré de -quatre militaires--c'étaient, paraît-il, des artilleurs--qui écoutaient -le récit de la bataille où le pauvre Phœbus a perdu sa patte. - -«Eh bien, mon vieux, disait un des soldats, tu penses si les chiens -belges sont épatants; ils se font casser la jambe tout comme nous -autres! - ---Nous n'avons pas de chiens comme cela en France! - ---T'es bête, toi. Et les chiens sanitaires, donc? On peut dire aussi -qu'ils sont braves! Tu sais, à la Marne....» - -A ce moment-là, notre train se mit en marche lentement, alors que nous -ne nous doutions pas qu'il allait partir. Pierre et Phœbus étaient sur -le quai, car on l'avait descendu pour le faire boire dans un baquet -plein d'eau. Pierre voulut courir, mais comme Phœbus, lui, ne pouvait -pas le suivre, il resta sur le quai en levant les bras au ciel et en -nous criant qu'il nous rejoindrait par le train suivant. - -Quel émoi dans notre wagon! Barbe était désolée parce que Phœbus était -resté sur le quai et que nous partions sans lui; la maman de Pierre eut -une crise de larmes, et ce fut Tantine avec ses paroles douces et de -l'eau de mélisse qui la calma. - -«Mais Pierre n'a pas d'argent et j'ai son billet! - ---Si, si, madame, il a un peu d'argent; il a, je crois, trois francs. - ---Trois francs! Mais que voulez-vous qu'il fasse avec trois francs?» - -Je pensais en moi-même à l'argent qu'il avait dépensé l'autre jour chez -le pâtissier. - -«Il faudrait savoir si nous ne nous arrêterons pas à une autre station -d'où nous pourrions téléphoner, dit Madeleine. Peut-être pourrait-on -trouver le contrôleur?» - -Comme tout le monde avait vu que Phœbus restait sur le quai, sur la -demande de maman un monsieur suivit tous les couloirs et, au bout de -quelques minutes, revint avec le contrôleur. - -Cet employé commença par se fâcher en disant que les petits garçons -devraient rester avec leur maman, et puis, qu'est-ce que c'était que -ce chien qui voyageait avec une jambe de bois? Alors le monsieur qui -était allé le chercher se fâcha aussi--car il connaissait l'histoire de -Phœbus. - -«Il ne faut pas parler ainsi; ces dames et ces petites demoiselles--il -nous montrait en prononçant ces mots--viennent de Belgique, de Louvain, -et ce brave chien qui est resté à Nevers a eu la patte emportée par un -obus sur le champ de bataille--oui, parfaitement, tout comme nos fils, -monsieur. - ---Oh! monsieur, répondit le contrôleur, moi, je dis cela à cause du -service qui est déjà assez compliqué. Mais voilà ce que je vais faire. -Le train va s'arrêter à Saint-Germain-des-Fossés où nous prenons de -l'eau. Là, je téléphonerai au chef de gare de Nevers.» - -Alors la maman de Pierre se calma un peu, mais Barbe ne cessait de -demander ce qu'allait devenir Phœbus et s'il saurait trouver son -chemin. - -Madeleine et moi, nous lui disions tout bas de se taire, que Pierre -n'abandonnerait pas Phœbus et qu'ils nous rejoindraient bientôt. En -nous écoutant, elle finit par s'endormir dans les bras de Tantine. -Moi, je savais que Pierre était très débrouillard et qu'il se tirerait -très bien d'affaire tout seul. Vers six heures du soir, il y eut un -arrêt; le conducteur alla tout de suite avec maman et Mme Mase chez le -chef de gare pour téléphoner à Nevers. Tantine ne voulut pas que nous -descendions de crainte de nouvelles aventures. - -Je regardais par la portière et je vis que maman souriait; c'était sûr -que nous allions revoir Pierre. - -«Le chef de gare téléphone que Pierre est parti avec un convoi de -blessés, qu'il sera à Lyon en même temps que nous, et que nous allions -au Terminus près de la gare où descendront les blessés. - ---Et Phœbus? - ---Phœbus est avec lui, très bien soigné, a-t-on ajouté. - ---C'est bien Pierre! Il sait toujours s'arranger pour tout voir et se -faire de bons amis. S'il était là, il dirait certainement qu'il est un -véritable artilleur.» - -Nous ne sommes arrivées à Lyon que le soir très tard. Nous étions bien -fatiguées. Heureusement l'hôtel Terminus où nous devions retrouver -Pierre était à quelques pas de la gare, et au milieu de l'entrée nous -avons aperçu Pierre avec trois officiers français (il paraît que -c'étaient des médecins) et plusieurs blessés assis sur des fauteuils. -Derrière Pierre était couché Phœbus. Quand il nous vit, il se mit à -bondir et à sauter sur nous en nous léchant la figure les unes après -les autres. - -[Illustration: QUEL ÉMOI DANS LE WAGON!] - -Le docteur qui avait l'air le plus âgé dit à la maman de Pierre: - -«Madame, il ne faut pas reprocher à votre fils d'être resté sur le -quai de Nevers. Il nous a beaucoup aidés pour transporter nos blessés; -c'est un jeune garçon intelligent et plein de cœur. Aussi, pour le -récompenser, je ferai remettre une vraie patte à son chien. - ---Mais, m'écriai-je, ce chien n'est pas à Pierre, il est à papa. - ---Oui, ton petit ami Pierre m'a dit que c'était un brave chien belge -qui s'était conduit en héros à Anvers. C'est pourquoi je veux le -guérir. Demain nous le soignerons.» - -Ce soir-là, maman ne voulut pas nous expliquer comment on allait -remettre une patte à Phœbus et on nous coucha dans des chambres de -l'hôtel Terminus qui servaient, à côté de l'ambulance, à loger des -familles qui venaient de Suisse ou, comme nous, de Paris. Le lendemain, -très tôt, maman nous réveilla et nous sommes parties sans revoir le -docteur, ni Phœbus. Pierre est venu nous embrasser; il reste à Lyon -avec notre bon toutou pour son opération. - -«Je te promets de t'écrire tout de suite et je ne le quitterai pas; car -tu sais bien qu'il est aussi un peu à moi, ton chien, puisque tu es ma -sœur.» - -Comme ce voyage a été triste jusqu'à Montbrison! Maman ne souriait même -plus. Tantine avait l'air si fatiguée, bien qu'elle se redressât tout -le temps! Madeleine racontait des histoires à Barbe qui ne cessait de -demander Phœbus et de dire que l'on avait pour sûr volé le chien de -papa! - - - _Montbrison, 12 octobre._ - -Je viens de recevoir une lettre de Pierre: - - - «Ma chère Noémie, Phœbus va très bien, et tandis que je t'écris, il - est étendu sur un coussin à côté de moi et dort d'un très profond - sommeil. Je lui ai dit que j'écrivais à Noémie. - -[Illustration: PHŒBUS ME REGARDE PENDANT QUE JE T'ÉCRIS.] - - «En entendant prononcer ce nom, il a dressé ses oreilles et remué sa - queue. Il en est de même quand je dis Barbe ou Madeleine et même, - l'autre jour, je lui ai demandé s'il voulait retourner à Louvain, - il a pris l'air triste en voyant qu'il ne pouvait pas remuer sa - patte plâtrée. Ce pauvre Phœbus a la patte dans un appareil de - plâtre qu'il va garder pendant vingt jours, après quoi il pourra - courir comme autrefois. Figure-toi que c'est un docteur français - nommé Alexis Carrel qui, après avoir fait ses études à la Faculté de - médecine de Lyon, a découvert ce qu'on appelle la «greffe humaine»: - cela veut dire que, par exemple, si vous avez un nez coupé, on peut - le remplacer par un morceau de chair pris sur votre bras ou sur - votre jambe. Il a appliqué ou plutôt expérimenté sa découverte sur - des chiens et des chats. Pour Phœbus, il s'est servi de la patte - d'un chien que l'on venait d'abattre, et l'a placée sur Phœbus; - les os doivent se souder aux os, les muscles aux muscles, à l'aide - de fils d'argent; la plaie se cicatrise sous l'appareil de plâtre - qui maintient en place la nouvelle patte. Le pauvre chien n'a pas - souffert, car on l'a endormi, et dans vingt jours, nous enlèverons - son appareil et alors je vous conduirai votre cher toutou. - - «Je ne t'écris pas une longue lettre, car je suis obligé d'aller - faire une course pour le docteur. Je travaille tellement que le soir - je me couche à huit heures et m'endors tout de suite. - - «Adieu, ma chère Noémie, à bientôt. - - «Pierre MASE.» - - -A Montbrison nous sommes toutes allées chez les amis de Mme Mase qui -ont une grande maison quai des Eaux-Minérales. C'est là que nous allons -demeurer jusqu'au retour de papa. - -Cette dame a deux petites filles et un garçon de l'âge de Pierre qui -est en pension à Lyon. Leur papa est à la guerre et ils sont venus -habiter chez leur grand'mère parce que, c'est moins cher de vivre là -que dans la ville où ils étaient. - -Maman va donner des leçons aux petites filles et Tantine avec Madeleine -s'occuperont de la maison, car Mme Moreau est toujours malade. Les -petites filles, qui s'appellent Marie et Louise, ont été très gentilles -quand nous sommes arrivées; elles nous ont menées dans une grande -chambre d'étude, où nous restons toute la journée quand nous ne sortons -pas. Nous avons déjà vu la ville qui n'a pas l'air gaie. Oh! ce n'est -pas Louvain! J'écris cela dans mon journal parce que je veux y inscrire -tout ce que je pense; je ne voudrais pas le dire et faire de la peine à -Mme Mase ni à Mme Moreau, qui sont si gentilles pour nous, mais c'est -la vérité. Du reste, Pierre me l'avait bien dit. - -La maison a deux étages: en bas il y a deux grands salons, la salle à -manger, la cuisine et une bibliothèque; au premier, il y a un tas de -chambres. Nous couchons avec Madeleine dans une grande pièce qui donne -sur le jardin. Maman et Tantine Berthe couchent à côté de nous. Les -lits sont garnis de vieux rideaux à l'ancienne mode française. - -L'autre soir avant le dîner j'étais assise près du fauteuil de Tantine -et je lui ai dit tout bas, bien qu'il n'y eût personne dans la chambre: - -«Tantine, ne trouves tu pas que Montbrison est une ville très triste? - ---Oui, ma petite Noémie, je suis de ton avis; mais je pense que tous -les endroits où nous pourrions être maintenant nous paraîtraient -tristes; c'est surtout d'après nos pensées que nous jugeons les choses. -Si ton papa était avec nous et si nous n'avions pas quitté notre pays -dans d'aussi terribles circonstances, nous ne verrions que le côté -riant et riche de ces belles campagnes françaises. Il ne faut pas nous -laisser aller à notre découragement, il faut attendre sans murmurer et -avoir confiance.» - -Pauvre Tantine! elle dit cela et elle s'efforce de garder un visage -tranquille, c'est pour maman et pour nous! Je vois bien qu'elle et -maman ont souvent les yeux rouges. Nous n'avons pas de nouvelles de -papa. Le sergent Vandenbroucque et la légation de Belgique ne nous ont -encore rien écrit pour nous apprendre si papa est avec le Roi ou s'il -est resté à Anvers. Rien de Désiré non plus! - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -La patte noire de Phœbus. - -[Illustration] - - - _Montbrison, octobre 1915._ - -PIERRE nous a envoyé une dépêche pour nous annoncer son arrivée à -Montbrison avec Phœbus. Maman nous a conduites à la gare toutes les -trois et nos petites amies Marie et Louise Moreau naturellement. -Quand nous sommes ensemble, maman ne peut pas faire autrement que de -s'occuper de nous, alors elle parle et elle sourit quelquefois. Mais, -c'est bien sûr, tant que nous ne saurons pas où est papa, elle ne sera -pas heureuse--nous non plus. Je remarque surtout comme Madeleine est -changée. Elle se fait beaucoup de remords de ne pas être restée avec -papa. Ceci, c'est Tantine Berthe qui l'a dit l'autre jour à Mme Moreau. - -Pierre devait arriver à onze heures du matin. Nous étions à dix heures -et demie à la gare. Pendant que nous attendions, Barbe me questionnait -sans s'arrêter. - -«Dis, Noémie, tu es sûre que Pierre va ramener Phœbus? Tu ne crois pas -qu'il aura manqué le train? - ---Mais non, tu sais bien que Pierre sait très bien se débrouiller. - ---Qu'est-ce que cela veut dire _se débrouiller_? - ---C'est décider rapidement ce qu'on doit faire, ne pas perdre de temps, -et si l'on se trouve dans une situation difficile, savoir s'en tirer, -comme Pierre l'a fait l'autre jour lorsqu'il est resté sur le quai à -Nevers.» - -C'est Madeleine qui a répondu cela à Barbe. - -A ce moment, le train entra en gare, mais ce n'était pas un convoi de -voyageurs, les wagons étaient remplis de blessés. Pierre descendit d'un -compartiment où se trouvait un médecin et plusieurs officiers français -et, derrière lui, Phœbus sauta sur le quai en poussant des aboiements -joyeux. - -Quand il nous vit il se jeta sur nous. - -Alors, Barbe et toutes, nous avons crié en même temps: - -«Mais il a une patte noire!» - -En effet, ce bon Phœbus, dont les poils sont gris avec quelques -taches blanches çà et là, avait sa quatrième patte, celle qu'on lui a -remplacée, toute noire avec un poil beaucoup plus luisant que ceux de -son corps. Barbe cria à Pierre: - -«Tu es bête, Pierre, regarde sa patte, elle est noire, tu ne pouvais -donc pas lui faire mettre une patte grise, pareille aux autres?» - -Pierre répondit aussitôt. - -«Oh! nous avons fait comme nous avons pu. Pour pouvoir remplacer une -patte à un chien, il faut que la patte soit encore vivante, je veux -dire qu'elle appartienne à un chien qui vient de mourir; le jour où -l'on a opéré Phœbus, il n'y avait là qu'un chien, et il était noir. -Mais tu ne vois pas, petite bécasse, que c'est très original et que -Phœbus est tout à fait épatant ainsi?» - -Moi, je trouvais que Phœbus était superbe! Il bondissait et sautait -sur nous tout à fait comme dans l'ancien temps. Il se mettait à côté -de Madeleine en frottant sa grosse tête contre sa main. Ses bons yeux -semblaient dire: Je suis joliment content de vous retrouver toutes, -mais je voudrais bien savoir où est mon maître. Et nous donc! - -Les blessés que l'on descendait du train le caressaient en passant; -Phœbus les