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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 ***
-
-ÉLAINE
-
-PAR
-
-ALFRED TENNYSON
-
-POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS
-
-PAR FRANCISQUE MICHEL
-
-PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX
-
-AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER
-
-D'APRÈS
-
-LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ
-
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
-
-BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
-
-
-1867
-
-
-[Illustration: ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée,
-le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....]
-
-
- NAPOLÉON III
-
- EMPEREUR DES FRANÇAIS
-
- CE LIVRE
-
- OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
-
- DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
-
- ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
-
- QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
-
- A UNE AUGUSTE IMPULSION
-
- EST DÉDIÉ
-
- PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
-
- J. BERTRAND PAYNE
-
-
-
-
-ÉLAINE
-
-
-Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle,
-Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu
-sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les
-premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur
-éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui
-fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées
-sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de
-son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs,
-et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela,
-chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la
-tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la
-housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt
-elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à
-elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu
-avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites,
-avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu
-lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit
-avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot.
-Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas
-été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et
-sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.
-
-Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de
-Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui
-avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois
-qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le
-prix.
-
-Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps
-avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes
-du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche
-grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui
-s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car
-en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés
-et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces.
-Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous
-deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent
-jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse,
-de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi,
-avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur
-vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune
-entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds
-ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La
-couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur
-elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur
-plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la
-plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu
-seras roi.»
-
-Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les
-pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant:
-«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard,
-appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public:
-il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux;
-nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est
-le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes
-et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui,
-dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!»
-Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et
-toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq
-diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se
-concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une
-valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la
-bouche sur ses projets.
-
-Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui
-tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement
-qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à
-Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été
-malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez
-assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le
-savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes
-de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à
-regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur
-Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de
-Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que
-plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au
-moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter
-le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa
-à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine
-fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui
-se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt
-parti, que Genièvre reprit:
-
-«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort.
-Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont,
-au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera
-contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que
-le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile:
-«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant,
-reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.
-
-[Illustration: La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et,
-tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.]
-
-Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade
-de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque
-brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers,
-je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant
-ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde,
-sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais:
-Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté;
-et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi
-en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout?
-Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de
-mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à
-votre époux sans reproche?»
-
-Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux,
-Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon
-époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais
-adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon
-infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui
-qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque
-brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table
-ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des
-vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en
-est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du
-soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous
-savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles:
-allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre
-songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent
-bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»
-
-Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure
-ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que
-j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si
-c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant
-vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais
-écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que
-les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à
-savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre
-victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la
-palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre
-digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la
-gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement
-bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne
-court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans
-lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»
-
-Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à
-cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit
-un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et
-là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il
-se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à
-l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides,
-qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné
-de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat
-avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui
-venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche
-créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il
-s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt
-réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat
-lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom
-t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner
-en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table
-d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table
-ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»
-
-[Illustration: Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur.]
-
-Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais
-partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard,
-l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot
-pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je
-suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous
-prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les
-miennes.»
-
-Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon
-fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait,
-son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec
-simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le
-prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le
-butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais
-Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera
-à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le
-placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois
-lois aussi volontaire qu'auparavant.
-
---Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien,
-devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que
-je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin
-et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car,
-chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant
-dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait
-coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement
-dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une
-plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner
-le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela
-était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui
-plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas
-être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir;
-tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.
-
---Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en
-m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu.
-C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami;
-si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle
-eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille,
-si vous voulez.--Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta
-le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples
-damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom,
-tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie
-en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec
-courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était
-que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines,
-mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle
-comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au
-lien qui l'unit à ses pareilles.»
-
-Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la
-voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux
-et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il
-portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain,
-avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre,
-péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de
-tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat:
-mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui
-se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à
-l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était,
-il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place
-à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle
-les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de
-deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup
-d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima
-d'un amour qui devait lui être fatal.
-
-Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus
-aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute
-gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps
-moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci
-le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y
-joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent
-beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur
-répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation
-tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit
-du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui,
-lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre
-ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le
-prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille,
-nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes
-dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier.
-Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit
-encore une fois les païens sur la colline de Badon.
-
-[Illustration: Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis,
-gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé,
-leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.]
-
---Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la
-douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné,
-vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la
-retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.»
-Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part,
-avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti
-à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes
-batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur
-Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres
-pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux
-roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une
-seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de
-l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître,
-lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient
-trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et,
-plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus
-d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à
-la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le
-nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu
-ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume,
-comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une
-voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi,
-quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos
-guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne,
-il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette
-guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son
-pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»
-
-Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout
-bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et
-quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était
-gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque
-le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage
-de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà
-et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez
-Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser
-à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné.
-Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un
-peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine,
-trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la
-forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans
-ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier
-vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le
-silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée,
-jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la
-pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord,
-comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le
-long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot
-crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança
-comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe
-destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié
-jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda,
-et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit
-la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait
-pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte
-de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle
-était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle
-d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent
-désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa
-répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne
-sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles),
-voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?--Non, en vérité, dit-il,
-belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux
-qui me connaissent le savent bien.--En vérité? répondit-elle. Alors en
-portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble
-seigneur.»
-
-Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et
-répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre
-enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était
-une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en
-souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant
-pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine
-et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine
-reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère.
-Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui
-disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon
-retour.--Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.»
-A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la
-crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du
-château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois,
-trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser,
-et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent
-ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas
-soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa
-figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta
-à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle
-considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce
-qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour,
-prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.
-
-Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le
-long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin
-de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait
-prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le
-blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres,
-sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces
-étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la
-verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des
-trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui
-de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.
-
-[Illustration: Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent
-attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.]
-
-Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des
-ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe,
-rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais
-tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette
-révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus
-cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit
-que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand
-Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un
-chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon,
-le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles,
-sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire
-que j'ai vu.»
-
-Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de
-Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers
-la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un
-arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi
-à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge,
-reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en
-broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière
-lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à
-son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et
-des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois
-sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel
-ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le
-travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête,
-brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au
-jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je
-suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a
-plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à
-ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur,
-à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien
-savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda
-avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes
-sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient
-la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent
-soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement
-qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un
-ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler,
-et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment
-jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans
-la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du
-paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels
-il dirigea ses coups.
-
-Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot,
-qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui
-voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât
-presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce?
-à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de
-l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?--Quand donc avez-vous
-vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est
-point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons
-bien.--Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une
-ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire
-qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent
-leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que
-soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une
-vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque
-vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses
-qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne,
-ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance
-portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du
-cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.
-
-Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un
-chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il
-gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur
-le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant
-été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose
-semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la
-barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde
-qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour
-proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles
-était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent:
-«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un
-diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un
-prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux,
-et vous recommande de ne pas me suivre.»
-
-Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine,
-dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et
-s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon
-de lance.--Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je
-crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.--Mais j'en meurs déjà,
-dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri
-et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa
-et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta
-et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre
-la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le
-bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les
-trembles sans cesse frémissants.
-
-Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti,
-chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches
-vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon
-en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous
-avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son
-prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.--A Dieu ne
-plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons
-vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité,
-plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans
-secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez
-le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être
-loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers
-et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop
-hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui
-ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à
-nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant,
-remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa
-santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez
-trouvé.»
-
-En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui
-formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors
-se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur
-chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son
-printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon
-chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela
-il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle
-à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur
-de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à
-quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.
-
-Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait
-au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui
-était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour
-acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il
-était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir
-séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui
-dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?--Non
-vraiment, sire, dit-elle.--Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la
-reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas
-remporté votre prix?--Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui
-ressemblait.--Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était
-lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine
-répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot
-me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires
-tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant
-qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la
-victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au
-roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure,
-afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne
-prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:
-
- «Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra
- parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une
- gloire plus pure.»
-
-Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de
-notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité,
-de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son
-ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je
-connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais
-pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand
-Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres
-alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui
-l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de
-sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant
-aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que
-Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait
-sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute
-le don de quelque gentille damoiselle.
-
---Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En
-disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher
-sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du
-grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de
-la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient
-pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le
-palais orgueilleuse et pâle.
-
-Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son
-diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités
-excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au
-château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans
-ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot,
-monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?--Il
-a remporté le prix.--Je le savais, dit-elle.--Mais il a quitté la
-joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la
-lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et
-fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque
-survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et
-l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi
-sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les
-environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui
-dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le
-chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra
-le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons
-bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»
-
-A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle,
-politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et
-jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure?
-des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite
-d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur
-sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs
-du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs
-brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons,
-soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il
-mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre
-ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi,
-pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous
-pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous
-si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée?
-Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier
-le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les
-vents?--Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme
-nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de
-vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu.
-«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés
-d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en
-moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal!
-c'est bien lui!--J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement,
-quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.--Et si
-je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers
-(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je
-vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que
-sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand
-souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils
-parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas.
-Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais
-je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est
-pas d'autre que je puisse aimer.--Oui, en vérité, par la mort de Dieu,
-dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez
-ce que savent les autres et qui il aime.--Ainsi soit-il,» s'écria
-Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en
-disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre
-manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer?
-Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille?
-peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser
-notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je
-pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est
-caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le
-diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner;
-et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main.
-Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille
-fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous
-pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous
-apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»
-
-Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le
-recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval,
-et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla
-gaiement.
-
-Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que
-le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain
-seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver
-le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement
-j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime,
-et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai
-remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa
-retraite.»
-
-Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop
-courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien
-que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»
-
-Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta
-stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche,
-suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la
-course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et
-de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les
-langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot,
-messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent
-sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient
-curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart
-préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille
-dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles.
-Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que
-Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une
-pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille
-du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce
-point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot
-et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils
-échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais
-pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied
-son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent
-comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient
-raison.
-
-Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui
-gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu
-qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul,
-caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la
-faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon
-bon père, voulez-vous que je perde la raison?--Non, dit-il, sûrement
-non.--Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher
-Lavaine.--Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez,
-dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles
-de son compagnon.--Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que
-je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son
-diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de
-négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est
-déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné
-comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de
-secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue
-de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable
-aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses
-couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père,
-hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon
-enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que
-nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre...
-Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la
-bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire.
-Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»
-
-Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et
-pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de
-son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes,
-il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son
-cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle
-était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons
-l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur
-et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna
-avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers
-le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle
-vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un
-cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle
-s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il
-fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment
-savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la
-jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride
-et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues
-étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique,
-et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents
-éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa
-sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord,
-elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique
-déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était
-encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne
-l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter
-dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il
-dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains
-gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles
-se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le
-voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné
-comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur
-et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille,
-éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore
-blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre
-prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle
-se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté
-toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue,
-quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le
-diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du
-malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il
-donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le
-plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque
-repos.--Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon
-seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là?
-Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur,
-restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur
-se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit
-l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler
-davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait
-compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre
-côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le
-gagnât.
-
-Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous
-les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre
-et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle
-se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la
-grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme
-dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier
-et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa
-blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois
-agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le
-modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours
-avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude
-nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme
-encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive
-pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite,
-habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science
-de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au
-malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son
-amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée,
-regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable
-tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de
-celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre;
-et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier.
-Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et
-de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était
-enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné
-dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa
-perfidie.
-
-Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus
-d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes
-pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque
-le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce
-image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa
-sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant
-que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne
-répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.
-
-
-[Illustration: Élaine se leva alors, prit sa course à travers les
-champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un
-fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.]
-
-
-Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie;
-mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le
-chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les
-champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne
-peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de
-même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme
-de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute
-une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre,
-ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter:
-«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt
-sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos.
-«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau
-elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»
-
-Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie,
-tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa
-charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle
-venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si
-je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs
-de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune
-fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens:
-«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui
-tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service
-que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon
-pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva
-la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit
-qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec
-eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard
-Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me
-faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.»
-Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra
-mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.--Parlez. Si je vis et
-j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout
-d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi
-mourir.--Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine,
-étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre
-amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me
-marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant
-je n'aurai jamais de femme.--Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens
-pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre
-figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non,
-le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide
-pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses
-propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié
-de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas
-être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes
-beaux jours sont passés.--Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il,
-mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le
-premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui
-vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de
-vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui
-sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge;
-alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais
-autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre
-bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un
-territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers,
-si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez
-de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos
-querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de
-vous, et ne puis faire davantage.»
