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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Volume 5 of 6 - -Author: Charles Athanase Walckenaer - -Release Date: June 28, 2016 [EBook #52428] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE DE RABUTIN-CHANTAL *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - - - - - MÉMOIRES - - SUR MADAME - - DE SÉVIGNÉ. - - - CINQUIÈME PARTIE. - - - - -TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). - - - - - MÉMOIRES - - TOUCHANT - - LA VIE ET LES ÉCRITS - - DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL - - DAME DE BOURBILLY - - MARQUISE DE SÉVIGNÉ, - - DURANT LA SECONDE CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ PAR LOUIS XIV - ET LA PREMIÈRE COALITION DES PUISSANCES CONTRE LA FRANCE, - - SUIVIS - - De Notes et d'Éclaircissements, - - PAR - - M. LE BARON WALCKENAER. - - QUATRIÈME ÉDITION, - - REVUE ET CORRIGÉE. - - - PARIS, - - LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, - - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE, - - RUE JACOB, 56. - - - 1875 - - - - - MÉMOIRES - TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS - DE - MARIE DE RABUTIN-CHANTAL, - DAME DE BOURBILLY - MARQUISE DE SÉVIGNÉ. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -1673 - - Madame de Sévigné quitte la Provence et retourne à Paris.--Mauvais - état des routes.--Craintes de madame de Sévigné pour sa - fille.--Avantage qu'elle retire de son voyage en Provence pour son - commerce épistolaire.--Elle écrit de Montélimar.--Elle voit à - Valence l'évêque, M. de Cosnac, et Montreuil.--Détails sur - ceux-ci.--Marie-Adhémar.--Les filles de Sainte-Marie.--Madame de - Sévigné arrive à Lyon.--Loge chez Châteauneuf.--Voit - l'archevêque.--Elle part avec M. et madame de Rochebonne.--Madame - de Sévigné écrit de Châlon-sur-Saône.--Recommande à sa fille deux - ouvrages de Marigny.--Arrive à Bourbilly.--Ses souvenirs dans ce - lieu.--Du voyage qu'elle fit en 1664.--Conduite de Bussy.--Il est à - Paris.--Le comte et la comtesse de Guitaud sont à Époisses.--Madame - de Sévigné ne peut réconcilier Guitaud avec Bussy.--Elle est venue - à Bourbilly pour le règlement de ses affaires.--Le comte et la - comtesse de Guitaud et la comtesse de Fiesque viennent voir madame - de Sévigné.--Détails sur la comtesse de Fiesque--Deux petites cours - auprès de celle du roi.--Cour de Monsieur; cour de - Condé.--Nouvelles sur ces deux cours données à madame de - Sévigné.--L'Espagne déclare la guerre à la France.--Détails sur la - comtesse de Marci et mademoiselle de Grancey.--Leur - influence.--Madame de Sévigné va passer un jour à Époisses.--Elle - écrit de Moret.--Arrive à Paris. - - -Le séjour de madame de Sévigné en Provence avait duré quatorze mois. Ce -temps fut pour elle marqué par des jouissances de tous les jours et de -tous les moments. Objet des constantes sollicitudes de madame de -Grignan, elle avait promptement contracté l'habitude de la voir, de lui -parler, de l'écouter, d'être sans cesse occupée d'elle. Ce n'était donc -pas sans des déchirements de cœur qu'elle s'arrachait forcément aux -douceurs de ce genre de vie. Diverses causes contribuaient à rendre -cette nécessité plus cruelle. En même temps que, parcourant la route de -Montélimar, elle s'éloignait de sa fille, sa fille s'éloignait d'elle, -et prenait le chemin de Salons pour se rendre chez l'archevêque d'Arles. -Quoique ce court trajet accrût imperceptiblement la distance qui devait -toutes deux les séparer, néanmoins il ajoutait encore au trouble violent -que cette séparation avait produit dans l'âme de madame de Sévigné. Elle -avait espéré ramener sa fille avec elle; mais de puissants motifs s'y -opposaient. L'assemblée des communautés de Provence devait avoir lieu en -décembre, et ne pouvait se terminer qu'au milieu de janvier. Madame de -Grignan se trouvait par là forcée de différer de trois mois le voyage -qu'elle avait promis de faire à Paris[1]. Obligée de se rendre à de si -bonnes raisons, madame de Sévigné trouvait dans la promesse même que sa -fille lui avait faite un sujet de peine et d'inquiétude. La route de -Montélimar à Lyon, qu'elle parcourait, était horriblement abîmée et -dans plusieurs endroits entièrement défoncée. Ce n'était pas sans effroi -qu'elle songeait que dans trois mois sa fille, au milieu de l'hiver, -aurait, pour venir la rejoindre, à parcourir cette même route, devenue -plus dangereuse encore par des dégradations successives. Ses lettres -nous montrent avec quelle scrupuleuse attention elle observait l'état -des chemins et quel soin elle mettait à indiquer à madame de Grignan les -parties détériorées où, selon elle, on devait descendre de voiture et se -faire porter en litière, «sous peine de la vie[2].» - - [1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 octobre 1673), t. III, p. 176, édit. de - Gault de Saint-Germain; t. III, p. 101, édition de Monmerqué. - - [2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 octobre 1673), t. III, p. 181, - édit. G.;--_Ibid._, t. III, p. 103 et 105, édit. M. - -Entre deux personnes qui s'aiment il y a dans les entretiens familiers -et confidentiels un échange sympathique de sentiments et d'idées qui ne -peut être suppléé par la correspondance la plus assidue. La voix, le -geste, les yeux, les traits du visage manifestent nos sensations, nos -désirs, nos inclinations, notre trouble, nos espérances, les subites -inspirations de notre esprit, les éclairs capricieux de notre -imagination mieux que ne peuvent le faire les mots les mieux arrangés, -les plus expressifs, tracés sur un froid papier. C'est ce que madame de -Sévigné ressentait amèrement lorsque de Montélimar elle écrivait: -«Hélas! nous revoilà dans les lettres.» Et cependant le temps qu'elle -avait passé en Provence, au milieu de la famille des Grignan, lui -donnait, pour sa correspondance, plus de moyens de remédier aux -inconvénients de l'absence. Elle pouvait désormais apprécier les -changements que le temps, une nouvelle situation avaient opérés dans -l'esprit, les opinions, les goûts et les habitudes de madame de -Grignan. Elle connaissait le monde avec lequel vivait sa fille, ses -occupations de chaque jour, la distribution de ses heures, les qualités -et les défauts de ceux qui étaient placés sous sa dépendance, les causes -de ses tracas domestiques, toutes les misères, toutes les nuances si -variables de l'existence, tous ces riens qu'on méprise et que pourtant -on ressent si vivement, qu'on redoute ou qu'on dédaigne d'écrire, mais -qu'à tout moment on voudrait confier à ceux qui s'intéressent à notre -bonheur. Madame de Sévigné savait et prévoyait toutes les tribulations -auxquelles sa fille était exposée; elle pouvait donc se faire comprendre -d'elle à demi-mot, deviner ses désirs et pénétrer plus avant dans les -replis de son cœur. Il lui devenait plus facile de lui être agréable -par ses lettres, écrites avec plus de confiance, de facilité et -d'abandon. Aussi lui dit-elle peu de jours après l'avoir quittée: «Je -suis toute pétrie des Grignan, je tiens partout... Hélas! ma fille, j'ai -apporté toute la Provence et toutes vos affaires avec moi[3]. Je vous -vois, je vous suis pas à pas; je vois entrer, je vois sortir; je vois -quelques-unes de vos pensées[4].» Et le temps ne faisait qu'ajouter -encore à l'effet des souvenirs de son séjour à Grignan; mais après elle -y revient. «Il est vrai, dit-elle, que le voyage de Provence m'a plus -attachée à vous que je n'étais encore. Je ne vous avais jamais tant vue, -et je n'avais jamais tant joui de votre esprit et de votre cœur[5].» - - [3] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 octobre 1673), t. III, p. 178, édit. - G.; t. III, p. 101, édit. M. - - [4] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 octobre et 10 novembre 1673), t. III, - p. 186, 213, édit. G.; t. III, p. 109, 131, édit. M. - - [5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 268, édit. - G.; t. III, p. 177, édit. M. - - -La mélancolie qui dominait madame de Sévigné en s'éloignant de sa fille -ne fut pas allégée par les livres qu'elle avait emportés pour se -distraire en voyage. C'étaient le _Socrate chrétien_ de Balzac et les -_Déclamations_ de Quintilien. On est étonné de voir au nombre de ses -lectures ce dernier ouvrage, d'une authenticité douteuse et d'un mérite -très-secondaire; il est probable que c'était par suite des études -d'auteurs anciens qu'elle avait faites avec Corbinelli pendant son -séjour à Grignan qu'elle s'était imposé la tâche de lire ces -_Déclamations_. Elle écrit à sa fille après les avoir lues: «Il y en a -qui m'ont amusée et d'autres qui m'ont ennuyée[6].» - - [6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1673), t. III, p. 188, édit. - G.; t. III, p. 111, édit. M. - -Partie de Montélimar, elle arriva le même jour à Valence. L'évêque de -Valence, M. de Cosnac, était une de ses plus anciennes connaissances; il -avait envoyé au-devant d'elle son carrosse avec Montreuil[7] et son -secrétaire pour l'accompagner. Nos lecteurs se rappellent ce joyeux abbé -qui, dans la jeunesse de madame de Sévigné, lui écrivait des lettres -folles et composait pour elle des madrigaux qu'il fit imprimer et même -réimprimer[8]. Ce fut chez lui qu'elle soupa et logea. L'évêque et ses -deux nièces vinrent lui rendre visite; mais, en entrant dans la ville, -elle s'était dirigée directement chez ce prélat. «Il a bien de l'esprit, -dit-elle à madame de Grignan. Ses malheurs et votre mérite ont été les -deux principaux points de sa conversation[9].» - - [7] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie_ DE - RABUTIN-CHANTAL _pendant la Régence et la Fronde_, 2e édit., p. - 49 et 50, chap. V. - - [8] MONTREUIL, _Œuvres_, 1666, p. 5, 107, 472, 500; 1671, p. 4, - 72, 321, 339.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1673), t. III, p. - 179. - - [9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. III, p. 178, édit. - G.; t. III, p. 103, édit. M. - -Les malheurs de Daniel de Cosnac se réduisaient à ce qu'il était forcé -de résider dans son diocèse, sous le plus beau climat et dans le plus -riant pays de France. Mais, homme de cour plutôt qu'évêque, il -considérait comme un exil l'obligation où il se trouvait de ne pouvoir -être à Versailles ou à Saint-Germain. Par son esprit et son adresse il -s'était introduit fort jeune chez le prince de Conti, et contribua à son -mariage avec la nièce de Mazarin[10]. Cosnac n'avait que vingt-deux ans -lorsqu'il négocia avec une rare habilité ce qu'on appelait la paix de -Bordeaux. Mazarin, pour ses signalés services, le fit nommer évêque de -Valence; mais, au lieu de remplir les devoirs de son épiscopat, Cosnac -s'attacha à MONSIEUR, qui le nomma son premier aumônier. Les conseils -qu'il donna à ce prince et que celui-ci ne suivit pas occasionnèrent son -exil[11]. Dévoué de cœur à MADAME (l'aimable Henriette), il vint -_incognito_ à Paris; et, pour cet acte de désobéissance aux ordres du -roi, il fut mis en prison, puis envoyé à l'Ile-en-Jourdain. Après -quatorze ans d'exil, il avait enfin obtenu la permission de retourner à -Valence, où madame de Sévigné fut charmée de le trouver en compagnie -avec Montreuil[12]. Elle vit encore à Valence la sœur de M. de Grignan, -Marie-Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas, et les sœurs du -couvent de Sainte-Marie. C'était pour elle, en quelque sorte, un devoir -de famille, même dans les lieux où elle ne faisait que passer, de rendre -visite aux religieuses de cet ordre, fondé par sa grand'mère[13]. Elle -resta un jour entier avec celles de Valence, et se dirigea sur Lyon, où -elle arriva le 10 octobre. Elle fut reçue dans cette ville, comme -précédemment, par le beau-frère de M. de Grignan, l'aimable M. de -Châteauneuf. Elle eut la visite et reçut des civilités gracieuses de -l'archevêque de Lyon, Henri de Villars, qui lui fit voir d'admirables -tableaux. - - [10] GOURVILLE, _Mémoires_, vol. LII, p. 286. - - [11] CHOISY, _Mémoires_, vol. LXIII, p. 369 à 387.--MONTPENSIER, - _Mémoires_, vol. XLIII, p. 135 (année 1663). - - [12] CHOISY, _Mémoires_, vol. LXIII, p. 391, 397, 408, 410, 417, - 418.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 141, ch. - XI. - - [13] _Abrégé de la vie de la bienheureuse mère Jeanne-Françoise - Fremyot de Chantal_, 1752, p. 39. - -Le jour suivant elle partit accompagnée de M. et de madame de -Rochebonne[14], qui allaient à leur terre. Rochebonne voulait mettre -ordre à ses affaires et se préparer à rejoindre l'armée, prévoyant une -guerre avec l'Espagne, qui en effet était imminente. Madame de Sévigné -fut obligée de s'arrêter à six lieues de Lyon. Elle date sa lettre «d'un -petit _chien de village_» qu'elle ne nomme pas. Ce village, d'après la -distance qu'elle indique, doit être la petite ville d'Anse, fort -ancienne et assez célèbre par les conciles qui s'y sont tenus[15]. - - [14] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 199. - - [15] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6, 10 et 11 octobre 1673), t. III, p. - 184-187, édit. G.; t. III, p. 103, 108, 110, édit. M. - -Deux jours après, à vingt-cinq lieues plus loin, elle écrit à madame de -Grignan, et date sa lettre de Châlon-sur-Saône. Elle annonce qu'elle a -rencontré en chemin un M. de Sainte-Marthe, qui lui fera parvenir deux -petits poëmes de Marigny, l'un intitulé _l'Enterrement_; l'autre, _le -Pain bénit_. Ce dernier était une satire virulente contre les -marguilliers de la paroisse de Saint-Paul et contre les exactions et les -abus qui avaient lieu de la part des fabriques pour les frais de -mariage, d'enterrement et pour rendre le pain bénit. Ces abus existent -encore; la forme seulement en est changée. On se rappelle que dans sa -jeunesse madame de Sévigné était liée avec Marigny, ce grand chansonnier -de la Fronde[16]. Elle remarque avec raison que le jugement qu'on porte -de ces futiles opuscules dépend de la disposition d'esprit où l'on se -trouve en les lisant[17]. Madame de Grignan n'avait pas le même motif -que madame de Sévigné pour se complaire à l'odieux et au ridicule versé -sur les obscurs administrateurs de la paroisse Saint-Paul, dont sa mère, -comme paroissienne, était légèrement victime. - - [16] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, t. I, p. 479, - chap. XXXV. - - [17] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1673), t. III, p. 187, 189, - édit. G.; t. III, p. 111, édit. M. Ces deux pièces de vers ne se - trouvent pas dans les _Œuvres_ de Marigny, 1674, in-12. - Auparavant avait paru _le Pain bénit_, par M. l'abbé de Marigny, - 1673, in-12 (23 pages); on a réimprimé cet opuscule en 1795, avec - une sotte préface. - -Après un trajet de trente lieues fait en trois jours, madame de Sévigné -arriva enfin, le 21 octobre, dans son château de Bourbilly, qu'elle -n'avait pas vu depuis neuf ans. - -«Enfin, ma chère fille, dit-elle, j'arrive présentement dans le vieux -château de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce -temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes -magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais -laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi; et cependant au -sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse. -Je pleurerais présentement de tout mon cœur si je m'en voulais croire; -mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y -était, qui nous empêchait fort de nous ennuyer. Voilà où vous -m'appelâtes _marâtre_ d'un si bon ton[18].» - - [18] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1673), t. III, p. 190, édit. - G.; t. III, p. 112, édit. M.--_Lettres de madame_ DE - RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. - 317. - -On conçoit le douloureux plaisir qu'éprouvait cette mère passionnée à se -rappeler, en arrivant dans son vieux château, le dernier voyage qu'elle -y avait fait avec sa fille. Nous l'avons seulement mentionné à sa -date[19]; rappelons-le ici, et ajoutons quelques mots de plus, -nécessaires pour compléter le récit de celui dont nous nous occupons. Le -présent se compose-t-il d'autre chose que des souvenirs du passé et des -rêves sur l'avenir? - - [19] Deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 331, chap. XXII (2e - édit.). - -Ce fut le 15 août 1664 que madame de Sévigné alla à Tancourt (commune de -Vaurezis, près de Soissons), où l'attendait Ménage[20]. De là elle se -rendit à Commercy, chez le cardinal de Retz, puis ensuite à Bourbilly. -Bussy, qui était alors à sa terre de Forléans, vint la voir: il n'avait -que quarante-cinq ans. Madame de Sévigné en avait trente-huit; sa fille -était dans sa seizième année. Comme la fleur qui vient de s'épanouir, -elle brillait de tout l'éclat de sa fraîcheur et de sa beauté; elle -était la joie, les délices, l'orgueil de sa mère; elle n'appartenait -qu'à elle seule: aucun lien, aucun devoir ne la forçait de s'en séparer. -Ces deux charmantes femmes, dans leur gothique domaine, firent à cette -époque sur Bussy une impression si vive et si durable que, plus de deux -ans après (le 11 novembre 1666), appelé par des affaires à se -transporter avec toute sa famille à Forléans, il en profita pour revoir -encore Bourbilly. Il écrivit alors à sa cousine pour lui exprimer -combien lui et ses enfants avaient été flattés de contempler les -portraits des Christophe et des Gui, leurs ancêtres, tapissant les murs -des Rabutin. «Ces Rabutin vivants, dit-il, voyant tant d'écussons, -s'estimèrent encore davantage, connaissant par là le cas que les Rabutin -morts faisaient de leur maison[21].» - - [20] _Lettres de_ MÉNAGE, dans les _Lettres et pièces rares et - inédites_ publiées par M. Matter, 1846, in-8º, p. 235.--BUSSY, - _Lettres_, 173, in-12, t. I, p. 1. - - [21] BUSSY, _Lettres_ (11 novembre 1666), Paris, Delaulne, 1637, - in-12, t. II, p. 2.--Dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 154, édit. - G.; t. I, p. 109, édit. M., et p. 1, 3, chap. I de la 1re partie - de ces _Mémoires_. - -Madame de Sévigné avait, plus anciennement encore, fait un voyage à -Bourbilly, accompagnée de son mari; et Bussy, qui à cette époque se -trouvait à sa terre de Forléans, fit une visite aux nouveaux mariés. -Longtemps après, il rappelle avec orgueil à sa cousine combien, à la vue -de tous ces portraits, le marquis de Sévigné fut frappé de la grandeur -de la maison des Rabutin[22]. - - [22] BUSSY, _Lettres_ (29 octobre 1675), t. I, p. 170, édit. - 1737.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 octobre 1675), t. IV, p. 31, édit. - M.; t. IV, p. 146, édit. G. - -A ce dernier voyage que madame de Sévigné fit à Bourbilly (en 1673), -Bussy ne se trouva point au rendez-vous qu'elle lui avait assigné dans -sa lettre écrite de Grignan[23]. La manière railleuse avec laquelle elle -mande à sa fille que son cousin avait pris soin de se faire habiller à -Semur, lui et toute sa famille[24], pour se rendre à Paris, prouve -qu'elle aimait mieux le voir là qu'à Bourbilly. Bussy s'était brouillé -avec le comte de Guitaud, qui alors habitait Époisses. Lui et sa femme -comptaient au nombre des meilleurs amis de madame de Sévigné: -possesseurs de la terre seigneuriale du fief de ses ancêtres[25], ils -lui étaient très-utiles pour la gestion de ses intérêts en Bourgogne et -jouissaient dans toute la province d'une grande considération. Madame de -Sévigné aurait voulu faire cesser l'ancienne inimitié de Bussy et de -Guitaud; mais Bussy, dévoré d'ambition et d'envie, s'y refusa -toujours[26]. Il reprochait à Guitaud de l'avoir autrefois desservi dans -l'esprit de Condé et de n'avoir pas voulu exécuter l'accord -qu'ils avaient conclu ensemble pour la vente de la charge de -capitaine-lieutenant des chevau-légers du prince, lorsque celui-ci fut -arrêté[27]. - - [23] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY, ms., p. 37, vo (15 - juillet 1673).--BUSSY (lettre du 29 octobre 1675), dans SÉVIGNÉ, - t. IV, p. 146, édit. G., et t. IV, p. 34, édit. M.--Voyez la 4e - partie de ces _Mémoires_, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet - 1673), t. III, p. 164, édit. G. - - [24] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre et 6 novembre 1673), t. III, - p. 195 et 210, édit. G.; t. III, p. 117 et 130, édit. M. - - [25] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 février et 23 août 1678), t. V, p. - 481; t. VI, p. 24, édit. G.; t. V, p. 308 et 354, édit. M. - - [26] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juillet 1679), t. VI, p. 101 à 104. - - [27] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, t. I, p. - 203.--BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, édit. 1721, t. I, p. 151, 152, - 165, 172 et suiv., 185, 191, 192, 202, 337. - -Orgueilleux de l'antiquité de sa race, Bussy voyait avec déplaisir que -Guitaud, qui avait servi sous lui comme cornette et ne s'était jamais -distingué dans aucun combat, fût devenu, par son premier mariage avec -Françoise de la Grange, possesseur du marquisat d'Epoisses et qu'en -cette qualité madame de Sévigné, le dernier rejeton de la branche aînée -des Rabutin, l'appelât, même en plaisantant, son seigneur[28]. - - [28] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, 1764, - in-fol., t. II, p. 753, au mot _Époisses.--Voyage pittoresque de - Bourgogne_, Dijon, 1833, t. I, feuille 9, no 3. - -Ce n'était point, au reste, un voyage sentimental que madame de Sévigné -avait voulu faire à Bourbilly. Elle ne s'était pas dérangée de sa route -seulement pour le plaisir de revoir ce séjour, encore moins pour s'y -rencontrer avec Bussy, ni même pour jouir de la société du comte et de -la comtesse de Guitaud; le soin de ses intérêts l'avait forcée d'y -venir. Elle avait du blé à vendre, des baux à renouveler, des mesures à -prendre pour être payée plus exactement de ses revenus. Elle s'occupa si -activement de ces affaires qu'elle trouva pour les terminer des -expédients auxquels le _bon abbé_, si expert en ces matières, n'avait -pas pensé[29]. - - [29] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 octobre 1673), t. III, p. 196, édit. - G.; t. III, p. 118, édit. M.--_Ibid._ (juillet 1679), t. VI, p. - 101, 104, édit. G. - -Dès le lendemain de son arrivée, le comte de Guitaud, dans l'espoir de -l'attirer à Époisses, était accouru à cheval de grand matin à Bourbilly -par une pluie battante. Madame de Sévigné le retint à dîner. Guitaud lui -apprit les nouvelles qu'il venait de recevoir. Le comte de Monterès -avait publié à Bruxelles, le 15 octobre, la rupture de la paix entre la -France et l'Espagne; la guerre paraissait imminente[30], et on présumait -que M. de Grignan serait obligé de venir pour expliquer sa conduite. -Quant à Guitaud, il n'espérait pas être employé; il raconta à madame de -Sévigné les intrigues qui l'avaient fait déchoir dans les bonnes grâces -du prince de Condé, et comment il s'en consolait en faisant de grands -embellissements à son magnifique château, où il se proposait de passer -l'hiver[31]. Après le dîner, madame de Sévigné, que le comte de Guitaud -n'avait pas prévenue, vit arriver dans un carrosse à six chevaux la -comtesse de Guitaud, accompagnée de cette comtesse de Fiesque qui, selon -madame de Sévigné[32], donnait de la joie à tout un pays et le paraît. -Cette femme, insouciante et frivole, conservait sa beauté, que les -années semblaient épargner: «c'est disait madame de Cornuel, parce -qu'elle est salée dans sa folie[33].» Madame de Sévigné eut par elle des -nouvelles de cour qui étaient de nature à amuser sa fille dans les -prochaines lettres qu'elle devait lui écrire. - - [30] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. III, p. 403.--MIGNET, - _Négociations_, t. IV, p. 215. - - [31] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 191, édit. - G., t. III, p. 114, 118, édit. M. - - [32] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 196, édit. - G.; t. III, p. 118, édit. M. - - [33] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 202, édit. M.; - t. IV, p. 262, édit G.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 354. - -Comme deux satellites qui se meuvent autour d'un astre principal, la -cour de France entraînait à sa suite deux petites cours, où s'agitaient -dans leurs orbites particulières les ambitions et les intrigues des -courtisans. Ces cours étaient celle de MONSIEUR, frère du roi, et celle -de Condé, premier prince du sang. Toutes deux donnaient l'exemple d'une -licence de mœurs trop autorisée par celle du monarque, mais d'une -nature plus désastreuse pour la morale publique. Deux femmes, deux -sœurs, qu'à cause de leur beauté et par une allusion dérisoire à leur -conduite impudente on nommait _les anges_, se partageaient dans ces -cours la principale influence. Elles étaient les filles du maréchal de -Grancey, mais de deux lits différents[34]. L'aînée ne se maria pas, et -passait (afin de masquer de plus honteux penchants) pour être la -maîtresse de MONSIEUR. Elle était réellement celle de son favori, le -chevalier de Lorraine. Par lui, elle dominait MONSIEUR. Charlotte de -Bavière, la _nouvelle Madame_, celle qui fut la mère du régent, n'eut -jamais aucune influence sur son mari ou sur le roi. D'une laideur -repoussante, qui n'était contre-balancée par aucune qualité de l'esprit, -elle déplaisait à tout le monde par sa hauteur et sa fierté maussade; -étrangère à tous les personnages de cette cour brillante où elle était -forcée de vivre, elle fut toujours Allemande en France. Pour son mari, -qu'elle méprisait, elle était complaisante et douce, afin d'en être bien -traitée et de rester en repos. Elle soulageait son ennui en écrivant -sans cesse à ses nobles parents d'Allemagne tout ce que la médisance et -la calomnie inspiraient de plus odieux sur sa nouvelle famille, sur -cette cour où pourtant elle occupait le premier rang après la reine. - - [34] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in - 8º, t. X, p. 111, chap. II.--MADAME, duchesse d'Orléans, - _Mémoires, fragments historiques et correspondances_, 1832, - in-8º, p. 99, 103 et 242. - -La sœur cadette de la belle Grancey, la comtesse de Marci, était aimée -de Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, qu'on appelait alors monsieur -le Duc. Ce fils du grand Condé ne manquait pas de valeur; mais il -n'avait ni goût ni talent pour la guerre. Dur et égoïste dans son -intérieur, il était dans le monde aimable et spirituel. Petit et maigre, -par le feu de ses yeux et l'audace de son regard, il faisait, malgré sa -mine chétive, une forte et vive impression sur les femmes. Il les aimait -et savait s'en faire aimer. Il recherchait leur société, même quand -elles ne pouvaient lui offrir d'autre plaisir que celui de la -conversation[35]. Lorsqu'il était véritablement amoureux, nul ne le -surpassait dans les moyens de séduction; nul n'égalait son activité pour -vaincre les obstacles, l'habileté et la fécondité de ses inventions pour -les travestissements et les ruses. La grâce, la noblesse des manières, -les flatteries les plus délicates, l'éloquence de la passion, les -galanteries les plus ingénieuses, la magnificence des fêtes, les dons -les plus dispendieux, rien n'était omis, rien n'était épargné pour -assurer son triomphe. Homme de goût et de jugement, il avait un savoir -très-varié. C'est lui qui ordonnait tous les embellissements de -Chantilly et les grandes fêtes que l'on y donnait au roi ou aux -princes[36]. - - [35] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 274 et 275. - - [36] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 117, 139, et notre note - sur les _Caractères_ de la Bruyère, p. 658, 660, 662. Conférez la - 4e partie de ces _Mémoires_, p. 271. - -Louis XIV avait permis qu'en l'absence de son père M. le Duc exerçât les -fonctions de gouverneur en Bourgogne; il lui avait donné la survivance -de cette charge ainsi que celle de grand maître de la maison du roi. Le -grand Condé n'était un homme supérieur qu'à la guerre; il se déchargeait -sur son fils de l'ennui des affaires à Paris comme à Chantilly, comme à -Dijon. M. le Duc savait s'appliquer à l'administration des vastes -domaines de Condé; et il est probable que Guitaud ne fut écarté de cette -petite cour que parce que la société habituelle des princes dont il -dépendait ne convenait pas à sa femme, jeune, belle et pieuse[37]. -Madame de Sévigné, dans sa lettre à sa fille, rapportant tout ce que lui -a raconté sur les _anges_ la comtesse de Fiesque, dit: «Madame de Marci -quitta Paris par pure sagesse, quand on commença toutes ces collations -de cet été[38], et s'en vint en Bourgogne; on la reçut à Dijon au bruit -du canon. Vous pouvez penser comment cela faisait dire de belles choses -et comme ce voyage paraissait en public. La vérité, c'est qu'elle avait -un procès qu'elle voulait faire juger; mais cette rencontre est toujours -plaisante[39].» - - [37] Voyez 4e partie de ces _Mémoires_, p. 133, chap. V. - - [38] Sur ces soupers donnés à Saint-Maur, par le duc d'Enghien, - _aux anges_, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p. - 449, édit. G.; t. II, p. 377, édit. M.--_La France devenue - italienne dans la France galante_, Cologne, 1695, in-12, p. 359 - et 360. - - [39] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 193, édit. - G.; t. III, p. 115, édit. M. - -Sur l'autre sœur madame de Sévigné dit: «MONSIEUR veut faire -mademoiselle[40] de Grancey dame d'atour de MADAME, à la place de la -Gordon, à qui il faut donner cinquante mille écus: voilà qui est un peu -difficile. Madame de Monaco mène cette affaire.» Cette affaire ne put -réussir, probablement à cause de l'opposition qu'y mit MADAME; mais -MONSIEUR fit mademoiselle de Grancey dame d'atour de la fille de sa -première femme, qui devint reine d'Espagne[41]. - - [40] On donnait aussi à mademoiselle de Grancey le titre de - madame, comme étant chanoinesse. - - [41] Marie-Louise, fille d'Henriette d'Angleterre, née à Paris le - 27 mars 1662, mariée à Charles II, roi d'Espagne, le 30 août - 1679. Sur madame de Grancey, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. - de la Haye, 1726, t. I, p. 165 (dans cette édition le nom de - Grancey est en toutes lettres); _ibid._ (21 octobre 1673, 2 - octobre 1676, 6 décembre 1679), t. II, p. 189; t. III, p. 193; t. - VI, p. 147; t. V, p. 237, édit. G.--_Ibid._ (15 juillet 1672), t. - II, p. 223, édit. M.--_Ibid._ (23 décembre 1671), t. II, p. 269; - t. III, p. 115; t. VI, p. 53.--_Ibid._ (29 janvier 1685), t. VII, - p. 229, édit. M. - - -Madame de Sévigné céda enfin aux instances du comte et de la comtesse de -Guitaud. Elle alla passer un jour à Époisses. Elle y trouva, outre la -comtesse de Fiesque, la comtesse de Toulongeon, son aimable cousine, -puis madame de Chatelus et le marquis de Bonneval. Elle fut charmée de -toutes les personnes qu'elle vit dans ce château, dont elle admira la -magnificence. Longtemps après, elle déclara à Bussy[42] qu'elle -conservait un souvenir tendre et précieux de la réception qui lui avait -été faite alors par le comte et la comtesse de Guitaud. - - [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1678), t. V, p. 501. - -Le lendemain (27 octobre), madame de Sévigné arriva à Auxerre, trajet de -soixante-dix kilomètres ou dix-sept lieues et demie. Elle paraît s'être -arrêtée ensuite à Sens (distance de cinquante kilomètres ou quatorze -lieues et demie). Elle regretta de n'y pas trouver l'archevêque, -Louis-Henri de Gondrin[43], oncle de madame de Montespan, janséniste -renforcé, qui avait beaucoup d'amitié pour madame de Grignan. - - [43] Sur Gondrin, conférez GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 309. - -De la petite ville de Moret, où elle coucha, madame de Sévigné écrivit à -sa fille le 30 octobre, et le surlendemain, jour de la Toussaint, elle -entra dans Paris après quatre semaines de voyages[44]. - - [44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27, 30 octobre et 2 novembre 1673), t. - III, p. 198-203, édit. G.; t. III, p. 120-124, édit. M. - - - - -CHAPITRE II. - -1673-1674. - - Madame de Sévigné arrive à Paris, et descend chez son voisin de - Coulanges.--Visites qu'elle y reçoit.--Empressement de tous ses - amis, de Pomponne, du cardinal de Retz, de la Rochefoucauld, de - madame Scarron.--Sévigné quitte l'armée deux fois pour venir voir - sa mère.--Mort du marquis de Maillane.--Nouvelle lutte qu'elle - occasionne entre l'évêque de Marseille et madame de - Grignan.--Madame de Sévigné invite madame de Grignan à venir avec - son mari solliciter à la cour.--Madame de Grignan s'y - refuse.--Madame de Sévigné se trouve chargée de combattre seule - l'influence de l'évêque de Marseille auprès des ministres et du - roi.--Louis XIV, alors en guerre avec presque toute l'Europe, se - prépare à conquérir la Franche-Comté.--Il suffisait à - tout.--S'interposait dans les affaires de sa famille et dans celles - des grands de sa cour.--Il charge l'évêque de Marseille d'une - négociation secrète pour la duchesse de Toscane.--Il s'inquiète de - la rivalité de ce prélat avec le comte de Grignan.--Louis XIV - allait nommer le candidat qui lui était présenté par ce prélat.--La - nouvelle de la prise de la citadelle d'Orange le fait changer de - résolution. - - -En attendant que ses appartements fussent disposés pour la recevoir, -madame de Sévigné descendit chez son cousin de Coulanges, rue du -Parc-Royal[45]. Cette rue était voisine de celle de Saint-Anastase, où -elle et le comte de Guitaud demeuraient. Elle espérait ainsi pouvoir -être seule dans les premiers moments de son arrivée et cacher la -faiblesse qu'elle avait de pleurer sans cesse en lisant les lettres -qu'elle recevait de sa fille. Ces lettres lui ôtaient l'espoir de la -revoir prochainement. Cette combinaison, heureusement pour elle, ne -réussit point; il fallut, pour ne pas paraître ingrate, qu'elle se -détournât de ses tristes pensées ou qu'elle dît que le vent lui avait -rougi les yeux[46]. Depuis plusieurs jours on épiait son arrivée, et -jamais flot plus nombreux de visiteurs et de visiteuses n'assaillit le -logis de l'aimable chansonnier. Il dut à cette faveur que lui fit sa -cousine le plaisir de voir sa femme, qui vint une des premières; puis -ensuite, ensemble ou successivement, l'excellente sœur du marquis de la -Trousse, mademoiselle de Meri[47], madame de Rarai[48], la comtesse de -Sanzei[49], madame de Bagnols, l'archevêque de Reims (le Tellier), -madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame Scarron, -d'Hacqueville, la Garde[50], l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu, Pierre -Camus, le gros abbé de Pontcarré[51], ami de d'Hacqueville, Brancas, de -Bezons, la marquise d'Uxelles, madame de Villars et enfin M. de -Pomponne, qui revint encore les jours suivants. L'amitié si vive et si -constante que ce ministre avait témoignée pour M. et madame de Sévigné -devenait d'autant plus précieuse à celle-ci qu'elle pouvait l'aider à -soutenir la lutte où sa fille allait l'engager; aussi mettait-elle tous -ses soins à lui plaire[52]. Pomponne trouvait dans son commerce avec -cette femme spirituelle un délassement aux peines et aux soucis des -affaires; il aimait à se rappeler surtout les heures de gaieté folâtre -qu'il avait autrefois passées dans sa société[53]. - - [45] DE COULANGES, _Chansons_, ms. autographe, p. 68. Le - manuscrit des chansons de Coulanges, qui est à la Bibliothèque - impériale, a 133 feuillets ou 266 pages. - - [46] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 204, édit. - G.; t. III, p. 125, édit. M. - - [47] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671 et 12 juillet 1673), t. - III, p. 204, 214, 452; t. IV, p. 465, édit. G.--_Ibid._ (15, 18 - septembre et 10 novembre, 13 décembre 1679, 1er et 26 mai, 10 - juin 1680, 7 juillet 1682), t. IV, p. 94; t. V, p. 465; t. VII, - p. 94, édit. G.; et t. II, p. 359; t. III, p. 149, 328; t. IV, p. - 82, 251; t. V, p. 425 et 431; t. VI, p. 6, 21, 30, 66, 209, 238, - 242, 249, 364, 368; t. VII, p. 38, édit. M. - - [48] Sur la famille Rarai ou Raray, voyez la 3e partie de ces - _Mémoires_, p. 134.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. - 150.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1639), t. VII, p. 142, édit. - G.; t. VI, p. 401, édit. M. - - [49] Marie de Coulanges; voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. - 349. - - [50] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 129. - - [51] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin et 20 juillet 1671), t. II, p. - 102-161, édit. G.--_Ibid._ (15 décembre et 25 octobre 1675), t. - IV, p. 181 et 249.--_Ibid._ (19 juillet 1675), t. III, édit. G., - et t. IX, édit. M. - - [52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 13 novembre 1673), t. III, p. 209, - 220. - - [53] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1674), t. III, p. 307, édit. - G.; t. III, p. 210, édit. M.--Voyez la 2e partie de ces - _Mémoires_, chap. VIII, p. 101, 2e édit. - -Peu de temps après son arrivée à Paris, madame de Sévigné vit aussi un -grand nombre de personnages, les uns ses amis, les autres qu'elle était -habituée à rencontrer dans le monde où elle était répandue. Plusieurs -venaient des armées et devaient y retourner promptement; ils étaient -attirés, par le retour du roi, à Paris et à Saint-Germain en Laye. -C'étaient le prince de Condé, M. le Duc, son fils, la duchesse de -Bouillon, le cardinal de Bouillon, la duchesse de Chaulnes, madame de -Richelieu, Vivonne, madame de Crussol, la comtesse de Guiche[54], madame -de Thianges, madame de Monaco, les Noailles, les d'Effiat, les -Beuvron-Louvigny, le marquis de Villeroi, Charost et le chevalier de -Buous, ce brave marin, cousin germain de M. de Grignan[55]; puis son -excellent ami Corbinelli, et Barillon, et Caumartin, et Guilleragues, -dont l'esprit était en possession d'électriser le sien; enfin madame de -Marans, dont la sincère conversion et «l'_absorbée_ retraite» lui -avaient été annoncées par une lettre de la marquise de Villars, qu'elle -reçut à Grignan[56]. - - [54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 225, édit. - G.--(22 janvier 1674), t. III, p. 323 et 324, édit. G.--(5 - février 1674), t. III, p. 335. - - [55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1672), t. III, p. - 243.--_Ibid._ (20 septembre 1671), t. II, p. 232, édit. G.--(4 - mai 1676), t. IV, p. 430, édit. G. - - [56] _Lettres inédites de madame de Sévigné, de sa famille et de - ses amis, avec son portrait, vue et fac-simile_; Paris, Blaise, - 1827, in-8º, p. 66, 67.--_Lettres de la marquise_ DE VILLARS, - Paris, 25 août 1673; et _Lettres_ DE SÉVIGNÉ (15 janvier 1674), - t. III, p. 289, édit. G. - -Cependant la guerre continuait et devait durer encore; mais les rigueurs -de l'hiver mettaient quelque relâchement dans les opérations militaires -et permettaient qu'on vînt prendre part, pendant de cours intervalles, -aux plaisirs de la capitale et à ceux de la cour. Le baron de Sévigné -lui-même quitta deux fois l'armée, et vint voir sa mère; mais il fut -obligé de s'en séparer au bout de quelques jours et de repartir pour -rejoindre son régiment. Madame de Sévigné se montra peu alarmée sur les -périls auxquels son fils allait être exposé; elle disait plaisamment: -«M. de Turenne est dans l'armée de mon fils, et les Allemands la -redoutent.» Elle paraît aussi peu inquiète d'apprendre qu'une amourette -arrête le jeune guidon des gendarmes à Sézanne et retarde son arrivée, -«attendu, dit-elle, qu'elle sait qu'il ne peut être question de -mariage[57].» - - [57] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 327, édit. - G.--_Ibid._, t. III, p. 227, édit. M. - - -Aux anciennes et nombreuses connaissances de madame de Sévigné s'en -réunirent d'autres d'une date plus récente, qu'elle était obligée -d'accueillir avec empressement par intérêt pour sa fille: telle était -madame d'Herbigny, sœur de Rouillé, comte de Melai, intendant de -Provence[58]; et Marin, qui venait d'être nommé premier président du -parlement d'Aix, homme d'une physionomie agréable, aimable dans le -monde, mais despote dans son intérieur, dur envers sa femme et auquel -madame de Sévigné nous apprend qu'on avait donné le surnom de _cheval -Marin_[59]. - - [58] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, éd. - G. - - [59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673, 16 octobre 1675, 25 - septembre 1687), t. III, p. 217; t. IV, p. 159; t. X, p. 8, éd. - G. - -De tous les amis que madame de Sévigné eut alors le plus de bonheur à -revoir, ce fut le cardinal de Retz; car il aimait et admirait -sincèrement dans madame de Grignan, qu'il avait vue naître et grandir, -l'union des qualités essentielles que l'on apprécie dans les deux sexes: -la beauté, le jugement et le savoir, l'énergie du caractère, l'orgueil -du rang, une noble ambition, un esprit capable d'application dans les -affaires et un penchant prononcé pour l'étude des plus hautes questions -de la philosophie cartésienne, que Retz se plaisait à débattre. -Non-seulement il conservait les lettres que madame de Grignan lui -écrivait, mais il gardait des copies de celles qu'elle avait écrites à -d'autres[60]. Aussi n'était-ce qu'à lui que madame de Sévigné osait -révéler les secrets de toutes ses faiblesses pour sa fille, parce que -lui seul savait la plaindre et compatir à ses maternelles douleurs. - - [60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet et 26 août 1675), t. III, p. - 381 et 429, édit. M.--_Ibid._, t. III, p. 456, et t. IV, p. 56, - édit. G.--Sur Pontcarré, auquel madame de Grignan écrivait, - conférez encore SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1671), t. II, p. 204, - édit. G.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 249, édit. - G.--_Ibid._ (25 octobre 1675), t. IV, p. 181, édit. G.--(31 août - 1689), t. IX, p. 94, édit. M. - -Bussy et Forbin-Janson se trouvaient aussi présents à Paris lors du -retour de madame de Sévigné; mais ni l'un ni l'autre ne vint la voir. Le -premier s'en abstint forcément par des motifs de prudence que nous -ferons connaître[61]; le second ne pouvait, malgré le désir qu'il en -avait, se livrer au plaisir qu'il aurait eu d'entretenir un commerce -amical avec l'aimable belle-mère du comte de Grignan, puisqu'il était en -hostilité ouverte avec ce dernier[62]. Ceci nous conduit à exposer les -faits qui, cette année, marquèrent la lutte que Forbin-Janson eut à -soutenir contre le lieutenant général gouverneur de Provence. - - [61] Conférez BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_ (ms. de - l'Institut), p. 42 à 57. (Lettres DE BUSSY, datées de Paris 16, - 20, 22, 25 octobre, et 2, 26 décembre 1673.--Le 23 janvier 1674, - Bussy écrit de Chaseu.) - - [62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 206, édit. - G.; t. III, p. 26, édit. M. - -Cette lutte, qui se renouvelait tous les ans, fut cette fois plus vive -et plus animée[63], parce qu'un nouveau sujet de litige avait surgi -entre le prélat et M. de Grignan, d'où dépendait l'influence de l'un ou -de l'autre sur la Provence. Le marquis de Maillane de la Rousselle, -procureur-joint de la noblesse, était mort[64]; il s'agissait de lui -nommer un successeur. L'assemblée des communautés avait de droit la -nomination à cette place; mais dans le fait l'assemblée choisissait -toujours celui que désignait le gouverneur parmi les hauts dignitaires -qui dirigeaient le mieux les délibérations et qu'on supposait le plus -accrédité auprès du roi et de ses ministres. M. de Grignan voulait faire -nommer son cousin, le marquis Pontever de Buous, frère de cette marquise -de Montfuron dont madame de Sévigné était ravie, parce qu'elle était -aimable, «et qu'on l'aimait sans balancer[65].» L'évêque de Marseille -demandait qu'on lui préférât M. de la Barben, qui, l'année précédente, -avait, comme courrier et à ses frais, porté au roi les délibérations des -états et qui, d'ailleurs, avait été principal consul d'Aix et procureur -du pays[66]. - - [63] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 136, édit. - M.; t. III, p. 218, 221, édit. G. - - [64] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale du - pays de Provence_ tenue à Lambesc les mois de décembre 1673 et - janvier 1674; Aix, in-4º (1680), p. 20 et 21.--EXPILLY, _Dict._, - t. IV, p. 486. - - [65] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 déc. 1672), t. III, p. 124, édit. G.; - t. III, p. 54, édit. M. - - [66] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21. - -Cette affaire, qui paraissait si peu importante au milieu des grands -événements de la guerre et de la politique, embarrassait cependant Louis -XIV et ses ministres. C'est qu'alors on était non-seulement -très-préoccupé des dangers qui à l'extérieur menaçaient la France, mais -encore attentif aux périls qui surgissaient à l'intérieur par l'effet du -mécontentement des populations, accablées d'impôts, et d'une noblesse -fière et brave, toujours prête à s'agiter sous le frein qui l'avait -domptée. Les provinces maritimes, la Normandie, la Bretagne, la -Gascogne[67], la Provence, plus exposées aux insultes des flottes -ennemies, plus en proie aux intrigues et aux corruptions de l'étranger, -étaient surtout assujetties à une active surveillance. C'est pour -protéger les côtes de la Provence contre l'Espagne que Louis XIV, dès -qu'il eut déclaré la guerre à cette puissance, nomma gouverneur des îles -Sainte-Marguerite le comte de Guitaud. Le court séjour que madame de -Sévigné fit à Bourbilly et à Époisses avait eu pour résultat un -redoublement d'amitié et de confiance entre elle et le comte et la -comtesse de Guitaud, dont on s'aperçoit facilement par les lettres qui -nous restent de leur correspondance à partir de cette époque. Louis XIV -suivait avec attention tout ce qui se passait en Provence, et ne -dédaignait pas de chercher à concilier les prétentions rivales de -Forbin-Janson et de Grignan. Lorsque Marin, récemment nommé premier -président du parlement d'Aix, vint, avant de partir pour prendre -possession de sa nouvelle charge, saluer le roi, Louis XIV lui dit: -«Vous aurez d'étranges esprits à gouverner en Provence[68]!» Mais le -choix de Marin n'était pas bon pour manier habilement l'esprit turbulent -des Provençaux; il se fit détester de sa compagnie par sa servilité -maladroite et par ses susceptibilités en fait de préséances[69]. - - [67] Lettres de Sève à Colbert (22 août 1075).--DEPPING, - _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1851, - t. II, in-4º, p. 201. - - [68] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 215, édit. - G.; t. III, p. 133, édit. M. - - [69] Lettres du chancelier le Tellier à Marin, premier président - (7 juillet 1682). Dans DEPPING, _Correspondance administrative - sous Louis XIV_, t. II, p. 240. - -L'empereur, l'Espagne, le Danemark, la Hollande, toute l'Allemagne, hors -les ducs de Bavière et de Hanovre, étaient alors ligués contre Louis -XIV. Malgré le traité secret conclu avec Charles II en 1670[70], -celui-ci avait été forcé par son parlement de se réunir aux Hollandais -et de diriger toutes les forces navales de l'Angleterre contre la -France[71]. A l'insuffisance de ses ressources en hommes et en argent -contre une aussi formidable coalition Louis XIV opposa le génie de ses -généraux et de ses ministres et son infatigable activité. Il aurait -désiré faire consentir l'Espagne à déclarer la neutralité de la -Franche-Comté demandée par les Suisses; mais l'Espagne ne le voulut pas. -A l'exception de Maestricht et de Grave, Louis XIV avait sagement -abandonné ses conquêtes en Hollande; et, en concentrant ses forces, il -était parvenu, avec des armées inférieures en nombre, à repousser -partout ses ennemis; au nord comme au midi, il avait accru la gloire de -ses armes[72]. Ce qui lui restait de troupes devait être employé à la -conquête de la Franche-Comté, à laquelle il voulait marcher en -personne[73]. - - [70] LINGARD, _History of England_, 4e édit., t. XII, p. 369.--Ce - traité fut conclu le 22 mars 1670. - - [71] TEMPLE, _Mémoires_, vol. LXIV, p. 37, 40, 46. - - [72] LOUIS XIV, _Œuvres_ (_Mém. militaires_, 1673, 1674, 1675), - t. III, p. 303, 532.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, - édit. 1773, in-12.--_Mémoires du vicomte de Turenne_, t. III, p. - 309 à 443.--_Histoire_, t. II, liv. VI, p. 241 à 360.--L'abbé - RAGUENET, _Histoire du vicomte de Turenne_ (1738, in-12, liv. V - et VI), t. II, p. 49, 220.--DESORMEAUX, _Histoire de Louis II, - prince de Condé_, 1769, in-12, t. IV, liv. IX, p. 337 à 427. - - [73] LOUIS XIV, _Œuvres_ (fragment sur la campagne de 1674; - Siége de Besançon; Précis de la conquête de Franche-Comté), t. - III, p. 453, 459, 473. - -Les provinces maritimes, que ne pouvaient protéger suffisamment des -escadres trop faibles, étaient livrées aux dangers des incursions -désastreuses. Les gouverneurs qui y commandaient, par leur bravoure, -leurs talents militaires et leur influence personnelle, pouvaient seuls -les défendre contre l'invasion, en faisant un appel au zèle et au -patriotisme des nobles pour la défense du pays. Louis XIV le savait, et -il mit à profit ce moyen en Guyenne[74], en Bretagne et en Normandie. -Alors il se vit forcé par la nécessité de donner plus de puissance aux -gouverneurs des provinces menacées; mais ce ne pouvait être au point de -nuire à sa propre autorité et de détruire l'œuvre de Richelieu, qui -avait institué les intendants pour amoindrir le pouvoir des gouverneurs, -devenu redoutable pour la couronne. Rouillé, intendant de la Provence, -dont madame de Grignan disait «que la justice était sa passion -dominante[75],» s'accordait assez bien avec le gouverneur et ménageait -cette puissante maison de Grignan. Néanmoins, quand le comte de Grignan -réclamait des gardes et des accroissements d'attribution ou -d'appointements, Rouillé devenait tout naturellement son antagoniste, -et, dans l'intérêt de sa charge et de ses propres prérogatives, il -s'opposait aux prétentions du lieutenant général gouverneur. C'est -pourquoi madame de Sévigné n'avait pu faire consentir cet intendant à -favoriser les demandes de son gendre pour ce qui concernait le payement -des gardes et des courriers: Rouillé s'était rangé, pour ces questions, -du côté de l'évêque de Marseille. Mais il ne se trouvait pas dans les -mêmes conditions pour le remplacement du procureur du pays-joint pour la -noblesse dans l'assemblée des communautés. Rouillé, homme de robe, -quoique ayant le titre de comte de Melay, était de cette caste -intermédiaire entre la roture et la haute noblesse, et il avait intérêt -à ménager celle-ci dans tout ce qui ne pouvait pas entraver les devoirs -dont sa charge l'obligeait de s'acquitter. Lorsqu'il s'agissait de faire -donner la préférence à un roturier sur un noble pour une place -auparavant occupée par un noble, on espérait que Rouillé se mettrait du -parti de M. de Grignan, et non de celui de l'évêque de Marseille. C'est -par ce motif que madame de Sévigné s'était empressée de cultiver la -société de madame d'Herbigny[76], sœur de la femme de l'intendant, -alors à Paris. Elle l'avait charmée par son esprit, et était parvenue à -la mettre dans le parti de M. de Grignan. Caumartin, ami de madame de -Sévigné et de sa fille, avait été gagné sans peine. Il en fut de même du -premier président nouvellement nommé, de Marin, «cet homme qui met le -bon sens et la raison partout,» dit madame de Sévigné, toujours disposée -à louer ceux qui agissent selon ses désirs. Quoique circonvenu et -entouré par tant d'influences, Louis XIV n'aurait pas hésité à préférer -au protégé de M. de Grignan celui de l'évêque de Marseille. -Forbin-Janson avait donné au roi des preuves de son habileté, de sa -prudence, de sa discrétion dans des affaires secrètes et intimes qu'il -avait l'habitude de traiter avec lui, par lui-même et sans -intermédiaire. - - [74] GRAMMONT, _Mémoires_, vol. LVII, p. 96, 99 (1674).--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (avril 1674, au comte de Guitaud), t. III, p. 339, - édit. G. - - [75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 280, édit. - G.; t. III, p. 188, édit. M. - - [76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, édit. - G.; t. II, p. 188, édit. M. - -Ce roi qu'on a si souvent représenté comme uniquement occupé de sa seule -personne et subissant l'influence de ses ministres, de ses maîtresses et -de ses serviteurs se mêlait de tout, intervenait dans tout, réglait -tout, entrait dans les détails des susceptibilités d'amour-propre et de -rang de ses maréchaux et de ses généraux, se livrait à toutes les -enquêtes nécessaires pour distribuer de la manière la plus avantageuse -les commandements de ses armées et les plus hautes fonctions de -l'État[77]. Dans ses palais, dans sa famille rien ne se faisait sans son -ordre direct. Le fier Montausier, voulant transporter le jeune Dauphin -confié à ses soins dans une habitation plus salubre et lui donner un -confesseur, ne l'osa pas sans avoir été approuvé par le jeune roi, qui -lui désigna un prêtre de son choix[78]. La belle duchesse de Mazarin -espérait que, pour la protéger contre son mari, Louis XIV suspendrait -l'autorité des lois, et afin de l'y engager elle fit intervenir en vain -le roi d'Angleterre, la reine de Portugal et toutes les femmes qui -pouvaient exercer quelque influence sur le tout-puissant monarque[79]. - - [77] Le duc DE NAVAILLES et DE LA VALETTE, _Mémoires_, Paris, - 1701, in-12, p. 278 (année 1673). - - [78] LOUIS XIV, _Œuvres_ (lettres au duc de Montausier, 13 août, - 2 octobre 1673, 23 mai 1675, 11 mars 1677, 2 et 23 mai 1698), t. - V, p. 310, 515, 532, 559, 575. - - [79] LOUIS XIV, _Œuvres_ (lettre au roi d'Angleterre, 17 février - 1668), t. V, p. 547. - -C'est encore à Louis XIV que sa cousine la duchesse de Toscane -s'adressait pour que le grand-duc, qu'elle n'aimait pas et qu'elle -voulait quitter, eût plus d'indulgence pour elle et de meilleurs -procédés[80]. Louis XIV avait envoyé à Florence l'évêque de Marseille -pour cette négociation confidentielle, et l'évêque n'en rendit compte -qu'à lui seul. Louis XIV ne voulait pas mécontenter le prélat -relativement aux affaires de Marseille ni être injuste. Avant de se -prononcer, il témoigna le désir que l'évêque et M. de Grignan se missent -d'accord sur le choix à faire du procureur-joint de la noblesse. -Forbin-Janson, plutôt pour complaire au monarque et à ses ministres que -par inclination, fit quelques concessions; il promit d'être favorable -dans l'assemblée des états à la demande ordinaire de Grignan pour la -somme de cinq mille livres de la solde des gardes, et de celle de trois -mille livres pour frais de courrier. Madame de Sévigné et bon nombre de -ses amis, et même, parmi les Grignan, l'imposant suffrage de -l'archevêque d'Arles, étaient pour la conclusion de la paix à ce prix. -M. de Grignan se serait volontiers rangé aussi à cette opinion; mais -madame de Grignan s'y opposa. Elle abhorrait l'évêque de Marseille, et -elle comprenait très-bien que la considération de son mari et -l'ascendant du gouverneur sur les nobles de province dépendaient du -succès de la lutte engagée contre le prélat. En cela elle voyait juste. -Si Forbin-Janson parvenait à faire nommer un homme de son choix, un -roturier, c'en était fait de l'autorité dont jouissait le gouverneur, de -l'affection que la noblesse avait pour lui et du respect qu'elle lui -portait. Madame de Grignan ameuta donc tous ses amis de Provence et tous -ceux de Paris et de la cour contre l'évêque de Marseille. Elle le -représenta sous les plus noires couleurs; selon elle, c'était un prélat -ambitieux, brouillon, hypocrite, ennemi de la noblesse et cherchant à -nuire sous les apparences de l'aménité, de la charité et de la justice. - - [80] Conférez _Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la - Fontaine_, 3e édit., 1824, in-8º, p. 151 à 154.--LOUIS XIV, - _Œuvres_ (lettres à la princesse de Toscane, 3 octobre 1662, 28 - mars 1664, 23 novembre 1665, 29 octobre 1669), t. V, p. 98, 172, - 333, 458. (22 août et 6 décembre 1673), t. V, p. 511 et - 518.--MONTPENSIER, _Mémoires_, 1674, t. XLIII, p. 373. - -Elle écrivit à ce sujet à sa mère, à d'Hacqueville, à Caumartin, aux -Grignan présents à la cour. Elle les persuada tous d'autant plus -facilement que l'évêque de Marseille, soit parce que c'était sa -conviction, soit parce qu'il était révolté qu'on prêtât à ses actions et -à ses paroles des motifs indignes de lui, cherchait à faire croire que -Grignan, par paresse et par incapacité, ne s'acquittait qu'avec -négligence des fonctions de sa charge. Madame de Grignan poussait le -désir d'assurer son triomphe dans l'assemblée des communautés jusqu'à -vouloir que le comte de Grignan ne demandât aucune allocation d'argent -pour les gardes et le courrier, afin d'ôter à l'évêque de Marseille -l'occasion de se populariser en s'y opposant. C'était aussi l'avis de -Guitaud, qui s'était rangé du parti de madame de Grignan; et en effet -cette manière de procéder se présentait sous une apparence noble et -digne. Mais ce n'était pas là le compte de M. de Grignan, qui avec -raison pensait que, par l'effet de cette renonciation, il reconnaîtrait -en même temps qu'en qualité de lieutenant général gouverneur il n'avait -pas le droit d'avoir des gardes. Fier et généreux jusqu'à la -prodigalité, il songeait à se laisser allouer encore la somme de cinq -mille francs et à en faire ensuite la remise à l'assemblée, comme étant -insuffisante pour la dépense des gardes qu'il demandait[81]. Ces -résolutions de son gendre et de sa fille effrayaient madame de Sévigné, -qui ne pouvait penser[82] sans une mortelle inquiétude au grand train de -maison du gouverneur de Provence, à ses fêtes, à ses festins, à son jeu, -dépenses jugées indispensables pour soutenir la splendeur du rang qu'il -occupait. Madame de Grignan se montrait à cet égard sourde aux -remontrances d'une mère sage et prévoyante. - - [81] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1674), t. III, p. 357, édit. - G. (Lettre du comte de Grignan au comte de Guitaud. A la page - 359, au lieu de: les cent mille francs, lisez: les cinq mille - francs.) - - [82] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 août 1673), t. IX, p. 93 et 94, édit. - M. - -Madame de Sévigné désirait surtout que sa fille vînt elle-même à la cour -plaider sa cause. Sans doute le désir de la posséder entrait pour -beaucoup dans l'insistance qu'elle mettait à la persuader; mais elle -croyait sincèrement que la vue d'une femme si belle, si considérée, qui -parlait admirablement le langage des affaires était de nature, dans -cette cour galante, à affaiblir l'influence de l'évêque de Marseille et -à dissiper tous les nuages qu'il avait répandus sur la réputation du -lieutenant général gouverneur. Elle voulait d'ailleurs que M. de Grignan -accompagnât sa femme pour mieux contre-balancer par sa présence à la -cour celle de Forbin-Janson. Elle pensait que le lieutenant général -gouverneur pourrait retourner ensuite en Provence pour la tenue des -états, en lui laissant sa fille comme soutien de ses intérêts pendant -cet intervalle de temps. Afin de forcer madame de Grignan à suivre ses -conseils, madame de Sévigné disait que l'abbé avait décidé qu'il était -pressant pour elle de rendre son compte de tutelle à ses enfants, et -que, par cette raison, la réunion de son fils et de sa fille à Paris -était d'une indispensable nécessité. A ce plan madame de Grignan -opposait, avec juste raison, l'énorme accroissement de dépenses -qu'occasionnerait au gouverneur de la Provence un voyage à Paris, pour -paraître convenablement à la cour. Elle disait que, dans les -circonstances critiques où se trouvait le royaume et durant une guerre -aussi acharnée, M. de Grignan pourrait difficilement obtenir un -congé[83]; et que, s'il l'obtenait, il serait blâmé d'abandonner les -intérêts du roi et du pays pour jouer le rôle de solliciteur à Paris et -celui de courtisan à Versailles et à Saint-Germain. En outre, à mesure -que l'on approchait le plus de l'époque où devait se réunir l'assemblée -des communautés, il était essentiel pour madame de Grignan qu'elle -restât en Provence, afin de concilier par elle-même et par ses -adhérents, en faveur du parti des Grignan, les suffrages des membres de -cette assemblée. Ces raisons étaient excellentes; et madame de Sévigné -devait d'autant plus se rendre à leur évidence, que sa fille lui -promettait d'aller la rejoindre après la tenue de l'assemblée et lorsque -seraient terminées des affaires qui en étaient la suite. Madame de -Sévigné aurait ressenti moins de répugnance et de douloureux regrets à -reconnaître la vérité des motifs allégués par sa fille, si celle-ci -avait montré plus de sympathie pour ses maternelles faiblesses, et si -elle n'avait pas blessé son cœur par le pédantisme de ses remontrances -et par les bouffées de sa philosophie raisonneuse[84]. - - [83] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 214-15, - édit. G.; t. III, p. 132, édit. M. - - [84] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 279, édit. - G.; t. III, p. 131, édit M. - - -Par ses lettres madame de Grignan était parvenue à faire partager à sa -mère une partie de son aversion[85] contre l'évêque de Marseille; et, -pour le combattre, madame de Sévigné se mit à l'œuvre avec toute -l'activité dont elle était redevable à sa nature vive et passionnée. Sa -fille, dont elle admirait, tout en la blâmant, la fierté et la fermeté, -la portait à ne négliger aucun moyen pour la réussite d'une affaire où -la dignité de son gendre était si fortement engagée; et, plus que -jamais, elle mérita le titre que lui donnait le comte de Grignan, qui -l'appelait _son petit ministre_[86]. Elle agit sur l'esprit du monarque -par madame de Montespan[87], par Marsillac, la Rochefoucauld[88]; et sur -Colbert par Marin, premier président d'Aix, dont la famille était alliée -à celle de ce ministre. Par madame de Coulanges elle aurait pu s'assurer -de Louvois; mais madame de Coulanges n'était pas bien alors avec son -cousin. Madame de Sévigné dut employer l'archevêque de Reims et le père -de Marin[89], ainsi que d'autres personnages qui entouraient ce -ministre; mais Louvois poussait toujours Louis XIV aux mesures -despotiques, et il ne cessait de l'occuper des moyens propres à anéantir -ce qui restait encore de franchises aux villes et aux pays d'états. -D'ailleurs il suffisait que Pomponne se fût fortement déclaré en faveur -de M. de Grignan contre l'évêque de Marseille[90] pour que Louvois ne -lui fût pas favorable: ce fut beaucoup que d'obtenir qu'il ne lui serait -pas contraire[91]. Malgré le grand nombre de personnes qui -s'intéressaient à madame de Sévigné et à sa fille, tant à la cour qu'en -Provence, il paraît certain que Louis XIV aurait refusé de s'opposer à -ce que l'évêque de Marseille eût la liberté d'user comme il le voulait -de sa légitime influence sur l'assemblée des communautés si un événement -militaire n'avait pas donné occasion au comte de Grignan de prouver -combien la noblesse de Provence lui était attachée, et n'avait pas -engagé le roi à adopter l'avis de ses ministres en favorisant la -nomination du parent du comte de Grignan. Comme cet événement, trop -négligé par nos historiens et honorable pour M. de Grignan, a un intérêt -historique, nous allons le faire connaître à nos lecteurs. - - [85] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1674), t. III, p. 323, édit. - G.--_Ibid._ t. III, p. 224, édit. M.--_Ibid._ (4 déc. 1673), t. - III, p. 249, édit. G. - - [86] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 392, édit. - G.; t. II, p. 333, édit. M. - - [87] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1673), t. III, p. 258-262, - édit. G. - - [88] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 222, édit. - G. - - [89] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 12 et 27 novembre 1673), t. III, p. - 217, 220 et 243, édit. G.--_Ibid._ (4 décembre 1673), t. III, p. - 246 et 247, édit. G.--PELLISSON, _Lettres historiques_, in-12, t. - II, p. 73. - - [90] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 247, édit. - G. - - [91] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 20 novembre 1673), t. III, p. 227, - 228, édit. G.--_Ibid._ (24 décembre 1673), t. III, p. 277. - - - - -CHAPITRE III. - -1673-1674. - - Détails sur la principauté d'Orange.--De ceux qui la - possédèrent.--Le comte d'Hona, dernier gouverneur.--Mazarin la fait - saisir.--Il fait démolir les fortifications de la ville - d'Orange.--Cette principauté est donnée à la comtesse d'Auvergne - par Louis XIV, qui ordonne au comte de Grignan de s'en emparer et - d'assiéger la citadelle d'Orange.--Bercoffer, gouverneur de cette - citadelle, veut se défendre.--Diverses allégations faites à madame - de Sévigné, qui craint les résultats de ce siége.--Grignan est - suivi de toute la noblesse.--Il attaque la citadelle d'Orange, qui - se rend le 12 novembre.--Grignan la fait démolir.--Joie de madame - de Sévigné en apprenant la prise de cette citadelle.--Ouverture de - l'assemblée des communautés de Provence.--Discours de - l'intendant.--Réponse de l'évêque de Marseille.--Don gratuit - accordé.--Lutte entre le comte de Grignan et l'évêque de - Marseille.--Une lettre de Colbert à l'évêque de Marseille l'oblige - de céder.--Le marquis de Buous est nommé procureur du - pays-joint.--Les 5,000 livres sont accordées par l'assemblée au - comte de Grignan.--Opposition de l'évêque de Marseille et de - l'évêque de Toulon à ce vote.--Colbert écrit encore à l'évêque de - Marseille, et l'opposition est levée.--Félicitations et réflexions - de madame de Sévigné sur ce double triomphe.--Ouverture des états - de Bretagne.--Deux membres arrêtés pour avoir fait de l'opposition; - ils sont rendus.--On abolit les édits oppresseurs, mais on double - les impositions.--Le marquis de Coëtquen reproche à d'Harouis ses - richesses et la ruine de la Provence.--La duchesse de Rohan, aïeule - de Coëtquen, le rappelle à Paris, et l'entrée des états lui est - interdite.--Madame de Sévigné approuve cet acte.--Le duc de - Chaulnes repousse les ennemis des côtes de Bretagne. - - -A quinze lieues de la mer et des côtes de Provence, dans le département -qui a reçu le nom poétique de Vaucluse, s'étend, borné par le Rhône à -l'ouest, le petit pays dont Orange est la capitale. Il n'a que cinq -lieues de long sur quatre de large. Le nombre de ses habitants, au temps -de Louis XIV, n'a jamais dû excéder douze mille[92], et la ville -d'Orange, célèbre par plusieurs conciles, en renfermait plus de la -moitié. Placé entre le Languedoc et le comtat Venaissin, la Provence et -le Dauphiné, par le grand nombre de monuments et de constructions -antiques que le temps a respectés, ce riant canton de la France est -comme un fragment de la classique Italie transporté dans la Gaule. Riche -par l'industrie de ses habitants, par ses vignes, sa garance, son -safran, qui revêt ses plaines d'une teinte violette, il a, depuis les -temps les plus reculés, formé un État indépendant. Néanmoins les rois de -France le considéraient[93] comme un fief de la Provence ou du Dauphiné, -et, à titre de dauphins ou de comtes de Provence, ils prétendaient en -être les premiers souverains; mais les princes d'Orange ne -reconnaissaient pas cette prétention[94], et leurs droits étaient depuis -longtemps établis par des traités. - - [92] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, t. V, p. - 304 à 314.--J. CONVENENT, ci-devant pasteur de la maison de Sa - Majesté Britannique Guillaume III, _Histoire abrégée des - dernières révolutions arrivées dans la principauté d'Orange_; - Londres, chez Robert Roger, 1704, in-12, chap. I, p. 5, 6. - - [93] Conférez l'abbé D'EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la - France_, t. V, p. 315. Il cite du Tillet en son Recueil des - barons et pairs de France, Bodin, de la République, livre I, ch. - 9, et Nostradamus, Histoire de Provence, partie 4, sur l'année - 1330. - - [94] P. DUVAL, géographe de Sa Majesté, _la France depuis son - agrandissement par conquêtes du roy_; 1680, in-12, p. 258.--J. - CONVENENT, _Histoire des diverses révolutions arrivées dans la - principauté d'Orange_; Londres, 1704, in-8º.--Madame DUNOYER, - _Mémoires_, dans les _Lettres histor. et galantes_, t. VIII, p. 9 - et 10.--_L'Art de vérifier les dates_, 3e édit., 1784, in-folio, - p. 453. - - -On comptait, depuis sept siècles, quatre dynasties des princes d'Orange. -La dernière était celle des princes de Nassau, qui possédait cette -principauté depuis cent cinquante ans. A ce titre elle fut, en 1650, -transmise par héritage à Guillaume III[95], qui, à l'époque dont nous -traitons, était le grand ennemi de Louis XIV, et commandait les troupes -de la majeure partie des puissances coalisées contre lui. Peu après -l'époque de la naissance de Guillaume, sa mère, la princesse royale, -fille de Charles Ier, qui espérait l'appui de la cour de France, où ses -deux frères Charles et Jacques II (le duc d'York) s'étaient réfugiés, -conclut un traité qui permettait à Louis XIV de se mettre en possession -de la principauté d'Orange et qui stipulait que, dans le cas où le roi -pour cette prise de possession serait obligé d'employer la force, et -qu'il consentît ensuite à la rendre, il pourrait préalablement faire -raser les fortifications de la capitale. Mazarin, en vertu de ce traité, -fit résoudre dans le conseil que l'on se saisirait de la ville d'Orange -et de la citadelle. Le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de cette -expédition. Il préleva sur les plus riches protestants de Nîmes un impôt -qui fut destiné à payer le comte d'Hona, gouverneur d'Orange[96]. - - [95] Guillaume-Henri de Nassau. - - [96] J. CONVENENT, _Abrégé des diverses révolutions_, p. - 8.--_Relation de ce qui se passa dans le rasement du château - d'Orange et de ses fortifications, par ordre du roi de France - surnommé le Grand_ (manuscrit du cabinet de M. Aubenas), p. 24 à - 240. - -D'Hona, après une faible résistance, rendit la ville et la citadelle au -maréchal Duplessis-Praslin, qui, après avoir fait transporter tous les -canons et les munitions de guerre dans la citadelle, y mit une garnison -de cinq cents hommes. Duplessis alla ensuite rejoindre le cardinal -Mazarin à Saint-Jean-de-Luz. Un ingénieur fut envoyé à Orange pour -diriger le travail de la démolition des fortifications. Cette -destruction de leurs remparts et ce changement de domination désolèrent -les habitants et en firent fuir un grand nombre[97]. «Ce fut là, dit le -pasteur de la maison de Guillaume III, le premier échec que reçut la -ville d'Orange; il fit perdre à cette ville tout le lustre qu'elle avait -sous le gouvernement du comte d'Hona, seigneur libéral, civil et -magnifique, qui, tenant une cour aussi leste que celle des princes -d'Orange eux-mêmes, y attirait une foule d'étrangers de toutes les -nations, et la rendait un des plus agréables séjours de la France[98].» - - [97] _Lettre écrite d'Orange, le 25 juillet 1712, à M. le baron - de Roays_, par l'abbé ***, chanoine de la cathédrale (manuscrit - de M. Aubenas). - - [98] J. CONVENENT, _Histoire abrégée des dernières révolutions - d'Orange_; 1704, in-8º, chap. II, p. 8. La démolition eut lieu en - janvier et en février. - -Après le décès de la princesse royale, la princesse douairière, veuve de -Frédéric-Henri de Nassau et grand'mère de Guillaume III, eut la libre -jouissance de l'administration des biens de son petit-fils. La -principauté d'Orange rentra ainsi, en 1665, sous la domination -hollandaise[99]. On fit alors de grandes réjouissances dans toute la -principauté; les festins, les fêtes durèrent huit jours. Les temples -protestants furent rouverts, et la foule vint entendre les prédications -des ministres. Dans la ville d'Orange les fenêtres furent toutes -illuminées, et des lampions de couleur y figuraient partout le chiffre -du prince. - - [99] J. CONVENENT, _Hist. abrégée des dernières révolutions - d'Orange_; 1704, in-8º.--_Relation_, etc. (manuscrit d'Aubenas), - p. 261. - -Dans le mois de janvier 1673, Guillaume ayant fait confisquer le -marquisat de Berg-op-Zoom et d'autres lieux qui appartenaient au comte -d'Auvergne du chef de sa femme, Louis XIV fit don de la principauté -d'Orange au comte d'Auvergne, et ordonna au comte de Grignan de s'en -emparer de vive force si celui qui y commandait voulait résister[100]. - - [100] _Manuscrit d'Aubenas_, p. 269.--J. CONVENENT, _Hist. - abrégée des dernières révolutions_, chap. II, p. 10.--_Recueil - des Gazettes de l'année 1673_, in-4º, janvier et décembre 1673, - p. 48. - -Dire au comte de Grignan de se rendre maître de ce pays d'Orange, -c'était l'envoyer à la conquête du berceau de son illustre maison et le -ramener dans la patrie de ses ancêtres; car il était historiquement -prouvé que le premier comte propriétaire d'Orange fut Giraud-Adhémar IV, -auquel l'empereur Frédéric Ier, comme suzerain de l'ancien royaume -d'Arles, accorda l'investiture des seigneuries de Monteil et de Grignan. -C'est du nom de Monteil-Adhémar que, par corruption, est venu celui de -la ville de Montélimar[101]. - - [101] Dom CLÉMENT, _Art de vérifier les dates_; 1784, édit. - in-folio, t. II, p. 448.--AUBENAS, _Notice historique sur la - maison de Grignan_, dans l'_Histoire de madame de Sévigné_; 1842, - in-8º, p. 523. - -Le comte de Grignan se porta avec un grand zèle à l'exécution de l'ordre -qu'il avait reçu. - -Un Hollandais, nommé Berkoffer, était depuis sept ans, pour Guillaume, -gouverneur de la principauté d'Orange; il refusa de se soumettre aux -injonctions du comte de Grignan, et, avec le petit nombre de soldats -qu'il avait à sa disposition, il se retira dans la citadelle, et parut -déterminé à se défendre à outrance. Le bruit courait que Berkoffer -avait deux cents hommes avec lui, et l'on savait qu'il ne manquait ni de -canons ni de munitions[102]. Grignan se vit donc dans la nécessité -d'entreprendre un siége; et cependant Louvois s'était refusé à lui -envoyer les troupes et l'artillerie nécessaires pour une telle -entreprise. Ce fut pour madame de Sévigné une cause d'inquiétude et -d'angoisses. Elle redoutait les dangers, et s'affligeait de la dépense; -et si son gendre ne réussissait pas, elle voyait le triomphe de l'évêque -de Marseille assuré: toutes les négociations conduites avec tant de -labeur et d'adresse pour faire nommer le marquis de Buous devaient -échouer alors infailliblement. Les uns épouvantaient madame de Sévigné -en exagérant les difficultés du siége; les autres la rassuraient et même -la raillaient sur le peu de fondement de ses craintes. De Guilleragues, - - Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire[103], - -ne tarissait pas sur ce sujet. Selon lui[104], il ne fallait que des -pommes cuites pour venir à bout de ce siége. C'était un duel entre -Berkoffer et Grignan; donc il fallait couper le cou à Grignan, parce -qu'il enfreignait les ordonnances contre les duels; et lui, -Guilleragues, déjà demandait sa charge. Mais le marquis de Gorze, grand -sénéchal de Provence, et de Vivonne prétendaient au contraire que le -siége d'Orange serait long; qu'il était plus difficile qu'on ne -croyait; que la citadelle était entourée de bons fossés, bien pourvue de -canons, et avait des forces suffisantes pour faire une vive défense; -qu'enfin M. de Grignan, avec sa petite troupe, avait tort d'entreprendre -de forcer le gouverneur. Le duc d'Enghien et la Rochefoucauld assuraient -qu'il ne réussirait pas[105]; que l'attaque d'une place de guerre -exigeait des connaissances militaires spéciales, dont Grignan était -dépourvu. - - [102] J. CONVENENT, _Histoire abrégée_, p. 10, chap. - II.--_Manuscrit d'Aubenas_, p. 261 et 267. - - [103] Boileau, épître V, t. I, p. 320 à 321, édit. de Saint-Marc, - 1747. - - [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 novembre 1673), t. III, p. 233 - et 234, 236 et 237, édit. G.; t. III, p. 148 et 149, édit. M. - - [105] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1673), t. III, p. 237, - édit. G.; t. III, p. 148 et 149, édit. M.--Conférez encore, - _ibid._ (2, 6, 17, 19, 27 novembre et 1er décembre 1673), t. III, - p. 207, 211, 224, 227, 241, édit. G., et t. III, p. 126, 127, - 131, 140, 143, 145, 151, 155, édit. M. - -Tandis qu'on tenait ces discours, le comte de Grignan, quoiqu'il fût -saisi de la fièvre[106], ne se laissa pas décourager. Le ministre ne lui -donnait ni argent ni soldats. Il fit prier cinq cents gentilshommes de -la province de venir le joindre. Pas un ne refusa de répondre à son -appel. Plusieurs nobles du comtat d'Avignon vinrent à sa rencontre sans -avoir été convoqués: marque de sympathie qui le toucha vivement. Ainsi, -à la tête d'environ sept cents cavaliers et de deux mille soldats des -galères, qu'il avait commandés, Grignan se mit en marche le 31 octobre, -et arriva le 2 novembre devant Orange avec sa petite armée, munie de -quelques canons. - - [106] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 205, édit. - G.; t. III, p. 126, édit. M. - -Il commença aussitôt le siége de la citadelle. On remplit les fossés -avec des fagots et des mannequins fournis par la ville d'Orange, d'après -les réquisitions faites aux magistrats[107]. Berkoffer voulut en vain -s'opposer aux travaux des assiégeants par quelques volées de canon. Deux -gentilshommes, le marquis de Briancour et M. de Roays, se distinguèrent -par leur bravoure. - - [107] _Relation de tout ce qui se passa dans le rasement du - château d'Orange_, ms. d'Aubenas, p. 272-276. - -Le 12 novembre la tranchée fut ouverte, et le comte de Grignan ordonna -l'assaut. Le marquis de Barbantane[108], d'une valeur romanesque, selon -madame de Sévigné, et M. de Ramatuelle commandaient l'escadron des -nobles destinés à soutenir les soldats qui étaient sur la tranchée. -Après que le comte de Grignan eut fait tirer deux décharges de canon, -Berkoffer fit battre la chamade[109], et M. de Beaufin fut admis dans la -place. Le gouverneur promit de se rendre le 17, et l'on donna des otages -de part et d'autre. Berkoffer avait assez d'artillerie pour faire -acheter cher le triomphe aux assiégeants; mais il eût fallu abîmer la -ville, ruiner ses amis: il aima mieux se rendre. - - [108] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 300, édit. - G. - - [109] _Relation_, etc., ms. d'Aubenas, p. 277.--_Mémoires - historiques et galants de madame_ DUNOYER, t. VIII, p. 12 à 17. - -Le 18 novembre (1673), la garnison sortit de la citadelle sans aucune -marque d'honneur; elle se composait de trente et un hommes; tous eurent -la liberté d'emporter ce qui leur appartenait. Berkoffer se retira en -Hollande avec sa famille[110]. - - [110] _Relation_, etc., p. 279. - -Le comte de Grignan fit démanteler la citadelle deux jours après son -entrée; il y trouva douze canons de trente-six de balles de bronze, -quarante petites pièces de campagne, deux coulevrines et onze autres -pièces de moyen calibre, sept cents mousquets, deux cents fusils, des -piques, des mousquetons, des obus, douze mille livres de poudre: il y -avait de quoi armer une garnison de quatre mille hommes. - -Huit jours après la reddition de la citadelle d'Orange, le comte de -Grignan, conformément aux ordres qu'il avait reçus du roi, fit -travailler à la démolition entière de la citadelle; mais ce travail ne -put être terminé que dans le mois de mai suivant (1674). Le puits, qui -avait 83 toises de profondeur et 30 de circonférence, fut comblé. - -Le comte de Grignan s'était retiré aussitôt après avoir vu commencer la -démolition de la place, et avait laissé la direction des travaux à -Lausier[111], son capitaine des gardes, qui commandait aux quatre -compagnies des soldats de galères. Le comte de Grignan fut escorté à son -retour par toute la noblesse de Provence et du comtat d'Avignon, qui -l'avait volontairement suivi dans cette petite campagne[112]. La joie de -madame de Sévigné fut grande quand elle en connut le glorieux -résultat[113]. «J'embrasse le vainqueur d'Orange» (dit-elle dans sa -lettre à sa fille)... «L'affaire d'Orange fait ici un bruit -très-agréable pour M. de Grignan. Cette grande quantité de noblesse qui -l'a suivi par le seul attachement pour lui, cette grande dépense, cet -heureux succès, car voilà tout; tout cela fait honneur et donne de la -joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à -souper: «Orange est pris; Grignan avait sept cents gentilshommes avec -lui. On a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le troisième jour. -Je suis fort content de Grignan[114].» - - [111] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1690), t. X, p. 162, édit. - G.; t. IX, p. 275, édit. M. - - [112] _Relation de ce qui passa dans le rasement du château - d'Orange_, ms. d'Aubenas, p. 283 et 284. - - [113] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 246 et - 247, édit. G.; t. III, p. 157, 158, édit. M. - - [114] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 11 décembre 1673), t. III, p. - 254-259, édit. G.; t. III, p. 154 et 169, édit. M. - -Mais, comme l'observe madame de Sévigné, après avoir gagné cette -bataille d'Orange il fallait en commencer une autre contre l'évêque de -Marseille[115]; et, le lendemain du jour où elle écrivait ces lignes (le -5 décembre 1673), l'assemblée des communautés de Provence, siégeant à -Lambesc, s'ouvrait «par authorité et permission de monseigneur le comte -de Grignan, lieutenant général, commandant pour le roy au païs, et par -mandement de messieurs les procureurs dudit pays, et par M. de Gerard, -comte palatin, conseiller du roy en ses conseils, commissaire député, -par mondit seigneur le comte de Grignan, pendant la maladie ou absence -du seigneur de Rouillé, comte de Melay[116].» - - [115] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 247, édit. - G.; t. III, p. 164, édit. M. - - [116] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale - des communautés du pays de Provence_; Aix, Charles David, - imprimeur du roi, du clergé et de la ville, 1674, in-4º, p. 3. - -Mais de Rouillé, qui n'était ni malade ni absent, ouvrit le lendemain -les délibérations par un assez long discours. Il demanda au nom du roi à -l'assemblée de voter le don gratuit de 500,000 francs, la même somme qui -avait été accordée l'année précédente. De Rouillé prétendait seulement -exciter des sujets fidèles à remplir leur devoir envers leur souverain. -«Si vous faites comparaison, disait-il[117], de ce temps-ci avec celui -des troubles et des désordres passés de cette province, vous -reconnaîtrez encore mieux que votre bonheur est un pur effet de sa -bonté et de sa clémence, que votre obéissance et vos soumissions vous -ont acquis et vous peuvent conserver.» - - [117] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 4. - -Cependant de Rouillé, quittant le ton d'un servile courtisan, fait -valoir, pour déterminer le vote de l'assemblée, des considérations plus -justes et des motifs plus réels. La déclaration de guerre de l'Espagne a -forcé le roi d'augmenter le nombre de ses armées de terre et de mer, et -il est nécessaire pour le bien du royaume «qu'il fasse trembler toute la -maison d'Autriche, et qu'il abaisse à ses pieds l'orgueil de cette -république, autant ingrate qu'elle est insolente et ambitieuse, qui doit -à la couronne de France toute son élévation et sa grandeur.» - -«Vous n'ignorez pas, ajouta-t-il[118], messieurs, que Sa Majesté emploie -tous les ans dans cette province des sommes de deniers beaucoup plus -grandes qu'elle n'en retire; et que les dépenses qu'elle fait à Toulon -et à Marseille pour la construction, l'armement et l'entretien des -vaisseaux et des galères, ou pour réparer ou fortifier ces places et les -autres ports et lieux maritimes de ce pays, y apportent l'abondance par -l'augmentation du commerce, par le débit et la consommation de vos -denrées et par l'emploi de toutes sortes d'artisans et d'ouvriers, qui y -trouvent leur subsistance et le soutien de leurs familles.» - - [118] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 5 et - 6. - -L'évêque de Marseille répondit à l'intendant avec plus de dignité et de -convenance. «Comme vous connaissez, monsieur, lui dit-il, notre zèle, -vous connaissez aussi notre faiblesse; et il faut, s'il vous plaît, que, -comme vous êtes l'homme du roi par votre caractère, vous soyez l'homme -du peuple par votre générosité. Le roi aura sujet dans cette occasion -d'être satisfait de la province, parce qu'elle ira pour son service -aussi loin que ses forces le lui permettront; et il le sera en effet si -vous employez, pour lui représenter les misères et les besoins du -peuple, cette vivacité et cette lumière d'esprit que vous venez de -montrer pour représenter à l'assemblée les besoins et les intentions de -Sa Majesté.» - -L'assesseur Decorio réitéra les condoléances sur la misère générale: -«Les riches même n'ont point d'argent pour secourir les pauvres et les -faire travailler. Les sources du commerce se trouvent taries par les -nouveaux édits créant de nouveaux impôts, soit pour les contrôles des -exploits, pour l'enregistrement des oppositions, pour conserver les -hypothèques, les greffes des arbitrages, et le papier timbré.» Cependant -il conclut à l'adoption de la proposition sur le don gratuit. Les -500,000 francs furent accordés, et l'assemblée décida en outre qu'il -serait, comme précédemment, envoyé un courrier à la cour[119], dont la -dépense fut réglée, selon le taux habituel, à la somme de mille livres. - - [119] _Abrégé des délibérations_, p. 11, 12 et 18. - -Après ce vote, qui, quoique le plus important, préoccupait peu, vu qu'il -était considéré comme un vote obligatoire et de pure forme, vint -l'affaire qui tenait tous les esprits suspendus, parce que tous les -membres de l'assemblée avaient pris parti soit pour l'évêque de -Marseille, soit pour le comte de Grignan, dont les intérêts étaient en -présence. Il était impossible que le vote qui allait intervenir pût -donner satisfaction à l'un des deux rivaux sans offenser l'autre. - -L'assesseur déclara à l'assemblée que M. le marquis de Maillanne de la -Rousselle, procureur du pays-joint pour la noblesse, étant décédé, il -fallait pourvoir à son remplacement[120]; et l'intendant dit que M. de -Pomponne lui avait écrit que le roi trouvait bon que l'assemblée fît -cette nomination avec une pleine et entière liberté. - - [120] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 30. - -Nonobstant cette déclaration, le plus grand nombre des membres de -l'assemblée ne doutaient pas que le roi n'eût fait un choix, et ils -désiraient le connaître pour s'y conformer. Le succès du siége d'Orange -avait déterminé le roi à donner toute satisfaction au comte de Grignan; -et ce fut l'évêque de Marseille, dont l'influence sur l'assemblée était -connue, qu'il chargea d'empêcher toute division et de réunir tous les -votes sur le marquis de Buous. On ignorait cela, et l'attention fut -grande lorsque l'évêque de Marseille, procureur-joint du clergé, prit la -parole. - -Il exposa que, se trouvant à la cour pour d'autres affaires lorsque -cette place de procureur-joint pour la noblesse était venue à vaquer, il -avait représenté que l'assemblée des communautés était de droit en -possession de faire cette élection, au défaut des états; et que, pour ne -pas perdre une occasion de servir la province, il avait prié instamment -Sa Majesté de la maintenir dans ce droit et dans cet usage: ce qu'il a -plu à Sa Majesté de lui accorder. Mais le roi avait appris depuis qu'il -se présentait plusieurs concurrents et qu'il y avait contestation à cet -égard. L'évêque déclara qu'il avait reçu à ce sujet une lettre de -monseigneur Colbert, datée de Saint-Germain le 1er janvier, et il -demanda qu'il en fût donné lecture. Cette lettre contenait ce qui suit: - - «Monsieur, - -«Le roi vous écrit, et à M. le comte de Grignan, sur le sujet de la -mésintelligence qui est à présent entre vos maisons; et comme -l'intention de Sa Majesté est que M. de Rouillé vous accommode ensemble, -je crois vous devoir dire que vous ne pouvez rien faire qui soit plus -conforme à son inclination pour son service que d'y apporter toutes les -facilités qui dépendent de vous, étant bien difficile qu'il puisse avoir -le succès qu'il est nécessaire pour sa satisfaction quand deux maisons -aussi considérables que la vôtre et celle dudit sieur comte de Grignan -seront dans une si grande division que celle où elles sont de présent; -et je puis vous assurer que ceux qui apporteront plus de facilité à cet -accommodement s'attireront plus de considération et de mérite dans -l'esprit de Sa Majesté[121].» - - [121] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21. - -L'évêque de Marseille, après la lecture de cette lettre, déclara que M. -de la Barben, qu'il avait proposé pour occuper cette charge de -procureur-joint, avait le plus de droits pour l'obtenir; mais de la -Barben avait un emploi qui l'appelait près de S. M., et il suppliait -l'assemblée de ne pas penser à lui. «Et comme, par la lettre de -monseigneur Colbert, dont on vient de donner lecture, il lui est donné -avis, à lui évêque de Marseille, que le roi désire qu'il vive en bonne -intelligence avec M. le comte de Grignan, et que ceux qui feront le plus -d'avances en cette affaire seront ceux qui s'attireront plus de mérite -dans l'esprit de S. M., n'ayant point de plus forte passion que celle de -lui obéir et de donner à la province une marque de sa soumission aux -ordres du roi, quoiqu'il y ait dans les pays beaucoup de sujets capables -de remplir cet emploi, néanmoins il nomme M. le marquis de Buous[122] en -ladite charge de procureur du pays-joint pour la noblesse, et prie tous -ses amis (c'est-à-dire qu'il prie tous les assistants sans en excepter -aucun, car il les croit tous ses amis) de donner leur suffrage à M. le -marquis de Buous, d'autant plus que c'est une personne de beaucoup de -qualité et de mérite. - - [122] _Abrégé des délibérations_; Aix, etc., 1674, in-4º, p. 22. - -«Et tout de suite, continuant d'appeler les voix, l'assemblée a -unanimement élu et nommé, _sous le bon plaisir des prochains états et -jusqu'à la tenue d'iceux_, le sieur marquis de Buous (Pontevès) en -ladite charge de procureur du pays-joint pour la noblesse, au lieu et -place dudit sieur le marquis de Maillanne et de la Rousselle.» - -Ainsi se termina cette grande affaire, grande seulement pour M. de -Grignan et pour madame de Sévigné. L'on voit que l'évêque de Marseille, -en cédant à M. de Grignan le champ de bataille, eut encore l'habileté de -paraître en triomphateur; car tout se fit par lui, tout parut combiné -pour lui procurer l'occasion de donner une nouvelle preuve de son -dévouement au roi et de son influence singulière sur le pays de -Provence. - -Dans le cours des autres délibérations qui suivirent, l'évêque de -Marseille eut bien soin de montrer qu'il avait voulu par ce vote aider -aux désirs du roi, mais non complaire au gouverneur. Il s'empressa de -combattre la proposition qui fut faite d'accorder au comte de Grignan -les cinq mille francs de gratification pour l'entretènement de ses -gardes qui lui avait été concédée dans les années précédentes. L'évêque -de Marseille, en son nom et en celui de l'évêque de Toulon, dit que -c'était par la pensée qu'ils avaient eue jusqu'ici que cette proposition -n'aurait pas de suite pour l'avenir que, dans les dernières assemblées, -ils ne s'étaient point opposés tous deux à ce qui avait été arrêté et -délibéré sur ce sujet; mais comme ils s'apercevaient que cette -gratification devenait insensiblement une charge et un tribut ordinaire -de la province, il ne leur était pas permis de balancer entre des -considérations particulières et l'intérêt public; et non-seulement ils -s'opposaient à l'adoption de la proposition, mais ils espéraient que le -seigneur intendant userait de son autorité pour qu'elle ne fût pas même -mise en délibération[123]. - - [123] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 31-32. - -L'évêque de Marseille motiva cette opinion sur des raisons déjà -alléguées dans les années précédentes. Il savait bien qu'elle ne -pourrait prévaloir, et il n'était pas même dans ses intentions de faire -changer l'avis de l'assemblée sur ce point. On ne l'ignorait pas; mais -néanmoins, après que les cinq mille francs eurent été accordés par une -délibération spéciale, l'évêque de Marseille et celui de Toulon -protestèrent, et déclarèrent qu'ils étaient dans l'intention de se -pourvoir vers S. M., «requérant messieurs les procureurs du pays de ne -faire aucun mandement avant que ladite opposition soit décidée.» - -Cette opposition elle-même était de pure forme, car l'évêque de -Marseille ne doutait pas que cette délibération de l'assemblée serait -approuvée par le roi comme elle l'avait été dans les années précédentes, -et que l'assemblée allait en anéantir l'effet à l'instant même. On -arrêta donc que, nonobstant ladite opposition, lesdits procureurs -généraux du pays expédieraient leurs mandements[124]. L'intention des -évêques était de conserver le droit et de maintenir le principe. - - [124] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale - des communautés de Provence_; Aix, 1674, in-4º, p. 35 et 36. - -Cependant l'évêque de Marseille ne voulut pas que son opposition fût une -vaine menace, ni rester entièrement étranger à la concession faite au -comte de Grignan; il écrivit en cour, et dans la dernière séance de -l'assemblée (le 12 janvier 1674) il dit «qu'il venait de recevoir une -lettre du _petit cachet_ du roi, datée du 1er de ce mois, par laquelle -S. M., pour cette fois seulement et sans conséquence pour l'avenir, -désire que l'assemblée accorde à monseigneur le comte de Grignan la -somme de cinq mille livres pour la compagnie des gardes, en -considération des dépenses qu'il vient de faire à Orange; et S. M. -invite l'évêque de Marseille à concourir à cette décision avec ses -amis.»--«Et par ainsi l'évêque de Marseille et le seigneur évêque de -Toulon ont dit que, pour obéir à la volonté du roi, ils se départent de -l'opposition qu'ils ont formée sur la délibération prise pour lesdits -cinq mille livres aux termes de ladite lettre de Sa Majesté, pour cette -fois seulement et sans conséquence pour l'avenir[125].» - - [125] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 63 - et 64. - -Telle fut la fin de cette lutte, et le dernier acte d'autorité de -Forbin-Janson en Provence. Il ne tarda pas à être appelé à de plus -hautes destinées[126]. Trois mois après la fin des délibérations de -cette assemblée, Louis XIV écrivait à Sobieski, grand maréchal de -Pologne, qu'il envoyait pour ambassadeur à la diète polonaise l'évêque -de Marseille, dont la capacité lui était connue et dans lequel il -désirait qu'il eût autant de confiance qu'en lui-même[127]. - - [126] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 237, 239, 259. - - [127] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 122 (Lettre de Louis XIV à - Sobieski, en date du 31 mars 1674).--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. - XLIII, p. 372. - -Forbin-Janson fut encore pendant cinq ou six ans évêque de Marseille; -mais, engagé dans des négociations diplomatiques, il n'eut pas plus de -part à l'administration de son diocèse qu'à celle de la Provence. Aucun -des évêques qui furent successivement nommés procureurs-joints par -l'assemblée[128] des communautés de la Provence n'eut ses talents, -l'énergie de son caractère, son crédit à la cour et sa popularité. Le -comte de Grignan fut donc pour toujours débarrassé d'un rival -dangereux[129]. Janson plaisait beaucoup à madame de Sévigné; elle -s'était flattée, par l'amitié qu'il lui témoignait, de le réconcilier -avec sa fille. Elle écrivait à celle-ci que, si elle venait à Paris, on -la verrait avec l'évêque dans le même carrosse[130], sollicitant -ensemble pour le comte de Grignan. Mais cet espoir ne se réalisa -jamais, et madame de Grignan ne put pardonner à Janson sa longue -opposition, quoique depuis il eût cessé de se montrer hostile envers -elle ou aucun des siens[131]. - - [128] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des - communautés de Provence, tenue à Lambesc les mois d'octobre et de - novembre 1674_; Aix, 1675, in-4º, p. 12.--_Idem_, pour octobre et - novembre 1675; Aix, 1675, in-4º, p. 16. - - [129] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1674), t. III, p 274, édit. - G.; t. III, p. 182, édit. M. - - [130] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 232, - édit. G.; t. III, p. 147, édit. M. - - [131] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1674), t. III, p. 323, édit. - G.; t. III, p. 224, édit. M.--(18 juin 1676), t. II, p. 373. - -Madame de Sévigné avait eu lieu de craindre qu'il ne parvînt à faire -échouer toutes ses démarches en faveur de la nomination du marquis de -Buous, et elle avait cherché à persuader à sa fille que la réussite -était de peu d'importance pour le lieutenant général gouverneur de -Provence; mais quand elle se vit assurée du succès, elle changea de ton. -En répondant à madame de Grignan, elle dit[132]: «Présentement que par -votre lettre, qui me donne la vie, nous voyons votre triomphe quasi -assuré, je vous avoue franchement que par tout pays c'est la plus jolie -chose du monde que d'avoir emporté cette affaire malgré toutes les -précautions, les prévenances, les prières, les menaces, les -sollicitations, les vanteries de vos ennemis: en vérité cela est -délicieux, et fait voir, autant que le siége d'Orange, la considération -de M. de Grignan dans toute la Provence.» - - [132] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 261, - édit. G.; t. III, p. 170, édit. M. - -On apprend par les lettres de l'archevêque d'Arles à madame de Sévigné -que madame de Grignan avait tous les honneurs de la réussite, parce que, -contre les conseils de sa mère, contre ceux de l'archevêque, elle avait -toujours insisté pour qu'on ne fît aucune concession à l'évêque de -Marseille. «L'archevêque, dit madame de Sévigné, est contraint d'avouer -que, par l'événement, votre vigueur a mieux valu que sa prudence, et -qu'enfin, à votre exemple, il s'est tout à fait jeté dans la bravoure. -Cela m'a réjouie[133].» - - [133] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1673), t. III, p. 271, - édit. G.; t. III, p. 179, édit. M. - -Tout cela s'écrivait avant la nomination du marquis de Buous et -lorsqu'on la considérait comme très-probable; mais lorsque madame de -Sévigné apprend que cette nomination est faite et a été l'objet d'un -vote unanime, sa joie éclate dans toute sa force; et nous sommes -instruits depuis combien de temps elle était, ainsi que les Grignan, -préoccupée de cette affaire. «Ah! quel succès! quel succès! -L'eussions-nous cru à Grignan? Hélas! nous faisions nos délices d'une -suspension. Le moyen de croire qu'on renverse en un mois des mesures -prises depuis un an? Et quelles mesures, puisqu'on offrait de l'argent!» -Et très-judicieusement elle ajoute cette réflexion, faite par elle et -par ses nombreux amis, qui, dès huit heures du matin, étaient venus la -complimenter sur cette nouvelle: «Nous trouvons l'évêque toujours habile -et toujours prenant les bons partis; il voit que vous êtes les plus -forts et que vous nommez M. de Buous, et il nomme M. de Buous. Nous -voulons tous que présentement vous changiez de style et que vous soyez -aussi modestes dans la victoire que fiers dans le combat[134].» Ce -conseil dut être suivi forcément, car des ordres du roi parvinrent à M. -de Grignan de s'abstenir de tout sentiment hostile envers l'évêque. -«Voilà donc votre paix toute faite, dit madame de Sévigné. Je vous -conseille de vous comporter selon le temps; et puisque le roi veut que -vous soyez bien avec l'évêque, il faut lui obéir[135].» - - [134] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1673), t. III, p. 273 et - 274, édit. G.; t. III, p. 181, édit. M. - - [135] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 302, édit. - G.; t. III, p. 205, édit. M.--De Buous, qui fut l'objet de cette - lutte, était le frère ou le proche parent du capitaine de - vaisseau, sur lequel on peut consulter, ainsi que sur le marquis - de Martel, la note du savant archiviste de la marine, M. Jal, - dans les _Mémoires de Villette_, 1841, in-8º, p. 14. - -Les états de Bretagne se tinrent cette année à Vitré et en même temps -que l'assemblée de Provence. Madame de Sévigné n'y alla point; mais elle -fut parfaitement instruite de ce qui s'y passa. Ils s'ouvrirent le 24 -novembre 1673, sous la présidence de la Trémouille, prince de Tarente, -baron de Vitré, et ils ne furent terminés que le 10 janvier 1674. Ils ne -présentèrent pas un spectacle aussi animé ni aussi brillant que ceux où, -deux ans avant, madame de Sévigné s'était trouvée; mais ils ont un -intérêt historique plus puissant. On y vit les derniers efforts des -Bretons pour conserver contre les envahisseurs du despotisme les restes -de leurs libertés, en vain garanties par les traités du double mariage -d'Anne de Bretagne. Les demandes de subsides ayant donné lieu à des -objections de la part de deux députés, Saint-Aubin Treslon et Des Clos -de Sauvage (les noms de ces hommes courageux méritent d'être rappelés), -le duc de Chaulnes, gouverneur, les fit arrêter. Six députés de chaque -ordre furent envoyés au gouverneur pour réclamer contre cette mesure. Le -duc de Chaulnes répondit qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres du -roi. Mais la princesse de Tarente intervint auprès de M. de Chaulnes, et -les deux députés furent relâchés. Douze députés furent délégués par les -états pour aller rendre grâces à la princesse[136]. C'est cette affaire -qui fait dire à madame de Sévigné: «il y a eu bien du bruit à nos états -de Bretagne; vous êtes plus sages que nous[137].» Ce qui se passa à ces -états de plus important fut la révocation de plusieurs édits -oppresseurs, depuis longtemps demandée, et en même temps le vote obligé -d'une somme égale au don gratuit, pour suppléer au déficit que -l'abolition des impôts perçus en vertu des édits occasionnait dans le -trésor de l'État. Ainsi plaisir et chagrin en même temps; c'était une -grâce vendue, et non accordée. La chose est très-exactement racontée -dans une lettre de madame de Sévigné à sa fille. - - [136] _Recueil de la tenue des états de Bretagne dans diverses - villes de cette province, de 1619 à 1703_, ms. de la Bibl. - nation. (Bl.-Mant.), no 75, p. 357 et 363. - - [137] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 265, - édit. G.; t. III, p. 173, édit. M. - -«A propos, on a révoqué tous les édits qui nous étranglaient dans notre -province. Le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de _vive -le roi!_ qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on était -hors de soi; on ordonna un _Te Deum_, des feux de joie et des -remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous -donnons au roi? 2,600,000 livres, et autant de don gratuit. C'est -justement 5,200,000 livres. Que dites-vous de cette petite somme? Vous -pouvez juger par là la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les -édits[138].» Madame de Sévigné ne fait pas mention des gratifications, -parce qu'elles étaient les mêmes tous les ans: 100,000 fr. au duc de -Chaulnes, 20,000 fr. pour ses gardes, 20,000 fr. au marquis de Lavardin, -et ainsi de suite aux ministres de Pomponne, à Louvois, à Colbert, à -Seignelay, son fils, et à leurs commis. Le marquis de Lavardin, comme -lieutenant général, eut 50,000 livres; mais il refusa de toucher la -somme de 10,000 fr. qui lui était accordée pour l'ouverture des états, -donnant en cela l'exemple d'un noble désintéressement qui ne fut pas -imité par le prince de Tarente, lequel reçut 32,000 fr. pour sa -présidence, et 15,000 fr. pour sa femme. Cette province était accablée; -un jeune membre de l'assemblée des états, qui sans doute n'était que -l'organe de beaucoup d'autres, le marquis de Coëtquen, en fit aigrement -la remarque à d'Haroüis, le trésorier de la province. Pour ce fait, -Coëtquen fut rappelé à Paris par sa grand'mère la duchesse de Rohan, et -le duc de Chaulnes lui défendit de paraître aux états. Madame de Sévigné -applaudit à cette mesure despotique, parce que d'Haroüis était son ami -et son allié[139]. Cependant il est facile de s'apercevoir, par -plusieurs passages de ses lettres pleines d'une ironie amère, qu'on a -prise pour de l'indifférence et de l'insensibilité, qu'elle ressentait -vivement la dureté du gouverneur son ami, envers la Bretagne. Le duc de -Chaulnes pouvait tout se permettre; il s'était concilié la faveur du -monarque par sa capacité, sa fermeté, sa vigilance. Peu après la tenue -des états, il repoussa, avec les seules forces de la province, les -ennemis qui avaient voulu faire une descente sur les côtes, et les -força à s'éloigner de Belle-Isle, qu'ils voulaient assiéger[140]. - - [138] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1674), t. III, p. 287 et - 295, éd. G.; t. III, p. 193 et 200, édit. M.--_Recueil de la - tenue des états de Bretagne_, ms. de la Bibl. nation. - (Bl.-Mant.), no 75, p. 365. - - [139] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 255, 256, - édit. G.; t. III, p. 165, 356, édit. M.--Voyez la 3e partie de - ces _Mémoires_, p. 29; 4e partie, p. 29, 33. - - [140] _Recueil des lettres pour servir d'éclaircissement à - l'histoire militaire du règne de Louis XIV_; Paris, 1760, in-12, - t. II, p. 329, 335. Lettre du duc de Chaulnes à Louvois, datée - d'Auray le 30 mai 1674. - - - - -CHAPITRE IV. - -1673-1674. - - Madame de Sévigné retrouve son cousin Bussy à Paris.--Lettre de - Bussy à madame de Sévigné.--Leur amitié s'était refroidie.--Bussy - veut se réconcilier avec madame de la Baume.--Il avait un procès au - conseil, qu'il gagna.--Il va voir madame de la Morésan.--Exemple de - Martel, mis à la Bastille pour défaut de soumission.--Détails sur - l'origine de la liaison de madame de Sévigné avec la marquise de - Martel.--Effrayé par l'exemple de Martel, Bussy demande une - nouvelle prolongation de séjour.--Il écrit au duc de Montausier, à - madame de Thianges, pour qu'elle le réconcilie avec la - Rochefoucauld.--Elle échoue dans cette négociation.--La duchesse de - Longueville intercède pour Bussy auprès de Condé.--La colère de - Condé contre Bussy subsiste.--Bussy écrit à madame de Sévigné une - lettre pour être montrée à madame Scarron.--Madame de Sévigné va à - Saint-Germain en Laye, et couche chez M. de la - Rochefoucauld.--Billet de madame de Sévigné à Bussy, qui lui - transmet la réponse faite par madame Scarron.--Bussy fait demander - au roi une nouvelle prolongation de séjour.--Le refus en était - connu de madame de Sévigné avant d'avoir été notifié à - Bussy.--Bussy fait ses adieux à tout le monde, et reste à Paris - caché.--Il va voir secrètement madame de Sévigné et madame de - Grignan.--Il est visité par le duc de Saint-Aignan.--Deux - entretiens du roi et du duc de Saint-Aignan.--Le roi permet à Bussy - de rester encore trois semaines.--Il part, et retourne en - Bourgogne.--Le roi en Franche-Comté fait venir la reine à - Dijon.--Bussy écrit à MADEMOISELLE pour offrir son château à la - reine et à elle.--A chaque victoire, Bussy adresse une lettre au - roi.--La guerre de Franche-Comté s'achève, et Bussy n'obtient rien. - - -Lorsque, à la fin du mois d'août 1673, madame de Sévigné, alors au -château de Grignan, écrivait à Bussy: «Je me console de ne point vous -voir à Bourbilly, puisque je vous verrai à Paris[141],» elle croyait -déjà son cousin dans la capitale. Il n'y arriva que le 16 septembre, et -ce ne fut que lorsqu'il se trouvait menacé de ne pouvoir plus y rester -qu'il répondit à cette lettre. - - [141] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1673), t. III, p. 171 et 172, - édit. G.; t. III, p. 97, édit. M.