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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de
-Marie de Rabutin-Chantal, Volume 5 of 6, by Charles Athanase Walckenaer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Volume 5 of 6
-
-Author: Charles Athanase Walckenaer
-
-Release Date: June 28, 2016 [EBook #52428]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE DE RABUTIN-CHANTAL ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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- MÉMOIRES
-
- SUR MADAME
-
- DE SÉVIGNÉ.
-
-
- CINQUIÈME PARTIE.
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-
-TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-
- MÉMOIRES
-
- TOUCHANT
-
- LA VIE ET LES ÉCRITS
-
- DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
-
- DAME DE BOURBILLY
-
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
-
- DURANT LA SECONDE CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ PAR LOUIS XIV
- ET LA PREMIÈRE COALITION DES PUISSANCES CONTRE LA FRANCE,
-
- SUIVIS
-
- De Notes et d'Éclaircissements,
-
- PAR
-
- M. LE BARON WALCKENAER.
-
- QUATRIÈME ÉDITION,
-
- REVUE ET CORRIGÉE.
-
-
- PARIS,
-
- LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie,
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,
-
- RUE JACOB, 56.
-
-
- 1875
-
-
-
-
- MÉMOIRES
- TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
- DE
- MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
- DAME DE BOURBILLY
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-1673
-
- Madame de Sévigné quitte la Provence et retourne à Paris.--Mauvais
- état des routes.--Craintes de madame de Sévigné pour sa
- fille.--Avantage qu'elle retire de son voyage en Provence pour son
- commerce épistolaire.--Elle écrit de Montélimar.--Elle voit à
- Valence l'évêque, M. de Cosnac, et Montreuil.--Détails sur
- ceux-ci.--Marie-Adhémar.--Les filles de Sainte-Marie.--Madame de
- Sévigné arrive à Lyon.--Loge chez Châteauneuf.--Voit
- l'archevêque.--Elle part avec M. et madame de Rochebonne.--Madame
- de Sévigné écrit de Châlon-sur-Saône.--Recommande à sa fille deux
- ouvrages de Marigny.--Arrive à Bourbilly.--Ses souvenirs dans ce
- lieu.--Du voyage qu'elle fit en 1664.--Conduite de Bussy.--Il est à
- Paris.--Le comte et la comtesse de Guitaud sont à Époisses.--Madame
- de Sévigné ne peut réconcilier Guitaud avec Bussy.--Elle est venue
- à Bourbilly pour le règlement de ses affaires.--Le comte et la
- comtesse de Guitaud et la comtesse de Fiesque viennent voir madame
- de Sévigné.--Détails sur la comtesse de Fiesque--Deux petites cours
- auprès de celle du roi.--Cour de Monsieur; cour de
- Condé.--Nouvelles sur ces deux cours données à madame de
- Sévigné.--L'Espagne déclare la guerre à la France.--Détails sur la
- comtesse de Marci et mademoiselle de Grancey.--Leur
- influence.--Madame de Sévigné va passer un jour à Époisses.--Elle
- écrit de Moret.--Arrive à Paris.
-
-
-Le séjour de madame de Sévigné en Provence avait duré quatorze mois. Ce
-temps fut pour elle marqué par des jouissances de tous les jours et de
-tous les moments. Objet des constantes sollicitudes de madame de
-Grignan, elle avait promptement contracté l'habitude de la voir, de lui
-parler, de l'écouter, d'être sans cesse occupée d'elle. Ce n'était donc
-pas sans des déchirements de cœur qu'elle s'arrachait forcément aux
-douceurs de ce genre de vie. Diverses causes contribuaient à rendre
-cette nécessité plus cruelle. En même temps que, parcourant la route de
-Montélimar, elle s'éloignait de sa fille, sa fille s'éloignait d'elle,
-et prenait le chemin de Salons pour se rendre chez l'archevêque d'Arles.
-Quoique ce court trajet accrût imperceptiblement la distance qui devait
-toutes deux les séparer, néanmoins il ajoutait encore au trouble violent
-que cette séparation avait produit dans l'âme de madame de Sévigné. Elle
-avait espéré ramener sa fille avec elle; mais de puissants motifs s'y
-opposaient. L'assemblée des communautés de Provence devait avoir lieu en
-décembre, et ne pouvait se terminer qu'au milieu de janvier. Madame de
-Grignan se trouvait par là forcée de différer de trois mois le voyage
-qu'elle avait promis de faire à Paris[1]. Obligée de se rendre à de si
-bonnes raisons, madame de Sévigné trouvait dans la promesse même que sa
-fille lui avait faite un sujet de peine et d'inquiétude. La route de
-Montélimar à Lyon, qu'elle parcourait, était horriblement abîmée et
-dans plusieurs endroits entièrement défoncée. Ce n'était pas sans effroi
-qu'elle songeait que dans trois mois sa fille, au milieu de l'hiver,
-aurait, pour venir la rejoindre, à parcourir cette même route, devenue
-plus dangereuse encore par des dégradations successives. Ses lettres
-nous montrent avec quelle scrupuleuse attention elle observait l'état
-des chemins et quel soin elle mettait à indiquer à madame de Grignan les
-parties détériorées où, selon elle, on devait descendre de voiture et se
-faire porter en litière, «sous peine de la vie[2].»
-
- [1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 octobre 1673), t. III, p. 176, édit. de
- Gault de Saint-Germain; t. III, p. 101, édition de Monmerqué.
-
- [2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 octobre 1673), t. III, p. 181,
- édit. G.;--_Ibid._, t. III, p. 103 et 105, édit. M.
-
-Entre deux personnes qui s'aiment il y a dans les entretiens familiers
-et confidentiels un échange sympathique de sentiments et d'idées qui ne
-peut être suppléé par la correspondance la plus assidue. La voix, le
-geste, les yeux, les traits du visage manifestent nos sensations, nos
-désirs, nos inclinations, notre trouble, nos espérances, les subites
-inspirations de notre esprit, les éclairs capricieux de notre
-imagination mieux que ne peuvent le faire les mots les mieux arrangés,
-les plus expressifs, tracés sur un froid papier. C'est ce que madame de
-Sévigné ressentait amèrement lorsque de Montélimar elle écrivait:
-«Hélas! nous revoilà dans les lettres.» Et cependant le temps qu'elle
-avait passé en Provence, au milieu de la famille des Grignan, lui
-donnait, pour sa correspondance, plus de moyens de remédier aux
-inconvénients de l'absence. Elle pouvait désormais apprécier les
-changements que le temps, une nouvelle situation avaient opérés dans
-l'esprit, les opinions, les goûts et les habitudes de madame de
-Grignan. Elle connaissait le monde avec lequel vivait sa fille, ses
-occupations de chaque jour, la distribution de ses heures, les qualités
-et les défauts de ceux qui étaient placés sous sa dépendance, les causes
-de ses tracas domestiques, toutes les misères, toutes les nuances si
-variables de l'existence, tous ces riens qu'on méprise et que pourtant
-on ressent si vivement, qu'on redoute ou qu'on dédaigne d'écrire, mais
-qu'à tout moment on voudrait confier à ceux qui s'intéressent à notre
-bonheur. Madame de Sévigné savait et prévoyait toutes les tribulations
-auxquelles sa fille était exposée; elle pouvait donc se faire comprendre
-d'elle à demi-mot, deviner ses désirs et pénétrer plus avant dans les
-replis de son cœur. Il lui devenait plus facile de lui être agréable
-par ses lettres, écrites avec plus de confiance, de facilité et
-d'abandon. Aussi lui dit-elle peu de jours après l'avoir quittée: «Je
-suis toute pétrie des Grignan, je tiens partout... Hélas! ma fille, j'ai
-apporté toute la Provence et toutes vos affaires avec moi[3]. Je vous
-vois, je vous suis pas à pas; je vois entrer, je vois sortir; je vois
-quelques-unes de vos pensées[4].» Et le temps ne faisait qu'ajouter
-encore à l'effet des souvenirs de son séjour à Grignan; mais après elle
-y revient. «Il est vrai, dit-elle, que le voyage de Provence m'a plus
-attachée à vous que je n'étais encore. Je ne vous avais jamais tant vue,
-et je n'avais jamais tant joui de votre esprit et de votre cœur[5].»
-
- [3] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 octobre 1673), t. III, p. 178, édit.
- G.; t. III, p. 101, édit. M.
-
- [4] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 octobre et 10 novembre 1673), t. III,
- p. 186, 213, édit. G.; t. III, p. 109, 131, édit. M.
-
- [5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 268, édit.
- G.; t. III, p. 177, édit. M.
-
-
-La mélancolie qui dominait madame de Sévigné en s'éloignant de sa fille
-ne fut pas allégée par les livres qu'elle avait emportés pour se
-distraire en voyage. C'étaient le _Socrate chrétien_ de Balzac et les
-_Déclamations_ de Quintilien. On est étonné de voir au nombre de ses
-lectures ce dernier ouvrage, d'une authenticité douteuse et d'un mérite
-très-secondaire; il est probable que c'était par suite des études
-d'auteurs anciens qu'elle avait faites avec Corbinelli pendant son
-séjour à Grignan qu'elle s'était imposé la tâche de lire ces
-_Déclamations_. Elle écrit à sa fille après les avoir lues: «Il y en a
-qui m'ont amusée et d'autres qui m'ont ennuyée[6].»
-
- [6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1673), t. III, p. 188, édit.
- G.; t. III, p. 111, édit. M.
-
-Partie de Montélimar, elle arriva le même jour à Valence. L'évêque de
-Valence, M. de Cosnac, était une de ses plus anciennes connaissances; il
-avait envoyé au-devant d'elle son carrosse avec Montreuil[7] et son
-secrétaire pour l'accompagner. Nos lecteurs se rappellent ce joyeux abbé
-qui, dans la jeunesse de madame de Sévigné, lui écrivait des lettres
-folles et composait pour elle des madrigaux qu'il fit imprimer et même
-réimprimer[8]. Ce fut chez lui qu'elle soupa et logea. L'évêque et ses
-deux nièces vinrent lui rendre visite; mais, en entrant dans la ville,
-elle s'était dirigée directement chez ce prélat. «Il a bien de l'esprit,
-dit-elle à madame de Grignan. Ses malheurs et votre mérite ont été les
-deux principaux points de sa conversation[9].»
-
- [7] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie_ DE
- RABUTIN-CHANTAL _pendant la Régence et la Fronde_, 2e édit., p.
- 49 et 50, chap. V.
-
- [8] MONTREUIL, _Œuvres_, 1666, p. 5, 107, 472, 500; 1671, p. 4,
- 72, 321, 339.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1673), t. III, p.
- 179.
-
- [9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. III, p. 178, édit.
- G.; t. III, p. 103, édit. M.
-
-Les malheurs de Daniel de Cosnac se réduisaient à ce qu'il était forcé
-de résider dans son diocèse, sous le plus beau climat et dans le plus
-riant pays de France. Mais, homme de cour plutôt qu'évêque, il
-considérait comme un exil l'obligation où il se trouvait de ne pouvoir
-être à Versailles ou à Saint-Germain. Par son esprit et son adresse il
-s'était introduit fort jeune chez le prince de Conti, et contribua à son
-mariage avec la nièce de Mazarin[10]. Cosnac n'avait que vingt-deux ans
-lorsqu'il négocia avec une rare habilité ce qu'on appelait la paix de
-Bordeaux. Mazarin, pour ses signalés services, le fit nommer évêque de
-Valence; mais, au lieu de remplir les devoirs de son épiscopat, Cosnac
-s'attacha à MONSIEUR, qui le nomma son premier aumônier. Les conseils
-qu'il donna à ce prince et que celui-ci ne suivit pas occasionnèrent son
-exil[11]. Dévoué de cœur à MADAME (l'aimable Henriette), il vint
-_incognito_ à Paris; et, pour cet acte de désobéissance aux ordres du
-roi, il fut mis en prison, puis envoyé à l'Ile-en-Jourdain. Après
-quatorze ans d'exil, il avait enfin obtenu la permission de retourner à
-Valence, où madame de Sévigné fut charmée de le trouver en compagnie
-avec Montreuil[12]. Elle vit encore à Valence la sœur de M. de Grignan,
-Marie-Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas, et les sœurs du
-couvent de Sainte-Marie. C'était pour elle, en quelque sorte, un devoir
-de famille, même dans les lieux où elle ne faisait que passer, de rendre
-visite aux religieuses de cet ordre, fondé par sa grand'mère[13]. Elle
-resta un jour entier avec celles de Valence, et se dirigea sur Lyon, où
-elle arriva le 10 octobre. Elle fut reçue dans cette ville, comme
-précédemment, par le beau-frère de M. de Grignan, l'aimable M. de
-Châteauneuf. Elle eut la visite et reçut des civilités gracieuses de
-l'archevêque de Lyon, Henri de Villars, qui lui fit voir d'admirables
-tableaux.
-
- [10] GOURVILLE, _Mémoires_, vol. LII, p. 286.
-
- [11] CHOISY, _Mémoires_, vol. LXIII, p. 369 à 387.--MONTPENSIER,
- _Mémoires_, vol. XLIII, p. 135 (année 1663).
-
- [12] CHOISY, _Mémoires_, vol. LXIII, p. 391, 397, 408, 410, 417,
- 418.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 141, ch.
- XI.
-
- [13] _Abrégé de la vie de la bienheureuse mère Jeanne-Françoise
- Fremyot de Chantal_, 1752, p. 39.
-
-Le jour suivant elle partit accompagnée de M. et de madame de
-Rochebonne[14], qui allaient à leur terre. Rochebonne voulait mettre
-ordre à ses affaires et se préparer à rejoindre l'armée, prévoyant une
-guerre avec l'Espagne, qui en effet était imminente. Madame de Sévigné
-fut obligée de s'arrêter à six lieues de Lyon. Elle date sa lettre «d'un
-petit _chien de village_» qu'elle ne nomme pas. Ce village, d'après la
-distance qu'elle indique, doit être la petite ville d'Anse, fort
-ancienne et assez célèbre par les conciles qui s'y sont tenus[15].
-
- [14] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 199.
-
- [15] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6, 10 et 11 octobre 1673), t. III, p.
- 184-187, édit. G.; t. III, p. 103, 108, 110, édit. M.
-
-Deux jours après, à vingt-cinq lieues plus loin, elle écrit à madame de
-Grignan, et date sa lettre de Châlon-sur-Saône. Elle annonce qu'elle a
-rencontré en chemin un M. de Sainte-Marthe, qui lui fera parvenir deux
-petits poëmes de Marigny, l'un intitulé _l'Enterrement_; l'autre, _le
-Pain bénit_. Ce dernier était une satire virulente contre les
-marguilliers de la paroisse de Saint-Paul et contre les exactions et les
-abus qui avaient lieu de la part des fabriques pour les frais de
-mariage, d'enterrement et pour rendre le pain bénit. Ces abus existent
-encore; la forme seulement en est changée. On se rappelle que dans sa
-jeunesse madame de Sévigné était liée avec Marigny, ce grand chansonnier
-de la Fronde[16]. Elle remarque avec raison que le jugement qu'on porte
-de ces futiles opuscules dépend de la disposition d'esprit où l'on se
-trouve en les lisant[17]. Madame de Grignan n'avait pas le même motif
-que madame de Sévigné pour se complaire à l'odieux et au ridicule versé
-sur les obscurs administrateurs de la paroisse Saint-Paul, dont sa mère,
-comme paroissienne, était légèrement victime.
-
- [16] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, t. I, p. 479,
- chap. XXXV.
-
- [17] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1673), t. III, p. 187, 189,
- édit. G.; t. III, p. 111, édit. M. Ces deux pièces de vers ne se
- trouvent pas dans les _Œuvres_ de Marigny, 1674, in-12.
- Auparavant avait paru _le Pain bénit_, par M. l'abbé de Marigny,
- 1673, in-12 (23 pages); on a réimprimé cet opuscule en 1795, avec
- une sotte préface.
-
-Après un trajet de trente lieues fait en trois jours, madame de Sévigné
-arriva enfin, le 21 octobre, dans son château de Bourbilly, qu'elle
-n'avait pas vu depuis neuf ans.
-
-«Enfin, ma chère fille, dit-elle, j'arrive présentement dans le vieux
-château de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce
-temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes
-magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais
-laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi; et cependant au
-sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse.
-Je pleurerais présentement de tout mon cœur si je m'en voulais croire;
-mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y
-était, qui nous empêchait fort de nous ennuyer. Voilà où vous
-m'appelâtes _marâtre_ d'un si bon ton[18].»
-
- [18] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1673), t. III, p. 190, édit.
- G.; t. III, p. 112, édit. M.--_Lettres de madame_ DE
- RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p.
- 317.
-
-On conçoit le douloureux plaisir qu'éprouvait cette mère passionnée à se
-rappeler, en arrivant dans son vieux château, le dernier voyage qu'elle
-y avait fait avec sa fille. Nous l'avons seulement mentionné à sa
-date[19]; rappelons-le ici, et ajoutons quelques mots de plus,
-nécessaires pour compléter le récit de celui dont nous nous occupons. Le
-présent se compose-t-il d'autre chose que des souvenirs du passé et des
-rêves sur l'avenir?
-
- [19] Deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 331, chap. XXII (2e
- édit.).
-
-Ce fut le 15 août 1664 que madame de Sévigné alla à Tancourt (commune de
-Vaurezis, près de Soissons), où l'attendait Ménage[20]. De là elle se
-rendit à Commercy, chez le cardinal de Retz, puis ensuite à Bourbilly.
-Bussy, qui était alors à sa terre de Forléans, vint la voir: il n'avait
-que quarante-cinq ans. Madame de Sévigné en avait trente-huit; sa fille
-était dans sa seizième année. Comme la fleur qui vient de s'épanouir,
-elle brillait de tout l'éclat de sa fraîcheur et de sa beauté; elle
-était la joie, les délices, l'orgueil de sa mère; elle n'appartenait
-qu'à elle seule: aucun lien, aucun devoir ne la forçait de s'en séparer.
-Ces deux charmantes femmes, dans leur gothique domaine, firent à cette
-époque sur Bussy une impression si vive et si durable que, plus de deux
-ans après (le 11 novembre 1666), appelé par des affaires à se
-transporter avec toute sa famille à Forléans, il en profita pour revoir
-encore Bourbilly. Il écrivit alors à sa cousine pour lui exprimer
-combien lui et ses enfants avaient été flattés de contempler les
-portraits des Christophe et des Gui, leurs ancêtres, tapissant les murs
-des Rabutin. «Ces Rabutin vivants, dit-il, voyant tant d'écussons,
-s'estimèrent encore davantage, connaissant par là le cas que les Rabutin
-morts faisaient de leur maison[21].»
-
- [20] _Lettres de_ MÉNAGE, dans les _Lettres et pièces rares et
- inédites_ publiées par M. Matter, 1846, in-8º, p. 235.--BUSSY,
- _Lettres_, 173, in-12, t. I, p. 1.
-
- [21] BUSSY, _Lettres_ (11 novembre 1666), Paris, Delaulne, 1637,
- in-12, t. II, p. 2.--Dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 154, édit.
- G.; t. I, p. 109, édit. M., et p. 1, 3, chap. I de la 1re partie
- de ces _Mémoires_.
-
-Madame de Sévigné avait, plus anciennement encore, fait un voyage à
-Bourbilly, accompagnée de son mari; et Bussy, qui à cette époque se
-trouvait à sa terre de Forléans, fit une visite aux nouveaux mariés.
-Longtemps après, il rappelle avec orgueil à sa cousine combien, à la vue
-de tous ces portraits, le marquis de Sévigné fut frappé de la grandeur
-de la maison des Rabutin[22].
-
- [22] BUSSY, _Lettres_ (29 octobre 1675), t. I, p. 170, édit.
- 1737.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 octobre 1675), t. IV, p. 31, édit.
- M.; t. IV, p. 146, édit. G.
-
-A ce dernier voyage que madame de Sévigné fit à Bourbilly (en 1673),
-Bussy ne se trouva point au rendez-vous qu'elle lui avait assigné dans
-sa lettre écrite de Grignan[23]. La manière railleuse avec laquelle elle
-mande à sa fille que son cousin avait pris soin de se faire habiller à
-Semur, lui et toute sa famille[24], pour se rendre à Paris, prouve
-qu'elle aimait mieux le voir là qu'à Bourbilly. Bussy s'était brouillé
-avec le comte de Guitaud, qui alors habitait Époisses. Lui et sa femme
-comptaient au nombre des meilleurs amis de madame de Sévigné:
-possesseurs de la terre seigneuriale du fief de ses ancêtres[25], ils
-lui étaient très-utiles pour la gestion de ses intérêts en Bourgogne et
-jouissaient dans toute la province d'une grande considération. Madame de
-Sévigné aurait voulu faire cesser l'ancienne inimitié de Bussy et de
-Guitaud; mais Bussy, dévoré d'ambition et d'envie, s'y refusa
-toujours[26]. Il reprochait à Guitaud de l'avoir autrefois desservi dans
-l'esprit de Condé et de n'avoir pas voulu exécuter l'accord
-qu'ils avaient conclu ensemble pour la vente de la charge de
-capitaine-lieutenant des chevau-légers du prince, lorsque celui-ci fut
-arrêté[27].
-
- [23] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY, ms., p. 37, vo (15
- juillet 1673).--BUSSY (lettre du 29 octobre 1675), dans SÉVIGNÉ,
- t. IV, p. 146, édit. G., et t. IV, p. 34, édit. M.--Voyez la 4e
- partie de ces _Mémoires_, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet
- 1673), t. III, p. 164, édit. G.
-
- [24] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre et 6 novembre 1673), t. III,
- p. 195 et 210, édit. G.; t. III, p. 117 et 130, édit. M.
-
- [25] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 février et 23 août 1678), t. V, p.
- 481; t. VI, p. 24, édit. G.; t. V, p. 308 et 354, édit. M.
-
- [26] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juillet 1679), t. VI, p. 101 à 104.
-
- [27] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, t. I, p.
- 203.--BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, édit. 1721, t. I, p. 151, 152,
- 165, 172 et suiv., 185, 191, 192, 202, 337.
-
-Orgueilleux de l'antiquité de sa race, Bussy voyait avec déplaisir que
-Guitaud, qui avait servi sous lui comme cornette et ne s'était jamais
-distingué dans aucun combat, fût devenu, par son premier mariage avec
-Françoise de la Grange, possesseur du marquisat d'Epoisses et qu'en
-cette qualité madame de Sévigné, le dernier rejeton de la branche aînée
-des Rabutin, l'appelât, même en plaisantant, son seigneur[28].
-
- [28] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, 1764,
- in-fol., t. II, p. 753, au mot _Époisses.--Voyage pittoresque de
- Bourgogne_, Dijon, 1833, t. I, feuille 9, no 3.
-
-Ce n'était point, au reste, un voyage sentimental que madame de Sévigné
-avait voulu faire à Bourbilly. Elle ne s'était pas dérangée de sa route
-seulement pour le plaisir de revoir ce séjour, encore moins pour s'y
-rencontrer avec Bussy, ni même pour jouir de la société du comte et de
-la comtesse de Guitaud; le soin de ses intérêts l'avait forcée d'y
-venir. Elle avait du blé à vendre, des baux à renouveler, des mesures à
-prendre pour être payée plus exactement de ses revenus. Elle s'occupa si
-activement de ces affaires qu'elle trouva pour les terminer des
-expédients auxquels le _bon abbé_, si expert en ces matières, n'avait
-pas pensé[29].
-
- [29] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 octobre 1673), t. III, p. 196, édit.
- G.; t. III, p. 118, édit. M.--_Ibid._ (juillet 1679), t. VI, p.
- 101, 104, édit. G.
-
-Dès le lendemain de son arrivée, le comte de Guitaud, dans l'espoir de
-l'attirer à Époisses, était accouru à cheval de grand matin à Bourbilly
-par une pluie battante. Madame de Sévigné le retint à dîner. Guitaud lui
-apprit les nouvelles qu'il venait de recevoir. Le comte de Monterès
-avait publié à Bruxelles, le 15 octobre, la rupture de la paix entre la
-France et l'Espagne; la guerre paraissait imminente[30], et on présumait
-que M. de Grignan serait obligé de venir pour expliquer sa conduite.
-Quant à Guitaud, il n'espérait pas être employé; il raconta à madame de
-Sévigné les intrigues qui l'avaient fait déchoir dans les bonnes grâces
-du prince de Condé, et comment il s'en consolait en faisant de grands
-embellissements à son magnifique château, où il se proposait de passer
-l'hiver[31]. Après le dîner, madame de Sévigné, que le comte de Guitaud
-n'avait pas prévenue, vit arriver dans un carrosse à six chevaux la
-comtesse de Guitaud, accompagnée de cette comtesse de Fiesque qui, selon
-madame de Sévigné[32], donnait de la joie à tout un pays et le paraît.
-Cette femme, insouciante et frivole, conservait sa beauté, que les
-années semblaient épargner: «c'est disait madame de Cornuel, parce
-qu'elle est salée dans sa folie[33].» Madame de Sévigné eut par elle des
-nouvelles de cour qui étaient de nature à amuser sa fille dans les
-prochaines lettres qu'elle devait lui écrire.
-
- [30] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. III, p. 403.--MIGNET,
- _Négociations_, t. IV, p. 215.
-
- [31] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 191, édit.
- G., t. III, p. 114, 118, édit. M.
-
- [32] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 196, édit.
- G.; t. III, p. 118, édit. M.
-
- [33] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 202, édit. M.;
- t. IV, p. 262, édit G.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 354.
-
-Comme deux satellites qui se meuvent autour d'un astre principal, la
-cour de France entraînait à sa suite deux petites cours, où s'agitaient
-dans leurs orbites particulières les ambitions et les intrigues des
-courtisans. Ces cours étaient celle de MONSIEUR, frère du roi, et celle
-de Condé, premier prince du sang. Toutes deux donnaient l'exemple d'une
-licence de mœurs trop autorisée par celle du monarque, mais d'une
-nature plus désastreuse pour la morale publique. Deux femmes, deux
-sœurs, qu'à cause de leur beauté et par une allusion dérisoire à leur
-conduite impudente on nommait _les anges_, se partageaient dans ces
-cours la principale influence. Elles étaient les filles du maréchal de
-Grancey, mais de deux lits différents[34]. L'aînée ne se maria pas, et
-passait (afin de masquer de plus honteux penchants) pour être la
-maîtresse de MONSIEUR. Elle était réellement celle de son favori, le
-chevalier de Lorraine. Par lui, elle dominait MONSIEUR. Charlotte de
-Bavière, la _nouvelle Madame_, celle qui fut la mère du régent, n'eut
-jamais aucune influence sur son mari ou sur le roi. D'une laideur
-repoussante, qui n'était contre-balancée par aucune qualité de l'esprit,
-elle déplaisait à tout le monde par sa hauteur et sa fierté maussade;
-étrangère à tous les personnages de cette cour brillante où elle était
-forcée de vivre, elle fut toujours Allemande en France. Pour son mari,
-qu'elle méprisait, elle était complaisante et douce, afin d'en être bien
-traitée et de rester en repos. Elle soulageait son ennui en écrivant
-sans cesse à ses nobles parents d'Allemagne tout ce que la médisance et
-la calomnie inspiraient de plus odieux sur sa nouvelle famille, sur
-cette cour où pourtant elle occupait le premier rang après la reine.
-
- [34] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in
- 8º, t. X, p. 111, chap. II.--MADAME, duchesse d'Orléans,
- _Mémoires, fragments historiques et correspondances_, 1832,
- in-8º, p. 99, 103 et 242.
-
-La sœur cadette de la belle Grancey, la comtesse de Marci, était aimée
-de Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, qu'on appelait alors monsieur
-le Duc. Ce fils du grand Condé ne manquait pas de valeur; mais il
-n'avait ni goût ni talent pour la guerre. Dur et égoïste dans son
-intérieur, il était dans le monde aimable et spirituel. Petit et maigre,
-par le feu de ses yeux et l'audace de son regard, il faisait, malgré sa
-mine chétive, une forte et vive impression sur les femmes. Il les aimait
-et savait s'en faire aimer. Il recherchait leur société, même quand
-elles ne pouvaient lui offrir d'autre plaisir que celui de la
-conversation[35]. Lorsqu'il était véritablement amoureux, nul ne le
-surpassait dans les moyens de séduction; nul n'égalait son activité pour
-vaincre les obstacles, l'habileté et la fécondité de ses inventions pour
-les travestissements et les ruses. La grâce, la noblesse des manières,
-les flatteries les plus délicates, l'éloquence de la passion, les
-galanteries les plus ingénieuses, la magnificence des fêtes, les dons
-les plus dispendieux, rien n'était omis, rien n'était épargné pour
-assurer son triomphe. Homme de goût et de jugement, il avait un savoir
-très-varié. C'est lui qui ordonnait tous les embellissements de
-Chantilly et les grandes fêtes que l'on y donnait au roi ou aux
-princes[36].
-
- [35] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 274 et 275.
-
- [36] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 117, 139, et notre note
- sur les _Caractères_ de la Bruyère, p. 658, 660, 662. Conférez la
- 4e partie de ces _Mémoires_, p. 271.
-
-Louis XIV avait permis qu'en l'absence de son père M. le Duc exerçât les
-fonctions de gouverneur en Bourgogne; il lui avait donné la survivance
-de cette charge ainsi que celle de grand maître de la maison du roi. Le
-grand Condé n'était un homme supérieur qu'à la guerre; il se déchargeait
-sur son fils de l'ennui des affaires à Paris comme à Chantilly, comme à
-Dijon. M. le Duc savait s'appliquer à l'administration des vastes
-domaines de Condé; et il est probable que Guitaud ne fut écarté de cette
-petite cour que parce que la société habituelle des princes dont il
-dépendait ne convenait pas à sa femme, jeune, belle et pieuse[37].
-Madame de Sévigné, dans sa lettre à sa fille, rapportant tout ce que lui
-a raconté sur les _anges_ la comtesse de Fiesque, dit: «Madame de Marci
-quitta Paris par pure sagesse, quand on commença toutes ces collations
-de cet été[38], et s'en vint en Bourgogne; on la reçut à Dijon au bruit
-du canon. Vous pouvez penser comment cela faisait dire de belles choses
-et comme ce voyage paraissait en public. La vérité, c'est qu'elle avait
-un procès qu'elle voulait faire juger; mais cette rencontre est toujours
-plaisante[39].»
-
- [37] Voyez 4e partie de ces _Mémoires_, p. 133, chap. V.
-
- [38] Sur ces soupers donnés à Saint-Maur, par le duc d'Enghien,
- _aux anges_, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p.
- 449, édit. G.; t. II, p. 377, édit. M.--_La France devenue
- italienne dans la France galante_, Cologne, 1695, in-12, p. 359
- et 360.
-
- [39] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 193, édit.
- G.; t. III, p. 115, édit. M.
-
-Sur l'autre sœur madame de Sévigné dit: «MONSIEUR veut faire
-mademoiselle[40] de Grancey dame d'atour de MADAME, à la place de la
-Gordon, à qui il faut donner cinquante mille écus: voilà qui est un peu
-difficile. Madame de Monaco mène cette affaire.» Cette affaire ne put
-réussir, probablement à cause de l'opposition qu'y mit MADAME; mais
-MONSIEUR fit mademoiselle de Grancey dame d'atour de la fille de sa
-première femme, qui devint reine d'Espagne[41].
-
- [40] On donnait aussi à mademoiselle de Grancey le titre de
- madame, comme étant chanoinesse.
-
- [41] Marie-Louise, fille d'Henriette d'Angleterre, née à Paris le
- 27 mars 1662, mariée à Charles II, roi d'Espagne, le 30 août
- 1679. Sur madame de Grancey, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit.
- de la Haye, 1726, t. I, p. 165 (dans cette édition le nom de
- Grancey est en toutes lettres); _ibid._ (21 octobre 1673, 2
- octobre 1676, 6 décembre 1679), t. II, p. 189; t. III, p. 193; t.
- VI, p. 147; t. V, p. 237, édit. G.--_Ibid._ (15 juillet 1672), t.
- II, p. 223, édit. M.--_Ibid._ (23 décembre 1671), t. II, p. 269;
- t. III, p. 115; t. VI, p. 53.--_Ibid._ (29 janvier 1685), t. VII,
- p. 229, édit. M.
-
-
-Madame de Sévigné céda enfin aux instances du comte et de la comtesse de
-Guitaud. Elle alla passer un jour à Époisses. Elle y trouva, outre la
-comtesse de Fiesque, la comtesse de Toulongeon, son aimable cousine,
-puis madame de Chatelus et le marquis de Bonneval. Elle fut charmée de
-toutes les personnes qu'elle vit dans ce château, dont elle admira la
-magnificence. Longtemps après, elle déclara à Bussy[42] qu'elle
-conservait un souvenir tendre et précieux de la réception qui lui avait
-été faite alors par le comte et la comtesse de Guitaud.
-
- [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1678), t. V, p. 501.
-
-Le lendemain (27 octobre), madame de Sévigné arriva à Auxerre, trajet de
-soixante-dix kilomètres ou dix-sept lieues et demie. Elle paraît s'être
-arrêtée ensuite à Sens (distance de cinquante kilomètres ou quatorze
-lieues et demie). Elle regretta de n'y pas trouver l'archevêque,
-Louis-Henri de Gondrin[43], oncle de madame de Montespan, janséniste
-renforcé, qui avait beaucoup d'amitié pour madame de Grignan.
-
- [43] Sur Gondrin, conférez GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 309.
-
-De la petite ville de Moret, où elle coucha, madame de Sévigné écrivit à
-sa fille le 30 octobre, et le surlendemain, jour de la Toussaint, elle
-entra dans Paris après quatre semaines de voyages[44].
-
- [44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27, 30 octobre et 2 novembre 1673), t.
- III, p. 198-203, édit. G.; t. III, p. 120-124, édit. M.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-1673-1674.
-
- Madame de Sévigné arrive à Paris, et descend chez son voisin de
- Coulanges.--Visites qu'elle y reçoit.--Empressement de tous ses
- amis, de Pomponne, du cardinal de Retz, de la Rochefoucauld, de
- madame Scarron.--Sévigné quitte l'armée deux fois pour venir voir
- sa mère.--Mort du marquis de Maillane.--Nouvelle lutte qu'elle
- occasionne entre l'évêque de Marseille et madame de
- Grignan.--Madame de Sévigné invite madame de Grignan à venir avec
- son mari solliciter à la cour.--Madame de Grignan s'y
- refuse.--Madame de Sévigné se trouve chargée de combattre seule
- l'influence de l'évêque de Marseille auprès des ministres et du
- roi.--Louis XIV, alors en guerre avec presque toute l'Europe, se
- prépare à conquérir la Franche-Comté.--Il suffisait à
- tout.--S'interposait dans les affaires de sa famille et dans celles
- des grands de sa cour.--Il charge l'évêque de Marseille d'une
- négociation secrète pour la duchesse de Toscane.--Il s'inquiète de
- la rivalité de ce prélat avec le comte de Grignan.--Louis XIV
- allait nommer le candidat qui lui était présenté par ce prélat.--La
- nouvelle de la prise de la citadelle d'Orange le fait changer de
- résolution.
-
-
-En attendant que ses appartements fussent disposés pour la recevoir,
-madame de Sévigné descendit chez son cousin de Coulanges, rue du
-Parc-Royal[45]. Cette rue était voisine de celle de Saint-Anastase, où
-elle et le comte de Guitaud demeuraient. Elle espérait ainsi pouvoir
-être seule dans les premiers moments de son arrivée et cacher la
-faiblesse qu'elle avait de pleurer sans cesse en lisant les lettres
-qu'elle recevait de sa fille. Ces lettres lui ôtaient l'espoir de la
-revoir prochainement. Cette combinaison, heureusement pour elle, ne
-réussit point; il fallut, pour ne pas paraître ingrate, qu'elle se
-détournât de ses tristes pensées ou qu'elle dît que le vent lui avait
-rougi les yeux[46]. Depuis plusieurs jours on épiait son arrivée, et
-jamais flot plus nombreux de visiteurs et de visiteuses n'assaillit le
-logis de l'aimable chansonnier. Il dut à cette faveur que lui fit sa
-cousine le plaisir de voir sa femme, qui vint une des premières; puis
-ensuite, ensemble ou successivement, l'excellente sœur du marquis de la
-Trousse, mademoiselle de Meri[47], madame de Rarai[48], la comtesse de
-Sanzei[49], madame de Bagnols, l'archevêque de Reims (le Tellier),
-madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame Scarron,
-d'Hacqueville, la Garde[50], l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu, Pierre
-Camus, le gros abbé de Pontcarré[51], ami de d'Hacqueville, Brancas, de
-Bezons, la marquise d'Uxelles, madame de Villars et enfin M. de
-Pomponne, qui revint encore les jours suivants. L'amitié si vive et si
-constante que ce ministre avait témoignée pour M. et madame de Sévigné
-devenait d'autant plus précieuse à celle-ci qu'elle pouvait l'aider à
-soutenir la lutte où sa fille allait l'engager; aussi mettait-elle tous
-ses soins à lui plaire[52]. Pomponne trouvait dans son commerce avec
-cette femme spirituelle un délassement aux peines et aux soucis des
-affaires; il aimait à se rappeler surtout les heures de gaieté folâtre
-qu'il avait autrefois passées dans sa société[53].
-
- [45] DE COULANGES, _Chansons_, ms. autographe, p. 68. Le
- manuscrit des chansons de Coulanges, qui est à la Bibliothèque
- impériale, a 133 feuillets ou 266 pages.
-
- [46] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 204, édit.
- G.; t. III, p. 125, édit. M.
-
- [47] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671 et 12 juillet 1673), t.
- III, p. 204, 214, 452; t. IV, p. 465, édit. G.--_Ibid._ (15, 18
- septembre et 10 novembre, 13 décembre 1679, 1er et 26 mai, 10
- juin 1680, 7 juillet 1682), t. IV, p. 94; t. V, p. 465; t. VII,
- p. 94, édit. G.; et t. II, p. 359; t. III, p. 149, 328; t. IV, p.
- 82, 251; t. V, p. 425 et 431; t. VI, p. 6, 21, 30, 66, 209, 238,
- 242, 249, 364, 368; t. VII, p. 38, édit. M.
-
- [48] Sur la famille Rarai ou Raray, voyez la 3e partie de ces
- _Mémoires_, p. 134.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p.
- 150.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1639), t. VII, p. 142, édit.
- G.; t. VI, p. 401, édit. M.
-
- [49] Marie de Coulanges; voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p.
- 349.
-
- [50] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 129.
-
- [51] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin et 20 juillet 1671), t. II, p.
- 102-161, édit. G.--_Ibid._ (15 décembre et 25 octobre 1675), t.
- IV, p. 181 et 249.--_Ibid._ (19 juillet 1675), t. III, édit. G.,
- et t. IX, édit. M.
-
- [52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 13 novembre 1673), t. III, p. 209,
- 220.
-
- [53] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1674), t. III, p. 307, édit.
- G.; t. III, p. 210, édit. M.--Voyez la 2e partie de ces
- _Mémoires_, chap. VIII, p. 101, 2e édit.
-
-Peu de temps après son arrivée à Paris, madame de Sévigné vit aussi un
-grand nombre de personnages, les uns ses amis, les autres qu'elle était
-habituée à rencontrer dans le monde où elle était répandue. Plusieurs
-venaient des armées et devaient y retourner promptement; ils étaient
-attirés, par le retour du roi, à Paris et à Saint-Germain en Laye.
-C'étaient le prince de Condé, M. le Duc, son fils, la duchesse de
-Bouillon, le cardinal de Bouillon, la duchesse de Chaulnes, madame de
-Richelieu, Vivonne, madame de Crussol, la comtesse de Guiche[54], madame
-de Thianges, madame de Monaco, les Noailles, les d'Effiat, les
-Beuvron-Louvigny, le marquis de Villeroi, Charost et le chevalier de
-Buous, ce brave marin, cousin germain de M. de Grignan[55]; puis son
-excellent ami Corbinelli, et Barillon, et Caumartin, et Guilleragues,
-dont l'esprit était en possession d'électriser le sien; enfin madame de
-Marans, dont la sincère conversion et «l'_absorbée_ retraite» lui
-avaient été annoncées par une lettre de la marquise de Villars, qu'elle
-reçut à Grignan[56].
-
- [54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 225, édit.
- G.--(22 janvier 1674), t. III, p. 323 et 324, édit. G.--(5
- février 1674), t. III, p. 335.
-
- [55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1672), t. III, p.
- 243.--_Ibid._ (20 septembre 1671), t. II, p. 232, édit. G.--(4
- mai 1676), t. IV, p. 430, édit. G.
-
- [56] _Lettres inédites de madame de Sévigné, de sa famille et de
- ses amis, avec son portrait, vue et fac-simile_; Paris, Blaise,
- 1827, in-8º, p. 66, 67.--_Lettres de la marquise_ DE VILLARS,
- Paris, 25 août 1673; et _Lettres_ DE SÉVIGNÉ (15 janvier 1674),
- t. III, p. 289, édit. G.
-
-Cependant la guerre continuait et devait durer encore; mais les rigueurs
-de l'hiver mettaient quelque relâchement dans les opérations militaires
-et permettaient qu'on vînt prendre part, pendant de cours intervalles,
-aux plaisirs de la capitale et à ceux de la cour. Le baron de Sévigné
-lui-même quitta deux fois l'armée, et vint voir sa mère; mais il fut
-obligé de s'en séparer au bout de quelques jours et de repartir pour
-rejoindre son régiment. Madame de Sévigné se montra peu alarmée sur les
-périls auxquels son fils allait être exposé; elle disait plaisamment:
-«M. de Turenne est dans l'armée de mon fils, et les Allemands la
-redoutent.» Elle paraît aussi peu inquiète d'apprendre qu'une amourette
-arrête le jeune guidon des gendarmes à Sézanne et retarde son arrivée,
-«attendu, dit-elle, qu'elle sait qu'il ne peut être question de
-mariage[57].»
-
- [57] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 327, édit.
- G.--_Ibid._, t. III, p. 227, édit. M.
-
-
-Aux anciennes et nombreuses connaissances de madame de Sévigné s'en
-réunirent d'autres d'une date plus récente, qu'elle était obligée
-d'accueillir avec empressement par intérêt pour sa fille: telle était
-madame d'Herbigny, sœur de Rouillé, comte de Melai, intendant de
-Provence[58]; et Marin, qui venait d'être nommé premier président du
-parlement d'Aix, homme d'une physionomie agréable, aimable dans le
-monde, mais despote dans son intérieur, dur envers sa femme et auquel
-madame de Sévigné nous apprend qu'on avait donné le surnom de _cheval
-Marin_[59].
-
- [58] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, éd.
- G.
-
- [59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673, 16 octobre 1675, 25
- septembre 1687), t. III, p. 217; t. IV, p. 159; t. X, p. 8, éd.
- G.
-
-De tous les amis que madame de Sévigné eut alors le plus de bonheur à
-revoir, ce fut le cardinal de Retz; car il aimait et admirait
-sincèrement dans madame de Grignan, qu'il avait vue naître et grandir,
-l'union des qualités essentielles que l'on apprécie dans les deux sexes:
-la beauté, le jugement et le savoir, l'énergie du caractère, l'orgueil
-du rang, une noble ambition, un esprit capable d'application dans les
-affaires et un penchant prononcé pour l'étude des plus hautes questions
-de la philosophie cartésienne, que Retz se plaisait à débattre.
-Non-seulement il conservait les lettres que madame de Grignan lui
-écrivait, mais il gardait des copies de celles qu'elle avait écrites à
-d'autres[60]. Aussi n'était-ce qu'à lui que madame de Sévigné osait
-révéler les secrets de toutes ses faiblesses pour sa fille, parce que
-lui seul savait la plaindre et compatir à ses maternelles douleurs.
-
- [60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet et 26 août 1675), t. III, p.
- 381 et 429, édit. M.--_Ibid._, t. III, p. 456, et t. IV, p. 56,
- édit. G.--Sur Pontcarré, auquel madame de Grignan écrivait,
- conférez encore SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1671), t. II, p. 204,
- édit. G.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 249, édit.
- G.--_Ibid._ (25 octobre 1675), t. IV, p. 181, édit. G.--(31 août
- 1689), t. IX, p. 94, édit. M.
-
-Bussy et Forbin-Janson se trouvaient aussi présents à Paris lors du
-retour de madame de Sévigné; mais ni l'un ni l'autre ne vint la voir. Le
-premier s'en abstint forcément par des motifs de prudence que nous
-ferons connaître[61]; le second ne pouvait, malgré le désir qu'il en
-avait, se livrer au plaisir qu'il aurait eu d'entretenir un commerce
-amical avec l'aimable belle-mère du comte de Grignan, puisqu'il était en
-hostilité ouverte avec ce dernier[62]. Ceci nous conduit à exposer les
-faits qui, cette année, marquèrent la lutte que Forbin-Janson eut à
-soutenir contre le lieutenant général gouverneur de Provence.
-
- [61] Conférez BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_ (ms. de
- l'Institut), p. 42 à 57. (Lettres DE BUSSY, datées de Paris 16,
- 20, 22, 25 octobre, et 2, 26 décembre 1673.--Le 23 janvier 1674,
- Bussy écrit de Chaseu.)
-
- [62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 206, édit.
- G.; t. III, p. 26, édit. M.
-
-Cette lutte, qui se renouvelait tous les ans, fut cette fois plus vive
-et plus animée[63], parce qu'un nouveau sujet de litige avait surgi
-entre le prélat et M. de Grignan, d'où dépendait l'influence de l'un ou
-de l'autre sur la Provence. Le marquis de Maillane de la Rousselle,
-procureur-joint de la noblesse, était mort[64]; il s'agissait de lui
-nommer un successeur. L'assemblée des communautés avait de droit la
-nomination à cette place; mais dans le fait l'assemblée choisissait
-toujours celui que désignait le gouverneur parmi les hauts dignitaires
-qui dirigeaient le mieux les délibérations et qu'on supposait le plus
-accrédité auprès du roi et de ses ministres. M. de Grignan voulait faire
-nommer son cousin, le marquis Pontever de Buous, frère de cette marquise
-de Montfuron dont madame de Sévigné était ravie, parce qu'elle était
-aimable, «et qu'on l'aimait sans balancer[65].» L'évêque de Marseille
-demandait qu'on lui préférât M. de la Barben, qui, l'année précédente,
-avait, comme courrier et à ses frais, porté au roi les délibérations des
-états et qui, d'ailleurs, avait été principal consul d'Aix et procureur
-du pays[66].
-
- [63] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 136, édit.
- M.; t. III, p. 218, 221, édit. G.
-
- [64] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale du
- pays de Provence_ tenue à Lambesc les mois de décembre 1673 et
- janvier 1674; Aix, in-4º (1680), p. 20 et 21.--EXPILLY, _Dict._,
- t. IV, p. 486.
-
- [65] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 déc. 1672), t. III, p. 124, édit. G.;
- t. III, p. 54, édit. M.
-
- [66] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21.
-
-Cette affaire, qui paraissait si peu importante au milieu des grands
-événements de la guerre et de la politique, embarrassait cependant Louis
-XIV et ses ministres. C'est qu'alors on était non-seulement
-très-préoccupé des dangers qui à l'extérieur menaçaient la France, mais
-encore attentif aux périls qui surgissaient à l'intérieur par l'effet du
-mécontentement des populations, accablées d'impôts, et d'une noblesse
-fière et brave, toujours prête à s'agiter sous le frein qui l'avait
-domptée. Les provinces maritimes, la Normandie, la Bretagne, la
-Gascogne[67], la Provence, plus exposées aux insultes des flottes
-ennemies, plus en proie aux intrigues et aux corruptions de l'étranger,
-étaient surtout assujetties à une active surveillance. C'est pour
-protéger les côtes de la Provence contre l'Espagne que Louis XIV, dès
-qu'il eut déclaré la guerre à cette puissance, nomma gouverneur des îles
-Sainte-Marguerite le comte de Guitaud. Le court séjour que madame de
-Sévigné fit à Bourbilly et à Époisses avait eu pour résultat un
-redoublement d'amitié et de confiance entre elle et le comte et la
-comtesse de Guitaud, dont on s'aperçoit facilement par les lettres qui
-nous restent de leur correspondance à partir de cette époque. Louis XIV
-suivait avec attention tout ce qui se passait en Provence, et ne
-dédaignait pas de chercher à concilier les prétentions rivales de
-Forbin-Janson et de Grignan. Lorsque Marin, récemment nommé premier
-président du parlement d'Aix, vint, avant de partir pour prendre
-possession de sa nouvelle charge, saluer le roi, Louis XIV lui dit:
-«Vous aurez d'étranges esprits à gouverner en Provence[68]!» Mais le
-choix de Marin n'était pas bon pour manier habilement l'esprit turbulent
-des Provençaux; il se fit détester de sa compagnie par sa servilité
-maladroite et par ses susceptibilités en fait de préséances[69].
-
- [67] Lettres de Sève à Colbert (22 août 1075).--DEPPING,
- _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1851,
- t. II, in-4º, p. 201.
-
- [68] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 215, édit.
- G.; t. III, p. 133, édit. M.
-
- [69] Lettres du chancelier le Tellier à Marin, premier président
- (7 juillet 1682). Dans DEPPING, _Correspondance administrative
- sous Louis XIV_, t. II, p. 240.
-
-L'empereur, l'Espagne, le Danemark, la Hollande, toute l'Allemagne, hors
-les ducs de Bavière et de Hanovre, étaient alors ligués contre Louis
-XIV. Malgré le traité secret conclu avec Charles II en 1670[70],
-celui-ci avait été forcé par son parlement de se réunir aux Hollandais
-et de diriger toutes les forces navales de l'Angleterre contre la
-France[71]. A l'insuffisance de ses ressources en hommes et en argent
-contre une aussi formidable coalition Louis XIV opposa le génie de ses
-généraux et de ses ministres et son infatigable activité. Il aurait
-désiré faire consentir l'Espagne à déclarer la neutralité de la
-Franche-Comté demandée par les Suisses; mais l'Espagne ne le voulut pas.
-A l'exception de Maestricht et de Grave, Louis XIV avait sagement
-abandonné ses conquêtes en Hollande; et, en concentrant ses forces, il
-était parvenu, avec des armées inférieures en nombre, à repousser
-partout ses ennemis; au nord comme au midi, il avait accru la gloire de
-ses armes[72]. Ce qui lui restait de troupes devait être employé à la
-conquête de la Franche-Comté, à laquelle il voulait marcher en
-personne[73].
-
- [70] LINGARD, _History of England_, 4e édit., t. XII, p. 369.--Ce
- traité fut conclu le 22 mars 1670.
-
- [71] TEMPLE, _Mémoires_, vol. LXIV, p. 37, 40, 46.
-
- [72] LOUIS XIV, _Œuvres_ (_Mém. militaires_, 1673, 1674, 1675),
- t. III, p. 303, 532.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_,
- édit. 1773, in-12.--_Mémoires du vicomte de Turenne_, t. III, p.
- 309 à 443.--_Histoire_, t. II, liv. VI, p. 241 à 360.--L'abbé
- RAGUENET, _Histoire du vicomte de Turenne_ (1738, in-12, liv. V
- et VI), t. II, p. 49, 220.--DESORMEAUX, _Histoire de Louis II,
- prince de Condé_, 1769, in-12, t. IV, liv. IX, p. 337 à 427.
-
- [73] LOUIS XIV, _Œuvres_ (fragment sur la campagne de 1674;
- Siége de Besançon; Précis de la conquête de Franche-Comté), t.
- III, p. 453, 459, 473.
-
-Les provinces maritimes, que ne pouvaient protéger suffisamment des
-escadres trop faibles, étaient livrées aux dangers des incursions
-désastreuses. Les gouverneurs qui y commandaient, par leur bravoure,
-leurs talents militaires et leur influence personnelle, pouvaient seuls
-les défendre contre l'invasion, en faisant un appel au zèle et au
-patriotisme des nobles pour la défense du pays. Louis XIV le savait, et
-il mit à profit ce moyen en Guyenne[74], en Bretagne et en Normandie.
-Alors il se vit forcé par la nécessité de donner plus de puissance aux
-gouverneurs des provinces menacées; mais ce ne pouvait être au point de
-nuire à sa propre autorité et de détruire l'œuvre de Richelieu, qui
-avait institué les intendants pour amoindrir le pouvoir des gouverneurs,
-devenu redoutable pour la couronne. Rouillé, intendant de la Provence,
-dont madame de Grignan disait «que la justice était sa passion
-dominante[75],» s'accordait assez bien avec le gouverneur et ménageait
-cette puissante maison de Grignan. Néanmoins, quand le comte de Grignan
-réclamait des gardes et des accroissements d'attribution ou
-d'appointements, Rouillé devenait tout naturellement son antagoniste,
-et, dans l'intérêt de sa charge et de ses propres prérogatives, il
-s'opposait aux prétentions du lieutenant général gouverneur. C'est
-pourquoi madame de Sévigné n'avait pu faire consentir cet intendant à
-favoriser les demandes de son gendre pour ce qui concernait le payement
-des gardes et des courriers: Rouillé s'était rangé, pour ces questions,
-du côté de l'évêque de Marseille. Mais il ne se trouvait pas dans les
-mêmes conditions pour le remplacement du procureur du pays-joint pour la
-noblesse dans l'assemblée des communautés. Rouillé, homme de robe,
-quoique ayant le titre de comte de Melay, était de cette caste
-intermédiaire entre la roture et la haute noblesse, et il avait intérêt
-à ménager celle-ci dans tout ce qui ne pouvait pas entraver les devoirs
-dont sa charge l'obligeait de s'acquitter. Lorsqu'il s'agissait de faire
-donner la préférence à un roturier sur un noble pour une place
-auparavant occupée par un noble, on espérait que Rouillé se mettrait du
-parti de M. de Grignan, et non de celui de l'évêque de Marseille. C'est
-par ce motif que madame de Sévigné s'était empressée de cultiver la
-société de madame d'Herbigny[76], sœur de la femme de l'intendant,
-alors à Paris. Elle l'avait charmée par son esprit, et était parvenue à
-la mettre dans le parti de M. de Grignan. Caumartin, ami de madame de
-Sévigné et de sa fille, avait été gagné sans peine. Il en fut de même du
-premier président nouvellement nommé, de Marin, «cet homme qui met le
-bon sens et la raison partout,» dit madame de Sévigné, toujours disposée
-à louer ceux qui agissent selon ses désirs. Quoique circonvenu et
-entouré par tant d'influences, Louis XIV n'aurait pas hésité à préférer
-au protégé de M. de Grignan celui de l'évêque de Marseille.
-Forbin-Janson avait donné au roi des preuves de son habileté, de sa
-prudence, de sa discrétion dans des affaires secrètes et intimes qu'il
-avait l'habitude de traiter avec lui, par lui-même et sans
-intermédiaire.
-
- [74] GRAMMONT, _Mémoires_, vol. LVII, p. 96, 99 (1674).--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (avril 1674, au comte de Guitaud), t. III, p. 339,
- édit. G.
-
- [75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 280, édit.
- G.; t. III, p. 188, édit. M.
-
- [76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, édit.
- G.; t. II, p. 188, édit. M.
-
-Ce roi qu'on a si souvent représenté comme uniquement occupé de sa seule
-personne et subissant l'influence de ses ministres, de ses maîtresses et
-de ses serviteurs se mêlait de tout, intervenait dans tout, réglait
-tout, entrait dans les détails des susceptibilités d'amour-propre et de
-rang de ses maréchaux et de ses généraux, se livrait à toutes les
-enquêtes nécessaires pour distribuer de la manière la plus avantageuse
-les commandements de ses armées et les plus hautes fonctions de
-l'État[77]. Dans ses palais, dans sa famille rien ne se faisait sans son
-ordre direct. Le fier Montausier, voulant transporter le jeune Dauphin
-confié à ses soins dans une habitation plus salubre et lui donner un
-confesseur, ne l'osa pas sans avoir été approuvé par le jeune roi, qui
-lui désigna un prêtre de son choix[78]. La belle duchesse de Mazarin
-espérait que, pour la protéger contre son mari, Louis XIV suspendrait
-l'autorité des lois, et afin de l'y engager elle fit intervenir en vain
-le roi d'Angleterre, la reine de Portugal et toutes les femmes qui
-pouvaient exercer quelque influence sur le tout-puissant monarque[79].
-
- [77] Le duc DE NAVAILLES et DE LA VALETTE, _Mémoires_, Paris,
- 1701, in-12, p. 278 (année 1673).
-
- [78] LOUIS XIV, _Œuvres_ (lettres au duc de Montausier, 13 août,
- 2 octobre 1673, 23 mai 1675, 11 mars 1677, 2 et 23 mai 1698), t.
- V, p. 310, 515, 532, 559, 575.
-
- [79] LOUIS XIV, _Œuvres_ (lettre au roi d'Angleterre, 17 février
- 1668), t. V, p. 547.
-
-C'est encore à Louis XIV que sa cousine la duchesse de Toscane
-s'adressait pour que le grand-duc, qu'elle n'aimait pas et qu'elle
-voulait quitter, eût plus d'indulgence pour elle et de meilleurs
-procédés[80]. Louis XIV avait envoyé à Florence l'évêque de Marseille
-pour cette négociation confidentielle, et l'évêque n'en rendit compte
-qu'à lui seul. Louis XIV ne voulait pas mécontenter le prélat
-relativement aux affaires de Marseille ni être injuste. Avant de se
-prononcer, il témoigna le désir que l'évêque et M. de Grignan se missent
-d'accord sur le choix à faire du procureur-joint de la noblesse.
-Forbin-Janson, plutôt pour complaire au monarque et à ses ministres que
-par inclination, fit quelques concessions; il promit d'être favorable
-dans l'assemblée des états à la demande ordinaire de Grignan pour la
-somme de cinq mille livres de la solde des gardes, et de celle de trois
-mille livres pour frais de courrier. Madame de Sévigné et bon nombre de
-ses amis, et même, parmi les Grignan, l'imposant suffrage de
-l'archevêque d'Arles, étaient pour la conclusion de la paix à ce prix.
-M. de Grignan se serait volontiers rangé aussi à cette opinion; mais
-madame de Grignan s'y opposa. Elle abhorrait l'évêque de Marseille, et
-elle comprenait très-bien que la considération de son mari et
-l'ascendant du gouverneur sur les nobles de province dépendaient du
-succès de la lutte engagée contre le prélat. En cela elle voyait juste.
-Si Forbin-Janson parvenait à faire nommer un homme de son choix, un
-roturier, c'en était fait de l'autorité dont jouissait le gouverneur, de
-l'affection que la noblesse avait pour lui et du respect qu'elle lui
-portait. Madame de Grignan ameuta donc tous ses amis de Provence et tous
-ceux de Paris et de la cour contre l'évêque de Marseille. Elle le
-représenta sous les plus noires couleurs; selon elle, c'était un prélat
-ambitieux, brouillon, hypocrite, ennemi de la noblesse et cherchant à
-nuire sous les apparences de l'aménité, de la charité et de la justice.
-
- [80] Conférez _Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la
- Fontaine_, 3e édit., 1824, in-8º, p. 151 à 154.--LOUIS XIV,
- _Œuvres_ (lettres à la princesse de Toscane, 3 octobre 1662, 28
- mars 1664, 23 novembre 1665, 29 octobre 1669), t. V, p. 98, 172,
- 333, 458. (22 août et 6 décembre 1673), t. V, p. 511 et
- 518.--MONTPENSIER, _Mémoires_, 1674, t. XLIII, p. 373.
-
-Elle écrivit à ce sujet à sa mère, à d'Hacqueville, à Caumartin, aux
-Grignan présents à la cour. Elle les persuada tous d'autant plus
-facilement que l'évêque de Marseille, soit parce que c'était sa
-conviction, soit parce qu'il était révolté qu'on prêtât à ses actions et
-à ses paroles des motifs indignes de lui, cherchait à faire croire que
-Grignan, par paresse et par incapacité, ne s'acquittait qu'avec
-négligence des fonctions de sa charge. Madame de Grignan poussait le
-désir d'assurer son triomphe dans l'assemblée des communautés jusqu'à
-vouloir que le comte de Grignan ne demandât aucune allocation d'argent
-pour les gardes et le courrier, afin d'ôter à l'évêque de Marseille
-l'occasion de se populariser en s'y opposant. C'était aussi l'avis de
-Guitaud, qui s'était rangé du parti de madame de Grignan; et en effet
-cette manière de procéder se présentait sous une apparence noble et
-digne. Mais ce n'était pas là le compte de M. de Grignan, qui avec
-raison pensait que, par l'effet de cette renonciation, il reconnaîtrait
-en même temps qu'en qualité de lieutenant général gouverneur il n'avait
-pas le droit d'avoir des gardes. Fier et généreux jusqu'à la
-prodigalité, il songeait à se laisser allouer encore la somme de cinq
-mille francs et à en faire ensuite la remise à l'assemblée, comme étant
-insuffisante pour la dépense des gardes qu'il demandait[81]. Ces
-résolutions de son gendre et de sa fille effrayaient madame de Sévigné,
-qui ne pouvait penser[82] sans une mortelle inquiétude au grand train de
-maison du gouverneur de Provence, à ses fêtes, à ses festins, à son jeu,
-dépenses jugées indispensables pour soutenir la splendeur du rang qu'il
-occupait. Madame de Grignan se montrait à cet égard sourde aux
-remontrances d'une mère sage et prévoyante.
-
- [81] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1674), t. III, p. 357, édit.
- G. (Lettre du comte de Grignan au comte de Guitaud. A la page
- 359, au lieu de: les cent mille francs, lisez: les cinq mille
- francs.)
-
- [82] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 août 1673), t. IX, p. 93 et 94, édit.
- M.
-
-Madame de Sévigné désirait surtout que sa fille vînt elle-même à la cour
-plaider sa cause. Sans doute le désir de la posséder entrait pour
-beaucoup dans l'insistance qu'elle mettait à la persuader; mais elle
-croyait sincèrement que la vue d'une femme si belle, si considérée, qui
-parlait admirablement le langage des affaires était de nature, dans
-cette cour galante, à affaiblir l'influence de l'évêque de Marseille et
-à dissiper tous les nuages qu'il avait répandus sur la réputation du
-lieutenant général gouverneur. Elle voulait d'ailleurs que M. de Grignan
-accompagnât sa femme pour mieux contre-balancer par sa présence à la
-cour celle de Forbin-Janson. Elle pensait que le lieutenant général
-gouverneur pourrait retourner ensuite en Provence pour la tenue des
-états, en lui laissant sa fille comme soutien de ses intérêts pendant
-cet intervalle de temps. Afin de forcer madame de Grignan à suivre ses
-conseils, madame de Sévigné disait que l'abbé avait décidé qu'il était
-pressant pour elle de rendre son compte de tutelle à ses enfants, et
-que, par cette raison, la réunion de son fils et de sa fille à Paris
-était d'une indispensable nécessité. A ce plan madame de Grignan
-opposait, avec juste raison, l'énorme accroissement de dépenses
-qu'occasionnerait au gouverneur de la Provence un voyage à Paris, pour
-paraître convenablement à la cour. Elle disait que, dans les
-circonstances critiques où se trouvait le royaume et durant une guerre
-aussi acharnée, M. de Grignan pourrait difficilement obtenir un
-congé[83]; et que, s'il l'obtenait, il serait blâmé d'abandonner les
-intérêts du roi et du pays pour jouer le rôle de solliciteur à Paris et
-celui de courtisan à Versailles et à Saint-Germain. En outre, à mesure
-que l'on approchait le plus de l'époque où devait se réunir l'assemblée
-des communautés, il était essentiel pour madame de Grignan qu'elle
-restât en Provence, afin de concilier par elle-même et par ses
-adhérents, en faveur du parti des Grignan, les suffrages des membres de
-cette assemblée. Ces raisons étaient excellentes; et madame de Sévigné
-devait d'autant plus se rendre à leur évidence, que sa fille lui
-promettait d'aller la rejoindre après la tenue de l'assemblée et lorsque
-seraient terminées des affaires qui en étaient la suite. Madame de
-Sévigné aurait ressenti moins de répugnance et de douloureux regrets à
-reconnaître la vérité des motifs allégués par sa fille, si celle-ci
-avait montré plus de sympathie pour ses maternelles faiblesses, et si
-elle n'avait pas blessé son cœur par le pédantisme de ses remontrances
-et par les bouffées de sa philosophie raisonneuse[84].
-
- [83] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 214-15,
- édit. G.; t. III, p. 132, édit. M.
-
- [84] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 279, édit.
- G.; t. III, p. 131, édit M.
-
-
-Par ses lettres madame de Grignan était parvenue à faire partager à sa
-mère une partie de son aversion[85] contre l'évêque de Marseille; et,
-pour le combattre, madame de Sévigné se mit à l'œuvre avec toute
-l'activité dont elle était redevable à sa nature vive et passionnée. Sa
-fille, dont elle admirait, tout en la blâmant, la fierté et la fermeté,
-la portait à ne négliger aucun moyen pour la réussite d'une affaire où
-la dignité de son gendre était si fortement engagée; et, plus que
-jamais, elle mérita le titre que lui donnait le comte de Grignan, qui
-l'appelait _son petit ministre_[86]. Elle agit sur l'esprit du monarque
-par madame de Montespan[87], par Marsillac, la Rochefoucauld[88]; et sur
-Colbert par Marin, premier président d'Aix, dont la famille était alliée
-à celle de ce ministre. Par madame de Coulanges elle aurait pu s'assurer
-de Louvois; mais madame de Coulanges n'était pas bien alors avec son
-cousin. Madame de Sévigné dut employer l'archevêque de Reims et le père
-de Marin[89], ainsi que d'autres personnages qui entouraient ce
-ministre; mais Louvois poussait toujours Louis XIV aux mesures
-despotiques, et il ne cessait de l'occuper des moyens propres à anéantir
-ce qui restait encore de franchises aux villes et aux pays d'états.
-D'ailleurs il suffisait que Pomponne se fût fortement déclaré en faveur
-de M. de Grignan contre l'évêque de Marseille[90] pour que Louvois ne
-lui fût pas favorable: ce fut beaucoup que d'obtenir qu'il ne lui serait
-pas contraire[91]. Malgré le grand nombre de personnes qui
-s'intéressaient à madame de Sévigné et à sa fille, tant à la cour qu'en
-Provence, il paraît certain que Louis XIV aurait refusé de s'opposer à
-ce que l'évêque de Marseille eût la liberté d'user comme il le voulait
-de sa légitime influence sur l'assemblée des communautés si un événement
-militaire n'avait pas donné occasion au comte de Grignan de prouver
-combien la noblesse de Provence lui était attachée, et n'avait pas
-engagé le roi à adopter l'avis de ses ministres en favorisant la
-nomination du parent du comte de Grignan. Comme cet événement, trop
-négligé par nos historiens et honorable pour M. de Grignan, a un intérêt
-historique, nous allons le faire connaître à nos lecteurs.
-
- [85] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1674), t. III, p. 323, édit.
- G.--_Ibid._ t. III, p. 224, édit. M.--_Ibid._ (4 déc. 1673), t.
- III, p. 249, édit. G.
-
- [86] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 392, édit.
- G.; t. II, p. 333, édit. M.
-
- [87] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1673), t. III, p. 258-262,
- édit. G.
-
- [88] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 222, édit.
- G.
-
- [89] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 12 et 27 novembre 1673), t. III, p.
- 217, 220 et 243, édit. G.--_Ibid._ (4 décembre 1673), t. III, p.
- 246 et 247, édit. G.--PELLISSON, _Lettres historiques_, in-12, t.
- II, p. 73.
-
- [90] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 247, édit.
- G.
-
- [91] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 20 novembre 1673), t. III, p. 227,
- 228, édit. G.--_Ibid._ (24 décembre 1673), t. III, p. 277.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-1673-1674.
-
- Détails sur la principauté d'Orange.--De ceux qui la
- possédèrent.--Le comte d'Hona, dernier gouverneur.--Mazarin la fait
- saisir.--Il fait démolir les fortifications de la ville
- d'Orange.--Cette principauté est donnée à la comtesse d'Auvergne
- par Louis XIV, qui ordonne au comte de Grignan de s'en emparer et
- d'assiéger la citadelle d'Orange.--Bercoffer, gouverneur de cette
- citadelle, veut se défendre.--Diverses allégations faites à madame
- de Sévigné, qui craint les résultats de ce siége.--Grignan est
- suivi de toute la noblesse.--Il attaque la citadelle d'Orange, qui
- se rend le 12 novembre.--Grignan la fait démolir.--Joie de madame
- de Sévigné en apprenant la prise de cette citadelle.--Ouverture de
- l'assemblée des communautés de Provence.--Discours de
- l'intendant.--Réponse de l'évêque de Marseille.--Don gratuit
- accordé.--Lutte entre le comte de Grignan et l'évêque de
- Marseille.--Une lettre de Colbert à l'évêque de Marseille l'oblige
- de céder.--Le marquis de Buous est nommé procureur du
- pays-joint.--Les 5,000 livres sont accordées par l'assemblée au
- comte de Grignan.--Opposition de l'évêque de Marseille et de
- l'évêque de Toulon à ce vote.--Colbert écrit encore à l'évêque de
- Marseille, et l'opposition est levée.--Félicitations et réflexions
- de madame de Sévigné sur ce double triomphe.--Ouverture des états
- de Bretagne.--Deux membres arrêtés pour avoir fait de l'opposition;
- ils sont rendus.--On abolit les édits oppresseurs, mais on double
- les impositions.--Le marquis de Coëtquen reproche à d'Harouis ses
- richesses et la ruine de la Provence.--La duchesse de Rohan, aïeule
- de Coëtquen, le rappelle à Paris, et l'entrée des états lui est
- interdite.--Madame de Sévigné approuve cet acte.--Le duc de
- Chaulnes repousse les ennemis des côtes de Bretagne.
-
-
-A quinze lieues de la mer et des côtes de Provence, dans le département
-qui a reçu le nom poétique de Vaucluse, s'étend, borné par le Rhône à
-l'ouest, le petit pays dont Orange est la capitale. Il n'a que cinq
-lieues de long sur quatre de large. Le nombre de ses habitants, au temps
-de Louis XIV, n'a jamais dû excéder douze mille[92], et la ville
-d'Orange, célèbre par plusieurs conciles, en renfermait plus de la
-moitié. Placé entre le Languedoc et le comtat Venaissin, la Provence et
-le Dauphiné, par le grand nombre de monuments et de constructions
-antiques que le temps a respectés, ce riant canton de la France est
-comme un fragment de la classique Italie transporté dans la Gaule. Riche
-par l'industrie de ses habitants, par ses vignes, sa garance, son
-safran, qui revêt ses plaines d'une teinte violette, il a, depuis les
-temps les plus reculés, formé un État indépendant. Néanmoins les rois de
-France le considéraient[93] comme un fief de la Provence ou du Dauphiné,
-et, à titre de dauphins ou de comtes de Provence, ils prétendaient en
-être les premiers souverains; mais les princes d'Orange ne
-reconnaissaient pas cette prétention[94], et leurs droits étaient depuis
-longtemps établis par des traités.
-
- [92] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, t. V, p.
- 304 à 314.--J. CONVENENT, ci-devant pasteur de la maison de Sa
- Majesté Britannique Guillaume III, _Histoire abrégée des
- dernières révolutions arrivées dans la principauté d'Orange_;
- Londres, chez Robert Roger, 1704, in-12, chap. I, p. 5, 6.
-
- [93] Conférez l'abbé D'EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la
- France_, t. V, p. 315. Il cite du Tillet en son Recueil des
- barons et pairs de France, Bodin, de la République, livre I, ch.
- 9, et Nostradamus, Histoire de Provence, partie 4, sur l'année
- 1330.
-
- [94] P. DUVAL, géographe de Sa Majesté, _la France depuis son
- agrandissement par conquêtes du roy_; 1680, in-12, p. 258.--J.
- CONVENENT, _Histoire des diverses révolutions arrivées dans la
- principauté d'Orange_; Londres, 1704, in-8º.--Madame DUNOYER,
- _Mémoires_, dans les _Lettres histor. et galantes_, t. VIII, p. 9
- et 10.--_L'Art de vérifier les dates_, 3e édit., 1784, in-folio,
- p. 453.
-
-
-On comptait, depuis sept siècles, quatre dynasties des princes d'Orange.
-La dernière était celle des princes de Nassau, qui possédait cette
-principauté depuis cent cinquante ans. A ce titre elle fut, en 1650,
-transmise par héritage à Guillaume III[95], qui, à l'époque dont nous
-traitons, était le grand ennemi de Louis XIV, et commandait les troupes
-de la majeure partie des puissances coalisées contre lui. Peu après
-l'époque de la naissance de Guillaume, sa mère, la princesse royale,
-fille de Charles Ier, qui espérait l'appui de la cour de France, où ses
-deux frères Charles et Jacques II (le duc d'York) s'étaient réfugiés,
-conclut un traité qui permettait à Louis XIV de se mettre en possession
-de la principauté d'Orange et qui stipulait que, dans le cas où le roi
-pour cette prise de possession serait obligé d'employer la force, et
-qu'il consentît ensuite à la rendre, il pourrait préalablement faire
-raser les fortifications de la capitale. Mazarin, en vertu de ce traité,
-fit résoudre dans le conseil que l'on se saisirait de la ville d'Orange
-et de la citadelle. Le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de cette
-expédition. Il préleva sur les plus riches protestants de Nîmes un impôt
-qui fut destiné à payer le comte d'Hona, gouverneur d'Orange[96].
-
- [95] Guillaume-Henri de Nassau.
-
- [96] J. CONVENENT, _Abrégé des diverses révolutions_, p.
- 8.--_Relation de ce qui se passa dans le rasement du château
- d'Orange et de ses fortifications, par ordre du roi de France
- surnommé le Grand_ (manuscrit du cabinet de M. Aubenas), p. 24 à
- 240.
-
-D'Hona, après une faible résistance, rendit la ville et la citadelle au
-maréchal Duplessis-Praslin, qui, après avoir fait transporter tous les
-canons et les munitions de guerre dans la citadelle, y mit une garnison
-de cinq cents hommes. Duplessis alla ensuite rejoindre le cardinal
-Mazarin à Saint-Jean-de-Luz. Un ingénieur fut envoyé à Orange pour
-diriger le travail de la démolition des fortifications. Cette
-destruction de leurs remparts et ce changement de domination désolèrent
-les habitants et en firent fuir un grand nombre[97]. «Ce fut là, dit le
-pasteur de la maison de Guillaume III, le premier échec que reçut la
-ville d'Orange; il fit perdre à cette ville tout le lustre qu'elle avait
-sous le gouvernement du comte d'Hona, seigneur libéral, civil et
-magnifique, qui, tenant une cour aussi leste que celle des princes
-d'Orange eux-mêmes, y attirait une foule d'étrangers de toutes les
-nations, et la rendait un des plus agréables séjours de la France[98].»
-
- [97] _Lettre écrite d'Orange, le 25 juillet 1712, à M. le baron
- de Roays_, par l'abbé ***, chanoine de la cathédrale (manuscrit
- de M. Aubenas).
-
- [98] J. CONVENENT, _Histoire abrégée des dernières révolutions
- d'Orange_; 1704, in-8º, chap. II, p. 8. La démolition eut lieu en
- janvier et en février.
-
-Après le décès de la princesse royale, la princesse douairière, veuve de
-Frédéric-Henri de Nassau et grand'mère de Guillaume III, eut la libre
-jouissance de l'administration des biens de son petit-fils. La
-principauté d'Orange rentra ainsi, en 1665, sous la domination
-hollandaise[99]. On fit alors de grandes réjouissances dans toute la
-principauté; les festins, les fêtes durèrent huit jours. Les temples
-protestants furent rouverts, et la foule vint entendre les prédications
-des ministres. Dans la ville d'Orange les fenêtres furent toutes
-illuminées, et des lampions de couleur y figuraient partout le chiffre
-du prince.
-
- [99] J. CONVENENT, _Hist. abrégée des dernières révolutions
- d'Orange_; 1704, in-8º.--_Relation_, etc. (manuscrit d'Aubenas),
- p. 261.
-
-Dans le mois de janvier 1673, Guillaume ayant fait confisquer le
-marquisat de Berg-op-Zoom et d'autres lieux qui appartenaient au comte
-d'Auvergne du chef de sa femme, Louis XIV fit don de la principauté
-d'Orange au comte d'Auvergne, et ordonna au comte de Grignan de s'en
-emparer de vive force si celui qui y commandait voulait résister[100].
-
- [100] _Manuscrit d'Aubenas_, p. 269.--J. CONVENENT, _Hist.
- abrégée des dernières révolutions_, chap. II, p. 10.--_Recueil
- des Gazettes de l'année 1673_, in-4º, janvier et décembre 1673,
- p. 48.
-
-Dire au comte de Grignan de se rendre maître de ce pays d'Orange,
-c'était l'envoyer à la conquête du berceau de son illustre maison et le
-ramener dans la patrie de ses ancêtres; car il était historiquement
-prouvé que le premier comte propriétaire d'Orange fut Giraud-Adhémar IV,
-auquel l'empereur Frédéric Ier, comme suzerain de l'ancien royaume
-d'Arles, accorda l'investiture des seigneuries de Monteil et de Grignan.
-C'est du nom de Monteil-Adhémar que, par corruption, est venu celui de
-la ville de Montélimar[101].
-
- [101] Dom CLÉMENT, _Art de vérifier les dates_; 1784, édit.
- in-folio, t. II, p. 448.--AUBENAS, _Notice historique sur la
- maison de Grignan_, dans l'_Histoire de madame de Sévigné_; 1842,
- in-8º, p. 523.
-
-Le comte de Grignan se porta avec un grand zèle à l'exécution de l'ordre
-qu'il avait reçu.
