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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, -le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....] - - - NAPOLÉON III - - EMPEREUR DES FRANÇAIS - - CE LIVRE - - OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ - - DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE - - ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES - - QUI DOIT SURTOUT SA FORCE - - A UNE AUGUSTE IMPULSION - - EST DÉDIÉ - - PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR - - J. BERTRAND PAYNE - - - - -ÉLAINE - - -Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle, -Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu -sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les -premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur -éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui -fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées -sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de -son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs, -et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela, -chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la -tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la -housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt -elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à -elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu -avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites, -avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu -lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit -avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot. -Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas -été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et -sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie. - -Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de -Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui -avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois -qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le -prix. - -Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps -avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes -du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche -grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui -s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car -en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés -et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces. -Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous -deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent -jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse, -de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi, -avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur -vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune -entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds -ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La -couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur -elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur -plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la -plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu -seras roi.» - -Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les -pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant: -«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard, -appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public: -il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux; -nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est -le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes -et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui, -dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!» -Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et -toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq -diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se -concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une -valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la -bouche sur ses projets. - -Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui -tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement -qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à -Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été -malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez -assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le -savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes -de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à -regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur -Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de -Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que -plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au -moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter -le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa -à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine -fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui -se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt -parti, que Genièvre reprit: - -«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort. -Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont, -au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera -contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que -le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile: -«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant, -reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer. - -[Illustration: La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, -tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.] - -Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade -de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque -brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers, -je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant -ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde, -sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais: -Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté; -et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi -en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout? -Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de -mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à -votre époux sans reproche?» - -Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux, -Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon -époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais -adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon -infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui -qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque -brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table -ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des -vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en -est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du -soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous -savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles: -allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre -songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent -bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.» - -Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure -ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que -j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si -c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant -vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais -écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que -les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à -savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre -victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la -palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre -digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la -gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement -bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne -court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans -lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.» - -Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à -cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit -un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et -là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il -se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à -l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides, -qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné -de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat -avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui -venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche -créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il -s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt -réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat -lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom -t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner -en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table -d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table -ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.» - -[Illustration: Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur.] - -Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais -partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard, -l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot -pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je -suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous -prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les -miennes.» - -Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon -fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait, -son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec -simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le -prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le -butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais -Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera -à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le -placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois -lois aussi volontaire qu'auparavant. - ---Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien, -devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que -je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin -et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car, -chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant -dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait -coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement -dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une -plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner -le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela -était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui -plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas -être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir; -tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer. - ---Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en -m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu. -C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami; -si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle -eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille, -si vous voulez.--Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta -le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples -damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom, -tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie -en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec -courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était -que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines, -mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle -comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au -lien qui l'unit à ses pareilles.» - -Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la -voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux -et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il -portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain, -avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre, -péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de -tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat: -mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui -se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à -l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était, -il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place -à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle -les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de -deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup -d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima -d'un amour qui devait lui être fatal. - -Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus -aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute -gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps -moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci -le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y -joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent -beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur -répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation -tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit -du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui, -lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre -ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le -prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille, -nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes -dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier. -Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit -encore une fois les païens sur la colline de Badon. - -[Illustration: Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, -gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, -leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.] - ---Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la -douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné, -vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la -retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.» -Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part, -avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti -à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes -batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur -Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres -pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux -roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une -seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de -l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître, -lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient -trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et, -plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus -d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à -la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le -nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu -ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume, -comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une -voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi, -quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos -guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne, -il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette -guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son -pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.» - -Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout -bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et -quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était -gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque -le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage -de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà -et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez -Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser -à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné. -Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un -peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine, -trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la -forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans -ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier -vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le -silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée, -jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la -pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord, -comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le -long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot -crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança -comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe -destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié -jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda, -et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit -la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait -pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte -de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle -était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle -d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent -désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa -répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne -sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles), -voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?--Non, en vérité, dit-il, -belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux -qui me connaissent le savent bien.--En vérité? répondit-elle. Alors en -portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble -seigneur.» - -Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et -répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre -enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était -une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en -souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant -pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine -et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine -reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère. -Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui -disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon -retour.--Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.» -A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la -crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du -château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois, -trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser, -et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent -ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas -soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa -figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta -à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle -considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce -qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour, -prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie. - -Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le -long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin -de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait -prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le -blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres, -sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces -étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la -verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des -trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui -de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit. - -[Illustration: Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent -attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.] - -Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des -ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe, -rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais -tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette -révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus -cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit -que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand -Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un -chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon, -le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles, -sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire -que j'ai vu.» - -Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de -Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers -la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un -arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi -à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge, -reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en -broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière -lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à -son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et -des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois -sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel -ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le -travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête, -brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au -jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je -suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a -plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à -ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur, -à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien -savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda -avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes -sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient -la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent -soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement -qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un -ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler, -et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment -jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans -la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du -paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels -il dirigea ses coups. - -Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot, -qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui -voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât -presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce? -à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de -l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?--Quand donc avez-vous -vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est -point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons -bien.--Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une -ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire -qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent -leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que -soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une -vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque -vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses -qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne, -ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance -portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du -cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta. - -Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un -chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il -gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur -le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant -été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose -semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la -barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde -qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour -proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles -était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent: -«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un -diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un -prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux, -et vous recommande de ne pas me suivre.» - -Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine, -dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et -s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon -de lance.--Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je -crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.--Mais j'en meurs déjà, -dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri -et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa -et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta -et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre -la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le -bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les -trembles sans cesse frémissants. - -Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti, -chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches -vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon -en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous -avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son -prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.--A Dieu ne -plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons -vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité, -plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans -secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez -le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être -loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers -et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop -hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui -ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à -nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant, -remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa -santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez -trouvé.» - -En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui -formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors -se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur -chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son -printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon -chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela -il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle -à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur -de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à -quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers. - -Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait -au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui -était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour -acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il -était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir -séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui -dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?--Non -vraiment, sire, dit-elle.--Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la -reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas -remporté votre prix?--Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui -ressemblait.--Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était -lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine -répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot -me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires -tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant -qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la -victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au -roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure, -afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne -prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté: - - «Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra - parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une - gloire plus pure.» - -Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de -notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité, -de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son -ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je -connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais -pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand -Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres -alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui -l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de -sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant -aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que -Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait -sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute -le don de quelque gentille damoiselle. - ---Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En -disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher -sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du -grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de -la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient -pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le -palais orgueilleuse et pâle. - -Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son -diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités -excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au -château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans -ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot, -monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?--Il -a remporté le prix.--Je le savais, dit-elle.--Mais il a quitté la -joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la -lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et -fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque -survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et -l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi -sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les -environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui -dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le -chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra -le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons -bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.» - -A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle, -politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et -jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure? -des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite -d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur -sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs -du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs -brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons, -soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il -mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre -ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi, -pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous -pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous -si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée? -Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier -le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les -vents?--Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme -nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de -vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu. -«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés -d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en -moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal! -c'est bien lui!--J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement, -quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.--Et si -je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers -(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je -vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que -sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand -souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils -parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas. -Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais -je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est -pas d'autre que je puisse aimer.--Oui, en vérité, par la mort de Dieu, -dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez -ce que savent les autres et qui il aime.--Ainsi soit-il,» s'écria -Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en -disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre -manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer? -Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille? -peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser -notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je -pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est -caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le -diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner; -et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main. -Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille -fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous -pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous -apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.» - -Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le -recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval, -et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla -gaiement. - -Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que -le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain -seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver -le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement -j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime, -et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai -remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa -retraite.» - -Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop -courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien -que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.» - -Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta -stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche, -suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la -course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et -de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les -langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot, -messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent -sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient -curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart -préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille -dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles. -Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que -Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une -pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille -du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce -point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot -et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils -échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais -pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied -son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent -comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient -raison. - -Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui -gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu -qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul, -caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la -faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon -bon père, voulez-vous que je perde la raison?