--_Suite des Mémoires du comte_ - DE BUSSY-RABUTIN, p. 41, ms. de l'Institut. (Dans ce ms., la - lettre est datée du 27 août.) - -Voici cette réponse, un peu énigmatique: - - «Paris, ce 10 octobre 1673. - -«Je viens de demander au roi plus de temps qu'il ne m'avait accordé pour -faire ici mes affaires. Je crois qu'il m'en accordera. Je suis d'accord -avec vous, madame, que la fortune est bien folle; et j'ai pris mon parti -sur ce que sa persécution durera toute ma vie. Les grands chagrins même -ne sont pas sus; et, comme je vous ai déjà mandé, ma raison m'a rendu -fort tranquille. Faites comme moi, madame. Il vous est bien plus aisé, -car le secret de vos peines est fort au-dessous du mien[142].» - - [142] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Institut, p. 42 verso. - -On s'aperçoit facilement, d'après le ton et le ralentissement de leur -correspondance, que l'amitié qui existait autrefois entre Bussy et sa -cousine n'était plus la même. La susceptibilité orgueilleuse, le -caractère vindicatif et l'immoralité de Bussy avaient considérablement -refroidi cette chaleur de cœur que madame de Sévigné avait éprouvée -pour son cousin. Les années seules l'auraient guérie d'une inclination -qui, dans son jeune âge, n'avait pas été sans péril. Intimement liée -avec tous ceux auxquels Bussy avait déplu et qui, ainsi qu'elle, -brillaient à la cour et dans les hautes sphères de la société, madame de -Sévigné devait souvent entendre des railleries sur ce courtisan émérite -et disgracié, vivant solitairement en province, et qui dans ses -manières, ses discours, ses écrits voulait toujours paraître le type -parfait du gentilhomme, du guerrier, du bel esprit et de l'honnête -homme, c'est-à-dire de l'homme à bonnes fortunes. Madame de Sévigné -avait trop d'usage et de discernement pour ne pas s'apercevoir des -ridicules de Bussy; et dans plusieurs passages des lettres à sa fille -elle y fait allusion, mais avec finesse et avec ménagement. Elle n'avait -plus autant d'admiration pour le talent épistolaire si vanté de Bussy; -il en montrait moins qu'autrefois dans les lettres qu'elle recevait de -lui, et par cette raison peut-être, sans le vouloir, elle en mettait -moins aussi dans les réponses qu'elle lui adressait. Elle lui avait dit -jadis: «Vous êtes le fagot de mon esprit.» Le fagot manquait, et le feu -qu'il devait allumer ne pouvait se produire. Cependant l'étroite parenté -qui les unissait, les souvenirs de jeunesse qui leur étaient communs, -l'habitude d'une longue liaison, surtout l'intérêt du nom que tous deux -portaient, dont tous deux étaient fiers et dont ni l'un ni l'autre -certainement ne ternissait l'éclat, formaient entre eux un attachement -indissoluble et entretenaient une intimité d'autant plus égale qu'ils ne -s'aimaient plus assez pour se quereller. - -La seule lettre que madame de Sévigné reçut de Bussy pendant son voyage -fut celle que nous venons de transcrire; mais elle eut de ses nouvelles -par d'autres personnes, car de Bourbilly elle écrit à sa fille: «Bussy -est toujours à Paris, faisant tous les jours des réconciliations; il a -commencé par madame de la Baume. Ce brouillon de temps, qui change tout, -changera peut-être sa fortune[143].» - - [143] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 195; t. - III, p. 117. - -Madame de Sévigné était mal informée; cette réconciliation qu'elle -redoutait n'eut pas lieu. On en avait parlé dans le monde. Bussy voulait -se faire la réputation d'un homme à qui on devait pardonner toutes ses -fautes, parce que lui, disait-il, n'éprouvait aucun ressentiment contre -ceux qui avaient eu des torts envers lui; et il entrait dans ses -desseins de ne point accréditer ni démentir le bruit de sa -réconciliation avec madame de la Baume. Dès son arrivée à Paris, il -s'empressa d'aller rendre visite à madame de Thianges, «sa parente et sa -bonne amie.»--«Elle me demanda, dit-il, s'il était vrai que je fusse -raccommodé avec madame de la Baume. Je lui dis qu'elle m'avait fait -faire des honnêtetés, auxquelles j'avais répondu de même, et que j'étais -résolu non-seulement de recevoir les amitiés que me pourraient faire -ceux qui m'avaient fait du mal, mais encore de leur faire des -avances[144].» - - [144] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Inst., p. 44 verso. - -Le principal motif du séjour de Bussy à Paris était une contestation -qu'il avait au conseil pour une somme de 60,000 fr. qu'on lui disputait. -Il gagna son procès[145]. - - [145] Lettre de Bussy-Rabutin à Louis XIV (26 avril 1674) et à - Châteauneuf, secrétaire d'État, dans la _Suite des Mémoires du - comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst., p. 65 et 66. - -Il est bien vrai qu'il fit des tentatives de réconciliation; mais il ne -réussit dans aucune, comme le sut bientôt madame de Sévigné, dont les -secours ne lui faillirent point en cette circonstance. Quand Bussy -écrivait à sa cousine, l'époque de la permission qu'il avait obtenue -pour rester dans la capitale était expirée depuis deux jours, et il -avait demandé à M. de Pomponne une prolongation de séjour, qui lui fut -accordée[146]. - - [146] Lettre de Bussy-Rabutin à M. de Pomponne, datée de Paris le - 8 octobre 1673, et de M. de Pomponne à Bussy, datée de Nancy le - 15 oct., dans la _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Inst., in-4º, p. 42 et 44.--ROGER DE RABUTIN, comte DE BUSSY, - édit. 1737, t. V, p. 85. Mais la lettre est à tort datée du 15 - septembre; c'est le 15 octobre qu'il faut lire. (Voy. la 4e - partie de ces _Mémoires_, p. 156 et 344.) - -Depuis un mois qu'il était à Paris, il avait employé son temps aux -projets de son ambition plus encore qu'au profit de ses affaires. Il -n'ignorait pas que le roi, bien disposé pour lui par le duc de -Saint-Aignan, consentirait volontiers à faire cesser son exil s'il -pouvait se réconcilier avec Condé et empêcher Louvois de lui être -contraire. Ce fut de ce côté qu'il dirigea d'abord ses efforts. Lorsque -la marquise de la Baume eut la perfidie de laisser publier le manuscrit -des _Amours des Gaules_ qu'il lui avait confié, il rompit entièrement -avec elle, et il ne parlait de ses attraits et de sa personne qu'avec ce -dédain et ce dénigrement qu'aucune femme ne peut pardonner[147]. Depuis -il ne chercha point à renouer une liaison avec une femme qu'il n'aimait -pas et qu'il ne pouvait estimer; mais, comme toujours, il s'efforça de -profiter de ses amitiés de femmes pour se réconcilier avec ceux qui lui -étaient contraires. Il raconte dans ses Mémoires qu'il était depuis -trois ans assez bien vu de madame de la Morésan, qui, par ses attraits, -son esprit caustique et son caractère décidé et tranchant, par son -alliance avec son beau-frère Dufresnoy, le principal commis de Louvois, -était recherchée et redoutée[148]. Le jour où Bussy l'alla voir[149], il -y trouva Dufresnoy. «La conversation, dit-il, avec madame de la Morésan -et moi se passa à nous renouveler des assurances d'amitié. Comme j'y fus -jusqu'à l'entrée de la nuit, il y vint beaucoup de gens, et entre autres -mesdames de la Baume et Louvois; j'en sortis bientôt après, ne pouvant -soutenir la présence de gens que j'aimais si peu[150].» Lorsque Bussy -écrivait à Paris ce fragment de ses _Mémoires_, madame de Sévigné s'y -trouvait aussi; elle dut donc être dissuadée par lui de l'opinion -qu'elle avait eue de sa réconciliation avec madame de la Baume. - - [147] Voyez la lettre du comte de Bussy insérée dans les - _Mémoires de_ COLIGNY-SALIGNY, 1841, p. 127, en date du 18 mai - 1667. - - [148] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 379.--_Supplément aux - Mémoires de_ BUSSY, 2e partie, p. 14 et 17.--BUSSY-RABUTIN, - _Lettres_ (20 juin et 28 novembre 1671), t. V, p. 190 et 315. - - [149] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (28 novembre 1673, de madame de la - Morésan au comte de Bussy), t. V, p. 319. - - [150] _Supplément aux Mémoires de M. le comte_ DE BUSSY, t. II, - p. 17.--Au lieu de madame Damorisan, il faut lire la Morésan, - comme le prouvent le _Recueil des lettres de_ BUSSY, t. V, p. 319 - et 190, et les _Mémoires de_ MONTPENSIER, t. XLIII, p. 379 (année - 1674). - -Bussy s'était empressé de demander une nouvelle permission pour -continuer son séjour à Paris. Il avait alors un exemple récent du danger -que l'on courait, sous un roi tel que Louis XIV, de ne pas se soumettre -aux ordres de ses supérieurs. Le marquis de Martel, vieil officier de -marine, avait passé par tous les grades avant de devenir lieutenant -général à la mer; il trouva dur d'être obligé d'obéir au comte -d'Estrées, vice-amiral d'une plus grande noblesse, mais moins ancien -que lui comme officier, et qui avait gagné son grade de lieutenant -général dans le service de terre. D'Estrées transmit à Martel, par -écrit, un ordre sous une forme qui ne convenait pas à ce dernier[151]; -il ne refusait pas d'obéir à l'ordre, mais il voulait que la rédaction -en fût changée. Pour ce léger tort, il fut arrêté par ordre du roi le 31 -octobre, et mis à la Bastille. Cette rigueur dut faire de la peine à -madame de Sévigné, qui était liée avec la femme du marquis de Martel -depuis que celui-ci avait donné, sur le beau et célèbre _Royal-Louis_, -vaisseau qu'il commandait[152], une fête à madame de Grignan lorsqu'elle -alla voir le fort de Toulon vers le milieu du mois de mai 1672. La femme -du lieutenant général gouverneur de Provence parut si belle alors, dansa -si bien, que tous les jeunes officiers invités à cette fête en -conservèrent un long souvenir, et que, plusieurs années après, un d'eux -citait madame de Grignan comme le modèle le plus parfait de grâce et de -légèreté dans la danse, en présence de madame de Sévigné, qu'il ne -connaissait pas et dont la satisfaction et l'émotion furent -grandes[153]. La prolongation de séjour accordée à Bussy, par -l'entremise de M. de Pomponne[154], était de deux mois; elle lui fit -concevoir l'espérance de pouvoir obtenir durant ce temps, par ses -démarches, la fin de son exil et la permission de paraître à la cour; -puis enfin d'avoir un commandement, et de prendre sa part de succès et -de gloire dans les guerres qui agrandissaient la France. C'était un -noble orgueil, un rêve chéri auquel Bussy ne put jamais renoncer et qui, -ne s'étant point réalisé, fit le malheur de sa vie. - - [151] LOUIS XIV, _Œuvres_ (Lettre du roi au duc de Beaufort, en - date du 8 décembre 1665), t. V, p. 338 et 342. - - [152] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 31, éd. G.; t. - II, p. 442, édit. M.--_Mémoires du marquis_ DE VILLETTE, 1844, - in-8º, p. 14. Martel, capitaine en 1635, lieutenant général en - 1656-1679, n'est plus porté sur les états de la marine en 1682. - - [153] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Institut, p. 46 et 47.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 16 et 20 mai - 1672; 23 août 1675, 6 août 1680), t. III, p. 15, 27, 31; t. IV, - p. 48 et 49; t. VII, p. 156 et 157, édit. G.; t. II, p. 428, 439, - 442; t. III, p. 422 et 423; t. VI, p. 413, édit. M. - - [154] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Institut, in-4º, p. 42 et 44.--Lettre de Bussy à M. de - Pomponne, des 8 et 10 octobre 1673, et de M. de Pomponne à Bussy, - datée de Nancy le 15 octobre 1673. - -Il écrivit d'abord au duc de Montausier pour demander d'être présenté au -Dauphin et de le voir: «curiosité, dit-il, que j'aurais, quand je serais -du Japon.» Il reçut une réponse polie et presque affectueuse[155]. -Pendant le temps de son séjour à Paris, Bussy vit encore madame de -Thianges; elle lui apprit qu'on avait rapporté de lui de mauvais propos -qui entachaient la valeur du prince de Marsillac lors du fameux passage -du Rhin à Tholus. Il protesta à madame de Thianges que c'était sans -doute une fausseté et une perfidie de mademoiselle de Montalais, «parce -que, disait-il, il n'y a qu'elle au monde assez méchante et assez folle -pour inventer une chose dont la fausseté est aussi facile à découvrir -que celle-là.» Bussy avait été très-bien avec cette spirituelle et -intrigante sœur de madame de Marans; mais depuis peu (Montalais -n'était plus jeune) il s'était brouillé avec elle[156]. Après cet -entretien, Bussy écrivit une longue lettre à madame de Thianges pour se -disculper des torts qu'on lui imputait envers la Rochefoucauld et son -fils Marsillac. Il n'y a personne en France, selon Bussy, qui puisse -rendre de plus assurés témoignages que lui «de la valeur du père et de -celle du fils. Ils ont été blessés eu deux occasions où j'avais -l'honneur de commander; l'une à Mardick et l'autre à Valenciennes[157].» -Il paraît que le duc de la Rochefoucauld fut peu touché de lire un -certificat de service militaire, pour lui et pour son fils, tracé de la -main du comte de Bussy-Rabutin; car après que madame de Thianges lui eut -communiqué cette lettre, il ne répondit à cette avance de Bussy par -aucune parole polie[158]. - - [155] Lettre de Bussy au duc de Montpensier (Paris, le 11 octobre - 1673).--Réponse du duc de Montpensier à Bussy (Versailles, 20 - octobre 1673). Dans la _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Inst., in-4º, p. 43 et 44. - - [156] _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst, p. - 45.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672 et 5 juin 1675), t. III, - p. 97 et 108, édit. G.; t. III, p. 31, 237, édit. M.--CHOISY, - _Mém._, t. III, p. 264.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XLIII, p. - 22.--LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 90, 103, 340. (Voy. 4e partie - de ces _Mémoires_, p. 212.) - - [157] _Suite des Mém._, ms., p. 45. (Lettre de Bussy à madame de - Thianges, Paris, 25 octobre 1673.) - - [158] _Suite des Mém._, etc., ms. de l'Inst., p. 50. - -Bussy, qui connaissait l'influence que la Rochefoucauld et Marsillac -avaient auprès du roi, de Condé et du duc d'Enghien, fit taire son -orgueil, et s'adressa à madame de Sévigné; il la pria de faire en sorte, -par madame de la Fayette, que le duc de la Rochefoucauld consentît à le -voir, afin qu'ils pussent être ensemble sur de meilleurs termes. - -«Madame de Sévigné, dit Bussy dans ses _Mémoires_, s'en chargea; et, -quatre ou cinq jours après, elle me dit que le duc de la Rochefoucauld -avait répondu à son amie que, puisque avant que nous fussions brouillés -nous ne nous voyions pas les uns les autres et que nous nous contentions -de vivre honnêtement ensemble quand nous nous rencontrions, une plus -grande liaison n'était pas nécessaire; que, pour lui, il serait -très-aise de me rencontrer souvent, et qu'il se _clouerait où je -serais_: ce furent ses propres termes.»--«Cette réponse, ajoute Bussy, -me fit juger que j'aurais toujours à craindre de ce côté-là, et que je -ne devais espérer de soutien que de la bonté du roi[159].» - - [159] _Suite des Mémoires_, etc., ms. de l'Inst., p. 50. - -Si Bussy faisait cette réflexion, c'est qu'en même temps qu'il avait -fait des démarches pour se réconcilier avec la Rochefoucauld il en avait -tenté auprès du prince de Condé qui avaient encore moins réussi. Comme -c'était la princesse de Longueville qu'il avait blessée par ses écrits -et ses discours, et qu'il connaissait les sentiments chrétiens qui -l'avaient déjà portée à le protéger contre la colère du prince lorsque -l'outrage était récent[160], il jugea avec raison qu'elle interviendrait -en sa faveur avec toute la chaleur qu'inspire la céleste charité aux -âmes pénétrées de repentir. Il ne se trompait pas: la duchesse de -Longueville fit de grands efforts pour calmer le ressentiment de Condé; -elle ne put y parvenir. Elle fut obligée de lui annoncer par -mademoiselle Desportes[161], dont Bussy, pour cette négociation, avait -réclamé le secours, que monsieur son frère ne voulait point pardonner, -et que même il lui avait dit «qu'il ne souffrirait pas que Bussy fût sur -le pavé de Paris.»--«Ce discours, dit Bussy, me surprit; et je répondis -à mademoiselle Desportes qu'il n'appartenait qu'au roi de parler ainsi: -elle en convint.» - - [160] VILLEFORT, _Vie de madame de Longueville_, Amsterdam, 1739, - in-12, t. II, p. 161, ou Paris, 1738, in-8º, p. 169; et 4e partie - de ces _Mémoires_, p. 351 et 352. - - [161] Bussy dit: «Mademoiselle Desportes, ma bonne amie, fille - d'une rare vertu et d'un mérite extraordinaire.» - -Bussy n'en fut que plus ardent à chercher des appuis contre une si -puissante inimitié. Il savait que madame Scarron, dont l'influence -auprès de madame de Montespan était connue, avait contre lui des -préventions qui n'étaient que trop motivées; il écrivit à sa cousine -pour la faire consentir à être son intermédiaire entre lui et cette -gouvernante des enfants naturels du roi, avec laquelle il n'avait jamais -eu de liaison ni de correspondance[162]. - - [162] Voyez ci-après, chap. VIII. - -Madame de Sévigné reçut la lettre que Bussy lui écrivit à ce sujet au -retour d'un voyage à Saint-Germain. Elle y était allée pour voir ces -mêmes personnes si contraires à Bussy et pour elle si amicales. Voici ce -qu'elle dit de ce voyage en écrivant à sa fille: «Je viens de -Saint-Germain, où j'ai été deux jours avec madame de Coulanges et M. de -la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes, le soir, notre cour -à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous... Mais -s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments d'hommes -et de femmes, vieux et jeunes, qui me parlèrent de vous, ce serait -nommer quasi toute la cour. J'ai dîné avec madame de Louvois; il y avait -presse à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta -d'autorité pour souper chez M. de Marsillac, dans un appartement -enchanté, avec madame de Thianges et madame Scarron, M. le Duc et M. de -la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin, nous -sommes revenues[163].» - - [163] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1673), t. III, p. 257, 258, - édit. G.; t. III, p. 167, édit. M.--Sur les anciens plans gravés - de Saint-Germain en Laye comme sur ceux de Fontainebleau, on - trouve l'emplacement de tous ces hôtels des grands de la cour, et - entre autres de ceux de Condé, de la Rochefoucauld et de - Vivonne.--Conférez 1re partie, p. 365, 483; IVe, p. 273. - -Ce fut deux jours après qu'elle reçut de Bussy la lettre suivante[164]: - -LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ. - - «Paris, le 13 décembre 1673. - -«Vous pouvez vous souvenir, madame, de la conversation que nous eûmes -l'autre jour. Elle fut presque toute sur les gens qui pouvaient -traverser mon retour; et quoique je pense que nous les ayons tous -nommés, je ne crois pas que nous ayons parlé des voies dont ils se -servent pour me nuire. Cependant j'en ai découvert quelques-unes depuis -que je vous ai vue; et l'on m'a assuré, entre autres, que madame Scarron -en était une. Je ne l'ai pas cru au point de n'en pas douter un peu; -car, bien que je sache qu'elle est aimée des personnes qui ne m'aiment -pas, je sais qu'elle est encore plus amie de la raison, et il n'en -paraît pas à persécuter, par complaisance seulement, un homme de -qualité, qui n'est pas sans mérite, accablé de disgrâces. Je sais bien -que les gens d'honneur entrent et doivent entrer dans les ressentiments -de leurs amis; mais quand ces ressentiments sont ou trop aigres ou -poussés trop loin, il est (ce me semble) de la prudence de ceux qui -agissent de sang-froid de modérer les passions de leurs amis et de leur -faire entendre raison. La politique conseille ce que je vous dis, -madame, et l'expérience apprend à ne pas croire que les choses sont -toujours en même état. On l'a vu en moi; car enfin, quand je sortis de -la Bastille, ma liberté surprit tout le monde. Le roi a commencé de me -faire de petites grâces sur mon retour, dans un temps où personne ne les -attendait; et sa bonté et ma patience me feront tôt ou tard recevoir de -plus grandes faveurs. Il n'en faut pas douter, madame: les disgrâces ont -leurs bornes comme les prospérités. Ne trouvez-vous donc pas qu'il est -de la politique de ne pas outrer les haines et de ne pas désespérer les -gens? Mais quand on se flatterait assez pour croire que le roi ne -radoucira jamais pour moi, où est l'humanité? où est le christianisme? -Je connais assez les courtisans, madame, pour savoir que ces -sentiments-là sont très-faibles en eux; et moi-même, avant mes malheurs, -je ne les avais guère. Mais je sais la générosité de madame Scarron, son -honnêteté et sa vertu; et je suis persuadé que la corruption de la cour -ne les gâtera jamais. Si je ne croyais ceci, je ne vous le dirais pas, -car je ne suis point flatteur; et même je ne vous supplierais pas comme -je fais, madame, de lui parler sur ce sujet; c'est l'estime que j'ai -pour elle qui me fait souhaiter de lui être obligé, et croire qu'elle -n'y aura pas de répugnance. Si elle craint l'amitié des malheureux, elle -ne fera rien pour avoir la mienne; mais si l'amitié de l'homme du monde -le plus reconnaissant (et à qui il ne manquait que la mauvaise fortune -pour avoir assez de vertu) lui est considérable, elle voudra bien me -faire plaisir.» - - [164] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst., - in-4º, p. 51. - -A cette lettre verbeuse, mais assez adroite, madame Scarron fit une -prudente et courte réponse, contenue dans le billet suivant de madame de -Sévigné à Bussy[165]. - - [165] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN (ms. de l'Inst.), p. - 52 verso. Ce billet de madame de Sévigné est inédit et a échappé - à ses soigneux éditeurs. - - -BILLET DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY. - - «A Paris, ce 15 décembre 1673. - -«Je fis voir hier soir à madame Scarron la lettre que vous m'avez -écrite. Elle m'a dit n'avoir jamais entendu nommer votre nom en mauvaise -part. Du reste, elle a très-bien reçu votre civilité. Elle ne trouvera -jamais occasion de vous servir qu'elle ne le fasse. Elle connaît votre -mérite et plaint vos malheurs.» - -Dans une longue lettre à sa fille[166], écrite le même jour -que le billet qu'on vient de lire, madame de Sévigné annonce -très-laconiquement, en ces termes, que Bussy va quitter Paris: «Bussy a -ordre de retourner en Bourgogne. Il n'a pas fait la paix avec ses -principaux ennemis.» - - [166] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 265, - édit. G.; t. III, p. 173, édit. M. - -La permission accordée à Bussy de prolonger son séjour à Paris finissait -le jour même où madame de Sévigné écrivait le billet que nous avons -transcrit[167]. Mais Bussy avait, dès le 2 décembre, écrit au roi et à -M. de Pomponne pour obtenir une nouvelle prolongation de séjour, et ces -lettres furent envoyées à Saint-Germain en Laye, où était la cour. Ce ne -fut que par une lettre de M. de Pomponne, datée de Saint-Germain le 17 -décembre, que Bussy fut informé du refus du roi[168]. Madame de Sévigné, -par son intimité avec de Pomponne, savait donc avant Bussy que la -permission ne lui serait pas accordée; et on voit, d'après la suite des -_Mémoires_ de celui-ci, qu'elle ne lui en a rien dit. On n'est jamais -pressé d'annoncer une mauvaise nouvelle à un ami. Ce refus affligea -beaucoup Bussy, et le mit dans une grande perplexité. Ses affaires -n'étaient point terminées, ses espérances de rentrer en grâce -s'évanouissaient, et il craignait de déplaire au roi et de s'attirer sa -colère s'il prolongeait son séjour à Paris. Il prit cependant ce dernier -parti, et fit ses adieux aux secrétaires d'État, à tous ses amis et à -toutes les femmes de sa connaissance; de sorte qu'on le crut en -Bourgogne, tandis qu'il était caché dans Paris. Il confia son secret au -seul duc de Saint-Aignan; et, de la retraite où il se tenait renfermé, -il faisait parvenir des lettres qu'il datait de son château de Bussy. Il -écrivit au roi, au secrétaire d'État Châteauneuf, au comte de Vivonne, à -madame de Thianges et à divers puissants personnages[169]. - - [167] _Suite des Mémoires_ (ms. de l'Inst.), p. 48, 49, 50 et 52 - verso. - - [168] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p. 48 et - 50.--Lettres de Bussy au roi et à M. de Pomponne, Paris, ce 2 - décembre 1673, p. 54 et 55.--Lettre de Pomponne à Bussy, - Saint-Germain en Laye, le 17 décembre 1673. - - [169] _Suite des Mémoires_, p. 58 (ms. de l'Inst.).--Lettre de - Bussy au roi, datée de Bussy, le 31 décembre 1673--Bussy-Rabutin, - _lettres_, t. V, p. 322, 323, 327, à la marquise de Villeroy, le - 15 décembre, au duc de Montpensier, à madame de Thianges; 2e - édit., p. 58, 59.--Lettre de Bussy au comte de Vivonne à Bussy, - Paris, 13 janvier 1674; à madame de Pisieux, le 19 décembre; à - mademoiselle Armantières, le 28 décembre 1673. - - -Néanmoins, malgré toutes ces précautions, le secret transpira; Bussy -n'avait pu se résoudre à le cacher à sa cousine[170]. Madame de Sévigné -avait depuis un mois le bonheur de posséder sa fille avec elle -lorsqu'elle apprit que Bussy était resté à Paris, et elle s'empressa -d'aller rendre visite au captif volontaire; le billet qu'il lui adressa -le lendemain de cette visite, en lui envoyant du vieux vin de Cotignac -qui lui avait été donné autrefois par madame de Monglas, prouve -évidemment que Bussy avait reçu des reproches de la mère et de la fille. -Il s'ensuivit des explications et des épanchements réciproques, dont le -cœur de Bussy dut être satisfait; il écrit alors à sa cousine: «Je ne -vous aime pas plus que je ne vous aimais hier matin; mais la -conversation d'hier soir me fait plus sentir ma tendresse; elle était -cachée au fond de mon cœur, et le commerce l'a ranimée. Je vois bien -par là que les longues absences nuisent à la chaleur de l'amitié aussi -bien qu'à celle de l'amour[171].» - - [170] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_. Manuscrit cité par M. Monmerqué, - _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. III, p. 236, no 1, édit. M. - - [171] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Paris, 20 mars 1674), t. III, p. 338, - édit. G.; t. III, p. 236, édit. M. - -Le duc de Saint-Aignan, ce fidèle ami de Bussy, vint souvent le visiter -secrètement. Il se chargea de remettre ses lettres au roi et de plaider -sa cause. Bussy demandait qu'il lui fût permis d'aller combattre en -Flandre comme volontaire, sous les ordres de Condé; et Saint-Aignan -suppliait le roi de lui accorder au moins cette faveur[172]. Les -entretiens qui eurent lieu à ce sujet entre Louis XIV et son complaisant -courtisan sont des scènes d'intérieur des plus curieuses, qui confirment -tout ce que nous avons dit sur les sentiments du monarque à l'égard de -Bussy. - - [172] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 61 verso.--Le duc - de Saint-Aignan rapporte sa conversation avec le roi au 7 avril - 1674. - -Le roi dit: «Saint-Aignan, on accuse Bussy d'être l'auteur des chansons -qui courent contre les ministres et contre quelques personnes de ma -cour. Je ne crois pas cela, mais on le dit.» - -Saint-Aignan répond: «Bussy trouve bien étrange, sire, d'être toujours -accusé et jamais convaincu; et, pour déconcerter la malice de ses -ennemis, il demande à Votre Majesté de trouver bon qu'il se remette à la -Bastille et que les accusations soient de nouveau jugées.» - -«Bussy perd l'esprit,» dit le roi. - -«Nullement, sire; et pour être convaincu que Bussy n'est pas fou, il -prie Votre Majesté de lire la lettre qu'il a écrite au roi, et de -prendre un recueil de pièces qu'il m'a chargé de lui remettre, et qui, -j'en suis certain, divertiront le roi, s'il veut se donner la peine d'y -jeter les yeux.» - -Louis XIV répondit qu'il recevrait tout cela quand il serait habillé; et -en effet il fit appeler Saint-Aignan au sortir de son prie-Dieu, reçut -les manuscrits et les lettres, et rentra dans son cabinet[173]. - - [173] _Suite des Mémoires_ (ms. de l'Inst.), p. 62 - verso.--_Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE - BUSSY-RABUTIN, 2e partie, p. 23.--Conférez LOUIS XIV, _Œuvres_, - t. V, p. 445 (mémoires militaires). - - -Ainsi se termina ce premier entretien. Le duc de Saint-Aignan promit de -faire plus, et il tint parole. - -Le jeudi 19 avril (le jour même où Louis XIV partit de Versailles pour -aller conquérir la Franche-Comté), Bussy reçut une longue lettre du duc -de Saint-Aignan, dans laquelle celui-ci lui rendait compte de deux -autres entretiens qu'il avait eus avec le roi à son sujet. «Je -m'approchai, dit le duc, du lit du roi, mardi 17, à neuf heures du -matin, et, m'étant mis à genoux, je pris la liberté de lui dire: -Oserai-je, sire, demander à Votre Majesté si elle a lu le livre que je -lui ai donné de la part du comte de Bussy; et, au cas qu'elle ne l'ait -pas encore lu, si elle l'emportera avec elle?» - -«Le roi me répondit: - -«A propos, Saint-Aignan, j'ai un reproche à vous faire! Bussy est à -Paris, et vous ne m'en avez rien dit.» - -«Je lui répondis: - -«Mon Dieu! sire, y va-t-il du service de Votre Majesté de lui donner ces -sortes d'avis? Un pauvre homme de qualité, malheureux, est accablé -d'affaires; pour y mettre quelque ordre, il se cache le plus qu'il peut, -et cependant il se trouve des gens assez lâches pour lui rendre en cet -état de méchants offices.» - -«Mais enfin (me répliqua le roi), après que le temps que je lui avais -donné est expiré, il faut qu'il s'en aille. Cela a trop paru, et si vous -ne voulez vous charger de lui dire de ma part (à cause que vous êtes son -ami), je serai contraint de le lui faire dire par quelque autre moins -doucement.» - -Saint-Aignan osa répliquer, et le roi s'adoucit et dit: «Je n'ai pas -encore lu son recueil; il est dans ce petit cabinet, sur ma table.» - -Saint-Aignan répondit: - -«Sire, il faut l'emporter; et je voudrais que Votre Majesté y voulût -joindre le premier tome de ses _Mémoires_. Outre qu'il est bien écrit, -le roi y verrait de petites histoires galantes qui le divertiraient.» - -Le roi termina en disant: - -«Songez seulement à lui dire ce que je vous ai dit, et à mon retour -toutes choses nouvelles.» - -Saint-Aignan ne se rebuta pas; fidèle ami et habile courtisan, il -connaissait tout le pouvoir de l'importunité sur une volonté flottante. -Il retourna à Versailles le surlendemain, jour fixé pour le départ du -roi, et pénétra de très-grand matin et lorsque le roi était encore -couché. Après avoir pris congé de lui et baisé un bout de ses draps, il -lui déclara, les yeux humides, qu'il n'avait pu encore se résoudre à -parler au pauvre comte de Bussy de ce qu'il lui avait commandé de lui -dire, parce que Bussy serait parti à l'instant même, au préjudice d'une -affaire importante toute prête à être jugée; et que, d'ailleurs, lui -Saint-Aignan espérait encore de la bouche du roi un ordre moins -rigoureux. - -«Eh bien! dit le roi, qu'il demeure encore quinze jours ou trois -semaines, et qu'il s'en aille chez lui après. Entendez-vous, -Saint-Aignan? Dites-lui cela au moins, n'y manquez pas.» - -«Je le ferai, sire,» répliqua Saint-Aignan. - -En effet, quatre jours après ce dernier entretien, Bussy gagna son -procès. Il écrivit au roi, qui alors était au camp devant Besançon, pour -lui témoigner la reconnaissance de cette nouvelle permission. Il adressa -sa lettre au secrétaire d'État Châteauneuf, dont la réponse, quoique -très-polie et même affectueuse, ne lui parut pas, par la souscription, -assez respectueuse pour être adressée par un ministre à un ancien -lieutenant général mestre de camp de la cavalerie légère, tel que lui. -Le 12 mai, les trois semaines qui lui avaient été accordées par le roi -étant expirées, Bussy partit avec sa fille Françoise, et retourna en -Bourgogne[174]. - - [174] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN (ms. de - l'Inst.), no 221, p. 67 verso. - -Dans les circonstances qui avaient accompagné le refus fait à -Saint-Aignan, Bussy trouvait des motifs d'espérance. La guerre faite en -Franche-Comté avait déterminé le roi à faire venir la reine à Dijon, et -l'on croyait généralement que Louis XIV en prendrait occasion de -rappeler près de lui un personnage aussi utile en Bourgogne que l'était -Bussy. C'est ce que nous apprend MADEMOISELLE dans une réponse qu'elle -fit à une lettre que Bussy lui avait écrite. Elle-même souffrait -cruellement du refus du roi de consentir à son mariage avec Lauzun, et -plaignait Bussy; elle lui écrivait en parlant du roi: «Il est comme -Dieu; il faut attendre sa volonté avec soumission et tout espérer de sa -justice et de sa bonté sans impatience, afin d'en avoir plus de mérite.» -Bussy écrivit aussi à MADEMOISELLE pour la prier d'offrir à la reine de -venir s'installer dans son château. «Le bruit est en ce pays-ci, dit-il -dans sa lettre, que la reine viendra faire ses dévotions à Sainte-Reine. -Si Sa Majesté prend cette pensée, je voudrais lui pouvoir offrir ma -maison; et j'en sortirais, pour ne pas me présenter devant elle en -l'état où je suis à la cour. Elle serait mieux logée que dans le village -de Sainte-Reine, et n'en serait qu'à une demi-lieue. En tout cas, -MADEMOISELLE, si la reine ne me faisait pas cet honneur, je l'espérerais -de V. A. R.; je l'en supplie très-humblement[175].» - - [175] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 67-68. Lettre de - Bussy à MADEMOISELLE, en date de Bussy, du 28 mai 1674, p. - 74.--Lettre de MADEMOISELLE à Bussy, Dijon, le 2 juin 1674. La - lettre est signée ANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS.--Conférez sur - cette signature l'_État de la France_, 1677, p. 468 et - 469.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 334. - -La reine ne vint pas à Sainte-Reine. Bussy, à chaque nouvelle victoire, -écrivait une lettre au roi; mais la conquête de la Franche-Comté -s'acheva, et Louis XIV était de retour à Versailles sans que Bussy eût -rien obtenu de lui[176]. - - [176] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. III, p. 512 (lettre datée de - Versailles, le 1er juillet 1674, au maréchal de Turenne).--_Suite - des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 75 et 75 _bis_. (Lettre de - madame Scudéry à Bussy, à Paris, 23 juin 1674.--Réponse de Bussy, - datée de Bussy, le 26 juin 1674.) - - - - -CHAPITRE V. - -1674. - - Madame de Sévigné sollicite un congé pour M. de Grignan, afin qu'il - puisse venir en cour avec sa femme.--Gloire et puissance de Louis - XIV.--Par son influence le grand Sobieski est roi de Pologne.--Le - duc d'York épouse la princesse de Modène.--Portrait de Louis - XIV.--Son ascendant sur sa cour.--Les filles d'honneur sont - remplacées près de la reine par les dames du palais.--Louis XIV - avait tous les goûts, toutes les passions.--Les femmes étaient - nécessaires à son existence.--Détails sur la reine; comment Louis - XIV se conduisait envers elle.--Madame de Montespan cherche à - inspirer au roi les affections de la paternité.--Elle donne des - bals d'enfants.--Description de ces bals par madame de - Sévigné.--Amours de Louis XIV avec la Vallière.--Lettres patentes - qui lui confèrent le titre de duchesse.--Sa fille, madame de Blois - (princesse de Conti), brille à la cour dès son plus jeune - âge.--Montespan triomphe de la Vallière, et celle-ci se décide à se - retirer de la cour.--Elle y reste encore par esprit de - religion.--Le maréchal de Bellefonds, Bossuet, Bourdaloue la - soutiennent dans le projet qu'elle a formé de se retirer aux - Carmélites.--Méprise de madame de Sévigné à son sujet.--La Vallière - entre aux Carmélites.--Sa prise d'habit.--Ses vœux.--Jugement de - madame de Sévigné sur le discours de Bossuet.--Ce que dit la - Vallière à la duchesse d'Orléans après la cérémonie.--Visite que - lui fait madame de Sévigné, cinq ans après, aux Carmélites.--Grâce - que le roi accorde à la Vallière.--Visite que lui fait madame de - Montespan, et questions indiscrètes qu'elle lui adresse.--Influence - qu'eut la retraite de la Vallière sur Louis XIV.--Pourquoi il - s'abstint de l'aller voir.--La conduite du roi en cette occasion a - été mal interprétée.--Réflexion à ce sujet, confirmée par un mot de - Louis XIV à la veuve de Scarron. - - -Pendant les quatre mois d'hiver que madame de Sévigné passa avant -l'arrivée de sa fille à Paris, elle fut sans cesse occupée à faire -valoir à la cour les services de son gendre en Provence, à demander -qu'il fût appelé à Paris et qu'il vînt avec sa femme saluer le roi et se -concerter avec ses ministres sur les affaires de son gouvernement. La -bonne gestion et l'affermissement de l'autorité du comte de Grignan -dépendaient, selon elle, de cette faveur et de l'accueil qui lui serait -fait par Sa Majesté. - -Comme ce voyage était arrêté ou prévu, madame de Sévigné, dans les -lettres qu'elle écrivait à sa fille, n'oubliait rien de ce qui pouvait -la tenir au courant des intrigues de la cour. Objet d'imitation et -d'envie, la splendeur de cette cour rayonnait sur l'Europe entière. Son -monarque était à la fois servi par son génie, par sa fortune et par le -hasard. L'habileté de ses ennemis ne servait qu'à faire éclater la -supériorité de ses généraux et de ses hommes d'État. Son nom était -respecté et sa puissance redoutée jusqu'aux extrémités du monde. La -gloire des héros de l'étranger semblait n'être qu'un apanage de la -sienne. Autour de lui la poésie, l'éloquence, les sublimes conceptions -de la science, les prodiges de l'industrie agrandissaient, -ennoblissaient les destinées de l'humanité. - -Le mari d'une des filles d'honneur de la reine, le grand Sobiesky, -simple mousquetaire de Louis XIV, fut, par l'influence de ce monarque, -élu roi de Pologne, et sauva deux fois l'Europe chrétienne en la -préservant, par sa double victoire, de l'invasion des Turcs, alors si -redoutables[177]. - - [177] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1673, 1er janvier 1674, 4 - juin et 11 août, 18 décembre 1676, 23 octobre 1683), t. III, p. - 270, 288; t. IV, p. 470, et t. V, p. 41 et 71; t. VII, p. 396, - édit. G.--LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 426.--CHOISY, _Mém._, t. - LXIII, p. 429, 423, 491, 514.--BARRIÈRE, _la Cour et la Ville_, - p. 39.--SALVANDY, _Histoire de Pologne_, liv. VII, t. II, p. 346 - et 349. - - -Marié pour la seconde fois par les soins de Louis XIV[178], le duc -d'York, qui eût paru digne du trône s'il n'y fût jamais monté, vint -cette année (1673) présenter au roi de France la princesse de Modène, sa -nouvelle épouse[179], et par la suite la ramena en France, comme son -dernier asile, quand, dépouillé de sa couronne, il eut accompli sa -destinée[180]. - - [178] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 368 et 369. - - [179] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 6 novembre 1673), t. III, p. 208 - et 210, édit. G.; t. III, p. 128 et 130, édit. M. - - [180] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1688, 17 janvier et 2 mars - 1689), t. IX, p. 102, 103, 109, 119, édit. G. - -Rien d'important n'avait lieu en Europe sans que Louis XIV n'apparût -comme un moteur puissant ou comme un obstacle invincible; mais c'est -surtout sur sa propre cour que son ascendant était le plus fortement -senti. Là était son existence propre et individuelle, tous ses moyens de -bonheur, tous les appuis de son trône, tous les exécuteurs de ses -volontés. La nature lui avait donné la vigueur de tempérament et -l'activité d'esprit nécessaires pour acquérir toutes les gloires et -s'approprier toutes les jouissances du pouvoir suprême. L'orgueil de son -rang et de ses succès lui faisait tout rapporter à sa personne. L'État, -c'était lui; et, par une conséquence nécessaire de ce sentiment égoïste, -le gouvernement de sa cour, de sa famille, de son gynécée était pour lui -des affaires d'État. Pour celles-là il n'avait point d'autre ministre -que lui-même, il ne se fiait qu'à lui seul. A une foi sincère, à un vif -désir du salut il unissait tous les goûts, toutes les passions qui -s'opposent à l'accomplissement des devoirs et des sacrifices qu'il -exige. Il aimait le beau, le magnifique en toutes choses. Les arts, la -musique, la danse le charmaient. Il se complaisait dans l'admiration des -grandes batailles, des actes d'héroïsme et de courage, dans les -appareils guerriers, dans les opérations de siéges savamment combinées, -dans les terribles mêlées des batailles et, au milieu des forêts, dans -le bruyant tumulte des grandes chasses. Il se délectait, il s'admirait -lui-même dans le faste et le bruit des fêtes pompeuses qu'il avait -ordonnées. Il avait encore des penchants plus impérieux, plus -personnels, plus dangereux: il aimait le jeu; il aimait les femmes, mais -non avec cet amour qui les avilit. Il mettait autant de prix à s'en -faire aimer qu'à les posséder. Pour lui, nul commerce avec elles ne -pouvait avoir de durée sans celui de l'âme et de la pensée. Chez lui le -cœur désirait toujours avoir quelque part dans les caprices passagers -des sens. D'un tempérament robuste, l'habitude ne lui permettait pas de -se contraindre dans les intervalles de repos que les grossesses ou les -infirmités imposaient à la maîtresse dont il était épris; mais alors il -fallait encore que celles qui le rendaient infidèle, en affrontant les -lois de la pudeur, parussent entraînées par la passion qu'il leur -inspirait; et comme il était un des plus beaux hommes de son royaume, il -suffisait aux beautés dont il était assiégé d'assortir leurs regards aux -illusions de son amour-propre. De là cette politesse attentive envers -les femmes de tous rangs, dont il fut le plus parfait modèle; cette -élégance des manières, si fort en honneur à la cour d'Anne d'Autriche et -à l'hôtel de Rambouillet, qui, par l'empire que Louis XIV avait acquis -sur sa cour, a régi la société française pendant tout le cours de son -règne et qui, malgré les mœurs crapuleuses du règne suivant, malgré nos -hideuses révolutions, n'ont pu, après un siècle et demi, disparaître -entièrement du caractère national. - -Cependant tant d'entraînements opposés et d'inclinations contraires -créaient à Louis XIV des obstacles pour le gouvernement de sa cour. Sa -renommée remplissait le monde, et le monde s'occupait de lui. On -cherchait à pénétrer dans les secrets de l'existence intérieure de celui -dont l'influence était si forte sur la fortune des États et des -individus. Voilà pourquoi ce qui concerne ses maîtresses et les -anecdotes de sa vie privée sont des faits qui ont une grande importance -historique; mais ils ont besoin qu'on leur applique ce même esprit -critique sans lequel l'histoire ne peut nous retracer qu'une image -incomplète et fantastique du passé. - -Le 1er janvier 1674, Louis XIV opéra un changement considérable dans la -maison de la reine. Il supprima les filles d'honneur, qui, pour la -plupart, avaient une réputation équivoque, à laquelle le roi avait -beaucoup contribué[181]. Elles furent remplacées par des femmes mariées -à de hauts personnages et portant de grands noms. Ce furent d'abord cinq -dames d'honneur ou dames du palais, ajoutées aux sept qui existaient -déjà. Elles furent toutes assujetties auprès de la reine au même service -que les filles d'honneur, sans qu'aucune d'elles pût s'en exempter, même -lorsqu'elles étaient enceintes[182]. Madame de Sévigné nous apprend que -les uns attribuaient cette mesure à l'inquiète jalousie de Montespan, -et d'autres à ce que, pour écarter une seule de ces filles d'honneur, on -les renvoya toutes. Ces conjectures sont démenties, selon nous, par les -faits que madame de Sévigné elle-même nous apprend. «Le roi, dit-elle, -veut de la soumission. Il est très-sûr qu'en certain lieu on ne veut -séparer aucune femme de son mari ou de ses devoirs; on n'aime pas le -bruit, à moins qu'on ne le fasse[183].» - - [181] _Requeste des filles d'honneur persécutées à madame D. L. - V._ (de la Vallière). _Recueil des histoires galantes_; à - Cologne, chez Jean le Blanc, p. 346.--_Amours des dames illustres - de notre siècle_; à Cologne, chez Jean le Blanc, p. 381. - - [182] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1673), t. III, p. 242, - édit. G.; t. III, p. 153, édit. M.--_Ibid._ (1er et 5 janvier - 1674), t. III, p. 288, 292, 297.--_État de la France_, 1669, p. - 361.--_Ibid._, 1677, p. 346, et 1678, p. 376. - - [183] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1673), t. III, p. 245, - édit. G.; t. III, p. 156, édit. M.--_Ibid._ (8 janvier 1674), t. - III, p. 299, édit. G.; t. III, p. 205, édit. M.--Madame la - duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires et fragments historiques_, p. 47, - édit. 1832.--_Ibid._, éd. 1833, p. 46. - -Louis XIV se dégageait peu à peu, par les années, de la tyrannie de sa -constitution chaleureuse, et il cédait de plus en plus au sentiment de -dignité morale qui ne l'abandonna jamais entièrement. Il voulait -racheter par son respect pour la religion et par les services qu'il -croyait lui rendre les graves infractions faites à ses saintes lois. Il -ne lui suffisait pas que les dames du palais eussent un bon renom de -fidélité conjugale, il aurait désiré auprès de sa pieuse épouse des -femmes qui lui ressemblassent. Alors prévalut, parmi celles qui -voulaient parvenir aux dignités et aux honneurs (le nombre en était -grand), une pruderie et une affectation de piété dont madame de Sévigné, -dans l'intime secret de sa correspondance avec sa fille, se moque en -toute occasion. «La princesse d'Harcourt, dit-elle, danse au bal, et -même toutes les petites danses; vous pouvez penser combien on trouve -qu'elle a jeté le froc aux orties et qu'elle a fait la dévote pour être -dame du palais! Elle disait il y a deux jours: Je suis une païenne -auprès de _ma sœur_ d'Aumont. On trouve qu'elle dit bien présentement: -_La sœur_ d'Aumont n'a pris goût à rien; elle est toujours de méchante -humeur, et ne cherche qu'à ensevelir les morts. La princesse d'Harcourt -n'a point encore mis de rouge; elle dit à tout moment: J'en mettrai si -la reine ou M. le prince d'Harcourt me le commandent. La reine ne lui -commande pas, ni le prince d'Harcourt; de sorte qu'elle se pince les -joues, et l'on croit que M. de Sainte-Beuve (savant casuiste et -théologien de la Sorbonne) entre dans ce tempérament[184].» - - [184] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 316, édit. - G.; t. III, p. 218, édit. M.--Conférez la 4e partie de ces - _Mémoires_, p. 277, et t. III, p. 374. - -Lorsque Mazarin, d'après les considérations de la politique, décida que -le roi de France s'unirait à l'infante d'Espagne, le jeune monarque, -alors dans toute la fougue de l'âge, était épris de Marie Mancini. -L'infante espagnole, timide, froide et gauche, avec ses grands yeux d'un -bleu pâle, sa figure d'un blond argenté, son teint d'un blanc blafard, -le vermillon de ses lèvres épaisses qui faisait ressortir le peu de -blancheur de ses dents, contrastait désagréablement avec les attraits de -cette belle et gracieuse Italienne au teint coloré, à la taille élancée, -à la parole chaleureuse, aux regards enflammés[185]. Le jeune roi fut -obligé de résister à ses plus ardents désirs et de refouler dans son -cœur ses plus tendres sentiments en recevant dans ses bras -Marie-Thérèse. Celle-ci ne put jamais inspirer de l'amour à son époux; -mais elle était bonne, douce, pieuse; et de toutes les femmes qui se -passionnèrent pour Louis jusqu'à l'idolâtrie aucune ne l'aima plus -fortement, plus constamment. Il le savait, et, malgré toutes les -séductions qui l'entraînaient, il eut toujours pour elle les procédés -d'un honnête homme qui connaît tout le prix d'une épouse fidèle et d'un -roi qui n'ignore pas qu'un des plus grands intérêts de sa politique est -celui de perpétuer sa race. Il en eut six enfants; tous moururent -jeunes, excepté le premier, qui fut dauphin; et comme cet aîné fut un -homme d'un esprit médiocre et d'un caractère peu aimable, malgré les -soins de Montausier et de Bossuet, ou peut-être en partie à cause de ces -soins, Louis XIV préférait à tous ses enfants ceux qu'il eut de ses -maîtresses. Mais il environna toujours de respect et d'hommages sa -compagne couronnée, la mère du Dauphin et de toute la progéniture -légitime et royale. Soumise à toutes ses volontés, elle les devinait -dans ses yeux; elle ne pensait, elle n'agissait que par lui; la peur de -lui déplaire la glaçait d'effroi, et son amour augmentait sa crainte. -Pour qu'aucune femme n'aigrît en elle les sentiments de jalousie qui la -tourmentaient, Louis XIV ne se contenta pas de remplacer les filles -d'honneur par des dames du palais, il renvoya dans leur pays toutes les -femmes de chambre espagnoles que la reine[186] avait amenées avec elle, -et mit à leur place des femmes de chambre françaises. Ce changement -parut dur à Marie-Thérèse; mais elle n'osa pas s'en plaindre, et ce fut -par madame de Montespan qu'elle obtint de pouvoir garder la plus jeune -et la plus chérie de ses femmes espagnoles[187]. - - [185] Voyez la 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit, p. - 151-155.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, princesse palatine, - _Mémoires_, édit. de Busoni, 1832, p. 90.--MOTTEVILLE, - _Mémoires_, t. XL, p. 52, 53. - - [186] Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires_, 1833, in-8º, p. - 90, 91. _Lettres originales de madame_ CHARLOTTE-ÉLISABETH DE - BAVIÈRE, _veuve de_ MONSIEUR; 1788, in-12, t. I, p. 84 et 85. - - [187] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 5 janvier 1674), t. III, p. 286 - et 292, édit. G.; t. III, p. 288 et 292, édit. M. - -Marie-Thérèse, élevée pour un trône, avait cependant de la grandeur et -de la dignité; ce fut elle qui répondit naïvement qu'elle n'avait pu -devenir amoureuse d'aucun homme à la cour de son père, parce qu'il n'y -avait d'autre roi que lui. Elle savait tenir une cour; mais, élevée dans -l'ignorance et sans goût pour la lecture, elle aimait les jeux de -cartes; ce qui plaisait d'autant plus aux dames d'honneur et aux femmes -admises à l'honneur de faire habituellement sa partie qu'elle ne savait -pas bien jouer, et qu'elle perdait presque toujours. Celles qui, par -leurs charges, étaient obligées de l'accompagner partout ne -sympathisaient pas avec sa dévotion, et trouvaient pénible d'aller tous -les jours à vêpres, au sermon, au salut: «Ainsi, disait à ce propos -madame de Sévigné, rien n'est pur en ce monde[188].» - - [188] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 216, - édit. G.; t. III, p. 133 et 134, édit. M.--L'_État de la France_, - édit. 1669, p. 361, 362, 363.--Édit. 1677, p. 341, 347.--Édit. - 1678, p. 377. - -Lorsqu'il allait faire la guerre en personne, Louis XIV transportait la -reine et sa cour dans les lieux les moins éloignés des opérations -militaires. Quand ses plans de campagne devaient se porter hors du -royaume et auraient exposé la reine à quelques dangers, il la laissait -à Versailles et la décorait du titre de régente. Si donc Marie-Thérèse -ne suffisait pas au bonheur de Louis XIV, elle y contribuait, et ne le -troublait en rien. Il n'en était pas de même des maîtresses: leur -rivalité, celle de leurs enfants, qui tous issus du même père se -croyaient les mêmes droits aux bienfaits et à la faveur, y fomentaient -des divisions et des haines[189]. Le passage suivant d'une des lettres -de madame de Sévigné nous dessine trop exactement l'état de la cour sous -ce rapport, à l'époque dont nous nous occupons, pour que nous ne le -transcrivions pas: - -«...Parlons de Saint-Germain: j'y fus il y a trois jours... J'allai -d'abord chez M. de Pomponne... Nous allâmes chez la reine avec madame de -Chaulnes. Il n'y eut que pour moi à parler. La reine dit sans hésiter -qu'il y avait trois ans que vous étiez partie et qu'il fallait revenir. -Nous fûmes ensuite chez madame Colbert, qui est extrêmement civile et -sait très-bien vivre. Mademoiselle de Blois dansait; c'est un prodige -d'agrément et de bonne grâce. Desairs dit qu'il n'y a qu'elle qui le -fasse souvenir de vous; il me prenait pour juge de sa danse, et c'était -proprement mon admiration que l'on voulait: elle l'eut, en vérité, tout -entière. La duchesse de la Vallière y était; elle appelle sa fille -_mademoiselle_, et la princesse l'appelle _belle maman_. M. de -Vermandois y était aussi. On ne voit point encore d'autres enfants. Nous -allâmes voir MONSIEUR et MADAME; vous n'êtes point oubliée de MONSIEUR, -et je lui fais toujours mes très-humbles remercîments. Je trouvai -Vivonne, qui me dit: _Maman mignonne_, embrassez, je vous prie, le -gouverneur de Champagne.--Et qui est-ce? lui dis-je.--C'est moi, -reprit-il.--Et qui vous l'a dit?--C'est le roi, qui vient de me -l'apprendre tout à l'heure. Je lui en fis mes compliments tout chauds. -Madame la comtesse (de Soissons) l'espérait pour son fils[190].» - - [189] MONTPENSIER, _Mémoires_ (1681 et 1668), t. XLIII, p. 20 et - 121.--MOTTEVILLE, _Mémoires_ (1661), t. XL, p. 154.--CAYLUS, - _Souvenirs_, t. LXVI, p. 434-35, édit. de Voltaire; Ferney, 1770, - p. 93. - - [190] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 303, édit. - G.; t. III, p. 206-207, édit. M. - -Presque tous les grands intérêts de cour, au moment où ces lignes furent -écrites, y sont touchés. - -Le gouvernement de Champagne était devenu vacant par la mort -d'Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, arrivée le 7 juin 1673. -Il était naturel que ce gouvernement fût donné à son fils aîné, -Louis-Thomas. Sa mère était Olympe Mancini, surintendante et chef du -conseil de la maison de la reine[191], qui avait conservé un grand -crédit à la cour; mais madame de Montespan l'emporta sur elle, et fit -donner ce gouvernement à son frère, le duc de Vivonne. Alors dans toute -la force et l'éclat de sa puissance, madame de Montespan triomphait par -la certitude d'être aimée sans redouter sa rivale. Lorsque, par un -retour de tendresse, Louis XIV avait impérieusement redemandé la -Vallière aux saintes filles du couvent de Chaillot[192], celle-ci, -pressentant son malheur, dit: «Hélas! mes sœurs, vous me reverrez -bientôt.» Bientôt, en effet, l'abandon et la froideur toujours -croissants de celui qui l'avait accoutumée à tant d'adoration et -d'hommages rouvrirent plus saignantes et plus déchirantes les blessures -faites à son cœur. Elle vit enfin arriver ces jours de douleur et de -larmes, où la mélancolique expression de ses beaux yeux, qui tant de -fois avaient fait repentir Louis XIV de ses infidélités et rallumé -l'ardeur d'une flamme languissante, ne trouvait plus en lui aucune -sympathie. Une nouvelle séparation était devenue indispensable; elle dut -enfin s'y résigner; mais, incertaine, timide et tremblante au moindre -signe de la volonté d'un maître qui avait cessé d'être amant, elle -n'osait pas lui résister; elle ne savait ni comment rester avec lui ni -comment le quitter. Il fuyait la présence, il évitait les regards de -celle qui aurait voulu lui sacrifier sa vie. Sa vie! elle ne lui -appartenait plus; elle était au père de ses enfants, enfants du sang -royal, reconnus légitimes. Dans les commencements, le jeune monarque -avait consenti à ce que la Vallière couvrît ses faiblesses des ombres du -mystère. Deux enfants nés de ce commerce amoureux furent mis au monde et -baptisés comme nés de père et de mère supposés; ces enfants moururent -peu après leur naissance[193], et le secret de ces passagères existences -ne fut pas alors révélé. Louis XIV se lassa de ces feintes, qui le -gênaient et qui lui paraissaient peu d'accord avec la dignité royale; il -voulut se montrer généreux jusque dans le désordre de ses mœurs, il -voulut imposer à l'opinion et se mettre au-dessus d'elle. Il rendit ses -sujets confidents de ses plaisirs, et les admit à contempler la beauté -de celle qui l'avait subjugué. Toute sa cour devait participer à -l'enivrement de sa joie et de son bonheur. Il donna des fêtes splendides -dont la Vallière fut l'objet. Au lieu de désavouer les enfants qu'il en -obtint, il les reconnut et les légitima. La sincérité de ses sentiments -et de son admiration pour sa belle maîtresse éclate dans les lettres -patentes données après la naissance de mademoiselle de Blois, lorsqu'il -érigea, pour elle et pour sa mère, la terre de Vaujour et la baronnie de -Saint-Christophe en duché-pairie, sous le nom de _la Vallière_. - - [191] _État de la France_, 1678, in-12, p. 375. - - [192] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XII et XIII, p. - 212 et 240. - - [193] TASCHEREAU, _Revue rétrospective_, numéro XI, août 1834, p. - 251 à 255. - -«Nous avons cru, dit-il, par cet acte[194], ne pouvoir mieux exprimer -dans le public l'estime toute particulière que nous faisons de notre -très-chère, bien-aimée et très-féale Louise-Françoise de la Vallière -qu'en lui conférant les plus hauts titres d'honneur... Quoique sa -modestie se soit souvent opposée au désir que nous avions de l'élever -plus tôt dans un rang proportionné à notre estime et à ses bonnes -qualités, néanmoins l'affection que nous avons pour elle et la justice, -ne nous permettant plus de différer les témoignages de notre -reconnaissance pour un mérite qui nous est connu, ni de refuser plus -longtemps à la nature les effets de notre tendresse pour Marie-Anne, -notre fille naturelle, en la personne de sa mère...» - - [194] _Lettres patentes_ données à Saint-Germain en Laye au mois - de mai 1667, et registrées au parlement le 13.--Ces lettres - patentes sont rapportées dans l'ouvrage de Dreux du Radier - intitulé _Mémoires et anecdotes des reines et régentes de - France_, t. VI, p. 415 du même ouvrage, édit. 1782. - -C'est le 2 octobre 1666 que la Vallière accoucha de cette fille, dite -_mademoiselle de Blois_; et son frère, le comte de Vermandois, qui fut -aussi légitimé, naquit, jour pour jour, un an après elle. Les trois -enfants de Louis XIV et de madame de Montespan, le duc du Maine[195], -le comte de Vexin[196] et mademoiselle de Nantes[197], furent aussi -légitimés. Ils s'élevaient sous l'admirable tutelle de Françoise -d'Aubigné, veuve de Scarron. Les enfants de madame de la Vallière furent -confiés aux soins de la femme du ministre Colbert. Les enfants de -Montespan étaient trop jeunes à l'époque dont nous traitons pour être -montrés à la cour. Il n'en était pas de même de ceux de la Vallière; ils -étaient charmants, et Louis XIV se plaisait à les voir développer leurs -grâces enfantines. - - [195] Né le 31 mars 1670, mort à Sceaux le 14 mai 1736. - - [196] Né le 20 juin 1672, mort le 10 janvier 1683. - - [197] Née en juin 1673 à Tournay (MONTPENSIER, _Mémoires_, t. - XLIII, p. 381), morte le 16 juin 1743. - -Montespan avait intérêt à nourrir dans le cœur de Louis XIV cette -prédilection pour son illégitime postérité; et à peine relevée de sa -dernière couche, ne pouvant danser, elle imagina de faire danser des -enfants dans les bals de la cour. Ainsi on vit MONSIEUR, frère du roi, -danser avec mademoiselle de Blois, ayant à peine huit ans, et le Dauphin -avec MADEMOISELLE, sa cousine, âgée de douze à treize ans[198]. Ces bals -ressemblaient peu à ceux qui se donnaient dans la jeunesse de Louis XIV, -au temps du règne de la Vallière; mais le roi s'y amusait et y dansait. -Plusieurs des belles femmes de la cour, craignant l'ennui, sous divers -prétextes s'abstenaient d'y paraître; ce qui ne déplaisait nullement à -madame de Montespan, qui n'avait aucun désir de les faire briller. - - [198] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lundi, 8 janvier 1674), t. III, p. 299, - édit. G; t. III, p. 203, édit. M. - -Dans les lettres de madame de Sévigné à sa fille pendant le mois de -janvier 1674 et avant le départ du roi pour le siége de Besançon, nous -lisons: «Il y a des comédies à la cour et un bal toutes les semaines. On -manque de danseuses...» - -Et huit jours après: - -«Le bal fut fort triste, et finit à onze heures et demie. Le roi menait -la reine; le Dauphin, MADAME; le comte de la Roche-sur-Yon, mademoiselle -de Blois, habillée de velours noir avec des diamants, et un tablier et -une bavette de point de France[199].» - - [199] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 306, édit. - G.; t. III, p. 209, édit. M.--Sur mademoiselle de Rouvroi, voyez - SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p. 414; et Lettre de LE - CAMUS, évêque de Grenoble (5 juin 1675), dans les _Œuvres_ de - Louis XIV, t. V, p. 534. - -Huit jours après elle écrit encore: - -«Ces bals sont pleins de petits enfants; madame de Montespan y est -négligée, mais placée en perfection; elle dit que mademoiselle de -Rouvroi est déjà trop vieille pour danser au bal: MADEMOISELLE, -mademoiselle de Blois, les petites de Piennes, mademoiselle de -Roquelaure (un peu trop vieille, elle a quinze ans); mademoiselle de -Blois est un chef-d'œuvre: le roi et tout le monde en est ravi; elle -vint dire au milieu du bal à madame de Richelieu: Madame, ne -sauriez-vous me dire si le roi est content de moi? Elle passe près de -madame de Montespan, et lui dit: Madame, vous ne regardez pas -aujourd'hui vos amies. Enfin, avec de certaines _chosettes_ sorties de -sa belle bouche, elle enchante par son esprit, sans qu'on croie qu'on -puisse en avoir davantage[200].» - - [200] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 317-318, - édit. G.; t. III, p. 218-219. - -On sait que cette délicieuse enfant fut depuis cette princesse de Conti -célèbre par la majesté de son port et la beauté de ses traits, celle-là -même qui, par la grâce et la légèreté de sa danse, troublait le sommeil -du poëte: - - L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas - Reçu l'empreinte de ses pas[201]. - - [201] LA FONTAINE, _le Songe_, dans ses _Œuvres_, 1827, t. VI, - p. 189. - -Ainsi les enfants de la Vallière servaient de divertissement à sa -rivale; et Louis, sans en être ému, trouvait bon qu'une autre que celle -qui les avait mis au monde s'en emparât pour lui procurer de la -distraction et le rendre sensible aux sentiments de la paternité. -Montespan, par ses couches fréquentes, fut conduite à ce calcul; mais -elle eut la douleur de voir qu'une autre en recueillît les fruits. Le -duc du Maine, prince si faible et si médiocre, mais enfant précoce, fut -le préféré de Louis: loin que sa mère en profitât, il prépara le règne -de l'habile institutrice que Montespan avait appelée près d'elle pour -élever sa royale famille. - -Quant à la Vallière, son cœur était encore trop opprimé par sa passion -pour trouver des consolations dans les joies maternelles. La vue de ses -enfants lui rappelait au contraire tout ce qu'avaient de cruel -l'indifférence et l'abandon de celui qui les honorait de ses paternelles -tendresses. Elle eut la pensée de se retirer près de son amie, -mademoiselle de la Mothe d'Argencourt[202], dans le couvent de Chaillot, -qui eût ainsi réuni deux victimes d'un même amour. Sa mère l'engageait à -prendre ce parti. Celle-ci calculait que sa fille avait à peine trente -ans, et que sa beauté, ses grandes richesses, son titre de duchesse -qu'elle tenait du roi détermineraient quelque grand et puissant -personnage à demander sa main. Le bruit courait que le duc de -Longueville et Lauzun en étaient amoureux et désiraient l'épouser. Elle -pourrait donc reparaître dans le monde avec un double avantage, briller -encore à la cour, et éclipser Montespan, qui, quoique supérieure à elle -par la naissance, lui était inférieure par le rang. Nul doute qu'un -mariage honorable n'eût été pour la Vallière le meilleur parti et le -seul qui pût lui assurer une existence calme et heureuse; mais pour que -ce mariage pût avoir lieu il fallait qu'elle le voulût et que le roi y -donnât son adhésion. La Vallière fut toujours incapable d'aucun calcul -d'intérêt personnel. Sa passion avait triomphé de sa pudeur; mais son -âme était restée chaste et pure, toujours ouverte aux aspirations de la -piété et du repentir, et elle eût considéré comme une honte de s'unir à -un autre homme que l'unique auquel son honneur avait été sacrifié. Louis -XIV était incapable de faire souffrir à celle qu'il avait tant aimée le -moindre des outrages dont on l'a accusé; mais, sans désirer que la -Vallière restât à sa cour, il craignait, en la laissant s'éloigner, de -lui accorder trop de liberté. Il l'empêchait de voir sa mère, qu'il -n'estimait pas et dont il se défiait; et il favorisait indirectement ses -longs entretiens avec le maréchal de Bellefonds, bien connu pour sa -pieuse ferveur et par son étroite liaison avec Bossuet. Bellefonds -soutint la Vallière dans la résolution qu'elle voulait prendre de -s'éloigner de Louis XIV, de ne plus le revoir, de diriger vers Dieu -toutes ses pensées, toutes ses affections. Il fallait, pour exécuter -cette courageuse résolution, le consentement de Louis XIV, auquel elle -n'était pas libre de désobéir, auquel elle n'aurait pas voulu refuser de -se soumettre lors même qu'elle en eût eu le pouvoir. Elle pensa d'abord -à se retirer au couvent des Capucines. Mais le maréchal de Bellefonds -avait une sœur qui était prieure des Carmélites de Paris. La Vallière -la rendit confidente de ses peines, et celle-ci parvint à lui persuader -que plus grande serait son expiation, plus grandes seraient la grâce de -Dieu et ses espérances de salut. Fortement préoccupée de cette pensée, -la Vallière eut l'idée de se faire carmélite. C'était là une rude et -difficile détermination à prendre. L'austérité des règles prescrites par -sainte Thérèse faisait pâlir d'effroi la piété la plus fervente; et pour -celle dont la vie s'était écoulée dans les délices du luxe et de la -mollesse, au milieu des pompes et des orgueilleuses jouissances de la -grandeur, se faire carmélite, c'était s'immoler vivante dans un tombeau, -comme une vestale criminelle des temps antiques, sans espérance de -trouver comme elle, par la mort, une prompte fin à son supplice. - - [202] Sur mademoiselle la Mothe d'Argencourt, voyez les - _Mémoires_ sur SÉVIGNÉ, 2e partie, chap. IX, p. 109, 114. - -Aussi la Vallière hésitait-elle beaucoup. A mesure que la religion -s'emparait de sa pensée, le repentir même de ses fautes ravivait dans -son cœur ses souvenirs d'amour, et sa tendresse pour ses enfants -renaissait avec plus de force. Elle regrettait surtout de se séparer de -sa charmante fille, mademoiselle de Blois[203]. Cependant de nombreuses -conférences avec Bossuet, avec le P. Bourdaloue, le P. Cazan et avec de -Rancé, abbé de la Trappe[204], achevèrent de l'affermir dans sa -résolution. Mais elle voulait que cette résolution fût inébranlable, et -la peur qu'elle avait d'en être détournée par le roi lui faisait -craindre de lui en parler. - - [203] Lettre de madame DE LA VALLIÈRE au maréchal de Bellefonds - (3 février 1674), citée dans BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, livre - V, t. II, p. 35, édit. in-12.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, - p. 382.--_Madame_ DE LA VALLIÈRE, _Lettres_, 1747, in-12, p. 27. - - [204] L'abbé LEQUEUX, _Histoire de madame de la Vallière_, p. 27, - dans les Lettres de madame la duchesse de la Vallière, 1767, - in-12.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Fragments de lettres_, - 1788, in-12, t. I, p. 112.--Idem, _Mémoires_, Paris, 1832, in-8º, - p. 58. - -Elle pria Bossuet de traiter d'abord de cette affaire avec madame de -Montespan; celle-ci, effrayée d'un si étrange projet, le combattit, et -tâcha même de le rendre impossible en le tournant en ridicule. Montespan -voyait sa rivale, par cette immolation, devenir un objet d'admiration et -de pitié; et, ce qui la touchait plus fortement, elle pressentait que le -blâme d'avoir permis un si cruel sacrifice rejaillirait sur elle, et -ferait ressortir plus fortement le scandale qu'elle donnait au monde. -L'austère prélat insista; et tel était alors l'empire de la religion, -même sur les rois les plus absolus, que Louis XIV, quoiqu'il en eût le -désir, n'osa pas s'opposer à Bossuet et l'empêcher de continuer son -œuvre[205]. Madame de la Vallière, pour transporter à Dieu cette -sensibilité qui débordait, évita tout ce qui pouvait rappeler en elle le -désir de plaire au roi; elle eut soin de se vêtir avec plus de -simplicité et de modestie; elle rechercha les occasions d'humiliation -que faisait naître le triomphe de sa rivale. Celle-ci, aigrie par la -jalousie, les saisissait avec un empressement qu'elle croyait cruel; -mais elle se trompait, la Vallière lui savait gré de ses rigueurs. Elle -s'exerçait à souffrir. Elle répondait à Montespan avec douceur; elle la -parait de ses propres mains. Quand la Vallière reconnut que Montespan ne -lui inspirait plus aucun mouvement de jalousie, quand elle sentit -qu'elle lui faisait éprouver un sentiment de bienveillance et de -compassion, elle cessa de désespérer de sa force. Elle se sentit -suffisamment transformée pour exécuter son effrayante résolution. Elle -aimait encore Louis plus qu'elle-même; mais cet amour était bien faible -en comparaison de celui dont elle se sentait embrasée pour Jésus-Christ. -Ce fut alors que, pour effacer les vains fantômes de sa vie passée et -pour s'affermir dans cet état de volupté divine dont elle était -redevable à la grâce, elle écrivit ces _Réflexions sur la miséricorde de -Dieu_ dont on lui a dérobé longtemps après le manuscrit pour le -publier[206]. Cet ouvrage n'est qu'une continuelle prière pour demander -à Dieu le don de la prière. Elle trouva dans ses aspirations religieuses -un calme si grand, un tel désir d'une autre existence qu'il devint -évident pour ceux qui la voyaient que Louis XIV lui-même n'aurait pu, -par les plus tendres protestations, la ramener à lui. Sa tranquille joie -augmentait à mesure que le temps approchait où elle devait se renfermer. -Bossuet, accoutumé à ces retours de l'âme, dont il était un si grand et -si heureux artisan, en fut cependant étonné; et il écrivit au maréchal -de Bellefonds: «C'est la force et l'humilité qui accompagnent toutes ses -pensées. Elle ne respire plus que la pénitence; et, sans être effrayée -de l'austérité de la vie qu'elle est prête à embrasser, elle en regarde -la fin avec une consolation qui ne lui permet pas d'en craindre la -peine. Cela me ravit et me confond: je parle, et elle fait; j'ai les -discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j'entre -dans le désir de me taire et de me cacher; et je ne prononce pas un seul -mot où je ne croie prononcer ma condamnation[207].» Dans la chambre même -de la duchesse de la Vallière, Bossuet écrit encore: «C'est s'abîmer -dans la mort que de se chercher soi-même. Sortir de soi-même pour aller -à Dieu, c'est la vie.» Cette seule phrase peut nous faire juger avec -quelle énergique éloquence le prélat encourageait la Vallière à -persister dans sa pieuse résolution. - - [205] BOSSUET, _Œuvres_, édit. 1818, in-8º, t. XXXVII, p. 55-66 - (lettres au maréchal de Bellefonds, datées de Saint-Germain, le - 25 décembre 1673, 27 janvier 1674; de Versailles, le 8 février et - 6 avril 1674). - - [206] LA VALLIÈRE, _Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par - une dame pénitente_; Paris, Antoine Dezallier, 1680, in-12. C'est - la première édition; elle fut achevée d'imprimer le 20 juin 1680. - Une nouvelle édition parut, augmentée de prières tirées de - l'Écriture sainte et du récit abrégé de la vie pénitente et de la - sainte mort de madame la duchesse de la Vallière; Paris, - Christophe David, 1726, in-12.--Conférez l'abbé LEQUEUX, - _Histoire de la Vallière_, dans les _Lettres_, 1768, in-12, p. - 25.--Une nouvelle édition des _Réflexions_ et des _Lettres_ a été - donnée par Maradan en 1807; elle est précédée d'une _Vie - pénitente de madame de la Vallière_, par madame DE GENLIS. - - [207] BOSSUET, _Œuvres_, édit. 1818, in-8º, t. XXXVII, p. 66 - (lettre au maréchal de Bellefonds, Versailles, ce 6 avril - 1674).--_Ibid._ (lettres du 27 janvier 1674), t. XXXVII, p. 58. - -«J'étais curieuse de savoir (écrivait madame la duchesse d'Orléans) -pourquoi elle était restée si longtemps comme une suivante chez la -Montespan. Elle me dit que Dieu avait touché son cœur; qu'il lui avait -fait connaître son péché, et qu'elle avait pensé qu'il fallait en faire -pénitence et souffrir, par conséquent, ce qui lui serait le plus -douloureux... Et puisque son péché avait été public, il fallait que sa -pénitence le fût aussi... Elle avait offert à Dieu toutes ses douleurs, -et Dieu lui avait inspiré la résolution de ne servir que lui; mais -qu'elle se regardait comme indigne de vivre auprès d'âmes aussi pures -que l'étaient les autres carmélites. On voyait que cela partait du -cœur[208].» - - [208] Madame la duchesse D'ORLÉANS, princesse palatine, - _Mémoires_, édit. 1832, in-8º, p. 58.--Id., _Fragments_, 1788, - in-12 (lettres du 1er mars 1719), t. I, p. 113.--Id., _Mémoires - de la cour de Louis XIV et de la Régence_, Paris, 1805, in-8º, p. - 56. - -On ne la jugea pas d'abord ainsi à la cour et dans le monde; ce monde -croit difficilement aux sublimes efforts de la vertu religieuse. -Mademoiselle de la Vallière était moins aimée que madame de Montespan, -parce que, nulle pour tout autre que pour son amant, préoccupée de la -pensée qu'elle avait perdu ses droits à la considération, elle était mal -à l'aise avec les autres femmes. Étrangère aux intrigues, à l'ambition, -elle n'avait et ne voulait exercer aucun empire sur Louis XIV[209]; elle -ne se rendait utile à personne; bonne, modeste, douce et tendre, sans -aucun défaut, mais sans éminentes qualités. Aimer et être aimée, c'était -sa vie. Une influence assez grande sur son amant pour verser des -bienfaits, pour conférer la puissance ou les richesses pouvait seule -relever cette femme de l'abaissement où elle s'était placée par ses -faiblesses, même avec un roi. - - [209] MONTPENSIER, _Mémoires_ (1674), t. XLIII, p. 382. - -La religion, en précipitant la Vallière au pied des autels, la releva de -cet abaissement. Mais on ajouta d'abord peu de foi, sinon à la -sincérité, du moins à la durée de son repentir. Son prompt retour après -sa retraite de Chaillot devait faire croire que cette retraite avait été -un stratagème de l'amour; et on eut la même opinion quand le bruit se -répandit qu'elle songeait à se retirer de la cour. Ce bruit fut ensuite -démenti, et la duchesse de la Vallière fut l'objet des railleries de -toutes les femmes, même de madame de Sévigné, qui (le 15 décembre 1673) -écrivait à madame de Grignan: «Madame de la Vallière ne parle plus -d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit. Sa femme de chambre s'est -jetée à ses pieds pour l'en empêcher. Peut-on résister à cela[210]?» - - [210] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 263 et - 264, édit. G.; t. III, p. 172, édit. M. - -Madame de Sévigné jugeait en femme vulgaire une femme qui ne l'était -plus. La religion l'avait régénérée; elle lui avait donné une élévation, -une énergie de caractère, une prévoyance pour l'avenir, une vigueur de -pensée étrangère jusqu'alors à cette âme indolente et faible. La -Vallière ne restait à la cour que pour régler, par l'entremise de -Colbert, ce qui concernait la fortune de ses enfants. Par le canal de -madame de Montespan, elle obtint encore du roi, auquel elle ne voulait -rien demander, que la marquise de la Vallière, sa belle-sœur[211], fût -mise dans le nombre des nouvelles dames d'honneur de la reine qu'on -avait ajoutées aux anciennes[212]. - - [211] Sur le frère de la Vallière, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (16 octobre 1676), t. V, p. 176, édit. G.; t. V, p. 10, édit. - M.--_État de la France_, 1678, in-12, p. 376. - - [212] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 524 (lettre à la reine de - Portugal, en date du 23 mai 1674).--_État de la France_, 1677, p. - 376. La marquise de la Vallière est dans cet _État_ la dernière - inscrite de celles de la création du 1er janvier 1674. - -La veille de son départ de la cour, la Vallière soupa chez madame de -Montespan, où mademoiselle de Montpensier alla lui faire ses adieux; et -le lendemain, vendredi 20 avril (1674), elle entendit la messe du roi. -Louis XIV partit aussitôt après pour se rendre en Franche-Comté assiéger -Besançon, et madame de la Vallière monta en carrosse, et alla, -vis-à-vis le Val-de-Grâce, se renfermer au couvent des grandes -Carmélites du faubourg Saint-Jacques[213]. - - [213] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 383 (année 1674). - -De quelle admiration durent être saisies toutes ces austères -religieuses, tout habituées qu'elles étaient aux prodiges de la grâce -divine et aux miracles du repentir, lorsqu'elles virent entrer dans leur -cloître cette belle femme, disant à la mère Claire du Saint-Sacrement, -leur prieure: «Ma mère, j'ai fait toute ma vie un si mauvais usage de ma -volonté que je viens la remettre entre vos mains, pour ne la plus -reprendre!» Jusqu'à sa mort et pendant trente-six ans elle n'eut pas un -seul instant la pensée de cesser d'être fidèle à cet engagement[214]. - - [214] L'abbé LEQUEUX, _Lettres de madame de la Vallière, morte - religieuse carmélite, avec un abrégé de sa vie pénitente_, p. 47. - -Cet acte solennel ne persuada pas encore madame de Sévigné; elle eut de -la peine à croire à l'entière conversion de celle qui cependant, au -milieu de sa plus grande fortune et de sa plus haute élévation, avait -voulu que Mignard la peignît au milieu de ses deux enfants, tenant un -chalumeau à la main, où pendait une bulle de savon autour de laquelle on -lisait écrit: _Sic transit gloria mundi_: «Ainsi passe la gloire du -monde[215].» - - [215] _La Vie de Pierre Mignard_, Paris, 1730, in-12, p. 100; et - dans l'édition d'Amsterdam, 1731, in-12, p. 84. - -Madame de Sévigné, huit jours après l'entrée de madame de la Vallière -aux Carmélites, écrit au comte de Guitaud, alors gouverneur des îles -Sainte-Marguerite: - -«Je veux parler de madame la duchesse de la Vallière. La pauvre personne -a tiré la lie de tout; elle n'a pas voulu perdre un adieu ni une larme. -Elle est aux Carmélites, où, huit jours durant, elle a vu ses enfants et -toute la cour (c'est-à-dire ce qui en reste[216]). Elle a fait couper -ses cheveux, mais elle a gardé deux belles boucles sur le front. Elle -caquète et dit merveilles. Elle assure qu'elle est ravie d'être dans une -solitude; elle croit être dans un désert, pendue à cette grille. Elle -nous fait souvenir de ce que nous disait, il y a bien longtemps madame -de la Fayette après avoir été deux jours à Ruel, que, pour elle, elle -s'accommoderait bien de la campagne[217].» - - [216] Le roi était devant Besançon et la reine à Dijon. - - [217] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1674), t. III, p. 340, édit. - G.--_Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, Paris, Klostermann, - 1814, in-8º, p. 6.--_Id._, édit. Bossange, 1819, in-12, p. 5. - -Six semaines après, le troisième dimanche de la Pentecôte (le 3 juin), -la Vallière revêtit l'habit des carmélites, et quitta, ayant à peine -trente ans, son nom et ses titres pour prendre celui de _sœur Louise de -la Miséricorde_. Cette cérémonie de la vêture attira un auditoire -nombreux au discours que prononça dans cette occasion l'évêque -d'Aire[218]. Nous ignorons si madame de Sévigné revint de Livry, où elle -était au commencement de juin, pour assister à cette cérémonie; mais -nous savons qu'elle n'assista pas à la cérémonie plus auguste qui eut -lieu l'année suivante, le mardi (4 juin 1675) de la Pentecôte, lorsque -la Vallière, ayant terminé son noviciat, prononça ses vœux, reçut le -voile noir des mains de la reine, et dit au monde un éternel adieu. -Madame de Sévigné exprima ainsi à sa fille les regrets qu'elle éprouvait -de ne s'être point trouvée ce jour-là aux Carmélites avec la reine, -MADEMOISELLE, mademoiselle d'Orléans, la duchesse de Longueville, la -duchesse de Guise et beaucoup d'autres princesses et dames, dit _la -Gazette_[219]: - -«La duchesse de la Vallière fit hier profession. Madame de Villars -m'avait promis de m'y mener, et, par un malentendu, nous crûmes n'avoir -point de places. Il n'y avait qu'à se présenter, quoique la reine eût -dit qu'elle ne voulait pas que la permission fût étendue. Tant y a que -Dieu ne le voulut pas. Madame de Villars en a été affligée. Elle fit -donc cette action, cette belle et courageuse personne, comme toutes les -autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle était d'une -beauté qui surprit tout le monde; mais ce qui vous étonnera, c'est que -le sermon de M. de Condom (Bossuet) ne fut pas aussi divin qu'on -l'espérait[220].» - - [218] BOSSUET, _Lettres au maréchal de Bellefonds_ (6 avril - 1674), t. XXXVII, p. 65, édit. 1818, in-8º.--_Sermon sur la - vêture de madame la duchesse de la Vallière_, par M. l'abbé DE - FROMENTIÈRES, dans les _Lettres de madame la duchesse_ DE LA - VALLIÈRE, 1767, in-12, p. 39, 145, 191. L'abbé Jean-Louis de - Fromentières fut évêque d'Aire le 14 janvier 1673, et mourut en - décembre 1684. - - [219] _Recueil des Gazettes nouvelles pour_ 1675, Paris, 1676, - in-4º, no 57, p. 409.--L'abbé LEQUEUX, _Histoire de madame de la - Vallière_, p. 59, et dans le _Recueil des Oraisons funèbres_ de - BOSSUET, 1762, in-12, p. CLI. - - [220] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 403, édit. G.; - t. III, p. 283, édit. M. - -Le jugement que porte madame de Sévigné de ce discours paraîtra exact à -ceux qui ne le liront pas avec les favorables préventions de l'historien -du grand prélat[221], qui en a jugé différemment. Cette action de la -Vallière était plus sublime que la plus sublime éloquence. «Au moment -où on la mit sous le drap mortuaire (dit la duchesse d'Orléans), je -versai tant de larmes que je ne pus me laisser voir davantage. Après la -cérémonie elle vint me trouver pour me consoler, et elle me dit qu'il -fallait plutôt la féliciter que la plaindre, puisque son bonheur -commençait dès ce moment[222].» - - [221] DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, 4e édit., 1824, in-12, t. - II, p. 40 à 42. Il est dit, dans le recueil des _Oraisons - funèbres_ de Bossuet, 1762, in-12, p. 424, que Bossuet n'a jamais - publié lui-même ce sermon sur la Vallière ni communiqué son - manuscrit. Et cependant on ajoute: «Il fut imprimé plusieurs fois - depuis 1691, année où il fut inséré dans un recueil de pièces - d'éloquence.» - - [222] Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires et Fragments_, - in-8º, 1832, p. 58.--Id., _Mémoires de la cour de Louis XIV_, - 1827, in-8º, p. 56. - -Cinq ans après, madame de Sévigné revit encore madame de la Vallière; et -sa correspondance nous prouve que toujours elle conserva pour elle les -généreux sentiments qu'elle a manifestés dans les dernières lettres que -nous avons citées. - -Le 5 janvier 1680 elle écrit à sa fille[223]: - -«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE (mademoiselle de -Montpensier), qui eut la bonne pensée de mander à madame de Lesdiguières -de me mener. Nous entrâmes dans ce saint lieu. Je fus ravie de l'esprit -de la mère Agnès (Gigault de Bellefonds, sœur du maréchal); elle me -parla de vous comme vous connaissant par sa sœur (la marquise de -Villars). Je vis madame Stuart, belle et contente. Je vis mademoiselle -d'Épernon (elle s'était faite carmélite par la douleur que lui causa la -mort du chevalier de Fiesque en 1648), qui ne me trouva pas défigurée; -il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues..... Mais -quel ange m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti (le gendre de -la Vallière) la tenait au parloir. Ce fut, à mes yeux, tous les charmes -que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni bouffie ni jaune; elle -est moins maigre et plus contente; elle a ses mêmes yeux et ses mêmes -regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les -lui ont ni creusés ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne -grâce ni au bon air. Pour sa modestie, elle n'est pas plus grande que -quand elle donnait au monde une princesse de Conti; mais c'est assez -pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, me parla de vous si -bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne -que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et -l'honore tendrement; elle est son directeur; ce prince est dévot et le -sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une -grande dignité pour elle.» - - [223] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 janvier 1680), t. VI, p. 286, édit. - G.; t. VI, p. 92, édit. M. - -Et plus tard madame de Sévigné oppose à l'orgueil des autres maîtresses -de Louis XIV le souvenir de cette «petite violette qui se cachait sous -l'herbe, honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse[224].» -C'est encore madame de Sévigné qui, en annonçant à sa fille la mort du -frère de madame de la Vallière (gouverneur et grand sénéchal de la -province du Bourbonnais), nous fait connaître l'admiration et les -regrets peut-être (les passions sont si capricieuses et produisent sur -les volontés humaines des effets si bizarres!) que fit éprouver à Louis -XIV ce grand triomphe, dans la Vallière, de la religion sur l'amour. - - [224] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er septembre 1680), t. VII, p. 190, - édit. G.; t. VI, p. 443, édit. M.--Conférez les vers de la - _Couronne de Julie_ (la duchesse de Montausier). - - -«M. de la Vallière est mort... Sœur Louise de la Miséricorde fit -supplier le roi de conserver le gouvernement pour acquitter les dettes, -sans faire mention de ses neveux. Le roi lui a donc donné ce -gouvernement, et lui a mandé que, s'il était assez homme de bien pour -voir une carmélite aussi sainte qu'elle, il irait lui dire lui-même la -part qu'il prend de la perte qu'elle a faite[225].» - - [225] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1676), t. V, p. 170, édit. - G.; t. V, p. 30, édit. M. - -Louis XIV était sincère: la pensée du salut, qui devait bientôt le -préoccuper assez fortement pour mettre un terme à la licence de ses -mœurs, lui faisait mieux comprendre qu'à tous ceux qui l'entouraient ce -que pouvait sur le cœur de la Vallière la passion pour Dieu. Il savait, -lui, le grand coupable, que, pour avoir la plus forte part aux prières -de cette vraie religieuse, il devait respecter l'enceinte où elle -s'était retirée. Madame de Montespan était aussi tourmentée; mais alors, -dans l'enivrement de la faveur, elle ne pouvait avoir cette même -délicatesse de sentiment, et elle crut se montrer généreuse en -accompagnant plusieurs fois la reine, dont elle était une dame -d'honneur, dans ses visites aux grandes Carmélites. Madame de Montespan, -par des questions indiscrètes et par l'offre plus indiscrète encore de -ses services, s'attira une réponse courte, froide et digne de madame de -la Vallière; réponse faite, dit madame de Sévigné, d'un air tout aimable -et avec toute la grâce, l'esprit et la modestie imaginables[226]. - - [226] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 412, édit. - G.; t. IV, p. 272, édit. M.--Conférez MAGDELEINE DU SAINT-ESPRIT, - _Lettres_, 1710. - - -Peu d'années après, Montespan, retirée de la cour, mais non du monde, -et, dans le monde, tourmentée du désir de faire son salut, apprécia -mieux Louise de la Miséricorde; elle en fit son amie, sa consolatrice et -enfin le directeur de sa conscience[227]. - - [227] Conférez MAGDELEINE DU SAINT-ESPRIT, par une dame - pénitente, 1710, et l'Annuaire de l'Aube pour 1849, 2e partie, p. - 25.--_Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par une dame - pénitente_, 1685 et 1686, in-12, p. 170. - -La Vallière occupe plus de place dans la vie de Louis XIV par son -repentir que par son amour. Cette belle victime, offerte à Dieu en -expiation des désordres de ce roi, fit sur lui une impression profonde, -que ni les autres maîtresses ni les distractions de la guerre ou de la -politique ne purent effacer. La Vallière ne fut jamais plus présente à -la pensée de Louis XIV que depuis qu'elle eut abandonné sa cour; jamais -elle ne lui apparut sous des traits plus divins que lorsqu'il se fut -interdit sa vue. Il saisissait avec joie les occasions de lui continuer -ses bienfaits dans ses parents, dans ses enfants. Aux occasions -solennelles de mort ou de mariage il était satisfait d'apprendre que la -reine et toute la cour donnaient à la Vallière des témoignages d'intérêt -et de vénération[228]. C'est dans son cloître, au pied des autels, que -la Vallière a préparé, à son insu, la chute de Montespan et le long -règne de Maintenon. - - [228] CAYLUS, _Souvenirs_, édit. de Renouard, 1806, in-12, p. - 89.--_Ibid._, t. LXVI, p. 384 de la Collect. de Petitot, 1828, - in-8º. - -Si Louis XIV, par sa conduite réservée envers Louise de la Miséricorde, -a été taxé d'ingratitude et d'oubli, c'est que le monde ne connaît -d'autre passion que celle qu'inspirent les enchantements de la volupté, -de l'esprit ou des talents, et qu'il ignore la force d'un attachement -où l'âme et le cœur ont la principale part. Louis XIV y était sensible. -On sait qu'en voyant la veuve de Scarron amaigrie par la douleur d'avoir -perdu l'aîné des enfants de Montespan, confié à ses soins et âgé de -trois ans, il avait dit: «Elle sait bien aimer; il y aurait du plaisir à -être aimé d'elle[229].» Et cependant, à cette époque, cette femme lui -déplaisait souverainement, parce qu'elle plaisait trop à sa maîtresse. - - [229] _Les souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues - amoureuses de la cour, avec des notes de_ M. DE VOLTAIRE; - _seconde édition, augmentée de la défense de Louis XIV, pour - servir de suite à son Siècle_; au château de Ferney, 1770, in-12 - (186 pages), p. 31. C'est la meilleure édition; elle a été faite - sur le manuscrit donné à Voltaire par M. de Caylus (_Souvenirs_, - 1806, in-12, p. 89, édit. de Renouard).--_Idem._, Collection - Petitot, t. LXVI, p. 384, in-8º, 1828, édit. M. Voyez ces - _Mémoires sur la Vallière, sur Sévigné_, t. II, p. 191, 247, 297, - 505, 506; III, 45, 237, 240, 319, 325; IV, 89. - - - - -CHAPITRE VI. - -1674-1675. - - Le parti religieux et le parti mondain se disputent l'influence sur - Louis XIV.--Réforme dans la maison de la reine.--Les filles - d'honneur sont remplacées par les dames du palais.--Effets de cette - mesure.--Scrupules religieux de madame de Sévigné.--Sa visite à - Port-Royal des Champs.--Son admiration pour le P. Bourdaloue.--Mort - du grand Condé.--Bourdaloue console le duc de Gramont après la mort - du comte de Guiche.--Madame de Sévigné détrompe sa fille, qui croit - que l'on peut être à la cour longtemps triste.--Changement dans les - spectacles de la cour.--Pour quelle raison _le Malade imaginaire_ - ne fut pas joué à la cour.--Molière et Lulli étaient rivaux.--Après - la mort de Molière, Louis XIV charge Colbert de réorganiser les - spectacles de Paris.--L'Opéra devient le spectacle - dominant.--Alliance de Quinault et de Lulli.--On répète chez madame - de Montespan l'opéra d'_Alceste_.--La Rochefoucauld est appelé à - ces représentations.--Éloge que fait de cet ouvrage madame de - Sévigné.--Le chœur des suivants de Pluton cité.--L'impulsion - donnée à l'Opéra ne profite qu'à la musique - instrumentale.--L'Italie reste supérieure à la France pour tout le - reste.--Madame de Sévigné va à un opéra.--Des musiciens.--Molière - chez Pelissari.--Des sociétés de Paris à cette époque.--Madame - Pelissari réunit chez elle les littérateurs médiocres.--Composition - de l'Académie française.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la - mort prochaine de Chapelain.--Cause de son peu de sympathie pour - cet ancien maître de son enfance.--Elle devient l'admiratrice de - Boileau.--Elle entend la lecture de son _Art poétique_ chez - Gourville et chez M. de Pomponne.--Ce poëme est livré à - l'impression.--L'auteur y intercale, au moment de la publication, - quatre vers pour célébrer la seconde conquête de la - Franche-Comté.--Ces quatre vers nuisent à ceux qui les suivent, - auparavant composés. - - -Il y avait à la cour deux partis qui se disputaient l'influence sur le -roi. L'un, composé de tous les courtisans dévoués qui avaient part à -ses largesses, de ceux qui désiraient obtenir à tout prix des grades, -des commandements militaires, des gouvernements, de grandes charges, des -intendances, des ambassades, des emplois lucratifs, des distinctions -honorifiques: ceux-là pensaient que Louis XIV devait continuer le cours -de ses conquêtes; que ses maîtresses, le faste de ses palais, de ses -fêtes, de sa maison étaient des démonstrations obligées de sa grandeur -et des manifestations nécessaires de sa puissance. Louvois et Montespan -étaient les appuis naturels de ce parti. Le parti contraire aurait voulu -que Louis XIV renonçât à ses maîtresses; qu'il épargnât à ses sujets le -scandale de ses amours avec une femme mariée; qu'il restreignît ses -dépenses et mît un terme à son ambition et qu'il n'excitât pas la haine -des souverains et de toute l'Europe contre lui et contre la France. Dans -ce parti étaient tous ceux qui voyaient le bien public dans le règne de -la religion et des mœurs. Colbert, homme réglé dans sa conduite, -pensait ainsi; mais il ne pouvait avoir sur son parti la même influence -que Louvois sur le sien[230]. Chargé de l'administration des finances, -il était obligé de mettre sans cesse de nouveaux impôts pour suffire à -des dépenses qui s'accroissaient sans cesse; il ne le pouvait qu'en -appesantissant de plus en plus le joug du despotisme sur les parlements, -les assemblées des états, les magistrats municipaux, les membres de -toutes les corporations qui jouissaient de quelque liberté, tous -partisans de la paix et d'une sage réforme. La confiance que Louis XIV -avait en Colbert comme habile administrateur était encore un obstacle -qui lui faisait perdre tout crédit sur les hommes les plus honorables. -Louis XIV ne lui imposait pas seulement le devoir de régler les finances -de l'État, d'organiser la marine, le commerce; il ne se fiait qu'à lui -pour ses dépenses privées, et il le chargeait du détail de celles qui -concernaient ses maîtresses. Il n'oublia jamais que Colbert avait été -sous Mazarin un excellent intendant; il s'en servait toujours comme tel, -et rendait ce grand ministre complice des désordres que celui-ci aurait -voulu empêcher. Plus que Louvois, et avec juste raison, Colbert excitait -l'envie. Il est vrai qu'en travaillant sans cesse au bien de l'État il -travaillait aussi à l'accroissement de sa fortune et à l'élévation de sa -famille. Dans le clergé, dans la diplomatie et dans la marine les -Colbert occupaient les principaux emplois, étaient revêtus des plus -hautes dignités. Ne pouvant restreindre le roi dans son penchant à la -profusion, Colbert en profitait pour son compte. Il laissa à sa mort -douze millions, qui font vingt-quatre millions de notre monnaie -actuelle. Cette fortune n'était pas, comme celle de Fouquet, le fruit de -coupables manœuvres; mais, en définitive, c'était le trésor et les -impôts sur les peuples, ruinés par la guerre, qui subvenaient aux -générosités du monarque et à celles des provinces et des villes en -faveur des ministres, de leurs parents et de leurs amis. Cependant ce -parti, qui était véritablement celui des bonnes mœurs et le plus -favorable aux intérêts du roi et du pays, ne manquait pas de soutiens à -la cour: la religion lui en créait, pleins d'activité et de zèle. Parmi -eux on comptait le duc de Beauvilliers et le maréchal de Bellefonds, -Pomponne et beaucoup d'autres; enfin, il avait dans Bossuet et dans -Bourdaloue deux apôtres sublimes. - - [230] DEPPING, _Correspondance administrative de Louis XIV_. - Lettres du roi à Colbert (18 mai et 19 juin 1674), dans les - _Documents historiques tirés des collections manuscrites de la - Bibliothèque royale_, 1843, in-4º, t. II, p. 524, 525 et 526. - -Tous fondaient leur espoir sur l'auguste empire de la religion, qui -parvient toujours à faire entendre sa voix puissante quand les passions -sont apaisées. La foi était vivante dans l'âme de madame de Montespan -comme dans celle de Louis XIV, et elle se manifestait dans tous les deux -par leur exactitude à s'assujettir aux pratiques religieuses que -l'Église prescrit. - -Ce parti considéra avec raison comme un premier succès la religieuse -retraite de la Vallière, et comme un second le renvoi des filles -d'honneur. Quel qu'ait été le motif qui fit agir Montespan, il est -certain que ce fut elle qui eut la principale part à cette réforme, -qu'elle la désira et la voulut avec toutes ses conséquences. Madame de -Sévigné, en donnant à madame de Grignan des détails sur l'intérieur de -_Quantova_ (c'est le nom chiffré par lequel elle désigne madame de -Montespan), dit: «Il est très-sûr qu'en certain lieu on ne veut séparer -aucune femme de son mari ni de ses devoirs; on n'aime pas le bruit, à -moins qu'on ne le fasse[231].» - - [231] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit. - G.; t. III, p. 203, édit. M. - -On avait pensé à madame de Grignan pour être dame du palais; mais sans -doute que madame de Montespan la trouva trop jeune et trop belle[232]. - - [232] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), édit. G., t. III, p. - 268. - -Madame de Grignan dut peu regretter de n'avoir pas été nommée. Avec les -filles d'honneur disparurent les joies et la gaieté de cette cour -brillante: toute liberté en fut bannie; le service pénible et -l'étiquette sévère auxquels les dames du palais furent assujetties -firent souffrir celles qui avaient brigué avec ardeur ces charges -lucratives et honorifiques. La contrainte et l'ennui s'appesantirent -jusque sur les bals et les divertissements que le roi donnait -fréquemment[233]. - - [233] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 et 29 janvier 1674), t. III, p. 324 - et 331, édit. G.; t. III, p. 225 et 231, éd. M.--_Lettres des_ - FEUQUIÈRES (25 janvier 1674), t. II, p. 248. - -Cependant cette réforme eut un très-heureux effet sur les mœurs; madame -de Sévigné elle-même, qui plaisante sur les femmes devenues subitement -dévotes, fut alors plus fortement tourmentée par les scrupules que lui -causait souvent son amour excessif pour sa fille; elle trouva très-bien -que l'animosité que celle-ci lui avait inspirée contre l'évêque de -Marseille lui eût attiré un refus d'absolution. Elle dit à madame de -Grignan: «Ce confesseur est un fort habile homme; et si les vôtres ne -vous traitent pas de même, ce sont des ignorants, qui ne savent pas leur -métier[234].» - - [234] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 249, édit. - G.; t. III, p. 160, édit. M. Voyez ci-après chap. X, p. 198. - -On voit par là que madame de Sévigné avait lu le traité du grand Arnauld -sur la _fréquente communion_. Dans la lettre où elle dit à sa fille que -d'Hacqueville ne voudrait pas des douceurs d'un attachement tel que -celui qu'elle a pour elle, parce qu'il est mêlé de trop d'inquiétude et -de tourments, elle ajoute: «D'Hacqueville a raison de ne vouloir rien de -pareil; pour moi, je m'en trouve fort bien, pourvu que Dieu me fasse la -grâce de l'aimer encore plus que vous: voilà ce dont il est question. -Cette petite circonstance d'un cœur que l'on ôte au Créateur pour le -donner à la créature me donne quelquefois de grandes agitations. La -_Pluie_ (M. de Pomponne) et moi nous en parlions l'autre jour -très-sérieusement. Mon Dieu, qu'elle est à mon goût cette _pluie_! Je -crois que je suis au sien; nous retrouvons avec plaisir nos anciennes -liaisons[235].» On ne peut douter que madame de Sévigné, lorsqu'elle -écrivait cette lettre, n'eût alors la mémoire toute fraîche de -l'admirable petit traité de saint Eucher sur le _mépris du monde_, dont -son ami Arnauld d'Andilly venait de publier une traduction[236], -puisqu'elle reproduit une pensée d'Eucher en se servant des mêmes -expressions. - - [235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 268; t. - III, p. 177, édit. M. (1820). - - [236] SAINT-EUCHER, _Du mépris du monde_, traduit par ARNAULD - D'ANDILLY dans Pierre le Petit, 1687, in-12 (81 pages), p. 54. - Après le privilége il est dit: «Achevé d'imprimer pour la - première fois le 3 décembre 1671.» Ainsi il y a eu une édition - antérieure, et nous apprenons par l'avertissement que cette - édition contenait aussi le latin. Il manque dans la nôtre. - -Quand ses scrupules la préoccupent, elle se rapproche de ses anciens -amis les jansénistes, surtout d'Arnauld d'Andilly; et alors les rigueurs -de l'hiver ne peuvent l'arrêter. Ce fut un 23 janvier (1674) qu'elle -alla voir pour la première fois Port-Royal des Champs; et elle écrit à -sa fille: «Je revins hier du Mesnil (de chez madame Habert de Montmor), -où j'étais allée pour voir le lendemain M. d'Andilly. Je fus six heures -avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la conversation d'un homme -admirable; je vis aussi mon oncle Sévigné, mais un moment. Ce Port-Royal -est une Thébaïde; c'est un paradis; c'est un désert où toute la dévotion -du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le -pays, à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu'on ne -connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean-Climaque. -Les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y -achève sa vie. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine -solitude, dont j'ai tant ouï parler: c'est un vallon affreux, tout -propre à inspirer le goût de faire son salut. Je revins coucher au -Mesnil, et hier ici (Paris), après avoir embrassé M. d'Andilly en -passant. Je crois que je dînerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera -pas sans parler de son père (Arnauld d'Andilly) et de ma fille. Voilà -deux chapitres qui nous tiennent au cœur[237].» - - [237] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 326 et - 327, édit. G.; t. III, p. 227, édit. M. - -Le penchant de madame de Sévigné pour ses amis les jansénistes ne -diminuait en rien son admiration pour le jésuite Bourdaloue. Elle dit: -«Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame[238] qui -transporta tout le monde; il était d'une force à faire trembler les -courtisans, et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni -si généreusement les vérités chrétiennes[239].» - - [238] Le jour de la Purification, le 2 février, ou peut-être le - dimanche 28 janvier; car cette fête commençait le dimanche qui - précédait ce jour et se continuait jusqu'au jour même. Voyez - BOSSUET, _Catéchisme des festes_, 1687, p. 86. - - [239] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 336, édit. - G.; t. III, p. 234, édit. M. - -On connaît ce mot du grand Condé, qui, à l'église, lorsque le P. -Bourdaloue montait en chaire, appuyant une main sur l'épaule de la -duchesse de Longueville assoupie et de l'autre lui montrant la chaire, -lui disait: «Ma sœur, réveillez-vous; voilà l'ennemi!» - -Mais c'est lorsque madame de Sévigné peint le père Bourdaloue consolant -le vieux maréchal de Gramont de la perte de son fils aîné, l'espoir de -sa race, qu'elle nous montre toute l'influence de ce prédicateur sur les -grands de cette époque. Elle trace de cette scène un admirable tableau. -Guiche, qui fut exilé pour ses amours avec l'aimable Henriette et pour -son intrigue avec Vardes contre la Vallière, n'était point généralement -aimé. Madame de Sévigné, qui lui plaisait beaucoup par son esprit, -trouvait le sien guindé, ceinturé comme sa personne. Cependant sa mort -fit une sensation profonde. On comprit qu'en lui disparaissait l'homme -de la cour le plus beau, le plus brillant, le plus chevaleresque, le -plus instruit; le comte de Guiche aurait eu toutes les qualités qui font -le héros s'il n'avait eu les défauts qui empêchent de le devenir: la -vanité et la présomption. Ce fut lui qui, en s'élançant le premier dans -le courant rapide du Rhin, assura le passage de ce fleuve. Louis XIV, -témoin de son courage impétueux, lui eût accordé toute sa faveur s'il -avait pu abattre en lui cet orgueil hautain qui le mettait mal à l'aise -avec toute supériorité. Un léger revers à la guerre lui fut si sensible -qu'il en mourut de chagrin[240]. - - [240] Voyez PROSPER MARCHAND, _Dictionnaire historique_, 1758, - in-folio, p. 296-300.--_Mémoires du comte_ DE GUICHE, Utrecht, - 1744, in-12, deux volumes.--Conférez ces _Mémoires_ sur madame de - Sévigné, I, 302; II, 139, 191, 312; IV, 134, 212.--HAMILTON, - _Œuvres_, t. I, p. 25. - -«Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche. Le -P. Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta, -sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa -chambre. Il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des -Capucines. Quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant -qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire; que c'était le coup de sa -mort; qu'il la recevait de la main de Dieu; qu'il perdait le seul et -véritable objet de toute sa tendresse et de toute son inclination -naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie et de violente -douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se jeta sur -un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure plus dans -cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit. Enfin il lui -parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle. Ils furent six heures -ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son sacrifice entier, le -mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on disait vigiles pour ce -cher fils. Le maréchal y entra en tremblant, plutôt traîné et poussé que -sur ses jambes; son visage n'était plus connaissable. Monsieur le Duc le -vit en cet état, et, en nous le contant chez madame de la Fayette, il -pleurait. Le maréchal revint enfin dans sa petite chambre; il est comme -un homme condamné. Le roi lui a écrit; personne ne le voit[241].» - - [241] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 251, édit. - G.; t. III, p. 161, édit. M.--Le comte de Guiche mourut le 29 - novembre 1674 à Creutznach dans le palatinat du Rhin, entre les - bras de son frère le comte de Louvigny.--Conférez SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (27 septembre et 4 octobre 1671), t. II, p. 243, 254, - 350, édit. G.; et _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME, - _duchesse_ D'ORLÉANS, _princesse Palatine_, édit. 1832, p. - 207.--_Lettres des_ FEUQUIÈRES, t. VI, p. 321. - -Ce touchant récit fit croire à madame de Grignan que sa mère, ses amis -étaient inconsolables de la mort du comte de Guiche. Mais dans cette -cour, tout occupée de plaisirs et d'ambition, et de gloire et d'amour, -personne ne pouvait paraître triste, surtout lorsque le roi avait -daigné vous consoler. Aussi madame de Sévigné écrit à sa fille: «Hors -le maréchal de Gramont, on ne songe déjà plus au comte de Guiche: voilà -qui est fait[242].» Mais elle fut obligée de s'y reprendre à plusieurs -fois pour ramener madame de Grignan à son unisson. «Ha! fort bien; nous -voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hélas! ma pauvre enfant, -nous n'y pensons plus ici, pas même le maréchal, qui a repris le soin de -faire sa cour.» Quelques jours après, nouvelle réprimande: «Vous vous -moquez avec vos longues douleurs! Nous n'aurions jamais fait ici si nous -voulions appuyer autant sur chaque nouvelle: il faut expédier; expédiez, -à notre exemple[243].» - - [242] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 266, - édit. G.; t. III, p. 175, édit. M. - - [243] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1673), t. III, p. 276, - édit. G.; t. III, p. 183, édit. M.