connaissait tous. Maman alla causer avec un officier -français qui venait de Belgique, comme nous le dit Pierre, et qui avait -reçu une «marmite» près de Poperinghe. C'était un dragon. Il avait -l'air très malade, mais comme Pierre lui avait rendu quelques services -pendant le voyage, il causa avec maman, pendant qu'il attendait la -voiture qui devait le mener à son ambulance. - -«Ah! madame, quel Roi vous avez, et quels soldats héroïques dans cette -armée belge! Mais ils ne pouvaient résister à la force écrasante des -Allemands. C'est déjà merveilleux la manière dont on s'est défendu -contre eux. On vient de m'apprendre qu'ils sont entrés dans Ostende. -Que restera-t-il de cette pauvre Belgique?» - -Maman lui parla de Louvain, de papa qui était soit à Anvers, soit -ailleurs, nous ne savions pas. Ce dragon nous demanda d'aller le voir -lorsqu'il serait à l'hôpital. Pierre devait s'y rendre chaque jour -après le lycée pour aider dans le service des médecins. Je dis tout bas -à Pierre: - -«Est-ce que je pourrai aussi t'accompagner? Je voudrais bien faire -quelque chose pour les soldats français. - ---Oui, tu viendras avec moi, il y a toujours des commissions, des -objets à chercher; mais n'en parle pas devant Barbe qui voudrait nous -suivre et qui nous embarrasserait.» - -[Illustration: JE LUS LA LETTRE DE NICOLE TRÈVES.] - -Dans l'après-midi, comme c'était dimanche, Pierre partit vers trois -heures pour le pensionnat Saint-Charles où une ambulance de la -Croix-Rouge avait été installée et où l'on avait conduit le lieutenant -de dragons que nous avions vu le matin à la gare. Maman était venue -avec nous; elle voulait passer ses après-midi de dimanche auprès des -blessés pour seconder les infirmières. Phœbus nous suivait. - -Pour nous rendre au pensionnat Saint-Charles, il fallait d'abord -prendre une allée de platanes qui fait le tour de la ville et suit une -petite rivière qui s'appelle le Vizézy; puis on tourne dans une rue -étroite pavée de cailloux très pointus qui monte et longe l'église -Saint-Pierre: c'est là le beau quartier de la ville. En haut, il y a -une place assez grande bordée d'hôtels anciens. A droite, c'est le -palais de justice avec une terrasse donnant sur la campagne. Avant -d'arriver au palais de justice, tandis que nous montions la rue, Pierre -me dit: - -«Tu vois, en haut de la rue, il y a une sentinelle française: c'est un -soldat d'infanterie qui garde les prisonniers allemands! - ---Comment, mais ils ne sont pas dans une prison? - ---Non, ils sont dans le palais de justice, mais il y a des sentinelles -dans toutes les rues qui l'entourent. Nous allons peut-être en voir sur -la terrasse. - ---Comment sais-tu cela, tu ne fais que d'arriver? - ---Oh! après le déjeuner j'ai déjà fait un tour dans toute la ville: ce -n'est pas long quand on connaît le pays.» - -En effet, sur la terrasse, il y avait un certain nombre de prisonniers -allemands qui étaient assis ou qui se promenaient de long en large. -Dans le fond, on en voyait qui lavaient du linge dans des baquets. Ils -étaient vêtus tous de la capote gris jaune et de la casquette plate que -je connaissais pour l'avoir vue dans des photographies à Paris. Il y en -avait un plus grand que les autres qui regardait au loin, avec un air -arrogant et fier. - -«Tu vois, ce grand-là? Eh bien, c'est un officier. Même prisonnier, il -garde cette figure à claques de sale Prussien. Les autres, les soldats, -ils sont plats dès qu'ils sont pris; mais cet animal-là!...» - -Pendant que nous parlions, la sentinelle s'était approchée de nous et, -s'adressant à Pierre, elle lui dit: - -«Il est défendu de s'arrêter ici, allez plus loin. - ---Bien, bien, répondit Pierre, nous avons déjà vu tout ce que nous -voulions. Mais regardez notre chien, il veut vous dire bonjour, parce -que c'est un soldat comme vous, il s'est battu à Liége, il a eu la -patte emportée par un éclat d'obus et il a été médaillé.» - -[Illustration: NOUS REGARDIONS LES PRISONNIERS ALLEMANDS QUI SE -PROMENAIENT DANS UNE COUR.] - -Pierre lui avait dit cela tout d'une traite, afin que le soldat -puisse tout entendre, car il leur est défendu de parler pendant qu'ils -montent la garde. Mais je vis bien qu'il considérait Phœbus avec -intérêt. Après, nous avons continué notre chemin et nous avons vu, au -pensionnat Saint-Charles, les blessés français. Il y en a beaucoup qui -se sont battus en Belgique et aussi à la bataille de la Marne. - -Pierre ne cesse de leur demander des détails sur ces belles journées, -comme il dit. Il a vu un artilleur qui fait partie du 20e corps comme -son papa et du 60e régiment d'artillerie! Alors il était dans une -folle joie! Il a couru chez un marchand de tabac et il a acheté pour -deux francs de cigares et de cigarettes--c'est tout ce qui lui restait -d'argent--et il les a donnés à l'artilleur, qui a aussitôt partagé avec -ses camarades. - -«Vous savez, monsieur Pierre, les Allemands ne se sont jamais attaqués -au 20e corps, car il ne recule jamais! Oh! nous en avons tué des -Boches; tenez, par exemple...» et il commence une histoire que je -mettrai la prochaine fois dans mon Journal, car il est tard et on va -bientôt servir le dîner. - - - _Jeudi._ - -Ce matin, tandis que nous commencions à apprendre nos leçons avec nos -petites amies Marie et Louise, Mme Moreau est entrée. - -«Voici une lettre pour Noémie! - ---Comment! pour moi? - ---Oui, et quel joli papier à lettre!» - -Je pris l'enveloppe. Elle était adressée au Directeur du _Journal -des Enfants_, Paris. Et le _Journal des Enfants_ me l'envoyait ici à -Montbrison. - -Je l'ouvris avec soin. Elle contenait une lettre écrite sur du papier -bordé de rose avec, dans le coin, une petite image représentant deux -gentils enfants assis sur un banc sous une fenêtre, sur laquelle -étaient posés deux rosiers en fleurs. - -Je lus la lettre à haute voix: - - - «Monsieur, - - «Je me suis tellement intéressée à l'histoire de Mlle Noémie - Hollemechette, que je voudrais bien savoir si elle existe réellement. - Voudriez-vous être assez obligeant pour me le dire, car, avec la - permission de ma mère, je désirerais beaucoup apporter quelque - adoucissement à ses peines. Si déjà une autre personne ne s'intéresse - pas à elle, voudriez-vous vous charger de lui demander de venir à la - maison un jour de cette semaine (sauf jeudi) après quatre heures. Je - vous prie de m'excuser du dérangement que je vous occasionne. - - Recevez, Monsieur, avec tous mes remerciements, mes meilleures - salutations. - - «Nicole TRÈVES.» - - -[Illustration: ODETTE COURAIT APRÈS LES PAPILLONS.] - -Quand je cessai de lire ma lettre, tout le monde garda le silence. -Alors, je me retournai et je vis que Tantine Berthe, maman et Mme -Moreau souriaient. C'est pourquoi les autres ne disaient rien. Moi -aussi, j'étais émue; alors je me jetai dans les bras de maman. - -«Oh! ces petites Françaises, quel cœur elles ont! Tout comme leurs -papas et leurs grands frères! s'écria tantine Berthe en me rendant la -lettre de Nicole Trèves. - ---Tu vas vite lui répondre, n'est-ce pas? dirent alors Marie et Jeanne. - ---Oui, bien sûr, et quand je retournerai à Paris, je voudrais aller la -voir, cette petite Nicole Trèves. - ---Oui, dit maman, c'est une petite fille très bonne qui a écrit cette -lettre, parce qu'elle a pensé que les Belges sont bien malheureux, -et elle a fait une chose meilleure que tous les biens que l'on peut -offrir: celle d'adoucir les chagrins et d'apaiser la peine par un -témoignage sympathique.» - -Je pensais justement ce que maman disait; j'aurais voulu tout de suite -voir et embrasser Nicole Trèves. - -Mais ce fut bien autre chose quand Pierre revint de l'école. Nous -l'attendions à la porte et nous voulions toutes à la fois lui parler. - -«Taisez-vous, et dites posément ce qu'il y a de nouveau. - ---Oh! oh! posément, s'écria Marie, qui taquine toujours Pierre quand il -veut parler comme un homme, on dirait que tu es un Poilu. - ---Eh bien, oui, je dis posément, car si je ne suis pas encore un vrai -Poilu, je ne suis pas comme les petites filles qui ont la déplorable -habitude de parler toutes à la fois; on ne comprend pas un mot de ce -qu'elles disent. - ---Eh bien! une lettre de... avons-nous commencé toutes ensemble. - ---De ton père...» interrompit Pierre d'une voix émue. - -Comme c'était gentil à lui de penser que toute cette agitation ne -pouvait venir que d'avoir reçu des nouvelles de papa! - -«Non, mais d'une petite Parisienne qui écrit à Noémie Hollemechette -pour lui proposer de l'aider dans son malheur. Tiens, voilà la lettre, -lis-la. - ---Je trouve que c'est très bien, cette lettre, et c'est tout à fait une -lettre de Parisienne. Les provinciales comme vous n'auraient jamais eu -l'idée de l'écrire. - ---Les provinciales comme nous! Mais, tu sais... et toi, d'où es-tu -donc?--Moi, je ne suis ni Parisien ni provincial, je suis militaire, et -encore mieux, artilleur, c'est-à-dire _épatant_!» - -Là-dessus Mme Moreau est entrée en nous annonçant que dans l'après-midi -nous devions tous aller chercher des légumes et des fruits à Champdieu, -pour les blessés. - - - _Montbrison, Dimanche._ - -Maman vient de recevoir une lettre de la légation de Belgique de Paris. -Papa est resté à Anvers. Il n'a pas voulut quitter l'Hôtel de Ville où -il était installé avec les autorités, pour organiser la défense. La -lettre se termine ainsi: - -«M. Hollemechette, qui, dès son arrivée à Anvers s'est conduit d'une -façon très remarquable, a passé ses nuits et ses jours sans vouloir -prendre le moindre repos, à organiser les services pour faire évacuer -une partie de la population civile, pour accueillir les blessés, et -pour ravitailler l'armée belge qui s'est retirée d'Anvers à Ostende -avec le Roi. Lorsque la ville a pris la cruelle résolution de laisser -entrer l'ennemi, M. Hollemechette, en voyant le désespoir, la crainte -sur les visages de ceux qui restaient, a simplement répondu, quand on -lui conseillait de s'éloigner: «Non, je resterai; si je puis encore -relever le courage de mes malheureux compatriotes, c'est mon devoir -tout tracé pendant ces tristes jours. Mes enfants et ma femme sont -en sûreté dans la France si généreuse et si charitable; mon fils se -bat: eh bien, moi, je ferai comme un civil, je remplirai ma tâche, -m'efforçant d'empêcher les brutalités et les cruautés des Allemands -lorsqu'ils seront ici à Anvers.» Il s'est donc installé à l'Hôtel de -Ville, avec le bourgmestre et différents notables de la ville. Nous -vous adressons, madame, nos félicitations pour la belle et si honorable -conduite de votre mari et nos souhaits pour la prochaine délivrance de -notre pays.» - -[Illustration: NOUS AVONS TOUS GOUTÉ SUR L'HERBE.] - -Cette lettre, dont je suis fière, causa au premier moment un grand -chagrin à nous tous et maman eut un désespoir affreux. Elle s'enferma -avec Tantine Berthe et resta très longtemps dans sa chambre. Mme Moreau -nous avait fait sortir pour aller au marché. Mme Moreau s'est bien -aperçue de mon chagrin, car elle m'a pris par la main et, pendant la -promenade, elle m'a parlé de papa, me demandant beaucoup de choses sur -lui. Oh! je l'ai très bien comprise, aussi je l'aime tendrement et je -voudrais le lui prouver. Marie et Louise, de même que Pierre ne se sont -pas querellés tout l'après-midi, et Pierre est venu faire ses devoirs -à côté de moi. Il les a, paraît-il, très bien faits. Madeleine devient -de plus en plus pâle. Avec Mme Moreau, maman a décidé, pour distraire -ma sœur de sa tristesse, de la faire travailler pour être infirmière -de la Croix-Rouge française; elle pourra ainsi aller au pensionnat -Saint-Charles, aider ces dames qui ont beaucoup à faire. - -Comme c'était dimanche, Mme Moreau a pensé qu'il fallait aller à -Champdieu chercher des légumes pour les blessés de l'ambulance. Mme -Mase, qui est revenue de Lyon, nous y a conduits. Phœbus était de la -partie. Et il courait à gauche et à droite, vraiment on ne dirait pas -qu'il a une quatrième patte d'un autre chien! - -Pour se rendre à Champdieu, qui est situé à quatre kilomètres on suit -une belle route qui va jusqu'à Boën et Clermont; de beaux peupliers la -bordent et une rivière coule non loin de là, au milieu des prés. - -A Champdieu, Mme Mase est d'abord allée chez une dame qui vend des -légumes et des fruits. Elle était dans un grand potager plein de -poiriers surchargés de grosses poires. Au milieu des arbres, il y avait -une petite fille brune, de neuf ans environ. - -«C'est Odette, me dit Pierre, c'est la nièce de la propriétaire du -jardin.» - -Je regardais la petite fille, elle était un peu plus petite que moi, -très brune de peau, avec de grands yeux gris bleu, des cheveux châtain -foncé pas frisés du tout et qui tombaient tout droit, retenus sur le -front avec un ruban mauve. Elle était, comme Barbe, très potelée. Elle -portait une robe rose et blanche avec une guimpe blanche qui laissait -voir ses petits bras bruns. Elle semblait très vive et se précipita -vers Marie et Louise. - -«Bonjour, bonjour, vous allez à la promenade?» - -Elle ne parlait pas de la même manière que mes amies ni que Pierre. - -«Ne t'étonne pas, me souffla-t-il, c'est une Bordelaise, elle a -l'accent du midi.» - -Cela m'amusait beaucoup de l'écouter, et puis je la trouvais tout à -fait gentille. - -«Est-ce que nous ne pourrions pas l'emmener goûter avec nous? - ---Oh! oui, elle ne demandera pas mieux. Veux-tu venir goûter avec nous? - ---Té, pardine, mais