--Non, dit-il, sûrement -non.--Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher -Lavaine.--Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez, -dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles -de son compagnon.--Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que -je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son -diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de -négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est -déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné -comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de -secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue -de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable -aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses -couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père, -hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon -enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que -nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre... -Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la -bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire. -Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.» - -Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et -pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de -son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes, -il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son -cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle -était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons -l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur -et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna -avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers -le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle -vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un -cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle -s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il -fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment -savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la -jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride -et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues -étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique, -et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents -éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa -sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord, -elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique -déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était -encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne -l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter -dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il -dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains -gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles -se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le -voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné -comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur -et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille, -éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore -blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre -prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle -se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté -toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue, -quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le -diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du -malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il -donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le -plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque -repos.--Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon -seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là? -Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur, -restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur -se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit -l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler -davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait -compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre -côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le -gagnât. - -Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous -les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre -et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle -se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la -grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme -dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier -et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa -blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois -agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le -modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours -avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude -nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme -encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive -pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite, -habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science -de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au -malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son -amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée, -regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable -tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de -celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre; -et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier. -Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et -de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était -enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné -dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa -perfidie. - -Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus -d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes -pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque -le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce -image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa -sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant -que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne -répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid. - - -[Illustration: Élaine se leva alors, prit sa course à travers les -champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un -fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.] - - -Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie; -mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le -chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les -champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne -peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de -même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme -de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute -une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre, -ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter: -«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt -sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos. -«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau -elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.» - -Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie, -tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa -charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle -venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si -je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs -de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune -fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens: -«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui -tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service -que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon -pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva -la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit -qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec -eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard -Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me -faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.» -Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra -mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.--Parlez. Si je vis et -j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout -d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi -mourir.--Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine, -étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre -amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me -marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant -je n'aurai jamais de femme.--Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens -pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre -figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non, -le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide -pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses -propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié -de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas -être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes -beaux jours sont passés.--Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il, -mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le -premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui -vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de -vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui -sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge; -alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais -autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre -bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un -territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers, -si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez -de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos -querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de -vous, et ne puis faire davantage.» - -Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la -mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis -elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba, -et ou remporta évanouie à sa tour. - -Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau -noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera -à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire -Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer -sa passion.» - -Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le -ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya -chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après -avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur -les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le -heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le -léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le -tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le -regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main, -ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se -montra discourtois. - -Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti, -il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail -vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image -se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille. -Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le -remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent: -«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même -calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme -une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se -fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses -chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent. - -Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: _L'Amour -et la Mort._ Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux -son chant. - -«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est -la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux, -non, je ne le sais pas. - -«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer? -la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi -mourir. - -«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble -faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux; -non, je ne le sais pas. - -«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre -la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi -mourir.» - -Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était -en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine. -Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant: -«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque -mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de -crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin -éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante: -«Laissez-moi mourir.» - -De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier, -en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble -étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur -la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la -jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens -une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement -du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me -croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous -demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire -remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier. -Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le -peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant -avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point -aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous -eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant; -mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis -alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai; -mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse -enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je -trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne -n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me -voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait -mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire. -Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même -aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et -après mon long voyage je goûterai le repos.--Paix, dit son père. O mon -enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous -pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous -jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous -méprise tous?» - -Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots: -«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie -peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds. -Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette -affliction, il a ruiné notre maison.» - -A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon -cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de -ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les -hommes qui me semble le plus grand. - ---Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il -voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce -que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde, -c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le -paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?» - -Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père, -je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces -bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à -d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait -d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans -pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je -puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant -aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon -amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois -désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez -contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que -vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père; -dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je -meure.» - -L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme -après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot, -une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour -Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec -joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais -il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous -sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre -et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une -fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la -lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur -elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura -abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai -morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi -aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur -cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la -rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la -cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même -aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre -vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à -la porte de ce palais.» - -Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus -elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son -imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent; -la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle -mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat. - -Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux -frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière -passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le -ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du -plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours -vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes -et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le -corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en -sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries, -baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour -toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en -larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par -lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans -sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la -couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était -tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était -belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on -eût dit qu'elle souriait. - -Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre -pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux -difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort -d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait -combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il -l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le -messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa -statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec -le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre -d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les -murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan. - -Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve -un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot -s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous -dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai -gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet -pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un -cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son -petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et -je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme -nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner -tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends -qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas -celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour -remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de -bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à -moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.» - - -[Illustration: Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de -leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la -main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.] - -Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une -à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et -les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout -vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main -froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et -répliqua: - -«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez, -Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage. -Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il -est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années -fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon -cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que -cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur -étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre. -Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant -le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour -votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie, -jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de -votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même -je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle -la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée. -Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez, -je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux; -dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel -celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une -plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que -ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par -la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai -maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.» - -Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre, -grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et -frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres -diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors -pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre, -à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous -ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa -lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée, -souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit. - -Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment -pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la -porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en -gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de -marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner; -mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure -que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque -montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est -enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être -la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle -est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus -pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que -notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.» - -Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des -chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de -face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur -donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la -jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais. -A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant. -Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine -elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la -lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa -le sceau et lut: ce fut tout. - -«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois -la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux, -car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et -mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère -attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à -toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et -accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot, -aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.» - -Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames -pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui -reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les -lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore. - -Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon -souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la -mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne -et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. -Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon -âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma -qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, -pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses -frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et -d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma -nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé -d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais -ingénié pour la sauver d'elle-même.» - -Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après -la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de -la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et -la reine baissa les siens quand il ajouta: - -«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce -qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers -le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour -n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer -ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne -d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un -vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des -détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais -faire mieux; mais elle refusa et mourut.» - - -[Illustration: Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture -seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du -roi à celle qui reposait silencieuse.] - - -Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce -sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table -ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.» - -Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur, -suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son -habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune -tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue; -elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique -sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la -poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa -tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot -sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son -douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa -tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté; -mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par -les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun -chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part, -s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour -était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de -l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le -front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande -affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit: - -«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le -plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à -mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant -les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les -plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un -nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait -pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car -la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu -aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi -seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les -morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant -solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils -nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le -grand sire Lancelot du Lac.» - -Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que -vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût -été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir -pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour -être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais -l'amour veut être libre et sans chaînes. - ---L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le -roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de -ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de -meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure? -Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois, -encore libre, et noble, je le sais.» - -[Illustration: Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à -l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit -dans une anse et regarda l'eau qui serpentait] - - -Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit -ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui -avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les -flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez, -damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine. -Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin -... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt -l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine, -si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte -croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à -mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il -insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche: -Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le -rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se -faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me -donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le -fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant -sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car -qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des -chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à -l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une -partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en -divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, le pécheur -paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il -ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens -qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le -voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais -pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me -prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et -me plonger parmi les débris tombés des montagnes.» - -Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant -qu'il mourrait un jour en état de sainteté. - - -FIN D'ÉLAINE - - -Liste des illustrations - -Pl. 1. ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis -dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche.... - -Pl. 2. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, -tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. - -Pl. 3. Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur. - -Pl. 4. Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par -la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les -yeux et lut sur les traits de Lancelot. - -Pl. 5. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent -attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin. - -Pl. 6. Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... -Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans -l'un et l'autre crépuscule. - -Pl. 7. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, -et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et -au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries. - -Pl. 8. Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et -dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle -qui reposait silencieuse. - -Pl. 9. Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un -petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 *** diff --git a/old/52592-h/52592-h.htm b/old/52592-h/52592-h.htm deleted file mode 100644 index 882e909..0000000 --- a/old/52592-h/52592-h.htm +++ /dev/null @@ -1,1530 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Élaine, by Alfred Tennyson. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -a:link {color: #000099; text-decoration: none; } - -v:link {color: #000099; text-decoration: none; } - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - - -.caption {font-size: 0.8em; - font-family: arial; } - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - - - - </style> - </head> -<body> - - -<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 ***</div> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover00.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/titlepage.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<h1>ÉLAINE</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>ALFRED TENNYSON</h2> - - -<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4> - -<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4> - -<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5> - - -<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5> - -<h5>D'APRÈS</h5> - -<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4> - - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5> - -<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5> - - -<h5>1867</h5> -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai001004"></a> -<img src="images/elai_001004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption"> ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa -main droite, la lettre dans sa main gauche....</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p><a href="#Liste_des_illustrations">Liste des illustrations</a></p> - -<hr class="tb" /> -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p> - -<h4>NAPOLÉON III</h4> - -<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p> - -<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p> - -<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p> - - -<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="ELAINE" id="ELAINE">ÉLAINE</a></h3> - - -<p>Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle, -Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu -sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les -premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur -éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui -fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées -sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de -son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs, -et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela, -chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la -tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la -housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt -elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à -elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu -avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites, -avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu -lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit -avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot. -Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas -été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et -sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.