--_Ibid._ (28 décembre 1673), - t. III, p. 283, éd. G.; t. III, p. 189, édit. M. - -Elle expédie en effet; et il est impossible de trouver dans aucune -correspondance autant de faits intéressants sur les événements publics, -les personnages du temps, les spectacles, la littérature et la vie de -toute une époque, touchés avec tant de concision, d'esprit, de finesse -et de gaieté. - -Un grand changement eut lieu dans les spectacles à la cour et à la -ville, car alors Paris se conformait à la cour; c'était le roi qui -réglait l'un et l'autre. - -Louis XIV a dit, dans ses Instructions au Dauphin, qu'il est du devoir -d'un monarque de donner des amusements à sa cour, à son peuple, à -lui-même[244]. Les spectacles publics furent donc par lui mis au nombre -des affaires d'État. La mort de Molière les avait désorganisés. -Cependant la comédie n'était pas le genre de spectacle que préférait -Louis XIV: il aimait par-dessus tout la danse, la musique, les belles -décorations; il n'oubliait pas qu'il avait autrefois brillé dans les -ballets composés pour lui. Il avait été, dans sa jeunesse, un très-bon -joueur de guitare[245]; ce qui n'étonne pas quand on sait qu'on lui -donna un maître de cet instrument lorsqu'il était à peine âgé de huit -ans[246]. C'est cette préférence du roi pour la musique qui avait fait -le succès de l'opéra, introduit en France par Mazarin. Mais Molière, -aussi habile directeur de spectacles qu'auteur illustre et bon acteur, -pour donner au roi le goût de la comédie, imagina de joindre à ses -pièces des danses, des chants, des ballets-mascarades, bien ou mal -motivés[247]. Il chargeait Lulli d'en faire la musique; et même, dans la -composition de la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, il fit concorder -heureusement, pour aller plus vite, Lulli, Quinault et Corneille. Le -grand tragique fut lui-même étonné qu'en remplissant le cadre qui lui -était donné sa muse, affaiblie par l'âge, eût retrouvé, pour une -déclaration d'amour, tout le feu de la jeunesse. C'est ainsi que -Molière soutint son théâtre florissant contre les dangereuses rivalités -du théâtre de la rue Guénégaud, où se jouait l'opéra; du théâtre de -l'hôtel de Bourgogne et de celui du Marais, où l'on représentait les -pièces de Racine et celles de Corneille[248]. - - [244] DUC DE NOAILLES, notes sur les _Mémoires de Louis XIV_; - appendice à la Vie de Maintenon, 1848, in-8º, t. I, p. 558. - - [245] _Mémoires de Noailles_, dans Petitot, t. LXIV, p. 104. - Lettre de la princesse des Ursins (11 juillet 1698). - - [246] _État général des officiers, domestiques et commensaux du - Roi_, mis en ordre par le sieur DE LA MARTINIÈRE, p. 116. Ce - maître de guitare se nommait Bernard Jourdan, sieur de la Salle, - et c'est le 29 avril 1651 que de la Salle fut placé près du jeune - roi, afin de lui enseigner à jouer de la guitare. Le maître de - luth n'avait que le quart des appointements du maître de guitare. - - [247] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 513, 525; t. II, - ch. XXIII, p. 332, 340; t. III, ch. V, p. 98. - - [248] Vie de PHILIPPE QUINAULT, dans l'édition de ses _Œuvres_, - 1715, in-12, t. I, p. 33-35.--CHAPUZEAU, _le Théâtre français_, - divisé en trois livres, 1674, in-12, p. 198-211. - -La musique est un art qui ne parle au cœur et à l'imagination que par -les sons. Par cela même elle convient mieux que les compositions -dramatiques à ceux que l'âge ou la multiplicité des affaires ont rendus, -dans leurs moments de distraction, peu capables d'une attention -soutenue. Tel commençait à être Louis XIV. Lulli s'aperçut du déclin de -son goût pour la comédie. Il s'associa avec Quinault, dont il espérait -avec raison obtenir des opéras meilleurs que ceux de l'abbé Perrin[249]; -et, pour empêcher que Molière ne pût réunir dans ses compositions la -comédie et l'opéra, il obtint une ordonnance (22 avril 1672) qui portait -défense aux comédiens d'avoir, pour leurs représentations, plus de deux -voix et plus de six violons. Dès lors Molière, brouillé avec Lulli ne -put se servir de lui pour les ballets du _Malade imaginaire_, et il en -fit composer la musique par Charpentier, musicien aussi habile, mais non -aussi goûté que Lulli, qui le persécuta par jalousie[250]. _Le Malade -imaginaire_ fut cependant représenté sur le théâtre du Palais-Royal, le -10 février 1673, avec toute sa musique, et imprimé la même année[251]; -mais il ne fut joué à la cour que l'année suivante[252]. Débarrassé d'un -redoutable rival par la mort de Molière, Lulli resta le directeur -favorisé des divertissements du roi. Quatre des principaux acteurs de la -troupe de Molière s'en étant séparés pour entrer dans la troupe de -l'hôtel de Bourgogne, Colbert fut chargé par Louis XIV de former, des -débris de la troupe du grand comique et de celle du Marais, une nouvelle -troupe qui fut transportée rue Mazarine; et le théâtre du Palais-Royal -fut donné à Lulli pour y établir l'Opéra, décoré du nom d'_Académie -royale de musique_. L'ancien Opéra du marquis de Sourdac disparut, et le -nouvel Opéra fut fondé par l'association de Lulli, de Quinault, de -Vigaroni; le musicien, le poëte et le décorateur formèrent un spectacle -tout nouveau, d'une grandeur et d'une magnificence fort au-dessus de -tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il devint célèbre dans toute -l'Europe, et n'a cessé de contribuer aux progrès de la chorégraphie, de -la musique vocale et instrumentale. Quoique toujours onéreux pour -l'État, il a survécu à tous les désastres de nos révolutions. Malgré la -réunion des talents qui contribuaient à sa réussite, il causa, dans la -nouveauté, plus d'admiration que de plaisir[253], et il ne se soutint -que par la volonté et la munificence de Louis XIV, qui le mit à la mode. -Jamais, depuis, l'empressement du public ne suffit pour entretenir ce -spectacle dans la splendeur et le luxe qui est de son essence; pour -qu'il pût subsister il a fallu que tous les gouvernements qui se sont -succédé en France fussent pour lui plus prodigues encore que n'avait été -Louis XIV. - - [249] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre français_, t. XI, - p. 293. - - [250] TITON DU TILLET, _Parnasse françois_, Paris, 1732, - in-folio, p. 490.--ROQUEFORT, dans la _Biographie universelle_, - t. VIII, p. 244, article _Charpentier_ (Marc-Antoine). Ce savant - maître de musique de la Sainte-Chapelle naquit à Paris en 1634, - et y mourut en 1702, âgé de soixante-huit ans. - - [251] Avec le Prologue, 36 pages in-4º, Paris, 1663, chez - Christophe Ballard. - - [252] FÉLIBIEN, _les Divertissements de Versailles_, p. 28. - - [253] Conférez LA FONTAINE, _Épître à M. Nyert sur l'Opéra_, et - nos notes dans les _Œuvres_, édit. 1827, t. VI, p. 108 à - 119.--RAGUENET, _Parallèle des Italiens et des Français en ce qui - regarde la musique et l'Opéra_, in-12, Paris, 1702, p. 124.--LA - BRUYÈRE, _Caractères_, ch. XLVII, t. I, p. 164, édit. W., 1835, - in-8º et in-12. - -Ce fut madame de Montespan qui eut la principale part à cette rénovation -de l'Opéra. Pour faire cette révolution théâtrale, elle s'appuya sur -l'opinion de la Rochefoucauld, alors, à la cour, le grand arbitre du -goût. «M. de la Rochefoucauld, dit madame de Sévigné à sa fille, ne -bouge de Versailles; le roi le fait entrer chez madame de Montespan pour -entendre les répétitions d'un opéra qui passera tous les autres: il faut -que vous le voyiez[254].» Cet opéra était celui d'_Alceste ou le -Triomphe d'Alcide_, qui fut le premier que composa Quinault depuis qu'il -avait fait alliance avec Lulli et que la salle du Palais-Royal avait été -accordée à ce dernier pour son spectacle[255]. Le succès de ce nouvel -ouvrage fut grand, et fit oublier à ce public ému et flatté que Molière, -dans cette même salle, en le bafouant le faisait rire. Madame de Sévigné -écrit le 8 janvier 1674: «On joue jeudi l'opéra qui est un prodige de -beauté; il y a des endroits de la musique qui m'ont fait pleurer; je ne -suis pas seule à ne le pouvoir soutenir; l'âme de madame de la Fayette -en est tout alarmée[256].» Je le crois sans peine: celle qui n'avait -jusqu'alors entendu que les opéras de François Perrin, les maigres -instruments de Gabriel Gilbert et les accompagnements monotones de -Cambert[257] devait être agréablement surprise de cette variété -d'instruments, de ces timbales, de ces trompettes qui produisaient, par -leur éclatante harmonie, des effets inconnus à la musique française. Les -récitatifs du musicien florentin, admirés encore de nos artistes -modernes par la vérité de la déclamation et la justesse de la prosodie, -ne devaient pas médiocrement toucher des femmes d'un goût aussi exercé -que madame de la Fayette et madame de Sévigné. Le beau chœur des -suivants de Pluton, qui se réjouissent de la venue d'Alceste dans les -enfers, rehaussé par la musique de Lulli, était surtout propre à alarmer -la constitution maladive et vaporeuse de madame de la Fayette: - - Tout mortel doit ici paraître: - On ne peut naître - Que pour mourir. - De cent maux le trépas délivre: - Qui cherche à vivre - Cherche à souffrir. - Chacun vient ici-bas prendre place; - Sans cesse on y passe, - Jamais on n'en sort. - Est-on sage - De fuir ce passage? - C'est un orage - Qui mène au port. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Plaintes, cris, larmes, - Tout est sans armes - Contre la mort. - Chacun vient ici-bas prendre place; - Sans cesse on y passe, - Jamais on n'en sort[258]. - - [254] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 231, - édit. G.; t. III, p. 146, édit. M.--Vie de QUINAULT, dans les - _Œuvres de_ QUINAULT, édit. 1715, p. 34. - - [255] Le premier opéra de ces deux auteurs, joué dans cette - salle, fut _Cadmus et Hermione_, représenté le 17 avril 1673; - mais cette pièce avait déjà été jouée au jeu de paume du Bel-Air. - Conférez _Vie de Quinault_, dans les _Œuvres de_ QUINAULT, édit. - 1715, in-12. - - [256] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit. - G.; t. III, p. 283, édit. M (Corrigez la note dans les deux - édit.). - - [257] DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t. - III, p. 202-207. - - [258] QUINAULT, _Alceste_, tragédie, acte III, scène 3, t. IV, p. - 182 du _Théâtre de_ M. QUINAULT, 1715, in-12. - -Cependant l'impulsion donnée par la faveur de Louis XIV au théâtre de -l'Opéra, décoré du nom d'Académie, ne profita bien qu'à la musique et à -la danse. La France resta toujours inférieure à l'Italie sous le rapport -des machines et des décorations comme sous celui du chant et de la -poésie. Les plus belles pièces de Quinault ne sont pas comparables aux -plus médiocres de Métastase; et néanmoins aucun de nos poëtes, depuis -Louis XIV, n'a réussi mieux que Quinault dans ce genre de composition. -Mais l'Opéra français devint, dès son début au Palais-Royal, supérieur -dans la musique instrumentale. Le poëme, les danses, les ballets -n'excitaient qu'un plaisir secondaire en comparaison des belles -symphonies que Lulli composait; ses opéras ressemblaient à des concerts. -C'est ce dont se plaint amèrement la Bruyère, ce grand peintre de la -société française dans le grand siècle[259]. Les imitateurs du Florentin -profitèrent du goût régnant pour composer des opéras courts, presque -sans récitatifs, tout en symphonies et qui pouvaient se passer des -prestiges du théâtre. Un musicien nommé Molière (qui n'avait rien de -commun que le nom avec le grand comique) paraît avoir particulièrement -réussi dans ces opéras-concerts, dont l'abbé Tallemant composait les -paroles et qu'il faisait chanter chez lui et dans des fêtes -particulières[260]. Le 5 février (jour anniversaire de sa naissance), -madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je m'en vais à un petit opéra de -Molière, beau-père d'Itier[261], qui se chante chez Pelissari; c'est une -musique très-parfaite. M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y -seront.» - - [259] LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. I, no XLVII, p. 165. - - [260] B. DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, - t. III, p. 178.--PAVILLON (lettre à mademoiselle Itier), - _Œuvres_, édit. 1750, in-12, p. 96. - - [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit. - M.; t. III, p. 233, édit. M. - -Pelissari était un riche financier, ami de Gourville et de -d'Hervart[262]. Madame de Sévigné l'avait connu chez Fouquet au temps de -la Fronde, et avec lui, comme avec Jeannin de Castille, elle était -restée liée. Déjà les plus grands personnages de ce temps aimaient à se -réunir chez ces riches roturiers, qui acquirent dans le siècle suivant -une influence toujours croissante. Le jeu, la bonne chère faisaient -éprouver à tous ces hommes de la cour des plaisirs plus vifs que ceux -qu'ils devaient à la magnificence du monarque, parce que les plus élevés -parvenaient, par la familiarité même de leur excessive politesse, à -faire régner dans ces cercles, honorés par leur présence, tout le charme -d'une parfaite égalité sans rien perdre des avantages que leur donnait -la supériorité de leur rang et de leur naissance; et depuis lors ce fut -là le triomphe du savoir-vivre et du suprême bon ton. Ainsi nous voyons -madame de Sévigné, vivement pressée de se rendre à une invitation de la -duchesse de Chaulnes avec les cardinaux de Retz et de Bouillon, préférer -un souper chez Gourville[263], où elle devait se réunir avec toute sa -société, M. de la Rochefoucauld, madame de la Fayette, M. le Duc, le -comte de Briord[264], son aide de camp, madame de Thianges, madame de -Coulanges, Corbinelli. Madame de Sévigné ne pouvait être attirée chez -Pelissari que les jours de concerts et de grandes réunions. La société -de madame Pelissari était toute différente de la sienne. Celle-ci -recevait beaucoup d'hommes de lettres, mais c'étaient précisément ceux -qui régnaient alors à l'Académie et qui n'avaient aucun succès à l'hôtel -de la Rochefoucauld. Pavillon était le Voiture de ce _pastiche_ de -l'hôtel de Rambouillet[265]. Le jour que madame de Sévigné se rendit -chez madame Pelissari pour entendre l'opéra de Molière, elle dut y -trouver Cotin, qui récita peu après, en séance publique, des vers à la -louange du roi; Gilles Boileau[266], l'ami de Cotin et l'ennemi de -Despréaux, son frère; puis Furetière, Charpentier, l'abbé Tallemant, -Perrault, le vieux Bois-Robert, Quinault, Regnier, Desmarais, Benserade -et d'autres moins connus. C'étaient alors les coryphées de l'Académie -française, peuplée en majeure partie de grands seigneurs, loués par -leurs confrères en vers et en prose. Ceux-ci formaient une ligue en -faveur des médiocrités intrigantes; ils exaltaient le siècle présent, et -dépréciaient tous les siècles qui l'avaient précédé. Leur règne allait -cesser. A la vérité Despréaux et la Fontaine devaient attendre dix ans -encore leur admission à l'Académie; mais déjà depuis deux ou trois ans -l'ennemi avait commencé à pénétrer dans la place. Bossuet avait été reçu -de l'Académie en 1671, Racine et Fléchier en 1673, le savant Huet, qui -écrivait des poëmes charmants dans la langue de Virgile, en 1674. -Benserade, sans beaucoup d'avantages pour l'illustre compagnie, allait y -remplacer Chapelain. Madame de Sévigné ne manque pas de donner à madame -de Grignan des nouvelles de ce dernier, si connu d'elle et de toute sa -famille: «M. Chapelain se meurt; il a une manière d'apoplexie qui -l'empêche de parler; il se confesse en serrant la main; il est dans sa -chaise comme une statue: ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes. -Adieu, ma bonne[267].» - - [262] DE GOURVILLE, _Mémoires_ (1657), collect. de Petitot, t. - LII, p. 317-341. - - [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit. - G.; t. III, p. 233, édit. M.--PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t. - I, p. LXXVIII, Remarques sur Briord. - - [264] Voyez _Lettres de_ LOUIS XIV au comte de Briord, la Haye, - 1726, pet. in-12, 209 pag.; pièces justificatives, 50 pag. - - [265] PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t. I, p. 154. Conférez t. - I, p. 146, 148, 152, 157, 165, et t. II, p. 202, 205, 284. - - [266] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º, - 1729, t. II, p. 158. - -On est étonné du peu d'affection que manifeste en cette circonstance -madame de Sévigné pour l'ancien précepteur des MM. de la Trousse, ses -parents; pour celui qui, avec Ménage, lui avait donné à elle-même des -leçons dont elle avait si bien profité. Mais Chapelain, qui avait été -une des grandes notabilités littéraires chez la marquise de Sablé[268], -dans les réunions hebdomadaires de mademoiselle de Scudéry et à l'hôtel -de Rambouillet, où Arnauld d'Andilly l'avait introduit[269], où ses -liaisons avec les solitaires de Port-Royal lui donnaient de -l'importance; cet auteur tant prôné, si magnifiquement récompensé par -les ducs de Longueville et de Montausier; ce juge souverain en matière -de goût, selon Balzac[270], était devenu ridicule par la publication de -son grand poëme et par son avarice[271]. On convenait que Boileau -Despréaux, pour répondre aux reproches que lui adressait le spirituel de -Coupeauville[272] d'avoir si maltraité le chantre malencontreux de la -célèbre Pucelle, avait eu raison de dire: «Mais je n'ai été que le -secrétaire du public; je ne suis coupable que d'avoir dit en vers ce que -tout le monde dit en prose[273].» Madame de Sévigné fut tout étonnée de -voir le satirique «s'attendrir pour le pauvre Chapelain,» et elle lui -pardonnait de s'être montré si cruel en vers, puisqu'il était si tendre -en prose[274]. Elle admirait plus que personne le talent de Despréaux, -et recherchait les réunions ou il faisait des lectures de son _Art -poétique_, qui devait bientôt paraître et faire époque dans la -littérature française. - - [267] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 223, - édit. G.; t. III, p. 139, édit. M.--Chapelain ne mourut que - plusieurs mois après cette lettre, le 22 février 1674. - - [268] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 399, 416, - édit. in-8º; t. IV, p. 152, 170, édit. in-12.--D'OLIVET, - _Histoire de l'Académie françoise_, édit. 1729, in-4º, t. II, p. - 124. - - [269] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. III, p. 470. - - [270] _Vie de Costar_, t. VI, p. 263 des _Historiettes_ de TALLEMANT - DES RÉAUX, et _ibid._, p. 264 et 265. Lettres autographes d'Arnauld - d'Andilly et de Chapelain. - - [271] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º, - t. II, p. 128. - - [272] CLAUDE DUVAL DE COUPEAUVILLE, abbé de la Victoire, mort en - 1676. Conférez sur ce personnage SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février - 1671), éd. G.; t. I, p. 265, édit. M. (M. M. a corrigé sa note - ailleurs.)--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 303-332 - (et la note 726 à la page 330), édit. in-8º; t. IV, p. 87, 88, et la - note 1.--_Ménagiana_, t. II, p. 1; t. III, p. 79. - - [273] _Œuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1747, - t. I, p. 154. Note sur le vers 203 de la satire IX. - - [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 264, - édit. G.; t. III, p. 173, édit. M. - -Le 15 décembre (1673), elle écrit: «Je dînai hier avec M. le Duc, M. de -la Rochefoucauld, madame de Thianges, madame de la Fayette, madame de -Coulanges, l'abbé Têtu, M. de Marsillac et Guilleragues, chez Gourville. -Vous y fûtes célébrée et souhaitée; et puis on écouta la _Poétique_ de -Despréaux, qui est un chef-d'œuvre[275].» - - [275] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 262, - édit. G.; t. III, p. 171, édit. M. - -Elle n'entendit cette fois qu'une portion du poëme; car, un mois après, -elle écrit encore: «De Pomponne m'a priée de dîner demain avec lui et -Despréaux, qui doit lire sa _Poétique_.» Le surlendemain, elle commence -ainsi une autre lettre: «J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, -comme je vous avais dit; et puis (on dînait alors à midi), jusqu'à cinq -heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de -la _Poétique_ de Despréaux. D'Hacqueville y était. Nous parlâmes deux ou -trois fois du plaisir que j'aurais de vous la voir entendre[276].» - - [276] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1674), t. III, p. 307, - édit. G.; t. III, p. 209, édit. M. - -J'ai dit que madame de Sévigné entendit la lecture de l'_Art poétique_ -en entier. En effet, ce poëme était achevé, puisque Boileau l'inséra -dans la première édition de ses œuvres, dont il devait bientôt faire -commencer l'impression et qui parut six mois après la date de la lettre -de madame de Sévigné. Il y a cependant des vers, dans ce poëme, que -l'auteur ne composa qu'après la lecture qu'il en avait faite chez M. de -Pomponne: ce sont ceux où la conquête de la Franche-Comté est célébrée. -Cette conquête ne fut commencée que six semaines après cette lecture et -terminée seulement cinq jours après l'impression des _Œuvres diverses -du sieur D***_. [Despréaux]. - -Condé, qui, lorsqu'il s'était révolté, avait servi et commandé chez les -Espagnols, connaissait leurs hommes d'État et leurs guerriers; il lui -fut donc facile de préparer la seconde conquête de la _comté de -Bourgogne_[277]. Rentrée, par le traité d'Aix-la-Chapelle, sous la -domination espagnole, cette province était mécontente des dons gratuits -et des subsides que l'Espagne avait exigés d'elle pour le rétablissement -des fortifications détruites par la France et pour l'entretien des -garnisons que la guerre forçait d'y placer. Mais cette fois aussi, mieux -fortifiée, plus garnie de troupes et préparée depuis longtemps pour -l'état de guerre, on ne pouvait plus la surprendre; et la conquérir -était devenu plus difficile. Louis XIV empêcha très-habilement les -Suisses, qui craignaient de devenir les voisins de la France, de se -joindre aux Espagnols, en offrant au roi d'Espagne de déclarer la -neutralité de la Franche-Comté. Il s'y refusa, quoique sollicité par les -Suisses, qui s'étaient joints à Louis pour cette négociation. Dès lors -l'état de guerre qui existait entre l'Espagne et la France légitima -l'attaque de la Franche-Comté, et les Suisses n'eurent aucune raison -valable pour s'y opposer. Gourville, l'homme de Condé, Bouchu, -l'intendant de la Bourgogne, le marquis de Vaubrun préparèrent les -succès de cette attaque par leurs secrètes négociations avec le prince -d'Aremberg, le marquis de Listenay et don Guignones[278]. Le maréchal -de Navailles commença l'invasion; il prit Gray en trois jours, le 1er -mars; Vesoul, le 10[279]. Le siége de Besançon, fait par le roi en -personne, fut pénible: cette place ne se rendit qu'après huit jours de -tranchée, le 15 mai; et la citadelle, le 22. Dôle ouvrit ses portes le 6 -juin, après sept jours de tranchée; et la Feuillade entra dans Salins le -22 juin, après un siége de sept jours. Mais la conquête de la -Franche-Comté ne fut complétée que le 5 juillet, lorsque le marquis de -Renel (ami et allié de Bussy) eut pris Lure et Fauconier[280]. - - [277] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 82, ch. V. - - [278] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements - à l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 262 - et 270. Depuis le 7 janvier 1674 jusqu'au 11 mars, toutes ces - lettres sont à tort datées de 1673; c'est 1674 qu'il faut lire. - Ces fautes ne sont pas corrigées dans la table. - - [279] _Mémoires du duc_ DE NAVAILLES _et_ DE LA VALETTE, 1702, - in-12, p. 285.--DU LONDEL, _Fastes des rois_, 1697, in-8º, p. - 213, 214. - - [280] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir à - l'éclaircissement de l'histoire militaire de Louis XIV_, t. II, - p. 320. - -Comme le volume des œuvres diverses de Despréaux ne fut achevé -d'imprimer que le 10 juillet, et qu'après les vers où il célèbre la -conquête de la Franche-Comté près des deux tiers de son volume étaient à -imprimer, et que le privilége du roi est daté du 12 juin, il en résulte -que ce fut après avoir livré son manuscrit à l'imprimeur, c'est-à-dire -après le 22 juin, et sur les épreuves mêmes de son ouvrage, que Boileau, -sans craindre qu'on lui révoquât son privilége, ajouta les vers -suivants, adressés, comme ceux qui les précèdent, aux auteurs qui -voudront célébrer les victoires de Louis XIV: - - Mais tandis que je parle une gloire nouvelle - Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle. - Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé; - Besançon fume encor sur son roc foudroyé. - -Remarquons que ce fut au détriment du poëme que ces quatre vers furent -intercalés. Les vers qui les suivent étaient, avant cette intercalation, -à la suite de ceux sur le passage du Rhin et de la conquête de la -Hollande, et s'appliquaient mieux à ce passage et à cette conquête qu'au -siége de Besançon et de Salins. Quel auteur, dit le poëte, - - Chantera le Batave, éperdu dans l'orage, - Soi-même se noyant pour sortir du naufrage; - Dira les bataillons sous Mastricht enterrés, - Dans ces affreux assauts du soleil éclairés? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues - Devaient à ce torrent apporter tant de digues? - Est-ce encore en fuyant qu'ils pensent l'arrêter - Fiers du honteux honneur d'avoir su l'éviter[281]. - - [281] _Œuvres diverses_ du sieur D***, avec le _Traité du - sublime_ de Longin; Paris, chez Denis Thierry, 1674, in-4º, p. - 140 et 141. (Au dernier feuillet: «Achevé d'imprimer pour la - première fois le 10 juillet 1674).» - -Quand Despréaux écrivit ces vers, on était à la fin de l'année 1673. Le -Rhin avait été passé le 12 juin 1672, et Maestricht s'était rendu au roi -le 29 juin 1673. Ces exploits, quoique récents, étaient déjà anciens; -ils avaient fatigué les muses adulatrices, et ces vers, au moment de -leur publication, formaient un anachronisme. Louis XIV, dès la fin -d'octobre de l'année précédente, pour mieux attaquer l'Espagne, avait -commencé à retirer ses troupes de la Hollande: le _Batave éperdu_, au -lieu de fuir, rentrait dans ses foyers. Les forces qui avaient envahi la -république étaient postées sur le haut Rhin; et Bonne, mal fortifiée, -avait capitulé le 12 novembre 1673, après huit jours de siége. La -conquête de la Franche-Comté, célébrée par le poëte avant même d'être -achevée, avait pour les lecteurs le mérite si grand de la nouveauté; -mais les vers qui suivaient, depuis l'évacuation des places conquises -sur la Hollande, n'étaient plus d'accord avec l'histoire. Le _Batave_, -ligué avec toute l'Europe, après avoir fait rebrousser le torrent -dévastateur, espérait l'anéantir ou lui imposer des digues qu'il ne -pourrait franchir: il ne parvint alors qu'à en détourner le cours. -Condé, à la tête d'une poignée de troupes, soutint, dans les plaines des -Pays-Bas, le choc des puissances armées; Luxembourg, son disciple, leur -ferma les passages de la Suisse; Turenne, ceux de l'Alsace, et il les -rejeta au delà du Rhin[282]. Louis XIV, couvert par l'habileté de ses -grands capitaines, put, en achevant la conquête de la Franche-Comté, -compléter ainsi le sol de la France, depuis maintenu par la Providence -dans son intégrité, malgré soixante ans de délire révolutionnaire et -d'usurpations insensées[283]. - - [282] DESORMEAUX, _Histoire de Louis, prince de Condé_, 1769, - in-12, p. 380.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773, - in-12, t. II, p. 240 à 304.--DESCHAMPS, _Dernières campagnes de - M. de Turenne_, dans l'_Histoire du vicomte de Turenne_, t. III, - p. 306-406--PELLISSON, _Histoire de Louis XIV_, Paris, 1749, - in-12, t. III, p. 227-228. - - [283] LOUIS XIV, _Œuvres_, _fragment sur la conquête de la - Franche-Comté_.--Et le général GRIMOARD, _Précis sur la conquête - de la Franche-Comté_, dans les _Œuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p. - 453 et 473.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissement à - l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 273, - 286. - - - - -CHAPITRE VII. - -1674-1675. - - M. et madame de Grignan viennent à Paris.--M. de Grignan retourne - en Provence.--Madame de Grignan reste avec madame de Sévigné - pendant quinze mois.--Correspondance de madame de Sévigné avec - Guitaud et avec Bussy.--Bussy obtient la permission de venir à - Paris, et vit pendant six mois dans la société de madame de Sévigné - et de madame de Grignan.--Ouverture de l'assemblée des communautés - de la Provence le 3 novembre.--L'évêque de Toulouse forme - opposition à M. de Grignan.--Grignan est soutenu par Guitaud, - gouverneur des îles Sainte-Marguerite.--Correspondance de Bussy et - de madame de Sévigné.--Détails sur la femme et les enfants de - Bussy.--Sur l'aîné de ses fils, Nicolas, marquis de Bussy.--Sur - Marie-Thérèse de Bussy, marquise de Montalaire.--Sur - Michel-Celse-Roger de Bussy, évêque de Luçon.--Sur Louise de - Rouville de Clinchamps, seconde femme du comte de - Bussy-Rabutin.--Sur Diane de Rabutin, chanoinesse.--Sur - Louise-Françoise de Bussy.--Sur le mariage de celle-ci avec Gilbert - de Langheac, marquis de Coligny.--Coligny est tué.--Sa veuve se - remarie.--Elle ne prend pas le nom de son nouveau mari, et se fait - nommer comtesse de Dalet.--Son fils, le comte de Langheac, meurt - sans postérité mâle. - - -Ce fut dans cette belliqueuse année, et lorsque la France était assiégée -par cette multitude d'ennemis que lui avaient faits l'ambition et la -despotique arrogance de son monarque, que madame de Sévigné put goûter, -plus complétement qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps, les douceurs -de l'amour maternel et celles de l'amitié. Elle en éprouvait le besoin -pour se consoler de l'ennui et de la fatigue qu'entraînent avec eux les -plaisirs du monde, les liaisons passagères de la société et les -intrigues de la cour. - -Elle était enfin parvenue à obtenir un congé pour M. de Grignan[284]; il -arriva à Lyon avec sa femme au commencement de février[285] et à Paris -vers le 15 du même mois (1674). - - [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 315, édit. - G.; t. III, p. 217, édit. M. - - [285] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 336, édit. - G.; t. III, p. 235, édit. M. - -Le comte de Grignan retourna au mois de mai suivant en Provence[286], -mais madame de Grignan ne se sépara de sa mère qu'un an après: leur -commerce de lettres fut donc interrompu pendant quinze mois entiers. -Dans cet intervalle de temps, madame de Sévigné entretint une -correspondance active avec son cousin Bussy, le comte de Guitaud et M. -de Grignan. Elle n'eut pas non plus, durant toute cette année et les six -premiers mois de l'année suivante, besoin d'écrire à celui qu'elle -nommait son _bon cardinal_. Retz résida pendant tout ce temps à Paris, -passant de longues heures avec madame de Sévigné et avec sa fille[287], -dont il préférait la société à toutes les autres. De son côté, madame de -Sévigné trouvait qu'il était l'homme de France dont la conversation -était la plus agréable, l'homme le plus charmant qu'on pût voir; et ce -qui contribuait surtout à le lui faire trouver tel, c'est qu'il semblait -partager son admiration pour madame de Grignan et sympathiser à ses -faiblesses maternelles[288]. Sévigné était à l'armée, mais il venait par -intervalle se réunir à sa mère et à sa sœur et jouir avec elles des -plaisirs de la cour[289]. Le petit-cousin de Coulanges et Corbinelli _le -fidèle Achate_, l'officieux d'Hacqueville étaient aussi alors à Paris; -et Gourville et Guilleragues, et les hommes de lettres qui fréquentaient -les hôtels des la Rochefoucauld et des Condé, et toute la brillante -jeunesse de ces sociétés montraient d'autant plus d'empressement encore -à se rapprocher de madame de Sévigné qu'ils étaient certains de -rencontrer toujours près d'elle la belle comtesse de Grignan, la reine -de la Provence, si longtemps regrettée, si ardemment attendue. - - [286] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mai 1674), t. III, p. 341, édit. G.; - t. III, p. 237, édit. M.; t. III, p. 19 et 20 de l'édit. de 1754. - - [287] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai et 15 juin 1674.), t. III, p. - 393-409, édit. G.; t. III, p. 237, édit. M.--_Ibid._ (25 mai et - 19 juin 1675), t. III, p. 386, 391 et 422, édit. G.; t. III, p. - 267, 272, 299, édit. M.--_Suite des Mémoires de_ BUSSY, ms. - (lettre à madame de Grignan, datée du 12 mai). C'est la même que - celle qui est datée du 10 mai dans les édit., t. III, p. 386. - - [288] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1674), t. III, p. 361, édit. - G.; t. III, p. 248 (27 mai 1675), p. 304, édit. M. - - [289] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1674), t. III, p. 333, édit. - G.; t. III, p. 212, édit. M.--_Ibid._ (22 mai 1674), t. III, p. - 238, édit. M.; t. III, p. 343, édit. G.; t. III, p. 275, édit. - M.--_Ibid._ (5 février 1674), t. III, p. 337, édit. G.; t. III, - p. 235, édit. M. - -Il semble que rien ne manquait au bonheur de madame de Sévigné; mais -elle était arrivée à un âge ou les joies les plus vives sont amorties -par tout ce que l'existence humaine a de triste et de sérieux. Elle -n'avait que quarante-huit ans; et aux souhaits que, selon l'usage, sa -fille lui exprimait au premier jour de l'an (1674) elle répondit[290]: - -«Vous me dites mille douceurs sur le commencement de l'année: rien ne -peut me flatter davantage; vous m'êtes toutes choses, et je ne suis -appliquée qu'à faire que tout le monde ne voie pas toujours à quel point -cela est vrai. J'ai passé le commencement de l'année assez brutalement; -je ne vous ai dit qu'un pauvre petit mot; mais comptez, mon enfant, que -cette année et toutes celles de ma vie sont à vous: c'est un tissu, -c'est une vie tout entière qui vous est dévouée jusqu'au dernier soupir. -Vos moralités sont admirables; il est vrai que le temps passe partout, -et passe vite. Vous criez après lui, parce qu'il vous emporte quelque -chose de votre belle jeunesse; mais il vous en reste beaucoup. Pour moi, -je le vois courir avec horreur, et m'apporter en passant l'affreuse -vieillesse, les incommodités et enfin la mort. Voilà de quelle couleur -sont les réflexions d'une personne de mon âge; priez Dieu, ma fille, -qu'il m'en fasse tirer la conclusion que le christianisme nous -enseigne.» - - [290] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 297, édit. - G.; t. III, p. 201, édit. M. - -Quoique madame de Grignan, pour sa propre tranquillité, blessât souvent -le cœur de madame de Sévigné en tâchant de renfermer dans de justes -bornes les soins et les inquiétudes maternelles, pour elle gênantes et -importunes, cependant il est probable qu'elle ne fît jamais de bien -ferventes prières pour la guérir entièrement de cette tendance -passionnée et pour la lui faire reporter vers Dieu, comme le -christianisme le lui ordonnait; ou si elle fit de telles prières, elles -eurent bien peu d'efficacité: nous en avons la preuve dans la seule -lettre qui soit restée de madame de Sévigné à sa fille pendant le séjour -que celle-ci fit auprès d'elle[291]. Voici quelle fut l'occasion de -cette lettre: - -Madame de Grignan, aussitôt son arrivée à Paris, devint grosse, fit une -fausse couche, et mit au monde au bout de sept mois un enfant qui ne -naquit pas viable[292]. Dans les deux derniers mois qui précédèrent cet -accouchement, madame de Grignan fut souvent souffrante et langoureuse, -et madame de Sévigné, moins que jamais, ne pouvait être disposée à la -quitter d'un seul instant. Cependant le _Bien bon_, qui suivait partout -madame de Sévigné, s'en était séparé pour se transporter à Livry, où il -se trouvait à la fin de mai avec sa société, composée de plusieurs de -ses parents et de ses amis. Madame de Grignan, que le monde et les -affaires retenaient à Paris, sachant bien que sa mère ne restait en -ville qu'à cause d'elle, la pressait toujours d'aller à Livry, comme -elle avait coutume de faire dans la belle saison. Madame de Sévigné s'y -détermina, et c'est alors qu'elle écrivit à sa fille[293]: - - «De Livry, le 1er juin 1674.» - -«Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi, -puisque je vis encore. C'est une chose bien étrange que la tendresse que -j'ai pour vous! Je ne sais si, contre mon dessein, j'en témoigne -beaucoup; mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux -pas vous dire l'émotion et la joie que m'ont données votre laquais et -votre lettre. J'ai eu même le plaisir de ne point croire que vous -fussiez malade; j'ai été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y -a longtemps que je l'ai dit: quand vous voulez, vous êtes adorable; rien -ne manque à ce que vous faites. J'écris dans le milieu du jardin, comme -vous l'avez imaginé; et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu -avec un grand plaisir, mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai -dit de votre part; ils sont situés d'une manière qui leur ôte toute -sorte d'humilité. Je fus hier deux heures toute seule avec les -hamadryades; je leur parlai de vous; elles me contentèrent beaucoup par -leur réponse. Je ne sais si ce pays tout entier est bien content de moi, -car enfin, après avoir joui de toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher -de dire: - - Mais, quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste; - Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas. - -Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a -nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès -de liberté que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux -ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue -d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie -d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à -nos oncles et cousins. Ils vous adorent, et sont ravis de la -relation...» - - [291] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XVIII, p. 348 - et 349. - - [292] Conférez _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. - autographe de l'Institut, p. 79 verso (lettre du 16 août 1674 à - madame de Sévigné).--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (16 août 1674), t. I, - p. 127, édit. de 1737, in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1673), t. - III, p. 242, édit. M.; t. III, p. 351, édit. G. Dans ces deux - dernières éditions cette lettre est tronquée.--_Lettres inédites de - madame_ DE SÉVIGNÉ, Paris, Klostermann, 1814, in-8º, t. III et IV, - p. 8 et 10.--_Ibid._, Paris, in-12, édit. Bossange et Masson (Paris, - juin et juillet 1674), fausse date, p. 8 et 9.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (18 juin et 10 juillet, vraie date), t. III, p. 347 et 348, édit. G. - - [293] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1674), t. III, p. 343, édit - G.; t. III, p. 239, édit M.--_Lettres de madame_ DE - RABUTIN-CHANTAL (samedi, juin 1674), la Haye, Gosse, 1726, in-12, - t. II, p. 7.--_Ibid._ (à Livry, ce 1er juin 1674), édit. 1726, - sans nom de lieu, dite de Rouen, t. II, p. 23. La date du samedi - de l'édition de la Haye, si on la complétait par l'édition de - Rouen, reporterait cette lettre à l'année 1675, ce qui n'est pas; - il faut mettre: Vendredi 1er juin 1674. - -Il est probable que les oncles et les cousins dont parle ici madame de -Sévigné sont l'abbé de Coulanges, son frère de Chezière, de Coulanges, -sa femme, le comte et la comtesse de Sanzei et madame d'Harouis. - -Le principal motif du voyage de M. et de madame de Grignan à Paris avait -été d'obtenir, du roi et des ministres, des gardes comme lieutenant -général gouverneur et une allocation de fonds pour cette dépense. Mais -tout le crédit de madame de Sévigné, de tous les Grignan et du comte de -Guitaud échoua contre l'opposition de Forbin d'Oppède, évêque de Toulon, -opposition qui fut aussi forte et aussi efficace qu'avait été celle de -Forbin-Janson, évêque de Marseille, alors absent[294]. - - [294] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357, 359, 361 et 362. - -Le comte de Guitaud était plus fortement dévoué aux intérêts de madame -de Sévigné depuis le voyage qu'elle avait fait à Bourbilly[295]. Il est -dans la vie des époques où l'amitié fait plus de progrès en quelques -heures que durant le grand nombre d'années d'une liaison que la -communauté des intérêts, les liens de parenté ou les convenances ont -prolongée sans la renforcer, sans l'affaiblir et sans la rompre. C'est -lorsqu'après des joies inespérées ou des malheurs accablants, une -circonstance fortuite ou les loisirs de la solitude forcent des -personnes ainsi unies selon le monde à se rapprocher, et déterminent -entre elles des explications franches, des confidences intimes, de -longs et sympathiques entretiens où le cœur se dénude, où l'âme -s'exhale, où rien de nos craintes, de nos projets, de nos espérances, de -nos aversions, de nos préférences, de nos qualités, de nos défauts n'y -est dissimulé. Alors l'estime se fonde sur le respect qu'inspire la -loyauté du caractère; la confiance s'établit, et l'amitié se fortifie -par une tendresse mutuelle que l'on sait être capable de dévouement. Tel -était l'effet qu'avait produit sur le comte et la comtesse de Guitaud le -court séjour de madame de Sévigné. Leur correspondance le prouve[296]. - - [295] Voyez ci-dessus, ch. I, p. 8-17, et dans les précédentes - parties, t. I, p. 195, 198, 203, 365, 429; t. II, p. 35, 295; t. - III, p. 94, 410; t. IV, p. 68, 127, 132. - - [296] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_, 1814, in-8º (lettres de M. le - comte de Guitaud, p. 1 à 110, à la comtesse de Guitaud), p. 111, - 196; éd. 1819, p. 1-110, et p. 111 à 194. - -Le comte de Guitaud avait été nommé gouverneur des îles -Sainte-Marguerite; il avait donc, comme tel, de l'influence en Provence, -et il s'en servait pour soutenir le parti du lieutenant général -gouverneur. Non-seulement son amitié pour madame de Sévigné et pour M. -de Grignan l'y portaient, mais il y était encore excité par un intérêt -personnel. Il était en procès avec un Forbin: il n'en fallait pas tant -pour réveiller dans le cœur de madame de Sévigné son antipathie contre -les Forbin. Elle les appela toujours _les Fourbins_[297], et le procès -que Forbin avait avec Guitaud et les oppositions de l'évêque de Toulon -étaient pour elle de la _Fourbinerie_[298]. - - [297] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. 1819, in-12, - p. 7.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1674), t. III, p. 341. - - [298] _Lettres inédites_, édit. 1819, p. 11.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (30 juin? 1675), t. III, p. 349, édit. G. Cette lettre est à tort - datée de 1674 dans l'édition des lettres inédites et dans - l'édition de G. de S.-G. - -Le comte de Guitaud avait vu les choses plus froidement: il pensait que -M. de Grignan devait se borner à demander aux états les cinq mille -francs de gratification, et qu'il avait tort d'insister sur l'allocation -des gardes d'honneur. Guitaud croyait, par l'abandon de cette somme, -prévenir l'opposition de l'évêque de Toulon[299]. Cet évêque avait -besoin du comte de Grignan pour une affaire où les Forbin étaient -intéressés et qui ressortissait de l'autorité du lieutenant général -gouverneur. Mais celui-ci résista; et, dans une lettre du 14 octobre -1674, datée de Grignan, il dit à Guitaud: «L'affaire de mes gardes est -une affaire d'honneur; si je la perds, ces messieurs doivent compter que -je ne saurai jamais revenir pour eux. Ce n'est pas les cinq mille -francs[300] qui me tiennent au cœur, comme vous pouvez croire; car je -les rendrai à la province dans le moment, pourvu qu'il paraisse que j'en -ai été absolument le maître. Je serai encore ici jusqu'à la Toussaint.» - - [299] Confér. la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XVI, p. 307, et - la 4e partie, ch. IX, p. 245. - - [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1674), t. III, p. 357, édit. - de Gault de Saint-Germain. On lit _cent mille francs_, mais c'est - une faute de copiste ou d'imprimeur: il faut lire _cinq mille_. - -L'assemblée des communautés de Provence s'ouvrit le 23 novembre (1674) -par un discours de l'intendant de Rouillé, comte de Meslay, contenant -les éloges ordinaires du roi et de ses victoires. Garidel, l'assesseur, -parla ensuite au nom de M. de Grignan; il demanda le don de cinq cent -mille francs pour le roi, et qu'il fût pourvu au payement des gardes -d'honneur et à une somme de cinq mille francs comme supplément au -traitement de dix-huit mille francs fixé, par les délibérations des -années précédentes, pour le payement des gardes d'honneur[301]. - - [301] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale - des communautés_, tenue à Lambesc dans les mois de novembre et - décembre 1674; Aix, Charles David, 1675, in-4º, p. 4 et 13. - -L'évêque de Toulon (Louis Forbin d'Oppède), procureur-joint pour le -clergé, s'opposa au payement des gardes d'honneur et au supplément de -cinq mille francs. Il déclara qu'il protestait d'avance contre toute -délibération qui interviendrait pour accorder une de ces deux sommes. -L'assemblée refusa les gardes d'honneur; elle accorda la somme de cinq -mille francs, non comme supplément de traitement, mais à titre de -gratification et sans tirer à conséquence pour l'avenir[302]. - - [302] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 4.--Conférez la 4e - partie de ces _Mémoires_, ch. IX, p. 230. - -Quoique le résultat des délibérations de cette assemblée fût loin de -satisfaire les prétentions que le comte de Grignan avait manifestées -dans sa lettre au comte de Guitaud, cependant il paraît que celui-ci -contribua à faciliter la décision de l'autorité en faveur de M. de -Grignan, dont l'intendant fit l'éloge dans son discours. Nous apprenons -cela par une lettre de madame de Sévigné, écrite pendant la tenue de -l'assemblée des communautés et adressée au comte de Guitaud, alors dans -le château des îles Sainte-Marguerite: «Parlons des merveilles que vous -avez faites en Provence; vous n'avez pensé qu'aux véritables intérêts de -M. et de madame de Grignan. J'ai trouvé fort dure et fort opiniâtre la -vision de M. de Toulon pour les cinq mille francs à l'assemblée. Je -crois que la permission que donne le roi d'opiner sur cette -gratification ôtera l'envie de s'y opposer. M. de Pomponne a fait -régler aussi le _monseigneur_ qu'on doit dire à M. de Grignan[303] en -présence de l'intendant, quand on vient lui rendre compte de -l'assemblée; et comme ce règlement donnera sans doute quelque chagrin à -M. de Rouillé[304], je crois que M. de Pomponne ne l'enverra qu'à la -fin.» - - [303] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, ch. X, p. 278-280. - - [304] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (novembre 1674), t. III, p. 362, édit. - G. de S.-G. Il y a dans l'édition _M. de Bouilli_. Gault de - Saint-Germ., qui a donné le premier cette lettre d'après - l'autographe, n'a pas bien su la lire. - -Pendant tout le temps du séjour de madame de Grignan à Paris, la -correspondance de Bussy avec madame de Sévigné devint plus active. Bussy -reprit ce ton de galanterie aimable et familière qu'avec elle, dans sa -jeunesse, il ne quittait jamais, et qu'autorisaient l'étroite parenté -qui les unissait et le goût qu'ils avaient l'un pour l'autre. Le séjour -que Bussy faisait à Paris lui avait permis de jouir, pendant l'espace de -six semaines, de la société de madame de Sévigné et de madame de -Grignan. Le souvenir du plaisir que lui avait causé la conversation de -la mère et de la fille se manifeste dans ses lettres, malgré les -retranchements faits, par les éditeurs, de tous les passages inspirés -par une jovialité un peu crue. Scrupule étrange, puisqu'ils ont imprimé -sans aucun changement la réponse de madame de Sévigné, qui, bien loin de -se fâcher de ces gravelures, répond sur le même ton. Bussy avait entendu -dire que sa cousine était tourmentée de vapeurs: il lui écrit que, -d'après un habile médecin qu'il a consulté, son mal ne vient que d'un -excès de sagesse et de vertu; et il lui conseille, afin de vivre -longtemps, de prendre un amant: «Cela vaudra mieux, dit-il, que du vin -émétique.» Il ajoute: «Mon conseil, ma chère cousine, ne saurait vous -paraître intéressé; car si vous aviez besoin de vous mettre dans les -remèdes, étant, comme je suis, à cent lieues de vous, ce ne serait pas -moi qui vous en servirait.» Elle lui répond: «Le conseil que vous me -donnez n'est pas si estimable qu'il l'aurait été du temps de notre belle -jeunesse; peut-être qu'en ce temps-là auriez-vous eu plus de -mérite[305].» - - [305] _Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, Paris, Delaulne, - 1726, in-12, t. I, p. 117 (Chaseu, ce 16 août 1674), date - conforme dans cette édition au ms. (no 231, in-4º) de la _Suite - des Mémoires_, p. 78 verso. BUSSY prétend, dans ses _Mémoires_, - qu'il avait entendu dire que madame de Sévigné avait failli - mourir d'apoplexie. Celle-ci dément cette nouvelle.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (16 août et 5 septembre 1674), t. III, p. 350 et 352, - édit G.; t. III, p. 241 et 242, édit. M. - -L'intérêt se joignait au plaisir que Bussy avait à correspondre avec -madame de Sévigné; presque toute sa famille, à Paris, était en quelque -sorte sous la direction ou la protection de sa cousine. Bussy jugeait le -moment favorable pour la faire agir. De tout temps madame de Sévigné -avait été bien avec le prince de Condé: il était au pouvoir de ce prince -de faire cesser l'exil de Bussy, et madame de Sévigné avait, pour la -seconder dans ses sollicitations, le cardinal de Retz et la belle -comtesse de Grignan. - -Le 15 octobre 1674, madame de Sévigné avait écrit à Bussy: «J'ai donné à -dîner à mon cousin votre fils et à la petite chanoinesse de Rabutin, sa -sœur, que j'aime fort. Leur nom touche mon cœur, et leur jeune mérite -me réjouit. Je voudrais que le garçon eût une bonne éducation: c'est -trop présumer que d'espérer tout du bon naturel[306]. Ce fils -(Amé-Nicolas de Bussy-Rabutin) était l'aîné des fils de Bussy, mais du -second lit. C'est lui que madame de Sévigné allait voir quand il était -écolier au collége de Clermont[307]. Il eut, à son entrée dans le monde, -le titre de marquis de Bussy. Le roi lui donna la compagnie de cavalerie -dans le régiment de Cibours[308]; ce fut en considération du père que -cette faveur fut accordée au fils. Le comte de Bussy avait raison de -dire que les offres réitérées de service qu'il faisait au roi à l'entrée -de chaque campagne et les lettres qu'il lui écrivait, tant admirées de -madame de Sévigné, ne déplaisaient point et lui seraient un jour -comptées. Il parut à la cour lorsque les causes qui forçaient le roi à -le tenir éloigné eurent disparu. Louis XIV accorda au comte de Bussy une -pension de quatre mille francs, une de deux mille francs pour son fils -aîné[309], et des bénéfices au cadet. Madame de Sévigné n'avait pas en -vain pressenti les défauts d'éducation du jeune Bussy. Quelques années -après elle avertit son père que le jeune homme passait dans le monde -«pour être trop violent et trop avantageux en paroles.» C'étaient -précisément les défauts de son père, qui prit assez mal cet -avertissement. Quoique Bussy désirât qu'avec la raison et l'esprit qui -le distinguaient son fils améliorât son caractère, il ne lui en voulut -pas trop d'avoir mis, comme il le dit, «sur la chaleur des Rabutin une -dose de la férocité des Rouville[310].» Malgré ses défauts, le marquis -de Bussy fut un brave militaire, qui se concilia la faveur du Dauphin -et de ses supérieurs et parcourut sa carrière d'une manière plus -brillante que son cousin le baron de Sévigné. Malgré l'excellente -éducation que celui-ci avait reçue, malgré son esprit, son savoir, sa -bravoure et les puissants amis de sa mère, il fut obligé d'acheter son -grade; du vivant de madame de Sévigné, il renonça à l'état militaire -sans avoir obtenu aucun avancement; puis, marié et veuf, il termina ses -jours dans l'obscurité d'une pieuse solitude[311]. Quand madame de -Sévigné, le comte et la comtesse de Bussy eurent disparu du monde, -Amable de Bussy, s'abandonnant à tous les défauts de son caractère, -força le roi à lui faire subir la même peine qui avait été infligée à -son père: il fut exilé dans ses terres, où il mourut[312]. - - [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1674), t. III, p. 359, édit - G.; t. III, p. 247, édit. M. - - [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 475, édit. - G.; t. II, p. 400, édit. M. - - [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1677), t. V, p. 464, édit. - G.; t. V, p. 288, édit. M. - - [309] BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, in-12 (3 mars 1680), t. IV, - p. 425.--(13 novembre 1688), t. VI, p. 317.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (25 février et 3 novembre 1688), t. VIII, p. 156 et 414, édit. G. - - [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1680), t. VII, p. 231, édit. - G.--_Ibid._ (25 février 1686), t. VIII, p. 231, édit. G.; t. VII, - p. 365, édit. M. - - [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1690), t. X, p. 232, et tome - I, p. CIX, édit. G.--(5 novembre 1691), t. IX, p. 486, édit. M.; - t. X, p. 423, édit. G.--(10 mai et 7 juillet 1703), t. XI, p. 345 - et 394, édit. M. - - [312] LA BEAUHELLE, _Mélanges_, mss. cités par Monmerqué dans - SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 366. - -Sa sœur, Marie-Thérèse de Bussy-Rabutin, était filleule de madame de -Sévigné; Bussy l'avait fait recevoir chanoinesse au chapitre de -Remiremont; elle était pour lui un correspondant très-habile. Six -semaines avant le dîner dont parle madame de Sévigné dans sa lettre du -14 octobre, Marie-Thérèse avait écrit de Paris à son père pour lui -rendre compte de la sanglante victoire remportée par le prince de Condé -à Senef; elle le fit avec une exactitude de détails qu'auraient enviée -le plus soigneux gazetier et l'écrivain le plus exercé aux narrations -des batailles. Ce fut elle qui annonça à Bussy que Sévigné avait été, -dans ce combat, blessé à la tête, et qu'à cause du grand nombre -d'officiers et de soldats tués on devait convoquer l'arrière-ban[313]. -Marie-Thérèse, en 1677, fut mariée à Louis de Madaillan de Lesparre, -seigneur de Montataire, marquis de Lassay. Bussy eut à se louer de son -gendre, quoique son caractère parût s'accorder peu avec le sien[314]. -Par sa capacité pour les affaires madame de Montataire fut, avant et -depuis son mariage, très-utile à sa mère, particulièrement dans -l'important procès que celle-ci eut à soutenir contre Gabrielle -d'Estrées de Longueval, veuve du maréchal d'Estrées, et Françoise de -Longueval, chanoinesse de Remiremont, pour partager des biens de son -aïeul maternel[315]. - - [313] BUSSY, _Lettres_ (14 août 1674), t. IV, p. 136--_Suite des - Mémoires de_ BUSSY, ms., p. 80. Avant de transcrire dans ses - _Mémoires_ cette lettre tout à fait historique et - très-instructive, Bussy dit: «Deux jours après que j'eus écrit - cette lettre (la lettre à madame de Sévigné du 16 août 1674, - qu'on a mutilée), je reçus celle-ci de ma fille de Rabutin, dame - de Remiremont.» - - [314] BUSSY, _Discours à ses enfants_; 1694, in-12, p. - 441.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1690), t. IX, p. 389, édit. - M. - - [315] Voyez MONMERQUÉ dans les notes sur Sévigné, t. VI, p. 355; - t. VII, p. 108; et t. VIII, p. 71 et 417, édit. G.; p. 138, édit. - M. (26 juin et 14 novembre 1688).--SAINT-SIMON, _Œuvres - complètes_, t. X, p. 77.--SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, 1829, - in-8º, t. V, p. 305.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. G., t. V, p. 5; - VI, 335; VII, 84; X, 291. L'arrêt du 30 mai et du 31 janvier 1689 - donna gain de cause à la comtesse de Bussy. - -Le jeune frère de madame de Montataire et du marquis de Bussy (Michel -Celse-Roger de Rabutin), qui n'était au temps dont nous parlons âgé que -de six à sept ans, appartient plutôt au dix-huitième siècle qu'au siècle -de Louis XIV. C'est cet homme aimable et spirituel, ami de Voltaire et -de Gresset, renommé comme le _Dieu de la bonne compagnie_ (de cette -époque!), qui fut académicien sans œuvre et évêque sans piété. Élevé au -séminaire, il fut peu connu de madame de Sévigné. Bussy apprend à sa -cousine que le roi a donné à ce fils un prieuré de deux mille livres; -qu'il a soutenu sa thèse en Sorbonne avec l'approbation générale et -qu'il a surtout obtenu le suffrage du P. la Chaise[316]. Ce fut ce fils -de Bussy qui, devenu évêque de Luçon, contribua le plus à la publicité -des lettres de madame de Sévigné à sa fille[317]: il devait trouver -place dans ces Mémoires. - - [316] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1690), t. X, p. 237, édit. G.; - t. IX, p. 339, édit. M. - - [317] MONMERQUÉ, _Notice bibliographique des différentes éditions - des Lettres de madame de Sévigné_, dans l'édition de Sévigné, - 1820, in 8º, t. I, p. 23. - -Ces trois enfants de Bussy étaient nés de Louise de Rouville de -Clinchamp, sa seconde femme, qu'il avait épousée en 1650. Louise de -Rouville était peu goûtée de madame de Sévigné, probablement parce -qu'elle montrait peu d'esprit et qu'elle s'occupait uniquement de ses -enfants et des intérêts de sa famille[318]. Madame de Sévigné négligeait -même de répondre aux lettres qu'elle en recevait, ou n'y répondait -qu'indirectement dans les lettres qu'elle adressait à Bussy. Quand une -seule fois elle en agit autrement, c'est pour lui témoigner sa surprise -d'avoir reçu d'elle, en si bons termes, une invitation de s'arrêter -dans son château lorsqu'elle traversait la Bourgogne pour aller en -Provence, et c'est avec ce ton d'assurance et de supériorité d'une femme -de la cour s'adressant à une provinciale: «Est-ce ainsi que vous -écrivez, madame la comtesse? Il y a du Rouville et du Rabutin dans votre -style.» La comtesse de Rabutin ménageait beaucoup madame de Sévigné, à -cause des bontés qu'elle avait pour son fils aîné et du bien qu'elle en -disait alors[319]. Madame de Sévigné a eu le tort de méconnaître le -mérite de la comtesse de Bussy: c'était une épouse dévouée, une -excellente mère et une femme d'une rare capacité pour les affaires; -sollicitant sans cesse pour désarmer les ennemis de son mari, et -attentive à exécuter toutes ses volontés[320]; suivant avec persévérance -de longs et difficiles procès, et sachant les gagner. Bussy lui rendait -justice, et il sait la lui faire rendre par sa cousine. Celle-ci lui -avait écrit qu'elle craignait que la comtesse de Bussy ne se tirât mal -d'une vente considérable de biens qu'elle avait à faire. Bussy répond: - -«La peine que vous avez, ma chère cousine, à croire que madame de Bussy -puisse faire vendre le bien de la maréchale d'Estrées, vient de ce que -vous croyez que celle-ci a plus d'esprit que l'autre; et, en effet, il -en pourrait être quelque chose: elle sait mieux vivre et parler; mais -cela ne paye pas les dettes d'une maison, et madame de Bussy sait mieux -les affaires, parce qu'elle s'y est plus appliquée[321].» - - [318] BUSSY, _Discours à ses enfants_, 1694, Paris, in-12, p. - 240.--Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e édit., I, 204-205; II, - 351. - - [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1672), t. III, p. 93 et 94, - édit. G.; t. III, p. 27 et 28, édit. M. - - [320] _Suite des Mémoires de_ BUSSY (ms. de l'Institut), p. 110. - Lettre de Bussy à Pellisson (25 mai 1675). - - [321] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1680), t. VII, p. 231, édit. - G.; t. VI, p. 478, édit. M. - -Nos lecteurs se rappellent qu'outre les trois enfants de Louise de -Rouville Bussy avait eu trois filles de sa cousine Gabrielle de -Toulongeon[322], qu'il avait épousée le 8 avril 1643 et qu'il perdit -quatre ans après[323]. Cette femme jolie, aimable et spirituelle, -enlevée au monde à la fleur de l'âge, fut vivement regrettée de son mari -et de madame de Sévigné, qui, par cette raison, eut pour ces aînées des -enfants de Bussy une préférence que justifièrent leurs aimables -qualités. Une de ces trois filles, Charlotte, était morte probablement -en bas âge. Il en restait deux, qui, sous tous les rapports, faisaient -honneur à la famille des Rabutin. Nous ne dirons rien de la plus âgée, -Diane de Rabutin: celle-là, de tous les siens, avait «certes choisi la -meilleure part.» Faite pour plaire par son esprit, par l'élégance et la -gentillesse de ses manières, elle s'était consacrée à Dieu; elle était -cette pieuse religieuse de Sainte-Marie de la Visitation[324] dont -madame de Sévigné disait: «Je me hâte de l'aimer beaucoup, afin de -n'être pas obligée de trop la respecter[325].» La plus jeune des filles -de Bussy issues de Gabrielle de Toulongeon était Louise-Françoise, que -nous avons fait connaître à nos lecteurs dans la quatrième partie de ces -Mémoires[326]. Par les qualités de son esprit, par l'amabilité de son -caractère, c'était, de toutes les filles de Bussy, la plus brillante, -celle qui, par les charmes de sa conversation et de son style -épistolaire, ressemblait le plus à madame de Sévigné. Elle a une large -part dans la correspondance de Bussy avec sa cousine; et c'est afin que -tout ce que nous dirons d'elle par la suite soit bien compris des -lecteurs que nous nous sommes livré à ces détails sur tous les -personnages qui composaient la famille de Bussy. On se rappelle comment -Louise-Françoise (qu'on nommait exclusivement mademoiselle de Bussy -parce qu'elle était l'aînée de toutes les filles de Bussy, pouvant être -mariée) faisait tout l'agrément de la maison paternelle. Une passion -funeste, dont nous aurons à considérer les phases sous leur véritable -point de vue, lui acquit, à une certaine époque, une courte, mais -malheureuse célébrité. Le séducteur qui en fit sa victime, dans un -libelle écrit avec l'intention avouée de la diffamer[327] et de la -rendre odieuse, a cependant tracé de Louise-Françoise, alors veuve du -marquis de Coligny, le portrait suivant: «Madame de Coligny est de la -plus belle taille du monde; son air est modeste, doux et majestueux. -Rien ne déplaît de ce qu'elle montre, et tout ce qu'elle cache coûte à -sa beauté. On la respecte quand on la voit, on l'aime dès qu'on la -connaît; et les gens qui ne lui ont pas trouvé l'art de plaire n'avaient -pas de quoi sentir qu'elle plaît sans art.» - - [322] 1re partie des _Mémoires sur madame de Sévigné_, p. 101, - ch. VII; 2e partie, p. 407, et 4e partie, p. 195 et 452. - - [323] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p 207.--_Ibid._, - _Mémoires_, édit. d'Amsterdam, 1721, t. I, p. 93 et 125. - - [324] _Nouvelles Lettres du comte_ DE BUSSY, t. V, p. 163. - - [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. II, p. 73, édit. G. - (24 mai 1672), t. II, p. 75, édit. G., et t. II, p. 61 et 62, - édit. M.--_Ibid._ (24 et 28 janvier 1672), t. II, p. 351 et 359; - t. II, p. 303 et 304.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 488, - édit. G.; t. II. p 352, édit. M. - - [326] Conférez la 4e partie des _Mémoires sur madame_ DE SÉVIGNÉ, - p. 309, ch. IX. Nous avons dit dans cet endroit _la fille aînée - de Bussy_, en parlant de Louise-Françoise, parce qu'elle était - l'aînée de ses autres filles à marier; mais Diane de Rabutin, la - religieuse, était de dix-huit mois plus âgée qu'elle. - - [327] DE LA RIVIÈRE, réponse à Bussy, dans le _Recueil de pièces - fugitives sur des sujets intéressants_, Rotterdam, Bradshaw, - 1743, in-12, page 21. Nous aurons à réformer l'opinion commune - sur la Rivière. - -Nos lecteurs n'ont pas oublié comment le marquis de Coligny, qui s'était -présenté pour épouser Louise-Françoise, fut écarté pour faire place aux -prétentions du comte de Limoges, qui plut encore moins que Coligny à -mademoiselle de Rabutin[328]. Après la mort du jeune comte de Limoges, -Coligny, malgré le refus qu'il avait éprouvé, se remit sur les rangs; et -Bussy, jugeant qu'il ne fallait pas laisser passer le temps opportun -pour marier sa fille (elle avait vingt-huit ans et demi), agréa les -propositions du jeune marquis. Madame de Sévigné eut indirectement -connaissance de cette intention de Bussy, et elle interrogea son cousin -pour savoir ce qui en était; il lui répondit[329]: «L'époux donc, ma -cousine, est presque aussi grand que moi; il a plus de trente ans, l'air -bon, le visage long, le nez aquilin et le plus grand du monde; le teint -un peu plombé, assez de la couleur de celui de Saucourt (chose -considérable[330] en un futur). Il a dix mille livres de rentes sur la -frontière du comté de la Bresse, dans les terres de Cressia, de Coligny, -d'Andelot, de Valfin et de Loysia, desquelles il jouit présentement par -la succession de Joachim de Coligny, frère de sa mère. Le comte de -Dalet, son père, remarié, comme vous savez, avec mademoiselle d'Estaing, -jouit de la terre de Dalet et de celle de Malintras, et après sa mort -elles viennent au futur par une donation que son père et sa mère firent, -dans leur contrat de mariage, de ces deux terres à leur fils aîné: elles -valent encore dix mille livres de rente et plus. Une de ses tantes vient -de lui faire donation d'une terre de trois mille livres de rente après -sa mort. Son intention est de prendre emploi aussitôt qu'il sera marié. -Sa maison de Cressia, qui sera sa demeure, est à deux journées de Chaseu -et à trois de Bussy. J'ai donné à ma fille tout le bien de sa mère dès à -présent, et je ne la fais pas renoncer à ses droits paternels.» - - [328] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 310.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (3 avril 1675), t. III, p. 377, édit. G.; t. III, p. - 260, édit. M.--BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_, ms. de - l'Institut, p. 114. Cette lettre est datée du 8 avril 1675, et - dans ces Mémoires tout le commencement est supprimé. - - [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, 7 avril 1675), t. III, p. - 381, édit. G.; t. III, p. 262, édit. M.--_Suite des Mémoires du - comte_ BUSSY DE RABUTIN, ms. de l'Institut, p. 114. Mais la lettre - est datée de Chaseu, du 12 avril 1675; le commencement manque dans - le ms. comme pour la lettre précédente. Les éditeurs ont peut-être - réuni deux lettres en une seule; cela expliquerait la différence des - dates. - - [330] Le vrai nom est Soyecourt; pour le sens de cette phrase de - Bussy, voyez ces _Mémoires_, I, 244 et 288; II, p. 416. - -Ainsi Bussy avait tout arrangé et tout prévu pour le bonheur de sa fille -chérie: aussi madame de Sévigné, à qui on demanda, par préférence, son -consentement à ce mariage, le donna-t-elle de grand cœur[331]; et à -Chaseu, le 5 novembre 1675, fut célébré le mariage du marquis de Coligny -de Gilbert de Langheac, comte de Dalet, avec Louise-Françoise de -Rabutin, qui devint ainsi la marquise de Coligny[332]. - - [331] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. V, p. 136.--_Ibid._ - (9 octobre 1675), p. 142, édit. G.; t. IV, p. 29, édit. - M.--_Ibid._ (3 août 1679), t. VI, p. 105, édit. G. - - [332] _Lettres choisies de_ M. DE LA RIVIÈRE, 1751; in-12, t. I, - p. 25, note 14. - - -Elle eut un fils dès la première année de son mariage, et les vaniteuses -espérances de Bussy, partagées par madame de Sévigné, parurent ainsi se -réaliser. Ils étaient tous deux flattés de voir le beau nom des Coligny -greffé sur celui des Rabutin. Le petit-fils de Bussy (Marie-Roger) fut -d'abord nommé d'Andelot[333]. Joli de figure, aimable et spirituel, il -fut un objet de tendresse et d'orgueil pour son grand-père, qui, -toujours frivole jusque dans sa vieillesse, dit des vers pour favoriser -les premières amours de cet adolescent avec une jeune et jolie fille de -la maison de Damas[334]. Avant même que Françoise de Rabutin fût -accouchée de d'Andelot[335], Coligny était mort, peu regretté de sa -femme, qu'il avait quittée aussitôt après son mariage, pour se rendre à -l'armée du maréchal de Schomberg, où il fut tué[336]. Sa veuve hérita de -l'usufruit de tous ses biens. Elle aliéna bientôt le beau nom de -Coligny, sans vouloir porter celui que lui imposait un second mariage, -dont nous aurons à raconter les romanesques circonstances. Elle prit par -la suite le nom de son beau-père, avec lequel elle eut un procès, -qu'elle gagna, et se fit appeler comtesse de Dalet[337]. Ce fut sous ce -nom qu'elle publia les Mémoires de son père, décédé. Son fils, qui avait -pris le nom de Coligny-Saligny, le changea pour celui de Langheac, qui -était le nom de famille de son grand-père[338]; et comme il n'eut que -des filles par son mariage avec Jeanne-Palatine de Dio de Montpeyroux, -le nom même de Langheac, qui, quoique moins illustre que celui de -Coligny, rappelait une très-ancienne noblesse, disparut de la postérité -mâle des Bussy. Ainsi le temps se joue de la présomption de ceux qui -s'efforcent d'échapper à son pouvoir[339]! - - [333] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février 1687), t. VIII, p. 320, - édit. G.; t. VIII, p. 425, édit. M. - - [334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1692), t. X, p 429, édit. - G.--_Ibid._, (2 juillet 1690), t. X, p. 311, édit. G. - - [335] Madame de Grignan à Bussy, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars - 1676), t. IV, p. 368, et dans la _Suite des Mémoires de_ BUSSY, - p. 164 verso, ms. de l'Institut. - - [336] Il fut tué devant Condé et enterré dans le chœur de la - grande église de cette ville. Voyez la lettre de Bussy fils à son - père, en date du 7 juillet 1676, p. 177 verso de la _Suite des - Mém. de_ BUSSY, ms. de l'Institut.--BUSSY, _Lettres_ (8 juillet - 1676, lettre de Schomberg), t. IV, p. 268.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 - juillet 1676), t. V, p. 4, édit. G.; t. IV, p. 367, édit. M. - - [337] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1679), t. VI, p. 105, édit. G.; - t. V, p. 417, édit. M.--(31 mai 1690), t. IX, p. 379, édit. M.; - t. X, p. 291, édit. G.--(31 janvier 1692), t. IX, p. 491, édit. - M.; t. X, p. 429, édit. G. - - [338] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 mars et 2 juillet 1690), t. X, p. 236 - et 311, édit. G.--MONMERQUÉ, _Notice sur le comte de - Coligny-Saligny_, dans les Mémoires du comte DE COLIGNY-SALIGNY, - 1841, in-8º, p. XI. - - [339] Marie-Roger, comte de Langheac, petit-fils de Bussy de - Rabutin par madame de Coligny, sa fille, mourut à Avignon en - 1746. Voyez MONMERQUÉ, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1676), t. - IV, p. 414, édit. M., note _b_. - - - - -CHAPITRE VIII. - -1675. - - Tristesse de madame de Sévigné.--Mort de son oncle - Chésières.--Départ de madame de Grignan pour la Provence, et de - Retz pour la Lorraine.--Retz fait faire son portrait pour madame de - Grignan.--Il donne sa démission du cardinalat.--Elle n'est pas - acceptée.--Portrait de Retz par la Rochefoucauld.--Amitié de madame - de Sévigné pour Retz.--Elle se rend chez M. de Caumartin pour - recevoir ses adieux.--Retz veut donner une cassolette d'argent à - madame de Grignan.--Madame de Grignan la refuse.--Douleur - qu'éprouve madame de Sévigné de se séparer de Retz.--Différence du - caractère de madame de Grignan et de celui de madame de - Sévigné.--Madame de Sévigné se décide à quitter Paris pour se - rendre en Bretagne. - - -A la gaieté qu'avaient introduite dans la correspondance de madame de -Sévigné les lettres de Bussy et de Guitaud et au plaisir qu'elle -éprouvait de se trouver réunie avec ceux qui lui étaient chers succéda -l'expression de la tristesse la plus accablante. - -Madame de Sévigné perdit son oncle Chésières[340]; sa fille retourna en -Provence; Retz, son bon cardinal, la quitta pour aller en Lorraine, et -son fils alla rejoindre son régiment. «Je n'ai pas vécu depuis six -semaines, écrivait-elle au comte de Guitaud. L'adieu de ma fille m'a -désolée et celui du cardinal de Retz m'a achevée. Il y a des -circonstances, dans ces deux séparations, qui m'ont assommée[341].» - - [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 avril et 10 mai 1675), t. III, p. - 383 et 385, édit. G.--_Ibid._ (28 mai 1675), t. III, p. 391 et - 422, édit. G. - - [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346, no 370, édit. G. Cette - lettre est déplacée, elle est à tort datée _juin_ 1674; elle doit - être transposée à la page 393, après la lettre no 388, et datée - du 18 juin 1675.--Conférez _Lettres inédites de madame_ DE - SÉVIGNÉ, 1814, p. 8 et 9, où cette lettre ne porte aucune date. - La date fausse commence avec l'édition stéréotype, 1819, in-12, - p. 7. - - -Louis de la Tour-Coulanges, seigneur de Chésières, troisième fils de -l'aïeul maternel[342] de madame de Sévigné, son premier tuteur, mourut -en avril, après une courte maladie de dix jours, lorsqu'il était encore -plein de vie[343]: il fut regretté de Bussy, de madame de Sévigné et des -nombreux amis qu'il s'était faits. - - [342] Ceci rectifie une erreur que nous avons commise, t. I, p. 9 - de ces _Mémoires_. - - [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 mai 1675), ms. de l'Institut, p. - 118.--(10 mai 1675), t. III, p. 385, édit. G.--(30 avril 1675), - t. III, p. 383, édit. G.; t. III, p. 264 et 266, édit. M. - -Peu après, madame de Grignan partit de Paris; sa mère la conduisit -jusqu'à Fontainebleau. En cette ville, à l'auberge du _Lion d'or_, -qu'elle prit en aversion[344], madame de Sévigné s'en sépara le 24 -mai[345], jour à jamais néfaste pour elle et qu'elle rappelle bien -souvent avec douleur[346]. Elle écrivit alors à Bussy: «Les sentiments -que j'ai pour la _Provençale_, il faut les cacher à la plupart du monde, -parce qu'ils ne sont pas vraisemblables[347];» puis, après sa -séparation, elle se réfugie seule à Livry, et sa correspondance avec -madame de Grignan recommence par ces mots: «Quel jour, ma fille, que -celui qui ouvre l'absence[348]!» et elle soulage, comme de coutume, sa -peine par l'expression de sa vive tendresse. Elle entretient madame de -Grignan du cardinal de Retz, qui alors faisait faire son portrait par un -religieux de Saint-Victor, dans le dessein d'en faire cadeau à la -_Provençale_. - - [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1676), t. IV, p. 504, édit. G.; - t. IV, p. 355, édit. M. - - [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mai 1675), _suite des Mémoires de_ - BUSSY, ms. de l'Institut, p. 120, t. III, p. 389, édit. G., mal - datée du 14 mai. - - [346] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mai 1676), ms. de l'Institut; t. IV, - p. 462, édit. G.--(26 août 1675), t. I, p. 5, édit. G.--(7 août - 1675), t. III, p. 506, édit. G. - - [347] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 mars 1675), _Suite des Mémoires de_ - BUSSY, ms. de l'Institut, p. 104, t. III, p. 369, édit. G.; t. - III, p. 254, édit. M., datée, dans les deux éditions, du 24 - janvier 1675. Cette date est fausse.--_Ibid._, _Lettres_ (25 mai - 1675), t. III, p. 273, édit. M.; t. III, p. 391, édit. G. - - [348] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1675), t. III, p. 27, édit. M.; - t. III, p. 393, édit. G. (7 août 1675), t. III, p. 506, édit. G.; - t. III, p. 366-7, édit. M. - -Madame de Sévigné, ainsi que je l'ai déjà dit[349], ignorait qu'alors -Retz se préparât à donner un grand exemple au monde. Quand elle connut -sa résolution, son attachement pour lui s'accrut en même raison que son -admiration et ses regrets. Par nature et par habitude, Retz ne pouvait -se passer d'exercer l'activité de son esprit. Les loisirs forcés de sa -retraite de Commercy avaient pesé lourdement sur son existence. Il avait -cherché une distraction à son ennui en écrivant le récit des événements -de la Fronde. C'était retracer l'histoire de sa jeunesse si brillante et -si scandaleuse, alors que le bouillonnement des passions et -l'effervescence de l'imagination marquaient tous ses jours par une -variété de plaisirs, d'agitation et d'intrigues. Le souvenir s'en était -gravé dans sa mémoire en traces ineffaçables; les déposer sur le papier -et les laisser après sa mort était pour lui un besoin; il y trouvait du -charme[350]. Mais il semble que cette tâche fut la dernière -satisfaction qu'il voulut accorder à son orgueil; car lorsqu'il l'eut -terminée il parut comme subitement touché de la grâce et décidé à mener -une vie de religieux et de pénitent. C'est au même temps qu'il -s'apprêtait à quitter Paris pour aller se renfermer dans le monastère de -Saint-Mihiel qu'on apprit qu'il avait écrit au roi pour se démettre de -son cardinalat[351]. Quoi qu'il en puisse être (car à Dieu seul -appartient de sonder jusque dans les plus profonds replis de la -conscience humaine), madame de Sévigné crut à la conversion de Retz; -elle s'alarma des suites qu'elle pourrait avoir. Le 7 juin, elle écrit à -sa fille: «Je vis hier les Villars, dont vous êtes révérée. Nous étions -en solitude aux Tuileries; j'avais dîné chez M. le cardinal, où je -trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abbé de -Saint-Mihiel (dom Hennezon), à qui nous donnons, ce me semble, comme en -dépôt, la personne de Son Éminence. Il me parut un fort honnête homme, -un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui, -qui le gouverne même sur sa santé, et l'empêchera de prendre le feu trop -chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi, et ce sera encore un jour -douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de -Fontainebleau[352].» Personne, parmi les amis des Sévigné, ne craignit -comme elle que Retz ne prit «le feu trop chaud sur la pénitence;» on ne -voulut pas croire à la sincérité de conversion de celui qui, cependant, -avait été élevé par le pieux Vincent de Paul. La Rochefoucauld fit, à -cette occasion, un portrait de Retz qui est un des morceaux les plus -ingénieux, les mieux peints et les mieux écrits qui soient sortis de sa -plume. Sévigné en transmit une copie à madame de Grignan; ce portrait se -termine ainsi: «La retraite que Retz vient de faire est la plus fausse -action de sa vie: c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil sous -prétexte de dévotion; il quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il -s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui[353].» - - [349] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame_ DE - SÉVIGNÉ durant les premières conquêtes de Louis XIV, 3e partie, - p. 112 et 114. - - [350] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de - Commercy_, t. II, p. 166 et 168. - - [351] Lettres de Louis XIV au duc de Pomponne et au cardinal - d'Estrées en date des 3, 19 et 27 juin, 12 juillet, 20 et 23 - septembre et 11 octobre 1675, au duc et au cardinal d'Estrées, à - l'abbé Servien, _Mémoires du cardinal_ DE RETZ, Paris. 1836, - in-8º, p. 612 à 614, tome 1er de la _Collection des Mémoires sur - l'histoire de France_, édit. Michaud et Poujoulat. - - [352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p 410, édit. G.; - t. IV, p. 299, éd. M. - - [353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 428, édit. - G.; t. III, p. 304, édit. M. - -Mais s'éloigner du monde quand le monde s'éloigne de nous est déjà un -acte de sagesse auquel bien des sages ne peuvent se résoudre. Et ce qui -montre dans Retz un esprit supérieur, dompté par la religion et élevé -par elle au-dessus des rivalités et des rancunes de parti qui l'avaient -dominé si longtemps, c'est que madame de Sévigné, qui le connaissait et -savait l'apprécier, ne craignit pas de lui communiquer le portrait que -la Rochefoucauld avait tracé de lui, et qu'il en fut satisfait. Dans -cette peinture, qu'il ne devait pas être censé connaître, il ne fit -attention qu'aux traits conformes à la vérité qui lui étaient -favorables, et bien saisis, bien touchés par son satirique -adversaire[354]. - - [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit. - M.; t. III, p. 443, édit. G. - -Madame de Sévigné ne doutait donc pas que son ami, son parent Retz ne -fût mû par les motifs les plus respectables. Elle écrivait à Bussy, en -lui parlant de ce cher cardinal: «Le monde, par rage de ne pouvoir -mordre sur un aussi beau dessein, dit qu'il en sortira. Hé bien, -envieux, attendez donc qu'il en sorte! et, en attendant, taisez-vous. -Car, de quelque côté qu'on puisse regarder cette action, elle est belle; -et si l'on savait comme moi qu'elle vient purement du désir de faire son -salut et de l'horreur de sa vie passée, on ne cesserait de -l'admirer[355].» - - [355] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. IV, p. 142, édit. - G.; t. IV, p. 31, édit. M. - -Lorsque madame de Sévigné écrivait des Rochers ces lignes, Pomponne -avait mandé au cardinal d'Estrées que «le roi ne voulait pas que cet -ambassadeur fît aucune instance auprès du pape pour l'engager à -rétracter le refus qu'il avait fait d'accepter la démission de Retz; et -il lui donnait ordre, au contraire, d'assurer à Sa Sainteté que Sa -Majesté ne pourrait voir qu'avec satisfaction qu'un sujet de ce mérite -fût conservé dans le sacré collége[356].» - - [356] _Lettres de_ POMPONNE au cardinal _d'Estrées_ (en date des - 23 septembre et 11 octobre 1675). Dans les _Mémoires_ DE RAIS, - _Nouvelle Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de - France_, 1836, in-8º, p. 614. - -Ainsi Retz resta cardinal, et même le pape lui donna l'ordre de sortir -de sa retraite de Saint-Mihiel. Il alla de nouveau résider à Commercy; -il reprit ses insignes et le train de vie d'un prince de l'Église, mais -non avec le même luxe[357]. Madame de Sévigné en avertit sa fille, et -lui mande qu'elle peut lui écrire avec la liberté permise à un grand -dignitaire ecclésiastique; et même de ne pas s'interdire avec lui -quelques _chamarrures_ qu'elle eût été forcée de supprimer s'il avait -continué à vivre en cénobite[358]. - - [357] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 54, édit. - M.; t. IV, p. 165, édit. G. - - [358] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 23 octobre; 6 et 13 novembre - 1675), t. IV, p. 35, 54, 74, 75, 86, édit. M.--_Ibid._, t. IV, p. - 146, 169, 192, 205, édit. M. - -Cependant Retz ne donna aucun lieu de croire que la résolution qu'il -avait prise ne fût pas sincère. Il édifia par sa piété, se fit aimer des -pauvres par sa bienfaisance et des riches par sa bonté; sa modération, -sa douceur, l'égalité de son humeur et les charmes de sa conversation -lui firent des amis de tous ceux qui l'approchaient. A Saint-Mihiel et à -Commercy il avait inspiré une telle vénération au peuple que tout le -monde, hommes, femmes et enfants, se mettait à genoux sur son -passage[359]. - - [359] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de - Commercy_, t. II, p. 172. - -Madame de Sévigné se rendit à la maison de campagne de M. de Caumartin -pour faire ses adieux à Retz le 18 juin[360]; et alors elle écrit à sa -fille: - -«Je vous assure, ma très-chère, qu'après l'adieu que je vous fis à -Fontainebleau, et qui ne peut être comparé à nul autre, je n'en pouvais -faire un plus douloureux que celui que je fis hier au cardinal de Retz -chez M. de Caumartin, à quatre lieues d'ici... Madame de Caumartin -(c'est à elle que Retz avait adressé ses Mémoires) arriva de Paris, et, -avec tous les hommes qui étaient restés au logis, elle vint nous trouver -dans le bois. Je voulus m'en retourner à Paris; ils m'arrêtèrent à -coucher sans beaucoup de peine. J'ai mal dormi; le matin, j'ai embrassé -notre cher cardinal avec beaucoup de larmes et sans pouvoir dire un mot -aux autres. Je suis revenue ici, où je ne puis me remettre encore de -cette séparation: elle a trouvé la fontaine assez en train; mais, en -vérité, elle l'aurait rouverte quand elle aurait été fermée.» - - [360] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 19 juin 1675), t. III, p. 422, - édit. G.; t. III, p. 299, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t. - III, p. 325, édit. M. - -Retz voulait faire présent d'une cassolette d'argent à madame de -Grignan, qui, malgré les instances de sa mère, la refusa obstinément, et -mécontenta ainsi par sa hauteur le cardinal et madame de Sévigné[361]. -Et cependant, sans sa fin prématurée, Retz, qui comme cardinal devait -encore être utile à Louis XIV, aurait été le protecteur du jeune marquis -de Grignan, ainsi que, dans le temps de sa grande puissance de factieux, -il l'avait été du jeune marquis de Sévigné, son parent, quand il épousa -Marie de Rabutin-Chantal[362]. Aussi madame de Sévigné écrit-elle à sa -fille précisément à ce sujet: «Vous ne trouverez personne de votre -sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous êtes seule de -votre avis.» - - [361] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin, 22 août 1675), t. III, p. 431; - t. IV, p. 47, édit. G.; t. III, p. 307 et 421, édit. M.--_Ibid._ - (9 septembre 1675), t. IV, p. 90, édit. G.; t. III, p. 460, édit. - M. - - [362] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mai 1680), t. VI, p. 269, - édit. M., et la note.--_Ibid._ (25 août 1680), t. VI, p. 433, - édit. M.; t. VI, p. 489, édit. G., et t. VII, p. 179, édit. G. - -Retz avait bien annoncé à madame de Sévigné son projet de retraite à -Saint-Mihiel et sa démission du cardinalat; mais il lui avait caché les -efforts que le cardinal d'Estrées, ambassadeur de France à Rome, faisait -pour que le pape et le sacré collége ne refusassent point cette -démission. Elle apprit tout cela par d'Hacqueville, et ses inquiétudes -furent d'autant plus vives qu'on lui dit aussi que le roi avait le -dessein de donner ce chapeau si délaissé par Retz à Forbin-Janson[363], -l'évêque de Marseille, qu'elle considérait comme l'ennemi de M. de -Grignan. Aussi sa joie fut grande lorsqu'elle apprit que Retz était, -comme elle dit, _recardinalisé_[364]. - - [363] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 402, édit. G.; - t. IV, p. 26. - - [364] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 54, édit. - M.; t. IV, p. 169, édit. G. - -«D'Hacqueville (écrit-elle à sa fille) m'a fait grand plaisir, cette -dernière fois, de m'ôter la colère que j'avais contre le cardinal -d'Estrées. Il m'apprend que le nôtre (le cardinal de Retz) a été refusé -en plein consistoire, sur sa propre lettre, et qu'après cette dernière -cérémonie il n'a plus rien à craindre; de sorte que le voilà trois fois -cardinal malgré lui, du moins les deux dernières; car pour la première, -s'il m'en souvient, il ne fut pas trop fâché[365]. Écrivez-lui pour vous -moquer de son chagrin. D'Hacqueville en est ravi: je l'en aime. Je -reçois souvent de petits billets de ce cher cardinal; je lui en écris -aussi. Je tiens ce léger commerce mystérieux et très-secret: il m'en est -plus cher.» - - [365] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 150, édit. - G.; t. IV, p. 37 et 38, édit. M. - -Ce qui attache le plus à madame de Sévigné quand on lit ses lettres, ce -qui devait la rendre adorable, c'est moins le brillant de son esprit que -les qualités de son cœur. On lui pardonne volontiers son amour -extravagant pour sa fille en faveur de sa vivacité, de sa franchise, de -sa constance en amitié. Elle était aussi expansive, aussi affectueuse -que sa fille était froide et réservée. Dans une lettre où madame de -Sévigné se montre toujours plus charmée de sa correspondance avec -madame de Grignan, elle manifeste bien clairement la différence qui -existait entre elles deux et comment l'excès de sa tendresse mettait -obstacle aux jouissances de leur réunion, comment elles ne pouvaient -s'accorder sur la nature des sentiments que l'une et l'autre -ressentaient pour Dieu et pour leurs amis. - -«Vous ne sentez pas, dit-elle, l'agrément de vos lettres; il n'y a rien -qui n'ait un tour surprenant. Nous avons bien compris votre réponse au -capucin: _Mon père, qu'il fait chaud!_ et nous ne trouvons pas que, de -l'humeur dont vous êtes, vous puissiez jamais aller à confesse: comment -parler à cœur ouvert à des gens inconnus? C'est bien tout ce que vous -pouvez faire à vos meilleurs amis... Je vous remercie, ma fille, de la -peine que vous prenez de vous défendre si bien d'avoir jamais été -oppressée de mon amitié; il n'était pas besoin d'une explication si -obligeante; je crois de votre tendresse pour moi tout ce que vous pouvez -souhaiter que j'en pense: cette persuasion fait le bonheur de ma vie. -Vous expliquez très-bien aussi cette volonté que je ne pouvais deviner, -parce que vous ne vouliez rien; je devais vous connaître; et sur cet -article je ferai encore mieux que je n'ai fait, parce qu'il n'y a qu'à -s'entendre. Quand mon bonheur vous redonnera à moi, croyez, ma bonne, -que vous serez encore plus contente de moi mille fois que vous ne -l'êtes. Plût à Dieu que nous fussions déjà à portée de voir le jour où -nous pourrons nous embrasser[366]!» - - [366] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 433, édit. - G.; t. III, p. 309, édit. M. - -Madame de Grignan, qui n'avait pas, comme sa mère la conscience timorée -d'une janséniste, ne comprenait pas comment madame de Sévigné, à cause -de la tendresse qu'elle lui portait, n'osait s'approcher de la sainte -table, et elle l'avait raillée sur ses scrupules. Madame de Sévigné lui -répond: - -«Vous riez, mon enfant, de la pauvre amitié; vous trouverez qu'on lui -fait trop d'honneur de la prendre pour un empêchement de la dévotion; il -ne lui appartient pas d'être un obstacle au salut. On ne la considère -jamais que par comparaison; mais je crois qu'il suffit qu'elle remplisse -tout le cœur pour être condamnable; et quoi que ce puisse être qui nous -occupe de cette sorte, c'est plus qu'il n'en faut pour n'être pas en -état de communier. Vous voyez que l'affaire du syndic (la nomination du -marquis de Maillane[367]) m'avait mise hors de combat; enfin, c'est une -pitié que d'être si vive: il faut tâcher de calmer et de posséder un peu -son âme; je n'en serai pas moins à vous, et j'en serai un peu plus à -moi-même. Corbinelli me priait fort d'entrer dans ce sentiment; il est -vrai que son absence me donne une augmentation de chagrin: il m'aime -fort, je l'aime aussi; il m'est bon à tout ce que je veux. Mais il faut -que je sois dénuée de tout pendant mon voyage en Bretagne; j'ai tant de -raisons pour y aller que je ne puis pas y mettre la moindre -incertitude[368].» - - [367] Voyez ci-dessus, ch. II et III de cette 5e partie de ces - _Mémoires_, p. 18 et 36; et DEPPING, _Correspondance - administrative sous le règne de Louis XIV_, in-4º, 1850, p. - 407.--_Lettre_ de l'évêque de Marseille à Colbert, en date du 17 - décembre 1672. - - [368] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 436. - -Pauvre mère! combien ce voyage de Bretagne, qui l'éloignera de sa fille, -lui pèse! Ni ses judicieuses réflexions ni les conseils de Corbinelli -ne lui servent de rien; et elle est encore obligée de demander pardon à -la _philosophie_ de sa fille de lui faire voir tant de faiblesse. «Mais -(ajoute-t-elle), une fois entre mille, ne soyez point fâchée que je me -donne le soulagement de vous dire ce que je souffre si souvent sans en -rien dire à personne. Il est vrai que la Bretagne nous va encore -éloigner; c'est une rage: il semble que nous voulions nous aller jeter -chacune dans la mer, et laisser toute la France entre nous deux. Dieu -nous bénisse[369]!» - - [369] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 440, édit. - G.; t. III, p. 315, édit. M. - -Elle ne put se résoudre à partir pour la Bretagne sans avoir terminé les -affaires de sa fille[370]. Elle fut aussi fort occupée de son fils. -Sévigné s'ennuyait de ne point obtenir d'avancement; il voulait résigner -son grade de guidon des gendarmes et devenir colonel d'un régiment; il -espérait avoir celui du comte de Sanzei, son parent, tué à l'affaire de -Consabrick[371]. Madame de Sévigné sollicitait cette place pour son -fils. La veuve du comte de Sanzei était Anne-Marie de Coulanges, sœur -d'Emmanuel de Coulanges et par conséquent la cousine de madame de -Sévigné: il semble donc que ce régiment appartenait à la famille des -Coulanges et des Sévigné. Malgré les sollicitations du vicomte de -Marsilly, que madame de Sévigné nommait son résident auprès de Louvois, -on ne donna point ce régiment à Sévigné, qui fut très-mécontent de ce -refus[372]. Sa mère désirait le marier et l'arracher à ses intrigues -d'amour, qui nuisaient à sa santé et l'empêchaient de s'occuper de son -avancement[373]. - - [370] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 436, édit. - G.; t. III, p. 311, édit. M. - - [371] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19, 28 et 30 août 1675), t. IV, p. 32, - 34, 69, 75, édit. G.--_Ibid._ (4 septembre), p. 77 et 78, édit. - G.--_Ibid._, t. III, p. 396, 402, 408, 426, 447, 449, édit. M. - - [372] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7, 21, 26 août 1675), t. III, p. 494 et - 499; t. IV, p. 24, édit. G.; t. III, p. 360, 419, 426, édit. M. - - [373] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 504, édit. G.; - t. III, p. 125, édit. M. - -Tandis que la cour abandonnait Fontainebleau, où elle avait passé tout -l'été, madame de Sévigné se décidait à quitter la capitale pour se -rendre en Bretagne[374]. Elle n'ignorait pas que cette province était en -révolte ouverte; mais elle était entraînée par la nécessité de ses -affaires[375]. - - [374] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 442, édit. - G.; t. III, p. 317, édit. M. - - [375] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet et 2, 6, 7, 9, 16, 19, 27 et - 28 août), t. III, p. 475, 480, 487, 492; t. IV, p. 9, 25, 27, 57, - 64 à 73, édit. G. - - - - -CHAPITRE IX. - -1674-1675. - - Madame de Grignan s'alarme du projet de madame de Sévigné d'aller - en Bretagne.--Succès de Louis XIV; conquête de la Franche-Comté, du - Roussillon.--Bataille de Senef.--Accroissement des impôts.--Misère - du peuple, qui se révolte en Bretagne et en Guienne.--Le duc de - Chaulnes quitte Cologne et se rend en Bretagne.--On annonce qu'on - va y envoyer des troupes.--Le duc de Chaulnes s'y oppose.--Une - émeute à Rennes.--Madame de Sévigné diffère son voyage.--Elle se - décide à aller à Nantes.--Forbin conduit six mille hommes en - Bretagne.--Le duc de Chaulnes, détesté des Bretons, sévit contre - eux.--Madame de Sévigné veut qu'on agisse avec énergie contre les - révoltés, mais désapprouve le despotisme de Louis XIV.--Refus fait - à madame de Froulay.--Tragique histoire d'un passementier à - Paris.--Les états de Bretagne s'assemblent à Dinan.--Sommes - accordées.--Madame de Sévigné s'indigne du servilisme des - députés.--Elle blâme l'évêque de Saint-Malo.--Libertés de la - province violées par l'envoi des troupes.--Remontrances au roi à ce - sujet.--Madame de Sévigné manifeste ses sentiments - désapprobateurs.--Elle approuve son fils, qui les - partage.--D'Harouis, trésorier des états.--Mauvaise situation de - ses affaires.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce sujet.--Elles - se réalisent par la suite.--Les comptes de d'Harouis sont - examinés.--Vers de la Fontaine à ce sujet.--D'Harouis est condamné - à une prison perpétuelle.--Il est plaint et secouru. - - -Aussitôt que madame de Grignan eut appris que sa mère se disposait à se -rendre en Bretagne, elle s'alarma, et lui écrivit pour la détourner de -faire ce voyage. Madame de Sévigné lui répondit: - -«Vous êtes bonne sur vos lamentations de Bretagne; je voudrais avoir -Corbinelli; vous l'aurez à Grignan. Je vous le recommande; et moi j'irai -voir ces coquins qui jettent des pierres dans le jardin du patron (du -duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne). On dit qu'il y a cinq ou six -cents bonnets bleus en Bretagne qui auraient bon besoin d'être pendus, -pour leur apprendre à parler. La haute Bretagne est sage, et c'est mon -pays[376].» - - [376] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1675), t. IV, p. 73. - -Elle se trompait. Il est bien vrai que partout Louis XIV triomphait. La -conquête de la Franche-Comté était achevée. Le comte de Schomberg avait -défait les Espagnols et les avait chassés du Roussillon[377]. La flotte -des Hollandais, commandée par Ruyter, avait été repoussée de -Belle-Ile[378] et de la Martinique[379]. Le prince d'Orange, après le -sanglant combat de Senef[380], avait été forcé de lever le siége -d'Oudenarde. Turenne avait battu les Allemands à Ensisheim[381], à -Mulhausen[382], à Turkheim[383]. Vaubrun avait pris Dachstein[384]. -Vivonne, après avoir dispersé l'armée navale d'Espagne, était entré dans -Messine[385] et d'Estrades avait mis une garnison dans la citadelle de -Liége[386]. Dinan s'était rendu au maréchal de Créquy[387], Huy au -marquis de Rochefort[388], Limbourg au duc d'Enghien[389]. La Suède fait -une diversion en faveur de la France[390]. Les colonies nouvellement -fondées prospèrent, et le roi nomme le premier évêque de Québec[391]. -Sobieski s'assied sur le trône de Pologne par l'influence de Louis XIV, -et la femme de la cour du grand monarque qu'il avait épousée devient -reine de la Pologne[392]. Enfin madame de Sévigné écrivait: «Rien -n'égale le bonheur des Français.» Et cependant c'est alors qu'il y eut -des révoltes alarmantes en Guienne et en Bretagne, et qu'on craignit -pour la Normandie, où les ennemis de la France entretenaient des -intelligences. L'accroissement des impôts et la nécessité d'appesantir -le joug du despotisme, qui en était la conséquence, furent la cause de -ces troubles. Les dépenses de la guerre, les constructions de -Versailles, le luxe de la cour, les largesses faites aux courtisans, aux -maîtresses, aux ministres forcèrent Colbert, qui avait aussi part à ces -largesses, de recourir à des taxes inaccoutumées, nuisibles à -l'agriculture et au commerce. On afferma ces nouveaux impôts à des -traitants, qui les rendaient, par leurs exactions, plus odieux au -peuple. Les taxes sur le papier timbré et sur la vaisselle d'étain -offensèrent surtout la Guienne; celles sur le tabac parurent -intolérables aux paysans bretons[393]. Ces mécontentements étaient -sourdement excités par les parlements, que Louis XIV avait contraints -(février 1673) à enregistrer sans délibération ses édits avant de -s'occuper d'aucune autre affaire; ce qui les réduisait à n'être plus que -des cours de justice, et leur ôtait toute importance politique. Le feu -de la rébellion était aussi attisé par les membres du tiers état, qui -étaient punis par l'exil ou par la prison s'ils se permettaient de -parler avec liberté dans les assemblées provinciales ou lorsqu'ils se -montraient opposés aux demandes du gouvernement. Le duc de Chaulnes, -qu'on avait tiré du congrès de Cologne pour l'envoyer dans son -gouvernement de Bretagne, avait averti Colbert du danger que courait -l'ordre public si on ne renonçait pas à l'exécution stricte et -rigoureuse des impôts, si on ne remédiait pas aux vexations des -traitants. Mais Colbert, qui voulait partout une comptabilité uniforme, -répondit que les édits étaient exécutés en Languedoc et en Bourgogne; et -il enjoignit au duc de Chaulnes de faire en sorte qu'il en fût de même -en Bretagne[394]. Comme il y avait eu une légère émeute à Rennes, on -donna ordre aux archers de Normandie de se rendre dans cette ville. De -Chaulnes écrivit que l'exécution d'une telle mesure était le moyen de -faire soulever Rennes et toute la province. Il espérait, si on révoquait -cet ordre, pouvoir assurer la tranquillité. Il était parvenu à la -rétablir sans rigueur et sans violence. «Il n'y a, écrivait-il, qu'en -l'évêché de Quimper où les paysans s'attroupent tous les jours; et toute -leur rage est présentement contre les gentilshommes, dont ils ont reçu -de mauvais traitements[395]. Il est certain que la noblesse a traité -fort rudement les paysans; ils s'en vengent présentement, et ont exercé -déjà, vers cinq ou six, de très-grandes barbaries, les ayant blessés et -pillé leurs maisons, et même brûlé quelques-unes[396].» Le duc de -Chaulnes ne se maintint pas longtemps dans ces dispositions -bienveillantes; il y eut, le 18 juillet[397], une nouvelle émeute à -Rennes, et madame de Sévigné la raconte ainsi à sa fille: - - [377] _Relation de ce qui s'est passé en Catalogne_, 1678, in-12, - Paris, Quinet, 194 pages. Il prit Bellegarde le 27 juillet 1675. - - [378] Le 28 juin 1674. - - [379] Le 21 juillet 1674. Ruyter avait quarante-six vaisseaux. - - [380] Le 11 août 1674. - - [381] Le 4 octobre 1674. - - [382] Le 29 décembre 1674. - - [383] Le 5 janvier 1675. - - [384] Le 29 janvier 1675. - - [385] Le 11 février 1675. - - [386] Le 27 mars 1675. - - [387] Le 29 mai 1675. - - [388] Le 6 juin 1675. - - [389] Le 21 juin 1675. - - [390] Vers le milieu de janvier 1675. - - [391] Le 23 avril 1675. - - [392] Le 21 mai 1674. - - [393] _Nouvelles ou Mémoires historiques_, in-12 (par mad. - Daulnois), t. I, p. 185 et 186. - - [394] FORBONNAIS, _Recherches sur les finances de la France_, - édit. de 1758, in-12, t. II, p. 105, 123, 131.--CLÉMENT, _Hist. - de Colbert_, p. 344, 348, 365. - - [395] Le duc DE CHAULNES, _Lettres à Colbert_ (30 juin 1675), - dans DEPPING, _Correspondance administr. sous le règne de Louis - XIV_, in-4º, 1850, p. 54, 348, 545, 546, 561.--CLÉMENT, _Histoire - de la vie et de l'administration de Colbert_, in-8º, p. 370. - - [396] Le duc DE CHAULNES, dans DEPPING, _Correspondance - administrative de Louis XIV_, 1850, in-4º, t. I, p. 547. - - [397] CLÉMENT, _Vie de Colbert_, p. 371. - -«On a recommencé, dit-elle, à piller un bureau à Rennes; madame de -Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les jours. On -me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont -retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que, si -les troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame de -Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop -vrai qu'on doit envoyer des troupes; et on a raison de le faire, car, -dans l'état où sont les choses, il ne faut pas de remèdes anodins[398].» - - [398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675), t. III, p. 459, édit. - G.; t. III, p. 334, édit. M.--FEUQUIÈRES, _Lettres inédites_, - 1845, in-8º, t. II, p. 169. - -La légèreté avec laquelle madame de Sévigné parle des souffrances du -peuple blesse avec raison les sentiments des lecteurs modernes et lui a -été souvent reprochée. Il est bien vrai que, redoutant pour ses amis et -pour elle-même les suites de la révolte, elle désirait qu'elle fût -réprimée avec énergie; mais elle blâmait, elle détestait la tyrannie qui -rendait cette répression nécessaire et les cruelles rancunes du -gouverneur, son ami. Cette insensibilité qui nous surprend n'est -qu'apparente, et le ton léger avec lequel elle s'exprime est une amère -ironie. Nombre de fois, dans sa correspondance, elle manifeste toute -l'indépendance d'une janséniste, d'une ancienne frondeuse, du parti sous -les drapeaux duquel avaient lutté, avaient combattu les Condé, les la -Rochefoucauld, les Retz, qui étaient restés ses amis. Elle se moque et -elle bafoue la servilité des courtisans, l'immoralité des gens d'Église, -l'avidité des ministres et des gens en place, la facilité des états de -Bretagne à prodiguer l'argent des contribuables; et, malgré son -admiration sincère pour Louis XIV, elle déteste en lui son arrogante -domination et sa dureté despotique. - -«La royauté (écrit-elle à madame de Grignan) est établie au delà de ce -que vous pouvez vous imaginer; on ne se lève plus, on ne regarde plus -personne. L'autre jour, une pauvre mère tout en pleurs, qui a perdu le -plus joli garçon du monde, demandait cette charge à Sa Majesté, elle -passa. Ensuite, et tout à genoux, cette pauvre madame de Froulay (elle -réclamait le prix de la charge de maréchal des logis qu'elle avait -achetée pour son fils, tué à la guerre) se traîna à ses pieds, lui -demandant avec des cris et des sanglots qu'elle eût pitié d'elle: Sa -Majesté passa sans s'arrêter[399].» - - [399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 août 1675), t. IV, p. 46, édit. G.; - t. III, p. 21, édit. M.; t. II, p. 58, édit. de la Haye, 1726, - in-4º. - -Madame de Sévigné annonce ainsi le prochain départ du roi: «Je vous ai -mandé, ma très-chère, comme nos folies de Bretagne m'arrêtaient pour -quelques jours. M. de Forbin (le bailli de Forbin, capitaine-lieutenant -de la première compagnie des mousquetaires et lieutenant général) doit -partir avec six mille hommes pour punir notre Bretagne, c'est-a-dire la -ruiner. Ils s'en vont par Nantes; c'est ce qui fait que je prendrai la -route du Mans avec madame de Lavardin.» Cependant elle se décida à -passer par Nantes, et put se convaincre qu'on faisait plus que ruiner la -province[400]. - - [400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 472, édit. - G.; t. III, p. 345, édit. M. - -«Nos pauvres Bas-Bretons (mande-t-elle à sa fille quand elle fut arrivée -au terme de son voyage) s'attroupent quarante, cinquante par les champs; -et dès qu'ils voient les soldats ils se jettent à genoux, et disent _Mea -culpa_; c'est le seul mot de _français_ qu'ils sachent, comme nos -Français disaient qu'en Allemagne le seul mot de _latin_ qu'on disait à -la messe, c'était _Kyrie, eleison_. On ne laisse pas de pendre ces -pauvres Bas-Bretons; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les -dépêche[401].» - - [401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 113, édit. - G; t. IV, p. 6, édit. M. - -C'est alors même que madame de Sévigné annonce qu'on a fait filer les -troupes en Bretagne et que M. de Pomponne a donné à M. de Forbin les -noms des terres de son fils pour qu'elles fussent ménagées qu'elle fait -connaître à sa fille les affreuses conséquences de l'énormité des taxes -dans les provinces, dans la capitale, dans les villes, aussi bien que -dans les campagnes. «Voici, dit-elle, une petite histoire qui se passa -il y a trois jours. Un pauvre passementier, dans le faubourg -Saint-Marceau, était taxé à dix écus pour un impôt sur les maîtrises; il -ne les avait pas. On le presse et represse; il demande du temps, on le -lui refuse; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se -vit en cet état, la rage s'empara de son cœur; il coupa la gorge à -trois de ses enfants qui étaient dans sa chambre; sa femme sauva le -quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet; il sera pendu -dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir c'est de n'avoir pas -tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé. Songez, ma fille, que cela est -vrai comme si vous l'aviez vu, et que depuis le siége de Jérusalem il ne -s'est pas vu une telle fureur[402].» - - [402] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 472-73, - édit. G.; t. III, p. 345, édit. M. - -L'assise des états de Bretagne s'ouvrit, cette année, le 9 novembre -(1675), dans la salle des Jacobins de Dinan; elle fut close le 12 -décembre. Les trois millions demandés au nom du roi et les -gratifications au duc de Chaulnes, au marquis de Lavardin et à l'évêque -de Saint-Malo (président de l'Église), etc., furent accordés sans -difficulté. Cependant, malgré la terreur qui pesait sur les états, ils -osèrent envoyer des commissaires au roi, pour s'opposer à ce qu'on mît -en Bretagne des troupes en quartier d'hiver: ils représentèrent que -c'était une mesure illégale et contraire aux droits et aux franchises de -la province. Je transcrirai ici ce qui est dit à ce sujet dans le -procès-verbal de l'assise sur la réponse faite au nom du roi: - -«_Du 10 décembre 1675._ Monseigneur le duc de Chaulnes est entré en -l'assemblée, et a dit qu'ayant écrit à Sa Majesté que la province était -alarmée de ce que Sa Majesté, au préjudice des contrats faits entre Sa -Majesté et elle, y avait envoyé des troupes en quartier d'hiver, il -avait reçu une lettre de Sa Majesté par laquelle elle l'assurait que ce -qu'elle en avait fait était par nécessité, se trouvant chargée d'une -infinité de troupes qu'elle avait été obligée de distribuer dans les -provinces; que cela ne tirerait à conséquence, et que Sa Majesté -conserverait toujours les priviléges de la province[403].» - - [403] _Recueil ms. de la Bibl. nat. de la tenue des états de - Bretagne_, p. 379. - -Madame de Sévigné cette fois, animée d'un vrai patriotisme breton, fait -bien ressortir tout ce que cette réponse à la protestation avait de -dérisoire, et montre en même temps combien elle ressentait vivement le -malheur des populations; mais quoiqu'elle blâme ses amis, ce n'est pas -sur eux qu'elle dirige les traits les plus acérés de sa critique. -Ceux-ci, le duc de Chaulnes et le marquis de Lavardin étaient cependant -les premiers exécuteurs des ordres du roi et de ses ministres; mais, -dans les intervalles de ces orages passagers de la politique, les deux -premiers couvraient madame de Sévigné de leur protection et la -garantissaient de toutes vexations: dans les temps calmes, ils la -comblaient de soins, de louanges, de politesse, et ils ajoutaient -infiniment aux agréments de son séjour aux Rochers. Elle n'accusait pas -non plus d'Harouis, qui, en qualité de trésorier des états, était le -surintendant des finances, le Fouquet de la Bretagne; de même que -Fouquet, fastueux, grand, généreux, prodigue des richesses, peu -scrupuleux sur les moyens d'en acquérir, et, comme lui, se précipitant -aussi par la ruine dans la prison. Madame de Sévigné ne voyait en -d'Harouis qu'un parent qui lui était dévoué, qu'un ami désintéressé, -toujours prêt à venir à son secours dans tous ses embarras d'affaires; -et elle avait autant d'amitié pour lui qu'elle en avait eu pour -Fouquet, avec plus d'admiration encore[404]. - - [404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 112, - édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M.