j'emporterai mon filet à papillons. - ---Oui, seulement Phœbus courra plus vite que toi et te les attrapera -tous. - ---Non, non, tu n'as qu'à tenir ton chien. - ---Mon chien ne se laisse pas tenir, c'est un ancien soldat. - ---C'est pas vrai, un chien c'est pas un soldat.» - -[Illustration: PIERRE CAUSA AVEC L'OFFICIER FRANÇAIS.] - -Alors Pierre lui raconta l'histoire de Phœbus. Aussitôt elle se mit à -battre des mains et à dire qu'elle voudrait bien voir Phœbus attelé à -une petite voiture. - -«Si nous l'attelions, il pourrait nous traîner. - ---Non, mes enfants, cria Pierre d'un air de grand chef, un chien qui a -traîné des mitrailleuses, ne peut traîner des enfants! - ---Des enfants! Nous ne sommes pas des enfants! - ---Non, vous êtes des bébés, de tout petits bébés. - ---Oh! oh! oh!» - -Nous avons toutes couru sur lui, mais Phœbus est allé plus vite que -nous et il a sauté sur Pierre en lui mettant ses deux pattes sur les -épaules. Pierre est tombé et toutes nous avons applaudi. - -Alors Mme Mase a donné le signal du départ pour aller goûter non loin -de là dans une prairie que le soleil chauffait; les légumes et les -fruits devaient être portés le lendemain à Montbrison par une voiture. - -Nous sommes partis avec la petite Odette et son filet à papillons. Le -long des haies elle courait tout le temps pour attraper les jolies -bêtes aux merveilleuses couleurs qui volaient. Dès que son filet -s'abaissait, Phœbus courait dessus, alors le papillon s'échappait. La -petite Odette riait tout le temps, elle se fâchait contre Phœbus, lui -tirait la queue, mais, lui, marchait un peu plus vite et c'était tout. - -Nous nous sommes tous assis par terre sur l'herbe. Il avait fait une -journée magnifique, assez chaude, de sorte que les prairies n'étaient -pas humides, au contraire, et l'on voyait mille insectes dans les -rayons du soleil. - -Phœbus courait après les grenouilles dans le ruisseau, mais quand il -vit que nous allions manger de bonnes choses, il vint immédiatement -s'asseoir entre moi et Pierre qui se met, lui, toujours à côté de moi. - -Nous avions une bonne galette, des fruits, et de l'eau et du vin pour -boire. - -«Je vous ai fait cette galette, dit Mme Mase, parce que c'est dimanche, -mais dans la semaine, il faut se contenter de pain pour goûter. Du -reste, le pain est aussi bon que la galette! - ---Non, dit Barbe, j'aime mieux la galette. - ---Naturellement, parce que tu es une petite gourmande; mais il y a des -petits enfants qui seraient bien contents d'avoir tous les jours un -gros morceau de pain blanc pour leur goûter. - ---Oui, par exemple, les pauvres petits Belges ou les pauvres petits -Français qui s'enfuirent à l'arrivée des Allemands et qui errent sur -les routes. - ---Et nos pauvres soldats qui se battent; ils n'ont quelquefois pas même -le temps de manger ni de boire. - ---Oui. Pendant la bataille de la Marne, quand il s'agissait d'arrêter -coûte que coûte les Allemands, papa a dit qu'il y avait des artilleurs -qui n'avaient pas mangé pendant trois jours. - ---Et tu crois que mon pauvre papa, qui est à Anvers avec les Allemands, -peut manger à sa faim? - ---Et les prisonniers qui sont chez les Boches, tu crois qu'ils leur -donnent de la nourriture suffisamment?» - -Tout à coup, il me vint une idée, je me tus pendant que nous goûtions: -mais j'attirai Pierre vers moi, après que nous eûmes rangé les restes -du repas et repris le chemin du retour. - -«Dis-moi, Pierre, réponds-moi sérieusement, comme à une grande fille: -tu ne penses pas que les Allemands emmènent papa en Allemagne? - ---Pourquoi emmèneraient-ils ton papa en Allemagne? - ---Mais tu sais bien que dans les villes comme Louvain ou Aerschot, -après les avoir brûlées ils ont envoyé en Allemagne des otages, comme -a dit maman--je me souviens très bien de son mot, des civils. Vois-tu -s'ils prenaient papa? - ---Non, je vais te dire; ils choisissent comme otages des gens célèbres -dans une ville, des gens qui ont par exemple une belle situation, des -curés, des banquiers, des notaires, des professeurs. Et ton père, à -Anvers, n'a pas en réalité de situation officielle. Il n'est pas connu -dans la ville. Tu comprends bien ce que je veux te dire. Il peut s'être -fait une notoriété par les services qu'il vient de rendre à Anvers, -mais il n'est pas ce qu'on appelle _connu_. - ---Oui, il s'est sûrement fait connaître à Anvers, et les Allemands, -dans leur férocité, l'ont peut-être pris. - ---Non, non, sois sûre que s'il est avec le bourgmestre il sera préservé. - ---Justement parce qu'il est avec le bourgmestre il est en relations -avec les Allemands, et si les Boches disent quelque chose contre la -Belgique, papa ne le supportera pas. - ---Oh! ton papa sera prudent, non pas pour lui sûrement, mais pour toute -la ville qu'il aide à protéger. Mais, Noémie, ne disons rien de tout -cela à la maison, et je parlerai à l'ambulance avec des officiers pour -me renseigner complètement. - ---Et tu me diras tout? - ---Oui, je te promets, je te dirai tout.» - -Alors, Pierre et moi, nous nous sommes serré la main. - -La petite Odette, Barbe et nos nouvelles amies, Marie et Louise, -étaient déjà très en avant de nous. - -Nous avons couru pour les rejoindre. En quittant Odette, nous lui avons -dit de venir nous voir quand elle irait à Montbrison. Elle a dit que -le samedi suivant sa tante devait justement vendre au marché un petit -veau. Elle demandera à sa tante de l'accompagner et de venir goûter à -la maison. - -«D'un morceau de pain sec!» lui cria Pierre en la quittant. - -Sur la grande route que nous suivions, il y avait devant nous plusieurs -blessés qui revenaient tranquillement vers la ville. Naturellement -Pierre se dépêcha de les rejoindre et il leur dit bonjour comme à -de vieilles connaissances. C'était le lieutenant de dragons que nous -avions vu à la gare, à l'arrivée de Phœbus. Il avait son bras en -écharpe, mais il ne semblait pas fatigué pour marcher. Pierre lui dit -que nous venions de chercher des provisions pour son ambulance. Il se -mit à rire: - -«Oh! mon petit ami, si vous saviez ce que nous recevons chaque jour de -légumes et de fruits! Tout le monde nous gâte dans le pays! - ---Puisque nous avons un bout de chemin à faire, mon lieutenant, dit -Pierre, voulez-vous me raconter où et comment vous avez été blessé? - ---Je me trouvais dans l'armée de Lorraine, qui a gagné la bataille du -Grand Couronné de Nancy. C'était autour de Lunéville; j'ai reçu un -coup de sabre d'un uhlan. Aujourd'hui je vais mieux et je pense bien -rejoindre mes dragons la semaine prochaine.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Papa est à Anvers. - -[Illustration] - - - _Montbrison_, _Octobre_. - -Désiré, qui est à Furnes, nous a écrit une longue lettre dans laquelle -il nous parle de papa et de ce qu'on a su de lui depuis que l'armée -belge à quitté Anvers. Je la copie entièrement afin de garder le -souvenir de ce qui s'est passé dans notre pays. - - - Furnes, le 21 octobre. - - «Ma chère maman et mes chères petites sœurs. - - «Je ne sais pas si vous recevez les lettres que je vous écris. J'ai - été bien longtemps sans connaître l'endroit où vous étiez, jusqu'au - jour où j'ai retrouvé notre papa chéri, avant la reddition d'Anvers, - pendant que je cantonnais aux environs. Si vous saviez ce qu'il a - fait et quels services il a rendus dans cette pauvre ville, où il - est resté par devoir! A l'Hôtel de Ville, on avait installé des - bureaux de renseignements pour les réfugiés qui fuyaient #/ /# - devant l'invasion allemande. Papa s'occupait de ceux qu'on envoyait - en Hollande. C'était un travail fou, car les trains fonctionnaient - très mal; les gens ne se décidaient qu'au dernier moment à fuir - et, surtout, l'on ne pouvait croire à la prise d'Anvers! Nous, les - soldats, on nous donna l'ordre un soir de nous tenir prêts à partir - dans la nuit; c'est à dix heures du soir que nous avons commencé - une marche de 40 kilomètres d'une traite jusqu'à Saint-Nicolas, où - nous avons fait halte pour nous reposer. Vous pensez bien que nous - avons compris ce que signifiait ce départ; aussi, confiant mon sac - à un camarade, un Liégeois très aimable, et qui plaisante toujours - malgré les malheurs qui nous arrivent, je courus à l'Hôtel de Ville - où je trouvai papa au milieu d'une foule de femmes et d'enfants - qui pleuraient et criaient! C'était affreux. Elles se jetaient sur - moi pour savoir si les Allemands étaient à mes trousses, s'ils - arriveraient pendant la nuit. Je tâchai de les rassurer, mais elles - ne m'écoutaient pas! Enfin, papa me vit. Il était tout pâle et ses - cheveux, où l'on ne voyait que quelques fils d'argent autrefois, me - parurent entièrement blancs. Il m'attira à l'écart dans un coin de la - salle, derrière une table, et, me saisissant dans ses bras, il me dit: - - «Mon enfant, mon cher fils, je reste à Anvers, car je puis être utile - à ces malheureux et prévenir bien des catastrophes. Mon devoir est - ici et il est d'ailleurs très simple. Toi, tu te bats. Sois courageux - et lutte jusqu'au bout pour la délivrance de notre patrie. Ta mère et - tes sœurs sont en France, dans ce pays hospitalier et au cœur chaud - qui ne les abandonnera jamais; cette pensée seule me réconforte et me - permet d'agir en toute liberté. Souviens-toi que le moindre effort - de chacun de nous sauvera la Belgique. Au revoir, fais comme moi, ne - perds pas confiance.» Il m'embrassa et il me sembla que ce baiser - était aussi pour son pays et pour ceux qu'il aime tant. Il me regarda - une dernière fois, puis, se retournant, je l'entendis qui parlait - à une femme sur un ton aussi ferme et aussi résolu que s'il eût - été tranquillement assis dans son cher bureau de Louvain. Personne - n'aurait pu se douter combien cette séparation était dure pour nous - deux! - - «Moi, je filai; mais je vous l'avoue, je pleurais! - - «On nous dirigea sur Gand, mais nous nous battions sans cesse; - pendant ces combats, les Allemands entrèrent à Anvers, et - successivement à Gand et à Ostende. - -[Illustration: MADELEINE FAISAIT DES PANSEMENTS.] - - «C'est à ce moment que notre Roi, qui combat toujours au milieu de - nous, a résolu de transporter en France son gouvernement, tandis - qu'il resterait à Nieuport et à Furnes avec son armée. Les Anglais - sont à nos côtés; ils se battent aussi. Quant aux fusiliers marins - français, ce sont des héros. Sur le champ de bataille, ils sont - comme des lions et conservent autant de calme que s'il s'agissait - pour eux d'une partie de plaisir! Naturellement, souvent, au cours - de la campagne, j'ai vu notre Roi, puisqu'il ne quitte pas ses - troupes; mais je l'ai entrevu hier dans des circonstances qui m'ont - frappé et ému. C'était à Hooglède, dans une petite ville où nous - campions. Imaginez une place entourée de maisons vieilles de trois - ou quatre siècles aux toits rouges et aux petites fenêtres. Et, - sur cette place, toutes sortes de véhicules de la guerre moderne: - wagons automobiles, automobiles blindées, wagons-hôpitaux, etc. Le - tout entouré des troupes alliées aux uniformes multicolores. Il y - avait même des prisonniers allemands blessés. Je levai tout à coup - les yeux vers une fenêtre d'une des plus anciennes maisons de la - place, et j'aperçus un officier en uniforme kaki dont la figure était - pâle et triste. Sa tête reposait sur ses mains et il regardait les - prisonniers en paraissant méditer. C'était Albert, notre Roi, qui ne - veut pas nous quitter! - - «Ma chère maman, vois comme nous nous défendons, que personne parmi - vous ne se décourage. Je vous embrasse toutes tendrement. - - «Votre DÉSIRÉ.» - - - _Montbrison, le 1er novembre._ - -Jeudi dernier, dans mon Journal, j'ai eu juste le temps de copier la -lettre de Désiré. Maman la relit chaque jour et je crois que cette -lecture la rend encore plus affligée qu'auparavant. Notre pauvre papa, -pourvu qu'il ne lui arrive rien parmi ces Allemands! - -Madeleine passe ses journées entières à l'ambulance; elle travaille -pour être infirmière et elle apprend si vite à faire les pansements -que tout le monde en est étonné. Pierre m'a répété ce matin que -l'infirmière-major, celle qui dirige l'ambulance, lui a dit que -Madeleine était d'une intelligence rare. J'écris ceci pour que papa le -sache, à son retour. - -Nous, les petites, comme on nous appelle, nous travaillons avec maman -qui nous donne des leçons, et puis Tantine Berthe nous apprend à -coudre et à tricoter des chaussettes, des gants et des chandails pour -les soldats. Mme Moreau a acheté une provision de laine, car il faut -surtout beaucoup de chaussettes pour cet hiver. Barbe s'amuse avec ses -poupées, Francine et France, et lorsque Pierre revient de l'école, -il passe un moment avec nous avant d'aller faire ses devoirs, et il -n'oublie jamais de taquiner Barbe, ce qu'il trouve très drôle. - -Mais avant-hier nous avons eu vacance, afin de pouvoir aider Mme Moreau -à faire des confitures. Elle avait acheté des pommes et des coings dont -elle a fait des compotes, des marmelades et des gelées. Nous avons pelé -et coupé les pommes et les coings. Le lendemain on les a fait cuire, -puis on a mis la confiture dans les pots, et deux jours après on les a -recouverts de jolis ronds de papier. Naturellement Barbe voulait tout -le temps goûter les bons fruits sucrés, mais heureusement que Tantine -Berthe était-là; à elle, Barbe obéit. Tantine a un ton ferme pour lui -dire: «Barbe, viens