</p> - -<p>Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de -Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui -avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois -qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le -prix.</p> - -<p>Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps -avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes -du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche -grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui -s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car -en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés -et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces. -Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous -deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent -jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse, -de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi, -avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur -vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune -entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds -ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La -couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur -elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur -plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la -plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu -seras roi.»</p> - -<p>Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les -pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant: -«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard, -appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public: -il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux; -nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est -le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes -et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui, -dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!» -Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et -toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq -diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se -concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une -valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la -bouche sur ses projets.</p> - -<p>Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui -tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement -qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à -Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été -malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez -assister à ces belles joutes?—Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le -savez bien.—Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes -de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à -regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur -Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de -Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que -plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au -moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter -le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa -à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine -fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui -se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt -parti, que Genièvre reprit:</p> - -<p>«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort. -Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont, -au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera -contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que -le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile: -«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant, -reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai002004"></a> -<img src="images/elai_002004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption"> La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur -elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade -de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque -brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers, -je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant -ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde, -sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais: -Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté; -et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi -en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout? -Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de -mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à -votre époux sans reproche?»</p> - -<p>Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux, -Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon -époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais -adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon -infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui -qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque -brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table -ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des -vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en -est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du -soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous -savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles: -allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre -songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent -bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»</p> - -<p>Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure -ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que -j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si -c'était celle de son Dieu?—En vérité, dit la reine, un enfant -vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais -écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que -les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à -savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre -victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la -palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre -digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la -gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement -bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne -court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans -lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»</p> - -<p>Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à -cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit -un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et -là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il -se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à -l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides, -qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné -de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat -avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui -venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche -créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il -s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt -réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat -lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom -t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner -en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table -d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table -ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai003004"></a> -<img src="images/elai_003004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une -chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il -vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une -hauteur.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais -partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard, -l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot -pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je -suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous -prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les -miennes.»</p> - -<p>Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon -fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait, -son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec -simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le -prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le -butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?—Pardonnez-lui; mais -Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera -à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le -placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois -lois aussi volontaire qu'auparavant.</p> - -<p>—Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien, -devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que -je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin -et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car, -chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant -dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait -coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement -dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une -plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner -le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela -était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui -plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas -être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir; -tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.</p> - -<p>—Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en -m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu. -C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami; -si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle -eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille, -si vous voulez.—Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta -le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples -damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom, -tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie -en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec -courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était -que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines, -mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle -comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au -lien qui l'unit à ses pareilles.»</p> - -<p>Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la -voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux -et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il -portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain, -avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre, -péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de -tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat: -mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui -se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à -l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était, -il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place -à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle -les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de -deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup -d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima -d'un amour qui devait lui être fatal.</p> - -<p>Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus -aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute -gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps -moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci -le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y -joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent -beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur -répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation -tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit -du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui, -lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre -ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le -prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille, -nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes -dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier. -Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit -encore une fois les païens sur la colline de Badon.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai004004"></a> -<img src="images/elai_004004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, -gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, -leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>—Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la -douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné, -vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la -retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.» -Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part, -avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti -à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes -batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur -Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres -pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux -roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une -seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de -l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître, -lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient -trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et, -plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus -d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à -la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le -nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu -ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume, -comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une -voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi, -quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos -guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne, -il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette -guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son -pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»</p> - -<p>Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout -bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et -quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était -gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque -le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage -de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà -et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez -Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser -à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné. -Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un -peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine, -trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la -forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans -ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier -vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le -silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée, -jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la -pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord, -comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le -long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot -crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança -comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe -destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié -jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda, -et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit -la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait -pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte -de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle -était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle -d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent -désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa -répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne -sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles), -voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?—Non, en vérité, dit-il, -belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux -qui me connaissent le savent bien.—En vérité? répondit-elle. Alors en -portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble -seigneur.»</p> - -<p>Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et -répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre -enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était -une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en -souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant -pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine -et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine -reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère. -Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui -disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon -retour.—Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.» -A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la -crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du -château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois, -trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser, -et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent -ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas -soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa -figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta -à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle -considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce -qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour, -prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.</p> - -<p>Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le -long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin -de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait -prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le -blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres, -sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces -étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la -verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des -trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui -de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai005004"></a> -<img src="images/elai_005004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent -attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des -ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe, -rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais -tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette -révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus -cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit -que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand -Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un -chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon, -le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles, -sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire -que j'ai vu.»</p> - -<p>Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de -Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers -la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un -arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi -à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge, -reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en -broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière -lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à -son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et -des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois -sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel -ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le -travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête, -brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au -jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je -suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a -plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à -ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur, -à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien -savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda -avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes -sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient -la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent -soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement -qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un -ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler, -et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment -jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans -la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du -paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels -il dirigea ses coups.</p> - -<p>Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot, -qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui -voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât -presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce? -à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de -l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?—Quand donc avez-vous -vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est -point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons -bien.—Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une -ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire -qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent -leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que -soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une -vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque -vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses -qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne, -ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance -portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du -cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.</p> - -<p>Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un -chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il -gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur -le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant -été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose -semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la -barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde -qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour -proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles -était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent: -«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un -diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un -prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux, -et vous recommande de ne pas me suivre.»</p> - -<p>Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine, -dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et -s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon -de lance.—Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je -crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.—Mais j'en meurs déjà, -dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri -et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa -et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta -et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre -la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le -bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les -trembles sans cesse frémissants.</p> - -<p>Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti, -chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches -vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon -en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous -avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son -prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.—A Dieu ne -plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons -vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité, -plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans -secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez -le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être -loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers -et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop -hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui -ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à -nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant, -remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa -santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez -trouvé.»</p> - -<p>En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui -formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors -se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur -chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son -printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon -chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela -il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle -à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur -de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à -quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.</p> - -<p>Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait -au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui -était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour -acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il -était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir -séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui -dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?—Non -vraiment, sire, dit-elle.—Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la -reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas -remporté votre prix?—Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui -ressemblait.—Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était -lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine -répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot -me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires -tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant -qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la -victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au -roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure, -afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne -prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:</p> - -<blockquote> - -<p>«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra -parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une -gloire plus pure.»</p></blockquote> - -<p>Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de -notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité, -de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son -ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je -connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais -pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand -Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres -alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui -l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de -sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant -aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que -Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait -sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute -le don de quelque gentille damoiselle.</p> - -<p>—Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En -disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher -sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du -grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de -la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient -pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le -palais orgueilleuse et pâle.</p> - -<p>Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son -diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités -excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au -château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans -ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot, -monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?—Il -a remporté le prix.—Je le savais, dit-elle.—Mais il a quitté la -joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la -lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et -fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque -survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et -l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi -sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les -environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui -dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le -chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra -le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons -bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»</p> - -<p>A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle, -politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et -jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure? -des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite -d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur -sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs -du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs -brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons, -soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il -mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre -ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi, -pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous -pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous -si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée? -Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier -le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les -vents?—Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme -nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de -vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu. -«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés -d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en -moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal! -c'est bien lui!—J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement, -quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.—Et si -je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers -(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je -vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que -sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand -souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils -parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas. -Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais -je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est -pas d'autre que je puisse aimer.—Oui, en vérité, par la mort de Dieu, -dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez -ce que savent les autres et qui il aime.—Ainsi soit-il,» s'écria -Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en -disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre -manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer? -Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille? -peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser -notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je -pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est -caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le -diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner; -et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main. -Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille -fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous -pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous -apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»</p> - -<p>Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le -recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval, -et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla -gaiement.</p> - -<p>Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que -le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain -seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver -le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement -j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime, -et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai -remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa -retraite.»</p> - -<p>Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop -courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien -que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»</p> - -<p>Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta -stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche, -suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la -course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et -de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les -langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot, -messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent -sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient -curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart -préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille -dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles. -Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que -Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une -pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille -du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce -point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot -et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils -échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais -pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied -son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent -comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient -raison.</p> - -<p>Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui -gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu -qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul, -caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la -faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon -bon père, voulez-vous que je perde la raison?—Non, dit-il, sûrement -non.—Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher -Lavaine.—Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez, -dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles -de son compagnon.—Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que -je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son -diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de -négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est -déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné -comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de -secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue -de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable -aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses -couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père, -hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon -enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que -nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre... -Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la -bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire. -Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»</p> - -<p>Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et -pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de -son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes, -il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son -cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle -était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons -l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur -et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna -avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers -le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle -vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un -cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle -s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il -fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment -savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la -jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride -et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues -étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique, -et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents -éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa -sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord, -elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique -déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était -encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne -l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter -dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il -dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains -gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles -se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le -voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné -comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur -et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille, -éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore -blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre -prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle -se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté -toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue, -quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le -diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du -malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il -donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le -plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque -repos.—Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon -seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là? -Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur, -restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur -se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit -l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler -davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait -compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre -côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le -gagnât.</p> - -<p>Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous -les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre -et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle -se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la -grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme -dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier -et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa -blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois -agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le -modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours -avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude -nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme -encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive -pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite, -habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science -de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au -malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son -amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée, -regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable -tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de -celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre; -et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier. -Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et -de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était -enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné -dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa -perfidie.</p> - -<p>Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus -d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes -pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque -le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce -image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa -sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant -que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne -répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai006004"></a> -<img src="images/elai_006004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Élaine se leva alors, prit sa course à travers les -champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un -fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie; -mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le -chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les -champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne -peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de -même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme -de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute -une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre, -ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter: -«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt -sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos. -«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau -elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»</p> - -<p>Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie, -tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa -charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle -venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si -je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs -de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune -fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens: -«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui -tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service -que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon -pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva -la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit -qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec -eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard -Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me -faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.» -Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra -mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.—Parlez. Si je vis et -j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout -d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi -mourir.—Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine, -étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre -amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me -marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant -je n'aurai jamais de femme.—Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens -pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre -figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non, -le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide -pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses -propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié -de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas -être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes -beaux jours sont passés.—Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il, -mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le -premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui -vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de -vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui -sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge; -alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais -autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre -bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un -territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers, -si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez -de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos -querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de -vous, et ne puis faire davantage.»</p> - -<p>Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la -mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis -elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba, -et ou remporta évanouie à sa tour.</p> - -<p>Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau -noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera -à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire -Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer -sa passion.»</p> - -<p>Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le -ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya -chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après -avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur -les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le -heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le -léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le -tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le -regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main, -ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se -montra discourtois.</p> - -<p>Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti, -il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail -vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image -se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille. -Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le -remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent: -«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même -calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme -une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se -fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses -chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.</p> - -<p>Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: <i>L'Amour -et la Mort.</i> Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux -son chant.</p> - -<p>«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est -la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux, -non, je ne le sais pas.</p> - -<p>«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer? -la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi -mourir.</p> - -<p>«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble -faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux; -non, je ne le sais pas.</p> - -<p>«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre -la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi -mourir.»</p> - -<p>Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était -en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine. -Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant: -«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque -mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de -crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin -éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante: -«Laissez-moi mourir.»</p> - -<p>De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier, -en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble -étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur -la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la -jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens -une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement -du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me -croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous -demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire -remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier. -Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le -peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant -avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point -aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous -eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant; -mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis -alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai; -mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse -enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je -trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne -n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me -voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait -mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire. -Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même -aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et -après mon long voyage je goûterai le repos.—Paix, dit son père. O mon -enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous -pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous -jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous -méprise tous?»</p> - -<p>Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots: -«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie -peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds. -Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette -affliction, il a ruiné notre maison.»</p> - -<p>A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon -cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de -ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les -hommes qui me semble le plus grand.</p> - -<p>—Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il -voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce -que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde, -c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le -paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»</p> - -<p>Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père, -je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces -bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à -d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait -d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans -pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je -puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant -aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon -amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois -désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez -contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que -vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père; -dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je -meure.»</p> - -<p>L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme -après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot, -une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour -Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec -joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais -il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous -sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre -et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une -fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la -lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur -elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura -abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai -morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi -aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur -cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la -rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la -cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même -aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre -vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à -la porte de ce palais.»</p> - -<p>Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus -elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son -imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent; -la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle -mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.</p> - -<p>Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux -frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière -passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le -ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du -plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours -vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes -et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le -corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en -sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries, -baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour -toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en -larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par -lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans -sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la -couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était -tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était -belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on -eût dit qu'elle souriait.</p> - -<p>Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre -pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux -difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort -d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait -combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il -l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le -messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa -statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec -le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre -d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les -murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.</p> - -<p>Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve -un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot -s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous -dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai -gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet -pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un -cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son -petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et -je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme -nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner -tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends -qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas -celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour -remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de -bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à -moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai007004"></a> -<img src="images/elai_007004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de -leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la -main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.</p></div> - -<hr class="r5" /> - -<p>Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une -à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et -les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout -vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main -froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et -répliqua:</p> - -<p>«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez, -Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage. -Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il -est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années -fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon -cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que -cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur -étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre. -Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant -le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour -votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie, -jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de -votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même -je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle -la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée. -Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez, -je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux; -dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel -celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une -plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que -ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par -la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai -maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»</p> - -<p>Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre, -grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et -frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres -diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors -pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre, -à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous -ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa -lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée, -souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.</p> - -<p>Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment -pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la -porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en -gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de -marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner; -mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure -que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque -montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est -enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être -la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle -est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus -pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que -notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»</p> - -<p>Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des -chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de -face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur -donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la -jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais. -A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant. -Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine -elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la -lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa -le sceau et lut: ce fut tout.</p> - -<p>«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois -la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux, -car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et -mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère -attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à -toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et -accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot, -aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»</p> - -<p>Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames -pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui -reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les -lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.</p> - -<p>Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon -souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la -mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne -et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. -Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon -âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma -qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, -pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses -frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et -d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma -nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé -d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais -ingénié pour la sauver d'elle-même.»</p> - -<p>Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après -la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de -la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et -la reine baissa les siens quand il ajouta:</p> - -<p>«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce -qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers -le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour -n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer -ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne -d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un -vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des -détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais -faire mieux; mais elle refusa et mourut.»</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai008004"></a> -<img src="images/elai_008004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture -seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du -roi à celle qui reposait silencieuse.</p></div> - -<hr class="r5" /> - -<p>Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce -sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table -ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»</p> - -<p>Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur, -suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son -habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune -tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue; -elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique -sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la -poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa -tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot -sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son -douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa -tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté; -mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par -les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun -chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part, -s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour -était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de -l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le -front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande -affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:</p> - -<p>«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le -plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à -mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant -les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les -plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un -nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait -pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car -la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu -aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi -seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les -morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant -solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils -nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le -grand sire Lancelot du Lac.»</p> - -<p>Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que -vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût -été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir -pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour -être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais -l'amour veut être libre et sans chaînes.</p> - -<p>—L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le -roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de -ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de -meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure? -Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois, -encore libre, et noble, je le sais.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai009004"></a> -<img src="images/elai_009004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit -ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait</p></div> -<hr class="r5" /> - - -<p>Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit -ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui -avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les -flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez, -damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine. -Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin -... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt -l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine, -si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte -croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à -mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il -insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche: -Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le -rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se -faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me -donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le -fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant -sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car -qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des -chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à -l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une -partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en -divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, l -e pécheur paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier -d'Arthur qu'il ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre -ces liens qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le -veuille. Le voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne -le voulais pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange -pour me prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare -oubliée et me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»</p> - -<p>Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant -qu'il mourrait un jour en état de sainteté.</p> - - -<h4>FIN D'ÉLAINE</h4> -<hr class="full" /> - -<h4><a id="Liste_des_illustrations"></a>Liste des illustrations</h4> - -<p><a href="#elai001004">Pl. 1.</a> ... Et la morte conduite par lui -s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa -main gauche....</p> - -<p><a href="#elai002004">Pl. 2.</a> La couronne, en tombant, roula sur un -point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau -brillant dans la mare.</p> - -<p><a href="#elai003004">Pl. 3.</a> Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière -faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées -aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en -annonçait au loin les tours sur une hauteur.</p> - -<p><a href="#elai004004">Pl. 4.</a> Il parla et se tut. La jeune Élaine -au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant -d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p> - -<p><a href="#elai005004">Pl. 5.</a> Il regarda, et plus étonné que si sept -hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la -clarté du matin.</p> - -<p><a href="#elai006004">Pl. 6.</a> Élaine se leva alors, prit sa course à -travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait -comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p> - -<p><a href="#elai007004">Pl. 7.</a> Les deux frères enlevèrent de la -litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle -tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau -brodé d'armoiries.</p> - -<p><a href="#elai008004">Pl. 8.</a> Il lut ainsi, et toujours pendant -cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de -la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.</p> - -<p><a href="#elai009004">Pl. 9.</a> Lancelot ne répondit rien; mais il -sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, -il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait.</p> - - - - - - - - - - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 ***</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/52592-h/images/cover00.jpg b/old/52592-h/images/cover00.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2b94ba6..0000000 --- a/old/52592-h/images/cover00.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_001004.jpg b/old/52592-h/images/elai_001004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f679277..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_001004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_002004.jpg b/old/52592-h/images/elai_002004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index db1eaa8..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_002004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_003004.jpg b/old/52592-h/images/elai_003004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 93fef59..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_003004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_004004.jpg b/old/52592-h/images/elai_004004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4bbbdd3..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_004004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_005004.jpg b/old/52592-h/images/elai_005004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7e1bb22..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_005004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_006004.jpg b/old/52592-h/images/elai_006004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 159c5f9..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_006004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_007004.jpg b/old/52592-h/images/elai_007004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2c18201..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_007004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_008004.jpg b/old/52592-h/images/elai_008004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ffa5225..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_008004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/elai_009004.jpg b/old/52592-h/images/elai_009004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 011c16f..0000000 --- a/old/52592-h/images/elai_009004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/52592-h/images/titlepage.jpg b/old/52592-h/images/titlepage.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 97fc412..0000000 --- a/old/52592-h/images/titlepage.