-
-Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la
-mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis
-elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba,
-et ou remporta évanouie à sa tour.
-
-Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau
-noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera
-à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire
-Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer
-sa passion.»
-
-Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le
-ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya
-chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après
-avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur
-les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le
-heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le
-léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le
-tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le
-regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main,
-ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se
-montra discourtois.
-
-Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti,
-il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail
-vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image
-se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille.
-Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le
-remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent:
-«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même
-calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme
-une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se
-fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses
-chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.
-
-Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: _L'Amour
-et la Mort._ Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux
-son chant.
-
-«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est
-la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux,
-non, je ne le sais pas.
-
-«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer?
-la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi
-mourir.
-
-«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble
-faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux;
-non, je ne le sais pas.
-
-«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre
-la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi
-mourir.»
-
-Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était
-en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine.
-Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant:
-«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque
-mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de
-crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin
-éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante:
-«Laissez-moi mourir.»
-
-De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier,
-en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble
-étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur
-la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la
-jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens
-une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement
-du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me
-croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous
-demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire
-remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier.
-Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le
-peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant
-avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point
-aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous
-eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant;
-mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis
-alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai;
-mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse
-enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je
-trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne
-n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me
-voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait
-mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire.
-Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même
-aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et
-après mon long voyage je goûterai le repos.--Paix, dit son père. O mon
-enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous
-pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous
-jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous
-méprise tous?»
-
-Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots:
-«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie
-peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds.
-Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette
-affliction, il a ruiné notre maison.»
-
-A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon
-cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de
-ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les
-hommes qui me semble le plus grand.
-
---Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il
-voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce
-que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde,
-c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le
-paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»
-
-Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père,
-je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces
-bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à
-d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait
-d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans
-pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je
-puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant
-aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon
-amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois
-désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez
-contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que
-vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père;
-dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je
-meure.»
-
-L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme
-après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot,
-une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour
-Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec
-joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais
-il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous
-sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre
-et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une
-fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la
-lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur
-elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura
-abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai
-morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi
-aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur
-cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la
-rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la
-cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même
-aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre
-vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à
-la porte de ce palais.»
-
-Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus
-elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son
-imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent;
-la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle
-mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.
-
-Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux
-frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière
-passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le
-ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du
-plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours
-vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes
-et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le
-corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en
-sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries,
-baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour
-toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en
-larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par
-lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans
-sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la
-couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était
-tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était
-belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on
-eût dit qu'elle souriait.
-
-Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre
-pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux
-difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort
-d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait
-combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il
-l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le
-messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa
-statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec
-le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre
-d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les
-murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.
-
-Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve
-un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot
-s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous
-dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai
-gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet
-pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un
-cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son
-petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et
-je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme
-nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner
-tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends
-qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas
-celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour
-remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de
-bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à
-moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»
-
-
-[Illustration: Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de
-leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la
-main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.]
-
-Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une
-à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et
-les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout
-vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main
-froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et
-répliqua:
-
-«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez,
-Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage.
-Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il
-est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années
-fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon
-cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que
-cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur
-étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre.
-Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant
-le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour
-votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie,
-jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de
-votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même
-je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle
-la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée.
-Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez,
-je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux;
-dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel
-celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une
-plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que
-ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par
-la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai
-maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»
-
-Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre,
-grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et
-frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres
-diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors
-pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre,
-à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous
-ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa
-lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée,
-souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.
-
-Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment
-pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la
-porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en
-gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de
-marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner;
-mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure
-que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque
-montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est
-enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être
-la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle
-est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus
-pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que
-notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»
-
-Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des
-chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de
-face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur
-donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la
-jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais.
-A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant.
-Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine
-elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la
-lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa
-le sceau et lut: ce fut tout.
-
-«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois
-la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux,
-car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et
-mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère
-attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à
-toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et
-accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot,
-aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»
-
-Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames
-pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui
-reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les
-lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.
-
-Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon
-souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la
-mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne
-et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue.
-Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon
-âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma
-qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement,
-pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses
-frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et
-d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma
-nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé
-d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais
-ingénié pour la sauver d'elle-même.»
-
-Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après
-la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de
-la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et
-la reine baissa les siens quand il ajouta:
-
-«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce
-qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers
-le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour
-n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer
-ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne
-d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un
-vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des
-détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais
-faire mieux; mais elle refusa et mourut.»
-
-
-[Illustration: Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture
-seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du
-roi à celle qui reposait silencieuse.]
-
-
-Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce
-sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table
-ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»
-
-Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur,
-suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son
-habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune
-tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue;
-elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique
-sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la
-poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa
-tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot
-sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son
-douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa
-tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté;
-mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par
-les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun
-chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part,
-s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour
-était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de
-l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le
-front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande
-affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:
-
-«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le
-plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à
-mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant
-les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les
-plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un
-nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait
-pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car
-la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu
-aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi
-seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les
-morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant
-solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils
-nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le
-grand sire Lancelot du Lac.»
-
-Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que
-vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût
-été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir
-pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour
-être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais
-l'amour veut être libre et sans chaînes.
-
---L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le
-roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de
-ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de
-meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure?
-Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois,
-encore libre, et noble, je le sais.»
-
-[Illustration: Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à
-l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit
-dans une anse et regarda l'eau qui serpentait]
-
-
-Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit
-ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui
-avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les
-flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez,
-damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine.
-Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin
-... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt
-l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine,
-si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte
-croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à
-mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il
-insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche:
-Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le
-rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se
-faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me
-donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le
-fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant
-sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car
-qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des
-chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à
-l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une
-partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en
-divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, le pécheur
-paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il
-ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens
-qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le
-voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais
-pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me
-prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et
-me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»
-
-Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant
-qu'il mourrait un jour en état de sainteté.
-
-
-FIN D'ÉLAINE
-
-
-Liste des illustrations
-
-Pl. 1. ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis
-dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....
-
-Pl. 2. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et,
-tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.
-
-Pl. 3. Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur.
-
-Pl. 4. Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par
-la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les
-yeux et lut sur les traits de Lancelot.
-
-Pl. 5. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent
-attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.
-
-Pl. 6. Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs...
-Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans
-l'un et l'autre crépuscule.
-
-Pl. 7. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur,
-et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et
-au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.
-
-Pl. 8. Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et
-dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle
-qui reposait silencieuse.
-
-Pl. 9. Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un
-petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Élaine, by Alfred Tennyson.
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-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 ***</div>
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-
-<h1>ÉLAINE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>ALFRED TENNYSON</h2>
-
-
-<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4>
-
-<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4>
-
-<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5>
-
-
-<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5>
-
-<h5>D'APRÈS</h5>
-
-<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4>
-
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5>
-
-
-<h5>1867</h5>
-<hr class="full" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai001004"></a>
-<img src="images/elai_001004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption"> ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa
-main droite, la lettre dans sa main gauche....</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p><a href="#Liste_des_illustrations">Liste des illustrations</a></p>
-
-<hr class="tb" />
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p>
-
-<h4>NAPOLÉON III</h4>
-
-<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p>
-
-<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p>
-
-<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p>
-
-
-<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="ELAINE" id="ELAINE">ÉLAINE</a></h3>
-
-
-<p>Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle,
-Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu
-sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les
-premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur
-éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui
-fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées
-sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de
-son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs,
-et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela,
-chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la
-tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la
-housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt
-elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à
-elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu
-avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites,
-avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu
-lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit
-avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot.
-Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas
-été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et
-sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.</p>
-
-<p>Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de
-Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui
-avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois
-qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le
-prix.</p>
-
-<p>Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps
-avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes
-du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche
-grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui
-s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car
-en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés
-et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces.
-Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous
-deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent
-jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse,
-de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi,
-avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur
-vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune
-entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds
-ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La
-couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur
-elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur
-plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la
-plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu
-seras roi.»</p>
-
-<p>Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les
-pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant:
-«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard,
-appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public:
-il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux;
-nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est
-le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes
-et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui,
-dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!»
-Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et
-toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq
-diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se
-concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une
-valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la
-bouche sur ses projets.</p>
-
-<p>Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui
-tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement
-qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à
-Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été
-malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez
-assister à ces belles joutes?&mdash;Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le
-savez bien.&mdash;Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes
-de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à
-regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur
-Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de
-Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que
-plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au
-moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter
-le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa
-à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine
-fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui
-se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt
-parti, que Genièvre reprit:</p>
-
-<p>«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort.
-Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont,
-au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera
-contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que
-le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile:
-«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant,
-reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai002004"></a>
-<img src="images/elai_002004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption"> La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur
-elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade
-de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque
-brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers,
-je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant
-ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde,
-sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais:
-Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté;
-et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi
-en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout?
-Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de
-mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à
-votre époux sans reproche?»</p>
-
-<p>Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux,
-Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon
-époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais
-adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon
-infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui
-qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque
-brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table
-ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des
-vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en
-est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du
-soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous
-savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles:
-allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre
-songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent
-bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»</p>
-
-<p>Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure
-ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que
-j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si
-c'était celle de son Dieu?&mdash;En vérité, dit la reine, un enfant
-vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais
-écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que
-les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à
-savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre
-victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la
-palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre
-digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la
-gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement
-bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne
-court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans
-lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»</p>
-
-<p>Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à
-cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit
-un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et
-là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il
-se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à
-l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides,
-qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné
-de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat
-avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui
-venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche
-créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il
-s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt
-réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat
-lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom
-t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner
-en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table
-d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table
-ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai003004"></a>
-<img src="images/elai_003004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une
-chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il
-vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une
-hauteur.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais
-partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard,
-l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot
-pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je
-suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous
-prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les
-miennes.»</p>
-
-<p>Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon
-fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait,
-son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec
-simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le
-prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le
-butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?&mdash;Pardonnez-lui; mais
-Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera
-à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le
-placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois
-lois aussi volontaire qu'auparavant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien,
-devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que
-je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin
-et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car,
-chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant
-dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait
-coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement
-dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une
-plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner
-le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela
-était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui
-plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas
-être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir;
-tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en
-m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu.
-C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami;
-si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle
-eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille,
-si vous voulez.&mdash;Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta
-le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples
-damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom,
-tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie
-en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec
-courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était
-que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines,
-mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle
-comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au
-lien qui l'unit à ses pareilles.»</p>
-
-<p>Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la
-voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux
-et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il
-portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain,
-avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre,
-péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de
-tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat:
-mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui
-se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à
-l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était,
-il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place
-à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle
-les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de
-deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup
-d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima
-d'un amour qui devait lui être fatal.</p>
-
-<p>Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus
-aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute
-gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps
-moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci
-le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y
-joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent
-beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur
-répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation
-tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit
-du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui,
-lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre
-ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le
-prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille,
-nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes
-dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier.
-Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit
-encore une fois les païens sur la colline de Badon.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai004004"></a>
-<img src="images/elai_004004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis,
-gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé,
-leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>&mdash;Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la
-douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné,
-vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la
-retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.»
-Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part,
-avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti
-à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes
-batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur
-Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres
-pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux
-roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une
-seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de
-l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître,
-lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient
-trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et,
-plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus
-d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à
-la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le
-nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu
-ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume,
-comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une
-voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi,
-quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos
-guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne,
-il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette
-guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son
-pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»</p>
-
-<p>Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout
-bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et
-quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était
-gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque
-le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage
-de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà
-et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez
-Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser
-à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné.
-Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un
-peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine,
-trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la
-forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans
-ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier
-vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le
-silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée,
-jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la
-pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord,
-comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le
-long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot
-crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança
-comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe
-destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié
-jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda,
-et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit
-la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait
-pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte
-de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle
-était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle
-d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent
-désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa
-répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne
-sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles),
-voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?&mdash;Non, en vérité, dit-il,
-belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux
-qui me connaissent le savent bien.&mdash;En vérité? répondit-elle. Alors en
-portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble
-seigneur.»</p>
-
-<p>Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et
-répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre
-enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était
-une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en
-souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant
-pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine
-et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine
-reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère.
-Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui
-disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon
-retour.&mdash;Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.»