ici, on ne touche pas à ce pot», qui intimide ma -petite sœur. - -Le plus drôle a été de monter tous les pots dans une grande chambre en -haut de la maison: c'est la chambre aux provisions; elle est remplie -de confitures, d'épiceries, de flacons de cornichons, de moutarde, de -fruits à l'eau-de-vie, de boîtes en fer-blanc pleines de gâteaux secs, -de beaucoup d'autres choses encore. Pierre appelle cette chambre le -«Paradis». - -Je crois que Barbe voudrait bien toujours y être. - -L'autre jour, nous avons donc monté de la cuisine les pots de -confiture. Nous nous suivions les uns les autres et, après les avoir -remis à Mme Moreau, nous redescendions pour en reporter d'autres, -toujours en marchant avec précautions sans songer à rire. - -A l'un de nos voyages, tandis que je redescendais, je vis par-dessus la -rampe Barbe qui enfonçait son petit doigt, dans un tout petit trou qui -était dans le couvercle en papier du pot de confitures, qu'elle tenait -contre elle. - -Au moment où j'allais la gronder, Pierre l'avait rejointe et je ne -voulus pas dire devant lui ce que venait de faire ma petite sœur. Mme -Moreau rangea ce pot avec tous les autres, sans rien remarquer. - -J'étais très ennuyée, je pensais tout le temps du dîner à ce couvercle -de papier dans lequel il y avait un trou, et je me figurais que les -rats allaient manger toute la confiture. - -Et Mme Moreau qui est si bonne pour nous! - -Lorsque je me suis couchée, je me suis dit que le mieux était de parler -de tout cela à maman, car vraiment c'était très mal ce qu'elle avait -fait, Barbe, et maman seule pouvait réparer ce que sa gourmandise avait -causé. - -Quand maman est venue m'embrasser dans mon lit, comme elle fait chaque -soir, je lui racontai l'histoire tout bas; elle me dit que j'avais eu -bien raison de la lui confier, qu'elle préviendrait Mme Moreau, mais -que l'on n'en saurait rien, et elle me donna un très tendre baiser. - -Le lendemain, Mme Moreau m'appela dans sa chambre et me dit qu'elle -avait vu le petit trou dans le papier et le doigt tout poissé de Barbe -et que cela l'avait bien fait rire. Le mieux était de ne pas gronder -Barbe qui était encore un bébé, et que ce pot avec beaucoup d'autres -seraient portés le jour même à l'ambulance de Madeleine. - - - _5 novembre._ - -Ce matin, maman a reçu une lettre de Louis Gersen, l'artilleur à qui -Phœbus avait été remis au moment de la réquisition à Louvain. Sa -lettre est datée de Furnes et voici ce qu'il écrit: - - - «Madame. Je suis en Hollande, où je suis parvenu après m'être - échappé. J'ai été fait prisonnier dans un combat violent qui eut lieu - près d'Anvers. Nous étions en si petit nombre pour nous défendre - contre une masse effrayante d'Allemands! Prisonniers, nous avons dû, - moi et mes camarades, traverser Anvers le jour où _ils_ sont entrés. - Ah! je vous assure que c'est un spectacle terrible et qui fend le - cœur de voir son cher pays entre les mains d'un pareil ennemi! Je - rageais à un point tel que moi et un camarade nous avons résolu de - nous évader, quitte à être tués. Pendant huit jours, après la prise - d'Anvers, on nous installa dans des casernes; puis un matin, on nous - transporta dans une grande ferme des environs; nous étions vingt-cinq - avec dix Boches pour nous garder, dont un sous-officier. Celui-ci - était ivre la moitié du temps; quant aux autres on verrait ce qu'il y - aurait à en faire, car il n'y avait pas à hésiter, c'était le moment - de fuir ou jamais. Songez que nous étions à vingt-cinq kilomètres de - la Hollande! - -[Illustration: LE MARCHÉ DE MONTBRISON OU NOUS ALLONS LE SAMEDI.] - - «Un soir, alors que tout le monde dormait, nous nous glissons sans - bruit de la paille où nous étions couchés et nous rampons dans les - betteraves. Pas un bruit, pas d'alarme. A une centaine de mètres nous - nous redressons et nous courons. Ah! quelles jambes, madame! nous - volions. Nous ne suivions pas la grande route qui mène à Beveren et - à Saint-Gilles, mais nous nous glissions dans les bois qui bordent - la route. A chaque feuille qui tombait, à chaque branche qui se - cassait, nos cœurs cessaient de battre et si le bruit était plus - inquiétant nous nous couchions dans l'herbe. Nous évitions les - maisons, les fermes, car nous ne savions pas si elles n'étaient pas - occupées par des Allemands. Au loin, sur la route, nous apercevions - tous les malheureux qui fuyaient d'Anvers: les femmes qui traînaient - de petites voitures où étaient entassés des enfants; les vieillards - qui se hâtaient péniblement, avec leurs chiens. Nous ne voulions - pas nous montrer à ces pauvres gens. Que leur serait-il arrivé à eux - comme à nous? - - «Pendant le jour, nous sommes restés cachés dans les bois. Pendant la - nuit nous avons contourné Saint-Gilles et nous sommes arrivés près - de Clinge, sur la frontière. Quel émoi! Là, il y avait des soldats - allemands et, de l'autre côté, des gendarmes hollandais. On voyait - une foule de malheureux réfugiés à Clinge même et sur les routes - avoisinantes! - - «Il fallait agir. Mon camarade, en rampant vers le soir, siffle un - air assez connu d'Anvers qui est comme un ralliement pour les gamins. - Des femmes regardent de tous côtés et nous découvrent. Nous leur - faisons signe de se taire, et une jeune fille vient à nous. Nous lui - expliquons notre situation. Oh! la brave Belge! Elle comprend, met un - doigt sur sa bouche et revient au bout de cinq minutes avec un paquet - sur le bras. - - «Il contenait une blouse et un pantalon de paysan, une jupe et un - châle de femme. Nous revêtir de ces habillements fut fait en un rien - de temps et ainsi costumés nous franchissons la frontière pendant la - nuit avec nos nouveaux compagnons. - - «Franchir une frontière, s'évader, ne plus être prisonniers et - pouvoir encore se battre! Ah! que nous respirions. En Hollande, - aucune difficulté. Moi, vieillard cassé, j'accompagnais ma fille: - on nous dirigea vers Hulsen comme les autres réfugiés et on nous - embarqua à Neuzen pour Queensbury en Angleterre. - - «Comme nous étions sur des bateaux hollandais, mon camarade et moi, - nous nous taisions, mais lorsque nous avons mis le pied sur le sol de - la libre Angleterre, quel cri de délivrance, quel «Vivent la Belgique - et l'Angleterre» nous avons poussé! Les gens qui nous entouraient - nous embrassaient et nous félicitaient. Quant aux policemen, ils - ne comprenaient rien à notre joie, et l'un d'eux nous dit en nous - regardant sévèrement: - - «Venez, vous, par ici; moi ne comprends pas la chose, l'affaire est - pleine d'obscurité.» - - «Je vous assure que je me chargeai vite de lui éclaircir - l'intelligence, et le lendemain nous partions pour la Belgique, pour - Furnes où est le roi Albert. - - «Louis GERSEN.» - - -Pierre était ravi d'entendre le récit de ces aventures; moi de même. Si -papa pouvait revenir, lui aussi! - - - _8 novembre._ - -Nous finissions de nous habiller, mes petites amies et moi, dans notre -grande chambre, quand tout à coup Mme Moreau est entrée et m'a dit: - -«Vite, vite, allez chez votre maman, elle a quelque chose à vous dire.» - -J'étais prête, aussi j'ai bondi, suivie par Barbe qui mettait ses bas -et qui marchait avec un pied nu en poussant des cris. - -Maman était dans un fauteuil contre lequel s'appuyait Tantine Berthe, -tandis que Madeleine, aux pieds de maman, avait posé sa tête sur ses -genoux. - -«Mes petites, c'est une lettre de votre papa, s'écria Tantine. Il va -bien; mais, regardez.» - -Je me suis précipitée sur maman. Elle tenait dans ses mains une lettre -écrite sur du papier blanc rayé, et je reconnus l'écriture droite et un -peu grosse de papa que je voyais autrefois sur les livres de son bureau: - - - Anvers, 20 octobre. - - - «Ma chère femme et mes chers enfants, je suis en très bonne santé - et j'espère qu'il en est de même pour vous. Je suis occupé tout le - jour. Je demeure près de l'Hôtel de Ville. Je vous embrasse bien - tendrement. HOLLEMECHETTE.» - - -[Illustration: NOUS ÉPLUCHONS LES LÉGUMES A L'AMBULANCE.] - -«Mais comment a-t-il pu nous écrire? Pourquoi cette lettre n'est-elle -pas plus longue?» - -Maman souriait en regardant le papier. - -«Mes enfants, comprenez: votre père a donné sa lettre à quelqu'un qui -allait en Hollande, soit à un réfugié, soit à un étranger, et il ne -pouvait rien y mettre qui pût causer des ennuis à son porteur si cette -lettre avait été trouvée. Et une fois en Hollande, il fallait encore -que quelqu'un l'expédiât en Angleterre ou au Havre. Je me demande même -comment elle a pu nous arriver. En tous cas, c'est la légation de -Belgique de Paris qui me l'a fait parvenir ici. - -[Illustration: MAMAN NOUS APPREND A TRICOTER.] - ---Regarde, maman, dit Madeleine: son écriture est très ferme, très -nette, tout à fait comme autrefois. Tu ne trouves pas, Tantine? - ---Si, si, mon enfant, ton père écrit toujours de la même façon; mais on -sent que dans la dernière phrase, celle où il nous embrasse, il a mis -tout son cœur et qu'il est ému. - ---Oui, c'est vrai, pauvre papa! Il faut vite écrire à Désiré que nous -avons une lettre de papa. - ---Moi, je vais la copier dans mon Journal.» - -Maman ne cessait de regarder ce cher papier, Tantine aussi. - -Un petit coup frappé à la porte nous fit toutes redresser. - -«C'est nous, Marie et Louise; nous venons savoir si vous avez des -nouvelles?» - -Alors maman alla vers Mme Moreau pour lui faire part de notre joie. -Puis nous avons fini de nous habiller. Pierre était à l'hôpital et -je l'attendais avec impatience, car je savais qu'il serait joliment -content d'apprendre que papa était à Anvers. - -Après le déjeuner nous nous sommes rendues à l'ambulance, comme tous -les dimanches, pour aider les infirmières, les cuisinières à préparer -les légumes pour le dîner du soir. Je pèle les pommes de terre, tandis -que Tantine confectionne un beau gâteau belge pour le dessert des -blessés convalescents. - -La première fois qu'il a été servi, comme tout le monde le trouvait -délicieux et d'un goût que l'on ne connaissait pas, le lieutenant de -dragons, l'ami de Pierre, lui demanda qui avait fait cette pâtisserie. -Pierre, fièrement, répondit que c'était Tantine Berthe qui était venue -de Louvain avec nous. Alors ce gâteau est toujours appelé depuis, «le -gâteau de Louvain». Naturellement Tantine est ravie de le faire très -souvent. - -Je n'ai pas dit encore dans mon Journal que nous allions le dimanche -à l'ambulance pour remplacer des jeunes filles des environs qui sont -cuisinières et à qui on donne un congé pour qu'elles se reposent, -mais comme les malades mangent quand même, il faut bien qu'on fasse -leur dîner. Ce dimanche-là, comme nous étions dans la grande salle -avec Tantine, les soldats venaient autour de nous pour nous regarder. -Il y en avait un qui avait le bras en écharpe, un autre la tête tout -enveloppée de linges, un troisième s'appuyait sur des béquilles; ils -étaient là plusieurs qui nous parlaient et qui riaient de nous voir -peler des pommes de terre et racler les carottes. - -L'un d'eux avait toujours l'air gai et content; il aimait -particulièrement Barbe qui avait l'âge d'une petite nièce à lui. Il -était artilleur et avait reçu un éclat d'obus dans le dos, il ne -pouvait pas encore se tenir droit et il souffrait beaucoup par moments. -Il était Parisien et ses yeux noirs riaient quand il parlait. - -«Mes petites demoiselles, c'est-y pas malheureux de vous voir -travailler pour des vieux poilus comme nous! C'est le contraire qu'il -faudrait! Regardez-moi, ces petits doigts, c'est-y gentil, c'est-y -mignon! - ---Bah! dit Pierre, vous auriez votre dos en capilotade si vous -épluchiez des pommes de terre! - ---Oh! pardine, oui; mais vous verrez quand je serai guéri! C'est moi -qui reporterai Mlle Barbe dans sa belle petite maison de Louvain. - ---Mais tu ne sais pas où est la maison de mon papa. - ---Oh! ça, ce ne sera pas difficile de la trouver. Quand nous chasserons -les Boches de la Belgique, nous entrerons dans Louvain avec nos beaux -75. Nous mettrons la petite Barbe sur le premier canon de la batterie -et c'est elle qui nous conduira devant sa maison.» - -Barbe battit des mains et alla embrasser le bon Chapuis--c'était le nom -de l'artilleur--qui riait de son idée. - -«Mais quand irons-nous à Louvain? Demain? - ---Oh! je ne crois pas demain. Il faut d'abord que je guérisse.» - -Après avoir mangé leur gâteau, les blessés boivent du café dans leur -lit ou dans la salle à manger. C'est nous qui les servons, et ils nous -remercient toujours si gentiment qu'on voudrait leur donner encore -plus de bonnes choses. Le dimanche généralement, Madeleine et maman -font pour eux des lettres. Elles montent dans les salles et dans les -chambres et, près de leur lit, elles écrivent à leur famille tout ce -qu'ils dictent et désirent leur apprendre. Ils aiment beaucoup maman, -qui les écoute avec tant de bonté quand ils disent leurs peines. C'est -qu'il y en a plusieurs comme nous, c'est-à-dire que c'est le contraire, -puisque ce sont leurs enfants et leur femme qui sont restés avec les -Allemands. Il y en a qui pleurent, tant ils ont du chagrin de n'avoir -pas de nouvelles. - - - _12 novembre._ - -Aujourd'hui, la petite Odette est venue goûter chez Mme Moreau, comme -elle nous l'avait promis. C'était jour de «foire», comme on dit ici; -alors, tous les paysans des environs arrivent pour vendre des légumes, -des œufs, du beurre et aussi des veaux et des petits