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-0.txt b/old/old/52592-0.txt deleted file mode 100644 index ab1415c..0000000 --- a/old/old/52592-0.txt +++ /dev/null @@ -1,1748 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Elaine - -Author: Alfred Tennyson - -Illustrator: Gustave Doré - -Translator: Francisque Michel - -Release Date: July 17, 2016 [EBook #52592] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - - - - -ÉLAINE - -PAR - -ALFRED TENNYSON - -POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS - -PAR FRANCISQUE MICHEL - -PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX - -AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER - -D'APRÈS - -LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ - - - -PARIS - -LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - -BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77 - - -1867 - - -[Illustration: ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, -le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....] - - - NAPOLÉON III - - EMPEREUR DES FRANÇAIS - - CE LIVRE - - OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ - - DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE - - ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES - - QUI DOIT SURTOUT SA FORCE - - A UNE AUGUSTE IMPULSION - - EST DÉDIÉ - - PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR - - J. BERTRAND PAYNE - - - - -ÉLAINE - - -Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle, -Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu -sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les -premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur -éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui -fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées -sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de -son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs, -et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela, -chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la -tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la -housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt -elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à -elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu -avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites, -avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu -lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit -avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot. -Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas -été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et -sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie. - -Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de -Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui -avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois -qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le -prix. - -Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps -avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes -du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche -grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui -s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car -en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés -et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces. -Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous -deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent -jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse, -de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi, -avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur -vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune -entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds -ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La -couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur -elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur -plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la -plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu -seras roi.» - -Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les -pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant: -«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard, -appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public: -il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux; -nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est -le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes -et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui, -dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!» -Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et -toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq -diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se -concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une -valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la -bouche sur ses projets. - -Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui -tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement -qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à -Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été -malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez -assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le -savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes -de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à -regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur -Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de -Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que -plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au -moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter -le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa -à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine -fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui -se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt -parti, que Genièvre reprit: - -«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort. -Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont, -au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera -contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que -le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile: -«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant, -reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer. - -[Illustration: La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, -tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.] - -Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade -de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque -brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers, -je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant -ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde, -sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais: -Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté; -et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi -en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout? -Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de -mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à -votre époux sans reproche?» - -Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux, -Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon -époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais -adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon -infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui -qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque -brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table -ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des -vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en -est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du -soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous -savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles: -allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre -songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent -bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.» - -Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure -ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que -j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si -c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant -vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais -écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que -les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à -savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre -victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la -palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre -digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la -gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement -bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne -court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans -lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.» - -Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à -cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit -un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et -là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il -se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à -l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides, -qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné -de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat -avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui -venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche -créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il -s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt -réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat -lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom -t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner -en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table -d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table -ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.» - -[Illustration: Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur.] - -Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais -partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard, -l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot -pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je -suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous -prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les -miennes.» - -Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon -fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait, -son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec -simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le -prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le -butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais -Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera -à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le -placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois -lois aussi volontaire qu'auparavant. - ---Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien, -devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que -je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin -et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car, -chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant -dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait -coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement -dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une -plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner -le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela -était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui -plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas -être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir; -tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer. - ---Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en -m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu. -C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami; -si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle -eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille, -si vous voulez.--Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta -le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples -damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom, -tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie -en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec -courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était -que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines, -mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle -comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au -lien qui l'unit à ses pareilles.» - -Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la -voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux -et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il -portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain, -avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre, -péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de -tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat: -mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui -se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à -l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était, -il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place -à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle -les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de -deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup -d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima -d'un amour qui devait lui être fatal. - -Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus -aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute -gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps -moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci -le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y -joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent -beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur -répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation -tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit -du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui, -lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre -ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le -prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille, -nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes -dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier. -Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit -encore une fois les païens sur la colline de Badon. - -[Illustration: Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, -gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, -leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.] - ---Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la -douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné, -vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la -retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.» -Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part, -avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti -à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes -batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur -Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres -pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux -roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une -seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de -l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître, -lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient -trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et, -plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus -d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à -la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le -nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu -ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume, -comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une -voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi, -quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos -guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne, -il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette -guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son -pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.» - -Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout -bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et -quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était -gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque -le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage -de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà -et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez -Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser -à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné. -Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un -peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine, -trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la -forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans -ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier -vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le -silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée, -jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la -pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord, -comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le -long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot -crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança -comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe -destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié -jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda, -et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit -la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait -pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte -de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle -était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle -d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent -désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa -répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne -sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles), -voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?--Non, en vérité, dit-il, -belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux -qui me connaissent le savent bien.--En vérité? répondit-elle. Alors en -portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble -seigneur.» - -Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et -répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre -enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était -une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en -souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant -pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine -et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine -reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère. -Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui -disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon -retour.--Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.» -A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la -crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du -château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois, -trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser, -et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent -ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas -soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa -figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta -à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle -considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce -qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour, -prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie. - -Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le -long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin -de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait -prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le -blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres, -sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces -étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la -verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des -trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui -de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit. - -[Illustration: Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent -attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.] - -Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des -ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe, -rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais -tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette -révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus -cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit -que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand -Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un -chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon, -le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles, -sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire -que j'ai vu.» - -Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de -Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers -la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un -arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi -à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge, -reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en -broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière -lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à -son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et -des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois -sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel -ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le -travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête, -brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au -jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je -suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a -plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à -ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur, -à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien -savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda -avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes -sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient -la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent -soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement -qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un -ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler, -et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment -jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans -la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du -paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels -il dirigea ses coups. - -Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot, -qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui -voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât -presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce? -à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de -l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?--Quand donc avez-vous -vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est -point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons -bien.--Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une -ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire -qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent -leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que -soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une -vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque -vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses -qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne, -ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance -portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du -cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta. - -Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un -chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il -gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur -le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant -été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose -semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la -barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde -qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour -proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles -était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent: -«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un -diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un -prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux, -et vous recommande de ne pas me suivre.» - -Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine, -dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et -s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon -de lance.--Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je -crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.--Mais j'en meurs déjà, -dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri -et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa -et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta -et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre -la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le -bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les -trembles sans cesse frémissants. - -Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti, -chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches -vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon -en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous -avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son -prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.--A Dieu ne -plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons -vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité, -plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans -secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez -le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être -loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers -et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop -hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui -ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à -nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant, -remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa -santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez -trouvé.» - -En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui -formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors -se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur -chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son -printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon -chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela -il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle -à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur -de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à -quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers. - -Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait -au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui -était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour -acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il -était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir -séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui -dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?--Non -vraiment, sire, dit-elle.--Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la -reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas -remporté votre prix?--Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui -ressemblait.--Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était -lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine -répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot -me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires -tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant -qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la -victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au -roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure, -afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne -prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté: - - «Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra - parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une - gloire plus pure.» - -Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de -notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité, -de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son -ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je -connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais -pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand -Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres -alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui -l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de -sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant -aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que -Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait -sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute -le don de quelque gentille damoiselle. - ---Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En -disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher -sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du -grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de -la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient -pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le -palais orgueilleuse et pâle. - -Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son -diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités -excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au -château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans -ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot, -monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?--Il -a remporté le prix.--Je le savais, dit-elle.--Mais il a quitté la -joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la -lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et -fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque -survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et -l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi -sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les -environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui -dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le -chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra -le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons -bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.» - -A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle, -politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et -jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure? -des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite -d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur -sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs -du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs -brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons, -soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il -mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre -ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi, -pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous -pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous -si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée? -Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier -le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les -vents?--Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme -nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de -vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu. -«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés -d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en -moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal! -c'est bien lui!--J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement, -quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.--Et si -je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers -(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je -vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que -sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand -souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils -parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas. -Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais -je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est -pas d'autre que je puisse aimer.--Oui, en vérité, par la mort de Dieu, -dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez -ce que savent les autres et qui il aime.--Ainsi soit-il,» s'écria -Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en -disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre -manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer? -Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille? -peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser -notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je -pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est -caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le -diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner; -et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main. -Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille -fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous -pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous -apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.» - -Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le -recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval, -et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla -gaiement. - -Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que -le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain -seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver -le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement -j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime, -et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai -remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa -retraite.» - -Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop -courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien -que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.» - -Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta -stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche, -suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la -course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et -de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les -langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot, -messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent -sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient -curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart -préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille -dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles. -Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que -Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une -pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille -du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce -point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot -et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils -échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais -pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied -son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent -comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient -raison. - -Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui -gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu -qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul, -caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la -faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon -bon père, voulez-vous que je perde la raison?