-A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la
-crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du
-château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois,
-trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser,
-et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent
-ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas
-soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa
-figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta
-à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle
-considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce
-qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour,
-prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le
-long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin
-de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait
-prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le
-blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres,
-sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces
-étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la
-verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des
-trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui
-de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai005004"></a>
-<img src="images/elai_005004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent
-attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des
-ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe,
-rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais
-tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette
-révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus
-cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit
-que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand
-Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un
-chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon,
-le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles,
-sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire
-que j'ai vu.»</p>
-
-<p>Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de
-Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers
-la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un
-arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi
-à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge,
-reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en
-broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière
-lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à
-son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et
-des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois
-sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel
-ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le
-travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête,
-brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au
-jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je
-suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a
-plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à
-ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur,
-à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien
-savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda
-avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes
-sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient
-la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent
-soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement
-qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un
-ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler,
-et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment
-jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans
-la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du
-paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels
-il dirigea ses coups.</p>
-
-<p>Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot,
-qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui
-voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât
-presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce?
-à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de
-l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?&mdash;Quand donc avez-vous
-vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est
-point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons
-bien.&mdash;Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une
-ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire
-qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent
-leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que
-soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une
-vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque
-vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses
-qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne,
-ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance
-portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du
-cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.</p>
-
-<p>Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un
-chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il
-gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur
-le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant
-été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose
-semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la
-barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde
-qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour
-proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles
-était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent:
-«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un
-diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un
-prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux,
-et vous recommande de ne pas me suivre.»</p>
-
-<p>Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine,
-dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et
-s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon
-de lance.&mdash;Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je
-crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.&mdash;Mais j'en meurs déjà,
-dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri
-et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa
-et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta
-et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre
-la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le
-bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les
-trembles sans cesse frémissants.</p>
-
-<p>Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti,
-chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches
-vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon
-en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous
-avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son
-prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.&mdash;A Dieu ne
-plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons
-vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité,
-plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans
-secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez
-le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être
-loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers
-et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop
-hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui
-ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à
-nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant,
-remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa
-santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez
-trouvé.»</p>
-
-<p>En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui
-formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors
-se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur
-chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son
-printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon
-chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela
-il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle
-à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur
-de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à
-quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.</p>
-
-<p>Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait
-au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui
-était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour
-acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il
-était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir
-séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui
-dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?&mdash;Non
-vraiment, sire, dit-elle.&mdash;Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la
-reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas
-remporté votre prix?&mdash;Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui
-ressemblait.&mdash;Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était
-lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine
-répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot
-me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires
-tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant
-qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la
-victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au
-roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure,
-afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne
-prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra
-parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une
-gloire plus pure.»</p></blockquote>
-
-<p>Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de
-notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité,
-de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son
-ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je
-connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais
-pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand
-Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres
-alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui
-l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de
-sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant
-aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que
-Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait
-sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute
-le don de quelque gentille damoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En
-disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher
-sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du
-grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de
-la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient
-pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le
-palais orgueilleuse et pâle.</p>
-
-<p>Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son
-diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités
-excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au
-château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans
-ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot,
-monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?&mdash;Il
-a remporté le prix.&mdash;Je le savais, dit-elle.&mdash;Mais il a quitté la
-joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la
-lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et
-fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque
-survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et
-l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi
-sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les
-environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui
-dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le
-chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra
-le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons
-bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»</p>
-
-<p>A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle,
-politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et
-jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure?
-des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite
-d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur
-sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs
-du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs
-brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons,
-soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il
-mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre
-ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi,
-pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous
-pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous
-si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée?
-Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier
-le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les
-vents?&mdash;Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme
-nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de
-vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu.
-«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés
-d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en
-moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal!
-c'est bien lui!&mdash;J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement,
-quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.&mdash;Et si
-je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers
-(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je
-vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que
-sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand
-souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils
-parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas.
-Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais
-je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est
-pas d'autre que je puisse aimer.&mdash;Oui, en vérité, par la mort de Dieu,
-dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez
-ce que savent les autres et qui il aime.&mdash;Ainsi soit-il,» s'écria
-Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en
-disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre
-manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer?
-Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille?
-peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser
-notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je
-pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est
-caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le
-diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner;
-et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main.
-Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille
-fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous
-pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous
-apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»</p>
-
-<p>Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le
-recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval,
-et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla
-gaiement.</p>
-
-<p>Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que
-le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain
-seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver
-le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement
-j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime,
-et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai
-remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa
-retraite.»</p>
-
-<p>Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop
-courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien
-que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»</p>
-
-<p>Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta
-stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche,
-suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la
-course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et
-de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les
-langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot,
-messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent
-sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient
-curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart
-préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille
-dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles.
-Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que
-Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une
-pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille
-du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce
-point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot
-et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils
-échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais
-pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied
-son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent
-comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient
-raison.</p>
-
-<p>Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui
-gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu
-qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul,
-caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la
-faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon
-bon père, voulez-vous que je perde la raison?&mdash;Non, dit-il, sûrement
-non.&mdash;Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher
-Lavaine.&mdash;Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez,
-dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles
-de son compagnon.&mdash;Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que
-je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son
-diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de
-négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est
-déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné
-comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de
-secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue
-de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable
-aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses
-couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père,
-hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon
-enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que
-nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre...
-Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la
-bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire.
-Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»</p>
-
-<p>Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et
-pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de
-son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes,
-il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son
-cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle
-était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons
-l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur
-et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna
-avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers
-le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle
-vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un
-cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle
-s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il
-fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment
-savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la
-jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride
-et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues
-étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique,
-et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents
-éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa
-sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord,
-elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique
-déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était
-encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne
-l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter
-dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il
-dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains
-gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles
-se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le
-voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné
-comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur
-et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille,
-éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore
-blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre
-prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle
-se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté
-toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue,
-quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le
-diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du
-malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il
-donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le
-plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque
-repos.&mdash;Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon
-seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là?
-Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur,
-restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur
-se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit
-l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler
-davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait
-compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre
-côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le
-gagnât.</p>
-
-<p>Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous
-les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre
-et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle
-se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la
-grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme
-dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier
-et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa
-blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois
-agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le
-modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours
-avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude
-nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme
-encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive
-pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite,
-habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science
-de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au
-malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son
-amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée,
-regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable
-tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de
-celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre;
-et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier.
-Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et
-de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était
-enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné
-dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa
-perfidie.</p>
-
-<p>Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus
-d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes
-pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque
-le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce
-image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa
-sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant
-que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne
-répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai006004"></a>
-<img src="images/elai_006004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Élaine se leva alors, prit sa course à travers les
-champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un
-fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie;
-mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le
-chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les
-champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne
-peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de
-même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme
-de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute
-une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre,
-ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter:
-«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt
-sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos.
-«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau
-elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»</p>
-
-<p>Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie,
-tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa
-charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle
-venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si
-je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs
-de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune
-fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens:
-«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui
-tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service
-que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon
-pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva
-la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit
-qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec
-eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard
-Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me
-faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.»
-Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra
-mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.&mdash;Parlez. Si je vis et
-j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout
-d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi
-mourir.&mdash;Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine,
-étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre
-amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me
-marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant
-je n'aurai jamais de femme.&mdash;Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens
-pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre
-figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non,
-le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide
-pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses
-propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié
-de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas
-être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes
-beaux jours sont passés.&mdash;Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il,
-mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le
-premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui
-vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de
-vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui
-sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge;
-alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais
-autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre
-bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un
-territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers,
-si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez
-de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos
-querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de
-vous, et ne puis faire davantage.»</p>
-
-<p>Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la
-mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis
-elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba,
-et ou remporta évanouie à sa tour.</p>
-
-<p>Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau
-noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera
-à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire
-Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer
-sa passion.»</p>
-
-<p>Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le
-ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya
-chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après
-avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur
-les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le
-heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le
-léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le
-tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le
-regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main,
-ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se
-montra discourtois.</p>
-
-<p>Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti,
-il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail
-vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image
-se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille.
-Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le
-remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent:
-«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même
-calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme
-une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se
-fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses
-chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.</p>
-
-<p>Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: <i>L'Amour
-et la Mort.</i> Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux
-son chant.</p>
-
-<p>«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est
-la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux,
-non, je ne le sais pas.</p>
-
-<p>«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer?
-la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi
-mourir.</p>
-
-<p>«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble
-faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux;
-non, je ne le sais pas.</p>
-
-<p>«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre
-la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi
-mourir.»</p>
-
-<p>Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était
-en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine.
-Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant:
-«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque
-mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de
-crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin
-éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante:
-«Laissez-moi mourir.»</p>
-
-<p>De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier,
-en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble
-étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur
-la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la
-jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens
-une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement
-du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me
-croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous
-demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire
-remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier.
-Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le
-peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant
-avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point
-aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous
-eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant;
-mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis
-alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai;
-mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse
-enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je
-trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne
-n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me
-voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait
-mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire.
-Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même
-aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et
-après mon long voyage je goûterai le repos.&mdash;Paix, dit son père. O mon
-enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous
-pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous
-jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous
-méprise tous?»</p>
-
-<p>Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots:
-«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie
-peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds.
-Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette
-affliction, il a ruiné notre maison.»</p>
-
-<p>A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon
-cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de
-ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les
-hommes qui me semble le plus grand.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il
-voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce
-que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde,
-c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le
-paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»</p>
-
-<p>Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père,
-je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces
-bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à
-d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait
-d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans
-pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je
-puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant
-aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon
-amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois
-désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez
-contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que
-vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père;
-dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je
-meure.»</p>
-
-<p>L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme
-après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot,
-une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour
-Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec
-joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais
-il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous
-sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre
-et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une
-fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la
-lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur
-elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura
-abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai
-morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi
-aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur
-cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la
-rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la
-cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même
-aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre
-vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à
-la porte de ce palais.»</p>
-
-<p>Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus
-elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son
-imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent;
-la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle
-mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.</p>
-
-<p>Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux
-frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière
-passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le
-ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du
-plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours
-vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes
-et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le
-corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en
-sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries,
-baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour
-toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en
-larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par
-lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans
-sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la
-couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était
-tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était
-belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on
-eût dit qu'elle souriait.</p>
-
-<p>Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre
-pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux
-difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort
-d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait
-combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il
-l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le
-messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa
-statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec
-le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre
-d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les
-murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.</p>
-
-<p>Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve
-un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot
-s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous
-dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai
-gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet
-pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un
-cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son
-petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et
-je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme
-nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner
-tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends
-qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas
-celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour
-remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de
-bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à
-moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai007004"></a>
-<img src="images/elai_007004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de
-leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la
-main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une
-à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et
-les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout
-vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main
-froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et
-répliqua:</p>
-
-<p>«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez,
-Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage.
-Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il
-est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années
-fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon
-cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que
-cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur
-étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre.
-Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant
-le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour
-votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie,
-jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de
-votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même
-je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle
-la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée.
-Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez,
-je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux;
-dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel
-celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une
-plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que
-ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par
-la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai
-maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»</p>
-
-<p>Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre,
-grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et
-frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres
-diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors
-pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre,
-à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous
-ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa
-lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée,
-souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.</p>
-
-<p>Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment
-pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la
-porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en
-gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de
-marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner;
-mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure
-que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque
-montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est
-enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être
-la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle
-est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus
-pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que
-notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»</p>
-
-<p>Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des
-chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de
-face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur
-donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la
-jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais.
-A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant.
-Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine
-elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la
-lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa
-le sceau et lut: ce fut tout.</p>
-
-<p>«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois
-la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux,
-car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et
-mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère
-attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à
-toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et
-accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot,
-aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»</p>
-
-<p>Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames
-pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui
-reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les
-lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.</p>
-
-<p>Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon
-souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la
-mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne
-et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue.
-Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon
-âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma
-qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement,
-pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses
-frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et
-d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma
-nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé
-d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais
-ingénié pour la sauver d'elle-même.»</p>
-
-<p>Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après
-la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de
-la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et
-la reine baissa les siens quand il ajouta:</p>
-
-<p>«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce
-qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers
-le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour
-n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer
-ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne
-d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un
-vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des
-détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais
-faire mieux; mais elle refusa et mourut.»</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai008004"></a>
-<img src="images/elai_008004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture
-seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du
-roi à celle qui reposait silencieuse.</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce
-sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table
-ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»</p>
-
-<p>Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur,
-suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son
-habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune
-tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue;
-elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique
-sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la
-poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa
-tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot
-sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son
-douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa
-tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté;
-mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par
-les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun
-chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part,
-s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour
-était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de
-l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le
-front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande
-affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:</p>
-
-<p>«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le
-plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à
-mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant
-les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les
-plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un
-nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait
-pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car
-la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu
-aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi
-seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les
-morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant
-solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils
-nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le
-grand sire Lancelot du Lac.»</p>
-
-<p>Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que
-vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût
-été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir
-pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour
-être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais
-l'amour veut être libre et sans chaînes.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le
-roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de
-ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de
-meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure?
-Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois,
-encore libre, et noble, je le sais.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai009004"></a>
-<img src="images/elai_009004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit
-ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-
-<p>Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit
-ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui
-avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les
-flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez,
-damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine.
-Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin
-... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt
-l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine,
-si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte
-croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à
-mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il
-insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche:
-Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le
-rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se
-faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me
-donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le
-fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant
-sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car
-qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des
-chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à
-l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une
-partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en
-divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, l
-e pécheur paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier
-d'Arthur qu'il ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre
-ces liens qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le
-veuille. Le voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne
-le voulais pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange
-pour me prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare
-oubliée et me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»</p>
-
-<p>Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant
-qu'il mourrait un jour en état de sainteté.</p>
-
-
-<h4>FIN D'ÉLAINE</h4>
-<hr class="full" />
-
-<h4><a id="Liste_des_illustrations"></a>Liste des illustrations</h4>
-
-<p><a href="#elai001004">Pl. 1.</a> ... Et la morte conduite par lui
-s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa
-main gauche....</p>
-
-<p><a href="#elai002004">Pl. 2.</a> La couronne, en tombant, roula sur un
-point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau
-brillant dans la mare.</p>
-
-<p><a href="#elai003004">Pl. 3.</a> Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière
-faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées
-aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en
-annonçait au loin les tours sur une hauteur.</p>
-
-<p><a href="#elai004004">Pl. 4.</a> Il parla et se tut. La jeune Élaine
-au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant
-d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p>
-
-<p><a href="#elai005004">Pl. 5.</a> Il regarda, et plus étonné que si sept
-hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la
-clarté du matin.</p>
-
-<p><a href="#elai006004">Pl. 6.</a> Élaine se leva alors, prit sa course à
-travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait
-comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p>
-
-<p><a href="#elai007004">Pl. 7.</a> Les deux frères enlevèrent de la
-litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle
-tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau
-brodé d'armoiries.</p>
-
-<p><a href="#elai008004">Pl. 8.</a> Il lut ainsi, et toujours pendant
-cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de
-la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.</p>
-
-<p><a href="#elai009004">Pl. 9.</a> Lancelot ne répondit rien; mais il
-sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière,
-il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 52592 ***</div>
-
-</body>
-</html>
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-The Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Elaine
-
-Author: Alfred Tennyson
-
-Illustrator: Gustave Doré
-
-Translator: Francisque Michel
-
-Release Date: July 17, 2016 [EBook #52592]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-ÉLAINE
-
-PAR
-
-ALFRED TENNYSON
-
-POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS
-
-PAR FRANCISQUE MICHEL
-
-PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX
-
-AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER
-
-D'APRÈS
-
-LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ
-
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
-
-BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
-
-
-1867
-
-
-[Illustration: ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée,
-le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....]
-
-
- NAPOLÉON III
-
- EMPEREUR DES FRANÇAIS
-
- CE LIVRE
-
- OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
-
- DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
-
- ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
-
- QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
-
- A UNE AUGUSTE IMPULSION
-
- EST DÉDIÉ
-
- PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
-
- J. BERTRAND PAYNE
-
-
-
-
-ÉLAINE
-
-
-Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle,
-Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu
-sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les
-premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur
-éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui
-fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées
-sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de
-son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs,
-et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela,
-chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la
-tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la
-housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt
-elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à
-elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu
-avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites,
-avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu
-lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit
-avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot.
-Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas
-été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et
-sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.
-
-Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de
-Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui
-avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois
-qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le
-prix.
-
-Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps
-avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes
-du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche
-grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui
-s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car
-en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés
-et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces.
-Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous
-deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent
-jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse,
-de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi,
-avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur
-vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune
-entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds
-ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La
-couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur
-elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur
-plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la
-plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu
-seras roi.»
-
-Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les
-pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant:
-«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard,
-appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public:
-il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux;
-nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est
-le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes
-et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui,
-dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!»
-Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et
-toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq
-diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se
-concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une
-valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la
-bouche sur ses projets.
-
-Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui
-tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement
-qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à
-Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été
-malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez
-assister à ces belles joutes?--Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le
-savez bien.--Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes
-de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à
-regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur
-Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de
-Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que
-plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au
-moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter
-le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa
-à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine
-fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui
-se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt
-parti, que Genièvre reprit:
-
-«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort.
-Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont,
-au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera
-contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que
-le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile:
-«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant,
-reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.
-
-[Illustration: La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et,
-tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.]
-
-Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade
-de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque
-brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers,
-je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant
-ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde,
-sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais:
-Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté;
-et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi
-en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout?
-Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de
-mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à
-votre époux sans reproche?»
-
-Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux,
-Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon
-époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais
-adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon
-infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui
-qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque
-brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table
-ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des
-vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en
-est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du
-soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous
-savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles:
-allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre
-songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent
-bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»
-
-Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure
-ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que
-j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si
-c'était celle de son Dieu?--En vérité, dit la reine, un enfant
-vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais
-écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que
-les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à
-savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre
-victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la
-palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre
-digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la
-gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement
-bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne
-court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans
-lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»
-
-Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à
-cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit
-un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et
-là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il
-se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à
-l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides,
-qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné
-de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat
-avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui
-venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche
-créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il
-s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt
-réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat
-lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom
-t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner
-en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table
-d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table
-ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»
-
-[Illustration: Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur.]
-
-Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais
-partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard,
-l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot
-pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je
-suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous
-prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les
-miennes.»
-
-Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon
-fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait,
-son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec
-simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le
-prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le
-butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?--Pardonnez-lui; mais
-Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera
-à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le
-placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois
-lois aussi volontaire qu'auparavant.
-
---Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien,
-devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que
-je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin
-et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car,
-chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant
-dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait
-coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement
-dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une
-plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner
-le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela
-était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui
-plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas
-être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir;
-tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.
-
---Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en
-m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu.
-C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami;
-si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle
-eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille,
-si vous voulez.--Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta
-le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples
-damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom,
-tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie
-en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec
-courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était
-que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines,
-mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle
-comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au
-lien qui l'unit à ses pareilles.»
-
-Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la
-voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux
-et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il
-portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain,
-avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre,
-péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de
-tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat:
-mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui
-se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à
-l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était,
-il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place
-à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle
-les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de
-deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup
-d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima
-d'un amour qui devait lui être fatal.
-
-Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus
-aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute
-gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps
-moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci
-le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y
-joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent
-beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur
-répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation
-tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit
-du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui,
-lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre
-ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le
-prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille,
-nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes
-dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier.
-Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit
-encore une fois les païens sur la colline de Badon.
-
-[Illustration: Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis,
-gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé,
-leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.]
-
---Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la
-douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné,
-vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la
-retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.»
-Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part,
-avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti
-à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes
-batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur
-Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres
-pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux
-roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une
-seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de
-l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître,
-lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient
-trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et,
-plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus
-d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à
-la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le
-nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu
-ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume,
-comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une
-voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi,
-quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos
-guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne,
-il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette
-guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son
-pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»
-
-Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout
-bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et
-quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était
-gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque
-le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage
-de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà
-et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez
-Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser
-à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné.
-Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un
-peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine,
-trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la
-forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans
-ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier
-vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le
-silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée,
-jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la
-pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord,
-comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le
-long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot
-crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança
-comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe
-destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié
-jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda,
-et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit
-la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait
-pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte
-de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle
-était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle
-d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent
-désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa
-répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne
-sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles),
-voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?--Non, en vérité, dit-il,
-belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux
-qui me connaissent le savent bien.--En vérité? répondit-elle. Alors en
-portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble
-seigneur.»
-
-Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et
-répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre
-enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était
-une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en
-souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant
-pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine
-et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine
-reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère.
-Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui
-disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon
-retour.--Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.»
-A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la
-crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du
-château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois,
-trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser,
-et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent
-ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas
-soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa
-figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta
-à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle
-considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce
-qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour,
-prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.
-
-Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le
-long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin
-de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait
-prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le
-blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres,
-sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces
-étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la
-verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des
-trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui
-de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.
-
-[Illustration: Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent
-attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.]
-
-Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des
-ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe,
-rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais
-tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette
-révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus
-cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit
-que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand
-Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un
-chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon,
-le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles,
-sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire
-que j'ai vu.»
-
-Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de
-Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers
-la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un
-arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi
-à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge,
-reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en
-broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière
-lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à
-son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et
-des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois
-sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel
-ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le
-travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête,
-brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au
-jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je
-suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a
-plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à
-ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur,
-à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien
-savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda
-avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes
-sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient
-la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent
-soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement
-qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un
-ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler,
-et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment
-jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans
-la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du
-paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels
-il dirigea ses coups.
-
-Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot,
-qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui
-voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât
-presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce?
-à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de
-l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?--Quand donc avez-vous
-vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est
-point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons
-bien.--Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une
-ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire
-qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent
-leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que
-soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une
-vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque
-vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses
-qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne,
-ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance
-portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du
-cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.
-
-Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un
-chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il
-gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur
-le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant
-été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose
-semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la
-barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde
-qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour
-proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles
-était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent:
-«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un
-diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un
-prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux,
-et vous recommande de ne pas me suivre.»
-
-Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine,
-dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et
-s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon
-de lance.--Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je
-crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.--Mais j'en meurs déjà,
-dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri
-et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa
-et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta
-et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre
-la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le
-bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les
-trembles sans cesse frémissants.
-
-Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti,
-chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches
-vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon
-en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous
-avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son
-prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.--A Dieu ne
-plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons
-vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité,
-plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans
-secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez
-le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être
-loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers
-et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop
-hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui
-ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à
-nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant,
-remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa
-santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez
-trouvé.»
-
-En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui
-formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors
-se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur
-chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son
-printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon
-chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela
-il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle
-à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur
-de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à
-quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.
-
-Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait
-au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui
-était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour
-acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il
-était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir
-séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui
-dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?--Non
-vraiment, sire, dit-elle.--Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la
-reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas
-remporté votre prix?--Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui
-ressemblait.--Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était
-lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine
-répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot
-me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires
-tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant
-qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la
-victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au
-roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure,
-afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne
-prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:
-
- «Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra
- parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une
- gloire plus pure.»
-
-Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de
-notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité,
-de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son
-ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je
-connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais
-pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand
-Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres
-alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui
-l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de
-sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant
-aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que
-Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait
-sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute
-le don de quelque gentille damoiselle.
-
---Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En
-disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher
-sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du
-grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de
-la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient
-pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le
-palais orgueilleuse et pâle.
-
-Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son
-diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités
-excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au
-château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans
-ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot,
-monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?--Il
-a remporté le prix.--Je le savais, dit-elle.--Mais il a quitté la
-joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la
-lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et
-fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque
-survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et
-l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi
-sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les
-environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui
-dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le
-chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra
-le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons
-bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»
-
-A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle,
-politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et
-jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure?
-des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite
-d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur
-sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs
-du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs
-brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons,
-soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il
-mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre
-ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi,
-pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous
-pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous
-si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée?
-Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier
-le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les
-vents?--Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme
-nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de
-vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu.
-«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés
-d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en
-moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal!
-c'est bien lui!--J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement,
-quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.--Et si
-je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers
-(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je
-vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que
-sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand
-souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils
-parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas.
-Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais
-je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est
-pas d'autre que je puisse aimer.--Oui, en vérité, par la mort de Dieu,
-dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez
-ce que savent les autres et qui il aime.--Ainsi soit-il,» s'écria
-Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en
-disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre
-manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer?
-Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille?
-peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser
-notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je
-pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est
-caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le
-diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner;
-et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main.
-Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille
-fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous
-pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous
-apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»
-
-Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le
-recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval,
-et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla
-gaiement.
-
-Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que
-le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain
-seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver
-le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement
-j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime,
-et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai
-remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa
-retraite.»