--Sur d'Harouis, voy. 4e partie, - 29, 33. - -C'est sur un autre parent des Sévigné, sur Sébastien de Guémadeuc, -évêque de Saint-Malo, qu'elle se plaît à épancher tout le fiel de sa -censure. Cependant il n'avait eu que la plus petite part aux maux dont -elle se plaignait; il avait été envoyé en qualité de commissaire près du -roi pour faire des représentations contre la mise des troupes en -quartier d'hiver, et avait eu le malheur de rapporter cette réponse dont -elle se plaint avec juste raison. Quoique cette fois les états se -tinssent loin d'elle, elle était parfaitement bien informée de tout ce -qui s'y passait, et elle en instruit madame de Grignan. - -«Voici, dit-elle, des nouvelles de notre province; j'en ai reçu un fagot -de lettres: les Lavardin, les Boucherat et les d'Harouis me rendent -compte de tout. M. de Harlay demanda trois millions[405], chose qui ne -s'est jamais donnée que quand le roi vint à Nantes; pour moi, j'aurais -cru que c'eût été pour rire. Ils promirent d'abord, comme des insensés, -de les donner; et en même temps M. de Chaulnes proposa de faire une -députation au roi pour l'assurer de la fidélité de la province et de -l'obligation qu'elle lui a d'avoir bien voulu envoyer des troupes pour -la remettre en paix, et que sa noblesse n'a eu aucune part aux désordres -qui sont arrivés. M. de Saint-Malo se botte aussitôt pour le clergé; -Tonquedec voulait aller pour la noblesse; mais M. de Rohan (président -des états) a voulu aller, et un autre pour le tiers[406]. Ils passèrent -tous trois avant-hier à Vitré; il est inouï qu'un président de la -noblesse ait jamais fait une pareille course... On ne voit point l'effet -de cette députation; pour moi, je crois que tout est réglé et joué, et -qu'ils nous rapporteront quelque grâce. Je vous le manderai; mais -jusqu'ici nous n'en voyons pas davantage[407].» - - [405] Dans le procès-verbal de l'assise de ces états, il est dit - simplement, sous la date du 11 novembre 1675: «MM. les - commissaires sont rentrés... M. de Harlay a demandé trois millions - pour le roy, et les états les ont accordés.» _Recueil_, etc., ms. - de la Bibl. nat., p. 377. - - [406] Cet autre, que madame de Sévigné ne daigne pas nommer, - était M. de la Gascherie-Charette, maire de Nantes. (_Rec. ms._, - p. 377.) - - [407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 210, édit. - G.; t. IV, p. 90, édit. M. - -Puis elle continue trois semaines après, et dit: - -«M. de Lavardin est mon résident aux états; il m'instruit de tout; et -comme nous mêlons quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui -avais mandé, pour lui expliquer mon repos et ma paresse ici: - - .... D'ogni oltraggio e scorno - La mia famiglia e la mia greggia illese - Sempre qui fur, ne strepito di Marte - Ancor turbò questa remota parte[408]. - - [408] TASSO, _Ger. liber._, canto VII, st. 8. Mad. de Sévigné - venait alors de relire le Tasse avec Charles de Sévigné, comte de - Montmoron, doyen du parlement de Bretagne, parent des Sévigné, - homme d'esprit, grand amateur de devises et qui faisait des vers. - Voyez les lettres du 17 novembre 1675, du 20 octobre 1675 et du - 15 septembre 1680. Le comte de Montmoron mourut le 30 septembre - 1684 (voyez la lettre du 4 octobre 1684). - -«A peine ma lettre a-t-elle été partie qu'il est arrivé à Vitré huit -cents cavaliers, dont la princesse (de Tarente) est bien mal contente: -il est vrai qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme -dans un pays de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles -VIII et Louis XII. Les députés sont revenus de Paris; M. de Saint-Malo, -qui est Guémadeuc, votre parent, et sur le tout une _linote mitrée_, -comme disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des -bontés du roi et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues pour -lui, sans faire attention à la ruine de la province, qu'il a apportée -agréablement avec lui; ce style est d'un bon goût à des gens pleins, de -leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa Majesté est -contente de la Bretagne et de son présent; qu'elle a oublié le passé, et -que c'est par confiance qu'on envoie ici huit mille hommes, comme on -envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire[409].» - - [409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1675), t. IV, p. 236, édit. - G.; t. IV, p. 113, édit. M. - -Et précédemment elle avait dit: - -«Nos députés, qui étaient courus si extravagamment porter la nouvelle du -don, ont eu la satisfaction que notre présent a été reçu sans chagrin; -et, contre l'espérance de toute la province, ils reviennent sans -rapporter aucune grâce. Je suis accablée des lettres des états; chacun -se presse de m'instruire: ce commerce de traverse me fatigue un peu. On -tâche d'y réformer les libéralités et les pensions, et l'on reprend de -vieux règlements qui couperaient tout par la moitié; mais je parie qu'il -n'en sera rien; et comme cela tombe sur nos amis les gouverneurs, -lieutenants généraux, commissaires du roi, premiers présidents et -autres, on n'aura ni la hardiesse ni la générosité de rien -retrancher[410].» - - [410] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 222, édit. - G.; t. IV, p. 101, édit. M. - - -Elle se trompait encore, et elle se trouva bientôt dans l'heureuse -nécessité d'annoncer à sa fille qu'elle a trop mal jugé ses -compatriotes. - -«Nos états sont finis[411]; il nous manque neuf cent mille francs de -fonds; cela me trouble à cause de M. d'Harouis. On a retranché toutes -les pensions et qualifications à moitié. M. de Rohan n'osait, dans la -tristesse où est cette province, donner le moindre plaisir; mais M. de -Saint-Malo, _linote mitrée_, âgé de soixante ans, a commencé, vous -croyez que c'est les prières de quarante heures; c'est le bal à toutes -les dames et un grand souper: ç'a été un scandale public. M. de Rohan, -honteux, a continué. C'est ainsi que nous chantons en mourant, -semblables au cygne; car mon fils le dit, et il cite l'endroit où il l'a -lu: c'est sur la fin de Lucrèce[412].» - - [411] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), p. 252, édit. G.; t. - IV, p. 128. - - [412] Il y a dans toutes les éditions de Sévigné Quinte-Curce; - mais il est certain qu'il faut lire Lucrèce (Lucretius Carus), - qui en effet, au vers 547 du IVe chant de son poëme, parle du - chant du cygne. Quinte-Curce n'en fait pas mention, et les autres - auteurs qui en ont parlé sont Callimaque, Eschyle, Théocrite, - Euripide, Ovide, Properce. - -Ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle manifestait ces sentiments, -c'était encore dans les visites qu'elle faisait à Vitré et dans les -cercles de hauts personnages des états, dans ses entretiens avec la -femme du gouverneur, la duchesse de Chaulnes; et elle applaudissait aux -discours de son fils, qui soutenait les mêmes opinions[413]. Pour ce -dernier, ce n'était pas le moyen d'avancer ni d'être bien en cour; mais, -indépendamment des motifs de bien public et d'intérêt particulier qui -faisaient désapprouver à madame de Sévigné la facilité des députés de -Bretagne à voter d'aussi fortes contributions sur le pays où elle avait -sa plus grande propriété, une autre cause agissait fortement sur elle: -c'était l'amitié qu'elle avait pour d'Harouis, son cousin germain, qui -avait contracté mariage avec Madeleine de Coulanges, morte en 1662. La -mauvaise situation pécuniaire de ce financier était un secret qui -commençait à se divulguer, et l'on doutait qu'il pût réaliser la somme -de trois millions qui avait été votée. - - [413] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p 114, édit. - M.; t. IV, p. 271, édit. G.--_Ibid._ (22 décembre 1675), t. IV, - p. 270, édit. G.; t. IV, p. 143, édit. M. - -Le 11 décembre, madame de Sévigné avait écrit à sa fille: - -«Je crois que nous ne laisserons pas de trouver ou du moins de promettre -toujours les trois millions, sans que notre ami (M. d'Harouis) soit -abîmé; car il s'est coulé une affection pour lui dans les états qui fait -qu'on ne songe qu'à l'empêcher de périr[414].» Cela était impossible. -D'Harouis était un homme sans ordre, qui se faisait beaucoup de -partisans en donnant l'argent sans compter avec lui-même ni avec l'État. -De l'aveu même de madame de Sévigné (qui changea d'opinion sur son -compte), «cette passion d'obliger tout le monde sans mesure et sans -raison, offusquant toutes les autres, le rendait injuste[415].» -L'affection qu'on avait pour lui, dont parle madame de Sévigné, était -grande, et l'empêcha de faire faillite à cette époque où sa perte -paraissait certaine[416]. Mais en fermant les yeux sur son désordre on -rendit son malheur plus infaillible, et on fit perdre beaucoup d'argent -à la province. Il put cependant vivre ainsi durant douze ans encore, et -était devenu le créancier de madame de Sévigné[417]; mais en 1687 il fut -fait un nouveau règlement général par les états de Bretagne réunis à -Saint-Brieuc, afin de remédier aux abus qui s'étaient introduits pendant -les années de négligence; et le chapitre XIV de ce règlement, concernant -uniquement le trésorier général et ses commis, soumit ces comptables à -un contrôle rigoureux[418]. D'Harouis se trouva dans l'impossibilité de -rendre ses comptes. C'est alors que l'on nomma la Briffe, conseiller -d'État[419], pour examiner la gestion du trésorier des états de -Bretagne, qui fut arrêté et interrogé; et c'est peu de temps après que -la Fontaine, écrivant au prince de Conti, lui disait[420]: - - La Briffe est chargé des affaires - Du public et du souverain. - Au gré de tous il sut enfin - Débrouiller ce chaos de dettes - Qu'un maudit compteur avait faites. - - [414] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit. - G.; t. IV, p. 119, édit. M. - - [415] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1690), t. X, p. 267, édit. - G. Conférez cette lettre avec celle du 24 septembre 1675, t. IV, - p. 7, édit. M.; t. IV, p. 114, édit. M.--_Ibid._ (29 janvier - 1692), t. IX, p. 326, édit. M.--_Ibid._ (19 février 1690), t. IX, - p. 364, édit. M. - - [416] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 90, édit. - M. - - [417] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1684), t. IV, p. 139, édit. M. - - [418] _Registre ms. de la tenue des états de Bretagne de_ 1629 à - 1703. (Bl.-Mant., 75, p. 472, ch. XIV du règlement intitulé _du - Trésorier des états et de ses commis_, ms. de l'Institut.) - - [419] _Lettres inédites de madame de_ GRIGNAN _à son mari_; - Paris, décembre 1830, p. 11 (12 p. publiées par M. Monmerqué). - - [420] LA FONTAINE, _Œuvres_, Paris, Lefèvre, 1827, t. VI, p. - 180. (Lettre au prince de Conti, novembre 1689.) - -D'Harouis, _ce maudit compteur_, fut complétement ruiné et mis à la -Bastille, où il mourut le 10 novembre 1699[421]. Il justifia, dans sa -disgrâce, la tendresse que madame de Sévigné avait pour lui. D'Harouis a -joui du bonheur bien rare de conserver dans l'infortune les amis qu'il -s'était acquis dans sa prospérité; et Saint-Simon, dans ses -Mémoires[422], fait à ce sujet cette remarque: «C'est, je crois, -l'unique exemple d'un comptable de deniers publics avec qui ses maîtres -et tout le public perdent sans que sa probité en ait reçu le plus léger -soupçon. Les perdants même le plaignirent; tout le monde s'affligea de -son malheur; ce qui fit que le roi se contenta d'une prison perpétuelle. -Il la souffrit sans se plaindre, et la passa dans une grande piété, fort -visité de beaucoup d'amis et secouru de plusieurs.» Presque toujours la -religion recevait dans ses bras les hommes de ce siècle, les consolait -dans leur infortune et, par l'attente du bonheur éternel, les rattachait -à la vie! - - [421] Voyez extrait du _Journal de France_ dans la note de M. - Monmerqué sur SÉVIGNÉ, t. X, p. 227, édit. 1820, in-8º. - - [422] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 372. - - - - -CHAPITRE X. - -1675-1676. - - L'opinion du peuple se tourne contre Louis XIV, et attribue les - malheurs publics à ses amours avec madame de Montespan.--Le parti - religieux cherche à se séparer d'elle.--Un prêtre refuse - l'absolution à madame de Montespan.--Le curé et Bossuet sont - consultés, et déclarent tous deux que le prêtre a fait son - devoir.--Bossuet et Bourdaloue profitent de cette circonstance pour - persuader au roi et à madame de Montespan de se séparer.--Ils le - promettent.--Le roi et madame de Montespan communient tous deux le - jour de la Pentecôte.--Le roi écrit à Colbert pour qu'il pourvoie - aux dépenses de madame de Montespan, et fasse en sorte de la - distraire.--Elle construit Clagny.--Le roi revient de l'armée, et - ordonne que madame de Montespan soit réintégrée à Versailles, mais - avec l'intention de ne pas renouer son commerce avec elle.--Madame - de Montespan cherche à le faire changer de résolution.--Elle y - parvient.--Son triomphe est complet.--La cour reprend sa splendeur - et ses plaisirs.--Racine fait jouer _Iphigénie_.--Boileau compose - l'épître à Seignelay contre les flatteurs.--On rejoue l'opéra de - _Thésée_.--Le ministre de Pomponne mène madame de Sévigné à ce - spectacle.--Vers du Prologue: ils sont tout entiers à la louange du - roi. - - -Madame de Sévigné, en donnant à sa fille de désastreuses nouvelles, -ajoute: «Le peuple dit que c'est à cause de _Quantova_ (madame de -Montespan[423].» - - [423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit. - G.; t. III, p. 338, édit. M. - -Ce peu de mots nous apprend que l'opinion publique, qui s'était montrée -si favorable à la jeunesse de Louis XIV, se tournait contre lui. Ses -amours avec la Vallière, sur lesquelles se reflétaient les premiers -rayons de sa gloire, avaient trouvé plus de sympathie que de blâme. La -mémoire de Henri IV, plus récente et plus populaire que celle de saint -Louis, avait habitué la nation à considérer le libre commerce avec la -beauté comme un des priviléges et presque une des qualités d'un roi -français. Mais la prolongation des guerres engagea de plus en plus le -gouvernement dans la voie du despotisme. Par les impôts excessifs les -fortunes privées furent anéanties, et les populations appauvries par le -sang versé sur les champs de bataille. Les provinces étaient -mécontentes, et ne pouvaient pardonner à Louis XIV son luxe, ses -prodigalités et le scandale de sa liaison avec une femme mariée. Il se -forma à la cour un parti composé d'hommes sincèrement attachés au -monarque et à la monarchie, dans l'espoir d'opérer une réforme -salutaire. Ce parti, qu'on pouvait appeler le parti pieux, parce que ses -principaux chefs se faisaient remarquer par leur zèle pour la religion, -était peu considérable; mais il était puissamment soutenu par les -dignitaires ecclésiastiques et par le contraste que présentaient alors -les mœurs sévères des magistrats, des bourgeois industrieux, économes -et rangés et la classe licencieuse, besoigneuse, des nobles grands -seigneurs, des courtisans et des militaires. Dès que ce parti s'aperçut -que la pensée du salut acquérait tous les jours plus de force dans -l'esprit du roi, il espéra le rendre tout entier à sa _bonne petite -Espagnole_, à la reine, que, par intérêt pour sa dynastie, par -attachement, par conscience d'honnête homme, le roi n'avait jamais -entièrement négligée[424]. Bourdaloue et Bossuet, qui donnaient les -appuis de la raison à la foi, et à la piété la chaleur du sentiment, -considéraient tous deux comme l'acte le plus méritoire envers Dieu et le -plus utile à l'humanité, de soumettre aux préceptes de la religion et -aux lois de l'Église le plus puissant souverain du monde. Ils -employaient pour y parvenir tous les moyens qui n'étaient pas -incompatibles avec leurs scrupules religieux. La victoire qu'ils avaient -remportée sur la Vallière leur permettait d'en espérer une plus décisive -encore; mais ce second triomphe était plus difficile à obtenir. Ils -n'avaient pas, il est vrai, à combattre dans Montespan ce sentiment -profond, inaltérable, sincère, désintéressé qui faisait de la Vallière -une victime disposée à quitter la vie plutôt qu'à renoncer à son amour; -mais cet amour de la Vallière était sans joie, sans consolation, sans -espérance, et torturait le cœur de celle qu'il subjuguait, par le -supplice incessant de la jalousie. On put donc persuader à cette -infortunée qu'elle échapperait au désespoir en se jetant au pied de la -croix, et que là le calme de ses sens, les extases de l'amour divin lui -feraient anticiper, dès cette vie même, les pures délices que Dieu, dans -la vie éternelle, réserve à ses élus. - - [424] MADAME, duchesse d'Orléans, _Fragments de lettres_, 1788, - in-12, t. I, p. 175, 176.--_Mémoires_, édit. 1732, in-8º, p. 45 - et 90--_Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, ch. V, p. 166. - -Bien différente était Montespan, qui, en devenant la maîtresse de Louis -XIV, avait moins cédé à l'amour qu'à la séduction. Si, en public, elle -se conformait à tout ce qu'exigeaient d'elle l'étiquette de la cour et -son titre de dame d'honneur; quand Louis était chez elle, le roi -disparaissait, elle ne voyait plus que l'amant. Voluptueuse et tendre, -capricieuse et fière, par sa conversation pleine d'à-propos, de verve et -de gaieté, par ses saillies, qu'on n'oublie pas et qu'on répète, elle ne -permettait pas à l'ennui de se glisser dans ces longs tête-à-tête. Elle -satisfaisait son amour-propre et la haute opinion que Louis XIV avait de -lui-même en faisant ressortir par des mots piquants les ridicules et les -faiblesses de ceux qui l'approchaient. Elle avait avec lui des rapports -de ressemblance dans ses qualités et dans ses défauts, qui devaient -contribuer à la force et à la durée de leur mutuel attachement. Comme -lui elle aimait le faste, le luxe et la grandeur; plus que lui elle -avait le goût et le sentiment des arts et de la poésie; elle prenait -intérêt à tout ce qui pouvait augmenter la gloire de la France, et ses -idées sur la politique et les affaires d'État étaient justes et élevées. -De toutes les femmes que Louis XIV a aimées, elle fut certainement la -seule qui obtint sur lui un véritable empire, la seule qui força les -ministres à compter avec elle, la seule qui ait osé combattre les -préventions justes ou injustes du monarque tout-puissant et qui, en -toute circonstance, ait lutté courageusement en faveur de ses amis ou de -ceux qu'elle avait pris sous sa protection. Aussi fut-elle, de toutes -les maîtresses de Louis XIV, la seule que les courtisans aient -regrettée. - -Montespan était encore trop enivrée de l'orgueilleux plaisir de l'avoir -emporté sur sa rivale pour qu'on pût espérer que ses scrupules lui -donnassent la force de rompre ses liens. Ceux qui entreprenaient de -faire d'elle une maîtresse répudiée et de lui ôter le seul dédommagement -du sacrifice de son honneur, sacrifice que la noble fierté de sa -naissance et les vertueux penchants de sa jeunesse lui avaient rendu -pénible[425], ceux-là devenaient nécessairement ses ennemis déclarés. En -travaillant à la conversion de la Vallière lorsque Louis XIV était épris -de Montespan, on n'avait pas la crainte de déplaire et de s'attirer une -disgrâce à laquelle personne alors n'était insensible; mais la pieuse -ligue qui entreprenait d'enlever au roi celle qui le charmait par son -esprit autant que par ses grâces et sa beauté pouvait craindre les -terribles effets de son ressentiment. - - [425] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. V, p. - 403. - -Les hommes religieux qui formaient cette ligue ne pouvaient être retenus -par de telles considérations; ils savaient que Louis et Montespan, en -cédant à la force de leur passion, ne renonçaient pas pour cela à -l'héritage de Jésus-Christ, mais qu'ils considéraient comme un privilége -de leur rang de pouvoir s'écarter de quelques-uns de ses divins -commandements, pourvu qu'ils se soumissent à ceux plus impérieusement -exigés par l'Église. Cette aberration, qui leur était commune avec un -grand nombre de catholiques peu fervents, moins élevés qu'eux en -dignités, ne les aveuglait pas au point qu'à l'approche des grandes -fêtes leur conscience ne fût troublée et leur repos intérieur détruit -par de puissants scrupules. - -Le jeudi saint 11 avril (1675), madame de Montespan se présenta au -tribunal de la pénitence devant un prêtre de sa paroisse, se croyant -assurée d'obtenir l'approbation nécessaire pour communier le jour de -Pâques (14 avril). Le prêtre[426] lui refusa l'absolution. L'orgueil de -Montespan fut révolté d'une telle audace. Elle s'en plaignit au roi, -qui fit venir le curé[427]. Celui-ci déclara que le prêtre avait fait -son devoir. Le roi appela près de lui Bossuet; et Bossuet non-seulement -approuva la conduite du prêtre, mais il dit au roi que l'Église avait -toujours décidé[428] «que, dans des circonstances semblables, une -séparation entière et absolue était une disposition indispensable pour -être admis à la participation des sacrements.» Le roi fut singulièrement -troublé en apprenant, de la bouche du prélat qui avait toute sa -confiance, qu'alors qu'il se disposait à affronter à la guerre de -nouveaux périls il ne pouvait faire ses pâques, à moins de se soumettre -aux décisions de L'Église. Bossuet saisit cette occasion pour agir -fortement sur l'esprit du monarque: Louis XIV consentit à tout. Le -prélat fut chargé d'aller annoncer à madame de Montespan la résolution -du roi, de faire ses efforts pour la persuader à en prendre -volontairement une semblable et à s'éloigner de la cour. «Mes paroles, -écrivait Bossuet au roi, ont fait verser à madame de Montespan beaucoup -de larmes; et certainement, sire, il n'y a point de plus juste sujet de -pleurer que de sentir qu'on a engagé à la créature un cœur que Dieu -veut avoir. Qu'il est malaisé de se retirer d'un funeste engagement! -Mais cependant, sire, il le faut; ou il n'y a point de salut à -espérer[429].» - - [426] Il se nommait Lecuyer. - - [427] Thibault. - - [428] BOSSUET, _Lettres_, t. XXXVII, p. 86, 92, 98.--DE BAUSSET, - _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, t. II, p. 45 et 55. - - [429] BOSSUET, _Œuvres_, t. XXXVII, p. 82 et suiv. - -Madame de Montespan parut décidée à se conformer aux intentions du roi -et comme lui se soumettre aux injonctions de Bossuet. Elle se retira à -Clagny, et Louis XIV s'empressa de donner des ordres à Colbert[430] pour -qu'il pourvût à toutes les dépenses qu'elle voudrait y faire. Le roi -enjoignit au ministre de prévenir les désirs de celle qu'il lui était si -pénible d'affliger et de lui procurer toutes sortes de distractions. -Madame de Montespan usa largement des dons du roi. A l'aide de Mansart -et de Le Nôtre et des habiles artistes qu'ils appelèrent à leur aide, -elle fit de Clagny un magnifique séjour, une miniature de Versailles; et -les sommes auxquelles Colbert dut pourvoir pour cette résidence -excédèrent de beaucoup celles que le roi avait, l'année précédente, paru -honteux d'exiger du sage administrateur de ses finances. Par une lettre -écrite de son camp près de Dôle[431], Louis XIV donnait ordre à Colbert -de commander pour madame de Montespan un collier de belles perles, des -boucles d'oreilles, des bracelets, des boutons et des boîtes ornées en -diamants, d'autres en pierres de toutes couleurs. Avant de faire cette -commande, qui est minutieusement détaillée dans sa lettre, Louis XIV -commence par dire au ministre: «Madame de Montespan ne veut pas -absolument que je lui donne des pierreries; cela paraît extraordinaire, -mais elle ne veut pas entendre raison sur les présents. Je veux avoir de -quoi lui prêter à point nommé ce qu'elle désirera.» - - [430] LOUIS XIV, _Lettres_ (28 mai et 8 juin 1675), t. V, p. 533, - 536, 537 des _Œuvres_, 1806, in-8º.--CHAMPOLLION-FIGEAC, - _Documents hist. sur l'hist. de France_, 1843, in-4º. - - [431] Lettre de LOUIS XIV à Colbert (9 juin 1674), dans les - _Documents historiques inédits_ publiés par Champollion-Figeac, - 1843, in-4º, p. 526 et 527. - -Dans sa nouvelle et élégante retraite, madame de Montespan reçut de -fréquentes visites de la reine; toute la cour s'empressa autour d'elle, -et jamais elle ne fut comblée de plus d'honneurs, ne parut jouir de plus -de crédit et de puissance[432] que depuis qu'elle sembla vouloir -renoncer à toutes les grandeurs du monde et à tout attachement -illégitime. - - [432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 14 juin 1675), t. III, p. 416, - 418 et 419, édit. G.; t. III, p. 295, 296 et 297, édit. M. - -Le roi était parti de Saint-Germain le samedi 11 mai, pour rejoindre son -armée de Flandre. Il n'avait pas manqué à la promesse faite à Bossuet, -et il autorisa le prélat à lui écrire pour l'entretenir dans les pieuses -dispositions qu'il lui avait inspirées. Ce fut alors que l'illustre -précepteur de l'héritier du trône transmit au roi lui-même, pour son -usage personnel, des instructions qui sont d'admirables monuments de son -zèle apostolique[433]. Pénétré de l'importance de sa mission, Bossuet -écrivait en même temps au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour moi, -je vous en conjure; et priez-le pour qu'il me délivre du plus grand -poids dont un homme puisse être chargé, et qu'il fasse mourir tout -l'homme en moi, pour n'agir que pour lui seul[434].» - - [433] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, t. II, - p. 52, 54 et 55, liv. V, VIII, IX et X.--BOSSUET, _Œuvres_, t. - XXXVII, p. 52. - - [434] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, p. 49 - (lettre du 20 juin 1675). - -Bossuet, qui comprenait que le succès de cette grande œuvre dépendait -principalement de madame de Montespan, ne la négligeait pas. Il écrivait -au roi, à son sujet: «Je vois autant que je puis madame de Montespan, -comme Votre Majesté me l'a commandé. Je la trouve assez tranquille; elle -s'occupe beaucoup de bonnes œuvres, et je la vois fort touchée des -vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis à Votre -Majesté. Dieu veuille les mettre à tous deux dans le fond du cœur et -achever son ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violence, tant -d'efforts que vous avez faits sur vous-même ne soient pas -inutiles[435]!» - - [435] BOSSUET, _Œuvres_, t. XXXVII, p. 92 et 98 (lettre au roi, - 1675). - -Par sa docilité à suivre les conseils de Bossuet, madame de Montespan -put communier le 2 juin, jour de la Pentecôte[436], deux jours avant la -profession de foi de madame de la Vallière[437]. Le roi communia le même -jour, dans son camp de Latines[438], «avec beaucoup de marques de -piété,» dit Pellisson. Il avait près de lui son nouveau confesseur. -C'était le P. la Chaise, jésuite. La Chaise était un gentilhomme, âgé de -cinquante-un ans, auteur d'un excellent abrégé de philosophie. On le -disait sévère, et Bossuet avait fondé de grandes espérances sur son -concours: il se trompait. Il eût été mieux servi par le confesseur -janséniste de madame de Sévigné, qui lui refusa de la laisser communier, -comme firent le roi et madame de Montespan, le jour de la Pentecôte, -parce que la préoccupation de sa fille l'empêchait d'être suffisamment à -Dieu; rigueur que madame de Sévigné approuva, en bonne janséniste. «Je -me suis trouvée si uniquement occupée et remplie de vous, dit-elle, -que, mon cœur n'étant capable de nulle autre pensée, on m'a -défendu de faire mes dévotions à la Pentecôte; et c'est savoir le -christianisme[439].» - - [436] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p. 411, édit. G.; - t. III, p. 290, édit. M. - - [437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 403, édit. G.; - t. III, p. 283, édit. M. - - [438] PELLISSON, _Lettres historiques_, 1729, in-12 (3 juin - 1675), t. II, p. 276.--SÉVIGNÉ, loc. cit. - - [439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 405, édit. G.; - t. III, p. 285, édit. M. - -Le roi revint, non pas tel qu'il était à son départ: les pieuses -exhortations de Bossuet ne s'étaient pas entièrement effacées de son -esprit. Le prélat avait fait promettre une séparation absolue comme -condition essentielle du salut, et par conséquent demandé, exigé[440] -que madame de Montespan fût expulsée de la cour. A cet égard l'auteur du -_Traité de Philosophie_, le P. la Chaise, se montra moins rigoureux que -Bossuet. Les courtisans amis de madame de Montespan qui étaient à -l'armée avec le roi tournèrent en ridicule l'exigence de l'évêque. -Était-il possible de bannir entièrement de la cour une dame d'honneur de -la reine, que l'exercice de sa charge y attachait nécessairement? Et qui -ne voyait qu'en croyant éviter un scandale le prélat en causait un plus -grand, dont tout le monde se préoccuperait? Le roi, persuadé par ces -discours, se décida à ne pas tenir sa promesse. Bossuet, informé de son -changement de résolution, voulut encore tenter un dernier effort. Il -alla résolument de lui-même au-devant de Sa Majesté, et la joignit à -huit lieues de Versailles. Sans être appelé, Bossuet parut inopinément -devant Louis XIV. Son visage était triste et sévère: «Ne me dites rien! -lui cria le roi dès qu'il l'aperçut de loin. J'ai donné des ordres pour -qu'on préparât au château le logement de madame de Montespan.» - - [440] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1824, in-12, t. II, p. - 60. - -«Le roi (écrit à sa fille madame de Sévigné, qui ignorait tout ce qui -s'était passé entre Bossuet et Louis XIV) arriva dimanche matin à -Versailles (21 juillet 1675); la reine, madame de Montespan et toutes -les dames étaient allées, dès le samedi, reprendre tous leurs -appartements ordinaires. Un moment après être arrivé, le roi alla faire -ses visites. La seule différence, c'est qu'on joue dans les grands -appartements que vous connaissez[441].» Cette différence était grande: -elle indiquait que, bien que la séparation absolue exigée par Bossuet au -nom de l'Église n'eût pas eu lieu, cependant Louis XIV hésitait encore, -et qu'il se contentait de jouir de la présence et de la société d'une -femme dont les grâces, l'enjouement, l'esprit, l'élévation des -sentiments, les sympathies pour sa gloire étaient devenus pour lui un -dédommagement indispensable aux peines et aux soucis de la royauté. Tout -n'était donc pas perdu pour madame de Montespan; et ce qui le prouve -c'est ce qu'écrit madame de Sévigné à sa fille quatre jours après: «La -cour s'en va à Fontainebleau; c'est MADAME qui le veut. Il est certain -que l'_ami de Quantova_ (Louis XIV) a dit à sa femme et à son curé par -deux fois: «Soyez persuadés que je n'ai pas changé les résolutions que -j'avais en partant; fiez-vous à ma parole, et instruisez les curieux de -mes sentiments[442].» - - [441] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 24 juillet 1675), t. III, p. - 456, édit. G.; t. III, p. 331, édit. M.--BUSSY, _Suite des - Mémoires_, ms. de l'Institut, p. 129 et 130 (lettre à madame de - Scudéry, du 20 juillet 1675).--_Supplément aux Mémoires et - Lettres de M. le comte_ DE BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 189. - - [442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 470, édit. G.; t. III, p. - 343, édit. M. - -Dominé par l'influence des habitudes de sa jeunesse, Louis XIV, on le -savait, ne pouvait se contraindre: il s'abandonnait sans résistance et -sans scrupule aux séductions des belles femmes de sa cour, par -lesquelles il était sans cesse assiégé; mais aucune de celles qui -avaient profité des intervalles laissés à ses désirs par les grossesses -ou les courtes absences de madame de Montespan n'avait pu parvenir à -toucher son cœur, à intéresser son esprit. Toutes n'avaient obtenu que -le facile et honteux triomphe d'être pendant quelques mois, ou même -quelques heures, l'objet préféré du caprice des sens; toutes n'avaient -fait que fortifier, par la comparaison, le vif attachement qu'il avait -pour sa maîtresse. Si, par tous les moyens qu'elle possédait d'agir sur -son esprit, elle était restée à la cour dans l'unique but de seconder le -parti religieux et de rendre à la reine son époux, madame de Montespan, -majestueuse et belle, serait devenue l'objet de l'admiration générale; -elle eût exercé sur les affaires d'État une salutaire influence, que, du -vivant de Louis XIV, aucune femme à la cour n'a su obtenir; elle eût -paru incorporée à la gloire du grand siècle comme une divinité -bienfaisante: elle eût régné! - -Telle avait été, après les communions de la Pentecôte, l'espérance du -parti moral et religieux, de Montausier, du maréchal de Bellefonds, des -Colbert, des duchesses d'Albret, de Richelieu. On apprend, par les -lettres de madame de Sévigné, quelle brillante et honorable existence -pour madame de Montespan cet espoir seul avait fait naître. Madame de -Sévigné écrit à sa fille, tandis que le roi était encore à l'armée au -camp de Nerhespen[443]: «Vous jugez très-bien de _Quantova_. Si elle ne -peut point reprendre ses vieilles brisées, elle poussera son autorité et -sa grandeur au-dessus des nues; mais il faudrait qu'elle se mît en état -d'être aimée toute l'année sans scrupule. En attendant, sa maison est -pleine de toute la cour; les visites se font alternativement, et sa -considération est sans bornes.» - - [443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1675), t. III, p. 439, édit. - G.; t. III, p. 314, édit. M.--PELLISSON, _Lettres historiques_ - (28 juin 1675), t. II, p. 334. - -Cependant dès lors même on doutait de la constance du roi et de madame -de Montespan à garder la résolution qu'ils avaient prise. A propos de la -grande-duchesse de Toscane (Marguerite-Louise d'Orléans), qui, après -quinze ans de séjour, avait quitté son mari et venait en France[444] -dans l'espoir de plaire à Louis XIV, le même jour où la vue du saint -sacrement qu'on portait à deux soldats suisses qui allaient être -fusillés comme déserteurs donna au roi l'idée de leur faire grâce[445], -madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je suis persuadée qu'elle aimerait -fort cette _maison_ (c'est-à-dire le cœur du roi), qui n'est point à -louer. Ah! qu'elle n'est point à louer! et que l'autorité et la -considération seront poussés loin si la conduite du retour est habile! -Cela est plaisant, que tous les intérêts de _Quanto_ et toute sa -politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses -amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom. Vous ne -sauriez vous représenter le triomphe où elle est au milieu de ses -ouvriers (à Clagny), qui sont au nombre de douze cents; le palais -d'Appollidon[446] et les jardins d'Armide en sont une légère -description. La femme de son ami solide (_la reine_) lui fait des -visites, et toute la famille tour à tour; elle passe nettement devant -toutes les duchesses; et celle qu'elle a placée (_madame de Richelieu_) -témoigne tous les jours sa reconnaissance par les pas qu'elle fait -faire[447].» Et, dans une lettre du mois précédent, elle avait écrit: -«La reine alla hier faire collation à Trianon; elle descendit à -l'église, puis à Clagny, où elle prit madame de Montespan dans son -carrosse, et la mena avec elle à Trianon[448].» - - [444] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in - 8º, t. XVIII, chap. XXVI, p. 400. - - [445] Conférez PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juillet 1675), - t. II, p. 344. - - [446] Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Livre de tous les plans, - coupes, profils et élévations du château de Clagny_, 1680, - in-folio.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 499 et - 500. - - [447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit. - M.; t. III, p. 442, édit. G. - - [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 418, édit. - G.; t. III, p. 296. - -La séparation du roi et de madame de Montespan ne pouvait être connue à -la cour sans l'être aussi à Paris et dans la province. Madame de Scudéry -en écrivit en ces termes à Bussy-Rabutin: «Le roi et madame de Montespan -se sont quittés, dit-on, s'aimant plus que leur vie, purement par -principe de religion; on dit qu'elle retournera à la cour sans être -logée au château et sans voir jamais le roi que chez la reine... La -douce et tranquille amitié suffit pour bien remplir un cœur. Pour moi, -je trouve que madame de Montespan aura deux paradis au lieu d'un: elle -sera toujours aimée, et elle saura qu'il n'y aura que Dieu au-dessus -d'elle dans son cœur[449].» - - [449] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE - BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 184-187. - -Mais on apprend, par la réponse de Bussy, que lui ne se laissait point -abuser par ces belles apparences; il en était de même de madame de -Sévigné: elle prévit quel serait le dénoûment de cette amoureuse -épopée. Deux jours après, écrivant encore à sa fille, elle revient sur -cette remarquable visite de la reine à madame de Montespan, et dit: «La -reine fut voir madame de Montespan à Clagny le jour que je vous avais -dit qu'elle l'avait prise en passant; elle monta dans sa chambre, où -elle fut une demi-heure; elle alla dans celle de M. du Vexin[450], qui -était un peu malade, et puis emmena madame de Montespan à Trianon, comme -je vous l'avais mandé. Il y a des dames qui ont été à Clagny: elles -trouvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchantements que -l'on fait pour elle que, pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir -Carthage. La suite de cette histoire ne se ressemblera pas[451].» - - [450] Louis-César de Bourbon, comte du Vexin, second fils de - Louis XIV et de madame de Montespan, né le 20 juin 1672; il - n'avait alors que trois ans. Il avait été légitimé en novembre - 1673, et mourut en 1683. - - [451] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1675), t. III, p. 419, édit. - G.; t. III, p. 297, édit. M. - -Madame de Montespan parut quelque temps vouloir participer à la bonne -résolution du roi et se montrer satisfaite «d'être aimée toute l'année -sans scrupule.» Bossuet lui-même crut à cet effort de sa raison, et -c'est peut-être ce qui le fit relâcher de la décision rigoureuse qu'il -avait donnée, au nom de l'Église, de la nécessité d'une séparation -absolue. Il prononça, dit-on, que rien n'empêchait madame de Montespan -de rester à la cour, d'y remplir sa charge de dame d'honneur de la reine -et d'y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs[452]. - - [452] CAYLUS, _Souvenirs_, collect. des Mémoires relatifs à - l'histoire de France, édit. de Petitot et Monmerqué, 1828, in-8º, - t. LXVI, p. 89.--Et la note de Monmerqué, t. III, p. 269 des - _Lettres de_ SÉVIGNÉ (14 mai 1675). - - -On peut suivre dans les lettres de madame de Sévigné, qui mit toujours -beaucoup d'empressement à se faire initier, autant qu'elle le pouvait, -dans le secret des petits appartements du roi et à en instruire sa -fille, cette phase curieuse de la liaison des amours de Louis XIV et de -madame de Montespan. - -«Toutes les dames de la reine sont précisément celles qui font compagnie -à madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y mange; il y a des -concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est secret; les -promenades en triomphe. Cet air déplairait encore plus à une femme qui -serait un peu jalouse (allusion à la reine); tout le monde est content. -Nous fûmes à Clagny: que vous dirai-je? c'est le palais d'Armide; le -bâtiment s'élève à vue d'œil; les jardins sont faits. Vous connaissez -la manière de Le Nôtre: il a laissé un petit bois sombre qui fait fort -bien; il y a un bois d'orangers dans de grandes caisses; on s'y promène; -ce sont des allées où l'on est à l'ombre; et, pour cacher les caisses, -il y a des deux cotés de petites palissades à hauteur d'appui, toutes -fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins et d'œillets. C'est -assurément la plus belle, la plus surprenante, la plus enchantée -nouveauté qui se puisse imaginer: on aime fort ce bois[453].» - - [453] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 490 et 500, - édit. G.; t. III, p. 361. Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Les - plans, profits et élévations du château de Clagny_, 1680. Voyez - le plan général, qui est le meilleur commentaire de cette lettre. - -Madame de Sévigné avait déjà dit, en parlant de _Quantova_: -«L'attachement est toujours extrême; on en fait assez pour fâcher le -curé et tout le monde, et peut-être pas assez pour elle; car dans son -triomphe extérieur il y a un fonds de tristesse[454].» - - [454] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit. - G.; t. III, p. 346. - -C'est que ce triomphe n'était pas complet. Il ne suffisait pas à madame -de Montespan d'avoir été, contre le vœu de Bossuet et du parti pieux, -réintégrée au château, d'y faire sa charge, d'être estimée et considérée -de la reine et de toute la cour: tous ces honneurs, toute cette pompe ne -pouvaient la distraire de ses désirs. Louis XIV avait trente-sept ans, -madame de Montespan n'en avait que trente, et, comme lui, elle était -encore dans toute la force, dans tout l'éclat de la beauté. La vive -impression du passé pesait trop fortement sur elle et sur le roi pour -que le présent ne leur devînt pas insupportable. Bussy, qui était -instruit de tout par madame de Scudéry, prédisait avec certitude que -madame de Montespan ne pourrait demeurer à la cour que comme maîtresse. -«On ne remporte, disait-il, la victoire sur l'amour qu'en fuyant. Si, -ayant quitté le roi, elle avait encore du plaisir à s'en croire aimée, -elle ne serait pas selon le cœur de Dieu.»--«Il est vrai (ajoutait-il -avec ce solide jugement que donne l'expérience) que le bon sens voudrait -qu'on ne se chargeât point d'une grande passion, puisqu'on sait bien -qu'elle finira avant la mort; mais chacun se flatte; on ne veut pas -trouver des raisons qui empêchent de faire une chose agréable. Il est -certain que l'amitié est bien plus solide; mais il n'y a que des gens -qui ne sont plus propres à l'amour qui en soient capables[455].» - - [455] _Supplément aux Mémoires et Lettres du comte_ DE - BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 185. - - -Habitués depuis longtemps à se comprendre sans proférer une seule -parole, Louis et Montespan connurent par leurs regards, dès les premiers -moments de leur entrevue, que leur amour mutuel s'était accru par -l'absence et par la contrainte. Alors Montespan, par son attitude, ses -paroles, ses manières, annonça qu'elle avait renoncé au rôle froid qu'on -avait voulu lui imposer, et montra la ferme volonté d'être rétablie dans -tous ses droits et dans la double puissance d'amante et de favorite. - -Le roi subissait l'influence de tout le parti pieux. Retenu par la -promesse faite à Bossuet, il résistait encore; mais les charmes -séducteurs de celle dont le son de voix seul suffisait pour l'émouvoir, -les amusants sarcasmes de son brillant esprit, sa folle gaieté, sa -tristesse et ses larmes domptèrent un courage qu'avaient seuls pu -soutenir les dangers et les distractions de la guerre. Le triomphe de -Montespan fut complet; et sa faveur, sa puissance parurent plus grandes -et plus affermies que jamais. Tout prit alors à la cour un aspect plus -gai et plus conforme aux mœurs et aux habitudes qui y régnaient. -L'année put se terminer comme elle avait commencé, lorsque, pendant le -carnaval, au retour de la seconde conquête de la Franche-Comté, on -représenta le dernier ballet où Louis XIV avait dansé et l'opéra de -_Thésée_, par Quinault et Lulli. Malgré les traits satiriques dirigés -contre Lulli et Quinault par Despréaux[456], dans son épître à -Seignelay, récemment publiée (et cette épître avait pour but de -stigmatiser les flatteurs), on reprit les représentations de cet opéra; -et pour cette reprise on négligea _Iphigénie_[457], nouveau et admirable -chef-d'œuvre de Racine. A ce brillant spectacle Pomponne conduisit -l'abbé Arnauld, son frère, revenu de Rome, madame de Sévigné, madame de -Vins, M. de la Troche et d'Hacqueville[458]. Le prologue tout entier -était consacré aux louanges du roi, et la décoration représentait les -jardins et la façade du palais de Versailles. Louis XIV entendit encore -chanter les vers suivants: - - VÉNUS. - - Vénus répand sur lui tout ce qui peut charmer. - - MARS. - - Malheur, malheur à qui voudra contraindre - Un si grand héros à s'armer! - - VÉNUS. - - Tout doit l'aimer. - - MARS. - - Tout doit le craindre. - - VÉNUS ET MARS. - - Tout doit le craindre, - Tout doit l'aimer. - - MARS ET VÉNUS. - - Qu'il passe, au gré de ses désirs - De la gloire aux plaisirs, - Des plaisirs à la gloire! - Venez, aimables dieux, venez tous dans sa cour. - Mêlez aux chants de la victoire - Les douces chansons de l'amour. - - LE CHŒUR. - - Mêlons aux chants de la victoire - Les douces chansons de l'amour[459]. - - [456] BOILEAU, épître à Seignelay, vers 1, 91, 93, 134, 140, 146, - 170, 174.--_Œuvres_ DE BOILEAU DESPRÉAUX, épître IX, 1747, - in-8º, édit. de Saint-Marc, p. 330-393; édit. 1830, in-8º, de - Berriat Saint-Prix, t. II, p. 105 à 119. - - [457] RACINE, _Iphigénie_, Paris, Barbin, 1675, in-12 (72 pages). - - [458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1675), t. III, p. 468, édit. - G.; t. III, p. 341, édit. M.--L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, coll. - Petitot, t. XXXIV, p. 358. - - [459] FÉLIBIEN, _Relation des divertissements de Versailles_ - donnés par le roi à toute la cour, au retour de la conquête de la - Franche-Comté, l'année 1674, in-4º (5 pages).--Cinquième journée - du samedi 18 août, p. 426 à 428.--Les frères PARFAICT, _Histoire - du Théâtre françois_, t. XI, p. 318.--DE BEAUCHAMP, _Recherches - sur les théâtres_, t. III, p. 172 et 207.--QUINAULT, _Théâtre_, - édit. 1715, Paris, in-12, t. IV, p. 200 et 201.--Opéra de - _Thésée_, représenté devant Sa Majesté à Saint-Germain en Laye - (le dixième jour de janvier 1675; Paris, Ballard, in-4º, p. 5). - -Ce n'étaient pas là les exhortations de Bossuet, ce n'était pas avec de -tels vers, - - De morale lubrique, - Que Lulli réchauffait des sons de sa musique, - -que Despréaux, accusé à tort d'être un flatteur, louait le grand -monarque. C'est depuis même que l'auteur de _Thésée_ était le plus -comblé des dons de la faveur royale que le courageux législateur du -Parnasse français n'a cessé de flétrir ses fades adulations[460] et de -condamner l'opéra comme un spectacle immoral[461]. - - [460] BOILEAU, satire II, 20; III, 195; IX, 98; IX, 288.--Lutrin, - II, 92-8. - - [461] BOILEAU, satire X, 131, 141-2. - - - - -CHAPITRE XI. - -1675-1676. - - Le parti pieux espère dans l'influence de madame de - Maintenon.--Explication des causes qui font qu'à partir de cette - époque madame de Sévigné ne parle plus de madame de Maintenon - qu'avec un esprit de dénigrement.--Nécessité de jeter une vue - rétrograde sur la vie de madame de Maintenon.--Pourquoi les - historiens se sont égarés à son sujet.--Sa pauvreté, son mariage, - sa figure.--Ce qui la défendait contre la séduction.--Sa - naissance.--Son éducation.--Son désir de s'attirer la considération - et des éloges.--Son impuissance à s'en corriger.--Éducation des - filles pauvres.--Fondation des couvents d'Ursulines.--Françoise - d'Aubigné d'abord mise aux Ursulines à Niort, à Paris, ensuite aux - Ursulines de la rue Saint-Jacques.--Elle abjure la religion - protestante.--Elle se forme dans cette maison aux vertus et aux - talents qu'elle a déployés par la suite.--Sa tante Neuillant - obtient la permission de la faire mener dans le monde.--Elle va - chez Scarron.--Elle devient sa femme.--Bonheur dont elle a joui - pendant les huit années de son union.--A la mort de Scarron, la - reine donne et augmente pour sa veuve la pension qu'elle faisait à - celui-ci.--Madame Scarron se retire au couvent des - Hospitalières.--On veut la marier à un vieux duc.--Elle - refuse.--Elle est désapprouvée.--Ninon et madame de - Villarceaux.--Étroite liaison de madame Scarron avec ces deux - femmes.--Villarceaux veut la séduire, et n'y peut parvenir.--Elle - perd sa pension par la mort de la reine.--Refuse de nouveau de se - marier.--S'apprête à suivre la reine de Portugal.--Madame de - Montespan s'y oppose.--Sa pension est rétablie par le crédit de - Montespan.--Le roi confie à madame Scarron l'éducation de ses - enfants issus de madame de Montespan.--Influence de madame Scarron - sur Montespan.--Madame Scarron achète un marquisat, et le roi la - nomme marquise de Maintenon.--Contrariée par Montespan, elle est - prête à se retirer.--Se brouille avec Montespan.--Obtient de - correspondre directement avec le roi.--Revient de Baréges, et est - rétablie à la cour sur le même pied qu'autrefois.--Durée du règne - de madame de Montespan.--Les sentiments que madame de Maintenon - inspirait au roi différaient de ceux qu'il avait pour les autres - femmes. - - -Par le triomphe de madame de Montespan, le parti pieux ne fut découragé -ni vaincu; il ne pouvait pas l'être. Sans doute le petit nombre de -personnes qui le composaient n'étaient point indifférentes à la fortune -et aux honneurs; mais il n'était pas non plus formé d'ambitieux sans -principes et de courtisans sans conscience, se faisant de la religion un -honorable moyen d'acquérir du crédit, du pouvoir et des richesses. Les -chefs de ce parti étaient parfaitement convaincus des vérités de la foi; -ils savaient que le roi et sa maîtresse, malgré l'indulgence qu'ils -accordaient à leurs passions, avaient, ainsi qu'eux, de sincères -convictions; et la piété bien connue de la gouvernante des enfants de -madame de Montespan, l'amitié que celle-ci avait pour elle avaient fait -concevoir des espérances par l'ascendant qu'on lui connaissait sur -l'esprit de la favorite: ces espérances avaient été détruites par la -faiblesse du monarque et la mollesse du P. la Chaise; mais d'autres plus -fortes avaient succédé. Les enfants du roi que madame de Montespan avait -confiés à madame de Maintenon étaient ceux que Louis XIV chérissait de -préférence. Par les soins que leur prodiguait cette gouvernante, par -l'éducation qu'elle leur donnait, ils n'avaient pour celle qui les avait -mis au jour qu'une soumission et une tendresse de commande; leurs -sentiments les plus affectueux, les plus tendres se reportaient sur -celle qui leur avait servi de mère. Les dons du roi furent la juste -récompense d'une sollicitude si paternelle et si éclairée. Alors la -gouvernante, devenue plus indépendante, contrariée dans son système -d'éducation, se prévalut de la condition qu'elle avait faite de n'être -obligée de se soumettre qu'aux ordres et aux volontés du roi dans ce qui -concernait les enfants qui lui étaient confiés. L'orgueil de Montespan -fut blessé; la défiance et la jalousie firent disparaître l'attachement -que des sympathies communes avaient formé entre elles. Il n'y eut pas -rivalité, mais désunion. Ce désaccord procura à madame de Maintenon -toute la confiance du parti pieux. Elle en avait été jusqu'alors le -principal appui; elle en devint l'âme, elle en fut le chef. - -J'ai souvent eu occasion de parler dans ces Mémoires[462] de Françoise -d'Aubigné, qui, dès qu'elle fut unie à Scarron, fut aimée et recherchée -par madame de Sévigné. Mais dans les lettres de celle-ci, à partir de -l'époque où nous sommes parvenus, on voit succéder aux louanges qu'elle -lui accordait un esprit de dénigrement qui étonne. En cela madame de -Sévigné n'exprimait pas ses sentiments personnels, elle n'était que -l'écho de madame de Coulanges, des anciennes amies et protectrices de -madame de Maintenon et de toute la cour, à l'exception de ce petit -nombre de personnes unies entre elles pour arracher le roi au scandale -donné à ses sujets par ses adultères amours. Il est nécessaire, pour -l'intelligence des lettres de madame de Sévigné et encore plus pour la -parfaite connaissance de l'histoire du siècle de Louis le Grand, -d'éclaircir les causes d'un tel changement envers une femme justement -célèbre, que la considération et la faveur générales entourèrent, dès -son entrée dans le monde et pendant toute sa jeunesse, d'une auréole -lumineuse qui disparut aussitôt qu'elle eut obtenu toute la confiance de -Louis le Grand. Les nuages qui, depuis cette époque, la voilèrent aux -regards des contemporains ne se sont pas encore dissipés et ont causé -cette divergence dans l'opinion, ces jugements contradictoires qui ont -égaré les historiens quand ils ont voulu scruter les causes des -événements qu'ils avaient à raconter. Les personnes qu'on croit être -parvenues à un rang élevé par l'exercice d'un pouvoir occulte sont -rarement jugées avec impartialité; on les apprécie moins par ce qu'elles -ont dû et pu être que par ce qu'on eût désiré qu'elles fussent. Leurs -vertus et leurs qualités tournent contre elles dans notre esprit, parce -qu'elles sont autres que celles dont nous eussions voulu les décorer ou -incompatibles avec elles. Les historiens, pour de telles personnes, -aiment mieux s'efforcer de les imaginer que les peindre, de les deviner -que les définir; ils en tracent des portraits fantastiques, sans -ressemblance comme sans vérité. - - [462] _Mémoires sur Sévigné_, I, 74, 463, 466, 467, 469; II, 127, - 172, 448, 450, 451, 452; III, 62, 95, 96, 212, 219, 279; IV, 88, - 89, 91, 93, 94, 96, 144, 270, 314. - -Cependant nulle complication dans la vie de Françoise d'Aubigné; nulle -contradiction entre ses discours, ses actions et ses écrits; nulle -aberration dans sa conduite. Rien de plus uniforme, de plus certain que -les motifs qui la firent agir. Son caractère ne se démentit jamais; le -monde changea souvent autour d'elle et pour elle, mais elle, ne changea -point; dans la pauvreté et dans la richesse, dans l'abaissement et dans -les grandeurs, durant les années glorieuses du règne de Louis XIV et -durant ses désastres, elle fut toujours la même. Madame de Maintenon -est le personnage historique sur lequel on possède le plus de documents -émanés de sa bouche ou tracés par sa plume: il est donc à regretter que -les historiens, même les plus judicieux, aient préféré des satires -contemporaines, quelques _pastiches_ maladroits des lettres de Coulanges -et de Sévigné, des mémoires rédigés d'après des bruits de cour et des -traditions mensongères aux témoignages certains et authentiques fournis -par elle-même, et qu'ils aient converti une simple et intéressante -histoire en un vulgaire et incompréhensible roman. - -Je n'ai pas sans doute le projet de recommencer l'histoire si souvent -écrite de madame de Maintenon; elle n'appartient qu'en partie au sujet -qui m'occupe; mais je dois éclaircir les particularités qui la -concernent, intéressantes à connaître pour les lecteurs de ces Mémoires. - -Quoique la vie de madame de Sévigné se soit en partie écoulée dans les -mêmes lieux et au milieu des mêmes sociétés que celle de madame de -Maintenon, ces deux vies, si on les écrivait avec les mêmes intentions -que j'ai eues en composant ces Mémoires, sont des sujets qui n'ont -presque aucune connexité. La vie de madame de Sévigné se termine avec la -gloire du grand siècle; celle de madame de Maintenon s'est prolongée au -delà même des jours de Louis XIV, qui a malheureusement survécu à son -siècle. C'est durant les vingt années qui s'écoulèrent entre la mort de -madame de Sévigné et celle du roi que madame de Maintenon apparaît comme -une des figures principales que l'historien doit retracer entières au -milieu d'événements que madame de Sévigné n'a point connus, de personnes -qu'elles n'a pas vues ou qui de son temps ne figuraient point encore sur -la grande scène du monde. Il me suffira donc de jeter un regard -rétrospectif sur les premières années de la vie de madame de Maintenon -et de bien apprécier la nature de son intimité avec Louis XIV et de ses -rapports avec madame de Montespan lorsque celle-ci était plus que jamais -heureuse et fière de l'amour qu'elle inspirait au roi. - -Cette belle _pauvresse_[463], qu'à l'âge de seize ans l'avarice d'une -parente livrait à la merci d'une jeunesse ardente, de grands seigneurs, -d'hommes de lettres et d'éminents artistes qui se rassemblaient chez -Scarron, avait les cheveux châtain clair; ses beaux yeux noirs -brillaient d'un doux éclat, mais s'assombrissaient soudainement lorsque -quelque émotion pénible traversait son âme[464]. La grâce, l'esprit, la -raison s'unissaient en elle dans une juste mesure pour plaire à -l'enfance, à l'âge viril, à la vieillesse. Naturellement impatiente, -vive, enjouée[465], formée à la rude école de l'adversité, elle devint -calme, réfléchie et d'une grande égalité d'humeur. Fière et -orgueilleuse, le besoin de se faire des protecteurs la rendit insinuante -et complaisante. La religion, à laquelle (selon les expressions mêmes -d'un de ses plus grands détracteurs[466]) elle savait faire parler un -langage doux, juste, éloquent et court, inspirait à son cœur de -généreuses résolutions. L'infortune lui ravit l'âge des illusions, et la -fit avancer toute jeune dans celui de la réflexion et de l'expérience -que donne le monde. Ce qu'on appelle le monde, le beau monde, est un -_diorama_. Vu de loin, vous y contemplez un ciel brillant, des paysages -délicieux, des palais enchantés et dorés: approchez, voyez et touchez; -tout cela n'est plus qu'une toile salie par des couleurs. Françoise -d'Aubigné put se convaincre de cette triste vérité presque au sortir de -l'enfance. C'était l'époque du règne des précieuses, de l'amour -platonique et d'une licencieuse galanterie; le culte de la beauté -occupait encore plus les esprits que la politique; on se déclarait sans -ridicule amant d'une femme; elle vous accueillait comme tel sans se -compromettre. Les poëtes surtout, amoureux par état et auxquels toute -liberté en vers était permise, célébrèrent donc sans façon la belle -gorge[467] de la jeune _Indienne_, ses belles mains, sa taille élancée, -le parfait ovale de sa figure, sa physionomie fine et spirituelle, son -beau teint[468]; et comme on savait que l'infirme vieillard dont elle -était devenue la compagne avait bien pu l'épouser, mais non en faire -réellement sa femme, les plus brillants, les plus renommés, les plus -dangereux séducteurs d'alors s'empressèrent autour d'elle, et la -regardèrent[469] comme une proie facile à saisir. Une triple force la -défendait contre leurs attaques: la religion, l'orgueil de son nom et -de ses vertus et le besoin de s'attirer des éloges. Pour lutter avec -succès contre l'adversité, la nature lui avait donné tous les moyens de -séduire, et pour résister à la séduction ce que je ne puis exprimer -autrement que par l'aptitude négative de son tempérament[470]. Elle -était du nombre de celles qui, très-sensibles aux caresses que les -femmes aiment à se prodiguer entre elles en témoignage de leur mutuelle -tendresse et qu'avec plus de réserve elles échangent avec l'autre sexe, -ont une répugnance instinctive à se soumettre à ce qu'exige d'elles -l'amour conjugal pour devenir mères, moins par la persistance d'une -primitive pudeur que par l'effet d'une nature qui leur a refusé ce -qu'elle a accordé à tant d'autres avec trop de libéralité[471]. -Françoise d'Aubigné eut souvent besoin d'être rassurée par son -confesseur sur les scrupules que lui firent naître ses complaisances aux -contrariantes importunités de son royal époux à un âge où elle ne -pouvait plus espérer d'engendrer de postérité[472]. L'ancienneté non -contestée de sa noblesse et l'illustration qu'elle avait reçue de son -grand-père lui valurent d'être tenue sur les fonts de baptême par la -femme du gouverneur de la ville où elle naquit et par le gouverneur de -la province. Sa mère, femme instruite, de courage et de vertu, devenue -veuve et réduite à la misère, fut obligée de gagner sa subsistance par -le travail de ses doigts, et commença pour sa fille cette éducation qui -devait développer splendidement tous les germes d'une heureuse nature. -Aussitôt qu'elle put tenir une aiguille, Françoise d'Aubigné apprit à -travailler, et acquit, pour tous les ouvrages de femme, une adresse de -fée et une application infatigable. Enfant, elle charmait les yeux -maternels par sa prévoyante et courageuse activité à remplir les tâches -les plus difficiles, comme les plus humbles, d'un ménage pauvre. Par la -suite, lorsqu'elle eut équipage et gens à ses ordres, pour qu'un secret -important fût bien gardé, elle arrangea de ses propres mains, comme -aurait pu le faire un tapissier exercé, la chambre où elle élevait la -royale postérité qui lui était confiée. Elle devint, très-jeune, savante -dans les détails les plus minutieux de l'économie domestique, et put -parfaitement, lorsqu'elle fut grande dame, former des servantes et bien -choisir les intendants et les serviteurs de la grande maison de -Saint-Cyr. Dès qu'elle sut lire, elle apprit dans les Vies de -Plutarque, dans les écrits de Théodore-Agrippa d'Aubigné, son -grand-père, le rang qu'elle aurait pu tenir dans le monde sans les -honteux désordres de son père, et elle pressentit ce qu'elle pourrait -devenir un jour. De là cette soif orgueilleuse de considération et de -bonne renommée, qui fut le mobile de toute sa vie[473] et la principale -cause de son élévation. Ce sentiment, auquel se joignit ensuite le désir -ardent du salut, ne l'abandonna jamais. Ces deux penchants se -fortifièrent en elle avec l'âge et devinrent ses uniques passions; -passions inconciliables, et qui ne tendaient pas au même but: elle le -savait, et ses résolutions furent livrées à deux impulsions contraires. -Jamais elle ne put assurer le triomphe complet de celle qui l'élevait -vers le ciel sur celle qui l'entraînait vers l'abîme. L'humilité de ses -aveux, si souvent répétés, de ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de -l'amour-propre_» constate l'impuissance de ses efforts. C'est que la -religion, qui lui commandait ce sacrifice, était elle-même la cause qui -l'empêchait de l'accomplir[474]. En lui assignant une place éminente -dans l'estime de ceux qui alors formaient l'opinion du monde, la -religion entretenait en elle une ambition de s'élever sans cesse, et -madame de Maintenon ne pouvait se repentir des succès dus aux vertus -qu'elle pratiquait avec amour. Lorsqu'elle fut assise près du trône, -quand elle fut devenue la compagne du grand monarque, Fénelon, dans un -avis sur ses défauts, qu'elle avait transcrit de sa main, lui reprochait -«d'être trop sensible au plaisir de soutenir sa prospérité avec -modération et à celui de paraître par le cœur au-dessus de la place -qu'elle occupait[475].» Mais n'est-ce pas rendre le christianisme -impossible que d'exiger ce genre de perfection de l'humanité? Doit-on -expulser du monde la vertu, en lui refusant d'être sensible à la seule -récompense que le monde peut lui accorder? - - [463] MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_ (29 avril - 1713), t. II, p. 380, édit de 1765.--LA BEAUMELLE, t. VIII, p. - 289-293. - - [464] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, 2e édit., p. 464. - - [465] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p. 109, ch. - VIII. - - [466] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame_ de Maintenon, - recueillis par les dames de Saint-Cyr; Paris, Olivier Fulgence, - éditeur, 1846, in-12, p. 1-12.--Le P. LAGUILLE, _Fragments de - Mémoires sur la vie de madame_ DE MAINTENON, dans les _Archives - littéraires de_ VANDERBOURG, vol. XII, trimestre d'octobre 1806, - p. 363 à 370. Lisez _Navailles_ au lieu de Noailles, et - _Neuillant_ au lieu de Neuillans.--_Mémoires sur Sévigné_, 1re - partie, p. 404. - - [467] Poésies de LA MESNARDIÈRE, in-folio, pièce intitulée - _Galanterie_, et dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 54 et - 55. - - [468] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, p. - 464-69, et la 2e partie, p. 448, 449, 450, 451 à 453. - - [469] DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12, - p. 273. - - [470] _Lettres de messire_ GODETZ DES MARAIS _à madame de - Maintenon_, Bruxelles, 1755, in-8º, p. 108 et _passim_. C'est le - t. IX de la collection des lettres données par la Beaumelle, et - t. XV de toute sa collection sur Maintenon; conférez encore t. - VI, p. 79 des _Mémoires_. - - [471] MAINTENON, _Lettres_ (8 janvier 1680, lettre de l'abbé - Gobelin), t. II, p. 69 de l'édit. gr. in-12; Amsterdam, 1656, - Dresde, 1753, petit in-12, p. 142; Nancy, 1752, t. I, p. 158; - Paris, 1806, p. 81.--DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, - 1846, in-12, p. 273. - - [472] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p. - 239.--Mademoiselle D'AUMALE, _Mémoires_, ms. cité par la - Beaumelle, t. I; p. 150 et 151 des _Mém. p. s. à l'hist. de M. et - dus. de Louis XIV_.--Conférez ci-après les notes et - éclaircissements. - - [473] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de - Maintenon_, 1846, in-12, p. 5. - - [474] MAINTENON, _Entretien III_, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, - etc., édit. 1756, t. VI, p. 174-176. - - [475] Avis de M. DE FÉNELON à madame de Maintenon, dans les - _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. III, p. 212, édit. de LA - BEAUMELLE, Amsterdam, 1756. - -Tout concourut dans Françoise d'Aubigné à soumettre sa raison aux -vérités de la religion et à imprégner son âme de la foi de ses -promesses. Les misères de son enfance, l'adversité si longtemps -combattue reportaient sans cesse ses pensées et ses espérances de -bonheur vers le ciel. Elle avait une mère catholique; mais une tante -riche la prit avec elle, et profita de son esprit précoce pour lui -donner une forte instruction religieuse. Née dans la religion -protestante, cette tante (madame de Villette) voulut lui donner une -éducation protestante, et elle s'attacha surtout à lui faire connaître -les vérités fondamentales du christianisme; elle grava dans sa jeune -âme, elle insinua dans son esprit naturellement réfléchi tout ce qui -pouvait raffermir la croyance de la révélation contre les attaques des -incrédules. Mais le zèle du catholicisme de sa mère et d'une parente -dure et avare l'arracha à la tendresse et aux soins de cette tante, -qu'elle chérissait: on la mit au couvent pour la forcer à abjurer la -religion qu'on lui avait enseignée. - -Dans les premières années du dix-septième siècle, deux femmes -instruites[476] et pieuses, dont les noms mériteraient d'être plus -connus, avaient, dans l'intention de s'opposer aux invasions du -protestantisme, fondé à Paris, dans la rue Saint-Jacques, une maison -d'instruction qui devint bientôt célèbre par l'excellence de l'éducation -que les jeunes filles pauvres y recevaient. Des religieuses ursulines -séculières et ensuite des ursulines cloîtrées dirigèrent cette maison, -qui fut la pépinière et le modèle des nombreux couvents du même ordre -répandus dans toute la France. Les ursulines de Niort, où Françoise -d'Aubigné fut mise, émanaient de celles de Paris; mais elles n'étaient -ni aussi éclairées ni aussi habiles. Françoise d'Aubigné s'attacha la -maîtresse des pensionnaires; et, quoique âgée seulement de onze ans, -elle la suppléait dans ses fonctions, faisait lire, écrire, travailler -ses compagnes et avait soin de les tenir propres. Cette instruction et -ces soins ennuyaient sa maîtresse, qui aimait à se livrer à des -occupations moins fastidieuses[477]. La vanité de la jeune d'Aubigné fut -singulièrement enflée par la confiance qui lui était accordée; et quand -les religieuses voulurent lui faire abjurer les dogmes de sa croyance, -elle résista. Alors on voulut l'intimider; on lui fit un crime de ses -raisonnements et de ses pratiques protestantes, ou la soumit aux plus -serviles fonctions, et, ne pouvant vaincre sa résistance, on la rendit à -sa mère, qui était dans l'impossibilité de payer pour elle une pension. -Un sentiment profond de sympathie pour ses condisciples pauvres comme -elle, et l'orgueil blessé d'avoir été méconnue, laissa dans l'âme de la -jeune d'Aubigné une empreinte ineffaçable. Sa mère la plaça à Paris dans -la maison principale des ursulines de la rue Saint-Jacques. Ce fut là -que Françoise d'Aubigné trouva des supérieures qui surent apprécier -toutes les ressources que présentait, pour une facile conversion, la -précoce intelligence de cette jeune fille. Sans se scandaliser, comme -les religieuses de Niort, de ses manières d'adorer Dieu, sans gêner sa -liberté, les ursulines de Paris firent comprendre à leur jeune élève, -par le bel ordre qui régnait dans leur maison, celui qui était -nécessaire au maintien de la bonne harmonie de la société chrétienne. On -lui enseigna comment Jésus-Christ avait lui-même institué l'ordre de son -Église en donnant à ses apôtres la mission de répandre et d'interpréter -sa doctrine et d'instituer leurs successeurs; que par conséquent le -premier devoir de tout croyant qui voulait être un parfait chrétien -était de se soumettre, en matière de foi et d'actes religieux, à ses -supérieurs ecclésiastiques, à ceux auxquels avait été déléguée, par -transmission successive, la puissance apostolique. Françoise d'Aubigné, -convaincue, abjura, et fit avec toute la ferveur d'une néophyte sa -première communion. Elle fut reconnaissante envers celles qui lui -avaient enseigné cette belle et féconde doctrine de l'Église catholique. -En elle était déjà le germe de la femme qui traça, d'après le modèle de -cette maison des Ursulines, les _Constitutions_ de Saint-Cyr[478]; qui -écrivit l'_Avis à madame la duchesse de Bourgogne_, tant admiré de Louis -XIV[479], les admirables lettres à l'_abbesse de Gomer-Fontaine et aux -dames de Saint-Louis_[480], l'_Esprit de l'institut des Filles de -Saint-Louis_[481], les _Conversations_, les _Proverbes_ composés pour -ses élèves chéries[482]. - - [476] Demoiselle Avrillot, femme d'Acaric, maître des requêtes, - et dame Madeleine L'Huillier, veuve de M. le Roux de - Sainte-Beuve.--Voyez JAILLOT, _Recherches sur Paris, quartier - Saint-Benoît_, p. 141 et 157, t. V. On a un portrait, gravé en - 1673, de Madeleine L'Huillier, décédée le 29 août 1640. - - [477] DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de Maintenon_, - recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 7 et 8. - - [478] _Les Souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues - amoureuses de la cour_, avec les notes de M. DE VOLTAIRE, au - château de Ferney, 1770, in-12, p. 112.--_Ibid._, Paris, 1806, - Renouard, in-12, p. 193.--_Ibid._, collection des _Mémoires_ de - Petitot et Monmerqué, t. LXVI, p. 448. Dans ces trois éditions il - y a une faute grave: c'est d'avoir mis Noisy-le-Sec an lieu de - Noisy (le berceau de Saint-Cyr). Cette faute est copiée de la - Beaumelle. - - [479] _Avis de madame_ DE MAINTENON _à madame la duchesse de - Bourgogne_. LA BEAUMELLE, _Lettres de madame de Maintenon_, - Amsterdam, 1756, t. III, p. 201-10.--LÉOPOLD COLLIN, _Lettres de - madame de Maintenon_, t. VI, p. 114, édit. 1806. - - [480] _Ibid._, t. III, p. 1-10. - - [481] MAINTENON, _l'Esprit_, etc., 1699, in-12; 1711, 1808, in-12 - et in-18. - - [482] _Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON, - publiées par M. de Monmerqué, 1 vol. in-18, 1818, 3e - édit.--_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON, précédées - d'une notice par M. de Monmerqué, 1828, in-18.--_Mémoires de - madame_ DE MAINTENON; Paris, édit. Fulgence, 1846, in-12, p. 402, - ch. XXII. - -C'est en recueillant les bienfaits d'une instruction supérieure à celle -qu'elle avait reçue et en mangeant le pain de la charité que, jeune -fille pauvre, Françoise d'Aubigné éprouva par la suite le besoin de -partager son nécessaire avec de jeunes filles pauvres, de leur procurer -le bonheur par l'instruction morale et religieuse. Ainsi la grande dame -qui fonda et dirigea à Saint-Cyr un si haut et si complet enseignement -se plaisait encore, lors des voyages de Fontainebleau, à faire le -catéchisme aux _pauvresses_ dans l'église d'Avon. Ce goût pour les -fonctions d'institutrice de la jeunesse, Françoise d'Aubigné le conserva -toute sa vie. Agée de plus de soixante ans, elle écrivait à l'évêque -d'Autun avec le style de Montaigne: «Quand vous auriez envie de me -plaire, vous ne me parleriez pas mieux sur mes inclinations, qui sont -toutes portées à l'instruction et au potage[483].» - - [483] _Lettres de madame_ DE MAINTENON à M. de Caylus, évêque - d'Autun (26 juin 1709).--Dans les _Mélanges_ publiés par la - Société des bibliophiles français, 1827, in-8º, p. 3.--MAINTENON, - _Lettres à madame de Glapion_, t. III, p. 181. - -Les religieuses de la rue Saint-Jacques, en élevant avec tant de soin la -jeune orpheline, espéraient faire pour leur ordre une acquisition -précieuse. Sa pauvreté ne lui laissait (elles le croyaient) d'autre -ressource que le cloître. Son avare parente, qui ne voulait pas l'avoir -à sa charge, lui déclara qu'elle ne devait pas hésiter à prendre ce -parti. Mais l'influence qu'elle avait acquise sur ses compagnes, qui -toutes la prenaient pour amie et pour conseil, lui avait donné le -sentiment de sa supériorité. Elle aurait bien consenti à rester dans un -couvent, pourvu qu'elle en fût l'abbesse. Active d'esprit et de corps, -persévérante et réfléchie, d'un caractère énergique, plus la fortune -faisait peser sur elle sa main de plomb, plus elle se refusait à ployer -sous le joug de la dure nécessité, plus elle répugnait à aliéner son -indépendance. Si l'éducation et le malheur lui avaient donné de -l'aptitude pour se renfermer dans les asiles de la prière, elles -l'avaient encore mieux préparée aux agitations et aux intrigues du -monde. C'est dans le château de Mursay qu'élevée avec sa cousine de -Villette elle avait commencé son instruction profane. A Niort, et -peut-être aussi à Paris, un gentilhomme de sa province, vaniteux, mais -spirituel, écrivain disert et châtié[484], ami des plus célèbres -précieuses[485], des littérateurs et des savants, savant lui-même[486], -se plut de bonne heure à lui donner des leçons; et lorsqu'elle fut -sortie de l'adolescence, il les lui continua avec ce zèle intéressé que -donne l'amour dont ne peut se défendre un homme qui, dans la force de -l'âge, reçoit fréquemment des témoignages de reconnaissance d'une -innocente et gracieuse beauté à laquelle il prodigue ses soins. - - [484] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, 1692, in-12, t. I, p. 107, 126, - 135, 162, 326, 333, 370. Lettres à Mitton, le plus grand puriste, - en fait de langage, de cette époque.--Conférez ces _Mémoires sur - Sévigné_, t. II, p. 255, 419. - - [485] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 96, 97, 115, 116, 149, - 150, etc. Lettres à mesdames de Sablé, de Lesdiguières, à Mlle de - Scudéry, etc. - - [486] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 6, 84, 145, 150, 159, - 215. Lettres à Balzac, Ménage, Simon, Saint-Pavin, etc.--_Ibid._, - t. I, p. 60, 159. Lettres à Pascal et à Bourdelot. - -Pendant que Françoise d'Aubigné était aux Ursulines de la rue -Saint-Jacques, sa tante Neuillant, glorieuse d'avoir contribué à la -conversion de sa nièce, avait obtenu la permission de la mener avec elle -dans la société, et elle la conduisait fréquemment chez Scarron. On sait -le reste[487]. Le plus hideux, le plus célèbre, le plus populaire des -auteurs de ce temps fut charmé de son esprit en lisant une de ses -lettres, ravi de sa figure en la voyant; et Françoise d'Aubigné, pour -échapper au cloître, épousa ce poëte, ce philosophe cynique, mais -pourtant vraiment philosophe, et même philosophe stoïcien, par cet -indomptable courage avec lequel il luttait gaiement contre les -souffrances et la mort. Il se faisait de sa plume un moyen d'existence, -écrivant, selon l'occasion et le besoin, facilement, agréablement, des -pièces de théâtre, des contes, des romans, des épîtres, des satires, des -stances, des rondeaux, des lettres en vers et en prose, de grands poëmes -en style burlesque; style qu'il mit à la mode, style détestable, mais -original, que lui seul a su bien manier, en se jouant toujours -heureusement de sa muse, des lecteurs et de lui-même; encore plus -empressé de plaire au public en général qu'aux grands et aux délicats de -la haute société, qu'il amusait néanmoins par son enjouement et les jeux -de son esprit[488]. - - [487] Voyez ci-dessus, _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 228-31, - ch. XVI, et p. 466-469, ch. XXXIV. - - [488] SCARRON, _les dernières Œuvres_, 1700, in-12, t. I, p. - 229. Héro et Léandre, ode burlesque.--_Ibid._, _Œuvres de_ M. - SCARRON, Amsterdam, 1737, in-12, t. VIII, p. 339.--Conférez la - _Prison_ de M. D'ASSOUCY, Paris, 1674, p. 10. - - -Dans tout le cours d'une vie qui pour Françoise d'Aubigné se prolongea -jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, la période la plus heureuse -fut celle des neuf années que cette gracieuse beauté passa dans son -union avec Scarron, qui, en l'épousant, fut obligé de renoncer à un -canonicat, portion notable de son modique revenu; mais elle jeta un -rayon doré sur les dernières et douloureuses années de cet infirme et -généreux vieillard. Il l'avait adoptée moins comme son épouse que comme -sa secourable fille. C'est dans ces neuf années que se développèrent les -éminentes qualités qu'on admire en elle. Madame de Maintenon se retrouve -tout entière dans madame Scarron; c'est la même femme qui se continue -bienfaisante et chérie jusqu'au dernier souffle de sa longue existence. -Elle savait être à la fois à Dieu et au monde. Toutes les personnes que -Scarron aimait ou qui avaient de l'affection pour lui, tous ceux qui se -plaisaient dans sa société et s'étaient déclarés ses amis ou ses -protecteurs restèrent en tout temps les amis de Françoise d'Aubigné. -Ceux qu'elle fréquenta dans sa jeunesse furent ceux qu'elle protégea -dans son âge mûr[489]. Elle avait bien raison de se comparer à la cane -qui regrette sa bourbe quand lui revenait en souvenance l'appartement -qu'elle occupait chez Scarron. Cette salutaire contrainte qu'elle -recommande tant aux élèves de Saint-Cyr[490] ne l'empêchait pas de -s'abandonner à la gaieté de son âge et aux joyeux entretiens de -l'aimable et spirituelle société qu'elle recevait chez elle. Elle -jouissait alors de l'amitié de tous, sans rien perdre de l'estime, de la -considération et du respect qui lui étaient dus. Quand elle quittait son -modeste logis et qu'elle cédait aux invitations, elle se retrouvait à -l'aise dans le salon de Ninon, dans les jardins de Vaux, «où l'on pense, -disait-elle, avec tant de raison, où l'on badine avec tant de -grâce[491].» Elle se dédommageait ainsi de l'ennui qu'elle s'imposait -pour plaire à ses puissantes protectrices dans les hôtels d'Albret et de -Richelieu. - - [489] Conférez SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam, 1637, in-18, t. I, - p. 32, 35, 43, 45, 47, 62, 64, 78, 90-9, 101-29, 124, 163, 167. - Lettres de Scarron à la comtesse de Fiesque, à mademoiselle de - Neuillant, à la marquise de Sévigné, à madame Renaud de Sévigné, - au marquis et à la marquise de Villarceaux, au comte de Vivonne, - au maréchal d'Albret. - - [490] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p. 184 à - 192. - - [491] MAINTENON, _Lettres_ (25 mai 1648, à madame Fouquet), t. I, - p. 25, édit. L. B. 1756. Conférez 1re partie de ces _Mémoires sur - Sévigné_, ch. XXXIV, p. 464. - -Lorsque Scarron mourut, Françoise d'Aubigné se trouva de nouveau dénuée -de toute fortune; mais la reine mère lui continua la pension qu'elle -faisait à son mari, et même l'augmenta d'un quart. Elle donna ce quart -aux pauvres[492]. Elle n'avait plus d'époux à soutenir, plus d'autres -besoins que les siens. A toutes les époques de sa vie, l'économie fit sa -richesse. Elle s'isola des grandes dames ses protectrices. En ayant -auprès d'elles la même assiduité qu'avant son veuvage, elle se serait -exposée à refuser leurs largesses; nulle ne sut mieux qu'elle conserver -avec dignité son indépendance en vivant de peu. Elle se retira chez les -ursulines de la rue Saint-Jacques, et ensuite elle alla demeurer chez -les religieuses de la Charité-Notre-Dame. Ce couvent, fondé par Anne -d'Autriche[493] pour soigner les pauvres femmes malades, était près de -la Place-Royale et de la rue des Tournelles, où elle avait demeuré[494]. -Elle se trouvait ainsi dans le voisinage de ses plus intimes -connaissances. Dans cet asile, âgée alors de vingt-cinq ans et dans tout -l'éclat de sa beauté, elle parut oublier le monde; le monde vint la -chercher[495]. Lorsqu'elle était la femme de Scarron, elle payait par -d'utiles services les bienfaits qu'elle recevait; elle avait su, en se -rendant agréable à tous, devenir nécessaire à plusieurs. Quand les -libéralités ne purent plus profiter qu'à elle seule, elle les refusa, -alléguant que son modique revenu lui suffisait avec luxe[496], et elle -parut vouloir se consacrer uniquement à la piété et aux œuvres de -charité. Cela ne pouvait convenir aux sociétés qui perdaient de leur -agrément par son absence. On voulut la reprendre et l'arracher à sa -retraite. On s'ingéra pour lui donner un rang et une existence. A -l'instigation de ses protectrices et de ses amies, un vieux duc se -proposa pour l'épouser[497]. Il était riche, mais débauché, sans esprit: -elle le refusa. On se choqua; on ne put comprendre que la femme qui -s'était déterminée à épouser Scarron pût dédaigner un tel parti; il fut -décidé qu'elle était orgueilleuse et ingrate, et le monde se retira -d'elle. Mais Ninon l'approuva. Ninon avait été la meilleure amie de -Scarron[498], qui demeurait dans son voisinage et se faisait souvent -transporter chez elle pour y dîner[499]. La marquise de Villarceaux, qui -s'était montrée «toute bonne, toute généreuse» pour le pauvre Scarron, -sut gré à sa veuve d'avoir refusé le vieux duc, et la vit plus -souvent[500]. Le marquis de Villarceaux, l'admirateur, l'ami et le -bienfaiteur de Scarron, était l'amant de Ninon, et fut le seul qu'elle -ait aimé de cœur. La veuve de Scarron ne demandait rien à personne, -mais elle était jalouse de la considération qu'on lui avait toujours et -partout témoignée; et elle ne se vit pas sans peine désapprouvée et -délaissée de tous ceux qui avaient été ses protecteurs et ses amis. Les -témoignages d'affection qu'elle reçut alors de Ninon et de madame de -Villarceaux la touchèrent vivement. Elle répondit par un redoublement -d'attentions et de complaisances. Elle accepta les invitations de Ninon -comme celles de madame de Villarceaux. Ninon et madame Scarron -partagèrent occasionnellement le même lit[501]. Comme les Soyecourt, les -Vardes, les Bussy, les du Lude, les Villeroi, le mari de madame de -Villarceaux passait pour un des hommes de la cour qui réussissait le -plus facilement à se faire aimer des dames; il désira vivement pouvoir -mettre dans la galerie de celles dont il avait triomphé la belle -Françoise d'Aubigné. Chez sa femme, chez Ninon, chez Scarron, -Villarceaux eut tout le loisir de mettre à profit ses moyens de -séduction, et Françoise d'Aubigné, dans une intimité journalière, devint -constamment l'objet des soins empressés, des discours flatteurs et -passionnés de l'amant de Ninon[502]. Ainsi que Ninon, et selon les -mœurs et les habitudes de ce temps, Françoise d'Aubigné acceptait comme -amis ceux qui se déclaraient ses amants. Parmi eux Villarceaux était un -des plus aimables, un de ceux qui lui plaisaient le plus. Personne -alors, même parmi ceux qui s'adonnaient le plus à répandre de -scandaleuses médisances, ne fut tenté d'entacher l'honneur de la femme -de Scarron. La réputation de sa vertu, la constante amitié de Ninon et -de madame de Villarceaux[503] eussent ôté toute vraisemblance à de -telles imputations. Ce ne fut qu'après que l'étonnante élévation de -Françoise d'Aubigné l'eut exposée aux traits acérés de l'envie et de la -haine[504] que la calomnie put jeter des doutes injurieux sur cette -femme[505] si aimée et si respectée de tous durant tout le temps de son -humble fortune. - - [492] MAINTENON, _Lettres_ (1660), t. I, p. 34, édit. - 1756.--_Ibid._, t. I, p. 32, Nancy, 1752, in-12.--_Ibid._, - Dresde, 1753, p. 28, in-12. - - [493] JAILLOT, _Recherches sur Paris_, quartier Saint-Antoine, p. - 88, et HURTAUT, _Dictionnaire de la ville de Paris_, t. III, p. - 230. - - [494] DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, p. 49 et 50. - - [495] TALLEMANT DES RÉAUX, _les Historiettes_, t. V, p. 263, - édit. in-8º, et t. IX, p. 129, édit. in-12. Historiette du petit - Scarron. - - [496] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, p. - 19.--,LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de - Maintenon_, t. II, p. 110. - - [497] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 230, ch. XVI. - - [498] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 37 et 38, édit. 1756; - _ibid._, t. I, p. 37, édit. 1752; _ibid._, p. 30 et 31, édit. - 1753. - - [499] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 48.--_Les dernières - Œuvres de Monsieur_ SCARRON (_sic_), t. I, p. 34, Paris, 1669, - in-12 (lettre au marquis de Villarceaux). - - [500] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 46 (lettre à la marquise de - Villarceaux, p. 48, lettre au marquis de Villarceaux).--_Ibid._, - _les dernières Œuvres de M._ SCARRON, 1669, in-12, p. 25 et 31. - - [501] MAINTENON, _Lettres_ (8 mars 1666), _ibid._, édit. - d'Amsterdam, chez Sweares, t. I, p. 32; édit. 1756, t. I, p. 37 - et 38, Amsterdam, aux dépens de l'éditeur.--_Ibid._, édit. de - Nancy, 1752, in-12, p. 37; édit. de Dresde, in-12, p. 31; édit. - de Léopold Collin, Paris, 1806, t. I, p. 33.--DRET, _Mémoires de - madame de Lenclos_, 1751, in-18, p. 74, à tort contredit par LA - BEAUMELLE, _Mémoires sur Maintenon_, t. I, p. 217.--DOUXMESNIL, - _Mémoires et Lettres de Lenclos_, 1751, p. 22.--TALLEMANT, t. I, - p. 130. - - [502] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e partie, p. 468-9, ch. - XXXIV.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. V, p. 262, édit. - 1834; t. IX, p. 128, édit. in-12.--VOLTAIRE, _Œuvres_, t. XXXIX, p. - 404. - - [503] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 28, édit. 1756 (27 août - 1607, à madame de Villarceaux). - - [504] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, édit. in-12. - Historiette de Scarron, t. IV, p. 128; t. V, p. 262 de l'édition - in-8º. - - [505] CAYLUS, _Mém._, collect. Petitot, t. LXVI, p. - 420.--_Ibid._, édit. de Voltaire, au château de Ferney, 1770, p. - 76 et 77, et la note de Voltaire.--_Ibid._, édit. Renouard, 1806, - in-12, p. 148. - -Singulier mélange de contrastes et de ressemblances que les destinées de -Françoise d'Aubigné et de Ninon de Lenclos! Toutes deux parvinrent à un -grand âge, toutes deux restèrent longtemps unies, et durent cesser de se -voir sans cesser de ressentir l'amitié qui les avait rapprochées. Leurs -attraits, leur art de plaire, leur rare esprit de conduite, la sûreté de -leur commerce, firent le charme des sociétés de leur temps. Toutes deux -devinrent célèbres et se concilièrent, à des degrés divers et par des -moyens différents, la considération du monde. L'une ne s'est jamais -départie de la philosophie épicurienne, qui permettait tout aux -passions; l'autre fut constamment fidèle à la religion, qui ne leur -permettait rien. L'une fut le modèle de son sexe; malheur à toute femme -qui, séduite par le succès de l'autre, oserait la prendre pour -modèle[506]! - - [506] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 111; - _ibid._, 1re partie, p. 236-243, 254-263. - -La mort de la reine mère, au mois de janvier 1666, enleva à madame -Scarron la pension qu'elle recevait, et la misère retomba sur elle de -tout son poids. Elle se vit forcée d'avoir recours à ses anciennes -protectrices. Toutes s'employèrent pour obtenir le rétablissement de sa -pension. Louis XIV fut fatigué des sollicitations des femmes de sa cour -en faveur de la veuve de Scarron. Colbert était là, et le jeune roi -ferme encore dans la résolution que le ministre lui avait inspirée de ne -pas charger le trésor de dépenses inutiles et improfitables. Le nom de -l'auteur de la _Mazarinade_[507] faisait d'ailleurs sur le monarque une -désagréable impression: il refusa. Le grand personnage qui avait voulu -épouser Françoise d'Aubigné crut l'occasion favorable pour s'offrir de -nouveau[508], et elle se trouva encore, comme avant son mariage avec -Scarron, forcée de choisir entre le couvent ou un époux. Elle rejeta -l'un et l'autre. Pour ne recevoir de dons de personne, elle se détermina -à prendre un parti violent qui lui coûtait beaucoup, puisqu'il lui -enlevait son indépendance, rompait toutes ses habitudes et des liens -d'amitié qui lui étaient chers: elle résolut de s'exiler. La princesse -de Nemours allait épouser Alphonse VI, roi de Portugal: Françoise -d'Aubigné consentit à la suivre à Lisbonne, en se plaçant sous les -ordres de sa _donna cameira_[509] ou dame d'honneur. La nouvelle de ce -départ émut ses nombreux amis «de la Place-Royale et de Saint-Germain,» -c'est-à-dire de la ville et de la cour. - - [507] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. IX, p. VI, VII. - - [508] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de - Maintenon_, liv. VI, c. IV, t. II, p. 109. - - [509] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 41, édit. 1656; _ibid._, p. - 38, édit. 1758; _ibid._, t. I, p. 35, Nancy, 1752; _ibid._, p. - 41, Dresde, 1753; _ibid._, t. I, p. 39, édit. de 1806. Dans les - éditions seules de 1752 et 1753 la lettre est complétement datée - (30 juin 1666), et il y a _dona almera_. - -Madame de Montespan, que sa sœur madame de Thianges, le maréchal -d'Albret et Villeroi avaient informée de ce départ, s'y opposa. Elle -obtint pour madame Scarron le rétablissement de sa pension et un -gracieux accueil du roi[510], qui doublait le prix de cette faveur. La -reconnaissance de Françoise d'Aubigné pour madame de Montespan fut -proportionnée au service qu'elle lui avait rendu. Madame Scarron n'avait -pas sans terreur prévu les privations qu'elle s'imposait en quittant la -France, en s'éloignant de tout ce qui lui faisait aimer la vie. Quoique -sa piété se fût accrue par la douleur d'avoir perdu sa protectrice et -avec elle ses moyens d'existence, elle ne pouvait, même avec le secours -du sévère confesseur[511] qu'elle s'était choisi, dompter cette -coquetterie naturelle aux femmes que leur beauté ou les charmes de leur -esprit ont habituées aux douceurs d'une société aimable et polie, dont -elles accroissent la joie par leur seule présence. Françoise d'Aubigné -pratiquait très-bien, par des moyens dont la pureté d'intention lui -déguisait le danger, cet art que l'exemple de Ninon, plus âgée et plus -avancée qu'elle dans la science du monde, lui avait enseigné, de -désintéresser ceux qu'elle désirait s'attacher, en les forçant de -préférer à l'enivrement produit par ses grâces et ses attraits la douce -séduction de l'estime et de la confiance que leur inspiraient son -esprit, son abandon aimable et sa solide raison. - - [510] _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 95 à 97. - - [511] MAINTENON, _Lettres_, édit. 1756, t. II, p. 1 à 96 (à - l'abbé Gobelin).--Madame DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_, - p. 54 à 58. - -Madame de Montespan avait travaillé pour elle-même en obligeant madame -Scarron; celle-ci lui plut par ses entretiens enjoués, par sa -discrétion, son tact délicat des convenances, son aversion pour les -grandes affaires de la politique, son éloignement pour les intrigues de -cour, qui étaient pour madame de Montespan une occupation -principale[512]. Ce qui surtout, dans Françoise d'Aubigné, charmait -madame de Montespan, c'était cette morale toute chrétienne, stricte, -mais non austère, qu'elle se plaisait à considérer comme un refuge -assuré dans un avenir lointain. Françoise d'Aubigné avait moins de -brillant, moins de soudaineté et d'originalité dans l'esprit que -Montespan, mais plus de justesse, de discernement et de finesse. Dégagée -qu'elle était du joug des passions, elle avait dans les idées et dans -les sentiments une netteté, une sûreté de jugement, une constance et une -rectitude d'action que ne possédait pas madame de Montespan, sans cesse -en proie aux agitations et aux inquiétudes de l'amour, de la jalousie, -de l'ambition. Montespan d'ailleurs était moins instruite que Françoise -d'Aubigné, qui écrivait avec cette facilité et cette grâce particulières -à plusieurs femmes de ce temps et avec l'exactitude grammaticale d'un -académicien. Par ce talent, par ses connaissances pratiques de la -science domestique, par ses qualités essentielles comme par celles qui -sont frivoles, madame Scarron se rendit indispensable à madame de -Montespan, qui ne s'en séparait qu'avec peine. Tant que dura l'éducation -du duc du Maine et avant qu'à l'âge de dix ans il fût remis entre les -mains des hommes, madame Scarron demeura à la cour, dans les -appartements de madame de Montespan[513], et fut initiée à tous les -secrets de sa vie intérieure, à toutes les particularités de sa liaison -avec le roi, et souvent consultée avec fruit. Elle sut profiter de la -confiance qu'elle avait obtenue pour favoriser l'élévation des grands -personnages qui l'avaient aidée au temps de sa détresse. Les d'Albret, -les Richelieu, les Montchevreuil et autres[514] usèrent avantageusement -de la facilité qu'elle avait de se faire écouter. On peut même affirmer -que jamais son influence sur Louis XIV ne fut plus grande que -lorsqu'elle s'exerçait par le crédit d'une autre. On ne l'ignorait pas; -et jamais on ne fut plus empressé auprès d'elle, jamais elle ne se fit -plus d'amis et ne rendit plus de services que lorsqu'elle ne pouvait -rien par elle-même et ne voulait rien pour elle-même. Le roi, -qu'importunait sa présence lorsqu'il aurait désiré être seul avec sa -maîtresse, ne s'habitua que difficilement, et non sans une sorte de -jalousie, à voir madame de Montespan prendre tant de plaisir dans le -commerce intime d'une femme si bien connue pour la sévérité de ses -principes[515]. Les premiers dons de Louis XIV à Françoise d'Aubigné, -après le rétablissement de sa pension, ne furent dus qu'à l'importunité -de Montespan; ce fut elle qui insista fortement, et sans y être excitée -par personne, pour que son amie, sa protégée reçût, par l'achat et la -possession d'une terre, un titre et un nom plus convenable que celui de -veuve Scarron[516]. - - [512] CAYLUS, _Souvenirs_, p. 66, édit. Raynouard, 1806; collect. - Petitot, t. LXVI, p. 270; _ibid._, p. 13 de l'édition de - Voltaire, du château de Ferney, 1770, in-12.--Madame DU PÉROU, - _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846, p. 44, 47 et - 48.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, 30 septembre - 1713, t. II, p. 440. - - [513] DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 44-8, - 235.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, Paris, - 1806, in-8º (10-11 septembre 1805), t. III, p. 218. - - [514] Madame DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846, - in-12, p. 21 et 22. - - [515] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. - 62-95-97-279. - - [516] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit. - 1829, t. XIII, p. 102 et 103. - -Mais alors tout était changé pour Françoise d'Aubigné; elle s'était -chargée d'élever les enfants du roi et de Montespan. Sa destinée fut -fixée[517] selon ses désirs, selon ses goûts, selon sa vocation. Elle -était par là appelée à faire le meilleur emploi de ses éminentes -facultés, à donner tous les soins d'une tendre mère aux enfants de son -roi[518], à leur inculquer les vérités de la foi, à diriger leurs -premiers penchants, à guider leurs premiers pas dans ce monde splendide -et corrompu où ils devaient apparaître, à recueillir enfin pour -récompense, pour prix des soins qu'elle leur donnait l'affection et le -respect de leur âge mûr. Elle se promettait, par leur moyen, d'obtenir -un salutaire ascendant sur l'esprit de leur mère, de cette belle -Mortemart, qu'elle avait connue autrefois si jeune, si vertueuse, si -fortement imbue des principes de religion qu'elle conservait encore. -Françoise d'Aubigné espérait payer ainsi les bienfaits qu'elle pourrait -recevoir de Louis XIV par des bienfaits plus grands, et devenir un des -humbles instruments que Dieu avait choisis pour ramener dans la voie du -salut le plus grand des souverains. - - [517] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 213-215. - - [518] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 144. - -Tels étaient les projets de la veuve Scarron; on sait le courage et -l'habileté qu'elle mit à les exécuter. Les commencements répondirent à -ses ambitieuses espérances: l'éducation du jeune duc du Maine fut, de la -part du roi, récompensée par des dons qui mirent pour toujours Françoise -d'Aubigné à l'abri du besoin dont elle avait si longtemps souffert. Elle -put acheter (le 27 décembre 1674) la terre de Maintenon[519], qui était -un marquisat; le roi lui donna lui-même le titre de marquise de -Maintenon. Sous l'éclat de ce dernier nom disparut alors celui de -Scarron: il ne servit plus qu'à marquer dans l'histoire la distance -prodigieuse qu'a franchie Françoise d'Aubigné pour parvenir à la -miraculeuse élévation où elle s'est trouvée portée. - - [519] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, le 10 novembre 1674), - t. I, p. 106, édit. 1756.--_Ibid._ (16 juillet 1674), t. II, p. - 6. Lettre à l'abbé Gobelin.--Duc DE NOAILLES, _Histoire de madame - de Maintenon_, 1848, in-8º, t. I, p. 485. - -Elle avait réussi du côté du roi dans le plan qu'elle s'était tracé; -mais c'est à l'époque même de ses premiers succès qu'elle fut sur le -point d'échouer et qu'elle parut résolue à quitter la cour, à se -renfermer dans son château ou dans une maison religieuse, à faire une -retraite qui ne lui fit rien perdre des éloges et de la considération du -monde, dont elle était de plus en plus jalouse[520]. - - [520] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, 31 octobre 1674), t. - II, p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12, - édit. 1756. - -Madame de Montespan, comme toutes les femmes que leurs passions, leurs -plaisirs ou leur ambition entraînent dans le mouvement rapide du monde, -prenait peu de souci de ses enfants, et trouvait très-bon qu'ils -préférassent à leur mère celle qui s'occupait d'eux sans cesse et qui -les élevait avec un zèle éclairé. Françoise d'Aubigné, d'ailleurs, avait -soin d'assujettir ses élèves aux démonstrations d'une tendresse -respectueuse envers leurs augustes parents; mais l'accomplissement de ce -devoir ressemblait peu à l'amoureuse soumission qu'ils témoignaient pour -leur gouvernante. Elle se montra très-habile à inspirer à l'aîné de ces -enfants les saillies charmantes d'un esprit enfantin; et on peut juger -avec quelle mesure, quelle délicatesse elle savait se servir de -l'intelligence précoce de cet enfant pour flatter sa mère quand on a lu -les quelques pages intitulées: _Œuvres diverses d'un auteur de sept -ans_, qu'elle fit imprimer à un petit nombre d'exemplaires, et dont elle -composa l'épître dédicatoire adressée à madame de Montespan[521]. - - [521] _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, ou recueil des - ouvrages de M. le duc_ DU MAINE, _qu'il a faits pendant l'année - 1677 et dans le commencement de l'année 1678_, Paris, - in-4º.--Conférez _Nouvelles de la république des lettres_, - février 1685, t. IV, 2e édit., 1686, p. 203 à 209. L'épître - dédicatoire se trouve dans les _Lettres_ DE MAINTENON, édit. - 1806, t. I, p. 54. - - -L'accord de madame de Montespan et de Françoise d'Aubigné fut parfait -tant que les enfants restèrent en bas âge et lorsqu'ils ne réclamaient -que des soins matériels; mais il n'en fut pas de même lorsque le secret -de leur naissance eut été dévoilé et quand le duc du Maine, ayant paru à -la cour, eut attiré l'attention du roi; quand la gouvernante lui eut -donné le Ragois, neveu de son confesseur, pour précepteur, et eut -annoncé l'intention de diriger entièrement son éducation. Madame de -Montespan voulut s'en mêler; elle éprouva de la résistance. Françoise -d'Aubigné soutenait qu'elle ne devait compte qu'au roi de ses enfants, -parce qu'elle n'avait consenti à se charger de leur éducation qu'à cette -condition. Madame de Montespan, qui jusqu'ici avait traité en amie la -gouvernante, voulut avec hauteur exercer son autorité. Françoise -d'Aubigné faisait en quelque sorte partie du ménage du roi et de madame -de Montespan. Le roi, qui avait l'habitude de les voir ensemble toujours -unies, fut surpris et ennuyé de leurs fréquentes altercations[522]; et -quoiqu'il eût plus qu'aucun homme au monde un tact sûr pour discerner -promptement tous les genres de mérite et qu'il eût conçu de celui de la -gouvernante une idée supérieure encore aux éloges qu'on lui en avait -faits, cependant, comme il était dans le paroxysme de son amour pour -Montespan, il préféra donner à celle-ci la permission de la renvoyer. -Mais il n'était pas facile à madame de Montespan d'user de cette -faculté: désormais elle avait plus besoin de madame de Maintenon que -madame de Maintenon n'avait besoin d'elle. - - [522] MAINTENON, _Lettres_, édit. de Dresde, 1753, in-12, p. 48 - et 50 (à l'abbé Gobelin, 6 mai et 16 juin 1671, lisez 1673); - _ibid._, édit. de Nancy, 1752, petit in-12, t. I, p. 54 et 57; - _ibid._, édit. in-12, 1756, grand vol., p. 9-12-14 (31 octobre et - novembre 1674); édit. 1806, t. I, p. 18-23. Les dates de l'année - sont inexactes. - -Madame de Montespan comprenait très-bien qu'elle causerait un chagrin -profond à ses enfants si elle les privait d'une gouvernante aussi -tendrement aimée et qu'il eût été impossible de remplacer. Mais c'était -surtout pour elle-même qu'elle désirait garder celle qu'elle avait été -habituée à considérer comme son amie, celle qui l'aidait toujours à -détruire dans l'esprit du roi le mauvais effet de ses caprices et de ses -humeurs, à rompre la monotonie des tête-à-tête et à dissiper les ennuis -et les tristesses de son intérieur. - -D'ailleurs, quoique le parti religieux fût contraire à madame de -Montespan, il la ménageait précisément à cause de l'étroite liaison qui -existait entre elle et madame de Maintenon; et celle-ci, par cette -intimité même, avait acquis à la cour une importance au-dessus du rang -qu'elle y occupait: en la disgraciant, madame de Montespan eût -mécontenté le parti qu'elle désirait ménager dans l'intérêt de sa -conscience et de celle du roi. Ainsi madame de Montespan renonça à -l'idée de renvoyer la gouvernante; mais elle résolut de l'éloigner de la -cour en lui procurant un établissement. Elle détermina le vieux duc de -Villars-Brancas à demander sa main[523]. Françoise d'Aubigné refusa ce -parti. Madame de Montespan dissimula, et continua, en présence du roi, à -traiter madame de Maintenon en amie; elle chercha à la réduire à plus -d'obéissance et de soumission par le moyen du roi lui-même. Elle avait -observé que, malgré son humilité chrétienne, Françoise d'Aubigné -ambitionnait surtout l'approbation et l'estime du roi, et que les éloges -qu'il lui donnait ou qu'il faisait de son élève le duc du Maine -«chatouillaient de son cœur l'orgueilleuse faiblesse.» - - [523] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, t. XIII, p. 104. - -Ce ne fut plus qu'en l'absence du roi que Montespan se permit envers -elle ces hauteurs insultantes et ces exigences humiliantes qui la -blessaient au cœur; de sorte qu'il fut facile à la favorite, quand elle -était mécontente de la gouvernante, de lui donner tous les torts dans -l'esprit du monarque. C'est ainsi que, selon que Montespan était -satisfaite ou mécontente, la gouvernante recevait de Louis XIV un -accueil plus ou moins gracieux, plus ou moins froid, ou tout à fait -glacial. Ainsi agitée par des alternatives de crainte et d'espérance, et -dans l'incertitude de savoir si elle plaisait ou si elle -déplaisait[524], Françoise d'Aubigné, dont la fierté se révoltait de -voir ses services méconnus, résolut de saisir la première occasion pour -avoir une explication franche et hardie avec Louis XIV[525], de demander -à se retirer de la cour et à cesser de diriger l'éducation des princes -si elle restait sous la dépendance de madame de Montespan, ou à -continuer de faire sa charge si elle avait permission de n'obéir qu'au -roi et de correspondre directement avec lui. Cette occasion se trouva, -cette explication eut lieu[526] à la grande satisfaction du roi: -Françoise d'Aubigné, devenue madame de Maintenon, redoubla d'égards -envers madame de Montespan, et leur amitié ne parut en rien altérée. La -passion du roi pour cette dernière continuait toujours aussi vive, et la -division qui existait entre elle et madame de Maintenon se déroba -longtemps aux regards jaloux et envieux des courtisans. - - [524] MADAME DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_, p. 19.--$1, - _Mém. p. s. à l'hist. de madame de Maintenon_, t. II, p. - 110.--Monmerqué, SÉVIGNÉ, t. VI, p. 240 et 379, note sur la - lettre du 19 avril 1680.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, - II, 139, édit. in-8º; _ibid._, III, édit. in-12, p. 135.--MADAME - DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 19.--LA BEAUMELLE, - _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon_, t. - II, p. 110. - - [525] MAINTENON, _Lettres_ (14 juillet, 31 octobre 1674), t. II, - p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12 de - l'édit. d'Amsterd., 1756. - - [526] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame_ DE - MAINTENON, recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 22. - -Ce secret ne commença à percer que lors du voyage de madame de Maintenon -et du duc du Maine à Baréges. - -Le duc du Maine avait eu pendant sa dentition des convulsions qui lui -avaient raccourci une jambe. Il fut décidé qu'on conduirait le jeune -prince à Anvers pour consulter un médecin renommé de cette ville. -Françoise d'Aubigné prit le nom de marquise de Surgères, et partit -incognito avec son élève. Elle arriva à Anvers au milieu d'avril 1674. -De là elle écrivit à madame de Montespan et au roi, et revint -s'installer à Versailles[527]. Le jeune prince revint d'Anvers plus -boiteux qu'il n'était avant de partir, ce qui nécessita deux voyages à -Baréges qui eurent le plus heureux succès. Dans ces deux voyages, -madame de Maintenon rendait compte de la santé du prince au roi et à sa -mère. C'est par cette correspondance que Louis XIV put apprécier tout -l'esprit et le talent d'écrire de madame de Maintenon. Ce roi, si habile -à discerner dans ceux qui l'approchaient tous les genres de mérite, -reconnut que cette gouvernante était capable de développer dans celui de -ses fils qu'il chérissait le plus, non-seulement les grâces de l'enfant, -mais aussi les qualités de l'homme, et de le rendre par là digne du rang -qu'il devait occuper. Louis XIV sut comprendre que la nécessité, cette -mère des grands succès, et la religion, cette consolatrice de l'âme, ne -formèrent jamais de femme plus judicieuse, plus instruite, plus -énergique, plus involontairement gracieuse, plus naturellement vertueuse -que celle qu'avait choisie Montespan pour élever les enfants qu'il avait -eus d'elle. - - [527] MAINTENON, _Lettres_ (18 avril 1674), édit. 1756, t. I, p. - 52 et 53.--_Mémoires de madame_ DE MAINTENON, recueillis par les - dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 17.--MONTPENSIER, _Mémoires_, - collection Petitot, t. XLIII, p. 403.--CAYLUS, _Souvenirs_, t. - LXVI, p. 391.