-
-Un Hollandais, nommé Berkoffer, était depuis sept ans, pour Guillaume,
-gouverneur de la principauté d'Orange; il refusa de se soumettre aux
-injonctions du comte de Grignan, et, avec le petit nombre de soldats
-qu'il avait à sa disposition, il se retira dans la citadelle, et parut
-déterminé à se défendre à outrance. Le bruit courait que Berkoffer
-avait deux cents hommes avec lui, et l'on savait qu'il ne manquait ni de
-canons ni de munitions[102]. Grignan se vit donc dans la nécessité
-d'entreprendre un siége; et cependant Louvois s'était refusé à lui
-envoyer les troupes et l'artillerie nécessaires pour une telle
-entreprise. Ce fut pour madame de Sévigné une cause d'inquiétude et
-d'angoisses. Elle redoutait les dangers, et s'affligeait de la dépense;
-et si son gendre ne réussissait pas, elle voyait le triomphe de l'évêque
-de Marseille assuré: toutes les négociations conduites avec tant de
-labeur et d'adresse pour faire nommer le marquis de Buous devaient
-échouer alors infailliblement. Les uns épouvantaient madame de Sévigné
-en exagérant les difficultés du siége; les autres la rassuraient et même
-la raillaient sur le peu de fondement de ses craintes. De Guilleragues,
-
- Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire[103],
-
-ne tarissait pas sur ce sujet. Selon lui[104], il ne fallait que des
-pommes cuites pour venir à bout de ce siége. C'était un duel entre
-Berkoffer et Grignan; donc il fallait couper le cou à Grignan, parce
-qu'il enfreignait les ordonnances contre les duels; et lui,
-Guilleragues, déjà demandait sa charge. Mais le marquis de Gorze, grand
-sénéchal de Provence, et de Vivonne prétendaient au contraire que le
-siége d'Orange serait long; qu'il était plus difficile qu'on ne
-croyait; que la citadelle était entourée de bons fossés, bien pourvue de
-canons, et avait des forces suffisantes pour faire une vive défense;
-qu'enfin M. de Grignan, avec sa petite troupe, avait tort d'entreprendre
-de forcer le gouverneur. Le duc d'Enghien et la Rochefoucauld assuraient
-qu'il ne réussirait pas[105]; que l'attaque d'une place de guerre
-exigeait des connaissances militaires spéciales, dont Grignan était
-dépourvu.
-
- [102] J. CONVENENT, _Histoire abrégée_, p. 10, chap.
- II.--_Manuscrit d'Aubenas_, p. 261 et 267.
-
- [103] Boileau, épître V, t. I, p. 320 à 321, édit. de Saint-Marc,
- 1747.
-
- [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 novembre 1673), t. III, p. 233
- et 234, 236 et 237, édit. G.; t. III, p. 148 et 149, édit. M.
-
- [105] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1673), t. III, p. 237,
- édit. G.; t. III, p. 148 et 149, édit. M.--Conférez encore,
- _ibid._ (2, 6, 17, 19, 27 novembre et 1er décembre 1673), t. III,
- p. 207, 211, 224, 227, 241, édit. G., et t. III, p. 126, 127,
- 131, 140, 143, 145, 151, 155, édit. M.
-
-Tandis qu'on tenait ces discours, le comte de Grignan, quoiqu'il fût
-saisi de la fièvre[106], ne se laissa pas décourager. Le ministre ne lui
-donnait ni argent ni soldats. Il fit prier cinq cents gentilshommes de
-la province de venir le joindre. Pas un ne refusa de répondre à son
-appel. Plusieurs nobles du comtat d'Avignon vinrent à sa rencontre sans
-avoir été convoqués: marque de sympathie qui le toucha vivement. Ainsi,
-à la tête d'environ sept cents cavaliers et de deux mille soldats des
-galères, qu'il avait commandés, Grignan se mit en marche le 31 octobre,
-et arriva le 2 novembre devant Orange avec sa petite armée, munie de
-quelques canons.
-
- [106] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 205, édit.
- G.; t. III, p. 126, édit. M.
-
-Il commença aussitôt le siége de la citadelle. On remplit les fossés
-avec des fagots et des mannequins fournis par la ville d'Orange, d'après
-les réquisitions faites aux magistrats[107]. Berkoffer voulut en vain
-s'opposer aux travaux des assiégeants par quelques volées de canon. Deux
-gentilshommes, le marquis de Briancour et M. de Roays, se distinguèrent
-par leur bravoure.
-
- [107] _Relation de tout ce qui se passa dans le rasement du
- château d'Orange_, ms. d'Aubenas, p. 272-276.
-
-Le 12 novembre la tranchée fut ouverte, et le comte de Grignan ordonna
-l'assaut. Le marquis de Barbantane[108], d'une valeur romanesque, selon
-madame de Sévigné, et M. de Ramatuelle commandaient l'escadron des
-nobles destinés à soutenir les soldats qui étaient sur la tranchée.
-Après que le comte de Grignan eut fait tirer deux décharges de canon,
-Berkoffer fit battre la chamade[109], et M. de Beaufin fut admis dans la
-place. Le gouverneur promit de se rendre le 17, et l'on donna des otages
-de part et d'autre. Berkoffer avait assez d'artillerie pour faire
-acheter cher le triomphe aux assiégeants; mais il eût fallu abîmer la
-ville, ruiner ses amis: il aima mieux se rendre.
-
- [108] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 300, édit.
- G.
-
- [109] _Relation_, etc., ms. d'Aubenas, p. 277.--_Mémoires
- historiques et galants de madame_ DUNOYER, t. VIII, p. 12 à 17.
-
-Le 18 novembre (1673), la garnison sortit de la citadelle sans aucune
-marque d'honneur; elle se composait de trente et un hommes; tous eurent
-la liberté d'emporter ce qui leur appartenait. Berkoffer se retira en
-Hollande avec sa famille[110].
-
- [110] _Relation_, etc., p. 279.
-
-Le comte de Grignan fit démanteler la citadelle deux jours après son
-entrée; il y trouva douze canons de trente-six de balles de bronze,
-quarante petites pièces de campagne, deux coulevrines et onze autres
-pièces de moyen calibre, sept cents mousquets, deux cents fusils, des
-piques, des mousquetons, des obus, douze mille livres de poudre: il y
-avait de quoi armer une garnison de quatre mille hommes.
-
-Huit jours après la reddition de la citadelle d'Orange, le comte de
-Grignan, conformément aux ordres qu'il avait reçus du roi, fit
-travailler à la démolition entière de la citadelle; mais ce travail ne
-put être terminé que dans le mois de mai suivant (1674). Le puits, qui
-avait 83 toises de profondeur et 30 de circonférence, fut comblé.
-
-Le comte de Grignan s'était retiré aussitôt après avoir vu commencer la
-démolition de la place, et avait laissé la direction des travaux à
-Lausier[111], son capitaine des gardes, qui commandait aux quatre
-compagnies des soldats de galères. Le comte de Grignan fut escorté à son
-retour par toute la noblesse de Provence et du comtat d'Avignon, qui
-l'avait volontairement suivi dans cette petite campagne[112]. La joie de
-madame de Sévigné fut grande quand elle en connut le glorieux
-résultat[113]. «J'embrasse le vainqueur d'Orange» (dit-elle dans sa
-lettre à sa fille)... «L'affaire d'Orange fait ici un bruit
-très-agréable pour M. de Grignan. Cette grande quantité de noblesse qui
-l'a suivi par le seul attachement pour lui, cette grande dépense, cet
-heureux succès, car voilà tout; tout cela fait honneur et donne de la
-joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à
-souper: «Orange est pris; Grignan avait sept cents gentilshommes avec
-lui. On a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le troisième jour.
-Je suis fort content de Grignan[114].»
-
- [111] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1690), t. X, p. 162, édit.
- G.; t. IX, p. 275, édit. M.
-
- [112] _Relation de ce qui passa dans le rasement du château
- d'Orange_, ms. d'Aubenas, p. 283 et 284.
-
- [113] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 246 et
- 247, édit. G.; t. III, p. 157, 158, édit. M.
-
- [114] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 11 décembre 1673), t. III, p.
- 254-259, édit. G.; t. III, p. 154 et 169, édit. M.
-
-Mais, comme l'observe madame de Sévigné, après avoir gagné cette
-bataille d'Orange il fallait en commencer une autre contre l'évêque de
-Marseille[115]; et, le lendemain du jour où elle écrivait ces lignes (le
-5 décembre 1673), l'assemblée des communautés de Provence, siégeant à
-Lambesc, s'ouvrait «par authorité et permission de monseigneur le comte
-de Grignan, lieutenant général, commandant pour le roy au païs, et par
-mandement de messieurs les procureurs dudit pays, et par M. de Gerard,
-comte palatin, conseiller du roy en ses conseils, commissaire député,
-par mondit seigneur le comte de Grignan, pendant la maladie ou absence
-du seigneur de Rouillé, comte de Melay[116].»
-
- [115] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 247, édit.
- G.; t. III, p. 164, édit. M.
-
- [116] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale
- des communautés du pays de Provence_; Aix, Charles David,
- imprimeur du roi, du clergé et de la ville, 1674, in-4º, p. 3.
-
-Mais de Rouillé, qui n'était ni malade ni absent, ouvrit le lendemain
-les délibérations par un assez long discours. Il demanda au nom du roi à
-l'assemblée de voter le don gratuit de 500,000 francs, la même somme qui
-avait été accordée l'année précédente. De Rouillé prétendait seulement
-exciter des sujets fidèles à remplir leur devoir envers leur souverain.
-«Si vous faites comparaison, disait-il[117], de ce temps-ci avec celui
-des troubles et des désordres passés de cette province, vous
-reconnaîtrez encore mieux que votre bonheur est un pur effet de sa
-bonté et de sa clémence, que votre obéissance et vos soumissions vous
-ont acquis et vous peuvent conserver.»
-
- [117] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 4.
-
-Cependant de Rouillé, quittant le ton d'un servile courtisan, fait
-valoir, pour déterminer le vote de l'assemblée, des considérations plus
-justes et des motifs plus réels. La déclaration de guerre de l'Espagne a
-forcé le roi d'augmenter le nombre de ses armées de terre et de mer, et
-il est nécessaire pour le bien du royaume «qu'il fasse trembler toute la
-maison d'Autriche, et qu'il abaisse à ses pieds l'orgueil de cette
-république, autant ingrate qu'elle est insolente et ambitieuse, qui doit
-à la couronne de France toute son élévation et sa grandeur.»
-
-«Vous n'ignorez pas, ajouta-t-il[118], messieurs, que Sa Majesté emploie
-tous les ans dans cette province des sommes de deniers beaucoup plus
-grandes qu'elle n'en retire; et que les dépenses qu'elle fait à Toulon
-et à Marseille pour la construction, l'armement et l'entretien des
-vaisseaux et des galères, ou pour réparer ou fortifier ces places et les
-autres ports et lieux maritimes de ce pays, y apportent l'abondance par
-l'augmentation du commerce, par le débit et la consommation de vos
-denrées et par l'emploi de toutes sortes d'artisans et d'ouvriers, qui y
-trouvent leur subsistance et le soutien de leurs familles.»
-
- [118] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 5 et
- 6.
-
-L'évêque de Marseille répondit à l'intendant avec plus de dignité et de
-convenance. «Comme vous connaissez, monsieur, lui dit-il, notre zèle,
-vous connaissez aussi notre faiblesse; et il faut, s'il vous plaît, que,
-comme vous êtes l'homme du roi par votre caractère, vous soyez l'homme
-du peuple par votre générosité. Le roi aura sujet dans cette occasion
-d'être satisfait de la province, parce qu'elle ira pour son service
-aussi loin que ses forces le lui permettront; et il le sera en effet si
-vous employez, pour lui représenter les misères et les besoins du
-peuple, cette vivacité et cette lumière d'esprit que vous venez de
-montrer pour représenter à l'assemblée les besoins et les intentions de
-Sa Majesté.»
-
-L'assesseur Decorio réitéra les condoléances sur la misère générale:
-«Les riches même n'ont point d'argent pour secourir les pauvres et les
-faire travailler. Les sources du commerce se trouvent taries par les
-nouveaux édits créant de nouveaux impôts, soit pour les contrôles des
-exploits, pour l'enregistrement des oppositions, pour conserver les
-hypothèques, les greffes des arbitrages, et le papier timbré.» Cependant
-il conclut à l'adoption de la proposition sur le don gratuit. Les
-500,000 francs furent accordés, et l'assemblée décida en outre qu'il
-serait, comme précédemment, envoyé un courrier à la cour[119], dont la
-dépense fut réglée, selon le taux habituel, à la somme de mille livres.
-
- [119] _Abrégé des délibérations_, p. 11, 12 et 18.
-
-Après ce vote, qui, quoique le plus important, préoccupait peu, vu qu'il
-était considéré comme un vote obligatoire et de pure forme, vint
-l'affaire qui tenait tous les esprits suspendus, parce que tous les
-membres de l'assemblée avaient pris parti soit pour l'évêque de
-Marseille, soit pour le comte de Grignan, dont les intérêts étaient en
-présence. Il était impossible que le vote qui allait intervenir pût
-donner satisfaction à l'un des deux rivaux sans offenser l'autre.
-
-L'assesseur déclara à l'assemblée que M. le marquis de Maillanne de la
-Rousselle, procureur du pays-joint pour la noblesse, étant décédé, il
-fallait pourvoir à son remplacement[120]; et l'intendant dit que M. de
-Pomponne lui avait écrit que le roi trouvait bon que l'assemblée fît
-cette nomination avec une pleine et entière liberté.
-
- [120] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 30.
-
-Nonobstant cette déclaration, le plus grand nombre des membres de
-l'assemblée ne doutaient pas que le roi n'eût fait un choix, et ils
-désiraient le connaître pour s'y conformer. Le succès du siége d'Orange
-avait déterminé le roi à donner toute satisfaction au comte de Grignan;
-et ce fut l'évêque de Marseille, dont l'influence sur l'assemblée était
-connue, qu'il chargea d'empêcher toute division et de réunir tous les
-votes sur le marquis de Buous. On ignorait cela, et l'attention fut
-grande lorsque l'évêque de Marseille, procureur-joint du clergé, prit la
-parole.
-
-Il exposa que, se trouvant à la cour pour d'autres affaires lorsque
-cette place de procureur-joint pour la noblesse était venue à vaquer, il
-avait représenté que l'assemblée des communautés était de droit en
-possession de faire cette élection, au défaut des états; et que, pour ne
-pas perdre une occasion de servir la province, il avait prié instamment
-Sa Majesté de la maintenir dans ce droit et dans cet usage: ce qu'il a
-plu à Sa Majesté de lui accorder. Mais le roi avait appris depuis qu'il
-se présentait plusieurs concurrents et qu'il y avait contestation à cet
-égard. L'évêque déclara qu'il avait reçu à ce sujet une lettre de
-monseigneur Colbert, datée de Saint-Germain le 1er janvier, et il
-demanda qu'il en fût donné lecture. Cette lettre contenait ce qui suit:
-
- «Monsieur,
-
-«Le roi vous écrit, et à M. le comte de Grignan, sur le sujet de la
-mésintelligence qui est à présent entre vos maisons; et comme
-l'intention de Sa Majesté est que M. de Rouillé vous accommode ensemble,
-je crois vous devoir dire que vous ne pouvez rien faire qui soit plus
-conforme à son inclination pour son service que d'y apporter toutes les
-facilités qui dépendent de vous, étant bien difficile qu'il puisse avoir
-le succès qu'il est nécessaire pour sa satisfaction quand deux maisons
-aussi considérables que la vôtre et celle dudit sieur comte de Grignan
-seront dans une si grande division que celle où elles sont de présent;
-et je puis vous assurer que ceux qui apporteront plus de facilité à cet
-accommodement s'attireront plus de considération et de mérite dans
-l'esprit de Sa Majesté[121].»
-
- [121] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21.
-
-L'évêque de Marseille, après la lecture de cette lettre, déclara que M.
-de la Barben, qu'il avait proposé pour occuper cette charge de
-procureur-joint, avait le plus de droits pour l'obtenir; mais de la
-Barben avait un emploi qui l'appelait près de S. M., et il suppliait
-l'assemblée de ne pas penser à lui. «Et comme, par la lettre de
-monseigneur Colbert, dont on vient de donner lecture, il lui est donné
-avis, à lui évêque de Marseille, que le roi désire qu'il vive en bonne
-intelligence avec M. le comte de Grignan, et que ceux qui feront le plus
-d'avances en cette affaire seront ceux qui s'attireront plus de mérite
-dans l'esprit de S. M., n'ayant point de plus forte passion que celle de
-lui obéir et de donner à la province une marque de sa soumission aux
-ordres du roi, quoiqu'il y ait dans les pays beaucoup de sujets capables
-de remplir cet emploi, néanmoins il nomme M. le marquis de Buous[122] en
-ladite charge de procureur du pays-joint pour la noblesse, et prie tous
-ses amis (c'est-à-dire qu'il prie tous les assistants sans en excepter
-aucun, car il les croit tous ses amis) de donner leur suffrage à M. le
-marquis de Buous, d'autant plus que c'est une personne de beaucoup de
-qualité et de mérite.
-
- [122] _Abrégé des délibérations_; Aix, etc., 1674, in-4º, p. 22.
-
-«Et tout de suite, continuant d'appeler les voix, l'assemblée a
-unanimement élu et nommé, _sous le bon plaisir des prochains états et
-jusqu'à la tenue d'iceux_, le sieur marquis de Buous (Pontevès) en
-ladite charge de procureur du pays-joint pour la noblesse, au lieu et
-place dudit sieur le marquis de Maillanne et de la Rousselle.»
-
-Ainsi se termina cette grande affaire, grande seulement pour M. de
-Grignan et pour madame de Sévigné. L'on voit que l'évêque de Marseille,
-en cédant à M. de Grignan le champ de bataille, eut encore l'habileté de
-paraître en triomphateur; car tout se fit par lui, tout parut combiné
-pour lui procurer l'occasion de donner une nouvelle preuve de son
-dévouement au roi et de son influence singulière sur le pays de
-Provence.
-
-Dans le cours des autres délibérations qui suivirent, l'évêque de
-Marseille eut bien soin de montrer qu'il avait voulu par ce vote aider
-aux désirs du roi, mais non complaire au gouverneur. Il s'empressa de
-combattre la proposition qui fut faite d'accorder au comte de Grignan
-les cinq mille francs de gratification pour l'entretènement de ses
-gardes qui lui avait été concédée dans les années précédentes. L'évêque
-de Marseille, en son nom et en celui de l'évêque de Toulon, dit que
-c'était par la pensée qu'ils avaient eue jusqu'ici que cette proposition
-n'aurait pas de suite pour l'avenir que, dans les dernières assemblées,
-ils ne s'étaient point opposés tous deux à ce qui avait été arrêté et
-délibéré sur ce sujet; mais comme ils s'apercevaient que cette
-gratification devenait insensiblement une charge et un tribut ordinaire
-de la province, il ne leur était pas permis de balancer entre des
-considérations particulières et l'intérêt public; et non-seulement ils
-s'opposaient à l'adoption de la proposition, mais ils espéraient que le
-seigneur intendant userait de son autorité pour qu'elle ne fût pas même
-mise en délibération[123].
-
- [123] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 31-32.
-
-L'évêque de Marseille motiva cette opinion sur des raisons déjà
-alléguées dans les années précédentes. Il savait bien qu'elle ne
-pourrait prévaloir, et il n'était pas même dans ses intentions de faire
-changer l'avis de l'assemblée sur ce point. On ne l'ignorait pas; mais
-néanmoins, après que les cinq mille francs eurent été accordés par une
-délibération spéciale, l'évêque de Marseille et celui de Toulon
-protestèrent, et déclarèrent qu'ils étaient dans l'intention de se
-pourvoir vers S. M., «requérant messieurs les procureurs du pays de ne
-faire aucun mandement avant que ladite opposition soit décidée.»
-
-Cette opposition elle-même était de pure forme, car l'évêque de
-Marseille ne doutait pas que cette délibération de l'assemblée serait
-approuvée par le roi comme elle l'avait été dans les années précédentes,
-et que l'assemblée allait en anéantir l'effet à l'instant même. On
-arrêta donc que, nonobstant ladite opposition, lesdits procureurs
-généraux du pays expédieraient leurs mandements[124]. L'intention des
-évêques était de conserver le droit et de maintenir le principe.
-
- [124] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale
- des communautés de Provence_; Aix, 1674, in-4º, p. 35 et 36.
-
-Cependant l'évêque de Marseille ne voulut pas que son opposition fût une
-vaine menace, ni rester entièrement étranger à la concession faite au
-comte de Grignan; il écrivit en cour, et dans la dernière séance de
-l'assemblée (le 12 janvier 1674) il dit «qu'il venait de recevoir une
-lettre du _petit cachet_ du roi, datée du 1er de ce mois, par laquelle
-S. M., pour cette fois seulement et sans conséquence pour l'avenir,
-désire que l'assemblée accorde à monseigneur le comte de Grignan la
-somme de cinq mille livres pour la compagnie des gardes, en
-considération des dépenses qu'il vient de faire à Orange; et S. M.
-invite l'évêque de Marseille à concourir à cette décision avec ses
-amis.»--«Et par ainsi l'évêque de Marseille et le seigneur évêque de
-Toulon ont dit que, pour obéir à la volonté du roi, ils se départent de
-l'opposition qu'ils ont formée sur la délibération prise pour lesdits
-cinq mille livres aux termes de ladite lettre de Sa Majesté, pour cette
-fois seulement et sans conséquence pour l'avenir[125].»
-
- [125] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1674, in-4º, p. 63
- et 64.
-
-Telle fut la fin de cette lutte, et le dernier acte d'autorité de
-Forbin-Janson en Provence. Il ne tarda pas à être appelé à de plus
-hautes destinées[126]. Trois mois après la fin des délibérations de
-cette assemblée, Louis XIV écrivait à Sobieski, grand maréchal de
-Pologne, qu'il envoyait pour ambassadeur à la diète polonaise l'évêque
-de Marseille, dont la capacité lui était connue et dans lequel il
-désirait qu'il eût autant de confiance qu'en lui-même[127].
-
- [126] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 237, 239, 259.
-
- [127] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 122 (Lettre de Louis XIV à
- Sobieski, en date du 31 mars 1674).--MONTPENSIER, _Mémoires_, t.
- XLIII, p. 372.
-
-Forbin-Janson fut encore pendant cinq ou six ans évêque de Marseille;
-mais, engagé dans des négociations diplomatiques, il n'eut pas plus de
-part à l'administration de son diocèse qu'à celle de la Provence. Aucun
-des évêques qui furent successivement nommés procureurs-joints par
-l'assemblée[128] des communautés de la Provence n'eut ses talents,
-l'énergie de son caractère, son crédit à la cour et sa popularité. Le
-comte de Grignan fut donc pour toujours débarrassé d'un rival
-dangereux[129]. Janson plaisait beaucoup à madame de Sévigné; elle
-s'était flattée, par l'amitié qu'il lui témoignait, de le réconcilier
-avec sa fille. Elle écrivait à celle-ci que, si elle venait à Paris, on
-la verrait avec l'évêque dans le même carrosse[130], sollicitant
-ensemble pour le comte de Grignan. Mais cet espoir ne se réalisa
-jamais, et madame de Grignan ne put pardonner à Janson sa longue
-opposition, quoique depuis il eût cessé de se montrer hostile envers
-elle ou aucun des siens[131].
-
- [128] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des
- communautés de Provence, tenue à Lambesc les mois d'octobre et de
- novembre 1674_; Aix, 1675, in-4º, p. 12.--_Idem_, pour octobre et
- novembre 1675; Aix, 1675, in-4º, p. 16.
-
- [129] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1674), t. III, p 274, édit.
- G.; t. III, p. 182, édit. M.
-
- [130] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 232,
- édit. G.; t. III, p. 147, édit. M.
-
- [131] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1674), t. III, p. 323, édit.
- G.; t. III, p. 224, édit. M.--(18 juin 1676), t. II, p. 373.
-
-Madame de Sévigné avait eu lieu de craindre qu'il ne parvînt à faire
-échouer toutes ses démarches en faveur de la nomination du marquis de
-Buous, et elle avait cherché à persuader à sa fille que la réussite
-était de peu d'importance pour le lieutenant général gouverneur de
-Provence; mais quand elle se vit assurée du succès, elle changea de ton.
-En répondant à madame de Grignan, elle dit[132]: «Présentement que par
-votre lettre, qui me donne la vie, nous voyons votre triomphe quasi
-assuré, je vous avoue franchement que par tout pays c'est la plus jolie
-chose du monde que d'avoir emporté cette affaire malgré toutes les
-précautions, les prévenances, les prières, les menaces, les
-sollicitations, les vanteries de vos ennemis: en vérité cela est
-délicieux, et fait voir, autant que le siége d'Orange, la considération
-de M. de Grignan dans toute la Provence.»
-
- [132] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 261,
- édit. G.; t. III, p. 170, édit. M.
-
-On apprend par les lettres de l'archevêque d'Arles à madame de Sévigné
-que madame de Grignan avait tous les honneurs de la réussite, parce que,
-contre les conseils de sa mère, contre ceux de l'archevêque, elle avait
-toujours insisté pour qu'on ne fît aucune concession à l'évêque de
-Marseille. «L'archevêque, dit madame de Sévigné, est contraint d'avouer
-que, par l'événement, votre vigueur a mieux valu que sa prudence, et
-qu'enfin, à votre exemple, il s'est tout à fait jeté dans la bravoure.
-Cela m'a réjouie[133].»
-
- [133] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1673), t. III, p. 271,
- édit. G.; t. III, p. 179, édit. M.
-
-Tout cela s'écrivait avant la nomination du marquis de Buous et
-lorsqu'on la considérait comme très-probable; mais lorsque madame de
-Sévigné apprend que cette nomination est faite et a été l'objet d'un
-vote unanime, sa joie éclate dans toute sa force; et nous sommes
-instruits depuis combien de temps elle était, ainsi que les Grignan,
-préoccupée de cette affaire. «Ah! quel succès! quel succès!
-L'eussions-nous cru à Grignan? Hélas! nous faisions nos délices d'une
-suspension. Le moyen de croire qu'on renverse en un mois des mesures
-prises depuis un an? Et quelles mesures, puisqu'on offrait de l'argent!»
-Et très-judicieusement elle ajoute cette réflexion, faite par elle et
-par ses nombreux amis, qui, dès huit heures du matin, étaient venus la
-complimenter sur cette nouvelle: «Nous trouvons l'évêque toujours habile
-et toujours prenant les bons partis; il voit que vous êtes les plus
-forts et que vous nommez M. de Buous, et il nomme M. de Buous. Nous
-voulons tous que présentement vous changiez de style et que vous soyez
-aussi modestes dans la victoire que fiers dans le combat[134].» Ce
-conseil dut être suivi forcément, car des ordres du roi parvinrent à M.
-de Grignan de s'abstenir de tout sentiment hostile envers l'évêque.
-«Voilà donc votre paix toute faite, dit madame de Sévigné. Je vous
-conseille de vous comporter selon le temps; et puisque le roi veut que
-vous soyez bien avec l'évêque, il faut lui obéir[135].»
-
- [134] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1673), t. III, p. 273 et
- 274, édit. G.; t. III, p. 181, édit. M.
-
- [135] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 302, édit.
- G.; t. III, p. 205, édit. M.--De Buous, qui fut l'objet de cette
- lutte, était le frère ou le proche parent du capitaine de
- vaisseau, sur lequel on peut consulter, ainsi que sur le marquis
- de Martel, la note du savant archiviste de la marine, M. Jal,
- dans les _Mémoires de Villette_, 1841, in-8º, p. 14.
-
-Les états de Bretagne se tinrent cette année à Vitré et en même temps
-que l'assemblée de Provence. Madame de Sévigné n'y alla point; mais elle
-fut parfaitement instruite de ce qui s'y passa. Ils s'ouvrirent le 24
-novembre 1673, sous la présidence de la Trémouille, prince de Tarente,
-baron de Vitré, et ils ne furent terminés que le 10 janvier 1674. Ils ne
-présentèrent pas un spectacle aussi animé ni aussi brillant que ceux où,
-deux ans avant, madame de Sévigné s'était trouvée; mais ils ont un
-intérêt historique plus puissant. On y vit les derniers efforts des
-Bretons pour conserver contre les envahisseurs du despotisme les restes
-de leurs libertés, en vain garanties par les traités du double mariage
-d'Anne de Bretagne. Les demandes de subsides ayant donné lieu à des
-objections de la part de deux députés, Saint-Aubin Treslon et Des Clos
-de Sauvage (les noms de ces hommes courageux méritent d'être rappelés),
-le duc de Chaulnes, gouverneur, les fit arrêter. Six députés de chaque
-ordre furent envoyés au gouverneur pour réclamer contre cette mesure. Le
-duc de Chaulnes répondit qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres du
-roi. Mais la princesse de Tarente intervint auprès de M. de Chaulnes, et
-les deux députés furent relâchés. Douze députés furent délégués par les
-états pour aller rendre grâces à la princesse[136]. C'est cette affaire
-qui fait dire à madame de Sévigné: «il y a eu bien du bruit à nos états
-de Bretagne; vous êtes plus sages que nous[137].» Ce qui se passa à ces
-états de plus important fut la révocation de plusieurs édits
-oppresseurs, depuis longtemps demandée, et en même temps le vote obligé
-d'une somme égale au don gratuit, pour suppléer au déficit que
-l'abolition des impôts perçus en vertu des édits occasionnait dans le
-trésor de l'État. Ainsi plaisir et chagrin en même temps; c'était une
-grâce vendue, et non accordée. La chose est très-exactement racontée
-dans une lettre de madame de Sévigné à sa fille.
-
- [136] _Recueil de la tenue des états de Bretagne dans diverses
- villes de cette province, de 1619 à 1703_, ms. de la Bibl.
- nation. (Bl.-Mant.), no 75, p. 357 et 363.
-
- [137] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 265,
- édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.
-
-«A propos, on a révoqué tous les édits qui nous étranglaient dans notre
-province. Le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de _vive
-le roi!_ qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on était
-hors de soi; on ordonna un _Te Deum_, des feux de joie et des
-remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous
-donnons au roi? 2,600,000 livres, et autant de don gratuit. C'est
-justement 5,200,000 livres. Que dites-vous de cette petite somme? Vous
-pouvez juger par là la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les
-édits[138].» Madame de Sévigné ne fait pas mention des gratifications,
-parce qu'elles étaient les mêmes tous les ans: 100,000 fr. au duc de
-Chaulnes, 20,000 fr. pour ses gardes, 20,000 fr. au marquis de Lavardin,
-et ainsi de suite aux ministres de Pomponne, à Louvois, à Colbert, à
-Seignelay, son fils, et à leurs commis. Le marquis de Lavardin, comme
-lieutenant général, eut 50,000 livres; mais il refusa de toucher la
-somme de 10,000 fr. qui lui était accordée pour l'ouverture des états,
-donnant en cela l'exemple d'un noble désintéressement qui ne fut pas
-imité par le prince de Tarente, lequel reçut 32,000 fr. pour sa
-présidence, et 15,000 fr. pour sa femme. Cette province était accablée;
-un jeune membre de l'assemblée des états, qui sans doute n'était que
-l'organe de beaucoup d'autres, le marquis de Coëtquen, en fit aigrement
-la remarque à d'Haroüis, le trésorier de la province. Pour ce fait,
-Coëtquen fut rappelé à Paris par sa grand'mère la duchesse de Rohan, et
-le duc de Chaulnes lui défendit de paraître aux états. Madame de Sévigné
-applaudit à cette mesure despotique, parce que d'Haroüis était son ami
-et son allié[139]. Cependant il est facile de s'apercevoir, par
-plusieurs passages de ses lettres pleines d'une ironie amère, qu'on a
-prise pour de l'indifférence et de l'insensibilité, qu'elle ressentait
-vivement la dureté du gouverneur son ami, envers la Bretagne. Le duc de
-Chaulnes pouvait tout se permettre; il s'était concilié la faveur du
-monarque par sa capacité, sa fermeté, sa vigilance. Peu après la tenue
-des états, il repoussa, avec les seules forces de la province, les
-ennemis qui avaient voulu faire une descente sur les côtes, et les
-força à s'éloigner de Belle-Isle, qu'ils voulaient assiéger[140].
-
- [138] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1674), t. III, p. 287 et
- 295, éd. G.; t. III, p. 193 et 200, édit. M.--_Recueil de la
- tenue des états de Bretagne_, ms. de la Bibl. nation.
- (Bl.-Mant.), no 75, p. 365.
-
- [139] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 255, 256,
- édit. G.; t. III, p. 165, 356, édit. M.--Voyez la 3e partie de
- ces _Mémoires_, p. 29; 4e partie, p. 29, 33.
-
- [140] _Recueil des lettres pour servir d'éclaircissement à
- l'histoire militaire du règne de Louis XIV_; Paris, 1760, in-12,
- t. II, p. 329, 335. Lettre du duc de Chaulnes à Louvois, datée
- d'Auray le 30 mai 1674.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-1673-1674.
-
- Madame de Sévigné retrouve son cousin Bussy à Paris.--Lettre de
- Bussy à madame de Sévigné.--Leur amitié s'était refroidie.--Bussy
- veut se réconcilier avec madame de la Baume.--Il avait un procès au
- conseil, qu'il gagna.--Il va voir madame de la Morésan.--Exemple de
- Martel, mis à la Bastille pour défaut de soumission.--Détails sur
- l'origine de la liaison de madame de Sévigné avec la marquise de
- Martel.--Effrayé par l'exemple de Martel, Bussy demande une
- nouvelle prolongation de séjour.--Il écrit au duc de Montausier, à
- madame de Thianges, pour qu'elle le réconcilie avec la
- Rochefoucauld.--Elle échoue dans cette négociation.--La duchesse de
- Longueville intercède pour Bussy auprès de Condé.--La colère de
- Condé contre Bussy subsiste.--Bussy écrit à madame de Sévigné une
- lettre pour être montrée à madame Scarron.--Madame de Sévigné va à
- Saint-Germain en Laye, et couche chez M. de la
- Rochefoucauld.--Billet de madame de Sévigné à Bussy, qui lui
- transmet la réponse faite par madame Scarron.--Bussy fait demander
- au roi une nouvelle prolongation de séjour.--Le refus en était
- connu de madame de Sévigné avant d'avoir été notifié à
- Bussy.--Bussy fait ses adieux à tout le monde, et reste à Paris
- caché.--Il va voir secrètement madame de Sévigné et madame de
- Grignan.--Il est visité par le duc de Saint-Aignan.--Deux
- entretiens du roi et du duc de Saint-Aignan.--Le roi permet à Bussy
- de rester encore trois semaines.--Il part, et retourne en
- Bourgogne.--Le roi en Franche-Comté fait venir la reine à
- Dijon.--Bussy écrit à MADEMOISELLE pour offrir son château à la
- reine et à elle.--A chaque victoire, Bussy adresse une lettre au
- roi.--La guerre de Franche-Comté s'achève, et Bussy n'obtient rien.
-
-
-Lorsque, à la fin du mois d'août 1673, madame de Sévigné, alors au
-château de Grignan, écrivait à Bussy: «Je me console de ne point vous
-voir à Bourbilly, puisque je vous verrai à Paris[141],» elle croyait
-déjà son cousin dans la capitale. Il n'y arriva que le 16 septembre, et
-ce ne fut que lorsqu'il se trouvait menacé de ne pouvoir plus y rester
-qu'il répondit à cette lettre.
-
- [141] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1673), t. III, p. 171 et 172,
- édit. G.; t. III, p. 97, édit. M.--_Suite des Mémoires du comte_
- DE BUSSY-RABUTIN, p. 41, ms. de l'Institut. (Dans ce ms., la
- lettre est datée du 27 août.)
-
-Voici cette réponse, un peu énigmatique:
-
- «Paris, ce 10 octobre 1673.
-
-«Je viens de demander au roi plus de temps qu'il ne m'avait accordé pour
-faire ici mes affaires. Je crois qu'il m'en accordera. Je suis d'accord
-avec vous, madame, que la fortune est bien folle; et j'ai pris mon parti
-sur ce que sa persécution durera toute ma vie. Les grands chagrins même
-ne sont pas sus; et, comme je vous ai déjà mandé, ma raison m'a rendu
-fort tranquille. Faites comme moi, madame. Il vous est bien plus aisé,
-car le secret de vos peines est fort au-dessous du mien[142].»
-
- [142] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Institut, p. 42 verso.
-
-On s'aperçoit facilement, d'après le ton et le ralentissement de leur
-correspondance, que l'amitié qui existait autrefois entre Bussy et sa
-cousine n'était plus la même. La susceptibilité orgueilleuse, le
-caractère vindicatif et l'immoralité de Bussy avaient considérablement
-refroidi cette chaleur de cœur que madame de Sévigné avait éprouvée
-pour son cousin. Les années seules l'auraient guérie d'une inclination
-qui, dans son jeune âge, n'avait pas été sans péril. Intimement liée
-avec tous ceux auxquels Bussy avait déplu et qui, ainsi qu'elle,
-brillaient à la cour et dans les hautes sphères de la société, madame de
-Sévigné devait souvent entendre des railleries sur ce courtisan émérite
-et disgracié, vivant solitairement en province, et qui dans ses
-manières, ses discours, ses écrits voulait toujours paraître le type
-parfait du gentilhomme, du guerrier, du bel esprit et de l'honnête
-homme, c'est-à-dire de l'homme à bonnes fortunes. Madame de Sévigné
-avait trop d'usage et de discernement pour ne pas s'apercevoir des
-ridicules de Bussy; et dans plusieurs passages des lettres à sa fille
-elle y fait allusion, mais avec finesse et avec ménagement. Elle n'avait
-plus autant d'admiration pour le talent épistolaire si vanté de Bussy;
-il en montrait moins qu'autrefois dans les lettres qu'elle recevait de
-lui, et par cette raison peut-être, sans le vouloir, elle en mettait
-moins aussi dans les réponses qu'elle lui adressait. Elle lui avait dit
-jadis: «Vous êtes le fagot de mon esprit.» Le fagot manquait, et le feu
-qu'il devait allumer ne pouvait se produire. Cependant l'étroite parenté
-qui les unissait, les souvenirs de jeunesse qui leur étaient communs,
-l'habitude d'une longue liaison, surtout l'intérêt du nom que tous deux
-portaient, dont tous deux étaient fiers et dont ni l'un ni l'autre
-certainement ne ternissait l'éclat, formaient entre eux un attachement
-indissoluble et entretenaient une intimité d'autant plus égale qu'ils ne
-s'aimaient plus assez pour se quereller.
-
-La seule lettre que madame de Sévigné reçut de Bussy pendant son voyage
-fut celle que nous venons de transcrire; mais elle eut de ses nouvelles
-par d'autres personnes, car de Bourbilly elle écrit à sa fille: «Bussy
-est toujours à Paris, faisant tous les jours des réconciliations; il a
-commencé par madame de la Baume. Ce brouillon de temps, qui change tout,
-changera peut-être sa fortune[143].»
-
- [143] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 195; t.
- III, p. 117.
-
-Madame de Sévigné était mal informée; cette réconciliation qu'elle
-redoutait n'eut pas lieu. On en avait parlé dans le monde. Bussy voulait
-se faire la réputation d'un homme à qui on devait pardonner toutes ses
-fautes, parce que lui, disait-il, n'éprouvait aucun ressentiment contre
-ceux qui avaient eu des torts envers lui; et il entrait dans ses
-desseins de ne point accréditer ni démentir le bruit de sa
-réconciliation avec madame de la Baume. Dès son arrivée à Paris, il
-s'empressa d'aller rendre visite à madame de Thianges, «sa parente et sa
-bonne amie.»--«Elle me demanda, dit-il, s'il était vrai que je fusse
-raccommodé avec madame de la Baume. Je lui dis qu'elle m'avait fait
-faire des honnêtetés, auxquelles j'avais répondu de même, et que j'étais
-résolu non-seulement de recevoir les amitiés que me pourraient faire
-ceux qui m'avaient fait du mal, mais encore de leur faire des
-avances[144].»
-
- [144] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Inst., p. 44 verso.
-
-Le principal motif du séjour de Bussy à Paris était une contestation
-qu'il avait au conseil pour une somme de 60,000 fr. qu'on lui disputait.
-Il gagna son procès[145].
-
- [145] Lettre de Bussy-Rabutin à Louis XIV (26 avril 1674) et à
- Châteauneuf, secrétaire d'État, dans la _Suite des Mémoires du
- comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst., p. 65 et 66.
-
-Il est bien vrai qu'il fit des tentatives de réconciliation; mais il ne
-réussit dans aucune, comme le sut bientôt madame de Sévigné, dont les
-secours ne lui faillirent point en cette circonstance. Quand Bussy
-écrivait à sa cousine, l'époque de la permission qu'il avait obtenue
-pour rester dans la capitale était expirée depuis deux jours, et il
-avait demandé à M. de Pomponne une prolongation de séjour, qui lui fut
-accordée[146].
-
- [146] Lettre de Bussy-Rabutin à M. de Pomponne, datée de Paris le
- 8 octobre 1673, et de M. de Pomponne à Bussy, datée de Nancy le
- 15 oct., dans la _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Inst., in-4º, p. 42 et 44.--ROGER DE RABUTIN, comte DE BUSSY,
- édit. 1737, t. V, p. 85. Mais la lettre est à tort datée du 15
- septembre; c'est le 15 octobre qu'il faut lire. (Voy. la 4e
- partie de ces _Mémoires_, p. 156 et 344.)
-
-Depuis un mois qu'il était à Paris, il avait employé son temps aux
-projets de son ambition plus encore qu'au profit de ses affaires. Il
-n'ignorait pas que le roi, bien disposé pour lui par le duc de
-Saint-Aignan, consentirait volontiers à faire cesser son exil s'il
-pouvait se réconcilier avec Condé et empêcher Louvois de lui être
-contraire. Ce fut de ce côté qu'il dirigea d'abord ses efforts. Lorsque
-la marquise de la Baume eut la perfidie de laisser publier le manuscrit
-des _Amours des Gaules_ qu'il lui avait confié, il rompit entièrement
-avec elle, et il ne parlait de ses attraits et de sa personne qu'avec ce
-dédain et ce dénigrement qu'aucune femme ne peut pardonner[147]. Depuis
-il ne chercha point à renouer une liaison avec une femme qu'il n'aimait
-pas et qu'il ne pouvait estimer; mais, comme toujours, il s'efforça de
-profiter de ses amitiés de femmes pour se réconcilier avec ceux qui lui
-étaient contraires. Il raconte dans ses Mémoires qu'il était depuis
-trois ans assez bien vu de madame de la Morésan, qui, par ses attraits,
-son esprit caustique et son caractère décidé et tranchant, par son
-alliance avec son beau-frère Dufresnoy, le principal commis de Louvois,
-était recherchée et redoutée[148]. Le jour où Bussy l'alla voir[149], il
-y trouva Dufresnoy. «La conversation, dit-il, avec madame de la Morésan
-et moi se passa à nous renouveler des assurances d'amitié. Comme j'y fus
-jusqu'à l'entrée de la nuit, il y vint beaucoup de gens, et entre autres
-mesdames de la Baume et Louvois; j'en sortis bientôt après, ne pouvant
-soutenir la présence de gens que j'aimais si peu[150].» Lorsque Bussy
-écrivait à Paris ce fragment de ses _Mémoires_, madame de Sévigné s'y
-trouvait aussi; elle dut donc être dissuadée par lui de l'opinion
-qu'elle avait eue de sa réconciliation avec madame de la Baume.
-
- [147] Voyez la lettre du comte de Bussy insérée dans les
- _Mémoires de_ COLIGNY-SALIGNY, 1841, p. 127, en date du 18 mai
- 1667.
-
- [148] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 379.--_Supplément aux
- Mémoires de_ BUSSY, 2e partie, p. 14 et 17.--BUSSY-RABUTIN,
- _Lettres_ (20 juin et 28 novembre 1671), t. V, p. 190 et 315.
-
- [149] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (28 novembre 1673, de madame de la
- Morésan au comte de Bussy), t. V, p. 319.
-
- [150] _Supplément aux Mémoires de M. le comte_ DE BUSSY, t. II,
- p. 17.--Au lieu de madame Damorisan, il faut lire la Morésan,
- comme le prouvent le _Recueil des lettres de_ BUSSY, t. V, p. 319
- et 190, et les _Mémoires de_ MONTPENSIER, t. XLIII, p. 379 (année
- 1674).
-
-Bussy s'était empressé de demander une nouvelle permission pour
-continuer son séjour à Paris. Il avait alors un exemple récent du danger
-que l'on courait, sous un roi tel que Louis XIV, de ne pas se soumettre
-aux ordres de ses supérieurs. Le marquis de Martel, vieil officier de
-marine, avait passé par tous les grades avant de devenir lieutenant
-général à la mer; il trouva dur d'être obligé d'obéir au comte
-d'Estrées, vice-amiral d'une plus grande noblesse, mais moins ancien
-que lui comme officier, et qui avait gagné son grade de lieutenant
-général dans le service de terre. D'Estrées transmit à Martel, par
-écrit, un ordre sous une forme qui ne convenait pas à ce dernier[151];
-il ne refusait pas d'obéir à l'ordre, mais il voulait que la rédaction
-en fût changée. Pour ce léger tort, il fut arrêté par ordre du roi le 31
-octobre, et mis à la Bastille. Cette rigueur dut faire de la peine à
-madame de Sévigné, qui était liée avec la femme du marquis de Martel
-depuis que celui-ci avait donné, sur le beau et célèbre _Royal-Louis_,
-vaisseau qu'il commandait[152], une fête à madame de Grignan lorsqu'elle
-alla voir le fort de Toulon vers le milieu du mois de mai 1672. La femme
-du lieutenant général gouverneur de Provence parut si belle alors, dansa
-si bien, que tous les jeunes officiers invités à cette fête en
-conservèrent un long souvenir, et que, plusieurs années après, un d'eux
-citait madame de Grignan comme le modèle le plus parfait de grâce et de
-légèreté dans la danse, en présence de madame de Sévigné, qu'il ne
-connaissait pas et dont la satisfaction et l'émotion furent
-grandes[153]. La prolongation de séjour accordée à Bussy, par
-l'entremise de M. de Pomponne[154], était de deux mois; elle lui fit
-concevoir l'espérance de pouvoir obtenir durant ce temps, par ses
-démarches, la fin de son exil et la permission de paraître à la cour;
-puis enfin d'avoir un commandement, et de prendre sa part de succès et
-de gloire dans les guerres qui agrandissaient la France. C'était un
-noble orgueil, un rêve chéri auquel Bussy ne put jamais renoncer et qui,
-ne s'étant point réalisé, fit le malheur de sa vie.
-
- [151] LOUIS XIV, _Œuvres_ (Lettre du roi au duc de Beaufort, en
- date du 8 décembre 1665), t. V, p. 338 et 342.
-
- [152] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 31, éd. G.; t.
- II, p. 442, édit. M.--_Mémoires du marquis_ DE VILLETTE, 1844,
- in-8º, p. 14. Martel, capitaine en 1635, lieutenant général en
- 1656-1679, n'est plus porté sur les états de la marine en 1682.
-
- [153] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Institut, p. 46 et 47.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 16 et 20 mai
- 1672; 23 août 1675, 6 août 1680), t. III, p. 15, 27, 31; t. IV,
- p. 48 et 49; t. VII, p. 156 et 157, édit. G.; t. II, p. 428, 439,
- 442; t. III, p. 422 et 423; t. VI, p. 413, édit. M.
-
- [154] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Institut, in-4º, p. 42 et 44.--Lettre de Bussy à M. de
- Pomponne, des 8 et 10 octobre 1673, et de M. de Pomponne à Bussy,
- datée de Nancy le 15 octobre 1673.
-
-Il écrivit d'abord au duc de Montausier pour demander d'être présenté au
-Dauphin et de le voir: «curiosité, dit-il, que j'aurais, quand je serais
-du Japon.» Il reçut une réponse polie et presque affectueuse[155].
-Pendant le temps de son séjour à Paris, Bussy vit encore madame de
-Thianges; elle lui apprit qu'on avait rapporté de lui de mauvais propos
-qui entachaient la valeur du prince de Marsillac lors du fameux passage
-du Rhin à Tholus. Il protesta à madame de Thianges que c'était sans
-doute une fausseté et une perfidie de mademoiselle de Montalais, «parce
-que, disait-il, il n'y a qu'elle au monde assez méchante et assez folle
-pour inventer une chose dont la fausseté est aussi facile à découvrir
-que celle-là.» Bussy avait été très-bien avec cette spirituelle et
-intrigante sœur de madame de Marans; mais depuis peu (Montalais
-n'était plus jeune) il s'était brouillé avec elle[156]. Après cet
-entretien, Bussy écrivit une longue lettre à madame de Thianges pour se
-disculper des torts qu'on lui imputait envers la Rochefoucauld et son
-fils Marsillac. Il n'y a personne en France, selon Bussy, qui puisse
-rendre de plus assurés témoignages que lui «de la valeur du père et de
-celle du fils. Ils ont été blessés eu deux occasions où j'avais
-l'honneur de commander; l'une à Mardick et l'autre à Valenciennes[157].»
-Il paraît que le duc de la Rochefoucauld fut peu touché de lire un
-certificat de service militaire, pour lui et pour son fils, tracé de la
-main du comte de Bussy-Rabutin; car après que madame de Thianges lui eut
-communiqué cette lettre, il ne répondit à cette avance de Bussy par
-aucune parole polie[158].
-
- [155] Lettre de Bussy au duc de Montpensier (Paris, le 11 octobre
- 1673).--Réponse du duc de Montpensier à Bussy (Versailles, 20
- octobre 1673). Dans la _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Inst., in-4º, p. 43 et 44.
-
- [156] _Suite des Mém. de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst, p.
- 45.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672 et 5 juin 1675), t. III,
- p. 97 et 108, édit. G.; t. III, p. 31, 237, édit. M.--CHOISY,
- _Mém._, t. III, p. 264.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XLIII, p.
- 22.--LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 90, 103, 340. (Voy. 4e partie
- de ces _Mémoires_, p. 212.)
-
- [157] _Suite des Mém._, ms., p. 45. (Lettre de Bussy à madame de
- Thianges, Paris, 25 octobre 1673.)
-
- [158] _Suite des Mém._, etc., ms. de l'Inst., p. 50.
-
-Bussy, qui connaissait l'influence que la Rochefoucauld et Marsillac
-avaient auprès du roi, de Condé et du duc d'Enghien, fit taire son
-orgueil, et s'adressa à madame de Sévigné; il la pria de faire en sorte,
-par madame de la Fayette, que le duc de la Rochefoucauld consentît à le
-voir, afin qu'ils pussent être ensemble sur de meilleurs termes.
-
-«Madame de Sévigné, dit Bussy dans ses _Mémoires_, s'en chargea; et,
-quatre ou cinq jours après, elle me dit que le duc de la Rochefoucauld
-avait répondu à son amie que, puisque avant que nous fussions brouillés
-nous ne nous voyions pas les uns les autres et que nous nous contentions
-de vivre honnêtement ensemble quand nous nous rencontrions, une plus
-grande liaison n'était pas nécessaire; que, pour lui, il serait
-très-aise de me rencontrer souvent, et qu'il se _clouerait où je
-serais_: ce furent ses propres termes.»--«Cette réponse, ajoute Bussy,
-me fit juger que j'aurais toujours à craindre de ce côté-là, et que je
-ne devais espérer de soutien que de la bonté du roi[159].»
-
- [159] _Suite des Mémoires_, etc., ms. de l'Inst., p. 50.
-
-Si Bussy faisait cette réflexion, c'est qu'en même temps qu'il avait
-fait des démarches pour se réconcilier avec la Rochefoucauld il en avait
-tenté auprès du prince de Condé qui avaient encore moins réussi. Comme
-c'était la princesse de Longueville qu'il avait blessée par ses écrits
-et ses discours, et qu'il connaissait les sentiments chrétiens qui
-l'avaient déjà portée à le protéger contre la colère du prince lorsque
-l'outrage était récent[160], il jugea avec raison qu'elle interviendrait
-en sa faveur avec toute la chaleur qu'inspire la céleste charité aux
-âmes pénétrées de repentir. Il ne se trompait pas: la duchesse de
-Longueville fit de grands efforts pour calmer le ressentiment de Condé;
-elle ne put y parvenir. Elle fut obligée de lui annoncer par
-mademoiselle Desportes[161], dont Bussy, pour cette négociation, avait
-réclamé le secours, que monsieur son frère ne voulait point pardonner,
-et que même il lui avait dit «qu'il ne souffrirait pas que Bussy fût sur
-le pavé de Paris.»--«Ce discours, dit Bussy, me surprit; et je répondis
-à mademoiselle Desportes qu'il n'appartenait qu'au roi de parler ainsi:
-elle en convint.»
-
- [160] VILLEFORT, _Vie de madame de Longueville_, Amsterdam, 1739,
- in-12, t. II, p. 161, ou Paris, 1738, in-8º, p. 169; et 4e partie
- de ces _Mémoires_, p. 351 et 352.
-
- [161] Bussy dit: «Mademoiselle Desportes, ma bonne amie, fille
- d'une rare vertu et d'un mérite extraordinaire.»
-
-Bussy n'en fut que plus ardent à chercher des appuis contre une si
-puissante inimitié. Il savait que madame Scarron, dont l'influence
-auprès de madame de Montespan était connue, avait contre lui des
-préventions qui n'étaient que trop motivées; il écrivit à sa cousine
-pour la faire consentir à être son intermédiaire entre lui et cette
-gouvernante des enfants naturels du roi, avec laquelle il n'avait jamais
-eu de liaison ni de correspondance[162].
-
- [162] Voyez ci-après, chap. VIII.
-
-Madame de Sévigné reçut la lettre que Bussy lui écrivit à ce sujet au
-retour d'un voyage à Saint-Germain. Elle y était allée pour voir ces
-mêmes personnes si contraires à Bussy et pour elle si amicales. Voici ce
-qu'elle dit de ce voyage en écrivant à sa fille: «Je viens de
-Saint-Germain, où j'ai été deux jours avec madame de Coulanges et M. de
-la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes, le soir, notre cour
-à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous... Mais
-s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments d'hommes
-et de femmes, vieux et jeunes, qui me parlèrent de vous, ce serait
-nommer quasi toute la cour. J'ai dîné avec madame de Louvois; il y avait
-presse à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta
-d'autorité pour souper chez M. de Marsillac, dans un appartement
-enchanté, avec madame de Thianges et madame Scarron, M. le Duc et M. de
-la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin, nous
-sommes revenues[163].»
-
- [163] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1673), t. III, p. 257, 258,
- édit. G.; t. III, p. 167, édit. M.--Sur les anciens plans gravés
- de Saint-Germain en Laye comme sur ceux de Fontainebleau, on
- trouve l'emplacement de tous ces hôtels des grands de la cour, et
- entre autres de ceux de Condé, de la Rochefoucauld et de
- Vivonne.--Conférez 1re partie, p. 365, 483; IVe, p. 273.
-
-Ce fut deux jours après qu'elle reçut de Bussy la lettre suivante[164]:
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Paris, le 13 décembre 1673.
-
-«Vous pouvez vous souvenir, madame, de la conversation que nous eûmes
-l'autre jour. Elle fut presque toute sur les gens qui pouvaient
-traverser mon retour; et quoique je pense que nous les ayons tous
-nommés, je ne crois pas que nous ayons parlé des voies dont ils se
-servent pour me nuire. Cependant j'en ai découvert quelques-unes depuis
-que je vous ai vue; et l'on m'a assuré, entre autres, que madame Scarron
-en était une. Je ne l'ai pas cru au point de n'en pas douter un peu;
-car, bien que je sache qu'elle est aimée des personnes qui ne m'aiment
-pas, je sais qu'elle est encore plus amie de la raison, et il n'en
-paraît pas à persécuter, par complaisance seulement, un homme de
-qualité, qui n'est pas sans mérite, accablé de disgrâces. Je sais bien
-que les gens d'honneur entrent et doivent entrer dans les ressentiments
-de leurs amis; mais quand ces ressentiments sont ou trop aigres ou
-poussés trop loin, il est (ce me semble) de la prudence de ceux qui
-agissent de sang-froid de modérer les passions de leurs amis et de leur
-faire entendre raison. La politique conseille ce que je vous dis,
-madame, et l'expérience apprend à ne pas croire que les choses sont
-toujours en même état. On l'a vu en moi; car enfin, quand je sortis de
-la Bastille, ma liberté surprit tout le monde. Le roi a commencé de me
-faire de petites grâces sur mon retour, dans un temps où personne ne les
-attendait; et sa bonté et ma patience me feront tôt ou tard recevoir de
-plus grandes faveurs. Il n'en faut pas douter, madame: les disgrâces ont
-leurs bornes comme les prospérités. Ne trouvez-vous donc pas qu'il est
-de la politique de ne pas outrer les haines et de ne pas désespérer les
-gens? Mais quand on se flatterait assez pour croire que le roi ne
-radoucira jamais pour moi, où est l'humanité? où est le christianisme?
-Je connais assez les courtisans, madame, pour savoir que ces
-sentiments-là sont très-faibles en eux; et moi-même, avant mes malheurs,
-je ne les avais guère. Mais je sais la générosité de madame Scarron, son
-honnêteté et sa vertu; et je suis persuadé que la corruption de la cour
-ne les gâtera jamais. Si je ne croyais ceci, je ne vous le dirais pas,
-car je ne suis point flatteur; et même je ne vous supplierais pas comme
-je fais, madame, de lui parler sur ce sujet; c'est l'estime que j'ai
-pour elle qui me fait souhaiter de lui être obligé, et croire qu'elle
-n'y aura pas de répugnance. Si elle craint l'amitié des malheureux, elle
-ne fera rien pour avoir la mienne; mais si l'amitié de l'homme du monde
-le plus reconnaissant (et à qui il ne manquait que la mauvaise fortune
-pour avoir assez de vertu) lui est considérable, elle voudra bien me
-faire plaisir.»
-
- [164] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Inst.,
- in-4º, p. 51.
-
-A cette lettre verbeuse, mais assez adroite, madame Scarron fit une
-prudente et courte réponse, contenue dans le billet suivant de madame de
-Sévigné à Bussy[165].
-
- [165] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN (ms. de l'Inst.), p.
- 52 verso. Ce billet de madame de Sévigné est inédit et a échappé
- à ses soigneux éditeurs.
-
-
-BILLET DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY.
-
- «A Paris, ce 15 décembre 1673.
-
-«Je fis voir hier soir à madame Scarron la lettre que vous m'avez
-écrite. Elle m'a dit n'avoir jamais entendu nommer votre nom en mauvaise
-part. Du reste, elle a très-bien reçu votre civilité. Elle ne trouvera
-jamais occasion de vous servir qu'elle ne le fasse. Elle connaît votre
-mérite et plaint vos malheurs.»
-
-Dans une longue lettre à sa fille[166], écrite le même jour
-que le billet qu'on vient de lire, madame de Sévigné annonce
-très-laconiquement, en ces termes, que Bussy va quitter Paris: «Bussy a
-ordre de retourner en Bourgogne. Il n'a pas fait la paix avec ses
-principaux ennemis.»
-
- [166] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 265,
- édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.
-
-La permission accordée à Bussy de prolonger son séjour à Paris finissait
-le jour même où madame de Sévigné écrivait le billet que nous avons
-transcrit[167]. Mais Bussy avait, dès le 2 décembre, écrit au roi et à
-M. de Pomponne pour obtenir une nouvelle prolongation de séjour, et ces
-lettres furent envoyées à Saint-Germain en Laye, où était la cour. Ce ne
-fut que par une lettre de M. de Pomponne, datée de Saint-Germain le 17
-décembre, que Bussy fut informé du refus du roi[168]. Madame de Sévigné,
-par son intimité avec de Pomponne, savait donc avant Bussy que la
-permission ne lui serait pas accordée; et on voit, d'après la suite des
-_Mémoires_ de celui-ci, qu'elle ne lui en a rien dit. On n'est jamais
-pressé d'annoncer une mauvaise nouvelle à un ami. Ce refus affligea
-beaucoup Bussy, et le mit dans une grande perplexité. Ses affaires
-n'étaient point terminées, ses espérances de rentrer en grâce
-s'évanouissaient, et il craignait de déplaire au roi et de s'attirer sa
-colère s'il prolongeait son séjour à Paris. Il prit cependant ce dernier
-parti, et fit ses adieux aux secrétaires d'État, à tous ses amis et à
-toutes les femmes de sa connaissance; de sorte qu'on le crut en
-Bourgogne, tandis qu'il était caché dans Paris. Il confia son secret au
-seul duc de Saint-Aignan; et, de la retraite où il se tenait renfermé,
-il faisait parvenir des lettres qu'il datait de son château de Bussy. Il
-écrivit au roi, au secrétaire d'État Châteauneuf, au comte de Vivonne, à
-madame de Thianges et à divers puissants personnages[169].
-
- [167] _Suite des Mémoires_ (ms. de l'Inst.), p. 48, 49, 50 et 52
- verso.
-
- [168] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p. 48 et
- 50.--Lettres de Bussy au roi et à M. de Pomponne, Paris, ce 2
- décembre 1673, p. 54 et 55.--Lettre de Pomponne à Bussy,
- Saint-Germain en Laye, le 17 décembre 1673.
-
- [169] _Suite des Mémoires_, p. 58 (ms. de l'Inst.).--Lettre de
- Bussy au roi, datée de Bussy, le 31 décembre 1673--Bussy-Rabutin,
- _lettres_, t. V, p. 322, 323, 327, à la marquise de Villeroy, le
- 15 décembre, au duc de Montpensier, à madame de Thianges; 2e
- édit., p. 58, 59.--Lettre de Bussy au comte de Vivonne à Bussy,
- Paris, 13 janvier 1674; à madame de Pisieux, le 19 décembre; à
- mademoiselle Armantières, le 28 décembre 1673.
-
-
-Néanmoins, malgré toutes ces précautions, le secret transpira; Bussy
-n'avait pu se résoudre à le cacher à sa cousine[170]. Madame de Sévigné
-avait depuis un mois le bonheur de posséder sa fille avec elle
-lorsqu'elle apprit que Bussy était resté à Paris, et elle s'empressa
-d'aller rendre visite au captif volontaire; le billet qu'il lui adressa
-le lendemain de cette visite, en lui envoyant du vieux vin de Cotignac
-qui lui avait été donné autrefois par madame de Monglas, prouve
-évidemment que Bussy avait reçu des reproches de la mère et de la fille.
-Il s'ensuivit des explications et des épanchements réciproques, dont le
-cœur de Bussy dut être satisfait; il écrit alors à sa cousine: «Je ne
-vous aime pas plus que je ne vous aimais hier matin; mais la
-conversation d'hier soir me fait plus sentir ma tendresse; elle était
-cachée au fond de mon cœur, et le commerce l'a ranimée. Je vois bien
-par là que les longues absences nuisent à la chaleur de l'amitié aussi
-bien qu'à celle de l'amour[171].»
-
- [170] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_. Manuscrit cité par M. Monmerqué,
- _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. III, p. 236, no 1, édit. M.
-
- [171] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Paris, 20 mars 1674), t. III, p. 338,
- édit. G.; t. III, p. 236, édit. M.
-
-Le duc de Saint-Aignan, ce fidèle ami de Bussy, vint souvent le visiter
-secrètement. Il se chargea de remettre ses lettres au roi et de plaider
-sa cause. Bussy demandait qu'il lui fût permis d'aller combattre en
-Flandre comme volontaire, sous les ordres de Condé; et Saint-Aignan
-suppliait le roi de lui accorder au moins cette faveur[172]. Les
-entretiens qui eurent lieu à ce sujet entre Louis XIV et son complaisant
-courtisan sont des scènes d'intérieur des plus curieuses, qui confirment
-tout ce que nous avons dit sur les sentiments du monarque à l'égard de
-Bussy.
-
- [172] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 61 verso.--Le duc
- de Saint-Aignan rapporte sa conversation avec le roi au 7 avril
- 1674.
-
-Le roi dit: «Saint-Aignan, on accuse Bussy d'être l'auteur des chansons
-qui courent contre les ministres et contre quelques personnes de ma
-cour. Je ne crois pas cela, mais on le dit.»
-
-Saint-Aignan répond: «Bussy trouve bien étrange, sire, d'être toujours
-accusé et jamais convaincu; et, pour déconcerter la malice de ses
-ennemis, il demande à Votre Majesté de trouver bon qu'il se remette à la
-Bastille et que les accusations soient de nouveau jugées.»
-
-«Bussy perd l'esprit,» dit le roi.
-
-«Nullement, sire; et pour être convaincu que Bussy n'est pas fou, il
-prie Votre Majesté de lire la lettre qu'il a écrite au roi, et de
-prendre un recueil de pièces qu'il m'a chargé de lui remettre, et qui,
-j'en suis certain, divertiront le roi, s'il veut se donner la peine d'y
-jeter les yeux.»
-
-Louis XIV répondit qu'il recevrait tout cela quand il serait habillé; et
-en effet il fit appeler Saint-Aignan au sortir de son prie-Dieu, reçut
-les manuscrits et les lettres, et rentra dans son cabinet[173].
-
- [173] _Suite des Mémoires_ (ms. de l'Inst.), p. 62
- verso.--_Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE
- BUSSY-RABUTIN, 2e partie, p. 23.--Conférez LOUIS XIV, _Œuvres_,
- t. V, p. 445 (mémoires militaires).
-
-
-Ainsi se termina ce premier entretien. Le duc de Saint-Aignan promit de
-faire plus, et il tint parole.
-
-Le jeudi 19 avril (le jour même où Louis XIV partit de Versailles pour
-aller conquérir la Franche-Comté), Bussy reçut une longue lettre du duc
-de Saint-Aignan, dans laquelle celui-ci lui rendait compte de deux
-autres entretiens qu'il avait eus avec le roi à son sujet. «Je
-m'approchai, dit le duc, du lit du roi, mardi 17, à neuf heures du
-matin, et, m'étant mis à genoux, je pris la liberté de lui dire:
-Oserai-je, sire, demander à Votre Majesté si elle a lu le livre que je
-lui ai donné de la part du comte de Bussy; et, au cas qu'elle ne l'ait
-pas encore lu, si elle l'emportera avec elle?»
-
-«Le roi me répondit:
-
-«A propos, Saint-Aignan, j'ai un reproche à vous faire! Bussy est à
-Paris, et vous ne m'en avez rien dit.»
-
-«Je lui répondis:
-
-«Mon Dieu! sire, y va-t-il du service de Votre Majesté de lui donner ces
-sortes d'avis? Un pauvre homme de qualité, malheureux, est accablé
-d'affaires; pour y mettre quelque ordre, il se cache le plus qu'il peut,
-et cependant il se trouve des gens assez lâches pour lui rendre en cet
-état de méchants offices.»
-
-«Mais enfin (me répliqua le roi), après que le temps que je lui avais
-donné est expiré, il faut qu'il s'en aille. Cela a trop paru, et si vous
-ne voulez vous charger de lui dire de ma part (à cause que vous êtes son
-ami), je serai contraint de le lui faire dire par quelque autre moins
-doucement.»
-
-Saint-Aignan osa répliquer, et le roi s'adoucit et dit: «Je n'ai pas
-encore lu son recueil; il est dans ce petit cabinet, sur ma table.»
-
-Saint-Aignan répondit:
-
-«Sire, il faut l'emporter; et je voudrais que Votre Majesté y voulût
-joindre le premier tome de ses _Mémoires_. Outre qu'il est bien écrit,
-le roi y verrait de petites histoires galantes qui le divertiraient.»
-
-Le roi termina en disant:
-
-«Songez seulement à lui dire ce que je vous ai dit, et à mon retour
-toutes choses nouvelles.»
-
-Saint-Aignan ne se rebuta pas; fidèle ami et habile courtisan, il
-connaissait tout le pouvoir de l'importunité sur une volonté flottante.
-Il retourna à Versailles le surlendemain, jour fixé pour le départ du
-roi, et pénétra de très-grand matin et lorsque le roi était encore
-couché. Après avoir pris congé de lui et baisé un bout de ses draps, il
-lui déclara, les yeux humides, qu'il n'avait pu encore se résoudre à
-parler au pauvre comte de Bussy de ce qu'il lui avait commandé de lui
-dire, parce que Bussy serait parti à l'instant même, au préjudice d'une
-affaire importante toute prête à être jugée; et que, d'ailleurs, lui
-Saint-Aignan espérait encore de la bouche du roi un ordre moins
-rigoureux.
-
-«Eh bien! dit le roi, qu'il demeure encore quinze jours ou trois
-semaines, et qu'il s'en aille chez lui après. Entendez-vous,
-Saint-Aignan? Dites-lui cela au moins, n'y manquez pas.»
-
-«Je le ferai, sire,» répliqua Saint-Aignan.
-
-En effet, quatre jours après ce dernier entretien, Bussy gagna son
-procès. Il écrivit au roi, qui alors était au camp devant Besançon, pour
-lui témoigner la reconnaissance de cette nouvelle permission. Il adressa
-sa lettre au secrétaire d'État Châteauneuf, dont la réponse, quoique
-très-polie et même affectueuse, ne lui parut pas, par la souscription,
-assez respectueuse pour être adressée par un ministre à un ancien
-lieutenant général mestre de camp de la cavalerie légère, tel que lui.
-Le 12 mai, les trois semaines qui lui avaient été accordées par le roi
-étant expirées, Bussy partit avec sa fille Françoise, et retourna en
-Bourgogne[174].
-
- [174] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN (ms. de
- l'Inst.), no 221, p. 67 verso.
-
-Dans les circonstances qui avaient accompagné le refus fait à
-Saint-Aignan, Bussy trouvait des motifs d'espérance. La guerre faite en
-Franche-Comté avait déterminé le roi à faire venir la reine à Dijon, et
-l'on croyait généralement que Louis XIV en prendrait occasion de
-rappeler près de lui un personnage aussi utile en Bourgogne que l'était
-Bussy. C'est ce que nous apprend MADEMOISELLE dans une réponse qu'elle
-fit à une lettre que Bussy lui avait écrite. Elle-même souffrait
-cruellement du refus du roi de consentir à son mariage avec Lauzun, et
-plaignait Bussy; elle lui écrivait en parlant du roi: «Il est comme
-Dieu; il faut attendre sa volonté avec soumission et tout espérer de sa
-justice et de sa bonté sans impatience, afin d'en avoir plus de mérite.»
-Bussy écrivit aussi à MADEMOISELLE pour la prier d'offrir à la reine de
-venir s'installer dans son château. «Le bruit est en ce pays-ci, dit-il
-dans sa lettre, que la reine viendra faire ses dévotions à Sainte-Reine.
-Si Sa Majesté prend cette pensée, je voudrais lui pouvoir offrir ma
-maison; et j'en sortirais, pour ne pas me présenter devant elle en
-l'état où je suis à la cour. Elle serait mieux logée que dans le village
-de Sainte-Reine, et n'en serait qu'à une demi-lieue. En tout cas,
-MADEMOISELLE, si la reine ne me faisait pas cet honneur, je l'espérerais
-de V. A. R.; je l'en supplie très-humblement[175].»
-
- [175] _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 67-68. Lettre de
- Bussy à MADEMOISELLE, en date de Bussy, du 28 mai 1674, p.
- 74.--Lettre de MADEMOISELLE à Bussy, Dijon, le 2 juin 1674. La
- lettre est signée ANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS.--Conférez sur
- cette signature l'_État de la France_, 1677, p. 468 et
- 469.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 334.
-
-La reine ne vint pas à Sainte-Reine. Bussy, à chaque nouvelle victoire,
-écrivait une lettre au roi; mais la conquête de la Franche-Comté
-s'acheva, et Louis XIV était de retour à Versailles sans que Bussy eût
-rien obtenu de lui[176].
-
- [176] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. III, p. 512 (lettre datée de
- Versailles, le 1er juillet 1674, au maréchal de Turenne).--_Suite
- des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, p. 75 et 75 _bis_. (Lettre de
- madame Scudéry à Bussy, à Paris, 23 juin 1674.--Réponse de Bussy,
- datée de Bussy, le 26 juin 1674.)
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-1674.
-
- Madame de Sévigné sollicite un congé pour M. de Grignan, afin qu'il
- puisse venir en cour avec sa femme.--Gloire et puissance de Louis
- XIV.--Par son influence le grand Sobieski est roi de Pologne.--Le
- duc d'York épouse la princesse de Modène.--Portrait de Louis
- XIV.--Son ascendant sur sa cour.--Les filles d'honneur sont
- remplacées près de la reine par les dames du palais.--Louis XIV
- avait tous les goûts, toutes les passions.--Les femmes étaient
- nécessaires à son existence.--Détails sur la reine; comment Louis
- XIV se conduisait envers elle.--Madame de Montespan cherche à
- inspirer au roi les affections de la paternité.--Elle donne des
- bals d'enfants.--Description de ces bals par madame de
- Sévigné.--Amours de Louis XIV avec la Vallière.--Lettres patentes
- qui lui confèrent le titre de duchesse.--Sa fille, madame de Blois
- (princesse de Conti), brille à la cour dès son plus jeune
- âge.--Montespan triomphe de la Vallière, et celle-ci se décide à se
- retirer de la cour.--Elle y reste encore par esprit de
- religion.--Le maréchal de Bellefonds, Bossuet, Bourdaloue la
- soutiennent dans le projet qu'elle a formé de se retirer aux
- Carmélites.--Méprise de madame de Sévigné à son sujet.--La Vallière
- entre aux Carmélites.--Sa prise d'habit.--Ses vœux.--Jugement de
- madame de Sévigné sur le discours de Bossuet.--Ce que dit la
- Vallière à la duchesse d'Orléans après la cérémonie.--Visite que
- lui fait madame de Sévigné, cinq ans après, aux Carmélites.--Grâce
- que le roi accorde à la Vallière.--Visite que lui fait madame de
- Montespan, et questions indiscrètes qu'elle lui adresse.--Influence
- qu'eut la retraite de la Vallière sur Louis XIV.--Pourquoi il
- s'abstint de l'aller voir.--La conduite du roi en cette occasion a
- été mal interprétée.--Réflexion à ce sujet, confirmée par un mot de
- Louis XIV à la veuve de Scarron.
-
-
-Pendant les quatre mois d'hiver que madame de Sévigné passa avant
-l'arrivée de sa fille à Paris, elle fut sans cesse occupée à faire
-valoir à la cour les services de son gendre en Provence, à demander
-qu'il fût appelé à Paris et qu'il vînt avec sa femme saluer le roi et se
-concerter avec ses ministres sur les affaires de son gouvernement. La
-bonne gestion et l'affermissement de l'autorité du comte de Grignan
-dépendaient, selon elle, de cette faveur et de l'accueil qui lui serait
-fait par Sa Majesté.
-
-Comme ce voyage était arrêté ou prévu, madame de Sévigné, dans les
-lettres qu'elle écrivait à sa fille, n'oubliait rien de ce qui pouvait
-la tenir au courant des intrigues de la cour. Objet d'imitation et
-d'envie, la splendeur de cette cour rayonnait sur l'Europe entière. Son
-monarque était à la fois servi par son génie, par sa fortune et par le
-hasard. L'habileté de ses ennemis ne servait qu'à faire éclater la
-supériorité de ses généraux et de ses hommes d'État. Son nom était
-respecté et sa puissance redoutée jusqu'aux extrémités du monde. La
-gloire des héros de l'étranger semblait n'être qu'un apanage de la
-sienne. Autour de lui la poésie, l'éloquence, les sublimes conceptions
-de la science, les prodiges de l'industrie agrandissaient,
-ennoblissaient les destinées de l'humanité.
-
-Le mari d'une des filles d'honneur de la reine, le grand Sobiesky,
-simple mousquetaire de Louis XIV, fut, par l'influence de ce monarque,
-élu roi de Pologne, et sauva deux fois l'Europe chrétienne en la
-préservant, par sa double victoire, de l'invasion des Turcs, alors si
-redoutables[177].
-
- [177] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1673, 1er janvier 1674, 4
- juin et 11 août, 18 décembre 1676, 23 octobre 1683), t. III, p.
- 270, 288; t. IV, p. 470, et t. V, p. 41 et 71; t. VII, p. 396,
- édit. G.--LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 426.--CHOISY, _Mém._, t.
- LXIII, p. 429, 423, 491, 514.--BARRIÈRE, _la Cour et la Ville_,
- p. 39.--SALVANDY, _Histoire de Pologne_, liv. VII, t. II, p. 346
- et 349.
-
-
-Marié pour la seconde fois par les soins de Louis XIV[178], le duc
-d'York, qui eût paru digne du trône s'il n'y fût jamais monté, vint
-cette année (1673) présenter au roi de France la princesse de Modène, sa
-nouvelle épouse[179], et par la suite la ramena en France, comme son
-dernier asile, quand, dépouillé de sa couronne, il eut accompli sa
-destinée[180].
-
- [178] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 368 et 369.
-
- [179] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 6 novembre 1673), t. III, p. 208
- et 210, édit. G.; t. III, p. 128 et 130, édit. M.
-
- [180] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1688, 17 janvier et 2 mars
- 1689), t. IX, p. 102, 103, 109, 119, édit. G.