-
-Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop
-courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien
-que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»
-
-Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta
-stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche,
-suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la
-course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et
-de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les
-langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot,
-messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent
-sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient
-curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart
-préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille
-dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles.
-Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que
-Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une
-pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille
-du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce
-point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot
-et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils
-échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais
-pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied
-son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent
-comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient
-raison.
-
-Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui
-gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu
-qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul,
-caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la
-faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon
-bon père, voulez-vous que je perde la raison?--Non, dit-il, sûrement
-non.--Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher
-Lavaine.--Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez,
-dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles
-de son compagnon.--Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que
-je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son
-diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de
-négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est
-déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné
-comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de
-secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue
-de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable
-aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses
-couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père,
-hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon
-enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que
-nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre...
-Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la
-bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire.
-Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»
-
-Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et
-pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de
-son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes,
-il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son
-cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle
-était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons
-l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur
-et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna
-avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers
-le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle
-vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un
-cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle
-s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il
-fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment
-savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la
-jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride
-et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues
-étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique,
-et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents
-éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa
-sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord,
-elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique
-déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était
-encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne
-l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter
-dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il
-dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains
-gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles
-se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le
-voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné
-comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur
-et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille,
-éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore
-blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre
-prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle
-se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté
-toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue,
-quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le
-diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du
-malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il
-donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le
-plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque
-repos.--Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon
-seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là?
-Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur,
-restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur
-se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit
-l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler
-davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait
-compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre
-côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le
-gagnât.
-
-Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous
-les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre
-et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle
-se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la
-grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme
-dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier
-et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa
-blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois
-agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le
-modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours
-avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude
-nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme
-encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive
-pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite,
-habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science
-de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au
-malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son
-amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée,
-regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable
-tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de
-celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre;
-et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier.
-Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et
-de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était
-enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné
-dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa
-perfidie.
-
-Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus
-d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes
-pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque
-le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce
-image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa
-sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant
-que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne
-répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.
-
-
-[Illustration: Élaine se leva alors, prit sa course à travers les
-champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un
-fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.]
-
-
-Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie;
-mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le
-chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les
-champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne
-peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de
-même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme
-de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute
-une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre,
-ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter:
-«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt
-sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos.
-«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau
-elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»
-
-Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie,
-tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa
-charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle
-venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si
-je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs
-de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune
-fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens:
-«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui
-tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service
-que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon
-pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva
-la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit
-qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec
-eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard
-Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me
-faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.»
-Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra
-mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.--Parlez. Si je vis et
-j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout
-d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi
-mourir.--Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine,
-étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre
-amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me
-marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant
-je n'aurai jamais de femme.--Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens
-pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre
-figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non,
-le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide
-pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses
-propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié
-de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas
-être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes
-beaux jours sont passés.--Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il,
-mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le
-premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui
-vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de
-vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui
-sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge;
-alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais
-autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre
-bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un
-territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers,
-si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez
-de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos
-querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de
-vous, et ne puis faire davantage.»
-
-Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la
-mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis
-elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba,
-et ou remporta évanouie à sa tour.
-
-Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau
-noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera
-à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire
-Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer
-sa passion.»
-
-Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le
-ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya
-chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après
-avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur
-les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le
-heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le
-léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le
-tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le
-regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main,
-ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se
-montra discourtois.
-
-Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti,
-il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail
-vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image
-se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille.
-Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le
-remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent:
-«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même
-calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme
-une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se
-fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses
-chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.
-
-Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: _L'Amour
-et la Mort._ Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux
-son chant.
-
-«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est
-la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux,
-non, je ne le sais pas.
-
-«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer?
-la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi
-mourir.
-
-«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble
-faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux;
-non, je ne le sais pas.
-
-«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre
-la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi
-mourir.»
-
-Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était
-en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine.
-Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant:
-«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque
-mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de
-crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin
-éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante:
-«Laissez-moi mourir.»
-
-De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier,
-en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble
-étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur
-la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la
-jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens
-une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement
-du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me
-croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous
-demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire
-remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier.
-Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le
-peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant
-avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point
-aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous
-eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant;
-mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis
-alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai;
-mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse
-enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je
-trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne
-n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me
-voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait
-mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire.
-Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même
-aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et
-après mon long voyage je goûterai le repos.--Paix, dit son père. O mon
-enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous
-pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous
-jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous
-méprise tous?»
-
-Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots:
-«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie
-peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds.
-Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette
-affliction, il a ruiné notre maison.»
-
-A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon
-cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de
-ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les
-hommes qui me semble le plus grand.
-
---Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il
-voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce
-que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde,
-c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le
-paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»
-
-Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père,
-je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces
-bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à
-d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait
-d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans
-pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je
-puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant
-aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon
-amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois
-désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez
-contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que
-vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père;
-dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je
-meure.»
-
-L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme
-après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot,
-une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour
-Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec
-joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais
-il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous
-sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre
-et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une
-fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la
-lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur
-elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura
-abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai
-morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi
-aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur
-cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la
-rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la
-cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même
-aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre
-vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à
-la porte de ce palais.»
-
-Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus
-elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son
-imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent;
-la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle
-mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.
-
-Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux
-frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière
-passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le
-ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du
-plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours
-vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes
-et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le
-corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en
-sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries,
-baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour
-toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en
-larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par
-lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans
-sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la
-couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était
-tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était
-belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on
-eût dit qu'elle souriait.
-
-Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre
-pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux
-difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort
-d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait
-combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il
-l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le
-messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa
-statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec
-le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre
-d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les
-murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.
-
-Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve
-un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot
-s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous
-dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai
-gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet
-pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un
-cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son
-petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et
-je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme
-nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner
-tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends
-qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas
-celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour
-remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de
-bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à
-moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»
-
-
-[Illustration: Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de
-leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la
-main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.]
-
-Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une
-à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et
-les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout
-vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main
-froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et
-répliqua:
-
-«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez,
-Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage.
-Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il
-est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années
-fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon
-cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que
-cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur
-étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre.
-Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant
-le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour
-votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie,
-jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de
-votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même
-je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle
-la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée.
-Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez,
-je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux;
-dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel
-celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une
-plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que
-ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par
-la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai
-maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»
-
-Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre,
-grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et
-frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres
-diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors
-pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre,
-à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous
-ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa
-lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée,
-souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.
-
-Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment
-pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la
-porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en
-gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de
-marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner;
-mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure
-que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque
-montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est
-enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être
-la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle
-est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus
-pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que
-notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»
-
-Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des
-chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de
-face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur
-donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la
-jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais.
-A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant.
-Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine
-elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la
-lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa
-le sceau et lut: ce fut tout.
-
-«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois
-la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux,
-car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et
-mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère
-attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à
-toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et
-accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot,
-aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»
-
-Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames
-pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui
-reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les
-lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.
-
-Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon
-souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la
-mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne
-et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue.
-Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon
-âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma
-qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement,
-pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses
-frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et
-d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma
-nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé
-d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais
-ingénié pour la sauver d'elle-même.»
-
-Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après
-la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de
-la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et
-la reine baissa les siens quand il ajouta:
-
-«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce
-qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers
-le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour
-n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer
-ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne
-d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un
-vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des
-détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais
-faire mieux; mais elle refusa et mourut.»
-
-
-[Illustration: Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture
-seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du
-roi à celle qui reposait silencieuse.]
-
-
-Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce
-sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table
-ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»
-
-Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur,
-suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son
-habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune
-tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue;
-elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique
-sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la
-poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa
-tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot
-sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son
-douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa
-tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté;
-mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par
-les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun
-chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part,
-s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour
-était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de
-l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le
-front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande
-affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:
-
-«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le
-plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à
-mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant
-les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les
-plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un
-nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait
-pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car
-la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu
-aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi
-seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les
-morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant
-solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils
-nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le
-grand sire Lancelot du Lac.»
-
-Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que
-vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût
-été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir
-pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour
-être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais
-l'amour veut être libre et sans chaînes.
-
---L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le
-roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de
-ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de
-meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure?
-Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois,
-encore libre, et noble, je le sais.»
-
-[Illustration: Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à
-l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit
-dans une anse et regarda l'eau qui serpentait]
-
-
-Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit
-ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui
-avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les
-flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez,
-damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine.
-Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin
-... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt
-l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine,
-si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte
-croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à
-mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il
-insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche:
-Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le
-rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se
-faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me
-donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le
-fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant
-sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car
-qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des
-chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à
-l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une
-partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en
-divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, le pécheur
-paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il
-ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens
-qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le
-voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais
-pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me
-prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et
-me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»
-
-Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant
-qu'il mourrait un jour en état de sainteté.
-
-
-FIN D'ÉLAINE
-
-
-Liste des illustrations
-
-Pl. 1. ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis
-dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....
-
-Pl. 2. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et,
-tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.
-
-Pl. 3. Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur.
-
-Pl. 4. Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par
-la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les
-yeux et lut sur les traits de Lancelot.
-
-Pl. 5. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent
-attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.
-
-Pl. 6. Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs...
-Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans
-l'un et l'autre crépuscule.
-
-Pl. 7. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur,
-et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et
-au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.
-
-Pl. 8. Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et
-dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle
-qui reposait silencieuse.
-
-Pl. 9. Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un
-petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Élaine, by Alfred Tennyson.
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-
-The Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-
-
-Title: Elaine
-
-Author: Alfred Tennyson
-
-Illustrator: Gustave Doré
-
-Translator: Francisque Michel
-
-Release Date: July 17, 2016 [EBook #52592]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
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-
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-
-<h1>ÉLAINE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>ALFRED TENNYSON</h2>
-
-
-<h4>POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS</h4>
-
-<h4>PAR FRANCISQUE MICHEL</h4>
-
-<h5>PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX</h5>
-
-
-<h5>AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER</h5>
-
-<h5>D'APRÈS</h5>
-
-<h4>LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ</h4>
-
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77</h5>
-
-
-<h5>1867</h5>
-<hr class="full" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai001004"></a>
-<img src="images/elai_001004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption"> ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa
-main droite, la lettre dans sa main gauche....</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p><a href="#Liste_des_illustrations">Liste des illustrations</a></p>
-
-<hr class="tb" />
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">A</p>
-
-<h4>NAPOLÉON III</h4>
-
-<h6>EMPEREUR DES FRANÇAIS</h6>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">CE LIVRE</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ</p>
-
-<h5>DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE</h5>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">QUI DOIT SURTOUT SA FORCE</p>
-
-<p class="center">A UNE AUGUSTE IMPULSION</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">EST DÉDIÉ</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR</p>
-
-
-<p class="p2" style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">J. BERTRAND PAYNE</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="ELAINE" id="ELAINE">ÉLAINE</a></h3>
-
-
-<p>Dans sa chambre, à l'étage le plus élevé d'une tour, Élaine la belle,
-Élaine l'aimable, Élaine, la blanche fille d'Astolat, gardait l'écu
-sacré de Lancelot. Elle l'avait d abord placé à l'endroit où les
-premiers rayons du matin pouvaient le frapper et la réveiller par leur
-éclat. Plus tard, craignant la rouille ou quelque souillure, elle lui
-fit un fourreau de soie et y broda toutes les armoiries blasonnées
-sur l'écu, avec les couleurs qui leur étaient propres; elle ajouta de
-son idée une bordure de fantaisie composée de rinceaux et de fleurs,
-et des oiselets à la gorge jaune dans leur nid. Non contente de cela,
-chaque jour quittant sa maison et son tendre père, elle montait à la
-tour de l'est, et, après y être entrée, verrouillait sa porte, ôtait la
-housse de l'écu, et, une fois dépouillé, elle essayait d'y lire. Tantôt
-elle devinait dans les armes un sens caché, tantôt elle se contait à
-elle-même quelque jolie histoire au sujet de tous les coups que l'écu
-avait reçus, de toutes les égratignures que la lame y avait faites,
-avec force conjectures sur le temps et l'endroit où elles avaient eu
-lieu: «Cette coupure est fraîche, celle-là a dix ans; ce coup doit
-avoir été donné à Carlisle, celui-là à Caerléon, celui-ci à Camelot.