--Les Mémoires manuscrits de mademoiselle D'AUMALE, - cités à cet endroit par M. Monmerqué, _ibid._, p. 40 de l'édit. - de Voltaire, au château de Ferney, 1770, édit. in-12. - -En l'année 1675, le mercredi des Cendres, ou l'ouverture du carême, -était le 27 février, et Pâques le 14 avril; c'est dans cet intervalle -qu'a eu lieu le refus d'absolution dont nous avons raconté les -circonstances. - -Madame de Maintenon était aux eaux de Baréges lorsqu'elle apprit ce qui -se passait à la cour et dans le camp du roi, le projet de séparation des -deux amants et leurs pieuses résolutions; il n'est pas douteux qu'elle -dut alors en féliciter madame de Montespan et le roi lui-même, auquel -elle rendait compte, dans des lettres qui quelquefois avaient huit ou -dix pages, de tout ce qui concernait les voyages entrepris pour la santé -du duc du Maine[528]. Elle écrivit à plusieurs personnes, on n'en peut -douter, sur ce sujet important pour elle-même et pour l'intérêt de ses -élèves, qu'elle chérissait comme une mère[529]; on la désabusa, et on -lui apprit que Montespan cherchait de nouveau à passionner le roi. Ce -fut alors que commença à percer un secret jusqu'ici caché soigneusement -à toute la cour: ce secret était le désaccord de madame de Montespan et -de madame de Maintenon et la révélation de la cause qui avait produit -cette mésintelligence. Madame de Sévigné se hâta, aussitôt qu'elle le -connut, d'en instruire sa fille. - - [528] PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juin 1675, du camp de - Latines), t. II, p. 277. - - [529] MAINTENON, _Lettres à l'abbé Gobelin_ (8 mai 1675), in-12, - t. II, p. 32. - -«Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra: -c'est que cette belle amitié de _Quantova_ (madame de Montespan) et de -son amie (madame de Maintenon) qui voyage est une véritable aversion -depuis près de deux ans; c'est une aigreur, une antipathie; c'est du -blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela? C'est que l'amie -est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de _Quanto_; -elle n'aime pas à obéir; elle veut bien être au père, mais non pas à la -mère; elle fait le voyage à cause de lui, et point du tout pour l'amour -d'elle; elle rend compte à l'un, et point à l'autre: on gronde l'ami (le -roi) d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse; mais on ne croit pas -que cela dure, à moins que l'aversion ne se change ou que le bon succès -d'un voyage ne fît changer ces cœurs. Ce secret roule sous terre -depuis plus de six mois; il se répand un peu, et je crois que vous en -serez surprise. Les amis de l'amie en sont assez affligés[530].» - - [530] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 501, édit. G.; - t. III, p. 362, édit. M. - -Les amis de madame de Montespan, comme ceux de madame de Maintenon, -étaient également intéressés à déguiser cette désunion et à la nier. Le -crédit des uns et des autres s'affaiblissait par celui que madame de -Maintenon cessait d'avoir auprès de madame de Montespan, et par -l'atteinte que portait au pouvoir de celle-ci, sur l'esprit du roi, la -désapprobation de madame de Maintenon, estimée de toute la cour. - -Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné apprend à sa fille -que les amis de madame de Maintenon nient qu'il y ait aucune altercation -sérieuse entre elle et Montespan; et ceci indique les progrès que -faisait cette dernière pour enflammer de nouveau le roi lorsqu'il allait -lui rendre visite. - -«Les amis de la _voyageuse_, voyant que le dessous des cartes se répand, -affectent fort d'en rire et de tourner cela en ridicule, ou bien -conviennent qu'il y a eu quelque chose, mais que tout est accommodé. Je -ne réponds ni du présent ni de l'avenir dans un tel pays; mais du passé, -je vous en assure... Pour la souveraineté, elle est établie comme depuis -Pharamond. Madame de Montespan joue en robe de chambre avec les dames du -château (les dames du palais, dont elle faisait partie), qui se trouvent -trop heureuses d'être reçues et qui souvent sont chassées par un clin -d'œil qu'on fait à la femme de chambre[531].» - - [531] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE - SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, - 1726, in-12, t. II, p. 55, mercredi 19 août (_corrigez_ 21 août) - 1675. Dans toutes les autres éditions, sans exception, le texte - de cet important passage. est faux ou défiguré. Les notes de ces - éditions doivent disparaître. - -Les dernières nouvelles que madame de Sévigné transmet à sa fille -prouvent qu'au commencement de septembre madame de Montespan n'était pas -encore parvenue à faire changer le roi de résolution et qu'elle -craignait, en pressant trop vivement la conclusion de son rappel à la -cour, de perdre la confiance et l'estime du monarque. - -«Il est certain, dit madame de Sévigné, que l'ami et _Quanto_ sont -véritablement séparés; mais la douleur de la demoiselle est fréquente, -et même jusqu'aux larmes, de voir à quel point l'ami s'en passe bien; il -ne pleurait que sa liberté, et ce lieu de sûreté contre la dame du -château (la reine): le reste, pour quelque raison que ce puisse être, ne -lui tenait plus au cœur. Il a retrouvé cette société qui lui plaît; il -est gai et content de n'être plus dans le trouble, et l'on tremble que -cela ne veuille dire une diminution, et l'on pleure; et si le contraire -était, on pleurerait et on tremblerait encore: ainsi le repos est banni -de cette place. Voilà sur quoi vous pouvez faire vos réflexions, comme -sur une vérité; je crois que vous m'entendez[532].» - - [532] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p, 94, édit. - G.; t. III, p. 464, édit. M. - -Cette situation ne pouvait durer. Les charmes séducteurs de Montespan, -le son de sa voix, le feu de ses regards, les amusants sarcasmes de son -brillant esprit, sa folle gaieté, sa tristesse et ses larmes domptèrent -bientôt le courage de Louis XIV. Les divertissements du théâtre, auquel -il ne voulut jamais renoncer; la musique de Lulli, les vers de Quinault, -les danses voluptueuses de leurs drames magiques, l'indulgence -intéressée du P. la Chaise facilitèrent le triomphe de Montespan, qui -fut enfin complet. La date et la durée de ce triomphe furent révélées au -monde le 9 mai 1677 par la naissance de la seconde mademoiselle de -Blois, depuis femme du régent, qui fut si laide, et, le 6 juin 1678, par -celle du comte de Toulouse, qui fut si beau. La naissance de -mademoiselle de Tours, morte jeune, venue à terme au mois de janvier -1676, prouva aussi que l'intimité de madame de Montespan avec Louis XIV -était aussi forte après son retour de l'armée qu'avant le départ. - -Tout était donc ramené sur l'ancien pied lorsque la _voyageuse_ revint -avec son élève le duc du Maine. Comme elle n'avait jamais varié dans sa -conduite et dans son langage, elle se retrouva aussi bien établie à la -cour que lorsqu'elle l'avait quittée, et même mieux. Son absence lui -avait profité en nécessitant une correspondance directe avec le roi. -L'espoir que le parti religieux avait fondé sur son influence s'accrut -encore par la part qu'elle avait eue dans le succès momentané de ce -parti. On connaissait Louis XIV, dont rien n'ébranlait l'opinion pour -ceux qui avaient su mériter son estime. On savait que la nature de -sentiments exempts de toute faiblesse que lui inspirait madame de -Maintenon était entièrement étrangère à celle qui, par une force -irrésistible, l'entraînait vers madame de Montespan ou vers toute autre -femme. - - - - -CHAPITRE XII. - -1675-1676. - - Turenne est tué.--Effet que produit cette nouvelle.--Lettres - écrites par madame de Sévigné à ce sujet.--La guerre se - rallume.--On crée de nouveaux maréchaux.--Le marquis de Rochefort - est nommé, par l'influence de sa femme, maréchal de France, avec - sept autres lieutenants généraux.--Il meurt.--Détails sur la - maréchale de Rochefort.--Elle devient la maîtresse de Louvois.--Son - crédit à la cour.--La révolte continue à Rennes.--Madame de Sévigné - se décide à partir.--Motifs des regrets qu'elle a de quitter - Paris.--Dérangement de sa santé.--Elle consulte Bourdelot.--Elle va - revoir Livry.--Elle recommence ses lamentations sur la mort de - Turenne.--Elle se rend à Orléans.--S'embarque sur la - Loire.--Entrevue au château de l'abbé d'Effiat.--Elle arrive à - Nantes.--Souvenirs que ce voyage lui rappelle.--Elle avait mis sa - fille au couvent à Nantes.--Souvenirs devant Blois.--Elle arrive à - la Seilleraye.--Récit rétrospectif.--Faits importants relatifs à la - jeunesse de madame de Sévigné rectifiés à propos de ces - souvenirs.--Date de la naissance et de la mort de Sévigné le - fils.--Date de la naissance de madame de Grignan.--Celle-ci est née - avant son frère.--Date du premier voyage de madame de Sévigné à - Nantes.--Age qu'avait mademoiselle de Sévigné quand elle parut dans - le ballet des Arts et quand elle épousa le comte de Grignan.--Duel - de Sévigné avec du Chastellet.--Célébration du mariage de Sévigné - avec Marie de Rabutin-Chantal.--Liaison de la famille d'Ormesson et - de celle de madame de Sévigné.--Madame de Sévigné va aux Rochers et - revient à Paris.--S'occupe d'un procès,--de ses plaisirs,--de - l'Opéra,--et est lancée dans les intrigues de la Fronde.--Détails - fournis par les Mémoires d'Ormesson sur cette époque de la vie de - madame de Sévigné et sur les événements.--Récit sur un des - domestiques de madame de Sévigné qui devint fou furieux, et sur - lequel on opéra la transfusion du sang. - - -Le vif intérêt qu'excitait dans le grand monde la nouvelle de la -dissension des deux femmes qui approchaient le plus souvent le roi fut -tout à coup absorbé par une autre nouvelle, désastreuse, terrible, qui -frappa de stupeur la France entière et retentit aussitôt dans toute -l'Europe[533]. Ce fut celle de ce boulet qui, tiré au hasard près du -village de Sasbach, dans l'État de Bade, le 27 juillet 1675, frappa -Turenne et le tua[534]. - - [533] L'annonce dans la _Gazette_ est du 9 août 1675, no 78, p. - 582. Il est dit que le roi en avait reçu la nouvelle le 29 - juillet, à Versailles. - - [534] S.-H*** (SAINT-HILAIRE), _Mémoires_, 1756, in-12, t. I, p. - 104.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements à - l'histoire militaire du règne de Louis XIV_, 1761, in-12, t. III, - p. 216.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773, in-12, - liv. VI, t. II, p. 342; _id._, 1735, in-4º, t. I, p. - 581.--RAGUENET, _Histoire de Turenne_, 1732, in-12, t. II, p. - 105. - -Ce ne fut pas à sa fille, ce ne fut pas à une femme, mais à des hommes, -à des militaires, à Bussy, au comte de Grignan que madame de Sévigné -adressa ces admirables lettres où elle peint sa douleur, celle du roi, -les larmes de toute la cour, la tristesse de Bossuet, l'abasourdissement -des habitants de Paris, s'attroupant à l'entour de l'hôtel du -héros[535]; la consternation et la fureur de sa brave armée; la terreur -des campagnes des bords du Rhin, tranquilles et rassurées par Turenne -contre les invasions de l'ennemi, désormais exposées à ses féroces -représailles; l'effroi de la France entière, et cette vive, cette -universelle émotion causée par la perte d'un seul homme. «Mais cet -homme, disait madame de Sévigné, était le plus grand capitaine et le -plus honnête homme du monde[536].» - - [535] Cet hôtel, construit sur le plan de Gomboust et indiqué - comme appartenant en 1652 à un M. de Levassier, était rue - Saint-Louis, au Marais, au coin de la rue Saint-Claude. (Voy. - Jaillot, _Recherches sur Paris_, quartier du Temple, p. 18.) - - [536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 477 et - 478, édit. G.; _idem_, t. III, p. 348 et 349, édit. M.--LOUIS - XIV, _Œuvres_, t. V, p. 451. - -«Dès le lendemain de cette nouvelle, dit encore madame de Sévigné, M. de -Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant huit généraux -au lieu d'un: c'est y gagner. En même temps on fit huit maréchaux de -France, savoir: M. de Rochefort, _à qui les autres doivent un -remercîment_; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade, d'Estrades, -Navailles, Schomberg et Vivonne: en voilà huit bien comptés. Je vous -laisse à méditer sur cet endroit[537].» Ainsi madame de Sévigné insinue -à sa fille que ces huit maréchaux, que madame de Cornuel appelait -spirituellement la monnaie de M. de Turenne, n'avaient été nommés que -parce que la marquise de Rochefort (Madeleine de Laval, devenue de -Bois-Dauphin), qui était aimée de Louvois, exigea que son mari fût fait -maréchal de France, ce qui ne se pouvait qu'en proposant sept autres -lieutenants généraux plus anciens que lui. Irrité de cette promotion, le -comte de Gramont, son ennemi, lui envoya ce laconique et insolent billet -que madame de Sévigné a rapporté. Rochefort ne jouit pas longtemps du -grade éminent qu'il avait obtenu. Quoique homme d'esprit et de courage, -il s'en montra peu digne en ne secourant[538] pas à temps le brave du -Fay, assiégé dans Philisbourg. Rochefort mourut moins d'un an après sa -nomination, le 22 mai 1676[539], âgé seulement de quarante ans: sa haute -dignité ne profita qu'à sa veuve, qui acquit ainsi à la cour un rang -favorable à l'influence qu'elle ambitionnait d'exercer. C'était une -beauté piquante, née pour le grand monde, l'intrigue et la galanterie. -Elle était liée avec madame de Grignan, dont l'âge se rapprochait du -sien et qui avait alors trente ans. Elle se donna à Louvois, et remplaça -dans l'existence de ce ministre, jusqu'à sa mort, madame Dufrénoy. La -Fare s'en était cru amoureux avant de se persuader qu'il l'était de -madame de la Sablière[540]; mais l'adroite coquette ne parut vouloir -écouter la Fare que pour mieux captiver Louvois, ce qui empêcha la Fare -d'obtenir aucun avancement, et l'obligea de quitter le service[541]. - - [537] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 350, édit. - M.; t. III, p. 478, édit. G. - - [538] PELLISSON, _Lettres historiques_ (24 septembre 1676), t. - III, p. 154.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXV, p. - 223-225.--_Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE, 1750, p. 145. - - [539] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1676), t. IV, p. 466, 467, - édit. G.; t. III, p. 321, édit. M. - - [540] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. - 396.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, chap. X, p. 287, - et la note p. 366. - - [541] _Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE; Amsterdam, 1650, - in-12.--LA FARE, _Mémoires_ (1675), collect. Petitot, t. LXV, p. - 223. - -La maréchale de Rochefort, par l'art facile à certaines natures de se -rendre utiles aux grands et aux puissants, sut, sans beaucoup d'esprit -ni d'efforts, se maintenir toujours bien en cour. Elle fut l'amie, la -confidente de toutes les femmes que Louis XIV s'attacha, de mademoiselle -de la Vallière comme de madame de Montespan; et ce fut elle qui, -d'accord avec Bontemps, servit admirablement les mystérieuses amours de -Louis XIV et de la duchesse de Soubise, et en déroba longtemps la -connaissance au duc son époux, et même, ce qui était plus difficile, à -madame de Montespan. La maréchale de Rochefort se maintint dans une -convenable intimité avec madame de Maintenon; elle fut goûtée de son -élève, la duchesse de Bourgogne, comme elle l'avait été de la seconde -Dauphine[542]. Par une conduite habile, elle contribua pendant longtemps -à donner de la force au parti de Louvois, qui, dans les conseils et à la -cour, disputait au parti de Colbert l'influence sur l'esprit et les -résolutions du monarque; et elle parvint à conserver tout son crédit -lorsque la mort lui eut enlevé l'appui du grand ministre. - - [542] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, 29 - et 389; II, 171.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, p. 223 - (année 1676).--_Ibid._, _Œuvres diverses_, Amsterdam, 1750, p. - 141 et 142.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. II, p. 196; t. - III, p. 153, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1674), t. III, p. - 188, édit. G.--_Ibid._ (11 septembre 1674), t. IV, p. 467; t. V, - p. 117, édit. G.--_Ibid._ (25 décembre 1679), t. VI, p. 265, - édit. G.; t. III, p. 81, 194, édit. M.; t. IV, 341, 449 et 460, - édit. G.; t. IV, 73, édit. M. - -Quand, le lundi, la nouvelle de la mort de Turenne arriva à Versailles, -«on allait, dit madame de Sévigné, à Fontainebleau s'abîmer dans la -joie[543];» mais cet événement changea les dispositions de tout le -monde, et fit hésiter madame de Sévigné elle-même sur son voyage de -Bretagne, qui devenait plus dangereux. Ainsi la mort d'un seul homme -ébranlait l'État, et dérangeait tous les projets de plaisirs ou -d'occupations sérieuses. La guerre, qu'on croyait devoir être bientôt -terminée, se ralluma avec une nouvelle ardeur; il n'y avait plus -d'espoir pour madame de Sévigné d'avoir de longtemps son fils avec elle, -et sa fille l'invitait fortement à profiter de l'intervalle de la -suspension forcée de toutes choses pour faire le voyage de Provence. -Elle en fut très-tentée; mais ses propres affaires l'appelaient en -Bretagne[544] et elles étaient d'une telle gravité qu'elle se vit forcée -de céder aux conseils de son tuteur, l'abbé de Coulanges. Après deux -mois d'hésitation, elle partit. Ce n'est qu'alors qu'elle cessa de -s'entretenir, dans ses lettres, de M. de Turenne, de revenir sans cesse -sur ses admirables qualités, de varier l'expression de ses regrets, de -prévoir les tristes conséquences de sa mort. Le dîner qu'elle fit chez -le cardinal de Bouillon avec madame d'Elbeuf[545] et madame de la -Fayette, pour pleurer ensemble le héros, fut pour elle cependant une -nouvelle occasion de recommencer ses lamentations sur ce triste sujet; -et elle ne cessa d'en parler que quand elle eut fait connaître la -douleur de tous les amis du héros, la profonde affliction de Pertuis, -son capitaine des gardes, qui voulut se démettre de sa place de -gouverneur de Courtray; et enfin quand elle eut décrit la cérémonie des -funérailles à Saint-Denis, où elle assista[546]. - - [543] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 et 31 juillet, 2, 6, 7, 9, 11, 12, - 16, 19, 21, 22, 26, 27 et 28 août, 1er et 9 septembre), t. III, - p. 471, 475, 480, 483, 489, 499, 504; t. IV, p. 3, 5, 7, 10, 13, - 16, 19, 20, 21, 27, 41, 47, 54, 59, 65, 73, 76, 79, 87, 92, 135, - 186, du ms. de l'Institut.--Dans la _Suite des Mémoires_ DE - BUSSY, et dans l'édit. Monmerqué, 1820, in-8º, t. III, p. 346, - 347, 353, 369, 372, 375, 377, 387, 388, 390, 397, 404, 416, 427, - 430, 437 (1er septembre), 438, 448, 453, 457. - - [544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 25 août 1675), t. III, p. 504; t. - IV, p. 55; édit. G.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p. - 122.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333. - - [545] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août et 4 septembre 1675), t. IV, p. - 65, 76 et 92, édit. G. - - [546] Lettres de Louis XIV aux abbés et religieux de Saint-Denis, - RAMSAY, _Vie de Turenne_, t. IV, p. 372, in-12. - -Effrayée par les nouvelles qu'elle recevait, madame de Sévigné différa -donc son départ; elle aurait bien voulu le différer plus longtemps, et -profiter de cet empêchement pour faire le voyage de Provence; mais -quand on sut qu'on s'était décidé à envoyer des troupes contre les -révoltés et que la lettre de Louis XIV pour la tenue des états de -Bretagne allait être transmise au duc de Chaulnes[547], on crut la -tranquillité publique assurée. L'abbé de Coulanges, qui ne s'épouvantait -de rien lorsque la nécessité des affaires réclamait sa présence, -détermina enfin madame de Sévigné à partir: cependant elle n'y consentit -que quand le _bon abbé_ lui eut promis de ne pas vouloir passer l'hiver -aux Rochers. «Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire -que je ne puis m'y opposer. Je ne l'aurai pas toujours ainsi; je dois -profiter de sa bonne volonté. C'est une course de deux mois; car le bon -abbé ne se porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver. Il m'en -parle d'un air sincère, dont je fais vœu d'être toujours la dupe: tant -pis pour ceux qui me trompent[548]!» - - [547] _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, - 1850, in-4º, _Lettres_, t. I, p. 551. Lettre de l'évêque de - Saint-Malo à Colbert, en date du 28 août 1575. - - [548] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1675), t. IV, p. 70, édit. G. - -Elle-même avoue qu'elle avait tant de raisons pour aller en Bretagne -qu'elle ne pouvait y mettre la moindre incertitude, «et qu'elle y avait -mille affaires[549].» Cependant, cette fois, ce voyage ressemblait peu à -ceux qu'elle faisait depuis longtemps, presque chaque année, pour aller -se délasser des fatigues du grand monde dans sa terre des Rochers, y -faire des embellissements, et jouir de ses livres et d'elle-même, en la -société de son fils, de sa fille et du petit nombre d'amis qui venaient -la voir. Elle ne pouvait non plus se promettre aucun plaisir de la -réunion des états, qui, lorsqu'elle avait lieu à Vitré, lui attirait les -hommages de toutes les personnes les plus aimables et les plus -considérables de la Bretagne, que lui conciliait la réputation qu'elle -s'était acquise à la cour par son esprit, ses attraits personnels, les -agréments de son commerce, et surtout par les égards, l'amitié, les -déférences que lui témoignaient les la Trémouille, les Rohan, les -Chaulnes, les Lavardin. Les chefs de ces deux dernières familles étaient -investis de toute l'autorité du gouvernement; les la Trémouille et les -Rohan étaient en possession de présider presque alternativement les -assises des états de Bretagne, Rohan à titre de baron de Léon, la -Trémouille comme baron de Vitré. Cette fois les états ne tenaient pas -leurs assises à Vitré, mais à Dinan, ce qui éloignait de madame de -Sévigné tous les membres de cette assemblée, et donnait de l'importance -à l'évêque de Saint-Malo, qu'elle n'aimait pas. Accoutumée dès sa -jeunesse à scruter les actes du pouvoir, elle n'avait jamais vu qu'avec -déplaisir et avec les sentiments d'une ancienne frondeuse l'obséquiosité -des états en Bourgogne et en Bretagne et leur déplorable facilité à -voter l'argent des contribuables. Ce secret penchant au blâme et à la -résistance s'était encore accru par les derniers événements. La manière -dont madame de Sévigné mande à sa fille qu'à Rennes on a jeté des -pierres au duc de Chaulnes, lorsqu'il voulut haranguer le peuple pour -apaiser l'émeute, prouve qu'elle n'était nullement contristée de -l'avanie qu'avait éprouvée le gouverneur: «Il y a eu même à Rennes une -_colique pierreuse_. M. de Chaulnes voulut, par sa présence, dissiper le -peuple; il fut repoussé chez lui à coups de pierres. Il faut avouer que -cela est bien insolent[550].» - - [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 26 août 1675), t. III, p. 504; t. - IV, p. 55.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p. 122.--Conférez - la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333. Les lettres de - convocation pour la tenue des états de Bretagne sont datées du 16 - septembre 1675. (_Recueil ms._, etc., de la Bibl. nat., p. 371.) - Madame de Sévigné partit le 9 du même mois.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (26 juin 1675), t. III, p. 434, édit. G; t. III, p. 309, édit. - M.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G. - - [550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 424, édit. - G.; t. III, p. 300, édit. M. - -Cette fois ce n'était pas même sur la route facile de Rennes, de Vitré -et des Rochers qu'elle devait voyager; c'était vers Nantes et au delà de -la Loire que l'urgence de ses affaires l'appelait. Enfin sa vigueur -commençait à s'altérer par l'annonce des infirmités qui assiégent -souvent les femmes de son âge; elle avait quarante-neuf ans[551]. Elle -déguise autant qu'elle peut à sa fille ces perturbations de son -tempérament; mais à Bussy elle dit: «J'ai bien eu des vapeurs, et cette -belle santé, que vous avez vue si triomphante, a reçu quelques attaques, -dont j'ai été humiliée comme si j'avais reçu un affront[552].» Elle fut -obligée d'avoir recours à la science du docteur Bourdelot (Pierre -Michon), ce célèbre médecin des Condé et de la reine Christine. Madame -de Sévigné aimait les soins qu'il prenait d'elle; mais il l'ennuyait par -les vers détestables qu'il composait à sa louange et à celle de madame -de Grignan[553]. - - [551] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675?), t. III, p. 448, 467, - édit G.; t. III, p. 339, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t. - III, p. 448, édit. G.; t. III, p. 323 et 324, édit. M.--_Ibid._ - (19 août 1675), t. IV, p. 35, édit. G.; t. III, p. 411, édit. M. - - [552] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.; - t. III, p. 371, édit. M.--_Ibid._ (5, 10 et 24 juillet 1675), t. - III, p. 435, 448 et 467, édit. G.; t. III, p. 439, édit. M. - - [553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 233 - et 267, édit. G.; t. IV, p. 111 et 141, édit. M. - -Depuis la mort de Turenne, madame de Sévigné avait des craintes qu'elle -tâchait sagement de réprimer, mais qui lui faisaient redouter -l'isolement et la solitude des Rochers: «J'emporte, dit-elle à madame de -Grignan, du chagrin de mon fils; on ne quitte qu'avec peine, les -nouvelles de l'armée. Je lui mandais comme à vous, l'autre jour, qu'il -me semblait que j'allais mettre ma tête dans un sac, où je ne verrais ni -n'entendrais rien de tout ce qui va se passer sur la terre[554].» - - [554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 93 - et 101, édit. G.; t. III, p. 463 et 469, édit. M. - -Ce qui ajouterait encore à toutes les contrariétés qu'éprouvait madame -de Sévigné en faisant ce voyage de Bretagne, c'est qu'elle l'avait tant -différé que sa femme de chambre Hélène, qui était enceinte, avait -atteint son neuvième mois et ne pouvait la suivre; elle prit le parti, -pour la désennuyer pendant son absence, de lui laisser le soin de -_Marphise_, sa chienne favorite, et se contenta, pour son service, d'une -jeune fille nommée Marie, qui jetait sa gourme, et fit cependant aussi -bien qu'Hélène[555]. Tous ces contre-temps la rendaient si triste -qu'elle refusa, trois jours avant son départ, une invitation qui lui fut -faite par les Condé d'aller passer quelques jours à Chantilly: elle -préféra au palais, aux jardins enchanteurs, à la princière société de -cette splendide résidence la solitude sauvage de Livry, remplie des -souvenirs de sa fille et du bonheur dont elle avait joui en la -possédant. «Je fus avant-hier, toute seule (dit-elle), à Livry, me -promener délicieusement avec la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus -depuis six heures du soir jusqu'à minuit, et je me suis fort bien -trouvée de cette petite équipée. Je devais bien cette honnêteté à la -belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à -Chantilly en très-bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée assez -libre pour faire un si délicieux voyage: ce sera pour le printemps qui -vient[556].» - - [555] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 29 septembre 1675), t. IV, p. - 97-117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M. - - [556] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1675), t. IV, p. 85, édit. - G.; t. III, p. 455, édit M. - -Après avoir vu, dans la matinée, du Lude, grand maître de l'artillerie, -depuis peu fait duc, et madame de la Fayette; après s'être laissé -conduire à la messe par la bonne madame de la Troche, madame de Sévigné -partit le lundi 9 septembre, sans autre compagnie que l'abbé de -Coulanges et cette fille Marie dont nous venons de parler[557]. La -Mousse était à Autry, chez madame de Sanzei, et Coulanges s'en alla à -Lyon. Madame de Sévigné se dirigea d'abord sur Orléans; son carrosse -était attelé de quatre chevaux. Elle n'oublia pas d'emporter avec elle -son _petit ami_, c'est-à-dire le portrait de sa fille[558]. Avant de -monter en voiture, elle écrit à celle-ci une longue lettre pleine de -nouvelles et de faits intéressants. Elle parodie plaisamment trois vers -de l'opéra de _Cadmus_: - - «Je vais partir, belle Hermione; - Je vais exécuter ce que l'_abbé_ m'ordonne, - Malgré le péril qui m'attend. - -C'est pour dire une folie, car notre province est plus calme que la -Saône[559].» Cela n'était pas exact; elle le savait, mais elle voulait -rassurer sa fille. - - [557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 117, - édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M. - - [558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 septembre 1675), t. IV, p. 87, - 94, édit. G.; t. III, p. 463, édit. M.--_Ibid._ (20 septembre - 1675), t. IV, p. 107 et 109, édit. G.; t. IV, p. 475, édit. M. - - [559] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p. 92, édit. - G.; t. III, p. 461, édit. M.--_Cadmus et Hermione_, tragédie, - acte II, scène IV.--Le _Théâtre de_ M. QUINAULT (1735), t. IV, p. - 95.--Madame de Sévigné a pu assister à la représentation de cet - opéra, dont la musique était de Lulli. Il fut joué sur le théâtre - du Bel-Air en 1672, et le 17 avril 1673 sur le théâtre du - Palais-Royal, après la mort de Molière. Voyez la _Vie de - Quinault_, t. I, p. 35 des _Œuvres_. - -Puis elle revient aussitôt aux pensées sérieuses que lui inspire le -service de Turenne, que l'on exécutait en grande pompe dans le moment où -elle écrivait: «Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier -me le proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis: je n'en ai -jamais vu de si bon. N'admirez-vous pas ce que fait la mort de ce héros -et la face que prennent les affaires depuis que nous ne l'avons plus? -Ah! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien -n'est bon que d'avoir une belle âme: on la voit en toute chose, comme au -travers d'un cœur de cristal. On ne se cache point: vous n'avez point -vu de dupes là-dessus. On n'a jamais pris l'ombre pour le corps. Il faut -être si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices. -Vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts.» - -Elle se délassait dans sa voiture, pendant tout le cours de son voyage, -de la société un peu ennuyeuse du _bon abbé_ en lisant la _Vie du -cardinal Commendon_, que Fléchier avait récemment traduite du -latin[560], et aussi les lettres qu'elle recevait de sa fille sur -l'_Histoire des croisades_, «qui est très-belle pour ceux qui ont lu le -Tasse,» et la _Vie d'Origène_, par un auteur janséniste (Pierre-Thomas -des Fossés), et qu'elle trouvait divine[561]. Mais, par des motifs moins -exempts de blâme, le ridicule que madame de Grignan versait sur madame -de la Charce et sur Philis, sa fille aînée, la faisait rire aux -larmes[562]. - - [560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 96, édit. - G. - - [561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), l. IV, p. 105, - édit. G. - - [562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 sept. 1675), t. IV, p. 91, 93, - édit. G. - -Madame de Sévigné coucha à Orléans; et le lendemain (10 septembre) elle -s'embarqua sur la Loire, munie d'une lettre de sa fille, qu'elle reçut -au moment de se mettre en bateau, et remplie d'admiration en voyant les -rives de ce fleuve, «si belles, si agréables, si magnifiques.» - -Cette navigation était pour elle toute volontaire. «Le temps et les -chemins, dit-elle, sont admirables: ce sont de ces jours de cristal où -l'on ne sent ni chaud ni froid. Notre équipage nous amènerait fort bien -par terre; c'est pour nous divertir que nous allons sur l'eau[563].» - - [563] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 97, - 98 et 100, éd. G. - -Le détail de son embarquement, qu'elle donne à son cousin de Coulanges, -nous prouve que cette manière de se rendre d'Orléans à Nantes était plus -commune dans ce siècle qu'elle ne l'a été dans le nôtre, où la voie de -transport de terre est préférée. - -«A peine sommes-nous descendus ici (Orléans) que voilà vingt bateliers -autour de nous, chacun faisant valoir la qualité des personnes qu'il a -menées et la bonté de son bateau. Jamais les couteaux de Nogent ni les -chapelets de Chartres n'ont fait plus de bruit. Nous avons été longtemps -à choisir: l'un nous paraissait trop jeune, l'autre trop vieux; l'un -avait trop d'envie de nous avoir, cela nous paraissait d'un gueux dont -le bateau était pourri; l'autre était glorieux d'avoir mené M. de -Chaulnes. Enfin la prédestination a paru visible sur un grand garçon -fort bien fait, dont la moustache et le procédé nous ont décidés[564].» - - [564] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 98, 99, - édit. G. - -Elle débarqua à deux lieues de Tours, à Mont-Louis; et de là, traversant -par terre l'espace de quatre kilomètres qui sépare la Loire et le Cher, -elle alla coucher (le 13 septembre) à Veretz[565], dans le château -originairement bâti par Jean de la Barre, comte d'Étampes, et qui -appartenait alors à l'abbé d'Effiat[566], connu de nos lecteurs par -l'impôt qu'il préleva sur la marquise de Courcelles[567]. - - [565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100, - édit. G.; t. III, p. 467, édit. M. - - [566] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 et 17 septembre), t. IV, p. 100-103, - édit. G.; t. III, p. 469, édit. M. - - [567] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 160. - -«J'ai couché cette nuit à Veretz. M. d'Effiat savait ma marche; il me -vint prendre sur le bord de l'eau, avec l'abbé (de Coulanges). Sa maison -passe tout ce que vous avez jamais vu de beau, d'agréable, de -magnifique, et le pays est le plus charmant qu'_aucun autre qui soit sur -la terre habitable_: je ne finirais pas. M. et madame de Dangeau y sont -venus dîner avec moi, et s'en vont à Valence. M. d'Effiat vient de nous -ramener ici (c'est à Tours, d'où la lettre est datée); il n'y a qu'une -lieue et demie d'un chemin semé de fleurs... Nous reprenons demain -notre bateau, et nous allons à Saumur[568].... . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - [568] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100 et - 101, édit. G.; t. III, p. 469, édit. M. - -«Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison; -je vous écrivis de Tours. Je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous -repleurâmes M. de Turenne..... Il y a trente lieues de Saumur à -Nantes[569]. Dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit; -nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre -hôtellerie, sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et -nous arrivâmes à minuit dans un _tugurio_ (une cabane) plus pauvre, plus -misérable qu'on ne peut vous le représenter; nous n'y avons trouvé que -deux ou trois vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche sur -quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller; j'aurais bien ri sans -l'abbé, que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. -Nous nous sommes rembarqués à la pointe du jour, et nous étions si -parfaitement bien établis dans notre gravier que nous avons été près -d'une heure avant de prendre le fil de notre discours. Nous voulons, -contre vent et marée, arriver à Nantes; nous ramons tous.» - - [569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 et - 104, édit. G.; t. III, p. 472, édit. M. - -En passant, à la poste d'Ingrande, madame de Sévigné met la lettre -qu'elle vient d'écrire, et deux jours après elle est à Nantes. Là elle -se hâte d'annoncer son arrivée à sa fille[570]: «Je vous ai écrit sur la -route et même du bateau, autant que je l'ai pu. J'arrivai ici à neuf -heures du soir, au pied de ce grand château que vous connaissez, au -même endroit où se sauva notre cardinal (de Retz). On entend une petite -barque; on demande: _Qui va là?_ J'avais ma réponse toute prête; et en -même temps je vois sortir par la petite porte M. de Lavardin, avec cinq -ou six flambeaux de poing devant lui, accompagné de plusieurs nobles, -qui vient me donner la main et me reçoit parfaitement bien. Je suis -assurée que, du milieu de la rivière, cette scène était admirable; elle -donna une grande idée de moi à mes bateliers. Je soupai fort bien; je -n'avais ni dormi ni mangé depuis vingt-quatre heures. J'allai coucher -chez M. d'Harouis. Ce ne sont que festins au château et ici. M. de -Lavardin ne me quitte pas; il est ravi de causer avec moi[571].» - - [570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 106, - édit. G.; t. III, p. 473, édit. M. - - [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit. - G.; t. I, p. 27, édit. M.; et 2e partie de ces _Mémoires_, 2e - édit., p. 9 et 10. - -«... Nous allons à la Seilleraye[572], M. de Lavardin m'y vient -conduire; et de là aux Rochers, où je serai mardi.» - -Elle resta sept jours à Nantes, et d'Harouis la conduisit lui-même après -dîner à son beau château de la Seilleraye, à quatorze kilomètres à l'est -de Nantes[573], où elle resta deux jours; elle partit le 15 septembre. -M. de Lavardin la mit en carrosse, et M. d'Harouis l'accabla de -provisions. Elle arriva le jour suivant aux Rochers[574]. De la -Seilleraye à Vitré, par la route directe de Châteaubriant et la Guerche, -on mesure dix myriamètres, ou vingt-cinq lieues de poste; et madame de -Sévigné, pour franchir cet espace en un jour, a dû d'avance envoyer des -chevaux de relais sur la route, ce qui lui était facile, puisqu'elle -avait amené avec elle six chevaux et deux hommes; et au besoin, si ses -équipages n'eussent pas suffi, elle eût eu recours à ceux du lieutenant -général et du trésorier de Bretagne. - - [572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 109 - et 114, édit. G.; t. III, p. 475, édit. M. - - [573] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111 et - 112, édit. G.; t. IV, p. 1. édit. M. - - [574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 115 et - 117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M. - -Voilà les seuls détails que nous avons pu recueillir sur ce voyage de -madame de Sévigné, qui, avec juste raison, inquiéta si fort ses amis. -«Ils ont fait, écrit-elle, l'honneur à la Loire de croire qu'elle -m'avait abîmée: hélas! la pauvre créature! je serais la première à qui -elle eût fait ce mauvais tour. Je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il -n'y avait pas assez d'eau dans cette rivière.» Et, en effet, bien loin -de s'en trouver plus mal, le violent exercice qu'elle se donna lui -rendit la santé, que les remèdes des médecins de Lorme et Bourdelot[575] -avaient peut-être contribué à détruire. «Ma santé, dit-elle, est comme -il y a six ans; je ne sais d'où me revient cette fontaine de -Jouvence[576].» Ces paroles prouvent que ce n'était pas par raison de -santé que madame de Sévigné préféra les tracas, les fatigues, les -dangers d'une aventureuse navigation aux douceurs d'une pérégrination -faite en calèche richement attelée, roulant sur une belle route par un -temps chaud, pur et serein et avec l'escorte de deux serviteurs à -cheval. - - [575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.; - t. III, p. 363, édit. M. - - [576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117, - édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M. - -Ses lettres nous révèlent les véritables motifs de cette équipée et ce -qui se passait dans son âme. Elle était contrariée de la nécessité -d'être obligée de quitter Paris, de la pauvreté provinciale[577] où -allait être réduite sa correspondance avec sa fille, de l'inquiétude que -lui causaient pour son fils les nouvelles de l'armée[578]. Elle était -triste, vaporeuse[579]. De tous les maux qui assiégent la vie, l'ennui -est celui auquel les femmes du grand monde sont le plus exposées, -qu'elles redoutent le plus et qu'elles savent le moins supporter; pour y -échapper elles ne reculent devant aucune extravagance. Madame de Sévigné -craignait surtout l'atteinte de ce mal durant un trajet lent et long, -seule avec le bon et vieil abbé, sans son fils, sans la Mousse, sans -Corbinelli, sans même son Hélène, enfin sans aucun des êtres qui avaient -coutume de causer avec elle, de l'intéresser, de la distraire. Elle -avait autrefois navigué sur la Loire; elle avait conduit sa fille au -couvent des Filles-Sainte-Marie, à Nantes. Dès cette époque, elle -adorait cette enfant belle et gracieuse, âgée de dix ans, et elle -l'avait mise en pension chez les pieuses filles de l'ordre fondé par son -aïeule, afin qu'elle y reçût les instructions chrétiennes pour sa -première communion. C'était le beau temps de la jeunesse de madame de -Sévigné, et elle eut un désir extrême de contempler de nouveau les rives -qui devaient lui retracer avec vivacité de si agréables et de si -touchants souvenirs. Aussi, sans se déguiser ce que sa résolution -présentait de difficultés et d'inconvénients et ce qu'elle avait de -téméraire, au moment de quitter le rivage elle fut saisie d'une sorte -d'ivresse joyeuse, bientôt suivie d'un léger repentir; ce qui ne -l'empêcha pas d'exécuter son projet avec courage et gaieté. - - [577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 107, - édit. G.; t. III, p. 470, édit. M. - - [578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 sept. 1675), t. IV, p. 93, 100 - et 102. - - [579] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.; - t. III, p. 371, édit. M. - -«C'est une folie, dit-elle, de s'embarquer quand on est à Orléans, -peut-être même à Paris; il est vrai cependant qu'on se croit obligé de -prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d'acheter des -chapelets...» - -«_Je suis dans un bateau, dans le courant de l'eau, fort loin de mon -château_; je pense que je puis achever, _Ah! quelle folie!_ car les eaux -sont si basses et je suis si souvent engravée que je regrette mon -équipage, qui ne s'arrête pas et qui va toujours. On s'ennuie sur l'eau -quand on y est seule; il faut un petit comte des Chapelles et une -mademoiselle de Sévigné.» Et à son cousin de Coulanges elle dit: «Nous -allons voguer sur la belle Loire; elle est un peu sujette à déborder, -mais elle en est plus douce[580].» - - [580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 (11 - septembre), t. IV, p. 99, édit. G. - -Immédiatement avant d'entrer en bateau elle avait écrit à madame de -Grignan: «Enfin, ma fille, me voilà prête à m'embarquer sur notre Loire! -Vous souvient-il du joli voyage que nous y fîmes[581]?» - - [581] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 99, édit. - G. - -Pour elle, ce souvenir ne la quitte pas; et toujours il lui faut parler -de ce voyage quand elle passe devant le lieu qui lui en rappelle -quelques circonstances: - -«Je me ressouvins, dit-elle, l'autre jour, à Blois, d'un endroit si -beau, où nous nous promenions avec le petit comte des Chapelles, qui -voulait retourner le sonnet d'Uranie: - - Je veux finir mes jours dans l'amour de MARIE.» - -Et de Nantes elle écrit à sa fille: «J'ai vu nos sœurs de Sainte-Marie, -qui vous adorent encore, et se souviennent de toutes les paroles que -vous prononçâtes chez elles[582].» - - [582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 107 - et 114, édit G.; t. III, p. 474, et t. IV, p. 7, édit. M.--Les - sœurs de Sainte-Marie logeaient à Nantes, près de la cour de - Saint-Pierre. - -«Des sept jours que j'ai été à Nantes, j'ai passé trois jours -après-dîner chez nos sœurs de Sainte-Marie. Elles ont de l'esprit, -elles vous adorent et sont charmées du _petit ami_[583], que je porte -toujours avec moi.» - - [583] Le portrait de madame de Grignan. Voyez ci-dessus, p. 256. - -Et quand elle est à la Seilleraye, elle écrit: «Me voici, ma fille, dans -ce lieu où vous avez été un jour avec moi; mais il n'est pas -reconnaissable: il n'y a pas pierre sur pierre de ce qu'il était en ce -temps-là[584].» - - [584] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111, - édit. G.; t. IV, p. 1, édit. M. - -Les émotions produites par la vue des lieux où madame de Grignan avait -passé son enfance s'accrurent dans le cœur de sa mère à la vue des -Rochers. «J'ai trouvé ces bois, dit-elle, d'une beauté et d'une -tristesse extraordinaires: tous les arbres que vous avez vus petits sont -devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élagués, et -font une ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. -Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail: songez que je les -ai tous plantés, et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon, -_pas plus grands que cela_. (M. de Montbazon avait l'habitude de dire -cela de ses propres enfants.) C'est ici une solitude faite exprès pour y -bien rêver: j'y pense à vous à tout moment; je vous regrette, je vous -souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous -que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai ces vers dans la tête: - - Sous quel astre cruel l'avez-vous mis au jour - L'objet infortuné d'une si tendre amour? - -«Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans -désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai -pas..... Je trouvai l'autre jour une lettre de vous où vous m'appelez -_ma bonne maman_; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte Marie, et vous -me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans -une cave. Il y a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé mille -autres, qu'on écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné. Toutes ces -circonstances sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car -sans cela où pourrais-je prendre cette idée[585]?» - - [585] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 116-118, - édit. G.; t. IV, p. 9-10, édit. M.--_Ibid._ (2 octobre 1675), t. - IV, p. 124, édit. G.; t. IV, p. 14, édit. M. - -Ce singulier voyage de madame de Sévigné à Nantes, ses souvenirs, ses -regrets donnent le désir de connaître à quelle époque elle fit celui qui -n'a point été raconté dans ces Mémoires, et dans quelles circonstances -elle mit sa fille au couvent. Puisque des documents nouveaux jettent un -jour inattendu sur les premières années de cette tendre mère, -imitons-la, complétons ses souvenirs, et rétrogradons jusqu'au temps où -elle devint enceinte de cette fille bien-aimée. - -Une lettre de madame de Sévigné annonçant à Bussy la naissance de -Sévigné fils et la réponse de Bussy, mal datées, placées par le P. -Bouhours et par la comtesse Dalet (ou par Bussy lui-même, car la partie -inédite de ses Mémoires, écrite de sa main, offre un exemple d'une aussi -forte distraction et d'une si étrange erreur), ont produit la confusion -qui a existé pendant longtemps sur les dates de la naissance du frère et -de la sœur[586]. - - [586] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 120 et - 121, et la note 2.--Les deux lettres doivent être datées du 15 - mars et du 12 avril 1648, et non 1647. - -Le fils de madame de Sévigné est mort le 26 mars 1713, et les témoins -les plus capables d'être bien informés (Simiane de Mauron, d'Harouis, -l'abbé de la Fayette[587]) attestent qu'il avait alors soixante-cinq -ans; il était donc né en mars 1648, époque que l'on croyait être celle -de la naissance de sa sœur. Des fragments des Mémoires autographes -d'Ormesson, récemment publiés, constatent que madame de Sévigné -accoucha, à Paris, de sa fille le 10 octobre 1646[588]. Ainsi il est -certain que madame de Grignan était l'aînée et âgée d'un an et demi de -plus que son frère. Il résulte de ce fait qu'en l'année 1675, dont nous -nous occupons, madame de Grignan avait près de vingt-neuf ans, et -Sévigné au plus vingt-sept; et aussi que lorsque l'abbé Arnauld vit -madame de Sévigné avec ses deux enfants, et qu'il fut frappé de la -beauté de la mère, de la fille et du fils, mademoiselle de Sévigné avait -onze ans et demi, et Sévigné seulement neuf ans[589]. Ces dates ne -peuvent être regardées comme indifférentes lorsque l'on considère que -l'esprit et le cœur échappent bien plus vite aux langes de l'enfance -chez le sexe le plus faible et le plus délicatement organisé; et ainsi -s'explique comment, dès son plus jeune âge, Sévigné s'habitua à -reconnaître la supériorité de sa sœur en toutes choses, et eut pour -elle en toute occasion cette déférence, je dirai presque cette -vénération, qu'il manifeste admirablement dans la lettre où il lui -exprime ses dernières volontés[590]. Les premières opinions, les -premiers jugements formés par la raison ont sur certaines natures une -influence indélébile. - - [587] _Lettre inédite de_ SÉVIGNÉ, publiée par M. Monmerqué, p. - 23. - - [588] _Journal_ D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 215. - - [589] Deuxième partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 101. - - [590] _Lettre inédite du marquis_ DE SÉVIGNÉ _à la comtesse de - Grignan sa sœur_, publiée par M. Monmerqué; Paris, 1847, in-8º. - -Nous venons d'apprendre par madame de Sévigné qu'elle avait conservé les -lettres de sa fille depuis son enfance, et que celle-ci avait dix ans -quand elle écrivit la lettre où elle racontait à sa mère l'accident -arrivé à madame Amelot. Ceci nous reporte à l'année 1656. C'est donc -lorsque, à la fin de septembre de l'année 1654, madame de Sévigné se -rendit à sa terre des Rochers, qu'elle fit une première fois cette -navigation d'Orléans à Nantes, où elle mit alors sa fille au couvent des -sœurs Sainte-Marie, de cette dernière ville. Ce fut dans les années -1654 à 1657 que madame de Sévigné fut le plus préoccupée de son cousin -Bussy[591]. Cependant, avant la fin de 1656, elle avait retiré sa fille -du couvent; et, dans le mois d'octobre de cette même année, elle -l'emmena avec elle à Bourbilly et à Monjeu, où elle vit Bussy et Jeannin -de Castille[592]. Après un séjour de quelques semaines, elle retourna à -Paris; et au commencement de l'année 1657, accompagnée de ses deux -enfants, elle vit pour la première fois, chez leur oncle, l'abbé -Arnauld, qui dans ses Mémoires a exprimé l'admiration que lui fit -éprouver la beauté de la mère, de la fille et du fils[593]. - - [591] Conférez 1re part. de ces _Mémoires_, 2e édit., chap. - XXXVIII, XXXIX, p. 513, 520, et la 2e partie, chap. I, II, III, - IV et V, pag. 1 à 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (datée des Rochers, le - 1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit. G.; t. I, p. 27, édit. M. - - [592] Conférez 2e partie de ces _Mémoires_, ch. VII et VIII, p. - 73.--4e partie, ch. VII, p. 194.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet - 1672), t. III, p. 108, édit. G.--BUSSY, _Mémoires_, édit. Amst., - 1721, t. II, p. 84. - - [593] Conférez 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., ch. VIII, - p. 101. - -Les attraits de mademoiselle de Sévigné se développèrent rapidement et -excitèrent la verve des poëtes. Elle avait à peine treize ans -lorsqu'elle commença à inspirer heureusement la muse badine de -Saint-Pavin[594]; elle en avait dix-sept quand Ménage lui adressa un -madrigal en italien, qui fut imprimé dans la cinquième édition de ses -poésies[595]; elle était âgée d'environ dix-neuf ans lorsque la Fontaine -lui dédia en vers gracieux sa fable du _Lyon amoureux_[596], publiée -deux ans après dans le recueil du fabuliste: cet hommage dut donner à sa -beauté une renommée populaire. Mais ce qui acquit très-vite à -mademoiselle de Sévigné une célébrité qui faillit ternir pour toujours -sa réputation, fut son apparition dans les ballets du roi. On crut alors -qu'elle était devenue l'objet des préférences de Louis XIV. C'est dans -sa seizième année qu'elle fut produite, en 1663, aux dangereux regards -du monarque[597]. On l'admira dans le ballet où le roi était déguisé en -berger, et toutes les beautés de la cour y figuraient, ainsi qu'elle, en -bergères. Elle reparut, l'année suivante, en Amour déguisé en nymphe -maritime; et elle avait dix-huit ans quand elle joua le rôle -d'_Omphale_, dans le ballet de la _Naissance de Vénus_[598]. La lettre -qu'elle écrivit à l'abbé le Tellier, que nous avons fait connaître, -prouve qu'à vingt et un ans elle liait librement des correspondances -avec les beaux esprits du temps[599]. - - [594] Voyez _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et_ CHARLEVAL, 1759, in-12, - p. 68 à 110.--_Recueil des plus belles pièces de poésie - française_, 1692, t. IV, p. 325. - - [595] MENAGII, _Poemata_, septima editio, 1680, p. 305.--Octava - editio, 1687, p. 337. - - [596] _Fables choisies mises en vers par M._ DE LA FONTAINE; - Paris, Claude Barbin, 1668, p. 143, liv. IV, fable 1re; t. I, p. - 177 de l'édit. in-8º, 1827. - - [597] BENSERADE, _Œuvres_, 1697, in-12, t. II, p. 288. - - [598] _Ibid._, t. II, p. 316; et dans la 2e partie de ces - _Mémoires_, chapitres XXII et XXIII, p. 325 à 333. - - [599] Voyez 3e partie de ces _Mémoires_, p. 80, ch. IV.--Sévigné - n'avait que vingt et un ans lorsqu'il revint de son expédition de - Candie (6 mars 1669), et vingt-trois lors de sa liaison avec - Ninon.--_Ibid._, p. 124. - -Enfin, lorsque Françoise-Marguerite de Sévigné épousa François-Adhémar, -comte de Grignan, le 29 janvier 1668, elle avait vingt-deux ans et -quatre mois, ce qui réduit à moins de quinze années la différence d'âge -qui existait entre elle et le comte de Grignan. Le mariage se fit à -l'église de Saint-Nicolas des Champs, paroisse où habitait madame de -Sévigné; et, le jour même, les deux époux allèrent coucher à Livry[600]. - - [600] Troisième partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 127, et - l'extrait des _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _De - l'administration de Louis XIV_, p. 322. - -Après ces rectifications essentielles sur la fille, revenons à la mère, -à Marie de Rabutin-Chantal. A l'âge de dix-huit ans elle quitta les -ombrages de l'abbaye de Livry, où s'était terminée son éducation; et -elle entra dans le monde pour se marier, et elle se maria[601]. Le -séduisant et jovial marquis de Sévigné, gentilhomme breton, présenté par -le cardinal de Retz, son parent, est préféré par la jeune héritière de -Bourgogne. Le 27 mai 1644, les articles du contrat furent arrêtés par -André d'Ormesson et le président Barillon[602], tous deux pères de ceux -qui, sous ces mêmes noms, furent par la suite les constants amis de -madame de Sévigné. Deux jours après que le contrat eut été rédigé et -qu'on parlait de prendre jour pour le signer, Sévigné eut une querelle -avec du Chastellet, son compatriote. Sévigné l'arrêta sur le Pont-Neuf, -et lui donna des coups de plat d'épée pour quelques propos que celui-ci -avait tenus. Un duel s'ensuivit, qui eut lieu au Pré-aux-Clercs[603]. -Sévigné reçut une blessure à la cuisse, qui mit sa vie en danger. Du -Chastellet était de l'ancienne famille de Hay de Bretagne, qui se -vantait d'être sortie, il y a six cents ans, des comtes de Castille. Le -père de du Chastellet avait été avocat au parlement de Rennes, et -ensuite conseiller d'État[604]: ainsi son fils était de robe, tandis que -Sévigné était d'épée. Cela explique l'arrogance de ce dernier; il en fut -sévèrement puni. Le père de du Chastellet s'illustra dans les lettres, -et son fils, dans toutes les occasions importantes, montra autant de -talent et d'esprit que de courage; il devint par la suite un publiciste -distingué[605], et nous retrouvons son nom ou celui de son fils, trente -et quarante ans après ce duel, sur les listes de ceux qui siégèrent aux -états de Bretagne, avec le nom du fils de madame de Sévigné[606]. Près -de deux mois et demi se passèrent avant que Henri de Sévigné fût guéri -de sa blessure, et son contrat de mariage ne put être signé que le 1er -juillet. Il le fut sans témoins. Le lundi soir 1er août, les fiançailles -se firent en présence du P. de Gondy, de l'Oratoire; du coadjuteur -(Retz), et des évêques d'Alby et de Châlons; de la duchesse de Retz et -de plusieurs autres dames. Le mariage fut célébré le jeudi 4 août, à -deux heures du matin. Cette heure tardive explique pourquoi l'acte de -mariage, qu'on a retrouvé dans le registre de l'ancienne paroisse de -Saint-Gervais, n'est signé ni du curé ni du vicaire qui le dressèrent. -Ils remirent au lendemain[607] pour compléter leur ouvrage, et, comme -il arrive souvent, ce qui avait dû être fait la veille fut oublié le -jour d'ensuite. - - [601] Première partie de ces _Mémoires_, ch. II, p. 9 et 10. Mais - il y a une erreur à l'égard de Philippe de la Tour de Coulanges, - le premier tuteur de madame de Sévigné. Il était son aïeul, et - non pas son oncle maternel, et il était le père et non le frère - de Christophe de Coulanges, abbé de Livry, le second tuteur de - madame de Sévigné. - - [602] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _De - l'administration de Louis XIV_, p. 213. - - [603] _Ibid._, p. 214. - - [604] PELLISSON, _Histoire de l'Académie française_, édit. 1729, - in-4º, p. 193-198, et aussi 28, 80, 86. - - [605] _Traité de la politique de France_, par monsieur P. H. - (Paul HAY), marquis de C. (Chastellet); Cologne (Elzeviers), chez - Pierre Marteau, 1669 (264 pages); 2e édit., 1670; 3e édit., 1677; - 4e édit., 1680.--Barbier, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, - donne les titres des autres ouvrages de du Chastellet. - - [606] _Recueil manuscrit des états de Bretagne dans diverses - villes de cette province_, Bl.-Mant., 75, p. 419, 481 verso, 507, - 523, 535, 549.--A toutes ces pages, dans les états tenus à - Nantes, à Dinan, à Rennes, à Vannes, à Vitré, depuis 1681 - jusqu'en 1699, on trouve le nom du marquis de Sévigné et celui de - M. Paul Hay, marquis du Chastellet. - - [607] Partie 1re de ces _Mémoires_, ch. II, 2e édit., p. - 18.--_Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _Administration - de Louis XIV_, p. 214.--Acte du mariage de Henri de Sévigné et de - Marie de Rabutin-Chantal, dans MONMERQUÉ, _Billet italien de madame - de Sévigné_; Paris, 1844, in-8º, p. 8 et 9, _notes_. - -Les deux conjoints partirent huit à dix jours après pour la Bretagne, se -rendirent à leur terre des Rochers, et ne revinrent à Paris qu'en -décembre de l'année suivante. Ainsi les souvenirs du séjour de madame de -Sévigné aux Rochers se trouvaient liés à l'acte le plus important de sa -vie et à cette année qu'elle passa seule avec celui qu'elle aimait, -corrigé, pendant quelque temps du moins, de sa brutale insolence et de -ses fougueux emportements par la dure leçon qui lui avait été donnée par -du Chastellet. - -Dès cette époque, on aperçoit dans madame de Sévigné le désir qu'elle -manifeste, à l'égard de son cousin Bussy, de son fils et de sa fille, de -voir ceux des deux familles auxquelles elle appartenait parvenir à de -hautes fonctions et à un rang élevé dans le monde; et comme cette -ambition ne put réussir que par sa fille, son amour maternel pour le -premier fruit d'une union enfanté dans les délices d'une passion -qu'aucune autre ne remplaça fut encore accru par le contentement de -l'amour-propre satisfait[608]. Avant de partir pour les Rochers, elle -avait prié son ami Olivier d'Ormesson de s'informer si M. de Rogmont -voulait vendre sa charge de cornette des chevau-légers; car il ne paraît -pas, ainsi qu'on l'a dit, qu'au moment de son mariage Sévigné eût encore -été revêtu du grade de maréchal de camp. Des négociations, qui durèrent -deux ans, furent entamées pour lui procurer une charge; elles -échouèrent, parce que madame de Sévigné ne put obtenir de son tuteur -l'abbé de Coulanges et de ses frères de servir de caution à M. de -Sévigné. Ces hommes judicieux avaient aperçu les graves défauts de ce -jeune éventé, et regrettaient que leur nièce lui eût donné la préférence -sur ses rivaux. L'abbé de Coulanges se plaignait hautement de ce que, -par tendresse pour la mariée, lui et madame de la Trousse s'étaient -engagés, contre leur intention, plus qu'ils n'auraient dû le faire[609]. - - [608] Conférer la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., ch. - III, p. 22. - - [609] OLIVIER D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, - _Administration de Louis XIV_, p. 215. - -Madame de Sévigné, privée de sa mère et n'ayant jamais eu de sœur, -n'eut auprès d'elle, pour l'assister dans son premier accouchement, que -la mère et la femme d'Olivier d'Ormesson, son ami intime, son conseil. -L'enfant qui devait bientôt remplir d'amour et de tourments toute -l'existence de madame de Sévigné l'occupa faiblement: ce n'était qu'une -fille. Mais, seize mois après la naissance de cette fille, une lettre -qu'elle écrit à Bussy[610] nous montre l'orgueilleuse mère triomphante -d'avoir donné un fils à son mari. Elle était trop entièrement dominée -par sa tendresse conjugale pour qu'elle pût encore en reporter une -grande part sur ses enfants. Le cœur est exclusif, et sent qu'il -affaiblit ses forces en les partageant. Toujours l'amour d'une femme -pour son mari faiblit quand le sentiment maternel se développe en elle -avec énergie. La raison resserre, il est vrai, les nœuds qui l'unissent -au père de ses enfants; mais quand la raison domine il n'y a plus de -passion, il n'y a plus d'amour. - - [610] Première partie de ces _Mémoires_, 2e édit., t. I, p. 120. - Mais il faut rectifier la date de la lettre de Bussy, et mettre: - 15 _mars_ 1648. - -D'ailleurs, dans l'intervalle de ses deux accouchements, pendant l'hiver -de 1646 à 1647 et dans le cours de cette dernière année, madame de -Sévigné fut occupée d'un procès qui la concernait personnellement, ce -qui la rapprocha encore plus d'Olivier d'Ormesson et de sa famille. Elle -résida donc à Paris avec son mari, et le procès ne les empêcha pas de -goûter les plaisirs de la capitale; ils invitaient fréquemment à dîner -M. Olivier d'Ormesson, avec leur oncle Renaud de Sévigné, qui arrivait -d'Italie. - -Dans le journal d'Olivier d'Ormesson, du 27 février 1647, on lit[611]: -«Je fus dîner chez M. de Sévigné. Je fus, avec M. et madame de Sévigné, -chez M. du Verger pour leur affaire; ils soupèrent ce soir-là au logis, -et (nous) fûmes voir après souper, chez M. Novion (le président), _le -Ballet des Rues de Paris_, qui n'est pas grand'chose[612].» - - [611] OLIVIER D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 216. - - [612] Sur le président de Novion, conférez MOTTEVILLE, - _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 129, et RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p. - 13. - -La journée du samedi 2 mars 1647 dut se graver aussi dans la mémoire de -madame de Sévigné; car, après avoir été avec d'Ormesson chez ses hommes -d'affaires, elle se rendit ensuite avec lui au Palais-Royal pour voir la -représentation de la _Grande Comédie_[613]. Cette grande comédie, dont -parle Olivier d'Ormesson, lui parut ennuyeuse, parce qu'il ne -connaissait pas l'italien. Elle dut, par une raison contraire, -intéresser la jeune élève de Ménage et de Chapelain. C'est le premier -opéra italien qui ait été joué en France. Il fait époque dans -l'histoire de notre théâtre. Ceux qui le connaissent savent qu'il s'agit -ici du _Mariage d'Orphée et d'Eurydice_[614], pièce pour laquelle -Mazarin fit de si grandes dépenses. Transcrivons le récit que fait -madame de Motteville de la première représentation de cette pièce. Il -peint si bien la cour et les courtisans et l'époque heureuse de la -régence d'Anne d'Autriche, il nous initie si parfaitement au temps de la -jeunesse de madame de Sévigné, que l'on ne peut, sans l'avoir lu, se -faire une idée des souvenirs dont la dame des Rochers aimait à -entretenir sa vive imagination durant les journées passées dans sa -champêtre solitude[615]. - - [613] Ballet en dix-neuf entrées. Conférez de BEAUCHAMPS, - _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p. 121. - - [614] D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 216.--DE - BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p. - 127 (il cite la _Gazette_ de 1647, no 27, p. 201). - - [615] MOTTEVILLE, _Mémoires_, collection Petitot, t. XXXVII, p. - 216. - -«Sur la fin des jours gras (le 2 mars 1747), le cardinal Mazarin donna -un grand régal à la cour, qui fut beau et fortement loué par les -adulateurs qui se rencontrent en tout temps. C'était une comédie à -machines et en musique à la mode d'Italie, qui fut belle et qui nous -parut extraordinaire et royale. Il avait fait venir les musiciens de -Rome avec de grands soins, et le machiniste aussi, qui était un homme de -grande réputation pour ces sortes de spectacles. Les habits en furent -magnifiques, et l'appareil tout de même sorte. Les mondains s'en -divertirent, les dévots en murmurèrent; et ceux qui, par un esprit -déréglé, blâment tout ce qui se fait ne manquèrent pas, à leur -ordinaire, d'empoisonner ces plaisirs, parce qu'ils ne respirent pas -l'air sans chagrin et sans rage. Cette comédie ne put être prête que les -derniers jours de carnaval; ce qui fut cause que le cardinal Mazarin et -le duc d'Orléans pressèrent la reine pour qu'elle se jouât dans le -carême; mais elle, qui conservait une volonté pour tout ce qui regardait -sa conscience, n'y voulut pas consentir. Elle témoigna même quelque -dépit de ce que la comédie, qui se représenta le samedi pour la première -fois, ne pût commencer que tard, parce qu'elle voulait faire ses -dévotions le dimanche gras, et que, la veille des jours qu'elle voulait -communier, elle s'était accoutumée à se retirer de meilleure heure, pour -se lever le lendemain plus matin. Elle ne voulut pas perdre ce plaisir, -pour obliger celui qui le donnait; mais, ne voulant pas aussi manquer à -ce qu'elle croyait être son devoir, elle quitta la comédie à moitié, et -se retira pour prier Dieu, pour se coucher et souper à l'heure qu'il -convenait, pour ne rien troubler à l'ordre de sa vie. Le cardinal -Mazarin en témoigna quelque déplaisir; et quoique ce ne fût qu'une -bagatelle qui avait en soi un fondement assez sérieux et assez grand -pour obliger la reine à faire plus qu'elle ne fit, c'est-à-dire à ne la -point voir du tout, elle fut néanmoins estimée d'avoir agi contre les -sentiments de son ministre; et comme il témoigna d'en être fâché, cette -petite amertume fut une très-grande douceur pour un grand nombre -d'hommes. Les langues et les oreilles inutiles en furent occupées -quelques jours, et les plus graves en sentirent des moments de joie qui -leur furent délectables.» - -Nul doute que madame de Sévigné, lorsqu'elle voyait ce spectacle magique -de l'Opéra tel que Louis XIV et les grands artistes d'alors l'avaient -créé, ne se ressouvînt souvent de la _Grande Comédie_ et des événements -qu'elle précéda presque immédiatement. - -Madame de Sévigné, après avoir passé tranquillement les premiers mois de -1648 chez son oncle l'évêque de Châlons, dans sa belle campagne de -Ferrières, revint à Paris; et le 11 décembre suivant elle était dans la -lanterne «avec d'Ormesson pour entendre plaider un procès, lorsque les -députés des enquêtes envahirent la grand'chambre, et demandèrent -l'assemblée générale[616].» Puis, le lendemain du repas de famille, le 6 -janvier 1649, elle apprit que le roi était parti dans la nuit, que la -porte Saint-Honoré était gardée, que le peuple avait forcé le bagage du -roi. La guerre civile commença: tous les Sévigné y prirent part, et -suivirent le parti de Retz. Le marquis de Sévigné se sépara de sa femme, -et suivit le duc de Longueville en Normandie. Renaud de Sévigné se fit -battre à Longjumeau; et madame de Sévigné, malgré cet échec, se -réjouissait des progrès de la Fronde, en haine du ministre, qui était -l'ennemi de Gondi. Son naturel, enclin à la gaieté, la portait à se -laisser distraire des inquiétudes et des tourments que lui causait -l'absence de son mari par la société et les lettres de Bussy, et surtout -par le jovial et spirituel chansonnier que d'Ormesson rencontrait -toujours chez elle lorsqu'il y allait. C'était Marigny, fougueux -frondeur, qui, non content de rimer des épigrammes et des chansons, -joignait l'action aux paroles, et souffletait un membre du parlement -(Boislesve) qui l'avait insulté par ses propos[617]. Ce fut alors aussi -qu'elle s'occupa le plus de musique, de vers italiens et de -littérature, et qu'elle mit à profit, pour son instruction, -l'inclination qu'avait pour elle Ménage, jeune encore, quoique déjà -célèbre[618]. L'amitié qu'Olivier d'Ormesson avait pour madame de -Sévigné et l'influence qu'elle exerçait sur ce magistrat étaient si bien -connues qu'à la cour et dans sa propre famille on le soupçonnait, dans -le célèbre procès de Fouquet, dont il était rapporteur, de ne se -conduire que par les conseils de madame de Sévigné[619]. - - [616] Voyez la première partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. - 450, chap. XI. - - [617] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 217.--Sur - Boislesve et sa fille, voy. MOREAU, _Bibliographie des - Mazarinades_, t. III, p. 199, et t. II, p. 241. - - [618] SÉVIGNÉ, _Lettre à Ménage_ (aux Rochers, 12 septembre - 1656), publiée par M. Cousin dans le _Journal des Savants_, année - 1852, p. 52. - - [619] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 220. - -L'intimité des deux familles de Rabutin, de Coulanges et des d'Ormesson -fut entretenue par Olivier après la mort de son père. «Le jour de Pâques -(5 avril 1665), dit celui-ci dans ses Mémoires, nous donnâmes, le soir, -à souper, suivant l'usage de mon père, à toute la famille; et s'y -trouvèrent MM. de Colanges, Sanzé et d'Harouis, mesdames de Sévigné mère -et fille.» Le 12 octobre suivant, nous apprenons de ces mêmes Mémoires -que «d'Ormesson se rendit à Livry pour voir madame de Sévigné, qui -s'était blessée à l'œil[620].» D'Ormesson a bien soin de noter sur son -journal que, le mercredi 3 février 1666, madame de Sévigné lui amena -Pellisson et mademoiselle de Scudéry, qui lui témoignèrent toute -l'estime et l'amitié possibles sur l'histoire du procès de Fouquet; -qu'au mois d'août de la même année madame de Sévigné partit pour la -Bretagne; et qu'enfin, le 25 août de l'année suivante (1667), «il alla à -Livry voir l'abbé de Colanges et madame de Sévigné, où arrivèrent M. -d'Andilly et madame Duplessis-Guénégaud[621].» - - [620] D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 221. - - [621] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 221.--3e - part. de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 49, chap. III. - -A la fin de cette même année (1667), le nom de madame de Sévigné fut -bien souvent répété dans le monde et dans les journaux scientifiques, -non pas à cause d'elle ou de sa famille, mais parce qu'un de ses -domestiques, nommé Saint-Amand, était devenu fou furieux; on pratiqua -sur lui une opération de thérapeutique alors très-vantée: c'était celle -de la transfusion du sang. Ce fut M. de Montmort[622], ami de madame de -Sévigné comme de d'Ormesson, qui apprit à ce dernier que, «le 2 décembre -(1667), Saint-Amand était retombé dans sa folie pour la troisième fois; -qu'on avait tiré tout son sang, et introduit dans ses veines le sang -d'un veau; qu'il avait dormi la nuit, ce qu'il n'avait pas fait depuis -six semaines, et qu'on espérait un bon succès.» Cette opération de la -_transfusion du sang_ était nouvelle en France lorsqu'on la pratiqua sur -le domestique de madame de Sévigné. Suivant Mackensie, on l'avait -essayée en Angleterre dès l'an 1648[623]. Robert Lower s'en prétendit -l'inventeur, et en 1665 il en fit l'expérience publique à Oxford[624]. -Ce moyen curatif fut fort préconisé en Allemagne, et enfin pratiqué en -France, pour la première fois, par Denis et Emmerets, en 1666; mais -Lamartinière et Perrault attaquèrent Denis et Emmerets pour ces essais -trop hardis de l'art médical; et une sentence du Châtelet, rendue le 17 -avril 1668, c'est-à-dire moins de quatre mois après l'expérience tentée -sur le domestique de madame de Sévigné, défendit de pratiquer la -transfusion du sang tant qu'elle n'aurait pas reçu l'approbation de la -faculté de médecine de Paris; et cette approbation ne fut jamais -donnée[625]. On vient de la tenter de nouveau, au moment où j'écris -ceci, en transfusant du sang humain dans les veines d'une femme -expirante, et on lui a rendu la vie et la santé[626]. - - [622] _De l'administration de Louis XIV_, par CHERUEL; Rouen, - 1849, in-8º, p. 222, dans l'appendice. - - [623] MACKENSIE, _Histoire de la santé_, cité par Rochoux dans - l'article du Dictionnaire de médecine de PANCKOUCKE. - - [624] FURETIÈRE, _Le grand Dictionnaire des arts et des sciences - de l'Académie française_, Paris, 1696, t. IV, p. 300, au mot - _Transfusion_. - - [625] ROCHOUX, dans le Dictionnaire de médecine de PANCKOUCKE, - article _Transfusion_. - - [626] _De la transfusion du sang à propos d'un nouveau cas suivi - de guérison, par MM._ DESRAY _et_ DESGRANGES, _dans les comptes - rendus hebbomadaires de l'Académie des sciences_, t. XXXIII, p. - 657 (séance du 8 décembre 1851). - -L'année suivante (1668) devait occuper encore plus de place que toutes -celles qui l'avaient précédée dans la mémoire de madame de Sévigné. -C'était le temps de la première conquête de la Franche-Comté, le temps -où elle parut conduisant sa fille, éclatante de jeunesse et de beauté, -aux splendides fêtes de Versailles. Madame de Sévigné se rappelait -encore les jours heureux passés à Livry, pendant l'été et l'automne de -cette même année, dans la société des Coulanges, de tous ses amis, de -d'Ormesson et de ses fils. Ce fut à Livry que la vocation de l'un d'eux -se décida pour la vie religieuse, et que mademoiselle de Sévigné et sa -mère durent être étonnées de voir ce jeune homme, près d'elles, -persister dans le désir de se faire génovéfain[627]. - - [627] _Journal de_ D'ORMESSON, du dimanche 14 octobre 1668, dans - CHERUEL, p. 222. - - -Il était nécessaire de rappeler tout ce qui, dans les Mémoires de -d'Ormesson, nous révélait des faits ignorés jusqu'ici sur madame de -Sévigné et les objets des réminiscences dont elle était principalement -préoccupée pendant son séjour aux Rochers durant l'année 1675. Le petit -nombre de lettres qui nous restent de sa correspondance pendant la -première moitié de sa vie, qui seraient les plus intéressantes à bien -connaître, laissent dans sa biographie des lacunes qu'il n'est pas -possible de combler, et des incertitudes qu'on ne peut faire disparaître -entièrement; mais les Mémoires de d'Ormesson, en nous donnant les moyens -de retracer les souvenirs dont elle était préoccupée à l'époque où nous -sommes parvenus, nous ont permis d'en diminuer le nombre. Après l'avoir -accompagnée dans cette course rétrograde, allons la retrouver en -Bretagne, où elle jouit de la société de la princesse de Tarente. - - - - -CHAPITRE XIII. - -1676. - - Liaisons de madame de Sévigné avec la princesse de Tarente.--Elles - aimaient à s'entretenir ensemble de leurs filles et des souvenirs - de leur jeunesse.--Nouvelles du Danemark et de la cour de France, - données par cette princesse à madame de Sévigné pendant son séjour - aux Rochers.--Griffenfeld devient amoureux de la princesse de la - Trémouille, qui le rejette.--Il se fait des - ennemis;--conspire;--est condamné à mort;--reçoit sa grâce;--se - marie et meurt.--Madame de la Trémouille épouse le comte - d'Oldenbourg.--Colère de la princesse de Tarente sur ce - mariage.--Madame de Sévigné l'apaise.--Motifs de l'attachement que - la princesse avait pour elle.--Liaison de la princesse de Tarente - avec MADAME, femme de MONSIEUR, sa nièce.--Caractère de - MADAME.--Rang et naissance de la princesse de Tarente et de - Henri-Charles de la Trémouille, son mari.--Pourquoi celui-ci était - appelé prince de Tarente.--Caractère du prince de Tarente.--Il fuit - en Hollande.--Il épouse la fille du landgrave de Hesse-Cassel.--Il - s'attache à Condé, et lui reste fidèle.--Rentre en - France.--Influence de la maison de la Trémouille en Poitou et en - Bretagne.--La baronnie de Vitré la plus ancienne de Bretagne.--Le - prince de Tarente préside les états de Bretagne, notamment ceux de - 1669.--Mort du prince de Tarente.--Son fils est élevé dans la - religion catholique.--La princesse de Tarente devient héritière et - maîtresse de tous les biens de sa maison.--Pourquoi elle avait tant - d'amitié pour madame de Sévigné.--Elle lui donne un petit - chien.--Confidences de la princesse.--Madame de Sévigné se décide à - passer l'hiver aux Rochers.--Ses distractions.--Ses - lectures.--L'opéra d'_Atys_ est donné.--L'_Art poétique_ de Boileau - est publié.--Souvenirs du passé retrouvés dans les papiers de la - princesse de Tarente.--Portrait de madame de Sévigné.--Vue - rétrospective du temps de sa jeunesse.--Détails sur la duchesse de - la Trémouille, belle-mère de la princesse de Tarente. - - -C'est avec la princesse de Tarente que madame de Sévigné aimait à -s'entretenir du beau temps de sa jeunesse. Cette bonne princesse avait -des recettes curatives pour tous les souffrants et des consolations pour -tous les soupirants, badinant elle-même de son _cœur de cire_[628]. -Elle avait pour madame de Sévigné une véritable amitié: elle lui faisait -aux Rochers de fréquentes visites, et y passait des journées -entières[629]. - - [628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1678), t. IV, p. 243, édit - G.; t. IV, p. 120, édit. M. - - [629] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 155, édit. - G.; t. IV, p. 44, édit. M. - -Le pays, la langue, la religion, la naissance, le rang, le caractère, -les habitudes, les manières, les mœurs, tout était différent entre la -princesse de Tarente et madame de Sévigné; et cependant une singulière -analogie dans leur destinée les rapprochait et établissait entre elles -une grande intimité. Toutes deux étaient veuves et à peu près du même -âge; toutes deux avaient une fille qu'elles aimaient avec une tendresse -excessive et qu'elles préféraient à l'héritier de leur nom; leurs filles -se trouvaient séparées d'elles par de grandes distances, de sorte -qu'elles seules sympathisaient parfaitement quand elles se confiaient -leurs inquiétudes, quand elles s'entretenaient de leurs communes -douleurs[630]. Celles qui tourmentaient alors la princesse de Tarente -étaient grandes, et les lettres de madame de Sévigné, en nous -instruisant de leur cause, nous donnent sur l'histoire de Danemark des -documents précieux et certains. Voici ce qu'elle écrit à sa fille sur ce -sujet[631]: - -«J'ai été voir la bonne princesse; elle me reçut avec transport. Le goût -qu'elle a pour vous n'est pas d'une Allemande; elle est touchée de votre -personne et de ce qu'elle croit de votre esprit. Elle n'en manque pas, à -sa manière; elle aime sa fille et en est occupée; elle me conta ce -qu'elle souffre de son absence, et m'en parla comme à la seule personne -qui puisse comprendre sa peine. - - [630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 124 et 128, - édit. G.; t. IV, p. 14 et 18, édit. M.--(11 décembre 1675), t. - IV, p. 243, édit. G.; t. IV, p. 120, édit. M.--(25 février 1685), - t. VIII, p. 20, édit. G.; t. VII, p. 244, édit. M.--Conférez - _Portrait de la princesse de Tarente_, fait par elle-même à la - Haye en 1656, dans Petitot, collection des _Mémoires sur - l'histoire de France_, t. XLIII, p. 507-512, à la suite des - _Mémoires de_ MONTPENSIER.--Il est parlé de ce portrait dans les - _Mémoires de_ MONTPENSIER (année 1677), t. XLII, p. 360.--Le - portrait de mademoiselle de la Trémouille est celui de la - belle-sœur de la princesse de Tarente, 1657. - - [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 124 et 125, - édit. G.; t. IV, p. 14 et 15, édit. M. - -«Voici donc, ma chère enfant, des nouvelles de la cour de Danemark: je -n'en sais plus de la cour de France; mais pour celles de Copenhague, -elles ne vous manqueront pas. Vous saurez donc que cette princesse de la -Trémouille est favorite du roi et de la reine, qui est sa cousine -germaine. Il y a un prince, frère du roi, fort joli, fort galant, que -nous avons vu en France, qui est passionné de la princesse, et la -princesse pourrait peut-être sentir quelques dispositions à ne le haïr -pas; mais il se trouve un rival qui s'appelle M. le comte de -_Kingstoghmfelt_ (madame de Sévigné s'amusait, ainsi qu'elle le dit -elle-même, à défigurer ridiculement tous les noms allemands, pour faire -rire sa fille[632]). Vous entendez bien: ce comte est amoureux de la -princesse, mais la princesse le hait. Ce n'est pas qu'il ne soit brave, -bien fait et qu'il n'ait de l'esprit, de la politesse; mais il n'est pas -gentilhomme, et cette seule pensée fait évanouir. Le roi est son -confident, et voudrait bien faire ce mariage; la reine soutient sa -cousine, et voudrait bien le prince; mais le roi s'y oppose, et le -favori fait sentir à son rival tout le poids de sa jalousie et de sa -faveur. La princesse pleure, et écrit à sa mère deux lettres de quarante -pages: elle a demandé son congé; le roi ni la reine n'y veulent point -consentir, chacun pour différents intérêts. On éloigne le prince sous -divers prétextes; mais il revient toujours. Présentement ils sont tous à -la guerre contre les Suédois, se piquant de faire des actions -romanesques pour plaire à la princesse. Le favori lui dit en partant: -«Madame, je vois de quelle manière vous me traitez; mais je suis assuré -que vous ne sauriez me refuser votre estime.» Voilà le premier tome; je -vous en manderai la suite, et je ne veux pas qu'il y ait dorénavant en -France une personne mieux instruite que vous des intrigues de Danemark.» - - [632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 31 mai et 2 juin 1680), t. VI, p. - 459, édit. M.; t. VII, p. 13, édit. G.--_Ibid._, t. VI, p. 299, - édit. M. - -Et quatre mois après elle ne donne pas encore le second volume du roman; -mais elle continue le premier, et ajoute[633]: «Disons deux mots du -Danemark. La princesse est au siége de Wismar, avec le roi et la reine; -les deux amants font des choses romanesques. Le favori a traité un -mariage pour le prince, et a laissé le soin à la renommée d'apprendre -cette nouvelle à la jolie princesse: il fut même deux jours sans la -voir. Cela n'est pas le procédé d'un sot. Pour moi, je crois qu'il se -trouvera à la fin qu'il est le fils de quelque roi des Wisigoths.» - - [633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 268, édit. - G.; t. IV, p. 141, édit. M. - -Non, ce fut toujours _Schuhmacher_ (Cordonnier), Allemand d'origine, -fils d'un marchand de vin à Copenhague, créé comte de Griffenfeld et -grand chancelier. La reine elle-même, cédant à son influence, voulut le -marier avec la fille du duc de Holstein-Augustenbourg, de la branche -cadette de la maison royale, et la princesse s'était déjà mise en route -pour Copenhague; mais Griffenfeld mit lui-même obstacle à ce mariage. Ce -grand homme d'État, ce Richelieu du Nord, ce législateur du Danemark, -qu'il gouverna longtemps admirablement, se laissa détourner des larges -voies de sa noble ambition par l'espoir d'épouser cette fille de la -princesse de Tarente, la charmante Charlotte-Amélie de la Trémouille. -L'esprit, les grâces, la beauté de cette princesse l'avaient séduit. -Rebuté par elle, il abusa de son autorité pour écarter le prince son -rival, et chercha à se ménager l'appui tout-puissant de Louis XIV; il -lia avec ce monarque une correspondance coupable, en reçut de l'argent, -négligea les affaires du royaume pour suivre celles qui intéressaient sa -funeste passion, fut dénoncé, arrêté, mis en jugement et condamné à -perdre ses biens, ses emplois et à avoir la tête tranchée. Le jour fixé -pour l'exécution, il monta avec une contenance assurée sur l'échafaud; -mais au moment où l'exécuteur levait le glaive, un aide de camp du roi -accourt, et crie: «Grâce, de la part de Sa Majesté, pour Schuhmacher!» -Et l'aide de camp remet un papier à Schuhmacher, qui le reçut sans -émotion. Il apprit, en le lisant, que sa peine était commuée en une -prison perpétuelle. Schuhmacher dit froidement: «Cette grâce est plus -douloureuse que la mort même.» Il redescendit lentement, et comme à -regret, les degrés de l'échafaud. Il fit solliciter le roi de lui -permettre de le servir comme soldat: cette faveur lui fut refusée. -Détenu étroitement à Copenhague pendant quatre ans, il fut ensuite -transféré au château fort de Muncholm, près de Drontheim, en Norwége; il -y resta vingt-trois ans, regretté de son souverain, qui désirait et -n'osait pas l'employer. En 1698, sa captivité cessa; mais il ne jouit -pas longtemps de sa liberté, puisqu'il mourut le 11 mai 1699, âgé de -soixante-quatre ans. Il avait été marié à une Catherine Nansen de -Copenhague, et en eut une fille[634]. - - [634] CATTEAU-CALLEVILLE, _Biographie universelle_, t. XVIII, p. - 477, article GRIFFENFELD. - -Tel est le second tome du _roman vrai_ et trop malheureusement -historique que madame de Sévigné avait promis à sa fille, mais qu'elle -n'aurait pu lui donner complet; car elle mourut deux ans avant ce -_favori tout-puissant_, qu'elle appelle _M. le comte de -Kinghstoghmfelt_[635]. - - [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 125, édit. - G. - -Le troisième et dernier tome doit nécessairement nous apprendre quel fut -le sort de celle qui inspira une passion si funeste au principal -personnage, et madame de Sévigné, qui nous a donné le premier, nous -fournira encore celui-là. Elle nous apprend que, la princesse de la -Trémouille n'ayant pu épouser le prince de Danemark, sa mère la -princesse de Tarente ne trouvait personne d'assez noble. Elle était -parente de la Dauphine et de deux électeurs palatins de Hesse, et elle -ne voulait point déroger. Plusieurs partis se présentèrent, et furent -refusés; mais sa fille, qui ne pensait pas comme sa mère, fit un choix -sans sa participation, qui mit en courroux la princesse de Tarente[636]. -C'est dans sa lettre à madame de Grignan du 3 mai 1680, écrite dans -l'agitation d'un départ, que madame de Sévigné nous instruit de ce -mariage: «Encore, si j'avais à vous apprendre des nouvelles de Danemark, -comme je faisais il y a quatre ou cinq ans, ce serait quelque chose; -mais je suis dénuée de tout. A propos, la princesse de la Trémouille -épouse un comte d'_Ochtensilbourg_[637] (lisez comte d'Oldenbourg), qui -est très-riche et le plus honnête homme du monde: vous connaissez ce -nom-là. Sa naissance est un peu équivoque: toute l'Allemagne soupire de -l'outrage fait à l'écusson de la bonne Tarente; mais le roi lui parla -l'autre jour si agréablement sur cette affaire, et son neveu le roi de -Danemark et même l'amour lui font de si pressantes sollicitations -qu'elle s'est rendue. Elle vint me conter cela l'autre jour. Voilà une -belle occasion de lui écrire, et de réparer vos fautes passées. -N'êtes-vous pas bien aise de savoir ce détail[638]?» - - [636] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 mai 1680), t. VI, p. 511, édit. G. - - [637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai, 2 juin), t. VI, p. 299, édit. - M. - - [638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mai 1680), t. VI, p. 469, édit. G.; - t. VI, p. 251, édit. M.--_Ibid._ (11 juin 1680), t. VI, p. 333, - édit. M. - -Et dans sa lettre du 16 juillet, écrite des Rochers, madame de Sévigné -continue de donner à sa fille des nouvelles de ce nouveau mariage: «J'ai -vu ma voisine (la princesse de Tarente, qui était à Vitré). Elle me fit -beaucoup d'amitié, et me montra d'abord votre lettre... Elle dit qu'elle -est venue ici pour faire réponse. Sa fille est transportée de joie; -elle est en Allemagne, ravie d'avoir quitté le Danemark, charmée de son -mari et de ses richesses. Elle s'est un peu précipitée de se marier -avant les signatures de sa famille: la mère en est en colère; mais je me -moque d'elle[639].» - - [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 362, édit. - M.; t. VII, p. 91 et 92, édit. G. - -Quinze jours après cette lettre, elle continue dans une autre[640]: - -«La bonne princesse me vient voir sans m'en avertir, pour supprimer la -sottise des fricassées: elle me surprit vendredi; nous nous promenâmes -fort, et au bout du mail il se trouva une petite collation légère et -propre, qui réussit fort bien. Elle me conta les torts de sa fille de -n'avoir pas rempli son écusson d'une souveraineté; je me moquai fort -d'elle; je la renvoyai en Allemagne pour tenir ce discours; et, dans le -bois des Rochers, je lui fis avouer que sa fille avait très-bien fait. -Elle est si étonnée de trouver quelqu'un qui ose lui contester quelque -chose que cette nouveauté la réjouit. Le roi et la reine de Danemark -vont voir ce comte d'Oldenbourg dans sa comté: il défraye toute cette -cour, et sa magnificence surpasse toute principauté. Je vois les lettres -de cette comtesse, que je trouve toutes pleines de passion pour son -mari, de raison, de générosité, de dévotion et de justice.--«Eh! madame, -que pouvez-vous leur souhaiter de plus, puisqu'avec cela elle est riche -et contente?»--Il semble que j'aie une pension pour soutenir l'intérêt -de cette fille.» - - [640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1680), t. VI, p. 384, édit. - M.; t. VII, p. 123, édit. G. - -Cette fille rentra en grâce, et madame de Sévigné fait honneur à ses -exhortations et aux lettres écrites par madame de Grignan de cette -réconciliation: il est bien plus probable qu'elle fut due aux lettres de -la comtesse d'Oldenbourg, si tendrement aimée de sa mère[641]. Madame de -Sévigné, habituée à traiter d'égale à égale avec sa fille, à prévenir -ses désirs, à lui pardonner tout et à ne se rien pardonner de ce qui -avait pu lui déplaire, mesurait la force du sentiment par l'élégante -énergie de l'expression, et elle ne trouvait pas que les lettres de la -comtesse d'Oldenbourg fussent de nature à produire beaucoup d'effet. «Ce -sont, dit-elle à madame de Grignan, des lettres d'un style qui n'est -point fait; ce sont des _chères mamans_ et des tendresses d'enfant, -quoiqu'elle ait vingt ans[642].» L'éducation et les mœurs allemandes, -l'étiquette sévère, l'obéissance passive des enfants envers leurs -parents, exigées en Allemagne, donnaient, auprès d'une femme du rang et -du caractère de la princesse de Tarente, une grande puissance à la naïve -et sincère expression du sentiment filial. Dans les lettres d'Amélie de -la Trémouille à sa mère, le ton familier, leste et dégagé de madame de -Grignan, ses saillies plaisantes et ses spirituelles tendresses -n'eussent certainement pas produit le même effet. Ce qui plaisait à la -princesse de Tarente dans madame de Sévigné, dans madame de Grignan, lui -eût déplu dans sa fille. On change difficilement les mœurs et les -habitudes, les opinions et les croyances que l'on a reçues du pays qui -nous a vu naître, où notre intelligence s'est développée, où nos -premières passions ont rivé nos penchants à notre caractère; mais on -prend facilement les manières des personnes avec qui l'on vit, et on -renonce aisément à celles qu'on nous avait données. Toute l'Europe, à -cette époque, était enivrée de la richesse, de l'élégance, de la -politesse de la cour de Louis XIV; cette cour était pour toutes les -autres un objet constant d'émulation, et les Françaises avaient acquis -une renommée d'amabilité, de savoir-vivre qui les faisait rechercher et -prendre pour modèle en tous lieux par les femmes des classes élevées. -Madame de Sévigné était une des plus éminentes sous ce rapport. La -princesse de Tarente fut séduite par son esprit: elle se livra sans -réserve au charme d'un commerce intime, elle n'eut plus de secrets pour -madame de Sévigné; elle lui fit sur elle-même d'étranges confidences, -moins étonnantes encore que la hardiesse des observations et des -réprimandes de madame de Sévigné, qui, loin de déplaire, affermissait -ainsi la confiance qu'avait en elle la bonne princesse[643]. Bien des -causes mettaient obstacle à ce que madame de Sévigné eût pour elle la -même chaleur de sentiment, la même franchise, le même abandon. Cependant -les épanchements réciproques des tendresses maternelles n'étaient pas -les seuls motifs qui portaient madame de Sévigné à rechercher avec -empressement la société de cette princesse. Amélie de Hesse, qui avait -épousé en 1647 le duc de la Trémouille, prince de Tarente, qu'elle -perdit le 14 septembre 1672[644], était fille de Guillaume V, landgrave -de Hesse-Cassel, et tante (tante très-chérie) de la seconde MADAME -(Charlotte-Élisabeth de Bavière), que Louis XIV avait, dans l'intérêt de -sa politique, imposée à son frère. La nouvelle duchesse d'Orléans se -distinguait à la cour par son originalité, que personne n'était tenté -d'imiter; elle y vivait dans un isolement complet, en véritable -Allemande, conservant ses goûts et sa rude fierté; elle ne plaisait à -personne, et personne ne lui plaisait. Il faut cependant en excepter le -roi, qu'elle admirait, qu'elle aimait plus qu'il ne fallait pour son -repos; elle n'avait de complaisance que pour lui et pour son mari, -qu'elle parvint à s'attacher par sa soumission et sa résignation. Louis -XIV lui en savait gré, et respectait dans cette princesse les droits -éventuels qu'elle avait sur la Bavière et le Palatinat, dont il sut -tirer bon parti dans ses négociations. Quoique laide, elle ne parut pas -désagréable au roi le premier jour qu'il la vit. Son gros visage, sa -taille courte, ses bras massifs, ses mains fortes et mal faites étaient -relevés par sa jeunesse, son air de vigueur et de santé, l'ampleur de -ses formes et l'éclatante fraîcheur des femmes de son pays. Louis XIV -estimait sa vertu, la loyauté de sa brusque franchise; ses goûts virils, -sa passion pour les chiens, les chevaux avaient son approbation et ses -sympathies[645]. Il lui savait même gré de son isolement, de sa -sauvagerie, dont elle ne se départait que pour lui. Elle aimait à le -voir et à lui tenir compagnie. Tout le temps qu'elle ne passait pas près -de lui, à la chasse et aux spectacles[646], elle l'employait à écrire à -ses nobles parents d'Allemagne de longues lettres dont les fragments ont -servi à former ces singuliers Mémoires où la cour de France, à -l'exception du roi, est déchirée, injuriée impitoyablement; où les -anecdotes les plus scandaleuses, souvent même les plus fausses sont -racontées avec un cynisme révoltant[647]; où elle exhale sa jalouse -haine contre madame de Montespan, surtout contre madame de Maintenon, à -laquelle elle prodigue les épithètes de _vieille sorcière_, de _vieille -truie_ et autres semblables. Trois Allemandes composaient sa société -habituelle; la princesse de Tarente était de ces petites réunions, où -l'on ne parlait qu'allemand. MADAME lui écrivait en langue allemande de -longues lettres, que la princesse, lorsqu'elle était à Vitré, -s'empressait de communiquer à madame de Sévigné en les traduisant. Par -ce canal, encore plus que par celui de madame de Coulanges, madame de -Sévigné parvenait à entretenir dans sa correspondance avec madame de -Grignan cette variété piquante de faits curieux, d'anecdotes bouffonnes, -de traits de médisance dont sa plume rapide savait déguiser le venin par -un tour plaisant ou gracieux, et faire disparaître la crudité par de -discrètes réticences. - - [641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1680), t. VI, p. 424, édit. - M.--_Ibid._ (2 octobre 1680), t. VII, p. 10 et 11, édit. M.; t. - VII, p. 168 et 239, édit. G. - - [642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 53, édit. - M.; t. IV, p. 167, édit. G. - - [643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243, édit. - G.; t. IV, p. 120, édit. M. - - [644] _Mémoires de Henri-Charles_ DE LA TRÉMOUILLE, _prince_ DE - TARENTE; Liége, 1767, in-12, p. 56 et 312.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 - mars 1676), t. IV, p. 241, édit. M. - - [645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1680), t. VII, p. 133, 134, - édit. G.; t. VI, p. 394, édit. M.--ÉLISABETH DE BAVIÈRE, - _duchesse_ D'ORLÉANS, _Mémoires_, _Fragments_, édit. de 1822, p. - 32. - - [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 56, édit. M.; - t. II, p. 189, édit. G.--MONTPENSIER, _Mémoires_ (1671), t. XLIII - (coll. Petitot), p. 334.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, - in-8º, t. X, p. 478; XII, 220; XX, 344. - - [647] Conférez _Fragments et lettres originales de Madame_ - CHARLOTTE-ÉLISABETH DE BAVIÈRE, 1788, t. I, p. 67, in-12.--_Mémoires - et Fragments d_'ÉLISABETH DE BAVIÈRE, etc., 1822, in-8º, _passim_. - -Si la princesse de Tarente avait voulu consentir à abjurer la religion -protestante, ainsi qu'avait fait Élisabeth-Charlotte de Bavière -lorsqu'elle épousa le duc d'Orléans, elle eût infailliblement tenu à la -cour un rang distingué; elle eût rempli près de la reine la place qu'y -occupait la princesse de Monaco[648], celle de première dame ou de -présidente de sa maison[649]. Mais quoique l'attachement de la princesse -de Tarente pour sa religion l'empêchât d'être de la cour, elle n'en -était pas moins une très-grande dame par sa naissance, par celle de son -mari et par les richesses dont elle pouvait disposer. Fille d'un prince -souverain et parente de la Dauphine, alliée par son mariage à la famille -royale de France, elle exigea et obtint, depuis son veuvage, que dans -l'occasion on la traitât d'_Altesse_. L'époux que s'était donné la fille -du landgrave de Hesse-Cassel justifiait par sa naissance, et plus encore -par le renom qu'il avait laissé, ces hautes prétentions. Henri-Charles -de la Trémouille était fils de Henri, duc de la Trémouille, qui avait -épousé en 1619 Marie de la Tour-d'Auvergne, sa cousine germaine, fille -du maréchal de Bouillon, prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de -Nassau, sa seconde femme[650]. Son père, ayant recueilli les biens de la -maison de Laval, réclama en 1743[651] les droits qu'il prétendait avoir -sur la couronne de Naples comme représentant Charlotte d'Aragon, sa -trisaïeule; et il fit prendre, dans la suite, à son fils aîné le nom de -prince de Tarente, que les fils aînés des ducs de la Trémouille ont -toujours porté depuis sans conteste: les chefs de cette maison n'ont -cessé, avec l'agrément du roi, de renouveler, pour la forme, leur -réclamation[652]. Si l'on excepte Louis II, cinquième aïeul, le -conquérant de la Lombardie et l'époux de Gabrielle de Montpensier, -princesse du sang, aucun des la Trémouille, ni avant ni depuis, ne s'est -acquis une aussi grande illustration que le fils de celui qui porta le -premier ce nom de prince de Tarente et qui épousa la princesse si fort -affectionnée à madame de Sévigné. Nul homme de son temps, jeté au milieu -d'événements où le monde était divisé en partis par la religion et la -politique, n'a su mieux concilier ce qu'il devait au drapeau sous lequel -il se plaçait avec ce que l'honneur, l'amitié, la conscience lui -prescrivaient. Il embrassa la religion protestante, qui était celle de -sa mère; et dès qu'il eut terminé ses études et ses exercices, il passa -en Hollande. Il fit ses premières armes sous son grand-oncle le prince -d'Orange: mis à la tête d'un régiment de cavalerie, il s'acquit chez les -Hollandais la réputation d'un excellent officier. Ne pouvant épouser la -princesse d'Orange, qui l'aimait et dont il était amoureux[653], il céda -aux conseils de sa mère, et reçut à Cassel la main de la fille du -landgrave Guillaume V, «avec plus de cérémonies, dit-il dans ses -Mémoires, que je n'aurais voulu[654].» - - [648] _État de la France_, 1677, in-12, p. 452.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 308, édit. G.--_Ibid._ (8 mai - 1676), t. IV, p. 249, édit. M.--_Ibid._, t. IV, p. 388, édit. G. - - [649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G.; - t. IV, p. 241, édit. M. - - [650] GRIFFET, _Préface historique_, p. 7 des _Mémoires du - prince_ DE TARENTE; Liége, 1767, in-12. - - [651] _Ibid._, p. XX. - - [652] Les réclamations de la famille la Trémouille furent faites - à tous les congrès: au congrès de Nimègue, en 1678; de Ryswick, - en 1697; d'Utrecht, en 1713; de Rastadt, en 1714. On sait que le - vrai nom est la Trémoïlle; mais, par un usage ancien, on prononce - et on écrit la Trémouille. Cette famille subsiste encore, et - l'héritier direct, Louis-Charles, né le 26 octobre 1838, réside à - Paris, et porte, dans l'almanach de Gotha (1848, p. 141, et 1851, - p. 130), les titres de prince de la Trémoïlle et de Thouars, de - Tarente et de Talmont. - - [653] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, 1767, in-12, p. 56 et 306. - - [654] _Ibid._, p. 129, 172, 259.--GRIFFET, p. viij de la préface - des _Mémoires du prince_ DE TARENTE.--LA ROCHEFOUCAULD, - _Mémoires_. - -Après son mariage, Henri-Charles de la Trémouille revint en France, -comblé de faveurs par les Hollandais, qu'il avait servis pendant cinq -ans avec zèle. Ils le regrettaient, et auraient voulu le conserver; mais -il ne pouvait renoncer à sa patrie, et il y rentra pourvu de titres, -d'honneurs et de forts émoluments. La Fronde survint; son père avait -fait abjuration du calvinisme entre les mains du cardinal de Richelieu -et contribué à la prise de la Rochelle en 1628[655]. Le prince de -Tarente se trouva ainsi engagé dans le parti de la cour; mais, fatigué -des promesses sans effet que lui faisait Mazarin, il suivit encore les -conseils de sa mère, et s'attacha au prince de Condé, dont il était -parent par le mariage de Charlotte de la Trémouille avec un Condé. -Tarente combattit pour la cause de ce prince dans le Midi et en -Saintonge, et, comme lui, faillit périr au combat du faubourg -Saint-Antoine, où il eut un cheval tué sous lui, et reçut, dit-il dans -ses Mémoires, _deux coups très-favorables_[656]. Il suivit Condé en exil -au commencement de l'année 1653[657], et retourna en Hollande, où il -fut accueilli avec empressement: favorisé par les états généraux et le -prince d'Orange, il en rapporta des sommes considérables, qui suffirent -au payement des dettes qu'il avait contractées au service des -princes[658]. - - [655] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 72 et 104. - - [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 276, édit. - G; t. IV, p. 152, édit. M. - - [657] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, 1767, p. 110, 112, - 113.--_Mémoires du duc_ DE MONTAUSIER, 1731, p. 110.--LA - ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, p. 56 et 172. - - [658] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 129, 172, 259. - -En décembre 1654, Cromwell voulut profiter des troubles de la France -pour l'affaiblir en y fomentant la guerre civile: il envoya un nommé -Stouppe à Henri de la Trémouille, pour lui proposer de se mettre à la -tête d'une ligue protestante. La Trémouille refusa. Il lui eût été plus -difficile qu'à tout autre d'accepter une pareille offre sans manquer aux -devoirs les plus sacrés. Son enfance avait été confiée aux jésuites par -son père, qui depuis longtemps avait abjuré le protestantisme. Ainsi les -soins paternels avaient donné à sa primitive éducation une direction -toute catholique; mais sa mère, qui était protestante, le convertit -durant son adolescence à la religion qu'elle professait. S'il avait pris -les armes en faveur de ses coreligionnaires, il aurait nui à sa propre -fortune, il aurait agi en fils ingrat et troublé le bonheur de sa -famille[659]. - - [659] _Ibid._, p. 172. - -Tel était à l'étranger le crédit de Henri-Charles de la Trémouille que -lorsque la princesse sa femme accoucha à la Haye, le 5 mai, du second -prince de Tarente[660], cet enfant eut pour parrains le roi de Suède, -les états généraux des Provinces-Unies et les états particuliers de la -province de Hollande, et reçut de ce roi et des représentants de ces -états les noms de Charles-Belgique-Hollande[661]. - - [660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit. - G. - - [661] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 175. - -Le prince de Tarente fut bien accueilli à son retour en France par la -reine et par Mazarin[662]; l'une et l'autre firent de vains efforts pour -l'attacher au parti de la cour. Mazarin, irrité de sa résistance, le fit -arrêter et enfermer dans la citadelle d'Amiens[663]. Toute la province -du Poitou, le landgrave de Hesse-Cassel, Turenne, son parent, -sollicitèrent en vain son élargissement. Sa mère négocia avec le -cardinal, et l'obtint[664]. Il ne retourna pas dans l'armée de Condé, -mais il demeura attaché au parti de ce prince, alors exilé à -Bruxelles[665]. Il envoya sa femme pour conférer avec lui[666] et avec -l'archiduc, et se fit, par cette conduite douteuse, exiler à -Auxerre[667], d'où il continua de correspondre avec Condé[668]. Il ne -voulut rentrer en grâce qu'après que le prince eut fait sa paix. Depuis -cette époque, il se dévoua entièrement aux intérêts du roi, et le servit -d'une manière utile par ses talents et son influence dans le Poitou et -dans la Bretagne, deux grandes provinces où il tenait le premier rang. -Son père, Henri de la Trémouille, pair de France, duc de Thouars, prince -de Talmont, comte de Montfort, baron de Vitré, etc., tenait à Thouars un -grand état; et mademoiselle de Montpensier, habituée à une magnificence -royale, fut, en 1657, émerveillée de la réception que lui fit le duc de -la Trémouille, de l'imposant aspect de son château, du grand nombre de -gentilshommes à cheval et de dames parées et de l'air noble et -grandiose de son escorte[669]. - - [662] _Ibid._, p. 184. - - [663] _Ibid._, p. 188. - - [664] _Ibid._, p. 196. - - [665] _Ibid._, p. 201. - - [666] _Ibid._, p. 202. - - [667] _Ibid._, p. 215. - - [668] _Ibid._, p. 225. - - [669] MONTPENSIER, _Mémoires_ (collection Petitot), t. XLII, p. - 255 et 256. - -Par acte du 9 avril 1661, le duc de la Trémouille avait cédé et -transporté au prince de Tarente la baronnie de Vitré et le titre de -premier baron de Bretagne[670]. Ce titre donnait au prince de Tarente le -droit de disputer la présidence de la noblesse aux états de Bretagne au -grand Condé lui-même, que Fouquet avait voulu nommer, mais qui ne -consentait à accepter qu'autant que la gratification des états serait -accordée au prince de Tarente[671]. «Je fis entendre, dit Tarente dans -ses Mémoires, à monsieur le Prince que le rang ne se réglait en Bretagne -que par l'ancienneté des baronnies; que celle de Vitré, qui était dans -ma maison, précédait incontestablement celle de Châteaubrilliant.» Il -avait soutenu avec succès les droits de sa maison à la présidence de la -noblesse dans un procès qu'il avait eu avec le duc de Rohan-Chabot. - - [670] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 255. - - [671] _Ibid._, p. 257. - -Alors que se préparait l'arrestation de Fouquet, le 18 août 1661, -s'ouvrirent à Nantes les assises des états généraux de Bretagne[672], -qui furent terminées le 21 septembre: le prince de Tarente les présida. -Il présida également, mais pour la dernière fois, les états de 1669, qui -s'assemblèrent à Dinan le 26 septembre[673], et se séparèrent le 28 -octobre. En 1670, il obtint du roi la permission d'aller encore faire un -voyage en Hollande, et il put alors observer le misérable état de la -Flandre espagnole, qui présentait une conquête facile aux armes de la -France[674]. Les deux assemblées des états de Bretagne, de 1671 et de -1673, se tinrent à Vitré: pour celle de 1671, selon ce qui avait été -réglé par le parlement de Rennes en 1652, entre les maisons de Rohan et -de la Trémouille, c'était au duc de Rohan-Chabot à présider[675]; mais -le prince de Tarente mourut à Thouars le 14 septembre 1672, à l'âge de -cinquante-deux ans, et fut remplacé par son père dans la présidence des -états qui eurent lieu l'année suivante[676]; le jeune prince de Tarente, -second héritier de son nom et de ses titres, d'après la volonté de son -aïeul et de son père, avait été élevé dans la religion catholique. Le -duc Henri-Charles de la Trémouille, deux ans avant sa mort, était rentré -dans le sein de l'Église romaine; sa femme et sa fille aînée, plutôt -affligées que touchées de cet exemple, restèrent invariablement fidèles -à la religion protestante[677]. Ce père, le duc Henri de la Trémouille, -mourut deux ans après son fils le prince de Tarente; de sorte que la -princesse se trouva, comme tutrice, avoir l'administration des biens -immenses de toute la maison de la Trémouille; et, comme mère, elle -devint régente d'un prince âgé de dix-huit ans[678]. Elle était ainsi, -depuis près d'un an, la personnification de la grandeur et de la -puissance des la Trémouille lorsqu'elle se prit d'une amitié si vive -pour madame de Sévigné. «Elle m'aime beaucoup, disait à sa fille madame -de Sévigné. On en médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui me -fait honorer de mes paysans.» - - [672] _Recueil des tenues des états de Bretagne_, mss. Bl.