-
-Rien d'important n'avait lieu en Europe sans que Louis XIV n'apparût
-comme un moteur puissant ou comme un obstacle invincible; mais c'est
-surtout sur sa propre cour que son ascendant était le plus fortement
-senti. Là était son existence propre et individuelle, tous ses moyens de
-bonheur, tous les appuis de son trône, tous les exécuteurs de ses
-volontés. La nature lui avait donné la vigueur de tempérament et
-l'activité d'esprit nécessaires pour acquérir toutes les gloires et
-s'approprier toutes les jouissances du pouvoir suprême. L'orgueil de son
-rang et de ses succès lui faisait tout rapporter à sa personne. L'État,
-c'était lui; et, par une conséquence nécessaire de ce sentiment égoïste,
-le gouvernement de sa cour, de sa famille, de son gynécée était pour lui
-des affaires d'État. Pour celles-là il n'avait point d'autre ministre
-que lui-même, il ne se fiait qu'à lui seul. A une foi sincère, à un vif
-désir du salut il unissait tous les goûts, toutes les passions qui
-s'opposent à l'accomplissement des devoirs et des sacrifices qu'il
-exige. Il aimait le beau, le magnifique en toutes choses. Les arts, la
-musique, la danse le charmaient. Il se complaisait dans l'admiration des
-grandes batailles, des actes d'héroïsme et de courage, dans les
-appareils guerriers, dans les opérations de siéges savamment combinées,
-dans les terribles mêlées des batailles et, au milieu des forêts, dans
-le bruyant tumulte des grandes chasses. Il se délectait, il s'admirait
-lui-même dans le faste et le bruit des fêtes pompeuses qu'il avait
-ordonnées. Il avait encore des penchants plus impérieux, plus
-personnels, plus dangereux: il aimait le jeu; il aimait les femmes, mais
-non avec cet amour qui les avilit. Il mettait autant de prix à s'en
-faire aimer qu'à les posséder. Pour lui, nul commerce avec elles ne
-pouvait avoir de durée sans celui de l'âme et de la pensée. Chez lui le
-cœur désirait toujours avoir quelque part dans les caprices passagers
-des sens. D'un tempérament robuste, l'habitude ne lui permettait pas de
-se contraindre dans les intervalles de repos que les grossesses ou les
-infirmités imposaient à la maîtresse dont il était épris; mais alors il
-fallait encore que celles qui le rendaient infidèle, en affrontant les
-lois de la pudeur, parussent entraînées par la passion qu'il leur
-inspirait; et comme il était un des plus beaux hommes de son royaume, il
-suffisait aux beautés dont il était assiégé d'assortir leurs regards aux
-illusions de son amour-propre. De là cette politesse attentive envers
-les femmes de tous rangs, dont il fut le plus parfait modèle; cette
-élégance des manières, si fort en honneur à la cour d'Anne d'Autriche et
-à l'hôtel de Rambouillet, qui, par l'empire que Louis XIV avait acquis
-sur sa cour, a régi la société française pendant tout le cours de son
-règne et qui, malgré les mœurs crapuleuses du règne suivant, malgré nos
-hideuses révolutions, n'ont pu, après un siècle et demi, disparaître
-entièrement du caractère national.
-
-Cependant tant d'entraînements opposés et d'inclinations contraires
-créaient à Louis XIV des obstacles pour le gouvernement de sa cour. Sa
-renommée remplissait le monde, et le monde s'occupait de lui. On
-cherchait à pénétrer dans les secrets de l'existence intérieure de celui
-dont l'influence était si forte sur la fortune des États et des
-individus. Voilà pourquoi ce qui concerne ses maîtresses et les
-anecdotes de sa vie privée sont des faits qui ont une grande importance
-historique; mais ils ont besoin qu'on leur applique ce même esprit
-critique sans lequel l'histoire ne peut nous retracer qu'une image
-incomplète et fantastique du passé.
-
-Le 1er janvier 1674, Louis XIV opéra un changement considérable dans la
-maison de la reine. Il supprima les filles d'honneur, qui, pour la
-plupart, avaient une réputation équivoque, à laquelle le roi avait
-beaucoup contribué[181]. Elles furent remplacées par des femmes mariées
-à de hauts personnages et portant de grands noms. Ce furent d'abord cinq
-dames d'honneur ou dames du palais, ajoutées aux sept qui existaient
-déjà. Elles furent toutes assujetties auprès de la reine au même service
-que les filles d'honneur, sans qu'aucune d'elles pût s'en exempter, même
-lorsqu'elles étaient enceintes[182]. Madame de Sévigné nous apprend que
-les uns attribuaient cette mesure à l'inquiète jalousie de Montespan,
-et d'autres à ce que, pour écarter une seule de ces filles d'honneur, on
-les renvoya toutes. Ces conjectures sont démenties, selon nous, par les
-faits que madame de Sévigné elle-même nous apprend. «Le roi, dit-elle,
-veut de la soumission. Il est très-sûr qu'en certain lieu on ne veut
-séparer aucune femme de son mari ou de ses devoirs; on n'aime pas le
-bruit, à moins qu'on ne le fasse[183].»
-
- [181] _Requeste des filles d'honneur persécutées à madame D. L.
- V._ (de la Vallière). _Recueil des histoires galantes_; à
- Cologne, chez Jean le Blanc, p. 346.--_Amours des dames illustres
- de notre siècle_; à Cologne, chez Jean le Blanc, p. 381.
-
- [182] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1673), t. III, p. 242,
- édit. G.; t. III, p. 153, édit. M.--_Ibid._ (1er et 5 janvier
- 1674), t. III, p. 288, 292, 297.--_État de la France_, 1669, p.
- 361.--_Ibid._, 1677, p. 346, et 1678, p. 376.
-
- [183] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1673), t. III, p. 245,
- édit. G.; t. III, p. 156, édit. M.--_Ibid._ (8 janvier 1674), t.
- III, p. 299, édit. G.; t. III, p. 205, édit. M.--Madame la
- duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires et fragments historiques_, p. 47,
- édit. 1832.--_Ibid._, éd. 1833, p. 46.
-
-Louis XIV se dégageait peu à peu, par les années, de la tyrannie de sa
-constitution chaleureuse, et il cédait de plus en plus au sentiment de
-dignité morale qui ne l'abandonna jamais entièrement. Il voulait
-racheter par son respect pour la religion et par les services qu'il
-croyait lui rendre les graves infractions faites à ses saintes lois. Il
-ne lui suffisait pas que les dames du palais eussent un bon renom de
-fidélité conjugale, il aurait désiré auprès de sa pieuse épouse des
-femmes qui lui ressemblassent. Alors prévalut, parmi celles qui
-voulaient parvenir aux dignités et aux honneurs (le nombre en était
-grand), une pruderie et une affectation de piété dont madame de Sévigné,
-dans l'intime secret de sa correspondance avec sa fille, se moque en
-toute occasion. «La princesse d'Harcourt, dit-elle, danse au bal, et
-même toutes les petites danses; vous pouvez penser combien on trouve
-qu'elle a jeté le froc aux orties et qu'elle a fait la dévote pour être
-dame du palais! Elle disait il y a deux jours: Je suis une païenne
-auprès de _ma sœur_ d'Aumont. On trouve qu'elle dit bien présentement:
-_La sœur_ d'Aumont n'a pris goût à rien; elle est toujours de méchante
-humeur, et ne cherche qu'à ensevelir les morts. La princesse d'Harcourt
-n'a point encore mis de rouge; elle dit à tout moment: J'en mettrai si
-la reine ou M. le prince d'Harcourt me le commandent. La reine ne lui
-commande pas, ni le prince d'Harcourt; de sorte qu'elle se pince les
-joues, et l'on croit que M. de Sainte-Beuve (savant casuiste et
-théologien de la Sorbonne) entre dans ce tempérament[184].»
-
- [184] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 316, édit.
- G.; t. III, p. 218, édit. M.--Conférez la 4e partie de ces
- _Mémoires_, p. 277, et t. III, p. 374.
-
-Lorsque Mazarin, d'après les considérations de la politique, décida que
-le roi de France s'unirait à l'infante d'Espagne, le jeune monarque,
-alors dans toute la fougue de l'âge, était épris de Marie Mancini.
-L'infante espagnole, timide, froide et gauche, avec ses grands yeux d'un
-bleu pâle, sa figure d'un blond argenté, son teint d'un blanc blafard,
-le vermillon de ses lèvres épaisses qui faisait ressortir le peu de
-blancheur de ses dents, contrastait désagréablement avec les attraits de
-cette belle et gracieuse Italienne au teint coloré, à la taille élancée,
-à la parole chaleureuse, aux regards enflammés[185]. Le jeune roi fut
-obligé de résister à ses plus ardents désirs et de refouler dans son
-cœur ses plus tendres sentiments en recevant dans ses bras
-Marie-Thérèse. Celle-ci ne put jamais inspirer de l'amour à son époux;
-mais elle était bonne, douce, pieuse; et de toutes les femmes qui se
-passionnèrent pour Louis jusqu'à l'idolâtrie aucune ne l'aima plus
-fortement, plus constamment. Il le savait, et, malgré toutes les
-séductions qui l'entraînaient, il eut toujours pour elle les procédés
-d'un honnête homme qui connaît tout le prix d'une épouse fidèle et d'un
-roi qui n'ignore pas qu'un des plus grands intérêts de sa politique est
-celui de perpétuer sa race. Il en eut six enfants; tous moururent
-jeunes, excepté le premier, qui fut dauphin; et comme cet aîné fut un
-homme d'un esprit médiocre et d'un caractère peu aimable, malgré les
-soins de Montausier et de Bossuet, ou peut-être en partie à cause de ces
-soins, Louis XIV préférait à tous ses enfants ceux qu'il eut de ses
-maîtresses. Mais il environna toujours de respect et d'hommages sa
-compagne couronnée, la mère du Dauphin et de toute la progéniture
-légitime et royale. Soumise à toutes ses volontés, elle les devinait
-dans ses yeux; elle ne pensait, elle n'agissait que par lui; la peur de
-lui déplaire la glaçait d'effroi, et son amour augmentait sa crainte.
-Pour qu'aucune femme n'aigrît en elle les sentiments de jalousie qui la
-tourmentaient, Louis XIV ne se contenta pas de remplacer les filles
-d'honneur par des dames du palais, il renvoya dans leur pays toutes les
-femmes de chambre espagnoles que la reine[186] avait amenées avec elle,
-et mit à leur place des femmes de chambre françaises. Ce changement
-parut dur à Marie-Thérèse; mais elle n'osa pas s'en plaindre, et ce fut
-par madame de Montespan qu'elle obtint de pouvoir garder la plus jeune
-et la plus chérie de ses femmes espagnoles[187].
-
- [185] Voyez la 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit, p.
- 151-155.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, princesse palatine,
- _Mémoires_, édit. de Busoni, 1832, p. 90.--MOTTEVILLE,
- _Mémoires_, t. XL, p. 52, 53.
-
- [186] Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires_, 1833, in-8º, p.
- 90, 91. _Lettres originales de madame_ CHARLOTTE-ÉLISABETH DE
- BAVIÈRE, _veuve de_ MONSIEUR; 1788, in-12, t. I, p. 84 et 85.
-
- [187] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 5 janvier 1674), t. III, p. 286
- et 292, édit. G.; t. III, p. 288 et 292, édit. M.
-
-Marie-Thérèse, élevée pour un trône, avait cependant de la grandeur et
-de la dignité; ce fut elle qui répondit naïvement qu'elle n'avait pu
-devenir amoureuse d'aucun homme à la cour de son père, parce qu'il n'y
-avait d'autre roi que lui. Elle savait tenir une cour; mais, élevée dans
-l'ignorance et sans goût pour la lecture, elle aimait les jeux de
-cartes; ce qui plaisait d'autant plus aux dames d'honneur et aux femmes
-admises à l'honneur de faire habituellement sa partie qu'elle ne savait
-pas bien jouer, et qu'elle perdait presque toujours. Celles qui, par
-leurs charges, étaient obligées de l'accompagner partout ne
-sympathisaient pas avec sa dévotion, et trouvaient pénible d'aller tous
-les jours à vêpres, au sermon, au salut: «Ainsi, disait à ce propos
-madame de Sévigné, rien n'est pur en ce monde[188].»
-
- [188] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 216,
- édit. G.; t. III, p. 133 et 134, édit. M.--L'_État de la France_,
- édit. 1669, p. 361, 362, 363.--Édit. 1677, p. 341, 347.--Édit.
- 1678, p. 377.
-
-Lorsqu'il allait faire la guerre en personne, Louis XIV transportait la
-reine et sa cour dans les lieux les moins éloignés des opérations
-militaires. Quand ses plans de campagne devaient se porter hors du
-royaume et auraient exposé la reine à quelques dangers, il la laissait
-à Versailles et la décorait du titre de régente. Si donc Marie-Thérèse
-ne suffisait pas au bonheur de Louis XIV, elle y contribuait, et ne le
-troublait en rien. Il n'en était pas de même des maîtresses: leur
-rivalité, celle de leurs enfants, qui tous issus du même père se
-croyaient les mêmes droits aux bienfaits et à la faveur, y fomentaient
-des divisions et des haines[189]. Le passage suivant d'une des lettres
-de madame de Sévigné nous dessine trop exactement l'état de la cour sous
-ce rapport, à l'époque dont nous nous occupons, pour que nous ne le
-transcrivions pas:
-
-«...Parlons de Saint-Germain: j'y fus il y a trois jours... J'allai
-d'abord chez M. de Pomponne... Nous allâmes chez la reine avec madame de
-Chaulnes. Il n'y eut que pour moi à parler. La reine dit sans hésiter
-qu'il y avait trois ans que vous étiez partie et qu'il fallait revenir.
-Nous fûmes ensuite chez madame Colbert, qui est extrêmement civile et
-sait très-bien vivre. Mademoiselle de Blois dansait; c'est un prodige
-d'agrément et de bonne grâce. Desairs dit qu'il n'y a qu'elle qui le
-fasse souvenir de vous; il me prenait pour juge de sa danse, et c'était
-proprement mon admiration que l'on voulait: elle l'eut, en vérité, tout
-entière. La duchesse de la Vallière y était; elle appelle sa fille
-_mademoiselle_, et la princesse l'appelle _belle maman_. M. de
-Vermandois y était aussi. On ne voit point encore d'autres enfants. Nous
-allâmes voir MONSIEUR et MADAME; vous n'êtes point oubliée de MONSIEUR,
-et je lui fais toujours mes très-humbles remercîments. Je trouvai
-Vivonne, qui me dit: _Maman mignonne_, embrassez, je vous prie, le
-gouverneur de Champagne.--Et qui est-ce? lui dis-je.--C'est moi,
-reprit-il.--Et qui vous l'a dit?--C'est le roi, qui vient de me
-l'apprendre tout à l'heure. Je lui en fis mes compliments tout chauds.
-Madame la comtesse (de Soissons) l'espérait pour son fils[190].»
-
- [189] MONTPENSIER, _Mémoires_ (1681 et 1668), t. XLIII, p. 20 et
- 121.--MOTTEVILLE, _Mémoires_ (1661), t. XL, p. 154.--CAYLUS,
- _Souvenirs_, t. LXVI, p. 434-35, édit. de Voltaire; Ferney, 1770,
- p. 93.
-
- [190] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 303, édit.
- G.; t. III, p. 206-207, édit. M.
-
-Presque tous les grands intérêts de cour, au moment où ces lignes furent
-écrites, y sont touchés.
-
-Le gouvernement de Champagne était devenu vacant par la mort
-d'Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, arrivée le 7 juin 1673.
-Il était naturel que ce gouvernement fût donné à son fils aîné,
-Louis-Thomas. Sa mère était Olympe Mancini, surintendante et chef du
-conseil de la maison de la reine[191], qui avait conservé un grand
-crédit à la cour; mais madame de Montespan l'emporta sur elle, et fit
-donner ce gouvernement à son frère, le duc de Vivonne. Alors dans toute
-la force et l'éclat de sa puissance, madame de Montespan triomphait par
-la certitude d'être aimée sans redouter sa rivale. Lorsque, par un
-retour de tendresse, Louis XIV avait impérieusement redemandé la
-Vallière aux saintes filles du couvent de Chaillot[192], celle-ci,
-pressentant son malheur, dit: «Hélas! mes sœurs, vous me reverrez
-bientôt.» Bientôt, en effet, l'abandon et la froideur toujours
-croissants de celui qui l'avait accoutumée à tant d'adoration et
-d'hommages rouvrirent plus saignantes et plus déchirantes les blessures
-faites à son cœur. Elle vit enfin arriver ces jours de douleur et de
-larmes, où la mélancolique expression de ses beaux yeux, qui tant de
-fois avaient fait repentir Louis XIV de ses infidélités et rallumé
-l'ardeur d'une flamme languissante, ne trouvait plus en lui aucune
-sympathie. Une nouvelle séparation était devenue indispensable; elle dut
-enfin s'y résigner; mais, incertaine, timide et tremblante au moindre
-signe de la volonté d'un maître qui avait cessé d'être amant, elle
-n'osait pas lui résister; elle ne savait ni comment rester avec lui ni
-comment le quitter. Il fuyait la présence, il évitait les regards de
-celle qui aurait voulu lui sacrifier sa vie. Sa vie! elle ne lui
-appartenait plus; elle était au père de ses enfants, enfants du sang
-royal, reconnus légitimes. Dans les commencements, le jeune monarque
-avait consenti à ce que la Vallière couvrît ses faiblesses des ombres du
-mystère. Deux enfants nés de ce commerce amoureux furent mis au monde et
-baptisés comme nés de père et de mère supposés; ces enfants moururent
-peu après leur naissance[193], et le secret de ces passagères existences
-ne fut pas alors révélé. Louis XIV se lassa de ces feintes, qui le
-gênaient et qui lui paraissaient peu d'accord avec la dignité royale; il
-voulut se montrer généreux jusque dans le désordre de ses mœurs, il
-voulut imposer à l'opinion et se mettre au-dessus d'elle. Il rendit ses
-sujets confidents de ses plaisirs, et les admit à contempler la beauté
-de celle qui l'avait subjugué. Toute sa cour devait participer à
-l'enivrement de sa joie et de son bonheur. Il donna des fêtes splendides
-dont la Vallière fut l'objet. Au lieu de désavouer les enfants qu'il en
-obtint, il les reconnut et les légitima. La sincérité de ses sentiments
-et de son admiration pour sa belle maîtresse éclate dans les lettres
-patentes données après la naissance de mademoiselle de Blois, lorsqu'il
-érigea, pour elle et pour sa mère, la terre de Vaujour et la baronnie de
-Saint-Christophe en duché-pairie, sous le nom de _la Vallière_.
-
- [191] _État de la France_, 1678, in-12, p. 375.
-
- [192] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XII et XIII, p.
- 212 et 240.
-
- [193] TASCHEREAU, _Revue rétrospective_, numéro XI, août 1834, p.
- 251 à 255.
-
-«Nous avons cru, dit-il, par cet acte[194], ne pouvoir mieux exprimer
-dans le public l'estime toute particulière que nous faisons de notre
-très-chère, bien-aimée et très-féale Louise-Françoise de la Vallière
-qu'en lui conférant les plus hauts titres d'honneur... Quoique sa
-modestie se soit souvent opposée au désir que nous avions de l'élever
-plus tôt dans un rang proportionné à notre estime et à ses bonnes
-qualités, néanmoins l'affection que nous avons pour elle et la justice,
-ne nous permettant plus de différer les témoignages de notre
-reconnaissance pour un mérite qui nous est connu, ni de refuser plus
-longtemps à la nature les effets de notre tendresse pour Marie-Anne,
-notre fille naturelle, en la personne de sa mère...»
-
- [194] _Lettres patentes_ données à Saint-Germain en Laye au mois
- de mai 1667, et registrées au parlement le 13.--Ces lettres
- patentes sont rapportées dans l'ouvrage de Dreux du Radier
- intitulé _Mémoires et anecdotes des reines et régentes de
- France_, t. VI, p. 415 du même ouvrage, édit. 1782.
-
-C'est le 2 octobre 1666 que la Vallière accoucha de cette fille, dite
-_mademoiselle de Blois_; et son frère, le comte de Vermandois, qui fut
-aussi légitimé, naquit, jour pour jour, un an après elle. Les trois
-enfants de Louis XIV et de madame de Montespan, le duc du Maine[195],
-le comte de Vexin[196] et mademoiselle de Nantes[197], furent aussi
-légitimés. Ils s'élevaient sous l'admirable tutelle de Françoise
-d'Aubigné, veuve de Scarron. Les enfants de madame de la Vallière furent
-confiés aux soins de la femme du ministre Colbert. Les enfants de
-Montespan étaient trop jeunes à l'époque dont nous traitons pour être
-montrés à la cour. Il n'en était pas de même de ceux de la Vallière; ils
-étaient charmants, et Louis XIV se plaisait à les voir développer leurs
-grâces enfantines.
-
- [195] Né le 31 mars 1670, mort à Sceaux le 14 mai 1736.
-
- [196] Né le 20 juin 1672, mort le 10 janvier 1683.
-
- [197] Née en juin 1673 à Tournay (MONTPENSIER, _Mémoires_, t.
- XLIII, p. 381), morte le 16 juin 1743.
-
-Montespan avait intérêt à nourrir dans le cœur de Louis XIV cette
-prédilection pour son illégitime postérité; et à peine relevée de sa
-dernière couche, ne pouvant danser, elle imagina de faire danser des
-enfants dans les bals de la cour. Ainsi on vit MONSIEUR, frère du roi,
-danser avec mademoiselle de Blois, ayant à peine huit ans, et le Dauphin
-avec MADEMOISELLE, sa cousine, âgée de douze à treize ans[198]. Ces bals
-ressemblaient peu à ceux qui se donnaient dans la jeunesse de Louis XIV,
-au temps du règne de la Vallière; mais le roi s'y amusait et y dansait.
-Plusieurs des belles femmes de la cour, craignant l'ennui, sous divers
-prétextes s'abstenaient d'y paraître; ce qui ne déplaisait nullement à
-madame de Montespan, qui n'avait aucun désir de les faire briller.
-
- [198] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lundi, 8 janvier 1674), t. III, p. 299,
- édit. G; t. III, p. 203, édit. M.
-
-Dans les lettres de madame de Sévigné à sa fille pendant le mois de
-janvier 1674 et avant le départ du roi pour le siége de Besançon, nous
-lisons: «Il y a des comédies à la cour et un bal toutes les semaines. On
-manque de danseuses...»
-
-Et huit jours après:
-
-«Le bal fut fort triste, et finit à onze heures et demie. Le roi menait
-la reine; le Dauphin, MADAME; le comte de la Roche-sur-Yon, mademoiselle
-de Blois, habillée de velours noir avec des diamants, et un tablier et
-une bavette de point de France[199].»
-
- [199] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1674), t. III, p. 306, édit.
- G.; t. III, p. 209, édit. M.--Sur mademoiselle de Rouvroi, voyez
- SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p. 414; et Lettre de LE
- CAMUS, évêque de Grenoble (5 juin 1675), dans les _Œuvres_ de
- Louis XIV, t. V, p. 534.
-
-Huit jours après elle écrit encore:
-
-«Ces bals sont pleins de petits enfants; madame de Montespan y est
-négligée, mais placée en perfection; elle dit que mademoiselle de
-Rouvroi est déjà trop vieille pour danser au bal: MADEMOISELLE,
-mademoiselle de Blois, les petites de Piennes, mademoiselle de
-Roquelaure (un peu trop vieille, elle a quinze ans); mademoiselle de
-Blois est un chef-d'œuvre: le roi et tout le monde en est ravi; elle
-vint dire au milieu du bal à madame de Richelieu: Madame, ne
-sauriez-vous me dire si le roi est content de moi? Elle passe près de
-madame de Montespan, et lui dit: Madame, vous ne regardez pas
-aujourd'hui vos amies. Enfin, avec de certaines _chosettes_ sorties de
-sa belle bouche, elle enchante par son esprit, sans qu'on croie qu'on
-puisse en avoir davantage[200].»
-
- [200] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 317-318,
- édit. G.; t. III, p. 218-219.
-
-On sait que cette délicieuse enfant fut depuis cette princesse de Conti
-célèbre par la majesté de son port et la beauté de ses traits, celle-là
-même qui, par la grâce et la légèreté de sa danse, troublait le sommeil
-du poëte:
-
- L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas
- Reçu l'empreinte de ses pas[201].
-
- [201] LA FONTAINE, _le Songe_, dans ses _Œuvres_, 1827, t. VI,
- p. 189.
-
-Ainsi les enfants de la Vallière servaient de divertissement à sa
-rivale; et Louis, sans en être ému, trouvait bon qu'une autre que celle
-qui les avait mis au monde s'en emparât pour lui procurer de la
-distraction et le rendre sensible aux sentiments de la paternité.
-Montespan, par ses couches fréquentes, fut conduite à ce calcul; mais
-elle eut la douleur de voir qu'une autre en recueillît les fruits. Le
-duc du Maine, prince si faible et si médiocre, mais enfant précoce, fut
-le préféré de Louis: loin que sa mère en profitât, il prépara le règne
-de l'habile institutrice que Montespan avait appelée près d'elle pour
-élever sa royale famille.
-
-Quant à la Vallière, son cœur était encore trop opprimé par sa passion
-pour trouver des consolations dans les joies maternelles. La vue de ses
-enfants lui rappelait au contraire tout ce qu'avaient de cruel
-l'indifférence et l'abandon de celui qui les honorait de ses paternelles
-tendresses. Elle eut la pensée de se retirer près de son amie,
-mademoiselle de la Mothe d'Argencourt[202], dans le couvent de Chaillot,
-qui eût ainsi réuni deux victimes d'un même amour. Sa mère l'engageait à
-prendre ce parti. Celle-ci calculait que sa fille avait à peine trente
-ans, et que sa beauté, ses grandes richesses, son titre de duchesse
-qu'elle tenait du roi détermineraient quelque grand et puissant
-personnage à demander sa main. Le bruit courait que le duc de
-Longueville et Lauzun en étaient amoureux et désiraient l'épouser. Elle
-pourrait donc reparaître dans le monde avec un double avantage, briller
-encore à la cour, et éclipser Montespan, qui, quoique supérieure à elle
-par la naissance, lui était inférieure par le rang. Nul doute qu'un
-mariage honorable n'eût été pour la Vallière le meilleur parti et le
-seul qui pût lui assurer une existence calme et heureuse; mais pour que
-ce mariage pût avoir lieu il fallait qu'elle le voulût et que le roi y
-donnât son adhésion. La Vallière fut toujours incapable d'aucun calcul
-d'intérêt personnel. Sa passion avait triomphé de sa pudeur; mais son
-âme était restée chaste et pure, toujours ouverte aux aspirations de la
-piété et du repentir, et elle eût considéré comme une honte de s'unir à
-un autre homme que l'unique auquel son honneur avait été sacrifié. Louis
-XIV était incapable de faire souffrir à celle qu'il avait tant aimée le
-moindre des outrages dont on l'a accusé; mais, sans désirer que la
-Vallière restât à sa cour, il craignait, en la laissant s'éloigner, de
-lui accorder trop de liberté. Il l'empêchait de voir sa mère, qu'il
-n'estimait pas et dont il se défiait; et il favorisait indirectement ses
-longs entretiens avec le maréchal de Bellefonds, bien connu pour sa
-pieuse ferveur et par son étroite liaison avec Bossuet. Bellefonds
-soutint la Vallière dans la résolution qu'elle voulait prendre de
-s'éloigner de Louis XIV, de ne plus le revoir, de diriger vers Dieu
-toutes ses pensées, toutes ses affections. Il fallait, pour exécuter
-cette courageuse résolution, le consentement de Louis XIV, auquel elle
-n'était pas libre de désobéir, auquel elle n'aurait pas voulu refuser de
-se soumettre lors même qu'elle en eût eu le pouvoir. Elle pensa d'abord
-à se retirer au couvent des Capucines. Mais le maréchal de Bellefonds
-avait une sœur qui était prieure des Carmélites de Paris. La Vallière
-la rendit confidente de ses peines, et celle-ci parvint à lui persuader
-que plus grande serait son expiation, plus grandes seraient la grâce de
-Dieu et ses espérances de salut. Fortement préoccupée de cette pensée,
-la Vallière eut l'idée de se faire carmélite. C'était là une rude et
-difficile détermination à prendre. L'austérité des règles prescrites par
-sainte Thérèse faisait pâlir d'effroi la piété la plus fervente; et pour
-celle dont la vie s'était écoulée dans les délices du luxe et de la
-mollesse, au milieu des pompes et des orgueilleuses jouissances de la
-grandeur, se faire carmélite, c'était s'immoler vivante dans un tombeau,
-comme une vestale criminelle des temps antiques, sans espérance de
-trouver comme elle, par la mort, une prompte fin à son supplice.
-
- [202] Sur mademoiselle la Mothe d'Argencourt, voyez les
- _Mémoires_ sur SÉVIGNÉ, 2e partie, chap. IX, p. 109, 114.
-
-Aussi la Vallière hésitait-elle beaucoup. A mesure que la religion
-s'emparait de sa pensée, le repentir même de ses fautes ravivait dans
-son cœur ses souvenirs d'amour, et sa tendresse pour ses enfants
-renaissait avec plus de force. Elle regrettait surtout de se séparer de
-sa charmante fille, mademoiselle de Blois[203]. Cependant de nombreuses
-conférences avec Bossuet, avec le P. Bourdaloue, le P. Cazan et avec de
-Rancé, abbé de la Trappe[204], achevèrent de l'affermir dans sa
-résolution. Mais elle voulait que cette résolution fût inébranlable, et
-la peur qu'elle avait d'en être détournée par le roi lui faisait
-craindre de lui en parler.
-
- [203] Lettre de madame DE LA VALLIÈRE au maréchal de Bellefonds
- (3 février 1674), citée dans BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, livre
- V, t. II, p. 35, édit. in-12.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII,
- p. 382.--_Madame_ DE LA VALLIÈRE, _Lettres_, 1747, in-12, p. 27.
-
- [204] L'abbé LEQUEUX, _Histoire de madame de la Vallière_, p. 27,
- dans les Lettres de madame la duchesse de la Vallière, 1767,
- in-12.--Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Fragments de lettres_,
- 1788, in-12, t. I, p. 112.--Idem, _Mémoires_, Paris, 1832, in-8º,
- p. 58.
-
-Elle pria Bossuet de traiter d'abord de cette affaire avec madame de
-Montespan; celle-ci, effrayée d'un si étrange projet, le combattit, et
-tâcha même de le rendre impossible en le tournant en ridicule. Montespan
-voyait sa rivale, par cette immolation, devenir un objet d'admiration et
-de pitié; et, ce qui la touchait plus fortement, elle pressentait que le
-blâme d'avoir permis un si cruel sacrifice rejaillirait sur elle, et
-ferait ressortir plus fortement le scandale qu'elle donnait au monde.
-L'austère prélat insista; et tel était alors l'empire de la religion,
-même sur les rois les plus absolus, que Louis XIV, quoiqu'il en eût le
-désir, n'osa pas s'opposer à Bossuet et l'empêcher de continuer son
-œuvre[205]. Madame de la Vallière, pour transporter à Dieu cette
-sensibilité qui débordait, évita tout ce qui pouvait rappeler en elle le
-désir de plaire au roi; elle eut soin de se vêtir avec plus de
-simplicité et de modestie; elle rechercha les occasions d'humiliation
-que faisait naître le triomphe de sa rivale. Celle-ci, aigrie par la
-jalousie, les saisissait avec un empressement qu'elle croyait cruel;
-mais elle se trompait, la Vallière lui savait gré de ses rigueurs. Elle
-s'exerçait à souffrir. Elle répondait à Montespan avec douceur; elle la
-parait de ses propres mains. Quand la Vallière reconnut que Montespan ne
-lui inspirait plus aucun mouvement de jalousie, quand elle sentit
-qu'elle lui faisait éprouver un sentiment de bienveillance et de
-compassion, elle cessa de désespérer de sa force. Elle se sentit
-suffisamment transformée pour exécuter son effrayante résolution. Elle
-aimait encore Louis plus qu'elle-même; mais cet amour était bien faible
-en comparaison de celui dont elle se sentait embrasée pour Jésus-Christ.
-Ce fut alors que, pour effacer les vains fantômes de sa vie passée et
-pour s'affermir dans cet état de volupté divine dont elle était
-redevable à la grâce, elle écrivit ces _Réflexions sur la miséricorde de
-Dieu_ dont on lui a dérobé longtemps après le manuscrit pour le
-publier[206]. Cet ouvrage n'est qu'une continuelle prière pour demander
-à Dieu le don de la prière. Elle trouva dans ses aspirations religieuses
-un calme si grand, un tel désir d'une autre existence qu'il devint
-évident pour ceux qui la voyaient que Louis XIV lui-même n'aurait pu,
-par les plus tendres protestations, la ramener à lui. Sa tranquille joie
-augmentait à mesure que le temps approchait où elle devait se renfermer.
-Bossuet, accoutumé à ces retours de l'âme, dont il était un si grand et
-si heureux artisan, en fut cependant étonné; et il écrivit au maréchal
-de Bellefonds: «C'est la force et l'humilité qui accompagnent toutes ses
-pensées. Elle ne respire plus que la pénitence; et, sans être effrayée
-de l'austérité de la vie qu'elle est prête à embrasser, elle en regarde
-la fin avec une consolation qui ne lui permet pas d'en craindre la
-peine. Cela me ravit et me confond: je parle, et elle fait; j'ai les
-discours, elle a les œuvres. Quand je considère ces choses, j'entre
-dans le désir de me taire et de me cacher; et je ne prononce pas un seul
-mot où je ne croie prononcer ma condamnation[207].» Dans la chambre même
-de la duchesse de la Vallière, Bossuet écrit encore: «C'est s'abîmer
-dans la mort que de se chercher soi-même. Sortir de soi-même pour aller
-à Dieu, c'est la vie.» Cette seule phrase peut nous faire juger avec
-quelle énergique éloquence le prélat encourageait la Vallière à
-persister dans sa pieuse résolution.
-
- [205] BOSSUET, _Œuvres_, édit. 1818, in-8º, t. XXXVII, p. 55-66
- (lettres au maréchal de Bellefonds, datées de Saint-Germain, le
- 25 décembre 1673, 27 janvier 1674; de Versailles, le 8 février et
- 6 avril 1674).
-
- [206] LA VALLIÈRE, _Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par
- une dame pénitente_; Paris, Antoine Dezallier, 1680, in-12. C'est
- la première édition; elle fut achevée d'imprimer le 20 juin 1680.
- Une nouvelle édition parut, augmentée de prières tirées de
- l'Écriture sainte et du récit abrégé de la vie pénitente et de la
- sainte mort de madame la duchesse de la Vallière; Paris,
- Christophe David, 1726, in-12.--Conférez l'abbé LEQUEUX,
- _Histoire de la Vallière_, dans les _Lettres_, 1768, in-12, p.
- 25.--Une nouvelle édition des _Réflexions_ et des _Lettres_ a été
- donnée par Maradan en 1807; elle est précédée d'une _Vie
- pénitente de madame de la Vallière_, par madame DE GENLIS.
-
- [207] BOSSUET, _Œuvres_, édit. 1818, in-8º, t. XXXVII, p. 66
- (lettre au maréchal de Bellefonds, Versailles, ce 6 avril
- 1674).--_Ibid._ (lettres du 27 janvier 1674), t. XXXVII, p. 58.
-
-«J'étais curieuse de savoir (écrivait madame la duchesse d'Orléans)
-pourquoi elle était restée si longtemps comme une suivante chez la
-Montespan. Elle me dit que Dieu avait touché son cœur; qu'il lui avait
-fait connaître son péché, et qu'elle avait pensé qu'il fallait en faire
-pénitence et souffrir, par conséquent, ce qui lui serait le plus
-douloureux... Et puisque son péché avait été public, il fallait que sa
-pénitence le fût aussi... Elle avait offert à Dieu toutes ses douleurs,
-et Dieu lui avait inspiré la résolution de ne servir que lui; mais
-qu'elle se regardait comme indigne de vivre auprès d'âmes aussi pures
-que l'étaient les autres carmélites. On voyait que cela partait du
-cœur[208].»
-
- [208] Madame la duchesse D'ORLÉANS, princesse palatine,
- _Mémoires_, édit. 1832, in-8º, p. 58.--Id., _Fragments_, 1788,
- in-12 (lettres du 1er mars 1719), t. I, p. 113.--Id., _Mémoires
- de la cour de Louis XIV et de la Régence_, Paris, 1805, in-8º, p.
- 56.
-
-On ne la jugea pas d'abord ainsi à la cour et dans le monde; ce monde
-croit difficilement aux sublimes efforts de la vertu religieuse.
-Mademoiselle de la Vallière était moins aimée que madame de Montespan,
-parce que, nulle pour tout autre que pour son amant, préoccupée de la
-pensée qu'elle avait perdu ses droits à la considération, elle était mal
-à l'aise avec les autres femmes. Étrangère aux intrigues, à l'ambition,
-elle n'avait et ne voulait exercer aucun empire sur Louis XIV[209]; elle
-ne se rendait utile à personne; bonne, modeste, douce et tendre, sans
-aucun défaut, mais sans éminentes qualités. Aimer et être aimée, c'était
-sa vie. Une influence assez grande sur son amant pour verser des
-bienfaits, pour conférer la puissance ou les richesses pouvait seule
-relever cette femme de l'abaissement où elle s'était placée par ses
-faiblesses, même avec un roi.
-
- [209] MONTPENSIER, _Mémoires_ (1674), t. XLIII, p. 382.
-
-La religion, en précipitant la Vallière au pied des autels, la releva de
-cet abaissement. Mais on ajouta d'abord peu de foi, sinon à la
-sincérité, du moins à la durée de son repentir. Son prompt retour après
-sa retraite de Chaillot devait faire croire que cette retraite avait été
-un stratagème de l'amour; et on eut la même opinion quand le bruit se
-répandit qu'elle songeait à se retirer de la cour. Ce bruit fut ensuite
-démenti, et la duchesse de la Vallière fut l'objet des railleries de
-toutes les femmes, même de madame de Sévigné, qui (le 15 décembre 1673)
-écrivait à madame de Grignan: «Madame de la Vallière ne parle plus
-d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit. Sa femme de chambre s'est
-jetée à ses pieds pour l'en empêcher. Peut-on résister à cela[210]?»
-
- [210] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 263 et
- 264, édit. G.; t. III, p. 172, édit. M.
-
-Madame de Sévigné jugeait en femme vulgaire une femme qui ne l'était
-plus. La religion l'avait régénérée; elle lui avait donné une élévation,
-une énergie de caractère, une prévoyance pour l'avenir, une vigueur de
-pensée étrangère jusqu'alors à cette âme indolente et faible. La
-Vallière ne restait à la cour que pour régler, par l'entremise de
-Colbert, ce qui concernait la fortune de ses enfants. Par le canal de
-madame de Montespan, elle obtint encore du roi, auquel elle ne voulait
-rien demander, que la marquise de la Vallière, sa belle-sœur[211], fût
-mise dans le nombre des nouvelles dames d'honneur de la reine qu'on
-avait ajoutées aux anciennes[212].
-
- [211] Sur le frère de la Vallière, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (16 octobre 1676), t. V, p. 176, édit. G.; t. V, p. 10, édit.
- M.--_État de la France_, 1678, in-12, p. 376.
-
- [212] LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 524 (lettre à la reine de
- Portugal, en date du 23 mai 1674).--_État de la France_, 1677, p.
- 376. La marquise de la Vallière est dans cet _État_ la dernière
- inscrite de celles de la création du 1er janvier 1674.
-
-La veille de son départ de la cour, la Vallière soupa chez madame de
-Montespan, où mademoiselle de Montpensier alla lui faire ses adieux; et
-le lendemain, vendredi 20 avril (1674), elle entendit la messe du roi.
-Louis XIV partit aussitôt après pour se rendre en Franche-Comté assiéger
-Besançon, et madame de la Vallière monta en carrosse, et alla,
-vis-à-vis le Val-de-Grâce, se renfermer au couvent des grandes
-Carmélites du faubourg Saint-Jacques[213].
-
- [213] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 383 (année 1674).
-
-De quelle admiration durent être saisies toutes ces austères
-religieuses, tout habituées qu'elles étaient aux prodiges de la grâce
-divine et aux miracles du repentir, lorsqu'elles virent entrer dans leur
-cloître cette belle femme, disant à la mère Claire du Saint-Sacrement,
-leur prieure: «Ma mère, j'ai fait toute ma vie un si mauvais usage de ma
-volonté que je viens la remettre entre vos mains, pour ne la plus
-reprendre!» Jusqu'à sa mort et pendant trente-six ans elle n'eut pas un
-seul instant la pensée de cesser d'être fidèle à cet engagement[214].
-
- [214] L'abbé LEQUEUX, _Lettres de madame de la Vallière, morte
- religieuse carmélite, avec un abrégé de sa vie pénitente_, p. 47.
-
-Cet acte solennel ne persuada pas encore madame de Sévigné; elle eut de
-la peine à croire à l'entière conversion de celle qui cependant, au
-milieu de sa plus grande fortune et de sa plus haute élévation, avait
-voulu que Mignard la peignît au milieu de ses deux enfants, tenant un
-chalumeau à la main, où pendait une bulle de savon autour de laquelle on
-lisait écrit: _Sic transit gloria mundi_: «Ainsi passe la gloire du
-monde[215].»
-
- [215] _La Vie de Pierre Mignard_, Paris, 1730, in-12, p. 100; et
- dans l'édition d'Amsterdam, 1731, in-12, p. 84.
-
-Madame de Sévigné, huit jours après l'entrée de madame de la Vallière
-aux Carmélites, écrit au comte de Guitaud, alors gouverneur des îles
-Sainte-Marguerite:
-
-«Je veux parler de madame la duchesse de la Vallière. La pauvre personne
-a tiré la lie de tout; elle n'a pas voulu perdre un adieu ni une larme.
-Elle est aux Carmélites, où, huit jours durant, elle a vu ses enfants et
-toute la cour (c'est-à-dire ce qui en reste[216]). Elle a fait couper
-ses cheveux, mais elle a gardé deux belles boucles sur le front. Elle
-caquète et dit merveilles. Elle assure qu'elle est ravie d'être dans une
-solitude; elle croit être dans un désert, pendue à cette grille. Elle
-nous fait souvenir de ce que nous disait, il y a bien longtemps madame
-de la Fayette après avoir été deux jours à Ruel, que, pour elle, elle
-s'accommoderait bien de la campagne[217].»
-
- [216] Le roi était devant Besançon et la reine à Dijon.
-
- [217] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1674), t. III, p. 340, édit.
- G.--_Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, Paris, Klostermann,
- 1814, in-8º, p. 6.--_Id._, édit. Bossange, 1819, in-12, p. 5.
-
-Six semaines après, le troisième dimanche de la Pentecôte (le 3 juin),
-la Vallière revêtit l'habit des carmélites, et quitta, ayant à peine
-trente ans, son nom et ses titres pour prendre celui de _sœur Louise de
-la Miséricorde_. Cette cérémonie de la vêture attira un auditoire
-nombreux au discours que prononça dans cette occasion l'évêque
-d'Aire[218]. Nous ignorons si madame de Sévigné revint de Livry, où elle
-était au commencement de juin, pour assister à cette cérémonie; mais
-nous savons qu'elle n'assista pas à la cérémonie plus auguste qui eut
-lieu l'année suivante, le mardi (4 juin 1675) de la Pentecôte, lorsque
-la Vallière, ayant terminé son noviciat, prononça ses vœux, reçut le
-voile noir des mains de la reine, et dit au monde un éternel adieu.
-Madame de Sévigné exprima ainsi à sa fille les regrets qu'elle éprouvait
-de ne s'être point trouvée ce jour-là aux Carmélites avec la reine,
-MADEMOISELLE, mademoiselle d'Orléans, la duchesse de Longueville, la
-duchesse de Guise et beaucoup d'autres princesses et dames, dit _la
-Gazette_[219]:
-
-«La duchesse de la Vallière fit hier profession. Madame de Villars
-m'avait promis de m'y mener, et, par un malentendu, nous crûmes n'avoir
-point de places. Il n'y avait qu'à se présenter, quoique la reine eût
-dit qu'elle ne voulait pas que la permission fût étendue. Tant y a que
-Dieu ne le voulut pas. Madame de Villars en a été affligée. Elle fit
-donc cette action, cette belle et courageuse personne, comme toutes les
-autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle était d'une
-beauté qui surprit tout le monde; mais ce qui vous étonnera, c'est que
-le sermon de M. de Condom (Bossuet) ne fut pas aussi divin qu'on
-l'espérait[220].»
-
- [218] BOSSUET, _Lettres au maréchal de Bellefonds_ (6 avril
- 1674), t. XXXVII, p. 65, édit. 1818, in-8º.--_Sermon sur la
- vêture de madame la duchesse de la Vallière_, par M. l'abbé DE
- FROMENTIÈRES, dans les _Lettres de madame la duchesse_ DE LA
- VALLIÈRE, 1767, in-12, p. 39, 145, 191. L'abbé Jean-Louis de
- Fromentières fut évêque d'Aire le 14 janvier 1673, et mourut en
- décembre 1684.
-
- [219] _Recueil des Gazettes nouvelles pour_ 1675, Paris, 1676,
- in-4º, no 57, p. 409.--L'abbé LEQUEUX, _Histoire de madame de la
- Vallière_, p. 59, et dans le _Recueil des Oraisons funèbres_ de
- BOSSUET, 1762, in-12, p. CLI.
-
- [220] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 403, édit. G.;
- t. III, p. 283, édit. M.
-
-Le jugement que porte madame de Sévigné de ce discours paraîtra exact à
-ceux qui ne le liront pas avec les favorables préventions de l'historien
-du grand prélat[221], qui en a jugé différemment. Cette action de la
-Vallière était plus sublime que la plus sublime éloquence. «Au moment
-où on la mit sous le drap mortuaire (dit la duchesse d'Orléans), je
-versai tant de larmes que je ne pus me laisser voir davantage. Après la
-cérémonie elle vint me trouver pour me consoler, et elle me dit qu'il
-fallait plutôt la féliciter que la plaindre, puisque son bonheur
-commençait dès ce moment[222].»
-
- [221] DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, 4e édit., 1824, in-12, t.
- II, p. 40 à 42. Il est dit, dans le recueil des _Oraisons
- funèbres_ de Bossuet, 1762, in-12, p. 424, que Bossuet n'a jamais
- publié lui-même ce sermon sur la Vallière ni communiqué son
- manuscrit. Et cependant on ajoute: «Il fut imprimé plusieurs fois
- depuis 1691, année où il fut inséré dans un recueil de pièces
- d'éloquence.»
-
- [222] Madame la duchesse D'ORLÉANS, _Mémoires et Fragments_,
- in-8º, 1832, p. 58.--Id., _Mémoires de la cour de Louis XIV_,
- 1827, in-8º, p. 56.
-
-Cinq ans après, madame de Sévigné revit encore madame de la Vallière; et
-sa correspondance nous prouve que toujours elle conserva pour elle les
-généreux sentiments qu'elle a manifestés dans les dernières lettres que
-nous avons citées.
-
-Le 5 janvier 1680 elle écrit à sa fille[223]:
-
-«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE (mademoiselle de
-Montpensier), qui eut la bonne pensée de mander à madame de Lesdiguières
-de me mener. Nous entrâmes dans ce saint lieu. Je fus ravie de l'esprit
-de la mère Agnès (Gigault de Bellefonds, sœur du maréchal); elle me
-parla de vous comme vous connaissant par sa sœur (la marquise de
-Villars). Je vis madame Stuart, belle et contente. Je vis mademoiselle
-d'Épernon (elle s'était faite carmélite par la douleur que lui causa la
-mort du chevalier de Fiesque en 1648), qui ne me trouva pas défigurée;
-il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues..... Mais
-quel ange m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti (le gendre de
-la Vallière) la tenait au parloir. Ce fut, à mes yeux, tous les charmes
-que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni bouffie ni jaune; elle
-est moins maigre et plus contente; elle a ses mêmes yeux et ses mêmes
-regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les
-lui ont ni creusés ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne
-grâce ni au bon air. Pour sa modestie, elle n'est pas plus grande que
-quand elle donnait au monde une princesse de Conti; mais c'est assez
-pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, me parla de vous si
-bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne
-que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et
-l'honore tendrement; elle est son directeur; ce prince est dévot et le
-sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une
-grande dignité pour elle.»
-
- [223] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 janvier 1680), t. VI, p. 286, édit.
- G.; t. VI, p. 92, édit. M.
-
-Et plus tard madame de Sévigné oppose à l'orgueil des autres maîtresses
-de Louis XIV le souvenir de cette «petite violette qui se cachait sous
-l'herbe, honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse[224].»
-C'est encore madame de Sévigné qui, en annonçant à sa fille la mort du
-frère de madame de la Vallière (gouverneur et grand sénéchal de la
-province du Bourbonnais), nous fait connaître l'admiration et les
-regrets peut-être (les passions sont si capricieuses et produisent sur
-les volontés humaines des effets si bizarres!) que fit éprouver à Louis
-XIV ce grand triomphe, dans la Vallière, de la religion sur l'amour.
-
- [224] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er septembre 1680), t. VII, p. 190,
- édit. G.; t. VI, p. 443, édit. M.--Conférez les vers de la
- _Couronne de Julie_ (la duchesse de Montausier).
-
-
-«M. de la Vallière est mort... Sœur Louise de la Miséricorde fit
-supplier le roi de conserver le gouvernement pour acquitter les dettes,
-sans faire mention de ses neveux. Le roi lui a donc donné ce
-gouvernement, et lui a mandé que, s'il était assez homme de bien pour
-voir une carmélite aussi sainte qu'elle, il irait lui dire lui-même la
-part qu'il prend de la perte qu'elle a faite[225].»
-
- [225] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1676), t. V, p. 170, édit.
- G.; t. V, p. 30, édit. M.
-
-Louis XIV était sincère: la pensée du salut, qui devait bientôt le
-préoccuper assez fortement pour mettre un terme à la licence de ses
-mœurs, lui faisait mieux comprendre qu'à tous ceux qui l'entouraient ce
-que pouvait sur le cœur de la Vallière la passion pour Dieu. Il savait,
-lui, le grand coupable, que, pour avoir la plus forte part aux prières
-de cette vraie religieuse, il devait respecter l'enceinte où elle
-s'était retirée. Madame de Montespan était aussi tourmentée; mais alors,
-dans l'enivrement de la faveur, elle ne pouvait avoir cette même
-délicatesse de sentiment, et elle crut se montrer généreuse en
-accompagnant plusieurs fois la reine, dont elle était une dame
-d'honneur, dans ses visites aux grandes Carmélites. Madame de Montespan,
-par des questions indiscrètes et par l'offre plus indiscrète encore de
-ses services, s'attira une réponse courte, froide et digne de madame de
-la Vallière; réponse faite, dit madame de Sévigné, d'un air tout aimable
-et avec toute la grâce, l'esprit et la modestie imaginables[226].
-
- [226] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 412, édit.
- G.; t. IV, p. 272, édit. M.--Conférez MAGDELEINE DU SAINT-ESPRIT,
- _Lettres_, 1710.
-
-
-Peu d'années après, Montespan, retirée de la cour, mais non du monde,
-et, dans le monde, tourmentée du désir de faire son salut, apprécia
-mieux Louise de la Miséricorde; elle en fit son amie, sa consolatrice et
-enfin le directeur de sa conscience[227].
-
- [227] Conférez MAGDELEINE DU SAINT-ESPRIT, par une dame
- pénitente, 1710, et l'Annuaire de l'Aube pour 1849, 2e partie, p.
- 25.--_Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par une dame
- pénitente_, 1685 et 1686, in-12, p. 170.
-
-La Vallière occupe plus de place dans la vie de Louis XIV par son
-repentir que par son amour. Cette belle victime, offerte à Dieu en
-expiation des désordres de ce roi, fit sur lui une impression profonde,
-que ni les autres maîtresses ni les distractions de la guerre ou de la
-politique ne purent effacer. La Vallière ne fut jamais plus présente à
-la pensée de Louis XIV que depuis qu'elle eut abandonné sa cour; jamais
-elle ne lui apparut sous des traits plus divins que lorsqu'il se fut
-interdit sa vue. Il saisissait avec joie les occasions de lui continuer
-ses bienfaits dans ses parents, dans ses enfants. Aux occasions
-solennelles de mort ou de mariage il était satisfait d'apprendre que la
-reine et toute la cour donnaient à la Vallière des témoignages d'intérêt
-et de vénération[228]. C'est dans son cloître, au pied des autels, que
-la Vallière a préparé, à son insu, la chute de Montespan et le long
-règne de Maintenon.
-
- [228] CAYLUS, _Souvenirs_, édit. de Renouard, 1806, in-12, p.
- 89.--_Ibid._, t. LXVI, p. 384 de la Collect. de Petitot, 1828,
- in-8º.
-
-Si Louis XIV, par sa conduite réservée envers Louise de la Miséricorde,
-a été taxé d'ingratitude et d'oubli, c'est que le monde ne connaît
-d'autre passion que celle qu'inspirent les enchantements de la volupté,
-de l'esprit ou des talents, et qu'il ignore la force d'un attachement
-où l'âme et le cœur ont la principale part. Louis XIV y était sensible.
-On sait qu'en voyant la veuve de Scarron amaigrie par la douleur d'avoir
-perdu l'aîné des enfants de Montespan, confié à ses soins et âgé de
-trois ans, il avait dit: «Elle sait bien aimer; il y aurait du plaisir à
-être aimé d'elle[229].» Et cependant, à cette époque, cette femme lui
-déplaisait souverainement, parce qu'elle plaisait trop à sa maîtresse.
-
- [229] _Les souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues
- amoureuses de la cour, avec des notes de_ M. DE VOLTAIRE;
- _seconde édition, augmentée de la défense de Louis XIV, pour
- servir de suite à son Siècle_; au château de Ferney, 1770, in-12
- (186 pages), p. 31. C'est la meilleure édition; elle a été faite
- sur le manuscrit donné à Voltaire par M. de Caylus (_Souvenirs_,
- 1806, in-12, p. 89, édit. de Renouard).--_Idem._, Collection
- Petitot, t. LXVI, p. 384, in-8º, 1828, édit. M. Voyez ces
- _Mémoires sur la Vallière, sur Sévigné_, t. II, p. 191, 247, 297,
- 505, 506; III, 45, 237, 240, 319, 325; IV, 89.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-1674-1675.
-
- Le parti religieux et le parti mondain se disputent l'influence sur
- Louis XIV.--Réforme dans la maison de la reine.--Les filles
- d'honneur sont remplacées par les dames du palais.--Effets de cette
- mesure.--Scrupules religieux de madame de Sévigné.--Sa visite à
- Port-Royal des Champs.--Son admiration pour le P. Bourdaloue.--Mort
- du grand Condé.--Bourdaloue console le duc de Gramont après la mort
- du comte de Guiche.--Madame de Sévigné détrompe sa fille, qui croit
- que l'on peut être à la cour longtemps triste.--Changement dans les
- spectacles de la cour.--Pour quelle raison _le Malade imaginaire_
- ne fut pas joué à la cour.--Molière et Lulli étaient rivaux.--Après
- la mort de Molière, Louis XIV charge Colbert de réorganiser les
- spectacles de Paris.--L'Opéra devient le spectacle
- dominant.--Alliance de Quinault et de Lulli.--On répète chez madame
- de Montespan l'opéra d'_Alceste_.--La Rochefoucauld est appelé à
- ces représentations.--Éloge que fait de cet ouvrage madame de
- Sévigné.--Le chœur des suivants de Pluton cité.--L'impulsion
- donnée à l'Opéra ne profite qu'à la musique
- instrumentale.--L'Italie reste supérieure à la France pour tout le
- reste.--Madame de Sévigné va à un opéra.--Des musiciens.--Molière
- chez Pelissari.--Des sociétés de Paris à cette époque.--Madame
- Pelissari réunit chez elle les littérateurs médiocres.--Composition
- de l'Académie française.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la
- mort prochaine de Chapelain.--Cause de son peu de sympathie pour
- cet ancien maître de son enfance.--Elle devient l'admiratrice de
- Boileau.--Elle entend la lecture de son _Art poétique_ chez
- Gourville et chez M. de Pomponne.--Ce poëme est livré à
- l'impression.--L'auteur y intercale, au moment de la publication,
- quatre vers pour célébrer la seconde conquête de la
- Franche-Comté.--Ces quatre vers nuisent à ceux qui les suivent,
- auparavant composés.
-
-
-Il y avait à la cour deux partis qui se disputaient l'influence sur le
-roi. L'un, composé de tous les courtisans dévoués qui avaient part à
-ses largesses, de ceux qui désiraient obtenir à tout prix des grades,
-des commandements militaires, des gouvernements, de grandes charges, des
-intendances, des ambassades, des emplois lucratifs, des distinctions
-honorifiques: ceux-là pensaient que Louis XIV devait continuer le cours
-de ses conquêtes; que ses maîtresses, le faste de ses palais, de ses
-fêtes, de sa maison étaient des démonstrations obligées de sa grandeur
-et des manifestations nécessaires de sa puissance. Louvois et Montespan
-étaient les appuis naturels de ce parti. Le parti contraire aurait voulu
-que Louis XIV renonçât à ses maîtresses; qu'il épargnât à ses sujets le
-scandale de ses amours avec une femme mariée; qu'il restreignît ses
-dépenses et mît un terme à son ambition et qu'il n'excitât pas la haine
-des souverains et de toute l'Europe contre lui et contre la France. Dans
-ce parti étaient tous ceux qui voyaient le bien public dans le règne de
-la religion et des mœurs. Colbert, homme réglé dans sa conduite,
-pensait ainsi; mais il ne pouvait avoir sur son parti la même influence
-que Louvois sur le sien[230]. Chargé de l'administration des finances,
-il était obligé de mettre sans cesse de nouveaux impôts pour suffire à
-des dépenses qui s'accroissaient sans cesse; il ne le pouvait qu'en
-appesantissant de plus en plus le joug du despotisme sur les parlements,
-les assemblées des états, les magistrats municipaux, les membres de
-toutes les corporations qui jouissaient de quelque liberté, tous
-partisans de la paix et d'une sage réforme. La confiance que Louis XIV
-avait en Colbert comme habile administrateur était encore un obstacle
-qui lui faisait perdre tout crédit sur les hommes les plus honorables.
-Louis XIV ne lui imposait pas seulement le devoir de régler les finances
-de l'État, d'organiser la marine, le commerce; il ne se fiait qu'à lui
-pour ses dépenses privées, et il le chargeait du détail de celles qui
-concernaient ses maîtresses. Il n'oublia jamais que Colbert avait été
-sous Mazarin un excellent intendant; il s'en servait toujours comme tel,
-et rendait ce grand ministre complice des désordres que celui-ci aurait
-voulu empêcher. Plus que Louvois, et avec juste raison, Colbert excitait
-l'envie. Il est vrai qu'en travaillant sans cesse au bien de l'État il
-travaillait aussi à l'accroissement de sa fortune et à l'élévation de sa
-famille. Dans le clergé, dans la diplomatie et dans la marine les
-Colbert occupaient les principaux emplois, étaient revêtus des plus
-hautes dignités. Ne pouvant restreindre le roi dans son penchant à la
-profusion, Colbert en profitait pour son compte. Il laissa à sa mort
-douze millions, qui font vingt-quatre millions de notre monnaie
-actuelle. Cette fortune n'était pas, comme celle de Fouquet, le fruit de
-coupables manœuvres; mais, en définitive, c'était le trésor et les
-impôts sur les peuples, ruinés par la guerre, qui subvenaient aux
-générosités du monarque et à celles des provinces et des villes en
-faveur des ministres, de leurs parents et de leurs amis. Cependant ce
-parti, qui était véritablement celui des bonnes mœurs et le plus
-favorable aux intérêts du roi et du pays, ne manquait pas de soutiens à
-la cour: la religion lui en créait, pleins d'activité et de zèle. Parmi
-eux on comptait le duc de Beauvilliers et le maréchal de Bellefonds,
-Pomponne et beaucoup d'autres; enfin, il avait dans Bossuet et dans
-Bourdaloue deux apôtres sublimes.
-
- [230] DEPPING, _Correspondance administrative de Louis XIV_.
- Lettres du roi à Colbert (18 mai et 19 juin 1674), dans les
- _Documents historiques tirés des collections manuscrites de la
- Bibliothèque royale_, 1843, in-4º, t. II, p. 524, 525 et 526.
-
-Tous fondaient leur espoir sur l'auguste empire de la religion, qui
-parvient toujours à faire entendre sa voix puissante quand les passions
-sont apaisées. La foi était vivante dans l'âme de madame de Montespan
-comme dans celle de Louis XIV, et elle se manifestait dans tous les deux
-par leur exactitude à s'assujettir aux pratiques religieuses que
-l'Église prescrit.
-
-Ce parti considéra avec raison comme un premier succès la religieuse
-retraite de la Vallière, et comme un second le renvoi des filles
-d'honneur. Quel qu'ait été le motif qui fit agir Montespan, il est
-certain que ce fut elle qui eut la principale part à cette réforme,
-qu'elle la désira et la voulut avec toutes ses conséquences. Madame de
-Sévigné, en donnant à madame de Grignan des détails sur l'intérieur de
-_Quantova_ (c'est le nom chiffré par lequel elle désigne madame de
-Montespan), dit: «Il est très-sûr qu'en certain lieu on ne veut séparer
-aucune femme de son mari ni de ses devoirs; on n'aime pas le bruit, à
-moins qu'on ne le fasse[231].»
-
- [231] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit.
- G.; t. III, p. 203, édit. M.
-
-On avait pensé à madame de Grignan pour être dame du palais; mais sans
-doute que madame de Montespan la trouva trop jeune et trop belle[232].
-
- [232] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), édit. G., t. III, p.
- 268.
-
-Madame de Grignan dut peu regretter de n'avoir pas été nommée. Avec les
-filles d'honneur disparurent les joies et la gaieté de cette cour
-brillante: toute liberté en fut bannie; le service pénible et
-l'étiquette sévère auxquels les dames du palais furent assujetties
-firent souffrir celles qui avaient brigué avec ardeur ces charges
-lucratives et honorifiques. La contrainte et l'ennui s'appesantirent
-jusque sur les bals et les divertissements que le roi donnait
-fréquemment[233].
-
- [233] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 et 29 janvier 1674), t. III, p. 324
- et 331, édit. G.; t. III, p. 225 et 231, éd. M.--_Lettres des_
- FEUQUIÈRES (25 janvier 1674), t. II, p. 248.
-
-Cependant cette réforme eut un très-heureux effet sur les mœurs; madame
-de Sévigné elle-même, qui plaisante sur les femmes devenues subitement
-dévotes, fut alors plus fortement tourmentée par les scrupules que lui
-causait souvent son amour excessif pour sa fille; elle trouva très-bien
-que l'animosité que celle-ci lui avait inspirée contre l'évêque de
-Marseille lui eût attiré un refus d'absolution. Elle dit à madame de
-Grignan: «Ce confesseur est un fort habile homme; et si les vôtres ne
-vous traitent pas de même, ce sont des ignorants, qui ne savent pas leur
-métier[234].»
-
- [234] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 249, édit.
- G.; t. III, p. 160, édit. M. Voyez ci-après chap. X, p. 198.
-
-On voit par là que madame de Sévigné avait lu le traité du grand Arnauld
-sur la _fréquente communion_. Dans la lettre où elle dit à sa fille que
-d'Hacqueville ne voudrait pas des douceurs d'un attachement tel que
-celui qu'elle a pour elle, parce qu'il est mêlé de trop d'inquiétude et
-de tourments, elle ajoute: «D'Hacqueville a raison de ne vouloir rien de
-pareil; pour moi, je m'en trouve fort bien, pourvu que Dieu me fasse la
-grâce de l'aimer encore plus que vous: voilà ce dont il est question.
-Cette petite circonstance d'un cœur que l'on ôte au Créateur pour le
-donner à la créature me donne quelquefois de grandes agitations. La
-_Pluie_ (M. de Pomponne) et moi nous en parlions l'autre jour
-très-sérieusement. Mon Dieu, qu'elle est à mon goût cette _pluie_! Je
-crois que je suis au sien; nous retrouvons avec plaisir nos anciennes
-liaisons[235].» On ne peut douter que madame de Sévigné, lorsqu'elle
-écrivait cette lettre, n'eût alors la mémoire toute fraîche de
-l'admirable petit traité de saint Eucher sur le _mépris du monde_, dont
-son ami Arnauld d'Andilly venait de publier une traduction[236],
-puisqu'elle reproduit une pensée d'Eucher en se servant des mêmes
-expressions.
-
- [235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 268; t.
- III, p. 177, édit. M. (1820).
-
- [236] SAINT-EUCHER, _Du mépris du monde_, traduit par ARNAULD
- D'ANDILLY dans Pierre le Petit, 1687, in-12 (81 pages), p. 54.
- Après le privilége il est dit: «Achevé d'imprimer pour la
- première fois le 3 décembre 1671.» Ainsi il y a eu une édition
- antérieure, et nous apprenons par l'avertissement que cette
- édition contenait aussi le latin. Il manque dans la nôtre.
-
-Quand ses scrupules la préoccupent, elle se rapproche de ses anciens
-amis les jansénistes, surtout d'Arnauld d'Andilly; et alors les rigueurs
-de l'hiver ne peuvent l'arrêter. Ce fut un 23 janvier (1674) qu'elle
-alla voir pour la première fois Port-Royal des Champs; et elle écrit à
-sa fille: «Je revins hier du Mesnil (de chez madame Habert de Montmor),
-où j'étais allée pour voir le lendemain M. d'Andilly. Je fus six heures
-avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la conversation d'un homme
-admirable; je vis aussi mon oncle Sévigné, mais un moment. Ce Port-Royal
-est une Thébaïde; c'est un paradis; c'est un désert où toute la dévotion
-du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le
-pays, à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu'on ne
-connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean-Climaque.
-Les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y
-achève sa vie. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine
-solitude, dont j'ai tant ouï parler: c'est un vallon affreux, tout
-propre à inspirer le goût de faire son salut. Je revins coucher au
-Mesnil, et hier ici (Paris), après avoir embrassé M. d'Andilly en
-passant. Je crois que je dînerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera
-pas sans parler de son père (Arnauld d'Andilly) et de ma fille. Voilà
-deux chapitres qui nous tiennent au cœur[237].»
-
- [237] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 326 et
- 327, édit. G.; t. III, p. 227, édit. M.
-
-Le penchant de madame de Sévigné pour ses amis les jansénistes ne
-diminuait en rien son admiration pour le jésuite Bourdaloue. Elle dit:
-«Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame[238] qui
-transporta tout le monde; il était d'une force à faire trembler les
-courtisans, et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni
-si généreusement les vérités chrétiennes[239].»
-
- [238] Le jour de la Purification, le 2 février, ou peut-être le
- dimanche 28 janvier; car cette fête commençait le dimanche qui
- précédait ce jour et se continuait jusqu'au jour même. Voyez
- BOSSUET, _Catéchisme des festes_, 1687, p. 86.
-
- [239] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 336, édit.
- G.; t. III, p. 234, édit. M.
-
-On connaît ce mot du grand Condé, qui, à l'église, lorsque le P.
-Bourdaloue montait en chaire, appuyant une main sur l'épaule de la
-duchesse de Longueville assoupie et de l'autre lui montrant la chaire,
-lui disait: «Ma sœur, réveillez-vous; voilà l'ennemi!»
-
-Mais c'est lorsque madame de Sévigné peint le père Bourdaloue consolant
-le vieux maréchal de Gramont de la perte de son fils aîné, l'espoir de
-sa race, qu'elle nous montre toute l'influence de ce prédicateur sur les
-grands de cette époque. Elle trace de cette scène un admirable tableau.
-Guiche, qui fut exilé pour ses amours avec l'aimable Henriette et pour
-son intrigue avec Vardes contre la Vallière, n'était point généralement
-aimé. Madame de Sévigné, qui lui plaisait beaucoup par son esprit,
-trouvait le sien guindé, ceinturé comme sa personne. Cependant sa mort
-fit une sensation profonde. On comprit qu'en lui disparaissait l'homme
-de la cour le plus beau, le plus brillant, le plus chevaleresque, le
-plus instruit; le comte de Guiche aurait eu toutes les qualités qui font
-le héros s'il n'avait eu les défauts qui empêchent de le devenir: la
-vanité et la présomption. Ce fut lui qui, en s'élançant le premier dans
-le courant rapide du Rhin, assura le passage de ce fleuve. Louis XIV,
-témoin de son courage impétueux, lui eût accordé toute sa faveur s'il
-avait pu abattre en lui cet orgueil hautain qui le mettait mal à l'aise
-avec toute supériorité. Un léger revers à la guerre lui fut si sensible
-qu'il en mourut de chagrin[240].
-
- [240] Voyez PROSPER MARCHAND, _Dictionnaire historique_, 1758,
- in-folio, p. 296-300.--_Mémoires du comte_ DE GUICHE, Utrecht,
- 1744, in-12, deux volumes.--Conférez ces _Mémoires_ sur madame de
- Sévigné, I, 302; II, 139, 191, 312; IV, 134, 212.--HAMILTON,
- _Œuvres_, t. I, p. 25.
-
-«Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche. Le
-P. Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta,
-sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa
-chambre. Il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des
-Capucines. Quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant
-qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire; que c'était le coup de sa
-mort; qu'il la recevait de la main de Dieu; qu'il perdait le seul et
-véritable objet de toute sa tendresse et de toute son inclination
-naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie et de violente
-douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se jeta sur
-un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure plus dans
-cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit. Enfin il lui
-parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle. Ils furent six heures
-ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son sacrifice entier, le
-mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on disait vigiles pour ce
-cher fils. Le maréchal y entra en tremblant, plutôt traîné et poussé que
-sur ses jambes; son visage n'était plus connaissable. Monsieur le Duc le
-vit en cet état, et, en nous le contant chez madame de la Fayette, il
-pleurait. Le maréchal revint enfin dans sa petite chambre; il est comme
-un homme condamné. Le roi lui a écrit; personne ne le voit[241].»
-
- [241] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 251, édit.
- G.; t. III, p. 161, édit. M.--Le comte de Guiche mourut le 29
- novembre 1674 à Creutznach dans le palatinat du Rhin, entre les
- bras de son frère le comte de Louvigny.--Conférez SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (27 septembre et 4 octobre 1671), t. II, p. 243, 254,
- 350, édit. G.; et _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME,
- _duchesse_ D'ORLÉANS, _princesse Palatine_, édit. 1832, p.
- 207.--_Lettres des_ FEUQUIÈRES, t. VI, p. 321.
-
-Ce touchant récit fit croire à madame de Grignan que sa mère, ses amis
-étaient inconsolables de la mort du comte de Guiche. Mais dans cette
-cour, tout occupée de plaisirs et d'ambition, et de gloire et d'amour,
-personne ne pouvait paraître triste, surtout lorsque le roi avait
-daigné vous consoler. Aussi madame de Sévigné écrit à sa fille: «Hors
-le maréchal de Gramont, on ne songe déjà plus au comte de Guiche: voilà
-qui est fait[242].» Mais elle fut obligée de s'y reprendre à plusieurs
-fois pour ramener madame de Grignan à son unisson. «Ha! fort bien; nous
-voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hélas! ma pauvre enfant,
-nous n'y pensons plus ici, pas même le maréchal, qui a repris le soin de
-faire sa cour.» Quelques jours après, nouvelle réprimande: «Vous vous
-moquez avec vos longues douleurs! Nous n'aurions jamais fait ici si nous
-voulions appuyer autant sur chaque nouvelle: il faut expédier; expédiez,
-à notre exemple[243].»
-
- [242] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1673), t. III, p. 266,
- édit. G.; t. III, p. 175, édit. M.
-
- [243] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1673), t. III, p. 276,
- édit. G.; t. III, p. 183, édit. M.--_Ibid._ (28 décembre 1673),
- t. III, p. 283, éd. G.; t. III, p. 189, édit. M.
-
-Elle expédie en effet; et il est impossible de trouver dans aucune
-correspondance autant de faits intéressants sur les événements publics,
-les personnages du temps, les spectacles, la littérature et la vie de
-toute une époque, touchés avec tant de concision, d'esprit, de finesse
-et de gaieté.
-
-Un grand changement eut lieu dans les spectacles à la cour et à la
-ville, car alors Paris se conformait à la cour; c'était le roi qui
-réglait l'un et l'autre.
-
-Louis XIV a dit, dans ses Instructions au Dauphin, qu'il est du devoir
-d'un monarque de donner des amusements à sa cour, à son peuple, à
-lui-même[244]. Les spectacles publics furent donc par lui mis au nombre
-des affaires d'État. La mort de Molière les avait désorganisés.
-Cependant la comédie n'était pas le genre de spectacle que préférait
-Louis XIV: il aimait par-dessus tout la danse, la musique, les belles
-décorations; il n'oubliait pas qu'il avait autrefois brillé dans les
-ballets composés pour lui. Il avait été, dans sa jeunesse, un très-bon
-joueur de guitare[245]; ce qui n'étonne pas quand on sait qu'on lui
-donna un maître de cet instrument lorsqu'il était à peine âgé de huit
-ans[246]. C'est cette préférence du roi pour la musique qui avait fait
-le succès de l'opéra, introduit en France par Mazarin. Mais Molière,
-aussi habile directeur de spectacles qu'auteur illustre et bon acteur,
-pour donner au roi le goût de la comédie, imagina de joindre à ses
-pièces des danses, des chants, des ballets-mascarades, bien ou mal
-motivés[247]. Il chargeait Lulli d'en faire la musique; et même, dans la
-composition de la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, il fit concorder
-heureusement, pour aller plus vite, Lulli, Quinault et Corneille. Le
-grand tragique fut lui-même étonné qu'en remplissant le cadre qui lui
-était donné sa muse, affaiblie par l'âge, eût retrouvé, pour une
-déclaration d'amour, tout le feu de la jeunesse. C'est ainsi que
-Molière soutint son théâtre florissant contre les dangereuses rivalités
-du théâtre de la rue Guénégaud, où se jouait l'opéra; du théâtre de
-l'hôtel de Bourgogne et de celui du Marais, où l'on représentait les
-pièces de Racine et celles de Corneille[248].
-
- [244] DUC DE NOAILLES, notes sur les _Mémoires de Louis XIV_;
- appendice à la Vie de Maintenon, 1848, in-8º, t. I, p. 558.
-
- [245] _Mémoires de Noailles_, dans Petitot, t. LXIV, p. 104.
- Lettre de la princesse des Ursins (11 juillet 1698).
-
- [246] _État général des officiers, domestiques et commensaux du
- Roi_, mis en ordre par le sieur DE LA MARTINIÈRE, p. 116. Ce
- maître de guitare se nommait Bernard Jourdan, sieur de la Salle,
- et c'est le 29 avril 1651 que de la Salle fut placé près du jeune
- roi, afin de lui enseigner à jouer de la guitare. Le maître de
- luth n'avait que le quart des appointements du maître de guitare.
-
- [247] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 513, 525; t. II,
- ch. XXIII, p. 332, 340; t. III, ch. V, p. 98.
-
- [248] Vie de PHILIPPE QUINAULT, dans l'édition de ses _Œuvres_,
- 1715, in-12, t. I, p. 33-35.--CHAPUZEAU, _le Théâtre français_,
- divisé en trois livres, 1674, in-12, p. 198-211.
-
-La musique est un art qui ne parle au cœur et à l'imagination que par
-les sons. Par cela même elle convient mieux que les compositions
-dramatiques à ceux que l'âge ou la multiplicité des affaires ont rendus,
-dans leurs moments de distraction, peu capables d'une attention
-soutenue. Tel commençait à être Louis XIV. Lulli s'aperçut du déclin de
-son goût pour la comédie. Il s'associa avec Quinault, dont il espérait
-avec raison obtenir des opéras meilleurs que ceux de l'abbé Perrin[249];
-et, pour empêcher que Molière ne pût réunir dans ses compositions la
-comédie et l'opéra, il obtint une ordonnance (22 avril 1672) qui portait
-défense aux comédiens d'avoir, pour leurs représentations, plus de deux
-voix et plus de six violons. Dès lors Molière, brouillé avec Lulli ne
-put se servir de lui pour les ballets du _Malade imaginaire_, et il en
-fit composer la musique par Charpentier, musicien aussi habile, mais non
-aussi goûté que Lulli, qui le persécuta par jalousie[250]. _Le Malade
-imaginaire_ fut cependant représenté sur le théâtre du Palais-Royal, le
-10 février 1673, avec toute sa musique, et imprimé la même année[251];
-mais il ne fut joué à la cour que l'année suivante[252]. Débarrassé d'un
-redoutable rival par la mort de Molière, Lulli resta le directeur
-favorisé des divertissements du roi. Quatre des principaux acteurs de la
-troupe de Molière s'en étant séparés pour entrer dans la troupe de
-l'hôtel de Bourgogne, Colbert fut chargé par Louis XIV de former, des
-débris de la troupe du grand comique et de celle du Marais, une nouvelle
-troupe qui fut transportée rue Mazarine; et le théâtre du Palais-Royal
-fut donné à Lulli pour y établir l'Opéra, décoré du nom d'_Académie
-royale de musique_. L'ancien Opéra du marquis de Sourdac disparut, et le
-nouvel Opéra fut fondé par l'association de Lulli, de Quinault, de
-Vigaroni; le musicien, le poëte et le décorateur formèrent un spectacle
-tout nouveau, d'une grandeur et d'une magnificence fort au-dessus de
-tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il devint célèbre dans toute
-l'Europe, et n'a cessé de contribuer aux progrès de la chorégraphie, de
-la musique vocale et instrumentale. Quoique toujours onéreux pour
-l'État, il a survécu à tous les désastres de nos révolutions. Malgré la
-réunion des talents qui contribuaient à sa réussite, il causa, dans la
-nouveauté, plus d'admiration que de plaisir[253], et il ne se soutint
-que par la volonté et la munificence de Louis XIV, qui le mit à la mode.
-Jamais, depuis, l'empressement du public ne suffit pour entretenir ce
-spectacle dans la splendeur et le luxe qui est de son essence; pour
-qu'il pût subsister il a fallu que tous les gouvernements qui se sont
-succédé en France fussent pour lui plus prodigues encore que n'avait été
-Louis XIV.
-
- [249] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre français_, t. XI,
- p. 293.
-
- [250] TITON DU TILLET, _Parnasse françois_, Paris, 1732,
- in-folio, p. 490.--ROQUEFORT, dans la _Biographie universelle_,
- t. VIII, p. 244, article _Charpentier_ (Marc-Antoine). Ce savant
- maître de musique de la Sainte-Chapelle naquit à Paris en 1634,
- et y mourut en 1702, âgé de soixante-huit ans.
-
- [251] Avec le Prologue, 36 pages in-4º, Paris, 1663, chez
- Christophe Ballard.
-
- [252] FÉLIBIEN, _les Divertissements de Versailles_, p. 28.
-
- [253] Conférez LA FONTAINE, _Épître à M. Nyert sur l'Opéra_, et
- nos notes dans les _Œuvres_, édit. 1827, t. VI, p. 108 à
- 119.--RAGUENET, _Parallèle des Italiens et des Français en ce qui
- regarde la musique et l'Opéra_, in-12, Paris, 1702, p. 124.--LA
- BRUYÈRE, _Caractères_, ch. XLVII, t. I, p. 164, édit. W., 1835,
- in-8º et in-12.