porcs. On les -met tout le long du boulevard qui est planté de beaux platanes, et les -paysans examinent les bêtes et discutent en criant et parlant très -fort. - -Cela nous amuse beaucoup de voir tout ce mouvement, et chaque -samedi nous allons au «marché» avec Pierre et nos petites amies. Au -commencement nous ne voulions pas emmener Phœbus, de crainte qu'il -ne se batte avec les autres chiens qui viennent de la montagne, car -ils sont beaucoup moins civilisés que Phœbus, mais il n'y a pas moyen -de le garder à la maison, il arrive toujours à s'échapper et à nous -rejoindre, à quelque endroit que nous soyons. La première fois, nous -l'avions enfermé dans la chambre de Tantine. Il a profité de la venue -de Mme Moreau pour se faufiler au dehors. De là, il est allé dans le -jardin et il a sauté par-dessus le mur, dans un endroit où il n'est pas -très haut. Ceci nous a été raconté par le cocher de la maison voisine -qui s'intéresse beaucoup à Phœbus parce que c'est un «poilu réformé», -comme il dit. - -[Illustration: MAMAN ÉCRIT DES LETTRES POUR LES BLESSÉS.] - -Naturellement, une fois dans la rue, ce n'était rien pour lui de nous -retrouver, et il s'était rangé tranquillement à côté de Barbe et moi, -comme s'il ne nous avait jamais quittées, disant un petit bonjour aux -chiens qui passaient. Avec ceux qu'il ne connaît pas, il prend l'air -un peu dédaigneux, mais très vite il devient bon camarade; quant à -ceux qu'il voit tous les jours, comme Médor, le chien de M. Nigou, -l'avoué, ou Mirza, la chienne de Forest, le loueur de voitures, ce -sont de longues conversations qu'il a avec eux. Je pense qu'il leur -raconte des histoires de la guerre. Pourquoi les braves chiens ne se -comprendraient-ils pas? - -La petite Odette avait apporté une brioche de campagne excellente, -faite par sa tante. Mme Moreau a été chercher des confitures pour les -servir avec le gâteau. Elle a demandé à Odette: - -«Quelle est la confiture que tu préfères? - ---Té, toutes! - ---Oh! ça, c'est très franc; aussi on t'en donnera un peu de toutes. - ---Alors, moi, j'en aurai comme elle un peu de toutes, n'est-ce pas, -madame? demanda Barbe. - ---Oui, certainement, ma petite Barbe. Seulement, tu en prendras sur ta -part pour tes poupées.» - -Barbe, à table, aux repas comme aux goûters, met toujours ses deux -poupées, Francine et France, à ses côtés, Phœbus, lui, se place entre -Pierre et moi, et si nous avons l'air de l'oublier, il nous donne de -grands coups de patte. Ce qu'il y a de drôle, c'est qu'il se sert aussi -bien de sa vraie patte que de la nouvelle pour nous caresser. - -La petite Odette, elle aussi, a son papa à la guerre. Seulement il -n'est pas dans l'artillerie, il est dans l'infanterie comme Désiré; -alors, je lui demande si elle a vu son papa en uniforme. - -«Pardine, si je l'ai vu! Il avait un beau képi, un beau sabre et un -revolver. - ---Ton papa est officier, s'il a un sabre. - ---Oui, il est lieutenant de la réserve. - ---Lieutenant _de_ réserve, petite ignorante, et non _de la_ réserve. - ---Té! c'est la même chose. - ---C'est la même chose dans un sens, et pas dans l'autre. - ---Je ne comprends pas ce que tu veux dire.» - -J'étais sûre qu'ils allaient se quereller, quand Madeleine est entrée -en disant qu'un Belge venait d'arriver à l'ambulance; il avait une -jambe coupée et, chose bien affreuse, il n'avait pas de nouvelles de sa -femme et de son petit enfant depuis le 1er septembre. - -Maman voulut tout de suite aller à l'ambulance pour parler à ce soldat -belge. - -Pierre, qui l'avait accompagnée, revint au bout d'un instant pour nous -apprendre que ce Belge avait été dans le même régiment que Jean Boonen -au début de la guerre, qu'il avait vu l'obus qui avait emporté son -bras et qu'il savait que Jean Boonen était en Hollande avec son père. -Quant à la femme de ce Belge, il croyait qu'elle était à Bruxelles -ou peut-être réfugiée en Angleterre, mais ce n'était que de vagues -informations. Il avait assisté à Anvers au départ du roi et de l'armée, -et c'est pendant cette retraite où l'on s'était battu héroïquement -qu'il avait perdu sa jambe. - -«Oui, dit Pierre, tu ne sais pas ce qu'il crie contre les Boches: «Ah! -ah! les sauvages, ils m'ont pris ma jambe, mais si je perds ma femme et -mon enfant, eh bien! tout estropié que je suis, je retournerai là-bas -et j'étranglerai tous ceux que je verrai.» Je lui ai promis que nos -petits 75 se chargeraient de le venger. En attendant, ta maman va faire -tout ce qu'elle pourra pour retrouver la femme de ce pauvre homme. Je -te dirai même qu'il était tout remonté lorsque je lui ai raconté que -vous étiez de Louvain et que ton papa est resté à Anvers pour défendre -les civils contre les Boches.» - -Pierre est toujours drôle quand il parle des civils; il prend vraiment -un ton légèrement méprisant, mais Tantine Berthe sourit quand elle -l'entend parler ainsi. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Les faits d'armes de Désiré. - - - _20 novembre._ - -Nous avons encore reçu ce matin ces mots de papa. - - - «Mes chers enfants.--Je suis en bonne santé. Je vous embrasse bien - tendrement. - - «HOLLEMECHETTE.» - - -«Comme c'est court! s'écria maman. - ---Mais, ma fille, répondit Tantine Berthe, n'oublie pas à quel danger -ton mari s'expose en vous écrivant. Et pense aussi que ceux qui -transportent les lettres risquent d'être emprisonnés ou même fusillés.» - -Moi, j'étais comme maman. Cette lettre ne me contentait pas -complètement. Malgré cela, Madeleine et moi nous la regardions tout -le temps; nous embrassions même l'écriture de papa comme si c'était -lui-même à qui nous donnions nos baisers. Naturellement Barbe a voulu -faire comme nous, mais nous lui avons retiré la lettre, car elle -mouillait tout le papier avec ses petites lèvres et nous avons eu -peur qu'elle n'effaçât l'écriture. Nous étions bien heureuses de ces -nouvelles, certainement, mais, il nous semblait que nous étions encore -plus tristes. Quelle peine d'être séparées d'un papa si bon qui nous -aimait tant! Et aussi de le savoir dans une ville occupée par un ennemi -plus féroce que tous les autres peuples du monde! Et si les Allemands -allaient le prendre et l'emmener en Allemagne comme otage? Je ne dis -pas cela tout fort, mais quelquefois j'en parle bas avec Madeleine; -seulement, comme elle pleure toujours dans ces moments-là, je préfère -causer de mon chagrin avec Pierre lorsque nous nous promenons. - -Maman, ou souvent Mme Mase, nous font faire de belles promenades le -jeudi, aux environs de Montbrison. Nous partons tout de suite après le -déjeuner, avec Barbe et Phœbus. Notre vieux toutou connaît très bien -Montbrison. Il a dans toutes les rues beaucoup d'amis. Quelquefois il -s'attarde derrière nous pour courir après une poule ou un petit cochon; -mais vite il nous rejoint en trois enjambées et, comme il sait quelle -est notre promenade favorite, il prend ce chemin sans nous le demander. - -C'est une route qui mène à la jolie rivière, le Lignon, et bien plus -loin au château de la Bâtie, où est né un romancier français; cette -route est bordée de beaux platanes dont les feuilles tombent maintenant -depuis la Toussaint. Nous marchons toujours très vite, car il commence -à faire froid. Lui, Phœbus, ne s'inquiète pas du temps. Du reste, il -court tellement dans les champs qu'il se couche fatigué quand nous -rentrons. - -Oh! comme nos fins d'après-midi seraient bonnes si notre pauvre papa -était avec nous. Lorsque nous rentrons, après avoir goûté, nous nous -mettons tous autour d'une grande table pour travailler. Tantine Berthe -et Mme Moreau sont assises dans de grands fauteuils de chaque côté de -la cheminée; elles tricotent ou raccommodent du linge. Mes petites -amies, Pierre et moi, nous faisons nos devoirs et apprenons nos leçons, -ce qui n'est pas toujours commode quand on est un peu serré autour de -la table; mais il ne faut pas allumer plusieurs lampes, cela coûterait -trop cher. Du reste nous ne nous plaignons pas d'étudier ensemble, -au contraire; nous nous aidons et Pierre me dit souvent des règles -d'orthographe que je ne sais pas, et nous nous faisons réciter nos -leçons réciproquement. La seule chose difficile est de faire tenir -Barbe tranquille. Elle est assise sur un petit tabouret devant Tantine -et elle fait la conversation avec sa poupée, ou bien Mme Moreau lui -montre des livres d'images. Mais si Tantine parle à l'un de nous et -ne la surveille plus, Barbe en profite pour se glisser sous la table -et nous chatouiller les jambes. La première fois que cela est arrivé, -comme nous avions tous crié, Tantine Berthe s'est beaucoup fâchée -et Barbe a pleuré; aussi, maintenant, nous ne disons rien pour ne -pas faire gronder notre petite sœur, parce que Tantine, à l'heure -du travail, est très sévère. Et puis, Mme Mase, maman et Madeleine -reviennent de l'hôpital, nous dînons, et après nous lisons un petit -moment pendant que maman va coucher Barbe. Mais nous écoutons surtout -ce que Madeleine dit de ses blessés, ce qu'elle a entendu à l'hôpital, -les nouvelles de la guerre, et nous parlons des lettres que nous -recevons. Mme Mase nous lit toujours celles du capitaine Mase où il -parle de la vie des soldats dans les tranchées. Il a raconté une fois -des histoires de son ordonnance qui sont très drôles. - -[Illustration: TANTINE BERTHE S'EST FACHÉE CONTRE BARBE.] - -Cet ordonnance s'appelle Gilbert, il est très débrouillard et veille -avec grand soin sur son chef. Lorsque celui-ci revient des tranchées, -où il reste souvent cinq jours, il force son capitaine, qui meurt de -fatigue, à ne pas se coucher avant de s'être lavé à grande eau. Il lui -savonne lui-même la tête en le frottant vivement sans prendre garde à -la mauvaise humeur de son capitaine, puis lui prépare du linge propre, -que souvent il lave lui-même, afin qu'il n'en manque jamais. Il fait -son café, car, d'après lui, pas un «poilu» dans toute l'armée de France -ne le fait aussi bien, ce qui est vrai. Il paraît même qu'un jour un -grand général, je ne sais plus lequel, a pris une tasse de son café et -l'a trouvé parfait. «Je vois d'ici la tête de Gilbert!» s'écrie Pierre. -Ce pauvre Pierre! Comme il est trop jeune pour se battre, il aurait -bien voulu être boy-scout, mais il m'a raconté, en secret, que son père -lui avait écrit une lettre à lui seul pour lui confier sa mère, en lui -faisant promettre de ne pas la quitter, et il avait ajouté que s'il lui -arrivait d'être tué, c'était son fils qui le remplacerait. - -«Tu comprends que je n'ai pas d'autre devoir à remplir pour le moment! -Je soigne maman et je travaille beaucoup afin d'entrer à l'École -polytechnique quand je serai grand et afin de gagner assez d'argent -pour que maman n'en manque jamais.» - -J'avais bien vu que Pierre était rempli d'attention pour sa maman; -quand nous avons voyagé ensemble, c'est lui qui prenait les billets, -qui s'occupait des bagages, qui portait les parapluies et qui -remplaçait tout à fait son papa. - -«Il n'y a qu'une chose que je ne peux pas faire, ce sont des économies, -me dit-il un jour. Maman me donne dix francs par mois pour mon argent -de poche. Eh bien! vraiment, le premier jour, je ne peux pas résister, -il faut que j'achète des cigares, du tabac, des cigarettes pour les -soldats. L'autre jour, j'ai conduit quatre blessés convalescents -prendre une tasse de café chez le marchand de vin, je leur ai donné -du tabac; j'ai dépensé ainsi plus de cinq francs. Tu ne le diras pas -à maman, mais quand je vois des soldats, il faut que je leur offre -quelque chose.» - -Je comprends très bien Pierre et j'ai souvent le cœur triste de -n'avoir pas d'argent et de ne pouvoir, moi aussi, faire du bien à ceux -que je crois encore plus malheureux que moi. - - - _30 novembre._ - -Désiré nous écrit la longue lettre suivante de Furnes datée du 30 -octobre: - - - Ma chère Maman, ma chère Tantine, mes petites sœurs chéries. - - «Je peux vous donner quelques nouvelles d'Anvers que je viens de - recevoir par M. Boonen qui s'était réfugié en Hollande, après le sac - de Louvain et qui est parvenu à nous rejoindre. J'ai pu lui parler - de son fils Jean qui a combattu près de moi dès les premiers jours - de la guerre, à Liége, à Loncin. Plus d'une fois nous avons partagé - le contenu de notre musette et de nos bidons vides! Je lui ai donné - une paire de chaussettes neuves et lui, une chemise, la seule qu'il - possédait. C'est vous dire qu'entre nous c'est à la vie, à la mort! - -[Illustration: PIERRE PAYE A BOIRE AUX SOLDATS BLESSÉS.] - - «Vous avez su par les journaux comment Anvers a été évacué par - notre armée. Plus de 20 000 habitants sont partis et sont allés en - Hollande, ou en Angleterre. Aussitôt après le départ de l'armée, des - notables se sont réunis pour décider de constituer un comité afin - de défendre les intérêts des habitants. Ce comité était formé par - différents hommes dévoués dont était notre cher papa. Le commandant - allemand de la place, siège à l'Hôtel de Ville, là même où j'ai - fait mes adieux à papa. Le bourgmestre et le comité ne quittent pas - l'Hôtel de Ville. Il paraît que les Boches ont fait tout ce qu'ils - pouvaient pour retenir et ramener les Anversois qui fuyaient, en leur - promettant la sécurité la plus entière. Mais vous pensez s'ils se - fient à la parole allemande! A la gare de Mescel, il y avait un train - où se trouvaient plus de 80 Belges, âgés de dix-huit ans à trente - ans, qui se dirigeaient