-Ah! bon Dieu, quelle entaille! En voici une autre: comment n'a-t-il pas
-été tue? Dieu brisa sa forte lance, lit rouler à terre son ennemi, et
-sauva le paladin.» Elle vivait ainsi en proie à la rêverie.</p>
-
-<p>Comment la blanche Élaine était-elle en possession de ce bel écu de
-Lancelot, elle qui ne savait même pas le nom du chevalier? Il le lui
-avait laissé en allant jouter pour le grand diamant dans les tournois
-qu'Arthur avait organisés sous ce nom, parce qu'un diamant en était le
-prix.</p>
-
-<p>Car Arthur, alors que personne ne savait d'où il venait, longtemps
-avant que le peuple ne le choisît pour roi, errant dans les solitudes
-du Léonnais, avait trouvé sur son chemin un vallon, des blocs de roche
-grise et une mare noire. Cette mare présentait un aspect lugubre, qui
-s'étendait, comme ses émanations, sur tout le flanc de la montagne; car
-en cet endroit deux frères, dont l'un était roi, s'étaient rencontrés
-et battus ensemble; mais leurs noms n'avaient pas laissé de traces.
-Ils s'étaient tués l'un l'autre d'un seul coup, étaient tombés tous
-deux et avaient ainsi frappé la vallée de malédiction. Ils y restèrent
-jusqu'à ce que leurs os eussent blanchi et fussent couverts de mousse,
-de la même couleur que les rochers. Celui qui autrefois était roi,
-avait une couronne de diamants, un devant et quatre de côté. Arthur
-vint; montant péniblement le long du défilé par un clair de lune
-entouré de brouillard, il avait, sans y prendre garde, foulé aux pieds
-ce squelette couronné, et le crâne s'était détaché de la nuque. La
-couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur
-elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare. Arthur
-plongea du haut de l'escarpement qui croulait, saisit la couronne, la
-plaça sur sa tête et entendit murmurer dans son cœur: «Toi aussi, tu
-seras roi.»</p>
-
-<p>Ensuite, lorsqu'il fut arrivé au rang suprême, il fit détacher les
-pierres de la couronne, les montra à ses chevaliers, en leur disant:
-«Ces joyaux, qu'avec la permission de Dieu, j'ai trouvés par hasard,
-appartiennent au royaume et non au roi; ils doivent servir au public:
-il y aura donc à l'avenir, chaque année, un tournoi pour chacun d'eux;
-nous apprendrons ainsi, par une expérience de neuf ans, qui de nous est
-le plus brave, et vous-même vous grandirez dans la pratique des armes
-et de la chevalerie, jusqu'à ce que nous chassions les païens, qui,
-dit-on, se rendront ensuite maîtres du pays, ce qu'à Dieu ne plaise!»
-Il parla ainsi, et pendant huit années, huit joutes eurent lieu, et
-toujours Lancelot remporta le prix, avec l'intention, quand les cinq
-diamants seraient gagnés, d'en faire don à la reine; mais, voulant se
-concilier tout d'un coup la faveur de Genièvre par un présent d'une
-valeur égale à la moitié de son royaume, il n'avait jamais ouvert la
-bouche sur ses projets.</p>
-
-<p>Arrivé au diamant du centre, le dernier et le plus gros, Arthur, qui
-tenait alors constamment sa cour sur la rivière, près de l'emplacement
-qui est à présent le plus vaste du monde, fit publier une joute à
-Camelot, et le temps approchant, il parla à Genièvre qui avait été
-malade: «Reine, êtes-vous tellement souffrante que vous ne puissiez
-assister à ces belles joutes?&mdash;Oui vraiment, sire, dit-elle, vous le
-savez bien.&mdash;Alors vous perdrez, répondit-il, les hauts faits d'armes
-de Lancelot et ses prouesses dans la lice, chose que vous aimez à
-regarder.» La reine leva les yeux et les arrêta avec langueur sur
-Lancelot, assis à coté du roi. Le chevalier crut lire dans la pensée de
-Genièvre: «Restez avec moi, je suis malade; mon amour vaut mieux que
-plusieurs diamants.» Il céda, et son cœur, empressé à satisfaire au
-moindre désir de la reine (bien qu'il souhaitât ardemment de compléter
-le compte des diamants pour le présent qu'il avait en vue), le poussa
-à trahir la vérité et à dire: «Sire, mon ancienne blessure est à peine
-fermée et me ferait perdre les étriers.» Le roi lui jeta un regard qui
-se reporta ensuite sur la reine, et il s'en alla. Il n'était pas sitôt
-parti, que Genièvre reprit:</p>
-
-<p>«Que je vous blâme, messire Lancelot, que je vous blâme bien fort.
-Pourquoi n'allez-vous pas à ces belles joutes? Les chevaliers sont,
-au moins la moitié d'entre eux, nos ennemis, et la foule murmurera
-contre ceux qui sans vergogne se donnent du passe-temps à présent que
-le roi est parti.» Lancelot, fâché d'avoir fait un mensonge inutile:
-«Êtes-vous devenue si sage? répondit-il. Vous ne l'étiez pas autant,
-reine, l'été où vous commençâtes à m'aimer.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai002004"></a>
-<img src="images/elai_002004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption"> La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur
-elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Vous ne teniez point alors plus de compte de la foule que de la myriade
-de grillons répandus dans la prairie, quand leur chant sort de chaque
-brin d'herbe; chacune de ces voix n'est rien. Quant aux chevaliers,
-je puis sûrement les réduire sans peine au silence; mais maintenant
-ma loyale adoration est tombée dans le domaine public; maint barde,
-sans songer à mal, a réuni nos deux noms ensemble dans ses lais:
-Lancelot, la fleur de la vaillance, Genièvre, la perle de la beauté;
-et nos chevaliers, à la fête, nous ont pleigés en nous unissant ainsi
-en présence du roi, qui écoutait en souriant. Eh bien! est-ce là tout?
-Arthur a-t-il dit quelque chose? ou vous-même, maintenant fatiguée de
-mon service et de ma cour, auriez-vous résolu d'être plus fidèle à
-votre époux sans reproche?»</p>
-
-<p>Genièvre laissa échapper un petit rire ironique: «Arthur, mon époux,
-Arthur le roi sans reproche, cette perfection passionnée, mon bon
-époux (mais qui peut contempler le soleil dans le ciel?) ne m'a jamais
-adressé un mot de reproches, il n'a jamais eu le moindre soupçon de mon
-infidélité, ne prend aucun souci de moi. C'est seulement aujourd'hui
-qu'un éclair de vague soupçon s'est montré dans ses yeux: quelque
-brouillon aura passé par là; autrement il est tout à sa manie de Table
-ronde et pousse les gens, pour les rendre pareils à lui, à faire des
-vœux impossibles. Mais, mon ami, pour moi, qui n'a pas de défaut en
-est rempli: celui qui m'aime doit tenir à la terre. L'abaissement du
-soleil produit la couleur. Je suis à vous, non pas à Arthur, comme vous
-savez, si ce n'est par le lien du mariage. Écoutez donc mes paroles:
-allez aux joutes. Le cousin à la trompette aiguë peut dissiper notre
-songe à son moment le plus doux, et ici les voix des insectes peuvent
-bourdonner si fort... Nous les méprisons, mais ils piquent.»</p>
-
-<p>Lancelot, le prince des chevaliers, répondit ainsi: «Quelle figure
-ferais-je, ô reine, en paraissant à Camelot après le prétexte que
-j'ai donné, devant un roi qui fait honneur à sa parole comme si
-c'était celle de son Dieu?&mdash;En vérité, dit la reine, un enfant
-vertueux, inhabile à gouverner, ne m'aurait pas autrement perdue; mais
-écoutez-moi, si je dois vous trouver du sens. Nous entendons dire que
-les hommes tombent avant d'être touchés par votre lance, rien qu'à
-savoir que vous êtes Lancelot; votre grand nom suffit pour vous rendre
-victorieux: cachez-le donc, présentez-vous sans être connu, gagnez la
-palme. Par ce baiser que je vous donne vous serez vainqueur, et notre
-digne roi admettra alors votre excuse, ô mon chevalier, comme ayant la
-gloire pour but; car, si je le qualifie ainsi, vous savez parfaitement
-bien que, quelque doux qu'il puisse sembler, personne plus que lui ne
-court après la gloire. Il l'aime dans ses chevaliers plus que dans
-lui-même, il y voit son ouvrage. Gagnez le prix et revenez.»</p>
-
-<p>Sur-le-champ, messire Lancelot, en colère contre lui-même, monta à
-cheval. Ne voulant pas être reconnu, il quitta le chemin battu, prit
-un vert sentier qui ne montrait que rarement des traces de pas, et
-là, parmi les collines solitaires, souvent plongé dans la rêverie, il
-se perdit; jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée,
-qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château
-d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin
-les tours sur une hauteur. Il se dirigea de ce côté et sonna du cor à
-l'entrée. Alors vint un vieillard muet, le visage couvert de rides,
-qui le conduisit dans une chambre et le désarma. Lancelot, étonné
-de voir cet homme silencieux, sortit et trouva le sire d'Astolat
-avec ses deux vigoureux fils, messire Torre et messire Lavaine, qui
-venaient à sa rencontre dans la cour du château, suivis d'une blanche
-créature, Élaine, la fille de la maison. Leur mère n'était plus. Il
-s'éleva parmi eux une légère plaisanterie mêlée d'un rire bientôt
-réprimé à l'approche du grand chevalier. A ce moment le sire d'Astolat
-lui adressa la parole: «D'où viens-tu, mon hôte, et de quel nom
-t'appelle-t-on? car, par ton port et ta présence, je pourrais deviner
-en toi le chef de ceux qui, après le roi, prennent place à la Table
-d'Arthur. Je l'ai vu, lui; quant aux autres chevaliers de sa Table
-ronde, quelque fameux qu'ils soient, ils me sont inconnus.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai003004"></a>
-<img src="images/elai_003004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une
-chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il
-vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une
-hauteur.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>Le prince des chevaliers, Lancelot, répondit: «Je suis connu, et fais
-partie de la Table d'Arthur; mon écu, que j'ai apporté par pur hasard,
-l'est aussi; mais depuis que je vais jouter comme un inconnu à Camelot
-pour le diamant, ne m'interrogez pas. Vous saurez plus tard qui je
-suis, et vous connaîtrez mon écu. Prêtez-m'en un tout uni, je vous
-prie, si vous en avez un, ou au moins avec d'autres armoiries que les
-miennes.»</p>
-
-<p>Le sire d'Astolat pris alors la parole: «Voici l'écu de Torre, mon
-fils. Il a été blessé dans la première joute, et ainsi. Dieu le sait,
-son écu est assez uni. Vous l'aurez.» Messire Terre ajouta avec
-simplicité: «Oui, vraiment, je ne puis m'en servir; vous pouvez le
-prendre.» A ces mois, le père se mit à rire et dit: «Fi, monsieur le
-butor! est-ce là répondre à un noble chevalier?&mdash;Pardonnez-lui; mais
-Lavaine, mon plus jeune fils, est si plein de vigueur, qu'il montera
-à cheval, joutera pour le diamant, le gagnera dans une heure et le
-placera dans les cheveux d'or de cette damoiselle, pour la rendre trois
-lois aussi volontaire qu'auparavant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon père, non, mon bon père, ne me faites pas honte pour rien,
-devant ce noble chevalier, dit le jeune Lavaine. Il est bien sûr que
-je n'ai fait que plaisanter au sujet de Torre: il semblait si chagrin
-et vexé de ne pouvoir partir. Une plaisanterie, rien de plus; car,
-chevalier, la jeune fille rêvait que quelqu'un mettait ce diamant
-dans sa main et qu'il était trop glissant pour y rester: qu'il avait
-coulé ou était tombé dans quelque étang ou cours d'eau, probablement
-dans le puits du château; et alors je dis (mais tout cela était une
-plaisanterie et un jeu entre nous) que si j'allais combattre et gagner
-le prix, pour le coup elle devrait en prendre plus de soin. Tout cela
-était une plaisanterie; mais que mon père me donne permission, s'il lui
-plaît, de me rendre à Camelot avec ce noble chevalier: je puis ne pas
-être vainqueur; mais j'emploierai tous mes efforts pour le devenir;
-tout jeune que je suis, je voudrais cependant me distinguer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me ferez honneur, répondit Lancelot en souriant, en
-m'accompagnant à travers les collines désolées où je me suis perdu.