-
-Ce fut madame de Montespan qui eut la principale part à cette rénovation
-de l'Opéra. Pour faire cette révolution théâtrale, elle s'appuya sur
-l'opinion de la Rochefoucauld, alors, à la cour, le grand arbitre du
-goût. «M. de la Rochefoucauld, dit madame de Sévigné à sa fille, ne
-bouge de Versailles; le roi le fait entrer chez madame de Montespan pour
-entendre les répétitions d'un opéra qui passera tous les autres: il faut
-que vous le voyiez[254].» Cet opéra était celui d'_Alceste ou le
-Triomphe d'Alcide_, qui fut le premier que composa Quinault depuis qu'il
-avait fait alliance avec Lulli et que la salle du Palais-Royal avait été
-accordée à ce dernier pour son spectacle[255]. Le succès de ce nouvel
-ouvrage fut grand, et fit oublier à ce public ému et flatté que Molière,
-dans cette même salle, en le bafouant le faisait rire. Madame de Sévigné
-écrit le 8 janvier 1674: «On joue jeudi l'opéra qui est un prodige de
-beauté; il y a des endroits de la musique qui m'ont fait pleurer; je ne
-suis pas seule à ne le pouvoir soutenir; l'âme de madame de la Fayette
-en est tout alarmée[256].» Je le crois sans peine: celle qui n'avait
-jusqu'alors entendu que les opéras de François Perrin, les maigres
-instruments de Gabriel Gilbert et les accompagnements monotones de
-Cambert[257] devait être agréablement surprise de cette variété
-d'instruments, de ces timbales, de ces trompettes qui produisaient, par
-leur éclatante harmonie, des effets inconnus à la musique française. Les
-récitatifs du musicien florentin, admirés encore de nos artistes
-modernes par la vérité de la déclamation et la justesse de la prosodie,
-ne devaient pas médiocrement toucher des femmes d'un goût aussi exercé
-que madame de la Fayette et madame de Sévigné. Le beau chœur des
-suivants de Pluton, qui se réjouissent de la venue d'Alceste dans les
-enfers, rehaussé par la musique de Lulli, était surtout propre à alarmer
-la constitution maladive et vaporeuse de madame de la Fayette:
-
- Tout mortel doit ici paraître:
- On ne peut naître
- Que pour mourir.
- De cent maux le trépas délivre:
- Qui cherche à vivre
- Cherche à souffrir.
- Chacun vient ici-bas prendre place;
- Sans cesse on y passe,
- Jamais on n'en sort.
- Est-on sage
- De fuir ce passage?
- C'est un orage
- Qui mène au port.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Plaintes, cris, larmes,
- Tout est sans armes
- Contre la mort.
- Chacun vient ici-bas prendre place;
- Sans cesse on y passe,
- Jamais on n'en sort[258].
-
- [254] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 231,
- édit. G.; t. III, p. 146, édit. M.--Vie de QUINAULT, dans les
- _Œuvres de_ QUINAULT, édit. 1715, p. 34.
-
- [255] Le premier opéra de ces deux auteurs, joué dans cette
- salle, fut _Cadmus et Hermione_, représenté le 17 avril 1673;
- mais cette pièce avait déjà été jouée au jeu de paume du Bel-Air.
- Conférez _Vie de Quinault_, dans les _Œuvres de_ QUINAULT, édit.
- 1715, in-12.
-
- [256] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit.
- G.; t. III, p. 283, édit. M (Corrigez la note dans les deux
- édit.).
-
- [257] DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t.
- III, p. 202-207.
-
- [258] QUINAULT, _Alceste_, tragédie, acte III, scène 3, t. IV, p.
- 182 du _Théâtre de_ M. QUINAULT, 1715, in-12.
-
-Cependant l'impulsion donnée par la faveur de Louis XIV au théâtre de
-l'Opéra, décoré du nom d'Académie, ne profita bien qu'à la musique et à
-la danse. La France resta toujours inférieure à l'Italie sous le rapport
-des machines et des décorations comme sous celui du chant et de la
-poésie. Les plus belles pièces de Quinault ne sont pas comparables aux
-plus médiocres de Métastase; et néanmoins aucun de nos poëtes, depuis
-Louis XIV, n'a réussi mieux que Quinault dans ce genre de composition.
-Mais l'Opéra français devint, dès son début au Palais-Royal, supérieur
-dans la musique instrumentale. Le poëme, les danses, les ballets
-n'excitaient qu'un plaisir secondaire en comparaison des belles
-symphonies que Lulli composait; ses opéras ressemblaient à des concerts.
-C'est ce dont se plaint amèrement la Bruyère, ce grand peintre de la
-société française dans le grand siècle[259]. Les imitateurs du Florentin
-profitèrent du goût régnant pour composer des opéras courts, presque
-sans récitatifs, tout en symphonies et qui pouvaient se passer des
-prestiges du théâtre. Un musicien nommé Molière (qui n'avait rien de
-commun que le nom avec le grand comique) paraît avoir particulièrement
-réussi dans ces opéras-concerts, dont l'abbé Tallemant composait les
-paroles et qu'il faisait chanter chez lui et dans des fêtes
-particulières[260]. Le 5 février (jour anniversaire de sa naissance),
-madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je m'en vais à un petit opéra de
-Molière, beau-père d'Itier[261], qui se chante chez Pelissari; c'est une
-musique très-parfaite. M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y
-seront.»
-
- [259] LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. I, no XLVII, p. 165.
-
- [260] B. DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_,
- t. III, p. 178.--PAVILLON (lettre à mademoiselle Itier),
- _Œuvres_, édit. 1750, in-12, p. 96.
-
- [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit.
- M.; t. III, p. 233, édit. M.
-
-Pelissari était un riche financier, ami de Gourville et de
-d'Hervart[262]. Madame de Sévigné l'avait connu chez Fouquet au temps de
-la Fronde, et avec lui, comme avec Jeannin de Castille, elle était
-restée liée. Déjà les plus grands personnages de ce temps aimaient à se
-réunir chez ces riches roturiers, qui acquirent dans le siècle suivant
-une influence toujours croissante. Le jeu, la bonne chère faisaient
-éprouver à tous ces hommes de la cour des plaisirs plus vifs que ceux
-qu'ils devaient à la magnificence du monarque, parce que les plus élevés
-parvenaient, par la familiarité même de leur excessive politesse, à
-faire régner dans ces cercles, honorés par leur présence, tout le charme
-d'une parfaite égalité sans rien perdre des avantages que leur donnait
-la supériorité de leur rang et de leur naissance; et depuis lors ce fut
-là le triomphe du savoir-vivre et du suprême bon ton. Ainsi nous voyons
-madame de Sévigné, vivement pressée de se rendre à une invitation de la
-duchesse de Chaulnes avec les cardinaux de Retz et de Bouillon, préférer
-un souper chez Gourville[263], où elle devait se réunir avec toute sa
-société, M. de la Rochefoucauld, madame de la Fayette, M. le Duc, le
-comte de Briord[264], son aide de camp, madame de Thianges, madame de
-Coulanges, Corbinelli. Madame de Sévigné ne pouvait être attirée chez
-Pelissari que les jours de concerts et de grandes réunions. La société
-de madame Pelissari était toute différente de la sienne. Celle-ci
-recevait beaucoup d'hommes de lettres, mais c'étaient précisément ceux
-qui régnaient alors à l'Académie et qui n'avaient aucun succès à l'hôtel
-de la Rochefoucauld. Pavillon était le Voiture de ce _pastiche_ de
-l'hôtel de Rambouillet[265]. Le jour que madame de Sévigné se rendit
-chez madame Pelissari pour entendre l'opéra de Molière, elle dut y
-trouver Cotin, qui récita peu après, en séance publique, des vers à la
-louange du roi; Gilles Boileau[266], l'ami de Cotin et l'ennemi de
-Despréaux, son frère; puis Furetière, Charpentier, l'abbé Tallemant,
-Perrault, le vieux Bois-Robert, Quinault, Regnier, Desmarais, Benserade
-et d'autres moins connus. C'étaient alors les coryphées de l'Académie
-française, peuplée en majeure partie de grands seigneurs, loués par
-leurs confrères en vers et en prose. Ceux-ci formaient une ligue en
-faveur des médiocrités intrigantes; ils exaltaient le siècle présent, et
-dépréciaient tous les siècles qui l'avaient précédé. Leur règne allait
-cesser. A la vérité Despréaux et la Fontaine devaient attendre dix ans
-encore leur admission à l'Académie; mais déjà depuis deux ou trois ans
-l'ennemi avait commencé à pénétrer dans la place. Bossuet avait été reçu
-de l'Académie en 1671, Racine et Fléchier en 1673, le savant Huet, qui
-écrivait des poëmes charmants dans la langue de Virgile, en 1674.
-Benserade, sans beaucoup d'avantages pour l'illustre compagnie, allait y
-remplacer Chapelain. Madame de Sévigné ne manque pas de donner à madame
-de Grignan des nouvelles de ce dernier, si connu d'elle et de toute sa
-famille: «M. Chapelain se meurt; il a une manière d'apoplexie qui
-l'empêche de parler; il se confesse en serrant la main; il est dans sa
-chaise comme une statue: ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes.
-Adieu, ma bonne[267].»
-
- [262] DE GOURVILLE, _Mémoires_ (1657), collect. de Petitot, t.
- LII, p. 317-341.
-
- [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit.
- G.; t. III, p. 233, édit. M.--PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t.
- I, p. LXXVIII, Remarques sur Briord.
-
- [264] Voyez _Lettres de_ LOUIS XIV au comte de Briord, la Haye,
- 1726, pet. in-12, 209 pag.; pièces justificatives, 50 pag.
-
- [265] PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t. I, p. 154. Conférez t.
- I, p. 146, 148, 152, 157, 165, et t. II, p. 202, 205, 284.
-
- [266] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º,
- 1729, t. II, p. 158.
-
-On est étonné du peu d'affection que manifeste en cette circonstance
-madame de Sévigné pour l'ancien précepteur des MM. de la Trousse, ses
-parents; pour celui qui, avec Ménage, lui avait donné à elle-même des
-leçons dont elle avait si bien profité. Mais Chapelain, qui avait été
-une des grandes notabilités littéraires chez la marquise de Sablé[268],
-dans les réunions hebdomadaires de mademoiselle de Scudéry et à l'hôtel
-de Rambouillet, où Arnauld d'Andilly l'avait introduit[269], où ses
-liaisons avec les solitaires de Port-Royal lui donnaient de
-l'importance; cet auteur tant prôné, si magnifiquement récompensé par
-les ducs de Longueville et de Montausier; ce juge souverain en matière
-de goût, selon Balzac[270], était devenu ridicule par la publication de
-son grand poëme et par son avarice[271]. On convenait que Boileau
-Despréaux, pour répondre aux reproches que lui adressait le spirituel de
-Coupeauville[272] d'avoir si maltraité le chantre malencontreux de la
-célèbre Pucelle, avait eu raison de dire: «Mais je n'ai été que le
-secrétaire du public; je ne suis coupable que d'avoir dit en vers ce que
-tout le monde dit en prose[273].» Madame de Sévigné fut tout étonnée de
-voir le satirique «s'attendrir pour le pauvre Chapelain,» et elle lui
-pardonnait de s'être montré si cruel en vers, puisqu'il était si tendre
-en prose[274]. Elle admirait plus que personne le talent de Despréaux,
-et recherchait les réunions ou il faisait des lectures de son _Art
-poétique_, qui devait bientôt paraître et faire époque dans la
-littérature française.
-
- [267] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 223,
- édit. G.; t. III, p. 139, édit. M.--Chapelain ne mourut que
- plusieurs mois après cette lettre, le 22 février 1674.
-
- [268] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 399, 416,
- édit. in-8º; t. IV, p. 152, 170, édit. in-12.--D'OLIVET,
- _Histoire de l'Académie françoise_, édit. 1729, in-4º, t. II, p.
- 124.
-
- [269] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. III, p. 470.
-
- [270] _Vie de Costar_, t. VI, p. 263 des _Historiettes_ de TALLEMANT
- DES RÉAUX, et _ibid._, p. 264 et 265. Lettres autographes d'Arnauld
- d'Andilly et de Chapelain.
-
- [271] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º,
- t. II, p. 128.
-
- [272] CLAUDE DUVAL DE COUPEAUVILLE, abbé de la Victoire, mort en
- 1676. Conférez sur ce personnage SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février
- 1671), éd. G.; t. I, p. 265, édit. M. (M. M. a corrigé sa note
- ailleurs.)--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 303-332
- (et la note 726 à la page 330), édit. in-8º; t. IV, p. 87, 88, et la
- note 1.--_Ménagiana_, t. II, p. 1; t. III, p. 79.
-
- [273] _Œuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1747,
- t. I, p. 154. Note sur le vers 203 de la satire IX.
-
- [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 264,
- édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.
-
-Le 15 décembre (1673), elle écrit: «Je dînai hier avec M. le Duc, M. de
-la Rochefoucauld, madame de Thianges, madame de la Fayette, madame de
-Coulanges, l'abbé Têtu, M. de Marsillac et Guilleragues, chez Gourville.
-Vous y fûtes célébrée et souhaitée; et puis on écouta la _Poétique_ de
-Despréaux, qui est un chef-d'œuvre[275].»
-
- [275] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 262,
- édit. G.; t. III, p. 171, édit. M.
-
-Elle n'entendit cette fois qu'une portion du poëme; car, un mois après,
-elle écrit encore: «De Pomponne m'a priée de dîner demain avec lui et
-Despréaux, qui doit lire sa _Poétique_.» Le surlendemain, elle commence
-ainsi une autre lettre: «J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne,
-comme je vous avais dit; et puis (on dînait alors à midi), jusqu'à cinq
-heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de
-la _Poétique_ de Despréaux. D'Hacqueville y était. Nous parlâmes deux ou
-trois fois du plaisir que j'aurais de vous la voir entendre[276].»
-
- [276] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1674), t. III, p. 307,
- édit. G.; t. III, p. 209, édit. M.
-
-J'ai dit que madame de Sévigné entendit la lecture de l'_Art poétique_
-en entier. En effet, ce poëme était achevé, puisque Boileau l'inséra
-dans la première édition de ses œuvres, dont il devait bientôt faire
-commencer l'impression et qui parut six mois après la date de la lettre
-de madame de Sévigné. Il y a cependant des vers, dans ce poëme, que
-l'auteur ne composa qu'après la lecture qu'il en avait faite chez M. de
-Pomponne: ce sont ceux où la conquête de la Franche-Comté est célébrée.
-Cette conquête ne fut commencée que six semaines après cette lecture et
-terminée seulement cinq jours après l'impression des _Œuvres diverses
-du sieur D***_. [Despréaux].
-
-Condé, qui, lorsqu'il s'était révolté, avait servi et commandé chez les
-Espagnols, connaissait leurs hommes d'État et leurs guerriers; il lui
-fut donc facile de préparer la seconde conquête de la _comté de
-Bourgogne_[277]. Rentrée, par le traité d'Aix-la-Chapelle, sous la
-domination espagnole, cette province était mécontente des dons gratuits
-et des subsides que l'Espagne avait exigés d'elle pour le rétablissement
-des fortifications détruites par la France et pour l'entretien des
-garnisons que la guerre forçait d'y placer. Mais cette fois aussi, mieux
-fortifiée, plus garnie de troupes et préparée depuis longtemps pour
-l'état de guerre, on ne pouvait plus la surprendre; et la conquérir
-était devenu plus difficile. Louis XIV empêcha très-habilement les
-Suisses, qui craignaient de devenir les voisins de la France, de se
-joindre aux Espagnols, en offrant au roi d'Espagne de déclarer la
-neutralité de la Franche-Comté. Il s'y refusa, quoique sollicité par les
-Suisses, qui s'étaient joints à Louis pour cette négociation. Dès lors
-l'état de guerre qui existait entre l'Espagne et la France légitima
-l'attaque de la Franche-Comté, et les Suisses n'eurent aucune raison
-valable pour s'y opposer. Gourville, l'homme de Condé, Bouchu,
-l'intendant de la Bourgogne, le marquis de Vaubrun préparèrent les
-succès de cette attaque par leurs secrètes négociations avec le prince
-d'Aremberg, le marquis de Listenay et don Guignones[278]. Le maréchal
-de Navailles commença l'invasion; il prit Gray en trois jours, le 1er
-mars; Vesoul, le 10[279]. Le siége de Besançon, fait par le roi en
-personne, fut pénible: cette place ne se rendit qu'après huit jours de
-tranchée, le 15 mai; et la citadelle, le 22. Dôle ouvrit ses portes le 6
-juin, après sept jours de tranchée; et la Feuillade entra dans Salins le
-22 juin, après un siége de sept jours. Mais la conquête de la
-Franche-Comté ne fut complétée que le 5 juillet, lorsque le marquis de
-Renel (ami et allié de Bussy) eut pris Lure et Fauconier[280].
-
- [277] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 82, ch. V.
-
- [278] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements
- à l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 262
- et 270. Depuis le 7 janvier 1674 jusqu'au 11 mars, toutes ces
- lettres sont à tort datées de 1673; c'est 1674 qu'il faut lire.
- Ces fautes ne sont pas corrigées dans la table.
-
- [279] _Mémoires du duc_ DE NAVAILLES _et_ DE LA VALETTE, 1702,
- in-12, p. 285.--DU LONDEL, _Fastes des rois_, 1697, in-8º, p.
- 213, 214.
-
- [280] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir à
- l'éclaircissement de l'histoire militaire de Louis XIV_, t. II,
- p. 320.
-
-Comme le volume des œuvres diverses de Despréaux ne fut achevé
-d'imprimer que le 10 juillet, et qu'après les vers où il célèbre la
-conquête de la Franche-Comté près des deux tiers de son volume étaient à
-imprimer, et que le privilége du roi est daté du 12 juin, il en résulte
-que ce fut après avoir livré son manuscrit à l'imprimeur, c'est-à-dire
-après le 22 juin, et sur les épreuves mêmes de son ouvrage, que Boileau,
-sans craindre qu'on lui révoquât son privilége, ajouta les vers
-suivants, adressés, comme ceux qui les précèdent, aux auteurs qui
-voudront célébrer les victoires de Louis XIV:
-
- Mais tandis que je parle une gloire nouvelle
- Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle.
- Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé;
- Besançon fume encor sur son roc foudroyé.
-
-Remarquons que ce fut au détriment du poëme que ces quatre vers furent
-intercalés. Les vers qui les suivent étaient, avant cette intercalation,
-à la suite de ceux sur le passage du Rhin et de la conquête de la
-Hollande, et s'appliquaient mieux à ce passage et à cette conquête qu'au
-siége de Besançon et de Salins. Quel auteur, dit le poëte,
-
- Chantera le Batave, éperdu dans l'orage,
- Soi-même se noyant pour sortir du naufrage;
- Dira les bataillons sous Mastricht enterrés,
- Dans ces affreux assauts du soleil éclairés?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues
- Devaient à ce torrent apporter tant de digues?
- Est-ce encore en fuyant qu'ils pensent l'arrêter
- Fiers du honteux honneur d'avoir su l'éviter[281].
-
- [281] _Œuvres diverses_ du sieur D***, avec le _Traité du
- sublime_ de Longin; Paris, chez Denis Thierry, 1674, in-4º, p.
- 140 et 141. (Au dernier feuillet: «Achevé d'imprimer pour la
- première fois le 10 juillet 1674).»
-
-Quand Despréaux écrivit ces vers, on était à la fin de l'année 1673. Le
-Rhin avait été passé le 12 juin 1672, et Maestricht s'était rendu au roi
-le 29 juin 1673. Ces exploits, quoique récents, étaient déjà anciens;
-ils avaient fatigué les muses adulatrices, et ces vers, au moment de
-leur publication, formaient un anachronisme. Louis XIV, dès la fin
-d'octobre de l'année précédente, pour mieux attaquer l'Espagne, avait
-commencé à retirer ses troupes de la Hollande: le _Batave éperdu_, au
-lieu de fuir, rentrait dans ses foyers. Les forces qui avaient envahi la
-république étaient postées sur le haut Rhin; et Bonne, mal fortifiée,
-avait capitulé le 12 novembre 1673, après huit jours de siége. La
-conquête de la Franche-Comté, célébrée par le poëte avant même d'être
-achevée, avait pour les lecteurs le mérite si grand de la nouveauté;
-mais les vers qui suivaient, depuis l'évacuation des places conquises
-sur la Hollande, n'étaient plus d'accord avec l'histoire. Le _Batave_,
-ligué avec toute l'Europe, après avoir fait rebrousser le torrent
-dévastateur, espérait l'anéantir ou lui imposer des digues qu'il ne
-pourrait franchir: il ne parvint alors qu'à en détourner le cours.
-Condé, à la tête d'une poignée de troupes, soutint, dans les plaines des
-Pays-Bas, le choc des puissances armées; Luxembourg, son disciple, leur
-ferma les passages de la Suisse; Turenne, ceux de l'Alsace, et il les
-rejeta au delà du Rhin[282]. Louis XIV, couvert par l'habileté de ses
-grands capitaines, put, en achevant la conquête de la Franche-Comté,
-compléter ainsi le sol de la France, depuis maintenu par la Providence
-dans son intégrité, malgré soixante ans de délire révolutionnaire et
-d'usurpations insensées[283].
-
- [282] DESORMEAUX, _Histoire de Louis, prince de Condé_, 1769,
- in-12, p. 380.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773,
- in-12, t. II, p. 240 à 304.--DESCHAMPS, _Dernières campagnes de
- M. de Turenne_, dans l'_Histoire du vicomte de Turenne_, t. III,
- p. 306-406--PELLISSON, _Histoire de Louis XIV_, Paris, 1749,
- in-12, t. III, p. 227-228.
-
- [283] LOUIS XIV, _Œuvres_, _fragment sur la conquête de la
- Franche-Comté_.--Et le général GRIMOARD, _Précis sur la conquête
- de la Franche-Comté_, dans les _Œuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p.
- 453 et 473.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissement à
- l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 273,
- 286.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-1674-1675.
-
- M. et madame de Grignan viennent à Paris.--M. de Grignan retourne
- en Provence.--Madame de Grignan reste avec madame de Sévigné
- pendant quinze mois.--Correspondance de madame de Sévigné avec
- Guitaud et avec Bussy.--Bussy obtient la permission de venir à
- Paris, et vit pendant six mois dans la société de madame de Sévigné
- et de madame de Grignan.--Ouverture de l'assemblée des communautés
- de la Provence le 3 novembre.--L'évêque de Toulouse forme
- opposition à M. de Grignan.--Grignan est soutenu par Guitaud,
- gouverneur des îles Sainte-Marguerite.--Correspondance de Bussy et
- de madame de Sévigné.--Détails sur la femme et les enfants de
- Bussy.--Sur l'aîné de ses fils, Nicolas, marquis de Bussy.--Sur
- Marie-Thérèse de Bussy, marquise de Montalaire.--Sur
- Michel-Celse-Roger de Bussy, évêque de Luçon.--Sur Louise de
- Rouville de Clinchamps, seconde femme du comte de
- Bussy-Rabutin.--Sur Diane de Rabutin, chanoinesse.--Sur
- Louise-Françoise de Bussy.--Sur le mariage de celle-ci avec Gilbert
- de Langheac, marquis de Coligny.--Coligny est tué.--Sa veuve se
- remarie.--Elle ne prend pas le nom de son nouveau mari, et se fait
- nommer comtesse de Dalet.--Son fils, le comte de Langheac, meurt
- sans postérité mâle.
-
-
-Ce fut dans cette belliqueuse année, et lorsque la France était assiégée
-par cette multitude d'ennemis que lui avaient faits l'ambition et la
-despotique arrogance de son monarque, que madame de Sévigné put goûter,
-plus complétement qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps, les douceurs
-de l'amour maternel et celles de l'amitié. Elle en éprouvait le besoin
-pour se consoler de l'ennui et de la fatigue qu'entraînent avec eux les
-plaisirs du monde, les liaisons passagères de la société et les
-intrigues de la cour.
-
-Elle était enfin parvenue à obtenir un congé pour M. de Grignan[284]; il
-arriva à Lyon avec sa femme au commencement de février[285] et à Paris
-vers le 15 du même mois (1674).
-
- [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 315, édit.
- G.; t. III, p. 217, édit. M.
-
- [285] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 336, édit.
- G.; t. III, p. 235, édit. M.
-
-Le comte de Grignan retourna au mois de mai suivant en Provence[286],
-mais madame de Grignan ne se sépara de sa mère qu'un an après: leur
-commerce de lettres fut donc interrompu pendant quinze mois entiers.
-Dans cet intervalle de temps, madame de Sévigné entretint une
-correspondance active avec son cousin Bussy, le comte de Guitaud et M.
-de Grignan. Elle n'eut pas non plus, durant toute cette année et les six
-premiers mois de l'année suivante, besoin d'écrire à celui qu'elle
-nommait son _bon cardinal_. Retz résida pendant tout ce temps à Paris,
-passant de longues heures avec madame de Sévigné et avec sa fille[287],
-dont il préférait la société à toutes les autres. De son côté, madame de
-Sévigné trouvait qu'il était l'homme de France dont la conversation
-était la plus agréable, l'homme le plus charmant qu'on pût voir; et ce
-qui contribuait surtout à le lui faire trouver tel, c'est qu'il semblait
-partager son admiration pour madame de Grignan et sympathiser à ses
-faiblesses maternelles[288]. Sévigné était à l'armée, mais il venait par
-intervalle se réunir à sa mère et à sa sœur et jouir avec elles des
-plaisirs de la cour[289]. Le petit-cousin de Coulanges et Corbinelli _le
-fidèle Achate_, l'officieux d'Hacqueville étaient aussi alors à Paris;
-et Gourville et Guilleragues, et les hommes de lettres qui fréquentaient
-les hôtels des la Rochefoucauld et des Condé, et toute la brillante
-jeunesse de ces sociétés montraient d'autant plus d'empressement encore
-à se rapprocher de madame de Sévigné qu'ils étaient certains de
-rencontrer toujours près d'elle la belle comtesse de Grignan, la reine
-de la Provence, si longtemps regrettée, si ardemment attendue.
-
- [286] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mai 1674), t. III, p. 341, édit. G.;
- t. III, p. 237, édit. M.; t. III, p. 19 et 20 de l'édit. de 1754.
-
- [287] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai et 15 juin 1674.), t. III, p.
- 393-409, édit. G.; t. III, p. 237, édit. M.--_Ibid._ (25 mai et
- 19 juin 1675), t. III, p. 386, 391 et 422, édit. G.; t. III, p.
- 267, 272, 299, édit. M.--_Suite des Mémoires de_ BUSSY, ms.
- (lettre à madame de Grignan, datée du 12 mai). C'est la même que
- celle qui est datée du 10 mai dans les édit., t. III, p. 386.
-
- [288] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1674), t. III, p. 361, édit.
- G.; t. III, p. 248 (27 mai 1675), p. 304, édit. M.
-
- [289] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1674), t. III, p. 333, édit.
- G.; t. III, p. 212, édit. M.--_Ibid._ (22 mai 1674), t. III, p.
- 238, édit. M.; t. III, p. 343, édit. G.; t. III, p. 275, édit.
- M.--_Ibid._ (5 février 1674), t. III, p. 337, édit. G.; t. III,
- p. 235, édit. M.
-
-Il semble que rien ne manquait au bonheur de madame de Sévigné; mais
-elle était arrivée à un âge ou les joies les plus vives sont amorties
-par tout ce que l'existence humaine a de triste et de sérieux. Elle
-n'avait que quarante-huit ans; et aux souhaits que, selon l'usage, sa
-fille lui exprimait au premier jour de l'an (1674) elle répondit[290]:
-
-«Vous me dites mille douceurs sur le commencement de l'année: rien ne
-peut me flatter davantage; vous m'êtes toutes choses, et je ne suis
-appliquée qu'à faire que tout le monde ne voie pas toujours à quel point
-cela est vrai. J'ai passé le commencement de l'année assez brutalement;
-je ne vous ai dit qu'un pauvre petit mot; mais comptez, mon enfant, que
-cette année et toutes celles de ma vie sont à vous: c'est un tissu,
-c'est une vie tout entière qui vous est dévouée jusqu'au dernier soupir.
-Vos moralités sont admirables; il est vrai que le temps passe partout,
-et passe vite. Vous criez après lui, parce qu'il vous emporte quelque
-chose de votre belle jeunesse; mais il vous en reste beaucoup. Pour moi,
-je le vois courir avec horreur, et m'apporter en passant l'affreuse
-vieillesse, les incommodités et enfin la mort. Voilà de quelle couleur
-sont les réflexions d'une personne de mon âge; priez Dieu, ma fille,
-qu'il m'en fasse tirer la conclusion que le christianisme nous
-enseigne.»
-
- [290] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 297, édit.
- G.; t. III, p. 201, édit. M.
-
-Quoique madame de Grignan, pour sa propre tranquillité, blessât souvent
-le cœur de madame de Sévigné en tâchant de renfermer dans de justes
-bornes les soins et les inquiétudes maternelles, pour elle gênantes et
-importunes, cependant il est probable qu'elle ne fît jamais de bien
-ferventes prières pour la guérir entièrement de cette tendance
-passionnée et pour la lui faire reporter vers Dieu, comme le
-christianisme le lui ordonnait; ou si elle fit de telles prières, elles
-eurent bien peu d'efficacité: nous en avons la preuve dans la seule
-lettre qui soit restée de madame de Sévigné à sa fille pendant le séjour
-que celle-ci fit auprès d'elle[291]. Voici quelle fut l'occasion de
-cette lettre:
-
-Madame de Grignan, aussitôt son arrivée à Paris, devint grosse, fit une
-fausse couche, et mit au monde au bout de sept mois un enfant qui ne
-naquit pas viable[292]. Dans les deux derniers mois qui précédèrent cet
-accouchement, madame de Grignan fut souvent souffrante et langoureuse,
-et madame de Sévigné, moins que jamais, ne pouvait être disposée à la
-quitter d'un seul instant. Cependant le _Bien bon_, qui suivait partout
-madame de Sévigné, s'en était séparé pour se transporter à Livry, où il
-se trouvait à la fin de mai avec sa société, composée de plusieurs de
-ses parents et de ses amis. Madame de Grignan, que le monde et les
-affaires retenaient à Paris, sachant bien que sa mère ne restait en
-ville qu'à cause d'elle, la pressait toujours d'aller à Livry, comme
-elle avait coutume de faire dans la belle saison. Madame de Sévigné s'y
-détermina, et c'est alors qu'elle écrivit à sa fille[293]:
-
- «De Livry, le 1er juin 1674.»
-
-«Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
-puisque je vis encore. C'est une chose bien étrange que la tendresse que
-j'ai pour vous! Je ne sais si, contre mon dessein, j'en témoigne
-beaucoup; mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux
-pas vous dire l'émotion et la joie que m'ont données votre laquais et
-votre lettre. J'ai eu même le plaisir de ne point croire que vous
-fussiez malade; j'ai été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y
-a longtemps que je l'ai dit: quand vous voulez, vous êtes adorable; rien
-ne manque à ce que vous faites. J'écris dans le milieu du jardin, comme
-vous l'avez imaginé; et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu
-avec un grand plaisir, mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai
-dit de votre part; ils sont situés d'une manière qui leur ôte toute
-sorte d'humilité. Je fus hier deux heures toute seule avec les
-hamadryades; je leur parlai de vous; elles me contentèrent beaucoup par
-leur réponse. Je ne sais si ce pays tout entier est bien content de moi,
-car enfin, après avoir joui de toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher
-de dire:
-
- Mais, quoi que vous ayez, vous n'avez point Caliste;
- Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
-
-Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
-nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès
-de liberté que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux
-ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue
-d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie
-d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à
-nos oncles et cousins. Ils vous adorent, et sont ravis de la
-relation...»
-
- [291] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XVIII, p. 348
- et 349.
-
- [292] Conférez _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms.
- autographe de l'Institut, p. 79 verso (lettre du 16 août 1674 à
- madame de Sévigné).--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (16 août 1674), t. I,
- p. 127, édit. de 1737, in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1673), t.
- III, p. 242, édit. M.; t. III, p. 351, édit. G. Dans ces deux
- dernières éditions cette lettre est tronquée.--_Lettres inédites de
- madame_ DE SÉVIGNÉ, Paris, Klostermann, 1814, in-8º, t. III et IV,
- p. 8 et 10.--_Ibid._, Paris, in-12, édit. Bossange et Masson (Paris,
- juin et juillet 1674), fausse date, p. 8 et 9.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (18 juin et 10 juillet, vraie date), t. III, p. 347 et 348, édit. G.
-
- [293] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1674), t. III, p. 343, édit
- G.; t. III, p. 239, édit M.--_Lettres de madame_ DE
- RABUTIN-CHANTAL (samedi, juin 1674), la Haye, Gosse, 1726, in-12,
- t. II, p. 7.--_Ibid._ (à Livry, ce 1er juin 1674), édit. 1726,
- sans nom de lieu, dite de Rouen, t. II, p. 23. La date du samedi
- de l'édition de la Haye, si on la complétait par l'édition de
- Rouen, reporterait cette lettre à l'année 1675, ce qui n'est pas;
- il faut mettre: Vendredi 1er juin 1674.
-
-Il est probable que les oncles et les cousins dont parle ici madame de
-Sévigné sont l'abbé de Coulanges, son frère de Chezière, de Coulanges,
-sa femme, le comte et la comtesse de Sanzei et madame d'Harouis.
-
-Le principal motif du voyage de M. et de madame de Grignan à Paris avait
-été d'obtenir, du roi et des ministres, des gardes comme lieutenant
-général gouverneur et une allocation de fonds pour cette dépense. Mais
-tout le crédit de madame de Sévigné, de tous les Grignan et du comte de
-Guitaud échoua contre l'opposition de Forbin d'Oppède, évêque de Toulon,
-opposition qui fut aussi forte et aussi efficace qu'avait été celle de
-Forbin-Janson, évêque de Marseille, alors absent[294].
-
- [294] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357, 359, 361 et 362.
-
-Le comte de Guitaud était plus fortement dévoué aux intérêts de madame
-de Sévigné depuis le voyage qu'elle avait fait à Bourbilly[295]. Il est
-dans la vie des époques où l'amitié fait plus de progrès en quelques
-heures que durant le grand nombre d'années d'une liaison que la
-communauté des intérêts, les liens de parenté ou les convenances ont
-prolongée sans la renforcer, sans l'affaiblir et sans la rompre. C'est
-lorsqu'après des joies inespérées ou des malheurs accablants, une
-circonstance fortuite ou les loisirs de la solitude forcent des
-personnes ainsi unies selon le monde à se rapprocher, et déterminent
-entre elles des explications franches, des confidences intimes, de
-longs et sympathiques entretiens où le cœur se dénude, où l'âme
-s'exhale, où rien de nos craintes, de nos projets, de nos espérances, de
-nos aversions, de nos préférences, de nos qualités, de nos défauts n'y
-est dissimulé. Alors l'estime se fonde sur le respect qu'inspire la
-loyauté du caractère; la confiance s'établit, et l'amitié se fortifie
-par une tendresse mutuelle que l'on sait être capable de dévouement. Tel
-était l'effet qu'avait produit sur le comte et la comtesse de Guitaud le
-court séjour de madame de Sévigné. Leur correspondance le prouve[296].
-
- [295] Voyez ci-dessus, ch. I, p. 8-17, et dans les précédentes
- parties, t. I, p. 195, 198, 203, 365, 429; t. II, p. 35, 295; t.
- III, p. 94, 410; t. IV, p. 68, 127, 132.
-
- [296] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_, 1814, in-8º (lettres de M. le
- comte de Guitaud, p. 1 à 110, à la comtesse de Guitaud), p. 111,
- 196; éd. 1819, p. 1-110, et p. 111 à 194.
-
-Le comte de Guitaud avait été nommé gouverneur des îles
-Sainte-Marguerite; il avait donc, comme tel, de l'influence en Provence,
-et il s'en servait pour soutenir le parti du lieutenant général
-gouverneur. Non-seulement son amitié pour madame de Sévigné et pour M.
-de Grignan l'y portaient, mais il y était encore excité par un intérêt
-personnel. Il était en procès avec un Forbin: il n'en fallait pas tant
-pour réveiller dans le cœur de madame de Sévigné son antipathie contre
-les Forbin. Elle les appela toujours _les Fourbins_[297], et le procès
-que Forbin avait avec Guitaud et les oppositions de l'évêque de Toulon
-étaient pour elle de la _Fourbinerie_[298].
-
- [297] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. 1819, in-12,
- p. 7.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1674), t. III, p. 341.
-
- [298] _Lettres inédites_, édit. 1819, p. 11.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (30 juin? 1675), t. III, p. 349, édit. G. Cette lettre est à tort
- datée de 1674 dans l'édition des lettres inédites et dans
- l'édition de G. de S.-G.
-
-Le comte de Guitaud avait vu les choses plus froidement: il pensait que
-M. de Grignan devait se borner à demander aux états les cinq mille
-francs de gratification, et qu'il avait tort d'insister sur l'allocation
-des gardes d'honneur. Guitaud croyait, par l'abandon de cette somme,
-prévenir l'opposition de l'évêque de Toulon[299]. Cet évêque avait
-besoin du comte de Grignan pour une affaire où les Forbin étaient
-intéressés et qui ressortissait de l'autorité du lieutenant général
-gouverneur. Mais celui-ci résista; et, dans une lettre du 14 octobre
-1674, datée de Grignan, il dit à Guitaud: «L'affaire de mes gardes est
-une affaire d'honneur; si je la perds, ces messieurs doivent compter que
-je ne saurai jamais revenir pour eux. Ce n'est pas les cinq mille
-francs[300] qui me tiennent au cœur, comme vous pouvez croire; car je
-les rendrai à la province dans le moment, pourvu qu'il paraisse que j'en
-ai été absolument le maître. Je serai encore ici jusqu'à la Toussaint.»
-
- [299] Confér. la 3e partie de ces _Mémoires_, ch. XVI, p. 307, et
- la 4e partie, ch. IX, p. 245.
-
- [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1674), t. III, p. 357, édit.
- de Gault de Saint-Germain. On lit _cent mille francs_, mais c'est
- une faute de copiste ou d'imprimeur: il faut lire _cinq mille_.
-
-L'assemblée des communautés de Provence s'ouvrit le 23 novembre (1674)
-par un discours de l'intendant de Rouillé, comte de Meslay, contenant
-les éloges ordinaires du roi et de ses victoires. Garidel, l'assesseur,
-parla ensuite au nom de M. de Grignan; il demanda le don de cinq cent
-mille francs pour le roi, et qu'il fût pourvu au payement des gardes
-d'honneur et à une somme de cinq mille francs comme supplément au
-traitement de dix-huit mille francs fixé, par les délibérations des
-années précédentes, pour le payement des gardes d'honneur[301].
-
- [301] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale
- des communautés_, tenue à Lambesc dans les mois de novembre et
- décembre 1674; Aix, Charles David, 1675, in-4º, p. 4 et 13.
-
-L'évêque de Toulon (Louis Forbin d'Oppède), procureur-joint pour le
-clergé, s'opposa au payement des gardes d'honneur et au supplément de
-cinq mille francs. Il déclara qu'il protestait d'avance contre toute
-délibération qui interviendrait pour accorder une de ces deux sommes.
-L'assemblée refusa les gardes d'honneur; elle accorda la somme de cinq
-mille francs, non comme supplément de traitement, mais à titre de
-gratification et sans tirer à conséquence pour l'avenir[302].
-
- [302] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 4.--Conférez la 4e
- partie de ces _Mémoires_, ch. IX, p. 230.
-
-Quoique le résultat des délibérations de cette assemblée fût loin de
-satisfaire les prétentions que le comte de Grignan avait manifestées
-dans sa lettre au comte de Guitaud, cependant il paraît que celui-ci
-contribua à faciliter la décision de l'autorité en faveur de M. de
-Grignan, dont l'intendant fit l'éloge dans son discours. Nous apprenons
-cela par une lettre de madame de Sévigné, écrite pendant la tenue de
-l'assemblée des communautés et adressée au comte de Guitaud, alors dans
-le château des îles Sainte-Marguerite: «Parlons des merveilles que vous
-avez faites en Provence; vous n'avez pensé qu'aux véritables intérêts de
-M. et de madame de Grignan. J'ai trouvé fort dure et fort opiniâtre la
-vision de M. de Toulon pour les cinq mille francs à l'assemblée. Je
-crois que la permission que donne le roi d'opiner sur cette
-gratification ôtera l'envie de s'y opposer. M. de Pomponne a fait
-régler aussi le _monseigneur_ qu'on doit dire à M. de Grignan[303] en
-présence de l'intendant, quand on vient lui rendre compte de
-l'assemblée; et comme ce règlement donnera sans doute quelque chagrin à
-M. de Rouillé[304], je crois que M. de Pomponne ne l'enverra qu'à la
-fin.»
-
- [303] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, ch. X, p. 278-280.
-
- [304] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (novembre 1674), t. III, p. 362, édit.
- G. de S.-G. Il y a dans l'édition _M. de Bouilli_. Gault de
- Saint-Germ., qui a donné le premier cette lettre d'après
- l'autographe, n'a pas bien su la lire.
-
-Pendant tout le temps du séjour de madame de Grignan à Paris, la
-correspondance de Bussy avec madame de Sévigné devint plus active. Bussy
-reprit ce ton de galanterie aimable et familière qu'avec elle, dans sa
-jeunesse, il ne quittait jamais, et qu'autorisaient l'étroite parenté
-qui les unissait et le goût qu'ils avaient l'un pour l'autre. Le séjour
-que Bussy faisait à Paris lui avait permis de jouir, pendant l'espace de
-six semaines, de la société de madame de Sévigné et de madame de
-Grignan. Le souvenir du plaisir que lui avait causé la conversation de
-la mère et de la fille se manifeste dans ses lettres, malgré les
-retranchements faits, par les éditeurs, de tous les passages inspirés
-par une jovialité un peu crue. Scrupule étrange, puisqu'ils ont imprimé
-sans aucun changement la réponse de madame de Sévigné, qui, bien loin de
-se fâcher de ces gravelures, répond sur le même ton. Bussy avait entendu
-dire que sa cousine était tourmentée de vapeurs: il lui écrit que,
-d'après un habile médecin qu'il a consulté, son mal ne vient que d'un
-excès de sagesse et de vertu; et il lui conseille, afin de vivre
-longtemps, de prendre un amant: «Cela vaudra mieux, dit-il, que du vin
-émétique.» Il ajoute: «Mon conseil, ma chère cousine, ne saurait vous
-paraître intéressé; car si vous aviez besoin de vous mettre dans les
-remèdes, étant, comme je suis, à cent lieues de vous, ce ne serait pas
-moi qui vous en servirait.» Elle lui répond: «Le conseil que vous me
-donnez n'est pas si estimable qu'il l'aurait été du temps de notre belle
-jeunesse; peut-être qu'en ce temps-là auriez-vous eu plus de
-mérite[305].»
-
- [305] _Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, Paris, Delaulne,
- 1726, in-12, t. I, p. 117 (Chaseu, ce 16 août 1674), date
- conforme dans cette édition au ms. (no 231, in-4º) de la _Suite
- des Mémoires_, p. 78 verso. BUSSY prétend, dans ses _Mémoires_,
- qu'il avait entendu dire que madame de Sévigné avait failli
- mourir d'apoplexie. Celle-ci dément cette nouvelle.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (16 août et 5 septembre 1674), t. III, p. 350 et 352,
- édit G.; t. III, p. 241 et 242, édit. M.
-
-L'intérêt se joignait au plaisir que Bussy avait à correspondre avec
-madame de Sévigné; presque toute sa famille, à Paris, était en quelque
-sorte sous la direction ou la protection de sa cousine. Bussy jugeait le
-moment favorable pour la faire agir. De tout temps madame de Sévigné
-avait été bien avec le prince de Condé: il était au pouvoir de ce prince
-de faire cesser l'exil de Bussy, et madame de Sévigné avait, pour la
-seconder dans ses sollicitations, le cardinal de Retz et la belle
-comtesse de Grignan.
-
-Le 15 octobre 1674, madame de Sévigné avait écrit à Bussy: «J'ai donné à
-dîner à mon cousin votre fils et à la petite chanoinesse de Rabutin, sa
-sœur, que j'aime fort. Leur nom touche mon cœur, et leur jeune mérite
-me réjouit. Je voudrais que le garçon eût une bonne éducation: c'est
-trop présumer que d'espérer tout du bon naturel[306]. Ce fils
-(Amé-Nicolas de Bussy-Rabutin) était l'aîné des fils de Bussy, mais du
-second lit. C'est lui que madame de Sévigné allait voir quand il était
-écolier au collége de Clermont[307]. Il eut, à son entrée dans le monde,
-le titre de marquis de Bussy. Le roi lui donna la compagnie de cavalerie
-dans le régiment de Cibours[308]; ce fut en considération du père que
-cette faveur fut accordée au fils. Le comte de Bussy avait raison de
-dire que les offres réitérées de service qu'il faisait au roi à l'entrée
-de chaque campagne et les lettres qu'il lui écrivait, tant admirées de
-madame de Sévigné, ne déplaisaient point et lui seraient un jour
-comptées. Il parut à la cour lorsque les causes qui forçaient le roi à
-le tenir éloigné eurent disparu. Louis XIV accorda au comte de Bussy une
-pension de quatre mille francs, une de deux mille francs pour son fils
-aîné[309], et des bénéfices au cadet. Madame de Sévigné n'avait pas en
-vain pressenti les défauts d'éducation du jeune Bussy. Quelques années
-après elle avertit son père que le jeune homme passait dans le monde
-«pour être trop violent et trop avantageux en paroles.» C'étaient
-précisément les défauts de son père, qui prit assez mal cet
-avertissement. Quoique Bussy désirât qu'avec la raison et l'esprit qui
-le distinguaient son fils améliorât son caractère, il ne lui en voulut
-pas trop d'avoir mis, comme il le dit, «sur la chaleur des Rabutin une
-dose de la férocité des Rouville[310].» Malgré ses défauts, le marquis
-de Bussy fut un brave militaire, qui se concilia la faveur du Dauphin
-et de ses supérieurs et parcourut sa carrière d'une manière plus
-brillante que son cousin le baron de Sévigné. Malgré l'excellente
-éducation que celui-ci avait reçue, malgré son esprit, son savoir, sa
-bravoure et les puissants amis de sa mère, il fut obligé d'acheter son
-grade; du vivant de madame de Sévigné, il renonça à l'état militaire
-sans avoir obtenu aucun avancement; puis, marié et veuf, il termina ses
-jours dans l'obscurité d'une pieuse solitude[311]. Quand madame de
-Sévigné, le comte et la comtesse de Bussy eurent disparu du monde,
-Amable de Bussy, s'abandonnant à tous les défauts de son caractère,
-força le roi à lui faire subir la même peine qui avait été infligée à
-son père: il fut exilé dans ses terres, où il mourut[312].
-
- [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1674), t. III, p. 359, édit
- G.; t. III, p. 247, édit. M.
-
- [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 475, édit.
- G.; t. II, p. 400, édit. M.
-
- [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1677), t. V, p. 464, édit.
- G.; t. V, p. 288, édit. M.
-
- [309] BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, in-12 (3 mars 1680), t. IV,
- p. 425.--(13 novembre 1688), t. VI, p. 317.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (25 février et 3 novembre 1688), t. VIII, p. 156 et 414, édit. G.
-
- [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1680), t. VII, p. 231, édit.
- G.--_Ibid._ (25 février 1686), t. VIII, p. 231, édit. G.; t. VII,
- p. 365, édit. M.
-
- [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1690), t. X, p. 232, et tome
- I, p. CIX, édit. G.--(5 novembre 1691), t. IX, p. 486, édit. M.;
- t. X, p. 423, édit. G.--(10 mai et 7 juillet 1703), t. XI, p. 345
- et 394, édit. M.
-
- [312] LA BEAUHELLE, _Mélanges_, mss. cités par Monmerqué dans
- SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 366.
-
-Sa sœur, Marie-Thérèse de Bussy-Rabutin, était filleule de madame de
-Sévigné; Bussy l'avait fait recevoir chanoinesse au chapitre de
-Remiremont; elle était pour lui un correspondant très-habile. Six
-semaines avant le dîner dont parle madame de Sévigné dans sa lettre du
-14 octobre, Marie-Thérèse avait écrit de Paris à son père pour lui
-rendre compte de la sanglante victoire remportée par le prince de Condé
-à Senef; elle le fit avec une exactitude de détails qu'auraient enviée
-le plus soigneux gazetier et l'écrivain le plus exercé aux narrations
-des batailles. Ce fut elle qui annonça à Bussy que Sévigné avait été,
-dans ce combat, blessé à la tête, et qu'à cause du grand nombre
-d'officiers et de soldats tués on devait convoquer l'arrière-ban[313].
-Marie-Thérèse, en 1677, fut mariée à Louis de Madaillan de Lesparre,
-seigneur de Montataire, marquis de Lassay. Bussy eut à se louer de son
-gendre, quoique son caractère parût s'accorder peu avec le sien[314].
-Par sa capacité pour les affaires madame de Montataire fut, avant et
-depuis son mariage, très-utile à sa mère, particulièrement dans
-l'important procès que celle-ci eut à soutenir contre Gabrielle
-d'Estrées de Longueval, veuve du maréchal d'Estrées, et Françoise de
-Longueval, chanoinesse de Remiremont, pour partager des biens de son
-aïeul maternel[315].
-
- [313] BUSSY, _Lettres_ (14 août 1674), t. IV, p. 136--_Suite des
- Mémoires de_ BUSSY, ms., p. 80. Avant de transcrire dans ses
- _Mémoires_ cette lettre tout à fait historique et
- très-instructive, Bussy dit: «Deux jours après que j'eus écrit
- cette lettre (la lettre à madame de Sévigné du 16 août 1674,
- qu'on a mutilée), je reçus celle-ci de ma fille de Rabutin, dame
- de Remiremont.»
-
- [314] BUSSY, _Discours à ses enfants_; 1694, in-12, p.
- 441.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1690), t. IX, p. 389, édit.
- M.
-
- [315] Voyez MONMERQUÉ dans les notes sur Sévigné, t. VI, p. 355;
- t. VII, p. 108; et t. VIII, p. 71 et 417, édit. G.; p. 138, édit.
- M. (26 juin et 14 novembre 1688).--SAINT-SIMON, _Œuvres
- complètes_, t. X, p. 77.--SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, 1829,
- in-8º, t. V, p. 305.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. G., t. V, p. 5;
- VI, 335; VII, 84; X, 291. L'arrêt du 30 mai et du 31 janvier 1689
- donna gain de cause à la comtesse de Bussy.
-
-Le jeune frère de madame de Montataire et du marquis de Bussy (Michel
-Celse-Roger de Rabutin), qui n'était au temps dont nous parlons âgé que
-de six à sept ans, appartient plutôt au dix-huitième siècle qu'au siècle
-de Louis XIV. C'est cet homme aimable et spirituel, ami de Voltaire et
-de Gresset, renommé comme le _Dieu de la bonne compagnie_ (de cette
-époque!), qui fut académicien sans œuvre et évêque sans piété. Élevé au
-séminaire, il fut peu connu de madame de Sévigné. Bussy apprend à sa
-cousine que le roi a donné à ce fils un prieuré de deux mille livres;
-qu'il a soutenu sa thèse en Sorbonne avec l'approbation générale et
-qu'il a surtout obtenu le suffrage du P. la Chaise[316]. Ce fut ce fils
-de Bussy qui, devenu évêque de Luçon, contribua le plus à la publicité
-des lettres de madame de Sévigné à sa fille[317]: il devait trouver
-place dans ces Mémoires.
-
- [316] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1690), t. X, p. 237, édit. G.;
- t. IX, p. 339, édit. M.
-
- [317] MONMERQUÉ, _Notice bibliographique des différentes éditions
- des Lettres de madame de Sévigné_, dans l'édition de Sévigné,
- 1820, in 8º, t. I, p. 23.
-
-Ces trois enfants de Bussy étaient nés de Louise de Rouville de
-Clinchamp, sa seconde femme, qu'il avait épousée en 1650. Louise de
-Rouville était peu goûtée de madame de Sévigné, probablement parce
-qu'elle montrait peu d'esprit et qu'elle s'occupait uniquement de ses
-enfants et des intérêts de sa famille[318]. Madame de Sévigné négligeait
-même de répondre aux lettres qu'elle en recevait, ou n'y répondait
-qu'indirectement dans les lettres qu'elle adressait à Bussy. Quand une
-seule fois elle en agit autrement, c'est pour lui témoigner sa surprise
-d'avoir reçu d'elle, en si bons termes, une invitation de s'arrêter
-dans son château lorsqu'elle traversait la Bourgogne pour aller en
-Provence, et c'est avec ce ton d'assurance et de supériorité d'une femme
-de la cour s'adressant à une provinciale: «Est-ce ainsi que vous
-écrivez, madame la comtesse? Il y a du Rouville et du Rabutin dans votre
-style.» La comtesse de Rabutin ménageait beaucoup madame de Sévigné, à
-cause des bontés qu'elle avait pour son fils aîné et du bien qu'elle en
-disait alors[319]. Madame de Sévigné a eu le tort de méconnaître le
-mérite de la comtesse de Bussy: c'était une épouse dévouée, une
-excellente mère et une femme d'une rare capacité pour les affaires;
-sollicitant sans cesse pour désarmer les ennemis de son mari, et
-attentive à exécuter toutes ses volontés[320]; suivant avec persévérance
-de longs et difficiles procès, et sachant les gagner. Bussy lui rendait
-justice, et il sait la lui faire rendre par sa cousine. Celle-ci lui
-avait écrit qu'elle craignait que la comtesse de Bussy ne se tirât mal
-d'une vente considérable de biens qu'elle avait à faire. Bussy répond:
-
-«La peine que vous avez, ma chère cousine, à croire que madame de Bussy
-puisse faire vendre le bien de la maréchale d'Estrées, vient de ce que
-vous croyez que celle-ci a plus d'esprit que l'autre; et, en effet, il
-en pourrait être quelque chose: elle sait mieux vivre et parler; mais
-cela ne paye pas les dettes d'une maison, et madame de Bussy sait mieux
-les affaires, parce qu'elle s'y est plus appliquée[321].»
-
- [318] BUSSY, _Discours à ses enfants_, 1694, Paris, in-12, p.
- 240.--Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e édit., I, 204-205; II,
- 351.
-
- [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1672), t. III, p. 93 et 94,
- édit. G.; t. III, p. 27 et 28, édit. M.
-
- [320] _Suite des Mémoires de_ BUSSY (ms. de l'Institut), p. 110.
- Lettre de Bussy à Pellisson (25 mai 1675).
-
- [321] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1680), t. VII, p. 231, édit.
- G.; t. VI, p. 478, édit. M.
-
-Nos lecteurs se rappellent qu'outre les trois enfants de Louise de
-Rouville Bussy avait eu trois filles de sa cousine Gabrielle de
-Toulongeon[322], qu'il avait épousée le 8 avril 1643 et qu'il perdit
-quatre ans après[323]. Cette femme jolie, aimable et spirituelle,
-enlevée au monde à la fleur de l'âge, fut vivement regrettée de son mari
-et de madame de Sévigné, qui, par cette raison, eut pour ces aînées des
-enfants de Bussy une préférence que justifièrent leurs aimables
-qualités. Une de ces trois filles, Charlotte, était morte probablement
-en bas âge. Il en restait deux, qui, sous tous les rapports, faisaient
-honneur à la famille des Rabutin. Nous ne dirons rien de la plus âgée,
-Diane de Rabutin: celle-là, de tous les siens, avait «certes choisi la
-meilleure part.» Faite pour plaire par son esprit, par l'élégance et la
-gentillesse de ses manières, elle s'était consacrée à Dieu; elle était
-cette pieuse religieuse de Sainte-Marie de la Visitation[324] dont
-madame de Sévigné disait: «Je me hâte de l'aimer beaucoup, afin de
-n'être pas obligée de trop la respecter[325].» La plus jeune des filles
-de Bussy issues de Gabrielle de Toulongeon était Louise-Françoise, que
-nous avons fait connaître à nos lecteurs dans la quatrième partie de ces
-Mémoires[326]. Par les qualités de son esprit, par l'amabilité de son
-caractère, c'était, de toutes les filles de Bussy, la plus brillante,
-celle qui, par les charmes de sa conversation et de son style
-épistolaire, ressemblait le plus à madame de Sévigné. Elle a une large
-part dans la correspondance de Bussy avec sa cousine; et c'est afin que
-tout ce que nous dirons d'elle par la suite soit bien compris des
-lecteurs que nous nous sommes livré à ces détails sur tous les
-personnages qui composaient la famille de Bussy. On se rappelle comment
-Louise-Françoise (qu'on nommait exclusivement mademoiselle de Bussy
-parce qu'elle était l'aînée de toutes les filles de Bussy, pouvant être
-mariée) faisait tout l'agrément de la maison paternelle. Une passion
-funeste, dont nous aurons à considérer les phases sous leur véritable
-point de vue, lui acquit, à une certaine époque, une courte, mais
-malheureuse célébrité. Le séducteur qui en fit sa victime, dans un
-libelle écrit avec l'intention avouée de la diffamer[327] et de la
-rendre odieuse, a cependant tracé de Louise-Françoise, alors veuve du
-marquis de Coligny, le portrait suivant: «Madame de Coligny est de la
-plus belle taille du monde; son air est modeste, doux et majestueux.
-Rien ne déplaît de ce qu'elle montre, et tout ce qu'elle cache coûte à
-sa beauté. On la respecte quand on la voit, on l'aime dès qu'on la
-connaît; et les gens qui ne lui ont pas trouvé l'art de plaire n'avaient
-pas de quoi sentir qu'elle plaît sans art.»
-
- [322] 1re partie des _Mémoires sur madame de Sévigné_, p. 101,
- ch. VII; 2e partie, p. 407, et 4e partie, p. 195 et 452.
-
- [323] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p 207.--_Ibid._,
- _Mémoires_, édit. d'Amsterdam, 1721, t. I, p. 93 et 125.
-
- [324] _Nouvelles Lettres du comte_ DE BUSSY, t. V, p. 163.
-
- [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. II, p. 73, édit. G.
- (24 mai 1672), t. II, p. 75, édit. G., et t. II, p. 61 et 62,
- édit. M.--_Ibid._ (24 et 28 janvier 1672), t. II, p. 351 et 359;
- t. II, p. 303 et 304.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 488,
- édit. G.; t. II. p 352, édit. M.
-
- [326] Conférez la 4e partie des _Mémoires sur madame_ DE SÉVIGNÉ,
- p. 309, ch. IX. Nous avons dit dans cet endroit _la fille aînée
- de Bussy_, en parlant de Louise-Françoise, parce qu'elle était
- l'aînée de ses autres filles à marier; mais Diane de Rabutin, la
- religieuse, était de dix-huit mois plus âgée qu'elle.
-
- [327] DE LA RIVIÈRE, réponse à Bussy, dans le _Recueil de pièces
- fugitives sur des sujets intéressants_, Rotterdam, Bradshaw,
- 1743, in-12, page 21. Nous aurons à réformer l'opinion commune
- sur la Rivière.
-
-Nos lecteurs n'ont pas oublié comment le marquis de Coligny, qui s'était
-présenté pour épouser Louise-Françoise, fut écarté pour faire place aux
-prétentions du comte de Limoges, qui plut encore moins que Coligny à
-mademoiselle de Rabutin[328]. Après la mort du jeune comte de Limoges,
-Coligny, malgré le refus qu'il avait éprouvé, se remit sur les rangs; et
-Bussy, jugeant qu'il ne fallait pas laisser passer le temps opportun
-pour marier sa fille (elle avait vingt-huit ans et demi), agréa les
-propositions du jeune marquis. Madame de Sévigné eut indirectement
-connaissance de cette intention de Bussy, et elle interrogea son cousin
-pour savoir ce qui en était; il lui répondit[329]: «L'époux donc, ma
-cousine, est presque aussi grand que moi; il a plus de trente ans, l'air
-bon, le visage long, le nez aquilin et le plus grand du monde; le teint
-un peu plombé, assez de la couleur de celui de Saucourt (chose
-considérable[330] en un futur). Il a dix mille livres de rentes sur la
-frontière du comté de la Bresse, dans les terres de Cressia, de Coligny,
-d'Andelot, de Valfin et de Loysia, desquelles il jouit présentement par
-la succession de Joachim de Coligny, frère de sa mère. Le comte de
-Dalet, son père, remarié, comme vous savez, avec mademoiselle d'Estaing,
-jouit de la terre de Dalet et de celle de Malintras, et après sa mort
-elles viennent au futur par une donation que son père et sa mère firent,
-dans leur contrat de mariage, de ces deux terres à leur fils aîné: elles
-valent encore dix mille livres de rente et plus. Une de ses tantes vient
-de lui faire donation d'une terre de trois mille livres de rente après
-sa mort. Son intention est de prendre emploi aussitôt qu'il sera marié.
-Sa maison de Cressia, qui sera sa demeure, est à deux journées de Chaseu
-et à trois de Bussy. J'ai donné à ma fille tout le bien de sa mère dès à
-présent, et je ne la fais pas renoncer à ses droits paternels.»
-
- [328] Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 310.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (3 avril 1675), t. III, p. 377, édit. G.; t. III, p.
- 260, édit. M.--BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_, ms. de
- l'Institut, p. 114. Cette lettre est datée du 8 avril 1675, et
- dans ces Mémoires tout le commencement est supprimé.
-
- [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, 7 avril 1675), t. III, p.
- 381, édit. G.; t. III, p. 262, édit. M.--_Suite des Mémoires du
- comte_ BUSSY DE RABUTIN, ms. de l'Institut, p. 114. Mais la lettre
- est datée de Chaseu, du 12 avril 1675; le commencement manque dans
- le ms. comme pour la lettre précédente. Les éditeurs ont peut-être
- réuni deux lettres en une seule; cela expliquerait la différence des
- dates.
-
- [330] Le vrai nom est Soyecourt; pour le sens de cette phrase de
- Bussy, voyez ces _Mémoires_, I, 244 et 288; II, p. 416.
-
-Ainsi Bussy avait tout arrangé et tout prévu pour le bonheur de sa fille
-chérie: aussi madame de Sévigné, à qui on demanda, par préférence, son
-consentement à ce mariage, le donna-t-elle de grand cœur[331]; et à
-Chaseu, le 5 novembre 1675, fut célébré le mariage du marquis de Coligny
-de Gilbert de Langheac, comte de Dalet, avec Louise-Françoise de
-Rabutin, qui devint ainsi la marquise de Coligny[332].
-
- [331] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. V, p. 136.--_Ibid._
- (9 octobre 1675), p. 142, édit. G.; t. IV, p. 29, édit.
- M.--_Ibid._ (3 août 1679), t. VI, p. 105, édit. G.
-
- [332] _Lettres choisies de_ M. DE LA RIVIÈRE, 1751; in-12, t. I,
- p. 25, note 14.
-
-
-Elle eut un fils dès la première année de son mariage, et les vaniteuses
-espérances de Bussy, partagées par madame de Sévigné, parurent ainsi se
-réaliser. Ils étaient tous deux flattés de voir le beau nom des Coligny
-greffé sur celui des Rabutin. Le petit-fils de Bussy (Marie-Roger) fut
-d'abord nommé d'Andelot[333]. Joli de figure, aimable et spirituel, il
-fut un objet de tendresse et d'orgueil pour son grand-père, qui,
-toujours frivole jusque dans sa vieillesse, dit des vers pour favoriser
-les premières amours de cet adolescent avec une jeune et jolie fille de
-la maison de Damas[334]. Avant même que Françoise de Rabutin fût
-accouchée de d'Andelot[335], Coligny était mort, peu regretté de sa
-femme, qu'il avait quittée aussitôt après son mariage, pour se rendre à
-l'armée du maréchal de Schomberg, où il fut tué[336]. Sa veuve hérita de
-l'usufruit de tous ses biens. Elle aliéna bientôt le beau nom de
-Coligny, sans vouloir porter celui que lui imposait un second mariage,
-dont nous aurons à raconter les romanesques circonstances. Elle prit par
-la suite le nom de son beau-père, avec lequel elle eut un procès,
-qu'elle gagna, et se fit appeler comtesse de Dalet[337]. Ce fut sous ce
-nom qu'elle publia les Mémoires de son père, décédé. Son fils, qui avait
-pris le nom de Coligny-Saligny, le changea pour celui de Langheac, qui
-était le nom de famille de son grand-père[338]; et comme il n'eut que
-des filles par son mariage avec Jeanne-Palatine de Dio de Montpeyroux,
-le nom même de Langheac, qui, quoique moins illustre que celui de
-Coligny, rappelait une très-ancienne noblesse, disparut de la postérité
-mâle des Bussy. Ainsi le temps se joue de la présomption de ceux qui
-s'efforcent d'échapper à son pouvoir[339]!
-
- [333] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février 1687), t. VIII, p. 320,
- édit. G.; t. VIII, p. 425, édit. M.
-
- [334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1692), t. X, p 429, édit.
- G.--_Ibid._, (2 juillet 1690), t. X, p. 311, édit. G.
-
- [335] Madame de Grignan à Bussy, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars
- 1676), t. IV, p. 368, et dans la _Suite des Mémoires de_ BUSSY,
- p. 164 verso, ms. de l'Institut.
-
- [336] Il fut tué devant Condé et enterré dans le chœur de la
- grande église de cette ville. Voyez la lettre de Bussy fils à son
- père, en date du 7 juillet 1676, p. 177 verso de la _Suite des
- Mém. de_ BUSSY, ms. de l'Institut.--BUSSY, _Lettres_ (8 juillet
- 1676, lettre de Schomberg), t. IV, p. 268.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6
- juillet 1676), t. V, p. 4, édit. G.; t. IV, p. 367, édit. M.
-
- [337] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1679), t. VI, p. 105, édit. G.;
- t. V, p. 417, édit. M.--(31 mai 1690), t. IX, p. 379, édit. M.;
- t. X, p. 291, édit. G.--(31 janvier 1692), t. IX, p. 491, édit.
- M.; t. X, p. 429, édit. G.
-
- [338] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 mars et 2 juillet 1690), t. X, p. 236
- et 311, édit. G.--MONMERQUÉ, _Notice sur le comte de
- Coligny-Saligny_, dans les Mémoires du comte DE COLIGNY-SALIGNY,
- 1841, in-8º, p. XI.
-
- [339] Marie-Roger, comte de Langheac, petit-fils de Bussy de
- Rabutin par madame de Coligny, sa fille, mourut à Avignon en
- 1746. Voyez MONMERQUÉ, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1676), t.
- IV, p. 414, édit. M., note _b_.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-1675.
-
- Tristesse de madame de Sévigné.--Mort de son oncle
- Chésières.--Départ de madame de Grignan pour la Provence, et de
- Retz pour la Lorraine.--Retz fait faire son portrait pour madame de
- Grignan.--Il donne sa démission du cardinalat.--Elle n'est pas
- acceptée.--Portrait de Retz par la Rochefoucauld.--Amitié de madame
- de Sévigné pour Retz.--Elle se rend chez M. de Caumartin pour
- recevoir ses adieux.--Retz veut donner une cassolette d'argent à
- madame de Grignan.--Madame de Grignan la refuse.--Douleur
- qu'éprouve madame de Sévigné de se séparer de Retz.--Différence du
- caractère de madame de Grignan et de celui de madame de
- Sévigné.--Madame de Sévigné se décide à quitter Paris pour se
- rendre en Bretagne.
-
-
-A la gaieté qu'avaient introduite dans la correspondance de madame de
-Sévigné les lettres de Bussy et de Guitaud et au plaisir qu'elle
-éprouvait de se trouver réunie avec ceux qui lui étaient chers succéda
-l'expression de la tristesse la plus accablante.
-
-Madame de Sévigné perdit son oncle Chésières[340]; sa fille retourna en
-Provence; Retz, son bon cardinal, la quitta pour aller en Lorraine, et
-son fils alla rejoindre son régiment. «Je n'ai pas vécu depuis six
-semaines, écrivait-elle au comte de Guitaud. L'adieu de ma fille m'a
-désolée et celui du cardinal de Retz m'a achevée. Il y a des
-circonstances, dans ces deux séparations, qui m'ont assommée[341].»
-
- [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 avril et 10 mai 1675), t. III, p.
- 383 et 385, édit. G.--_Ibid._ (28 mai 1675), t. III, p. 391 et
- 422, édit. G.
-
- [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346, no 370, édit. G. Cette
- lettre est déplacée, elle est à tort datée _juin_ 1674; elle doit
- être transposée à la page 393, après la lettre no 388, et datée
- du 18 juin 1675.--Conférez _Lettres inédites de madame_ DE
- SÉVIGNÉ, 1814, p. 8 et 9, où cette lettre ne porte aucune date.
- La date fausse commence avec l'édition stéréotype, 1819, in-12,
- p. 7.
-
-
-Louis de la Tour-Coulanges, seigneur de Chésières, troisième fils de
-l'aïeul maternel[342] de madame de Sévigné, son premier tuteur, mourut
-en avril, après une courte maladie de dix jours, lorsqu'il était encore
-plein de vie[343]: il fut regretté de Bussy, de madame de Sévigné et des
-nombreux amis qu'il s'était faits.
-
- [342] Ceci rectifie une erreur que nous avons commise, t. I, p. 9
- de ces _Mémoires_.
-
- [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 mai 1675), ms. de l'Institut, p.
- 118.--(10 mai 1675), t. III, p. 385, édit. G.--(30 avril 1675),
- t. III, p. 383, édit. G.; t. III, p. 264 et 266, édit. M.
-
-Peu après, madame de Grignan partit de Paris; sa mère la conduisit
-jusqu'à Fontainebleau. En cette ville, à l'auberge du _Lion d'or_,
-qu'elle prit en aversion[344], madame de Sévigné s'en sépara le 24
-mai[345], jour à jamais néfaste pour elle et qu'elle rappelle bien
-souvent avec douleur[346]. Elle écrivit alors à Bussy: «Les sentiments
-que j'ai pour la _Provençale_, il faut les cacher à la plupart du monde,
-parce qu'ils ne sont pas vraisemblables[347];» puis, après sa
-séparation, elle se réfugie seule à Livry, et sa correspondance avec
-madame de Grignan recommence par ces mots: «Quel jour, ma fille, que
-celui qui ouvre l'absence[348]!» et elle soulage, comme de coutume, sa
-peine par l'expression de sa vive tendresse. Elle entretient madame de
-Grignan du cardinal de Retz, qui alors faisait faire son portrait par un
-religieux de Saint-Victor, dans le dessein d'en faire cadeau à la
-_Provençale_.
-
- [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1676), t. IV, p. 504, édit. G.;
- t. IV, p. 355, édit. M.
-
- [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mai 1675), _suite des Mémoires de_
- BUSSY, ms. de l'Institut, p. 120, t. III, p. 389, édit. G., mal
- datée du 14 mai.
-
- [346] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mai 1676), ms. de l'Institut; t. IV,
- p. 462, édit. G.--(26 août 1675), t. I, p. 5, édit. G.--(7 août
- 1675), t. III, p. 506, édit. G.
-
- [347] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 mars 1675), _Suite des Mémoires de_
- BUSSY, ms. de l'Institut, p. 104, t. III, p. 369, édit. G.; t.
- III, p. 254, édit. M., datée, dans les deux éditions, du 24
- janvier 1675. Cette date est fausse.--_Ibid._, _Lettres_ (25 mai
- 1675), t. III, p. 273, édit. M.; t. III, p. 391, édit. G.
-
- [348] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1675), t. III, p. 27, édit. M.;
- t. III, p. 393, édit. G. (7 août 1675), t. III, p. 506, édit. G.;
- t. III, p. 366-7, édit. M.
-
-Madame de Sévigné, ainsi que je l'ai déjà dit[349], ignorait qu'alors
-Retz se préparât à donner un grand exemple au monde. Quand elle connut
-sa résolution, son attachement pour lui s'accrut en même raison que son
-admiration et ses regrets. Par nature et par habitude, Retz ne pouvait
-se passer d'exercer l'activité de son esprit. Les loisirs forcés de sa
-retraite de Commercy avaient pesé lourdement sur son existence. Il avait
-cherché une distraction à son ennui en écrivant le récit des événements
-de la Fronde. C'était retracer l'histoire de sa jeunesse si brillante et
-si scandaleuse, alors que le bouillonnement des passions et
-l'effervescence de l'imagination marquaient tous ses jours par une
-variété de plaisirs, d'agitation et d'intrigues. Le souvenir s'en était
-gravé dans sa mémoire en traces ineffaçables; les déposer sur le papier
-et les laisser après sa mort était pour lui un besoin; il y trouvait du
-charme[350]. Mais il semble que cette tâche fut la dernière
-satisfaction qu'il voulut accorder à son orgueil; car lorsqu'il l'eut
-terminée il parut comme subitement touché de la grâce et décidé à mener
-une vie de religieux et de pénitent. C'est au même temps qu'il
-s'apprêtait à quitter Paris pour aller se renfermer dans le monastère de
-Saint-Mihiel qu'on apprit qu'il avait écrit au roi pour se démettre de
-son cardinalat[351]. Quoi qu'il en puisse être (car à Dieu seul
-appartient de sonder jusque dans les plus profonds replis de la
-conscience humaine), madame de Sévigné crut à la conversion de Retz;
-elle s'alarma des suites qu'elle pourrait avoir. Le 7 juin, elle écrit à
-sa fille: «Je vis hier les Villars, dont vous êtes révérée. Nous étions
-en solitude aux Tuileries; j'avais dîné chez M. le cardinal, où je
-trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abbé de
-Saint-Mihiel (dom Hennezon), à qui nous donnons, ce me semble, comme en
-dépôt, la personne de Son Éminence. Il me parut un fort honnête homme,
-un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui,
-qui le gouverne même sur sa santé, et l'empêchera de prendre le feu trop
-chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi, et ce sera encore un jour
-douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de
-Fontainebleau[352].» Personne, parmi les amis des Sévigné, ne craignit
-comme elle que Retz ne prit «le feu trop chaud sur la pénitence;» on ne
-voulut pas croire à la sincérité de conversion de celui qui, cependant,
-avait été élevé par le pieux Vincent de Paul. La Rochefoucauld fit, à
-cette occasion, un portrait de Retz qui est un des morceaux les plus
-ingénieux, les mieux peints et les mieux écrits qui soient sortis de sa
-plume. Sévigné en transmit une copie à madame de Grignan; ce portrait se
-termine ainsi: «La retraite que Retz vient de faire est la plus fausse
-action de sa vie: c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil sous
-prétexte de dévotion; il quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il
-s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui[353].»
-
- [349] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame_ DE
- SÉVIGNÉ durant les premières conquêtes de Louis XIV, 3e partie,
- p. 112 et 114.
-
- [350] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de
- Commercy_, t. II, p. 166 et 168.
-
- [351] Lettres de Louis XIV au duc de Pomponne et au cardinal
- d'Estrées en date des 3, 19 et 27 juin, 12 juillet, 20 et 23
- septembre et 11 octobre 1675, au duc et au cardinal d'Estrées, à
- l'abbé Servien, _Mémoires du cardinal_ DE RETZ, Paris. 1836,
- in-8º, p. 612 à 614, tome 1er de la _Collection des Mémoires sur
- l'histoire de France_, édit. Michaud et Poujoulat.
-
- [352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p 410, édit. G.;
- t. IV, p. 299, éd. M.
-
- [353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 428, édit.
- G.; t. III, p. 304, édit. M.
-
-Mais s'éloigner du monde quand le monde s'éloigne de nous est déjà un
-acte de sagesse auquel bien des sages ne peuvent se résoudre. Et ce qui
-montre dans Retz un esprit supérieur, dompté par la religion et élevé
-par elle au-dessus des rivalités et des rancunes de parti qui l'avaient
-dominé si longtemps, c'est que madame de Sévigné, qui le connaissait et
-savait l'apprécier, ne craignit pas de lui communiquer le portrait que
-la Rochefoucauld avait tracé de lui, et qu'il en fut satisfait. Dans
-cette peinture, qu'il ne devait pas être censé connaître, il ne fit
-attention qu'aux traits conformes à la vérité qui lui étaient
-favorables, et bien saisis, bien touchés par son satirique
-adversaire[354].
-
- [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit.
- M.; t. III, p. 443, édit. G.
-
-Madame de Sévigné ne doutait donc pas que son ami, son parent Retz ne
-fût mû par les motifs les plus respectables. Elle écrivait à Bussy, en
-lui parlant de ce cher cardinal: «Le monde, par rage de ne pouvoir
-mordre sur un aussi beau dessein, dit qu'il en sortira. Hé bien,
-envieux, attendez donc qu'il en sorte! et, en attendant, taisez-vous.
-Car, de quelque côté qu'on puisse regarder cette action, elle est belle;
-et si l'on savait comme moi qu'elle vient purement du désir de faire son
-salut et de l'horreur de sa vie passée, on ne cesserait de
-l'admirer[355].»
-
- [355] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. IV, p. 142, édit.
- G.; t. IV, p. 31, édit. M.
-
-Lorsque madame de Sévigné écrivait des Rochers ces lignes, Pomponne
-avait mandé au cardinal d'Estrées que «le roi ne voulait pas que cet
-ambassadeur fît aucune instance auprès du pape pour l'engager à
-rétracter le refus qu'il avait fait d'accepter la démission de Retz; et
-il lui donnait ordre, au contraire, d'assurer à Sa Sainteté que Sa
-Majesté ne pourrait voir qu'avec satisfaction qu'un sujet de ce mérite
-fût conservé dans le sacré collége[356].»
-
- [356] _Lettres de_ POMPONNE au cardinal _d'Estrées_ (en date des
- 23 septembre et 11 octobre 1675). Dans les _Mémoires_ DE RAIS,
- _Nouvelle Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de
- France_, 1836, in-8º, p. 614.