sur la Hollande. Ils ont été arrêtés par - les Allemands et gardés sous un hangar par des soldats, baïonnette - au canon. Il paraît même que le bourgmestre, M. Devos, a été emmené - comme otage quand la ville a été imposée de la somme de 50 millions. - Défense de circuler dans la ville après huit heures du soir, et une - lumière doit être allumée toute la nuit dans chaque maison. Mais, à - part cela, M. Boonen m'assure que les civils ne sont pas maltraités - par l'ennemi, surtout si l'on montre de la fermeté. - - «Maintenant pour vous faire plaisir, je vais vous raconter une - histoire qui m'est arrivée il y a huit jours. J'étais avec un - camarade en automobile, revenant de Dixmude pour me rendre à Roulers - où nous cantonnons pour l'instant. Tout à coup, il était environ huit - heures du soir, nous apercevons un groupe suspect sur la route. - - «Attends un peu, dis-je à mon camarade, fais attention, je descends.» - - Ma carabine à la main, je cherche à reconnaître à qui j'ai affaire. - C'était onze éclaireurs allemands qui consultaient une carte à - proximité d'un carrefour. Pan! pan! Deux coups de fusil, voici deux - éclaireurs dont le chef qui roulent sur la route. Je crie alors: - - «Rendez-vous, jetez vos cartouches et vos fusils, venez par ici, un - régiment nous suit!» - - «Les neuf Boches qui restent ne se le font pas dire deux fois. Ils - donnent leurs armes et je les empile sur l'auto. Mon camarade disait - en se frottant les mains. - - «Bigre! bigre! mes pneus vont éclater avec ces gros pleins de - saucisses! - - «--Bah! dis-je, dépêche-toi un peu afin d'être à Roulers avant la - nuit.» - - «Nous sommes entrés dans la petite ville où campent des dragons - français qui nous firent une petite ovation, je ne vous dis que ça. - Notre cœur en était tout réchauffé. Je vous raconte cette histoire, - non pour me vanter, car tout soldat aurait agi comme moi, mais pour - vous montrer que nous leur en faisons voir aussi aux Allemands. - Si vous aviez vu la tête des Boches lorsque nous avons démarré et - lorsqu'ils se sont trouvés avec les dragons français! C'était tordant! - - «M. Boonen m'a dit qu'il avait un moyen sûr de faire parvenir vos - lettres à papa. Alors, envoyez-les-moi, mais par prudence ne dites - absolument rien, ne parlez que de votre santé. A part cela, racontez - tout ce que vous voudrez! - - «Votre fils, DÉSIRÉ.» - - -A peine maman avait-elle fini de lire cette lettre que Pierre cria: - -«Mais c'est épatant, ce qu'a fait Désiré! Il faudra qu'il soit décoré -de la Légion d'honneur! - ---Oui, dit Tantine, Désiré est un vaillant garçon. Il trouve moyen de -plaisanter et de nous faire rire. C'est un brave Belge!» - -Tantine devait se dire: - -«J'ai toujours eu raison de l'aimer, ce garçon; il est courageux, il -est bon, il est loyal. Il ressemble à son père et il agira toujours -avec droiture dans la vie.» - - - _5 juillet 1915._ - -Je reprends mon Journal après bien des mois d'interruption, Oh! je -n'ai pas cessé de mettre des notes chaque semaine sur mon cahier pour -ne pas oublier ce que nous avons fait durant ce long hiver, mais comme -notre vie se passait seulement en travail, en promenades et surtout -dans l'attente de nouvelles de papa, le récit n'en pouvait pas être -intéressant. - -Nous avons été quatre mois sans recevoir de lettres de papa, et puis, -en avril, un jour, arrive un petit mot très court, daté d'Anvers, où -il nous disait qu'il se portait bien, et ensuite nous voilà de nouveau -sans nouvelles! - -Le papa de Pierre a été très grièvement blessé à la jambe en janvier, -dans un combat près de Nieuport. Il a été soigné dans un hôpital de -Paris. Naturellement Pierre et sa maman sont partis pour le voir, mais -Pierre est revenu afin de ne pas interrompre ses études, et comme son -papa a eu un mois de convalescence, il est venu ici et nous étions -toutes bien contentes de le soigner et de lui entendre raconter ce -qu'il avait fait avec son régiment. Il aimait beaucoup quand je lui -faisais la lecture à haute voix; alors le soir, vers cinq heures, -j'allais près de son fauteuil et je lui lisais ce qu'il voulait. -Presque toujours c'était des livres sur la guerre, des carnets de route -de militaires ou des articles de journaux expliquant les batailles -depuis le commencement d'août. Oh! C'était pour moi un plaisir surtout -quand on parlait de la Belgique dont je connaissais tous les endroits. - -Un jour, je me souviens, nous lisions les pages de gloire de l'armée -belge; il arriva un passage où il était question de Louvain; le -capitaine Mase me dit: - -«Ma petite Noémie, je suis fatigué, voulez-vous aller me chercher ma -pipe et puis nous continuerons plus tard notre lecture. - ---Tout de suite, lui répondis-je, mais me permettez-vous d'emporter le -livre pour le lire? - -[Illustration: JE FAISAIS LA LECTURE AU CAPITAINE MASE.] - ---Non, non, il faut que je montre quelque chose à Pierre.» - -Je compris qu'il ne voulait pas me laisser lire ce qui suivait. Du -reste, j'en ai parlé à Pierre qui m'a avoué que c'était un récit -de l'incendie de Louvain, et que son papa avait craint qu'il ne -m'impressionnât trop. - -Le capitaine Mase est reparti pour le front, bien qu'il boitât encore -et qu'il fût obligé de s'appuyer sur sa canne pour marcher, mais il -avait déclaré: «Je veux rejoindre mes hommes qui ne m'ont pas vu depuis -longtemps». Pierre a eu encore beaucoup de peine, mais il me disait: -«Tu comprends, c'est tout naturel que papa veuille aller se battre. Le -tien a fait de même. Il est resté à Anvers parce qu'il trouvait que -c'était son devoir. Nous avons de chics papas.... Du reste, tous les -papas français et belges sont pareils!» - -Ensuite, nous avons eu beaucoup d'inquiétude pour Désiré que nous -savions être sur l'Yser et qui a encore été cité à l'ordre du jour -après la bataille de Mannekensvers où son régiment a tenu tête à -toute une division allemande. Aussi, son régiment a pu écrire sur son -drapeau: «Saint-Georges-lez-Nieuport» et Désiré nous a écrit dans la -lettre où il racontait ce combat: - -«Après toute une semaine de combats, nous avons été obligés de -revenir sur la Panne. Sous nos uniformes boueux, lacérés, presque -méconnaissables, nous, soldats harassés, encadrions notre drapeau qui a -conquis avec un nom immortel la croix des héros». - -Huit jours après, à Dixmude, il a été blessé. On l'a transporté à -Dunkerque, mais comme, à ce moment, les Allemands voulaient prendre -Calais et Dunkerque, maman ne put obtenir la permission d'aller le -rejoindre. Heureusement qu'il y avait là-bas le sergent Vandenbroucque! -Il a été si bon pour nous! Il allait chaque jour voir Désiré et -écrivait tous les deux jours à maman. A peine Désiré a-t-il été guéri -qu'il est retourné au Havre puis à Grenendyk où est son régiment. - -[Illustration: BARBE AVAIT OUVERT LE VENTRE DE SA POUPÉE.] - -Pauvre Tantine! Comme elle avait du chagrin de la blessure de Désiré, -surtout de ne pouvoir le soigner. Un jour elle m'a dit: - -«Tu sais, on ne nous permet pas d'aller à Dunkerque; mais, d'ailleurs, -je ne pourrais pas faire le voyage, ta maman non plus. Nous n'avons pas -d'argent et le peu que ta maman gagne suffit à peine à nos besoins. -Songe donc, si nous n'avions pas Mme Moreau, qu'aurions-nous fait? Il -ne serait donc pas honnête de nous servir de notre argent pour autre -chose que pour payer notre nourriture. Naturellement, si Désiré avait -été en danger de mort, ta mère serait partie, mais du moment qu'il -n'est que blessé!» - -Quand Tantine parle de l'argent qui nous manque, je pense à ce que -les Français ont fait pour nous. Mme Moreau est tellement bonne, elle -aime tant maman qu'elle trouve toujours le moyen de la consoler et de -l'aider à sortir de toutes les difficultés. - -Pendant tout l'hiver, elle a confectionné avec maman nos robes, celles -de Madeleine et de nos amies Marie et Louise. On s'est servi de robes -anciennes pour les plus petites. Tout a été combiné en «commun», comme -dit Mme Moreau. - -Pauvre Tantine! Elle est comme papa, elle fait tout selon sa conscience! - -Barbe a beaucoup grandi, mais elle est toujours volontaire. Quant à -Phœbus, il est le même; il s'est attaché particulièrement au capitaine -Mase, et je crois qu'il aurait bien voulu le suivre quand nous l'avons -accompagné à la gare. Madeleine a «conquis brillamment», comme dit -Pierre, ses brevets d'infirmière et passe toutes ses après-midi à -l'ambulance. - -_6 juillet._--Il fait très chaud, les fenêtres sont ouvertes pour -laisser entrer la fraîcheur du soir, et nous sommes toutes occupées -à coudre ou à lire en attendant Pierre qui est allé chercher des -nouvelles. Je regarde à la fenêtre et je le vois revenir très vite -en tenant une lettre à la main. Je vais sur l'escalier et il crie en -montant: - -«Une lettre de Désiré! une lettre de Désiré!» - -Naturellement, c'est à celui qui la prendra le plus vite. Mais Pierre, -comme toujours, me l'a donnée à moi et je la porte à maman. - -Après l'avoir décachetée avec soin, elle la lit à haute voix. Nous -n'avions pas eu de lettre de lui depuis un mois: - - - «Ma chère maman, - - «J'ai eu des nouvelles de papa par une femme qui est partie d'Anvers - et qui l'a vu. Il va bien, mais il est très surveillé, car les Boches - à la Commandantur sont terribles pour tous ceux qu'ils soupçonnent - être intransigeants, tels que des Belges comme papa, par exemple. Ils - ont condamné à des mois de prison des hommes, des femmes, pour un - rien, et ont envoyé en Allemagne des civils qui leur résistaient. - - «Notre cher papa jusqu'à présent a su leur échapper, et c'est - heureux pour nos compatriotes, qui sans lui auraient été bien plus - cruellement persécutés. - - «Papa, paraît-il, a dit à cette femme quand elle l'a quitté: - Peut-être reverrai-je mes enfants plus tôt qu'ils ne le croient!» - Que pensait-il en parlant ainsi? Croit-il que la victoire est plus - proche qu'il nous le semble? Est-ce un projet qu'il mûrit? En tout - cas, il sait où nous trouver et, s'il revenait parmi vous, quelle - joie de l'embrasser! Pour le moment, je suis encore un peu fatigué - lorsque je marche trop longtemps. Aussi mon capitaine m'a-t-il - pris pour le moment comme secrétaire, ce qui ne m'empêche pas de - travailler dur, je vous l'assure. Nous reformons le régiment qui - avait été bien réduit à Saint-Georges et à Dixmude, et ce n'est - pas une petite affaire. Beaucoup d'hommes sont très affaiblis et, - quant aux vêtements, ils sont généralement presque en lambeaux. On - a organisé à la Panne et au Havre des ateliers où des quantités de - femmes confectionnent des habillements militaires; il paraît qu'elles - gagnent assez bien leur vie. - -[Illustration: «DES NOUVELLES! DES NOUVELLES DE BELGIQUE!»] - - «Il faut que je termine ma lettre, mon capitaine m'appelle. - Croyez-vous que Phœbus puisse encore faire campagne? - - «Mille tendres baisers pour vous tous. - - «DÉSIRÉ.» - - -Cette lettre nous donna beaucoup d'émotion. D'abord nous n'avions pas -de nouvelles de papa depuis longtemps, et puis le voilà avec un projet -dans la tête! Qu'est-ce qu'il compte donc faire? - -«Tu comprends, me dit Pierre, si ton papa avait un projet sérieux, il -ne l'aurait pas dit à cette femme. Il pensait à la victoire. Il sait -que bientôt il y aura l'offensive de Joffre.» - -Je voyais bien que maman était très soucieuse. Aussi lui ai-je demandé -si elle avait de l'inquiétude. - -«Oh non! pas précisément, mais il est évident que cette phrase ne peut -que nous faire réfléchir.» - -Tantine Berthe ne disait rien. Je me suis approchée d'elle doucement et -je lui ai dit tout bas: - -«Bonne Tantine, à quoi pensez-vous? - ---Je pense, ma petite Noémie, que si, à la Panne, des femmes -travaillent pour nos soldats et gagnent leur vie, nous devrions y être. - ---Tu voudrais quitter Montbrison? - ---Oh! je ne le voudrais pas; mais je sens que c'est notre devoir à tous -les points de vue. - ---Quelle tristesse s'il faut partir et nous séparer de nos amis! - ---Ma petite, tout est tristesse depuis que les Allemands sont entrés -chez nous!» - -Je regardais Tantine à ce moment-là; elle était assise sur un fauteuil -près de la fenêtre comme nous l'avions vue si souvent à Louvain dans sa -gentille maison. Mais comme elle paraissait changée! Elle ne se tenait -plus si droite, ses mains tremblaient et elle avait l'air tellement -triste et tellement malheureux que je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer. - -Elle me prit dans ses bras, m'embrassa, et me dit: - -«Ma petite enfant, n'aie pas de chagrin. Je ne te dis pas que nous -allons partir; je n'en sais rien moi-même; nous réfléchirons à tout -cela. - ---Mais je ne pleure pas pour cela.... - ---Alors, pourquoi?» - -Je ne voulais pas lui dire ce que j'avais pensé; je lui répondis: - -«C'est à cause de papa... j'ai peur que nous ne le revoyions jamais! - ---Mais, sois donc courageuse! Jusqu'à présent, il est en bonne santé; -Désiré a été grièvement blessé et il peut reprendre son service et, -vois-tu, même Phœbus--elle ajouta cela en souriant--il a retrouvé sa -patte enlevée par un obus!» - -Ce sourire de Tantine était loin d'être gai, et je pensais à son petit -jardin de Louvain plein de fleurs, que les Boches avaient dû brûler! et -à notre chère maison aussi! - -Pendant que nous causions, Barbe avait voulu savoir ce qu'il y avait -dans le corps de sa poupée Francine; elle avait pris des ciseaux, et -coupé son ventre. Naturellement, le son qui le remplissait se répandit -par terre, Barbe poussa alors des cris de désespoir et trépignait de -rage. - -Dans ces cas, Phœbus veut la consoler et lèche les joues de ma sœur, -en ayant l'air de lui dire: «Tu sais, ne pleure pas, cela n'a pas du -tout d'importance, tu cries trop, c'est insupportable»; puis, très -agité, vient me chercher et me ramène vers Barbe. Avec bonté, Mme -Moreau, qui la gâte toujours, a cousu tout de suite une belle pièce sur -le ventre de Francine en y remettant du son. Seulement la pièce était -faite avec de l'étoffe rose, tandis que le corps de la poupée était -très blanc. Barbe allait recommencer à crier. Pierre lui dit: - -«Mais, tais-toi donc, on a toujours le ventre rose; il n'y a que les -nègres et les Chinois qui l'ont noir ou jaune, et Francine est une -petite Belge!» - -Barbe se précipita sur Pierre pour le battre, mais il se sauva et -Phœbus, en courant après lui, entraîna Barbe qui se mit à rire! - -Oui, mais il faudra peut-être aller au Havre pour travailler! Nous -aussi, nous serons courageuses. Nous serons plus près de papa et même -de Désiré. Le capitaine Mase est du côté d'Arras. Il a écrit à Pierre -que le mois prochain il devait aller à Harfleur chercher des canons et -qu'il le verrait; son fils viendrait le retrouver à un endroit qu'il -lui désignerait. Pierre, à cette nouvelle, était dans une joie folle. -Il gambadait et sautait dans toute la chambre. On voulait le calmer -mais il n'y avait pas moyen. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Tous réunis! - - - _Paris, le 1er août 1915._ - -PAPA n'est plus à Anvers; il est auprès du roi Albert et nous allons le -rejoindre! - -Il faut que je garde bien le souvenir de tant d'événements et que je -les raconte par ordre, comme dit Tantine Berthe. Nous sommes restées -jusqu'à la moitié du mois de juillet sans recevoir de nouvelles, ni de -lettres de Désiré. - -Tout à coup, le 16 juillet, un soir, comme nous revenions d'une -promenade, on a porté à maman une dépêche. Elle venait de la légation -belge de Paris et disait: - - - «Hollemechette en sûreté à la Panne.» - - -Tantine Berthe ne pouvait cacher ses larmes, elle serrait dans ses bras -maman qui sanglotait. Madeleine était comme une statue. Quant à Pierre, -il nous entraîna dans une ronde folle avec Barbe, en prenant la queue -de Phœbus qui sautait après nous. Naturellement, Phœbus n'aime pas du -tout cette plaisanterie; il trouve cela offensant, mais Pierre criait -si fort: «Tu sais, ton maître est en France, tu le verras bientôt», que -Phœbus se mit à aboyer. Alors ce fut un tumulte effroyable. - -Mme Moreau et Mme Mase se bouchaient les oreilles en nous faisant signe -de nous taire. Seulement, comme leurs yeux riaient, nous avons continué -à danser et Phœbus à aboyer. - -Enfin le calme s'est rétabli. Pierre a commencé par dire que -certainement papa avait été chargé d'un message pour le roi et que, -grâce à son intelligence et à son sang-froid, il était arrivé sans -encombre à la Panne. - -«Non, cela n'est pas possible, il aurait été fusillé en route. - ---Il a été renvoyé par les Boches. - ---Il s'est enfui.» - -Oh! pour cela non.... On continuait à discuter, quand maman déclara -qu'il fallait attendre, sans chercher à deviner ce qui était arrivé à -papa; que nous aurions sûrement une lettre de lui nous expliquant le -mystère, que nous devrions être contentes de le savoir en bonne santé. - -Pierre était tout à fait enthousiaste! Il soutenait que le «Mystère de -la Panne», comme il l'appelait, serait un honneur pour nous et que papa -était un héros. Moi, je trouvais que Pierre était tout à fait gentil et -j'étais bien de son avis. Nous avons ainsi passé deux jours dans une -attente et une agitation incroyable. Pierre allait à la poste quatre -fois par jour. Comme il est très bien avec tous les employés, on lui -disait de suite s'il y avait des lettres pour nous quand il entrait -dans le bureau avec Phœbus. - -La dame du téléphone parlait à Phœbus. - -«Non, mon bon chien, il n'y a pas de lettre de ton maître aujourd'hui! -Tiens, voilà un sucre.» - -Et elle lui donnait un morceau de sucre, et Phœbus lui tendait la -patte pour la remercier. Enfin, le 18 juillet, nous avons reçu une -longue lettre de papa. Je la copie entièrement, car Pierre avait -raison, papa est un héros. - - - «_La Panne, 16 juillet._ - - «Mes chers enfants, - - «Enfin, me voici sur ce petit bout de Belgique qui nous reste à nous - et qui n'est pas foulé par nos barbares ennemis! Je suis au milieu - des restes de notre vaillante armée qui a défendu notre patrie pied à - pied, pouce à pouce. - - «_Ils_ ont envahi notre pays, _ils_ ont brûlé les villages; mais - ils n'ont pu éteindre le patriotisme et l'ardeur qui remplissent - nos cœurs. _Ils_ ne prendront pas ce petit coin, et ils en seront - chassés un jour, soyez-en certaines, comme je le suis moi-même. - - «Quand on voit ces hommes qui m'entourent, ces hommes qui ont - combattu depuis un an, qui sont amaigris et harassés, on regarde leur - yeux et alors... oh! alors, il n'y a plus de doute, on sent son cœur - tressaillir de joie en se disant qu'_on les aura_. - -[Illustration: «NON, MON BON CHIEN, IL N'Y A PAS DE LETTRE DE TON -MAÎTRE!»] - - «Mais vous êtes impatientes, vous voulez savoir comment je suis ici. - Oui, je comprends, mais mon cœur est si plein qu'il faut d'abord - qu'il s'épanche. - - «Et cette population d'Anvers, si vous saviez son courage, sa - dignité, sa fermeté, et son espérance! Ah! les Allemands nous croient - vaincus! Je vous assure qu'ils ont du fil à retordre avec nos braves - Belges, depuis le dernier gamin jusqu'au bourgmestre. Je vous - raconterai des faits héroïques et des faits amusants que Noémie sera - contente de mettre dans son journal. - - «Vous avez su par Désiré que je faisais partie du comité formé à - l'Hôtel de Ville pour la défense des intérêts d'Anvers et de ses - habitants. Dire les difficultés que nous avons rencontrées en toutes - choses serait trop long à narrer. Qu'il vous suffise de savoir que - nous avons subi toutes les peines: injures, vols, cruautés, horreurs - et douleurs. Tout allait de mal en pis, nous n'avions plus d'argent, - plus de pain. La ville avait payé rançon sur rançon. Pourtant, on - s'aidait mutuellement et personne ne paraissait démoralisé. - - «Un soir, le bourgmestre me fait demander, et dans son cabinet nous - nous trouvons réunis tous les membres du comité, neuf au total. Et le - bourgmestre nous fait part qu'un fait extrêmement important, qu'un de - nos espions venait de lui apprendre, devait être communiqué à notre - gouvernement, le plus tôt possible. Ce fait ne serait divulgué qu'à - la personne qui porterait le message. Après discussion, car les neuf - membres s'étaient proposés immédiatement, le bourgmestre déclara: - «M. Hollemechette va remplir cette mission. Il sait parfaitement - l'allemand. Il a toutes les qualités nécessaires... et puis il est - de Louvain, et ne croyez-vous pas qu'on lui doive cet honneur à lui, - victime de l'incendie de sa chère Université?» Oui, mes enfants, - moi qui n'avais pas pleuré depuis le jour où les Allemands sont - entrés chez nous, mes yeux se sont remplis de larmes et nous nous - sommes brusquement embrassés le bourgmestre et moi. Après, il m'a - expliqué la mission verbalement et je suis parti. C'était pendant - la nuit. Je me suis habillé en paysan et me suis rendu à la gare, - où un envoi important de veaux venait d'arriver de Hollande. Il y - avait là un groupe de Hollandais en blouse à qui l'on faisait des - difficultés pour leur laisser reprendre un train qui allait partir - pour Rozendaal. J'aurais mieux aimé aller en Hollande par la Clinge, - mais il était préférable de sortir de Belgique de n'importe quelle - manière. Je me mêlai aux paysans après m'être emparé d'un énorme - bâton, dont on se sert pour frapper les veaux et les bœufs et que - j'avais trouvé par terre près d'un tas de fumier. Le commandant de - la gare, un grand officier très bête, semblait ne savoir où donner - de la tête. Pensez donc! Des troupes qui arrivaient d'un côté, des - bestiaux de l'autre et les Hollandais qui voulaient rentrer chez eux! - Je me mis avec les crieurs et je criais dans ce patois hollandais que - je m'amusais à apprendre avec M. Nijmegen lorsqu'il venait à Louvain - pour suivre les cours de notre Université. Et pour que tout parût - plus vraisemblable je bégayais, aussi. Enfin le commandant, excédé, - nous fit tous monter dans un train en donnant l'ordre au conducteur, - un Allemand, de regarder nos papiers en cours de route. Je sortais - d'Anvers! - -[Illustration: NOUS AVONS FAIT UNE RONDE FOLLE TANDIS QUE PHŒBUS -ABOYAIT.] - - «Le train s'arrêtait toutes les demi-heures et nous ne sommes arrivés - à la frontière que le lendemain soir vers huit heures. Les autorités - voulaient remettre à plus tard l'examen de nos papiers. Mais les - paysans recommencèrent à réclamer en disant qu'ils avaient besoin - d'être chez eux et qu'ils se plaindraient. Enfin un petit lieutenant - très jeune, prit un ton autoritaire et déclara que l'on allait viser - les passeports. Je n'en avais pas et malgré la complaisance de mes - compagnons, je n'avais pas voulu leur confier qui j'étais. Mais je - comptais sur l'ivresse des Boches. Nous étions une quarantaine. - Le lieutenant ainsi que deux secrétaires restaient au moins une - demi-heure à regarder chaque papier. Je me plaçai en queue. Au bout - de deux heures environ, je vis un de mes compagnons hollandais qui, - après avoir fait viser son passeport, s'était profondément endormi - sur un banc, son paquet posé à côté de lui. A la faveur du tumulte, - je me mis près de lui, je pris ses papiers et me plaçai parmi ceux - qui attendaient. Mon tour vint. Mon cœur battait. Le lieutenant qui - commençait à perdre la tête prit mon passeport et y appliqua son - visa, lorsque son secrétaire, en le regardant, me cria: - - «Mais, imbécile, il est déjà visé.» - - «Très fort, je bégayais en patois: - - «Le lieutenant a signé, mais, pas vous, Monsieur le secrétaire. - - «--Triple idiot, tête d'abruti, ma signature n'est pas nécessaire. Va - et tais-toi. - - «--Bah! vous savez, avec vous j'aime mieux deux signatures qu'une!» - - «Il ne comprit pas, mais mes voisins sourirent. Je replaçai les - papiers dans le paquet du Hollandais et je montai dans le train. - Je n'ai respiré que dans la gare de Rozendaal, car je ne craignais - plus les Allemands! Pourtant, par excès de prudence, j'ai gardé mes - vêtements de paysan et je suis parti pour Flessingue où je me suis - embarqué pour l'Angleterre. Dans la semelle de ma chaussure j'avais - placé mes papiers d'identité d'origine belge. Ils me servirent alors - et je pus atteindre la Panne où j'ai rempli ma mission. Je reste - ici pour le moment. A Anvers, ma disparition a passé inaperçue; en - tout cas, le bourgmestre devait dire que j'étais malade. Le mieux, - mes enfants, est de venir me rejoindre au Havre. J'ai une situation - qui pourra nous faire vivre, et si nos ressources sont trop minimes, - on trouvera à travailler pour nos soldats. Je préfère que nous - soyons de nouveau réunis en attendant le moment où nous retournerons - reconstruire nos foyers détruits! - - «Je vous embrasse comme je vous aime. - - «HOLLEMECHETTE.» - - -Cette lettre avait été lue au milieu d'une grande émotion. Pierre -bondissait de temps en temps en poussant des hurrahs! et des «Vive papa -Hollemechette!» Maman était obligée de s'arrêter de temps en temps, car -la voix lui manquait. - -«Tu vois bien, me dit Pierre, que ton père avait une mission de la plus -haute importance!» - -En disant cela, il tira une des boucles de Barbe. Elle se retourna en -criant: - -«Tu es un sale Boche.» - -Pierre, furieux, lui donna une claque. Naturellement Barbe se mit à -hurler. Tantine Berthe la prit et l'emmena dans sa chambre. - -Nous avons quitté Montbrison le lendemain du jour où nous avons reçu la -lettre de papa. Nous avions beaucoup de chagrin de quitter Mme Moreau -et nos petites amies qui ont été si bonnes pour nous. Mais nous avons -promis de nous écrire souvent en attendant de nous revoir. - -Malgré notre impatience de retrouver papa, nous avons été obligés de -rester deux jours à Paris, parce que Tantine Berthe était fatiguée -du voyage. A la gare nous avons trouvé Mlle Suzanne qui nous a tous -conduits rue Bonaparte dans la maison où nous avions habité avant -d'aller à Montbrison. Seulement, les propriétaires étaient revenus. Ils -nous ont reçus avec tant de joie que nous pensons que tous les Français -sont bons. Pierre, qui est avec nous--car son papa, ne se remettant pas -de sa blessure, est actuellement en service aux ateliers de Harfleur où -se fabriquent les canons français--Pierre me dit: - -«Tous les Français sont épatants!» - -[Illustration: M. HOLLEMECHETTE REMIT LES PAPIERS A LEUR PLACE.] - -M. et Mme Lemarie ont une petite fille très jolie et très gentille. -Elle n'a que trois ans et Barbe veut toujours jouer avec elle. Elle a -des cheveux blonds, de grands yeux bleus et parle très distinctement. - -Dans la journée, elle s'amuse à balayer les petits cailloux des allées -de son jardin. Phœbus reprend sa place au soleil sur le perron et -Barbe remplit les seaux de sable. - -Nous avons été faire une visite à M. Le Peltier, au séminaire de -Saint-Sulpice. Il y avait à ce moment-là beaucoup de petits enfants qui -arrivaient d'Arras et du nord de la France