-Mant., - no 75, p. 273 verso, et 285. - - [673] _Ibid._, p. 323 et 327. - - [674] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 255. - - [675] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 280.--_Recueil ms. des - tenues des états de Bretagne_, p. 339. (Ils s'ouvrirent le 4 août - et se terminèrent le 22.) - - [676] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 312, et _Recueil ms._, p. - 357. (Ces états s'ouvrirent le 10 novembre 1673, et se - terminèrent le 10 janvier 1674.) - - [677] _Mémoires de_ CHARLES-HENRI, _prince_ DE TARENTE; Liége, - 1767, p. 170, 306, 311. - - [678] _Mémoires du_ PRINCE DE TARENTE, p. 312. - -Ce n'était pas seulement par ses visites, par ses confidences, par les -nouvelles qu'elle apportait que la princesse de Tarente se rendait -agréable à madame de Sévigné; elle avait, pour la distraire et la -réjouir dans sa solitude, les prévoyances et les attentions les plus -aimables. Elle s'était aperçue que la dame des Rochers n'avait pas avec -elle _Marphise_, sa chienne favorite, laissée à Paris avec Hélène, sa -femme de chambre. Aussitôt la princesse de Tarente conçut l'idée de lui -donner un petit chien pour la désennuyer[679]. - - [679] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 201, édit. - G.; t. IV, p. 83, édit. M. Ce chien fut donné en - octobre.--_Ibid._ (23 octobre 1675), t. IV, p. 171, édit. G. - -«Vous êtes étonnée, dit madame de Sévigné, que j'aie un petit chien; -voici l'aventure. J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une -madame qui demeure au bout du parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous -savez appeler un chien? Je veux vous en envoyer un, le plus joli du -monde. Je la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne -plus m'engager dans cette sottise. Cela se passe, on n'y pense plus. -Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite -maison de chien toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison -un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire: des oreilles, -des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un -blondin. Jamais je ne fus plus étonnée ni plus embarrassée; je voulus le -renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La femme de chambre qui -l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie[680] qu'aime le -petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu, il -ne mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à -m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne -pas mander à _Marphise_, car je crains ses reproches. Au reste, une -propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_, c'est un nom que les -amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été -pourtant d'un assez bel air. Je vous conterai quelques jours ses -aventures.» - - [680] Conférez ci-dessus, p. 255, chap. XII; et SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (6 et 9 septembre, 23 octobre et 16 novembre), t. IV, - p. 84, 87, 171 et 201, édit. G.; t. IV, p. 84 et 87, édit. M. - -D'après ces derniers mots, il y a tout lieu de croire qu'il est heureux -pour la bonne princesse[681] au _cœur de cire_ que les conversations -orales de madame de Sévigné avec sa fille n'aient pas reçu la même -publicité que ses conversations écrites. Le passage de la lettre du 11 -décembre que nous avons transcrit le prouve encore; c'est dans cette -lettre que l'idée de la princesse ramène madame de Sévigné à celle du -chien qui lui a été donné, et qu'elle continue ce badinage. - - [681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243, édit. - G.; et ci-dessus, p. 284. - -«Ce que vous dites de _Fidèle_, écrit-elle à madame de Grignan[682], est -fort joli; c'est la vraie conduite d'une coquette que celle que j'ai -eue. Il est vrai que j'en ai la honte, et que je m'en justifie comme -vous avez vu; car il est certain que j'aspirerais au chef-d'œuvre de -n'avoir aimé qu'un chien, malgré les _Maximes_ de la Rochefoucauld, et -je suis embarrassée de _Marphise_. Je ne comprends pas ce qu'on me fait. -Quelle raison lui donnerai-je? Cela jette insensiblement dans les -menteries; tout au moins je lui conterai bien toutes les circonstances -de mon nouvel engagement. Enfin, c'est un embarras où j'avais résolu de -ne jamais me trouver, car c'est un grand exemple de la misère humaine: -ce malheur m'est arrivé par le voisinage de Vitré.» - - [682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243-244, - édit. G. - -Plus le séjour de madame de Sévigné aux Rochers se prolongeait, plus -forte devenait l'amitié qu'avait pour elle la princesse de Tarente, et -plus les confidences que madame de Sévigné faisait à son sujet à sa -fille étaient explicites: «La bonne princesse et _son bon cœur_ -m'aiment toujours... Elle dit toujours des merveilles de vous; elle vous -connaît et vous estime. Pour moi, je crois que, par métempsycose, vous -vous êtes trouvée autrefois en Allemagne. Votre âme aurait-elle été dans -le corps d'un Allemand? Non, vous étiez sans doute le roi de Suède, un -de ses amants; car la plupart _des amants sont des Allemands_[683].» Ces -derniers mots sont d'une jolie chanson de Sarrazin, fort en vogue dans -la jeunesse de madame de Sévigné[684]. - - [683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit. - G.--_Ibid._ (1er mai 1671), t. II, p. 52, édit. G.; t. IV, p. - 170, et t. II, p. 43, édit. M. - - [684] SARRAZIN, _Œuvres_; Paris, Cramoisy, 1694, in-12, p. 414. - -La maxime de la Rochefoucauld à laquelle madame de Sévigné fait allusion -dans sa plaisanterie sur _Marphise_ est celle-ci: «On peut trouver des -femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en trouver -qui n'en aient jamais eu qu'une.» Une quatrième édition de ces Maximes -avait paru au commencement de l'année (1675)[685], revue, corrigée et -augmentée par l'auteur, qui fit de ce petit livre l'œuvre de toute sa -vie; et nul doute qu'aussitôt après en avoir reçu un exemplaire madame -de Sévigné ne se soit empressée de le lire. C'est aux Rochers que madame -de Sévigné faisait surtout ses grandes lectures. A Paris, elle était -trop distraite par le plaisir et par les affaires. - - [685] _Réflexions ou sentiments et maximes morales_, 4e édition, - revue, corrigée et augmentée depuis la troisième; Paris, Claude - Barbin, 1675, in-12 (157 pages), sans l'avis du libraire ni la - table; achevé d'imprimer le 17 décembre 1674. La maxime est page - 27, no 73. Dans la 3e édition (1665) elle est p. 41, no 83. Dans - la 6e comme dans la 4e. - -Ramenée par les événements et les malheurs de la Bretagne aux lectures -sérieuses, surtout à l'histoire, son ardeur pour ce genre de distraction -s'accrut encore en la trouvant partagée par son fils, revenu de l'armée -pour passer avec elle l'hiver aux Rochers; elle la communiqua à sa -fille, de sorte que toutes deux trouvèrent, par leur correspondance, des -sujets d'entretien bien préférables à ceux que l'éloignement de Paris et -de la cour leur enlevait. «C'est une belle conversation, dit madame de -Sévigné, que celle que l'on fait de deux cents lieues. Nous faisons de -cela ce qu'on en peut faire[686].» - - [686] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286. - -Madame de Sévigné se montre surtout ravie que sa fille ait entrepris de -lire la grande histoire des Juifs de Flavius Josèphe, dont la traduction -était l'œuvre la plus considérable de son vénérable ami Arnauld -d'Andilly, qu'elle avait perdu depuis peu de temps (le 7 septembre -1674). Elle ne tarit pas sur les éloges qu'elle donne au grand historien -du peuple juif[687]. Elle envoya à sa fille, par Rippert, la troisième -partie des _Essais de morale de Nicole_, parmi lesquels elle a distingué -trois traités: _de l'Éducation d'un prince_, _de la Connaissance de -soi-même_, _de l'Usage qu'on peut faire des mauvais sermons_[688]. La -mère et la fille étaient du même avis sur ces excellents Essais de -Nicole; il n'en était pas de même de Sévigné, auquel le premier tome -déplaisait, qui trouvait ces traités obscurs, et se plaignait que la -Marans et l'abbé Têtu avaient accoutumé sa sœur aux choses fines et -distillées[689]; mais, au contraire, il défendait à juste titre le -nouvel opéra de Quinault contre le dédain de madame de Grignan, et sur -ce sujet il était de l'avis de sa mère[690]. Heureuses les familles où, -comme dans celle de madame de Sévigné, il n'y a pas d'autre sujet de -division! - - [687] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 13 novembre 1675), t. IV, p. 189, - 193, édit. G.--_Ibid._ (1er décembre 1675), t. IV, p. 227, édit. - G.--_Ibid._ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. G.--_Ibid._ - (27 novembre 1675), t. IV, p. 221, édit. G. - - [688] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre, 11 et 18 décembre 1675, 12 - janvier 1676), t. IV, p. 204, 245, 260, 307-8, édit. G.; t. IV, - p. 182, édit. M. - - [689] _Ibid._ t. IV, p. 204, édit. G.; t. IV, p. 76 et 85, édit. - M.--_Ibid_, _Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 362, édit. G. - - [690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 331-2, édit. - G.; t. IV, p. 199, édit. M.--_Ibid._ (19 janvier 1676), t. IV, p. - 318, édit. G.; t. IV, p. 188, édit. M.--_Ibid._ (12 janvier - 1676), t. IV, p. 182, éd. M.; t. IV, p. 307 et 309, édit. - G.--_Ibid._ (5 janvier 1676), t. IV, p. 293. - -Ce nouvel opéra de Quinault était _Atys_, que ni madame de Grignan, qui -était en Provence, ni Sévigné ni sa mère, qui étaient aux Rochers, -n'avaient pu voir alors représenter à Saint-Germain en Laye le 10 -janvier (1676), jour où, en présence de Louis XIV, il fut joué pour la -première fois[691]. Mais tous les trois ils l'avaient lu, et un -exemplaire de l'imprimé parvint aux Rochers neuf jours après la première -représentation. Cet opéra fit grand bruit, parce qu'il parut à une -époque de forte cabale contre Quinault. Parmi les gens de lettres et -certaines personnes du beau monde, il était devenu de mode de déprécier -les œuvres de ce poëte, trop applaudi par la cour. C'était là le -premier symptôme d'une altération dans l'opinion publique, jusqu'alors -si enthousiaste de la gloire de Louis XIV[692]. On était las des succès -guerriers chèrement achetés par la continuation d'une lutte sanglante -sur terre et sur mer; et alors que des conférences étaient ouvertes à -Nimègue et donnaient des espérances de paix, on écoutait avec déplaisir -les paroles par lesquelles se terminait le prologue d'_Atys_: - - Préparons de nouvelles fêtes, - Profitons des loisirs du plus grand des héros: - Le temps des jeux et du repos - Lui sert à méditer de nouvelles conquêtes[693]. - - [691] _Le Théâtre de M. Quinault_; Paris, 1715, in-12, t. IV, p. - 265, 328.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 332, - édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1676), p. 318 et 319, édit. G. - - [692] GERMAIN BOFFRAND, _Vie de Quinault_, t. Ier, p. 41 et 42 du - _Théâtre de M._ QUINAULT. - - [693] QUINAULT, _Théâtre_, 1715, in-12, t. IV, p. 270. - -Boileau, qui possédait à un degré suprême l'art de cadencer des vers qui -se gravent dans la mémoire, ne contribuait pas peu à faire méconnaître -le mérite de Quinault. La renommée du satirique était populaire, et son -influence croissait à chaque nouvelle publication de ses ouvrages. Il -avait donné, deux années de suite, de nouvelles éditions de ses poésies. -Elles contenaient neuf de ses Satires, cinq Épîtres, son _Art poétique_ -et les quatre premiers livres du _Lutrin_. On voit par les citations -qu'en fait madame de Sévigné qu'elle savait par cœur les beaux passages -de ce dernier poëme[694]. Boileau n'avait rien retranché, dans cette -nouvelle édition, des vers qu'il avait faits contre Quinault; mais, afin -de montrer quelque déférence pour l'approbation que le roi donnait à -l'opéra d'_Atys_, il crut devoir, dans cette dernière édition, laisser -en blanc le nom de Quinault dans un vers de sa satire IX, et déguiser ce -nom sous celui de _Kainaut_ dans les autres satires: dans l'édition -publiée l'année précédente il n'y avait, pour ce nom, ni déguisement ni -suppression[695]. Mais de pareils ménagements servaient plutôt qu'ils ne -contrariaient la malice du poëte. - - [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 191, édit. - G.; t. IV, p. 73, édit M.--_Œuvres diverses du sieur_ D*** - (DESPRÉAUX); Paris, Louis Billaine, 1675, p. 211, 213. _Le - Lutrin_, chant second. - - [695] _Œuvres diverses du sieur_ D***; Paris, Denys Thierry, - 1674, in-4º, p. 66.--_Ibid._, Paris, Louis Billaine, 1675, in-12, - p. 26, 38, 92. M. Berriat Saint-Prix prétend qu'il y a un carton - pour le feuillet où un blanc remplace le nom de Quinault: je n'ai - pas trouvé de trace de ce carton dans l'exemplaire que je - possède. - -Quoique madame de Sévigné mande à sa fille qu'elle se livrait avec -avidité à toutes sortes de lectures, histoire, morale, fictions, -poésies, etc., c'est principalement par des lectures instructives -qu'elle cherchait un soulagement à l'affliction que lui causaient, -pendant ce calamiteux hiver, les maux qui fondaient sur sa province, et -les souffrances dont elle fut affligée. Après ces _Essais de morale_ de -Nicole, qui la consolaient et dont elle parle sans cesse, aucune lecture -ne lui plaisait plus que celle sur l'histoire de France du temps des -croisades. Malgré sa répugnance pour le style du P. Maimbourg, elle y -lisait avec délices les hauts faits des Castellane et des Adhémar, -ancêtres de la maison de son gendre; elle ajoutait à cette lecture celle -de l'histoire de son temps, si remplie du souvenir de sa jeunesse. «Le -matin, dit-elle à madame de Grignan, je lis l'_Histoire de France_; -l'après-dînée (c'est-à-dire après midi, on était alors en décembre), un -petit livre dans les bois, comme ces _Essais_ (de Nicole, dont elle -vient de parler), la _Vie de saint Thomas de Cantorbéry_, que je trouve -admirable, ou _les Iconoclastes_; et le soir tout ce qu'il y a de plus -gros en impression: je n'ai point d'autre règle[696].» Pour ses lectures -du soir, c'était surtout l'_Histoire de la prison et de la liberté de M. -le Prince_ qui obtenait la préférence. «On y parle, dit-elle, sans cesse -de notre cardinal; il me semble que je n'ai que dix-huit ans; je me -souviens de tout; cela divertit fort. Je suis plus charmée de la -grosseur des caractères que de la bonté du style.» Cette histoire lui -retraçait les temps les plus heureux et les plus agités de sa -jeunesse[697]: elle était l'œuvre d'un frondeur, de Claude Joly; mais -les faits y sont racontés, sinon avec talent, du moins avec -impartialité[698]. - - [696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre et 1er décembre 1675), t. - IV, p. 221, 227, édit G. - - [697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 224, édit. - G. - - [698] _Histoire de la prison et de la liberté de M. le Prince_; - Paris, A. Courbé, 227 pages.--MOREAU, _Histoire des Mazarinades_, - t. II, p. 52, 144, 227; t. III, p. 23, 261. - -Ce n'était pas seulement dans les livres imprimés qu'elle cherchait à -raviver les souvenirs de la Fronde[699], mais encore par des documents -manuscrits: «La princesse (de Tarente) et moi, dit-elle, nous ravaudions -l'autre jour dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a -mille vers; nous trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui -que madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu. Il vaut -cent fois mieux que moi; mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize -ans, l'eussent pu trouver ressemblant.» - - [699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 228. - -Ainsi c'est à la fin de l'année 1659 ou dans les premiers mois de 1660 -que madame de la Fayette[700] commença sa réputation de bel esprit et -d'habile écrivain en traçant le portrait de son amie. C'est alors que -mademoiselle de Scudéry plaçait sous le nom de _Clarinte_, entre les -mains des nombreux lecteurs du célèbre roman de _Clélie_[701], un autre -portrait de madame de Sévigné: elle était depuis longtemps vantée comme -une des précieuses les plus célèbres dans la Gazette de Loret, dans le -Dictionnaire de Somaize, et louée dans les madrigaux et les poëmes de -Ménage, de Montreuil, de Marigny, et enfin inscrite, avec la superlative -épithète de SUBLIME, comme l'ANGE SUR LA TERRE, la GLOIRE DU MONDE, dans -le singulier livre du _Mérite des Dames_, de Jean Gabriel[702]. Ainsi -l'époque où madame de Sévigné se trouvait ramenée par ce portrait trouvé -dans les papiers de la duchesse de la Trémouille était celle où, âgée de -trente-trois ans, sans avoir rien perdu de ses attraits et de sa -fraîcheur, elle avait acquis plus de connaissance du monde, plus -d'instruction, d'amabilité; où elle possédait, dans toute sa puissance, -ses moyens de plaire; où elle jouissait de sa célébrité; c'était enfin -dans un temps où le calme, les plaisirs et les fêtes avaient succédé aux -troubles de la Fronde, c'était l'époque de la paix des Pyrénées, du -mariage du roi et des réjouissances qui en furent la suite[703]. - - [700] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de - Rabutin-Chantal_, 1re partie, ch. VI, p. 60, et 2e partie, p. - 166. - - [701] _Ibid._, 2e partie, p. 162. - - [702] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 381 et 382. - - [703] _Mémoires sur la vie et les écrits de Marie de - Rabutin-Chantal_, 2e partie, p. 176-187, ch. XIV. - -La duchesse de la Trémouille, mère du prince de Tarente, qui avait le -goût des vers et qui avait réuni les portraits et les écrits des beaux -esprits de son temps, était Marie de la Tour-d'Auvergne, cousine -germaine du duc son mari et fille cadette du maréchal de Bouillon, -prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de Nassau, sa seconde -femme[704]. Marie était une femme forte et de grande capacité, qui -réussissait, dit son fils, dans tout ce qu'elle entreprenait. Pendant la -guerre dont nous avons parlé, elle sut déterminer son mari à lui -abandonner la conduite de toutes les affaires de la maison de la -Trémouille[705]; elle l'aidait de ses conseils, que cependant il ne -suivait pas toujours, et elle parvint, dit madame de Motteville[706], à -faire révolter toutes les provinces. Habile et ambitieuse, elle voulait -que son mari fût prince, comme étant issu, par les femmes, de Charlotte -d'Aragon, héritière du royaume de Naples. Marie de la Trémouille crut -que, pour parvenir à ses desseins, il fallait faire quelque mal ou -quelque peur aux ministres, et comme les la Trémouille étaient de -puissants et riches seigneurs, il leur fut facile d'émouvoir des -troubles dans les provinces où ils résidaient. Ces nouvelles donnèrent -de l'irritation aux ministres, et M. le Prince en eut du chagrin. Il -avait répondu de la famille de la Trémouille, qui avait l'honneur de lui -appartenir; et afin de ne pas passer pour dupe en cette affaire, il -montra dans le conseil une lettre du prince de Tarente, fils aîné du -duc, qui le suppliait d'assurer le roi et la reine de sa fidélité[707]. -A la même époque, la duchesse de Montausier, pendant que son mari était -au lit, malade, repoussait les révoltés de la Saintonge, que la duchesse -de la Trémouille avait soulevés[708]. - - [704] GRIFFET, dans les _Mémoires de_ TARENTE, p. VII de la - Préface. - - [705] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 239.--Prince DE - TARENTE, _Mémoires_, p. 111. - - [706] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. LXVIII, pag. 239.--_Mémoires du - prince_ DE TARENTE, p. 74 et 104, et ci-dessus, p. 295 de ces - _Mémoires sur Sévigné_. - - [707] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 86, 92, 94; et - _Mémoires sur Sévigné_, 1848, 4e partie, p. 85, chap. III. - - [708] SISMONDI, _Histoire des Français_, 1840, in-8º, t. XXIV, p. - 260, 261, 316, 319, 341, 348; et _Vie du duc de Montausier_. - -On s'étonne du nombre de femmes remarquables par le courage, la vigueur -d'esprit, la force du caractère que ce siècle a produit. Presque toutes -aimaient la poésie, la littérature, les sciences; et toutes celles qui -par leur rang ou leurs richesses se trouvaient en mesure de protéger -les gens de lettres en adoptaient quelques-uns: ainsi la duchesse de -Bouillon, Montespan, madame de Thianges, la Sablière et plus tard madame -d'Hervart, prirent en quelque sorte successivement la tutelle du bon et -indolent la Fontaine. Madame de la Sablière donna aussi asile à -l'orientaliste d'Herbelot; elle recueillit Bernier, le voyageur -philosophe, Roberval et Sauveur, mathématiciens. L'abbesse de -Fontevrault et après elle madame de Maintenon eurent le bonheur de -ranimer la plume de Racine. Madame de Sévigné avait Ménage, Montreuil, -Marigny. La duchesse Marie de la Trémouille, dont le mari avait -combattu, contre Mazarin et le roi, avec Turenne et Condé, appartenait à -cette noblesse rancuneuse qui se tenait fièrement dans ses vastes -domaines et n'allait point à la cour. Cependant elle était au courant de -ce qui s'y passait, et savait quelles étaient les femmes qui y -brillaient et les vers qu'on y composait. - - - - -CHAPITRE XIV. - -1675-1676. - - Malheurs de la Bretagne.--Le duc de Chaulnes veut s'opposer à un - envoi de troupes.--Forbin marche sur cette province avec six mille - hommes.--Madame de Sévigné s'indigne de la lâcheté de l'assemblée - des états.--Le parlement est exilé.--Journal de ce qui s'est passé - en Bretagne.--Extrait des lettres de madame de - Sévigné.--Révolte.--M. de Chaulnes est insulté.--Se venge par des - cruautés.--Madame de Sévigné le désapprouve.--Belle conduite du - parlement de Rennes.--Date de son institution.--Tenue des états de - Provence.--Contraste entre ceux-ci et ceux de Bretagne.--M. de - Chaulnes est détesté.--M. de Grignan est aimé.--On envoie M. de - Pommereuil comme intendant en Bretagne.--Suite des affaires de ce - pays.--M. de Chaulnes vient à Vitré.--Détails sur les affaires de - Bretagne et sur celles des provinces.--Madame de Sévigné va à Vitré - pour recevoir le gouverneur.--Inimitiés entre M. de Chaulnes et M. - de Coëtquen.--Madame de Sévigné conserve son courage et sa - sérénité.--Sa liaison avec la famille Duplessis.--Ridicules de - mademoiselle Duplessis.--Correspondance de madame de Sévigné avec - ses amis de Paris; avec madame de Vins.--Sévigné est dégoûté de sa - charge de guidon; n'obtient pas d'avancement; a peu de goût pour le - métier des armes.--Bien différent en cela du jeune Villars et du - chevalier de Grignan.--Détails sur ceux-ci.--Madame de Grignan - approuve la sévérité de M. de Chaulnes.--Elle est blâmée par sa - mère.--Sa correspondance avec madame de Vins.--Madame de Sévigné se - crée des occupations et des distractions par les travaux qu'elle - entreprend, par ses liaisons avec ses voisins.--D'Hacqueville est - l'informateur et l'agent d'affaires de madame de Sévigné et de - madame de Grignan.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de - Pomponne et madame de Vins, sa sœur.--Liaison de madame de Sévigné - avec madame de Villars.--Détails sur cette dame et sur le marquis - de Villars.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de - Saint-Céran.--Détails sur cette dame. - - -Mais toutes les distractions que se donnait madame de Sévigné par ses -lectures, par ses entretiens avec la princesse de Tarente ne pouvaient -écarter d'elle les inquiétudes et la tristesse que lui causait la -Bretagne accablée, ruinée, dévastée par les troupes du roi et devenue un -objet d'horreur et de compassion par la révolte, la misère et les -supplices. - -Quoique madame de Sévigné vît toujours à regret l'établissement de -nouveaux impôts en Bretagne, cependant elle trouvait mauvais que les -Bretons se fussent révoltés pour ne pas payer. Elle sut grand gré à son -ami le duc de Chaulnes de se refuser d'abord à l'introduction des -troupes du roi en Bretagne; mais quand elle sut qu'il ne pouvait apaiser -la sédition par les troupes municipales et par ses harangues, et qu'on -l'avait grossièrement insulté, elle trouve bon que le comte de Forbin -eût été envoyé avec six mille hommes à Nantes: elle espérait qu'il -suffirait de montrer des uniformes pour apaiser la rébellion et assurer -la tranquillité publique. - -Quant à Vitré, madame de Sévigné croyait cette ville garantie de toute -vexation par la présence de la princesse de Tarente, à laquelle la -duchesse de Chaulnes devait venir rendre visite[709]. Mais lorsque -madame de Sévigné vit que l'on s'en prenait aux hautes classes de la -population, aux membres du parlement irrités par l'oppression, alors -elle redevint bonne Bretonne, et elle s'expliqua ouvertement sur la -lâcheté de la noblesse des états, qui votaient si facilement d'énormes -dons gratuits; elle loua le courage du parlement, qui aima mieux être -exilé à Vannes que de laisser bâtir une citadelle dans la ville où il -résidait; elle fut offensée que, malgré les réclamations de la princesse -de Tarente, appuyée par MADAME, sa nièce, on envoyât des troupes à -Vitré, où l'on n'avait nulle envie de se révolter; elle s'indigna que le -gouverneur songeât plus à se venger qu'à faire bonne justice; enfin elle -considéra la Bretagne comme perdue à jamais, et fit entendre à sa fille -qu'à l'exemple de quelques personnes qui ont exécuté leurs projets elle -songe à abandonner cette province et à n'y plus conserver de séjour. La -puissante ironie qui se révèle dons les récits de madame de Sévigné, par -le contraste de son ton froidement léger et plaisant avec la gravité des -faits qu'elle raconte, nous prouve sa profonde indignation à la vue de -telles cruautés. - - [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit. - G.; t. IV, p. 37, édit. M. - -La gazette a gardé le silence sur ces tristes événements, et ceux qui -ont eu recours aux dépêches administratives ont remarqué qu'il existait -une lacune à cette époque des affaires de Bretagne[710]; de sorte que le -journal tenu par madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille est le -seul document qui nous en reste. Donnons ce document, et joignons-y au -besoin un commentaire qui l'éclaircisse. L'histoire ne perd rien de son -importance et de son utilité, parce que dans ces _Mémoires_ nous avons -espéré y répandre quelque lueur en la rattachant aux manchettes d'une -femme dont la mémoire raconte tout, dont l'esprit apprécie tout, dont -l'imagination sait tout colorer. - - [710] Conférez PIERRE CLÉMENT, _Histoire de la vie et de - l'administration de Colbert_, 1846, in-8º, p. 371.--DEPPING, - _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1850, - in-4º. Lettres du duc de Chaulnes à Colbert, 30 juin 1675, p. - 546; de l'évêque de Saint-Malo à Colbert, 28 août 1675, p. 550. - - - «9 octobre 1675. - -«Le duc de Chaulnes amène quatre mille hommes à Rennes, pour en punir -les habitants; l'émotion est grande dans la ville et la haine incroyable -dans toute la province contre le gouverneur.» - -Et, dans la même lettre, madame de Sévigné montre combien était grand -son mécontentement contre le roi en mandant à sa fille les nouvelles les -plus désavantageuses sur le gouvernement, qu'elle avait reçues de Paris -et d'ailleurs. «On joue des sommes immenses à Versailles; le _hoca_ est -défendu à Paris, sur peine de la vie, et on le joue chez le roi; cinq -mille pistoles en un matin, ce n'est rien. C'est un coupe-gorge; chassez -bien ce jeu de chez vous.» «J'ai mandé à M. de Lavardin l'affaire de M. -d'Ambres (celle du _monseigneur_, auquel les gouverneurs de province, -comme le comte de Grignan, les lieutenants généraux étaient astreints, -par décision du roi, envers les maréchaux de France[711]). Vous voilà un -peu mortifiés, MM. les grands seigneurs! Vous jugez bien que ceux qui -décident ont intérêt à soutenir les dignités: il faut suivre les -siècles, celui-ci n'est pas pour vous[712].» «Nos pauvres exilés de la -Loire ne savent point encore leur crime; ils s'ennuient fort.» Ces -exilés étaient Louis de la Trémouille, comte d'Olonne, le marquis de -Vassé et Vineuil[713]. Le premier est célèbre par les désordres de sa -femme. Madame de Sévigné, qui l'avait vu en passant à Orléans, écrit à -sa fille que le comte d'Olonne mariait son frère à mademoiselle de -Noirmoutiers, et ajoute malignement: «Je n'eusse jamais cru que d'Olonne -eût été propre à se soucier de son nom et de sa famille.» Et en -annonçant que mademoiselle de Noirmoutiers s'appellera madame de Royan, -elle répète, d'après madame de Grignan: «Vous dites vrai, le nom -d'Olonne est trop difficile à purifier[714].» Vassé et Vineuil, déjà -plusieurs fois mentionnés dans ces Mémoires, étaient deux hommes -aimables, depuis longtemps amis de madame de Sévigné, tous deux connus -dans leur jeunesse par leurs succès auprès des femmes. Le marquis de -Vassé, compromis par son audace et son impertinence, avait depuis -quelques mois rompu son ban, et était venu à Paris pour voir madame de -Sévigné[715]: probablement son exil avait une toute autre cause que la -politique. La continuation de l'exil de Vineuil, que madame de Sévigné -avait vu en passant à Saumur[716], l'affligeait plus que l'exil de Vassé -et de d'Olonne. Confident de Condé, Vineuil avait été l'ami de Turenne -et écrivait la vie de ce héros; son ardeur pour les plaisirs l'avait -condamné à une vieillesse précoce, et il était devenu dévot; mais il -n'en était pas moins resté un homme aimable et spirituel. Sa -conversation plaisait à madame de Sévigné[717]. Avec lui, plus encore -qu'avec la princesse de Tarente, elle aimait à remonter vers son passé. - - [711] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, in-12, p. - 278-280, chap. X. - - [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 20 octobre 1675), p. 137, 138 et - 165, édit. G.; t. IV, p. 20 et 51, édit. M.--_Ibid._ (5 janvier - 1676), t. IV, p. 297, édit G.; t. IV, p. 169, édit. - M.--FEUQUIÈRES, _Lettres_ (17 juillet 1676), t. IV, p. - 44.--BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules, dans le Recueil des - histoires galantes_; Cologne, chez Pierre Marteau, p. 82, 86, et - aux p. 494 à 522. - - [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 297, édit. - G.--BUSSY, _Lettres_ (19 octobre), dans SÉVIGNÉ, t. IV, p. 145, - édit. G.; t. IV, p. 30, édit. M.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre - 1675), t. IV, p. 206, édit. G. - - [714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 206, édit. - G. - - [715] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 415, édit. - G.; t. III, p. 293, édit. M.--Sur _Vassé_, conférez ces - _Mémoires_, 2e édition, t. I, p. 263, 267, 275; et, dans - TALLEMANT, les _Historiettes de la présidente_ LESCALOPPIER, et - l'_Historiette de_ VASSÉ, t. IV, p. 19, 25, 28 de l'édit. in-8º; - t. VI, p. 175, 176, 181-188 de l'édition in-12. - - [716] Voyez ci-dessus, p. 260. - - [717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre, 9 octobre 1675), t. III, - p. 471, édit. M.; t. IV, p. 30, édit. G.--_Ibid._ (30 novembre - 1670), t. V, p. 68; et dans ces _Mémoires_, 2e édit., t. I, p. - 337. - -Mais continuons le journal des désastres de la Bretagne. - - «13 octobre 1675. - -«M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que, -si on en sortait, si l'on faisait le moindre bruit, il ôterait pour dix -ans le parlement de cette ville. Cette crainte fait tout souffrir[718].» - - [718] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit. - G.; t. IV, p. 36, édit. M. - -L'institution du parlement de Bretagne n'était pas très-ancienne; elle -fut précédée en 1492 par le tribunal des _grands jours_, espèce de -juridiction présidiale dont on pouvait appeler au parlement de Paris. Le -tribunal des grands jours fut transformé en parlement par l'édit de -Henri II, au mois de mars 1553. Selon cet édit, ce parlement devait être -composé de quatre présidents et de trente-deux conseillers, tous choisis -par le roi; mais seize des conseillers devaient être originaires de -Bretagne; les autres conseillers et présidents pouvaient être choisis -dans les autres pays de l'obéissance du roi. Le parlement, d'après cette -institution, devait se tenir en deux sessions de trois mois chacune, la -première à Rennes, la seconde à Nantes. Cette cour fut fixée à Rennes -par un édit de Charles IX, en 1560. - -La famille des Sévigné avait des parents dans le parlement et dans -l'administration. Dans la marine on comptait deux Sévigné, qui tous deux -commandèrent des vaisseaux et dont l'un était le filleul bien-aimé de -madame de Sévigné: ce fut par elle et par l'appui de M. de Grignan qu'il -obtint un commandement. Enfin la terre de Sévigné était près de Rennes: -ainsi les intérêts de madame de Sévigné, ses liaisons de parenté, ses -affections particulières, tout la portait à prendre parti pour le -parlement et la ville contre son ami le gouverneur, qui poussait alors -le ministre à des mesures de rigueur. Dès le 15 juin (1675) et aussitôt -après la seconde émeute qui eut lieu à Rennes, de Chaulnes avait écrit à -Colbert. A tort ou à raison, il accusait le parlement d'avoir conduit la -révolte. Il disait que, malgré le calme apparent, les procureurs, les -conseillers et jusqu'aux présidents à mortier conseillaient au peuple de -ne pas quitter les armes, et de venir demander au parlement la -révocation des édits et particulièrement de celui sur le papier -timbré[719]. Ce fut ainsi qu'il obtint d'avance la tenue des états et -de leurs assemblées dans la ville qu'il lui plairait de choisir. Il -exila le parlement à Vannes, et il traita la malheureuse Bretagne avec -une barbarie que les lettres de madame de Sévigné et la correspondance -administrative nous font douloureusement connaître[720]. - - [719] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 93, édit. - M.--_Ibid._ (5 août 1675), t. IV, p. 421, édit. M.--_Ibid._ (3 - septembre 1677), t. V, p. 217, édit. M.--Voy. _Mémoires de_ - DANGEAU, _abrégé de madame_ DE GENLIS, t. I, p. 343, état sous la - date du 6 juillet 1690: Cet état n'est pas dans l'édit. de Paul - Lacroix de 1830, t. I, p. 318. - - [720] DEPPING, _Correspondance administrative sous le règne de - Louis XIV_, in-4º, 1850, p. 546-551. (Lettre du duc de Chaulnes à - Colbert, datée de Rennes, le 30 juin 1675, et l'extrait de celle - du 12 juin; puis la lettre de l'évêque de Saint-Malo à Colbert, - en date du 28 août 1675).--P. CLÉMENT, _Vie de Colbert_, in-8º, - 1846, p. 370 (extrait d'une lettre du duc de Chaulnes à Colbert, - du 12 juin 1675). - - «16 octobre 1675. - -«M. de Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins et quatre mille -hommes; on croit qu'il y aura bien de la _penderie_. M. de Chaulnes a -été reçu comme le roi; mais comme c'est la crainte qui a fait changer -leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a -dites, dont la plus douce et la plus familière était _gros cochon_, sans -compter les pierres dans sa maison et dans son jardin et des menaces -dont Dieu seul a empêché l'exécution. C'est cela qu'on va punir[721].» - - «20 octobre 1675. - -«M. de Chaulnes est à Rennes avec quatre mille hommes; il a transféré le -parlement à Vannes; c'est une désolation terrible. La ruine de Rennes -emporte celle de la province[722].» - - [721] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 158, édit. - G.; t. IV, p. 44, édit. M. - - [722] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 octobre 1675), t. IV, p. 164-166, - édit. G.; t. IV, p. 48 et 52, édit. M. - - «27 octobre 1675. - -«Cette province a grand tort, mais elle est rudement punie, et au point -de ne s'en remettre jamais. Il y a cinq mille hommes à Rennes, dont plus -de la moitié y passeront l'hiver. On a pris à l'aventure vingt-cinq ou -trente hommes, que l'on va pendre. On a transféré le parlement: c'est le -dernier coup, car Rennes sans cela ne vaut pas Vitré[723].» - - [723] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 octobre 1675), t. IV, p. 174, édit. - G.; t. IV, p. 50, édit. M. - - «30 octobre 1675. - -«Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq -mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de -cent mille écus sur le bourgeois; et si on ne trouve point cette somme -dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les -soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les -recueillir sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces -misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au -sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni -de quoi se coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la -danse et la pillerie du papier timbré. Il a été écartelé après sa mort, -et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville, comme -ceux de _Josserau_(gentilhomme de Provence, de la maison de Pontiver, -qui avait assassiné son maître à Aix). Il (le violon) dit en mourant que -c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq -écus pour commencer la sédition; et jamais on n'a pu en tirer autre -chose. On a pris soixante bourgeois; on commence demain à pendre. Cette -province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les -gouverneurs et les gouvernants, de ne leur point dire d'injures et de ne -point jeter de pierres dans leur jardin. - -«Tous les villages contribuent pour nourrir les troupes, et l'on sauve -son pain en sauvant ses denrées. Autrefois on les vendait, et l'on avait -de l'argent; mais ce n'est plus la mode, tout cela est changé. M. de -Molac est retourné à Nantes; M. de Lavardin vient à Rennes[724].» - - «3 novembre 1675. - -«M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes; les rigueurs -s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus; il ne reste que -deux mille hommes à Rennes[725]. Je crois que Forbin et Vins s'en vont -par Nantes; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le -malheureux dont je vous ai parlé; si vous m'envoyez le roman de votre -premier président, je vous enverrai en récompense l'histoire lamentable -du violon qui fut roué à Rennes.» - - [724] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1675), t. IV, p. 178-180, - édit. G.; t. IV, p. 63-64, édit. M. - - [725] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 184, édit. - G.; t. IV, p. 67, édit. M. - - «13 novembre 1675. - -«Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il s'est hier roué -vif un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu -dessein de tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort. -On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se -racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie -voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne voulait, car tout -se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux que les -remèdes[726].» - - [726] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 204, édit. - G.; t. IV, p. 85, édit. M. - -L'opinion que manifeste madame de Sévigné sur le généreux dévouement du -parlement, qui aime mieux souffrir que de trahir par un lâche compromis -les intérêts de la province[727], prouve bien que c'est pour faire -ressortir plus fortement la cruauté de M. de Chaulnes qu'elle vient de -rapporter si froidement le supplice de ces deux roués, en insinuant -qu'il y en avait peut-être neuf qui ne méritaient pas la mort; et ce -qu'elle ajoute après, en écrivant à sa fille avec une amère ironie, nous -fait pénétrer plus avant dans le secret de ses véritables sentiments. - - [727] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 205, édit. - G. - -«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères. Nous ne sommes plus si -roués; un en huit jours seulement, pour entretenir la justice. Il est -vrai que la _penderie_ me paraît maintenant un rafraîchissement; j'ai -une tout autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays: vos -galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés -du monde pour mener une vie douce. Nous vous en avons bien envoyé par -centaines. Ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que -ceux-là[728].» - - [728] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1675), t. IV, p. 219, édit. - G.; t. IV, p. 99, édit. M. - -Quand madame de Sévigné exprimait de tels sentiments, ce n'est pas -qu'elle fût brouillée avec le duc de Chaulnes; au contraire, la duchesse -n'avait pas manqué de venir lui rendre visite ainsi qu'à la princesse de -Tarente. Elle avait cherché à excuser auprès d'elles les cruautés de son -mari par la nécessité de réprimer l'insurrection par la terreur. Les -terres des Rochers, de Bodegat et de Sévigné et la ville de Vitré, où -était la princesse, avaient été exemptes de payer les contributions -imposées sur toute la province. Nonobstant cette faveur, madame de -Sévigné ressentait si vivement les blessures faites aux droits et aux -libertés de la Bretagne, qu'à l'exemple de quelques-uns de ses amis, -elle semble persister dans le projet qu'elle avait conçu d'abandonner -pour toujours cette province, et de transporter ailleurs son principal -domicile[729]. - - [729] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 240, édit. - G.; t. IV, p. 117, édit. M. - -L'arbitraire et la cruauté ne faisaient qu'accroître le mal. Les prisons -s'emplissaient, les supplices se multipliaient; et, sous la mauvaise -administration financière du trésorier général et du parlement, les -impôts, qui avaient enfanté la révolte, ne s'établissaient pas -régulièrement. Plus d'agriculture, plus de commerce; l'argent avait -disparu, et l'on ne trafiquait plus que par échanges. D'Harouis ne -pouvait par son crédit trouver les trois millions que les états avaient -votés pour le roi, avec les gratifications ordinaires au gouverneur, au -lieutenant général et aux présidents des états, puisqu'il ne pouvait -même faire face aux engagements contractés pour satisfaire aux besoins -les plus urgents de la province. Alors Colbert appliqua à la Bretagne la -mesure que Richelieu avait prise pour les autres provinces de France. On -sait que, pour restreindre le pouvoir des gouverneurs et l'influence des -parlements, Richelieu avait créé des intendants chargés de la -répartition, de la levée des impôts et de statuer sur tout ce qui était -du ressort de l'administration civile. Nulle institution n'avait plus -contribué à consolider le pouvoir royal en centralisant le gouvernement -et en donnant la faculté d'établir une législation uniforme, assujettie -à des règles constantes. - -Mais Richelieu, malgré l'énergie de son despotisme, n'avait pas osé -appliquer cette mesure à la Bretagne, dont les droits, lors de la -réunion de ce duché à la couronne de France, avaient été si -solennellement reconnus au mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, en -décembre 1491, avec Charles VIII, et, en janvier 1499, avec Louis XII. -Cette puissante considération n'arrêta point Colbert; il se décida à -donner un intendant à la Bretagne, mais se garda bien de supprimer le -gouverneur et d'ôter à de Chaulnes cette belle charge: c'eût été -affaiblir dans la province l'autorité du roi, donner plus d'espoir aux -mécontents et rendre impossible l'administration de l'intendant. Il -prescrivit au gouverneur d'abandonner, jusqu'au parfait établissement -des impôts, l'exercice de tous ses pouvoirs. Afin que l'intendant pût -exercer les siens avec une sorte de légalité, Colbert ne donna pas à -cet administrateur le titre d'intendant, mais celui de commissaire du -roi, et pour cette grande innovation il choisit un homme capable: il -prit Pommereuil[730]. «Pommereuil, dit Saint-Simon, est le premier -intendant qu'on ait hasardé d'envoyer en Bretagne et qui trouva moyen -d'y apprivoiser la province... C'était celui des conseillers d'État qui -avait le plus d'esprit et de capacité; d'ailleurs grand travailleur, bon -homme et honnête homme, ferme, transcendant, qui avait et méritait des -amis[731].» Madame de Sévigné était de ce nombre, et fut très-satisfaite -du choix qu'on avait fait de lui; elle eut connaissance du grand pouvoir -qu'on lui avait confié et des instructions qui avaient été données à M. -de Chaulnes. - - [730] Auguste-Robert de Pommereuil fut en 1676 prévôt des - marchands et en 1689 envoyé intendant en Bretagne. Il mourut en - 1702. - - [731] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, - in-8º, t. Ier, p. 451, ch. XXXIX; t. II, p. 331, ch. XXI. Le vrai - nom est Pommereuil, mais on prononçait Pommereu, et c'est ainsi - que Saint-Simon écrit ce nom. - -Elle continue son journal: - - «11 décembre 1675. - -«Venons aux malheurs de cette province: tout y est plein de gens de -guerre; il y en aura à Vitré, malgré la princesse. MONSIEUR l'appelle sa -bonne, sa chère tante; je ne trouve pas qu'elle en soit mieux traitée. -Il en passe beaucoup par la Guerche, qui est au marquis de Villeroy, et -il s'en écarte qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent. -C'est une étrange douleur en Bretagne que d'éprouver cette sorte -d'affliction, à quoi ils ne sont pas accoutumés. Notre gouverneur a une -amnistie générale; il la donne d'une main, et de l'autre huit mille -hommes qu'il commande comme vous: ils ont leurs ordres. M. de Pommereuil -vient; nous l'attendons tous les jours: il a l'inspection de cette -petite armée, et il pourra bientôt se vanter d'y joindre un assez beau -gouvernement. C'est le plus honnête homme et le plus bel esprit de la -robe; il est fort de mes amis; mais je doute qu'il soit aussi bon à -l'user que votre intendant (de Rouillé), que vous avez si bien -apprivoisé[732].» - - [732] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 241, édit. - G.; t. IV, p. 118, édit. M. - -Et onze jours après, madame de Sévigné écrit encore[733]: - - «A Vitré, samedi pour dimanche 22 décembre 1675. - -«Je suis venue ici, ma fille, pour voir madame de Chaulnes et la petite -personne, et M. de Rohan, qui s'en vont à Paris. Madame de Chaulnes m'a -écrit pour me prier de lui venir dire adieu ici. Elle devait venir dès -hier; et l'excuse qu'elle donne, c'est qu'elle craignait d'être volée -par les troupes qui sont sur les chemins: c'est aussi que M. de Rohan -l'avait priée d'attendre à aujourd'hui; et cependant chair et poisson se -perdent, car dès jeudi on l'attendait. Je trouve cela un peu familier, -après avoir mandé positivement qu'elle viendrait. Madame la princesse de -Tarente ne trouve pas ce procédé de bon goût, elle a raison; mais il -faut excuser les gens qui ont perdu la tramontane: c'est dommage que -vous n'éprouviez la centième partie de ce qu'ils ont souffert ici depuis -un mois. Il est arrivé dix mille hommes dans la province, dont ils ont -été aussi peu avertis, et sur lesquels ils ont autant de pouvoir que -vous; ils ne sont en état de faire ni bien ni mal à personne. M. de -Pommereuil est à Rennes avec eux tous; il est regardé comme un dieu: non -pas que tous les logements ne soient réglés dès Paris, mais il punit et -empêche le désordre: c'est beaucoup. Madame de Rohan et madame de -Coëtquen ont été fort soulagées. Madame la princesse de Tarente espère -que MONSIEUR et MADAME la feront soulager aussi: c'est une grande -justice, puisqu'elle n'a au monde que cette terre, et qu'il est fâcheux, -en sa présence, de voir ruiner ses habitants. Nous nous sauverons si la -princesse se sauve.» - - [733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675) t. IV, p. 263, édit. - G.; t. IV, p. 127, édit. M. - -Le refroidissement qu'éprouvait madame de Sévigné pour madame la -duchesse de Chaulnes était bien naturel après les actes de tyrannie et -de cruauté du duc son mari; mais ce sentiment était injuste à l'égard de -la duchesse, qui n'exerçait aucune influence sur les résolutions du -gouverneur, et qui était pour madame de Sévigné «une bonne, solide et -vigilante amie[734].» - - [734] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1689), t. IX, p. 448, édit. - G; t. IX, p. 103, édit. M. - -Quoique l'assemblée des états eût voté, sous l'influence de la terreur -exercée par le duc de Chaulnes, toutes les sommes que ce gouverneur -avait exigées d'eux au nom du roi[735], cependant elle avait osé -représenter que l'introduction des troupes en Bretagne était contraire -aux contrats faits entre le roi et la province; et elle réclama aussi le -rétablissement du parlement à Rennes. Il ne fut fait droit à aucune de -ces légitimes réclamations. Ce ne fut que douze ans après, en septembre -1689 et lorsque le duc de Chaulnes quitta la Bretagne pour se rendre à -Rome comme ambassadeur du roi, que Rennes redevint de fait la capitale -de la province. Le parlement fut rétabli dans cette ville, et on y tint, -la même année, l'assemblée des états. - - [735] _Registres mss. de la tenue des états de Bretagne_ (Bl.-M., - 75), p. 379 recto. - -Presque en même temps que se terminait à Dinan la tenue des états de -Bretagne en 1675, finissait aussi, à Lambesc, celle de l'assemblée -générale des communautés de Provence. Cette assemblée avait offert un -spectacle bien différent de l'autre[736]; et, sous la sage -administration du comte de Grignan et de l'intendant Rouillé, le pays -prospérait, les populations étaient calmes. Les villes, et surtout celle -de Marseille, florissaient par les progrès toujours croissants du -commerce et de l'industrie; les campagnes se plaignaient vivement de -l'énormité des impôts, du passage et du séjour des gens de guerre; mais -elles n'avaient nulle envie de se révolter, et manifestaient avec -soumission leurs sujets de mécontentement. L'assemblée réclamait, comme -tous les ans, l'exécution franche de l'édit du mois d'août 1661, qui, en -augmentant la taxe sur le sel, avait promis de décharger la province des -dons gratuits[737]; et elle n'en votait pas moins sans difficulté la -totalité de la somme (500,000 livres) qui lui était demandée par le -gouverneur pour le don gratuit. Toujours arguant la teneur de l'édit de -1630, elle refusait d'imposer à la province une nouvelle surcharge pour -l'entretènement des troupes du gouverneur[738]; mais elle accordait la -gratification de cinq mille livres au comte de Grignan, en considération -«de tant de bons offices qu'il a rendus et qu'il rend encore à la -province[739].» Le comte de Grignan n'éprouvait plus d'opposition dans -l'assemblée ni dans le pays: Forbin-Janson, ambassadeur auprès de -Sobiesky, n'avait plus à s'occuper des affaires de la Provence; Louis de -Forbin d'Oppède, évêque de Toulon, était mort le 29 avril 1675; ainsi le -puissant parti des Forbin ne formait plus d'obstacles aux ambitions de -la maison de Grignan. Le clergé avait nommé pour procureur-joint aux -états messire Jean de Gaillard, évêque d'Apt[740], qui n'avait aucune -influence en cour, aucun intérêt à se déclarer l'antagoniste du -gouverneur pour se rendre populaire dans son petit et antique évêché, -auquel on ne disputait rien et qui n'avait tien à disputer à personne. -D'un autre côté, le comte de Grignan vivait en parfaite intelligence -avec l'intendant M. de Rouillé, dont la _justice_ selon l'aveu même de -madame de Grignan, était la passion dominante[741]. De Rouillé, qui -présida l'assemblée des états, dans le discours d'ouverture qu'il -prononça, fit l'éloge du comte de Grignan, «qui, dit-il, outre la bonté -de son naturel, jointe aux grands engagements qu'il a depuis longtemps -dans cette province, n'épargne ni ses soins ni son crédit pour procurer -des avantages aux habitants et pour conserver leurs intérêts.» La -réponse à ce discours, par le vicaire général du cardinal Grimaldi, au -nom de l'archevêque d'Aix, premier procureur-né du pays, renchérit -encore sur les louanges que M. de Rouillé avait faites du comte de -Grignan[742]. - - [736] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1689), t. IX, p. 458 et - 459, édit. G.; t. IX, p. 112, édit. M.--_Mémoires de_ COULANGES, - 1820, in-8º, p. 2. - - [737] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des - communautés de Provence_; à Aix, chez Charles David, 1675, in-4º, - 61 pages. - - [738] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1675, in-4º, p. 18 - et 20. - - [739] _Ibid._, p. 25. - - [740] _Ibid._, p. 16. - - [741] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, 282, - édit. G.; t. III, p. 188, édit. M. - - [742] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 10 et 14. - -Madame de Sévigné savait que les mêmes rigueurs qu'on exerçait sur la -Bretagne avaient lieu, par les mêmes motifs, en Gascogne, en Guienne et -en Languedoc[743], et c'était pour elle un grand sujet de consolation -qu'il en fût tout autrement pour la Provence. Elle jouissait du -contraste qui existait entre la réputation de son gendre et celle de M. -le duc de Chaulnes. - - [743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 11 décembre 1675), t. IV, p. 226 - et 241, édit. G.; t. IV, p. 103 et 245, édit. M. - -Mais ce que M. et madame de Grignan ignoraient, c'est que la faveur -accordée au lieutenant général gouverneur de Provence et le rejet des -propositions et des dénonciations de la faction des Forbin dans le -conseil du roi étaient dus à l'appui de M. de Pomponne, vivement -sollicité par sa belle-sœur madame de Vins et par d'Hacqueville, en -l'absence de madame de Sévigné. De Pomponne et madame de Vins ne -voulaient pas se faire des ennemis des Colbert et des autres puissants -amis des Forbin, surtout de l'évêque de Marseille, ambassadeur auprès de -Sobiesky, également bien accrédité en France et en Pologne. Ils -désiraient que les services qu'ils avaient rendus aux Grignan fussent -ignorés d'eux. Mais d'Hacqueville, l'empressé d'Hacqueville ne pouvait -taire une si bonne nouvelle à madame de Sévigné; et madame de Sévigné -pouvait-elle avoir un secret sans le confier à sa fille? Elle lui -envoya donc la lettre de d'Hacqueville: «Voilà, écrit-elle, une lettre -de d'Hacqueville qui vous apprendra l'agréable succès de nos affaires de -Provence: il surpasse de beaucoup mes espérances... Voilà donc cette -grande épine hors du pied; voilà cette caverne de larrons détruite; -voilà l'ombre de M. de Marseille conjurée; voilà le crédit de la cabale -évanoui; voilà l'insolence terrassée: j'en dirais jusqu'à demain. Mais, -au nom de Dieu, soyez modestes dans vos victoires; voyez ce que dit le -bon d'Hacqueville: la politique et la générosité vous y obligent. Vous -verrez aussi comme je trahis son secret pour vous par le plaisir de vous -faire voir le dessous de cartes qu'il a dessein de vous cacher à -vous-mêmes[744].» - - [744] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 283. - -«Je comprends avec plaisir, dit-elle à sa fille, la considération de M. -de Grignan dans la Provence après ce que j'ai vu. C'est un agrément que -vous ne sentez plus; vous êtes trop accoutumés d'être honorés et aimés -dans une province où l'on commande. Si vous voyiez l'horreur, la -détestation, la haine qu'on a ici pour le gouverneur, vous sentiriez -bien plus que vous ne faites la douceur d'être aimés et honorés partout. -Quels affronts! quelles injures! quelles menaces! quels reproches! avec -de bonnes pierres qui volaient autour d'eux. Je ne crois pas que M. de -Grignan voulût de cette place à de telles conditions; son étoile est -bien contraire à celle-là[745].» - - [745] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 187, éd. - G.; t. IV, p. 70, édit. M. - -Mais madame de Grignan, dont les sympathies n'étaient nullement -populaires, jugeait différemment de sa mère; et, comme femme d'un -gouverneur à qui elle aurait voulu voir surmonter les résistances par la -force, elle approuvait assez la sévérité du duc de Chaulnes. Madame de -Sévigné réprime ce sentiment avec un ton d'autorité qui ne lui est pas -ordinaire quand elle écrit à sa fille: «Vous jugez superficiellement, -lui dit-elle, de celui qui gouverne cette province; non, vous ne feriez -point comme il a fait, et le service du roi ne le voudrait pas[746].» - - [746] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. - G.; t. IV, p. 121, édit. M. - -Cependant _celui qui gouverne cette province_, le duc de Chaulnes, l'ami -de madame de Sévigné, était loin d'être alors en disgrâce; au contraire, -sa cruelle énergie envers les Bretons récalcitrants avait encore accru -la faveur dont il jouissait avant la révolte. C'est ce que prouve le -récit que fait madame de Sévigné de la suite qu'eut la dénonciation -faite contre le duc de Chaulnes par le marquis de Coëtquen, gouverneur -de Saint-Malo. Madame de Sévigné n'aimait ni Coëtquen ni sa femme, parce -que celle-ci, coquette dépravée, avait trahi l'amour et la confiance de -Turenne et livré ses secrets au chevalier de Lorraine[747], et que le -mari avait dénoncé le premier les désordres d'Harouis à l'époque où ce -financier jouissait encore de l'estime générale et de la confiance des -états[748]. - - [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 196 et 406, - édit. G.; t. II, p. 161-393 et 421, édit. M.--_Ibid._ (4 - septembre 1675), t. IV, p. 82, édit. G.; t. III, p. 453, édit. M. - - [748] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 255, 256, - édit. G.; t. III, p. 165, édit. M. - -«Voici l'histoire de notre province[749]. On vous a mandé comme était -Coëtquen avec M. de Chaulnes; il était avec lui ouvertement aux épées -et aux couteaux; il avait présenté au roi des mémoires contre la -conduite de M. de Chaulnes depuis qu'il est gouverneur de cette -province. M. de Coëtquen revient de la cour pour se rendre à son -gouvernement (de Saint-Malo) par ordre du roi. Il arrive à Rennes, va -voir M. de Pommereuil, et passe depuis huit heures du matin jusqu'à neuf -heures du soir sans aller chez M. de Chaulnes; il n'avait pas même -dessein d'y aller, comme il le dit à M. de Coëtlogon, et se faisait un -honneur de braver M. de Chaulnes dans sa ville capitale. A neuf heures -du soir, comme il était à son hôtellerie et n'avait qu'à se coucher, il -entend arriver un carrosse, et voit monter dans sa chambre un homme avec -un bâton d'exempt: c'était le capitaine des gardes de M. de Chaulnes, -qui le pria de la part de son maître de venir jusqu'à l'évêché: c'est où -demeure M. de Chaulnes. M. de Coëtquen descend, et voit vingt-quatre -gardes autour du carrosse, qui le mènent sans bruit et en fort bon ordre -à l'évêché. Il entre dans l'antichambre de M. de Chaulnes, et y demeure -un demi-quart d'heure avec des gens qui avaient l'ordre de l'y arrêter. -M. de Chaulnes paraît enfin, et lui dit: «Monsieur, je vous ai envoyé -quérir pour vous ordonner de faire payer les francs fiefs dans votre -gouvernement. Je sais, ajouta-t-il, ce que vous avez dit au roi; mais il -le fallait prouver.» Et tout de suite il lui tourna le dos et rentra -dans son cabinet. Le Coëtquen demeura fort déconcerté, et, tout enragé, -regagna son hôtellerie.» - - [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 janvier 1676), t. IV, p. 314, édit. - G.; t. IV, p. 185, édit. M. - -Madame de Sévigné trouva dans l'énergie de son caractère des moyens de -ne pas se laisser abattre par la tristesse durant les malheurs qui -affligeaient sa province et qui rejaillissaient sur tous les habitants, -même sur ceux qui, comme elle, étaient entourés de plus de protections -et d'appuis: «Il faut regarder, disait-elle à madame de Grignan, la -volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans désespoir tout ce que -je vois[750].» Elle sut se créer des distractions; mais ses principaux -soulagements furent dus sans doute à sa fille et à son fils, dont l'une -par ses lettres et l'autre par ses assiduités, ses soins, sa tendresse, -ses lectures, ses confidences, ses promesses de réforme étaient pour -elle un sujet de joie et de bonheur. Madame de Sévigné trouva encore de -douces consolations dans ses entretiens avec la duchesse de Tarente, si -bien d'accord avec elle pour critiquer et blâmer tout ce qui se faisait -alors, et qui, comme elle, cherchait à combattre la pénible impression -du présent par le souvenir du passé. Les soins donnés par madame de -Sévigné aux travaux de sa terre des Rochers et sa nombreuse -correspondance remplissaient sans aucun vide toutes les heures de sa -journée: assujetties à une distribution uniforme, ses occupations -étaient réglées de manière à suffire à toutes. Dans le commencement de -son séjour aux Rochers, sa santé était excellente; mais vers la fin elle -s'altéra, et c'est alors qu'elle montra le plus de courage et de -véritable philosophie. Le 27 octobre, elle écrit à madame de Grignan: - -«Les malheurs de cette province retardent toutes les affaires et -achèvent de nous ruiner. Je fus coucher à ma _tour_ (à sa maison de -Vitré). Dès huit heures du matin, ces deux bonnes princesse et duchesse -(la princesse de Tarente et la duchesse de Chaulnes) étaient à mon -lever... Je fus ravie de revenir ici: je fais une allée nouvelle qui -m'occupe; je paye mes ouvriers en blé, et ne trouve rien de solide que -de s'amuser et de se détourner de la triste méditation de nos misères. -Ces soirées dont vous êtes en peine, ma fille, je les passe sans ennui; -j'ai quasi toujours à écrire, ou bien je lis, et insensiblement je -trouve minuit. L'abbé (de Coulanges, son tuteur) me quitte à dix, et les -deux heures que je suis seule ne me font point mourir non plus que les -autres. Pour le jour, je suis en affaires avec l'abbé, ou je suis avec -mes chers ouvriers, ou je travaille à mon très-commode ouvrage. Enfin, -mon enfant, la vie passe si vite, et par conséquent nous approchons -sitôt de notre fin que je ne sais comme on peut si profondément se -désespérer des affaires de ce monde. On a le temps ici de faire des -réflexions; c'est ma faute si mes bois ne m'en inspirent pas l'envie. Je -me porte toujours très-bien; tous mes gens vous obéissent admirablement; -ils ont des soins ridicules de moi; ils viennent me trouver le soir, -armés de toutes pièces, et c'est contre un écureuil qu'ils veulent tirer -l'épée[751].» - - [750] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117, éd. - G.; t. IV, p. 9, édit. M. - - [751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 octobre 1675), t. IV, p. 175, éd. - G.; t. IV, p. 60, édit. M. - -Ce n'était pas seulement la princesse et la duchesse qui faisaient -diversion à la solitude des Rochers; madame de Sévigné avait encore, -dans un château voisin du sien, une famille d'une noblesse obscure, mais -très-ancienne, qu'elle honorait de son amitié et qui se trouvait -heureuse de lui plaire. Cette liaison datait du commencement du séjour -de madame de Sévigné aux Rochers[752]; elle était devenue très-intime, -puisque, malgré sa répugnance à sortir de chez elle, madame de Sévigné -allait quelquefois dîner au château d'Argentré[753], et que du Plessis, -le maître de ce château, se rendait quelquefois aux Rochers avec toute -sa famille, et y était invité dans toutes les occasions solennelles. -C'est ainsi qu'il s'y trouvait le 15 décembre, le jour où l'on dit la -première messe à la chapelle construite par madame de Sévigné[754]. Du -Plessis, qui allait aussi fréquemment aux Rochers pour y faire sa partie -de reversi[755], paraît avoir été un bon gentilhomme, vivant indépendant -dans sa province, sans avoir envie d'en sortir. Sa femme, comme lui fort -modeste, sans ambition, menait une vie très-retirée. Elle lui avait -donné un fils et une fille. Le fils était marié à une jolie et -spirituelle Gasconne, qui plaisait beaucoup à madame de Sévigné. -Malheureusement elle ne la voyait pas souvent, parce que, établie avec -son mari en Provence, elle n'était que passagèrement chez son -beau-père[756]. La seule personne de la famille qui se montrât -empressée[757] auprès de madame de Sévigné était cette demoiselle du -Plessis, que madame de Grignan, dès son plus jeune âge[758], avait -appris à molester. On a dit que madame de Sévigné n'avait pas pour -mademoiselle du Plessis toute l'aversion qu'elle manifeste dans ses -lettres, et que c'était pour amuser sa fille qu'elle traçait de cette -personne d'aussi grotesques peintures. Il est certain que, s'il ne nous -était resté des lettres de madame de Sévigné que celles de l'époque dont -nous nous occupons, on serait autorisé à penser ainsi; et madame de -Sévigné mériterait le reproche d'ingratitude en ne sachant pas pardonner -à une jeune fille, si constante dans son attachement pour elle, les -imperfections qui déparaient ses bonnes qualités. Il est dans notre -nature d'être plus indulgents pour les vices que pour les défauts. Les -vices se dissimulent, et nous les ignorons quand ils nous nuisent; il ne -se montrent que pour nous plaire ou nous être utiles: les défauts se -produisent à chaque instant, nous blessent, nous irritent quelquefois et -nous importunent toujours. Madame de Sévigné, par sa mansuétude et sa -prédilection envers l'aimable et brillant Pomenars, par son dédain, sa -sévérité envers mademoiselle du Plessis, peut donc être accusée -justement de s'être abandonnée sans réserve à ce penchant égoïste auquel -la raison et l'équité nous ordonnent de résister. Mais en rapprochant -tout ce que madame de Sévigné nous apprend sur mademoiselle du Plessis -il paraît qu'elle avait peu de droits à l'indulgence; qu'elle était -envieuse, intéressée, hypocrite; qu'elle avait dans les sentiments une -certaine bassesse que madame de Sévigné ne pouvait supporter chez une -personne de noble naissance. Mademoiselle du Plessis faisait preuve, il -est vrai, d'une admiration exaltée et d'un dévouement sans bornes pour -la dame des Rochers; mais il était facile de s'apercevoir que cela avait -pour cause la faiblesse commune alors à presque tous les nobles de -province, qui cherchaient à tirer vanité de leurs liaisons avec la -noblesse de cour. - - [752] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 259, ch. - IX, et p. 362 et 363. - - [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit. - G. - - [754] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 253, édit. - G.; t. IV, p. 127, édit. M. - - [755] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 février 1676), t. IV, p. 348, édit. - G. - - [756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 95 et 96, - édit. M.; t. II, p. 115, édit. G. - - [757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 157, édit. - G.; t. II, p. 130, édit. M. - - [758] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai et 10 juin 1671), t. II, p. 86, - 91 et 95, édit. G.; t. II, p. 72, 76, 77, 80.--_Ibid._ (29 - septembre 1675), t, IV, p. 116, édit. G. - -Mademoiselle du Plessis croyait s'être rendue nécessaire à madame de -Sévigné par son empressement à exécuter ses volontés ou à prévenir ses -désirs: elle lui tenait lieu de demoiselle de compagnie, ainsi qu'une -très-jolie et très-innocente jeune fille qui demeurait au bout du parc -des Rochers. Toutes deux étaient dociles, complaisantes et prêtes à -tout; leur présence n'imposait pas plus de gêne à la dame des Rochers -que celle de _Marphise_ ou de _Fidèle_[759]. - -Mademoiselle du Plessis, dont les services étaient acceptés sans façon, -sans remerciements, se croyait chérie de madame de Sévigné, et avait -assez raison de penser ainsi. Cependant madame de Sévigné n'eut jamais -pour elle que de l'antipathie. Mademoiselle du Plessis louchait -horriblement[760], était d'une laideur affreuse, fausse et gauche dans -toutes ses actions, maladroite dans ses flatteries, choquante par ses -indiscrètes familiarités, étourdissante par ses ricanements, sotte et -ridicule par son intarissable babil et ses exagérations[761]; tellement -dépourvue de sens qu'elle prenait pour contre-vérités dictées par des -accès de tendresse les dures paroles que lui adressait quelquefois -madame de Sévigné. Plus les louanges de celle-ci étaient ironiques, plus -sa raillerie était mordante, plus les épithètes dont elle l'affublait -étaient injurieuses, plus mademoiselle du Plessis montrait de -satisfaction et semblait reconnaissante[762]. Madame de Sévigné se -permettait de renouveler assez souvent ces insultantes mystifications en -présence de ses amis les moins respectables, tels que Pomenars; et alors -la Plessis, comme dit madame de Sévigné, ne manquait jamais d'accroître, -par ses gros rires, les retentissements de la bruyante gaieté qu'elle -excitait, et complétait ainsi une scène digne du haut comique: celle de -la sottise satisfaite, qui, se croyant louée, s'outrage et s'injurie -elle-même. - - [759] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 25 décembre 1675), t. IV, p. 237, - 238 et 271, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1676), p. 287, édit. - G. - - [760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), t. II, p. 104, édit. G.; - t. II, p. 86, édit. M. - - [761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juillet 1671), t. II, p. 142, édit. - G.--_Ibid._ (19 juillet 1671), t. II, p. 147, édit. G.; t. II, p. - 122, édit. M.--_Ibid._ (15 décembre 1675) t. IV, p. 256.--_Ibid._ - (12 juillet 1671), t. II, p. 142, édit. G. - - [762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1680), t. VI, p. 148, édit. - G.; t. VII, p. 25, édit. M. - -Cela n'était ni charitable ni chrétien de la part de madame de Sévigné. -Aussi est-elle quelquefois touchée de repentir, et elle s'écrie: «La -Plessis a les meilleurs sentiments du monde; j'admets que cela puisse -être gâté par l'impertinence de son esprit et la _ridiculité_ de ses -manières[763].» - - [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 148, édit. - G.; t. IV, p. 36, édit. M.--_Ibid._ (8 décembre 1675), t. IV, p. - 115, édit. M.; t. IV, p. 338, édit. G. - -Mais bientôt elle reconnaît que la Plessis est jalouse, envieuse, -hypocrite, intéressée; elle s'étonne que dans les filles nobles il -puisse s'en trouver une avec des sentiments aussi bas; et elle dit: - -«Mademoiselle du Plessis est à son couvent. Si vous saviez comme elle a -joué l'affligée[764] et comme elle volait la cassette pendant que sa -mère expirait, vous ririez de voir comme tous les vices et toutes les -vertus sont jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces; car je trouve -des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme -naturellement les chevaux trottent. La main qui jette tout cela dans son -univers sait fort bien ce qu'elle fait, et tire sa gloire de tout; et -tout est bien[765].» - - [764] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VI, p. 295, - édit. M.; t. VII, p. 8, édit. G.--_Ibid._ (5 juin 1680), t. VI, - p. 301, édit. M.; t. VII, p. 20, édit. G. - - [765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 66, édit. G.; - t. VI, p. 340, édit. M. - -De tous les correspondants de madame de Sévigné, le plus exact, le plus -actif, le plus fécond des _informateurs_ était sans contredit -d'Hacqueville. Il se plaisait à être l'homme d'affaires et le -nouvelliste de tous ses amis et de toutes ses connaissances; et quand il -était éloigné d'eux il ne pouvait se dispenser de leur écrire souvent, -de leur donner des nouvelles de tout le monde et sur toutes choses; et -comme il exigeait qu'on lui répondît, sa correspondance ressemblait à un -véritable journal manuscrit. Les nouvelles qu'il transmettait étaient de -deux sortes: celles qu'il avait recueillies personnellement et qui -composaient les matières des lettres écrites en entier de sa main, et -celles qu'il faisait extraire et transcrire de sa nombreuse -correspondance; celles-ci étaient sur des feuilles volantes, les mêmes -pour tous les correspondants, et formant une sorte de supplément à ses -lettres. Madame de Sévigné nous peint d'une manière intéressante -l'embarras où la mettait, ainsi que beaucoup d'autres, l'intempérance -épistolaire de d'Hacqueville et en même temps le fruit qu'elle en -recueillait[766]. Cet embarras n'était pas moins grand que celui de -concilier les règles de conduite contenues dans les devises qu'elle -avait inscrites sur les arbres de son parc: - -«J'ai écrit, dit-elle, à d'Hacqueville. Au reste, qu'il ne me vienne -plus parler de ses accablements, c'est lui qui les aime; il vous écrit -trois fois la semaine; vous vous contenteriez d'une, et le gros abbé (de -Pontcarré) le soulagerait d'une autre; voilà comme il s'accommoderait. -Je lui ai proposé la même chose, et je ne lui écris qu'une fois en huit -jours pour lui donner l'exemple; il n'entend point cette sorte de -tendresse, et veut écrire comme le juge voulait juger. J'en suis dans -une véritable peine, car je suis persuadée que cet accablement nous le -fera mourir. Si vous aviez vu sa table les mercredis, les vendredis, les -samedis, vous croiriez être au bureau de la grande poste. Pour moi, je -ne me tue point à écrire; je lis, je travaille, je me promène, je ne -fais rien: _Bella cosa far niente_, dit un de mes arbres; l'autre lui -répond: _Amor odit inertes_: on ne sait auquel entendre; mais ce que je -sens de vrai, c'est que je n'aime point à m'enivrer d'écriture. J'aime à -vous écrire, je parle à vous, je cause avec vous: il me serait -impossible de m'en passer; mais je ne multiplie point ce goût; le reste -va parce qu'il le faut.» - - [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. IV, p. 135, édit. - G.; t. IV, p. 25, édit. M. - -Et quinze jours après, elle écrit encore[767]: - -«D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine c'est assez écrire pour des -affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il -augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez -bien que, puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas, -je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son -écriture; songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de -Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste: ce sont _les -d'Hacqueville_. Adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance: leurs -bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les -ménager; j'en veux abuser; aussi bien si ce n'est moi qui le tue, ce -sera un autre. Il n'aime que ceux dont il est accablé; accablons-le donc -sans ménagement.» - - [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 156, éd. - G.; t. IV, p. 43, édit. M. - -Mais dans un grand nombre de nouvelles diverses que d'Hacqueville -adressait à tant de personnes différentes[768], il lui arrivait -quelquefois de se tromper, et de mander par distraction à madame de -Sévigné, quand elle était aux Rochers, des nouvelles de Rennes: alors -par malice elle lui adressait, des Rochers à Paris, des nouvelles de -Paris qu'elle avait reçues d'une autre main et dont bien certainement il -était plus tôt informé qu'elle. Dans une de ses lettres à madame de -Grignan, égalant souvent en longueur les dépêches diplomatiques, elle -dit: «D'Hacqueville, de sa _propre main_, car ce n'est point dans son -billet de nouvelles, me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes, -est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre. Je l'ai remercié de ce soin, -et je lui apprends que M. de Pomponne se fait peindre par Mignard.» -Mais elle se trouvait bien heureuse de ce travers de d'Hacqueville -quand, le courrier de Provence ayant manqué, les lettres qu'il lui -écrivait contenaient des nouvelles récentes de madame de Grignan[769]. - - [768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 et 23 octobre), t. IV, p. 158 et - 169-171, édit. G.; t. IV, p. 43 et 54-57, édit. M. - - [769] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1676), t. IV, p. 353, édit. - G.; t. IV, p. 219, 220. - -Un motif plus puissant encore rendait la correspondance de d'Hacqueville -importante pour madame de Grignan pendant le séjour de sa mère en -Bretagne. Quoique le parti des Forbin-Janson n'eût plus de chef dans -l'assemblée des états, cependant il existait toujours; et les Forbin qui -se trouvaient en cour avaient continué à être leur organe, et -dénigraient l'administration du gouverneur. M. de Grignan, qui n'avait -jamais eu beaucoup d'ordre dans ses affaires, avait des procès à faire -juger à Paris pour d'anciennes dettes contractées envers la famille de -Mirepoix[770] en raison de son double mariage, d'abord avec mademoiselle -de Rambouillet et ensuite avec mademoiselle du Puy du Fou. Ce débat -aurait enfanté de nouveaux procès si l'on n'avait pas pris des -arrangements avec les créanciers[771]. Pour toutes ces choses la -protection de M. de Pomponne était utile et quelquefois décisive; il -fallait donc la solliciter sans cesse et mettre à profit la bonne -volonté de ce ministre. Madame de Sévigné, aidée de l'abbé de Coulanges -et de ses nombreux amis, s'acquittait merveilleusement de cette tâche -lorsqu'elle était à Paris; et les intérêts du gouverneur de la Provence -et de madame de Grignan eussent beaucoup souffert si en leur absence -d'Hacqueville, de concert avec madame de Vins, n'y eût suppléé avec le -zèle de l'amitié la plus dévouée. Madame de Vins était la belle-sœur de -M. de Pomponne, jolie et charmante personne dont madame de Sévigné se -servait pour agir sur l'esprit de ce ministre. Elle avait épousé Jean de -la Garde d'Agoult, bon gentilhomme de Provence, d'abord chevalier, puis -marquis de Vins, brigadier et ensuite lieutenant général des armées du -roi et proche parent des Grignan[772]. Il fut chargé, comme lieutenant -des mousquetaires, de conduire des troupes en Bretagne[773]. Madame de -Sévigné eut peu de rapports avec lui, et il s'abstint même d'aller lui -rendre visite lorsqu'il passa à Laval et à trois lieues des Rochers. -Comme beaucoup de militaires de son âge, le marquis de Vins menait une -vie peu régulière, et, dans la bonne société, il avait avec les dames -cette gaucherie et cette timidité que contractent ceux qui ne se -plaisent que dans le sans-gêne des femmes qui ont abdiqué toute -pudeur[774]. Il n'en était pas de même de madame de Vins, qui résidait à -Paris tandis que son mari était en Bretagne: elle faisait les délices -des élégantes sommités du monde et de la cour. L'influence qu'elle avait -auprès de son beau-frère n'avait rien perdu de sa force depuis -qu'indépendante par sa fortune ses attraits, son esprit, ses grâces lui -attiraient un plus grand nombre d'hommages et planaient sur un plus -vaste horizon. Aussi madame de Sévigné, qui savait que d'Hacqueville -avait souvent recours à elle pour le succès de ses démarches, répondait -avec empressement aux lettres qu'elle en recevait[775]. Madame de Vins -était heureuse d'avoir une amie de l'âge et du mérite de madame de -Sévigné[776] et fière d'entretenir avec elle une correspondance si bien -assortie à toutes les sympathies de son cœur et de son esprit. De cette -correspondance il ne nous reste pas le moindre débris, et les lettres de -madame de Sévigné à sa fille nous prouvent que cette perte est -très-regrettable. L'étroite liaison qui existait entre la marquise de -Vins et madame de Sévigné jamais ne se relâcha et ne fut troublée par -aucun nuage. La correspondance de madame de Vins avec madame de Grignan -nous eût appris beaucoup de particularités qui auraient éclairé les -lettres que nous possédons de madame de Sévigné, et elle eût aussi jeté -du jour sur l'existence intérieure du ministre Pomponne, qui a eu une -part si grande aux affaires publiques de ce temps. On s'étonne que -madame de Sévigné, qui a vécu si longtemps dans l'intimité de ce -ministre et celle de toute sa famille, dans les nombreuses lettres qui -nous restent d'elle ne parle qu'une seule fois de madame de Pomponne, -tandis qu'elle s'entretient fort souvent de sa sœur, mademoiselle de -Ladvocat, qui fut depuis la marquise de Vins. La publication récente que -l'on a faite des lettres de la famille de Feuquières nous explique cette -apparente anomalie. Ces lettres nous font connaître que madame de -Pomponne n'était nullement, comme sa sœur, comme madame de Sévigné, de -ces femmes favorisées du ciel, toujours inspirées par le désir de -plaire, qui appellent au secours de leurs attraits naturels les charmes -de leur esprit et de leur doux langage. Madame de Pomponne était une -excellente femme, qui donnait tout son temps à ses affaires de ménage; -comme le bon abbé de Coulanges, elle aimait beaucoup à calculer, à -équilibrer avec précision ses recettes et ses dépenses; elle prenait -même aussi volontiers sur elle le soin de bien régler les intérêts de -ses jeunes parents, qu'elle morigénait lorsqu'ils violaient les -principes d'une sage économie[777]. Une pareille femme ne pouvait -suffire à un homme tel que Pomponne, qui s'était habitué à se délasser -de ses travaux diplomatiques par les agréments d'une société choisie et -par le commerce des lettres. Voilà pourquoi mademoiselle de Ladvocat -était devenue pour lui, dans son intérieur, comme le complément de sa -femme. Dès lors on comprend facilement pourquoi madame de Sévigné, ne -pouvant entretenir M. de Pomponne aussi promptement et aussi fréquemment -que le réclamait l'urgence de ses affaires, employait pour suppléer à -ces entretiens mademoiselle de Ladvocat, qui, avant son mariage, -demeurait avec sa sœur dans la maison de ce ministre et qui depuis -conserva toujours près de lui, comme belle-sœur, des privautés que -nulle autre ne pouvait avoir. C'est ainsi que madame de Vins fut initiée -aux choses du gouvernement et aux intrigues auxquelles elles donnaient -lieu, tandis que madame de Pomponne n'avait ni le temps ni la volonté -de s'en mêler, et y resta constamment étrangère. Ainsi doit -s'interpréter le silence de madame de Sévigné et de tous ses -contemporains sur madame de Pomponne, respectable matrone qu'un sage -chez les Romains eût louée pour les qualités qu'elle avait et encore -plus pour celles qu'elle n'avait pas et que son mari, bel esprit, aurait -souhaité de trouver en elle; ce qui n'empêchait pas qu'elle ne possédât -toute sa confiance et sa plus constante affection. Elle la méritait sous -tous les rapports. Madame de Pomponne joignait aux vertus solides et aux -talents d'une habile maîtresse de maison beaucoup d'instruction; madame -de Sévigné nous apprend que ce fut elle qui dirigea l'éducation de sa -belle-sœur madame de Vins et aussi celle de sa fille, femme du ministre -d'Etat Colbert de Torcy[778]. - - [770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. IV, p. - 42-43.--_Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 358, édit. G. - - [771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p. 274, édit. - G.--_Alliance des arts, Catalogue des archives de la maison de - Grignan_, 1844, in-8º, p. 33 (1677, mars 3). - - [772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1673), t. III, p. 256, édit. - G. - - [773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 479, édit. - G. - - [774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 207 et - 208, édit. G. - - [775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre et 5 janvier 1676), t. IV, - p. 287, 296, 297, édit. G.--_Ibid._ (24 juillet 1680), t. VII, p. - 128, édit. G. - - [776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre et 25 décembre 1675), t. - II, p. 214 et 273, édit. G. - - [777] _Mémoires et lettres de_ FEUQUIÈRES, t. II, p. 429. - - [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 mai 1689), t. X, p. 298, édit. G. - -A cette époque, madame de Sévigné avait à Paris une amie avec laquelle -elle entretenait un commerce de lettres assez actif pour que madame de -Vins voulût bien s'en montrer jalouse[779]. Cette amie était madame de -Villars, sœur du maréchal de Bellefonds: elle avait épousé le marquis -de Villars, qui suppléait au défaut d'une naissance ancienne et d'un -riche patrimoine par un air noble et digne, une taille élevée, une belle -figure; avantages qui lui avaient fait donner le nom romanesque -d'_Orondate_[780]. «La marquise de Villars, dit Saint-Simon, était une -bonne petite femme maigre et sèche, active, méchante comme un serpent, -de l'esprit comme un démon, d'excellente compagnie et qui recommandait à -son fils de se vanter au roi tant qu'il pourrait, mais de ne jamais -parler de soi à personne[781]. Les trente-sept lettres qui nous restent -de madame de Villars à madame de Coulanges et ce que nous apprend madame -de Coulanges, ne se rapportent pas entièrement à cette peinture du -caustique Saint-Simon[782]. «Elle est charmante par ses mines (dit -madame de Coulanges) et par les petits discours qu'elle commence et qui -ne sont entendus que par les personnes qui la connaissent.» Madame de -Coulanges atteste encore que, bien loin d'être méchante comme un -serpent, «madame de Villars était tendre, qu'elle savait bien aimer; ce -qui donnait de l'amitié pour elle.» Sa mémoire doit être sous la -protection de tous ceux qui portent un cœur français, puisqu'elle eut -le bonheur de donner le jour au dernier des grands généraux de Louis -XIV, au maréchal de Villars, qui sauva la France à Denain. La -correspondance de madame de Sévigné avec la marquise de Villars nous -manque entièrement; mais nous savons le motif qui donnait plus de -chaleur à l'amitié qui les unissait[783] et leur faisait éprouver le -besoin de se communiquer leurs pensées. Toutes deux avaient un fils à -l'armée de Condé, et ces fils causaient à leurs mères de mortelles -inquiétudes: ces deux fils furent blessés au sanglant combat de -Senef[784]; mais les destinées de l'un et de l'autre furent bien -différentes. Madame de Sévigné avait acheté malgré elle, pour son fils, -la charge de guidon des gendarmes, parce qu'on lui avait persuadé que, -lorsqu'elle mariait sa fille, il était convenable qu'elle fît aussi un -établissement à son fils. Celui de guidon était trop subordonné à sa -naissance et à sa fortune; Sévigné n'avait pris cette charge que pour -pouvoir servir autrement que comme simple volontaire et dans l'espoir -d'obtenir un prompt avancement. Cet espoir avait été déçu; et, à -l'époque dont nous traitons, sa mère faisait des démarches pour vendre -cette charge[785] et en acheter une autre: elle ne put y parvenir. Fils -et frère de deux femmes des plus lettrées et des plus aimables de son -temps, comme elles Sévigné aimait les lettres, les arts et les -jouissances sociales. Un homme de son nom et de sa naissance devait -n'être rien ou être militaire, et par cette raison il avait embrassé la -carrière des armes. Il avait la bravoure (aucun gentilhomme n'en -manquait), mais non le talent d'un guerrier. Sa mère, après qu'il eut -été blessé au combat de Senef, avait écrit au maréchal de Luxembourg et -à son parent le marquis de la Trousse pour lui faire avoir un congé, -afin qu'il pût venir se rétablir aux Rochers, où elle serait aussi -heureuse de le posséder que lui de s'y trouver[786]. C'était la seconde -fois que Sévigné quittait l'armée alors que les opérations de la guerre -étaient en pleine activité[787]. - - [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 207, édit. - G. - - [780] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. II, - p. 114.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. XLII, p. 294; t. XLI, p. 190, - 280-288.--_Mémoires sur Sévigné_, part. I, p. 256, ch. XVII, et - part. IV, p. 132, ch. VII. - - [781] _Supplément aux Mémoires de_ DANGEAU, cité par Monmerqué, - _Biographie universelle_, article _Villars_, t. XLVIII, p. 423. - - [782] Madame DE VILLARS, _Lettres_, 1800, in-12, t. I, p. 9-196. - - [783] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juillet 1671; 6, 9 et 13 octobre - 1675), t. II, p. 140 et 438, et t. IV, p. 132 et 142, édit. G. - - [784] Duc DE VILLARS, _Mémoires_, p. 34-36.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ - (5 septembre 1674), t. IV, p. 353, édit. G. - - [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 525 et - 526.--_Ibid._ (3 juillet 1680), p. 85 et 86. - - [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre et 8 décembre 1675), t. IV, - p. 137 et 257, édit. G. - - [787] _Mémoires sur Sévigné_, part. IV, p. 286, ch. X. - -Il n'en était pas ainsi du jeune Villars, qui ne voulait point de congé; -ni Condé ni Luxembourg n'auraient accordé ce congé aux prières de sa -mère, si elle avait pensé à le demander. Son père, le brillant -_Orondate_, s'était distingué comme militaire par de beaux faits -d'armes; mais Louvois, qui haïssait en lui l'époux de la fille du -maréchal de Bellefonds, le traversait sans cesse dans tous ses projets -d'avancement. Alors il quitta l'état militaire et se jeta dans la -diplomatie, où il réussit comme à la guerre. Après s'être acquitté avec -succès d'une ambassade en Espagne[788], il fut rappelé, et venait d'être -nommé ambassadeur à la cour de Savoie[789], ce qui était, comme le -remarque plaisamment madame de Sévigné, une application du proverbe: -_Devenir d'évêque meunier_; mais ce n'était point une disgrâce, et il -devait par la suite retourner ambassadeur en Espagne. D'ailleurs il -fallait se retirer de la cour et du monde si l'on n'était pas résolu à -servir le roi dans le poste, quelque médiocre qu'il fût, qu'il plaisait -à Sa Majesté de vous assigner. Cependant Villars était mécontent, et ne -se trouvait pas récompensé en raison des services qu'il avait rendus; et -lui et sa femme se plaignant un jour devant leur jeune fils de leur -mauvaise fortune: «Pour moi, dit résolûment cet enfant, j'en ferai une -grande, ou je périrai[790].» Il tint parole. - - [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 438, édit. G. - - [789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1675), t. IV, p. 132, édit. - G. - - [790] DE VILLARS, _Mémoires_, édit. 1734, in-12, p. 7. - -Louis XIV venait de créer à cette époque, sous le nom de _Pages de la -grande écurie_, un établissement pour l'éducation de la haute -noblesse[791] du royaume. Ces jeunes gens, l'espérance des premières -familles du royaume, accompagnaient comme volontaires le roi dans ses -campagnes lorsque leur éducation était terminée. Ces volontaires -montraient une telle ardeur pour courir au combat quand Louis XIV était -présent qu'il leur était défendu d'aller au feu sans sa permission. Le -jeune Villars, dès la première affaire où il se trouva, désobéit à cet -ordre du roi, qui le gronda sévèrement. Mais sous ses yeux, sous les -regards de Condé, de Turenne et de Luxembourg il déploya une valeur si -brillante, montra un tel enthousiasme pour la guerre, une intelligence -si élevée de la tactique, tant pour l'infanterie que pour la cavalerie; -il étonna tellement ses chefs par son coup d'œil rapide et sûr, eut un -bonheur si constant que, de désobéissance en désobéissance et de gronde -en gronde, il s'éleva rapidement jusqu'au rang de colonel malgré -l'inflexible Louvois et quoique son oncle le maréchal de Bellefonds, -dont il était l'élève, fût en pleine disgrâce pour avoir refusé de -servir sous Turenne. Le jeune Villars en était là[792] alors que son ami -Sévigné, aux Rochers, assistait sa mère dans sa correspondance avec -l'ambassadrice de Savoie, ou s'occupait à faire sa cour aux dames de -Vitré ou de Rennes[793], et tandis que le chevalier de Grignan, à la -tête de son régiment, se distinguait aussi dans cette guerre. Madame de -Sévigné convient avec joie que ce chevalier de Grignan, qu'elle avait -surnommé _le petit Glorieux_, acquérait une gloire solide[794]: Sévigné -au contraire n'exerçait sa charge qu'avec négligence, et se laissait -entraîner à la dissipation et à l'oisiveté par l'exemple des jeunes gens -de son âge. «Le roi, dit madame de Sévigné à sa fille, a parlé encore -comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des officiers -subalternes de son régiment[795].» - - [791] DUC DE VILLARS, _Mémoires_; la Haye, chez Pierre Gosse, - 1734, in-12, p. 1, 16, 38 (années 1670-1672), et p. 23, 38, 52 - (années 1673-1675), t. LXVIII de la collection Petitot. - - [792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1676), t. IV, p. 303, édit. - G. - - [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VII. p. 85 et 86, - édit. G. - - [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 207, édit. - G.--_Mémoires sur Sévigné_, 4e part., p. 133. - - [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1677), t. V, p. 268, édit. G. - -Un autre genre de correspondance qui occupait alors comme malgré elle la -plume de madame de Sévigné aux Rochers, c'est celle qu'elle entretenait -avec cette parente et amie de madame de Villars[796] qui avait été -élevée avant celle-ci chez la maréchale de Bellefonds. Nous avons déjà -fait connaître à nos lecteurs, dans la quatrième partie de ces Mémoires, -la comtesse de Saint-Géran[797], cette petite femme si jolie, si -spirituelle, dame du palais de la reine, toujours en cour, faite pour la -cour, dont elle suivait tous les mouvements, à laquelle elle -assortissait sa vie, ses goûts, ses plaisirs, ses croyances, ses -occupations, successivement et suivant les temps galante, dévote, -prodigue et rangée; toujours aimable, toujours recherchée, toujours -ménagée, même durant les rigueurs qu'elle s'attira par ses imprudences. -Elle ne cessa jamais d'entretenir les liaisons qu'elle avait formées -avec madame de Sévigné et avec madame de Maintenon, auxquelles elle -plaisait sans inspirer à l'une et à l'autre ni estime ni confiance[798]. -Il en est de même de madame de Frontenac[799], l'une des _divines_; et -on a droit de s'étonner que les historiens de Maintenon et de Louis XIV -se soient laissé égarer à l'égard de ces deux femmes par des fragments -de lettres apocryphes, dont le plus faible examen aurait dû leur -démontrer la fausseté[800]. Le gros Saint-Géran était cousin des -Villars, et se trouvait à l'armée en même temps que Sévigné et Villars; -ce qui contribuait à donner plus d'intérêt aux lettres adressées aux -Rochers par la Saint-Géran, comme l'appelle madame de Sévigné[801]. -Aucun obstacle de famille n'avait empêché madame de Saint-Géran de -prendre sa part aux plaisirs de cette cour si brillante et si agitée, où -elle consuma son existence sans aucun profit pour sa fortune. Elle n'eut -qu'une fille, dont elle accoucha après vingt et un ans de mariage[802]. - - [796] SAINT-SIMON, _Mémoires_ (1694), t. I, p. 350, 440 et 441; - t. II, p. 287. «Elle était, dit Saint-Simon, fille du cadet de - Blainville.» - - [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1675), t. IV, p. 132, édit. - G.--_Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 133. - - [798] MAINTENON, _Lettres au cardinal de Noailles_ (mars - 1700).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1680), t. III, p. 396, - édit. G.--_Ibid._ (17 juillet 1671), t. II, p. 141, édit. - G.--_Ibid._ (6 avril 1696, de madame DE COULANGES), t. X, p. 296, - édit G.--_Ibid._ (16 octobre 1675), t. IV, p. 160, édit. - G.--_Ibid._ (12 janvier 1676), t. IV, p. 311, édit. G.--_Ibid._ - (26 août 1676), t. V, p. 90, édit. G.--_Ibid._ (24 février 1680), - t. VI, p. 396, édit G.--_Ibid._ (22 mai 1674), t. III, p. 238, - édit. G. - - [799] Sur Frontenac, conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 1re - partie, p. 339, 359, 409; 2e, p. 29, 441, 454; 4e, p. 132. - - [800] Conférez les _Notes et éclaircissements_, à la fin de ce - volume. - - [801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1696), t. XI, p. 290, édit. G. - - [802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1688), t. IX, p. 46 et 47, - édit. G. - - - - -CHAPITRE XV. - -1675-1680. - - Madame de Sévigné se plaint du grand nombre de lettres qu'elle est - obligée d'écrire.--Les correspondances particulières suppléaient - autrefois aux gazettes.--Le nombre des correspondants de madame de - Sévigné s'accroissait chaque jour avec sa célébrité.--Sa liaison - avec madame de Marbeuf.--Elle espère par elle marier son - fils.--Soins et attentions de Sévigné pour sa mère.--Contraste de - sa manière de vivre avec son fils et de celle qu'avait la princesse - de Tarente avec le sien.--Opinion de madame de Sévigné sur le jeune - prince de Tarente.--Celui-ci fait mieux son chemin dans le monde - que Sévigné.--Volages amours de ce dernier.--Son intimité avec - madame du Gué-Bagnols.--Détails sur cette intrigue.--Madame de - Sévigné cherche à marier son fils avec la fille du comte de - Rouillé, intendant de Provence, et ne réussit point.--Craintes de - madame de Sévigné en apprenant que madame de Grignan est - enceinte.--Suite des détails sur la liaison amoureuse de Sévigné et - de madame du Gué-Bagnols.--Autres attachements de Sévigné avec la - duchesse de V..., avec mademoiselle de la Coste et mademoiselle de - Tonquedec.--Nouveaux travaux entrepris par madame de Sévigné aux - Rochers.--Elle est retenue à la campagne par le plaisir qu'elle - trouve à y séjourner.--Affaire du président Méneuf.--Niaiserie du - fils de ce président.--Les affaires de madame de Sévigné - l'obligeaient à retourner à Paris, mais elle tombe malade - dangereusement.--Guérie de sa fièvre, elle ne peut plus écrire - qu'en dictant à son fils et ensuite à la jeune fille de sa - voisine.--Sévigné part pour Paris, afin de traiter de sa charge de - guidon avec de Viriville.--Madame de la Baume y met un empêchement - indirect en faisant enlever madame de la Tivolière pour la marier - avec son fils.--Madame de Sévigné part des Rochers le 24 mars pour - retourner à Paris.--Désespoir de la jeune fille qui lui servait de - secrétaire.--Madame de Sévigné s'arrête à Malicorne.--Elle y entend - l'oraison funèbre de Turenne par Fléchier.--Elle arrive à Paris. - - -Madame de Sévigné se plaint fréquemment à sa fille du nombre de lettres -qu'elle recevait et auxquelles elle était obligée de répondre. C'est -qu'à une époque où le commerce épistolaire était mieux apprécié, plus -recherché qu'il ne peut l'être depuis la publication de ces milliers de -journaux partout imprimés, partout répandus, les intrigues des cours, -les mouvements des armées, les promotions aux places, aux honneurs, aux -titres, aux rangs; les succès et les revers de fortune, les anecdotes du -jour, les grands accidents, les procès célèbres, le théâtre, la -littérature et les arts, toutes les nouveautés, tous les faits, tous les -événements publics ou privés, grands ou petits, étaient alors du domaine -des correspondances individuelles et particulières. Il était naturel -alors que madame de Sévigné, qui se montrait la plus diligente à jaser -spirituellement, agréablement de toutes ces choses; qui, par sa position -et ses relations multipliées, était la mieux et la plus promptement -instruite, fût, à chaque nouvelle liaison qu'elle formait, obligée -d'ajouter un nom de plus à la liste déjà si nombreuse des personnes dont -elle recevait régulièrement des lettres pleines d'informations, et -encore plus de questions, auxquelles il fallait répondre. Parmi ces -nouvelles connaissances était la marquise de Marbeuf, avec laquelle elle -se lia assez intimement durant le long séjour qu'elle fit cette fois en -Bretagne. La marquise de Marbeuf était la femme de Claude de Marbeuf, -président à mortier du parlement de Bretagne. Indignée de la tyrannie du -duc de Chaulnes, elle résolut, à l'exemple de plusieurs Bretons, d'aller -se fixer à Paris; projet qu'elle effectua[803] du vivant de son mari, -peu de temps après le commencement de son intimité avec madame de -Sévigné. Elle eut du succès dans le monde, elle y acquit de l'influence; -et madame de Sévigné, à laquelle elle plaisait, espérait qu'elle -l'aiderait à marier son fils et à vendre sa charge de guidon. - - [803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre et 11 décembre 1675), t. - IV, p. 200 et 240, édit. G. - -Le baron de Sévigné était depuis longtemps l'objet des vives -sollicitudes de sa mère; il était fréquemment obligé de quitter les -Rochers pour aller à Vitré ou à Rennes, mais il prolongeait son séjour -dans ces deux villes plus qu'il n'était besoin, et s'y occupait -d'intrigues amoureuses. Il continua ce genre de vie lorsqu'il fut de -retour à Paris, ce qui contrariait la tendresse maternelle de madame de -Sévigné, qui aurait voulu lui voir former des liens sérieux et -utiles[804]. Pour parvenir à lui faire changer de conduite, elle ne lui -montrait jamais un visage sévère, et continuait toujours, afin de capter -sa confiance, de traiter avec lui ces matières sans nulle aigreur. -Madame de Grignan approuvait à cet égard la conduite de sa mère, qui ne -lui cachait rien, mais dissimulait quelquefois avec son fils. Sévigné -avait plus de sensibilité, mais une tête et un caractère plus faibles -que sa sœur. Il se repentait souvent de ne pas suivre les conseils de -sa mère, et revenait toujours à elle avec des résolutions meilleures et -plus de soumission. - - [804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 août 1675), t. IV, p. 16.--_Ibid._ - (1er janvier 1676), t, IV, p. 184, édit. G. - -«Nous suivons vos avis pour mon fils, écrit madame de Sévigné à madame -de Grignan; nous consentons à quelques fausses mines; et si l'on nous -refuse, chacun en rendra de son côté. En attendant, il me fait ici fort -bonne compagnie, et il trouve que j'en suis une aussi: il n'y a nul air -de maternité à notre affaire[805].» - - [805] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit. - G. - -Dans une autre lettre, elle avait dit: «Comme je venais, je trouvai au -bout du Mail le _frater_, qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il -m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines sous terre -à _chanter matines_ qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une autre -façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver -de la colère. Je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est -divertissant: il m'embrassa mille fois; il me donna les plus mauvaises -raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous -lisons, nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'année, -c'est-à-dire le reste[806].» - - [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1675), t. IV, p. 229, édit. - G. - -Mais Sévigné va encore à Rennes, et en revient trois semaines après; et -sa mère écrit: - -«Le _frater_ est revenu de Rennes; il m'a rapporté une chanson qui m'a -fait rire: elle vous fera voir en vers une partie de ce que je vous ai -dit l'autre jour en prose[807].» - - [807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 284, édit. - G. - -La princesse de Tarente avait envers son fils, non encore majeur, la -morgue allemande, et elle le maintenait dans le respect qui lui était -dû. Elle ne pouvait comprendre la conduite de madame de Sévigné, et -était toujours de plus en plus choquée des familiarités du fils envers -sa mère. «Cela n'est pas étonnant, disait madame de Sévigné: elle qui -n'a qu'un grand benêt de fils, qui n'a point d'âme dans le corps[808]!» -Ce jeune prince de Tarente, cet unique héritier des la Trémouille, qui -déplaisait tant à madame de Sévigné parce qu'il était encore plus laid -que M. de Grignan[809], élevé en province, n'avait ni les grâces ni les -manières d'un homme de cour. Sans avoir le génie et les grandes qualités -de son père, il mena cependant une existence brillante et honorée; il -s'acquit l'estime et la confiance de la noblesse de Bretagne, qu'il -présida au moins sept fois dans l'assemblée des états, au détriment du -duc de Rohan[810]; et il obtint pour prix de ses services, sans -courtisanerie et sans sollicitations, d'être nommé chevalier des ordres -du roi. Le marquis de Sévigné au contraire gouverna mal sa fortune, son -ambition et ses amours; il passa le temps de sa jeunesse dans la société -des poëtes, des artistes et des jeunes fous de son temps, moitié homme -du monde, moitié militaire. La jolie figure, les grâces, l'élégance, -l'esprit de cet officier blondin inspiraient à beaucoup de beautés -galantes le désir de s'en faire aimer; mais elles le quittaient aussitôt -qu'elles s'apercevaient que le reste ne répondait pas à ces brillants -dehors. C'est cette disposition à former des liaisons où le cœur -n'était pour rien[811], à être dupe des femmes qu'il croyait avoir -subjuguées; ce sont ces continuels efforts pour vouloir paraître -toujours succomber aux atteintes d'une passion qu'il ne ressentait pas, -qui lui avaient attiré les railleries du duc de la Rochefoucauld; et sa -sœur, qui l'aimait, voulut l'empêcher de s'y exposer; mais, moins bonne -que sa mère et ne craignant pas de le choquer, elle lui avait fait sur -ce sujet de vifs reproches, assaisonnés d'une piquante ironie. La -réponse de Sévigné jette du jour sur ses intrigues amoureuses et sur les -mœurs de ce temps; elle termine une lettre que sa mère écrit à madame -de Grignan, et qui s'arrête à ces mots: - -«Je laisse la plume à l'honnête garçon qui est à mon côté droit; il dit -que vous avez trempé la vôtre dans du feu en lui écrivant: il est vrai -qu'il n'y a rien de si plaisant[812]. - - [808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit. - G. - - [809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1689), t. IX, p. 172, édit. - M.; t. X, p. 48, édit. G. - - [810] Après la mort de son père, qui eut lieu en 1672, et de son - grand-père, en 1674, le prince de Tarente, majeur, présida les - états de Bretagne à Saint-Brieuc en 1677 (20 août, 9 octobre), à - Nantes (1681, 19 août, 18 février), à Dinan (1687, 1er août et 23 - août), à Saint-Brieuc (1687, 1er et 30 octobre), à Rennes (1689, - 20 octobre, 13 novembre), à Vitré (1697, 16 octobre, 16 - novembre), à Nantes (1701, 30 juillet, 23 avril). _Registre ms. - de la tenue des états de Bretagne, Bibl._ nat., p. 385, 407, 433, - 437 et 535. - - [811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153, édit. G. - -«Que dis-je du feu? (continue M. de Sévigné) c'est dans du fiel et du -vinaigre que vous l'avez trempée cette impertinente plume qui me dit -tant de sottises, sauf correction. Et où avez-vous donc pris, madame la -comtesse, que je ne fusse pas capable de choisir une amie? Est-ce parce -que je m'étais adonné pendant trois ans à une personne qui n'a pu -s'accommoder de ce que je ne parlais pas au public et que je ne donnais -pas la bénédiction au peuple? (Serait-il encore question ici de la belle -_Alsine_, de la duchesse d'Aumont, cette maîtresse de le Tellier, -l'archevêque de Reims, et du CHARMANT, le marquis de Villeroi[813]?) -Vous avez eu du moins grande raison d'assurer que ma blessure était -guérie et que j'étais dégagé de mes fers. Je suis trop bon catholique -pour vouloir rien disputer à l'Église. C'est depuis longtemps qu'il est -réglé que le clergé a le pas sur la noblesse... Je suis redevenu -esclave d'une autre beauté brune, dans mon voyage de Rennes: c'est de -madame de..., celle qui priait Dieu si joliment aux Capucins. Vous -souvenez-vous que vous la contrefaisiez? Elle est devenue bel esprit, et -dit les élégies de la comtesse de la Suze en langage breton.» - - [812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286, édit. - G. - - [813] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, part. IV, p. 211, 277 et - 356; ch. VIII et X, et les notes. - -Cependant Sévigné, engagé dans les liens d'une parente ou d'une alliée -de sa propre famille, devint plus réservé dans les confidences qu'il -faisait à sa mère. C'est ainsi qu'il s'efforça, mais en vain, de couvrir -du voile du mystère ses amours avec madame du Gué-Bagnols. Cette femme, -qui était loin d'avoir l'amabilité de sa sœur, madame de Coulanges, -était, ainsi que je l'ai déjà dit, mariée depuis quatre ans, à l'époque -dont nous nous occupons, à Louis du Gué-Bagnols, son cousin issu de -germain. Sa liaison avec Sévigné suivit presque celle de la dame brune -de Rennes, et eut lieu peu après, aussitôt le retour de Sévigné à -Paris[814]. - - [814] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 198.