-
-Ainsi Retz resta cardinal, et même le pape lui donna l'ordre de sortir
-de sa retraite de Saint-Mihiel. Il alla de nouveau résider à Commercy;
-il reprit ses insignes et le train de vie d'un prince de l'Église, mais
-non avec le même luxe[357]. Madame de Sévigné en avertit sa fille, et
-lui mande qu'elle peut lui écrire avec la liberté permise à un grand
-dignitaire ecclésiastique; et même de ne pas s'interdire avec lui
-quelques _chamarrures_ qu'elle eût été forcée de supprimer s'il avait
-continué à vivre en cénobite[358].
-
- [357] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 54, édit.
- M.; t. IV, p. 165, édit. G.
-
- [358] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 23 octobre; 6 et 13 novembre
- 1675), t. IV, p. 35, 54, 74, 75, 86, édit. M.--_Ibid._, t. IV, p.
- 146, 169, 192, 205, édit. M.
-
-Cependant Retz ne donna aucun lieu de croire que la résolution qu'il
-avait prise ne fût pas sincère. Il édifia par sa piété, se fit aimer des
-pauvres par sa bienfaisance et des riches par sa bonté; sa modération,
-sa douceur, l'égalité de son humeur et les charmes de sa conversation
-lui firent des amis de tous ceux qui l'approchaient. A Saint-Mihiel et à
-Commercy il avait inspiré une telle vénération au peuple que tout le
-monde, hommes, femmes et enfants, se mettait à genoux sur son
-passage[359].
-
- [359] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de
- Commercy_, t. II, p. 172.
-
-Madame de Sévigné se rendit à la maison de campagne de M. de Caumartin
-pour faire ses adieux à Retz le 18 juin[360]; et alors elle écrit à sa
-fille:
-
-«Je vous assure, ma très-chère, qu'après l'adieu que je vous fis à
-Fontainebleau, et qui ne peut être comparé à nul autre, je n'en pouvais
-faire un plus douloureux que celui que je fis hier au cardinal de Retz
-chez M. de Caumartin, à quatre lieues d'ici... Madame de Caumartin
-(c'est à elle que Retz avait adressé ses Mémoires) arriva de Paris, et,
-avec tous les hommes qui étaient restés au logis, elle vint nous trouver
-dans le bois. Je voulus m'en retourner à Paris; ils m'arrêtèrent à
-coucher sans beaucoup de peine. J'ai mal dormi; le matin, j'ai embrassé
-notre cher cardinal avec beaucoup de larmes et sans pouvoir dire un mot
-aux autres. Je suis revenue ici, où je ne puis me remettre encore de
-cette séparation: elle a trouvé la fontaine assez en train; mais, en
-vérité, elle l'aurait rouverte quand elle aurait été fermée.»
-
- [360] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 19 juin 1675), t. III, p. 422,
- édit. G.; t. III, p. 299, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t.
- III, p. 325, édit. M.
-
-Retz voulait faire présent d'une cassolette d'argent à madame de
-Grignan, qui, malgré les instances de sa mère, la refusa obstinément, et
-mécontenta ainsi par sa hauteur le cardinal et madame de Sévigné[361].
-Et cependant, sans sa fin prématurée, Retz, qui comme cardinal devait
-encore être utile à Louis XIV, aurait été le protecteur du jeune marquis
-de Grignan, ainsi que, dans le temps de sa grande puissance de factieux,
-il l'avait été du jeune marquis de Sévigné, son parent, quand il épousa
-Marie de Rabutin-Chantal[362]. Aussi madame de Sévigné écrit-elle à sa
-fille précisément à ce sujet: «Vous ne trouverez personne de votre
-sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous êtes seule de
-votre avis.»
-
- [361] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin, 22 août 1675), t. III, p. 431;
- t. IV, p. 47, édit. G.; t. III, p. 307 et 421, édit. M.--_Ibid._
- (9 septembre 1675), t. IV, p. 90, édit. G.; t. III, p. 460, édit.
- M.
-
- [362] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mai 1680), t. VI, p. 269,
- édit. M., et la note.--_Ibid._ (25 août 1680), t. VI, p. 433,
- édit. M.; t. VI, p. 489, édit. G., et t. VII, p. 179, édit. G.
-
-Retz avait bien annoncé à madame de Sévigné son projet de retraite à
-Saint-Mihiel et sa démission du cardinalat; mais il lui avait caché les
-efforts que le cardinal d'Estrées, ambassadeur de France à Rome, faisait
-pour que le pape et le sacré collége ne refusassent point cette
-démission. Elle apprit tout cela par d'Hacqueville, et ses inquiétudes
-furent d'autant plus vives qu'on lui dit aussi que le roi avait le
-dessein de donner ce chapeau si délaissé par Retz à Forbin-Janson[363],
-l'évêque de Marseille, qu'elle considérait comme l'ennemi de M. de
-Grignan. Aussi sa joie fut grande lorsqu'elle apprit que Retz était,
-comme elle dit, _recardinalisé_[364].
-
- [363] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 402, édit. G.;
- t. IV, p. 26.
-
- [364] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 54, édit.
- M.; t. IV, p. 169, édit. G.
-
-«D'Hacqueville (écrit-elle à sa fille) m'a fait grand plaisir, cette
-dernière fois, de m'ôter la colère que j'avais contre le cardinal
-d'Estrées. Il m'apprend que le nôtre (le cardinal de Retz) a été refusé
-en plein consistoire, sur sa propre lettre, et qu'après cette dernière
-cérémonie il n'a plus rien à craindre; de sorte que le voilà trois fois
-cardinal malgré lui, du moins les deux dernières; car pour la première,
-s'il m'en souvient, il ne fut pas trop fâché[365]. Écrivez-lui pour vous
-moquer de son chagrin. D'Hacqueville en est ravi: je l'en aime. Je
-reçois souvent de petits billets de ce cher cardinal; je lui en écris
-aussi. Je tiens ce léger commerce mystérieux et très-secret: il m'en est
-plus cher.»
-
- [365] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 150, édit.
- G.; t. IV, p. 37 et 38, édit. M.
-
-Ce qui attache le plus à madame de Sévigné quand on lit ses lettres, ce
-qui devait la rendre adorable, c'est moins le brillant de son esprit que
-les qualités de son cœur. On lui pardonne volontiers son amour
-extravagant pour sa fille en faveur de sa vivacité, de sa franchise, de
-sa constance en amitié. Elle était aussi expansive, aussi affectueuse
-que sa fille était froide et réservée. Dans une lettre où madame de
-Sévigné se montre toujours plus charmée de sa correspondance avec
-madame de Grignan, elle manifeste bien clairement la différence qui
-existait entre elles deux et comment l'excès de sa tendresse mettait
-obstacle aux jouissances de leur réunion, comment elles ne pouvaient
-s'accorder sur la nature des sentiments que l'une et l'autre
-ressentaient pour Dieu et pour leurs amis.
-
-«Vous ne sentez pas, dit-elle, l'agrément de vos lettres; il n'y a rien
-qui n'ait un tour surprenant. Nous avons bien compris votre réponse au
-capucin: _Mon père, qu'il fait chaud!_ et nous ne trouvons pas que, de
-l'humeur dont vous êtes, vous puissiez jamais aller à confesse: comment
-parler à cœur ouvert à des gens inconnus? C'est bien tout ce que vous
-pouvez faire à vos meilleurs amis... Je vous remercie, ma fille, de la
-peine que vous prenez de vous défendre si bien d'avoir jamais été
-oppressée de mon amitié; il n'était pas besoin d'une explication si
-obligeante; je crois de votre tendresse pour moi tout ce que vous pouvez
-souhaiter que j'en pense: cette persuasion fait le bonheur de ma vie.
-Vous expliquez très-bien aussi cette volonté que je ne pouvais deviner,
-parce que vous ne vouliez rien; je devais vous connaître; et sur cet
-article je ferai encore mieux que je n'ai fait, parce qu'il n'y a qu'à
-s'entendre. Quand mon bonheur vous redonnera à moi, croyez, ma bonne,
-que vous serez encore plus contente de moi mille fois que vous ne
-l'êtes. Plût à Dieu que nous fussions déjà à portée de voir le jour où
-nous pourrons nous embrasser[366]!»
-
- [366] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 433, édit.
- G.; t. III, p. 309, édit. M.
-
-Madame de Grignan, qui n'avait pas, comme sa mère la conscience timorée
-d'une janséniste, ne comprenait pas comment madame de Sévigné, à cause
-de la tendresse qu'elle lui portait, n'osait s'approcher de la sainte
-table, et elle l'avait raillée sur ses scrupules. Madame de Sévigné lui
-répond:
-
-«Vous riez, mon enfant, de la pauvre amitié; vous trouverez qu'on lui
-fait trop d'honneur de la prendre pour un empêchement de la dévotion; il
-ne lui appartient pas d'être un obstacle au salut. On ne la considère
-jamais que par comparaison; mais je crois qu'il suffit qu'elle remplisse
-tout le cœur pour être condamnable; et quoi que ce puisse être qui nous
-occupe de cette sorte, c'est plus qu'il n'en faut pour n'être pas en
-état de communier. Vous voyez que l'affaire du syndic (la nomination du
-marquis de Maillane[367]) m'avait mise hors de combat; enfin, c'est une
-pitié que d'être si vive: il faut tâcher de calmer et de posséder un peu
-son âme; je n'en serai pas moins à vous, et j'en serai un peu plus à
-moi-même. Corbinelli me priait fort d'entrer dans ce sentiment; il est
-vrai que son absence me donne une augmentation de chagrin: il m'aime
-fort, je l'aime aussi; il m'est bon à tout ce que je veux. Mais il faut
-que je sois dénuée de tout pendant mon voyage en Bretagne; j'ai tant de
-raisons pour y aller que je ne puis pas y mettre la moindre
-incertitude[368].»
-
- [367] Voyez ci-dessus, ch. II et III de cette 5e partie de ces
- _Mémoires_, p. 18 et 36; et DEPPING, _Correspondance
- administrative sous le règne de Louis XIV_, in-4º, 1850, p.
- 407.--_Lettre_ de l'évêque de Marseille à Colbert, en date du 17
- décembre 1672.
-
- [368] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 436.
-
-Pauvre mère! combien ce voyage de Bretagne, qui l'éloignera de sa fille,
-lui pèse! Ni ses judicieuses réflexions ni les conseils de Corbinelli
-ne lui servent de rien; et elle est encore obligée de demander pardon à
-la _philosophie_ de sa fille de lui faire voir tant de faiblesse. «Mais
-(ajoute-t-elle), une fois entre mille, ne soyez point fâchée que je me
-donne le soulagement de vous dire ce que je souffre si souvent sans en
-rien dire à personne. Il est vrai que la Bretagne nous va encore
-éloigner; c'est une rage: il semble que nous voulions nous aller jeter
-chacune dans la mer, et laisser toute la France entre nous deux. Dieu
-nous bénisse[369]!»
-
- [369] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 440, édit.
- G.; t. III, p. 315, édit. M.
-
-Elle ne put se résoudre à partir pour la Bretagne sans avoir terminé les
-affaires de sa fille[370]. Elle fut aussi fort occupée de son fils.
-Sévigné s'ennuyait de ne point obtenir d'avancement; il voulait résigner
-son grade de guidon des gendarmes et devenir colonel d'un régiment; il
-espérait avoir celui du comte de Sanzei, son parent, tué à l'affaire de
-Consabrick[371]. Madame de Sévigné sollicitait cette place pour son
-fils. La veuve du comte de Sanzei était Anne-Marie de Coulanges, sœur
-d'Emmanuel de Coulanges et par conséquent la cousine de madame de
-Sévigné: il semble donc que ce régiment appartenait à la famille des
-Coulanges et des Sévigné. Malgré les sollicitations du vicomte de
-Marsilly, que madame de Sévigné nommait son résident auprès de Louvois,
-on ne donna point ce régiment à Sévigné, qui fut très-mécontent de ce
-refus[372]. Sa mère désirait le marier et l'arracher à ses intrigues
-d'amour, qui nuisaient à sa santé et l'empêchaient de s'occuper de son
-avancement[373].
-
- [370] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 436, édit.
- G.; t. III, p. 311, édit. M.
-
- [371] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19, 28 et 30 août 1675), t. IV, p. 32,
- 34, 69, 75, édit. G.--_Ibid._ (4 septembre), p. 77 et 78, édit.
- G.--_Ibid._, t. III, p. 396, 402, 408, 426, 447, 449, édit. M.
-
- [372] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7, 21, 26 août 1675), t. III, p. 494 et
- 499; t. IV, p. 24, édit. G.; t. III, p. 360, 419, 426, édit. M.
-
- [373] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 504, édit. G.;
- t. III, p. 125, édit. M.
-
-Tandis que la cour abandonnait Fontainebleau, où elle avait passé tout
-l'été, madame de Sévigné se décidait à quitter la capitale pour se
-rendre en Bretagne[374]. Elle n'ignorait pas que cette province était en
-révolte ouverte; mais elle était entraînée par la nécessité de ses
-affaires[375].
-
- [374] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 442, édit.
- G.; t. III, p. 317, édit. M.
-
- [375] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet et 2, 6, 7, 9, 16, 19, 27 et
- 28 août), t. III, p. 475, 480, 487, 492; t. IV, p. 9, 25, 27, 57,
- 64 à 73, édit. G.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-1674-1675.
-
- Madame de Grignan s'alarme du projet de madame de Sévigné d'aller
- en Bretagne.--Succès de Louis XIV; conquête de la Franche-Comté, du
- Roussillon.--Bataille de Senef.--Accroissement des impôts.--Misère
- du peuple, qui se révolte en Bretagne et en Guienne.--Le duc de
- Chaulnes quitte Cologne et se rend en Bretagne.--On annonce qu'on
- va y envoyer des troupes.--Le duc de Chaulnes s'y oppose.--Une
- émeute à Rennes.--Madame de Sévigné diffère son voyage.--Elle se
- décide à aller à Nantes.--Forbin conduit six mille hommes en
- Bretagne.--Le duc de Chaulnes, détesté des Bretons, sévit contre
- eux.--Madame de Sévigné veut qu'on agisse avec énergie contre les
- révoltés, mais désapprouve le despotisme de Louis XIV.--Refus fait
- à madame de Froulay.--Tragique histoire d'un passementier à
- Paris.--Les états de Bretagne s'assemblent à Dinan.--Sommes
- accordées.--Madame de Sévigné s'indigne du servilisme des
- députés.--Elle blâme l'évêque de Saint-Malo.--Libertés de la
- province violées par l'envoi des troupes.--Remontrances au roi à ce
- sujet.--Madame de Sévigné manifeste ses sentiments
- désapprobateurs.--Elle approuve son fils, qui les
- partage.--D'Harouis, trésorier des états.--Mauvaise situation de
- ses affaires.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce sujet.--Elles
- se réalisent par la suite.--Les comptes de d'Harouis sont
- examinés.--Vers de la Fontaine à ce sujet.--D'Harouis est condamné
- à une prison perpétuelle.--Il est plaint et secouru.
-
-
-Aussitôt que madame de Grignan eut appris que sa mère se disposait à se
-rendre en Bretagne, elle s'alarma, et lui écrivit pour la détourner de
-faire ce voyage. Madame de Sévigné lui répondit:
-
-«Vous êtes bonne sur vos lamentations de Bretagne; je voudrais avoir
-Corbinelli; vous l'aurez à Grignan. Je vous le recommande; et moi j'irai
-voir ces coquins qui jettent des pierres dans le jardin du patron (du
-duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne). On dit qu'il y a cinq ou six
-cents bonnets bleus en Bretagne qui auraient bon besoin d'être pendus,
-pour leur apprendre à parler. La haute Bretagne est sage, et c'est mon
-pays[376].»
-
- [376] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1675), t. IV, p. 73.
-
-Elle se trompait. Il est bien vrai que partout Louis XIV triomphait. La
-conquête de la Franche-Comté était achevée. Le comte de Schomberg avait
-défait les Espagnols et les avait chassés du Roussillon[377]. La flotte
-des Hollandais, commandée par Ruyter, avait été repoussée de
-Belle-Ile[378] et de la Martinique[379]. Le prince d'Orange, après le
-sanglant combat de Senef[380], avait été forcé de lever le siége
-d'Oudenarde. Turenne avait battu les Allemands à Ensisheim[381], à
-Mulhausen[382], à Turkheim[383]. Vaubrun avait pris Dachstein[384].
-Vivonne, après avoir dispersé l'armée navale d'Espagne, était entré dans
-Messine[385] et d'Estrades avait mis une garnison dans la citadelle de
-Liége[386]. Dinan s'était rendu au maréchal de Créquy[387], Huy au
-marquis de Rochefort[388], Limbourg au duc d'Enghien[389]. La Suède fait
-une diversion en faveur de la France[390]. Les colonies nouvellement
-fondées prospèrent, et le roi nomme le premier évêque de Québec[391].
-Sobieski s'assied sur le trône de Pologne par l'influence de Louis XIV,
-et la femme de la cour du grand monarque qu'il avait épousée devient
-reine de la Pologne[392]. Enfin madame de Sévigné écrivait: «Rien
-n'égale le bonheur des Français.» Et cependant c'est alors qu'il y eut
-des révoltes alarmantes en Guienne et en Bretagne, et qu'on craignit
-pour la Normandie, où les ennemis de la France entretenaient des
-intelligences. L'accroissement des impôts et la nécessité d'appesantir
-le joug du despotisme, qui en était la conséquence, furent la cause de
-ces troubles. Les dépenses de la guerre, les constructions de
-Versailles, le luxe de la cour, les largesses faites aux courtisans, aux
-maîtresses, aux ministres forcèrent Colbert, qui avait aussi part à ces
-largesses, de recourir à des taxes inaccoutumées, nuisibles à
-l'agriculture et au commerce. On afferma ces nouveaux impôts à des
-traitants, qui les rendaient, par leurs exactions, plus odieux au
-peuple. Les taxes sur le papier timbré et sur la vaisselle d'étain
-offensèrent surtout la Guienne; celles sur le tabac parurent
-intolérables aux paysans bretons[393]. Ces mécontentements étaient
-sourdement excités par les parlements, que Louis XIV avait contraints
-(février 1673) à enregistrer sans délibération ses édits avant de
-s'occuper d'aucune autre affaire; ce qui les réduisait à n'être plus que
-des cours de justice, et leur ôtait toute importance politique. Le feu
-de la rébellion était aussi attisé par les membres du tiers état, qui
-étaient punis par l'exil ou par la prison s'ils se permettaient de
-parler avec liberté dans les assemblées provinciales ou lorsqu'ils se
-montraient opposés aux demandes du gouvernement. Le duc de Chaulnes,
-qu'on avait tiré du congrès de Cologne pour l'envoyer dans son
-gouvernement de Bretagne, avait averti Colbert du danger que courait
-l'ordre public si on ne renonçait pas à l'exécution stricte et
-rigoureuse des impôts, si on ne remédiait pas aux vexations des
-traitants. Mais Colbert, qui voulait partout une comptabilité uniforme,
-répondit que les édits étaient exécutés en Languedoc et en Bourgogne; et
-il enjoignit au duc de Chaulnes de faire en sorte qu'il en fût de même
-en Bretagne[394]. Comme il y avait eu une légère émeute à Rennes, on
-donna ordre aux archers de Normandie de se rendre dans cette ville. De
-Chaulnes écrivit que l'exécution d'une telle mesure était le moyen de
-faire soulever Rennes et toute la province. Il espérait, si on révoquait
-cet ordre, pouvoir assurer la tranquillité. Il était parvenu à la
-rétablir sans rigueur et sans violence. «Il n'y a, écrivait-il, qu'en
-l'évêché de Quimper où les paysans s'attroupent tous les jours; et toute
-leur rage est présentement contre les gentilshommes, dont ils ont reçu
-de mauvais traitements[395]. Il est certain que la noblesse a traité
-fort rudement les paysans; ils s'en vengent présentement, et ont exercé
-déjà, vers cinq ou six, de très-grandes barbaries, les ayant blessés et
-pillé leurs maisons, et même brûlé quelques-unes[396].» Le duc de
-Chaulnes ne se maintint pas longtemps dans ces dispositions
-bienveillantes; il y eut, le 18 juillet[397], une nouvelle émeute à
-Rennes, et madame de Sévigné la raconte ainsi à sa fille:
-
- [377] _Relation de ce qui s'est passé en Catalogne_, 1678, in-12,
- Paris, Quinet, 194 pages. Il prit Bellegarde le 27 juillet 1675.
-
- [378] Le 28 juin 1674.
-
- [379] Le 21 juillet 1674. Ruyter avait quarante-six vaisseaux.
-
- [380] Le 11 août 1674.
-
- [381] Le 4 octobre 1674.
-
- [382] Le 29 décembre 1674.
-
- [383] Le 5 janvier 1675.
-
- [384] Le 29 janvier 1675.
-
- [385] Le 11 février 1675.
-
- [386] Le 27 mars 1675.
-
- [387] Le 29 mai 1675.
-
- [388] Le 6 juin 1675.
-
- [389] Le 21 juin 1675.
-
- [390] Vers le milieu de janvier 1675.
-
- [391] Le 23 avril 1675.
-
- [392] Le 21 mai 1674.
-
- [393] _Nouvelles ou Mémoires historiques_, in-12 (par mad.
- Daulnois), t. I, p. 185 et 186.
-
- [394] FORBONNAIS, _Recherches sur les finances de la France_,
- édit. de 1758, in-12, t. II, p. 105, 123, 131.--CLÉMENT, _Hist.
- de Colbert_, p. 344, 348, 365.
-
- [395] Le duc DE CHAULNES, _Lettres à Colbert_ (30 juin 1675),
- dans DEPPING, _Correspondance administr. sous le règne de Louis
- XIV_, in-4º, 1850, p. 54, 348, 545, 546, 561.--CLÉMENT, _Histoire
- de la vie et de l'administration de Colbert_, in-8º, p. 370.
-
- [396] Le duc DE CHAULNES, dans DEPPING, _Correspondance
- administrative de Louis XIV_, 1850, in-4º, t. I, p. 547.
-
- [397] CLÉMENT, _Vie de Colbert_, p. 371.
-
-«On a recommencé, dit-elle, à piller un bureau à Rennes; madame de
-Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les jours. On
-me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont
-retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que, si
-les troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame de
-Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop
-vrai qu'on doit envoyer des troupes; et on a raison de le faire, car,
-dans l'état où sont les choses, il ne faut pas de remèdes anodins[398].»
-
- [398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675), t. III, p. 459, édit.
- G.; t. III, p. 334, édit. M.--FEUQUIÈRES, _Lettres inédites_,
- 1845, in-8º, t. II, p. 169.
-
-La légèreté avec laquelle madame de Sévigné parle des souffrances du
-peuple blesse avec raison les sentiments des lecteurs modernes et lui a
-été souvent reprochée. Il est bien vrai que, redoutant pour ses amis et
-pour elle-même les suites de la révolte, elle désirait qu'elle fût
-réprimée avec énergie; mais elle blâmait, elle détestait la tyrannie qui
-rendait cette répression nécessaire et les cruelles rancunes du
-gouverneur, son ami. Cette insensibilité qui nous surprend n'est
-qu'apparente, et le ton léger avec lequel elle s'exprime est une amère
-ironie. Nombre de fois, dans sa correspondance, elle manifeste toute
-l'indépendance d'une janséniste, d'une ancienne frondeuse, du parti sous
-les drapeaux duquel avaient lutté, avaient combattu les Condé, les la
-Rochefoucauld, les Retz, qui étaient restés ses amis. Elle se moque et
-elle bafoue la servilité des courtisans, l'immoralité des gens d'Église,
-l'avidité des ministres et des gens en place, la facilité des états de
-Bretagne à prodiguer l'argent des contribuables; et, malgré son
-admiration sincère pour Louis XIV, elle déteste en lui son arrogante
-domination et sa dureté despotique.
-
-«La royauté (écrit-elle à madame de Grignan) est établie au delà de ce
-que vous pouvez vous imaginer; on ne se lève plus, on ne regarde plus
-personne. L'autre jour, une pauvre mère tout en pleurs, qui a perdu le
-plus joli garçon du monde, demandait cette charge à Sa Majesté, elle
-passa. Ensuite, et tout à genoux, cette pauvre madame de Froulay (elle
-réclamait le prix de la charge de maréchal des logis qu'elle avait
-achetée pour son fils, tué à la guerre) se traîna à ses pieds, lui
-demandant avec des cris et des sanglots qu'elle eût pitié d'elle: Sa
-Majesté passa sans s'arrêter[399].»
-
- [399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 août 1675), t. IV, p. 46, édit. G.;
- t. III, p. 21, édit. M.; t. II, p. 58, édit. de la Haye, 1726,
- in-4º.
-
-Madame de Sévigné annonce ainsi le prochain départ du roi: «Je vous ai
-mandé, ma très-chère, comme nos folies de Bretagne m'arrêtaient pour
-quelques jours. M. de Forbin (le bailli de Forbin, capitaine-lieutenant
-de la première compagnie des mousquetaires et lieutenant général) doit
-partir avec six mille hommes pour punir notre Bretagne, c'est-a-dire la
-ruiner. Ils s'en vont par Nantes; c'est ce qui fait que je prendrai la
-route du Mans avec madame de Lavardin.» Cependant elle se décida à
-passer par Nantes, et put se convaincre qu'on faisait plus que ruiner la
-province[400].
-
- [400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 472, édit.
- G.; t. III, p. 345, édit. M.
-
-«Nos pauvres Bas-Bretons (mande-t-elle à sa fille quand elle fut arrivée
-au terme de son voyage) s'attroupent quarante, cinquante par les champs;
-et dès qu'ils voient les soldats ils se jettent à genoux, et disent _Mea
-culpa_; c'est le seul mot de _français_ qu'ils sachent, comme nos
-Français disaient qu'en Allemagne le seul mot de _latin_ qu'on disait à
-la messe, c'était _Kyrie, eleison_. On ne laisse pas de pendre ces
-pauvres Bas-Bretons; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les
-dépêche[401].»
-
- [401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 113, édit.
- G; t. IV, p. 6, édit. M.
-
-C'est alors même que madame de Sévigné annonce qu'on a fait filer les
-troupes en Bretagne et que M. de Pomponne a donné à M. de Forbin les
-noms des terres de son fils pour qu'elles fussent ménagées qu'elle fait
-connaître à sa fille les affreuses conséquences de l'énormité des taxes
-dans les provinces, dans la capitale, dans les villes, aussi bien que
-dans les campagnes. «Voici, dit-elle, une petite histoire qui se passa
-il y a trois jours. Un pauvre passementier, dans le faubourg
-Saint-Marceau, était taxé à dix écus pour un impôt sur les maîtrises; il
-ne les avait pas. On le presse et represse; il demande du temps, on le
-lui refuse; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se
-vit en cet état, la rage s'empara de son cœur; il coupa la gorge à
-trois de ses enfants qui étaient dans sa chambre; sa femme sauva le
-quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet; il sera pendu
-dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir c'est de n'avoir pas
-tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé. Songez, ma fille, que cela est
-vrai comme si vous l'aviez vu, et que depuis le siége de Jérusalem il ne
-s'est pas vu une telle fureur[402].»
-
- [402] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 472-73,
- édit. G.; t. III, p. 345, édit. M.
-
-L'assise des états de Bretagne s'ouvrit, cette année, le 9 novembre
-(1675), dans la salle des Jacobins de Dinan; elle fut close le 12
-décembre. Les trois millions demandés au nom du roi et les
-gratifications au duc de Chaulnes, au marquis de Lavardin et à l'évêque
-de Saint-Malo (président de l'Église), etc., furent accordés sans
-difficulté. Cependant, malgré la terreur qui pesait sur les états, ils
-osèrent envoyer des commissaires au roi, pour s'opposer à ce qu'on mît
-en Bretagne des troupes en quartier d'hiver: ils représentèrent que
-c'était une mesure illégale et contraire aux droits et aux franchises de
-la province. Je transcrirai ici ce qui est dit à ce sujet dans le
-procès-verbal de l'assise sur la réponse faite au nom du roi:
-
-«_Du 10 décembre 1675._ Monseigneur le duc de Chaulnes est entré en
-l'assemblée, et a dit qu'ayant écrit à Sa Majesté que la province était
-alarmée de ce que Sa Majesté, au préjudice des contrats faits entre Sa
-Majesté et elle, y avait envoyé des troupes en quartier d'hiver, il
-avait reçu une lettre de Sa Majesté par laquelle elle l'assurait que ce
-qu'elle en avait fait était par nécessité, se trouvant chargée d'une
-infinité de troupes qu'elle avait été obligée de distribuer dans les
-provinces; que cela ne tirerait à conséquence, et que Sa Majesté
-conserverait toujours les priviléges de la province[403].»
-
- [403] _Recueil ms. de la Bibl. nat. de la tenue des états de
- Bretagne_, p. 379.
-
-Madame de Sévigné cette fois, animée d'un vrai patriotisme breton, fait
-bien ressortir tout ce que cette réponse à la protestation avait de
-dérisoire, et montre en même temps combien elle ressentait vivement le
-malheur des populations; mais quoiqu'elle blâme ses amis, ce n'est pas
-sur eux qu'elle dirige les traits les plus acérés de sa critique.
-Ceux-ci, le duc de Chaulnes et le marquis de Lavardin étaient cependant
-les premiers exécuteurs des ordres du roi et de ses ministres; mais,
-dans les intervalles de ces orages passagers de la politique, les deux
-premiers couvraient madame de Sévigné de leur protection et la
-garantissaient de toutes vexations: dans les temps calmes, ils la
-comblaient de soins, de louanges, de politesse, et ils ajoutaient
-infiniment aux agréments de son séjour aux Rochers. Elle n'accusait pas
-non plus d'Harouis, qui, en qualité de trésorier des états, était le
-surintendant des finances, le Fouquet de la Bretagne; de même que
-Fouquet, fastueux, grand, généreux, prodigue des richesses, peu
-scrupuleux sur les moyens d'en acquérir, et, comme lui, se précipitant
-aussi par la ruine dans la prison. Madame de Sévigné ne voyait en
-d'Harouis qu'un parent qui lui était dévoué, qu'un ami désintéressé,
-toujours prêt à venir à son secours dans tous ses embarras d'affaires;
-et elle avait autant d'amitié pour lui qu'elle en avait eu pour
-Fouquet, avec plus d'admiration encore[404].
-
- [404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 112,
- édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M.--Sur d'Harouis, voy. 4e partie,
- 29, 33.
-
-C'est sur un autre parent des Sévigné, sur Sébastien de Guémadeuc,
-évêque de Saint-Malo, qu'elle se plaît à épancher tout le fiel de sa
-censure. Cependant il n'avait eu que la plus petite part aux maux dont
-elle se plaignait; il avait été envoyé en qualité de commissaire près du
-roi pour faire des représentations contre la mise des troupes en
-quartier d'hiver, et avait eu le malheur de rapporter cette réponse dont
-elle se plaint avec juste raison. Quoique cette fois les états se
-tinssent loin d'elle, elle était parfaitement bien informée de tout ce
-qui s'y passait, et elle en instruit madame de Grignan.
-
-«Voici, dit-elle, des nouvelles de notre province; j'en ai reçu un fagot
-de lettres: les Lavardin, les Boucherat et les d'Harouis me rendent
-compte de tout. M. de Harlay demanda trois millions[405], chose qui ne
-s'est jamais donnée que quand le roi vint à Nantes; pour moi, j'aurais
-cru que c'eût été pour rire. Ils promirent d'abord, comme des insensés,
-de les donner; et en même temps M. de Chaulnes proposa de faire une
-députation au roi pour l'assurer de la fidélité de la province et de
-l'obligation qu'elle lui a d'avoir bien voulu envoyer des troupes pour
-la remettre en paix, et que sa noblesse n'a eu aucune part aux désordres
-qui sont arrivés. M. de Saint-Malo se botte aussitôt pour le clergé;
-Tonquedec voulait aller pour la noblesse; mais M. de Rohan (président
-des états) a voulu aller, et un autre pour le tiers[406]. Ils passèrent
-tous trois avant-hier à Vitré; il est inouï qu'un président de la
-noblesse ait jamais fait une pareille course... On ne voit point l'effet
-de cette députation; pour moi, je crois que tout est réglé et joué, et
-qu'ils nous rapporteront quelque grâce. Je vous le manderai; mais
-jusqu'ici nous n'en voyons pas davantage[407].»
-
- [405] Dans le procès-verbal de l'assise de ces états, il est dit
- simplement, sous la date du 11 novembre 1675: «MM. les
- commissaires sont rentrés... M. de Harlay a demandé trois millions
- pour le roy, et les états les ont accordés.» _Recueil_, etc., ms.
- de la Bibl. nat., p. 377.
-
- [406] Cet autre, que madame de Sévigné ne daigne pas nommer,
- était M. de la Gascherie-Charette, maire de Nantes. (_Rec. ms._,
- p. 377.)
-
- [407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 210, édit.
- G.; t. IV, p. 90, édit. M.
-
-Puis elle continue trois semaines après, et dit:
-
-«M. de Lavardin est mon résident aux états; il m'instruit de tout; et
-comme nous mêlons quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui
-avais mandé, pour lui expliquer mon repos et ma paresse ici:
-
- .... D'ogni oltraggio e scorno
- La mia famiglia e la mia greggia illese
- Sempre qui fur, ne strepito di Marte
- Ancor turbò questa remota parte[408].
-
- [408] TASSO, _Ger. liber._, canto VII, st. 8. Mad. de Sévigné
- venait alors de relire le Tasse avec Charles de Sévigné, comte de
- Montmoron, doyen du parlement de Bretagne, parent des Sévigné,
- homme d'esprit, grand amateur de devises et qui faisait des vers.
- Voyez les lettres du 17 novembre 1675, du 20 octobre 1675 et du
- 15 septembre 1680. Le comte de Montmoron mourut le 30 septembre
- 1684 (voyez la lettre du 4 octobre 1684).
-
-«A peine ma lettre a-t-elle été partie qu'il est arrivé à Vitré huit
-cents cavaliers, dont la princesse (de Tarente) est bien mal contente:
-il est vrai qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme
-dans un pays de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles
-VIII et Louis XII. Les députés sont revenus de Paris; M. de Saint-Malo,
-qui est Guémadeuc, votre parent, et sur le tout une _linote mitrée_,
-comme disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des
-bontés du roi et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues pour
-lui, sans faire attention à la ruine de la province, qu'il a apportée
-agréablement avec lui; ce style est d'un bon goût à des gens pleins, de
-leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa Majesté est
-contente de la Bretagne et de son présent; qu'elle a oublié le passé, et
-que c'est par confiance qu'on envoie ici huit mille hommes, comme on
-envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire[409].»
-
- [409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1675), t. IV, p. 236, édit.
- G.; t. IV, p. 113, édit. M.
-
-Et précédemment elle avait dit:
-
-«Nos députés, qui étaient courus si extravagamment porter la nouvelle du
-don, ont eu la satisfaction que notre présent a été reçu sans chagrin;
-et, contre l'espérance de toute la province, ils reviennent sans
-rapporter aucune grâce. Je suis accablée des lettres des états; chacun
-se presse de m'instruire: ce commerce de traverse me fatigue un peu. On
-tâche d'y réformer les libéralités et les pensions, et l'on reprend de
-vieux règlements qui couperaient tout par la moitié; mais je parie qu'il
-n'en sera rien; et comme cela tombe sur nos amis les gouverneurs,
-lieutenants généraux, commissaires du roi, premiers présidents et
-autres, on n'aura ni la hardiesse ni la générosité de rien
-retrancher[410].»
-
- [410] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 222, édit.
- G.; t. IV, p. 101, édit. M.
-
-
-Elle se trompait encore, et elle se trouva bientôt dans l'heureuse
-nécessité d'annoncer à sa fille qu'elle a trop mal jugé ses
-compatriotes.
-
-«Nos états sont finis[411]; il nous manque neuf cent mille francs de
-fonds; cela me trouble à cause de M. d'Harouis. On a retranché toutes
-les pensions et qualifications à moitié. M. de Rohan n'osait, dans la
-tristesse où est cette province, donner le moindre plaisir; mais M. de
-Saint-Malo, _linote mitrée_, âgé de soixante ans, a commencé, vous
-croyez que c'est les prières de quarante heures; c'est le bal à toutes
-les dames et un grand souper: ç'a été un scandale public. M. de Rohan,
-honteux, a continué. C'est ainsi que nous chantons en mourant,
-semblables au cygne; car mon fils le dit, et il cite l'endroit où il l'a
-lu: c'est sur la fin de Lucrèce[412].»
-
- [411] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), p. 252, édit. G.; t.
- IV, p. 128.
-
- [412] Il y a dans toutes les éditions de Sévigné Quinte-Curce;
- mais il est certain qu'il faut lire Lucrèce (Lucretius Carus),
- qui en effet, au vers 547 du IVe chant de son poëme, parle du
- chant du cygne. Quinte-Curce n'en fait pas mention, et les autres
- auteurs qui en ont parlé sont Callimaque, Eschyle, Théocrite,
- Euripide, Ovide, Properce.
-
-Ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle manifestait ces sentiments,
-c'était encore dans les visites qu'elle faisait à Vitré et dans les
-cercles de hauts personnages des états, dans ses entretiens avec la
-femme du gouverneur, la duchesse de Chaulnes; et elle applaudissait aux
-discours de son fils, qui soutenait les mêmes opinions[413]. Pour ce
-dernier, ce n'était pas le moyen d'avancer ni d'être bien en cour; mais,
-indépendamment des motifs de bien public et d'intérêt particulier qui
-faisaient désapprouver à madame de Sévigné la facilité des députés de
-Bretagne à voter d'aussi fortes contributions sur le pays où elle avait
-sa plus grande propriété, une autre cause agissait fortement sur elle:
-c'était l'amitié qu'elle avait pour d'Harouis, son cousin germain, qui
-avait contracté mariage avec Madeleine de Coulanges, morte en 1662. La
-mauvaise situation pécuniaire de ce financier était un secret qui
-commençait à se divulguer, et l'on doutait qu'il pût réaliser la somme
-de trois millions qui avait été votée.
-
- [413] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p 114, édit.
- M.; t. IV, p. 271, édit. G.--_Ibid._ (22 décembre 1675), t. IV,
- p. 270, édit. G.; t. IV, p. 143, édit. M.
-
-Le 11 décembre, madame de Sévigné avait écrit à sa fille:
-
-«Je crois que nous ne laisserons pas de trouver ou du moins de promettre
-toujours les trois millions, sans que notre ami (M. d'Harouis) soit
-abîmé; car il s'est coulé une affection pour lui dans les états qui fait
-qu'on ne songe qu'à l'empêcher de périr[414].» Cela était impossible.
-D'Harouis était un homme sans ordre, qui se faisait beaucoup de
-partisans en donnant l'argent sans compter avec lui-même ni avec l'État.
-De l'aveu même de madame de Sévigné (qui changea d'opinion sur son
-compte), «cette passion d'obliger tout le monde sans mesure et sans
-raison, offusquant toutes les autres, le rendait injuste[415].»
-L'affection qu'on avait pour lui, dont parle madame de Sévigné, était
-grande, et l'empêcha de faire faillite à cette époque où sa perte
-paraissait certaine[416]. Mais en fermant les yeux sur son désordre on
-rendit son malheur plus infaillible, et on fit perdre beaucoup d'argent
-à la province. Il put cependant vivre ainsi durant douze ans encore, et
-était devenu le créancier de madame de Sévigné[417]; mais en 1687 il fut
-fait un nouveau règlement général par les états de Bretagne réunis à
-Saint-Brieuc, afin de remédier aux abus qui s'étaient introduits pendant
-les années de négligence; et le chapitre XIV de ce règlement, concernant
-uniquement le trésorier général et ses commis, soumit ces comptables à
-un contrôle rigoureux[418]. D'Harouis se trouva dans l'impossibilité de
-rendre ses comptes. C'est alors que l'on nomma la Briffe, conseiller
-d'État[419], pour examiner la gestion du trésorier des états de
-Bretagne, qui fut arrêté et interrogé; et c'est peu de temps après que
-la Fontaine, écrivant au prince de Conti, lui disait[420]:
-
- La Briffe est chargé des affaires
- Du public et du souverain.
- Au gré de tous il sut enfin
- Débrouiller ce chaos de dettes
- Qu'un maudit compteur avait faites.
-
- [414] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit.
- G.; t. IV, p. 119, édit. M.
-
- [415] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1690), t. X, p. 267, édit.
- G. Conférez cette lettre avec celle du 24 septembre 1675, t. IV,
- p. 7, édit. M.; t. IV, p. 114, édit. M.--_Ibid._ (29 janvier
- 1692), t. IX, p. 326, édit. M.--_Ibid._ (19 février 1690), t. IX,
- p. 364, édit. M.
-
- [416] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 90, édit.
- M.
-
- [417] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1684), t. IV, p. 139, édit. M.
-
- [418] _Registre ms. de la tenue des états de Bretagne de_ 1629 à
- 1703. (Bl.-Mant., 75, p. 472, ch. XIV du règlement intitulé _du
- Trésorier des états et de ses commis_, ms. de l'Institut.)
-
- [419] _Lettres inédites de madame de_ GRIGNAN _à son mari_;
- Paris, décembre 1830, p. 11 (12 p. publiées par M. Monmerqué).
-
- [420] LA FONTAINE, _Œuvres_, Paris, Lefèvre, 1827, t. VI, p.
- 180. (Lettre au prince de Conti, novembre 1689.)
-
-D'Harouis, _ce maudit compteur_, fut complétement ruiné et mis à la
-Bastille, où il mourut le 10 novembre 1699[421]. Il justifia, dans sa
-disgrâce, la tendresse que madame de Sévigné avait pour lui. D'Harouis a
-joui du bonheur bien rare de conserver dans l'infortune les amis qu'il
-s'était acquis dans sa prospérité; et Saint-Simon, dans ses
-Mémoires[422], fait à ce sujet cette remarque: «C'est, je crois,
-l'unique exemple d'un comptable de deniers publics avec qui ses maîtres
-et tout le public perdent sans que sa probité en ait reçu le plus léger
-soupçon. Les perdants même le plaignirent; tout le monde s'affligea de
-son malheur; ce qui fit que le roi se contenta d'une prison perpétuelle.
-Il la souffrit sans se plaindre, et la passa dans une grande piété, fort
-visité de beaucoup d'amis et secouru de plusieurs.» Presque toujours la
-religion recevait dans ses bras les hommes de ce siècle, les consolait
-dans leur infortune et, par l'attente du bonheur éternel, les rattachait
-à la vie!
-
- [421] Voyez extrait du _Journal de France_ dans la note de M.
- Monmerqué sur SÉVIGNÉ, t. X, p. 227, édit. 1820, in-8º.
-
- [422] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 372.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-1675-1676.
-
- L'opinion du peuple se tourne contre Louis XIV, et attribue les
- malheurs publics à ses amours avec madame de Montespan.--Le parti
- religieux cherche à se séparer d'elle.--Un prêtre refuse
- l'absolution à madame de Montespan.--Le curé et Bossuet sont
- consultés, et déclarent tous deux que le prêtre a fait son
- devoir.--Bossuet et Bourdaloue profitent de cette circonstance pour
- persuader au roi et à madame de Montespan de se séparer.--Ils le
- promettent.--Le roi et madame de Montespan communient tous deux le
- jour de la Pentecôte.--Le roi écrit à Colbert pour qu'il pourvoie
- aux dépenses de madame de Montespan, et fasse en sorte de la
- distraire.--Elle construit Clagny.--Le roi revient de l'armée, et
- ordonne que madame de Montespan soit réintégrée à Versailles, mais
- avec l'intention de ne pas renouer son commerce avec elle.--Madame
- de Montespan cherche à le faire changer de résolution.--Elle y
- parvient.--Son triomphe est complet.--La cour reprend sa splendeur
- et ses plaisirs.--Racine fait jouer _Iphigénie_.--Boileau compose
- l'épître à Seignelay contre les flatteurs.--On rejoue l'opéra de
- _Thésée_.--Le ministre de Pomponne mène madame de Sévigné à ce
- spectacle.--Vers du Prologue: ils sont tout entiers à la louange du
- roi.
-
-
-Madame de Sévigné, en donnant à sa fille de désastreuses nouvelles,
-ajoute: «Le peuple dit que c'est à cause de _Quantova_ (madame de
-Montespan[423].»
-
- [423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit.
- G.; t. III, p. 338, édit. M.
-
-Ce peu de mots nous apprend que l'opinion publique, qui s'était montrée
-si favorable à la jeunesse de Louis XIV, se tournait contre lui. Ses
-amours avec la Vallière, sur lesquelles se reflétaient les premiers
-rayons de sa gloire, avaient trouvé plus de sympathie que de blâme. La
-mémoire de Henri IV, plus récente et plus populaire que celle de saint
-Louis, avait habitué la nation à considérer le libre commerce avec la
-beauté comme un des priviléges et presque une des qualités d'un roi
-français. Mais la prolongation des guerres engagea de plus en plus le
-gouvernement dans la voie du despotisme. Par les impôts excessifs les
-fortunes privées furent anéanties, et les populations appauvries par le
-sang versé sur les champs de bataille. Les provinces étaient
-mécontentes, et ne pouvaient pardonner à Louis XIV son luxe, ses
-prodigalités et le scandale de sa liaison avec une femme mariée. Il se
-forma à la cour un parti composé d'hommes sincèrement attachés au
-monarque et à la monarchie, dans l'espoir d'opérer une réforme
-salutaire. Ce parti, qu'on pouvait appeler le parti pieux, parce que ses
-principaux chefs se faisaient remarquer par leur zèle pour la religion,
-était peu considérable; mais il était puissamment soutenu par les
-dignitaires ecclésiastiques et par le contraste que présentaient alors
-les mœurs sévères des magistrats, des bourgeois industrieux, économes
-et rangés et la classe licencieuse, besoigneuse, des nobles grands
-seigneurs, des courtisans et des militaires. Dès que ce parti s'aperçut
-que la pensée du salut acquérait tous les jours plus de force dans
-l'esprit du roi, il espéra le rendre tout entier à sa _bonne petite
-Espagnole_, à la reine, que, par intérêt pour sa dynastie, par
-attachement, par conscience d'honnête homme, le roi n'avait jamais
-entièrement négligée[424]. Bourdaloue et Bossuet, qui donnaient les
-appuis de la raison à la foi, et à la piété la chaleur du sentiment,
-considéraient tous deux comme l'acte le plus méritoire envers Dieu et le
-plus utile à l'humanité, de soumettre aux préceptes de la religion et
-aux lois de l'Église le plus puissant souverain du monde. Ils
-employaient pour y parvenir tous les moyens qui n'étaient pas
-incompatibles avec leurs scrupules religieux. La victoire qu'ils avaient
-remportée sur la Vallière leur permettait d'en espérer une plus décisive
-encore; mais ce second triomphe était plus difficile à obtenir. Ils
-n'avaient pas, il est vrai, à combattre dans Montespan ce sentiment
-profond, inaltérable, sincère, désintéressé qui faisait de la Vallière
-une victime disposée à quitter la vie plutôt qu'à renoncer à son amour;
-mais cet amour de la Vallière était sans joie, sans consolation, sans
-espérance, et torturait le cœur de celle qu'il subjuguait, par le
-supplice incessant de la jalousie. On put donc persuader à cette
-infortunée qu'elle échapperait au désespoir en se jetant au pied de la
-croix, et que là le calme de ses sens, les extases de l'amour divin lui
-feraient anticiper, dès cette vie même, les pures délices que Dieu, dans
-la vie éternelle, réserve à ses élus.
-
- [424] MADAME, duchesse d'Orléans, _Fragments de lettres_, 1788,
- in-12, t. I, p. 175, 176.--_Mémoires_, édit. 1732, in-8º, p. 45
- et 90--_Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, ch. V, p. 166.
-
-Bien différente était Montespan, qui, en devenant la maîtresse de Louis
-XIV, avait moins cédé à l'amour qu'à la séduction. Si, en public, elle
-se conformait à tout ce qu'exigeaient d'elle l'étiquette de la cour et
-son titre de dame d'honneur; quand Louis était chez elle, le roi
-disparaissait, elle ne voyait plus que l'amant. Voluptueuse et tendre,
-capricieuse et fière, par sa conversation pleine d'à-propos, de verve et
-de gaieté, par ses saillies, qu'on n'oublie pas et qu'on répète, elle ne
-permettait pas à l'ennui de se glisser dans ces longs tête-à-tête. Elle
-satisfaisait son amour-propre et la haute opinion que Louis XIV avait de
-lui-même en faisant ressortir par des mots piquants les ridicules et les
-faiblesses de ceux qui l'approchaient. Elle avait avec lui des rapports
-de ressemblance dans ses qualités et dans ses défauts, qui devaient
-contribuer à la force et à la durée de leur mutuel attachement. Comme
-lui elle aimait le faste, le luxe et la grandeur; plus que lui elle
-avait le goût et le sentiment des arts et de la poésie; elle prenait
-intérêt à tout ce qui pouvait augmenter la gloire de la France, et ses
-idées sur la politique et les affaires d'État étaient justes et élevées.
-De toutes les femmes que Louis XIV a aimées, elle fut certainement la
-seule qui obtint sur lui un véritable empire, la seule qui força les
-ministres à compter avec elle, la seule qui ait osé combattre les
-préventions justes ou injustes du monarque tout-puissant et qui, en
-toute circonstance, ait lutté courageusement en faveur de ses amis ou de
-ceux qu'elle avait pris sous sa protection. Aussi fut-elle, de toutes
-les maîtresses de Louis XIV, la seule que les courtisans aient
-regrettée.
-
-Montespan était encore trop enivrée de l'orgueilleux plaisir de l'avoir
-emporté sur sa rivale pour qu'on pût espérer que ses scrupules lui
-donnassent la force de rompre ses liens. Ceux qui entreprenaient de
-faire d'elle une maîtresse répudiée et de lui ôter le seul dédommagement
-du sacrifice de son honneur, sacrifice que la noble fierté de sa
-naissance et les vertueux penchants de sa jeunesse lui avaient rendu
-pénible[425], ceux-là devenaient nécessairement ses ennemis déclarés. En
-travaillant à la conversion de la Vallière lorsque Louis XIV était épris
-de Montespan, on n'avait pas la crainte de déplaire et de s'attirer une
-disgrâce à laquelle personne alors n'était insensible; mais la pieuse
-ligue qui entreprenait d'enlever au roi celle qui le charmait par son
-esprit autant que par ses grâces et sa beauté pouvait craindre les
-terribles effets de son ressentiment.
-
- [425] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. V, p.
- 403.
-
-Les hommes religieux qui formaient cette ligue ne pouvaient être retenus
-par de telles considérations; ils savaient que Louis et Montespan, en
-cédant à la force de leur passion, ne renonçaient pas pour cela à
-l'héritage de Jésus-Christ, mais qu'ils considéraient comme un privilége
-de leur rang de pouvoir s'écarter de quelques-uns de ses divins
-commandements, pourvu qu'ils se soumissent à ceux plus impérieusement
-exigés par l'Église. Cette aberration, qui leur était commune avec un
-grand nombre de catholiques peu fervents, moins élevés qu'eux en
-dignités, ne les aveuglait pas au point qu'à l'approche des grandes
-fêtes leur conscience ne fût troublée et leur repos intérieur détruit
-par de puissants scrupules.
-
-Le jeudi saint 11 avril (1675), madame de Montespan se présenta au
-tribunal de la pénitence devant un prêtre de sa paroisse, se croyant
-assurée d'obtenir l'approbation nécessaire pour communier le jour de
-Pâques (14 avril). Le prêtre[426] lui refusa l'absolution. L'orgueil de
-Montespan fut révolté d'une telle audace. Elle s'en plaignit au roi,
-qui fit venir le curé[427]. Celui-ci déclara que le prêtre avait fait
-son devoir. Le roi appela près de lui Bossuet; et Bossuet non-seulement
-approuva la conduite du prêtre, mais il dit au roi que l'Église avait
-toujours décidé[428] «que, dans des circonstances semblables, une
-séparation entière et absolue était une disposition indispensable pour
-être admis à la participation des sacrements.» Le roi fut singulièrement
-troublé en apprenant, de la bouche du prélat qui avait toute sa
-confiance, qu'alors qu'il se disposait à affronter à la guerre de
-nouveaux périls il ne pouvait faire ses pâques, à moins de se soumettre
-aux décisions de L'Église. Bossuet saisit cette occasion pour agir
-fortement sur l'esprit du monarque: Louis XIV consentit à tout. Le
-prélat fut chargé d'aller annoncer à madame de Montespan la résolution
-du roi, de faire ses efforts pour la persuader à en prendre
-volontairement une semblable et à s'éloigner de la cour. «Mes paroles,
-écrivait Bossuet au roi, ont fait verser à madame de Montespan beaucoup
-de larmes; et certainement, sire, il n'y a point de plus juste sujet de
-pleurer que de sentir qu'on a engagé à la créature un cœur que Dieu
-veut avoir. Qu'il est malaisé de se retirer d'un funeste engagement!
-Mais cependant, sire, il le faut; ou il n'y a point de salut à
-espérer[429].»
-
- [426] Il se nommait Lecuyer.
-
- [427] Thibault.
-
- [428] BOSSUET, _Lettres_, t. XXXVII, p. 86, 92, 98.--DE BAUSSET,
- _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, t. II, p. 45 et 55.
-
- [429] BOSSUET, _Œuvres_, t. XXXVII, p. 82 et suiv.
-
-Madame de Montespan parut décidée à se conformer aux intentions du roi
-et comme lui se soumettre aux injonctions de Bossuet. Elle se retira à
-Clagny, et Louis XIV s'empressa de donner des ordres à Colbert[430] pour
-qu'il pourvût à toutes les dépenses qu'elle voudrait y faire. Le roi
-enjoignit au ministre de prévenir les désirs de celle qu'il lui était si
-pénible d'affliger et de lui procurer toutes sortes de distractions.
-Madame de Montespan usa largement des dons du roi. A l'aide de Mansart
-et de Le Nôtre et des habiles artistes qu'ils appelèrent à leur aide,
-elle fit de Clagny un magnifique séjour, une miniature de Versailles; et
-les sommes auxquelles Colbert dut pourvoir pour cette résidence
-excédèrent de beaucoup celles que le roi avait, l'année précédente, paru
-honteux d'exiger du sage administrateur de ses finances. Par une lettre
-écrite de son camp près de Dôle[431], Louis XIV donnait ordre à Colbert
-de commander pour madame de Montespan un collier de belles perles, des
-boucles d'oreilles, des bracelets, des boutons et des boîtes ornées en
-diamants, d'autres en pierres de toutes couleurs. Avant de faire cette
-commande, qui est minutieusement détaillée dans sa lettre, Louis XIV
-commence par dire au ministre: «Madame de Montespan ne veut pas
-absolument que je lui donne des pierreries; cela paraît extraordinaire,
-mais elle ne veut pas entendre raison sur les présents. Je veux avoir de
-quoi lui prêter à point nommé ce qu'elle désirera.»
-
- [430] LOUIS XIV, _Lettres_ (28 mai et 8 juin 1675), t. V, p. 533,
- 536, 537 des _Œuvres_, 1806, in-8º.--CHAMPOLLION-FIGEAC,
- _Documents hist. sur l'hist. de France_, 1843, in-4º.
-
- [431] Lettre de LOUIS XIV à Colbert (9 juin 1674), dans les
- _Documents historiques inédits_ publiés par Champollion-Figeac,
- 1843, in-4º, p. 526 et 527.
-
-Dans sa nouvelle et élégante retraite, madame de Montespan reçut de
-fréquentes visites de la reine; toute la cour s'empressa autour d'elle,
-et jamais elle ne fut comblée de plus d'honneurs, ne parut jouir de plus
-de crédit et de puissance[432] que depuis qu'elle sembla vouloir
-renoncer à toutes les grandeurs du monde et à tout attachement
-illégitime.
-
- [432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 14 juin 1675), t. III, p. 416,
- 418 et 419, édit. G.; t. III, p. 295, 296 et 297, édit. M.
-
-Le roi était parti de Saint-Germain le samedi 11 mai, pour rejoindre son
-armée de Flandre. Il n'avait pas manqué à la promesse faite à Bossuet,
-et il autorisa le prélat à lui écrire pour l'entretenir dans les pieuses
-dispositions qu'il lui avait inspirées. Ce fut alors que l'illustre
-précepteur de l'héritier du trône transmit au roi lui-même, pour son
-usage personnel, des instructions qui sont d'admirables monuments de son
-zèle apostolique[433]. Pénétré de l'importance de sa mission, Bossuet
-écrivait en même temps au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour moi,
-je vous en conjure; et priez-le pour qu'il me délivre du plus grand
-poids dont un homme puisse être chargé, et qu'il fasse mourir tout
-l'homme en moi, pour n'agir que pour lui seul[434].»
-
- [433] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, t. II,
- p. 52, 54 et 55, liv. V, VIII, IX et X.--BOSSUET, _Œuvres_, t.
- XXXVII, p. 52.
-
- [434] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 4e édit. in-12, p. 49
- (lettre du 20 juin 1675).
-
-Bossuet, qui comprenait que le succès de cette grande œuvre dépendait
-principalement de madame de Montespan, ne la négligeait pas. Il écrivait
-au roi, à son sujet: «Je vois autant que je puis madame de Montespan,
-comme Votre Majesté me l'a commandé. Je la trouve assez tranquille; elle
-s'occupe beaucoup de bonnes œuvres, et je la vois fort touchée des
-vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis à Votre
-Majesté. Dieu veuille les mettre à tous deux dans le fond du cœur et
-achever son ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violence, tant
-d'efforts que vous avez faits sur vous-même ne soient pas
-inutiles[435]!»
-
- [435] BOSSUET, _Œuvres_, t. XXXVII, p. 92 et 98 (lettre au roi,
- 1675).
-
-Par sa docilité à suivre les conseils de Bossuet, madame de Montespan
-put communier le 2 juin, jour de la Pentecôte[436], deux jours avant la
-profession de foi de madame de la Vallière[437]. Le roi communia le même
-jour, dans son camp de Latines[438], «avec beaucoup de marques de
-piété,» dit Pellisson. Il avait près de lui son nouveau confesseur.
-C'était le P. la Chaise, jésuite. La Chaise était un gentilhomme, âgé de
-cinquante-un ans, auteur d'un excellent abrégé de philosophie. On le
-disait sévère, et Bossuet avait fondé de grandes espérances sur son
-concours: il se trompait. Il eût été mieux servi par le confesseur
-janséniste de madame de Sévigné, qui lui refusa de la laisser communier,
-comme firent le roi et madame de Montespan, le jour de la Pentecôte,
-parce que la préoccupation de sa fille l'empêchait d'être suffisamment à
-Dieu; rigueur que madame de Sévigné approuva, en bonne janséniste. «Je
-me suis trouvée si uniquement occupée et remplie de vous, dit-elle,
-que, mon cœur n'étant capable de nulle autre pensée, on m'a
-défendu de faire mes dévotions à la Pentecôte; et c'est savoir le
-christianisme[439].»
-
- [436] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1675), t. III, p. 411, édit. G.;
- t. III, p. 290, édit. M.
-
- [437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 403, édit. G.;
- t. III, p. 283, édit. M.
-
- [438] PELLISSON, _Lettres historiques_, 1729, in-12 (3 juin
- 1675), t. II, p. 276.--SÉVIGNÉ, loc. cit.
-
- [439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1675), t. III, p. 405, édit. G.;
- t. III, p. 285, édit. M.
-
-Le roi revint, non pas tel qu'il était à son départ: les pieuses
-exhortations de Bossuet ne s'étaient pas entièrement effacées de son
-esprit. Le prélat avait fait promettre une séparation absolue comme
-condition essentielle du salut, et par conséquent demandé, exigé[440]
-que madame de Montespan fût expulsée de la cour. A cet égard l'auteur du
-_Traité de Philosophie_, le P. la Chaise, se montra moins rigoureux que
-Bossuet. Les courtisans amis de madame de Montespan qui étaient à
-l'armée avec le roi tournèrent en ridicule l'exigence de l'évêque.
-Était-il possible de bannir entièrement de la cour une dame d'honneur de
-la reine, que l'exercice de sa charge y attachait nécessairement? Et qui
-ne voyait qu'en croyant éviter un scandale le prélat en causait un plus
-grand, dont tout le monde se préoccuperait? Le roi, persuadé par ces
-discours, se décida à ne pas tenir sa promesse. Bossuet, informé de son
-changement de résolution, voulut encore tenter un dernier effort. Il
-alla résolument de lui-même au-devant de Sa Majesté, et la joignit à
-huit lieues de Versailles. Sans être appelé, Bossuet parut inopinément
-devant Louis XIV. Son visage était triste et sévère: «Ne me dites rien!
-lui cria le roi dès qu'il l'aperçut de loin. J'ai donné des ordres pour
-qu'on préparât au château le logement de madame de Montespan.»
-
- [440] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1824, in-12, t. II, p.
- 60.
-
-«Le roi (écrit à sa fille madame de Sévigné, qui ignorait tout ce qui
-s'était passé entre Bossuet et Louis XIV) arriva dimanche matin à
-Versailles (21 juillet 1675); la reine, madame de Montespan et toutes
-les dames étaient allées, dès le samedi, reprendre tous leurs
-appartements ordinaires. Un moment après être arrivé, le roi alla faire
-ses visites. La seule différence, c'est qu'on joue dans les grands
-appartements que vous connaissez[441].» Cette différence était grande:
-elle indiquait que, bien que la séparation absolue exigée par Bossuet au
-nom de l'Église n'eût pas eu lieu, cependant Louis XIV hésitait encore,
-et qu'il se contentait de jouir de la présence et de la société d'une
-femme dont les grâces, l'enjouement, l'esprit, l'élévation des
-sentiments, les sympathies pour sa gloire étaient devenus pour lui un
-dédommagement indispensable aux peines et aux soucis de la royauté. Tout
-n'était donc pas perdu pour madame de Montespan; et ce qui le prouve
-c'est ce qu'écrit madame de Sévigné à sa fille quatre jours après: «La
-cour s'en va à Fontainebleau; c'est MADAME qui le veut. Il est certain
-que l'_ami de Quantova_ (Louis XIV) a dit à sa femme et à son curé par
-deux fois: «Soyez persuadés que je n'ai pas changé les résolutions que
-j'avais en partant; fiez-vous à ma parole, et instruisez les curieux de
-mes sentiments[442].»
-
- [441] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 24 juillet 1675), t. III, p.
- 456, édit. G.; t. III, p. 331, édit. M.--BUSSY, _Suite des
- Mémoires_, ms. de l'Institut, p. 129 et 130 (lettre à madame de
- Scudéry, du 20 juillet 1675).--_Supplément aux Mémoires et
- Lettres de M. le comte_ DE BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 189.
-
- [442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 470, édit. G.; t. III, p.
- 343, édit. M.
-
-Dominé par l'influence des habitudes de sa jeunesse, Louis XIV, on le
-savait, ne pouvait se contraindre: il s'abandonnait sans résistance et
-sans scrupule aux séductions des belles femmes de sa cour, par
-lesquelles il était sans cesse assiégé; mais aucune de celles qui
-avaient profité des intervalles laissés à ses désirs par les grossesses
-ou les courtes absences de madame de Montespan n'avait pu parvenir à
-toucher son cœur, à intéresser son esprit. Toutes n'avaient obtenu que
-le facile et honteux triomphe d'être pendant quelques mois, ou même
-quelques heures, l'objet préféré du caprice des sens; toutes n'avaient
-fait que fortifier, par la comparaison, le vif attachement qu'il avait
-pour sa maîtresse. Si, par tous les moyens qu'elle possédait d'agir sur
-son esprit, elle était restée à la cour dans l'unique but de seconder le
-parti religieux et de rendre à la reine son époux, madame de Montespan,
-majestueuse et belle, serait devenue l'objet de l'admiration générale;
-elle eût exercé sur les affaires d'État une salutaire influence, que, du
-vivant de Louis XIV, aucune femme à la cour n'a su obtenir; elle eût
-paru incorporée à la gloire du grand siècle comme une divinité
-bienfaisante: elle eût régné!
-
-Telle avait été, après les communions de la Pentecôte, l'espérance du
-parti moral et religieux, de Montausier, du maréchal de Bellefonds, des
-Colbert, des duchesses d'Albret, de Richelieu. On apprend, par les
-lettres de madame de Sévigné, quelle brillante et honorable existence
-pour madame de Montespan cet espoir seul avait fait naître. Madame de
-Sévigné écrit à sa fille, tandis que le roi était encore à l'armée au
-camp de Nerhespen[443]: «Vous jugez très-bien de _Quantova_. Si elle ne
-peut point reprendre ses vieilles brisées, elle poussera son autorité et
-sa grandeur au-dessus des nues; mais il faudrait qu'elle se mît en état
-d'être aimée toute l'année sans scrupule. En attendant, sa maison est
-pleine de toute la cour; les visites se font alternativement, et sa
-considération est sans bornes.»
-
- [443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1675), t. III, p. 439, édit.
- G.; t. III, p. 314, édit. M.--PELLISSON, _Lettres historiques_
- (28 juin 1675), t. II, p. 334.
-
-Cependant dès lors même on doutait de la constance du roi et de madame
-de Montespan à garder la résolution qu'ils avaient prise. A propos de la
-grande-duchesse de Toscane (Marguerite-Louise d'Orléans), qui, après
-quinze ans de séjour, avait quitté son mari et venait en France[444]
-dans l'espoir de plaire à Louis XIV, le même jour où la vue du saint
-sacrement qu'on portait à deux soldats suisses qui allaient être
-fusillés comme déserteurs donna au roi l'idée de leur faire grâce[445],
-madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je suis persuadée qu'elle aimerait
-fort cette _maison_ (c'est-à-dire le cœur du roi), qui n'est point à
-louer. Ah! qu'elle n'est point à louer! et que l'autorité et la
-considération seront poussés loin si la conduite du retour est habile!
-Cela est plaisant, que tous les intérêts de _Quanto_ et toute sa
-politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses
-amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom. Vous ne
-sauriez vous représenter le triomphe où elle est au milieu de ses
-ouvriers (à Clagny), qui sont au nombre de douze cents; le palais
-d'Appollidon[446] et les jardins d'Armide en sont une légère
-description. La femme de son ami solide (_la reine_) lui fait des
-visites, et toute la famille tour à tour; elle passe nettement devant
-toutes les duchesses; et celle qu'elle a placée (_madame de Richelieu_)
-témoigne tous les jours sa reconnaissance par les pas qu'elle fait
-faire[447].» Et, dans une lettre du mois précédent, elle avait écrit:
-«La reine alla hier faire collation à Trianon; elle descendit à
-l'église, puis à Clagny, où elle prit madame de Montespan dans son
-carrosse, et la mena avec elle à Trianon[448].»
-
- [444] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in
- 8º, t. XVIII, chap. XXVI, p. 400.
-
- [445] Conférez PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juillet 1675),
- t. II, p. 344.
-
- [446] Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Livre de tous les plans,
- coupes, profils et élévations du château de Clagny_, 1680,
- in-folio.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 499 et
- 500.
-
- [447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit.
- M.; t. III, p. 442, édit. G.
-
- [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 418, édit.
- G.; t. III, p. 296.
-
-La séparation du roi et de madame de Montespan ne pouvait être connue à
-la cour sans l'être aussi à Paris et dans la province. Madame de Scudéry
-en écrivit en ces termes à Bussy-Rabutin: «Le roi et madame de Montespan
-se sont quittés, dit-on, s'aimant plus que leur vie, purement par
-principe de religion; on dit qu'elle retournera à la cour sans être
-logée au château et sans voir jamais le roi que chez la reine... La
-douce et tranquille amitié suffit pour bien remplir un cœur. Pour moi,
-je trouve que madame de Montespan aura deux paradis au lieu d'un: elle
-sera toujours aimée, et elle saura qu'il n'y aura que Dieu au-dessus
-d'elle dans son cœur[449].»
-
- [449] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE
- BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 184-187.
-
-Mais on apprend, par la réponse de Bussy, que lui ne se laissait point
-abuser par ces belles apparences; il en était de même de madame de
-Sévigné: elle prévit quel serait le dénoûment de cette amoureuse
-épopée. Deux jours après, écrivant encore à sa fille, elle revient sur
-cette remarquable visite de la reine à madame de Montespan, et dit: «La
-reine fut voir madame de Montespan à Clagny le jour que je vous avais
-dit qu'elle l'avait prise en passant; elle monta dans sa chambre, où
-elle fut une demi-heure; elle alla dans celle de M. du Vexin[450], qui
-était un peu malade, et puis emmena madame de Montespan à Trianon, comme
-je vous l'avais mandé. Il y a des dames qui ont été à Clagny: elles
-trouvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchantements que
-l'on fait pour elle que, pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir
-Carthage. La suite de cette histoire ne se ressemblera pas[451].»
-
- [450] Louis-César de Bourbon, comte du Vexin, second fils de
- Louis XIV et de madame de Montespan, né le 20 juin 1672; il
- n'avait alors que trois ans. Il avait été légitimé en novembre
- 1673, et mourut en 1683.
-
- [451] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1675), t. III, p. 419, édit.
- G.; t. III, p. 297, édit. M.
-
-Madame de Montespan parut quelque temps vouloir participer à la bonne
-résolution du roi et se montrer satisfaite «d'être aimée toute l'année
-sans scrupule.» Bossuet lui-même crut à cet effort de sa raison, et
-c'est peut-être ce qui le fit relâcher de la décision rigoureuse qu'il
-avait donnée, au nom de l'Église, de la nécessité d'une séparation
-absolue. Il prononça, dit-on, que rien n'empêchait madame de Montespan
-de rester à la cour, d'y remplir sa charge de dame d'honneur de la reine
-et d'y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs[452].
-
- [452] CAYLUS, _Souvenirs_, collect. des Mémoires relatifs à
- l'histoire de France, édit. de Petitot et Monmerqué, 1828, in-8º,
- t. LXVI, p. 89.--Et la note de Monmerqué, t. III, p. 269 des
- _Lettres de_ SÉVIGNÉ (14 mai 1675).
-
-
-On peut suivre dans les lettres de madame de Sévigné, qui mit toujours
-beaucoup d'empressement à se faire initier, autant qu'elle le pouvait,
-dans le secret des petits appartements du roi et à en instruire sa
-fille, cette phase curieuse de la liaison des amours de Louis XIV et de
-madame de Montespan.
-
-«Toutes les dames de la reine sont précisément celles qui font compagnie
-à madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y mange; il y a des
-concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est secret; les
-promenades en triomphe. Cet air déplairait encore plus à une femme qui
-serait un peu jalouse (allusion à la reine); tout le monde est content.
-Nous fûmes à Clagny: que vous dirai-je? c'est le palais d'Armide; le
-bâtiment s'élève à vue d'œil; les jardins sont faits. Vous connaissez
-la manière de Le Nôtre: il a laissé un petit bois sombre qui fait fort
-bien; il y a un bois d'orangers dans de grandes caisses; on s'y promène;
-ce sont des allées où l'on est à l'ombre; et, pour cacher les caisses,
-il y a des deux cotés de petites palissades à hauteur d'appui, toutes
-fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins et d'œillets. C'est
-assurément la plus belle, la plus surprenante, la plus enchantée
-nouveauté qui se puisse imaginer: on aime fort ce bois[453].»
-
- [453] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 490 et 500,
- édit. G.; t. III, p. 361. Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Les
- plans, profits et élévations du château de Clagny_, 1680. Voyez
- le plan général, qui est le meilleur commentaire de cette lettre.
-
-Madame de Sévigné avait déjà dit, en parlant de _Quantova_:
-«L'attachement est toujours extrême; on en fait assez pour fâcher le
-curé et tout le monde, et peut-être pas assez pour elle; car dans son
-triomphe extérieur il y a un fonds de tristesse[454].»
-
- [454] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit.
- G.; t. III, p. 346.
-
-C'est que ce triomphe n'était pas complet. Il ne suffisait pas à madame
-de Montespan d'avoir été, contre le vœu de Bossuet et du parti pieux,
-réintégrée au château, d'y faire sa charge, d'être estimée et considérée
-de la reine et de toute la cour: tous ces honneurs, toute cette pompe ne
-pouvaient la distraire de ses désirs. Louis XIV avait trente-sept ans,
-madame de Montespan n'en avait que trente, et, comme lui, elle était
-encore dans toute la force, dans tout l'éclat de la beauté. La vive
-impression du passé pesait trop fortement sur elle et sur le roi pour
-que le présent ne leur devînt pas insupportable. Bussy, qui était
-instruit de tout par madame de Scudéry, prédisait avec certitude que
-madame de Montespan ne pourrait demeurer à la cour que comme maîtresse.
-«On ne remporte, disait-il, la victoire sur l'amour qu'en fuyant. Si,
-ayant quitté le roi, elle avait encore du plaisir à s'en croire aimée,
-elle ne serait pas selon le cœur de Dieu.»--«Il est vrai (ajoutait-il
-avec ce solide jugement que donne l'expérience) que le bon sens voudrait
-qu'on ne se chargeât point d'une grande passion, puisqu'on sait bien
-qu'elle finira avant la mort; mais chacun se flatte; on ne veut pas
-trouver des raisons qui empêchent de faire une chose agréable. Il est
-certain que l'amitié est bien plus solide; mais il n'y a que des gens
-qui ne sont plus propres à l'amour qui en soient capables[455].»
-
- [455] _Supplément aux Mémoires et Lettres du comte_ DE
- BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 185.
-
-
-Habitués depuis longtemps à se comprendre sans proférer une seule
-parole, Louis et Montespan connurent par leurs regards, dès les premiers
-moments de leur entrevue, que leur amour mutuel s'était accru par
-l'absence et par la contrainte. Alors Montespan, par son attitude, ses
-paroles, ses manières, annonça qu'elle avait renoncé au rôle froid qu'on
-avait voulu lui imposer, et montra la ferme volonté d'être rétablie dans
-tous ses droits et dans la double puissance d'amante et de favorite.
-
-Le roi subissait l'influence de tout le parti pieux. Retenu par la
-promesse faite à Bossuet, il résistait encore; mais les charmes
-séducteurs de celle dont le son de voix seul suffisait pour l'émouvoir,
-les amusants sarcasmes de son brillant esprit, sa folle gaieté, sa
-tristesse et ses larmes domptèrent un courage qu'avaient seuls pu
-soutenir les dangers et les distractions de la guerre. Le triomphe de
-Montespan fut complet; et sa faveur, sa puissance parurent plus grandes
-et plus affermies que jamais. Tout prit alors à la cour un aspect plus
-gai et plus conforme aux mœurs et aux habitudes qui y régnaient.
-L'année put se terminer comme elle avait commencé, lorsque, pendant le
-carnaval, au retour de la seconde conquête de la Franche-Comté, on
-représenta le dernier ballet où Louis XIV avait dansé et l'opéra de
-_Thésée_, par Quinault et Lulli. Malgré les traits satiriques dirigés
-contre Lulli et Quinault par Despréaux[456], dans son épître à
-Seignelay, récemment publiée (et cette épître avait pour but de
-stigmatiser les flatteurs), on reprit les représentations de cet opéra;
-et pour cette reprise on négligea _Iphigénie_[457], nouveau et admirable
-chef-d'œuvre de Racine. A ce brillant spectacle Pomponne conduisit
-l'abbé Arnauld, son frère, revenu de Rome, madame de Sévigné, madame de
-Vins, M. de la Troche et d'Hacqueville[458]. Le prologue tout entier
-était consacré aux louanges du roi, et la décoration représentait les
-jardins et la façade du palais de Versailles. Louis XIV entendit encore
-chanter les vers suivants:
-
- VÉNUS.
-
- Vénus répand sur lui tout ce qui peut charmer.
-
- MARS.
-
- Malheur, malheur à qui voudra contraindre
- Un si grand héros à s'armer!
-
- VÉNUS.
-
- Tout doit l'aimer.
-
- MARS.
-
- Tout doit le craindre.
-
- VÉNUS ET MARS.
-
- Tout doit le craindre,
- Tout doit l'aimer.
-
- MARS ET VÉNUS.
-
- Qu'il passe, au gré de ses désirs
- De la gloire aux plaisirs,
- Des plaisirs à la gloire!
- Venez, aimables dieux, venez tous dans sa cour.
- Mêlez aux chants de la victoire
- Les douces chansons de l'amour.
-
- LE CHŒUR.
-
- Mêlons aux chants de la victoire
- Les douces chansons de l'amour[459].
-
- [456] BOILEAU, épître à Seignelay, vers 1, 91, 93, 134, 140, 146,
- 170, 174.--_Œuvres_ DE BOILEAU DESPRÉAUX, épître IX, 1747,
- in-8º, édit. de Saint-Marc, p. 330-393; édit. 1830, in-8º, de
- Berriat Saint-Prix, t. II, p. 105 à 119.
-
- [457] RACINE, _Iphigénie_, Paris, Barbin, 1675, in-12 (72 pages).
-
- [458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1675), t. III, p. 468, édit.
- G.; t. III, p. 341, édit. M.--L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, coll.
- Petitot, t. XXXIV, p. 358.
-
- [459] FÉLIBIEN, _Relation des divertissements de Versailles_
- donnés par le roi à toute la cour, au retour de la conquête de la
- Franche-Comté, l'année 1674, in-4º (5 pages).--Cinquième journée
- du samedi 18 août, p. 426 à 428.--Les frères PARFAICT, _Histoire
- du Théâtre françois_, t. XI, p. 318.--DE BEAUCHAMP, _Recherches
- sur les théâtres_, t. III, p. 172 et 207.--QUINAULT, _Théâtre_,
- édit. 1715, Paris, in-12, t. IV, p. 200 et 201.--Opéra de
- _Thésée_, représenté devant Sa Majesté à Saint-Germain en Laye
- (le dixième jour de janvier 1675; Paris, Ballard, in-4º, p. 5).
-
-Ce n'étaient pas là les exhortations de Bossuet, ce n'était pas avec de
-tels vers,
-
- De morale lubrique,
- Que Lulli réchauffait des sons de sa musique,
-
-que Despréaux, accusé à tort d'être un flatteur, louait le grand
-monarque. C'est depuis même que l'auteur de _Thésée_ était le plus
-comblé des dons de la faveur royale que le courageux législateur du
-Parnasse français n'a cessé de flétrir ses fades adulations[460] et de
-condamner l'opéra comme un spectacle immoral[461].