-C'est alors que je serai heureux de vous avoir pour guide et pour ami;
-si vous pouvez, vous gagnerez ce diamant, que l'on dit être de belle
-eau et de belle grosseur, et vous en ferez présent à cette jeune fille,
-si vous voulez.&mdash;Un diamant de belle eau et de belle grosseur, ajouta
-le brusque sire Torre, est fait pour des reines et non pour de simples
-damoiselles.» Alors Élaine, qui, entendant agiter ainsi son nom,
-tenait ses yeux baissés, rougit légèrement de se voir un peu amoindrie
-en présence du chevalier étranger; celui-ci, en la regardant avec
-courtoisie, mais sans fausseté, repartit: «Si ce qui est beau n'était
-que pour la beauté, et s'il ne fallait tenir compte que des reines,
-mon jugement serait donc téméraire, moi qui considère cette damoiselle
-comme digne de porter le plus beau joyau du monde, sans attenter au
-lien qui l'unit à ses pareilles.»</p>
-
-<p>Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la
-voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux
-et lut sur les traits de Lancelot. Le grand et coupable amour qu'il
-portait à la reine, combattu par celui qu'il portait a son souverain,
-avait flétri sa figure et l'avait marquée avant le temps. Un autre,
-péchant dans des régions aussi élevées avec une femme, la fleur de
-tout l'Occident et du monde entier, n'en aurait eu que plus d'éclat:
-mais en lui son humeur était souvent connue un esprit malfaisant, qui
-se levait et le poussait dans des déserts et des solitudes, en proie à
-l'agonie, lui dont l'âme était encore vivante. Changé comme il l'était,
-il semblait néanmoins l'homme le plus digne qui eût jamais pris place
-à table avec des dames, et le plus noble aux yeux d'Élaine, quand elle
-les levait sur lui. Tout flétri qu'il fût et bien qu'il eût plus de
-deux fois l'âge de la jeune fille, qu'il fût balafré d'un ancien coup
-d'épée, meurtri et bronzé par le soleil, elle leva les yeux et l'aima
-d'un amour qui devait lui être fatal.</p>
-
-<p>Alors le grand chevalier, le favori de la cour, l'amant de la plus
-aimable des femmes, entra dans cette salle rustique d'une façon toute
-gracieuse; non avec un demi-dédain dissimulé, comme dans un temps
-moins chevaleresque, mais en homme généreux parmi ses pairs. Ceux-ci
-le régalèrent de ce qu'ils avaient de mieux en mets et en vins, en y
-joignant la causerie et la musique des ménestrels. Ils s'informèrent
-beaucoup de la cour et de la Table ronde, et toujours Lancelot leur
-répondait nettement et sans hésiter; mais, lorsque la conversation
-tomba sur Genièvre, il se mit soudain à parler du muet. Il apprit
-du baron que dix ans auparavant, les païens s'étant emparés de lui,
-lui avaient coupé la langue: «Instruit de leur cruel dessein contre
-ma maison, dit le sire d'Astolat, ce serviteur m'en fit part; ils le
-prirent et le mutilèrent. Cependant moi, mes fils et ma petite fille,
-nous échappâmes à la captivité et à la mort, et nous nous réfugiâmes
-dans les bois, par la grande rivière, dans la hutte d'un batelier.
-Tristes étaient ces jours, jusqu'à ce que notre brave Arthur défit
-encore une fois les païens sur la colline de Badon.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai004004"></a>
-<img src="images/elai_004004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis,
-gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé,
-leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p>&mdash;Oh! là, sans doute, noble seigneur, dit Lavaine, entraîné par la
-douce et soudaine passion de la jeunesse pour la grandeur dans un aîné,
-vous avez combattu. Oh! racontez-nous-le; car nous vivons dans la
-retraite, et vous, vous connaissez les glorieuses guerres d'Arthur.»
-Alors Lancelot parla et répondit en détail connue ayant pris part,
-avec Arthur, au combat qui pendant toute une journée avait retenti
-à l'embouchure écumante du violent Glem, et aux quatre sanglantes
-batailles livrées sur le rivage de Duglas, celle qui eut lieu sur
-Bassa, puis la guerre qui tonna, sans s'y arrêter, sur les sombres
-pentes de Célidon; et encore près du château Gurnion, où le glorieux
-roi portait sur son haubert la tête de Notre Dame, taillée dans une
-seule émeraude entourée d'un soleil de rayons d'argent, qui jetait de
-l'éclat quand il respirait. A Caerléon, il avait secouru sou maître,
-lorsque les bruyants hennissements du cheval blanc sauvage faisaient
-trembler tous les parapets dorés; et aussi dans Agned Cathregonion; et,
-plus bas, sur les rives sablonneuses de Trath Treroit, où succomba plus
-d'un païen. «Et sur le mont Badon, je vis moi-même le roi charger, à
-la tête de toute sa Table ronde et de toutes les légions invoquant le
-nom du Christ et le sien, et rompre les bataillons ennemis. Je l'ai vu
-ensuite debout sur un monceau de morts, rouge de l'éperon à la plume,
-comme le soleil levant, du sang des païens. A ma vue, il s'écria d'une
-voix retentissante: «Ils sont défaits, ils sont défaits.» Car le roi,
-quelque doux qu'il soit chez lui, et peu curieux de triompher dans nos
-guerres simulées des joutes (si l'un de ses chevaliers le désarçonne,
-il dit en riant qu'ils valent mieux que lui), néanmoins dans cette
-guerre contre les païens, le feu sacré l'anime; je n'ai jamais vu son
-pareil; il n'y a pas de plus grand capitaine.»</p>
-
-<p>Pendant qu'il prononçait ces mots, la blanche jeune fille disait tout
-bas à son propre cœur: «A l'exception de vous, noble seigneur.» Et
-quand il eut passé des récits de guerre à la plaisanterie (car il était
-gai, quoique d'une gaieté imposante), elle remarqua encore que lorsque
-le sourire disparaissait de ses lèvres, il était remplacé par un nuage
-de sombre mélancolie; et quand la blanche jeune fille, en voltigeant çà
-et là, s'était efforcée de le dissiper, soudain se manifestait, chez
-Lancelot, une tendresse de manières et de langage, qui donnait à penser
-à Élaine que tout cela était naturel et peut-être lui était destiné.
-Toute la nuit elle eut son image devant les yeux, de même que lorsqu'un
-peintre regardant de près une figure, par une inspiration divine,
-trouve l'homme derrière, et le représente si bien, que la figure, la
-forme et la couleur, l'esprit et la vie, vivent pour ses enfants dans
-ce qu'il a de meilleur et de plus complet; ainsi la figure du chevalier
-vivait devant elle, resplendissante dans l'obscurité, parlant dans le
-silence, pleine de nobles choses; et cette figure la tint éveillée,
-jusqu'à ce qu'elle se levât de bonne heure à moitié trompée par la
-pensée qu'elle avait besoin de dire adieu à son cher Lavaine. D'abord,
-comme en proie à la crainte, elle descendit pas à pas, en hésitant, le
-long escalier de la tour; bientôt elle entendit le chevalier Lancelot
-crier dans la cour: «Cet écu, mon ami, où est-il?» et Lavaine s'avança
-comme elle sortait de la tour. Là, Lancelot se tourna vers son superbe
-destrier, et, avec un doux murmure, flatta son cou lustré. A moitié
-jalouse de cette caresse, Élaine se rapprocha et attendit. Il regarda,
-et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit
-la jeune fille debout dans la clarté du matin. Le chevalier n'avait
-pas songé qu'elle fût si belle: il se sentit alors saisi d'une sorte
-de crainte religieuse; car silencieuse, bien qu'il l'eut saluée, elle
-était dans le ravissement devant sa figure, comme si c'eut été celle
-d'un dieu. Tout à coup la jeune fille se sentit prise d'un violent
-désir de lui voir porter ses couleurs à la joute. Elle surmonta sa
-répugnance à faire une pareille demande: «Beau sire, dont je ne
-sais pas le nom (il est noble, j'en suis sure, et des plus nobles),
-voulez-vous porter mes couleurs à ce tournois?&mdash;Non, en vérité, dit-il,
-belle dame, car cela ne m'est jamais arrivé. Telle est ma coutume, ceux
-qui me connaissent le savent bien.&mdash;En vérité? répondit-elle. Alors en
-portant mes couleurs, vous avez moins de chances d'être reconnu, noble
-seigneur.»</p>
-
-<p>Il repassa dans son esprit le mot d'Élaine, le trouva juste et
-répondit: «C'est vrai, mon enfant. Eh bien! je porterai votre
-enseigne; donnez-la-moi: quelle est-elle?» Elle lui dit que c'était
-une manche rouge brodée de perles, et la lui remit. Il l'attacha en
-souriant à son heaume et dit: «Je n'en ai encore jamais fait autant
-pour aucune jeune fille vivante.» Le sang monta à la figure d'Élaine
-et la rougit de plaisir; mais elle redevint plus pâle quand Lavaine
-reparut en rapportant l'écu, encore sans armoiries, de son frère.
-Il le donna à Lancelot, qui remit le sien à la belle Élaine, en lui
-disant: «Faites-moi la grâce, mon enfant, de garder mon écu jusqu'à mon
-retour.&mdash;Deux grâces en un jour, répondit-elle. Je suis votre écuyer.»
-A ce moment Lavaine dit en riant: «Damoiselle au teint de lis, dans la
-crainte que le monde ici ne vous appelle pour tout de bon le lis du
-château, laissez-moi vous rapporter vos couleurs; une fois, deux fois,
-trois fois. A présent allez reposer.» Lavaine lui donna un baiser,
-et messire Lancelot lui en envoya un de la main. Ils se retirèrent
-ainsi. Elle resta immobile pendant une minute, alla ensuite d'un pas
-soudain vers la porte, et là, ses brillants cheveux épars autour de sa
-figure sérieuse, encore rouge du baiser de son frère, elle s'arrêta
-à l'entrée, se tenant en silence à côté de l'écu pendant qu'elle
-considérait leurs armes qui étincelaient dans le lointain, jusqu'à ce
-qu'ils disparussent derrière la colline. Alors elle monta dans sa tour,
-prit l'écu, le conserva, et vécut ainsi dans la rêverie.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là les nouveaux compagnons laissaient derrière eux le
-long sommet de la côte aride. Messire Lancelot savait que là, non loin
-de Camelot, vivait un chevalier, ermite depuis quarante ans, qui avait
-prié, travaillé et prié, et à force de travail s'était creusé dans le
-blanc rocher une chapelle et une salle, des cellules et des chambres,
-sur des colonnes massives, comme une grotte marine. Toutes ces pièces
-étaient belles et saines; la verte lumière réfléchie d'en bas par la
-verdure montait le long des blanches voûtes, et dans les prairies, des
-trembles frémissants et des peupliers rendaient un murmure comme celui
-de la pluie qui tombe. Arrivés en cet endroit, ils y passèrent la nuit.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai005004"></a>
-<img src="images/elai_005004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent
-attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des
-ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe,
-rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais
-tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette
-révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus
-cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit
-que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand
-Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un
-chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon,
-le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles,
-sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire
-que j'ai vu.»</p>
-
-<p>Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de
-Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers
-la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un
-arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi
-à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge,
-reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en
-broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière
-lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à
-son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et
-des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois
-sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel
-ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le
-travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête,
-brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au
-jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je
-suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a
-plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à
-ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur,
-à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien
-savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda
-avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes
-sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient
-la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent
-soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement
-qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un
-ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler,
-et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment
-jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans
-la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du
-paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels
-il dirigea ses coups.</p>
-
-<p>Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot,
-qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui
-voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât
-presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce?
-à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de
-l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?&mdash;Quand donc avez-vous
-vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est
-point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons
-bien.&mdash;Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une
-ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire
-qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent
-leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que
-soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une
-vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque
-vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses
-qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne,
-ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance
-portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du
-cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.</p>
-
-<p>Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un
-chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il
-gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur
-le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant
-été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose
-semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la
-barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde
-qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour
-proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles
-était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent:
-«Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un
-diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un
-prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux,
-et vous recommande de ne pas me suivre.»</p>
-
-<p>Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine,
-dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et
-s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon
-de lance.&mdash;Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je
-crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.&mdash;Mais j'en meurs déjà,
-dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri
-et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa
-et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta
-et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre
-la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le
-bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les
-trembles sans cesse frémissants.</p>
-
-<p>Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti,
-chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches
-vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon
-en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous
-avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son
-prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.&mdash;A Dieu ne
-plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons
-vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité,
-plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans
-secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez
-le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être
-loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers
-et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop
-hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui
-ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à
-nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant,
-remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa
-santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez
-trouvé.»</p>
-
-<p>En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui
-formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors
-se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur
-chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son
-printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon
-chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela
-il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle
-à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur
-de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à
-quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.</p>
-
-<p>Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait
-au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui
-était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour
-acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il
-était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir
-séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui
-dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?&mdash;Non
-vraiment, sire, dit-elle.&mdash;Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la
-reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas
-remporté votre prix?&mdash;Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui
-ressemblait.&mdash;Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était
-lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine
-répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot
-me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires
-tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant
-qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la
-victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au
-roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure,
-afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne
-prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra
-parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une
-gloire plus pure.»</p></blockquote>
-
-<p>Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de
-notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité,
-de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son
-ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je
-connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais
-pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand
-Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres
-alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui
-l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de
-sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant
-aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que
-Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait
-sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute
-le don de quelque gentille damoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En
-disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher
-sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du
-grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de
-la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient
-pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le
-palais orgueilleuse et pâle.</p>
-
-<p>Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son
-diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités
-excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au
-château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans
-ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot,
-monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?&mdash;Il
-a remporté le prix.&mdash;Je le savais, dit-elle.&mdash;Mais il a quitté la
-joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la
-lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et
-fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque
-survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et
-l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi
-sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les
-environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui
-dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le
-chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra
-le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons
-bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»</p>
-
-<p>A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle,
-politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et
-jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure?