--Non, dit-il, sûrement -non.--Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher -Lavaine.--Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez, -dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles -de son compagnon.--Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que -je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son -diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de -négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est -déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné -comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de -secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue -de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable -aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses -couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père, -hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon -enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que -nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre... -Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la -bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire. -Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.» - -Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et -pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de -son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes, -il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son -cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle -était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons -l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur -et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna -avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers -le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle -vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un -cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle -s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il -fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment -savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la -jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride -et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues -étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique, -et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents -éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa -sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord, -elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique -déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était -encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne -l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter -dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il -dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains -gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles -se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le -voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné -comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur -et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille, -éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore -blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre -prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle -se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté -toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue, -quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le -diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du -malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il -donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le -plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque -repos.--Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon -seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là? -Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur, -restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur -se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit -l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler -davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait -compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre -côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le -gagnât. - -Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous -les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre -et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle -se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la -grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme -dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier -et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa -blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois -agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le -modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours -avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude -nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme -encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive -pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite, -habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science -de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au -malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son -amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée, -regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable -tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de -celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre; -et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier. -Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et -de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était -enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné -dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa -perfidie. - -Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus -d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes -pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque -le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce -image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa -sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant -que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne -répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid. - - -[Illustration: Élaine se leva alors, prit sa course à travers les -champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un -fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.] - - -Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie; -mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le -chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les -champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne -peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de -même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme -de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute -une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre, -ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter: -«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt -sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos. -«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau -elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.» - -Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie, -tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa -charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle -venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si -je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs -de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune -fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens: -«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui -tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service -que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon -pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva -la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit -qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec -eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard -Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me -faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.» -Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra -mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.--Parlez. Si je vis et -j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout -d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi -mourir.--Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine, -étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre -amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me -marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant -je n'aurai jamais de femme.--Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens -pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre -figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non, -le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide -pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses -propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié -de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas -être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes -beaux jours sont passés.--Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il, -mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le -premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui -vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de -vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui -sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge; -alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais -autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre -bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un -territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers, -si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez -de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos -querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de -vous, et ne puis faire davantage.» - -Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la -mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis -elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba, -et ou remporta évanouie à sa tour. - -Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau -noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera -à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire -Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer -sa passion.» - -Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le -ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya -chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après -avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur -les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le -heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le -léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le -tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le -regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main, -ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se -montra discourtois. - -Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti, -il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail -vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image -se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille. -Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le -remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent: -«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même -calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme -une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se -fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses -chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent. - -Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: _L'Amour -et la Mort._ Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux -son chant. - -«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est -la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux, -non, je ne le sais pas. - -«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer? -la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi -mourir. - -«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble -faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux; -non, je ne le sais pas. - -«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre -la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi -mourir.» - -Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était -en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine. -Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant: -«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque -mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de -crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin -éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante: -«Laissez-moi mourir.» - -De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier, -en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble -étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur -la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la -jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens -une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement -du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me -croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous -demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire -remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier. -Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le -peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant -avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point -aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous -eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant; -mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis -alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai; -mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse -enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je -trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne -n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me -voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait -mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire. -Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même -aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et -après mon long voyage je goûterai le repos.--Paix, dit son père. O mon -enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous -pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous -jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous -méprise tous?» - -Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots: -«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie -peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds. -Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette -affliction, il a ruiné notre maison.» - -A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon -cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de -ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les -hommes qui me semble le plus grand. - ---Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il -voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce -que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde, -c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le -paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?» - -Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père, -je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces -bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à -d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait -d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans -pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je -puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant -aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon -amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois -désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez -contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que -vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père; -dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je -meure.» - -L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme -après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot, -une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour -Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec -joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais -il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous -sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre -et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une -fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la -lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur -elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura -abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai -morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi -aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur -cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la -rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la -cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même -aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre -vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à -la porte de ce palais.» - -Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus -elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son -imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent; -la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle -mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat. - -Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux -frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière -passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le -ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du -plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours -vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes -et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le -corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en -sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries, -baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour -toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en -larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par -lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans -sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la -couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était -tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était -belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on -eût dit qu'elle souriait. - -Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre -pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux -difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort -d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait -combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il -l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le -messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa -statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec -le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre -d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les -murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan. - -Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve -un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot -s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous -dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai -gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet -pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un -cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son -petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et -je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme -nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner -tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends -qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas -celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour -remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de -bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à -moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.» - - -[Illustration: Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de -leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la -main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.] - -Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une -à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et -les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout -vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main -froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et -répliqua: - -«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez, -Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage. -Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il -est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années -fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon -cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que -cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur -étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre. -Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant -le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour -votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie, -jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de -votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même -je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle -la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée. -Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez, -je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux; -dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel -celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une -plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que -ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par -la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai -maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.» - -Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre, -grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et -frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres -diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors -pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre, -à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous -ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa -lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée, -souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit. - -Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment -pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la -porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en -gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de -marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner; -mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure -que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque -montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est -enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être -la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle -est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus -pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que -notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.» - -Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des -chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de -face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur -donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la -jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais. -A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant. -Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine -elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la -lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa -le sceau et lut: ce fut tout. - -«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois -la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux, -car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et -mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère -attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à -toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et -accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot, -aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.» - -Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames -pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui -reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les -lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore. - -Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon -souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la -mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne -et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. -Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon -âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma -qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, -pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses -frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et -d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma -nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé -d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais -ingénié pour la sauver d'elle-même.» - -Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après -la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de -la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et -la reine baissa les siens quand il ajouta: - -«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce -qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers -le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour -n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer -ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne -d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un -vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des -détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais -faire mieux; mais elle refusa et mourut.» - - -[Illustration: Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture -seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du -roi à celle qui reposait silencieuse.] - - -Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce -sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table -ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.» - -Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur, -suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son -habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune -tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue; -elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique -sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la -poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa -tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot -sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son -douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa -tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté; -mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par -les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun -chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part, -s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour -était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de -l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le -front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande -affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit: - -«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le -plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à -mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant -les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les -plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un -nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait -pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car -la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu -aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi -seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les -morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant -solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils -nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le -grand sire Lancelot du Lac.» - -Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que -vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût -été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir -pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour -être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais -l'amour veut être libre et sans chaînes. - ---L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le -roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de -ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de -meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure? -Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois, -encore libre, et noble, je le sais.» - -[Illustration: Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à -l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit -dans une anse et regarda l'eau qui serpentait] - - -Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit -ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui -avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les -flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez, -damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine. -Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin -... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt -l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine, -si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte -croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à -mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il -insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche: -Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le -rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se -faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me -donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le -fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant -sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car -qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des -chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à -l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une -partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en -divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, le pécheur -paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il -ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens -qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le -voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais -pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me -prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et -me plonger parmi les débris tombés des montagnes.» - -Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant -qu'il mourrait un jour en état de sainteté. - - -FIN D'ÉLAINE - - -Liste des illustrations - -Pl. 1. ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis -dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche.... - -Pl. 2. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, -tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. - -Pl. 3. Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur. - -Pl. 4. Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par -la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les -yeux et lut sur les traits de Lancelot. - -Pl. 5. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent -attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin. - -Pl. 6. Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... -Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans -l'un et l'autre crépuscule. - -Pl. 7. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, -et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et -au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries. - -Pl. 8. Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et -dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle -qui reposait silencieuse. - -Pl. 9. Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un -petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE *** - -***** This file should be named 52592-0.txt or 52592-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/5/9/52592/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Elaine - -Author: Alfred Tennyson - -Illustrator: Gustave Doré - -Translator: Francisque Michel - -Release Date: July 17, 2016 [EBook #52592] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover00.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/titlepage.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<h1>ÉLAINE</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>ALFRED TENNYSON</h2> - - -<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4> - -<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4> - -<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5> - - -<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5> - -<h5>D'APRÈS</h5> - -<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4> - - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5> - -<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5> - - -<h5>1867</h5> -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai001004"></a> -<img src="images/elai_001004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption"> ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa -main droite, la lettre dans sa main gauche....</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p><a href="#Liste_des_illustrations">Liste des illustrations</a></p> - -<hr class="tb" /> -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p> - -<h4>NAPOLÉON III</h4> - -<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p> - -<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p> - -<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p> - - -<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="ELAINE" id="ELAINE">ÉLAINE</a></h3> - - -<p>Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle, -Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu -sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les -premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur -éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui -fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées -sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de -son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs, -et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela, -chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la -tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la -housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt -elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à -elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu -avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites, -avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu -lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit -avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot. -Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas -été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et -sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.