-
- [460] BOILEAU, satire II, 20; III, 195; IX, 98; IX, 288.--Lutrin,
- II, 92-8.
-
- [461] BOILEAU, satire X, 131, 141-2.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-1675-1676.
-
- Le parti pieux espère dans l'influence de madame de
- Maintenon.--Explication des causes qui font qu'à partir de cette
- époque madame de Sévigné ne parle plus de madame de Maintenon
- qu'avec un esprit de dénigrement.--Nécessité de jeter une vue
- rétrograde sur la vie de madame de Maintenon.--Pourquoi les
- historiens se sont égarés à son sujet.--Sa pauvreté, son mariage,
- sa figure.--Ce qui la défendait contre la séduction.--Sa
- naissance.--Son éducation.--Son désir de s'attirer la considération
- et des éloges.--Son impuissance à s'en corriger.--Éducation des
- filles pauvres.--Fondation des couvents d'Ursulines.--Françoise
- d'Aubigné d'abord mise aux Ursulines à Niort, à Paris, ensuite aux
- Ursulines de la rue Saint-Jacques.--Elle abjure la religion
- protestante.--Elle se forme dans cette maison aux vertus et aux
- talents qu'elle a déployés par la suite.--Sa tante Neuillant
- obtient la permission de la faire mener dans le monde.--Elle va
- chez Scarron.--Elle devient sa femme.--Bonheur dont elle a joui
- pendant les huit années de son union.--A la mort de Scarron, la
- reine donne et augmente pour sa veuve la pension qu'elle faisait à
- celui-ci.--Madame Scarron se retire au couvent des
- Hospitalières.--On veut la marier à un vieux duc.--Elle
- refuse.--Elle est désapprouvée.--Ninon et madame de
- Villarceaux.--Étroite liaison de madame Scarron avec ces deux
- femmes.--Villarceaux veut la séduire, et n'y peut parvenir.--Elle
- perd sa pension par la mort de la reine.--Refuse de nouveau de se
- marier.--S'apprête à suivre la reine de Portugal.--Madame de
- Montespan s'y oppose.--Sa pension est rétablie par le crédit de
- Montespan.--Le roi confie à madame Scarron l'éducation de ses
- enfants issus de madame de Montespan.--Influence de madame Scarron
- sur Montespan.--Madame Scarron achète un marquisat, et le roi la
- nomme marquise de Maintenon.--Contrariée par Montespan, elle est
- prête à se retirer.--Se brouille avec Montespan.--Obtient de
- correspondre directement avec le roi.--Revient de Baréges, et est
- rétablie à la cour sur le même pied qu'autrefois.--Durée du règne
- de madame de Montespan.--Les sentiments que madame de Maintenon
- inspirait au roi différaient de ceux qu'il avait pour les autres
- femmes.
-
-
-Par le triomphe de madame de Montespan, le parti pieux ne fut découragé
-ni vaincu; il ne pouvait pas l'être. Sans doute le petit nombre de
-personnes qui le composaient n'étaient point indifférentes à la fortune
-et aux honneurs; mais il n'était pas non plus formé d'ambitieux sans
-principes et de courtisans sans conscience, se faisant de la religion un
-honorable moyen d'acquérir du crédit, du pouvoir et des richesses. Les
-chefs de ce parti étaient parfaitement convaincus des vérités de la foi;
-ils savaient que le roi et sa maîtresse, malgré l'indulgence qu'ils
-accordaient à leurs passions, avaient, ainsi qu'eux, de sincères
-convictions; et la piété bien connue de la gouvernante des enfants de
-madame de Montespan, l'amitié que celle-ci avait pour elle avaient fait
-concevoir des espérances par l'ascendant qu'on lui connaissait sur
-l'esprit de la favorite: ces espérances avaient été détruites par la
-faiblesse du monarque et la mollesse du P. la Chaise; mais d'autres plus
-fortes avaient succédé. Les enfants du roi que madame de Montespan avait
-confiés à madame de Maintenon étaient ceux que Louis XIV chérissait de
-préférence. Par les soins que leur prodiguait cette gouvernante, par
-l'éducation qu'elle leur donnait, ils n'avaient pour celle qui les avait
-mis au jour qu'une soumission et une tendresse de commande; leurs
-sentiments les plus affectueux, les plus tendres se reportaient sur
-celle qui leur avait servi de mère. Les dons du roi furent la juste
-récompense d'une sollicitude si paternelle et si éclairée. Alors la
-gouvernante, devenue plus indépendante, contrariée dans son système
-d'éducation, se prévalut de la condition qu'elle avait faite de n'être
-obligée de se soumettre qu'aux ordres et aux volontés du roi dans ce qui
-concernait les enfants qui lui étaient confiés. L'orgueil de Montespan
-fut blessé; la défiance et la jalousie firent disparaître l'attachement
-que des sympathies communes avaient formé entre elles. Il n'y eut pas
-rivalité, mais désunion. Ce désaccord procura à madame de Maintenon
-toute la confiance du parti pieux. Elle en avait été jusqu'alors le
-principal appui; elle en devint l'âme, elle en fut le chef.
-
-J'ai souvent eu occasion de parler dans ces Mémoires[462] de Françoise
-d'Aubigné, qui, dès qu'elle fut unie à Scarron, fut aimée et recherchée
-par madame de Sévigné. Mais dans les lettres de celle-ci, à partir de
-l'époque où nous sommes parvenus, on voit succéder aux louanges qu'elle
-lui accordait un esprit de dénigrement qui étonne. En cela madame de
-Sévigné n'exprimait pas ses sentiments personnels, elle n'était que
-l'écho de madame de Coulanges, des anciennes amies et protectrices de
-madame de Maintenon et de toute la cour, à l'exception de ce petit
-nombre de personnes unies entre elles pour arracher le roi au scandale
-donné à ses sujets par ses adultères amours. Il est nécessaire, pour
-l'intelligence des lettres de madame de Sévigné et encore plus pour la
-parfaite connaissance de l'histoire du siècle de Louis le Grand,
-d'éclaircir les causes d'un tel changement envers une femme justement
-célèbre, que la considération et la faveur générales entourèrent, dès
-son entrée dans le monde et pendant toute sa jeunesse, d'une auréole
-lumineuse qui disparut aussitôt qu'elle eut obtenu toute la confiance de
-Louis le Grand. Les nuages qui, depuis cette époque, la voilèrent aux
-regards des contemporains ne se sont pas encore dissipés et ont causé
-cette divergence dans l'opinion, ces jugements contradictoires qui ont
-égaré les historiens quand ils ont voulu scruter les causes des
-événements qu'ils avaient à raconter. Les personnes qu'on croit être
-parvenues à un rang élevé par l'exercice d'un pouvoir occulte sont
-rarement jugées avec impartialité; on les apprécie moins par ce qu'elles
-ont dû et pu être que par ce qu'on eût désiré qu'elles fussent. Leurs
-vertus et leurs qualités tournent contre elles dans notre esprit, parce
-qu'elles sont autres que celles dont nous eussions voulu les décorer ou
-incompatibles avec elles. Les historiens, pour de telles personnes,
-aiment mieux s'efforcer de les imaginer que les peindre, de les deviner
-que les définir; ils en tracent des portraits fantastiques, sans
-ressemblance comme sans vérité.
-
- [462] _Mémoires sur Sévigné_, I, 74, 463, 466, 467, 469; II, 127,
- 172, 448, 450, 451, 452; III, 62, 95, 96, 212, 219, 279; IV, 88,
- 89, 91, 93, 94, 96, 144, 270, 314.
-
-Cependant nulle complication dans la vie de Françoise d'Aubigné; nulle
-contradiction entre ses discours, ses actions et ses écrits; nulle
-aberration dans sa conduite. Rien de plus uniforme, de plus certain que
-les motifs qui la firent agir. Son caractère ne se démentit jamais; le
-monde changea souvent autour d'elle et pour elle, mais elle, ne changea
-point; dans la pauvreté et dans la richesse, dans l'abaissement et dans
-les grandeurs, durant les années glorieuses du règne de Louis XIV et
-durant ses désastres, elle fut toujours la même. Madame de Maintenon
-est le personnage historique sur lequel on possède le plus de documents
-émanés de sa bouche ou tracés par sa plume: il est donc à regretter que
-les historiens, même les plus judicieux, aient préféré des satires
-contemporaines, quelques _pastiches_ maladroits des lettres de Coulanges
-et de Sévigné, des mémoires rédigés d'après des bruits de cour et des
-traditions mensongères aux témoignages certains et authentiques fournis
-par elle-même, et qu'ils aient converti une simple et intéressante
-histoire en un vulgaire et incompréhensible roman.
-
-Je n'ai pas sans doute le projet de recommencer l'histoire si souvent
-écrite de madame de Maintenon; elle n'appartient qu'en partie au sujet
-qui m'occupe; mais je dois éclaircir les particularités qui la
-concernent, intéressantes à connaître pour les lecteurs de ces Mémoires.
-
-Quoique la vie de madame de Sévigné se soit en partie écoulée dans les
-mêmes lieux et au milieu des mêmes sociétés que celle de madame de
-Maintenon, ces deux vies, si on les écrivait avec les mêmes intentions
-que j'ai eues en composant ces Mémoires, sont des sujets qui n'ont
-presque aucune connexité. La vie de madame de Sévigné se termine avec la
-gloire du grand siècle; celle de madame de Maintenon s'est prolongée au
-delà même des jours de Louis XIV, qui a malheureusement survécu à son
-siècle. C'est durant les vingt années qui s'écoulèrent entre la mort de
-madame de Sévigné et celle du roi que madame de Maintenon apparaît comme
-une des figures principales que l'historien doit retracer entières au
-milieu d'événements que madame de Sévigné n'a point connus, de personnes
-qu'elles n'a pas vues ou qui de son temps ne figuraient point encore sur
-la grande scène du monde. Il me suffira donc de jeter un regard
-rétrospectif sur les premières années de la vie de madame de Maintenon
-et de bien apprécier la nature de son intimité avec Louis XIV et de ses
-rapports avec madame de Montespan lorsque celle-ci était plus que jamais
-heureuse et fière de l'amour qu'elle inspirait au roi.
-
-Cette belle _pauvresse_[463], qu'à l'âge de seize ans l'avarice d'une
-parente livrait à la merci d'une jeunesse ardente, de grands seigneurs,
-d'hommes de lettres et d'éminents artistes qui se rassemblaient chez
-Scarron, avait les cheveux châtain clair; ses beaux yeux noirs
-brillaient d'un doux éclat, mais s'assombrissaient soudainement lorsque
-quelque émotion pénible traversait son âme[464]. La grâce, l'esprit, la
-raison s'unissaient en elle dans une juste mesure pour plaire à
-l'enfance, à l'âge viril, à la vieillesse. Naturellement impatiente,
-vive, enjouée[465], formée à la rude école de l'adversité, elle devint
-calme, réfléchie et d'une grande égalité d'humeur. Fière et
-orgueilleuse, le besoin de se faire des protecteurs la rendit insinuante
-et complaisante. La religion, à laquelle (selon les expressions mêmes
-d'un de ses plus grands détracteurs[466]) elle savait faire parler un
-langage doux, juste, éloquent et court, inspirait à son cœur de
-généreuses résolutions. L'infortune lui ravit l'âge des illusions, et la
-fit avancer toute jeune dans celui de la réflexion et de l'expérience
-que donne le monde. Ce qu'on appelle le monde, le beau monde, est un
-_diorama_. Vu de loin, vous y contemplez un ciel brillant, des paysages
-délicieux, des palais enchantés et dorés: approchez, voyez et touchez;
-tout cela n'est plus qu'une toile salie par des couleurs. Françoise
-d'Aubigné put se convaincre de cette triste vérité presque au sortir de
-l'enfance. C'était l'époque du règne des précieuses, de l'amour
-platonique et d'une licencieuse galanterie; le culte de la beauté
-occupait encore plus les esprits que la politique; on se déclarait sans
-ridicule amant d'une femme; elle vous accueillait comme tel sans se
-compromettre. Les poëtes surtout, amoureux par état et auxquels toute
-liberté en vers était permise, célébrèrent donc sans façon la belle
-gorge[467] de la jeune _Indienne_, ses belles mains, sa taille élancée,
-le parfait ovale de sa figure, sa physionomie fine et spirituelle, son
-beau teint[468]; et comme on savait que l'infirme vieillard dont elle
-était devenue la compagne avait bien pu l'épouser, mais non en faire
-réellement sa femme, les plus brillants, les plus renommés, les plus
-dangereux séducteurs d'alors s'empressèrent autour d'elle, et la
-regardèrent[469] comme une proie facile à saisir. Une triple force la
-défendait contre leurs attaques: la religion, l'orgueil de son nom et
-de ses vertus et le besoin de s'attirer des éloges. Pour lutter avec
-succès contre l'adversité, la nature lui avait donné tous les moyens de
-séduire, et pour résister à la séduction ce que je ne puis exprimer
-autrement que par l'aptitude négative de son tempérament[470]. Elle
-était du nombre de celles qui, très-sensibles aux caresses que les
-femmes aiment à se prodiguer entre elles en témoignage de leur mutuelle
-tendresse et qu'avec plus de réserve elles échangent avec l'autre sexe,
-ont une répugnance instinctive à se soumettre à ce qu'exige d'elles
-l'amour conjugal pour devenir mères, moins par la persistance d'une
-primitive pudeur que par l'effet d'une nature qui leur a refusé ce
-qu'elle a accordé à tant d'autres avec trop de libéralité[471].
-Françoise d'Aubigné eut souvent besoin d'être rassurée par son
-confesseur sur les scrupules que lui firent naître ses complaisances aux
-contrariantes importunités de son royal époux à un âge où elle ne
-pouvait plus espérer d'engendrer de postérité[472]. L'ancienneté non
-contestée de sa noblesse et l'illustration qu'elle avait reçue de son
-grand-père lui valurent d'être tenue sur les fonts de baptême par la
-femme du gouverneur de la ville où elle naquit et par le gouverneur de
-la province. Sa mère, femme instruite, de courage et de vertu, devenue
-veuve et réduite à la misère, fut obligée de gagner sa subsistance par
-le travail de ses doigts, et commença pour sa fille cette éducation qui
-devait développer splendidement tous les germes d'une heureuse nature.
-Aussitôt qu'elle put tenir une aiguille, Françoise d'Aubigné apprit à
-travailler, et acquit, pour tous les ouvrages de femme, une adresse de
-fée et une application infatigable. Enfant, elle charmait les yeux
-maternels par sa prévoyante et courageuse activité à remplir les tâches
-les plus difficiles, comme les plus humbles, d'un ménage pauvre. Par la
-suite, lorsqu'elle eut équipage et gens à ses ordres, pour qu'un secret
-important fût bien gardé, elle arrangea de ses propres mains, comme
-aurait pu le faire un tapissier exercé, la chambre où elle élevait la
-royale postérité qui lui était confiée. Elle devint, très-jeune, savante
-dans les détails les plus minutieux de l'économie domestique, et put
-parfaitement, lorsqu'elle fut grande dame, former des servantes et bien
-choisir les intendants et les serviteurs de la grande maison de
-Saint-Cyr. Dès qu'elle sut lire, elle apprit dans les Vies de
-Plutarque, dans les écrits de Théodore-Agrippa d'Aubigné, son
-grand-père, le rang qu'elle aurait pu tenir dans le monde sans les
-honteux désordres de son père, et elle pressentit ce qu'elle pourrait
-devenir un jour. De là cette soif orgueilleuse de considération et de
-bonne renommée, qui fut le mobile de toute sa vie[473] et la principale
-cause de son élévation. Ce sentiment, auquel se joignit ensuite le désir
-ardent du salut, ne l'abandonna jamais. Ces deux penchants se
-fortifièrent en elle avec l'âge et devinrent ses uniques passions;
-passions inconciliables, et qui ne tendaient pas au même but: elle le
-savait, et ses résolutions furent livrées à deux impulsions contraires.
-Jamais elle ne put assurer le triomphe complet de celle qui l'élevait
-vers le ciel sur celle qui l'entraînait vers l'abîme. L'humilité de ses
-aveux, si souvent répétés, de ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de
-l'amour-propre_» constate l'impuissance de ses efforts. C'est que la
-religion, qui lui commandait ce sacrifice, était elle-même la cause qui
-l'empêchait de l'accomplir[474]. En lui assignant une place éminente
-dans l'estime de ceux qui alors formaient l'opinion du monde, la
-religion entretenait en elle une ambition de s'élever sans cesse, et
-madame de Maintenon ne pouvait se repentir des succès dus aux vertus
-qu'elle pratiquait avec amour. Lorsqu'elle fut assise près du trône,
-quand elle fut devenue la compagne du grand monarque, Fénelon, dans un
-avis sur ses défauts, qu'elle avait transcrit de sa main, lui reprochait
-«d'être trop sensible au plaisir de soutenir sa prospérité avec
-modération et à celui de paraître par le cœur au-dessus de la place
-qu'elle occupait[475].» Mais n'est-ce pas rendre le christianisme
-impossible que d'exiger ce genre de perfection de l'humanité? Doit-on
-expulser du monde la vertu, en lui refusant d'être sensible à la seule
-récompense que le monde peut lui accorder?
-
- [463] MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_ (29 avril
- 1713), t. II, p. 380, édit de 1765.--LA BEAUMELLE, t. VIII, p.
- 289-293.
-
- [464] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, 2e édit., p. 464.
-
- [465] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p. 109, ch.
- VIII.
-
- [466] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame_ de Maintenon,
- recueillis par les dames de Saint-Cyr; Paris, Olivier Fulgence,
- éditeur, 1846, in-12, p. 1-12.--Le P. LAGUILLE, _Fragments de
- Mémoires sur la vie de madame_ DE MAINTENON, dans les _Archives
- littéraires de_ VANDERBOURG, vol. XII, trimestre d'octobre 1806,
- p. 363 à 370. Lisez _Navailles_ au lieu de Noailles, et
- _Neuillant_ au lieu de Neuillans.--_Mémoires sur Sévigné_, 1re
- partie, p. 404.
-
- [467] Poésies de LA MESNARDIÈRE, in-folio, pièce intitulée
- _Galanterie_, et dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 54 et
- 55.
-
- [468] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, p.
- 464-69, et la 2e partie, p. 448, 449, 450, 451 à 453.
-
- [469] DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12,
- p. 273.
-
- [470] _Lettres de messire_ GODETZ DES MARAIS _à madame de
- Maintenon_, Bruxelles, 1755, in-8º, p. 108 et _passim_. C'est le
- t. IX de la collection des lettres données par la Beaumelle, et
- t. XV de toute sa collection sur Maintenon; conférez encore t.
- VI, p. 79 des _Mémoires_.
-
- [471] MAINTENON, _Lettres_ (8 janvier 1680, lettre de l'abbé
- Gobelin), t. II, p. 69 de l'édit. gr. in-12; Amsterdam, 1656,
- Dresde, 1753, petit in-12, p. 142; Nancy, 1752, t. I, p. 158;
- Paris, 1806, p. 81.--DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_,
- 1846, in-12, p. 273.
-
- [472] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p.
- 239.--Mademoiselle D'AUMALE, _Mémoires_, ms. cité par la
- Beaumelle, t. I; p. 150 et 151 des _Mém. p. s. à l'hist. de M. et
- dus. de Louis XIV_.--Conférez ci-après les notes et
- éclaircissements.
-
- [473] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de
- Maintenon_, 1846, in-12, p. 5.
-
- [474] MAINTENON, _Entretien III_, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_,
- etc., édit. 1756, t. VI, p. 174-176.
-
- [475] Avis de M. DE FÉNELON à madame de Maintenon, dans les
- _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. III, p. 212, édit. de LA
- BEAUMELLE, Amsterdam, 1756.
-
-Tout concourut dans Françoise d'Aubigné à soumettre sa raison aux
-vérités de la religion et à imprégner son âme de la foi de ses
-promesses. Les misères de son enfance, l'adversité si longtemps
-combattue reportaient sans cesse ses pensées et ses espérances de
-bonheur vers le ciel. Elle avait une mère catholique; mais une tante
-riche la prit avec elle, et profita de son esprit précoce pour lui
-donner une forte instruction religieuse. Née dans la religion
-protestante, cette tante (madame de Villette) voulut lui donner une
-éducation protestante, et elle s'attacha surtout à lui faire connaître
-les vérités fondamentales du christianisme; elle grava dans sa jeune
-âme, elle insinua dans son esprit naturellement réfléchi tout ce qui
-pouvait raffermir la croyance de la révélation contre les attaques des
-incrédules. Mais le zèle du catholicisme de sa mère et d'une parente
-dure et avare l'arracha à la tendresse et aux soins de cette tante,
-qu'elle chérissait: on la mit au couvent pour la forcer à abjurer la
-religion qu'on lui avait enseignée.
-
-Dans les premières années du dix-septième siècle, deux femmes
-instruites[476] et pieuses, dont les noms mériteraient d'être plus
-connus, avaient, dans l'intention de s'opposer aux invasions du
-protestantisme, fondé à Paris, dans la rue Saint-Jacques, une maison
-d'instruction qui devint bientôt célèbre par l'excellence de l'éducation
-que les jeunes filles pauvres y recevaient. Des religieuses ursulines
-séculières et ensuite des ursulines cloîtrées dirigèrent cette maison,
-qui fut la pépinière et le modèle des nombreux couvents du même ordre
-répandus dans toute la France. Les ursulines de Niort, où Françoise
-d'Aubigné fut mise, émanaient de celles de Paris; mais elles n'étaient
-ni aussi éclairées ni aussi habiles. Françoise d'Aubigné s'attacha la
-maîtresse des pensionnaires; et, quoique âgée seulement de onze ans,
-elle la suppléait dans ses fonctions, faisait lire, écrire, travailler
-ses compagnes et avait soin de les tenir propres. Cette instruction et
-ces soins ennuyaient sa maîtresse, qui aimait à se livrer à des
-occupations moins fastidieuses[477]. La vanité de la jeune d'Aubigné fut
-singulièrement enflée par la confiance qui lui était accordée; et quand
-les religieuses voulurent lui faire abjurer les dogmes de sa croyance,
-elle résista. Alors on voulut l'intimider; on lui fit un crime de ses
-raisonnements et de ses pratiques protestantes, ou la soumit aux plus
-serviles fonctions, et, ne pouvant vaincre sa résistance, on la rendit à
-sa mère, qui était dans l'impossibilité de payer pour elle une pension.
-Un sentiment profond de sympathie pour ses condisciples pauvres comme
-elle, et l'orgueil blessé d'avoir été méconnue, laissa dans l'âme de la
-jeune d'Aubigné une empreinte ineffaçable. Sa mère la plaça à Paris dans
-la maison principale des ursulines de la rue Saint-Jacques. Ce fut là
-que Françoise d'Aubigné trouva des supérieures qui surent apprécier
-toutes les ressources que présentait, pour une facile conversion, la
-précoce intelligence de cette jeune fille. Sans se scandaliser, comme
-les religieuses de Niort, de ses manières d'adorer Dieu, sans gêner sa
-liberté, les ursulines de Paris firent comprendre à leur jeune élève,
-par le bel ordre qui régnait dans leur maison, celui qui était
-nécessaire au maintien de la bonne harmonie de la société chrétienne. On
-lui enseigna comment Jésus-Christ avait lui-même institué l'ordre de son
-Église en donnant à ses apôtres la mission de répandre et d'interpréter
-sa doctrine et d'instituer leurs successeurs; que par conséquent le
-premier devoir de tout croyant qui voulait être un parfait chrétien
-était de se soumettre, en matière de foi et d'actes religieux, à ses
-supérieurs ecclésiastiques, à ceux auxquels avait été déléguée, par
-transmission successive, la puissance apostolique. Françoise d'Aubigné,
-convaincue, abjura, et fit avec toute la ferveur d'une néophyte sa
-première communion. Elle fut reconnaissante envers celles qui lui
-avaient enseigné cette belle et féconde doctrine de l'Église catholique.
-En elle était déjà le germe de la femme qui traça, d'après le modèle de
-cette maison des Ursulines, les _Constitutions_ de Saint-Cyr[478]; qui
-écrivit l'_Avis à madame la duchesse de Bourgogne_, tant admiré de Louis
-XIV[479], les admirables lettres à l'_abbesse de Gomer-Fontaine et aux
-dames de Saint-Louis_[480], l'_Esprit de l'institut des Filles de
-Saint-Louis_[481], les _Conversations_, les _Proverbes_ composés pour
-ses élèves chéries[482].
-
- [476] Demoiselle Avrillot, femme d'Acaric, maître des requêtes,
- et dame Madeleine L'Huillier, veuve de M. le Roux de
- Sainte-Beuve.--Voyez JAILLOT, _Recherches sur Paris, quartier
- Saint-Benoît_, p. 141 et 157, t. V. On a un portrait, gravé en
- 1673, de Madeleine L'Huillier, décédée le 29 août 1640.
-
- [477] DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de Maintenon_,
- recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 7 et 8.
-
- [478] _Les Souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues
- amoureuses de la cour_, avec les notes de M. DE VOLTAIRE, au
- château de Ferney, 1770, in-12, p. 112.--_Ibid._, Paris, 1806,
- Renouard, in-12, p. 193.--_Ibid._, collection des _Mémoires_ de
- Petitot et Monmerqué, t. LXVI, p. 448. Dans ces trois éditions il
- y a une faute grave: c'est d'avoir mis Noisy-le-Sec an lieu de
- Noisy (le berceau de Saint-Cyr). Cette faute est copiée de la
- Beaumelle.
-
- [479] _Avis de madame_ DE MAINTENON _à madame la duchesse de
- Bourgogne_. LA BEAUMELLE, _Lettres de madame de Maintenon_,
- Amsterdam, 1756, t. III, p. 201-10.--LÉOPOLD COLLIN, _Lettres de
- madame de Maintenon_, t. VI, p. 114, édit. 1806.
-
- [480] _Ibid._, t. III, p. 1-10.
-
- [481] MAINTENON, _l'Esprit_, etc., 1699, in-12; 1711, 1808, in-12
- et in-18.
-
- [482] _Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON,
- publiées par M. de Monmerqué, 1 vol. in-18, 1818, 3e
- édit.--_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON, précédées
- d'une notice par M. de Monmerqué, 1828, in-18.--_Mémoires de
- madame_ DE MAINTENON; Paris, édit. Fulgence, 1846, in-12, p. 402,
- ch. XXII.
-
-C'est en recueillant les bienfaits d'une instruction supérieure à celle
-qu'elle avait reçue et en mangeant le pain de la charité que, jeune
-fille pauvre, Françoise d'Aubigné éprouva par la suite le besoin de
-partager son nécessaire avec de jeunes filles pauvres, de leur procurer
-le bonheur par l'instruction morale et religieuse. Ainsi la grande dame
-qui fonda et dirigea à Saint-Cyr un si haut et si complet enseignement
-se plaisait encore, lors des voyages de Fontainebleau, à faire le
-catéchisme aux _pauvresses_ dans l'église d'Avon. Ce goût pour les
-fonctions d'institutrice de la jeunesse, Françoise d'Aubigné le conserva
-toute sa vie. Agée de plus de soixante ans, elle écrivait à l'évêque
-d'Autun avec le style de Montaigne: «Quand vous auriez envie de me
-plaire, vous ne me parleriez pas mieux sur mes inclinations, qui sont
-toutes portées à l'instruction et au potage[483].»
-
- [483] _Lettres de madame_ DE MAINTENON à M. de Caylus, évêque
- d'Autun (26 juin 1709).--Dans les _Mélanges_ publiés par la
- Société des bibliophiles français, 1827, in-8º, p. 3.--MAINTENON,
- _Lettres à madame de Glapion_, t. III, p. 181.
-
-Les religieuses de la rue Saint-Jacques, en élevant avec tant de soin la
-jeune orpheline, espéraient faire pour leur ordre une acquisition
-précieuse. Sa pauvreté ne lui laissait (elles le croyaient) d'autre
-ressource que le cloître. Son avare parente, qui ne voulait pas l'avoir
-à sa charge, lui déclara qu'elle ne devait pas hésiter à prendre ce
-parti. Mais l'influence qu'elle avait acquise sur ses compagnes, qui
-toutes la prenaient pour amie et pour conseil, lui avait donné le
-sentiment de sa supériorité. Elle aurait bien consenti à rester dans un
-couvent, pourvu qu'elle en fût l'abbesse. Active d'esprit et de corps,
-persévérante et réfléchie, d'un caractère énergique, plus la fortune
-faisait peser sur elle sa main de plomb, plus elle se refusait à ployer
-sous le joug de la dure nécessité, plus elle répugnait à aliéner son
-indépendance. Si l'éducation et le malheur lui avaient donné de
-l'aptitude pour se renfermer dans les asiles de la prière, elles
-l'avaient encore mieux préparée aux agitations et aux intrigues du
-monde. C'est dans le château de Mursay qu'élevée avec sa cousine de
-Villette elle avait commencé son instruction profane. A Niort, et
-peut-être aussi à Paris, un gentilhomme de sa province, vaniteux, mais
-spirituel, écrivain disert et châtié[484], ami des plus célèbres
-précieuses[485], des littérateurs et des savants, savant lui-même[486],
-se plut de bonne heure à lui donner des leçons; et lorsqu'elle fut
-sortie de l'adolescence, il les lui continua avec ce zèle intéressé que
-donne l'amour dont ne peut se défendre un homme qui, dans la force de
-l'âge, reçoit fréquemment des témoignages de reconnaissance d'une
-innocente et gracieuse beauté à laquelle il prodigue ses soins.
-
- [484] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, 1692, in-12, t. I, p. 107, 126,
- 135, 162, 326, 333, 370. Lettres à Mitton, le plus grand puriste,
- en fait de langage, de cette époque.--Conférez ces _Mémoires sur
- Sévigné_, t. II, p. 255, 419.
-
- [485] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 96, 97, 115, 116, 149,
- 150, etc. Lettres à mesdames de Sablé, de Lesdiguières, à Mlle de
- Scudéry, etc.
-
- [486] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 6, 84, 145, 150, 159,
- 215. Lettres à Balzac, Ménage, Simon, Saint-Pavin, etc.--_Ibid._,
- t. I, p. 60, 159. Lettres à Pascal et à Bourdelot.
-
-Pendant que Françoise d'Aubigné était aux Ursulines de la rue
-Saint-Jacques, sa tante Neuillant, glorieuse d'avoir contribué à la
-conversion de sa nièce, avait obtenu la permission de la mener avec elle
-dans la société, et elle la conduisait fréquemment chez Scarron. On sait
-le reste[487]. Le plus hideux, le plus célèbre, le plus populaire des
-auteurs de ce temps fut charmé de son esprit en lisant une de ses
-lettres, ravi de sa figure en la voyant; et Françoise d'Aubigné, pour
-échapper au cloître, épousa ce poëte, ce philosophe cynique, mais
-pourtant vraiment philosophe, et même philosophe stoïcien, par cet
-indomptable courage avec lequel il luttait gaiement contre les
-souffrances et la mort. Il se faisait de sa plume un moyen d'existence,
-écrivant, selon l'occasion et le besoin, facilement, agréablement, des
-pièces de théâtre, des contes, des romans, des épîtres, des satires, des
-stances, des rondeaux, des lettres en vers et en prose, de grands poëmes
-en style burlesque; style qu'il mit à la mode, style détestable, mais
-original, que lui seul a su bien manier, en se jouant toujours
-heureusement de sa muse, des lecteurs et de lui-même; encore plus
-empressé de plaire au public en général qu'aux grands et aux délicats de
-la haute société, qu'il amusait néanmoins par son enjouement et les jeux
-de son esprit[488].
-
- [487] Voyez ci-dessus, _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 228-31,
- ch. XVI, et p. 466-469, ch. XXXIV.
-
- [488] SCARRON, _les dernières Œuvres_, 1700, in-12, t. I, p.
- 229. Héro et Léandre, ode burlesque.--_Ibid._, _Œuvres de_ M.
- SCARRON, Amsterdam, 1737, in-12, t. VIII, p. 339.--Conférez la
- _Prison_ de M. D'ASSOUCY, Paris, 1674, p. 10.
-
-
-Dans tout le cours d'une vie qui pour Françoise d'Aubigné se prolongea
-jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, la période la plus heureuse
-fut celle des neuf années que cette gracieuse beauté passa dans son
-union avec Scarron, qui, en l'épousant, fut obligé de renoncer à un
-canonicat, portion notable de son modique revenu; mais elle jeta un
-rayon doré sur les dernières et douloureuses années de cet infirme et
-généreux vieillard. Il l'avait adoptée moins comme son épouse que comme
-sa secourable fille. C'est dans ces neuf années que se développèrent les
-éminentes qualités qu'on admire en elle. Madame de Maintenon se retrouve
-tout entière dans madame Scarron; c'est la même femme qui se continue
-bienfaisante et chérie jusqu'au dernier souffle de sa longue existence.
-Elle savait être à la fois à Dieu et au monde. Toutes les personnes que
-Scarron aimait ou qui avaient de l'affection pour lui, tous ceux qui se
-plaisaient dans sa société et s'étaient déclarés ses amis ou ses
-protecteurs restèrent en tout temps les amis de Françoise d'Aubigné.
-Ceux qu'elle fréquenta dans sa jeunesse furent ceux qu'elle protégea
-dans son âge mûr[489]. Elle avait bien raison de se comparer à la cane
-qui regrette sa bourbe quand lui revenait en souvenance l'appartement
-qu'elle occupait chez Scarron. Cette salutaire contrainte qu'elle
-recommande tant aux élèves de Saint-Cyr[490] ne l'empêchait pas de
-s'abandonner à la gaieté de son âge et aux joyeux entretiens de
-l'aimable et spirituelle société qu'elle recevait chez elle. Elle
-jouissait alors de l'amitié de tous, sans rien perdre de l'estime, de la
-considération et du respect qui lui étaient dus. Quand elle quittait son
-modeste logis et qu'elle cédait aux invitations, elle se retrouvait à
-l'aise dans le salon de Ninon, dans les jardins de Vaux, «où l'on pense,
-disait-elle, avec tant de raison, où l'on badine avec tant de
-grâce[491].» Elle se dédommageait ainsi de l'ennui qu'elle s'imposait
-pour plaire à ses puissantes protectrices dans les hôtels d'Albret et de
-Richelieu.
-
- [489] Conférez SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam, 1637, in-18, t. I,
- p. 32, 35, 43, 45, 47, 62, 64, 78, 90-9, 101-29, 124, 163, 167.
- Lettres de Scarron à la comtesse de Fiesque, à mademoiselle de
- Neuillant, à la marquise de Sévigné, à madame Renaud de Sévigné,
- au marquis et à la marquise de Villarceaux, au comte de Vivonne,
- au maréchal d'Albret.
-
- [490] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p. 184 à
- 192.
-
- [491] MAINTENON, _Lettres_ (25 mai 1648, à madame Fouquet), t. I,
- p. 25, édit. L. B. 1756. Conférez 1re partie de ces _Mémoires sur
- Sévigné_, ch. XXXIV, p. 464.
-
-Lorsque Scarron mourut, Françoise d'Aubigné se trouva de nouveau dénuée
-de toute fortune; mais la reine mère lui continua la pension qu'elle
-faisait à son mari, et même l'augmenta d'un quart. Elle donna ce quart
-aux pauvres[492]. Elle n'avait plus d'époux à soutenir, plus d'autres
-besoins que les siens. A toutes les époques de sa vie, l'économie fit sa
-richesse. Elle s'isola des grandes dames ses protectrices. En ayant
-auprès d'elles la même assiduité qu'avant son veuvage, elle se serait
-exposée à refuser leurs largesses; nulle ne sut mieux qu'elle conserver
-avec dignité son indépendance en vivant de peu. Elle se retira chez les
-ursulines de la rue Saint-Jacques, et ensuite elle alla demeurer chez
-les religieuses de la Charité-Notre-Dame. Ce couvent, fondé par Anne
-d'Autriche[493] pour soigner les pauvres femmes malades, était près de
-la Place-Royale et de la rue des Tournelles, où elle avait demeuré[494].
-Elle se trouvait ainsi dans le voisinage de ses plus intimes
-connaissances. Dans cet asile, âgée alors de vingt-cinq ans et dans tout
-l'éclat de sa beauté, elle parut oublier le monde; le monde vint la
-chercher[495]. Lorsqu'elle était la femme de Scarron, elle payait par
-d'utiles services les bienfaits qu'elle recevait; elle avait su, en se
-rendant agréable à tous, devenir nécessaire à plusieurs. Quand les
-libéralités ne purent plus profiter qu'à elle seule, elle les refusa,
-alléguant que son modique revenu lui suffisait avec luxe[496], et elle
-parut vouloir se consacrer uniquement à la piété et aux œuvres de
-charité. Cela ne pouvait convenir aux sociétés qui perdaient de leur
-agrément par son absence. On voulut la reprendre et l'arracher à sa
-retraite. On s'ingéra pour lui donner un rang et une existence. A
-l'instigation de ses protectrices et de ses amies, un vieux duc se
-proposa pour l'épouser[497]. Il était riche, mais débauché, sans esprit:
-elle le refusa. On se choqua; on ne put comprendre que la femme qui
-s'était déterminée à épouser Scarron pût dédaigner un tel parti; il fut
-décidé qu'elle était orgueilleuse et ingrate, et le monde se retira
-d'elle. Mais Ninon l'approuva. Ninon avait été la meilleure amie de
-Scarron[498], qui demeurait dans son voisinage et se faisait souvent
-transporter chez elle pour y dîner[499]. La marquise de Villarceaux, qui
-s'était montrée «toute bonne, toute généreuse» pour le pauvre Scarron,
-sut gré à sa veuve d'avoir refusé le vieux duc, et la vit plus
-souvent[500]. Le marquis de Villarceaux, l'admirateur, l'ami et le
-bienfaiteur de Scarron, était l'amant de Ninon, et fut le seul qu'elle
-ait aimé de cœur. La veuve de Scarron ne demandait rien à personne,
-mais elle était jalouse de la considération qu'on lui avait toujours et
-partout témoignée; et elle ne se vit pas sans peine désapprouvée et
-délaissée de tous ceux qui avaient été ses protecteurs et ses amis. Les
-témoignages d'affection qu'elle reçut alors de Ninon et de madame de
-Villarceaux la touchèrent vivement. Elle répondit par un redoublement
-d'attentions et de complaisances. Elle accepta les invitations de Ninon
-comme celles de madame de Villarceaux. Ninon et madame Scarron
-partagèrent occasionnellement le même lit[501]. Comme les Soyecourt, les
-Vardes, les Bussy, les du Lude, les Villeroi, le mari de madame de
-Villarceaux passait pour un des hommes de la cour qui réussissait le
-plus facilement à se faire aimer des dames; il désira vivement pouvoir
-mettre dans la galerie de celles dont il avait triomphé la belle
-Françoise d'Aubigné. Chez sa femme, chez Ninon, chez Scarron,
-Villarceaux eut tout le loisir de mettre à profit ses moyens de
-séduction, et Françoise d'Aubigné, dans une intimité journalière, devint
-constamment l'objet des soins empressés, des discours flatteurs et
-passionnés de l'amant de Ninon[502]. Ainsi que Ninon, et selon les
-mœurs et les habitudes de ce temps, Françoise d'Aubigné acceptait comme
-amis ceux qui se déclaraient ses amants. Parmi eux Villarceaux était un
-des plus aimables, un de ceux qui lui plaisaient le plus. Personne
-alors, même parmi ceux qui s'adonnaient le plus à répandre de
-scandaleuses médisances, ne fut tenté d'entacher l'honneur de la femme
-de Scarron. La réputation de sa vertu, la constante amitié de Ninon et
-de madame de Villarceaux[503] eussent ôté toute vraisemblance à de
-telles imputations. Ce ne fut qu'après que l'étonnante élévation de
-Françoise d'Aubigné l'eut exposée aux traits acérés de l'envie et de la
-haine[504] que la calomnie put jeter des doutes injurieux sur cette
-femme[505] si aimée et si respectée de tous durant tout le temps de son
-humble fortune.
-
- [492] MAINTENON, _Lettres_ (1660), t. I, p. 34, édit.
- 1756.--_Ibid._, t. I, p. 32, Nancy, 1752, in-12.--_Ibid._,
- Dresde, 1753, p. 28, in-12.
-
- [493] JAILLOT, _Recherches sur Paris_, quartier Saint-Antoine, p.
- 88, et HURTAUT, _Dictionnaire de la ville de Paris_, t. III, p.
- 230.
-
- [494] DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, p. 49 et 50.
-
- [495] TALLEMANT DES RÉAUX, _les Historiettes_, t. V, p. 263,
- édit. in-8º, et t. IX, p. 129, édit. in-12. Historiette du petit
- Scarron.
-
- [496] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, p.
- 19.--,LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de
- Maintenon_, t. II, p. 110.
-
- [497] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 230, ch. XVI.
-
- [498] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 37 et 38, édit. 1756;
- _ibid._, t. I, p. 37, édit. 1752; _ibid._, p. 30 et 31, édit.
- 1753.
-
- [499] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 48.--_Les dernières
- Œuvres de Monsieur_ SCARRON (_sic_), t. I, p. 34, Paris, 1669,
- in-12 (lettre au marquis de Villarceaux).
-
- [500] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 46 (lettre à la marquise de
- Villarceaux, p. 48, lettre au marquis de Villarceaux).--_Ibid._,
- _les dernières Œuvres de M._ SCARRON, 1669, in-12, p. 25 et 31.
-
- [501] MAINTENON, _Lettres_ (8 mars 1666), _ibid._, édit.
- d'Amsterdam, chez Sweares, t. I, p. 32; édit. 1756, t. I, p. 37
- et 38, Amsterdam, aux dépens de l'éditeur.--_Ibid._, édit. de
- Nancy, 1752, in-12, p. 37; édit. de Dresde, in-12, p. 31; édit.
- de Léopold Collin, Paris, 1806, t. I, p. 33.--DRET, _Mémoires de
- madame de Lenclos_, 1751, in-18, p. 74, à tort contredit par LA
- BEAUMELLE, _Mémoires sur Maintenon_, t. I, p. 217.--DOUXMESNIL,
- _Mémoires et Lettres de Lenclos_, 1751, p. 22.--TALLEMANT, t. I,
- p. 130.
-
- [502] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e partie, p. 468-9, ch.
- XXXIV.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. V, p. 262, édit.
- 1834; t. IX, p. 128, édit. in-12.--VOLTAIRE, _Œuvres_, t. XXXIX, p.
- 404.
-
- [503] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 28, édit. 1756 (27 août
- 1607, à madame de Villarceaux).
-
- [504] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, édit. in-12.
- Historiette de Scarron, t. IV, p. 128; t. V, p. 262 de l'édition
- in-8º.
-
- [505] CAYLUS, _Mém._, collect. Petitot, t. LXVI, p.
- 420.--_Ibid._, édit. de Voltaire, au château de Ferney, 1770, p.
- 76 et 77, et la note de Voltaire.--_Ibid._, édit. Renouard, 1806,
- in-12, p. 148.
-
-Singulier mélange de contrastes et de ressemblances que les destinées de
-Françoise d'Aubigné et de Ninon de Lenclos! Toutes deux parvinrent à un
-grand âge, toutes deux restèrent longtemps unies, et durent cesser de se
-voir sans cesser de ressentir l'amitié qui les avait rapprochées. Leurs
-attraits, leur art de plaire, leur rare esprit de conduite, la sûreté de
-leur commerce, firent le charme des sociétés de leur temps. Toutes deux
-devinrent célèbres et se concilièrent, à des degrés divers et par des
-moyens différents, la considération du monde. L'une ne s'est jamais
-départie de la philosophie épicurienne, qui permettait tout aux
-passions; l'autre fut constamment fidèle à la religion, qui ne leur
-permettait rien. L'une fut le modèle de son sexe; malheur à toute femme
-qui, séduite par le succès de l'autre, oserait la prendre pour
-modèle[506]!
-
- [506] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 111;
- _ibid._, 1re partie, p. 236-243, 254-263.
-
-La mort de la reine mère, au mois de janvier 1666, enleva à madame
-Scarron la pension qu'elle recevait, et la misère retomba sur elle de
-tout son poids. Elle se vit forcée d'avoir recours à ses anciennes
-protectrices. Toutes s'employèrent pour obtenir le rétablissement de sa
-pension. Louis XIV fut fatigué des sollicitations des femmes de sa cour
-en faveur de la veuve de Scarron. Colbert était là, et le jeune roi
-ferme encore dans la résolution que le ministre lui avait inspirée de ne
-pas charger le trésor de dépenses inutiles et improfitables. Le nom de
-l'auteur de la _Mazarinade_[507] faisait d'ailleurs sur le monarque une
-désagréable impression: il refusa. Le grand personnage qui avait voulu
-épouser Françoise d'Aubigné crut l'occasion favorable pour s'offrir de
-nouveau[508], et elle se trouva encore, comme avant son mariage avec
-Scarron, forcée de choisir entre le couvent ou un époux. Elle rejeta
-l'un et l'autre. Pour ne recevoir de dons de personne, elle se détermina
-à prendre un parti violent qui lui coûtait beaucoup, puisqu'il lui
-enlevait son indépendance, rompait toutes ses habitudes et des liens
-d'amitié qui lui étaient chers: elle résolut de s'exiler. La princesse
-de Nemours allait épouser Alphonse VI, roi de Portugal: Françoise
-d'Aubigné consentit à la suivre à Lisbonne, en se plaçant sous les
-ordres de sa _donna cameira_[509] ou dame d'honneur. La nouvelle de ce
-départ émut ses nombreux amis «de la Place-Royale et de Saint-Germain,»
-c'est-à-dire de la ville et de la cour.
-
- [507] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. IX, p. VI, VII.
-
- [508] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de
- Maintenon_, liv. VI, c. IV, t. II, p. 109.
-
- [509] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 41, édit. 1656; _ibid._, p.
- 38, édit. 1758; _ibid._, t. I, p. 35, Nancy, 1752; _ibid._, p.
- 41, Dresde, 1753; _ibid._, t. I, p. 39, édit. de 1806. Dans les
- éditions seules de 1752 et 1753 la lettre est complétement datée
- (30 juin 1666), et il y a _dona almera_.
-
-Madame de Montespan, que sa sœur madame de Thianges, le maréchal
-d'Albret et Villeroi avaient informée de ce départ, s'y opposa. Elle
-obtint pour madame Scarron le rétablissement de sa pension et un
-gracieux accueil du roi[510], qui doublait le prix de cette faveur. La
-reconnaissance de Françoise d'Aubigné pour madame de Montespan fut
-proportionnée au service qu'elle lui avait rendu. Madame Scarron n'avait
-pas sans terreur prévu les privations qu'elle s'imposait en quittant la
-France, en s'éloignant de tout ce qui lui faisait aimer la vie. Quoique
-sa piété se fût accrue par la douleur d'avoir perdu sa protectrice et
-avec elle ses moyens d'existence, elle ne pouvait, même avec le secours
-du sévère confesseur[511] qu'elle s'était choisi, dompter cette
-coquetterie naturelle aux femmes que leur beauté ou les charmes de leur
-esprit ont habituées aux douceurs d'une société aimable et polie, dont
-elles accroissent la joie par leur seule présence. Françoise d'Aubigné
-pratiquait très-bien, par des moyens dont la pureté d'intention lui
-déguisait le danger, cet art que l'exemple de Ninon, plus âgée et plus
-avancée qu'elle dans la science du monde, lui avait enseigné, de
-désintéresser ceux qu'elle désirait s'attacher, en les forçant de
-préférer à l'enivrement produit par ses grâces et ses attraits la douce
-séduction de l'estime et de la confiance que leur inspiraient son
-esprit, son abandon aimable et sa solide raison.
-
- [510] _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 95 à 97.
-
- [511] MAINTENON, _Lettres_, édit. 1756, t. II, p. 1 à 96 (à
- l'abbé Gobelin).--Madame DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_,
- p. 54 à 58.
-
-Madame de Montespan avait travaillé pour elle-même en obligeant madame
-Scarron; celle-ci lui plut par ses entretiens enjoués, par sa
-discrétion, son tact délicat des convenances, son aversion pour les
-grandes affaires de la politique, son éloignement pour les intrigues de
-cour, qui étaient pour madame de Montespan une occupation
-principale[512]. Ce qui surtout, dans Françoise d'Aubigné, charmait
-madame de Montespan, c'était cette morale toute chrétienne, stricte,
-mais non austère, qu'elle se plaisait à considérer comme un refuge
-assuré dans un avenir lointain. Françoise d'Aubigné avait moins de
-brillant, moins de soudaineté et d'originalité dans l'esprit que
-Montespan, mais plus de justesse, de discernement et de finesse. Dégagée
-qu'elle était du joug des passions, elle avait dans les idées et dans
-les sentiments une netteté, une sûreté de jugement, une constance et une
-rectitude d'action que ne possédait pas madame de Montespan, sans cesse
-en proie aux agitations et aux inquiétudes de l'amour, de la jalousie,
-de l'ambition. Montespan d'ailleurs était moins instruite que Françoise
-d'Aubigné, qui écrivait avec cette facilité et cette grâce particulières
-à plusieurs femmes de ce temps et avec l'exactitude grammaticale d'un
-académicien. Par ce talent, par ses connaissances pratiques de la
-science domestique, par ses qualités essentielles comme par celles qui
-sont frivoles, madame Scarron se rendit indispensable à madame de
-Montespan, qui ne s'en séparait qu'avec peine. Tant que dura l'éducation
-du duc du Maine et avant qu'à l'âge de dix ans il fût remis entre les
-mains des hommes, madame Scarron demeura à la cour, dans les
-appartements de madame de Montespan[513], et fut initiée à tous les
-secrets de sa vie intérieure, à toutes les particularités de sa liaison
-avec le roi, et souvent consultée avec fruit. Elle sut profiter de la
-confiance qu'elle avait obtenue pour favoriser l'élévation des grands
-personnages qui l'avaient aidée au temps de sa détresse. Les d'Albret,
-les Richelieu, les Montchevreuil et autres[514] usèrent avantageusement
-de la facilité qu'elle avait de se faire écouter. On peut même affirmer
-que jamais son influence sur Louis XIV ne fut plus grande que
-lorsqu'elle s'exerçait par le crédit d'une autre. On ne l'ignorait pas;
-et jamais on ne fut plus empressé auprès d'elle, jamais elle ne se fit
-plus d'amis et ne rendit plus de services que lorsqu'elle ne pouvait
-rien par elle-même et ne voulait rien pour elle-même. Le roi,
-qu'importunait sa présence lorsqu'il aurait désiré être seul avec sa
-maîtresse, ne s'habitua que difficilement, et non sans une sorte de
-jalousie, à voir madame de Montespan prendre tant de plaisir dans le
-commerce intime d'une femme si bien connue pour la sévérité de ses
-principes[515]. Les premiers dons de Louis XIV à Françoise d'Aubigné,
-après le rétablissement de sa pension, ne furent dus qu'à l'importunité
-de Montespan; ce fut elle qui insista fortement, et sans y être excitée
-par personne, pour que son amie, sa protégée reçût, par l'achat et la
-possession d'une terre, un titre et un nom plus convenable que celui de
-veuve Scarron[516].
-
- [512] CAYLUS, _Souvenirs_, p. 66, édit. Raynouard, 1806; collect.
- Petitot, t. LXVI, p. 270; _ibid._, p. 13 de l'édition de
- Voltaire, du château de Ferney, 1770, in-12.--Madame DU PÉROU,
- _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846, p. 44, 47 et
- 48.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, 30 septembre
- 1713, t. II, p. 440.
-
- [513] DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 44-8,
- 235.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, Paris,
- 1806, in-8º (10-11 septembre 1805), t. III, p. 218.
-
- [514] Madame DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846,
- in-12, p. 21 et 22.
-
- [515] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p.
- 62-95-97-279.
-
- [516] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit.
- 1829, t. XIII, p. 102 et 103.
-
-Mais alors tout était changé pour Françoise d'Aubigné; elle s'était
-chargée d'élever les enfants du roi et de Montespan. Sa destinée fut
-fixée[517] selon ses désirs, selon ses goûts, selon sa vocation. Elle
-était par là appelée à faire le meilleur emploi de ses éminentes
-facultés, à donner tous les soins d'une tendre mère aux enfants de son
-roi[518], à leur inculquer les vérités de la foi, à diriger leurs
-premiers penchants, à guider leurs premiers pas dans ce monde splendide
-et corrompu où ils devaient apparaître, à recueillir enfin pour
-récompense, pour prix des soins qu'elle leur donnait l'affection et le
-respect de leur âge mûr. Elle se promettait, par leur moyen, d'obtenir
-un salutaire ascendant sur l'esprit de leur mère, de cette belle
-Mortemart, qu'elle avait connue autrefois si jeune, si vertueuse, si
-fortement imbue des principes de religion qu'elle conservait encore.
-Françoise d'Aubigné espérait payer ainsi les bienfaits qu'elle pourrait
-recevoir de Louis XIV par des bienfaits plus grands, et devenir un des
-humbles instruments que Dieu avait choisis pour ramener dans la voie du
-salut le plus grand des souverains.
-
- [517] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 213-215.
-
- [518] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 144.
-
-Tels étaient les projets de la veuve Scarron; on sait le courage et
-l'habileté qu'elle mit à les exécuter. Les commencements répondirent à
-ses ambitieuses espérances: l'éducation du jeune duc du Maine fut, de la
-part du roi, récompensée par des dons qui mirent pour toujours Françoise
-d'Aubigné à l'abri du besoin dont elle avait si longtemps souffert. Elle
-put acheter (le 27 décembre 1674) la terre de Maintenon[519], qui était
-un marquisat; le roi lui donna lui-même le titre de marquise de
-Maintenon. Sous l'éclat de ce dernier nom disparut alors celui de
-Scarron: il ne servit plus qu'à marquer dans l'histoire la distance
-prodigieuse qu'a franchie Françoise d'Aubigné pour parvenir à la
-miraculeuse élévation où elle s'est trouvée portée.
-
- [519] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, le 10 novembre 1674),
- t. I, p. 106, édit. 1756.--_Ibid._ (16 juillet 1674), t. II, p.
- 6. Lettre à l'abbé Gobelin.--Duc DE NOAILLES, _Histoire de madame
- de Maintenon_, 1848, in-8º, t. I, p. 485.
-
-Elle avait réussi du côté du roi dans le plan qu'elle s'était tracé;
-mais c'est à l'époque même de ses premiers succès qu'elle fut sur le
-point d'échouer et qu'elle parut résolue à quitter la cour, à se
-renfermer dans son château ou dans une maison religieuse, à faire une
-retraite qui ne lui fit rien perdre des éloges et de la considération du
-monde, dont elle était de plus en plus jalouse[520].
-
- [520] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, 31 octobre 1674), t.
- II, p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12,
- édit. 1756.
-
-Madame de Montespan, comme toutes les femmes que leurs passions, leurs
-plaisirs ou leur ambition entraînent dans le mouvement rapide du monde,
-prenait peu de souci de ses enfants, et trouvait très-bon qu'ils
-préférassent à leur mère celle qui s'occupait d'eux sans cesse et qui
-les élevait avec un zèle éclairé. Françoise d'Aubigné, d'ailleurs, avait
-soin d'assujettir ses élèves aux démonstrations d'une tendresse
-respectueuse envers leurs augustes parents; mais l'accomplissement de ce
-devoir ressemblait peu à l'amoureuse soumission qu'ils témoignaient pour
-leur gouvernante. Elle se montra très-habile à inspirer à l'aîné de ces
-enfants les saillies charmantes d'un esprit enfantin; et on peut juger
-avec quelle mesure, quelle délicatesse elle savait se servir de
-l'intelligence précoce de cet enfant pour flatter sa mère quand on a lu
-les quelques pages intitulées: _Œuvres diverses d'un auteur de sept
-ans_, qu'elle fit imprimer à un petit nombre d'exemplaires, et dont elle
-composa l'épître dédicatoire adressée à madame de Montespan[521].
-
- [521] _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, ou recueil des
- ouvrages de M. le duc_ DU MAINE, _qu'il a faits pendant l'année
- 1677 et dans le commencement de l'année 1678_, Paris,
- in-4º.--Conférez _Nouvelles de la république des lettres_,
- février 1685, t. IV, 2e édit., 1686, p. 203 à 209. L'épître
- dédicatoire se trouve dans les _Lettres_ DE MAINTENON, édit.
- 1806, t. I, p. 54.
-
-
-L'accord de madame de Montespan et de Françoise d'Aubigné fut parfait
-tant que les enfants restèrent en bas âge et lorsqu'ils ne réclamaient
-que des soins matériels; mais il n'en fut pas de même lorsque le secret
-de leur naissance eut été dévoilé et quand le duc du Maine, ayant paru à
-la cour, eut attiré l'attention du roi; quand la gouvernante lui eut
-donné le Ragois, neveu de son confesseur, pour précepteur, et eut
-annoncé l'intention de diriger entièrement son éducation. Madame de
-Montespan voulut s'en mêler; elle éprouva de la résistance. Françoise
-d'Aubigné soutenait qu'elle ne devait compte qu'au roi de ses enfants,
-parce qu'elle n'avait consenti à se charger de leur éducation qu'à cette
-condition. Madame de Montespan, qui jusqu'ici avait traité en amie la
-gouvernante, voulut avec hauteur exercer son autorité. Françoise
-d'Aubigné faisait en quelque sorte partie du ménage du roi et de madame
-de Montespan. Le roi, qui avait l'habitude de les voir ensemble toujours
-unies, fut surpris et ennuyé de leurs fréquentes altercations[522]; et
-quoiqu'il eût plus qu'aucun homme au monde un tact sûr pour discerner
-promptement tous les genres de mérite et qu'il eût conçu de celui de la
-gouvernante une idée supérieure encore aux éloges qu'on lui en avait
-faits, cependant, comme il était dans le paroxysme de son amour pour
-Montespan, il préféra donner à celle-ci la permission de la renvoyer.
-Mais il n'était pas facile à madame de Montespan d'user de cette
-faculté: désormais elle avait plus besoin de madame de Maintenon que
-madame de Maintenon n'avait besoin d'elle.
-
- [522] MAINTENON, _Lettres_, édit. de Dresde, 1753, in-12, p. 48
- et 50 (à l'abbé Gobelin, 6 mai et 16 juin 1671, lisez 1673);
- _ibid._, édit. de Nancy, 1752, petit in-12, t. I, p. 54 et 57;
- _ibid._, édit. in-12, 1756, grand vol., p. 9-12-14 (31 octobre et
- novembre 1674); édit. 1806, t. I, p. 18-23. Les dates de l'année
- sont inexactes.
-
-Madame de Montespan comprenait très-bien qu'elle causerait un chagrin
-profond à ses enfants si elle les privait d'une gouvernante aussi
-tendrement aimée et qu'il eût été impossible de remplacer. Mais c'était
-surtout pour elle-même qu'elle désirait garder celle qu'elle avait été
-habituée à considérer comme son amie, celle qui l'aidait toujours à
-détruire dans l'esprit du roi le mauvais effet de ses caprices et de ses
-humeurs, à rompre la monotonie des tête-à-tête et à dissiper les ennuis
-et les tristesses de son intérieur.
-
-D'ailleurs, quoique le parti religieux fût contraire à madame de
-Montespan, il la ménageait précisément à cause de l'étroite liaison qui
-existait entre elle et madame de Maintenon; et celle-ci, par cette
-intimité même, avait acquis à la cour une importance au-dessus du rang
-qu'elle y occupait: en la disgraciant, madame de Montespan eût
-mécontenté le parti qu'elle désirait ménager dans l'intérêt de sa
-conscience et de celle du roi. Ainsi madame de Montespan renonça à
-l'idée de renvoyer la gouvernante; mais elle résolut de l'éloigner de la
-cour en lui procurant un établissement. Elle détermina le vieux duc de
-Villars-Brancas à demander sa main[523]. Françoise d'Aubigné refusa ce
-parti. Madame de Montespan dissimula, et continua, en présence du roi, à
-traiter madame de Maintenon en amie; elle chercha à la réduire à plus
-d'obéissance et de soumission par le moyen du roi lui-même. Elle avait
-observé que, malgré son humilité chrétienne, Françoise d'Aubigné
-ambitionnait surtout l'approbation et l'estime du roi, et que les éloges
-qu'il lui donnait ou qu'il faisait de son élève le duc du Maine
-«chatouillaient de son cœur l'orgueilleuse faiblesse.»
-
- [523] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, t. XIII, p. 104.
-
-Ce ne fut plus qu'en l'absence du roi que Montespan se permit envers
-elle ces hauteurs insultantes et ces exigences humiliantes qui la
-blessaient au cœur; de sorte qu'il fut facile à la favorite, quand elle
-était mécontente de la gouvernante, de lui donner tous les torts dans
-l'esprit du monarque. C'est ainsi que, selon que Montespan était
-satisfaite ou mécontente, la gouvernante recevait de Louis XIV un
-accueil plus ou moins gracieux, plus ou moins froid, ou tout à fait
-glacial. Ainsi agitée par des alternatives de crainte et d'espérance, et
-dans l'incertitude de savoir si elle plaisait ou si elle
-déplaisait[524], Françoise d'Aubigné, dont la fierté se révoltait de
-voir ses services méconnus, résolut de saisir la première occasion pour
-avoir une explication franche et hardie avec Louis XIV[525], de demander
-à se retirer de la cour et à cesser de diriger l'éducation des princes
-si elle restait sous la dépendance de madame de Montespan, ou à
-continuer de faire sa charge si elle avait permission de n'obéir qu'au
-roi et de correspondre directement avec lui. Cette occasion se trouva,
-cette explication eut lieu[526] à la grande satisfaction du roi:
-Françoise d'Aubigné, devenue madame de Maintenon, redoubla d'égards
-envers madame de Montespan, et leur amitié ne parut en rien altérée. La
-passion du roi pour cette dernière continuait toujours aussi vive, et la
-division qui existait entre elle et madame de Maintenon se déroba
-longtemps aux regards jaloux et envieux des courtisans.
-
- [524] MADAME DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_, p. 19.--$1,
- _Mém. p. s. à l'hist. de madame de Maintenon_, t. II, p.
- 110.--Monmerqué, SÉVIGNÉ, t. VI, p. 240 et 379, note sur la
- lettre du 19 avril 1680.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_,
- II, 139, édit. in-8º; _ibid._, III, édit. in-12, p. 135.--MADAME
- DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 19.--LA BEAUMELLE,
- _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon_, t.
- II, p. 110.
-
- [525] MAINTENON, _Lettres_ (14 juillet, 31 octobre 1674), t. II,
- p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12 de
- l'édit. d'Amsterd., 1756.
-
- [526] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame_ DE
- MAINTENON, recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 22.
-
-Ce secret ne commença à percer que lors du voyage de madame de Maintenon
-et du duc du Maine à Baréges.
-
-Le duc du Maine avait eu pendant sa dentition des convulsions qui lui
-avaient raccourci une jambe. Il fut décidé qu'on conduirait le jeune
-prince à Anvers pour consulter un médecin renommé de cette ville.
-Françoise d'Aubigné prit le nom de marquise de Surgères, et partit
-incognito avec son élève. Elle arriva à Anvers au milieu d'avril 1674.
-De là elle écrivit à madame de Montespan et au roi, et revint
-s'installer à Versailles[527]. Le jeune prince revint d'Anvers plus
-boiteux qu'il n'était avant de partir, ce qui nécessita deux voyages à
-Baréges qui eurent le plus heureux succès. Dans ces deux voyages,
-madame de Maintenon rendait compte de la santé du prince au roi et à sa
-mère. C'est par cette correspondance que Louis XIV put apprécier tout
-l'esprit et le talent d'écrire de madame de Maintenon. Ce roi, si habile
-à discerner dans ceux qui l'approchaient tous les genres de mérite,
-reconnut que cette gouvernante était capable de développer dans celui de
-ses fils qu'il chérissait le plus, non-seulement les grâces de l'enfant,
-mais aussi les qualités de l'homme, et de le rendre par là digne du rang
-qu'il devait occuper. Louis XIV sut comprendre que la nécessité, cette
-mère des grands succès, et la religion, cette consolatrice de l'âme, ne
-formèrent jamais de femme plus judicieuse, plus instruite, plus
-énergique, plus involontairement gracieuse, plus naturellement vertueuse
-que celle qu'avait choisie Montespan pour élever les enfants qu'il avait
-eus d'elle.
-
- [527] MAINTENON, _Lettres_ (18 avril 1674), édit. 1756, t. I, p.
- 52 et 53.--_Mémoires de madame_ DE MAINTENON, recueillis par les
- dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 17.--MONTPENSIER, _Mémoires_,
- collection Petitot, t. XLIII, p. 403.--CAYLUS, _Souvenirs_, t.
- LXVI, p. 391.--Les Mémoires manuscrits de mademoiselle D'AUMALE,
- cités à cet endroit par M. Monmerqué, _ibid._, p. 40 de l'édit.
- de Voltaire, au château de Ferney, 1770, édit. in-12.
-
-En l'année 1675, le mercredi des Cendres, ou l'ouverture du carême,
-était le 27 février, et Pâques le 14 avril; c'est dans cet intervalle
-qu'a eu lieu le refus d'absolution dont nous avons raconté les
-circonstances.
-
-Madame de Maintenon était aux eaux de Baréges lorsqu'elle apprit ce qui
-se passait à la cour et dans le camp du roi, le projet de séparation des
-deux amants et leurs pieuses résolutions; il n'est pas douteux qu'elle
-dut alors en féliciter madame de Montespan et le roi lui-même, auquel
-elle rendait compte, dans des lettres qui quelquefois avaient huit ou
-dix pages, de tout ce qui concernait les voyages entrepris pour la santé
-du duc du Maine[528]. Elle écrivit à plusieurs personnes, on n'en peut
-douter, sur ce sujet important pour elle-même et pour l'intérêt de ses
-élèves, qu'elle chérissait comme une mère[529]; on la désabusa, et on
-lui apprit que Montespan cherchait de nouveau à passionner le roi. Ce
-fut alors que commença à percer un secret jusqu'ici caché soigneusement
-à toute la cour: ce secret était le désaccord de madame de Montespan et
-de madame de Maintenon et la révélation de la cause qui avait produit
-cette mésintelligence. Madame de Sévigné se hâta, aussitôt qu'elle le
-connut, d'en instruire sa fille.
-
- [528] PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juin 1675, du camp de
- Latines), t. II, p. 277.
-
- [529] MAINTENON, _Lettres à l'abbé Gobelin_ (8 mai 1675), in-12,
- t. II, p. 32.
-
-«Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra:
-c'est que cette belle amitié de _Quantova_ (madame de Montespan) et de
-son amie (madame de Maintenon) qui voyage est une véritable aversion
-depuis près de deux ans; c'est une aigreur, une antipathie; c'est du
-blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela? C'est que l'amie
-est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de _Quanto_;
-elle n'aime pas à obéir; elle veut bien être au père, mais non pas à la
-mère; elle fait le voyage à cause de lui, et point du tout pour l'amour
-d'elle; elle rend compte à l'un, et point à l'autre: on gronde l'ami (le
-roi) d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse; mais on ne croit pas
-que cela dure, à moins que l'aversion ne se change ou que le bon succès
-d'un voyage ne fît changer ces cœurs. Ce secret roule sous terre
-depuis plus de six mois; il se répand un peu, et je crois que vous en
-serez surprise. Les amis de l'amie en sont assez affligés[530].»
-
- [530] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 501, édit. G.;
- t. III, p. 362, édit. M.
-
-Les amis de madame de Montespan, comme ceux de madame de Maintenon,
-étaient également intéressés à déguiser cette désunion et à la nier. Le
-crédit des uns et des autres s'affaiblissait par celui que madame de
-Maintenon cessait d'avoir auprès de madame de Montespan, et par
-l'atteinte que portait au pouvoir de celle-ci, sur l'esprit du roi, la
-désapprobation de madame de Maintenon, estimée de toute la cour.
-
-Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné apprend à sa fille
-que les amis de madame de Maintenon nient qu'il y ait aucune altercation
-sérieuse entre elle et Montespan; et ceci indique les progrès que
-faisait cette dernière pour enflammer de nouveau le roi lorsqu'il allait
-lui rendre visite.
-
-«Les amis de la _voyageuse_, voyant que le dessous des cartes se répand,
-affectent fort d'en rire et de tourner cela en ridicule, ou bien
-conviennent qu'il y a eu quelque chose, mais que tout est accommodé. Je
-ne réponds ni du présent ni de l'avenir dans un tel pays; mais du passé,
-je vous en assure... Pour la souveraineté, elle est établie comme depuis
-Pharamond. Madame de Montespan joue en robe de chambre avec les dames du
-château (les dames du palais, dont elle faisait partie), qui se trouvent
-trop heureuses d'être reçues et qui souvent sont chassées par un clin
-d'œil qu'on fait à la femme de chambre[531].»
-
- [531] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE
- SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,
- 1726, in-12, t. II, p. 55, mercredi 19 août (_corrigez_ 21 août)
- 1675. Dans toutes les autres éditions, sans exception, le texte
- de cet important passage. est faux ou défiguré. Les notes de ces
- éditions doivent disparaître.
-
-Les dernières nouvelles que madame de Sévigné transmet à sa fille
-prouvent qu'au commencement de septembre madame de Montespan n'était pas
-encore parvenue à faire changer le roi de résolution et qu'elle
-craignait, en pressant trop vivement la conclusion de son rappel à la
-cour, de perdre la confiance et l'estime du monarque.
-
-«Il est certain, dit madame de Sévigné, que l'ami et _Quanto_ sont
-véritablement séparés; mais la douleur de la demoiselle est fréquente,
-et même jusqu'aux larmes, de voir à quel point l'ami s'en passe bien; il
-ne pleurait que sa liberté, et ce lieu de sûreté contre la dame du
-château (la reine): le reste, pour quelque raison que ce puisse être, ne
-lui tenait plus au cœur. Il a retrouvé cette société qui lui plaît; il
-est gai et content de n'être plus dans le trouble, et l'on tremble que
-cela ne veuille dire une diminution, et l'on pleure; et si le contraire
-était, on pleurerait et on tremblerait encore: ainsi le repos est banni
-de cette place. Voilà sur quoi vous pouvez faire vos réflexions, comme
-sur une vérité; je crois que vous m'entendez[532].»
-
- [532] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p, 94, édit.
- G.; t. III, p. 464, édit. M.
-
-Cette situation ne pouvait durer. Les charmes séducteurs de Montespan,
-le son de sa voix, le feu de ses regards, les amusants sarcasmes de son
-brillant esprit, sa folle gaieté, sa tristesse et ses larmes domptèrent
-bientôt le courage de Louis XIV. Les divertissements du théâtre, auquel
-il ne voulut jamais renoncer; la musique de Lulli, les vers de Quinault,
-les danses voluptueuses de leurs drames magiques, l'indulgence
-intéressée du P. la Chaise facilitèrent le triomphe de Montespan, qui
-fut enfin complet. La date et la durée de ce triomphe furent révélées au
-monde le 9 mai 1677 par la naissance de la seconde mademoiselle de
-Blois, depuis femme du régent, qui fut si laide, et, le 6 juin 1678, par
-celle du comte de Toulouse, qui fut si beau. La naissance de
-mademoiselle de Tours, morte jeune, venue à terme au mois de janvier
-1676, prouva aussi que l'intimité de madame de Montespan avec Louis XIV
-était aussi forte après son retour de l'armée qu'avant le départ.
-
-Tout était donc ramené sur l'ancien pied lorsque la _voyageuse_ revint
-avec son élève le duc du Maine. Comme elle n'avait jamais varié dans sa
-conduite et dans son langage, elle se retrouva aussi bien établie à la
-cour que lorsqu'elle l'avait quittée, et même mieux. Son absence lui
-avait profité en nécessitant une correspondance directe avec le roi.
-L'espoir que le parti religieux avait fondé sur son influence s'accrut
-encore par la part qu'elle avait eue dans le succès momentané de ce
-parti. On connaissait Louis XIV, dont rien n'ébranlait l'opinion pour
-ceux qui avaient su mériter son estime. On savait que la nature de
-sentiments exempts de toute faiblesse que lui inspirait madame de
-Maintenon était entièrement étrangère à celle qui, par une force
-irrésistible, l'entraînait vers madame de Montespan ou vers toute autre
-femme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-1675-1676.
-
- Turenne est tué.--Effet que produit cette nouvelle.--Lettres
- écrites par madame de Sévigné à ce sujet.--La guerre se
- rallume.--On crée de nouveaux maréchaux.--Le marquis de Rochefort
- est nommé, par l'influence de sa femme, maréchal de France, avec
- sept autres lieutenants généraux.--Il meurt.--Détails sur la
- maréchale de Rochefort.--Elle devient la maîtresse de Louvois.--Son
- crédit à la cour.--La révolte continue à Rennes.--Madame de Sévigné
- se décide à partir.--Motifs des regrets qu'elle a de quitter
- Paris.--Dérangement de sa santé.--Elle consulte Bourdelot.--Elle va
- revoir Livry.--Elle recommence ses lamentations sur la mort de
- Turenne.--Elle se rend à Orléans.--S'embarque sur la
- Loire.--Entrevue au château de l'abbé d'Effiat.--Elle arrive à
- Nantes.--Souvenirs que ce voyage lui rappelle.--Elle avait mis sa
- fille au couvent à Nantes.--Souvenirs devant Blois.--Elle arrive à
- la Seilleraye.--Récit rétrospectif.--Faits importants relatifs à la
- jeunesse de madame de Sévigné rectifiés à propos de ces
- souvenirs.--Date de la naissance et de la mort de Sévigné le
- fils.--Date de la naissance de madame de Grignan.--Celle-ci est née
- avant son frère.--Date du premier voyage de madame de Sévigné à
- Nantes.--Age qu'avait mademoiselle de Sévigné quand elle parut dans
- le ballet des Arts et quand elle épousa le comte de Grignan.--Duel
- de Sévigné avec du Chastellet.--Célébration du mariage de Sévigné
- avec Marie de Rabutin-Chantal.--Liaison de la famille d'Ormesson et
- de celle de madame de Sévigné.--Madame de Sévigné va aux Rochers et
- revient à Paris.--S'occupe d'un procès,--de ses plaisirs,--de
- l'Opéra,--et est lancée dans les intrigues de la Fronde.--Détails
- fournis par les Mémoires d'Ormesson sur cette époque de la vie de
- madame de Sévigné et sur les événements.--Récit sur un des
- domestiques de madame de Sévigné qui devint fou furieux, et sur
- lequel on opéra la transfusion du sang.
-
-
-Le vif intérêt qu'excitait dans le grand monde la nouvelle de la
-dissension des deux femmes qui approchaient le plus souvent le roi fut
-tout à coup absorbé par une autre nouvelle, désastreuse, terrible, qui
-frappa de stupeur la France entière et retentit aussitôt dans toute
-l'Europe[533]. Ce fut celle de ce boulet qui, tiré au hasard près du
-village de Sasbach, dans l'État de Bade, le 27 juillet 1675, frappa
-Turenne et le tua[534].
-
- [533] L'annonce dans la _Gazette_ est du 9 août 1675, no 78, p.
- 582. Il est dit que le roi en avait reçu la nouvelle le 29
- juillet, à Versailles.
-
- [534] S.-H*** (SAINT-HILAIRE), _Mémoires_, 1756, in-12, t. I, p.
- 104.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements à
- l'histoire militaire du règne de Louis XIV_, 1761, in-12, t. III,
- p. 216.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773, in-12,
- liv. VI, t. II, p. 342; _id._, 1735, in-4º, t. I, p.
- 581.--RAGUENET, _Histoire de Turenne_, 1732, in-12, t. II, p.
- 105.
-
-Ce ne fut pas à sa fille, ce ne fut pas à une femme, mais à des hommes,
-à des militaires, à Bussy, au comte de Grignan que madame de Sévigné
-adressa ces admirables lettres où elle peint sa douleur, celle du roi,
-les larmes de toute la cour, la tristesse de Bossuet, l'abasourdissement
-des habitants de Paris, s'attroupant à l'entour de l'hôtel du
-héros[535]; la consternation et la fureur de sa brave armée; la terreur
-des campagnes des bords du Rhin, tranquilles et rassurées par Turenne
-contre les invasions de l'ennemi, désormais exposées à ses féroces
-représailles; l'effroi de la France entière, et cette vive, cette
-universelle émotion causée par la perte d'un seul homme. «Mais cet
-homme, disait madame de Sévigné, était le plus grand capitaine et le
-plus honnête homme du monde[536].»
-
- [535] Cet hôtel, construit sur le plan de Gomboust et indiqué
- comme appartenant en 1652 à un M. de Levassier, était rue
- Saint-Louis, au Marais, au coin de la rue Saint-Claude. (Voy.
- Jaillot, _Recherches sur Paris_, quartier du Temple, p. 18.)
-
- [536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 477 et
- 478, édit. G.; _idem_, t. III, p. 348 et 349, édit. M.--LOUIS
- XIV, _Œuvres_, t. V, p. 451.
-
-«Dès le lendemain de cette nouvelle, dit encore madame de Sévigné, M. de
-Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant huit généraux
-au lieu d'un: c'est y gagner. En même temps on fit huit maréchaux de
-France, savoir: M. de Rochefort, _à qui les autres doivent un
-remercîment_; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade, d'Estrades,
-Navailles, Schomberg et Vivonne: en voilà huit bien comptés. Je vous
-laisse à méditer sur cet endroit[537].» Ainsi madame de Sévigné insinue
-à sa fille que ces huit maréchaux, que madame de Cornuel appelait
-spirituellement la monnaie de M. de Turenne, n'avaient été nommés que
-parce que la marquise de Rochefort (Madeleine de Laval, devenue de
-Bois-Dauphin), qui était aimée de Louvois, exigea que son mari fût fait
-maréchal de France, ce qui ne se pouvait qu'en proposant sept autres
-lieutenants généraux plus anciens que lui. Irrité de cette promotion, le
-comte de Gramont, son ennemi, lui envoya ce laconique et insolent billet
-que madame de Sévigné a rapporté. Rochefort ne jouit pas longtemps du
-grade éminent qu'il avait obtenu. Quoique homme d'esprit et de courage,
-il s'en montra peu digne en ne secourant[538] pas à temps le brave du
-Fay, assiégé dans Philisbourg. Rochefort mourut moins d'un an après sa
-nomination, le 22 mai 1676[539], âgé seulement de quarante ans: sa haute
-dignité ne profita qu'à sa veuve, qui acquit ainsi à la cour un rang
-favorable à l'influence qu'elle ambitionnait d'exercer. C'était une
-beauté piquante, née pour le grand monde, l'intrigue et la galanterie.