--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 391, édit. G. - -Madame de Sévigné mande à sa fille, de la manière suivante, un incident -fâcheux de cette intrigue: «Ah! c'est un homme bien amoureux que -monsieur votre frère! j'admire la peine qu'il se donne pour rien, pour -rien du tout. Il a été surpris dans une conversation fort secrète par un -mari; ce mari fit une mine très-chagrine, parla très-rudement à sa -femme: l'alarme était au camp quand je partis (pour Livry, d'où la -lettre est datée); je manderai la suite à Paris[815].» Et elle mande -quatre jours après, dans la même lettre datée de Paris: «Le baron a -tout raccommodé par son adresse; il en sait autant que les maîtres, et -plus; car, pour imiter l'indifférence, personne ne le peut surpasser; -elle est jouée si fort au naturel, et le vraisemblable imite si bien le -vrai, qu'il n'y a point de jalousie ni de soupçons qui puissent tenir -contre une si bonne conduite. Vous auriez bien ri si vous aviez su tout -le détail de cette aventure. Il me semble que vous devinez le nom du -mari. A tout hasard, la femme s'en va dans votre voisinage[816].» - - [815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 7 juillet 1677), t. V, p. 269 et - 270, édit. M.--_Ibid._ (26 juillet 1677), t. V, p. 305, édit. G. - - [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 juillet 1677), t. V, p. 270 et - 294, édit. G. - -Parler ainsi, c'était nommer ce mari; car madame de Grignan savait -très-bien que madame du Gué-Bagnols devait aller à Lyon rejoindre ses -parents; et Sévigné, dont l'amour s'était attiédi, cherchait déjà, -suivant l'habitude des officiers en garnison, une autre maîtresse pour -remplacer celle qu'il allait perdre. Dans une lettre où madame de -Sévigné se complaît un peu trop, pour amuser sa fille, à railler une -femme qu'elle n'aimait pas, elle n'hésite point à nommer ce mari: «La -Bagnols est partie aujourd'hui; je mande à mon fils que, s'il n'est -point mort de douleur, il vienne demain dîner (à Livry) avec tous les -Pomponne; il sera plus heureux que M. de Grignan, qui se trouve -abandonné, parce qu'il n'avait à Aix que trois maîtresses, qui toutes -lui ont manqué: on ne peut en avoir une trop grande provision; qui n'en -a que trois n'en a point. J'entends tout ce qu'il dit là-dessus. Mon -fils est bien persuadé de cette vérité; je suis assurée qu'il lui en -reste plus de six, et je parierais bien qu'il n'en perdra aucune par la -fièvre maligne, tant il les choisit bien depuis quelque temps. Oh! vous -voyez que ma plume veut dire des sottises aussi bien que la -vôtre[817].» - - [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 294, édit. - G. - -On voit qu'alors la mère et la fille étaient en train de s'entretenir -d'aventures galantes: non-seulement madame de Bagnols, mais sa sœur -madame de Coulanges, donnaient matière à exercer la malignité de leurs -plumes. On se croit transporté en plein dix-huitième siècle. L'exemple -du monarque et de sa cour avait banni de la haute classe ces chastes -scrupules, cette susceptibilité qui honoraient la première génération -des précieuses à l'hôtel de Rambouillet. Déjà des mères respectables, -qui elles-mêmes se maintenaient dans toute la dignité de leur sexe, -voyaient sans peine leurs fils chercher à plaire à des femmes mariées, -habiles à couvrir d'un voile le mystère de leurs amours. C'était un -moyen nouveau de combiner l'indifférence pour les intérêts d'une vertu -sévère avec le respect dû aux convenances; de concilier la licence des -mœurs avec la politesse des manières, et la sensualité des passions -avec la délicatesse des sentiments: toutes choses qui s'évanouissaient -dans le commerce ruineux des Laïs indépendantes[818]. - - [818] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, I, 3, 86; III, 23; IV, - 102. - -Madame de Sévigné, quoique janséniste, était du nombre de ces mères; et, -pour tranquilliser sa conscience sur le tort que son fils pouvait faire -aux maris par ses amours volages, elle se persuadait facilement qu'avec -les femmes auxquelles il s'adressait il ne faisait que prévenir un plus -grand mal, et que, dans les mœurs du siècle, la morale du CONTEUR, au -prologue de la _Coupe enchantée_, était la seule praticable. Mais -Sévigné n'était pas alors l'objet de la volage préférence de madame de -Coulanges; aussi madame de Sévigné n'en parle-t-elle que légèrement. -Admirez pourtant comme elle mêle habilement à ces frivolités les -nouvelles de la guerre qui alors tenait tout le monde en suspens! On -avait envoyé au maréchal de Créqui, pour grossir son armée, toutes les -troupes que commandait le maréchal de Schomberg, et celui-ci était resté -seul avec son état-major; et, comme madame de Sévigné fut de tout temps -liée avec la maréchale de Schomberg (Marie de Hautefort)[819], cette -nouvelle l'intéressait au plus haut degré. «La _Mouche_ (madame de -Coulanges), dit d'abord madame de Sévigné, ne peut pas quitter la cour -présentement; quand on y a de certains engagements, on n'est point -libre.» Puis, deux jours après: «La _Mouche_ est à la cour; c'est une -fatigue; mais que faire? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse, -c'est-à-dire _tout seul tête à tête_. Madame de Coulanges disait l'autre -jour qu'il fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de cette -armée[820].» L'aimable chansonnier qui s'était autrefois noyé _dans la -mare à Grappin_ était encore moins propre à être intendant d'armée que -juge; mais comme le maréchal n'avait plus d'armée, en lui envoyant -Coulanges pour intendant militaire, celui-ci aurait réjoui le maréchal -oisif par ses couplets, et se serait trouvé à la hauteur de ses -fonctions. Madame de Sévigné, soit qu'elle ait inventé ce propos, soit -qu'il ait été dit par madame de Coulanges, faisait entendre à madame de -Grignan que la présence de M. de Coulanges à Paris était, pour sa femme, -au moins inutile. - - [819] Sur Marie de Hautefort, conférez ces _Mémoires sur - Sévigné_, I, 229, 471; III, 134. - - [820] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 et 23 juillet 1677), t. V, p. 293 et - 303, éd. G. - - -Elle est moins laconique et surtout plus explicite sur le compte de la -sœur de madame de Coulanges. Les deux sœurs étaient également l'objet -des railleries de madame de Grignan pour leur vanité[821]; mais il y -avait entre elles une grande différence sous le rapport de l'esprit, de -l'usage du monde, de l'amabilité, des grâces et du charme de la -conversation. Madame du Gué-Bagnols était pleine d'afféterie, de -prétentions et mortellement ennuyeuse. Madame de Sévigné désirait -non-seulement en détacher son fils, mais persuader à madame de Grignan -que Sévigné avait renoncé à cette maîtresse et n'entretenait avec elle -une correspondance que par un reste d'égard et pour ne pas s'écarter des -procédés d'un honnête homme. Par l'intermédiaire de madame de Grignan, -madame de Sévigné négociait alors le mariage de son fils avec -mademoiselle Rouillé, fille de l'intendant de Provence. A Aix, madame de -Sévigné avait fait la connaissance de madame de Rouillé, et la trouvait -aimable[822]. Madame de Rouillé vint à Paris en août 1675, et apprit à -madame de Sévigné qu'elle avait d'autres vues qu'elle pour le mariage de -sa fille; ce qui n'altéra point leur amitié. Rouillé, qui fut un de ces -grands administrateurs formés à l'école de Colbert et devint par la -suite intendant général des postes, avait une dot considérable à donner -à sa fille: il ne trouva pas que le marquis de Sévigné fût assez riche -ni assez avancé dans sa carrière militaire, et il ne se laissa point -tenter par une alliance plus brillante que solide[823]. - - [821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. VI, p. 151, édit. - G.; et MAINTENON, _Lettres_, 28 février (1678), t. I, p. 154, - édit. 1756, in-8º. - - [822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 août 1675), t. IV, p. 16, édit. G. - - [823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 297, édit. - G. - -Madame de Sévigné commence par annoncer le départ de madame de Bagnols -en ces termes: «La Bagnols est partie, et la Mousse est allé avec -elle[824].» Ceux qui ont lu la quatrième partie de ces Mémoires se -rappellent le petit abbé de la Mousse, dont madame de Sévigné estimait -le savoir et le caractère, qu'elle hébergea si longtemps et dont elle ne -se séparait jamais qu'avec peine. On sait qu'il était le fils naturel de -M. du Gué-Bagnols[825], l'intendant de Lyon, et par conséquent frère de -madame de Coulanges et de madame du Gué-Bagnols la jeune. Madame de -Sévigné, continuant sur celle-ci la plaisanterie de sa lettre du 19 -juillet, écrit, sept jours après[826]: - -«M. de Sévigné apprendra donc de M. de Grignan la nécessité d'avoir -plusieurs maîtresses, par les inconvénients qui arrivent de n'en avoir -que deux ou trois; mais il faut que M. de Grignan apprenne de M. de -Sévigné les douleurs de la séparation quand il arrive que quelqu'un s'en -va par la diligence. On reçoit un billet du jour du départ, qui -embarrasse beaucoup, parce qu'il est fort tendre: cela trouble la gaieté -et la liberté dont on prétend jouir. On reçoit encore un autre billet de -la première couchée, dont on est enragé. Comment diable? cela -continuera-t-il de cette force? On me conte cette douleur; on met sa -seule espérance au voyage que le mari doit faire, croyant que cette -grande régularité en sera interrompue; sans cela, on ne pourrait -souffrir un commerce de trois fois la semaine. On tire les réponses et -les tendresses à force de rêver; la lettre est _figée_, comme je -disais, avant que la _feuille qui chante_ soit pleine: la source est -entièrement sèche. On pâme de rire avec moi du style, de l'orthographe.» -Puis madame de Sévigné rapporte des fragments de la lettre de madame du -Gué-Bagnols, qui n'ont rien de ridicule, quoi qu'elle en puisse dire; et -si l'orthographe les rendait tels, on sait que celle de madame de -Coulanges n'était pas meilleure[827]: cependant nulle femme de son temps -n'a été plus célèbre par le talent de bien écrire des lettres. Madame de -Sévigné ajoute: «Voilà en l'air ce que j'ai attrapé, et voilà à quel -style votre frère est condamné de répondre trois fois la semaine. Ma -fille, cela est cruel, je vous assure. Voyez quelle gageure ces pauvres -gens se sont engagés de soutenir! c'est un martyre, ils me font pitié; -le pauvre garçon y succomberait sans la consolation qu'il trouve en moi. -Vous perdez bien, ma chère enfant, de n'être pas à portée de cette -confidence. J'écris ceci hors d'œuvre pour vous divertir, en vous -donnant une idée de cet aimable commerce[828].» - - [824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 139, édit. - M.; t. V, p. 295, édit. G. - - [825] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, t. IV, p. 349, dans les - notes et éclaircissements du chap. VII, et p. 190 du texte. - - [826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1677), t. V, p. 304-306, - édit. G. - - [827] Conférer ces _Mém. sur Sévigné_, t. I, p. 3, 86; t. III, p. - 23, 250, 395, 473; t. IV, 8, 198, 266, 286. - - [828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1677), t. V, p. 306, édit. - G. - -Mais elle revient encore sur le même sujet quelques jours après, et -cite, de ces lettres de madame de Bagnols à Sévigné, des traits -d'afféterie qui la mettaient hors d'elle. Il paraît que madame du -Gué-Bagnols devait aller voir madame de Grignan: - -«Le voyage de la Bagnols est assuré, dit madame de Sévigné. Vous serez -témoin de ses langueurs, de ses rêveries, qui sont des applications à -rêver; elle se redresse comme en sursaut, et madame de Coulanges lui -dit: _Ma pauvre sœur, vous ne rêvez point du tout_. Pour son style, il -m'est insupportable, et me jette dans des grossièretés, de peur d'être -comme elle. Elle me fait renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la -politesse, de crainte de donner dans les tours de passe-passe, comme -vous dites: cela est triste de devenir une paysanne[829].» - - [829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1677), t. V, p. 346, édit. G.; - t. V, p. 185, édit. M.--_Ibid._ (6 octobre 1679), t. VI, p. - 151-152, édit. G. - -Après cette liaison, madame de Sévigné nous apprend que son fils en -forma une autre, qui ne fut pas plus sincère, avec la duchesse de V... -(peut-être la duchesse de Ventadour, mademoiselle de Houdancourt[830]). -«Ce qui est vrai, écrit madame de Sévigné à sa fille, c'est que votre -frère n'aime point du tout la duchesse et que c'est pour rien qu'il -prend un air si nuisible.» Quinze jours après, madame de Sévigné -entretient encore sa fille des relations intimes de Sévigné avec une de -ses parentes (peut-être est-il encore question de madame du -Gué-Bagnols): «Mon fils me parle de la grosse cousine d'une étrange -façon; il ne désire qu'une bonne cruelle pour le consoler un peu: une -ingrate lui paraît une chimère. Voilà le style de madame de Coulanges, -celui dont il se sert; et, en parlant de quelque argent qu'il a gagné -avec la cousine, il me dit: _Plût à Dieu que je n'y eusse gagné que -cela_! Que diantre veut-il dire? Il me promet mille confidences; mais il -me semble qu'ensuite d'un tel discours il doit dire, comme l'abbé -d'Effiat: _Je ne sais si je me fais bien entendre_. Tout ceci entre -nous, s'il vous plaît, et sans retour.» - - [830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 24 juillet 1680), t. VII, p. - 95-129, édit. G. Conférez ces _Mém. sur Sévigné_, t. IV, p. 127. - -Sévigné conserva longtemps les inclinations de sa jeunesse, et ne -termina sa carrière amoureuse que lorsque le mariage en eut fait un tout -autre homme. Jusqu'alors madame de Sévigné, dans ses lettres à sa fille, -paraît toujours tourmentée non de ce que son fils a des maîtresses, mais -de ce qu'il les choisit mal. «J'attendais mon fils, dit-elle. Je croyais -donc le voir à chaque instant dans ces bois; mais devinez ce qu'il a -fait? Il a traversé je ne sais par où, et s'est trouvé à Rennes, où il -me mande qu'il sera jusqu'au départ de madame de Chaulnes. Il me paraît -qu'il a voulu faire cette équipée pour mademoiselle de Tonquedec: il -sera bien embarrassé, car mademoiselle de la Coste n'en jette pas moins -sa part aux chiens. Le voilà donc entre l'orge et l'avoine, mais la plus -mauvaise orge et la plus mauvaise avoine qu'il pût jamais trouver. Que -voulez-vous que j'y fasse? C'est en pareil cas que je suis toujours -résignée[831].» - - [831] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1680), t. VII, p. 168, édit. G. - -La préférence avouée qu'elle donnait à sa fille dans son affection -l'obligeait envers ce fils si bon, si tendre pour elle à de grands -ménagements. Aussi elle écrit de Paris à madame de Grignan: «Mon fils -est aux Rochers, solitairement... Il vous aime tendrement, il en jure sa -foi; je conserverai entre vous l'amour fraternel, ou j'y périrai[832].» - - [832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1679), t. VI, p. 160, édit. - G. - -Elle ne courait pas ce danger, et pour réussir il ne lui fallait pas -faire de grands efforts. Si Sévigné était un amant faible et inconstant, -incapable d'inspirer comme de ressentir une forte passion, il n'exista -jamais[833] un fils plus tendre et plus dévoué, un frère plus généreux, -plus aimant, un époux plus fidèle et plus attaché. Pendant cet hiver que -madame de Sévigné fut forcée de passer aux Rochers, elle put -reconnaître, par les soins et les attentions de son fils, combien elle -en était aimée. Elle fut alors assaillie par bien des peines. Sévigné ne -pouvait les faire disparaître, mais il parvint à la soulager dans -toutes: il fut à la fois son confident, son lecteur, son garde-malade et -un compagnon charmant. «Mon fils, dit-elle, nous amuse et nous est -très-bon; il prend l'esprit des lieux où il est, et ne transporte de la -guerre et de la cour, dans cette solitude, que ce qu'il en faut pour la -conversation[834].» - - [833] Voyez la Lettre inédite de SÉVIGNÉ _à madame de Grignan, sa - sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par M. - Monmerqué; Paris, Dondey-Dupré, 1847, in-8º (24 pages). - - [834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit. - G. - -De tous les tourments qu'éprouvait madame de Sévigné, le plus vif était -celui qu'elle se faisait à elle-même par son amour pour sa fille. Elle -la savait enceinte, et le moindre retard de la poste lui causait des -inquiétudes mortelles. Ce sujet revient souvent sous sa plume, et elle -sait admirablement en varier l'expression. Madame de Grignan accoucha, -avant terme, d'un fils qui ne vécut que quelques mois. Sa mère lui -écrit: - -«Si on pouvait avoir un peu de patience, on épargnerait bien du chagrin. -Le temps en ôte autant qu'il en donne. Vous savez que nous le trouvons -un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant, dérangeant, imprimant, -effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes ou -mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. Il n'y a que notre amitié -que le temps respecte et respectera toujours. Mais où suis-je, ma fille? -Voilà un étrange égarement; car je veux dire simplement que la poste me -retient vos lettres un ordinaire, parce qu'elle arrive trop tard à -Paris, et qu'elle me les rend au double le courrier d'après; c'est donc -pour cela que je me suis extravaguée comme vous voyez. Qu'importe? en -vérité, il faut un peu, entre bons amis, laisser trotter les plumes -comme elles veulent: la mienne a toujours la bride sur le cou[835].» - - [835] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre et 11 décembre 1675), t. - IV, p. 216, 239, 242, édit. G. - -Ainsi nul arrêt, nul intervalle entre ces lignes qu'elle écrivait avec -tant de rapidité; et on s'aperçoit, par la différence des lettres -qu'elle a dictées et de celles qu'elle a écrites elle-même, qu'elle -avait besoin de s'aider du travail de ses doigts pour entretenir ses -pensées, et que son imagination ne se retraçait plus les choses avec -d'aussi vives couleurs quand elle se trouvait forcée de se servir d'une -autre main que la sienne. Hélas! cette nécessité devait bientôt surgir, -quoiqu'elle ne la soupçonnât point encore. - -Le mois de décembre était doux et sec, et elle en jouissait encore avec -délices, au milieu de ses belles allées[836] du Mail, surtout dans ces -bois «dont l'air admirable nourrit le teint comme à Livry, hormis qu'il -n'y a point de serein[837].» Mais elle ne se bornait pas aux oisives -jouissances de ses rêveuses promenades, et elle s'occupait -très-activement des embellissements de son parc. «Je m'amuse, -dit-elle[838], à faire abattre de grands arbres. Le tracas que cela fait -représente, au naturel, ces tapisseries où l'on peint les ouvrages de -l'hiver: des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font -des bûches, d'autres qui chargent une charrette, et moi au milieu, -voilà le tableau. Je m'en vais faire planter; _car que faire aux -Rochers, à moins que l'on ne plante_[839]? - - [836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 278, édit. - G. - - [837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. - G. - - [838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 215, édit. - G. - - [839] Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? LA - FONTAINE, _le Lièvre et les Grenouilles_, II, 14. - -«Nous avons (écrit-elle encore au beau milieu de janvier) -un admirable hiver; je me promène tous les jours, et je fais quasi un -nouveau parc autour de ces grandes places du bout du Mail. J'y fais -planter quatre rangs d'allées; ce sera une très-belle chose: tout cet -endroit est uni et défriché[840].» - - [840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 308 et 309, - édit. G. - -Sans les affaires, et surtout la hâte d'un procès qui l'appelait à -Paris, elle n'aurait pu se résoudre à quitter son aimable désert[841]; -mais elle avait un compte à terminer en Bretagne avec M. de Meneuf, -président au parlement de Rennes, qui lui devait et refusait de payer la -totalité de sa dette, parce qu'il voulait qu'on lui fit remise de cinq -ou six mille francs, somme à laquelle il n'avait aucun droit. Le _Bien -bon_ termina, avec son habileté ordinaire, cette contestation à -l'avantage de madame de Sévigné. Elle fut payée du président Meneuf. «Ce -président, écrit-elle à sa fille, m'est venu voir... Il avait avec lui -un fils de sa femme, qui a vingt ans, et que je trouvai, sans exception, -la plus agréable et la plus jolie figure que j'aie jamais vue. J'allais -dire que je l'avais vu à cinq ou six ans, et j'admirais, comme M. de -Montbazon, qu'on pût croître en si peu de temps. Sur cela il sort une -voix terrible de ce joli visage, qui vous plante au nez, d'un air -ridicule, _que_ _mauvaise herbe croît toujours_. Voilà qui fut fait, je -lui trouvai des cornes. S'il m'eût donné un coup de massue sur la tête, -il ne m'aurait pas plus affligée; je jurai de ne plus me fier aux -physionomies: - - Non, non, je le promets, - Non, je ne m'y fierai jamais[842].» - - [841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 250, édit. - G. - - [842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 299-10, - édit. G. - -Cependant, malgré le plaisir qu'éprouvait madame de Sévigné à diriger -ses travaux, à respirer le bon air de ses bois, loin des exigences de la -cour et de la ville, affranchie de l'ennui et de la fatigue des visites, -de l'importunité de celles qu'on lui faisait et de l'inquiétude de -celles qu'elle ne faisait pas[843], elle comptait dans le cours du mois -de février se rendre à Paris, où l'appelaient les affaires de madame de -Grignan et les siennes, ainsi que celles du bon abbé[844]; mais elle ne -put exécuter sa résolution, et fut obligée de passer l'hiver entier aux -Rochers. Sa robuste santé, qui déjà dans l'automne précédent avait reçu -de fortes atteintes[845], succomba entièrement sous un rhumatisme -général, accompagné de fièvre. Elle eut, ainsi que disait son fils, une -maladie rude et douloureuse, la première qui l'ait atteinte en sa -vie[846]. Il est presque certain que l'habitude qu'elle avait prise de -demeurer dans les allées de son mail «au delà de l'entre-chien et loup,» -a contribué à aggraver son mal et à mettre ses jours en danger[847]; -mais cependant on doit remarquer que son cousin Bussy et Louis XIV, tous -deux doués comme elle d'une forte constitution, eurent aussi la fièvre -vers le même temps[848]. - - [843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225, - édit. G. - - [844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 309, édit. - G. - - [845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G. - - [846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1676), t. IV, p. 321, édit. - G. - - [847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 décembre 1675), t. IV, p. 248, édit. - G. - - [848] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de - l'Institut, p. 157.--PELLISSON, _Lettres historiques_ (8 et 10 - octobre 1675), t. II, p. 423, 424. - -La maladie de madame de Sévigné dura quarante jours[849]. Sa fièvre -s'apaisa; et aussitôt qu'elle fut hors de danger, dans son lit de satin -jaune et dans sa petite alcôve flanquée de deux cabinets, elle dicta à -son fils, qui ne l'avait pas quittée, une lettre pour madame de Grignan: -elle voulut la rassurer contre les craintes que Sévigné n'avait pu -parvenir à calmer durant ces longs jours de luttes et de souffrance. - - [849] SÉVIGNÉ, _Lettr._ (21, 27, 29 janv. 1676), t. IV, p. 321, - 323, 326, éd. G. - -«Il est donc vrai que depuis cette sueur, à la suite de quelques autres -petites, je me trouve sans fièvre et sans douleur! Il ne me reste plus -que la lassitude du rhumatisme. Vous savez ce que c'est pour moi d'être -seize jours sur les reins, sans pouvoir changer de situation. Je me suis -rangée dans ma petite alcôve, où j'ai été très-chaudement et -parfaitement bien servie. Je voudrais bien que mon fils ne fût pas mon -secrétaire en cet endroit, pour vous dire ce qu'il a fait en cette -occasion. Ce mal a été fort commun dans ce pays; et ceux qui ont évité -la fluxion sur la poitrine y sont tombés; mais pour vous dire vrai, je -ne croyais pas être sujette à cette loi commune; jamais une femme n'a -été plus humiliée ni plus traitée contre son tempérament. Si j'avais -fait un bon usage de ce que j'ai souffert, je n'aurais pas tout perdu; -il faudrait peut-être m'envier; mais je suis impatiente, ma fille, et je -ne comprends pas comment on peut vivre sans pieds, sans jambes, sans -jarrets et sans mains. Il faut que vous pardonniez aujourd'hui cette -lettre à l'occupation naturelle d'une personne malade; c'est à n'y plus -revenir: dans peu de jours je serai en état de vous écrire comme les -autres.» - -Madame de Sévigné se trompait: à la fièvre succéda une enflure générale, -plus forte aux mains que dans le reste du corps, et elle continua -pendant quelque temps encore à user des secours de son fils, qui -cependant put la quitter pour aller à Paris traiter de sa charge de -guidon avec le jeune de Viriville[850]. Mais quoiqu'elle se portât dès -lors de mieux en mieux, ses mains ne désenflèrent que lentement. Alors -la jeune fille de la dame voisine des Rochers, dont nous avons parlé -comme la rivale préférée de la du Plessis, fut pour elle «le petit -secrétaire aimable et joli qui vint au secours de sa main engourdie et -tremblante[851].» Ses lettres à madame de Grignan devinrent plus -longues, plus _jaseuses_ et plus _abandonnées_, soit parce que sa santé -s'améliorait, soit qu'elle craignît d'ennuyer son fils en le forçant -d'écrire longuement sur sa maladie, soit qu'elle éprouvât quelque gêne à -rendre le _frater_ confident de son excessive tendresse pour sa -sœur[852]. - - [850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février, 14 et 15 mars 1675), t. IV, - p. 351, 367, 370, édit. G. Conférez aussi la _Vie de la - Fontaine_, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 371, - édit. G. - - [851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1676), t. IV, p. 323, édit. - G. - - [852] SÉVIGNÉ _Lettres_, (8, 11, 14 et 18 mars 1676), t. IV, p. - 359, 363, 365. - -Vers la fin de mars, elle commence à s'intéresser à ce qui se passe à -Paris et à la cour; et, se ressouvenant de cette maîtresse de Bussy dont -elle avait tant à se plaindre, elle parle à madame de Grignan d'un -mariage qui, tel que celui de madame de Courcelles, dont il a été -question dans ces Mémoires, montre jusqu'où Louis XIV poussait le -despotisme quand il s'agissait de favoriser par des alliances ceux de -ses généraux et de ses officiers qui se distinguaient à son service. «Le -mariage, dit-elle, du duc de Lorges avec Geneviève de Fremont (fille de -Nicolas de Fremont, seigneur d'Auneuil, garde du trésor royal) me paraît -admirable; j'aime le bon goût du beau-père. Mais que dites-vous de -madame de la Baume, qui oblige le roi d'envoyer un exempt prendre -mademoiselle de la Tivolière d'entre les mains de père et mère, pour la -mettre à Lyon chez une de ses sœurs? On ne doute point qu'en s'y -prenant de cette manière elle n'en fasse le mariage avec son fils[853].» - - [853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 310-11; et - conférez t. I, p. 184-187; t. III, p. 195, édit. G.--CHOISY, - _Mémoires_, t. LXIII, p. 418. - -A ce sujet, le chevalier Perrin, le premier éditeur des lettres de -madame de Sévigné, fait observer qu'ainsi que madame de Sévigné l'avait -prévu Camille de la Baume, comte de Tallard, depuis maréchal de France -et duc d'Hostun, épousa, par contrat du 28 décembre 1677, -Marie-Catherine de Groslée de Viriville de la Tivolière. Il semble qu'il -était dans la destinée de madame de la Baume de toujours nuire à madame -de Sévigné sans en avoir l'intention, car ce mariage projeté de Tallard -empêcha de Viriville d'acheter la charge de Sévigné. Et madame de -Sévigné dit à sa fille: «Voilà nos mesures rompues; ne trouvez-vous pas -cela plaisant, c'est-à-dire cruel? Madame de la Baume frappe de -loin[854].» - - [854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G. - -Enfin madame de Sévigné annonce son départ des Rochers; mais c'est -encore avec la main de son petit secrétaire; car les siennes, toujours -enflées, lui refusaient le service. «Je me porte très-bien, dit-elle; -mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison. Je me sers donc de la -petite personne pour la dernière fois; c'est le plus aimable enfant du -monde. Je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: elle me lit très-bien -ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est -complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan. Enfin, je vous -prie de l'aimer sur ma parole[855].» - - [855] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mars 1676), t. IV, p. 373, édit. G. - -On regrette de ne pas connaître le nom de cette jeune fille, à laquelle -madame de Sévigné a su nous intéresser en nous faisant connaître l'amour -qu'elle lui avait inspiré. Dans la lettre datée de Laval le mardi 24 -mars, jour où elle partit des Rochers pour se rendre à Paris, elle dit: - -«Et pourquoi, ma fille, ne vous écrirais-je pas aujourd'hui, puisque je -le puis? Je suis partie ce matin des Rochers par un chaud et charmant -temps; le printemps est ouvert dans nos bois. La petite fille a été -enlevée dès le grand matin, pour éviter les grands éclats de sa douleur: -ce sont des cris d'enfant qui sont si naturels qu'ils en font pitié. -Peut-être que dans ce moment elle danse; mais depuis deux jours elle -fondait: elle n'a pas appris de moi à se gouverner. Il n'appartient qu'à -vous, ma très-chère, d'avoir de la tendresse et du courage[856].» - - [856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars 1676), t. IV, p. 377, édit. G. - -Rien ne nous prouve mieux que ces lignes combien le cœur de madame de -Sévigné était souvent blessé par la froide raison de sa fille et par le -défaut de cette faculté sympathique qu'on nomme sensibilité, cause de -tant de jouissances et encore plus de tant de tourments. - -Quoique madame de Sévigné se trouvât bien du changement d'air, que sa -santé se rétablît assez promptement, sa main, continuant à être gonflée -et tremblante, la forçait toujours à dicter ses lettres; néanmoins, -quand elle écrivait à sa fille, elle aimait mieux s'en servir que -d'employer la main de l'ami le plus intime. Rendue à Paris, elle y -trouva Corbinelli, qui un jour, pour la soulager, écrivit dans une de -ses lettres les nouvelles qu'elle voulait mander à madame de Grignan; -mais en reprenant la plume elle ajoute aussitôt: «Je n'aime point à -avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils font les -entendus, je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises. La petite -fille m'était bien meilleure[857].» - - [857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G. - -C'est le 8 avril que nous la retrouvons à Paris écrivant ainsi à madame -de Grignan. Elle avait passé huit jours au château de Malicorne, où elle -s'arrêta comme elle avait fait cinq ans auparavant[858]. Là elle fut -choyée par la marquise de Lavardin comme une amie convalescente qu'on -avait craint de perdre. Les Lavardin étaient de l'illustre maison de -Beaumanoir, et Coulanges avait dans ses chansons célébré la beauté de la -grande salle du château de Malicorne, que décoraient tous les portraits -des Beaumanoir et des personnages illustres avec lesquels cette famille -avait formé des alliances[859]. Madame de Sévigné et madame de Lavardin -vivaient à une époque trop féconde en grands événements, en hommes -illustres pour avoir envie de s'entretenir des siècles passés. Le -souvenir de Turenne ne s'effaçait pas, et les regrets de sa mort ne -pouvaient se calmer; la publication de l'oraison funèbre de ce héros par -Fléchier les avait encore ranimés. Madame de Sévigné, que sa maladie -avait empêchée de se mettre au courant des événements qui survenaient et -des nouveautés littéraires, ne connaissait pas ce discours, -chef-d'œuvre de ce très-élégant et très-spirituel écrivain. Elle avait -entendu, elle avait lu l'œuvre de Mascaron sur le même sujet: «C'est -une action pour l'immortalité, avait-elle dit;» et elle s'était figuré -que l'éloquence de l'évêque de Tulle ne pouvait être surpassée ni même -égalée[860].» Mais à Malicorne elle changea d'avis. «En arrivant ici -(écrit-elle à son gendre)» madame de Lavardin me parla de l'oraison -funèbre de Fléchier; nous la fîmes lire; et je demande mille et mille -fois pardon à M. de Tulle; mais il me parut que celle-ci était au-dessus -de la sienne: je la trouve plus également belle partout. Je l'écoutai -avec étonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de -nouvelles manières d'exprimer les mêmes choses; en un mot, j'en fus -charmée[861].» - - [858] Conférez _Mém. sur madame_ DE SÉVIGNÉ, IVe part., p. 3, ch. - I. - - [859] DE COULANGES, _Chansons_, ms. aut. de la Bibl. nat., p. 66 - verso. Dans la protestation contre le pape Innocent XI (Paris, - 1688, in-18, p. 3), Lavardin se nomme lui-même Henri-Charles, - sire de Beaumanoir, marquis de Lavardin. - - [860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 novembre 1675), t. IV, p. - 194-196.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p. 285, édit. G. - - [861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 378 et 380, - édit. G. - -Madame de Sévigné était partie de Paris le 9 septembre[862] (1675); elle -y était revenue le 7 ou 8 avril de l'année suivante (1676): elle était -donc restée sept mois absente de la capitale, du centre des affaires et -des nouvelles; et comme dans cet intervalle madame de Grignan était -informée de tout aussi rapidement qu'elle-même, madame de Sévigné -s'abstint dans ses lettres de lui en parler, ou elle ne lui en parla que -brièvement. Durant ces sept mois néanmoins de grands événements eurent -lieu; la guerre sur terre et sur mer se continua, glorieuse pour la -France, entre Louis XIV et les puissances de l'Europe coalisées contre -lui. Le 14 septembre, le prince de Condé fit lever le siége de Saverne; -trois jours après mourut à Birkenfeld Charles IV, duc de Lorraine, et la -France fut délivrée d'un ennemi dangereux, d'un allié plus dangereux -encore[863]. Le 7 octobre l'armée française envahit le pays de Waës. -Cependant les négociations se poursuivaient, et l'on convint de prendre -Nimègue pour le lieu de réunion d'un congrès européen. Nimègue devait -devenir un lieu célèbre par la conclusion d'une paix que toutes les -puissances désiraient avec ardeur et qui fut pourtant encore longtemps -différée. Les prétentions variaient selon les victoires ou les défaites. -La douceur de l'hiver permettait de continuer les opérations de la -guerre. Le 9 janvier 1676 Duquesne défit la flotte espagnole près des -îles de Strombali; le 22 mars on rasa la citadelle de Liége; le 25 du -même mois le maréchal de Vivonne tailla en pièces sept mille hommes près -de Messine. C'est par madame de Grignan que madame de Sévigné apprend -cet exploit de son ami _le gros Crevé_; et l'on voit, par ce qu'elle en -dit, combien elle détestait ces tueries: «Quelle rage aux Messinois -d'avoir tant d'aversion pour les Français, qui sont si jolis! Mandez-moi -toujours toutes vos histoires tragiques, et ne vous mettez point dans la -tête de craindre le contre-temps de nos raisonnements: c'est un -mal que l'éloignement cause, et à quoi il faut se résoudre tout -simplement[864].» Vivonne s'était emparé de Messine; mais la licence des -troupes françaises occasionna des révoltes et des conspirations; il -fallut en venir à des rigueurs, à des massacres, enfin abandonner la -Sicile[865]. - - [862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p. - 87.--_Ibid._ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G. - - [863] Sur le duc de Lorraine, conférez les _Mémoires sur - Sévigné_, 1re part., p. 347, 359, 401, 404, 405, 413, 418, 432, - 441; 2e part., p. 191, 394, 440, 441; 3e part., p. 200. - - [864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 380, édit. G. - - [865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190, édit. - G.--BOILEAU, _Œuvres_, lettre au maréchal de Vivonne, t. IV, p. - 17-21. - -Le 26 avril la ville de Condé fut forcée par le roi, après huit jours de -siége[866]; le 12 mai Bouchain fut pris après huit jours de tranchée. Le -31 juillet Aire est pris en six jours par le maréchal d'Humières, qui, -le 9 août, s'empara aussi du fort de Linck. - - [866] PELLISSON, _Lettres historiques_ (22, 23, 24 et 27 avril - 1676, au camp devant Condé), t. III, p. 2-28. - -La nouvelle de la mort de Charles IV, duc de Lorraine, ne parvint à -Versailles, où était alors Louis XIV, que le 23 septembre; et madame de -Sévigné n'en parle dans une de ses lettres que quatre jours après[867]. -Pavillon ne s'est point écarté de l'histoire, quand il dit dans -l'épitaphe satirique de ce duc: - - Ci-gît un pauvre duc sans terres, - Qui fut jusqu'à ses derniers jours - Peu fidèle dans ses amours, - Et moins fidèle dans ses guerres. - - Il donna librement sa foi - Tour à tour à chaque couronne; - Il se fit une étrange loi - De ne la garder à personne. - - Trompeur même en son testament, - De sa femme il fit une nonne, - Et ne donna rien que du vent - A madame de Lillebonne[868]. - - [867] PELLISSON, _Lettres historiques_ (23 septembre 1675), p. - 415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 118, - édit. G. - - [868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1675), t. IV, p. 151, édit. - G.--PAVILLON, _Œuvres_, 1715 et 1720, in-12. - -Madame de Lillebonne était la fille du duc de Lorraine; lorsqu'elle en -parlait, elle disait toujours _Son Altesse mon père_[869]. C'est -pourquoi madame de Sévigné, lorsqu'elle apprend cette grande nouvelle, -écrit à sa fille: «Mais n'admirez-vous point le bonheur du roi? On me -mande la mort de _Son Altesse royale mon père_, qui était un bon ennemi; -et que les Impériaux ont repassé le Rhin pour aller défendre l'empereur -des Turcs, qui le pressent en Hongrie. Voilà ce qui s'appelle des -étoiles heureuses; cela nous fait craindre en Bretagne de rudes -punitions[870].» Ainsi la Bretagne était à ce point désaffectionnée de -Louis XIV qu'elle désirait qu'il eût des revers pour qu'il fût plus -facile de s'opposer à son despotisme. - - [869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 septembre 1675), t. IV, p. 77, édit. - G. - - [870] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 119, - édit. G. - -Madame de Sévigné écrivit, au sujet de la mort du duc Charles IV, à -madame de Lillebonne et à sa belle-fille la princesse de Vaudemont. -Aimable, belle, discrète et dévouée, la princesse de Vaudemont avait été -fréquemment employée dans les négociations du duc Charles IV[871], et -elle fut de tout temps l'amie intime de madame de Grignan. Lorsque cette -princesse, longtemps après l'époque dont nous traitons, résidait à Rome -avec son mari, pensionnée par l'Espagne, et que toute liaison avec la -France lui était interdite, elle eut durant le conclave une entrevue -secrète avec Coulanges, au risque de se rendre suspecte au parti -espagnol et d'être privée de ses revenus. Elle ne voulait que -s'entretenir avec lui de madame de Grignan et le charger de lui -transmettre l'assurance de sa constante amitié[872]. - - [871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. - 394.--_Ibid._ (6 avril 1672), t. II, p. 451, édit. G. - - [872] DE COULANGES, _Mémoires_ (1820, édit. in-12).--SÉVIGNÉ, - _Lettres_ (15 mai 1691), t. X, p. 378, 379, édit. G. - -Quand madame de Sévigné rentra dans Paris, le roi, qui était resté à -Versailles depuis la fin de juillet de l'année précédente, allait en -partant emmener avec lui un grand nombre de ses amis. Néanmoins, à son -arrivée dans la capitale, elle trouva encore le chevalier de Grignan (le -chevalier de la Gloire), qui commandait le régiment de Grignan, et -s'était si fort distingué à Altenheim. «C'est un aimable garçon, -dit-elle; il cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures. J'ai obtenu -de sa modestie de me parler de sa campagne; nous avons repleuré M. de -Turenne[873].» Elle apprend que le comte de Lorges, qui le 1er août -précédent repoussa l'ennemi au delà du Rhin, avait été nommé maréchal de -France; et elle dit, avec un petit sentiment d'envie pour son fils et -son cousin Bussy: «Le maréchal de Lorges n'est-il point trop heureux? -Les dignités, les grands biens et une très-jolie femme!... La fortune -est jolie, mais je ne puis lui pardonner les rudesses qu'elle a pour -nous[874].» - - [873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 382.--_Ibid._ - (1er novembre 1671), t. II, p. 2-8.--_Ibid._ (7 août 1675), t. - III, p. 500, édit. G. - - [874] Conférez 3e part. de ces _Mémoires_, p. 291, chap. I, 1re - part.; p. 249, chap. IX. - -Elle apprit en même temps et manda à sa fille dans la même lettre, la -première de Paris depuis son arrivée, une anecdote qui présageait un -changement de fortune dans la famille de Grignan. Le duc de Vendôme, -nommé, encore enfant, gouverneur de Provence, et dont le comte de -Grignan tenait la place comme lieutenant général[875], avait fait sa -première campagne en Hollande en 1672, âgé seulement de seize ans: il en -avait vingt-deux en 1676, et devait partir en même temps que le roi pour -la campagne de Flandre; mais, aimant le plaisir et se trouvant gêné à la -cour, il manifesta le désir d'aller occuper son gouvernement. - - [875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 382, édit. G. - -«M. de Vendôme dit au roi, il y a huit jours: Sire, j'espère qu'après -cette campagne Votre Majesté me permettra d'aller dans le gouvernement -qu'elle m'a fait l'honneur de me donner.--Monsieur, lui dit le roi, -quand vous saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin -des miennes[876].» - - [876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 388, édit. G. - -Heureusement pour M. de Grignan et madame de Sévigné que le duc de -Vendôme, au lieu d'être simplement un aimable débauché, prit goût au -métier de la guerre, devint un grand général, et abandonna longtemps au -comte de Grignan le soin de gouverner la Provence[877]. Turenne mort, -Condé accablé par l'âge et les infirmités, Louis XIV fatigué, Vendôme -s'annonçait dès lors comme devant être le héros de cette jeune noblesse -brillante, frondeuse et dissolue qui, par sa bravoure et ses talents -militaires, soutint le trône et l'État. Mais, mécontente, elle sépara sa -gloire de celle de son roi, elle déserta sa cour, elle discrédita sa -personne et son gouvernement, et commença le déclin de la monarchie -fondée par Henri IV, Richelieu et Louis XIV. La France et son roi -avaient dès cette époque, dans le stathouder de Hollande, un ennemi -puissant par son génie politique: il était de la race des Cromwell, des -Ximenès, des Richelieu, des Mazarin; redoutable par son caractère -énergique, patient et persévérant comme celui du peuple dont il réglait -les destinées. Après chaque défaite des alliés, après chaque victoire -des armées françaises, Guillaume redoublait d'efforts pour empêcher -Louis XIV de conclure une paix glorieuse. Comme Pitt quand il parlait de -Bonaparte, Guillaume disait aux souverains et aux peuples: «La guerre, -la guerre! toujours la guerre! c'est le seul moyen de salut.» Ce n'était -pas seulement par ses armes que le prince d'Orange s'opposait aux -progrès de la puissance de Louis le Grand; c'était par des écrits qui -formaient un piquant contraste avec les louanges qu'on lui donnait. -L'industrieuse habileté des imprimeurs de Hollande avait su exploiter à -leur profit les productions littéraires de la France: les éditions des -livres français sorties de leurs presses, souvent plus belles, moins -coûteuses et non mutilées par la censure, étaient partout préférées aux -éditions originales; par là elles contribuaient à accroître l'influence -de la littérature, des modes, des usages de la France. Mais Guillaume -sut diriger contre Louis XIV cette universalité de la langue française, -conquête des beaux génies protégés par ce monarque et gloire éternelle -de son règne. Guillaume savait que la presse, comme la lance d'Achille, -guérit les blessures qu'elle a faites; à la fois arme et bouclier propre -également à protéger contre les coups d'un ennemi ou à le frapper à -mort. Par les soins de ce chef de la coalition et par ses -encouragements, l'Europe fut inondée d'écrits contre la France et contre -son roi. Un grand nombre n'étaient que des libelles infâmes, calomnieux -et orduriers contre Louis XIV et les hauts personnages de sa cour; mais -plusieurs aussi étaient très-habilement rédigés, et empruntaient le -langage ferme et éloquent de l'histoire pour retracer les torts de la -France et de son monarque et les rendre odieux aux souverains et aux -peuples de l'Europe. Dans ce nombre est un très-court écrit que -Guillaume, en cette même année 1676, répandit avec profusion dans les -Pays-Bas, où quelques provinces qui avaient appartenu autrefois à -l'Espagne inclinaient à se détacher de la Hollande et à se donner à la -puissance prépondérante, comme seule capable de les protéger contre les -maux de la guerre. Ce court écrit était intitulé _Mauvaise foy ou -violences de la France_. - - [877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 291.--_Ibid._ - (18 août 1680), t. VII, p. 164, 165, édit G. - -L'auteur de cet écrit (anonyme inconnu) commence par rappeler les -envahissements de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, et la politique -tour à tour insidieuse et menaçante de la France, toujours la même sous -trois règnes différents, toujours tendant au même but, l'extension de sa -domination sur toute l'Europe. Il retrace en termes énergiques -l'incendie du Palatinat et toutes les cruautés commises par les Français -dans les guerres qu'ils ont suscitées. Il inspire ainsi au bas peuple, -qui souffre le plus de la suite de ces désastres, la crainte de la faim -et de la mort. Aux nobles flamands il prédit les affronts et les -humiliations qui les attendent, en renouvelant le souvenir des indignes -traitements qu'ont éprouvés le prince de Ligne, les comtes de Solre et -toute la noblesse flamande; aux bourgeois des villes il leur retrace -tout ce qu'amèneront de désastreux pour leur bonheur domestique les -mœurs corrompues, les modes, le luxe, les usages et les habitudes -licencieuses des Français, leur soumission aveugle à un despote, la -servilité dont ils se glorifient, leur haine et leur mépris pour les -républicains. Il n'oublie pas de leur tracer le tableau des avanies, des -humiliations, des affronts que seront forcés d'endurer leurs -respectables magistrats. Enfin il met toutes les classes en garde contre -les déceptions du vainqueur, qui promet de respecter leurs franchises et -qui les violera toutes; et il les exhorte à n'espérer d'autres remèdes à -tant de maux que dans leur courage et dans une opiniâtre résistance. - -«Mais, quand même, dit-il, notre lâcheté serait si grande, la foi si -légère et l'honneur si faible que de céder à la force ou aux charmes de -la France, nos chaînes n'en seraient pas plus douces, la liberté plus -réelle. - -«Si la Guyenne, le Languedoc, la Bourgogne, la Bretagne, le Roussillon -et les autres provinces ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles étaient -sous leurs princes légitimes, doit-on s'attendre à un repos qu'elles ne -goûtent pas sous la pesanteur des tailles, des gabelles et de la -violence des édits qui les accablent? Et les nôtres n'étant ni -héréditaires ni dévolues par un droit fixe à la couronne, mais trahies -ou volontairement esclaves, seront-elles traitées moins inhumainement et -avec plus de modération? - -«Est-ce que l'on dormira ou que l'on fera un voyage en repos? Les modes -de France et ses libertés odieuses ne nous seront-elles pas aussi -offensantes? Leurs visites à sept heures le matin, à minuit et aux -ruelles d'un lit et d'une misérable chambre que l'on se réserve, ne nous -feront-elles pas souvenir de notre tranquillité passée, par la tyrannie -présente? Le faible sexe sera exposé à ces outrages; le nôtre aura les -siens, et n'en sera plus exempt. - -«Outre la honte de voir ces choses, on nous défendra jusqu'au murmure et -le moindre soupir. - -«On voudra encore les sommes entières que l'on demande; et si quelqu'un -du magistrat en murmure ou en dit son sentiment avec la liberté passée, -on lui donnera cent coups, ou un pied en l'endroit même que l'on fit à -un bourgmestre en Hollande, en lui disant piquamment: _Allez, monsieur -le souverain_! - -«La cour de France tient que rien ne lui est défendu pour troubler ses -voisins et y semer la division; qu'il y a une secrète joie à y faire le -crime; que la pitié est une vertu lâche, et qu'elle renverse les -couronnes; que la crainte en est l'appui, l'impiété la base; que les -armes inspirent le respect; que les troupes sont d'admirables avocats, -et qu'elles plaident bien une cause; que le droit canon l'emporte sur -les autres droits; que la justice est un fantôme, la raison une chimère, -le mariage une bagatelle, la foi des traités une illusion, ses paix une -amorce, ses congrès pleins de mystères, ses conférences insidieuses, et -ses serments un piége agréable, le jouet des enfants, l'appât d'un dupe -et le charme d'un innocent[878].» - - [878] _Mauvaise foy ou violences de la France_, avec une - exhortation sincère au peuple des Pays-Bas sur leur constance; - Villefranche, Jean Petit, 1677, in-18 (29 pages), pages 35, 37, - 39, 41, 46, 47. - -Ces violentes diatribes ne produisirent leur effet que plus tard. Au -temps où nous sommes parvenu, il restait devant le grand roi vingt -années encore de prospérité, de grandeur et de gloire. Nous n'aurons -donc point à nous occuper, dans la suite de ces Mémoires (si nous leur -donnons une suite), des désastres et des malheurs qui assombrirent le -dernier période de ce long règne. Le commencement de ce période -coïncide, plus ou moins exactement, avec l'époque de la mort de Racine, -de la Fontaine, de madame de Sévigné et aussi avec la naissance de -Voltaire, auquel Ninon tendit la main pour l'introduire (l'écolier -merveilleux!) dans ce nouveau siècle, dont elle ne vit pas finir le -premier lustre[879]. - - [879] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, 2e - édit., p. 236, 249.--_Hist. de la vie et des ouvrages (de) la - Fontaine_, 3e édit., p. 440. - - - - -NOTES - -ET - -ÉCLAIRCISSEMENTS. - - - - -NOTES - -ET - -ÉCLAIRCISSEMENTS. - - -CHAPITRE PREMIER. - - Page 5, ligne 20: Et composait pour elle des madrigaux. - -Tous paraissent avoir été des impromptus. Gayot de Pitaval, dans sa -_Bibliothèque des gens du monde_, 1726, in-12, t. I, p. 87, a cité de -Montreuil un impromptu qui vaut mieux qu'aucun de ceux que renferme son -recueil. Il est remarquable qu'aucune des femmes auxquelles s'adressent -les madrigaux de Montreuil n'a été nommée par lui, si ce n'est _madame -de Sévigny_. Son nom se trouve deux fois dans ce recueil: la première, -en tête du madrigal sur le jeu de colin-maillard, que j'ai cité; la -seconde, dans une chanson qu'il composa pour elle et qui se termine -ainsi: - - Sévigny, vos yeux pleins d'attraits - Éblouissent les nôtres; - Et quand l'amour n'a plus de traits - Il emprunte les vôtres. - -(_Œuvres de M. de Montreuil_, p. 339, édit. 1671; p. 500 de l'édit. de -1666.) Un portrait bien gravé de M. de Montreuil accompagne cette -première édition, la plus belle. Voyez, pour d'autres éclaircissements -sur Matthieu de Montreuil, la note de la page 398, 2e partie de ces -_Mémoires_, 2e édit. - - Page 6, ligne 19: Il vint _incognito_ à Paris. - -Le curieux récit du voyage clandestin que, d'après les instigations de -MADAME, l'évêque de Valence fit à Paris, où il fut arrêté comme -faux-monnayeur, se trouve dans les Mémoires de Choisy; mais ce qu'on y -lit sur le voyage de ce prélat en Hollande, pour la suppression du -libelle des _Amours de_ MADAME, n'est pas exact, ainsi que le passage -suivant des _Mémoires_ inédits de Daniel de Cosnac, que Barbier a -transcrit dans son _Dictionnaire des anonymes et des pseudonymes_, 1823, -in-8º, p. 61 (art. 7294, _Histoire amoureuse des Gaules_): - -«L'assemblée du clergé finie, je pris la résolution d'aller dans mon -diocèse. Avant mon départ, j'appris par madame de Chaumont qu'un -manuscrit portant pour titre: _Amours de_ MADAME et _du comte de -Guiche_, courait par Paris, et s'imprimait en Hollande. MADAME -appréhendait que ce livre, plein de faussetés et de médisances -grossières, ne vînt à la connaissance de MONSIEUR par quelque maladroit -ou malintentionné, qui peut-être envenimerait la chose. Elle m'en -écrivit pour lui en porter la nouvelle; elle en écrivit à madame de -Chaumont, qui était à Saint-Cloud, et moi à Paris. J'allai à -Fontainebleau, d'abord près MADAME, pour m'instruire plus amplement. -Elle me dit que Boisfranc (trésorier du prince) avait déjà dit la chose -à MONSIEUR sans sa participation; mais ce qui la touchait davantage, -c'était l'impression du manuscrit. J'envoyai exprès en Hollande un homme -intelligent, ce fut M. Patin (Charles Patin, le fils de celui dont on a -des lettres), pour s'informer de tous les libraires entre les mains de -qui ce libelle était. Il s'acquitta si bien de sa commission, qu'il fit -faire par les états généraux défense de l'imprimer, retira les dix-huit -cents exemplaires déjà tirés, et me les apporta à Paris; et il les -remit, par ordre de MONSIEUR, entre les mains de Merille. Cette affaire -me coûta beaucoup de peine et d'argent; mais, bien loin d'y avoir -regret, je m'en tins trop payé par le gré que MADAME m'en témoigna.» - -Je crois que la première édition du libelle dont parle Cosnac, ou de -celui qu'on a substitué à l'ouvrage original, s'il a été anéanti, est -dans le recueil intitulé _Histoires galantes_; Cologne, chez Jean le -Blanc (sans date, p. 424 à 464). Ce morceau est intitulé _Histoire -galante de M... et du comte de G..._ On trouve la même histoire dans -quelques exemplaires de l'_Histoire amoureuse des Gaules_; Liége, édit. -Elzevir, 250 pages. L'ouvrage, dans cette édition, est intitulé tout -crument _Histoire galante de M. le comte de Guiche et de_ MADAME (58 -pages). Une autre édition de ce libelle est dans le recueil intitulé -_les Dames illustres de notre siècle_; Cologne, chez Jean le Blanc, -in-12, 1682, p. 135-176. Ce morceau a pour titre _la Princesse, ou les -amours de_ MADAME. On le trouve encore, avec le même titre, dans le -recueil intitulé _Histoire amoureuse des Gaules, de M. de Bussy_, 1754, -5 vol. in-12, p. 130-186. Tout ces petits faits, curieux à connaître, -seront probablement éclaircis par la publication des Mémoires de Daniel -de Cosnac, que la Société de l'Histoire de France a livrés à -l'impression, et qui s'exécutent d'après deux manuscrits émanés de la -plume de l'évêque de Valence, mais différents en bien des points, parce -qu'ils ont été écrits à deux époques distinctes de la vie de -l'auteur.--Le premier volume des Mémoires de Cosnac est déjà imprimé, et -le second est annoncé comme très-avancé, dans les derniers bulletins de -la Société de l'Histoire de France. - - Pages 7 et 8, lignes dernière et première: Deux petits poëmes de - Marigny, l'un intitulé _l'Enterrement_, l'autre _le Pain bénit_. - -Ce dernier poëme est une satire contre les marguilliers de la paroisse -de Saint-Paul, sur laquelle demeurait madame de Sévigné. Il a été -imprimé avec ce titre: _le Pain bénit_, par l'abbé de Marigny, in-12 (23 -pages); une autre édition a été donnée par Mercier de Compiègne, -intitulée _le Pain béni_ (_sic_), _avec autres pièces fugitives_, par -Marigny; nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée d'une notice sur -la vie et les ouvrages de l'auteur; Paris, Mercier, 1795, in-18 (82 -pages). La notice est inepte; mais ce petit volume est curieux par la -satire contre Marigny, pages 35 et 42, qui est du temps. - - Page 8, avant-dernière ligne: Il y a eu ici de plus honnêtes gens - que moi. - -Ne donnez pas à ces mots le sens qu'ils ont aujourd'hui. Dans la langue -du siècle de Louis XIV, cela veut dire: Il y a eu de plus hauts -personnages que moi, des gens plus considérables. - - Page 9, ligne 14: Ce fut le 15 août 1664 que madame de Sévigné alla - à Tancourt. - -Les souvenirs de ce voyage que fit madame de Sévigné éclairent beaucoup -l'histoire de Bussy et de son libelle. C'est dans cette année 1664 que -Bussy se montra le plus occupé de ses intrigues amoureuses et qu'il -composa le plus de vers galants. C'est alors qu'il lut, dans les -sociétés où se trouvaient M. et madame de Montausier, ses _Maximes -d'amour, questions, sentiments et préceptes_, transcrits en entier dans -ses _Mémoires_ (t. II, p. 22 à 281); c'est alors qu'il se montre si -satisfait de sa fortune et de madame de Monglat, sa maîtresse (p. 285), -et qu'il se plaint d'avoir dans M. de Monglat un mari trop commode. Il -rime à ce sujet une imitation de l'élégie 19, liv. II, des _Amours -d'Ovide_, et dit (p. 286): - - Si tu n'es pas jaloux pour ton propre intérêt, - Sois-le du moins, s'il te plaît, - Pour augmenter dans mon âme - L'amour que j'ai pour ta femme. - Je tiens qu'il faut être brutal - Pour pouvoir aimer sans rival. - A nous autres amants il faut de l'espérance. - Mais sans la crainte on n'a pas de plaisir; - On languit dans trop d'assurance, - Et les difficultés irritent les désirs. - -A la fin d'août 1664, madame de Sévigné nous fait voir Bussy dans sa -terre de Forléans, lui rendant de fréquentes visites, et évidemment -tâchant de la séduire et de réveiller les langueurs que lui faisait -éprouver son amour satisfait. Lui-même parle d'un voyage (p. 292) qu'il -fit en Bourgogne, pour se consoler d'une affaire qu'on lui avait faite -auprès du roi. Cette affaire était son _Histoire amoureuse des Gaules_, -dont le secret commençait à percer, mais qui ne contenait encore ni le -morceau sur madame de Sévigné ni celui sur madame de Monglat, dont il se -croyait alors exclusivement aimé. De Forléans, il se rendit à son -château de Bussy, où une lettre, en date du 10 octobre 1664, au duc de -Saint-Aignan, nous le montre installé. (_Mémoires_, t. II, p. 293.) -C'est alors qu'il apprit que madame de Monglat lui était infidèle, et -que, dépité de cette trahison et d'avoir échoué près de sa cousine, il -se retourna vers madame de la Baume. Pour lui rendre plus agréable la -lecture du manuscrit qu'il lui prêtait et lui prouver qu'il lui -sacrifiait madame de Monglat, il ajouta le portrait de Bélise (de madame -de Monglat). Madame de la Baume le trahit; et, sur une copie qu'elle -laissa ou qu'elle fit faire, le libelle fut imprimé en Hollande. Dès -lors se forma l'orage qui devait pour toujours mettre obstacle à -l'ambition de Bussy. Ce ne fut cependant qu'après le mois de mars 1665 -qu'il éclata. Bussy fut alors reçu de l'Académie française, et y -prononça son discours d'admission. Par un billet qu'il adressa au duc de -Saint-Aignan le 12 avril 1662, on voit que déjà le scandaleux libelle -était connu de plusieurs personnes.--Le roi fit arrêter Bussy le -vendredi 17 avril; et on le conduisit aussitôt à la Bastille, afin de le -dérober aux recherches du prince de Condé, qui voulait se porter contre -lui aux dernières violences. - - Page 9, ligne 17: Bussy, qui était alors à sa terre de Forléans, - vint la voir.--Page 10, ligne 5: Bourbilly.--Page 11, ligne 5: - Époisses. - -FORLÉANS était une seigneurie indépendante; c'était une annexe de la -paroisse de Montberteau, du diocèse de Langres, du doyenné de -Moutier-Saint-Jean, du bailliage et recette de Semur-en-Auxois. Ses -dépendances étaient Forléans, Plumeron et Villers-Fremoy, et encore la -justice à Changy (GARNAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, 2e -édit., p. 486, 487) Du temps d'Expilly, en 1764, on ne comptait à -Forléans que vingt-huit feux, à peu près cent vingt habitants; en 1837, -il y avait deux cent dix-huit habitants. - -BOURBILLY, village de la paroisse de Vic-de-Chassenay, du bailliage de -Semur-en-Auxois (GARNAU, _Description_, etc., p. 374). En 1762, -d'Expilly, dans son _Dictionnaire_, tome I, page 729, donnait vingt-deux -feux (cent vingt habitants) à Bourbilly. - -ÉPOISSES, bourg de l'Auxois, était église collégiale et paroisse du -diocèse de Langres, du doyenné de Moutier-Saint-Jean, marquisat du -bailliage de Semur. Ses dépendances étaient Époisses, Coromble, -Torcy-lez-Époisses, Vic-de-Chassonay, Toutry (paroisse), Époissette, -Menetoy, Menetreux, Pijailly et Pontigny; et, dans le bailliage -d'Avallon, Atic-sous-Montréal, Saint-Magnence et presque tout -Cussy-les-Forges, communauté de la recette de Semur. La vallée -d'Époisses produit du froment, et passe pour une des plus fertiles de la -province (GARNAU, _Description de la Bourgogne_, page 478, 2e édition). -D'Expilly (_Dictionnaire des Gaules et de la France_, tome II, page 753) -dit que, de son temps (en 1762), Époisses comptait quatre-vingt-quinze -feux, ce qui suppose quatre cent soixante-quinze habitants. Le -_Dictionnaire de la poste aux lettres_ (in-folio, tome II, page 264) -porte ce nombre à mille six, en 1837. - - Page 11, avant-dernière ligne: Par son premier mariage avec - Françoise de la Grange. - -D'Expilly, dans son _Dictionnaire des Gaules et de la France_, tome I, -page 753, a donné la généalogie de Françoise de la Grange, marquise -d'Époisses. Elle fut mariée à Guillaume de Pechpeirou de Comenge, comte -de Guitaut, qu'elle fit son héritier, et qui devint ainsi marquis -d'Époisses. Elle mourut sans postérité le 31 mars 1661. Le comte de -Guitaud se remaria en 1669 à Élisabeth-Antoinette de Verthamont, d'où -descendent en ligne directe les Guitaud que nous avons vus de nos jours -possesseurs d'Époisses. C'est de cette dernière marquise d'Époisses que -parle madame de Sévigné. - - Page 13, ligne 3: En faisant de grands embellissements à son - magnifique château d'Époisses. - -Ce château subsiste toujours en entier et dans toute sa splendeur, avec -ses belles fortifications, ses vieux tilleuls, ses beaux ombrages, ses -archives, ses portraits, ses nobles souvenirs; il a été la propriété des -comtes de Montbard et des princes de Montagu, première race des ducs de -Bourgogne. Un descendant direct du comte de Guitaud le possède, bonheur -rare dans les temps où nous vivons. C'est à la plume du comte Athanase -de Guitaud qu'est due la notice qui accompagne la planche gravée de la -vue d'Époisses qui se trouve dans le _Voyage pittoresque de Bourgogne_, -publié à Dijon en 1823 (t. I, feuille 9, no 3). Les fortifications de ce -château avaient été construites par le prince de Condé (le grand Condé). -Ce prince en avait eu la jouissance en vertu d'un fidéicommis du comte -de Guitaud d'Époisses. Condé avait fait de ce château une petite place -forte, et n'avait consenti à le rendre qu'après le remboursement de -toutes les dépenses que les fortifications avaient coûtées. (Voyez la -_Lettre de_ BUSSY _au comte de Coligny_, en date du 18 mai 1667, dans -les _Mémoires du comte_ DE COLIGNY-SALIGNY, 1841, in-8º, p. 127.) - - Page 14, ligne 26: Dur et égoïste dans son intérieur. - -Lord Mahon, dans son Histoire du prince de Condé, en parlant du duel -entre Rabutin, page de la princesse de Condé, et son valet de chambre, a -soutenu que la princesse était parfaitement pure de toute intrigue -galante; qu'elle avait été calomniée et horriblement persécutée par son -époux et par son fils. Nous avons combattu cette opinion et fait -observer que, quels que soient les vices dont Condé et son fils -pouvaient être accusés, on ne saurait leur supposer un cœur assez -corrompu, assez pervers pour calomnier et tenir en captivité une femme -digne d'estime, une épouse et une mère. Lord Mahon, dans une lettre -qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, m'a cité Saint-Simon, qui dit que -M. le Duc était envers la princesse un fils dénaturé. Cette observation -est exacte, et il est très-vrai que le duc d'Enghien, au lieu de -protéger sa mère contre la colère de son époux, fut aussi d'avis que -l'on employât des mesures de rigueur. C'est que, connaissant l'abandon -où son père laissait la princesse et les moyens qu'elle prenait pour se -consoler, il avait plus d'intérêt que Condé même à prévenir les suites -de cet isolement.--Dans ce siècle si corrompu sous le rapport des -mœurs, les femmes vertueuses inspiraient un grand respect: Louis XIV -donnait l'exemple de ce respect et de ces égards envers la reine. -L'opinion publique, à défaut du souverain, eût protégé la femme du grand -Condé contre un acte aussi odieux d'autorité maritale s'il n'avait été -motivé par la nécessité de pourvoir à l'honneur et aux intérêts de la -maison du premier prince du sang. Nous avons trouvé dans la recueil -manuscrit des vaudevilles et autres pièces de vers (édition de Maurepas) -qui est à la Bibliothèque nationale (vol. III, p. 397, sous la date de -1671) une fable allégorique, intitulée _le Lion, le Chat et le Chien_. -Cette fable, fort longue et assez bien versifiée, est relative à -l'aventure de Rabutin et du valet de chambre. Les notes disent que le -prince de Condé avait épousé malgré lui Claire-Clémence de Maillé-Brezé; -que, quoiqu'elle fût fort belle, il la négligea; qu'elle vivait fort -retirée, paraissant rarement à la cour. Presque toujours dans ses -appartements, elle sortait peu; mais on remarque qu'elle vivait trop -familièrement avec ses gens. Dans l'affaire du page et du valet de -chambre, il est dit qu'elle fut blessée d'un coup d'épée; que le valet -de chambre, condamné aux galères, mourut en s'y rendant, et qu'on -soupçonna qu'il avait été empoisonné. - - -CHAPITRE II. - - Page 19, ligne 14: Mademoiselle de Meri. - -Il résulte des lettres de madame de Sévigné que cette parente, qui ne se -maria jamais, était vaporeuse, maladive, ennuyeuse, mais bonne, sensible -et serviable. Dans le recueil des chansons choisies de Coulanges, 2e -édit., t. I, p. 280, il s'en trouve une intitulée _Pour mademoiselle de -Meri, conduisant jusqu'à Fontainebleau madame de Coulanges, qui s'en -allait en Berry_. - - Page 20, ligne 11: Il aimait à se rappeler surtout les heures de - gaieté folâtre; et note 53, renvoyant à la seconde partie de ces - _Mémoires_, p. 102 de la 2e édit.--Dans la lettre de madame de - Sévigné il est dit: «Vous aviez huit ans.» - -C'était donc en 1757, l'année même où l'abbé Arnauld vit aussi madame de -Sévigné chez son oncle Renaud de Sévigné, et où il fut si frappé de la -beauté de ses enfants. (_Mémoires de l'abbé_ ARNAULD, t. XXXIV, p. 314 -de la collection de Petitot; t. XI, p. 62 et 63 de l'édition de 1736.) - - Page 24, ligne 8: Frère de cette marquise de Montfuron. - -Le chevalier Perrin, dans ses Notes sur les lettres de madame de -Sévigné, nous apprend que Marie Pontever de Buous, marquise de -Montfuron, était femme de Léon de Valbelle et cousine germaine de M. de -Grignan. Elle était belle-sœur de l'évêque d'Alet. Le _Mercure galant_ -(juin 1679, p. 297), en annonçant la mort de la marquise de Montfuron, -ajoute qu'elle était d'une beauté surprenante. - - Page 26, ligne première: Traité secret conclu avec Charles II en - 1670. - -Ce traité, dont l'original est en la possession de lord Clifford, qui -l'a communiqué au docteur Lingard, a été signé, de la part de la France, -par Charles Colbert de Croissy, fils du ministre Colbert; par Arlington, -Thomas Arundell, T. Clifford et R. Billing; il a été conclu à Douvres le -22 mai 1670.--Les négociations avaient commencé le 31 octobre 1669. -Charles II s'y intitule _le Défenseur de la foi_. Il se dit convaincu -de la vérité de la religion catholique, et promet qu'aussitôt qu'il le -pourra il se réconciliera avec l'Église romaine. - - -CHAPITRE III. - - Page 37, ligne 17: Les princes d'Orange ne reconnaissaient pas - cette prétention. - -Après le décès de Guillaume III, roi d'Angleterre, mort sans enfants le -19 mars 1702, le prince de Nassau-Dietz et Frédéric 1er, roi de Prusse, -prétendirent avoir des droits à l'héritage de la principauté d'Orange. -Louis XIV se posa entre les deux contendants, et prétendit que la -principauté d'Orange était dévolue à la couronne de France, faute d'hoir -mâle. A cette occasion, il fit valoir l'hommage qui avait été rendu à -Louis XI en 1475. Le prince de Conti revendiqua la principauté d'Orange -en qualité d'héritier de la maison de Longueville, les ducs de cette -maison se prétendant héritiers du dernier des princes de Châlons ou de -la dynastie des princes d'Orange, qui avait précédé celle de Nassau. Sur -ces contestations, il intervint un arrêt du parlement de Paris qui -adjugea le domaine utile d'Orange au prince de Conti et le haut domaine -au roi de France, ce qui fut confirmé par l'article 10 du traité -d'Utrecht. Le 13 décembre 1714 un arrêt du conseil unit la principauté -d'Orange au Dauphiné. - - Page 41, ligne 17: De Guilleragues. - -Il est mort ambassadeur à Constantinople en 1679. Il se nommait -Girardin, et était probablement parent des Girardin d'Ermenonville; car, -dans un été que nous avons passé en 1810 dans ce beau lieu, nous avons -vu la copie de la correspondance de cet ambassadeur, reliée en huit ou -dix gros volumes in-fol., et reléguée dans une mansarde de la petite -maison qui était devant le château. - - Page 44, ligne 13: Lausier, son capitaine des gardes. - -Il est probable que c'est le même dont madame de Sévigné raconte la mort -subite dans le passage cité. Cependant, comme ils étaient plusieurs -frères, les uns morts et les autres vivants en janvier 1690, cela n'est -pas certain. - - Page 48, ligne 2: Procureur du pays-joint. - -Telle est l'expression consacrée et toujours la même pour cette charge. -Dans les _Extraits de délibérations_ imprimés, souvent on rencontre, par -abréviation, _procureur-joint_. Madame de Sévigné au contraire se sert -constamment du terme de syndic, parce que les procureurs, dans les -assemblées des villes et communautés, remplissaient les mêmes fonctions -que les syndics dans les assemblées des états, remplacées ensuite par -les assemblées des communautés.--Dans la 4e partie de ces Mémoires, au -lieu de procureur-joint, les imprimeurs ont mis _procureur-adjoint_. -C'est une faute. - - Page 55, ligne 21: Que vous nommez M. de Buous. - -Marguerite de Grignan, fille de Louis-François, comte de Grignan, -sénéchal de Valentinois, qui mourut en 1620, épousa Ange de Pontever de -Buous; et c'est par cette alliance que les de Buous étaient parents des -Grignan. Le marquis de Buous était probablement frère ou proche parent -du chevalier de Buous, capitaine de vaisseau en 1656. (Voir à la page 14 -des _Mémoires du marquis de Villette_, publiés en 1841, une note du -savant archiviste de la marine, M. Jal, sur le chevalier de Buous et le -marquis de Martel, mentionné si souvent dans les lettres de madame de -Sévigné.) - - Page 56, ligne 17: Deux députés, Saint-Aubin Treslon et Des Clos de - Sauvage. - -A la page 381 du _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, mss. Bibl. -nat. (Bl.-Mant.), no 75, dans la liste des noms des députés envoyés à la -cour pour porter les remontrances on trouve ces lignes: «A la place de -SÉVIGNÉ, abbé de Geneston, député à la chambre aux états précédents, -décédé, a été nommé messire Louis du Metz, abbé de Sainte-Croix de -Guingamp.» - - Page 58, ligne 19: D'Harouïs était son ami et son allié. - -D'Harouïs avait épousé Marie Madeleine de Coulanges, cousine germaine de -la marquise de Sévigné; il la perdit le 22 septembre 1662. - - -CHAPITRE IV. - - Page 64, ligne 17: Qu'aucune femme ne peut pardonner. - -Voici le passage: - -«Je comprends fort bien que le baiser du roi, à ce que vous me mandez, -n'a été qu'un baiser de pitié; car je tiens le goût de notre maître trop -délicat pour prendre plaisir à baiser la La Baume.» (_Mém. de -Coligny-Soligny_, 1841, in-8º, p. 127.) - - Page 65, ligne 5 et note 151: La conversation, dit-il, avec madame de - la Morésan et moi. - -Cette madame de la Morésan ou Lamorésan avait la parole rude et son -franc-parler.--Le duc de Lauzun avait été à toute extrémité, et sa -sœur, madame de Nogent, pleurait du danger qu'il avait couru. Alors -madame de la Morésan lui dit en présence de MADEMOISELLE, plus éprise de -Lauzun depuis la rupture de son mariage: «Hélas! madame, vous -fâcherez-vous? Vous auriez été bien heureuse que monsieur votre frère -fût mort d'une mort ordinaire! C'est un homme si emporté qu'un de ces -jours on le trouvera pendu; il est tout propre à faire quelque folie.» - - Page 66, ligne 4: Sous une forme qui ne convenait pas à ce dernier. - -On peut voir la remarquable lettre de Louis XIV que nous citons en cet -endroit. En 1665, Martel était considéré comme un officier d'une grande -capacité, mais peu soumis au duc de Beaufort, qui avait le commandement -en chef de la flotte. - - Page 66, ligne 13: Un d'eux citait madame de Grignan. - -C'était le chevalier de Cissé, frère de madame de Martel. Voici comment -madame de Sévigné raconte la chose, à propos des éloges qu'elle donne -toujours à la danse des Bretons. - -«Je vis hier danser des hommes et des femmes fort bien: on ne danse pas -mieux les menuets et les passe-pieds. Justement, comme je pensais à -vous, j'entends derrière moi un homme qui dit assez haut: «Je n'ai -jamais vu si bien danser que madame la comtesse de Grignan.» Je me -tourne, je trouve un visage inconnu; je lui demande où il avait vu cette -madame de Grignan? C'est un chevalier de Cissé, frère de madame Martel, -qui vous a vue à Toulon avec madame de Sinturion. M. Martel vous donna -une fête dans son vaisseau; vous dansâtes, vous étiez belle comme un -ange. Me voilà ravie de trouver cet homme; mais je voudrais que vous -pussiez comprendre l'émotion que me donna votre nom, qu'on venait me -découvrir dans le secret de mon cœur, lorsque je m'y attendais le -moins.» (Lettre du 6 août 1680, t. VII, p. 157, édit. G.) - - Page 67, ligne 4: La foi de son exil. - -Cet exil se serait plus promptement terminé, si Bussy avait pu empêcher -la publicité toujours croissante de son libelle de l'_Histoire amoureuse -des Gaules_, par les éditions que l'on en faisait à l'étranger. Ces -éditions se sont multipliées à un point que l'on ne connaissait pas. -J'ai donné les titres de toutes celles que j'avais pu découvrir. J'en ai -depuis rencontré une, intitulée _Histoire amoureuse des Gaules_; Liége, -1665, in-12 de 260 pages, avec un feuillet pour la clef, exactement -comme l'édition qui porte le même titre, mais avec la date de 1666, et -les mots _nouvelle édition_, ce qui fait croire que cette dernière est -celle de 1666 avec un nouveau titre.--Je dois signaler encore une autre -édition dont j'ai un exemplaire en maroquin rouge, relié par Padeloup, -avec les armes du Dauphin, non pas sur le plat du livre, mais sur le -dos. Cette édition a un frontispice gravé avec une Renommée à la -trompette, et cette Renommée porte un étendard où se trouve le titre: -_Histoire amoureuse des Gaules_ (ce frontispice a été reproduit -grossièrement dans l'édition de 1710); point d'autre frontispice que -cette gravure. L'intitulé en tête du texte diffère du frontispice, et -porte: _Histoire amoureuse de France_, de même que l'édition avec le -frontispice gravé du salon de la Bastille; ce sont aussi les mêmes -caractères elzéviriens, petits. On croirait que c'est la même édition, à -laquelle on a mis des frontispices gravés, si, après la page 196, on ne -voyait que les deux éditions cessent de se correspondre. On s'aperçoit à -cette page que l'édition à la _Renommée_ est antérieure à celle du -_salon_, parce que le fameux cantique manque, et qu'il est dans celle du -_salon_. Ainsi l'édition de la _Renommée_ a deux cent quarante-quatre -pages, et ensuite douze pages, paginées séparément, pour les _Maximes -d'amour_ et la lettre à Saint-Aignan: l'édition au _salon_ a deux cent -cinquante-huit pages qui se suivent. - - Page 76, ligne 6: On accuse Bussy d'être l'auteur des chansons, - etc. - -Bussy fut prévenu de l'accusation portée contre lui au sujet des -chansons d'Hauterive, son ami. Le marquis d'Hauterive, grand amateur des -beaux-arts et pour lequel, dit M. Gault de Saint-Germain, le Poussin a -exécuté plusieurs tableaux, épousa la fille du duc de Villeroi, veuve de -trois maris. Cette union fut considérée comme une mésalliance de la part -de la femme, très-supérieure à son mari en naissance et en fortune, mais -aussi plus âgée. Bussy ne la désapprouva pas, parce que d'Hauterive -était son ami. «Le secret, dit-il à ce sujet, est d'être aimable et -d'être aimé; et quand cela est on est aussi riche que Crésus, et noble -comme le roi.» D'Hauterive ayant dit à Bussy que devant l'abbesse de -Merreton on l'avait accusé d'être l'auteur des chansons qui couraient -contre les ministres, et que celle-ci l'avait défendu, Bussy se hâta -aussitôt de lui adresser une lettre datée du 15 mai 1674, dans laquelle -on lit ce passage: «Je ne trouve pas étrange que le misérable qui a fait -ces chansons-là les ait mises sous mon nom, sous lequel toutes calomnies -sont crues; mais je suis surpris qu'il y ait des gens désintéressés -assez sots pour croire qu'un homme de mon âge et du rang que je tiens -dans le monde soit capable de si grandes extravagances.» Conf. -_Supplément aux Mémoires et lettres du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, 2e -part., p. 22;--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 44 et 107.--SÉVIGNÉ, -_Lettres_, t. I, p. 284, édit. G.; t. I, p. 213, édit. M. - - -CHAPITRE V. - - Page 83, lignes 2 à 4: Le duc d'York vint, cette année, présenter - au roi de France la princesse de Modène. - -MADEMOISELLE, dans ses Mémoires, dit, t. LXIII, p. 369 (1674): «Lorsque -toutes ces propositions furent finies, le roi travailla, et fit le -mariage de la princesse de Modène; elle me parut une grande créature -mélancolique, ni belle ni laide, fort maigre, assez jaune. J'ai ouï dire -qu'elle est à présent fort enjouée et engraissée et qu'elle est devenue -belle.» - - Page 86, ligne 4: Ces conjectures sont démenties, selon nous, par - les faits. - -Celle de Voltaire, qui dit que c'était l'aventure de mademoiselle de -Guerchy et que ce fut pour elle qu'Hénault composa son sonnet de -l'Avorton, est doublement erronée, puisque ce sonnet a été imprimé trois -ans avant la mort de cette demoiselle. L'autre conjecture que ce -pourrait bien être madame de Ludres que madame de Sévigné désigne, parce -que le chevalier de Vendôme et Vivonne en étaient alors amoureux, noue -paraît plus vraie; mais non relativement à Louis XIV, qui certes ne -voulait pas de mal à madame de Ludres, comme il l'a prouvé depuis. - - Page 89, ligne 5: La plus jeune et la plus chérie de ses femmes - espagnoles. - -Elle se nommait doña Felippe-Maria-Térésa Abarca. Il est probable, -d'après ces prénoms, qu'elle fut tenue sur les fonts de baptême par la -reine elle-même. Elle figure comme la septième et dernière des femmes -espagnoles dans l'_Etat de la France_ de 1669 et dans celui de 1677. -Doña Maria Molina, qui avait prêté les mains à l'intrigue de Vardes et -du comte de Guiche contre la Vallière et qui se trouve encore comme -première femme de chambre espagnole dans le volume de 1669, fut au -nombre des femmes renvoyées; et peut-être est-ce à cause d'elle et de sa -nièce mademoiselle de Ribera que cette mesure fut prise.--Dans l'_État -de la France_ de 1669 il est dit, p. 377, que Maria-Térésa Abarca est -présentement madame de Visé. Le mari d'Abarca est probablement le -musicien dont il est fait mention dans la lettre de Coulanges à madame -de Sévigné (3 février 1669, t. XI, p. 259, édit. G.), et non pas Donneau -de Visé, l'auteur du _Mercure galant_. - - Page 92, ligne 18: Ces enfants moururent peu après leur naissance. - -L'un fut nommé Charles, et naquit le 19 septembre 1663; l'autre, nommé -Philippe, naquit le 19 janvier 1665. - - Page 93, lignes 4 et 5: Érigea pour elle et pour sa mère la terre - de Vaujour et la baronnie de Saint-Christophe. - -C'est au sujet de ce don fait à la Vallière après la naissance du comte -de Vermandois qu'un de ces écrivains qui transforma en roman les amours -de Louis XIV et des personnages de sa cour écrivit cette lettre de -madame de la Vallière à madame de Montausier que M. Matter a publiée, -d'après une copie du temps, dans ses _Lettres et pièces rares ou -inédites_, 1836, in-8º, p. 320-326. Cette lettre est datée du 24 mai -1667, et les lettres patentes pour l'érection de la terre de Vaujour en -duché-pairie furent enregistrées le 13 mai 1667. Dans une note inscrite -à la copie de cette même lettre, on suppose maladroitement que la -réponse de madame de Montausier, à qui la lettre était adressée, fut -faite le même jour. Le paraphe de la Reynie du 21 novembre 1670, s'il -est sincère, donnerait lieu de croire que cette lettre faisait partie -des pièces saisies par la police chez quelque libelliste. La Vallière se -gardait bien d'écrire à des tiers, et surtout à madame de Montausier, -sur les suites probables de ses amours avec Louis XIV; encore moins -aurait-elle pu parler du projet imaginaire de son mariage avec le -marquis de Vardes, ce qui décèle dans la fabrication de cette lettre un -écrivain peu instruit des choses de la cour à cette époque. - -Quoique M. de Bausset ait souvent cité les lettres de la Vallière -publiées par l'abbé Lequeux (_Lettres de madame la duchesse de la -Vallière, avec un abrégé de la vie de cette pénitente_, 1747, in-12), je -crois peu à leur authenticité. Plusieurs ont été certainement -fabriquées, et peut-être sont-elles toutes de l'invention de l'abbé -Lequeux, qui en est, dit-on, l'éditeur anonyme. A quel homme bien -instruit des choses et des personnes de ce temps persuadera-t-on que la -Vallière a pu écrire la lettre 14, p. 17, et bien d'autres qu'il serait -facile de citer? - - Page 94, ligne 13: Montespan, à peine relevée de sa dernière - couche, ne pouvant danser, etc. - -Il est probable que mademoiselle de Nantes fut légitimée peu après son -baptême: nous savons que ce fut en décembre, et madame de Sévigné nous -apprend (lettre du 8 janvier 1674) que les bals de Saint-Germain -commencèrent dès les premiers jours de janvier. - - Page 97, ligne 18: Louis XIV était incapable de faire souffrir à - celle qu'il avait tant aimée, etc. - -Il ne faut pas croire, par ce que dit madame Élisabeth de Bavière dans -ses lettres, dont les fragments ont été intitulés _Mémoires_, que Louis -XIV ait insulté à la douleur de la Vallière (voyez p. 55, édit. 1832, -in-8º). Il était incapable d'aussi ignobles procédés. Ces Mémoires n'ont -rien d'authentique. On sait que ce sont des extraits des huit cents -lettres de cette princesse qui se sont trouvées dans la succession de la -duchesse de Brunswick, morte en 1767, et écrites par la duchesse -d'Orléans à la princesse Wilhelmine-Charlotte de Galles et au duc -Antoine-Ulrich de Brunswick. Élisabeth-Charlotte, princesse Palatine, -resta toujours Allemande à la cour de France, et accueillit sans -discernement les bruits les plus vulgaires et les plus désavantageux sur -les personnes qui s'y trouvaient. Cependant ces extraits de lettres -contiennent des détails très-curieux; mais il faut les lire avec -défiance; et, pour les écrivains qui manquent de critique, ils sont une -mauvaise source pour l'histoire. - - Page 103, lignes 15 et 16: Elle obtint... que la marquise de la - Vallière fût mise dans le nombre des nouvelles dames d'honneur. - -Louis XIV, dans la lettre citée (au camp devant Besançon, le 23 mai -1674), refusa à la reine de Portugal une demande semblable en ces -termes: «Toutes les places des dames établies auprès de la reine furent -remplacées par le dernier choix, et c'est un nombre fixe qu'on a résolu -de ne point passer. Il n'est pas besoin de dire à V. M. que celle qui -fut depuis accordée à ma cousine la duchesse de la Vallière ne fait pas -conséquence: elle juge assez qu'une conjoncture comme celle de sa -retraite ne permettait pas de lui refuser cette consolation.» - - Page 105, ligne 12: Le troisième dimanche de la Pentecôte. - -Ce troisième dimanche, jour de la parabole du bon pasteur, était, en -1674, le 3 juin, et non le 2, comme le dit l'abbé Lequeux dans son -_Histoire de madame de la Vallière_, p. 54. La date du 9 juin, donnée -par M. de Bausset, _Histoire de Bossuet_, t. II, p. 36, est encore plus -fautive. - - Page 106, ligne 3: Les regrets qu'elle éprouvait de ne s'être point - trouvée, etc. - -La lettre de madame de Sévigné, datée du mercredi 5 juin 1674, a été -commencée le mardi 4; car elle dit: «La Vallière fit hier sa profession -de foi.» Cette date est parfaitement d'accord avec celle que donne -l'abbé Lequeux, _Histoire de la Vallière_, p. 59, où il est dit qu'elle -fit profession le lundi de la Pentecôte, 3 juin; ce qui est exact pour -l'année 1675. M. de Bausset se trompe quand il dit que ce fut le 26 juin -1675. Le 26 juin 1675 était un mercredi, et ne correspond à rien. (Voyez -_Histoire de Bossuet_, liv. V, édit. in-12, t. II, p. 36 de la 4e -édition, revue et corrigée.) - -Cela d'ailleurs ne peut être douteux d'après ce qu'on lit dans la lettre -d'une des religieuses compagnes de la Vallière, dont je parlerai dans la -note suivante: «Elle vit arriver avec joie le temps de sa profession; -elle la fit au chapitre, selon notre usage, le troisième de juin 1675. -La reine honora cette cérémonie de sa présence: le concours du monde fut -encore plus grand que le jour qu'elle avait pris l'habit.» - - Page 110, ligne 20: C'est dans son cloître, au pied des autels, que - la Vallière a préparé, etc. - -La vie de la Vallière comme religieuse fut racontée, le jour même de son -décès (6 juin 1710), dans une lettre de ses compagnes, nommée Magdeleine -du Saint-Esprit. Cette lettre fut adressée à la supérieure des -Carmélites, ensuite imprimée et envoyée à toutes les supérieures de -l'ordre en juillet 1710. Madame de la Vallière avait écrit des -_Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par une dame pénitente_. Elles -furent publiées sous le voile de l'anonyme, et à son insu (Paris, -Dezallier, 1685, in-12 de 139 pages). Une nouvelle édition augmentée fut -donnée en 1726 (Paris, Christophe David, in-12 de 240 pages). -L'augmentation consiste en quelques prières tirées de l'Écriture sainte -et un _Récit abrégé de la sainte mort et de la vie pénitente de madame -la duchesse de la Vallière_. Ce récit est un plagiat: l'auteur a -transcrit la lettre de la sœur Magdeleine du Saint-Esprit, dont il a -gâté la touchante et sublime simplicité par des phrases de prédicateur. -Cette lettre, devenue rare, a été réimprimée dans l'_Annuaire de l'Aube_ -de 1849, avec quatre autres lettres inédites très-courtes de madame de -la Vallière, dont les autographes appartiennent à la bibliothèque et aux -archives de Troyes: l'une est adressée à l'abbesse Anne de -Choiseul-Praslin et datée du 13 mai 1688, et les trois autres à Denis -Dodart, médecin et membre de l'Académie des sciences, que le caustique -Gui Patin et le philosophe Fontenelle s'accordent à louer comme un des -hommes les plus savants, les plus pieux et les plus charitables de leur -temps. (_Lettres de_ GUI PATIN; Paris, Baillière, 1846, in-8º, t. III, -p. 231.) - -«La Vallière mourut à l'heure de midi, le 6 juin 1710, âgée de -soixante-cinq ans dix mois, et trente-six ans de religion.» _Récit -abrégé de la vie pénitente_, p. 234. - - Page 111, ligne 6: Elle sait bien aimer. - -Madame de Caylus nous apprend, à l'endroit cité, que cette réflexion fut -faite à l'occasion de l'aîné des enfants du roi et de madame de -Montespan, qui mourut à l'âge de trois ans. - - Page 111, ligne 8: Cette femme lui déplaisait souverainement, parce - qu'elle plaisait trop à sa maîtresse. (Sur la lettre de madame de - Coulanges à madame de Sévigné, du 20 mars 1673.) - -Il y a dans l'édition des _Lettres_ de madame de Sévigné, de M. de -Monmerqué, une note du savant éditeur (t. II, p. 75, édition 1820) à -laquelle M. Rœderer, dans son _Histoire de la société polie_, aurait dû -bien faire attention. C'est au sujet de ce passage remarquable: «Nous -avons enfin retrouvé madame Scarron, c'est-à-dire que nous savons où -elle est; car pour avoir commerce avec elle, cela n'est pas aisé. Il y -a, chez une de ses amies, un certain homme qui la trouve si aimable et -de si bonne compagnie qu'il souffre impatiemment de son absence.» On a -interprété ces derniers mots en supposant que ce certain homme était -Louis XIV; mais après avoir fait observer que la faveur dont a joui -madame de Maintenon auprès de Louis XIV n'a pu commencer qu'en 1675, ou -au plus tôt en 1674, puisqu'il est bien constaté qu'avant cette époque -le roi prit presque en aversion la veuve Scarron, M. de Monmerqué -présume très-judicieusement que cet homme si épris était Barillon. Et -c'était sans doute un ancien ami, puisque madame de Coulanges ajoute -immédiatement: «Elle est cependant plus occupée de ses anciens amis -qu'elle ne l'a jamais été: elle leur donne, avec le peu de temps qu'elle -a, un plaisir qui fait regretter qu'elle n'en ait pas davantage.» Deux -lignes plus loin, madame de Coulanges mentionne le roi, pour dire -«qu'ayant vu l'état des pensions il trouva deux mille francs pour madame -Scarron, et mit _deux mille écus_.» C'était la juste récompense de ses -soins. - - Page 111, note: _Souvenirs de madame_ DE CAYLUS. - -J'ai donné au long le titre de cette édition des _Souvenirs de Caylus_, -parce qu'elle a été inconnue à tous les éditeurs de ce livre curieux, et -que c'est la seule où Voltaire se trouve nommé comme éditeur. Elle est -sans la préface de Jean-Robert (Voltaire); mais la défense du siècle de -Louis XIV suit immédiatement, et commence à la page 162, au verso de -celle qui termine les _Souvenirs_. Cette édition diffère des autres. -Celle de M. Monmerqué finit ainsi: _Puisqu'il était avec elle._ - -FIN DES SOUVENIRS DE MADAME DE CAYLUS. - -Notre édition, p. 161, se termine par des notes, comme un ouvrage non -entier, avec ces mots de plus: «C'était bien plutôt une galanterie -innocente qu'une passion.» - - -CHAPITRE VI. - - Page 117, ligne 17: Je revins hier du Menil. - -Il s'agit ici du Mesnil-Saint-Denis, à cinq kilomètres ou une lieue et -quart de la Grange de Port-Royal. «Cette terre, dit l'abbé Lebeuf (t. -VIII, p. 463 de l'_Histoire du diocèse de Paris_), ayant été aliénée par -l'abbaye de Saint-Denis, était possédée à la fin du seizième siècle par -MM. Habert de Montmor, qui en ont joui jusque dans le siècle présent.... -On avait commencé, sur la fin du dernier siècle, à appeler ce lieu-là -Mesnil-Saint-Denis-Habert. J'ai vu des Provisions de la cure du 19 -décembre 1691, où cette dénomination est rejetée.» - -C'est donc chez Henri-Louis Habert de Montmor, conseiller du roi, maître -des requêtes de l'hôtel, qu'alla madame de Sévigné. Montmor fut de -l'Académie française; il mourut à Paris le 21 janvier 1679. C'est de son -fils, et non de son mari, qu'il est fait mention dans la lettre de -décembre 1694[880], datée de Grignan. Ce M. de Montmor était alors à -Grignan, et ce fut lui qui ménagea le mariage de Grignan avec -mademoiselle de Saint-Amand. - - [880] T. II, p. 10. - -C'était sans doute avec madame de Montmor plutôt qu'avec son mari que -madame de Sévigné était liée. Sa correspondance ne fait mention que -d'elle. MADEMOISELLE nous apprend que madame de Montmor était -belle-sœur de madame de Frontenac. Cette dernière vivait alors[881] -fort retirée, quoique possédant une grande maison; et elle prêta ses -chevaux à MADEMOISELLE pour s'échapper de Paris. (_Mémoires de -Montpensier_, vol. XLIII, p. 342 et 343.) - - [881] En 1652. - -Habert de Montmor fut reçu à l'Académie française en janvier 1635, ou un -peu avant[882]. Il était cousin de Cerisy, un des premiers académiciens. -Savant et humaniste, Montmor cultivait les sciences exactes et la -poésie. Il recueillit chez lui Gassendi, qui mourut dans son hôtel[883]. -Il rassembla ses ouvrages, et les fit imprimer en six volumes in-folio. -La préface latine qu'on y lit et trois ou quatre petites pièces de vers -français consignées dans les recueils du temps, voilà tout ce qu'on a de -lui. Il avait composé un poëme latin, avec le même titre que celui de -Lucrèce; et il y avait développé toute la physique moderne. Huet, dans -ses _Mémoires_[884], nous apprend que Montmor, en apparence sectateur de -la doctrine épicurienne de Gassendi, préférait en secret la philosophie -de Descartes. Il y avait chez lui, un certain jour de la semaine, une -réunion de savants physiciens et de littérateurs, formant entre eux une -petite académie dont Sorbier a donné les statuts dans une de ses -lettres. Ménage nous apprend qu'il était dans une de ces assemblées avec -Chapelain et l'abbé de Marolles lorsque Molière y lut les trois premiers -actes du _Tartufe_[885]. Il dit aussi qu'à la suite d'un revers de -fortune Habert de Montmor s'abandonna tellement au chagrin et à la -douleur qu'il devint invisible durant les douze dernières années de sa -vie[886]. Ceci explique le silence qui se fit sur lui à l'époque où -madame de Sévigné allait au Mesnil. Malgré les pertes qu'il avait -éprouvées, Montmor devait encore être riche, puisque cette belle -propriété lui restait. Son père, Jean-Habert de Montmor, sieur du -Mesnil, avait acheté en novembre 1627 l'hôtel de Sully (situé dans la -rue Saint-Antoine, près de la rue Royale). Cet hôtel avait été construit -par le partisan Galet, devenu célèbre par les vers de Regnier et de -Boileau, à cause de sa passion pour le jeu. Sa fortune se trouvant -ébréchée, son hôtel fut vendu d'abord à Montmor, ensuite au duc de -Sully. Tallemant raconte que Galet ayant confié cent mille livres à -Montmor, celui-ci nia les avoir reçues. Mais c'est là une historiette -invraisemblable et dont probablement Galet est l'inventeur[887].--La -_Biographie universelle_ ne fait mention de Montmor nulle part: c'est ce -qui nous a engagé à étendre cet article. - - [882] PELLISSON, _Histoire de l'Académie française_, 1729, in-4º, - p. 176 et 276. - - [883] _Ménagiana_, t. I, p. 2. - - [884] HUETII,_Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, p. - 186. - - [885] _Ménagiana_, t. I, p. 144. - - [886] _Ménagiana_, t. II, p. 8. - - [887] Les _Historiettes_ de TALLEMANT DES RÉAUX, t. X, p. 70, - édit. in-12; t. V, p. 374-376, Juillet.--_Recherches sur Paris, - quartier Saint-Antoine_, p. 35. - - Page 119, ligne 2 de la note: _Mémoires du comte_ DE GUICHE; - Utrecht, 1744. - -Ces Mémoires, qui ont été publiés par Prosper Marchand, commencent à -l'année 1665, se terminent en 1667, et sont suivis d'une relation du -siége de Wesel. Ils auraient dû être réimprimés dans la grande -collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_. On n'y voit -nulle trace de cet esprit guindé que madame de Sévigné blâme dans le -comte de Guiche: ils sont écrits d'un style fort naturel.--L'article du -comte de Guiche, dans le _Dictionnaire_ de Prosper Marchand, est -excellent et très-complet. Il a été abrégé dans la _Biographie -universelle_. - - Page 124, lignes 22 à 24: Malgré la réunion des talents qui - contribuaient à sa réussite, il (_l'Opéra_) causa, dans la - nouveauté, plus d'admiration que de plaisir. - -Il est à remarquer que dès l'origine la France, dans l'opéra, surpassa -l'Italie pour la danse et les ballets, la composition et l'intérêt des -poëmes, mais qu'elle fut, malgré tous les efforts et les grandes -dépenses faites par son gouvernement, inférieure à l'Italie sous le -rapport du chant, de la musique, des décorations et des machines. Je -crois qu'il en est encore ainsi. L'épître de la Fontaine à M. de Nyert -est une satire spirituelle contre l'Opéra; elle aurait été plus mordante -si le bonhomme n'eût pas eu crainte de déplaire au monarque. Nous avons -rapporté le jugement de l'abbé Raguenet sur l'Opéra dans notre édition -de la Fontaine, t. VI, p. 112. Quarante ans plus tard, Thomas Gray, qui -avait vu l'Italie, était de la même opinion que cet abbé. (_Lettre_ à M. -West; Paris, 12 avril 1739.)--On sait ce que Rousseau a écrit sur notre -musique. Mais il n'en est plus ainsi depuis que l'Opéra a perdu son -privilége exclusif, et que, par l'établissement d'un théâtre, les -Italiens ont formé les oreilles françaises à leur mélodie. - - Page 134, lignes 8 et 9: La conquête de la Franche-Comté ne fut - complétée que le 5 juillet. - -Le roi était revenu avant la fin des opérations militaires, et il se -hâta de donner des fêtes pour célébrer sa nouvelle conquête. - -Ces fêtes employèrent six jours, mais non consécutivement. - -Elles commencèrent le samedi 4 juillet (1674)[888]. Ce fut la première -année où Versailles parut dans toute sa pompe. Il avait reçu bien des -embellissements depuis que la Fontaine en avait célébré l'éclat et les -merveilles dans son roman de _Psyché_. Le château avait été -terminé[889], ainsi que Trianon. - - [888] FÉLIBIEN, _Divertissements donnés par le roi à toute sa - cour, au retour de la conquête de Franche-Comté en l'année 1674_, - Paris, in-12 (114 pages). - -C'est à Trianon que, le second jour de ces fêtes, on représenta -l'_Eglogue de Versailles_. - - [889] FÉLIBIEN, _Description du château de Versailles_, 1674, - in-12 (102 pages). Ce volume est accompagné d'un petit plan du - parc et du château de Versailles, qui, par son échelle, offre une - comparaison facile avec le joli plan gravé, un siècle après, pour - l'almanach de Versailles, in-8º, 1789. - -La troisième journée, qui fut la plus brillante de toutes, se passa à la -_Ménagerie_. On y représenta le _Malade imaginaire_ de Molière, devant -la fameuse grotte des bains de Thétis, nouvellement achevée[890]. - - [890] FÉLIBIEN, _Description de la grotte de Versailles_, 1674, - in-12 (80 pages). - -Ce fut dans le petit parc que l'on représenta les _Fêtes de l'Amour et -de Bacchus_, premier résultat de l'alliance de Quinault, de Lulli et de -Vigaroni pour donner au spectacle de l'Opéra français la forme qu'il a -conservée depuis[891]. Dans cette pastorale de Quinault, il y a une -imitation charmante du dialogue d'Horace et de Lydie, bien préférable à -celles que l'on a faites depuis. - - [891] _Vie de Quinault_, dans l'édition de son _Théâtre_, 1715, - t. I, p. 34. - -Ces fêtes durèrent deux mois. Pour le cinquième jour, qui fut un samedi -18 août, on représenta _Iphigénie_, nouvelle tragédie de Racine. Cette -représentation donna lieu, de la part de l'abbé de Villiers, à des -remarques critiques sur ce chef-d'œuvre qui ne sont pas toujours sans -justesse, et aussi à une satire en vers intitulée _Apollon charlatan_, -laquelle, du reste, nous apprend que cette pièce faisait répandre -beaucoup de larmes et renchérir les mouchoirs aux dépens des -pleureurs[892]. - - [892] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t. XI, - p. 339. - -Racine fit imprimer _Iphigénie_ avec une courte et savante préface, mais -assez aigre envers ses critiques[893]. En même temps Corneille publia sa -tragédie de _Suréna_, qui fut le dernier effort de sa muse trafique. Il -la fit précéder de ses remercîments au roi, et il parvint à introduire -l'éloge de ce monarque dans le sujet même de sa pièce, qui n'y prêtait -guère[894]. Les deux derniers actes de cette tragédie nous montrent -encore quelques traits de vigueur; mais il se trompait beaucoup, le -grand génie, lorsque, dans ses remercîments à Louis XIV, il disait: - - . . . . . . . . . . . . Othon et Suréna - Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. - - [893] _Iphigénie_ de M. RACINE: Paris, 1674, in-12 (73 pages). - - [894] _Suréna, général des Parthes_, tragédie, Paris, Guillaume - de Luynes, 1675, in-12, acte III, scène I, p. 31. - - Qu'un monarque est heureux, etc. - - - CHAPITRE VII. - - Page 141, ligne 3: Un enfant qui ne naquit pas viable. - -La preuve de cette grossesse de madame de Grignan et le terme de son -accouchement, résultent des passages des lettres de Bussy à madame de -Sévigné, cités en note. Mais, avant de rapporter ces passages, il faut -rectifier les dates des deux lettres de madame de Sévigné au comte de -Guitaud, mal données dans les éditions. Ces lettres furent d'abord -publiées par le libraire Klostermann, dans son édition des lettres -inédites, en 1814, in-8º, sans aucune date ni de jours ni d'années. Il -paraît cependant, d'après la préface des éditeurs, que les autographes -portaient l'indication du jour de la semaine (p. IX); mais, dans -l'embarras où ils ont été de déterminer la date de l'année, ils ont -supprimé celle du jour de la semaine, et bien à tort. Ces deux lettres, -comme toutes celles du même recueil qui sont adressées au comte de -Guitaud, proviennent des archives du château d'Époisses et de la -famille de Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaud, marquis -d'Époisses, dont nous avons parlé au chapitre VI. L'éditeur nous apprend -que le comte de Guitaud naquit le 5 octobre 1626, la même année que -madame de Sévigné, et mourut en 1685, à Paris. Ces lettres inédites de -madame de Sévigné ont été redonnées en 1819, et le nouvel éditeur a cru -pouvoir y mettre des dates, qui ne sont, dit-il, qu'approximatives. M. -Gault de Saint-Germain, dans son édition de madame de Sévigné, les a -classées avec les dates fausses de cet éditeur. Les dates des 18 juin et -10 juillet 1675 ressortent de ce que dit madame de Sévigné sur les -adieux de sa fille et du cardinal de Retz et sur les événements -militaires (t. III, p. 347, édit. G.). Elles sont précises pour les mois -et l'année, et déduites approximativement pour les jours. - -Dans la lettre du 16 août 1674, t. III, p. 351, édit. G., Bussy dit à -madame de Grignan: «Comment vous portez-vous en votre grossesse, madame, -et du mal de madame votre mère?» Puis, un an après, lorsque la comtesse -accoucha aux îles Sainte-Marguerite, madame de Sévigné écrit au comte de -Guitaud (t. III, p. 348): «Madame de Guitaud est une raisonnable femme -d'être accouchée comme on a accoutumé et de ne pas aller chercher midi à -quatorze heures, comme madame de Grignan, pour faire un accouchement -hors de toutes les règles! Voilà les îles en honneur pour les femmes -_grosses de neuf mois_; si ma fille l'est, je lui conseille d'y aller. -Je ne sais point de ses nouvelles sur ce sujet; mais, comme vous dites, -ce n'est pas à dire que cela ne soit pas vrai; je vous assure que j'en -serais fort affligée.» D'autres passages, qu'il serait trop long de -citer, corroborent ces preuves de la grossesse de madame de Grignan et -de son accouchement. Le général de G..., qui, dans l'avertissement de -l'édition des lettres inédites de madame de Sévigné, a classé ces -lettres et mis les dates, est, je crois, le général de Grimoard, un des -éditeurs des _Œuvres de Louis XIV_. - - Page 150, ligne 16: Sa sœur, Marie-Thérèse de Bussy-Rabutin, etc. - -Il y avait encore deux autres demoiselles de Rabutin, parentes de Bussy: -c'étaient les sœurs de ce page de la princesse de Condé, lequel épousa -la duchesse de Holstein. Elles allèrent trouver leur frère en Allemagne, -et écrivirent à Bussy le 25 décembre 1686 et le 28 octobre 1687. (Voyez -BUSSY, _Lettres_, t. VI, p. 201 et 264.) - - Page 151, lignes dernières, et 152, ligne 1: Le jeune frère de - madame de Montataire et du marquis de Bussy (Michel-Celse-Roger de - Rabutin)..., qui n'était âgé que de six à sept ans. - -On lit dans les _Pièces fugitives_ de Flachat de Saint-Sauveur, 1704, -in-12, t. I, p. 123: - -«M. le comte de Bussy-Rabutin a laissé une belle famille, comme vous -savez. M. l'abbé de Bussy est grand vicaire d'Arles, et fait beaucoup -d'honneur à l'état qu'il a embrassé.» - -A la page 121, il est dit «qu'on travaille au Louvre à une édition plus -correcte des _Mémoires de Bussy_.» - -Malheureusement cette édition n'a point paru. Une nouvelle édition des -_Mémoires de Bussy_, dont la plus grande partie n'existe encore qu'en -manuscrit, serait un service rendu à l'histoire; mais il faudrait y -joindre sa vaste correspondance, puisqu'il ne semble avoir composé ses -Mémoires que pour y intercaler les lettres qu'il écrivait et qu'il -recevait. - - Page 154, ligne 4: Bussy avait eu trois filles de sa cousine - Gabrielle de Toulongeon. - -Bussy dit, t. I, p. 125 de ses _Mémoires_ pour l'année 1646: «Je ne fus -pas longtemps sans perdre ma femme, dont je fus extrêmement affligé. -Elle m'aimait fort, elle avait bien de la vertu et assez de beauté et -d'esprit. Elle me laissa trois filles, Diane, Charlotte et -Louise-Françoise. L'aînée n'avait pas deux ans lorsque sa mère mourut.» - -J'ai prouvé ci-dessus que Gabrielle de Toulongeon était morte le 26 -décembre 1646. Bussy s'était marié le 28 avril 1643; ainsi Diane n'a pu -naître qu'en février 1644. L'époque de la mort de Charlotte est ignorée; -mais il en résulte que, comme elle est née avant Louise-Françoise, cette -dernière n'a pu naître avant la fin de septembre ou le commencement -d'octobre 1645, ni plus tard que le 26 décembre 1646. Elle avait donc -environ vingt-huit ans et demi lorsqu'elle se maria. - - Page 154, ligne 18: Elle était cette pieuse religieuse de - Sainte-Marie de la Visitation. - -Mademoiselle Dupré, cette savante et spirituelle correspondante de -Bussy, lui écrit de Paris, le 1er juin 1670: - -«Je ne comprends pas, monsieur, que vous m'ayez si peu parlé de madame -votre fille aînée, religieuse aux Dames Sainte-Marie de la rue -Saint-Antoine. Mon bon génie m'a inspiré de l'aller voir. Je ne crois -pas qu'il y ait personne plus accomplie en vertu, en esprit et même en -agrément de sa personne, s'il lui plaisait d'en avoir.» - - Page 155, ligne 5: Celle qui, par les charmes de sa conversation et - de son style épistolaire. - -Dans sa lettre à l'abbé Papillon, en date du 7 août 1735, de la Rivière -(_Lettres choisies_, Paris, 1735, in-12, t. II, p. 207) dit: «Madame de -la Rivière (Louise-Françoise de Coligny) n'a composé que la Vie de saint -François de Sales et l'épitaphe de son père, à laquelle le P. Boubours -n'a eu nulle part.» - -«... Je ne sais pas ce qu'on pense à Dijon des lettres de feu ma femme. -Elles firent un tel bruit à la cour que le roi me les demanda. Je lui en -donnai une vingtaine; il les lut chez madame de Montespan, et me dit en -me les rendant: «La Rivière, votre femme a plus d'esprit que son père.» -Madame de Thianges, qui avait assisté à cette lecture, m'apprit que le -lendemain le roi s'en était diverti et que je lui avais donné une bonne -soirée.» (P. 208.) - -Le 18 août de la même année (t. II, p. 215), de la Rivière ajoute les -détails suivants sur les lettres de sa femme: «Je me suis reproché -d'avoir gardé longtemps une cassette pleine de lettres de feu ma femme; -enfin, je les ai brûlées. Elles n'étaient qu'un composé de sentiments -vifs, propres à inspirer des passions et à les allumer. Si on les avait -imprimées, le public aurait couru après; mais c'eût été un dangereux -présent que j'aurais fait à la postérité.» - - Pages 156, lig. dernière, et 157, lig. 1: Assez de la couleur de - celui de Saucourt (chose considérable en un futur). - -Le meilleur commentaire de ces mots de Bussy se trouve dans les vers de -Benserade, du _Ballet royal des amours de Guise_, où l'entrée du marquis -de Saucourt, qui devait représenter un démon, est ainsi annoncée: - - Non, ce n'est point ici le démon de Brutus - Ni de Socrate: - Par d'autres qualités et par d'autres vertus - Sa gloire éclate. - - Sous la forme d'un homme il prouve ce qu'il est: - Doux, sociable; - Sous la forme d'un homme aussi l'on reconnaît - Que c'est le diable. - - Le bruit de ses exploits confond les plus hardis - Et les plus mâles; - Les mères sont au guet, les amants interdits, - Les maris pâles. - - Contre ce fier démon voyez-vous aujourd'hui - Femme qui tienne? - Et toutes cependant sont contentes de lui, - Jusqu'à la sienne. - - BENSERADE, _Œuvres_ (1697), t. II, p. 307. - - Page 157, lignes 3 et 8; Les terres de Cressia, de Coligny... Il - jouit de la terre de Dalet et de celle de Malintras. - -Dalet et Malintras sont en Auvergne, dans le département du Puy-de-Dôme. -Dalet est dans l'arrondissement de Clermont, canton de Pont-sur-Allier, -à huit kilomètres de Billom et onze de Clermont: il y a environ quatorze -cent cinquante habitants. Autrefois ce lieu était dans l'élection de -Clermont, intendance de Riom, et l'on y comptait cent soixante dix-huit -feux. Malintras est dans cette petite vallée qu'on nomme la Limagne, à -plus de deux lieues des montagnes. On y voit une roche qui distille la -poix minérale et qui est à quelque distance, au nord, de Pont-Château. -Malintras comptait soixante-six feux. Cressia est dans l'arrondissement -de Lons-le-Saulnier, canton d'Orgelet. Coligny est un bourg du -département de l'Ain, à vingt-deux kilomètres, au nord, de Bourg; sa -population est de seize à dix-sept cents individus. Ce lieu est sur les -confins de l'ancienne Franche-Comté, à sept lieues sud-ouest d'Orgelet, -dans un pays que l'on nomme _Revermont_, et que la maison de Châtillon -prétendait avoir possédé autrefois en souveraineté. Il y avait dans ce -bourg quarante-six feux. (Voyez d'Expilly, _Dictionnaire géogr. et -polit. des Gaules et de la France_, t. II, p. 389.) - - Page 157, ligne 19: Ainsi Bussy avait tout arrangé et tout prévu - pour le bonheur de sa fille chérie. - -On lit dans la _Suite des Mémoires du comte de Bussy-Rabutin_, in-8º, -ms. de l'Institut, p. 129 verso, un billet de madame de Scudéry en date -du 17 juillet 1675, auquel Bussy fait une réponse qui commence ainsi: - - «A Chaseu, ce 30 juillet 1675. - -«Le mariage de ma fille n'est pas encore fait, madame; il ne se fera -qu'au mois de novembre prochain. Si dans ces marchés il n'y avait point -d'intérêts mêlés, ils iraient beaucoup plus vite. Mais puisque nous -sommes sur cette matière, je vous veux dire les réflexions que je viens -de faire.» - -Ces réflexions sont celles d'un libertin impie, et elles ne peuvent être -transcrites. - - -CHAPITRE VIII. - - Page 169, lignes 8 et 9: «Vous ne sentez pas, dit-elle, l'agrément - de vos lettres; il n'y a rien qui n'ait un tour surprenant. - -Voici le jugement de la Rivière sur les lettres de madame de Grignan: - -«Madame de Grignan avait beaucoup d'esprit, mais il paraît qu'elle en -était bien aise. Son style est rêvé, peigné, limé, périodique et ne -tient rien du style épistolaire, qui ne demande, je crois, qu'une noble -simplicité.» _Lettres choisies de M. de la Rivière_, t. II, p. 217 et -218. - -Dans la note, il est dit que les lettres de madame de Grignan n'étaient -point perdues, comme le prétend le chevalier Perrin, et que M. de -Bouhier les vit autographes entre les mains de madame de Simiane, à Aix -en Provence, en 1733. Ainsi c'est madame de Simiane qui les a détruites. -Mais madame de Grignan n'écrivit pas qu'à sa mère, et ceux qui -recevaient des lettres de cette reine de Provence devaient les -conserver. - -Rivière, en écrivant à l'abbé Pavillon le 28 août 1737, dit: «Tant mieux -pour le public si on n'imprime pas les lettres de madame de Grignan. -C'était un esprit guindé, périodique, plus propre à l'éloquence du -barreau et de la chaire qu'aux agréments de la société. Je l'ai connue: -elle ne se permettait aucune négligence dans le style, ce qu'elle -portait jusqu'à l'affectation; d'ailleurs, d'une très-aimable figure. -Mais il y avait une mer de séparation entre la mère et la fille dans ce -qui regardait la gentillesse de l'esprit.» - - -CHAPITRE IX. - - Page 174, ligne 8: Le comte de Schomberg avait défait les - Espagnols; et note 2: _Relation de ce qui s'est passé en - Catalogne_. - -Cette relation est curieuse et faite par un homme qui se trouvait dans -l'armée de Schomberg. Elle commence par la conspiration qui fut ourdie -pour livrer Perpignan et Villefranche aux Espagnols. Il y a toute la -matière d'un drame des plus animés et des plus tragiques. A la fin se -trouve l'histoire plus plaisante du marquis de Rivarolles, qui eut une -cuisse emportée au siége de Boulau. Il fut transporté à Toulouse, et là -il tint à des femmes quelques propos légers sur Madaillan, qui avait -servi d'aide de camp à Schomberg. Madaillan, instruit par une lettre, -part de Paris en poste, arrive à Toulouse, et envoie à Rivarolles un -cartel pour le prier de monter à cheval, attendu qu'il veut se battre -avec lui. Le chirurgien de Rivarolles se présente de la part de ce -dernier chez Madaillan, et est introduit sans dire quelle est sa -profession ni quelle réponse il venait faire. Il déploie tranquillement -sa trousse d'instruments tranchants, à la grande surprise de Madaillan, -qui lui demande si c'est lui que M. de Rivarolles envoie pour répondre à -son billet. «C'est moi-même, monsieur, dit l'autre. Monsieur de -Rivarolles est tout prêt à se battre avec vous, comme vous le désirez; -mais, persuadé qu'un brave comme vous ne voudrait pas se battre avec -avantage, il m'a ordonné de vous couper une jambe auparavant, afin que -toutes choses soient égales entre vous.» La colère de Madaillan fut -grande. Mais le maréchal de Schomberg lui dépêcha le baron de -Montesquiou, qui, en sa qualité de subdélégué des maréchaux de France, -avait qualité pour arranger ces sortes d'affaires et qui parvint à -réconcilier les deux guerriers. (_Relation_, etc., p. 185-193.)