</p> - -<p>Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de -Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui -avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois -qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le -prix.</p> - -<p>Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps -avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes -du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche -grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui -s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car -en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés -et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces. -Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous -deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent -jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse, -de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi, -avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur -vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune -entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds -ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La -couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur -elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur -plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la -plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu -seras roi.»</p> - -<p>Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les -pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant: -«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard, -appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public: -il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux; -nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est -le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes -et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui, -dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!» -Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et -toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq -diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se -concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une -valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la -bouche sur ses projets.</p> - -<p>Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui -tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement -qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à -Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été -malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez -assister à ces belles joutes?—Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le -savez bien.—Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes -de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à -regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur -Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de -Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que -plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au -moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter -le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa -à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine -fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui -se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt -parti, que Genièvre reprit:</p> - -<p>«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort. -Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont, -au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera -contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que -le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile: -«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant, -reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai002004"></a> -<img src="images/elai_002004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption"> La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur -elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade -de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque -brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers, -je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant -ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde, -sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais: -Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté; -et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi -en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout? -Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de -mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à -votre époux sans reproche?»</p> - -<p>Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux, -Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon -époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais -adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon -infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui -qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque -brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table -ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des -vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en -est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du -soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous -savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles: -allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre -songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent -bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»</p> - -<p>Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure -ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que -j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si -c'était celle de son Dieu?—En vérité, dit la reine, un enfant -vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais -écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que -les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à -savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre -victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la -palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre -digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la -gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement -bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne -court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans -lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»</p> - -<p>Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à -cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit -un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et -là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il -se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, -qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château -d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin -les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à -l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides, -qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné -de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat -avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui -venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche -créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il -s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt -réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat -lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom -t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner -en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table -d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table -ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai003004"></a> -<img src="images/elai_003004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une -chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il -vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une -hauteur.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais -partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard, -l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot -pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je -suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous -prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les -miennes.»</p> - -<p>Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon -fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait, -son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec -simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le -prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le -butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?—Pardonnez-lui; mais -Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera -à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le -placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois -lois aussi volontaire qu'auparavant.</p> - -<p>—Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien, -devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que -je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin -et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car, -chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant -dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait -coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement -dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une -plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner -le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela -était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui -plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas -être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir; -tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.</p> - -<p>—Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en -m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu. -C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami; -si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle -eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille, -si vous voulez.—Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta -le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples -damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom, -tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie -en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec -courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était -que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines, -mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle -comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au -lien qui l'unit à ses pareilles.»</p> - -<p>Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la -voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux -et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il -portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain, -avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre, -péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de -tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat: -mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui -se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à -l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était, -il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place -à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle -les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de -deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup -d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima -d'un amour qui devait lui être fatal.</p> - -<p>Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus -aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute -gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps -moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci -le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y -joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent -beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur -répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation -tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit -du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui, -lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre -ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le -prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille, -nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes -dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier. -Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit -encore une fois les païens sur la colline de Badon.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai004004"></a> -<img src="images/elai_004004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, -gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, -leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>—Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la -douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné, -vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la -retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.» -Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part, -avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti -à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes -batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur -Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres -pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux -roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une -seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de -l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître, -lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient -trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et, -plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus -d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à -la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le -nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu -ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume, -comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une -voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi, -quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos -guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne, -il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette -guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son -pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»</p> - -<p>Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout -bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et -quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était -gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque -le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage -de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà -et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez -Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser -à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné. -Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un -peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine, -trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la -forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans -ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier -vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le -silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée, -jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la -pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord, -comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le -long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot -crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança -comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe -destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié -jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda, -et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit -la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait -pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte -de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle -était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle -d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent -désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa -répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne -sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles), -voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?—Non, en vérité, dit-il, -belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux -qui me connaissent le savent bien.—En vérité? répondit-elle. Alors en -portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble -seigneur.»</p> - -<p>Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et -répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre -enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était -une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en -souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant -pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine -et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine -reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère. -Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui -disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon -retour.—Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.» -A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la -crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du -château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois, -trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser, -et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent -ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas -soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa -figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta -à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle -considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce -qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour, -prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.</p> - -<p>Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le -long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin -de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait -prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le -blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres, -sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces -étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la -verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des -trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui -de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai005004"></a> -<img src="images/elai_005004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent -attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des -ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe, -rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais -tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette -révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus -cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit -que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand -Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un -chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon, -le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles, -sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire -que j'ai vu.»</p> - -<p>Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de -Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers -la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un -arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi -à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge, -reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en -broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière -lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à -son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et -des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois -sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel -ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le -travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête, -brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au -jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je -suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a -plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à -ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur, -à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien -savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda -avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes -sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient -la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent -soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement -qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un -ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler, -et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment -jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans -la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du -paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels -il dirigea ses coups.</p> - -<p>Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot, -qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui -voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât -presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce? -à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de -l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?—Quand donc avez-vous -vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est -point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons -bien.—Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une -ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire -qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent -leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que -soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une -vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque -vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses -qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne, -ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance -portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du -cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.</p> - -<p>Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un -chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il -gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur -le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant -été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose -semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la -barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde -qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour -proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles -était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent: -«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un -diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un -prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux, -et vous recommande de ne pas me suivre.»</p> - -<p>Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine, -dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et -s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon -de lance.—Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je -crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.—Mais j'en meurs déjà, -dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri -et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa -et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta -et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre -la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le -bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les -trembles sans cesse frémissants.</p> - -<p>Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti, -chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches -vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon -en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous -avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son -prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.—A Dieu ne -plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons -vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité, -plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans -secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez -le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être -loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers -et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop -hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui -ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à -nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant, -remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa -santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez -trouvé.»</p> - -<p>En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui -formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors -se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur -chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son -printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon -chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela -il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle -à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur -de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à -quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.</p> - -<p>Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait -au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui -était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour -acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il -était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir -séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui -dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?—Non -vraiment, sire, dit-elle.—Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la -reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas -remporté votre prix?—Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui -ressemblait.—Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était -lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine -répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot -me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires -tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant -qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la -victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au -roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure, -afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne -prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:</p> - -<blockquote> - -<p>«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra -parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une -gloire plus pure.»</p></blockquote> - -<p>Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de -notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité, -de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son -ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je -connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais -pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand -Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres -alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui -l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de -sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant -aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que -Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait -sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute -le don de quelque gentille damoiselle.</p> - -<p>—Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En -disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher -sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du -grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de -la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient -pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le -palais orgueilleuse et pâle.</p> - -<p>Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son -diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités -excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au -château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans -ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot, -monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?—Il -a remporté le prix.—Je le savais, dit-elle.—Mais il a quitté la -joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la -lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et -fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque -survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et -l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi -sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les -environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui -dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le -chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra -le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons -bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»</p> - -<p>A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle, -politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et -jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure? -des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite -d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur -sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs -du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs -brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons, -soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il -mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre -ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi, -pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous -pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous -si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée? -Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier -le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les -vents?—Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme -nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de -vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu. -«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés -d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en -moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal! -c'est bien lui!—J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement, -quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.—Et si -je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers -(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je -vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que -sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand -souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils -parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas. -Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais -je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est -pas d'autre que je puisse aimer.—Oui, en vérité, par la mort de Dieu, -dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez -ce que savent les autres et qui il aime.—Ainsi soit-il,» s'écria -Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en -disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre -manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer? -Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille? -peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser -notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je -pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est -caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le -diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner; -et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main. -Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille -fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous -pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous -apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»</p> - -<p>Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le -recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval, -et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla -gaiement.</p> - -<p>Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que -le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain -seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver -le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement -j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime, -et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai -remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa -retraite.»</p> - -<p>Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop -courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien -que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»</p> - -<p>Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta -stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche, -suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la -course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et -de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les -langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot, -messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent -sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient -curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart -préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille -dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles. -Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que -Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une -pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille -du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce -point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot -et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils -échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais -pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied -son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent -comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient -raison.</p> - -<p>Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui -gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu -qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul, -caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la -faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon -bon père, voulez-vous que je perde la raison?—Non, dit-il, sûrement -non.—Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher -Lavaine.—Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez, -dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles -de son compagnon.—Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que -je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son -diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de -négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est -déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné -comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de -secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue -de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable -aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses -couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père, -hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon -enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que -nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre... -Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la -bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire. -Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»</p> - -<p>Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et -pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de -son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes, -il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son -cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle -était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons -l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur -et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna -avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers -le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle -vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un -cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle -s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il -fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment -savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la -jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride -et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues -étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique, -et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents -éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa -sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord, -elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique -déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était -encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne -l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter -dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il -dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains -gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles -se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le -voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné -comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur -et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille, -éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore -blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre -prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle -se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté -toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue, -quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le -diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du -malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il -donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le -plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque -repos.—Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon -seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là? -Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur, -restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur -se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit -l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler -davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait -compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre -côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le -gagnât.</p> - -<p>Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous -les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre -et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle -se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la -grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme -dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier -et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa -blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois -agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le -modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours -avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude -nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme -encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive -pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite, -habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science -de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au -malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son -amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée, -regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable -tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de -celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre; -et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier. -Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et -de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était -enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné -dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa -perfidie.</p> - -<p>Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus -d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes -pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque -le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce -image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa -sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant -que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne -répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai006004"></a> -<img src="images/elai_006004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Élaine se leva alors, prit sa course à travers les -champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un -fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p>Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie; -mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le -chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les -champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne -peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de -même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme -de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute -une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre, -ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter: -«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt -sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos. -«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau -elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»</p> - -<p>Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie, -tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa -charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle -venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si -je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs -de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune -fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens: -«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui -tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service -que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon -pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva -la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit -qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec -eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard -Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me -faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.» -Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra -mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.—Parlez. Si je vis et -j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout -d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi -mourir.—Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine, -étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre -amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me -marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant -je n'aurai jamais de femme.—Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens -pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre -figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non, -le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide -pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses -propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié -de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas -être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes -beaux jours sont passés.—Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il, -mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le -premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui -vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de -vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui -sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge; -alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais -autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre -bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un -territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers, -si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez -de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos -querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de -vous, et ne puis faire davantage.»</p> - -<p>Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la -mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis -elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba, -et ou remporta évanouie à sa tour.</p> - -<p>Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau -noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera -à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire -Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer -sa passion.»</p> - -<p>Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le -ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya -chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après -avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur -les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le -heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le -léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le -tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le -regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main, -ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se -montra discourtois.</p> - -<p>Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti, -il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail -vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image -se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille. -Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le -remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent: -«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même -calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme -une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se -fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses -chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.</p> - -<p>Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: <i>L'Amour -et la Mort.</i> Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux -son chant.</p> - -<p>«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est -la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux, -non, je ne le sais pas.</p> - -<p>«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer? -la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi -mourir.</p> - -<p>«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble -faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux; -non, je ne le sais pas.</p> - -<p>«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre -la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi -mourir.»</p> - -<p>Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était -en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine. -Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant: -«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque -mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de -crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin -éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante: -«Laissez-moi mourir.»</p> - -<p>De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier, -en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble -étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur -la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la -jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens -une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement -du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me -croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous -demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire -remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier. -Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le -peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant -avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point -aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous -eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant; -mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis -alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai; -mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse -enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je -trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne -n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me -voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait -mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire. -Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même -aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et -après mon long voyage je goûterai le repos.—Paix, dit son père. O mon -enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous -pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous -jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous -méprise tous?»</p> - -<p>Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots: -«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie -peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds. -Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette -affliction, il a ruiné notre maison.»</p> - -<p>A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon -cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de -ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les -hommes qui me semble le plus grand.</p> - -<p>—Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il -voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce -que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde, -c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le -paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»</p> - -<p>Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père, -je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces -bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à -d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait -d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans -pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je -puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant -aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon -amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois -désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez -contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que -vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père; -dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je -meure.»</p> - -<p>L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme -après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot, -une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour -Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec -joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais -il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous -sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre -et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une -fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la -lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur -elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura -abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai -morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi -aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur -cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la -rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la -cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même -aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre -vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à -la porte de ce palais.»</p> - -<p>Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus -elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son -imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent; -la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle -mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.</p> - -<p>Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux -frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière -passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le -ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du -plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours -vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes -et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le -corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en -sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries, -baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour -toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en -larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par -lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans -sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la -couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était -tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était -belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on -eût dit qu'elle souriait.</p> - -<p>Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre -pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux -difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort -d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait -combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il -l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le -messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa -statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec -le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre -d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les -murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.</p> - -<p>Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve -un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot -s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous -dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai -gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet -pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un -cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son -petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et -je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme -nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner -tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends -qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas -celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour -remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de -bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à -moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai007004"></a> -<img src="images/elai_007004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de -leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la -main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.</p></div> - -<hr class="r5" /> - -<p>Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une -à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et -les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout -vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main -froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et -répliqua:</p> - -<p>«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez, -Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage. -Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il -est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années -fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon -cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que -cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur -étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre. -Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant -le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour -votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie, -jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de -votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même -je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle -la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée. -Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez, -je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux; -dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel -celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une -plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que -ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par -la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai -maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»</p> - -<p>Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre, -grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et -frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres -diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors -pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre, -à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous -ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa -lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée, -souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.</p> - -<p>Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment -pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la -porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en -gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de -marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner; -mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure -que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque -montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est -enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être -la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle -est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus -pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que -notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»</p> - -<p>Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des -chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de -face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur -donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la -jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais. -A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant. -Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine -elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la -lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa -le sceau et lut: ce fut tout.</p> - -<p>«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois -la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux, -car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et -mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère -attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à -toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et -accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot, -aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»</p> - -<p>Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames -pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui -reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les -lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.</p> - -<p>Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon -souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la -mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne -et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. -Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon -âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma -qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, -pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses -frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et -d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma -nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé -d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais -ingénié pour la sauver d'elle-même.»</p> - -<p>Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après -la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de -la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et -la reine baissa les siens quand il ajouta:</p> - -<p>«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce -qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers -le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour -n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer -ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne -d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un -vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des -détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais -faire mieux; mais elle refusa et mourut.»</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai008004"></a> -<img src="images/elai_008004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture -seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du -roi à celle qui reposait silencieuse.</p></div> - -<hr class="r5" /> - -<p>Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce -sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table -ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»</p> - -<p>Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur, -suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son -habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune -tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue; -elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique -sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la -poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa -tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot -sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son -douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa -tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté; -mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par -les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun -chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part, -s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour -était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de -l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le -front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande -affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:</p> - -<p>«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le -plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à -mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant -les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les -plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un -nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait -pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car -la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu -aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi -seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les -morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant -solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils -nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le -grand sire Lancelot du Lac.»</p> - -<p>Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que -vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût -été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir -pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour -être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais -l'amour veut être libre et sans chaînes.</p> - -<p>—L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le -roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de -ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de -meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure? -Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois, -encore libre, et noble, je le sais.»</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="elai009004"></a> -<img src="images/elai_009004.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit -ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait</p></div> -<hr class="r5" /> - - -<p>Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit -ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et -regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui -avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les -flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez, -damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine. -Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin -... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt -l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine, -si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte -croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à -mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il -insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche: -Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le -rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se -faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me -donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le -fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant -sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car -qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des -chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à -l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une -partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en -divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, l -e pécheur paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier -d'Arthur qu'il ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre -ces liens qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le -veuille. Le voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne -le voulais pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange -pour me prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare -oubliée et me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»</p> - -<p>Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant -qu'il mourrait un jour en état de sainteté.</p> - - -<h4>FIN D'ÉLAINE</h4> -<hr class="full" /> - -<h4><a id="Liste_des_illustrations"></a>Liste des illustrations</h4> - -<p><a href="#elai001004">Pl. 1.</a> ... Et la morte conduite par lui -s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa -main gauche....</p> - -<p><a href="#elai002004">Pl. 2.</a> La couronne, en tombant, roula sur un -point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau -brillant dans la mare.</p> - -<p><a href="#elai003004">Pl. 3.</a> Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière -faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées -aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en -annonçait au loin les tours sur une hauteur.</p> - -<p><a href="#elai004004">Pl. 4.</a> Il parla et se tut. La jeune Élaine -au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant -d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p> - -<p><a href="#elai005004">Pl. 5.</a> Il regarda, et plus étonné que si sept -hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la -clarté du matin.</p> - -<p><a href="#elai006004">Pl. 6.</a> Élaine se leva alors, prit sa course à -travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait -comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p> - -<p><a href="#elai007004">Pl. 7.</a> Les deux frères enlevèrent de la -litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle -tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau -brodé d'armoiries.</p> - -<p><a href="#elai008004">Pl. 8.</a> Il lut ainsi, et toujours pendant -cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de -la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.</p> - -<p><a href="#elai009004">Pl. 9.</a> Lancelot ne répondit rien; mais il -sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, -il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait.</p> - - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE *** - -***** This file should be named 52592-h.htm or 52592-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/5/9/52592/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/old/52592-h/images/cover00.jpg b/old/old/52592-h/images/cover00.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2b94ba6..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/cover00.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_001004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_001004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f679277..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_001004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_002004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_002004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index db1eaa8..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_002004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_003004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_003004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 93fef59..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_003004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_004004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_004004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4bbbdd3..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_004004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_005004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_005004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7e1bb22..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_005004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_006004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_006004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 159c5f9..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_006004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_007004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_007004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2c18201..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_007004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_008004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_008004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ffa5225..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_008004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/elai_009004.jpg b/old/old/52592-h/images/elai_009004.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 011c16f..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/elai_009004.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/52592-h/images/titlepage.jpg b/old/old/52592-h/images/titlepage.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 97fc412..0000000 --- a/old/old/52592-h/images/titlepage.jpg +++ /dev/null |