-Elle était liée avec madame de Grignan, dont l'âge se rapprochait du
-sien et qui avait alors trente ans. Elle se donna à Louvois, et remplaça
-dans l'existence de ce ministre, jusqu'à sa mort, madame Dufrénoy. La
-Fare s'en était cru amoureux avant de se persuader qu'il l'était de
-madame de la Sablière[540]; mais l'adroite coquette ne parut vouloir
-écouter la Fare que pour mieux captiver Louvois, ce qui empêcha la Fare
-d'obtenir aucun avancement, et l'obligea de quitter le service[541].
-
- [537] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 350, édit.
- M.; t. III, p. 478, édit. G.
-
- [538] PELLISSON, _Lettres historiques_ (24 septembre 1676), t.
- III, p. 154.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXV, p.
- 223-225.--_Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE, 1750, p. 145.
-
- [539] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1676), t. IV, p. 466, 467,
- édit. G.; t. III, p. 321, édit. M.
-
- [540] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p.
- 396.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, chap. X, p. 287,
- et la note p. 366.
-
- [541] _Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE; Amsterdam, 1650,
- in-12.--LA FARE, _Mémoires_ (1675), collect. Petitot, t. LXV, p.
- 223.
-
-La maréchale de Rochefort, par l'art facile à certaines natures de se
-rendre utiles aux grands et aux puissants, sut, sans beaucoup d'esprit
-ni d'efforts, se maintenir toujours bien en cour. Elle fut l'amie, la
-confidente de toutes les femmes que Louis XIV s'attacha, de mademoiselle
-de la Vallière comme de madame de Montespan; et ce fut elle qui,
-d'accord avec Bontemps, servit admirablement les mystérieuses amours de
-Louis XIV et de la duchesse de Soubise, et en déroba longtemps la
-connaissance au duc son époux, et même, ce qui était plus difficile, à
-madame de Montespan. La maréchale de Rochefort se maintint dans une
-convenable intimité avec madame de Maintenon; elle fut goûtée de son
-élève, la duchesse de Bourgogne, comme elle l'avait été de la seconde
-Dauphine[542]. Par une conduite habile, elle contribua pendant longtemps
-à donner de la force au parti de Louvois, qui, dans les conseils et à la
-cour, disputait au parti de Colbert l'influence sur l'esprit et les
-résolutions du monarque; et elle parvint à conserver tout son crédit
-lorsque la mort lui eut enlevé l'appui du grand ministre.
-
- [542] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, 29
- et 389; II, 171.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, p. 223
- (année 1676).--_Ibid._, _Œuvres diverses_, Amsterdam, 1750, p.
- 141 et 142.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. II, p. 196; t.
- III, p. 153, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1674), t. III, p.
- 188, édit. G.--_Ibid._ (11 septembre 1674), t. IV, p. 467; t. V,
- p. 117, édit. G.--_Ibid._ (25 décembre 1679), t. VI, p. 265,
- édit. G.; t. III, p. 81, 194, édit. M.; t. IV, 341, 449 et 460,
- édit. G.; t. IV, 73, édit. M.
-
-Quand, le lundi, la nouvelle de la mort de Turenne arriva à Versailles,
-«on allait, dit madame de Sévigné, à Fontainebleau s'abîmer dans la
-joie[543];» mais cet événement changea les dispositions de tout le
-monde, et fit hésiter madame de Sévigné elle-même sur son voyage de
-Bretagne, qui devenait plus dangereux. Ainsi la mort d'un seul homme
-ébranlait l'État, et dérangeait tous les projets de plaisirs ou
-d'occupations sérieuses. La guerre, qu'on croyait devoir être bientôt
-terminée, se ralluma avec une nouvelle ardeur; il n'y avait plus
-d'espoir pour madame de Sévigné d'avoir de longtemps son fils avec elle,
-et sa fille l'invitait fortement à profiter de l'intervalle de la
-suspension forcée de toutes choses pour faire le voyage de Provence.
-Elle en fut très-tentée; mais ses propres affaires l'appelaient en
-Bretagne[544] et elles étaient d'une telle gravité qu'elle se vit forcée
-de céder aux conseils de son tuteur, l'abbé de Coulanges. Après deux
-mois d'hésitation, elle partit. Ce n'est qu'alors qu'elle cessa de
-s'entretenir, dans ses lettres, de M. de Turenne, de revenir sans cesse
-sur ses admirables qualités, de varier l'expression de ses regrets, de
-prévoir les tristes conséquences de sa mort. Le dîner qu'elle fit chez
-le cardinal de Bouillon avec madame d'Elbeuf[545] et madame de la
-Fayette, pour pleurer ensemble le héros, fut pour elle cependant une
-nouvelle occasion de recommencer ses lamentations sur ce triste sujet;
-et elle ne cessa d'en parler que quand elle eut fait connaître la
-douleur de tous les amis du héros, la profonde affliction de Pertuis,
-son capitaine des gardes, qui voulut se démettre de sa place de
-gouverneur de Courtray; et enfin quand elle eut décrit la cérémonie des
-funérailles à Saint-Denis, où elle assista[546].
-
- [543] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 et 31 juillet, 2, 6, 7, 9, 11, 12,
- 16, 19, 21, 22, 26, 27 et 28 août, 1er et 9 septembre), t. III,
- p. 471, 475, 480, 483, 489, 499, 504; t. IV, p. 3, 5, 7, 10, 13,
- 16, 19, 20, 21, 27, 41, 47, 54, 59, 65, 73, 76, 79, 87, 92, 135,
- 186, du ms. de l'Institut.--Dans la _Suite des Mémoires_ DE
- BUSSY, et dans l'édit. Monmerqué, 1820, in-8º, t. III, p. 346,
- 347, 353, 369, 372, 375, 377, 387, 388, 390, 397, 404, 416, 427,
- 430, 437 (1er septembre), 438, 448, 453, 457.
-
- [544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 25 août 1675), t. III, p. 504; t.
- IV, p. 55; édit. G.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p.
- 122.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333.
-
- [545] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août et 4 septembre 1675), t. IV, p.
- 65, 76 et 92, édit. G.
-
- [546] Lettres de Louis XIV aux abbés et religieux de Saint-Denis,
- RAMSAY, _Vie de Turenne_, t. IV, p. 372, in-12.
-
-Effrayée par les nouvelles qu'elle recevait, madame de Sévigné différa
-donc son départ; elle aurait bien voulu le différer plus longtemps, et
-profiter de cet empêchement pour faire le voyage de Provence; mais
-quand on sut qu'on s'était décidé à envoyer des troupes contre les
-révoltés et que la lettre de Louis XIV pour la tenue des états de
-Bretagne allait être transmise au duc de Chaulnes[547], on crut la
-tranquillité publique assurée. L'abbé de Coulanges, qui ne s'épouvantait
-de rien lorsque la nécessité des affaires réclamait sa présence,
-détermina enfin madame de Sévigné à partir: cependant elle n'y consentit
-que quand le _bon abbé_ lui eut promis de ne pas vouloir passer l'hiver
-aux Rochers. «Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire
-que je ne puis m'y opposer. Je ne l'aurai pas toujours ainsi; je dois
-profiter de sa bonne volonté. C'est une course de deux mois; car le bon
-abbé ne se porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver. Il m'en
-parle d'un air sincère, dont je fais vœu d'être toujours la dupe: tant
-pis pour ceux qui me trompent[548]!»
-
- [547] _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_,
- 1850, in-4º, _Lettres_, t. I, p. 551. Lettre de l'évêque de
- Saint-Malo à Colbert, en date du 28 août 1575.
-
- [548] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1675), t. IV, p. 70, édit. G.
-
-Elle-même avoue qu'elle avait tant de raisons pour aller en Bretagne
-qu'elle ne pouvait y mettre la moindre incertitude, «et qu'elle y avait
-mille affaires[549].» Cependant, cette fois, ce voyage ressemblait peu à
-ceux qu'elle faisait depuis longtemps, presque chaque année, pour aller
-se délasser des fatigues du grand monde dans sa terre des Rochers, y
-faire des embellissements, et jouir de ses livres et d'elle-même, en la
-société de son fils, de sa fille et du petit nombre d'amis qui venaient
-la voir. Elle ne pouvait non plus se promettre aucun plaisir de la
-réunion des états, qui, lorsqu'elle avait lieu à Vitré, lui attirait les
-hommages de toutes les personnes les plus aimables et les plus
-considérables de la Bretagne, que lui conciliait la réputation qu'elle
-s'était acquise à la cour par son esprit, ses attraits personnels, les
-agréments de son commerce, et surtout par les égards, l'amitié, les
-déférences que lui témoignaient les la Trémouille, les Rohan, les
-Chaulnes, les Lavardin. Les chefs de ces deux dernières familles étaient
-investis de toute l'autorité du gouvernement; les la Trémouille et les
-Rohan étaient en possession de présider presque alternativement les
-assises des états de Bretagne, Rohan à titre de baron de Léon, la
-Trémouille comme baron de Vitré. Cette fois les états ne tenaient pas
-leurs assises à Vitré, mais à Dinan, ce qui éloignait de madame de
-Sévigné tous les membres de cette assemblée, et donnait de l'importance
-à l'évêque de Saint-Malo, qu'elle n'aimait pas. Accoutumée dès sa
-jeunesse à scruter les actes du pouvoir, elle n'avait jamais vu qu'avec
-déplaisir et avec les sentiments d'une ancienne frondeuse l'obséquiosité
-des états en Bourgogne et en Bretagne et leur déplorable facilité à
-voter l'argent des contribuables. Ce secret penchant au blâme et à la
-résistance s'était encore accru par les derniers événements. La manière
-dont madame de Sévigné mande à sa fille qu'à Rennes on a jeté des
-pierres au duc de Chaulnes, lorsqu'il voulut haranguer le peuple pour
-apaiser l'émeute, prouve qu'elle n'était nullement contristée de
-l'avanie qu'avait éprouvée le gouverneur: «Il y a eu même à Rennes une
-_colique pierreuse_. M. de Chaulnes voulut, par sa présence, dissiper le
-peuple; il fut repoussé chez lui à coups de pierres. Il faut avouer que
-cela est bien insolent[550].»
-
- [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 26 août 1675), t. III, p. 504; t.
- IV, p. 55.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p. 122.--Conférez
- la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333. Les lettres de
- convocation pour la tenue des états de Bretagne sont datées du 16
- septembre 1675. (_Recueil ms._, etc., de la Bibl. nat., p. 371.)
- Madame de Sévigné partit le 9 du même mois.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (26 juin 1675), t. III, p. 434, édit. G; t. III, p. 309, édit.
- M.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.
-
- [550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 424, édit.
- G.; t. III, p. 300, édit. M.
-
-Cette fois ce n'était pas même sur la route facile de Rennes, de Vitré
-et des Rochers qu'elle devait voyager; c'était vers Nantes et au delà de
-la Loire que l'urgence de ses affaires l'appelait. Enfin sa vigueur
-commençait à s'altérer par l'annonce des infirmités qui assiégent
-souvent les femmes de son âge; elle avait quarante-neuf ans[551]. Elle
-déguise autant qu'elle peut à sa fille ces perturbations de son
-tempérament; mais à Bussy elle dit: «J'ai bien eu des vapeurs, et cette
-belle santé, que vous avez vue si triomphante, a reçu quelques attaques,
-dont j'ai été humiliée comme si j'avais reçu un affront[552].» Elle fut
-obligée d'avoir recours à la science du docteur Bourdelot (Pierre
-Michon), ce célèbre médecin des Condé et de la reine Christine. Madame
-de Sévigné aimait les soins qu'il prenait d'elle; mais il l'ennuyait par
-les vers détestables qu'il composait à sa louange et à celle de madame
-de Grignan[553].
-
- [551] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675?), t. III, p. 448, 467,
- édit G.; t. III, p. 339, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t.
- III, p. 448, édit. G.; t. III, p. 323 et 324, édit. M.--_Ibid._
- (19 août 1675), t. IV, p. 35, édit. G.; t. III, p. 411, édit. M.
-
- [552] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.;
- t. III, p. 371, édit. M.--_Ibid._ (5, 10 et 24 juillet 1675), t.
- III, p. 435, 448 et 467, édit. G.; t. III, p. 439, édit. M.
-
- [553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 233
- et 267, édit. G.; t. IV, p. 111 et 141, édit. M.
-
-Depuis la mort de Turenne, madame de Sévigné avait des craintes qu'elle
-tâchait sagement de réprimer, mais qui lui faisaient redouter
-l'isolement et la solitude des Rochers: «J'emporte, dit-elle à madame de
-Grignan, du chagrin de mon fils; on ne quitte qu'avec peine, les
-nouvelles de l'armée. Je lui mandais comme à vous, l'autre jour, qu'il
-me semblait que j'allais mettre ma tête dans un sac, où je ne verrais ni
-n'entendrais rien de tout ce qui va se passer sur la terre[554].»
-
- [554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 93
- et 101, édit. G.; t. III, p. 463 et 469, édit. M.
-
-Ce qui ajouterait encore à toutes les contrariétés qu'éprouvait madame
-de Sévigné en faisant ce voyage de Bretagne, c'est qu'elle l'avait tant
-différé que sa femme de chambre Hélène, qui était enceinte, avait
-atteint son neuvième mois et ne pouvait la suivre; elle prit le parti,
-pour la désennuyer pendant son absence, de lui laisser le soin de
-_Marphise_, sa chienne favorite, et se contenta, pour son service, d'une
-jeune fille nommée Marie, qui jetait sa gourme, et fit cependant aussi
-bien qu'Hélène[555]. Tous ces contre-temps la rendaient si triste
-qu'elle refusa, trois jours avant son départ, une invitation qui lui fut
-faite par les Condé d'aller passer quelques jours à Chantilly: elle
-préféra au palais, aux jardins enchanteurs, à la princière société de
-cette splendide résidence la solitude sauvage de Livry, remplie des
-souvenirs de sa fille et du bonheur dont elle avait joui en la
-possédant. «Je fus avant-hier, toute seule (dit-elle), à Livry, me
-promener délicieusement avec la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus
-depuis six heures du soir jusqu'à minuit, et je me suis fort bien
-trouvée de cette petite équipée. Je devais bien cette honnêteté à la
-belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à
-Chantilly en très-bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée assez
-libre pour faire un si délicieux voyage: ce sera pour le printemps qui
-vient[556].»
-
- [555] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 29 septembre 1675), t. IV, p.
- 97-117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.
-
- [556] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1675), t. IV, p. 85, édit.
- G.; t. III, p. 455, édit M.
-
-Après avoir vu, dans la matinée, du Lude, grand maître de l'artillerie,
-depuis peu fait duc, et madame de la Fayette; après s'être laissé
-conduire à la messe par la bonne madame de la Troche, madame de Sévigné
-partit le lundi 9 septembre, sans autre compagnie que l'abbé de
-Coulanges et cette fille Marie dont nous venons de parler[557]. La
-Mousse était à Autry, chez madame de Sanzei, et Coulanges s'en alla à
-Lyon. Madame de Sévigné se dirigea d'abord sur Orléans; son carrosse
-était attelé de quatre chevaux. Elle n'oublia pas d'emporter avec elle
-son _petit ami_, c'est-à-dire le portrait de sa fille[558]. Avant de
-monter en voiture, elle écrit à celle-ci une longue lettre pleine de
-nouvelles et de faits intéressants. Elle parodie plaisamment trois vers
-de l'opéra de _Cadmus_:
-
- «Je vais partir, belle Hermione;
- Je vais exécuter ce que l'_abbé_ m'ordonne,
- Malgré le péril qui m'attend.
-
-C'est pour dire une folie, car notre province est plus calme que la
-Saône[559].» Cela n'était pas exact; elle le savait, mais elle voulait
-rassurer sa fille.
-
- [557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 117,
- édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M.
-
- [558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 septembre 1675), t. IV, p. 87,
- 94, édit. G.; t. III, p. 463, édit. M.--_Ibid._ (20 septembre
- 1675), t. IV, p. 107 et 109, édit. G.; t. IV, p. 475, édit. M.
-
- [559] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p. 92, édit.
- G.; t. III, p. 461, édit. M.--_Cadmus et Hermione_, tragédie,
- acte II, scène IV.--Le _Théâtre de_ M. QUINAULT (1735), t. IV, p.
- 95.--Madame de Sévigné a pu assister à la représentation de cet
- opéra, dont la musique était de Lulli. Il fut joué sur le théâtre
- du Bel-Air en 1672, et le 17 avril 1673 sur le théâtre du
- Palais-Royal, après la mort de Molière. Voyez la _Vie de
- Quinault_, t. I, p. 35 des _Œuvres_.
-
-Puis elle revient aussitôt aux pensées sérieuses que lui inspire le
-service de Turenne, que l'on exécutait en grande pompe dans le moment où
-elle écrivait: «Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier
-me le proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis: je n'en ai
-jamais vu de si bon. N'admirez-vous pas ce que fait la mort de ce héros
-et la face que prennent les affaires depuis que nous ne l'avons plus?
-Ah! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien
-n'est bon que d'avoir une belle âme: on la voit en toute chose, comme au
-travers d'un cœur de cristal. On ne se cache point: vous n'avez point
-vu de dupes là-dessus. On n'a jamais pris l'ombre pour le corps. Il faut
-être si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices.
-Vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts.»
-
-Elle se délassait dans sa voiture, pendant tout le cours de son voyage,
-de la société un peu ennuyeuse du _bon abbé_ en lisant la _Vie du
-cardinal Commendon_, que Fléchier avait récemment traduite du
-latin[560], et aussi les lettres qu'elle recevait de sa fille sur
-l'_Histoire des croisades_, «qui est très-belle pour ceux qui ont lu le
-Tasse,» et la _Vie d'Origène_, par un auteur janséniste (Pierre-Thomas
-des Fossés), et qu'elle trouvait divine[561]. Mais, par des motifs moins
-exempts de blâme, le ridicule que madame de Grignan versait sur madame
-de la Charce et sur Philis, sa fille aînée, la faisait rire aux
-larmes[562].
-
- [560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 96, édit.
- G.
-
- [561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), l. IV, p. 105,
- édit. G.
-
- [562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 sept. 1675), t. IV, p. 91, 93,
- édit. G.
-
-Madame de Sévigné coucha à Orléans; et le lendemain (10 septembre) elle
-s'embarqua sur la Loire, munie d'une lettre de sa fille, qu'elle reçut
-au moment de se mettre en bateau, et remplie d'admiration en voyant les
-rives de ce fleuve, «si belles, si agréables, si magnifiques.»
-
-Cette navigation était pour elle toute volontaire. «Le temps et les
-chemins, dit-elle, sont admirables: ce sont de ces jours de cristal où
-l'on ne sent ni chaud ni froid. Notre équipage nous amènerait fort bien
-par terre; c'est pour nous divertir que nous allons sur l'eau[563].»
-
- [563] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 97,
- 98 et 100, éd. G.
-
-Le détail de son embarquement, qu'elle donne à son cousin de Coulanges,
-nous prouve que cette manière de se rendre d'Orléans à Nantes était plus
-commune dans ce siècle qu'elle ne l'a été dans le nôtre, où la voie de
-transport de terre est préférée.
-
-«A peine sommes-nous descendus ici (Orléans) que voilà vingt bateliers
-autour de nous, chacun faisant valoir la qualité des personnes qu'il a
-menées et la bonté de son bateau. Jamais les couteaux de Nogent ni les
-chapelets de Chartres n'ont fait plus de bruit. Nous avons été longtemps
-à choisir: l'un nous paraissait trop jeune, l'autre trop vieux; l'un
-avait trop d'envie de nous avoir, cela nous paraissait d'un gueux dont
-le bateau était pourri; l'autre était glorieux d'avoir mené M. de
-Chaulnes. Enfin la prédestination a paru visible sur un grand garçon
-fort bien fait, dont la moustache et le procédé nous ont décidés[564].»
-
- [564] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 98, 99,
- édit. G.
-
-Elle débarqua à deux lieues de Tours, à Mont-Louis; et de là, traversant
-par terre l'espace de quatre kilomètres qui sépare la Loire et le Cher,
-elle alla coucher (le 13 septembre) à Veretz[565], dans le château
-originairement bâti par Jean de la Barre, comte d'Étampes, et qui
-appartenait alors à l'abbé d'Effiat[566], connu de nos lecteurs par
-l'impôt qu'il préleva sur la marquise de Courcelles[567].
-
- [565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100,
- édit. G.; t. III, p. 467, édit. M.
-
- [566] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 et 17 septembre), t. IV, p. 100-103,
- édit. G.; t. III, p. 469, édit. M.
-
- [567] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 160.
-
-«J'ai couché cette nuit à Veretz. M. d'Effiat savait ma marche; il me
-vint prendre sur le bord de l'eau, avec l'abbé (de Coulanges). Sa maison
-passe tout ce que vous avez jamais vu de beau, d'agréable, de
-magnifique, et le pays est le plus charmant qu'_aucun autre qui soit sur
-la terre habitable_: je ne finirais pas. M. et madame de Dangeau y sont
-venus dîner avec moi, et s'en vont à Valence. M. d'Effiat vient de nous
-ramener ici (c'est à Tours, d'où la lettre est datée); il n'y a qu'une
-lieue et demie d'un chemin semé de fleurs... Nous reprenons demain
-notre bateau, et nous allons à Saumur[568].... . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [568] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100 et
- 101, édit. G.; t. III, p. 469, édit. M.
-
-«Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison;
-je vous écrivis de Tours. Je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous
-repleurâmes M. de Turenne..... Il y a trente lieues de Saumur à
-Nantes[569]. Dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit;
-nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre
-hôtellerie, sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et
-nous arrivâmes à minuit dans un _tugurio_ (une cabane) plus pauvre, plus
-misérable qu'on ne peut vous le représenter; nous n'y avons trouvé que
-deux ou trois vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche sur
-quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller; j'aurais bien ri sans
-l'abbé, que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage.
-Nous nous sommes rembarqués à la pointe du jour, et nous étions si
-parfaitement bien établis dans notre gravier que nous avons été près
-d'une heure avant de prendre le fil de notre discours. Nous voulons,
-contre vent et marée, arriver à Nantes; nous ramons tous.»
-
- [569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 et
- 104, édit. G.; t. III, p. 472, édit. M.
-
-En passant, à la poste d'Ingrande, madame de Sévigné met la lettre
-qu'elle vient d'écrire, et deux jours après elle est à Nantes. Là elle
-se hâte d'annoncer son arrivée à sa fille[570]: «Je vous ai écrit sur la
-route et même du bateau, autant que je l'ai pu. J'arrivai ici à neuf
-heures du soir, au pied de ce grand château que vous connaissez, au
-même endroit où se sauva notre cardinal (de Retz). On entend une petite
-barque; on demande: _Qui va là?_ J'avais ma réponse toute prête; et en
-même temps je vois sortir par la petite porte M. de Lavardin, avec cinq
-ou six flambeaux de poing devant lui, accompagné de plusieurs nobles,
-qui vient me donner la main et me reçoit parfaitement bien. Je suis
-assurée que, du milieu de la rivière, cette scène était admirable; elle
-donna une grande idée de moi à mes bateliers. Je soupai fort bien; je
-n'avais ni dormi ni mangé depuis vingt-quatre heures. J'allai coucher
-chez M. d'Harouis. Ce ne sont que festins au château et ici. M. de
-Lavardin ne me quitte pas; il est ravi de causer avec moi[571].»
-
- [570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 106,
- édit. G.; t. III, p. 473, édit. M.
-
- [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit.
- G.; t. I, p. 27, édit. M.; et 2e partie de ces _Mémoires_, 2e
- édit., p. 9 et 10.
-
-«... Nous allons à la Seilleraye[572], M. de Lavardin m'y vient
-conduire; et de là aux Rochers, où je serai mardi.»
-
-Elle resta sept jours à Nantes, et d'Harouis la conduisit lui-même après
-dîner à son beau château de la Seilleraye, à quatorze kilomètres à l'est
-de Nantes[573], où elle resta deux jours; elle partit le 15 septembre.
-M. de Lavardin la mit en carrosse, et M. d'Harouis l'accabla de
-provisions. Elle arriva le jour suivant aux Rochers[574]. De la
-Seilleraye à Vitré, par la route directe de Châteaubriant et la Guerche,
-on mesure dix myriamètres, ou vingt-cinq lieues de poste; et madame de
-Sévigné, pour franchir cet espace en un jour, a dû d'avance envoyer des
-chevaux de relais sur la route, ce qui lui était facile, puisqu'elle
-avait amené avec elle six chevaux et deux hommes; et au besoin, si ses
-équipages n'eussent pas suffi, elle eût eu recours à ceux du lieutenant
-général et du trésorier de Bretagne.
-
- [572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 109
- et 114, édit. G.; t. III, p. 475, édit. M.
-
- [573] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111 et
- 112, édit. G.; t. IV, p. 1. édit. M.
-
- [574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 115 et
- 117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.
-
-Voilà les seuls détails que nous avons pu recueillir sur ce voyage de
-madame de Sévigné, qui, avec juste raison, inquiéta si fort ses amis.
-«Ils ont fait, écrit-elle, l'honneur à la Loire de croire qu'elle
-m'avait abîmée: hélas! la pauvre créature! je serais la première à qui
-elle eût fait ce mauvais tour. Je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il
-n'y avait pas assez d'eau dans cette rivière.» Et, en effet, bien loin
-de s'en trouver plus mal, le violent exercice qu'elle se donna lui
-rendit la santé, que les remèdes des médecins de Lorme et Bourdelot[575]
-avaient peut-être contribué à détruire. «Ma santé, dit-elle, est comme
-il y a six ans; je ne sais d'où me revient cette fontaine de
-Jouvence[576].» Ces paroles prouvent que ce n'était pas par raison de
-santé que madame de Sévigné préféra les tracas, les fatigues, les
-dangers d'une aventureuse navigation aux douceurs d'une pérégrination
-faite en calèche richement attelée, roulant sur une belle route par un
-temps chaud, pur et serein et avec l'escorte de deux serviteurs à
-cheval.
-
- [575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.;
- t. III, p. 363, édit. M.
-
- [576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117,
- édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.
-
-Ses lettres nous révèlent les véritables motifs de cette équipée et ce
-qui se passait dans son âme. Elle était contrariée de la nécessité
-d'être obligée de quitter Paris, de la pauvreté provinciale[577] où
-allait être réduite sa correspondance avec sa fille, de l'inquiétude que
-lui causaient pour son fils les nouvelles de l'armée[578]. Elle était
-triste, vaporeuse[579]. De tous les maux qui assiégent la vie, l'ennui
-est celui auquel les femmes du grand monde sont le plus exposées,
-qu'elles redoutent le plus et qu'elles savent le moins supporter; pour y
-échapper elles ne reculent devant aucune extravagance. Madame de Sévigné
-craignait surtout l'atteinte de ce mal durant un trajet lent et long,
-seule avec le bon et vieil abbé, sans son fils, sans la Mousse, sans
-Corbinelli, sans même son Hélène, enfin sans aucun des êtres qui avaient
-coutume de causer avec elle, de l'intéresser, de la distraire. Elle
-avait autrefois navigué sur la Loire; elle avait conduit sa fille au
-couvent des Filles-Sainte-Marie, à Nantes. Dès cette époque, elle
-adorait cette enfant belle et gracieuse, âgée de dix ans, et elle
-l'avait mise en pension chez les pieuses filles de l'ordre fondé par son
-aïeule, afin qu'elle y reçût les instructions chrétiennes pour sa
-première communion. C'était le beau temps de la jeunesse de madame de
-Sévigné, et elle eut un désir extrême de contempler de nouveau les rives
-qui devaient lui retracer avec vivacité de si agréables et de si
-touchants souvenirs. Aussi, sans se déguiser ce que sa résolution
-présentait de difficultés et d'inconvénients et ce qu'elle avait de
-téméraire, au moment de quitter le rivage elle fut saisie d'une sorte
-d'ivresse joyeuse, bientôt suivie d'un léger repentir; ce qui ne
-l'empêcha pas d'exécuter son projet avec courage et gaieté.
-
- [577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 107,
- édit. G.; t. III, p. 470, édit. M.
-
- [578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 sept. 1675), t. IV, p. 93, 100
- et 102.
-
- [579] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.;
- t. III, p. 371, édit. M.
-
-«C'est une folie, dit-elle, de s'embarquer quand on est à Orléans,
-peut-être même à Paris; il est vrai cependant qu'on se croit obligé de
-prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d'acheter des
-chapelets...»
-
-«_Je suis dans un bateau, dans le courant de l'eau, fort loin de mon
-château_; je pense que je puis achever, _Ah! quelle folie!_ car les eaux
-sont si basses et je suis si souvent engravée que je regrette mon
-équipage, qui ne s'arrête pas et qui va toujours. On s'ennuie sur l'eau
-quand on y est seule; il faut un petit comte des Chapelles et une
-mademoiselle de Sévigné.» Et à son cousin de Coulanges elle dit: «Nous
-allons voguer sur la belle Loire; elle est un peu sujette à déborder,
-mais elle en est plus douce[580].»
-
- [580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 (11
- septembre), t. IV, p. 99, édit. G.
-
-Immédiatement avant d'entrer en bateau elle avait écrit à madame de
-Grignan: «Enfin, ma fille, me voilà prête à m'embarquer sur notre Loire!
-Vous souvient-il du joli voyage que nous y fîmes[581]?»
-
- [581] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 99, édit.
- G.
-
-Pour elle, ce souvenir ne la quitte pas; et toujours il lui faut parler
-de ce voyage quand elle passe devant le lieu qui lui en rappelle
-quelques circonstances:
-
-«Je me ressouvins, dit-elle, l'autre jour, à Blois, d'un endroit si
-beau, où nous nous promenions avec le petit comte des Chapelles, qui
-voulait retourner le sonnet d'Uranie:
-
- Je veux finir mes jours dans l'amour de MARIE.»
-
-Et de Nantes elle écrit à sa fille: «J'ai vu nos sœurs de Sainte-Marie,
-qui vous adorent encore, et se souviennent de toutes les paroles que
-vous prononçâtes chez elles[582].»
-
- [582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 107
- et 114, édit G.; t. III, p. 474, et t. IV, p. 7, édit. M.--Les
- sœurs de Sainte-Marie logeaient à Nantes, près de la cour de
- Saint-Pierre.
-
-«Des sept jours que j'ai été à Nantes, j'ai passé trois jours
-après-dîner chez nos sœurs de Sainte-Marie. Elles ont de l'esprit,
-elles vous adorent et sont charmées du _petit ami_[583], que je porte
-toujours avec moi.»
-
- [583] Le portrait de madame de Grignan. Voyez ci-dessus, p. 256.
-
-Et quand elle est à la Seilleraye, elle écrit: «Me voici, ma fille, dans
-ce lieu où vous avez été un jour avec moi; mais il n'est pas
-reconnaissable: il n'y a pas pierre sur pierre de ce qu'il était en ce
-temps-là[584].»
-
- [584] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111,
- édit. G.; t. IV, p. 1, édit. M.
-
-Les émotions produites par la vue des lieux où madame de Grignan avait
-passé son enfance s'accrurent dans le cœur de sa mère à la vue des
-Rochers. «J'ai trouvé ces bois, dit-elle, d'une beauté et d'une
-tristesse extraordinaires: tous les arbres que vous avez vus petits sont
-devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élagués, et
-font une ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur.
-Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail: songez que je les
-ai tous plantés, et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon,
-_pas plus grands que cela_. (M. de Montbazon avait l'habitude de dire
-cela de ses propres enfants.) C'est ici une solitude faite exprès pour y
-bien rêver: j'y pense à vous à tout moment; je vous regrette, je vous
-souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous
-que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai ces vers dans la tête:
-
- Sous quel astre cruel l'avez-vous mis au jour
- L'objet infortuné d'une si tendre amour?
-
-«Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans
-désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai
-pas..... Je trouvai l'autre jour une lettre de vous où vous m'appelez
-_ma bonne maman_; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte Marie, et vous
-me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans
-une cave. Il y a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé mille
-autres, qu'on écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné. Toutes ces
-circonstances sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car
-sans cela où pourrais-je prendre cette idée[585]?»
-
- [585] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 116-118,
- édit. G.; t. IV, p. 9-10, édit. M.--_Ibid._ (2 octobre 1675), t.
- IV, p. 124, édit. G.; t. IV, p. 14, édit. M.
-
-Ce singulier voyage de madame de Sévigné à Nantes, ses souvenirs, ses
-regrets donnent le désir de connaître à quelle époque elle fit celui qui
-n'a point été raconté dans ces Mémoires, et dans quelles circonstances
-elle mit sa fille au couvent. Puisque des documents nouveaux jettent un
-jour inattendu sur les premières années de cette tendre mère,
-imitons-la, complétons ses souvenirs, et rétrogradons jusqu'au temps où
-elle devint enceinte de cette fille bien-aimée.
-
-Une lettre de madame de Sévigné annonçant à Bussy la naissance de
-Sévigné fils et la réponse de Bussy, mal datées, placées par le P.
-Bouhours et par la comtesse Dalet (ou par Bussy lui-même, car la partie
-inédite de ses Mémoires, écrite de sa main, offre un exemple d'une aussi
-forte distraction et d'une si étrange erreur), ont produit la confusion
-qui a existé pendant longtemps sur les dates de la naissance du frère et
-de la sœur[586].
-
- [586] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 120 et
- 121, et la note 2.--Les deux lettres doivent être datées du 15
- mars et du 12 avril 1648, et non 1647.
-
-Le fils de madame de Sévigné est mort le 26 mars 1713, et les témoins
-les plus capables d'être bien informés (Simiane de Mauron, d'Harouis,
-l'abbé de la Fayette[587]) attestent qu'il avait alors soixante-cinq
-ans; il était donc né en mars 1648, époque que l'on croyait être celle
-de la naissance de sa sœur. Des fragments des Mémoires autographes
-d'Ormesson, récemment publiés, constatent que madame de Sévigné
-accoucha, à Paris, de sa fille le 10 octobre 1646[588]. Ainsi il est
-certain que madame de Grignan était l'aînée et âgée d'un an et demi de
-plus que son frère. Il résulte de ce fait qu'en l'année 1675, dont nous
-nous occupons, madame de Grignan avait près de vingt-neuf ans, et
-Sévigné au plus vingt-sept; et aussi que lorsque l'abbé Arnauld vit
-madame de Sévigné avec ses deux enfants, et qu'il fut frappé de la
-beauté de la mère, de la fille et du fils, mademoiselle de Sévigné avait
-onze ans et demi, et Sévigné seulement neuf ans[589]. Ces dates ne
-peuvent être regardées comme indifférentes lorsque l'on considère que
-l'esprit et le cœur échappent bien plus vite aux langes de l'enfance
-chez le sexe le plus faible et le plus délicatement organisé; et ainsi
-s'explique comment, dès son plus jeune âge, Sévigné s'habitua à
-reconnaître la supériorité de sa sœur en toutes choses, et eut pour
-elle en toute occasion cette déférence, je dirai presque cette
-vénération, qu'il manifeste admirablement dans la lettre où il lui
-exprime ses dernières volontés[590]. Les premières opinions, les
-premiers jugements formés par la raison ont sur certaines natures une
-influence indélébile.
-
- [587] _Lettre inédite de_ SÉVIGNÉ, publiée par M. Monmerqué, p.
- 23.
-
- [588] _Journal_ D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 215.
-
- [589] Deuxième partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 101.
-
- [590] _Lettre inédite du marquis_ DE SÉVIGNÉ _à la comtesse de
- Grignan sa sœur_, publiée par M. Monmerqué; Paris, 1847, in-8º.
-
-Nous venons d'apprendre par madame de Sévigné qu'elle avait conservé les
-lettres de sa fille depuis son enfance, et que celle-ci avait dix ans
-quand elle écrivit la lettre où elle racontait à sa mère l'accident
-arrivé à madame Amelot. Ceci nous reporte à l'année 1656. C'est donc
-lorsque, à la fin de septembre de l'année 1654, madame de Sévigné se
-rendit à sa terre des Rochers, qu'elle fit une première fois cette
-navigation d'Orléans à Nantes, où elle mit alors sa fille au couvent des
-sœurs Sainte-Marie, de cette dernière ville. Ce fut dans les années
-1654 à 1657 que madame de Sévigné fut le plus préoccupée de son cousin
-Bussy[591]. Cependant, avant la fin de 1656, elle avait retiré sa fille
-du couvent; et, dans le mois d'octobre de cette même année, elle
-l'emmena avec elle à Bourbilly et à Monjeu, où elle vit Bussy et Jeannin
-de Castille[592]. Après un séjour de quelques semaines, elle retourna à
-Paris; et au commencement de l'année 1657, accompagnée de ses deux
-enfants, elle vit pour la première fois, chez leur oncle, l'abbé
-Arnauld, qui dans ses Mémoires a exprimé l'admiration que lui fit
-éprouver la beauté de la mère, de la fille et du fils[593].
-
- [591] Conférez 1re part. de ces _Mémoires_, 2e édit., chap.
- XXXVIII, XXXIX, p. 513, 520, et la 2e partie, chap. I, II, III,
- IV et V, pag. 1 à 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (datée des Rochers, le
- 1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit. G.; t. I, p. 27, édit. M.
-
- [592] Conférez 2e partie de ces _Mémoires_, ch. VII et VIII, p.
- 73.--4e partie, ch. VII, p. 194.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet
- 1672), t. III, p. 108, édit. G.--BUSSY, _Mémoires_, édit. Amst.,
- 1721, t. II, p. 84.
-
- [593] Conférez 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., ch. VIII,
- p. 101.
-
-Les attraits de mademoiselle de Sévigné se développèrent rapidement et
-excitèrent la verve des poëtes. Elle avait à peine treize ans
-lorsqu'elle commença à inspirer heureusement la muse badine de
-Saint-Pavin[594]; elle en avait dix-sept quand Ménage lui adressa un
-madrigal en italien, qui fut imprimé dans la cinquième édition de ses
-poésies[595]; elle était âgée d'environ dix-neuf ans lorsque la Fontaine
-lui dédia en vers gracieux sa fable du _Lyon amoureux_[596], publiée
-deux ans après dans le recueil du fabuliste: cet hommage dut donner à sa
-beauté une renommée populaire. Mais ce qui acquit très-vite à
-mademoiselle de Sévigné une célébrité qui faillit ternir pour toujours
-sa réputation, fut son apparition dans les ballets du roi. On crut alors
-qu'elle était devenue l'objet des préférences de Louis XIV. C'est dans
-sa seizième année qu'elle fut produite, en 1663, aux dangereux regards
-du monarque[597]. On l'admira dans le ballet où le roi était déguisé en
-berger, et toutes les beautés de la cour y figuraient, ainsi qu'elle, en
-bergères. Elle reparut, l'année suivante, en Amour déguisé en nymphe
-maritime; et elle avait dix-huit ans quand elle joua le rôle
-d'_Omphale_, dans le ballet de la _Naissance de Vénus_[598]. La lettre
-qu'elle écrivit à l'abbé le Tellier, que nous avons fait connaître,
-prouve qu'à vingt et un ans elle liait librement des correspondances
-avec les beaux esprits du temps[599].
-
- [594] Voyez _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et_ CHARLEVAL, 1759, in-12,
- p. 68 à 110.--_Recueil des plus belles pièces de poésie
- française_, 1692, t. IV, p. 325.
-
- [595] MENAGII, _Poemata_, septima editio, 1680, p. 305.--Octava
- editio, 1687, p. 337.
-
- [596] _Fables choisies mises en vers par M._ DE LA FONTAINE;
- Paris, Claude Barbin, 1668, p. 143, liv. IV, fable 1re; t. I, p.
- 177 de l'édit. in-8º, 1827.
-
- [597] BENSERADE, _Œuvres_, 1697, in-12, t. II, p. 288.
-
- [598] _Ibid._, t. II, p. 316; et dans la 2e partie de ces
- _Mémoires_, chapitres XXII et XXIII, p. 325 à 333.
-
- [599] Voyez 3e partie de ces _Mémoires_, p. 80, ch. IV.--Sévigné
- n'avait que vingt et un ans lorsqu'il revint de son expédition de
- Candie (6 mars 1669), et vingt-trois lors de sa liaison avec
- Ninon.--_Ibid._, p. 124.
-
-Enfin, lorsque Françoise-Marguerite de Sévigné épousa François-Adhémar,
-comte de Grignan, le 29 janvier 1668, elle avait vingt-deux ans et
-quatre mois, ce qui réduit à moins de quinze années la différence d'âge
-qui existait entre elle et le comte de Grignan. Le mariage se fit à
-l'église de Saint-Nicolas des Champs, paroisse où habitait madame de
-Sévigné; et, le jour même, les deux époux allèrent coucher à Livry[600].
-
- [600] Troisième partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 127, et
- l'extrait des _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _De
- l'administration de Louis XIV_, p. 322.
-
-Après ces rectifications essentielles sur la fille, revenons à la mère,
-à Marie de Rabutin-Chantal. A l'âge de dix-huit ans elle quitta les
-ombrages de l'abbaye de Livry, où s'était terminée son éducation; et
-elle entra dans le monde pour se marier, et elle se maria[601]. Le
-séduisant et jovial marquis de Sévigné, gentilhomme breton, présenté par
-le cardinal de Retz, son parent, est préféré par la jeune héritière de
-Bourgogne. Le 27 mai 1644, les articles du contrat furent arrêtés par
-André d'Ormesson et le président Barillon[602], tous deux pères de ceux
-qui, sous ces mêmes noms, furent par la suite les constants amis de
-madame de Sévigné. Deux jours après que le contrat eut été rédigé et
-qu'on parlait de prendre jour pour le signer, Sévigné eut une querelle
-avec du Chastellet, son compatriote. Sévigné l'arrêta sur le Pont-Neuf,
-et lui donna des coups de plat d'épée pour quelques propos que celui-ci
-avait tenus. Un duel s'ensuivit, qui eut lieu au Pré-aux-Clercs[603].
-Sévigné reçut une blessure à la cuisse, qui mit sa vie en danger. Du
-Chastellet était de l'ancienne famille de Hay de Bretagne, qui se
-vantait d'être sortie, il y a six cents ans, des comtes de Castille. Le
-père de du Chastellet avait été avocat au parlement de Rennes, et
-ensuite conseiller d'État[604]: ainsi son fils était de robe, tandis que
-Sévigné était d'épée. Cela explique l'arrogance de ce dernier; il en fut
-sévèrement puni. Le père de du Chastellet s'illustra dans les lettres,
-et son fils, dans toutes les occasions importantes, montra autant de
-talent et d'esprit que de courage; il devint par la suite un publiciste
-distingué[605], et nous retrouvons son nom ou celui de son fils, trente
-et quarante ans après ce duel, sur les listes de ceux qui siégèrent aux
-états de Bretagne, avec le nom du fils de madame de Sévigné[606]. Près
-de deux mois et demi se passèrent avant que Henri de Sévigné fût guéri
-de sa blessure, et son contrat de mariage ne put être signé que le 1er
-juillet. Il le fut sans témoins. Le lundi soir 1er août, les fiançailles
-se firent en présence du P. de Gondy, de l'Oratoire; du coadjuteur
-(Retz), et des évêques d'Alby et de Châlons; de la duchesse de Retz et
-de plusieurs autres dames. Le mariage fut célébré le jeudi 4 août, à
-deux heures du matin. Cette heure tardive explique pourquoi l'acte de
-mariage, qu'on a retrouvé dans le registre de l'ancienne paroisse de
-Saint-Gervais, n'est signé ni du curé ni du vicaire qui le dressèrent.
-Ils remirent au lendemain[607] pour compléter leur ouvrage, et, comme
-il arrive souvent, ce qui avait dû être fait la veille fut oublié le
-jour d'ensuite.
-
- [601] Première partie de ces _Mémoires_, ch. II, p. 9 et 10. Mais
- il y a une erreur à l'égard de Philippe de la Tour de Coulanges,
- le premier tuteur de madame de Sévigné. Il était son aïeul, et
- non pas son oncle maternel, et il était le père et non le frère
- de Christophe de Coulanges, abbé de Livry, le second tuteur de
- madame de Sévigné.
-
- [602] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _De
- l'administration de Louis XIV_, p. 213.
-
- [603] _Ibid._, p. 214.
-
- [604] PELLISSON, _Histoire de l'Académie française_, édit. 1729,
- in-4º, p. 193-198, et aussi 28, 80, 86.
-
- [605] _Traité de la politique de France_, par monsieur P. H.
- (Paul HAY), marquis de C. (Chastellet); Cologne (Elzeviers), chez
- Pierre Marteau, 1669 (264 pages); 2e édit., 1670; 3e édit., 1677;
- 4e édit., 1680.--Barbier, dans son _Dictionnaire des Anonymes_,
- donne les titres des autres ouvrages de du Chastellet.
-
- [606] _Recueil manuscrit des états de Bretagne dans diverses
- villes de cette province_, Bl.-Mant., 75, p. 419, 481 verso, 507,
- 523, 535, 549.--A toutes ces pages, dans les états tenus à
- Nantes, à Dinan, à Rennes, à Vannes, à Vitré, depuis 1681
- jusqu'en 1699, on trouve le nom du marquis de Sévigné et celui de
- M. Paul Hay, marquis du Chastellet.
-
- [607] Partie 1re de ces _Mémoires_, ch. II, 2e édit., p.
- 18.--_Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, _Administration
- de Louis XIV_, p. 214.--Acte du mariage de Henri de Sévigné et de
- Marie de Rabutin-Chantal, dans MONMERQUÉ, _Billet italien de madame
- de Sévigné_; Paris, 1844, in-8º, p. 8 et 9, _notes_.
-
-Les deux conjoints partirent huit à dix jours après pour la Bretagne, se
-rendirent à leur terre des Rochers, et ne revinrent à Paris qu'en
-décembre de l'année suivante. Ainsi les souvenirs du séjour de madame de
-Sévigné aux Rochers se trouvaient liés à l'acte le plus important de sa
-vie et à cette année qu'elle passa seule avec celui qu'elle aimait,
-corrigé, pendant quelque temps du moins, de sa brutale insolence et de
-ses fougueux emportements par la dure leçon qui lui avait été donnée par
-du Chastellet.
-
-Dès cette époque, on aperçoit dans madame de Sévigné le désir qu'elle
-manifeste, à l'égard de son cousin Bussy, de son fils et de sa fille, de
-voir ceux des deux familles auxquelles elle appartenait parvenir à de
-hautes fonctions et à un rang élevé dans le monde; et comme cette
-ambition ne put réussir que par sa fille, son amour maternel pour le
-premier fruit d'une union enfanté dans les délices d'une passion
-qu'aucune autre ne remplaça fut encore accru par le contentement de
-l'amour-propre satisfait[608]. Avant de partir pour les Rochers, elle
-avait prié son ami Olivier d'Ormesson de s'informer si M. de Rogmont
-voulait vendre sa charge de cornette des chevau-légers; car il ne paraît
-pas, ainsi qu'on l'a dit, qu'au moment de son mariage Sévigné eût encore
-été revêtu du grade de maréchal de camp. Des négociations, qui durèrent
-deux ans, furent entamées pour lui procurer une charge; elles
-échouèrent, parce que madame de Sévigné ne put obtenir de son tuteur
-l'abbé de Coulanges et de ses frères de servir de caution à M. de
-Sévigné. Ces hommes judicieux avaient aperçu les graves défauts de ce
-jeune éventé, et regrettaient que leur nièce lui eût donné la préférence
-sur ses rivaux. L'abbé de Coulanges se plaignait hautement de ce que,
-par tendresse pour la mariée, lui et madame de la Trousse s'étaient
-engagés, contre leur intention, plus qu'ils n'auraient dû le faire[609].
-
- [608] Conférer la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., ch.
- III, p. 22.
-
- [609] OLIVIER D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL,
- _Administration de Louis XIV_, p. 215.
-
-Madame de Sévigné, privée de sa mère et n'ayant jamais eu de sœur,
-n'eut auprès d'elle, pour l'assister dans son premier accouchement, que
-la mère et la femme d'Olivier d'Ormesson, son ami intime, son conseil.
-L'enfant qui devait bientôt remplir d'amour et de tourments toute
-l'existence de madame de Sévigné l'occupa faiblement: ce n'était qu'une
-fille. Mais, seize mois après la naissance de cette fille, une lettre
-qu'elle écrit à Bussy[610] nous montre l'orgueilleuse mère triomphante
-d'avoir donné un fils à son mari. Elle était trop entièrement dominée
-par sa tendresse conjugale pour qu'elle pût encore en reporter une
-grande part sur ses enfants. Le cœur est exclusif, et sent qu'il
-affaiblit ses forces en les partageant. Toujours l'amour d'une femme
-pour son mari faiblit quand le sentiment maternel se développe en elle
-avec énergie. La raison resserre, il est vrai, les nœuds qui l'unissent
-au père de ses enfants; mais quand la raison domine il n'y a plus de
-passion, il n'y a plus d'amour.
-
- [610] Première partie de ces _Mémoires_, 2e édit., t. I, p. 120.
- Mais il faut rectifier la date de la lettre de Bussy, et mettre:
- 15 _mars_ 1648.
-
-D'ailleurs, dans l'intervalle de ses deux accouchements, pendant l'hiver
-de 1646 à 1647 et dans le cours de cette dernière année, madame de
-Sévigné fut occupée d'un procès qui la concernait personnellement, ce
-qui la rapprocha encore plus d'Olivier d'Ormesson et de sa famille. Elle
-résida donc à Paris avec son mari, et le procès ne les empêcha pas de
-goûter les plaisirs de la capitale; ils invitaient fréquemment à dîner
-M. Olivier d'Ormesson, avec leur oncle Renaud de Sévigné, qui arrivait
-d'Italie.
-
-Dans le journal d'Olivier d'Ormesson, du 27 février 1647, on lit[611]:
-«Je fus dîner chez M. de Sévigné. Je fus, avec M. et madame de Sévigné,
-chez M. du Verger pour leur affaire; ils soupèrent ce soir-là au logis,
-et (nous) fûmes voir après souper, chez M. Novion (le président), _le
-Ballet des Rues de Paris_, qui n'est pas grand'chose[612].»
-
- [611] OLIVIER D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 216.
-
- [612] Sur le président de Novion, conférez MOTTEVILLE,
- _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 129, et RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p.
- 13.
-
-La journée du samedi 2 mars 1647 dut se graver aussi dans la mémoire de
-madame de Sévigné; car, après avoir été avec d'Ormesson chez ses hommes
-d'affaires, elle se rendit ensuite avec lui au Palais-Royal pour voir la
-représentation de la _Grande Comédie_[613]. Cette grande comédie, dont
-parle Olivier d'Ormesson, lui parut ennuyeuse, parce qu'il ne
-connaissait pas l'italien. Elle dut, par une raison contraire,
-intéresser la jeune élève de Ménage et de Chapelain. C'est le premier
-opéra italien qui ait été joué en France. Il fait époque dans
-l'histoire de notre théâtre. Ceux qui le connaissent savent qu'il s'agit
-ici du _Mariage d'Orphée et d'Eurydice_[614], pièce pour laquelle
-Mazarin fit de si grandes dépenses. Transcrivons le récit que fait
-madame de Motteville de la première représentation de cette pièce. Il
-peint si bien la cour et les courtisans et l'époque heureuse de la
-régence d'Anne d'Autriche, il nous initie si parfaitement au temps de la
-jeunesse de madame de Sévigné, que l'on ne peut, sans l'avoir lu, se
-faire une idée des souvenirs dont la dame des Rochers aimait à
-entretenir sa vive imagination durant les journées passées dans sa
-champêtre solitude[615].
-
- [613] Ballet en dix-neuf entrées. Conférez de BEAUCHAMPS,
- _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p. 121.
-
- [614] D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 216.--DE
- BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p.
- 127 (il cite la _Gazette_ de 1647, no 27, p. 201).
-
- [615] MOTTEVILLE, _Mémoires_, collection Petitot, t. XXXVII, p.
- 216.
-
-«Sur la fin des jours gras (le 2 mars 1747), le cardinal Mazarin donna
-un grand régal à la cour, qui fut beau et fortement loué par les
-adulateurs qui se rencontrent en tout temps. C'était une comédie à
-machines et en musique à la mode d'Italie, qui fut belle et qui nous
-parut extraordinaire et royale. Il avait fait venir les musiciens de
-Rome avec de grands soins, et le machiniste aussi, qui était un homme de
-grande réputation pour ces sortes de spectacles. Les habits en furent
-magnifiques, et l'appareil tout de même sorte. Les mondains s'en
-divertirent, les dévots en murmurèrent; et ceux qui, par un esprit
-déréglé, blâment tout ce qui se fait ne manquèrent pas, à leur
-ordinaire, d'empoisonner ces plaisirs, parce qu'ils ne respirent pas
-l'air sans chagrin et sans rage. Cette comédie ne put être prête que les
-derniers jours de carnaval; ce qui fut cause que le cardinal Mazarin et
-le duc d'Orléans pressèrent la reine pour qu'elle se jouât dans le
-carême; mais elle, qui conservait une volonté pour tout ce qui regardait
-sa conscience, n'y voulut pas consentir. Elle témoigna même quelque
-dépit de ce que la comédie, qui se représenta le samedi pour la première
-fois, ne pût commencer que tard, parce qu'elle voulait faire ses
-dévotions le dimanche gras, et que, la veille des jours qu'elle voulait
-communier, elle s'était accoutumée à se retirer de meilleure heure, pour
-se lever le lendemain plus matin. Elle ne voulut pas perdre ce plaisir,
-pour obliger celui qui le donnait; mais, ne voulant pas aussi manquer à
-ce qu'elle croyait être son devoir, elle quitta la comédie à moitié, et
-se retira pour prier Dieu, pour se coucher et souper à l'heure qu'il
-convenait, pour ne rien troubler à l'ordre de sa vie. Le cardinal
-Mazarin en témoigna quelque déplaisir; et quoique ce ne fût qu'une
-bagatelle qui avait en soi un fondement assez sérieux et assez grand
-pour obliger la reine à faire plus qu'elle ne fit, c'est-à-dire à ne la
-point voir du tout, elle fut néanmoins estimée d'avoir agi contre les
-sentiments de son ministre; et comme il témoigna d'en être fâché, cette
-petite amertume fut une très-grande douceur pour un grand nombre
-d'hommes. Les langues et les oreilles inutiles en furent occupées
-quelques jours, et les plus graves en sentirent des moments de joie qui
-leur furent délectables.»
-
-Nul doute que madame de Sévigné, lorsqu'elle voyait ce spectacle magique
-de l'Opéra tel que Louis XIV et les grands artistes d'alors l'avaient
-créé, ne se ressouvînt souvent de la _Grande Comédie_ et des événements
-qu'elle précéda presque immédiatement.
-
-Madame de Sévigné, après avoir passé tranquillement les premiers mois de
-1648 chez son oncle l'évêque de Châlons, dans sa belle campagne de
-Ferrières, revint à Paris; et le 11 décembre suivant elle était dans la
-lanterne «avec d'Ormesson pour entendre plaider un procès, lorsque les
-députés des enquêtes envahirent la grand'chambre, et demandèrent
-l'assemblée générale[616].» Puis, le lendemain du repas de famille, le 6
-janvier 1649, elle apprit que le roi était parti dans la nuit, que la
-porte Saint-Honoré était gardée, que le peuple avait forcé le bagage du
-roi. La guerre civile commença: tous les Sévigné y prirent part, et
-suivirent le parti de Retz. Le marquis de Sévigné se sépara de sa femme,
-et suivit le duc de Longueville en Normandie. Renaud de Sévigné se fit
-battre à Longjumeau; et madame de Sévigné, malgré cet échec, se
-réjouissait des progrès de la Fronde, en haine du ministre, qui était
-l'ennemi de Gondi. Son naturel, enclin à la gaieté, la portait à se
-laisser distraire des inquiétudes et des tourments que lui causait
-l'absence de son mari par la société et les lettres de Bussy, et surtout
-par le jovial et spirituel chansonnier que d'Ormesson rencontrait
-toujours chez elle lorsqu'il y allait. C'était Marigny, fougueux
-frondeur, qui, non content de rimer des épigrammes et des chansons,
-joignait l'action aux paroles, et souffletait un membre du parlement
-(Boislesve) qui l'avait insulté par ses propos[617]. Ce fut alors aussi
-qu'elle s'occupa le plus de musique, de vers italiens et de
-littérature, et qu'elle mit à profit, pour son instruction,
-l'inclination qu'avait pour elle Ménage, jeune encore, quoique déjà
-célèbre[618]. L'amitié qu'Olivier d'Ormesson avait pour madame de
-Sévigné et l'influence qu'elle exerçait sur ce magistrat étaient si bien
-connues qu'à la cour et dans sa propre famille on le soupçonnait, dans
-le célèbre procès de Fouquet, dont il était rapporteur, de ne se
-conduire que par les conseils de madame de Sévigné[619].
-
- [616] Voyez la première partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p.
- 450, chap. XI.
-
- [617] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 217.--Sur
- Boislesve et sa fille, voy. MOREAU, _Bibliographie des
- Mazarinades_, t. III, p. 199, et t. II, p. 241.
-
- [618] SÉVIGNÉ, _Lettre à Ménage_ (aux Rochers, 12 septembre
- 1656), publiée par M. Cousin dans le _Journal des Savants_, année
- 1852, p. 52.
-
- [619] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 220.
-
-L'intimité des deux familles de Rabutin, de Coulanges et des d'Ormesson
-fut entretenue par Olivier après la mort de son père. «Le jour de Pâques
-(5 avril 1665), dit celui-ci dans ses Mémoires, nous donnâmes, le soir,
-à souper, suivant l'usage de mon père, à toute la famille; et s'y
-trouvèrent MM. de Colanges, Sanzé et d'Harouis, mesdames de Sévigné mère
-et fille.» Le 12 octobre suivant, nous apprenons de ces mêmes Mémoires
-que «d'Ormesson se rendit à Livry pour voir madame de Sévigné, qui
-s'était blessée à l'œil[620].» D'Ormesson a bien soin de noter sur son
-journal que, le mercredi 3 février 1666, madame de Sévigné lui amena
-Pellisson et mademoiselle de Scudéry, qui lui témoignèrent toute
-l'estime et l'amitié possibles sur l'histoire du procès de Fouquet;
-qu'au mois d'août de la même année madame de Sévigné partit pour la
-Bretagne; et qu'enfin, le 25 août de l'année suivante (1667), «il alla à
-Livry voir l'abbé de Colanges et madame de Sévigné, où arrivèrent M.
-d'Andilly et madame Duplessis-Guénégaud[621].»
-
- [620] D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 221.
-
- [621] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 221.--3e
- part. de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 49, chap. III.
-
-A la fin de cette même année (1667), le nom de madame de Sévigné fut
-bien souvent répété dans le monde et dans les journaux scientifiques,
-non pas à cause d'elle ou de sa famille, mais parce qu'un de ses
-domestiques, nommé Saint-Amand, était devenu fou furieux; on pratiqua
-sur lui une opération de thérapeutique alors très-vantée: c'était celle
-de la transfusion du sang. Ce fut M. de Montmort[622], ami de madame de
-Sévigné comme de d'Ormesson, qui apprit à ce dernier que, «le 2 décembre
-(1667), Saint-Amand était retombé dans sa folie pour la troisième fois;
-qu'on avait tiré tout son sang, et introduit dans ses veines le sang
-d'un veau; qu'il avait dormi la nuit, ce qu'il n'avait pas fait depuis
-six semaines, et qu'on espérait un bon succès.» Cette opération de la
-_transfusion du sang_ était nouvelle en France lorsqu'on la pratiqua sur
-le domestique de madame de Sévigné. Suivant Mackensie, on l'avait
-essayée en Angleterre dès l'an 1648[623]. Robert Lower s'en prétendit
-l'inventeur, et en 1665 il en fit l'expérience publique à Oxford[624].
-Ce moyen curatif fut fort préconisé en Allemagne, et enfin pratiqué en
-France, pour la première fois, par Denis et Emmerets, en 1666; mais
-Lamartinière et Perrault attaquèrent Denis et Emmerets pour ces essais
-trop hardis de l'art médical; et une sentence du Châtelet, rendue le 17
-avril 1668, c'est-à-dire moins de quatre mois après l'expérience tentée
-sur le domestique de madame de Sévigné, défendit de pratiquer la
-transfusion du sang tant qu'elle n'aurait pas reçu l'approbation de la
-faculté de médecine de Paris; et cette approbation ne fut jamais
-donnée[625]. On vient de la tenter de nouveau, au moment où j'écris
-ceci, en transfusant du sang humain dans les veines d'une femme
-expirante, et on lui a rendu la vie et la santé[626].
-
- [622] _De l'administration de Louis XIV_, par CHERUEL; Rouen,
- 1849, in-8º, p. 222, dans l'appendice.
-
- [623] MACKENSIE, _Histoire de la santé_, cité par Rochoux dans
- l'article du Dictionnaire de médecine de PANCKOUCKE.
-
- [624] FURETIÈRE, _Le grand Dictionnaire des arts et des sciences
- de l'Académie française_, Paris, 1696, t. IV, p. 300, au mot
- _Transfusion_.
-
- [625] ROCHOUX, dans le Dictionnaire de médecine de PANCKOUCKE,
- article _Transfusion_.
-
- [626] _De la transfusion du sang à propos d'un nouveau cas suivi
- de guérison, par MM._ DESRAY _et_ DESGRANGES, _dans les comptes
- rendus hebbomadaires de l'Académie des sciences_, t. XXXIII, p.
- 657 (séance du 8 décembre 1851).
-
-L'année suivante (1668) devait occuper encore plus de place que toutes
-celles qui l'avaient précédée dans la mémoire de madame de Sévigné.
-C'était le temps de la première conquête de la Franche-Comté, le temps
-où elle parut conduisant sa fille, éclatante de jeunesse et de beauté,
-aux splendides fêtes de Versailles. Madame de Sévigné se rappelait
-encore les jours heureux passés à Livry, pendant l'été et l'automne de
-cette même année, dans la société des Coulanges, de tous ses amis, de
-d'Ormesson et de ses fils. Ce fut à Livry que la vocation de l'un d'eux
-se décida pour la vie religieuse, et que mademoiselle de Sévigné et sa
-mère durent être étonnées de voir ce jeune homme, près d'elles,
-persister dans le désir de se faire génovéfain[627].
-
- [627] _Journal de_ D'ORMESSON, du dimanche 14 octobre 1668, dans
- CHERUEL, p. 222.
-
-
-Il était nécessaire de rappeler tout ce qui, dans les Mémoires de
-d'Ormesson, nous révélait des faits ignorés jusqu'ici sur madame de
-Sévigné et les objets des réminiscences dont elle était principalement
-préoccupée pendant son séjour aux Rochers durant l'année 1675. Le petit
-nombre de lettres qui nous restent de sa correspondance pendant la
-première moitié de sa vie, qui seraient les plus intéressantes à bien
-connaître, laissent dans sa biographie des lacunes qu'il n'est pas
-possible de combler, et des incertitudes qu'on ne peut faire disparaître
-entièrement; mais les Mémoires de d'Ormesson, en nous donnant les moyens
-de retracer les souvenirs dont elle était préoccupée à l'époque où nous
-sommes parvenus, nous ont permis d'en diminuer le nombre. Après l'avoir
-accompagnée dans cette course rétrograde, allons la retrouver en
-Bretagne, où elle jouit de la société de la princesse de Tarente.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-1676.
-
- Liaisons de madame de Sévigné avec la princesse de Tarente.--Elles
- aimaient à s'entretenir ensemble de leurs filles et des souvenirs
- de leur jeunesse.--Nouvelles du Danemark et de la cour de France,
- données par cette princesse à madame de Sévigné pendant son séjour
- aux Rochers.--Griffenfeld devient amoureux de la princesse de la
- Trémouille, qui le rejette.--Il se fait des
- ennemis;--conspire;--est condamné à mort;--reçoit sa grâce;--se
- marie et meurt.--Madame de la Trémouille épouse le comte
- d'Oldenbourg.--Colère de la princesse de Tarente sur ce
- mariage.--Madame de Sévigné l'apaise.--Motifs de l'attachement que
- la princesse avait pour elle.--Liaison de la princesse de Tarente
- avec MADAME, femme de MONSIEUR, sa nièce.--Caractère de
- MADAME.--Rang et naissance de la princesse de Tarente et de
- Henri-Charles de la Trémouille, son mari.--Pourquoi celui-ci était
- appelé prince de Tarente.--Caractère du prince de Tarente.--Il fuit
- en Hollande.--Il épouse la fille du landgrave de Hesse-Cassel.--Il
- s'attache à Condé, et lui reste fidèle.--Rentre en
- France.--Influence de la maison de la Trémouille en Poitou et en
- Bretagne.--La baronnie de Vitré la plus ancienne de Bretagne.--Le
- prince de Tarente préside les états de Bretagne, notamment ceux de
- 1669.--Mort du prince de Tarente.--Son fils est élevé dans la
- religion catholique.--La princesse de Tarente devient héritière et
- maîtresse de tous les biens de sa maison.--Pourquoi elle avait tant
- d'amitié pour madame de Sévigné.--Elle lui donne un petit
- chien.--Confidences de la princesse.--Madame de Sévigné se décide à
- passer l'hiver aux Rochers.--Ses distractions.--Ses
- lectures.--L'opéra d'_Atys_ est donné.--L'_Art poétique_ de Boileau
- est publié.--Souvenirs du passé retrouvés dans les papiers de la
- princesse de Tarente.--Portrait de madame de Sévigné.--Vue
- rétrospective du temps de sa jeunesse.--Détails sur la duchesse de
- la Trémouille, belle-mère de la princesse de Tarente.
-
-
-C'est avec la princesse de Tarente que madame de Sévigné aimait à
-s'entretenir du beau temps de sa jeunesse. Cette bonne princesse avait
-des recettes curatives pour tous les souffrants et des consolations pour
-tous les soupirants, badinant elle-même de son _cœur de cire_[628].
-Elle avait pour madame de Sévigné une véritable amitié: elle lui faisait
-aux Rochers de fréquentes visites, et y passait des journées
-entières[629].
-
- [628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1678), t. IV, p. 243, édit
- G.; t. IV, p. 120, édit. M.
-
- [629] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 155, édit.
- G.; t. IV, p. 44, édit. M.
-
-Le pays, la langue, la religion, la naissance, le rang, le caractère,
-les habitudes, les manières, les mœurs, tout était différent entre la
-princesse de Tarente et madame de Sévigné; et cependant une singulière
-analogie dans leur destinée les rapprochait et établissait entre elles
-une grande intimité. Toutes deux étaient veuves et à peu près du même
-âge; toutes deux avaient une fille qu'elles aimaient avec une tendresse
-excessive et qu'elles préféraient à l'héritier de leur nom; leurs filles
-se trouvaient séparées d'elles par de grandes distances, de sorte
-qu'elles seules sympathisaient parfaitement quand elles se confiaient
-leurs inquiétudes, quand elles s'entretenaient de leurs communes
-douleurs[630]. Celles qui tourmentaient alors la princesse de Tarente
-étaient grandes, et les lettres de madame de Sévigné, en nous
-instruisant de leur cause, nous donnent sur l'histoire de Danemark des
-documents précieux et certains. Voici ce qu'elle écrit à sa fille sur ce
-sujet[631]:
-
-«J'ai été voir la bonne princesse; elle me reçut avec transport. Le goût
-qu'elle a pour vous n'est pas d'une Allemande; elle est touchée de votre
-personne et de ce qu'elle croit de votre esprit. Elle n'en manque pas, à
-sa manière; elle aime sa fille et en est occupée; elle me conta ce
-qu'elle souffre de son absence, et m'en parla comme à la seule personne
-qui puisse comprendre sa peine.
-
- [630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 124 et 128,
- édit. G.; t. IV, p. 14 et 18, édit. M.--(11 décembre 1675), t.
- IV, p. 243, édit. G.; t. IV, p. 120, édit. M.--(25 février 1685),
- t. VIII, p. 20, édit. G.; t. VII, p. 244, édit. M.--Conférez
- _Portrait de la princesse de Tarente_, fait par elle-même à la
- Haye en 1656, dans Petitot, collection des _Mémoires sur
- l'histoire de France_, t. XLIII, p. 507-512, à la suite des
- _Mémoires de_ MONTPENSIER.--Il est parlé de ce portrait dans les
- _Mémoires de_ MONTPENSIER (année 1677), t. XLII, p. 360.--Le
- portrait de mademoiselle de la Trémouille est celui de la
- belle-sœur de la princesse de Tarente, 1657.
-
- [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 124 et 125,
- édit. G.; t. IV, p. 14 et 15, édit. M.
-
-«Voici donc, ma chère enfant, des nouvelles de la cour de Danemark: je
-n'en sais plus de la cour de France; mais pour celles de Copenhague,
-elles ne vous manqueront pas. Vous saurez donc que cette princesse de la
-Trémouille est favorite du roi et de la reine, qui est sa cousine
-germaine. Il y a un prince, frère du roi, fort joli, fort galant, que
-nous avons vu en France, qui est passionné de la princesse, et la
-princesse pourrait peut-être sentir quelques dispositions à ne le haïr
-pas; mais il se trouve un rival qui s'appelle M. le comte de
-_Kingstoghmfelt_ (madame de Sévigné s'amusait, ainsi qu'elle le dit
-elle-même, à défigurer ridiculement tous les noms allemands, pour faire
-rire sa fille[632]). Vous entendez bien: ce comte est amoureux de la
-princesse, mais la princesse le hait. Ce n'est pas qu'il ne soit brave,
-bien fait et qu'il n'ait de l'esprit, de la politesse; mais il n'est pas
-gentilhomme, et cette seule pensée fait évanouir. Le roi est son
-confident, et voudrait bien faire ce mariage; la reine soutient sa
-cousine, et voudrait bien le prince; mais le roi s'y oppose, et le
-favori fait sentir à son rival tout le poids de sa jalousie et de sa
-faveur. La princesse pleure, et écrit à sa mère deux lettres de quarante
-pages: elle a demandé son congé; le roi ni la reine n'y veulent point
-consentir, chacun pour différents intérêts. On éloigne le prince sous
-divers prétextes; mais il revient toujours. Présentement ils sont tous à
-la guerre contre les Suédois, se piquant de faire des actions
-romanesques pour plaire à la princesse. Le favori lui dit en partant:
-«Madame, je vois de quelle manière vous me traitez; mais je suis assuré
-que vous ne sauriez me refuser votre estime.» Voilà le premier tome; je
-vous en manderai la suite, et je ne veux pas qu'il y ait dorénavant en
-France une personne mieux instruite que vous des intrigues de Danemark.»
-
- [632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 31 mai et 2 juin 1680), t. VI, p.
- 459, édit. M.; t. VII, p. 13, édit. G.--_Ibid._, t. VI, p. 299,
- édit. M.
-
-Et quatre mois après elle ne donne pas encore le second volume du roman;
-mais elle continue le premier, et ajoute[633]: «Disons deux mots du
-Danemark. La princesse est au siége de Wismar, avec le roi et la reine;
-les deux amants font des choses romanesques. Le favori a traité un
-mariage pour le prince, et a laissé le soin à la renommée d'apprendre
-cette nouvelle à la jolie princesse: il fut même deux jours sans la
-voir. Cela n'est pas le procédé d'un sot. Pour moi, je crois qu'il se
-trouvera à la fin qu'il est le fils de quelque roi des Wisigoths.»
-
- [633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 268, édit.
- G.; t. IV, p. 141, édit. M.
-
-Non, ce fut toujours _Schuhmacher_ (Cordonnier), Allemand d'origine,
-fils d'un marchand de vin à Copenhague, créé comte de Griffenfeld et
-grand chancelier. La reine elle-même, cédant à son influence, voulut le
-marier avec la fille du duc de Holstein-Augustenbourg, de la branche
-cadette de la maison royale, et la princesse s'était déjà mise en route
-pour Copenhague; mais Griffenfeld mit lui-même obstacle à ce mariage. Ce
-grand homme d'État, ce Richelieu du Nord, ce législateur du Danemark,
-qu'il gouverna longtemps admirablement, se laissa détourner des larges
-voies de sa noble ambition par l'espoir d'épouser cette fille de la
-princesse de Tarente, la charmante Charlotte-Amélie de la Trémouille.
-L'esprit, les grâces, la beauté de cette princesse l'avaient séduit.
-Rebuté par elle, il abusa de son autorité pour écarter le prince son
-rival, et chercha à se ménager l'appui tout-puissant de Louis XIV; il
-lia avec ce monarque une correspondance coupable, en reçut de l'argent,
-négligea les affaires du royaume pour suivre celles qui intéressaient sa
-funeste passion, fut dénoncé, arrêté, mis en jugement et condamné à
-perdre ses biens, ses emplois et à avoir la tête tranchée. Le jour fixé
-pour l'exécution, il monta avec une contenance assurée sur l'échafaud;
-mais au moment où l'exécuteur levait le glaive, un aide de camp du roi
-accourt, et crie: «Grâce, de la part de Sa Majesté, pour Schuhmacher!»
-Et l'aide de camp remet un papier à Schuhmacher, qui le reçut sans
-émotion. Il apprit, en le lisant, que sa peine était commuée en une
-prison perpétuelle. Schuhmacher dit froidement: «Cette grâce est plus
-douloureuse que la mort même.» Il redescendit lentement, et comme à
-regret, les degrés de l'échafaud. Il fit solliciter le roi de lui
-permettre de le servir comme soldat: cette faveur lui fut refusée.
-Détenu étroitement à Copenhague pendant quatre ans, il fut ensuite
-transféré au château fort de Muncholm, près de Drontheim, en Norwége; il
-y resta vingt-trois ans, regretté de son souverain, qui désirait et
-n'osait pas l'employer. En 1698, sa captivité cessa; mais il ne jouit
-pas longtemps de sa liberté, puisqu'il mourut le 11 mai 1699, âgé de
-soixante-quatre ans. Il avait été marié à une Catherine Nansen de
-Copenhague, et en eut une fille[634].
-
- [634] CATTEAU-CALLEVILLE, _Biographie universelle_, t. XVIII, p.
- 477, article GRIFFENFELD.
-
-Tel est le second tome du _roman vrai_ et trop malheureusement
-historique que madame de Sévigné avait promis à sa fille, mais qu'elle
-n'aurait pu lui donner complet; car elle mourut deux ans avant ce
-_favori tout-puissant_, qu'elle appelle _M. le comte de
-Kinghstoghmfelt_[635].
-
- [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 125, édit.
- G.
-
-Le troisième et dernier tome doit nécessairement nous apprendre quel fut
-le sort de celle qui inspira une passion si funeste au principal
-personnage, et madame de Sévigné, qui nous a donné le premier, nous
-fournira encore celui-là. Elle nous apprend que, la princesse de la
-Trémouille n'ayant pu épouser le prince de Danemark, sa mère la
-princesse de Tarente ne trouvait personne d'assez noble. Elle était
-parente de la Dauphine et de deux électeurs palatins de Hesse, et elle
-ne voulait point déroger. Plusieurs partis se présentèrent, et furent
-refusés; mais sa fille, qui ne pensait pas comme sa mère, fit un choix
-sans sa participation, qui mit en courroux la princesse de Tarente[636].
-C'est dans sa lettre à madame de Grignan du 3 mai 1680, écrite dans
-l'agitation d'un départ, que madame de Sévigné nous instruit de ce
-mariage: «Encore, si j'avais à vous apprendre des nouvelles de Danemark,
-comme je faisais il y a quatre ou cinq ans, ce serait quelque chose;
-mais je suis dénuée de tout. A propos, la princesse de la Trémouille
-épouse un comte d'_Ochtensilbourg_[637] (lisez comte d'Oldenbourg), qui
-est très-riche et le plus honnête homme du monde: vous connaissez ce
-nom-là. Sa naissance est un peu équivoque: toute l'Allemagne soupire de
-l'outrage fait à l'écusson de la bonne Tarente; mais le roi lui parla
-l'autre jour si agréablement sur cette affaire, et son neveu le roi de
-Danemark et même l'amour lui font de si pressantes sollicitations
-qu'elle s'est rendue. Elle vint me conter cela l'autre jour. Voilà une
-belle occasion de lui écrire, et de réparer vos fautes passées.
-N'êtes-vous pas bien aise de savoir ce détail[638]?»
-
- [636] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 mai 1680), t. VI, p. 511, édit. G.
-
- [637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai, 2 juin), t. VI, p. 299, édit.
- M.
-
- [638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mai 1680), t. VI, p. 469, édit. G.;
- t. VI, p. 251, édit. M.--_Ibid._ (11 juin 1680), t. VI, p. 333,
- édit. M.
-
-Et dans sa lettre du 16 juillet, écrite des Rochers, madame de Sévigné
-continue de donner à sa fille des nouvelles de ce nouveau mariage: «J'ai
-vu ma voisine (la princesse de Tarente, qui était à Vitré). Elle me fit
-beaucoup d'amitié, et me montra d'abord votre lettre... Elle dit qu'elle
-est venue ici pour faire réponse. Sa fille est transportée de joie;
-elle est en Allemagne, ravie d'avoir quitté le Danemark, charmée de son
-mari et de ses richesses. Elle s'est un peu précipitée de se marier
-avant les signatures de sa famille: la mère en est en colère; mais je me
-moque d'elle[639].»
-
- [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 362, édit.
- M.; t. VII, p. 91 et 92, édit. G.
-
-Quinze jours après cette lettre, elle continue dans une autre[640]:
-
-«La bonne princesse me vient voir sans m'en avertir, pour supprimer la
-sottise des fricassées: elle me surprit vendredi; nous nous promenâmes
-fort, et au bout du mail il se trouva une petite collation légère et
-propre, qui réussit fort bien. Elle me conta les torts de sa fille de
-n'avoir pas rempli son écusson d'une souveraineté; je me moquai fort
-d'elle; je la renvoyai en Allemagne pour tenir ce discours; et, dans le
-bois des Rochers, je lui fis avouer que sa fille avait très-bien fait.