--Barbier -(_Dict. des Anonymes_, t. III, p. 186, no 16,048) commet une erreur en -attribuant deux volumes à cet ouvrage. Il y a une seconde partie à ce -volume, intitulée _Suite de la Relation de ce qui s'est passé en -Catalogne depuis le commencement de la guerre jusqu'à la paix_; Paris, -Quinet, 1679, in-12 (170 pages). - -Plus loin, sous le no 16,057, Barbier mentionne une _Relation de la -campagne de Flandre en 1678_, par D. C.; Paris, Quinet, 2 vol. in-12. Il -attribue (t. III, p. 186) cet ouvrage, ainsi que le précédent à de -Caisses; puis dans les corrections de ce volume, p. 670, à un M. Doph, -quartier maître général et ensuite général des dragons. - - -CHAPITRE X. - - Page 190, lignes 28 à 30: A la reine, que... le roi n'avait jamais - entièrement négligée. - -«Le roi couchait toutes les nuits avec la reine; mais il ne se -comportait pas toujours comme le tempérament espagnol le désirait.» -(_Lettres de_ MADAME, du 17 avril 1719.) - -«La reine avait une telle affection pour le roi qu'elle cherchait à lire -dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Pourvu qu'il la -regardât avec amitié, elle était gaie toute la journée. Elle se -réjouissait que le roi couchât avec elle maritalement; elle en devenait -si gaie qu'on le remarquait chaque fois. Elle n'était pas fâchée qu'on -la raillât à ce sujet. Alors elle riait, clignotait, et se frottait les -mains.» (_Lettres de_ MADAME, du 24 mars 1719.) - - Page 195, lignes 4 et 5: Le roi enjoignit au ministre de prévenir - les désirs de celle qu'il lui était si pénible d'affliger. - -La lettre que Louis XIV écrit à Colbert, de son camp près de Dôle, le 9 -juin 1674, est curieuse, parce qu'elle nous fait voir ce roi, honteux -des exigences de madame de Montespan dans l'état de pénurie où l'on se -trouvait, dissimulant avec son ministre. Nous transcrirons ici une -partie de cette lettre, qui est tout entière de la main de Louis XIV. -Nous conservons l'orthographe: «Madame de Montespan ne veut pas -absoluement que je lui donne des pierreries; mais afin quelle n'en -manque pas, je désire que vous faciés travailler à une petite cassette -bien propre, pour mettre dedans ce que je vous diray ci-après, afin que -j'ai de quoy lui prester à point nommé ce qu'elle desirera. Cela parois -extraordinaire; mais elle ne veut point entendre raison sur les -présens.» Vient ensuite l'énumération d'une parure de femme en perles et -en diamants, tellement longue et minutieuse que Louis XIV a dû la copier -d'après celle que lui avait transmise madame de Montespan. Il termine -par ces mots: «Il faudra faire quelque depense à cela, mais elle me sera -fort agréable; et je désire qu'on la fasse sans ce (sic) presser. Mandés -moy les mesures que vous prendrez pour cela, et dans quel temps vous -pouvez avoir tout.» - -Louis XIV écrit encore à Colbert, du camp de Gembloux, le 28 mai 1675 -(_Lettres_, t. V, p. 533): - -«Madame de Montespan m'a mandé que vous avez donné ordre qu'on achète -des orangers, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire. -Continuez à faire ce que je vous ai ordonné là-dessus, comme vous avez -fait jusqu'à cette heure.» - -Du camp de Latines, le roi adresse à Colbert, au sujet de madame de -Montespan, une lettre encore plus remarquable, qui répond à celle de -Colbert rendant compte de la commission dont il avait été chargé: - - «A M. COLBERT. - - «Au camp de Latines, le 8 juin 1675. - -«La dépense est excessive, et je vois par là que, pour me plaire, rien -ne vous est impossible. Madame de Montespan m'a mandé que vous vous -acquittiez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous lui -demandez toujours si elle veut quelque chose. Continuez à le faire -toujours. Elle me mande aussi qu'elle a été à Sceaux (Sceaux appartenait -à Colbert), où elle a passé agréablement la soirée. Je lui ai conseillé -d'aller un jour à Dampierre, et je l'ai assurée que madame de Chevreuse -et madame Colbert l'y recevraient de bon cœur. Je suis assuré que vous -en ferez de même. Je serai très-aise qu'elle s'amuse à quelque chose; et -celles-là sont très-propres à la divertir. Confirmez ce que je désire; -continuez à faire ce que je vous ai mandé là-dessus, comme vous avez -fait jusqu'à cette heure.» - -Cinq jours avant la lettre que l'on vient de lire, Pellisson, qui avait -suivi Louis XIV à la guerre, écrivait, de ce même camp de Latines: - - «_Du 3 juin 1675._ - -«Le roi dit hier au soir au petit coucher, avec plaisir, le grand -accueil qui avait été fait à Bourdeaux à M. le duc du Maine, et la joie -que le peuple témoigna de le voir, bien différente des mouvements où il -était naguère, comme marquant son repentir. C'est madame de Maintenon -qui lui a écrit une lettre de huit à dix pages. Elle marque qu'en son -absence le petit prince répondit de son chef aux harangues; et qu'au -retour l'ayant trouvé fort échauffé de la foule qui avait été auprès de -lui, elle lui demanda s'il n'aimerait pas mieux n'être point fils du roi -que d'avoir toute cette fatigue: à quoi il répondit que non, et _qu'il -aimait mieux être fils du roi_. Le roi dit encore que les médecins de -Bourdeaux, aussi incertains que ceux de Paris, avaient été d'avis qu'il -allât à Bourbon plutôt qu'à Baréges; et que le lendemain ils avaient -conclu, au contraire, qu'il essayât des eaux de Baréges avant d'aller à -Bourbon.» (PELLISSON, _Lettres historiques_, t. II, p. 278.) - -Il est évident, d'après la date de ces deux lettres, que la veuve -Scarron ne pouvait alors avoir la moindre idée de balancer dans le cœur -de Louis XIV l'amour qu'il avait pour Montespan; qu'elle cherchait -seulement à être agréable au monarque et à gagner sa confiance comme -gouvernante de ses enfants.--Par une autre lettre datée du camp de -Latines le 7 juin 1675, Louis XIV dit au maréchal duc d'Albret que rien -ne pouvait lui être plus sensible que ce qu'il lui avait écrit touchant -son fils le duc du Maine, ainsi que les soins qu'il prenait pour sa -personne. - - Page 195, lignes 7 à 10: A l'aide de Mansart et de Le Nôtre..., - elle fit de Clagny un magnifique séjour. - -Il ne reste plus rien de ce chef-d'œuvre de Le Nôtre et de -Jules-Hardouin Mansart. Tout est rasé.--En 1837, le grand _Dictionnaire -de la poste aux lettres_ comptait vingt habitants sur la butte de -Clagny, laquelle n'est pas même visitée par les voyageurs curieux qui -vont voir Versailles. Le château de Clagny n'était pas terminé en -septembre 1677, ainsi qu'on le voit par une lettre de Mansart à Colbert, -date du 7 de ce mois, publiée par DELORT dans les _Voyages aux environs -de Paris_, 1821, in-8º, t. II, p. 98. - - Page 197, lignes 13 à 16: C'était le P. la Chaise... On le disait - sévère. - -Le P. François de la Chaise succéda au P. Ferrier; on fit alors ce -couplet, sur l'air _Aimons, tout nous y convie_: - - Chantons, chantons, faisons bonne chère. - Notre monarque vainqueur - A pris pour son confesseur - La Chaise, père sévère. - Il promet que, dans un an, - Il rendra la Montespan - Compagne de la Vallière. - -(_Chansons historiques_, manuscrit de Maurepas, Bibl. nation., vol. IV, -p. 189.) - - Page 201, ligne 23: Ne soit que la même chose avec celui de M. de - Condom. - -On ne s'explique pas bien comment Bossuet, qui avait été nommé à -l'évêché de Condom le 13 septembre 1669, suivant M. de Bausset, mais qui -avait donné sa démission en 1671 et avait été remplacé dans cet évêché -par Goyon de Matignon le 31 octobre de la même année, est appelé _M. de -Condom_, non-seulement dans une lettre de madame de Sévigné à M. de -Grignan sur la mort de Turenne, du 31 juillet 1675, mais encore dans -plusieurs autres de Louis XIV, de 1676 et 1677. (LOUIS XIV, _Œuvres_, -t. V, p. 549, 566, 572.) - -Dans le _Gallia christiana_, t. II (1720, in-folio), p. 972, il est dit -que Jacob-Bénigne Bossuet fut désigné évêque de Condom le 13 septembre -1668 et inauguré le 21 septembre 1670. Il fut désigné évêque le 13 -septembre 1669.--Ni M. de Bausset ni M. de Barante, dans son article de -la _Biographie universelle_ n'ont copié cette erreur du _Gallia -christiana_; mais elle a été reproduite par M. Jules Marion dans son -estimable travail de l'_Annuaire historique_ pour 1847. Bossuet se démit -de l'archevêché de Condom le 31 octobre 1671, et Jacob Goyon de -Matignon, de la famille des comtes de Thorigny, fut nommé à sa place -(_Gall. christ._, t. II, p. 974). Cependant Bossuet, jusqu'à sa -nomination à l'évêché de Meaux, signait _ancien évêque de Condom_; et -madame de Sévigné, et tout le monde, et Louis XIV lui-même, dans des -lettres de 1675 et 1676, l'appelaient _monsieur l'évêque de Condom_. -(Conférez LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 549, 566, 572, et SÉVIGNÉ, -lettre du 31 juillet 1675, sur la mort de Turenne.) C'est une singulière -anomalie, qui dérouterait bien des critiques si elle n'était expliquée -par la grande célébrité de Bossuet et l'obscurité de son successeur. - - Page 203, lignes dernières: Et d'y vivre aussi chrétiennement - qu'ailleurs; et note 452: CAYLUS, _Souvenirs_. - -On a dit que madame de Caylus paraît avoir confondu ensemble, dans cet -endroit, les souvenirs de deux années, qu'il fallait séparer. Mais on -n'a pas remarqué que ces souvenirs seraient bien plus fautifs dans la -page précédente (t. LXVI, p. 387) de la collection des _Mémoires_, édit. -1828, in-8º, ou page 95 de l'édit. Renouard, 1806, in-12, si, au lieu -de _madame de Montausier_, on ne corrigeait pas _M. de Montausier_. Il y -avait trop de temps que madame de Montausier était morte à l'époque -dont parle madame de Caylus pour qu'une telle erreur pût lui être -attribuée. - - Page 205, lignes 9 et 10: Louis XIV avait trente-sept ans. - -Néanmoins depuis deux ans le roi portait perruque, comme on le voit par -cette lettre de Pellisson, en date du 13 août 1673: - -«Le roi a commencé ces jours passés à mettre une perruque entière, au -lieu du tour de cheveux. Mais elle est d'une manière toute nouvelle: -elle s'accommode avec ses cheveux, qu'il ne veut point couper, et qui -s'y joignent fort bien, sans qu'on puisse les distinguer. Le dessus de -la tête est si bien fait et si naturel qu'il n'y a personne sans -exception qui n'y ait été trompé d'abord, et ceux-là même qui l'avaient -suivi tout le jour. Cette perruque n'a aucune tresse; tous les cheveux -sont passés dans la coiffe l'un après l'autre. C'est le frère de la -Vienne qui a trouvé cette invention et à qui le roi en a donné le -privilége. Mais on dit que ces perruques coûteront cinquante pistoles.» -(PELLISSON, _Lettres historiques_, t. I, p. 395.) - - Page 207, ligne première: Dans son épître à Seignelay. - -On n'a pas encore découvert, que je sache, d'édition séparée de cette -belle épître de Boileau, comme Berriat Saint-Prix (t. I, p. CXLV) en a -trouvé une de l'épître à Guilleragues; Paris, Billaine, 1674, in-4º de -10 pages.--L'édition des _Œuvres diverses du sieur_ D*** (Despréaux); -Paris, Denys Thierry, 1675, in-12, ne contient que cinq épîtres, et -celle de Guilleragues est la dernière. - - Page 207, lignes 5 et 6: A ce brillant spectacle Pomponne conduisit - l'abbé Arnauld, son frère, revenu de Rome. - -Antoine Arnauld, né en 1616, fils aîné du célèbre Arnauld d'Andilly, -accompagna l'un de ses oncles, Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, qui -fut nommé, en 1645, chargé des affaires de France à Rome. L'oncle et le -neveu, à cette date, étaient hommes du monde, peu rigoristes, honnêtes -gens, mais non scrupuleux. De retour en France en 1648, ils se -trouvèrent insensiblement pris par les opinions et par les mœurs de -leurs familles. Ils se retirèrent quelque temps à Port-Royal-des-Champs -auprès de M. d'Andilly. L'abbé de Saint-Nicolas devint un janséniste -fervent; il fut nommé évêque d'Angers. Son neveu, dégagé d'ambition et -sans beaucoup de zèle, le suivit dans son évêché, tout en conservant ses -relations de la ville et de la cour. Pendant le ministère de son frère -cadet M. de Pomponne, il obtint, en 1674, l'abbaye de Chaumes en Brie. -Il ne fut janséniste que parce qu'il était de la famille Arnauld, et -resta toujours volontiers homme du monde. Dans ses Mémoires il s'est -beaucoup plaint de son père, dont il était le fils aîné et nullement le -Benjamin: c'est M. de Pomponne qui était ce Benjamin. Après la disgrâce -de ce dernier (1679), l'abbé Arnauld se retira près de l'évêque -d'Angers, dont il administra le temporel. Il mourut en février 1698, âgé -de quatre-vingt-deux ans. Il a laissé d'assez agréables Mémoires, et son -récit s'étend entre les années 1634 et 1675. - - -CHAPITRE XI. - - Page 211, ligne 12: Elle en fut le chef. - -On créa pour elle alors le surnom de _matriarche_. Voyez les _Nouvelles -à la main de la cour_ du 9 mars 1685, p. XXXVIJ, dans la _Correspondance -administrative_ du règne de Louis XIV, recueillie par Depping. Déjà, dès -cette époque, l'envie répandait le bruit que madame de Maintenon -disposait de tous les emplois; que Louis XIV n'entreprenait rien sans -avoir son avis; qu'elle voulait se faire déclarer reine, et que le -Dauphin s'y opposait; enfin, tous les _cancans_ de cour que Saint-Simon -a consignés trente ans après. - - Page 211, lignes 14 et 15: Françoise d'Aubigné fut aimée et - recherchée par madame de Sévigné; et la note. - -Madame de Maintenon, lorsqu'elle voyait le plus madame de Sévigné, et -que celle-ci l'invitait à souper, demeurait rue des Tournelles ainsi que -Ninon, par conséquent très-près de la seconde demeure de madame de -Sévigné au Marais (rue Saint-Anastase); et quand elle fut arrivée à un -grand degré de faveur auprès du roi, qu'elle l'eut ramené à la reine et -séparé de madame de Montespan, elle ne discontinua pas entièrement ses -relations avec madame de Sévigné. Dans une lettre de cette dernière à sa -fille, on trouve ces lignes, remarquables surtout par leur date (29 mars -1680): «Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite -d'un quart d'heure. Elle me conta mille choses de madame la Dauphine, et -me reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que vous -avez l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à -la rue des Tournelles.» - - Page 212, ligne 18: De son ami qui voyage. - -Les éditeurs de madame de Sévigné ont cru qu'il s'agissait ici du voyage -que madame de Maintenon fit à Anvers avec le duc du Maine. Ils se -trompent. Madame Scarron arriva à Anvers au commencement d'avril 1674. - -Les Mémoires de Saint-Simon et des dames de Saint-Cyr constatent bien -que ce voyage de madame Scarron à Anvers est antérieur à celui fait à -Baréges, mais il n'en donnent pas la date. La Beaumelle s'y était trompé -dans la première _Vie de madame de Maintenon_, in-18, Nancy, 1753, p. -200. Mais il a pu, d'après les lettres qu'il avait retrouvées, corriger -cette erreur dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire de Maintenon_ -(t. II, p. 41, liv. IV, et p. 118, liv. V). Cette date paraît bien -fixée: cependant mademoiselle de Montpensier dit dans ses Mémoires (t. -LXVI, p. 403), en parlant du duc du Maine: «Avant qu'il fût reconnu, -madame de Maintenon l'avait mené en Hollande.» Il fut légitimé en -décembre 1673; mais l'arrêt n'était peut-être pas enregistré en mars ou -en avril 1674, époque du départ de madame Scarron. - - Page 212, ligne 28: Son caractère ne se démentit jamais. - -Dans ses entretiens avec mademoiselle d'Aumale et les élèves de -Saint-Cyr, madame de Maintenon dit: - -«Il ne faut rien laisser voir à nos meilleurs amis dont ils puissent se -prévaloir quand ils ne le seront plus. Il est bien fâcheux d'avoir à -rougir dans un temps de ce que l'on aura fait ou dit par imprudence dans -un autre..... Je le disais il y a bien des années à madame de Barillon: -Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable.» (_Entretiens de -mad._ DE MAINTENON, la Beaumelle, t. III, p. 153.) - -«Je me regarde, disait-elle encore, comme un instrument dont Dieu daigne -se servir pour faire quelque bien, pour unir nos princes, pour soutenir -et soulager les malheureux, pour délasser le roi des soins du -gouvernement. Dieu saura bien briser cet instrument quand il le jugera -inutile; et je n'y aurai pas de regret.» - -Et toute sa conduite, avant comme après son élévation, avant comme après -la mort du roi, fut d'accord avec ses paroles, et prouve qu'elles -étaient sincères. - - Page 213, ligne 5: Quelques _pastiches_ maladroits des lettres de - Coulanges et de Sévigné. - -Je désigne ici quelques _fragments de lettres_ fort courts, supposés -extraits de lettres adressées à madame de F*** et à madame de St-G***, -dans la première édition des lettres tirées de la nombreuse -correspondance de madame de Maintenon. Dans la seconde édition, madame -de F*** se trouve être madame de Frontenac, et madame de St-G*** madame -de Saint-Géran. Tous ces intitulés ont été reproduits dans plusieurs -éditions des _Lettres de Maintenon_[895], et ils ont plus ou moins -induit en erreur les historiens et les biographes. Il n'en est pas de -même d'une lettre entière supposée écrite par madame de Maintenon, -imprimée d'abord sans aucune date et sans indication de la personne à -qui elle devait être adressée. Cette lettre semblait avoir été réprouvée -comme suspecte par tous ceux qui ont écrit sur madame de Maintenon. Deux -écrivains très-spirituels se sont avisés de s'en servir comme d'un -document authentique pour pouvoir établir ainsi à une date certaine le -commencement de la passion imaginaire de Louis XIV et de madame de -Maintenon, et expliquer à leur manière la nature de leur liaison. Le -style de cette lettre ne ressemble aucunement à celui de madame de -Sévigné. On y trouve l'expression de _gros cousin_, copiée d'une des -lettres de celle-ci pour désigner le ministre Louvois, cousin de madame -de Coulanges. Or, l'on sait que madame de Maintenon, soigneuse de sa -dignité dans l'abaissement où le sort l'avait placée, ne parlait pas des -ministres, des personnages riches et puissants avec le ton familier des -Sévigné, des Coulanges et des grandes dames de la cour. - - [895] _Lettres de_ MAINTENON; Nancy (Francfort), 1752, in-12, t. - I, p. 76, 92, 123, 143, 145, 147, 150, 152, 156, 160, 163, 242, - 249; t. II, p. 13, 110, 113, 118.--_Ibid._, édit. de Dresde, - 1753, p. 81, 113, 128, 136, 153, etc.; édit. d'Amsterdam, 1755, - p. 48-68; édit. de Paris, 1806, p. 108 à 114. - -Enfin, on y trouve répété, avec une légère variante, ce mot que Voltaire -a le premier rapporté: «Je le renvoie toujours affligé, mais jamais -désespéré.» Mais Voltaire le place dans une lettre à madame de -Frontenac, d'accord en cela avec la Beaumelle. Cette antithèse a paru si -charmante à tous les historiens de Louis XIV ou de Maintenon que pas un -seul ne s'est abstenu de la répéter. Aucun n'a réfléchi que, si ces -paroles ont été écrites par madame de Maintenon, c'est dans un sens -tout différent de celui qu'on leur prête, dans tout autre circonstance -que celle qu'on suppose, puisque autrement elles impliqueraient que -Françoise d'Aubigné, pour réussir dans ses ambitieux desseins, ne -craignait pas de recourir aux artifices d'une coquette perfide ou d'une -habile courtisane. Quoique dans la seule édition complète du _Recueil -des lettres de Maintenon_ qu'il ait avouée[896] (Amsterdam, 1755, grand -in-12) la Beaumelle n'ait point inséré cette lettre supposée écrite à -madame de Coulanges, cependant il l'a connue; car à la page la plus -fausse et la plus romanesque qu'il ait tracée dans ces Mémoires, où il y -en a tant de vraies, de curieuses et de bien écrites, il a cité la -phrase la plus invraisemblable. Puis il ajoute: «L'original de cette -lettre est entre les mains de M. de M**, de l'Académie» (t. II, p. 193, -liv. VI, chap. III). Ceux, qui l'ont donnée depuis sans date, ainsi que -ceux qui l'ont imprimée, n'ont point vu cet original, puisqu'ils n'ont -su ni à qui elle était adressée ni comment elle était datée[897]. Quant -à lui, il assigne à cette lettre une date différente de celle que lui -ont donnée les historiens dont j'ai parlé, et il prête aux visites de -Louis XIV un motif tout autre que celui qu'ils ont supposé. - - [896] Voyez l'Avertissement qui est en tête de l'édit. - d'Amsterdam, 1755, grand in-12, sorte de prospectus des quinze - volumes de mémoires et lettres, qui ne se trouve, je crois, que - dans cette édition. - - [897] Voyez les dernières édit. des _Lettres_ de Maintenon, de - Léopold Collin. - -Les fragments ont été habilement fabriqués: ceux qui les ont écrits ont -puisé ce qu'ils ont de vrai dans les lettres adressées par madame de -Maintenon à l'abbé Gobelin. Françoise d'Aubigné fut, dans tout le temps -de sa prospérité, justement tourmentée par la crainte de ne pouvoir -concilier le soin de son salut avec les grandeurs et la vie agitée que -son ambition lui avait faite, et elle eut besoin d'être toujours -rassurée par des directeurs de conscience auxquels elle pût soumettre -ses craintes et confier les plus secrets mouvements de son cœur. L'abbé -Gobelin et Godetz-Desmarets, évêque de Chartres, furent ces deux prêtres -ou directeurs. Elle avait bien choisi: ni l'un ni l'autre -n'ambitionnaient ni la gloire de l'éloquence de la chaire ni les hautes -dignités de l'Église; ni l'un ni l'autre n'appartenaient à l'ordre trop -puissant des jésuites: c'étaient deux bons prêtres, uniquement occupés à -remplir avec ponctualité tous les devoirs de leur saint ministère, -très-attentifs à bien diriger une âme aussi belle, aussi pieuse que -celle de Françoise d'Aubigné. Le second surtout (Godetz-Desmarets), -sans ambitionner l'éclat que donne le talent des controverses -ecclésiastiques, sut, à une époque qui est hors des limites de ces -_Mémoires_, lui inspirer une assez haute idée de son savoir théologique -pour obtenir d'elle une soumission entière à ses décisions, et la faire -marcher dans cette nuit de la foi, comme dit madame de la Sablière[898], -au milieu des écueils que le jansénisme, le jésuitisme et le quiétisme -lui présentaient sur sa route et vers lesquels l'attiraient ou la -tiraillaient en sens contraire son alliance de famille avec le cardinal -de Noailles, sa tendresse pour Fénelon, et sa déférence obligée pour le -P. la Chaise. - - [898] _Lettres manuscrites de madame_ DE LA SABLIÈRE _à l'abbé de - Rancé_. - -Au nombre des écrits de madame de Maintenon ou relatifs à cette -fondatrice, écrits que les dames de Saint-Cyr conservaient dans leurs -archives et dont les élèves s'occupaient à faire des copies, les plus -précieux pour la bien connaître sont les lettres que lui a écrites -l'évêque de Chartres[899] et celles qu'elle-même écrivit à l'abbé -Gobelin. - - [899] _Lettres de messire_ GODETZ; Bruxelles, 1755.--_Lettres de - Maintenon_, t. II. - -Quoique très-courts, les fragments dont j'ai parlé décèlent leur -fausseté par le style toujours imité de Coulanges et de Sévigné, mais -plus encore par leur objet, qui est de donner à l'opinion un vague sur -la nature des liaisons de Louis XIV et de Maintenon, vague qui plaisait -tant aux imaginations des élèves et des dames de Saint-Cyr. Et ce qui -prouve encore plus que ces fragments et quelques autres passages de -lettres sont adressés aux mêmes personnes, ou ont été détournés, par des -changements et interpolations, de leur sens naturel et vrai, dans un -intérêt romanesque, c'est le nom des personnes auxquelles on suppose que -ces lettres ont été écrites. A la cour il n'y a jamais que de petites -indiscrétions calculées. A qui persuadera-t-on d'ailleurs que madame -Scarron, connue, dès sa plus tendre jeunesse, pour sa discrétion et sa -circonspection, se soit avisée d'écrire à qui que ce soit ce qui pouvait -se passer entre elle et Louis XIV dans leurs mystérieux tête-à-tête? - -Voltaire dit que madame de Frontenac était cousine de madame de -Maintenon; et cependant madame de Maintenon paraît avoir été liée moins -intimement avec elle qu'avec madame de Saint-Géran. Celle-ci est assez -connue par la lecture de ces _Mémoires_. On sait qu'elle fut quatre ans -expulsée de la cour, et qu'elle fit auprès de madame de Maintenon de -constants et inutiles efforts pour être admise à Marly. - -Sans doute mesdames de Frontenac et de Saint-Géran, devenues plus -régulières et peut-être sincèrement pieuses dans un âge avancé, -s'attirèrent la considération et les égards qui leur étaient dus, et -firent le charme des sociétés par leur esprit, leur amabilité et le -suprême talent du savoir-vivre. Saint-Simon l'atteste, et c'est -vraisemblablement le souvenir des temps de leur liaison avec madame de -Maintenon qui aura donné l'idée de placer leur nom en tête des fragments -dont j'ai parlé; mais alors même celle-ci ne leur aurait pas confié des -secrets qui étaient aussi ceux du roi. Ainsi les fragments de lettres ou -tous les passages de lettres qui tendent à accréditer une telle pensée -sont nécessairement apocryphes, ou formés à l'aide de phrases habilement -tronquées ou rapprochées de manière à présenter un sens tout opposé à -celui qu'elles avaient; ou bien ce sont de véritables lettres écrites -par une personne autre que madame de Maintenon et pour d'autres que -mesdames de Frontenac et de Saint-Géran. - -Cent ans se sont écoulés depuis que Voltaire et la Beaumelle ont écrit -sur le siècle de Louis XIV; et l'on trouve dans les ouvrages de ces deux -auteurs relatifs à madame de Maintenon des faits qui se heurtent, des -jugements inconciliables, qui les mettent en contradiction l'un avec -l'autre. Les écrivains qui depuis ont tracé des histoires ou des notices -sur la vie de Françoise d'Aubigné, ont rarement manqué l'occasion de se -plaindre de la légèreté de Voltaire; mais ils témoignent un mépris -complet pour l'ouvrage de la Beaumelle, et s'abstiennent de le citer, ou -ne le citent que fort rarement. Je suis néanmoins en mesure d'affirmer -qu'on ne trouve chez aucun d'eux un seul fait, un seul détail de faits, -une seule appréciation favorable ou défavorable, une seule vérité, une -seule erreur qui ne soit dans la Beaumelle. - -Comme pour décrire ce chapitre XI, restreint dans son objet, nous avions -besoin d'embrasser dans notre pensée l'histoire de la longue vie de -madame de Maintenon, nous avons été obligé, pour faire avec fruit cette -étude, de soumettre à un examen critique les écrits de la Beaumelle et -de Voltaire sur le siècle de Louis XIV et particulièrement sur madame de -Maintenon, et aussi la controverse violente qui s'est élevée entre les -deux auteurs.--Jamais sujet plus curieux d'investigation sur l'histoire -du grand siècle et sur l'histoire littéraire du siècle qui l'a suivi ne -s'était rencontré sur notre route. Mais, après avoir terminé cet examen, -nous nous sommes aperçu qu'il était trop volumineux, et que s'il devait -être publié un jour comme un appendice à ces _Mémoires_, ce n'était pas -dans ce volume qu'il était convenable de le placer. - - Page 213, ligne 7: Des mémoires rédigés d'après des bruits de cour. - -Du nombre de ces bruits de cour, je mets l'avis du duc de Montausier, -donné au roi au sujet du refus d'absolution fait à madame de Montespan, -le petit colloque de Louis XIV et de Bourdaloue sur la retraite de -madame de Montespan à Clagny, et l'entretien de Bossuet et de madame de -Montespan rapporté par M. de Bausset.--Relativement à ce dernier fait, -le judicieux M. de Bausset lui-même, qui l'a rapporté d'après le -manuscrit de l'abbé Ledieu (l'abbé Ledieu n'entra chez Bossuet qu'en -1684), fait observer que le caractère de madame de Montespan et celui de -Bossuet le rendent invraisemblable. M. de Bausset a été trompé, pour ce -qui concerne Montausier, par le fragment d'une lettre de madame de -Maintenon à madame de Saint-Géran, qui est apocryphe.--M. de Montausier -a contribué sans doute avec Bossuet à la détermination du roi: madame de -Caylus le dit[900]; mais ce ne fut pas de la même manière que le raconte -la lettre apocryphe. Il n'était point dans le caractère de Louis XIV de -consulter le duc de Montausier ou le maréchal de Bellefonds sur les -matières ecclésiastiques. Hors de la chaire évangélique et du -confessionnal, si quelqu'un de ses sujets se permettait de lui faire des -observations sur la religion, c'est qu'il lui en avait donné l'ordre. Il -ne plaisantait pas non plus avec le père Bourdaloue, homme sérieux, et -incapable de faire au roi, qui lui adressait la parole d'une manière -aimable, une réponse aussi impertinente que celle qu'on lui a prêtée. - - [900] CAYLUS, _Souvenirs_, coll. des Mém. sur l'hist. de France, - édit. 1828, t. LXVI, p. 387, in-8º.--_Ibid._, édit. de Renouard, - 1806, in-12, p. 95. Mais dans ces deux éditions, au lieu de - _madame de Montausier_, il faut lire _M. de Montausier_. Madame - de Montausier était morte depuis longtemps. - - Page 214, ligne 14: La grâce, l'esprit, la raison, s'unissaient en - elle dans une juste mesure... Naturellement impatiente, vive, - enjouée. - -L'âge ne la changea point, et ne la rendit pas plus sévère.--Voici ce -qu'elle disait à ses élèves de Saint-Cyr: - -«Pour vivre ensemble, la raison est préférable à l'esprit... Rien n'est -plus aimable que la raison; mais il ne faut pas la trop prodiguer, et -les personnes qui raisonnent toujours ne sont pas raisonnables. Ce qu'il -est plus essentiel de mettre dans le commerce de la vie, c'est de la -complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance -et de l'attention aux autres. La piété peut sauver sans la raison; mais -la piété ferait beaucoup plus de bien si elle était réglée par la -raison.» (_Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON; 3e édit., -Paris, Blaise, 1828, in-18, p. 8 et 9, _convers._ I.) - -«L'esprit ne nous rend pas plus sage ni plus heureuse. La raison nous -rend aimable; elle résiste aux passions, aux préventions; elle nous fait -surmonter nos passions, et souffrir celles des autres.» (_Ibid._, p. -100, _conv. XXIV._) - -«Un esprit mal fait, disait-elle, m'effraye partout.» (Voyez _Mémoires -de Maintenon_, recueillis pour les dames de Saint-Cyr, 1826, in-12, p. -VIII de la préface et p. 271.) - - Page 214, ligne 20: Le besoin de se faire des protecteurs la rendit - insinuante et complaisante. - -«Elle fait consister tous les moyens de plaire dans un seul, la -politesse. Mais la grande politesse consiste à ménager en tout et -partout les gens avec lesquels nous vivons, à ne les blesser jamais, à -entrer dans tout ce qu'ils veulent, à ne contrarier ni ce qu'on dit ni -ce qu'on fait.» (_Conversations de la marquise_ DE MAINTENON, 3e édit., -1828, in-18, _Dialogue sur la société_, p. 3.) - -«En société, on n'a qu'à choisir entre la souffrance ou la contrainte.» -(_Ibid._, p. 21.) - -Quand on s'accoutume de bonne heure à s'occuper des autres, on s'en fait -une habitude. Toute la philosophie de madame de Maintenon et le secret -de son élévation se trouvent dans ces paroles qu'elle a écrites, où elle -fait elle-même son éloge: - -«Je persiste à croire que la jeunesse ne peut être trop sensible aux -louanges des honnêtes gens, à l'honneur, à la réputation; et qu'il n'y a -que les courages élevés qui soient capables de tout faire pour y -parvenir.» (_Conv._, t. I, p. 239.) - - Page 214, ligne 20, et p. 215, ligne première: La religion, à - laquelle... elle savait faire parler un langage doux, juste, - éloquent et court, etc. - -«Dans le christianisme, dit-elle dans une de ses lettres, l'important -n'est pas de beaucoup agir, mais de beaucoup aimer.» - - Page 215, lignes 2 et 3: L'infortune lui ravit l'âge des illusions. - -De toutes les qualités que madame de Maintenon cherche à inspirer à ses -élèves de Saint-Cyr pour leur bonheur futur, c'est la prudence et la -circonspection. Elle leur dit: - -«Il faut de la discrétion, même dans la vertu..... Il faut se -contraindre, même dans le commerce que l'on a avec ses amis..... En -s'abstenant d'écrire, on se retranche un plaisir, on s'assure un grand -repos. Si on est assez malheureuse pour changer d'amis, on n'appréhende -point qu'ils confient à d'autres les confidences que nous leur avons -faites..... Il n'y a rien de si dangereux que les lettres: il y a -beaucoup de personnes imprudentes qui les montrent; il y en a beaucoup -de méchantes qui veulent nuire. Il s'en perd par hasard; le porteur peut -être gagné, la poste peut être infidèle. Celui à qui vous vous fiez se -fie souvent à d'autres. - -«Les lettres ont déshonoré des femmes. Elles ont coûté la vie à des -hommes, elles ont fait des querelles, elles ont découvert des mystères.» -(_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON; Paris, 1828, in-18, t. -II, p. 70-73, _Convers. IX sur les lettres_, et _Convers. XI des -anciennes_, t. I, 1828, in-18, p. 90.) - - Page 215, ligne 18: La jeune _Indienne_. - -On devait aimera lui donner ce surnom, parce qu'elle intéressait dans la -conversation par les souvenirs qu'elle avait conservés de l'île de la -Martinique, où elle avait passé sa toute petite enfance. Elle étonna -beaucoup Segrais en lui apprenant que, dans ce pays, les ananas se -mangeaient tout crus. On n'en recevait encore en Europe que confits et -en morceaux. Ce fut elle qui fit connaître au poëte traducteur des -_Géorgiques_ la couleur dorée, la forme globuleuse et festonnée de ce -fruit, surmonté de son magnifique panache de feuilles vertes et -élancées. (SEGRAIS, _Œuvres diverses_, 1723, in-12, p. 148.) - - Page 216, ligne 6: Autrement que par l'aptitude négative de son - tempérament. - -Godetz Desmarets, évêque de Chartres, toucha ce point avec une grande -délicatesse, dans une réponse à madame de Maintenon sur une de ses -_redditions_, qui étaient des confessions écrites, plus explicites, plus -confidentielles que les confessions ordinaires. Elle lui avait dit -qu'elle croyait commettre un péché chaque fois que, cédant aux désirs du -roi, elle cessait d'être son amie pour devenir son épouse.--Il lui -répond: - -«C'est une grande pureté de préserver celui qui vous est confié des -impuretés et des scandales où il pourrait tomber. C'est en même temps un -acte de soumission de patience et de charité..... Malgré votre -inclination, il faut rentrer dans la sujétion que votre vocation vous a -prescrite..... Il faut servir d'asile à une âme qui se perdrait sans -cela. Quelle grâce que d'être l'instrument des conseils de Dieu, et de -_faire_ par pure vertu ce que tant d'autres font sans mérite ou par -passion!» (LA BEAUMELLE, t. VI, p. 79-82.) - -Elle avait bien choisi son directeur. Godetz-Desmarets n'était pas un -évêque de cour, c'était un saint homme; ses lettres à madame de -Maintenon et toute sa conduite le prouvent. A lui seul elle s'était -confiée, et il se pourrait bien que ce fût lui qui bénit en secret, et -seul, le mariage sur lequel on fit tant de récits à la cour. Harlay -était un homme de mauvaises mœurs, et que madame de Maintenon estimait -peu; au lieu qu'elle ne cachait rien à l'évêque de Chartres. Celui-ci -lui écrit: «Après ma mort, vous choisirez un directeur auquel vous -donnerez vos _redditions_. Vous lui montrerez les écrits qu'on vous a -donnés pour votre conduite. _Vous lui direz vos liens._» - - Page 217, ligne 2: Lui valurent d'être tenue sur les fonts de - baptême par la femme du gouverneur. - -Dans la notice historique sur madame de Maintenon par M. Monmerqué, -placée en tête des _Conversations inédites_, in-18, Paris, Blaise, 1828, -il est dit qu'elle naquit le 27 novembre 1635, fut baptisée par un -prêtre catholique, et tenue sur les fonts par le duc de la -Rochefoucauld, gouverneur de Poitou, et par Françoise Tiraqueau, -comtesse de Neuillant, dont le mari était gouverneur de Niort. Le nouvel -historien de Maintenon, 1848, in-8º, t. I, p. 73, copiant la Beaumelle -(_Mémoires pour servir à l'histoire de mad. de Maintenon_; Amsterdam, -1755, in-12, t. I, p. 103), dit au contraire que la marraine fut Suzanne -de Baudran, fille du baron de Neuillant. La Beaumelle cite les Mémoires -mss. de mademoiselle d'Aumale; mais M. Monmerqué a vu aussi ces -Mémoires. La Beaumelle remarque, en note, que Françoise d'Aubigné ne fut -baptisée que le lendemain 28 novembre; circonstance omise par les deux -historiens mentionnés ci-dessus. - - Page 217, lignes 4 et 5: Sa mère, femme instruite, de courage et de - vertu. - -Les historiens de madame de Maintenon auraient bien dû éclaircir le -vague qui règne dans l'histoire de madame d'Aubigné et dans celle des -premières années de son illustre fille. Ils se sont contentés de se -copier les uns après les autres. La Beaumelle cependant est plus précis -et plus détaillé. Dans le tome VI de ses Mémoires, il a publié des -extraits de pièces qui jettent quelque jour sur cette partie de -l'histoire de Maintenon, et entre autres une lettre de madame d'Aubigné -à madame de Villette, écrite de la Martinique, datée du 2 juin 1646 dans -la copie, date que la Beaumelle croit fausse. (Voyez _Mém. pour servir à -l'histoire de Maintenon_, t. VI, p. 34 à 38.) On eût trouvé surtout -beaucoup de lumières sur l'histoire de la famille d'Aubigné dans les -pièces du procès que la mère de madame de Maintenon eut à soutenir -contre MM. de Nesmond-Sensac et de Caumont. (LA BEAUMELLE, _Mém._, t. I, -p. 107.) Ces pièces sont probablement dans les nombreux portefeuilles de -Noailles, ou dans les archives de Maintenon. Il faudrait surtout -discuter le récit contenu dans les fragments de Mémoires sur la vie de -la marquise de Maintenon, par le père Laguille, jésuite; récit erroné en -quelques endroits, mais curieux, en ce que son auteur cite des témoins -contemporains des faits. (Conférez _Fragments de Mémoires sur la vie de -la marquise de Maintenon_, par le père Laguille, jésuite, dans les -_Archives littéraires_, 12 vol., trim. d'octobre 1806, in-8º.) Ce -morceau, défiguré par des fautes typographiques, et qui fut publié par -Chardon de la Rochelle, n'a été, je crois, connu d'aucun des auteurs qui -ont écrit sur madame de Maintenon, car ils n'en font pas mention. -Laguille est né en 1658, et a été contemporain de madame de Maintenon. -Il dit que, dans le Béarn et le Poitou, Théodore-Agrippa d'Aubigné -passait pour fils bâtard de la reine Jeanne d'Albret et d'un de ses -secrétaires; assertion que la Beaumelle a bien réfuté dans ses _Mémoires -de Maintenon_, t. I, p. 10 et 14. (Conférez à ce sujet le _Mercure -galant_ de 1688 et de janvier 1705.)--Selon le récit d'un nommé Delarue, -de Niort, madame d'Aubigné, mère de madame de Maintenon, alla d'abord à -la Martinique et de là à la Guadeloupe, où elle resta deux ans -dans l'habitation de Delarue. Elle se rendit ensuite à l'île -Saint-Christophe, où elle mourut, attendant un bâtiment pour la -transporter en France. Ses deux enfants, d'Aubigné et sa sœur -_Francine_ (madame de Maintenon), furent, par les soins d'une -demoiselle, transportés à la Rochelle. Selon le père Duver, jésuite, -doyen, mort à Nantes en 1703, le collége des jésuites de la Rochelle -fournissait du pain et de la viande à d'Aubigné et à sa sœur. Ils -furent conduits ensuite chez M. de Montabert, à Angoulême. Ce fut là -qu'un jeune gentilhomme nommé d'Alens, voulut épouser la jeune Francine, -et lui prédit, dit-on, sa grande fortune. (P. 369-370.) Le reste du -récit de Laguille s'accorde assez bien avec ce que l'on sait de -l'histoire de madame de Maintenon; mais il y a des fautes de copiste -qu'il eût été facile à Chardon de la Rochette de corriger: ainsi le nom -de Neuillans est tantôt converti en _Noïailles_ et tantôt en -_Neuillians_. Laguille dit, p. 376, que d'Aubigné fut d'abord placé -comme page chez le marquis de Pardaillan, gouverneur du Poitou. - - Page 217, ligne 20: Les détails les plus minutieux de l'économie - domestique. - -La Dauphine avait une forêt de cheveux, que madame de Maintenon démêlait -sans douleur: elle régnait à la toilette. Louis XIV s'y rendait souvent. -Cette dame disait depuis: «Vous ne sauriez croire combien le talent de -bien peigner une tête a contribué à mon élévation.» (LA BEAUMELLE, tome -II, p. 175.) - - Page 218, ligne 10: De ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de - l'amour-propre_.» - -Madame de Maintenon a dit: - -«On n'échappe à l'amour-propre que par l'amour de Dieu.» (_Convers._, t. -I, p. 30.) - -«Le bon esprit ne peut se distinguer de la sagesse et de la raison.» -(_Convers._, t. I, p. 32.) - -«La sagesse implique la dévotion; car que serait une abnégation de -soi-même qui resterait sans récompense?» (_Convers._, t. I, p. 36.) - - Page 218, ligne 23: Celui de paraître par le cœur au-dessus de la - place qu'elle occupait. - -«L'élévation des sentiments consiste à se rendre digne de tout, sans -vouloir rien de disproportionné à ce que nous sommes.» (MAINTENON, -_Convers._, 3e édit., p. 219, chap. XXVII.) - - Page 222, lignes 1 et 2: _Les Conversations, les Proverbes._ - -Le dialogue le plus ingénieux et le plus piquant de tous ceux que madame -de Maintenon a composés pour ses élèves de Saint-Cyr, qu'elle leur -faisait apprendre par cœur, et qui nous donne l'idée la plus nette de -son caractère à la fois modéré et énergique, est celui sur les quatre -vertus cardinales, parce qu'elle a su donner à une vérité incontestable -l'apparence d'un paradoxe. (T. I, p. 63-73.) - -Elle fait parler la Justice, la Prudence, la Force et la Tempérance, -pour prouver que cette dernière vertu est la première de toutes, la plus -essentielle; et par la tempérance elle n'entend pas seulement la -sobriété, mais la modération en toutes choses. - -La Force fait à la Tempérance cette objection: «Ne peut-on point être -trop modéré?--Non, répond la Tempérance; cela ne serait plus la -modération, car elle ne souffre ni le trop ni le trop peu.» - -La Tempérance dit: «Je détruis la gourmandise et le luxe; je m'oppose à -tout mal, et je règle le bien. Sans moi, la justice serait insupportable -à la faiblesse des hommes; la force les mettrait au désespoir, la -prudence perdrait son temps à tout peser.» - - Page 223, ligne 18: Un gentilhomme de sa province. Et note 485: - Conférez MÉRÉ. - -On n'a imprimé, que je sache, aucun vers de Méré: il en faisait -cependant, et voici une jolie épigramme de lui que je tire du recueil de -Duval de Tours (_Nouveau choix de pièces choisies_; la Haye, 1715, p. -185): - - Au temps heureux où régnait l'innocence, - On goûtait en aimant mille et mille douceurs, - Et les amants ne faisaient de dépense - Qu'en soins et qu'en tendres ardeurs. - Mais aujourd'hui, sans opulence, - Il faut renoncer aux plaisirs. - Un amant qui ne peut dépenser qu'en soupirs - N'est plus payé qu'en espérance. - - Page 224, ligne 16: Écrivant selon l'occasion et le besoin, - facilement, agréablement. - -C'est ce dont il se vante et avec juste raison (t. I, p. 130), dans -cette ode de héros burlesque, en style qui n'est nullement burlesque: - - On peut écrire en vers, en prose, - Avec art, avec jugement; - Mais écrire avec agrément, - Mes chers maîtres, c'est autre chose. - - Les vers ont aussi leur destin: - Un poëme de genre sublime - Que son auteur lime et relime, - Ne vit quelquefois qu'un matin. - - Cependant des auteurs comiques, - Des meilleurs, dont il est fort peu, - Ne sont pas bons à mettre au feu, - Au jugement des héroïques. - - J'en sais de ceux au grand collier, - Des plus adroits à l'écritoire, - Qui pensent aller à la gloire, - Et ne vont que chez l'épicier. - - Ce n'est pas dans une ruelle, - Devant de célestes beautés - Ou des partisans apostés, - Qu'on met un livre à la coupelle: - - C'est au palais, chez les marchands, - Où la vente, mauvaise ou bonne, - A tous ouvrages ôte ou donne - Le nom de bons et de méchants. - - Page 225, ligne 21: Elle avait bien raison de se comparer à la cane - qui regrette sa bourbe[901]. - - [901] Ou plutôt: _à de petits poissons qui regrettent leur - bourbe_. - -Le 25 janvier 1702, elle écrit, de Saint-Cyr, au duc d'Ayen, depuis duc -de Noailles: «Il y aura demain quinze jours que je suis enrhumée, et en -spectacle aux courtisans, aux médecins, aux princes, caressée, ménagée, -blâmée, chicanée, tourmentée, considérée, accablée, dorlotée, -contrariée, tiraillée.» MAINTENON, _Lettres_, t. V, p. 27, édit. -d'Amst., 1756, in-8º. - -Dans une lettre datée de Marly le 27 avril 1705, elle dit au comte -d'Ayen: - -«Si j'habite encore longtemps la chambre du roi, je deviendrai -paralytique. Il n'y a ni porte ni fenêtre qui ferme; on y est battu d'un -vent qui me fait souvenir des ouragans d'Amérique.» (_Lettres_, t. V, p. -47, édit. 1756.)--Louis XIV avait un tempérament de fer, et n'aimait pas -les appartements trop renfermés et trop chauds. - -Le 19 avril 1717, deux ans avant sa mort, elle écrit à madame de Caylus: - -«On rachète bien les plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, -en repassant ma vie, que depuis l'âge de trente-deux ans (cette date -nous reporte à 1675-1676, qui est celle du chapitre XI et de ceux qui le -précèdent et le suivent), qui fut le commencement de ma fortune, je n'ai -pas été un moment sans peines, et qu'elles ont toujours augmenté.» - - Page 226, lignes 2 à 4: Elle jouissait alors de l'amitié de tous, - sans rien perdre de l'estime, de la considération et du respect qui - lui étaient dus. - -Elle a dit de l'heureux temps de sa jeunesse: - -«Je ne voulais point être aimée en particulier de qui que ce fût: je -voulais l'être de tout le monde, faire prononcer mon nom avec -admiration, avec respect. Je me contrariais dans tous mes goûts. Il -n'est rien que je n'eusse été capable de souffrir pour conquérir le nom -de femme forte. Je ne me souciais point de richesses; j'étais élevée de -cent piques au-dessus de l'intérêt: je voulais de l'honneur.--Oh! -dites-moi, ma fille, y a-t-il rien de plus opposé à la vraie vertu que -cet orgueil dans lequel j'ai usé ma jeunesse?» (_Entretiens de madame_ -DE MAINTENON, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 176 et 177, édit. -d'Amsterdam, 1756, in-12.) - - Page 229, lignes 2 et 3: Il désira vivement mettre, dans la galerie - de celles dont il avait triomphé, etc. - -Madame de Caylus, dont la conduite a été loin d'être régulière, -quoiqu'elle ait été l'élève chérie de madame de Maintenon, se montre -persuadée en ses Mémoires que, dans la liaison de sa tante avec -Villarceaux, il ne s'est rien passé de contraire à la vertu. Mais, en -rapportant le mot malin de la marquise de Sussay à ce sujet, elle semble -vouloir établir un doute. - -Il y a dans Gueroult, poëte du seizième siècle, une pièce de vers -charmante. Ce sont des stances qui expriment les sentiments d'un peintre -devenu amoureux fou d'une grande dame en faisant son portrait. Il n'osa -pas lui déclarer son amour; mais il fit en secret une copie de ce -portrait, et à cette charmante tête il ajouta un corps nu, aussi parfait -que celui de la Vénus de Médicis.--La grande dame surprit le peintre au -moment où il terminait son travail: courroucée, elle demande à l'artiste -pourquoi il a fait un portrait si mensonger, et comment il a eu l'audace -de peindre ce qu'il n'a jamais vu? «Cela est juste, lui dit le peintre; -mais, en voyant un visage si beau et si parfait, je n'ai jamais douté -que tout le reste du corps ne fût semblable; et, sans espérance de -pouvoir contempler tant d'appas, j'ai voulu, par mon art, en posséder -l'image.» D'après l'assertion de la Beaumelle, Villarceaux, irrité des -refus de madame de Maintenon, l'aurait fait peindre comme sortant du -bain, devant un génie noir et laid qui tient un miroir où se -réfléchissent les plus secrets appas de la beauté. (LA BEAUMELLE, -_Mémoires sur madame de Maintenon_, t. I, p. 198, Amsterdam, 1756, liv. -II, ch. XVI.) Quoique la Beaumelle ne cite aucune autorité, le fait est -possible. Mais cette basse vengeance, que Girodet a imitée de nos jours -à l'égard de madame Simons (autrefois mademoiselle Lange, jolie actrice, -si j'ai bonne mémoire), prouve plutôt l'échec de Villarceaux que son -triomphe. Ceux qui avouent que Françoise d'Aubigné, après avoir résisté -à ses nombreux adorateurs, n'a été faible qu'avec Villarceaux, oublient -la juste réflexion de la Rochefoucauld: «Qu'il est plus difficile de -trouver une femme qui n'a eu qu'un seul amant, qu'une femme qui n'en eut -jamais.» - - Page 230, avant-dernière ligne: Le nom de l'auteur de la - _Mazarinade_. - -Cette satire montre bien à quels excès on peut se laisser aller dans les -temps de divisions politiques. Scarron, qui n'était pas méchant, accuse -Mazarin d'avoir empoisonné le président Barillon, d'avoir volé les -diamants de la reine d'Angleterre, après l'avoir laissée mourir de faim. -Il lui souhaite le destin du maréchal d'Ancre; il veut que l'on vende -ses meubles à l'encan (ce qui fut fait), et il l'apostrophe ainsi: - - Va, va-t'en dans Rome étaler - Les biens qu'on t'a laissé voler; - Va, va-t'en, gredin de Calabre, - -Puis viennent d'ignobles gravelures qu'on ne saurait lire sans dégoût, -et dont les parlementaires se réjouissaient. Enfin il conclut en disant: - - On te reverra dans Paris; - Et là, comme au trébuchet pris, - Et de la rapine publique, - Et de ta fausse politique, - Et de ton sot gouvernement, - Au redoutable parlement, - Dont tu faisais si peu de compte, - Ultramontain, tu rendras compte; - Puis, après ton compte rendu, - Cher Jules, tu seras pendu - Au bout d'une vieille potence, - Sans remords et sans repentance, - Sans le moindre mot d'examen, - Comme un incorrigible. _Amen._ - - Page 236, note 521: _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, ou - recueil des ouvrages de M. le duc_ DU MAINE, _qu'il a faits pendant - l'année 1677 et dans le commencement de l'année 1678_[902]. - - [902] Ce long titre indique une réimpression. Un exemplaire de - l'édition originale, imprimé sur vélin, relié en maroquin rouge - aux armes de Mortemart, et inscrit sous le no 1435 dans un - catalogue de vente des bibliothèques du feu roi Louis-Philippe, - Paris, Potier, 1852, porte seulement pour titre _Œuvres diverses - d'un auteur de sept ans_. Cet exemplaire a été adjugé à la somme - de 700 francs. - -A la page 207 des _Nouvelles de la république des lettres_ (février -1685, Amsterdam, 1686, 2e édition), il est dit que c'est Benserade qui -a fait présent de ce rare volume au journaliste, qui était, je crois, le -Clerc, et non Bayle. On ajoute: «Selon toutes les apparences, c'est -madame de Maintenon qui a fait l'épître dédicatoire.» Puis en note il -est dit: «On a su depuis qu'elle a été composée par M. Racine; mais -c'était pour madame de Maintenon.» Racine, qui depuis a su prêter à -l'enfance, dans _Athalie_, un langage divin, ne composait pas les -lettres de madame de Maintenon; et s'il avait eu à faire parler le jeune -duc du Maine dans une épître dédicatoire, il l'aurait fait autrement que -madame de Maintenon. Mais il est tout naturel qu'un savant hollandais ne -sût pas cela, et ne soupçonnât pas en Françoise d'Aubigné le talent -d'écrivain. Le grand roi le connaissait bien, lui, qui, après avoir lu -les instructions données à la duchesse de Bourgogne par madame de -Maintenon, et trouvées dans la cassette de cette princesse après sa -mort, voulut qu'il en fût fait des copies. Madame de Maintenon s'y -opposait; mais Louis XIV insista et dit: «C'est pour mes enfants; il -faut bien que ma famille ait quelque chose de vous.» - -Qu'il me soit permis de faire remarquer que ces instructions -religieuses, sous le rapport des pensées, de la religion et du style -même, qui est vif et concis, sont bien supérieures à celles qui ont été -données par l'archevêque de Cambrai à madame de Maintenon elle-même, et -à sa demande. Il y a dans ces dernières une forte dose de mysticisme, -qui aurait pu avoir une influence fâcheuse sur un esprit faible[903]. -Fénelon s'y abandonne trop à sa rancune amère contre Louis XIV, qui, -avec juste raison, n'avait pu goûter ses chimériques systèmes de -gouvernement. Il dit durement à cette femme que le roi (son mari alors) -ne pratique pas ses devoirs, et qu'il n'en a aucune idée (t. III, p. -224). Enfin, tout en blâmant la règle qu'elle s'était faite de ne -s'occuper en rien des affaires d'État et de la politique, il lui -reproche son indifférence à cet égard, et, au nom de la religion, il -l'exhorte à s'en mêler, et cherche à la jeter par la flatterie dans les -intrigues de cour, en lui disant: «Il me paraît que votre esprit naturel -et acquis a bien plus d'étendue que vous ne lui en donnez.» (T. III, p. -219.) - - [903] _Lettres de_ MAINTENON, édit. 1756, in-12, t. III, p. 221: - «Au reste, il faut tellement sacrifier à Dieu le _moi_, qu'on ne - le recherche plus, ni pour la réputation, ni pour la consolation - du témoignage qu'on se rend à soi-même sur ses bonnes qualités ou - sur ses bons sentiments. _Il faut mourir à tout sans réserve, et - ne posséder pas même sa vertu par rapport à soi._» - -C'est le contraire qui était vrai. Madame de Maintenon avait un -excellent jugement, un esprit fin, délié, ferme et éclairé, dans le -cercle où elle s'était renfermée; mais ce cercle était resserré: elle -n'aimait pas à en sortir. Elle n'exprimait son avis sur les affaires -d'État que par un signe d'approbation ou de désapprobation, et encore -parce que Louis XIV l'y forçait. Une fois seulement, elle dressa un -mémoire sur la grande affaire de la révocation de l'édit de Nantes. Elle -y fut amenée par tout le clergé et par les ministres eux-mêmes, qui, -dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait, avaient le droit -d'exiger le secours de ses lumières.--Le style de madame de Maintenon -est plus pur et plus régulier que celui de madame de Sévigné. Ses -lettres même sont mieux composées; elles ont toujours un motif, un but -qu'elles atteignent parfaitement. Il n'y a aucun désordre, aucune -inconséquence dans les idées, aucune contradiction dans les jugements; -mais on n'y retrouve pas l'imagination et le coloris de madame de -Sévigné. Les lettres de madame de Maintenon, c'est de l'histoire -générale ou particulière; celles de madame de Sévigné sont des -feuilletons pour amuser madame de Grignan. - - Page 238, lignes 27 et 28: Elle détermina le vieux duc de - Villars-Brancas à demander sa main. - -Cette seconde proposition d'un mariage pour madame Scarron paraît -résulter des récits comparés de madame du Pérou, que nomme positivement -la Beaumelle, qui semble avoir eu des mémoires plus circonstanciés sur -ce fait que les dames de Saint-Cyr; car il dit, t. II, p. 110: - -«Elle (madame de Montespan) avait jeté les yeux sur le duc de V... B..., -qu'une jeunesse passée dans les plaisirs, une vieillesse malsaine, et -deux femmes assez méchantes, n'avaient pas dégoûté du mariage.» Et en -note il ajoute que ce duc de V.. B.. était fils de George B..., et frère -de la princesse d'..., morte en 1679. Ce que dit Saint-Simon sur le -titre de duc donné au Brancas, fils de Villars (_Mémoires complets et -authentiques_, t. XIV, p. 201), semble confirmer que la Beaumelle a -voulu désigner ici le duc de Villars-Brancas, père de Brancas le -distrait.--Le duc de Brancas, né en 1663, mort en 1739, marié à sa -cousine germaine, fille de Brancas le distrait, et qui a fait le premier -un si juste éloge des lettres de madame de Sévigné (voyez t. XII, p. 450 -de l'édition de Gault de S.-G.), était peut-être le fils de celui qui se -proposa pour épouser la veuve Scarron. (Conférez _Lettres de_ SÉVIGNÉ, -tome VI, p. 240 et 379 de l'édit. Monmerqué, 1820, in-8º, et TALLEMANT -DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 139 de l'édit. in-8º.) - - Page 241, ligne 16: Plus énergique. - -Elle écrit au cardinal de Noailles pour lui apprendre qu'elle avait -sacrifié les intérêts de sa propre nièce, la maréchale de Noailles: - -«Eh bien, voilà les dames nommées, voilà la maréchale désespérée! Mon -état et ma destinée est d'affliger et de desservir tout ce que j'aime. -J'en souffre beaucoup, mais je ne varierai point dans la loi que je me -suis faite, de sacrifier mes amis à la vérité et au bien.» - - Page 242, ligne 2: Auquel elle rendait compte dans des lettres qui - quelquefois avaient huit ou dix pages. - -Ces lettres, si on les possédait, pourraient seules servir de pièces de -comparaison avec celles de madame de Sévigné. Tout ce qui nous reste de -cette dame est uniquement relatif ou aux personnes à qui elle écrit, ou -à elle-même, et, par cette raison, offre peu de variété dans le fond -comme dans la forme. Mais madame de Maintenon savait que Louis XIV -aimait à trouver, dans la lecture des lettres bien écrites, une -distraction agréable. Elle dut donc, pendant son voyage à Baréges, -chercher, comme madame de Sévigné, à plaire autant qu'à informer; mais -ces lettres, moins riches de ces expressions heureuses qui jaillissent -d'une vive imagination, devaient être mieux rédigées et surtout plus -correctes. Madame de Maintenon est, pour le style épistolaire, un modèle -plus achevé que madame de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que -par le besoin qu'elle éprouve de s'entretenir avec sa fille, avec les -personnes qu'elle aime; enfin, de tout dire, de tout raconter. Madame de -Maintenon, au contraire, a toujours, en écrivant, un objet distinct et -déterminé. La clarté, la mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la -finesse des réflexions, lui font agréablement atteindre le but où elle -vise. Sa marche est droite et soutenue; elle suit sa route sans battre -les buissons, sans s'écarter ni à droite ni à gauche. En un mot, madame -de Maintenon était en garde contre le danger de commettre ces -indiscrétions qui donnent tant d'esprit aux lettres de madame de -Sévigné, et elle tâchait d'en prémunir ses élèves de Saint-Cyr en les -détournant de l'envie d'écrire sans nécessité. - - Page 243, ligne dernière, et 244, lig. 1: «Et qui souvent sont - chassées par un clin d'œil qu'on fait à la femme de chambre.» Et - note 532, lig. 3: Dans toutes les autres éditions, sans exception, le - texte de cet important passage est faux ou défiguré. Les notes de - ces éditions doivent disparaître. - -Cela provient du premier éditeur de 1726; tous les autres ont copié. -Mais ce qui est plus fâcheux, c'est qu'on ait reproduit, dans les -éditions les plus récentes et les meilleures, l'absurde commentaire que -Grouvelle a fait sur le texte: d'où il résulterait que Louis XIV, connu -par son respect pour les convenances, la dignité de ses manières, son -attachement pour la reine, l'aurait traitée avec indignité et mépris -dans l'habitude de la vie. Je ferai remarquer que dans ce passage il n'y -a pas _Quanto_ comme dans toutes les autres éditions, mais que le nom de -Montespan est en toutes lettres; ce qui démontre qu'il n'y a ni -sous-entendu ni déguisement dans la mention de la femme de chambre. -Madame la duchesse de Richelieu, qu'on fait obéir par un clin d'œil à -madame de Montespan, était alors dame d'honneur de la reine; et la -marquise de Montespan n'était encore inscrite que la quatrième sur le -tableau. (Voyez l'_État de la France_, 1678, in-12, p. 326.) - - Page 245, lignes 12 à 14: La naissance de mademoiselle de Tours, - morte jeune, venue à terme au mois de janvier 1676. - -Et c'est alors même que Louis XIV manifestait publiquement ses -sentiments religieux et sa soumission à l'Église, qu'il communiait en -public, qu'il permettait qu'on mît plus souvent dans la gazette -officielle son exactitude à remplir ses devoirs de piété. On lit dans le -volume du Recueil des gazettes, imprimé en 1677, p. 280, cet article: - - «Avril 1676. - - «Saint-Germain en Laye - -«Le 4 de ce mois, veille de la Résurrection, le roi, qui avait _assisté -à tous les offices_ de la semaine sainte, communia dans l'église -paroissiale par les mains du cardinal de Bouillon, grand aumônier de -France, monseigneur le Dauphin tenant la serviette.» - - Page 245, lignes 28 et 29: On savait que la nature de sentiments - exempts de toute faiblesse que lui inspirait madame de Maintenon, - etc. - -Ce ne fut qu'après la mort de la reine, après celle de Fontanges, après -la disgrâce de Montespan, que l'opinion des gens de cour et du public -changea, et que l'intimité toujours croissante de Louis XIV et de madame -de Maintenon fit travailler les imaginations, et convertir en passion -amoureuse un attachement constant et pieux, fondé, de la part de Louis -XIV, sur le respect pour la piété, les vertus et les qualités de celle -qu'il s'était choisie pour compagne; et, de la part de madame de -Maintenon, sur l'admiration que lui avaient inspirée les qualités du -grand roi. - - -CHAPITRE XII. - - Page 247, ligne 6: Près du village de Sasbach, dans l'État de Bade. - -Il faut écrire Sasbach, et non Salzbach et Saspach, comme a fait Ramsay -(_Histoire du vicomte de Turenne, maréchal général des armées du roi_; -Paris, 1735, in-4º, p. 581). Ce lieu se trouve près d'Achern, sur la -route d'Offenburg à Bade, au sud de Steinbach. La carte de l'atlas de -Ramsay, insérée dans l'édition de 1735, in-4º, à la page 581, intitulée -_Plan des différents camps du vicomte de Turenne et du comte -Montecuculli dans l'Ortnaw_, dessinée et gravée par Cocquart, est -fautive, et trop mauvaise pour qu'on y puisse suivre les opérations -militaires de Turenne dans cette campagne; il faut consulter la carte -intitulée STRASBOURG, dans l'atlas des _Mémoires militaires des guerres -de Louis XIV_, 1836, grand in-folio, exécuté sous la direction du -général Pelet. - - Page 252, ligne 19: «Et qu'elle y avait mille affaires.» - -Une de ces affaires était celle de la terre de Meneuf, vendue à Jean du -Bois-Geslin, reçu président de Bretagne le 13 juin 1653, et fait depuis -conseiller d'État. Madame de Sévigné lui vendit cette terre en 1674; et -comme elle avait garanti les droits seigneuriaux, elle eut des -difficultés qui furent levées, car elle toucha son argent en décembre -1675. (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 17 novembre, 15 et 29 décembre 1675; t. IV, -p. 209, 250 et 279, édit. G.) - - Page 254, ligne 13: Elle avait alors quarante-neuf ans. - -Ce fut son âge critique. Par son tempérament fort et sanguin, madame de -Sévigné avait assez fréquemment recours à la saignée. Cette doctrine -médicale était fortement controversée au temps de Louis XIV, comme elle -l'a été de nos jours du vivant du docteur Broussais. Gui Patin, -conséquent avec ses principes, se fit saigner sept fois dans un rhume -(voir sa lettre du 10 mars 1648, t. I, p. 375; 1846, in-8º), et fit -pratiquer vingt saignées sur son fils.--A l'âge de trois ans, le fils de -madame de Grignan tomba malade: on le saigna. Madame de Sévigné ne put -s'empêcher de témoigner à sa fille des craintes au sujet de cette -saignée: «Je reçois votre lettre, qui m'apprend la maladie du pauvre -petit marquis. J'en suis extrêmement en peine; et pour cette saignée, je -ne comprends pas qu'elle puisse faire du bien à un enfant de trois ans, -avec l'agitation qu'elle lui donne: de mon temps, on ne savait ce que -c'était que de saigner un enfant.» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 26 juin 1675, t. -III, p. 436, édit. G.)--Gui Patin pensait tout différemment; car en -1648, au sujet d'un médecin allemand nommé Sennertus, dont il avait lu -l'ouvrage, il écrit: «Il n'entend rien à la saignée des enfants; ce -misérable me fait pitié! Si l'on faisait ainsi à Paris, tous nos malades -mourraient bien vite. Nous guérissons nos malades après quatre-vingts -ans par la saignée, et saignons aussi heureusement les enfants de deux -et trois mois, sans aucun inconvénient... Il ne se passe pas de jour à -Paris que nous ne fassions saigner plusieurs enfants à la mamelle et -plusieurs septuagénaires, _qui singuli feliciter inde convalescunt_.» -(GUI PATIN, _Lettres_, 13 août 1648), t. II, p. 419, édit. 1846, in-8º. - - Page 254, lignes 20 à 22: Bourdelot, ce célèbre médecin des Condé - et de la reine Christine. - -Le haineux et satirique Gui Patin (_Lettres_, édit. 1846, in-8º, t. I, -p. 513) a tracé de ce médecin un portrait qui nous en donne une idée -bien différente de celle que présente l'article _Pierre Michon_ du -savant M. Weiss, dans la _Biographie universelle_ (t. XXVIII, p. 596). -Bourdelot fut d'abord le précepteur du grand Condé avant d'être son -médecin (GUI PATIN, t. II, p. 5). Il revint de Suède en 1653. Il -n'allait faire ses visites qu'avec de grands habits à longue queue, en -chaise à porteurs ou en carrosse, et suivi de trois laquais. Il devint -riche par l'obtention de l'abbaye de Macé en Berri, et par les bienfaits -de la reine de Suède. On a oublié dans la _Biographie_ de mentionner le -plus curieux de ses écrits: c'est la _Relation des assemblées faites à -Versailles dans le grand appartement du Roi_ durant le carnaval de 1683, -in-12. Bourdelot réunissait chez lui, chaque jour de la semaine, un -certain nombre de ses confrères, médecins et hommes de lettres; cette -réunion avait pris le titre d'_Académie de Bourdelot_; et lorsque madame -de Sévigné se confia à ses soins, un auteur nommé le Gallois venait de -publier un ouvrage intitulé _Conversations académiques tirées de -l'Académie de Bourdelot_; Paris, 1674, 2 vol. in-12. Ce livre est dédié -à Huet; il contient des dialogues uniquement relatifs à la médecine, et, -à propos de médecine, des excursions sur la métaphysique et la -philosophie de Descartes, qui alors faisait irruption dans tout. - - Page 258, lignes 6 à 9: Le ridicule que madame de Grignan versait - sur madame de la Charce et sur Philis, sa fille aînée, la faisait - rire aux larmes. - -Philis de la Tour du Pin de la Charce était l'amie de mademoiselle -d'Alerac (Françoise-Julie Grignan), cette belle-fille de madame de -Grignan, qu'elle aimait si peu. (Voyez, sur cette courageuse demoiselle, -le livre intitulé _Histoire de mademoiselle de la Charce, de la maison -de la Tour du Pin en Dauphiné, ou Mémoire de ce qui s'est passé sous le -règne de Louis XIV_; Paris, chez Pierre Gaudouin, 1731, p. 11, 36: c'est -une espèce de roman, dont l'auteur est inconnu. Conférez madame de -Genlis dans _Mademoiselle de la Fayette_, ou _le siècle de Louis XIII_; -2e édit., 1813, t. I, p. 42, note 4.) On lit dans la _Gazette de -France_, du 23 juin 1703, que Philis de la Tour du Pin de la Charce, -nouvelle convertie, mourut à Nions en Dauphiné, âgée de cinquante-huit -ans. Ainsi cette demoiselle avait trente ans lorsqu'elle était le sujet -des sarcasmes de madame de Grignan.--En relisant la note où j'ai parlé -de mademoiselle de la Charce (4e partie de ces _Mémoires_, p. 354), je -m'aperçois que j'ai attribué à madame Deshoulières des vers qui sont de -sa fille, et que l'on a placés à la suite de ceux de la mère dans -l'édition que je cite (1695, in-8º). L'épître et les madrigaux de M. -Cazes sont adressés à mademoiselle Deshoulières, p. 257 et 278. Les -poésies de cette demoiselle, non mentionnées sur le titre, commencent à -la page 218. Cette édition des poésies de madame Deshoulières a été -donnée par sa fille, ainsi qu'elle le dit dans l'avertissement du second -volume; et la lettre de M. Cazes, datée de Bois-le-Vicomte le 4 octobre -1689, qui se trouve dans l'édition des œuvres de madame et de -mademoiselle Deshoulières (1764, in-12, t. II, p. 204), est adressée à -cette dernière. Les détails sur la mort de M. Cazes (datés de 1692), -page 238 de cette même édition, sont de mademoiselle Deshoulières. - - Page 259, ligne 17: «J'ai couché cette nuit à Veretz.» - -Toutes les cartes et tous les livres géographiques de la France écrivent -Veretz ou Verets; mais dans les éditions de madame de Sévigné on lit -_Veret_, et c'est ainsi qu'elle a écrit; car dans le vol. XXXII -(département d'Indre-et-Loire, premier arrondissement de Tours), je -trouve une aquarelle du château où coucha madame de Sévigné, faite il y -a cent cinquante ans, et qui porte pour intitulé _Veue du chasteau de -Veret en Touraine, sur la rivière du Cher_ (1689). - - Page 261, ligne 15: «Nous allons à la Seilleraye, etc.»--_Sur les - portraits de madame de Sévigné et de madame de Grignan_. - -Le château de la Seilleraye est situé dans le canton de Carquefou, à -environ sept kilomètres à l'est de ce bourg. Il est à deux kilomètres de -Mauves et du bord septentrional de la Loire, sur le versant d'un coteau -au bas duquel coule un ruisseau qui se jette dans la Loire au-dessous de -Mauves. Sur la carte de Cassini (no 131), ce ruisseau n'est pas nommé; -mais dans le pays on l'appelle _la Seille_, c'est pourquoi il faut -écrire la Seilleraye, comme dans le grand _Dictionnaire de la poste aux -lettres_, 1836, in-folio, p. 660, et dans la dernière carte de la poste -aux chevaux, dressée par les ordres de M. Conte, et non pas _la -Sailleraye_, ainsi qu'il est marqué sur la carte de Cassini. - -Voici ce que madame de Sévigné mande à sa fille au sujet de ce château, -qu'elle n'avait pas vu depuis sa jeunesse, et qui lui parut peu -reconnaissable: «M. d'Harouïs manda de Paris, il y a quatre ans, à un -architecte de Nantes, qu'il le priait de lui bâtir une maison, dont il -lui envoya le dessin, qui est très-beau et très-grand. C'est un grand -corps de logis de trente toises de face, deux ailes, deux pavillons; -mais comme il n'y a pas été trois fois pendant tout cet ouvrage, tout -cela est mal exécuté. Notre abbé est au désespoir, M. d'Harouïs ne fait -qu'en rire.» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24 septembre 1675, t. IV, p. 112, -édit. G.) - -Ce beau domaine a eu le rare privilége d'être transmis à une famille -alliée à celle de d'Harouïs (la famille de Bec-de-Lièvre), par suite du -mariage de Jean-Baptiste de Bec-de-Lièvre avec Louise d'Harouïs en 1649. -Cette famille le possède encore.--L'auteur d'une _Vie de madame de -Sévigné_ très-agréablement écrite, M. le vicomte Walsh, nous a donné des -détails sur les embellissements faits à ce domaine par le propriétaire -actuel: «La Seilleraye couronne bien le coteau; M. de Bec-de-Lièvre a -_désengoncé_ le château des murailles qui fermaient la cour et les -jardins, dessinés par Le Nôtre; une belle grille, à fers de lances -dorés, ferme aujourd'hui la cour; le parc anglais se lie à merveille -avec les anciens jardins.» (_Vie de Sévigné_; par M. le vicomte Walsh, -1842, in-12, p. 355.) M. Monmerqué a fait graver une _Vue du château de -la Silleraye_ (_sic_) pour accompagner l'édition des _Lettres inédites -de madame de Sévigné_; Paris, Blaise, 1827, in-8º. Dans l'avertissement -de ces _Lettres_ (pag. XIII), le savant éditeur dit que M. le marquis de -Bec-de-Lièvre conserve dans ce château un beau portrait de madame de -Sévigné, peint en Diane. M. le vicomte Walsh décrit ainsi ce tableau: - -«Dans ce magnifique portrait de Mignard, donné, dit-on, par madame de -Sévigné à d'Harouïs, Marie de Rabutin-Chantal, _qui venait de se -marier_, est vêtue en Diane chasseresse, selon le goût du temps. Elle a -dansé dans un quadrille devant Louis XIV avec ce costume.» Nous ne -pouvons croire que ce portrait soit celui de madame de Sévigné (Marie de -Rabutin-Chantal). Il est bien vrai que les femmes qui avaient eu -l'honneur de figurer dans les ballets de Louis XIV aimaient à se faire -peindre dans les beaux costumes mythologiques dont elles étaient -revêtues pour le rôle qu'elles remplissaient; mais madame de Sévigné n'a -paru dans les ballets de Louis XIV à aucune époque, et encore moins -_lorsqu'elle venait de se marier_. Marie de Rabutin-Chantal épousa, le 4 -août 1641[904], le marquis de Sévigné; Louis XIV n'avait alors que six -ans, et ne donnait pas de ballets. Madame de Sévigné a été peinte par -Nanteuil, et aussi, je crois, par Lefebvre; mais il n'est pas aussi -certain qu'elle l'ait été par Mignard. Elle parle tant et si souvent du -portrait de madame de Grignan par Mignard, que si elle avait été peinte -aussi par ce maître, nous le saurions. Le portrait de la collection de -tableaux qu'on voit à la Seilleraye n'est donc pas plus, _s'il est de -son temps_, le portrait de Marie de Rabutin-Chantal que celui qu'on a -placé avec une semblable désignation dans la galerie de Versailles. -(Voyez partie I, p. 512 de ces _Mémoires_.) Mais si ce n'est pas le -portrait de Marie de Rabutin-Chantal, c'est peut-être celui de -mademoiselle de Sévigné. Celle-là, par exemple, figura dans les ballets -_costumés_ du roi (voyez 2e partie de ces _Mémoires_, p. 332-341), et a -bien véritablement été peinte par Mignard. - - [904] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires sur madame_ DE - SÉVIGNÉ, 2e édit., 1843, p. 20 et 21. Dans l'édition de 1842, il - y avait, par faute d'impression, _le_ 1er _août_. Un auteur qui a - écrit en 1849 un très-bon opuscule sur l'administration de Louis - XIV nous accuse, d'après cette erreur typographique depuis - longtemps corrigée lorsqu'il écrivait, d'avoir confondu les - fiançailles avec les noces. Il y a, ce nous semble, dans cette - critique, plus que de la rigueur. - -Je crois devoir ajouter ici quelques détails à la longue note que j'ai -écrite _sur différents portraits qu'on a gravés de madame de Sévigné_ -(2e partie de ces _Mémoires_, p. 512). - -Ce qui met hors de doute l'authenticité du portrait peint par Nanteuil -_ad vivum_, et gravé par Édelinck (Nicolas Édelinck, fils de Gérard), ce -sont les lettres où madame de Sévigné parle de son nez carré et de ses -paupières bigarrées[905]. - - [905] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1668 et 27 février 1671), - tome I, pag. 129 et 268, édit. M. - -Indépendamment de la gravure du portrait de madame de Sévigné, finement -exécutée par Jacques Chereau pour l'édition des _Lettres_ de 1734, le -chevalier Perrin en fit faire une autre pour son édition de 1754. Ce -portrait a été peint par Febure ou Lefebvre, le même qui fit celui de -Bussy, reproduit en tête de ses _Mémoires_, édition in-4º, et gravé par -Édelinck. Ce portrait de Lefebvre ressemble plus à celui de Nanteuil -qu'à celui de l'édition de 1734: la coiffure est presque semblable, mais -la tête est penchée; il est vu de trois quarts; les yeux sont plus -grands, la face moins pleine, et il a plus de physionomie. Lefebvre a -fait beaucoup de portraits de personnages illustres; un grand nombre ont -été reproduits par Poilly, Van Schuppen, Balechou, et d'autres. Né en -1736, il mourut à Londres en 1775. Il était l'élève de Charles le Brun; -il ne flattait point les traits, et n'aimait pas à peindre les femmes -avec du fard. C'est peut-être pour cela que madame de Sévigné estimait -peu ses ouvrages. Dans la belle collection d'Odieuvre il y a un portrait -de madame de Grignan par Ferdinand, celui qui a peint Ninon: il est -gravé par Pinssio. Ce portrait, quoique différent de ceux qu'on a faits -depuis, est bien celui de la même femme, et a dû être ressemblant. Il -paraît que M. de Grignan avait donné son portrait, peint par un artiste -provençal, à M. de Coulanges, et qu'il existait du comte un autre -portrait peint par Lefebvre; car madame de Sévigné écrit à sa fille (le -19 février 1672, t. II, p. 392, édit. G.): «Mais que vous dirai-je de -l'aimable portrait que M. de Grignan a donné à M. de Coulanges? Il est -beau et très-ressemblant: celui de Lefebvre est un misérable auprès de -celui-ci. Je fais vœu de ne jamais revenir de Provence que je n'en aie -un pareil, et un autre de vous: il n'y a point de dépense qui me soit si -agréable.» - -Madame de Sévigné, avec toute raison, préféra Mignard au peintre -provençal, et elle profita du séjour de madame de Grignan à Paris pour -faire exécuter pour elle, dans les premiers mois de l'année 1675, le -portrait de sa fille. Il obtint bientôt une certaine célébrité. -(SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 et 9 septembre, t. III, p. 452 et 460.) Dans sa -lettre du 19 août 1675 (t. III, p. 411, édit. M., et t. IV, p. 35, édit. -G.), elle dit à madame de Grignan: «Votre portrait a servi à la -conversation; il devient chef-d'œuvre à vue d'œil; je crois que c'est -parce que Mignard n'en veut plus faire.» Mignard avait, il est vrai, -soixante-cinq ans lorsqu'il peignit madame de Grignan; mais aucun -peintre n'a prolongé plus longtemps sa carrière d'artiste. Né en 1610, -il mourut en 1695. Ses derniers portraits furent ceux de la famille -royale d'Angleterre, qu'il exécuta à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. -Un peu auparavant il fit celui de madame de Maintenon, le plus célèbre -de tous, et peignit Louis XIV pour la dixième fois. - -Je possède un grand tableau de Mignard provenant de la vente de M. -Quentin Craufurd, connu par la belle collection de portraits qu'il avait -réunis, et par le soin qu'il s'était donné pour s'assurer de -l'exactitude des désignations qu'il leur donnait. Cette toile est -décrite sous le no 162, page 47 du catalogue, comme représentant madame -de Thianges et le duc du Maine, son neveu. Il n'en est rien: elle -renferme les portraits de madame de Seignelay et de ses deux fils, -peints un an après la mort du ministre Seignelay. Ce tableau, -parfaitement bien décrit dans la _Vie de Mignard_ (page 148 de l'édit. -de Paris, 1730, et p. 123 de l'édit. d'Amst., 1731), est signé _Mignard_ -et daté de 1691: Mignard avait donc quatre-vingt-un ans lorsqu'il fit le -portrait de Catherine-Thérèse de Matignon, femme de Seignelay, laquelle -se remaria, le 22 février 1696, au comte de Marsan. Mignard résida -vingt-deux ans à Rome, et ne vint se fixer à Paris qu'en 1660; par -conséquent il n'a pu peindre Marie de Rabutin-Chantal peu après son -mariage. - -En faisant connaître le portrait le plus authentique et le plus certain -de la marquise de Sévigné, gravé par Édelinck fils, d'après Nanteuil, -j'ai oublié de dire que le premier pastel de Nanteuil existe, très-bien -conservé: nous l'avons vu chez M. le comte de Laubespin de Tracy, auquel -il appartient. De la collection de M. Traullé il a passé dans les mains -de madame Bredt, qui l'a donné à madame de Laubespin. - -J'ai parlé du portrait de Ninon par Ferdinand. Il a été très-bien gravé -par Thomas Wastley en 1757, aux frais de Walpole, comte de Sandwich, -d'après le tableau original donné par Ninon de Lenclos à la comtesse de -Sandwich, son amie. Ferdinand peignit aussi madame de Maintenon avant -que Mignard fît d'elle le beau portrait si admirablement gravé par -Ficquet. - -«Madame de Maintenon, dit madame du Pérou (_Mémoires de madame de -Maintenon recueillis par les dames de Saint-Cyr_; Paris, Olivier -Fulgence, 1846, in-12, p. 261, chap. XVII), se rendit à nos instances, -et souffrit que Ferdinand, assez habile peintre pour la ressemblance, la -tirât. Il fit un portrait où elle est représentée dans tout son air -naturel, avec mademoiselle d'Aubigné sa nièce, qui était un enfant, et -qui depuis a été la duchesse de Noailles; elle n'avait alors que trois -ou quatre ans, et était aussi jolie et aussi aimable que le peintre l'a -représentée: c'est le portrait qui est dans la salle de la Communauté, à -côté de la cheminée. Il résulte du récit de madame du Pérou que ce -portrait fut fait après le 19 mai 1689, époque de l'élection de -mademoiselle de Loubert. Je ne connais aucune gravure de ce tableau, et -j'ignore s'il existe encore. Mais quand Horace Walpole visita Saint-Cyr, -il vit le portrait de madame de Maintenon dans presque toutes les -chambres. Celui de Mignard a été souvent copié, dit-on, par lui-même -avec des variations. Je possède une de ces copies qui était à Saint-Cyr, -et que j'ai achetée à la vente de M. Craufurd. Elle est semblable, à la -couleur du manteau près, à celle qu'on voit dans la galerie de -Versailles. Ferdinand a aussi peint le duc de Montausier. Ce portrait a -été gravé par Lenfant, in-fol., en 1757. - - Page 267, lignes 2 à 4: La partie inédite de ses Mémoires... offre - un exemple d'une aussi forte distraction. - -Ainsi, dans le manuscrit autographe de la _Suite des Mémoires de Bussy_, -après la transcription de la lettre que Bussy écrivit à madame de -Sévigné le 19 octobre 1675, on lit au verso de la page 154: «Huit jours -après que j'eus écrit cette lettre, j'en reçus cette réponse.» - -Vient ensuite la transcription d'une lettre de madame de Sévigné sous la -date du 27 octobre 1675, qui est la même que celle du 20 décembre 1675 -dans l'édit. de Gault de S.-G., sauf le commencement, qui diffère du -manuscrit et des éditions imprimées. Les lignes qui précèdent cette -lettre assurent l'exactitude de sa date, qui est d'ailleurs confirmée, -par tout ce qu'elle contient, comme répondant à celle du 19 octobre. -Elle devrait être, suivant nous, placée immédiatement après cette -lettre; mais, par une étrange méprise, la lettre de madame de Sévigné, -du 27 octobre, est datée de Paris, et commence ainsi: «J'arrivai hier -ici, et on me vient d'apporter votre lettre du 19 de ce mois. Je partis -de Bretagne trois jours après que je vous écrivis.» A moins de -substituer dans la date Vitré à Paris, et _Rochers_ à _Bretagne_, il est -impossible de concilier ce commencement avec la date de 1675 et avec -tout le reste de la lettre. - -Cependant tous les faits qui résultent de la correspondance de madame de -Sévigné en Bretagne avec Bussy en Bourgogne, se trouvent confirmés dans -une lettre de cette dame (20 octobre 1675), par laquelle elle envoie à -son cousin sa procuration pour le mariage de sa nièce. Le ms. ne fait -pas mention de cette lettre; mais à la suite de celle du 27 octobre, -Bussy écrit: - -«Trois jours après que j'ai reçu cette lettre, je fis cette réponse;» et -cette réponse est en effet datée de Chaseu le 30 octobre. - -Cette lettre, dans ce qu'elle a de plus essentiel à partir de la ligne -«Quand je vous ai mandé, etc.,» est la même que celle qui, dans diverses -éditions, est datée de Bussy le 9 janvier 1676. Il y a encore ici -divergence non-seulement dans les dates, mais dans le commencement des -deux lettres: celle du ms. commence, comme l'autre, par la même -impossibilité, en s'exprimant ainsi: - -«Je suis fort aise, madame, que nous soyons à Paris: nous y gagnerons -tous deux.» Puis elle répond à la précédente sur la fièvre du roi. - -Rien de tout cela dans la lettre imprimée, qui commence ainsi: «Je reçus -avant-hier votre lettre du 20 décembre, qui est une réponse à une lettre -que je vous écrivis le 19 octobre. Vous devez avoir reçu depuis ce -temps-là deux lettres de moi, sans compter celle que je viens de vous -écrire, avec une lettre pour madame de Grignan.» On a vu que cette -lettre du 20 décembre était précisément celle du 27 octobre du ms., et -l'explication paraît une interpolation du copiste-éditeur ajoutée à la -lettre de Bussy. Mais si le ms. de la _Suite des Mémoires_ est -autographe, l'étrange confusion qui fait supposer madame de Sévigné à -Paris est de Bussy lui-même, qui, ayant devant les yeux plusieurs -lettres de sa cousine sous la même date, et sans désignation d'année, -aura été distrait en les transcrivant. - -Ces distractions de Bussy, quand il fit la _Suite des Mémoires_, -démontrent que c'est également lui qui a transposé à une date fausse la -lettre que madame de Sévigné a écrite sur la naissance de son fils. - - Page 267, lignes 12 à 15: Des fragments des Mémoires autographes - d'Ormesson... constatent que madame de Sévigné accoucha, à Paris, - de sa fille le 10 octobre 1646. - -La fin de la lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan, en date du -28 août 1680 (t. VI, p. 436 de l'édit. de Monmerqué), ne prouve pas, -comme le dit cet éditeur dans sa note, que madame de Grignan fût née aux -Rochers. Elle signifie seulement que madame de Sévigné envoya à Paris, à -madame de la Fayette ou à madame de Coulanges, une lettre de sa fille, -qu'elle a trouvée très-amusante et bien écrite; et que la réputation de -madame de Grignan, si bien établie comme femme d'esprit à Paris (dans -son air natal), était faite aussi dans les parties les plus reculées de -la France (la Bretagne): «Vos lettres nous ont servi d'un grand -amusement: nous remettons votre nom dans son air natal. Croyez, ma -fille, qu'il est célébré partout où je suis; il vole, il vole jusqu'au -bout du monde, puisqu'il est en ce pays.» - - Page 271, ligne dern., et 272, ligne 1: Le père du Chastellet - s'illustra dans les lettres. - -Paul Hay du Chastellet mourut en 1636. Il rédigea les premiers statuts -de l'Académie française (réglem. du 27 mars 1634), prononça le premier -discours dans le sein de cette Académie, dont le sujet était sur -_l'éloquence française_. Il écrivit des satires en vers français et en -vers latins, et eut le courage de braver le despotisme de Richelieu, en -défendant le maréchal de Marillac. - - -CHAPITRE XIII. - - Page 292, ligne 16; Elle (_la princesse de Tarente_) lui fit sur - elle-même d'étranges confidences. - -Madame de Grignan s'imaginait que la princesse de Tarente, après quatre -ans de veuvage, était encore plongée dans la douleur du souvenir de la -perte de son mari. Madame de Sévigné lui répond: - -«Je ne sais quelle idée vous avez de la princesse; elle n'est rien moins -qu'_Artémise_; elle a le cœur comme de cire, et s'en vante, disant -plaisamment qu'elle a le cœur ridicule. Cela tombe sur le général, mais -le monde en fait des applications particulières. J'espère que je mettrai -des bornes à cette ridiculité par tous les discours que je fais, comme -une innocente, de l'horreur qu'il faut avoir pour les femmes qui -poussent cette tendresse un peu trop loin, et du mépris que cela leur -attire. Je dis des merveilles, et l'on m'écoute, et l'on m'approuve tout -autant que l'on peut. Je me crois obligée, en conscience, à lui parler -sur ce ton-là, et je veux avoir l'honneur de la redresser.» - - Page 293, ligne 10: Il faut cependant en excepter le roi, qu'elle - aimait plus... qu'il ne fallait pour son repos. - -Madame de Sévigné écrit à sa fille: «La princesse de Tarente n'attribue -l'agitation de sa nièce qu'à l'ignorance de son état; elle dit que c'est -une _fièvre violente_, et qu'elle s'y connaît. Voulez-vous que je -dispute contre elle?» - -Il n'est pas exact de dire que ces derniers mots prouvent que madame de -Sévigné ne croyait pas à la passion de la duchesse d'Orléans pour le -roi. Et il en serait ainsi, que le témoignage de la princesse de Tarente -deviendrait autrement décisif sur cet objet que celui de madame de -Sévigné. Cela explique parfaitement bien la haine de la duchesse pour -madame de Montespan et pour madame de Maintenon. - - Page 296, lig. 5 de la note 652: Cette famille subsiste encore. - -Un duc de Tarente, candidat du gouvernement, a été nommé membre du corps -législatif dans la deuxième circonscription du département du Loiret, en -mars 1852. - - Page 306, ligne 8: Les éloges qu'elle donne au grand historien du - peuple juif. - -Dans la biographie de Josèphe (Flavien), on n'indique pas de plus -ancienne édition de la traduction de cet auteur que celle de 1681, in-8º -et in-12. Les lettres de madame de Sévigné prouvent qu'il y en a -d'antérieures en date; mais je n'ai pu en trouver encore la mention dans -aucune notice. - - -CHAPITRE XIV. - - Page 318, lignes 7 à 9: «Je n'eusse jamais cru que d'Olonne eût été - propre à se soucier de son nom et de sa famille.» - -La lettre de madame de Sévigné, du 5 janvier 1676, rectifie une erreur -de la _Gazette de Hollande_: elle nous apprend que mademoiselle de -Noirmoutier était aussi de la maison de la Trémouille, et qu'après son -mariage elle s'appellera madame de Royan. La citation de Feuquières -renvoie à une lettre de madame de Saint-Chamand à madame de Feuquières, -qui annonce (le 17 janvier 1676) que la comtesse d'Olonne était à -Baréges, parce qu'elle avait fait une chute de voiture et avait eu le -bras cassé. - - Page 329, ligne 21: Quoique l'assemblée ait voté, sous l'influence - de la terreur exercée par le duc de Chaulnes, etc. - -Le procès-verbal de la tenue des états en l'endroit cité (p. 379 verso), -sous la date du 12 décembre 1675, porte: «M. de Chaulnes est entré aux -états, pour leur dire de la part du roi de faire les fonds, etc.» - - Page 330, ligne 7: Presque en même temps que se terminait à Dinan - la tenue des états de Bretagne. - -La tenue de l'assemblée des états de Bretagne commença à Dinan le 9 -novembre 1675, et se termina le 15 décembre; l'assemblée des communautés -de Provence ouvrit ses séances à Lambesc le 23 octobre, et les termina -le 20 décembre 1675. - - Page 338, lignes 2 et 3: Madame de Sévigné allait quelquefois dîner - au château d'Argentré. - -Malheureusement les lettres de madame de Sévigné qui constatent ce fait -nous apprennent que, malgré son intimité avec les habitants de ce -château et ses railleries fréquentes sur les sottises de mademoiselle du -Plessis, elle s'égayait par trop aussi sur les ridicules provinciaux de -toute la famille. M. Corbière, qui, au milieu de ses travaux -ministériels, ne pouvait s'empêcher de causer longuement de littérature, -m'a dit qu'on savait en Bretagne qu'avant la publication des lettres de -madame de Sévigné, sa mémoire était en vénération parmi les descendants -des du Plessis: le portrait de cette illustre amie se trouvait dans -toutes les chambres du château, comme celui d'une parente vénérée qu'on -a perdue. Mais quand les lettres eurent paru, la famille d'Argentré, -cruellement détrompée, fit remettre au grenier les images de la dame des -Rochers; et sa mémoire y fut en exécration parmi les personnes qui -auraient recherché son estime, si elles avaient vécu de son temps. Cet -exemple vient à l'appui des sages instructions de madame de Maintenon -pour ses élèves de Saint-Cyr, sur le danger d'écrire des lettres. Afin -de mieux concevoir l'effet que dut produire au château d'Argentré la -lecture de la correspondance de madame de Sévigné, il faut citer le -passage de sa lettre à madame de Grignan, en date du 5 janvier 1676: - -«Au reste, mademoiselle du Plessis s'en meurt; toute morte de jalousie, -elle s'enquiert de tous nos gens comme je la traite. Il n'y en a pas un -qui ne se divertisse à lui donner des coups de poignard: l'un lui dit -que je l'aime autant que vous; l'autre, que je la fais coucher avec moi, -ce qui serait assurément la plus grande marque de ma tendresse; l'autre, -que je la mène à Paris, que je la baise, que j'en suis folle; que mon -oncle l'abbé lui donne dix mille francs; que si elle avait seulement -vingt mille écus, je la ferais épouser à mon fils. Enfin, ce sont de -telles folies, et si bien répandues dans le petit domestique, que nous -sommes contraints d'en rire très-souvent, à cause des contes perpétuels -qu'ils nous font. La pauvre fille ne résiste pas à tout cela. Mais ce -qui nous a paru très-plaisant, c'est que vous la connaissiez encore si -bien, et qu'il soit vrai, comme vous le dites, qu'elle n'ait plus de -fièvre quarte dès que j'arrive; par conséquent elle la joue; mais je -suis assurée que nous la lui redonnons _véritable_ tout au moins. Cette -famille est bien destinée à nous réjouir. Ne vous ai-je pas conté comme -feu son père nous a fait pâmer de rire six semaines de suite? Mon fils -commence à comprendre que ce voisinage est la plus grande beauté des -Rochers.» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 295, édit. G.) - - Page 345, ligne 15: D'anciennes dettes contractées envers la - famille de Mirepoix. - -L'inventaire des archives de la maison de Grignan démontre que le -chevalier Perrin, s'il a été bien informé, entend, dans sa note, parler -de la première femme du comte de Grignan. Il s'agissait d'une -réclamation du sieur Jabach pour une somme de 4,000 liv. qui lui était -due comme complément d'une obligation faite à son profit par M. le comte -de Grignan et feu son épouse. Cette affaire ne fut terminée que le 31 -mars 1677, au moyen d'une constitution de 250 liv. de rentes, par M. le -comte et madame la comtesse de Grignan, au profit de mademoiselle de -Grignan, fille de madame de Grignan-Rambouillet. Après cette -constitution, le sieur Jabach donna quittance. (_Catalogue des archives -de la maison de Grignan_, p. 33.--Les pièces les plus importantes ont -été achetées par la Bibl. nat., où elles sont conservées.) - - Page 346, ligne 10: Puis marquis de Vins. - -L'abbé de Vins, dont il est fait mention dans la lettre du 11 mars 1671 -(t. I, p. 365, édit. G.), et qui était venu trouver madame de Sévigné -pour lui donner des nouvelles de madame de Grignan, était probablement -le frère cadet du marquis de Vins. - -Dans une lettre de M. de Pomponne au marquis Isaac de Feuquières, -ambassadeur en Suède, datée de Paris le 29 avril 1674, on lit: - -«...La grande affaire que nous avons faite a été de marier ma sœur (sa -belle-sœur) à M. le marquis de Vins, qui est un homme de qualité de -Provence, seul et unique héritier de sa maison, ayant un père et une -mère, toutes dettes payées.» (_Lettres de_ FEUQUIÈRES, t. II, p. 429.) - - Page 355, lignes 1 et 2: Sans inspirer à l'une et à l'autre ni - estime ni confiance. - -Dans la lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles (mars -1700), on lit: «Madame de Saint-Géran m'a demandé une audience, en -m'assurant qu'elle voulait être dévote, et très-dévote. Elle a voulu me -persuader de la faire aller à Marly. Je lui ai parlé avec une grande -franchise sur sa mauvaise conduite. Je l'ai renvoyée à madame la -maréchale de Noailles, pour juger si pour se détacher du monde il faut -aller à Marly. Que de conversions fausses! Le péché vaut encore mieux -que l'hypocrisie.» (_Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. IV, p. 191.) - - Page 355, lignes dernières: Elle (_madame de Saint-Géran_) n'eut - qu'une fille, dont elle accoucha après vingt et un ans de mariage. - -Dans l'ignorance où elles étaient de ce fait, les personnes qui ont à -Saint-Cyr composé ou falsifié nombre de lettres de madame de Maintenon -lui font dire dans une de celles adressées à madame de Saint-Géran: -«Votre fils est très-joli.» Et plus loin; «La _du Fresnoy_ est -délaissée. Elle a recours à moi... Nous nous sommes embrassées. Je lui -rendrai service.» (Mai 1679, p. 133, édit. de Dresde, 1753, in-12.) -Combien madame de Maintenon eût eu pitié de celles qui croyaient servir -sa mémoire en lui prêtant de tels sentiments, un tel langage, à l'époque -même où elle faisait tous ses efforts pour ramener le roi à la -soumission religieuse! - - -CHAPITRE XV. - - Page 356, lignes dernières: Madame de Sévigné se plaint fréquemment - à sa fille du grand nombre de lettres qu'elle recevait, etc. - -Nous avons remarqué dans la troisième partie de ces _Mémoires_, chapitre -VI, p. 108, que la réputation de madame de Sévigné dans le genre -épistolaire, bien établie à la cour et parmi le grand monde, devint -populaire aussitôt après la publication des _Mémoires de Bussy_ en 1694; -nous avons cité les vers latins de l'Épître sur la manière l'écrire des -lettres, par le jésuite Montaigu. Cette épître, qui fut publiée en -1713, reparut encore en 1749 dans le recueil intitulé _Poëmata -didascaloïca_; Parisiis, le Mercier, 1749, 3 vol. in-12.--Le passage sur -Sévigné se trouve t. I, p. 314; et pour qu'on ne commît aucune méprise -sur la personne, au mot _Sevinia_ on a ajouté cette note, qui n'était -pas dans l'édition première: «Marie de Rabutin, marquise de Sévigné.» - - Page 366, lignes 1 à 3: Les deux sœurs étaient également l'objet - des railleries de madame de Grignan pour leur vanité. - -Il paraît que cela était assez fondé, et que madame de Grignan n'était -pas la seule qui raillât madame de Coulanges sur sa vanité. Madame de -Maintenon écrivant à son frère (28 février 1678, t. I, p. 154, Amst., -1756), afin de lui recommander l'économie, lui dit: «Je ne suis pas plus -avare que vous; mais j'aurais 50,000 livres de rente, que je n'aurais -pas le train de grande dame, ni un lit galonné d'or, comme madame de la -Fayette; ni un valet de chambre, comme madame de Coulanges. Le plaisir -qu'elles en ont vaut-il les railleries qu'elles en essuient? M. le -chancelier son oncle (c'est-à-dire le Tellier, oncle de madame de -Coulanges) est plein de modération, et le roi l'estime.» - - -FIN. - - - - - TABLE SOMMAIRE - DES CHAPITRES DE CE VOLUME. - - - CHAPITRE PREMIER.--1673. - - Pages - - Madame de Sévigné quitte la Provence.--Elle écrit de Montélimar.--Elle - arrive à Bourbilly.--Conduite du comte de Bussy.--Détails sur la - comtesse de Fiesque.--La cour de Monsieur et la cour de - Condé.--Arrivée à Paris de madame de Sévigné. 1 - - - CHAPITRE II.--1673-1674. - - Visites que reçoit madame de Sévigné.--Pour la voir, son fils - quitte deux fois l'armée.--Mort du marquis de Maillane.--Louis - XIV se prépare à conquérir la Franche-Comté.--Il charge - l'évêque de Marseille d'une négociation auprès de la - duchesse de Toscane. 18 - - - CHAPITRE III.--1673-1674. - - Détails sur la principauté d'Orange et sur ceux qui la - possédèrent.--Le comte de Grignan s'empare de la citadelle - d'Orange et la fait démolir.--Lutte entre l'évêque de Marseille - et Grignan.--Ouverture des états de Bretagne. 36 - - - CHAPITRE IV.--1673-1674. - - Madame de Sévigné retrouve Bussy à Paris.--Origine de la liaison de - la marquise de Martel avec madame de Sévigné.--Bussy demande une - nouvelle prolongation de séjour.--La duchesse de Longueville - intercède pour lui auprès de Condé, mais inutilement.--Bussy reste - caché dans Paris.--Louis XIV fait venir la reine à Dijon.--La - guerre de Franche-Comté s'achève. 60 - - - CHAPITRE V.--1674. - - Portrait de Louis XIV.--Détails sur la reine.--Madame de - Montespan donne des bals d'enfants.--Amours de Louis XIV - et de la Vallière.--Elle est faite duchesse.--Triomphe de - madame de Montespan.--Madame de la Vallière entre aux - Carmélites.--Sa prise d'habit et ses vœux.--Grâce que lui - accorde le roi.--Pourquoi il s'abstint de l'aller voir. 81 - - - CHAPITRE VI.--1674-1675. - - Le parti religieux et le parti mondain se disputent l'influence sur - Louis XIV.--Réforme dans la maison de la reine.--Madame de Sévigné - visite Port-Royal des Champs.--Mort du grand Condé.--Colbert est - chargé de la réorganisation des spectacles de Paris.--L'Opéra - devient le spectacle dominant.--Sociétés de Paris à cette époque. 112 - - - CHAPITRE VII.--1674-1675. - - Arrivée à Paris de M. et madame de Grignan.--Madame de - Grignan demeure quinze mois avec sa mère.--Ouverture - de l'assemblée des communautés de Provence.--Correspondance - de Bussy et de madame de Sévigné.--Détails sur les - deux femmes et les enfants de Bussy. 137 - - - CHAPITRE VIII.--1675. - - Madame de Grignan retourne en Provence.--Retz va en Lorraine, - et donne sa démission du cardinalat.--Son portrait, - par la Rochefoucauld.--Douleur de madame de Sévigné en - se séparant de Retz.--Elle quitte Paris pour aller en Bretagne. 160 - - - CHAPITRE IX.--1674-1675. - - Succès de Louis XIV en Franche-Comté et en Roussillon.--Bataille - de Senef.--Révoltes en Bretagne et en Guienne.--Le - duc de Chaulnes sévit contre les Bretons.--Les états - de Bretagne s'assemblent à Dinan.--Remontrances adressées - au roi.--D'Harouïs, trésorier des états, est condamné à une - prison perpétuelle. 173 - - - CHAPITRE X.--1675-1676. - - L'opinion publique se déclare contre madame de Montespan.--Un - prêtre lui refuse l'absolution.--Bossuet et Bourdaloue - conseillent au roi et à madame de Montespan de se séparer.--Ils - le promettent.--Madame de Montespan construit Clagny.--Le - roi ordonne qu'elle soit réintégrée à Versailles, mais - avec l'intention de ne plus avoir commerce avec elle.--Madame - de Montespan parvient à le faire changer de résolution.--La - cour reprend sa splendeur et ses plaisirs. 189 - - - CHAPITRE XI.--1675-1676. - - Espoir du parti pieux dans l'influence de madame de Maintenon. - --Nécessité de jeter un coup d'œil rétrospectif sur la vie de - cette dame.--Le roi lui confie l'éducation de ses enfants - issus de madame de Montespan.--Elle devient marquise de - Maintenon.--Obtient de correspondre directement avec le - roi.--Durée du règne de madame de Montespan. 209 - - - CHAPITRE XII.--1675-1676. - - Turenne est tué.--Création de nouveaux maréchaux.--La - révolte continue à Rennes.--Madame de Sévigné arrive à - Nantes.--Souvenirs que ce voyage lui rappelle.--Faits importants - relatifs à sa jeunesse, rectifiés.--Date de la naissance - de ses enfants, etc.--Détails fournis par les Mémoires - de d'Ormesson sur madame de Sévigné et sur les événements. 246 - - - CHAPITRE XIII.--1676. - - Liaison de madame de Sévigné avec la princesse de Tarente.--Nouvelles - du Danemark et de la cour de France, données - par cette princesse à madame de Sévigné durant son séjour - aux Rochers.--Détails sur Griffenfeld.--Mariage de la princesse - de la Trémouille.--Caractère de MADAME, seconde - femme du duc d'Orléans.--Détails sur le prince et la princesse - de Tarente.--Madame de Sévigné passe l'hiver aux - Rochers. 283 - - - CHAPITRE XIV.--1675-1676. - - Malheurs de la Bretagne.--Forbin marche sur cette province - avec six mille hommes.--Exil du parlement.--M. de Chaulnes est - insulté.--Tenue des états de Provence.--Détails sur les affaires - de Bretagne et sur celles des provinces.--Correspondance de - madame de Sévigné avec ses amis de Paris.--Ses liaisons avec - différentes personnes. 314 - - - CHAPITRE XV.--1675-1680. - - Plaintes de madame de Sévigné sur le grand nombre de lettres - qu'elle est obligée d'écrire.--Soins et attentions que lui - prodigue son fils.--Volages amours de celui-ci.--Nouveaux - travaux qu'entreprend aux Rochers madame de Sévigné.--Elle - y tombe dangereusement malade.--Sévigné vient à Paris pour - vendre sa charge de guidon.--Madame de Sévigné quitte les - Rochers.--Elle s'arrête à Malicorne, où on lui lit l'oraison - funèbre de Turenne par Fléchier.--Elle arrive à Paris. 356 - - -FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. - - - - -TABLE SOMMAIRE - -DES - -MATIÈRES PRINCIPALES DES NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS CONTENUS DANS CE -VOLUME. - - - Pages - - Sur les madrigaux de Montreuil pour madame de Sévigné 393 - - Sur le voyage clandestin de l'évêque de Valence à Paris 393 - - Sur deux petits poëmes de Marigny 395 - - Sur _Forléans_, _Bourbilly_ et _Époisses_ 397 - - Sur le château d'Époisses 398 - - Sur madame de la Morésan 403 - - Sur les éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ 404 - - Sur doña Felippe-Maria-Térésa Abarca 406 - - Sur la lettre de la sœur Magdeleine du Saint-Esprit 409 - - Sur la terre du Mesnil Saint-Denis 411 - - Sur l'opéra en France 413 - - Sur une grossesse de madame de Grignan 415 - - Vers de Benserade sur le marquis de Saucourt 418 - - Jugement de M. de la Rivière sur les lettres de madame de Grignan 420 - - Sur la _Relation de ce qui s'est passé en Catalogne_ 421 - - Sur des lettres de Louis XIV à Colbert, relatives à madame de - Montespan 422 - - Sur M. de Condom 425 - - Sur la perruque de Louis XIV 426 - - Sur une lettre et des fragments de lettres attribués à madame - de Maintenon 429 - - Sur des bruits de cour relatifs à madame de Montespan 433 - - Passages extraits des _Conversations de madame de Maintenon_ 433 - - Sur le vague qui règne dans l'histoire de madame d'Aubigné et - dans celle des premières années de sa fille 437 - - Sur un dialogue de madame de Maintenon pour ses élèves de - Saint-Cyr 439 - - Épigramme du chevalier de Méré 439 - - Sur l'auteur de la _Mazarinade_ 443 - - Sur les _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans_ 443 - - Sur Gui Patin 449 - - Sur le château de la Seilleraye, et sur les portraits de madame de - Sévigné et de sa fille 451 - - Sur madame de Sévigné et la famille du Plessis 460 - - -FIN DE LA TABLE DES NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écri -s de Marie de Rabutin-Chantal, Volume , by Charles Athanase Walckenaer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE DE RABUTIN-CHANTAL *** - -***** This file should be named 52428-0.txt or 52428-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/4/2/52428/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - 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