et qui n'avaient plus leurs -parents! - -Je pensais que nous étions encore bien heureux d'avoir notre papa et -notre maman, car quand on a son papa et sa maman, on a encore tout au -monde. - - - _Le Havre, août 1915._ - -Nous avons revu notre papa chéri et nous voilà de nouveau tous -réunis. Nous ne sommes pas chez nous, dans notre pays, ni dans notre -chère maison, mais, comme dit papa, «nous y retournerons et nous -reconstruirons nos maisons détruites.» - -Oh! comme nous avons été émues en retrouvant papa! - -Au Havre, il nous attendait à la gare. Nous avions pris un train qui -partait à huit heures du matin de Paris et qui devait arriver au Havre -à onze heures. - -Pierre et Mme Mase sont restés à Paris; ils nous ont dit qu'ils avaient -encore des emplettes à faire; mais je sais bien qu'au fond, ils ont -voulu nous laisser seules avec papa pour les premiers jours. - -Pierre nous avait accompagnées à la gare. Naturellement nous n'avions -pas de bagages; seulement des paquets qui contenaient notre linge et -une valise dans laquelle nous avions mis nos robes. - -La gare était pleine de monde et les trains bondés. Impossible de -trouver des places, surtout parce que nous avions notre vieux Phœbus -avec nous. Quelques personnes ne semblaient pas contentes et nous -disaient presque des choses désagréables, mais d'autres étaient -aimables et expliquaient que toutes les places étaient prises. Quant -aux soldats, des permissionnaires comme nous, expliqua Pierre, ils -voulaient tous prendre Phœbus avec eux. Quand ils apprirent qu'il -avait eu la patte emportée par un boulet, ils s'écrièrent: - -[Illustration: PAPA NOUS SAISIT DANS SES BRAS TANDIS QUE PHŒBUS SAUTAIT -SUR LUI.] - -«Mais, c'est un frère! - ---C'est un poilu! Vient-il de permission ou sort-il de l'ambulance? - ---Retourne-t-il au dépôt pour repartir sur le front?» - -Enfin, c'était un tas de plaisanteries qui m'amusaient beaucoup et je -remarquais que maman et Tantine Berthe souriaient. - -Ah! ce n'était pas le voyage triste que nous avions fait en allant à -Montbrison. - -Enfin, grâce à Pierre, on nous installa dans un compartiment de -deuxième classe, bien que nous ayons des billets de troisième, et -Phœbus s'est assis près de Barbe qui tenait Francine dans ses bras. - -Il y avait une très grosse dame avec ses deux filles et deux Anglaises. -Celles-ci ne disaient rien. Quant à la grosse dame, elle voulut tout -de suite connaître l'histoire de Phœbus, avant la nôtre. Elle se -mit à déclarer avec enthousiasme qu'elle n'avait jamais vu un chien -semblable, que ses aventures étaient surprenantes et très touchantes -et qu'elle voudrait bien caresser cette bête extraordinaire. Je -dis à Phœbus de donner sa patte à cette excellente dame. Phœbus -immédiatement lui tendit sa fausse patte en lui léchant la main. - -«Mon Dieu! mon Dieu! s'écriait-elle, dire que je voyage avec un chien -héros!» - -Quand elle sut que Madeleine était partie de Louvain le lendemain de -l'arrivée des Allemands, elle sembla absolument bouleversée et s'écria: - -«Ah! mais nous les tiendrons, soyez sûres que nous les tiendrons!» - -Elle nous offrit ensuite de partager son déjeuner avec nous. Maman lui -dit que nous avions aussi des provisions. Mais elle voulut absolument -donner à Barbe et à moi des gâteaux aux amandes qu'elle avait faits -elle-même. Elle en fit manger un tout entier à Phœbus. - -Maman lui demanda si elle avait des fils à la guerre. - -«Moi, madame, j'ai cinq fils qui se battent, et mon mari dirige un -atelier où l'on fabrique des obus. Deux de mes garçons ont été décorés -de la Légion d'honneur sur le champ de bataille, le troisième a reçu -la médaille militaire, le quatrième est grièvement blessé et le dernier -est prisonnier! C'est le quatrième que je vais voir au Havre. Il y -a tant de Françaises cruellement frappées que je pense que je suis -heureuse de les avoir tous encore vivants!» - -[Illustration: PHŒBUS DONNA SA PATTE A LA GROSSE DAME ÉMERVEILLÉE.] - -Nous sommes enfin arrivées au Havre. Nous perdions la tête, tant nous -étions émues. Les mains de Tantine tremblaient en essayant de prendre -les paquets; quant à maman, elle était toute pâle. Pourtant, elle -souriait. La grosse dame nous aida à descendre de wagon. Sur le quai, -il y avait une foule de voyageurs, on pouvait à peine circuler. Tout -à coup, je me trouvai dans les bras d'un grand monsieur qui était mon -papa et qui m'embrassait en disant: - -«Ma petite Noémie, ma petite Noémie!» - -Et puis Phœbus sauta sur les épaules de papa, lui lécha la figure, -lui renversa son chapeau, enfin ce fut un brouhaha terrible, parce -que Barbe se mit à pousser des cris de joie pendant que Madeleine -embrassait papa sur une joue, et maman sur l'autre. - -Tantine seule restait calme. - -Papa nous a conduites à l'écart, dans un endroit où il y avait moins -de monde. Il s'assit; il semblait ne plus pouvoir se tenir debout. -Il avait Barbe dans ses bras, moi contre lui et Phœbus à ses pieds. -Madeleine le regardait tranquillement. Elle semblait dire: - -«Eh bien! maintenant, je suis contente, je suis de nouveau avec lui.» - -«Et Désiré, demanda maman, as-tu de ses nouvelles?» - -Papa soupira et dit: - -«Le pauvre Désiré a été grièvement blessé au genou et dans le dos. Il -n'est plus en danger et on espère pouvoir lui conserver sa jambe. Il -est ici à l'ambulance de.... - ---Mon Dieu, dit maman, allons vite vers lui.» - -Pauvre Tantine, elle était très agitée en pensant que Désiré était en -danger, et moi et Madeleine nous avions le cœur bien gros. - -Papa regarda Phœbus et s'écria: - -«Mais, mon vieux Phœbus, tu as donc une patte qui est devenue plus -noire que les autres? - ---Papa, tu ne sais donc pas que Phœbus a perdu sa jambe à la guerre et -qu'on lui en a remis une autre à Lyon et qu'il a reçu la médaille de -guerre!» - -Papa riait en caressant Phœbus. Non, il ne savait pas, il ne savait -rien! Comme nous avions des choses à nous dire! - -Depuis que nous avons retrouvé papa, Phœbus ne veut plus le lâcher -d'une minute; il le suit pas à pas. Au commencement, nous voulions -le garder avec nous à la maison, mais, impossible. Il se sauvait et -arrivait toujours à rejoindre son bon maître. Par convenance, papa ne -voulait pas de lui au bureau. Aussi, le premier jour, nous l'avions -enfermé. Il n'a pas cessé d'aboyer, ç'a été affreux; le second jour, il -s'est mis devant la porte, et quand nous avons voulu le saisir il est -parti; papa a vite couru et Phœbus l'a rattrapé. Alors, maintenant, -il va avec lui, se met à ses pieds sous son bureau et ne bouge plus. Du -reste, tout le monde le connaît. On lui ouvre les portes, on lui parle -et il y a même des gens qui lui donnent des lettres à porter à papa. - -Les bureaux du gouvernement belge sont gardés par des officiers et des -soldats. Phœbus est leur ami à tous. On lui a appris à grogner quand -on prononce le mot: _Boche_. Il hérisse ses poils et saute en fureur, -c'est drôle comme tout. - -Pierre s'amuse quelquefois à dire d'un ton indifférent: - -«Tiens, ça sent le Boche ici!» - -Phœbus se met à aboyer si furieusement que nous sommes obligés de le -faire taire. - -Il y a beaucoup de prisonniers boches au Havre. Ils sont sur des -bateaux et gardés par des soldats en convalescence qui ont été -blessés. Quand ils reviennent des quais où ils déchargent des bateaux, -spécialement du matériel de guerre, on cherche à les voir, mais il -faut des autorisations, car on leur dirait des injures. Un jour nous -sommes parvenus sur le quai. Quelques-uns ont un air arrogant, surtout -les officiers. Pierre se contient devant eux parce qu'il trouve que -les Français doivent être _magnanimes_ avec l'ennemi. Mais quelle vie -nous avons eue avec Phœbus! Nous ne pouvions imaginer qu'il aurait une -telle rage en voyant les Boches. Heureusement que papa était avec nous, -car il n'y a qu'à lui qu'il obéit un peu. - -Pierre cria tout à coup: - -«Tiens voilà les prisonniers boches; courons pour les voir.» - -Papa n'a pas voulu marcher plus vite, il s'est arrêté simplement; il -me donnait la main, de l'autre il tenait Barbe. Phœbus, ne sachant -pourquoi, s'était assis tranquillement sur son derrière comme il fait -toujours quand nous restons en place. - -Tout à coup, les Boches débouchent en face de nous. Phœbus lève la -tête, ses poils se hérissent et il bondit en avant. Papa a juste le -temps de l'appeler et de le saisir par son collier. Mais il a eu toutes -les peines du monde à le tenir. Alors, nous sommes partis et Phœbus -s'est calmé, mais en continuant de grogner pendant longtemps. - -Barbe le prenait par le cou, en mettant sa poupée à cheval sur son dos, -et lui expliquait qu'il fallait être raisonnable et ne pas aboyer. Je -l'écoutais, elle lui répétait mot pour mot ce que Tantine lui avait dit -à propos d'un caprice qu'elle avait eu dernièrement. - -Nous avons revu Louis Gersen, l'artilleur conducteur de chiens avec qui -Phœbus a fait la guerre. Il a été très grièvement blessé et il a été -soigné à l'ambulance où Madeleine va chaque jour. Il a été très heureux -de revoir Phœbus, «son premier compagnon de guerre». - -Pierre taquine souvent Madeleine à propos de Louis Gersen. La première -fois, elle a seulement rougi et nous avons bien ri, et puis j'ai vu que -cela faisait de la peine à Madeleine. Alors j'ai dit à Pierre de ne -plus la contrarier. - -Nous voici installés pour le moment au Havre, en attendant de retourner -dans notre cher Louvain. Papa a un emploi au siège du gouvernement -belge; il y passe toutes ses journées, et souvent le soir il rapporte -du travail à faire. - -Tantine reste à la maison avec Barbe, tandis que je vais à l'école. - -Maman et Madeleine sont dans un atelier où l'on confectionne des -vêtements militaires. - -Nous habitons dans une jolie petite villa située entre Sainte-Adresse -et le Havre, boulevard du Roi-Albert, de façon à être tout près des -bureaux de papa. Nous vivons avec M. et Mme Mase et Pierre. Nous -prenons nos repas tous ensemble. C'est Tantine Berthe et Mme Mase qui -s'occupent du ménage, car nous n'avons qu'une servante pour faire les -gros ouvrages et, comme dit maman, il y a tant de choses à raccommoder -avec les enfants! Nous cousons bien un peu, mais nous n'avons pas -beaucoup de temps. Le dimanche nous sortons quelquefois avec papa; -c'est assez rare que nous ayons ce plaisir, car il va quelquefois à la -Panne où sont le Roi et la Reine des Belges, pour porter des rapports -ou recevoir des ordres. Nous allons aussi le dimanche dans un refuge où -l'on abrite des Belges. Maman et Madeleine font la soupe et s'occupent -des petits enfants. Je suis encore trop petite pour être très utile, -mais j'aide tout le monde à faire des commissions. Ce qui nous amuse -le plus c'est de voir, dans les rues, une quantité d'Anglais qui se -promènent. Ils ont l'air si gentils, si bons garçons avec leur canne à -la main et leur petite pipe de bruyère! Pierre arrive toujours à leur -parler, et bien qu'il ne sache pas l'anglais et que les soldats, eux, -ne sachent pas le français, ils se comprennent et ont même de longues -conversations ensemble. - -Pierre est ici; son papa est toujours à l'usine de Harfleur et fabrique -des canons. Il continue à avoir mal à la jambe; on craint qu'il ne -puisse pas retourner sur le front; mais on n'ose pas le lui dire. - -Désiré a pu conserver sa jambe, mais il boite et vient d'être réformé. -Il a trouvé aussi un emploi dans les bureaux avec papa. - -Maintenant que nous sommes de nouveau tous ensemble, notre vie va -s'écouler sans que les événements soient assez intéressants pour les -noter. Je veux aussi beaucoup travailler à l'école, parce que je suis -avec des petites Françaises qui sont très intelligentes et que je -désire de tout mon cœur m'instruire sur tout ce qui touche à la France. - -Pierre est au lycée. Le soir, nous avons nos devoirs à faire. Je n'ai -donc plus le temps d'écrire mon Journal. Mais quand nous reviendrons -à Louvain et que nous serons de nouveau dans notre cher pays, si le -directeur du _Journal des Enfants_ pense que le récit de notre retour -en Belgique peut encore toucher ceux que mon histoire a émus, je -l'écrirai et je lui enverrai mon cahier. - -[Illustration] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Je commence mon journal 1 - - Pauvre Louvain 15 - - Parmi les ruines 31 - - Phœbus contre les Boches 51 - - Adieu Belgique! 65 - - Un nouvel ami 79 - - Première lettre de papa 91 - - Tristes nouvelles de Belgique 111 - - La patte noire de Phœbus 125 - - Papa est à Anvers 139 - - Les faits d'armes de Désiré 153 - - Tous réunis! 169 - - -735-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--p12-19. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - - Page 26: «chéris» remplacé par «chéries» (en nous appelant ses - chéris, ses pauvres chéries....) - Page 32: «pâlisait» par «pâlissait» (et a vu qu'elle pâlissait) - Page 45: «pas pas» par «pas» (maman n'a pas dormi) - Page 86: «rtès» par «très» (j'ai toujours le cœur très gros) - Page 118: «a a» par «» (il les a mis) - - - - - -End of Project Gutenberg's Noémie Hollemechette, by Magdeleine du Genestoux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOÉMIE HOLLEMECHETTE *** - -***** This file should be named 52829-0.txt or 52829-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/8/2/52829/ - -Produced by the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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