-des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite
-d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur
-sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs
-du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs
-brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons,
-soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il
-mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre
-ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi,
-pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous
-pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous
-si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée?
-Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier
-le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les
-vents?&mdash;Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme
-nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de
-vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu.
-«L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés
-d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en
-moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal!
-c'est bien lui!&mdash;J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement,
-quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.&mdash;Et si
-je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers
-(je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je
-vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que
-sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand
-souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils
-parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas.
-Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais
-je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est
-pas d'autre que je puisse aimer.&mdash;Oui, en vérité, par la mort de Dieu,
-dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez
-ce que savent les autres et qui il aime.&mdash;Ainsi soit-il,» s'écria
-Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en
-disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre
-manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer?
-Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille?
-peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser
-notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je
-pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est
-caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le
-diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner;
-et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main.
-Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille
-fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous
-pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous
-apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»</p>
-
-<p>Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le
-recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval,
-et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla
-gaiement.</p>
-
-<p>Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que
-le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain
-seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver
-le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement
-j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime,
-et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai
-remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa
-retraite.»</p>
-
-<p>Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop
-courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien
-que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»</p>
-
-<p>Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta
-stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche,
-suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la
-course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et
-de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les
-langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot,
-messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent
-sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient
-curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart
-préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille
-dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles.
-Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que
-Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une
-pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille
-du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce
-point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot
-et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils
-échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais
-pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied
-son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent
-comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient
-raison.</p>
-
-<p>Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui
-gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu
-qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul,
-caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la
-faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon
-bon père, voulez-vous que je perde la raison?&mdash;Non, dit-il, sûrement
-non.&mdash;Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher
-Lavaine.&mdash;Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez,
-dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles
-de son compagnon.&mdash;Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que
-je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son
-diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de
-négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est
-déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné
-comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de
-secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue
-de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable
-aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses
-couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père,
-hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon
-enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que
-nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre...
-Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la
-bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire.
-Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»</p>
-
-<p>Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et
-pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de
-son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes,
-il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son
-cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle
-était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons
-l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur
-et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna
-avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers
-le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle
-vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un
-cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle
-s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il
-fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment
-savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la
-jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride
-et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues
-étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique,
-et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents
-éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa
-sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord,
-elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique
-déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était
-encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne
-l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter
-dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il
-dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains
-gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles
-se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le
-voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné
-comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur
-et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille,
-éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore
-blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre
-prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle
-se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté
-toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue,
-quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le
-diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du
-malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il
-donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le
-plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque
-repos.&mdash;Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon
-seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là?
-Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur,
-restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur
-se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit
-l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler
-davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait
-compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre
-côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le
-gagnât.</p>
-
-<p>Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous
-les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre
-et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle
-se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la
-grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme
-dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier
-et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa
-blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois
-agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le
-modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours
-avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude
-nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme
-encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive
-pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite,
-habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science
-de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au
-malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son
-amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée,
-regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable
-tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de
-celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre;
-et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier.
-Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et
-de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était
-enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné
-dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa
-perfidie.</p>
-
-<p>Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus
-d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes
-pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque
-le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce
-image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa
-sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant
-que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne
-répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai006004"></a>
-<img src="images/elai_006004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Élaine se leva alors, prit sa course à travers les
-champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un
-fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie;
-mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le
-chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les
-champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne
-peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de
-même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme
-de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute
-une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre,
-ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter:
-«Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt
-sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos.
-«Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau
-elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»</p>
-
-<p>Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie,
-tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa
-charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle
-venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si
-je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs
-de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune
-fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens:
-«Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui
-tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service
-que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon
-pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva
-la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit
-qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec
-eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard
-Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me
-faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.»
-Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra
-mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.&mdash;Parlez. Si je vis et
-j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout
-d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi
-mourir.&mdash;Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine,
-étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre
-amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me
-marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant
-je n'aurai jamais de femme.&mdash;Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens
-pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre
-figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non,
-le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide
-pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses
-propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié
-de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas
-être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes
-beaux jours sont passés.&mdash;Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il,
-mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le
-premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui
-vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de
-vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui
-sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge;
-alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais
-autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre
-bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un
-territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers,
-si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez
-de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos
-querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de
-vous, et ne puis faire davantage.»</p>
-
-<p>Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la
-mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis
-elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba,
-et ou remporta évanouie à sa tour.</p>
-
-<p>Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau
-noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera
-à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire
-Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer
-sa passion.»</p>
-
-<p>Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le
-ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya
-chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après
-avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur
-les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le
-heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le
-léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le
-tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le
-regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main,
-ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se
-montra discourtois.</p>
-
-<p>Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti,
-il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail
-vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image
-se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille.
-Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le
-remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent:
-«La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même
-calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme
-une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se
-fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses
-chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.</p>
-
-<p>Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: <i>L'Amour
-et la Mort.</i> Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux
-son chant.</p>
-
-<p>«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est
-la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux,
-non, je ne le sais pas.</p>
-
-<p>«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer?
-la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi
-mourir.</p>
-
-<p>«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble
-faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux;
-non, je ne le sais pas.</p>
-
-<p>«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre
-la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi
-mourir.»</p>
-
-<p>Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était
-en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine.
-Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant:
-«Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque
-mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de
-crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin
-éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante:
-«Laissez-moi mourir.»</p>
-
-<p>De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier,
-en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble
-étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur
-la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la
-jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens
-une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement
-du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me
-croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous
-demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire
-remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier.
-Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le
-peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant
-avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point
-aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous
-eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant;
-mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis
-alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai;
-mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse
-enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je
-trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne
-n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me
-voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait
-mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire.
-Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même
-aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et
-après mon long voyage je goûterai le repos.&mdash;Paix, dit son père. O mon
-enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous
-pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous
-jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous
-méprise tous?»</p>
-
-<p>Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots:
-«Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie
-peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds.
-Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette
-affliction, il a ruiné notre maison.»</p>
-
-<p>A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon
-cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de
-ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les
-hommes qui me semble le plus grand.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il
-voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce
-que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde,
-c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le
-paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»</p>
-
-<p>Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père,
-je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces
-bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à
-d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait
-d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans
-pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je
-puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant
-aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon
-amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois
-désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez
-contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que
-vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père;
-dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je
-meure.»</p>
-
-<p>L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme
-après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot,
-une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour
-Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec
-joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais
-il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous
-sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre
-et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une
-fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la
-lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur
-elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura
-abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai
-morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi
-aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur
-cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la
-rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la
-cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même
-aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre
-vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à
-la porte de ce palais.»</p>
-
-<p>Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus
-elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son
-imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent;
-la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle
-mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.</p>
-
-<p>Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux
-frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière
-passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le
-ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du
-plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours
-vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes
-et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le
-corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en
-sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries,
-baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour
-toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en
-larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par
-lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans
-sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la
-couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était
-tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était
-belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on
-eût dit qu'elle souriait.</p>
-
-<p>Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre
-pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux
-difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort
-d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait
-combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il
-l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le
-messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa
-statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec
-le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre
-d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les
-murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.</p>
-
-<p>Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve
-un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot
-s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous
-dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai
-gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet
-pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un
-cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son
-petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et
-je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme
-nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner
-tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends
-qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas
-celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour
-remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de
-bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à
-moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai007004"></a>
-<img src="images/elai_007004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de
-leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la
-main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une
-à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et
-les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout
-vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main
-froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et
-répliqua:</p>
-
-<p>«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez,
-Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage.
-Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il
-est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années
-fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon
-cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que
-cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur
-étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre.
-Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant
-le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour
-votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie,
-jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de
-votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même
-je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle
-la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée.
-Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez,
-je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux;
-dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel
-celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une
-plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que
-ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par
-la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai
-maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»</p>
-
-<p>Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre,
-grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et
-frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres
-diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors
-pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre,
-à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous
-ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa
-lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée,
-souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.</p>
-
-<p>Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment
-pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la
-porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en
-gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de
-marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner;
-mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure
-que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque
-montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est
-enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être
-la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle
-est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus
-pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que
-notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»</p>
-
-<p>Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des
-chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de
-face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur
-donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la
-jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais.
-A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant.
-Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine
-elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la
-lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa
-le sceau et lut: ce fut tout.</p>
-
-<p>«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois
-la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux,
-car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et
-mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère
-attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à
-toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et
-accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot,
-aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»</p>
-
-<p>Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames
-pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui
-reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les
-lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.</p>
-
-<p>Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon
-souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la
-mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne
-et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue.
-Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon
-âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma
-qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement,
-pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses
-frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et
-d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma
-nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé
-d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais
-ingénié pour la sauver d'elle-même.»</p>
-
-<p>Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après
-la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de
-la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et
-la reine baissa les siens quand il ajouta:</p>
-
-<p>«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce
-qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers
-le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour
-n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer
-ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne
-d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un
-vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des
-détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais
-faire mieux; mais elle refusa et mourut.»</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai008004"></a>
-<img src="images/elai_008004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture
-seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du
-roi à celle qui reposait silencieuse.</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce
-sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table
-ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»</p>
-
-<p>Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur,
-suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son
-habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune
-tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue;
-elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique
-sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la
-poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa
-tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot
-sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son
-douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa
-tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté;
-mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par
-les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun
-chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part,
-s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour
-était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de
-l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le
-front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande
-affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:</p>
-
-<p>«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le
-plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à
-mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant
-les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les
-plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un
-nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait
-pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car
-la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu
-aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi
-seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les
-morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant
-solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils
-nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le
-grand sire Lancelot du Lac.»</p>
-
-<p>Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que
-vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût
-été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir
-pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour
-être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais
-l'amour veut être libre et sans chaînes.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le
-roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de
-ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de
-meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure?
-Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois,
-encore libre, et noble, je le sais.»</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="elai009004"></a>
-<img src="images/elai_009004.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit
-ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-
-<p>Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit
-ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et
-regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui
-avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les
-flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez,
-damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine.
-Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin
-... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt
-l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine,
-si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte
-croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à
-mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il
-insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche:
-Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le
-rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se
-faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me
-donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le
-fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant
-sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car
-qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des
-chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à
-l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une
-partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en
-divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, l
-e pécheur paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier
-d'Arthur qu'il ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre
-ces liens qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le
-veuille. Le voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne
-le voulais pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange
-pour me prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare
-oubliée et me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»</p>
-
-<p>Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant
-qu'il mourrait un jour en état de sainteté.</p>
-
-
-<h4>FIN D'ÉLAINE</h4>
-<hr class="full" />
-
-<h4><a id="Liste_des_illustrations"></a>Liste des illustrations</h4>
-
-<p><a href="#elai001004">Pl. 1.</a> ... Et la morte conduite par lui
-s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa
-main gauche....</p>
-
-<p><a href="#elai002004">Pl. 2.</a> La couronne, en tombant, roula sur un
-point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau
-brillant dans la mare.</p>
-
-<p><a href="#elai003004">Pl. 3.</a> Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière
-faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées
-aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en
-annonçait au loin les tours sur une hauteur.</p>
-
-<p><a href="#elai004004">Pl. 4.</a> Il parla et se tut. La jeune Élaine
-au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant
-d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.</p>
-
-<p><a href="#elai005004">Pl. 5.</a> Il regarda, et plus étonné que si sept
-hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la
-clarté du matin.</p>
-
-<p><a href="#elai006004">Pl. 6.</a> Élaine se leva alors, prit sa course à
-travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait
-comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.</p>
-
-<p><a href="#elai007004">Pl. 7.</a> Les deux frères enlevèrent de la
-litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle
-tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau
-brodé d'armoiries.</p>
-
-<p><a href="#elai008004">Pl. 8.</a> Il lut ainsi, et toujours pendant
-cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de
-la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.</p>
-
-<p><a href="#elai009004">Pl. 9.</a> Lancelot ne répondit rien; mais il
-sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière,
-il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Elaine, by Alfred Tennyson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELAINE ***
-
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