-Elle est si étonnée de trouver quelqu'un qui ose lui contester quelque
-chose que cette nouveauté la réjouit. Le roi et la reine de Danemark
-vont voir ce comte d'Oldenbourg dans sa comté: il défraye toute cette
-cour, et sa magnificence surpasse toute principauté. Je vois les lettres
-de cette comtesse, que je trouve toutes pleines de passion pour son
-mari, de raison, de générosité, de dévotion et de justice.--«Eh! madame,
-que pouvez-vous leur souhaiter de plus, puisqu'avec cela elle est riche
-et contente?»--Il semble que j'aie une pension pour soutenir l'intérêt
-de cette fille.»
-
- [640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1680), t. VI, p. 384, édit.
- M.; t. VII, p. 123, édit. G.
-
-Cette fille rentra en grâce, et madame de Sévigné fait honneur à ses
-exhortations et aux lettres écrites par madame de Grignan de cette
-réconciliation: il est bien plus probable qu'elle fut due aux lettres de
-la comtesse d'Oldenbourg, si tendrement aimée de sa mère[641]. Madame de
-Sévigné, habituée à traiter d'égale à égale avec sa fille, à prévenir
-ses désirs, à lui pardonner tout et à ne se rien pardonner de ce qui
-avait pu lui déplaire, mesurait la force du sentiment par l'élégante
-énergie de l'expression, et elle ne trouvait pas que les lettres de la
-comtesse d'Oldenbourg fussent de nature à produire beaucoup d'effet. «Ce
-sont, dit-elle à madame de Grignan, des lettres d'un style qui n'est
-point fait; ce sont des _chères mamans_ et des tendresses d'enfant,
-quoiqu'elle ait vingt ans[642].» L'éducation et les mœurs allemandes,
-l'étiquette sévère, l'obéissance passive des enfants envers leurs
-parents, exigées en Allemagne, donnaient, auprès d'une femme du rang et
-du caractère de la princesse de Tarente, une grande puissance à la naïve
-et sincère expression du sentiment filial. Dans les lettres d'Amélie de
-la Trémouille à sa mère, le ton familier, leste et dégagé de madame de
-Grignan, ses saillies plaisantes et ses spirituelles tendresses
-n'eussent certainement pas produit le même effet. Ce qui plaisait à la
-princesse de Tarente dans madame de Sévigné, dans madame de Grignan, lui
-eût déplu dans sa fille. On change difficilement les mœurs et les
-habitudes, les opinions et les croyances que l'on a reçues du pays qui
-nous a vu naître, où notre intelligence s'est développée, où nos
-premières passions ont rivé nos penchants à notre caractère; mais on
-prend facilement les manières des personnes avec qui l'on vit, et on
-renonce aisément à celles qu'on nous avait données. Toute l'Europe, à
-cette époque, était enivrée de la richesse, de l'élégance, de la
-politesse de la cour de Louis XIV; cette cour était pour toutes les
-autres un objet constant d'émulation, et les Françaises avaient acquis
-une renommée d'amabilité, de savoir-vivre qui les faisait rechercher et
-prendre pour modèle en tous lieux par les femmes des classes élevées.
-Madame de Sévigné était une des plus éminentes sous ce rapport. La
-princesse de Tarente fut séduite par son esprit: elle se livra sans
-réserve au charme d'un commerce intime, elle n'eut plus de secrets pour
-madame de Sévigné; elle lui fit sur elle-même d'étranges confidences,
-moins étonnantes encore que la hardiesse des observations et des
-réprimandes de madame de Sévigné, qui, loin de déplaire, affermissait
-ainsi la confiance qu'avait en elle la bonne princesse[643]. Bien des
-causes mettaient obstacle à ce que madame de Sévigné eût pour elle la
-même chaleur de sentiment, la même franchise, le même abandon. Cependant
-les épanchements réciproques des tendresses maternelles n'étaient pas
-les seuls motifs qui portaient madame de Sévigné à rechercher avec
-empressement la société de cette princesse. Amélie de Hesse, qui avait
-épousé en 1647 le duc de la Trémouille, prince de Tarente, qu'elle
-perdit le 14 septembre 1672[644], était fille de Guillaume V, landgrave
-de Hesse-Cassel, et tante (tante très-chérie) de la seconde MADAME
-(Charlotte-Élisabeth de Bavière), que Louis XIV avait, dans l'intérêt de
-sa politique, imposée à son frère. La nouvelle duchesse d'Orléans se
-distinguait à la cour par son originalité, que personne n'était tenté
-d'imiter; elle y vivait dans un isolement complet, en véritable
-Allemande, conservant ses goûts et sa rude fierté; elle ne plaisait à
-personne, et personne ne lui plaisait. Il faut cependant en excepter le
-roi, qu'elle admirait, qu'elle aimait plus qu'il ne fallait pour son
-repos; elle n'avait de complaisance que pour lui et pour son mari,
-qu'elle parvint à s'attacher par sa soumission et sa résignation. Louis
-XIV lui en savait gré, et respectait dans cette princesse les droits
-éventuels qu'elle avait sur la Bavière et le Palatinat, dont il sut
-tirer bon parti dans ses négociations. Quoique laide, elle ne parut pas
-désagréable au roi le premier jour qu'il la vit. Son gros visage, sa
-taille courte, ses bras massifs, ses mains fortes et mal faites étaient
-relevés par sa jeunesse, son air de vigueur et de santé, l'ampleur de
-ses formes et l'éclatante fraîcheur des femmes de son pays. Louis XIV
-estimait sa vertu, la loyauté de sa brusque franchise; ses goûts virils,
-sa passion pour les chiens, les chevaux avaient son approbation et ses
-sympathies[645]. Il lui savait même gré de son isolement, de sa
-sauvagerie, dont elle ne se départait que pour lui. Elle aimait à le
-voir et à lui tenir compagnie. Tout le temps qu'elle ne passait pas près
-de lui, à la chasse et aux spectacles[646], elle l'employait à écrire à
-ses nobles parents d'Allemagne de longues lettres dont les fragments ont
-servi à former ces singuliers Mémoires où la cour de France, à
-l'exception du roi, est déchirée, injuriée impitoyablement; où les
-anecdotes les plus scandaleuses, souvent même les plus fausses sont
-racontées avec un cynisme révoltant[647]; où elle exhale sa jalouse
-haine contre madame de Montespan, surtout contre madame de Maintenon, à
-laquelle elle prodigue les épithètes de _vieille sorcière_, de _vieille
-truie_ et autres semblables. Trois Allemandes composaient sa société
-habituelle; la princesse de Tarente était de ces petites réunions, où
-l'on ne parlait qu'allemand. MADAME lui écrivait en langue allemande de
-longues lettres, que la princesse, lorsqu'elle était à Vitré,
-s'empressait de communiquer à madame de Sévigné en les traduisant. Par
-ce canal, encore plus que par celui de madame de Coulanges, madame de
-Sévigné parvenait à entretenir dans sa correspondance avec madame de
-Grignan cette variété piquante de faits curieux, d'anecdotes bouffonnes,
-de traits de médisance dont sa plume rapide savait déguiser le venin par
-un tour plaisant ou gracieux, et faire disparaître la crudité par de
-discrètes réticences.
-
- [641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1680), t. VI, p. 424, édit.
- M.--_Ibid._ (2 octobre 1680), t. VII, p. 10 et 11, édit. M.; t.
- VII, p. 168 et 239, édit. G.
-
- [642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 53, édit.
- M.; t. IV, p. 167, édit. G.
-
- [643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243, édit.
- G.; t. IV, p. 120, édit. M.
-
- [644] _Mémoires de Henri-Charles_ DE LA TRÉMOUILLE, _prince_ DE
- TARENTE; Liége, 1767, in-12, p. 56 et 312.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28
- mars 1676), t. IV, p. 241, édit. M.
-
- [645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1680), t. VII, p. 133, 134,
- édit. G.; t. VI, p. 394, édit. M.--ÉLISABETH DE BAVIÈRE,
- _duchesse_ D'ORLÉANS, _Mémoires_, _Fragments_, édit. de 1822, p.
- 32.
-
- [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 56, édit. M.;
- t. II, p. 189, édit. G.--MONTPENSIER, _Mémoires_ (1671), t. XLIII
- (coll. Petitot), p. 334.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_,
- in-8º, t. X, p. 478; XII, 220; XX, 344.
-
- [647] Conférez _Fragments et lettres originales de Madame_
- CHARLOTTE-ÉLISABETH DE BAVIÈRE, 1788, t. I, p. 67, in-12.--_Mémoires
- et Fragments d_'ÉLISABETH DE BAVIÈRE, etc., 1822, in-8º, _passim_.
-
-Si la princesse de Tarente avait voulu consentir à abjurer la religion
-protestante, ainsi qu'avait fait Élisabeth-Charlotte de Bavière
-lorsqu'elle épousa le duc d'Orléans, elle eût infailliblement tenu à la
-cour un rang distingué; elle eût rempli près de la reine la place qu'y
-occupait la princesse de Monaco[648], celle de première dame ou de
-présidente de sa maison[649]. Mais quoique l'attachement de la princesse
-de Tarente pour sa religion l'empêchât d'être de la cour, elle n'en
-était pas moins une très-grande dame par sa naissance, par celle de son
-mari et par les richesses dont elle pouvait disposer. Fille d'un prince
-souverain et parente de la Dauphine, alliée par son mariage à la famille
-royale de France, elle exigea et obtint, depuis son veuvage, que dans
-l'occasion on la traitât d'_Altesse_. L'époux que s'était donné la fille
-du landgrave de Hesse-Cassel justifiait par sa naissance, et plus encore
-par le renom qu'il avait laissé, ces hautes prétentions. Henri-Charles
-de la Trémouille était fils de Henri, duc de la Trémouille, qui avait
-épousé en 1619 Marie de la Tour-d'Auvergne, sa cousine germaine, fille
-du maréchal de Bouillon, prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de
-Nassau, sa seconde femme[650]. Son père, ayant recueilli les biens de la
-maison de Laval, réclama en 1743[651] les droits qu'il prétendait avoir
-sur la couronne de Naples comme représentant Charlotte d'Aragon, sa
-trisaïeule; et il fit prendre, dans la suite, à son fils aîné le nom de
-prince de Tarente, que les fils aînés des ducs de la Trémouille ont
-toujours porté depuis sans conteste: les chefs de cette maison n'ont
-cessé, avec l'agrément du roi, de renouveler, pour la forme, leur
-réclamation[652]. Si l'on excepte Louis II, cinquième aïeul, le
-conquérant de la Lombardie et l'époux de Gabrielle de Montpensier,
-princesse du sang, aucun des la Trémouille, ni avant ni depuis, ne s'est
-acquis une aussi grande illustration que le fils de celui qui porta le
-premier ce nom de prince de Tarente et qui épousa la princesse si fort
-affectionnée à madame de Sévigné. Nul homme de son temps, jeté au milieu
-d'événements où le monde était divisé en partis par la religion et la
-politique, n'a su mieux concilier ce qu'il devait au drapeau sous lequel
-il se plaçait avec ce que l'honneur, l'amitié, la conscience lui
-prescrivaient. Il embrassa la religion protestante, qui était celle de
-sa mère; et dès qu'il eut terminé ses études et ses exercices, il passa
-en Hollande. Il fit ses premières armes sous son grand-oncle le prince
-d'Orange: mis à la tête d'un régiment de cavalerie, il s'acquit chez les
-Hollandais la réputation d'un excellent officier. Ne pouvant épouser la
-princesse d'Orange, qui l'aimait et dont il était amoureux[653], il céda
-aux conseils de sa mère, et reçut à Cassel la main de la fille du
-landgrave Guillaume V, «avec plus de cérémonies, dit-il dans ses
-Mémoires, que je n'aurais voulu[654].»
-
- [648] _État de la France_, 1677, in-12, p. 452.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 308, édit. G.--_Ibid._ (8 mai
- 1676), t. IV, p. 249, édit. M.--_Ibid._, t. IV, p. 388, édit. G.
-
- [649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G.;
- t. IV, p. 241, édit. M.
-
- [650] GRIFFET, _Préface historique_, p. 7 des _Mémoires du
- prince_ DE TARENTE; Liége, 1767, in-12.
-
- [651] _Ibid._, p. XX.
-
- [652] Les réclamations de la famille la Trémouille furent faites
- à tous les congrès: au congrès de Nimègue, en 1678; de Ryswick,
- en 1697; d'Utrecht, en 1713; de Rastadt, en 1714. On sait que le
- vrai nom est la Trémoïlle; mais, par un usage ancien, on prononce
- et on écrit la Trémouille. Cette famille subsiste encore, et
- l'héritier direct, Louis-Charles, né le 26 octobre 1838, réside à
- Paris, et porte, dans l'almanach de Gotha (1848, p. 141, et 1851,
- p. 130), les titres de prince de la Trémoïlle et de Thouars, de
- Tarente et de Talmont.
-
- [653] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, 1767, in-12, p. 56 et 306.
-
- [654] _Ibid._, p. 129, 172, 259.--GRIFFET, p. viij de la préface
- des _Mémoires du prince_ DE TARENTE.--LA ROCHEFOUCAULD,
- _Mémoires_.
-
-Après son mariage, Henri-Charles de la Trémouille revint en France,
-comblé de faveurs par les Hollandais, qu'il avait servis pendant cinq
-ans avec zèle. Ils le regrettaient, et auraient voulu le conserver; mais
-il ne pouvait renoncer à sa patrie, et il y rentra pourvu de titres,
-d'honneurs et de forts émoluments. La Fronde survint; son père avait
-fait abjuration du calvinisme entre les mains du cardinal de Richelieu
-et contribué à la prise de la Rochelle en 1628[655]. Le prince de
-Tarente se trouva ainsi engagé dans le parti de la cour; mais, fatigué
-des promesses sans effet que lui faisait Mazarin, il suivit encore les
-conseils de sa mère, et s'attacha au prince de Condé, dont il était
-parent par le mariage de Charlotte de la Trémouille avec un Condé.
-Tarente combattit pour la cause de ce prince dans le Midi et en
-Saintonge, et, comme lui, faillit périr au combat du faubourg
-Saint-Antoine, où il eut un cheval tué sous lui, et reçut, dit-il dans
-ses Mémoires, _deux coups très-favorables_[656]. Il suivit Condé en exil
-au commencement de l'année 1653[657], et retourna en Hollande, où il
-fut accueilli avec empressement: favorisé par les états généraux et le
-prince d'Orange, il en rapporta des sommes considérables, qui suffirent
-au payement des dettes qu'il avait contractées au service des
-princes[658].
-
- [655] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 72 et 104.
-
- [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 276, édit.
- G; t. IV, p. 152, édit. M.
-
- [657] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, 1767, p. 110, 112,
- 113.--_Mémoires du duc_ DE MONTAUSIER, 1731, p. 110.--LA
- ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, p. 56 et 172.
-
- [658] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 129, 172, 259.
-
-En décembre 1654, Cromwell voulut profiter des troubles de la France
-pour l'affaiblir en y fomentant la guerre civile: il envoya un nommé
-Stouppe à Henri de la Trémouille, pour lui proposer de se mettre à la
-tête d'une ligue protestante. La Trémouille refusa. Il lui eût été plus
-difficile qu'à tout autre d'accepter une pareille offre sans manquer aux
-devoirs les plus sacrés. Son enfance avait été confiée aux jésuites par
-son père, qui depuis longtemps avait abjuré le protestantisme. Ainsi les
-soins paternels avaient donné à sa primitive éducation une direction
-toute catholique; mais sa mère, qui était protestante, le convertit
-durant son adolescence à la religion qu'elle professait. S'il avait pris
-les armes en faveur de ses coreligionnaires, il aurait nui à sa propre
-fortune, il aurait agi en fils ingrat et troublé le bonheur de sa
-famille[659].
-
- [659] _Ibid._, p. 172.
-
-Tel était à l'étranger le crédit de Henri-Charles de la Trémouille que
-lorsque la princesse sa femme accoucha à la Haye, le 5 mai, du second
-prince de Tarente[660], cet enfant eut pour parrains le roi de Suède,
-les états généraux des Provinces-Unies et les états particuliers de la
-province de Hollande, et reçut de ce roi et des représentants de ces
-états les noms de Charles-Belgique-Hollande[661].
-
- [660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit.
- G.
-
- [661] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 175.
-
-Le prince de Tarente fut bien accueilli à son retour en France par la
-reine et par Mazarin[662]; l'une et l'autre firent de vains efforts pour
-l'attacher au parti de la cour. Mazarin, irrité de sa résistance, le fit
-arrêter et enfermer dans la citadelle d'Amiens[663]. Toute la province
-du Poitou, le landgrave de Hesse-Cassel, Turenne, son parent,
-sollicitèrent en vain son élargissement. Sa mère négocia avec le
-cardinal, et l'obtint[664]. Il ne retourna pas dans l'armée de Condé,
-mais il demeura attaché au parti de ce prince, alors exilé à
-Bruxelles[665]. Il envoya sa femme pour conférer avec lui[666] et avec
-l'archiduc, et se fit, par cette conduite douteuse, exiler à
-Auxerre[667], d'où il continua de correspondre avec Condé[668]. Il ne
-voulut rentrer en grâce qu'après que le prince eut fait sa paix. Depuis
-cette époque, il se dévoua entièrement aux intérêts du roi, et le servit
-d'une manière utile par ses talents et son influence dans le Poitou et
-dans la Bretagne, deux grandes provinces où il tenait le premier rang.
-Son père, Henri de la Trémouille, pair de France, duc de Thouars, prince
-de Talmont, comte de Montfort, baron de Vitré, etc., tenait à Thouars un
-grand état; et mademoiselle de Montpensier, habituée à une magnificence
-royale, fut, en 1657, émerveillée de la réception que lui fit le duc de
-la Trémouille, de l'imposant aspect de son château, du grand nombre de
-gentilshommes à cheval et de dames parées et de l'air noble et
-grandiose de son escorte[669].
-
- [662] _Ibid._, p. 184.
-
- [663] _Ibid._, p. 188.
-
- [664] _Ibid._, p. 196.
-
- [665] _Ibid._, p. 201.
-
- [666] _Ibid._, p. 202.
-
- [667] _Ibid._, p. 215.
-
- [668] _Ibid._, p. 225.
-
- [669] MONTPENSIER, _Mémoires_ (collection Petitot), t. XLII, p.
- 255 et 256.
-
-Par acte du 9 avril 1661, le duc de la Trémouille avait cédé et
-transporté au prince de Tarente la baronnie de Vitré et le titre de
-premier baron de Bretagne[670]. Ce titre donnait au prince de Tarente le
-droit de disputer la présidence de la noblesse aux états de Bretagne au
-grand Condé lui-même, que Fouquet avait voulu nommer, mais qui ne
-consentait à accepter qu'autant que la gratification des états serait
-accordée au prince de Tarente[671]. «Je fis entendre, dit Tarente dans
-ses Mémoires, à monsieur le Prince que le rang ne se réglait en Bretagne
-que par l'ancienneté des baronnies; que celle de Vitré, qui était dans
-ma maison, précédait incontestablement celle de Châteaubrilliant.» Il
-avait soutenu avec succès les droits de sa maison à la présidence de la
-noblesse dans un procès qu'il avait eu avec le duc de Rohan-Chabot.
-
- [670] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 255.
-
- [671] _Ibid._, p. 257.
-
-Alors que se préparait l'arrestation de Fouquet, le 18 août 1661,
-s'ouvrirent à Nantes les assises des états généraux de Bretagne[672],
-qui furent terminées le 21 septembre: le prince de Tarente les présida.
-Il présida également, mais pour la dernière fois, les états de 1669, qui
-s'assemblèrent à Dinan le 26 septembre[673], et se séparèrent le 28
-octobre. En 1670, il obtint du roi la permission d'aller encore faire un
-voyage en Hollande, et il put alors observer le misérable état de la
-Flandre espagnole, qui présentait une conquête facile aux armes de la
-France[674]. Les deux assemblées des états de Bretagne, de 1671 et de
-1673, se tinrent à Vitré: pour celle de 1671, selon ce qui avait été
-réglé par le parlement de Rennes en 1652, entre les maisons de Rohan et
-de la Trémouille, c'était au duc de Rohan-Chabot à présider[675]; mais
-le prince de Tarente mourut à Thouars le 14 septembre 1672, à l'âge de
-cinquante-deux ans, et fut remplacé par son père dans la présidence des
-états qui eurent lieu l'année suivante[676]; le jeune prince de Tarente,
-second héritier de son nom et de ses titres, d'après la volonté de son
-aïeul et de son père, avait été élevé dans la religion catholique. Le
-duc Henri-Charles de la Trémouille, deux ans avant sa mort, était rentré
-dans le sein de l'Église romaine; sa femme et sa fille aînée, plutôt
-affligées que touchées de cet exemple, restèrent invariablement fidèles
-à la religion protestante[677]. Ce père, le duc Henri de la Trémouille,
-mourut deux ans après son fils le prince de Tarente; de sorte que la
-princesse se trouva, comme tutrice, avoir l'administration des biens
-immenses de toute la maison de la Trémouille; et, comme mère, elle
-devint régente d'un prince âgé de dix-huit ans[678]. Elle était ainsi,
-depuis près d'un an, la personnification de la grandeur et de la
-puissance des la Trémouille lorsqu'elle se prit d'une amitié si vive
-pour madame de Sévigné. «Elle m'aime beaucoup, disait à sa fille madame
-de Sévigné. On en médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui me
-fait honorer de mes paysans.»
-
- [672] _Recueil des tenues des états de Bretagne_, mss. Bl.-Mant.,
- no 75, p. 273 verso, et 285.
-
- [673] _Ibid._, p. 323 et 327.
-
- [674] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 255.
-
- [675] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 280.--_Recueil ms. des
- tenues des états de Bretagne_, p. 339. (Ils s'ouvrirent le 4 août
- et se terminèrent le 22.)
-
- [676] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 312, et _Recueil ms._, p.
- 357. (Ces états s'ouvrirent le 10 novembre 1673, et se
- terminèrent le 10 janvier 1674.)
-
- [677] _Mémoires de_ CHARLES-HENRI, _prince_ DE TARENTE; Liége,
- 1767, p. 170, 306, 311.
-
- [678] _Mémoires du_ PRINCE DE TARENTE, p. 312.
-
-Ce n'était pas seulement par ses visites, par ses confidences, par les
-nouvelles qu'elle apportait que la princesse de Tarente se rendait
-agréable à madame de Sévigné; elle avait, pour la distraire et la
-réjouir dans sa solitude, les prévoyances et les attentions les plus
-aimables. Elle s'était aperçue que la dame des Rochers n'avait pas avec
-elle _Marphise_, sa chienne favorite, laissée à Paris avec Hélène, sa
-femme de chambre. Aussitôt la princesse de Tarente conçut l'idée de lui
-donner un petit chien pour la désennuyer[679].
-
- [679] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 201, édit.
- G.; t. IV, p. 83, édit. M. Ce chien fut donné en
- octobre.--_Ibid._ (23 octobre 1675), t. IV, p. 171, édit. G.
-
-«Vous êtes étonnée, dit madame de Sévigné, que j'aie un petit chien;
-voici l'aventure. J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une
-madame qui demeure au bout du parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous
-savez appeler un chien? Je veux vous en envoyer un, le plus joli du
-monde. Je la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne
-plus m'engager dans cette sottise. Cela se passe, on n'y pense plus.
-Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite
-maison de chien toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison
-un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire: des oreilles,
-des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un
-blondin. Jamais je ne fus plus étonnée ni plus embarrassée; je voulus le
-renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La femme de chambre qui
-l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie[680] qu'aime le
-petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu, il
-ne mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à
-m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne
-pas mander à _Marphise_, car je crains ses reproches. Au reste, une
-propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_, c'est un nom que les
-amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été
-pourtant d'un assez bel air. Je vous conterai quelques jours ses
-aventures.»
-
- [680] Conférez ci-dessus, p. 255, chap. XII; et SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (6 et 9 septembre, 23 octobre et 16 novembre), t. IV,
- p. 84, 87, 171 et 201, édit. G.; t. IV, p. 84 et 87, édit. M.
-
-D'après ces derniers mots, il y a tout lieu de croire qu'il est heureux
-pour la bonne princesse[681] au _cœur de cire_ que les conversations
-orales de madame de Sévigné avec sa fille n'aient pas reçu la même
-publicité que ses conversations écrites. Le passage de la lettre du 11
-décembre que nous avons transcrit le prouve encore; c'est dans cette
-lettre que l'idée de la princesse ramène madame de Sévigné à celle du
-chien qui lui a été donné, et qu'elle continue ce badinage.
-
- [681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243, édit.
- G.; et ci-dessus, p. 284.
-
-«Ce que vous dites de _Fidèle_, écrit-elle à madame de Grignan[682], est
-fort joli; c'est la vraie conduite d'une coquette que celle que j'ai
-eue. Il est vrai que j'en ai la honte, et que je m'en justifie comme
-vous avez vu; car il est certain que j'aspirerais au chef-d'œuvre de
-n'avoir aimé qu'un chien, malgré les _Maximes_ de la Rochefoucauld, et
-je suis embarrassée de _Marphise_. Je ne comprends pas ce qu'on me fait.
-Quelle raison lui donnerai-je? Cela jette insensiblement dans les
-menteries; tout au moins je lui conterai bien toutes les circonstances
-de mon nouvel engagement. Enfin, c'est un embarras où j'avais résolu de
-ne jamais me trouver, car c'est un grand exemple de la misère humaine:
-ce malheur m'est arrivé par le voisinage de Vitré.»
-
- [682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243-244,
- édit. G.
-
-Plus le séjour de madame de Sévigné aux Rochers se prolongeait, plus
-forte devenait l'amitié qu'avait pour elle la princesse de Tarente, et
-plus les confidences que madame de Sévigné faisait à son sujet à sa
-fille étaient explicites: «La bonne princesse et _son bon cœur_
-m'aiment toujours... Elle dit toujours des merveilles de vous; elle vous
-connaît et vous estime. Pour moi, je crois que, par métempsycose, vous
-vous êtes trouvée autrefois en Allemagne. Votre âme aurait-elle été dans
-le corps d'un Allemand? Non, vous étiez sans doute le roi de Suède, un
-de ses amants; car la plupart _des amants sont des Allemands_[683].» Ces
-derniers mots sont d'une jolie chanson de Sarrazin, fort en vogue dans
-la jeunesse de madame de Sévigné[684].
-
- [683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit.
- G.--_Ibid._ (1er mai 1671), t. II, p. 52, édit. G.; t. IV, p.
- 170, et t. II, p. 43, édit. M.
-
- [684] SARRAZIN, _Œuvres_; Paris, Cramoisy, 1694, in-12, p. 414.
-
-La maxime de la Rochefoucauld à laquelle madame de Sévigné fait allusion
-dans sa plaisanterie sur _Marphise_ est celle-ci: «On peut trouver des
-femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en trouver
-qui n'en aient jamais eu qu'une.» Une quatrième édition de ces Maximes
-avait paru au commencement de l'année (1675)[685], revue, corrigée et
-augmentée par l'auteur, qui fit de ce petit livre l'œuvre de toute sa
-vie; et nul doute qu'aussitôt après en avoir reçu un exemplaire madame
-de Sévigné ne se soit empressée de le lire. C'est aux Rochers que madame
-de Sévigné faisait surtout ses grandes lectures. A Paris, elle était
-trop distraite par le plaisir et par les affaires.
-
- [685] _Réflexions ou sentiments et maximes morales_, 4e édition,
- revue, corrigée et augmentée depuis la troisième; Paris, Claude
- Barbin, 1675, in-12 (157 pages), sans l'avis du libraire ni la
- table; achevé d'imprimer le 17 décembre 1674. La maxime est page
- 27, no 73. Dans la 3e édition (1665) elle est p. 41, no 83. Dans
- la 6e comme dans la 4e.
-
-Ramenée par les événements et les malheurs de la Bretagne aux lectures
-sérieuses, surtout à l'histoire, son ardeur pour ce genre de distraction
-s'accrut encore en la trouvant partagée par son fils, revenu de l'armée
-pour passer avec elle l'hiver aux Rochers; elle la communiqua à sa
-fille, de sorte que toutes deux trouvèrent, par leur correspondance, des
-sujets d'entretien bien préférables à ceux que l'éloignement de Paris et
-de la cour leur enlevait. «C'est une belle conversation, dit madame de
-Sévigné, que celle que l'on fait de deux cents lieues. Nous faisons de
-cela ce qu'on en peut faire[686].»
-
- [686] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286.
-
-Madame de Sévigné se montre surtout ravie que sa fille ait entrepris de
-lire la grande histoire des Juifs de Flavius Josèphe, dont la traduction
-était l'œuvre la plus considérable de son vénérable ami Arnauld
-d'Andilly, qu'elle avait perdu depuis peu de temps (le 7 septembre
-1674). Elle ne tarit pas sur les éloges qu'elle donne au grand historien
-du peuple juif[687]. Elle envoya à sa fille, par Rippert, la troisième
-partie des _Essais de morale de Nicole_, parmi lesquels elle a distingué
-trois traités: _de l'Éducation d'un prince_, _de la Connaissance de
-soi-même_, _de l'Usage qu'on peut faire des mauvais sermons_[688]. La
-mère et la fille étaient du même avis sur ces excellents Essais de
-Nicole; il n'en était pas de même de Sévigné, auquel le premier tome
-déplaisait, qui trouvait ces traités obscurs, et se plaignait que la
-Marans et l'abbé Têtu avaient accoutumé sa sœur aux choses fines et
-distillées[689]; mais, au contraire, il défendait à juste titre le
-nouvel opéra de Quinault contre le dédain de madame de Grignan, et sur
-ce sujet il était de l'avis de sa mère[690]. Heureuses les familles où,
-comme dans celle de madame de Sévigné, il n'y a pas d'autre sujet de
-division!
-
- [687] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 13 novembre 1675), t. IV, p. 189,
- 193, édit. G.--_Ibid._ (1er décembre 1675), t. IV, p. 227, édit.
- G.--_Ibid._ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. G.--_Ibid._
- (27 novembre 1675), t. IV, p. 221, édit. G.
-
- [688] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre, 11 et 18 décembre 1675, 12
- janvier 1676), t. IV, p. 204, 245, 260, 307-8, édit. G.; t. IV,
- p. 182, édit. M.
-
- [689] _Ibid._ t. IV, p. 204, édit. G.; t. IV, p. 76 et 85, édit.
- M.--_Ibid_, _Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 362, édit. G.
-
- [690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 331-2, édit.
- G.; t. IV, p. 199, édit. M.--_Ibid._ (19 janvier 1676), t. IV, p.
- 318, édit. G.; t. IV, p. 188, édit. M.--_Ibid._ (12 janvier
- 1676), t. IV, p. 182, éd. M.; t. IV, p. 307 et 309, édit.
- G.--_Ibid._ (5 janvier 1676), t. IV, p. 293.
-
-Ce nouvel opéra de Quinault était _Atys_, que ni madame de Grignan, qui
-était en Provence, ni Sévigné ni sa mère, qui étaient aux Rochers,
-n'avaient pu voir alors représenter à Saint-Germain en Laye le 10
-janvier (1676), jour où, en présence de Louis XIV, il fut joué pour la
-première fois[691]. Mais tous les trois ils l'avaient lu, et un
-exemplaire de l'imprimé parvint aux Rochers neuf jours après la première
-représentation. Cet opéra fit grand bruit, parce qu'il parut à une
-époque de forte cabale contre Quinault. Parmi les gens de lettres et
-certaines personnes du beau monde, il était devenu de mode de déprécier
-les œuvres de ce poëte, trop applaudi par la cour. C'était là le
-premier symptôme d'une altération dans l'opinion publique, jusqu'alors
-si enthousiaste de la gloire de Louis XIV[692]. On était las des succès
-guerriers chèrement achetés par la continuation d'une lutte sanglante
-sur terre et sur mer; et alors que des conférences étaient ouvertes à
-Nimègue et donnaient des espérances de paix, on écoutait avec déplaisir
-les paroles par lesquelles se terminait le prologue d'_Atys_:
-
- Préparons de nouvelles fêtes,
- Profitons des loisirs du plus grand des héros:
- Le temps des jeux et du repos
- Lui sert à méditer de nouvelles conquêtes[693].
-
- [691] _Le Théâtre de M. Quinault_; Paris, 1715, in-12, t. IV, p.
- 265, 328.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 332,
- édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1676), p. 318 et 319, édit. G.
-
- [692] GERMAIN BOFFRAND, _Vie de Quinault_, t. Ier, p. 41 et 42 du
- _Théâtre de M._ QUINAULT.
-
- [693] QUINAULT, _Théâtre_, 1715, in-12, t. IV, p. 270.
-
-Boileau, qui possédait à un degré suprême l'art de cadencer des vers qui
-se gravent dans la mémoire, ne contribuait pas peu à faire méconnaître
-le mérite de Quinault. La renommée du satirique était populaire, et son
-influence croissait à chaque nouvelle publication de ses ouvrages. Il
-avait donné, deux années de suite, de nouvelles éditions de ses poésies.
-Elles contenaient neuf de ses Satires, cinq Épîtres, son _Art poétique_
-et les quatre premiers livres du _Lutrin_. On voit par les citations
-qu'en fait madame de Sévigné qu'elle savait par cœur les beaux passages
-de ce dernier poëme[694]. Boileau n'avait rien retranché, dans cette
-nouvelle édition, des vers qu'il avait faits contre Quinault; mais, afin
-de montrer quelque déférence pour l'approbation que le roi donnait à
-l'opéra d'_Atys_, il crut devoir, dans cette dernière édition, laisser
-en blanc le nom de Quinault dans un vers de sa satire IX, et déguiser ce
-nom sous celui de _Kainaut_ dans les autres satires: dans l'édition
-publiée l'année précédente il n'y avait, pour ce nom, ni déguisement ni
-suppression[695]. Mais de pareils ménagements servaient plutôt qu'ils ne
-contrariaient la malice du poëte.
-
- [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 191, édit.
- G.; t. IV, p. 73, édit M.--_Œuvres diverses du sieur_ D***
- (DESPRÉAUX); Paris, Louis Billaine, 1675, p. 211, 213. _Le
- Lutrin_, chant second.
-
- [695] _Œuvres diverses du sieur_ D***; Paris, Denys Thierry,
- 1674, in-4º, p. 66.--_Ibid._, Paris, Louis Billaine, 1675, in-12,
- p. 26, 38, 92. M. Berriat Saint-Prix prétend qu'il y a un carton
- pour le feuillet où un blanc remplace le nom de Quinault: je n'ai
- pas trouvé de trace de ce carton dans l'exemplaire que je
- possède.
-
-Quoique madame de Sévigné mande à sa fille qu'elle se livrait avec
-avidité à toutes sortes de lectures, histoire, morale, fictions,
-poésies, etc., c'est principalement par des lectures instructives
-qu'elle cherchait un soulagement à l'affliction que lui causaient,
-pendant ce calamiteux hiver, les maux qui fondaient sur sa province, et
-les souffrances dont elle fut affligée. Après ces _Essais de morale_ de
-Nicole, qui la consolaient et dont elle parle sans cesse, aucune lecture
-ne lui plaisait plus que celle sur l'histoire de France du temps des
-croisades. Malgré sa répugnance pour le style du P. Maimbourg, elle y
-lisait avec délices les hauts faits des Castellane et des Adhémar,
-ancêtres de la maison de son gendre; elle ajoutait à cette lecture celle
-de l'histoire de son temps, si remplie du souvenir de sa jeunesse. «Le
-matin, dit-elle à madame de Grignan, je lis l'_Histoire de France_;
-l'après-dînée (c'est-à-dire après midi, on était alors en décembre), un
-petit livre dans les bois, comme ces _Essais_ (de Nicole, dont elle
-vient de parler), la _Vie de saint Thomas de Cantorbéry_, que je trouve
-admirable, ou _les Iconoclastes_; et le soir tout ce qu'il y a de plus
-gros en impression: je n'ai point d'autre règle[696].» Pour ses lectures
-du soir, c'était surtout l'_Histoire de la prison et de la liberté de M.
-le Prince_ qui obtenait la préférence. «On y parle, dit-elle, sans cesse
-de notre cardinal; il me semble que je n'ai que dix-huit ans; je me
-souviens de tout; cela divertit fort. Je suis plus charmée de la
-grosseur des caractères que de la bonté du style.» Cette histoire lui
-retraçait les temps les plus heureux et les plus agités de sa
-jeunesse[697]: elle était l'œuvre d'un frondeur, de Claude Joly; mais
-les faits y sont racontés, sinon avec talent, du moins avec
-impartialité[698].
-
- [696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre et 1er décembre 1675), t.
- IV, p. 221, 227, édit G.
-
- [697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 224, édit.
- G.
-
- [698] _Histoire de la prison et de la liberté de M. le Prince_;
- Paris, A. Courbé, 227 pages.--MOREAU, _Histoire des Mazarinades_,
- t. II, p. 52, 144, 227; t. III, p. 23, 261.
-
-Ce n'était pas seulement dans les livres imprimés qu'elle cherchait à
-raviver les souvenirs de la Fronde[699], mais encore par des documents
-manuscrits: «La princesse (de Tarente) et moi, dit-elle, nous ravaudions
-l'autre jour dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a
-mille vers; nous trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui
-que madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu. Il vaut
-cent fois mieux que moi; mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize
-ans, l'eussent pu trouver ressemblant.»
-
- [699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 228.
-
-Ainsi c'est à la fin de l'année 1659 ou dans les premiers mois de 1660
-que madame de la Fayette[700] commença sa réputation de bel esprit et
-d'habile écrivain en traçant le portrait de son amie. C'est alors que
-mademoiselle de Scudéry plaçait sous le nom de _Clarinte_, entre les
-mains des nombreux lecteurs du célèbre roman de _Clélie_[701], un autre
-portrait de madame de Sévigné: elle était depuis longtemps vantée comme
-une des précieuses les plus célèbres dans la Gazette de Loret, dans le
-Dictionnaire de Somaize, et louée dans les madrigaux et les poëmes de
-Ménage, de Montreuil, de Marigny, et enfin inscrite, avec la superlative
-épithète de SUBLIME, comme l'ANGE SUR LA TERRE, la GLOIRE DU MONDE, dans
-le singulier livre du _Mérite des Dames_, de Jean Gabriel[702]. Ainsi
-l'époque où madame de Sévigné se trouvait ramenée par ce portrait trouvé
-dans les papiers de la duchesse de la Trémouille était celle où, âgée de
-trente-trois ans, sans avoir rien perdu de ses attraits et de sa
-fraîcheur, elle avait acquis plus de connaissance du monde, plus
-d'instruction, d'amabilité; où elle possédait, dans toute sa puissance,
-ses moyens de plaire; où elle jouissait de sa célébrité; c'était enfin
-dans un temps où le calme, les plaisirs et les fêtes avaient succédé aux
-troubles de la Fronde, c'était l'époque de la paix des Pyrénées, du
-mariage du roi et des réjouissances qui en furent la suite[703].
-
- [700] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de
- Rabutin-Chantal_, 1re partie, ch. VI, p. 60, et 2e partie, p.
- 166.
-
- [701] _Ibid._, 2e partie, p. 162.
-
- [702] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 381 et 382.
-
- [703] _Mémoires sur la vie et les écrits de Marie de
- Rabutin-Chantal_, 2e partie, p. 176-187, ch. XIV.
-
-La duchesse de la Trémouille, mère du prince de Tarente, qui avait le
-goût des vers et qui avait réuni les portraits et les écrits des beaux
-esprits de son temps, était Marie de la Tour-d'Auvergne, cousine
-germaine du duc son mari et fille cadette du maréchal de Bouillon,
-prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de Nassau, sa seconde
-femme[704]. Marie était une femme forte et de grande capacité, qui
-réussissait, dit son fils, dans tout ce qu'elle entreprenait. Pendant la
-guerre dont nous avons parlé, elle sut déterminer son mari à lui
-abandonner la conduite de toutes les affaires de la maison de la
-Trémouille[705]; elle l'aidait de ses conseils, que cependant il ne
-suivait pas toujours, et elle parvint, dit madame de Motteville[706], à
-faire révolter toutes les provinces. Habile et ambitieuse, elle voulait
-que son mari fût prince, comme étant issu, par les femmes, de Charlotte
-d'Aragon, héritière du royaume de Naples. Marie de la Trémouille crut
-que, pour parvenir à ses desseins, il fallait faire quelque mal ou
-quelque peur aux ministres, et comme les la Trémouille étaient de
-puissants et riches seigneurs, il leur fut facile d'émouvoir des
-troubles dans les provinces où ils résidaient. Ces nouvelles donnèrent
-de l'irritation aux ministres, et M. le Prince en eut du chagrin. Il
-avait répondu de la famille de la Trémouille, qui avait l'honneur de lui
-appartenir; et afin de ne pas passer pour dupe en cette affaire, il
-montra dans le conseil une lettre du prince de Tarente, fils aîné du
-duc, qui le suppliait d'assurer le roi et la reine de sa fidélité[707].
-A la même époque, la duchesse de Montausier, pendant que son mari était
-au lit, malade, repoussait les révoltés de la Saintonge, que la duchesse
-de la Trémouille avait soulevés[708].
-
- [704] GRIFFET, dans les _Mémoires de_ TARENTE, p. VII de la
- Préface.
-
- [705] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 239.--Prince DE
- TARENTE, _Mémoires_, p. 111.
-
- [706] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. LXVIII, pag. 239.--_Mémoires du
- prince_ DE TARENTE, p. 74 et 104, et ci-dessus, p. 295 de ces
- _Mémoires sur Sévigné_.
-
- [707] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 86, 92, 94; et
- _Mémoires sur Sévigné_, 1848, 4e partie, p. 85, chap. III.
-
- [708] SISMONDI, _Histoire des Français_, 1840, in-8º, t. XXIV, p.
- 260, 261, 316, 319, 341, 348; et _Vie du duc de Montausier_.
-
-On s'étonne du nombre de femmes remarquables par le courage, la vigueur
-d'esprit, la force du caractère que ce siècle a produit. Presque toutes
-aimaient la poésie, la littérature, les sciences; et toutes celles qui
-par leur rang ou leurs richesses se trouvaient en mesure de protéger
-les gens de lettres en adoptaient quelques-uns: ainsi la duchesse de
-Bouillon, Montespan, madame de Thianges, la Sablière et plus tard madame
-d'Hervart, prirent en quelque sorte successivement la tutelle du bon et
-indolent la Fontaine. Madame de la Sablière donna aussi asile à
-l'orientaliste d'Herbelot; elle recueillit Bernier, le voyageur
-philosophe, Roberval et Sauveur, mathématiciens. L'abbesse de
-Fontevrault et après elle madame de Maintenon eurent le bonheur de
-ranimer la plume de Racine. Madame de Sévigné avait Ménage, Montreuil,
-Marigny. La duchesse Marie de la Trémouille, dont le mari avait
-combattu, contre Mazarin et le roi, avec Turenne et Condé, appartenait à
-cette noblesse rancuneuse qui se tenait fièrement dans ses vastes
-domaines et n'allait point à la cour. Cependant elle était au courant de
-ce qui s'y passait, et savait quelles étaient les femmes qui y
-brillaient et les vers qu'on y composait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-1675-1676.
-
- Malheurs de la Bretagne.--Le duc de Chaulnes veut s'opposer à un
- envoi de troupes.--Forbin marche sur cette province avec six mille
- hommes.--Madame de Sévigné s'indigne de la lâcheté de l'assemblée
- des états.--Le parlement est exilé.--Journal de ce qui s'est passé
- en Bretagne.--Extrait des lettres de madame de
- Sévigné.--Révolte.--M. de Chaulnes est insulté.--Se venge par des
- cruautés.--Madame de Sévigné le désapprouve.--Belle conduite du
- parlement de Rennes.--Date de son institution.--Tenue des états de
- Provence.--Contraste entre ceux-ci et ceux de Bretagne.--M. de
- Chaulnes est détesté.--M. de Grignan est aimé.--On envoie M. de
- Pommereuil comme intendant en Bretagne.--Suite des affaires de ce
- pays.--M. de Chaulnes vient à Vitré.--Détails sur les affaires de
- Bretagne et sur celles des provinces.--Madame de Sévigné va à Vitré
- pour recevoir le gouverneur.--Inimitiés entre M. de Chaulnes et M.
- de Coëtquen.--Madame de Sévigné conserve son courage et sa
- sérénité.--Sa liaison avec la famille Duplessis.--Ridicules de
- mademoiselle Duplessis.--Correspondance de madame de Sévigné avec
- ses amis de Paris; avec madame de Vins.--Sévigné est dégoûté de sa
- charge de guidon; n'obtient pas d'avancement; a peu de goût pour le
- métier des armes.--Bien différent en cela du jeune Villars et du
- chevalier de Grignan.--Détails sur ceux-ci.--Madame de Grignan
- approuve la sévérité de M. de Chaulnes.--Elle est blâmée par sa
- mère.--Sa correspondance avec madame de Vins.--Madame de Sévigné se
- crée des occupations et des distractions par les travaux qu'elle
- entreprend, par ses liaisons avec ses voisins.--D'Hacqueville est
- l'informateur et l'agent d'affaires de madame de Sévigné et de
- madame de Grignan.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de
- Pomponne et madame de Vins, sa sœur.--Liaison de madame de Sévigné
- avec madame de Villars.--Détails sur cette dame et sur le marquis
- de Villars.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de
- Saint-Céran.--Détails sur cette dame.
-
-
-Mais toutes les distractions que se donnait madame de Sévigné par ses
-lectures, par ses entretiens avec la princesse de Tarente ne pouvaient
-écarter d'elle les inquiétudes et la tristesse que lui causait la
-Bretagne accablée, ruinée, dévastée par les troupes du roi et devenue un
-objet d'horreur et de compassion par la révolte, la misère et les
-supplices.
-
-Quoique madame de Sévigné vît toujours à regret l'établissement de
-nouveaux impôts en Bretagne, cependant elle trouvait mauvais que les
-Bretons se fussent révoltés pour ne pas payer. Elle sut grand gré à son
-ami le duc de Chaulnes de se refuser d'abord à l'introduction des
-troupes du roi en Bretagne; mais quand elle sut qu'il ne pouvait apaiser
-la sédition par les troupes municipales et par ses harangues, et qu'on
-l'avait grossièrement insulté, elle trouve bon que le comte de Forbin
-eût été envoyé avec six mille hommes à Nantes: elle espérait qu'il
-suffirait de montrer des uniformes pour apaiser la rébellion et assurer
-la tranquillité publique.
-
-Quant à Vitré, madame de Sévigné croyait cette ville garantie de toute
-vexation par la présence de la princesse de Tarente, à laquelle la
-duchesse de Chaulnes devait venir rendre visite[709]. Mais lorsque
-madame de Sévigné vit que l'on s'en prenait aux hautes classes de la
-population, aux membres du parlement irrités par l'oppression, alors
-elle redevint bonne Bretonne, et elle s'expliqua ouvertement sur la
-lâcheté de la noblesse des états, qui votaient si facilement d'énormes
-dons gratuits; elle loua le courage du parlement, qui aima mieux être
-exilé à Vannes que de laisser bâtir une citadelle dans la ville où il
-résidait; elle fut offensée que, malgré les réclamations de la princesse
-de Tarente, appuyée par MADAME, sa nièce, on envoyât des troupes à
-Vitré, où l'on n'avait nulle envie de se révolter; elle s'indigna que le
-gouverneur songeât plus à se venger qu'à faire bonne justice; enfin elle
-considéra la Bretagne comme perdue à jamais, et fit entendre à sa fille
-qu'à l'exemple de quelques personnes qui ont exécuté leurs projets elle
-songe à abandonner cette province et à n'y plus conserver de séjour. La
-puissante ironie qui se révèle dons les récits de madame de Sévigné, par
-le contraste de son ton froidement léger et plaisant avec la gravité des
-faits qu'elle raconte, nous prouve sa profonde indignation à la vue de
-telles cruautés.
-
- [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit.
- G.; t. IV, p. 37, édit. M.
-
-La gazette a gardé le silence sur ces tristes événements, et ceux qui
-ont eu recours aux dépêches administratives ont remarqué qu'il existait
-une lacune à cette époque des affaires de Bretagne[710]; de sorte que le
-journal tenu par madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille est le
-seul document qui nous en reste. Donnons ce document, et joignons-y au
-besoin un commentaire qui l'éclaircisse. L'histoire ne perd rien de son
-importance et de son utilité, parce que dans ces _Mémoires_ nous avons
-espéré y répandre quelque lueur en la rattachant aux manchettes d'une
-femme dont la mémoire raconte tout, dont l'esprit apprécie tout, dont
-l'imagination sait tout colorer.
-
- [710] Conférez PIERRE CLÉMENT, _Histoire de la vie et de
- l'administration de Colbert_, 1846, in-8º, p. 371.--DEPPING,
- _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1850,
- in-4º. Lettres du duc de Chaulnes à Colbert, 30 juin 1675, p.
- 546; de l'évêque de Saint-Malo à Colbert, 28 août 1675, p. 550.
-
-
- «9 octobre 1675.
-
-«Le duc de Chaulnes amène quatre mille hommes à Rennes, pour en punir
-les habitants; l'émotion est grande dans la ville et la haine incroyable
-dans toute la province contre le gouverneur.»
-
-Et, dans la même lettre, madame de Sévigné montre combien était grand
-son mécontentement contre le roi en mandant à sa fille les nouvelles les
-plus désavantageuses sur le gouvernement, qu'elle avait reçues de Paris
-et d'ailleurs. «On joue des sommes immenses à Versailles; le _hoca_ est
-défendu à Paris, sur peine de la vie, et on le joue chez le roi; cinq
-mille pistoles en un matin, ce n'est rien. C'est un coupe-gorge; chassez
-bien ce jeu de chez vous.» «J'ai mandé à M. de Lavardin l'affaire de M.
-d'Ambres (celle du _monseigneur_, auquel les gouverneurs de province,
-comme le comte de Grignan, les lieutenants généraux étaient astreints,
-par décision du roi, envers les maréchaux de France[711]). Vous voilà un
-peu mortifiés, MM. les grands seigneurs! Vous jugez bien que ceux qui
-décident ont intérêt à soutenir les dignités: il faut suivre les
-siècles, celui-ci n'est pas pour vous[712].» «Nos pauvres exilés de la
-Loire ne savent point encore leur crime; ils s'ennuient fort.» Ces
-exilés étaient Louis de la Trémouille, comte d'Olonne, le marquis de
-Vassé et Vineuil[713]. Le premier est célèbre par les désordres de sa
-femme. Madame de Sévigné, qui l'avait vu en passant à Orléans, écrit à
-sa fille que le comte d'Olonne mariait son frère à mademoiselle de
-Noirmoutiers, et ajoute malignement: «Je n'eusse jamais cru que d'Olonne
-eût été propre à se soucier de son nom et de sa famille.» Et en
-annonçant que mademoiselle de Noirmoutiers s'appellera madame de Royan,
-elle répète, d'après madame de Grignan: «Vous dites vrai, le nom
-d'Olonne est trop difficile à purifier[714].» Vassé et Vineuil, déjà
-plusieurs fois mentionnés dans ces Mémoires, étaient deux hommes
-aimables, depuis longtemps amis de madame de Sévigné, tous deux connus
-dans leur jeunesse par leurs succès auprès des femmes. Le marquis de
-Vassé, compromis par son audace et son impertinence, avait depuis
-quelques mois rompu son ban, et était venu à Paris pour voir madame de
-Sévigné[715]: probablement son exil avait une toute autre cause que la
-politique. La continuation de l'exil de Vineuil, que madame de Sévigné
-avait vu en passant à Saumur[716], l'affligeait plus que l'exil de Vassé
-et de d'Olonne. Confident de Condé, Vineuil avait été l'ami de Turenne
-et écrivait la vie de ce héros; son ardeur pour les plaisirs l'avait
-condamné à une vieillesse précoce, et il était devenu dévot; mais il
-n'en était pas moins resté un homme aimable et spirituel. Sa
-conversation plaisait à madame de Sévigné[717]. Avec lui, plus encore
-qu'avec la princesse de Tarente, elle aimait à remonter vers son passé.
-
- [711] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, in-12, p.
- 278-280, chap. X.
-
- [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 20 octobre 1675), p. 137, 138 et
- 165, édit. G.; t. IV, p. 20 et 51, édit. M.--_Ibid._ (5 janvier
- 1676), t. IV, p. 297, édit G.; t. IV, p. 169, édit.
- M.--FEUQUIÈRES, _Lettres_ (17 juillet 1676), t. IV, p.
- 44.--BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules, dans le Recueil des
- histoires galantes_; Cologne, chez Pierre Marteau, p. 82, 86, et
- aux p. 494 à 522.
-
- [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 297, édit.
- G.--BUSSY, _Lettres_ (19 octobre), dans SÉVIGNÉ, t. IV, p. 145,
- édit. G.; t. IV, p. 30, édit. M.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre
- 1675), t. IV, p. 206, édit. G.
-
- [714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 206, édit.
- G.
-
- [715] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 415, édit.
- G.; t. III, p. 293, édit. M.--Sur _Vassé_, conférez ces
- _Mémoires_, 2e édition, t. I, p. 263, 267, 275; et, dans
- TALLEMANT, les _Historiettes de la présidente_ LESCALOPPIER, et
- l'_Historiette de_ VASSÉ, t. IV, p. 19, 25, 28 de l'édit. in-8º;
- t. VI, p. 175, 176, 181-188 de l'édition in-12.
-
- [716] Voyez ci-dessus, p. 260.
-
- [717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre, 9 octobre 1675), t. III,
- p. 471, édit. M.; t. IV, p. 30, édit. G.--_Ibid._ (30 novembre
- 1670), t. V, p. 68; et dans ces _Mémoires_, 2e édit., t. I, p.
- 337.
-
-Mais continuons le journal des désastres de la Bretagne.
-
- «13 octobre 1675.
-
-«M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que,
-si on en sortait, si l'on faisait le moindre bruit, il ôterait pour dix
-ans le parlement de cette ville. Cette crainte fait tout souffrir[718].»
-
- [718] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit.
- G.; t. IV, p. 36, édit. M.
-
-L'institution du parlement de Bretagne n'était pas très-ancienne; elle
-fut précédée en 1492 par le tribunal des _grands jours_, espèce de
-juridiction présidiale dont on pouvait appeler au parlement de Paris. Le
-tribunal des grands jours fut transformé en parlement par l'édit de
-Henri II, au mois de mars 1553. Selon cet édit, ce parlement devait être
-composé de quatre présidents et de trente-deux conseillers, tous choisis
-par le roi; mais seize des conseillers devaient être originaires de
-Bretagne; les autres conseillers et présidents pouvaient être choisis
-dans les autres pays de l'obéissance du roi. Le parlement, d'après cette
-institution, devait se tenir en deux sessions de trois mois chacune, la
-première à Rennes, la seconde à Nantes. Cette cour fut fixée à Rennes
-par un édit de Charles IX, en 1560.
-
-La famille des Sévigné avait des parents dans le parlement et dans
-l'administration. Dans la marine on comptait deux Sévigné, qui tous deux
-commandèrent des vaisseaux et dont l'un était le filleul bien-aimé de
-madame de Sévigné: ce fut par elle et par l'appui de M. de Grignan qu'il
-obtint un commandement. Enfin la terre de Sévigné était près de Rennes:
-ainsi les intérêts de madame de Sévigné, ses liaisons de parenté, ses
-affections particulières, tout la portait à prendre parti pour le
-parlement et la ville contre son ami le gouverneur, qui poussait alors
-le ministre à des mesures de rigueur. Dès le 15 juin (1675) et aussitôt
-après la seconde émeute qui eut lieu à Rennes, de Chaulnes avait écrit à
-Colbert. A tort ou à raison, il accusait le parlement d'avoir conduit la
-révolte. Il disait que, malgré le calme apparent, les procureurs, les
-conseillers et jusqu'aux présidents à mortier conseillaient au peuple de
-ne pas quitter les armes, et de venir demander au parlement la
-révocation des édits et particulièrement de celui sur le papier
-timbré[719]. Ce fut ainsi qu'il obtint d'avance la tenue des états et
-de leurs assemblées dans la ville qu'il lui plairait de choisir. Il
-exila le parlement à Vannes, et il traita la malheureuse Bretagne avec
-une barbarie que les lettres de madame de Sévigné et la correspondance
-administrative nous font douloureusement connaître[720].
-
- [719] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 93, édit.
- M.--_Ibid._ (5 août 1675), t. IV, p. 421, édit. M.--_Ibid._ (3
- septembre 1677), t. V, p. 217, édit. M.--Voy. _Mémoires de_
- DANGEAU, _abrégé de madame_ DE GENLIS, t. I, p. 343, état sous la
- date du 6 juillet 1690: Cet état n'est pas dans l'édit. de Paul
- Lacroix de 1830, t. I, p. 318.
-
- [720] DEPPING, _Correspondance administrative sous le règne de
- Louis XIV_, in-4º, 1850, p. 546-551. (Lettre du duc de Chaulnes à
- Colbert, datée de Rennes, le 30 juin 1675, et l'extrait de celle
- du 12 juin; puis la lettre de l'évêque de Saint-Malo à Colbert,
- en date du 28 août 1675).--P. CLÉMENT, _Vie de Colbert_, in-8º,
- 1846, p. 370 (extrait d'une lettre du duc de Chaulnes à Colbert,
- du 12 juin 1675).
-
- «16 octobre 1675.
-
-«M. de Chaulnes est à Rennes avec les Forbin et les Vins et quatre mille
-hommes; on croit qu'il y aura bien de la _penderie_. M. de Chaulnes a
-été reçu comme le roi; mais comme c'est la crainte qui a fait changer
-leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a
-dites, dont la plus douce et la plus familière était _gros cochon_, sans
-compter les pierres dans sa maison et dans son jardin et des menaces
-dont Dieu seul a empêché l'exécution. C'est cela qu'on va punir[721].»
-
- «20 octobre 1675.
-
-«M. de Chaulnes est à Rennes avec quatre mille hommes; il a transféré le
-parlement à Vannes; c'est une désolation terrible. La ruine de Rennes
-emporte celle de la province[722].»
-
- [721] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 158, édit.
- G.; t. IV, p. 44, édit. M.
-
- [722] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 octobre 1675), t. IV, p. 164-166,
- édit. G.; t. IV, p. 48 et 52, édit. M.
-
- «27 octobre 1675.
-
-«Cette province a grand tort, mais elle est rudement punie, et au point
-de ne s'en remettre jamais. Il y a cinq mille hommes à Rennes, dont plus
-de la moitié y passeront l'hiver. On a pris à l'aventure vingt-cinq ou
-trente hommes, que l'on va pendre. On a transféré le parlement: c'est le
-dernier coup, car Rennes sans cela ne vaut pas Vitré[723].»
-
- [723] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 octobre 1675), t. IV, p. 174, édit.
- G.; t. IV, p. 50, édit. M.
-
- «30 octobre 1675.
-
-«Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq
-mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de
-cent mille écus sur le bourgeois; et si on ne trouve point cette somme
-dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les
-soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les
-recueillir sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces
-misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au
-sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni
-de quoi se coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la
-danse et la pillerie du papier timbré. Il a été écartelé après sa mort,
-et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville, comme
-ceux de _Josserau_(gentilhomme de Provence, de la maison de Pontiver,
-qui avait assassiné son maître à Aix). Il (le violon) dit en mourant que
-c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq
-écus pour commencer la sédition; et jamais on n'a pu en tirer autre
-chose. On a pris soixante bourgeois; on commence demain à pendre. Cette
-province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les
-gouverneurs et les gouvernants, de ne leur point dire d'injures et de ne
-point jeter de pierres dans leur jardin.
-
-«Tous les villages contribuent pour nourrir les troupes, et l'on sauve
-son pain en sauvant ses denrées. Autrefois on les vendait, et l'on avait
-de l'argent; mais ce n'est plus la mode, tout cela est changé. M. de
-Molac est retourné à Nantes; M. de Lavardin vient à Rennes[724].»
-
- «3 novembre 1675.
-
-«M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes; les rigueurs
-s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus; il ne reste que
-deux mille hommes à Rennes[725]. Je crois que Forbin et Vins s'en vont
-par Nantes; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le
-malheureux dont je vous ai parlé; si vous m'envoyez le roman de votre
-premier président, je vous enverrai en récompense l'histoire lamentable
-du violon qui fut roué à Rennes.»
-
- [724] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1675), t. IV, p. 178-180,
- édit. G.; t. IV, p. 63-64, édit. M.
-
- [725] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 184, édit.
- G.; t. IV, p. 67, édit. M.
-
- «13 novembre 1675.
-
-«Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il s'est hier roué
-vif un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu
-dessein de tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort.
-On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se
-racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie
-voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne voulait, car tout
-se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux que les
-remèdes[726].»
-
- [726] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 204, édit.
- G.; t. IV, p. 85, édit. M.
-
-L'opinion que manifeste madame de Sévigné sur le généreux dévouement du
-parlement, qui aime mieux souffrir que de trahir par un lâche compromis
-les intérêts de la province[727], prouve bien que c'est pour faire
-ressortir plus fortement la cruauté de M. de Chaulnes qu'elle vient de
-rapporter si froidement le supplice de ces deux roués, en insinuant
-qu'il y en avait peut-être neuf qui ne méritaient pas la mort; et ce
-qu'elle ajoute après, en écrivant à sa fille avec une amère ironie, nous
-fait pénétrer plus avant dans le secret de ses véritables sentiments.
-
- [727] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 205, édit.
- G.
-
-«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères. Nous ne sommes plus si
-roués; un en huit jours seulement, pour entretenir la justice. Il est
-vrai que la _penderie_ me paraît maintenant un rafraîchissement; j'ai
-une tout autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays: vos
-galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés
-du monde pour mener une vie douce. Nous vous en avons bien envoyé par
-centaines. Ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que
-ceux-là[728].»
-
- [728] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1675), t. IV, p. 219, édit.
- G.; t. IV, p. 99, édit. M.
-
-Quand madame de Sévigné exprimait de tels sentiments, ce n'est pas
-qu'elle fût brouillée avec le duc de Chaulnes; au contraire, la duchesse
-n'avait pas manqué de venir lui rendre visite ainsi qu'à la princesse de
-Tarente. Elle avait cherché à excuser auprès d'elles les cruautés de son
-mari par la nécessité de réprimer l'insurrection par la terreur. Les
-terres des Rochers, de Bodegat et de Sévigné et la ville de Vitré, où
-était la princesse, avaient été exemptes de payer les contributions
-imposées sur toute la province. Nonobstant cette faveur, madame de
-Sévigné ressentait si vivement les blessures faites aux droits et aux
-libertés de la Bretagne, qu'à l'exemple de quelques-uns de ses amis,
-elle semble persister dans le projet qu'elle avait conçu d'abandonner
-pour toujours cette province, et de transporter ailleurs son principal
-domicile[729].
-
- [729] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 240, édit.
- G.; t. IV, p. 117, édit. M.
-
-L'arbitraire et la cruauté ne faisaient qu'accroître le mal. Les prisons
-s'emplissaient, les supplices se multipliaient; et, sous la mauvaise
-administration financière du trésorier général et du parlement, les
-impôts, qui avaient enfanté la révolte, ne s'établissaient pas
-régulièrement. Plus d'agriculture, plus de commerce; l'argent avait
-disparu, et l'on ne trafiquait plus que par échanges. D'Harouis ne
-pouvait par son crédit trouver les trois millions que les états avaient
-votés pour le roi, avec les gratifications ordinaires au gouverneur, au
-lieutenant général et aux présidents des états, puisqu'il ne pouvait
-même faire face aux engagements contractés pour satisfaire aux besoins
-les plus urgents de la province. Alors Colbert appliqua à la Bretagne la
-mesure que Richelieu avait prise pour les autres provinces de France. On
-sait que, pour restreindre le pouvoir des gouverneurs et l'influence des
-parlements, Richelieu avait créé des intendants chargés de la
-répartition, de la levée des impôts et de statuer sur tout ce qui était
-du ressort de l'administration civile. Nulle institution n'avait plus
-contribué à consolider le pouvoir royal en centralisant le gouvernement
-et en donnant la faculté d'établir une législation uniforme, assujettie
-à des règles constantes.
-
-Mais Richelieu, malgré l'énergie de son despotisme, n'avait pas osé
-appliquer cette mesure à la Bretagne, dont les droits, lors de la
-réunion de ce duché à la couronne de France, avaient été si
-solennellement reconnus au mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, en
-décembre 1491, avec Charles VIII, et, en janvier 1499, avec Louis XII.
-Cette puissante considération n'arrêta point Colbert; il se décida à
-donner un intendant à la Bretagne, mais se garda bien de supprimer le
-gouverneur et d'ôter à de Chaulnes cette belle charge: c'eût été
-affaiblir dans la province l'autorité du roi, donner plus d'espoir aux
-mécontents et rendre impossible l'administration de l'intendant. Il
-prescrivit au gouverneur d'abandonner, jusqu'au parfait établissement
-des impôts, l'exercice de tous ses pouvoirs. Afin que l'intendant pût
-exercer les siens avec une sorte de légalité, Colbert ne donna pas à
-cet administrateur le titre d'intendant, mais celui de commissaire du
-roi, et pour cette grande innovation il choisit un homme capable: il
-prit Pommereuil[730]. «Pommereuil, dit Saint-Simon, est le premier
-intendant qu'on ait hasardé d'envoyer en Bretagne et qui trouva moyen
-d'y apprivoiser la province... C'était celui des conseillers d'État qui
-avait le plus d'esprit et de capacité; d'ailleurs grand travailleur, bon
-homme et honnête homme, ferme, transcendant, qui avait et méritait des
-amis[731].» Madame de Sévigné était de ce nombre, et fut très-satisfaite
-du choix qu'on avait fait de lui; elle eut connaissance du grand pouvoir
-qu'on lui avait confié et des instructions qui avaient été données à M.
-de Chaulnes.
-
- [730] Auguste-Robert de Pommereuil fut en 1676 prévôt des
- marchands et en 1689 envoyé intendant en Bretagne. Il mourut en
- 1702.
-
- [731] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829,
- in-8º, t. Ier, p. 451, ch. XXXIX; t. II, p. 331, ch. XXI. Le vrai
- nom est Pommereuil, mais on prononçait Pommereu, et c'est ainsi
- que Saint-Simon écrit ce nom.
-
-Elle continue son journal:
-
- «11 décembre 1675.
-
-«Venons aux malheurs de cette province: tout y est plein de gens de
-guerre; il y en aura à Vitré, malgré la princesse. MONSIEUR l'appelle sa
-bonne, sa chère tante; je ne trouve pas qu'elle en soit mieux traitée.
-Il en passe beaucoup par la Guerche, qui est au marquis de Villeroy, et
-il s'en écarte qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent.
-C'est une étrange douleur en Bretagne que d'éprouver cette sorte
-d'affliction, à quoi ils ne sont pas accoutumés. Notre gouverneur a une
-amnistie générale; il la donne d'une main, et de l'autre huit mille
-hommes qu'il commande comme vous: ils ont leurs ordres. M. de Pommereuil
-vient; nous l'attendons tous les jours: il a l'inspection de cette
-petite armée, et il pourra bientôt se vanter d'y joindre un assez beau
-gouvernement. C'est le plus honnête homme et le plus bel esprit de la
-robe; il est fort de mes amis; mais je doute qu'il soit aussi bon à
-l'user que votre intendant (de Rouillé), que vous avez si bien
-apprivoisé[732].»
-
- [732] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 241, édit.
- G.; t. IV, p. 118, édit. M.
-
-Et onze jours après, madame de Sévigné écrit encore[733]:
-
- «A Vitré, samedi pour dimanche 22 décembre 1675.
-
-«Je suis venue ici, ma fille, pour voir madame de Chaulnes et la petite
-personne, et M. de Rohan, qui s'en vont à Paris. Madame de Chaulnes m'a
-écrit pour me prier de lui venir dire adieu ici. Elle devait venir dès
-hier; et l'excuse qu'elle donne, c'est qu'elle craignait d'être volée
-par les troupes qui sont sur les chemins: c'est aussi que M. de Rohan
-l'avait priée d'attendre à aujourd'hui; et cependant chair et poisson se
-perdent, car dès jeudi on l'attendait. Je trouve cela un peu familier,
-après avoir mandé positivement qu'elle viendrait. Madame la princesse de
-Tarente ne trouve pas ce procédé de bon goût, elle a raison; mais il
-faut excuser les gens qui ont perdu la tramontane: c'est dommage que
-vous n'éprouviez la centième partie de ce qu'ils ont souffert ici depuis
-un mois. Il est arrivé dix mille hommes dans la province, dont ils ont
-été aussi peu avertis, et sur lesquels ils ont autant de pouvoir que
-vous; ils ne sont en état de faire ni bien ni mal à personne. M. de
-Pommereuil est à Rennes avec eux tous; il est regardé comme un dieu: non
-pas que tous les logements ne soient réglés dès Paris, mais il punit et
-empêche le désordre: c'est beaucoup. Madame de Rohan et madame de
-Coëtquen ont été fort soulagées. Madame la princesse de Tarente espère
-que MONSIEUR et MADAME la feront soulager aussi: c'est une grande
-justice, puisqu'elle n'a au monde que cette terre, et qu'il est fâcheux,
-en sa présence, de voir ruiner ses habitants. Nous nous sauverons si la
-princesse se sauve.»
-
- [733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675) t. IV, p. 263, édit.
- G.; t. IV, p. 127, édit. M.
-
-Le refroidissement qu'éprouvait madame de Sévigné pour madame la
-duchesse de Chaulnes était bien naturel après les actes de tyrannie et
-de cruauté du duc son mari; mais ce sentiment était injuste à l'égard de
-la duchesse, qui n'exerçait aucune influence sur les résolutions du
-gouverneur, et qui était pour madame de Sévigné «une bonne, solide et
-vigilante amie[734].»
-
- [734] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1689), t. IX, p. 448, édit.
- G; t. IX, p. 103, édit. M.
-
-Quoique l'assemblée des états eût voté, sous l'influence de la terreur
-exercée par le duc de Chaulnes, toutes les sommes que ce gouverneur
-avait exigées d'eux au nom du roi[735], cependant elle avait osé
-représenter que l'introduction des troupes en Bretagne était contraire
-aux contrats faits entre le roi et la province; et elle réclama aussi le
-rétablissement du parlement à Rennes. Il ne fut fait droit à aucune de
-ces légitimes réclamations. Ce ne fut que douze ans après, en septembre
-1689 et lorsque le duc de Chaulnes quitta la Bretagne pour se rendre à
-Rome comme ambassadeur du roi, que Rennes redevint de fait la capitale
-de la province. Le parlement fut rétabli dans cette ville, et on y tint,
-la même année, l'assemblée des états.
-
- [735] _Registres mss. de la tenue des états de Bretagne_ (Bl.-M.,
- 75), p. 379 recto.
-
-Presque en même temps que se terminait à Dinan la tenue des états de
-Bretagne en 1675, finissait aussi, à Lambesc, celle de l'assemblée
-générale des communautés de Provence. Cette assemblée avait offert un
-spectacle bien différent de l'autre[736]; et, sous la sage
-administration du comte de Grignan et de l'intendant Rouillé, le pays
-prospérait, les populations étaient calmes. Les villes, et surtout celle
-de Marseille, florissaient par les progrès toujours croissants du
-commerce et de l'industrie; les campagnes se plaignaient vivement de
-l'énormité des impôts, du passage et du séjour des gens de guerre; mais
-elles n'avaient nulle envie de se révolter, et manifestaient avec
-soumission leurs sujets de mécontentement. L'assemblée réclamait, comme
-tous les ans, l'exécution franche de l'édit du mois d'août 1661, qui, en
-augmentant la taxe sur le sel, avait promis de décharger la province des
-dons gratuits[737]; et elle n'en votait pas moins sans difficulté la
-totalité de la somme (500,000 livres) qui lui était demandée par le
-gouverneur pour le don gratuit. Toujours arguant la teneur de l'édit de
-1630, elle refusait d'imposer à la province une nouvelle surcharge pour
-l'entretènement des troupes du gouverneur[738]; mais elle accordait la
-gratification de cinq mille livres au comte de Grignan, en considération
-«de tant de bons offices qu'il a rendus et qu'il rend encore à la
-province[739].» Le comte de Grignan n'éprouvait plus d'opposition dans
-l'assemblée ni dans le pays: Forbin-Janson, ambassadeur auprès de
-Sobiesky, n'avait plus à s'occuper des affaires de la Provence; Louis de
-Forbin d'Oppède, évêque de Toulon, était mort le 29 avril 1675; ainsi le
-puissant parti des Forbin ne formait plus d'obstacles aux ambitions de
-la maison de Grignan. Le clergé avait nommé pour procureur-joint aux
-états messire Jean de Gaillard, évêque d'Apt[740], qui n'avait aucune
-influence en cour, aucun intérêt à se déclarer l'antagoniste du
-gouverneur pour se rendre populaire dans son petit et antique évêché,
-auquel on ne disputait rien et qui n'avait tien à disputer à personne.
-D'un autre côté, le comte de Grignan vivait en parfaite intelligence
-avec l'intendant M. de Rouillé, dont la _justice_ selon l'aveu même de
-madame de Grignan, était la passion dominante[741]. De Rouillé, qui
-présida l'assemblée des états, dans le discours d'ouverture qu'il
-prononça, fit l'éloge du comte de Grignan, «qui, dit-il, outre la bonté
-de son naturel, jointe aux grands engagements qu'il a depuis longtemps
-dans cette province, n'épargne ni ses soins ni son crédit pour procurer
-des avantages aux habitants et pour conserver leurs intérêts.» La
-réponse à ce discours, par le vicaire général du cardinal Grimaldi, au
-nom de l'archevêque d'Aix, premier procureur-né du pays, renchérit
-encore sur les louanges que M. de Rouillé avait faites du comte de
-Grignan[742].
-
- [736] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1689), t. IX, p. 458 et
- 459, édit. G.; t. IX, p. 112, édit. M.--_Mémoires de_ COULANGES,
- 1820, in-8º, p. 2.
-
- [737] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des
- communautés de Provence_; à Aix, chez Charles David, 1675, in-4º,
- 61 pages.
-
- [738] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1675, in-4º, p. 18
- et 20.
-
- [739] _Ibid._, p. 25.
-
- [740] _Ibid._, p. 16.
-
- [741] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, 282,
- édit. G.; t. III, p. 188, édit. M.
-
- [742] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 10 et 14.
-
-Madame de Sévigné savait que les mêmes rigueurs qu'on exerçait sur la
-Bretagne avaient lieu, par les mêmes motifs, en Gascogne, en Guienne et
-en Languedoc[743], et c'était pour elle un grand sujet de consolation
-qu'il en fût tout autrement pour la Provence. Elle jouissait du
-contraste qui existait entre la réputation de son gendre et celle de M.
-le duc de Chaulnes.
-
- [743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 11 décembre 1675), t. IV, p. 226
- et 241, édit. G.; t. IV, p. 103 et 245, édit. M.
-
-Mais ce que M. et madame de Grignan ignoraient, c'est que la faveur
-accordée au lieutenant général gouverneur de Provence et le rejet des
-propositions et des dénonciations de la faction des Forbin dans le
-conseil du roi étaient dus à l'appui de M. de Pomponne, vivement
-sollicité par sa belle-sœur madame de Vins et par d'Hacqueville, en
-l'absence de madame de Sévigné. De Pomponne et madame de Vins ne
-voulaient pas se faire des ennemis des Colbert et des autres puissants
-amis des Forbin, surtout de l'évêque de Marseille, ambassadeur auprès de
-Sobiesky, également bien accrédité en France et en Pologne. Ils
-désiraient que les services qu'ils avaient rendus aux Grignan fussent
-ignorés d'eux. Mais d'Hacqueville, l'empressé d'Hacqueville ne pouvait
-taire une si bonne nouvelle à madame de Sévigné; et madame de Sévigné
-pouvait-elle avoir un secret sans le confier à sa fille? Elle lui
-envoya donc la lettre de d'Hacqueville: «Voilà, écrit-elle, une lettre
-de d'Hacqueville qui vous apprendra l'agréable succès de nos affaires de
-Provence: il surpasse de beaucoup mes espérances... Voilà donc cette
-grande épine hors du pied; voilà cette caverne de larrons détruite;
-voilà l'ombre de M. de Marseille conjurée; voilà le crédit de la cabale
-évanoui; voilà l'insolence terrassée: j'en dirais jusqu'à demain. Mais,
-au nom de Dieu, soyez modestes dans vos victoires; voyez ce que dit le
-bon d'Hacqueville: la politique et la générosité vous y obligent. Vous
-verrez aussi comme je trahis son secret pour vous par le plaisir de vous
-faire voir le dessous de cartes qu'il a dessein de vous cacher à
-vous-mêmes[744].»
-
- [744] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 283.
-
-«Je comprends avec plaisir, dit-elle à sa fille, la considération de M.
-de Grignan dans la Provence après ce que j'ai vu. C'est un agrément que
-vous ne sentez plus; vous êtes trop accoutumés d'être honorés et aimés
-dans une province où l'on commande. Si vous voyiez l'horreur, la
-détestation, la haine qu'on a ici pour le gouverneur, vous sentiriez
-bien plus que vous ne faites la douceur d'être aimés et honorés partout.
-Quels affronts! quelles injures! quelles menaces! quels reproches! avec
-de bonnes pierres qui volaient autour d'eux. Je ne crois pas que M. de
-Grignan voulût de cette place à de telles conditions; son étoile est
-bien contraire à celle-là[745].»
-
- [745] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 187, éd.
- G.; t. IV, p. 70, édit. M.
-
-Mais madame de Grignan, dont les sympathies n'étaient nullement
-populaires, jugeait différemment de sa mère; et, comme femme d'un
-gouverneur à qui elle aurait voulu voir surmonter les résistances par la
-force, elle approuvait assez la sévérité du duc de Chaulnes. Madame de
-Sévigné réprime ce sentiment avec un ton d'autorité qui ne lui est pas
-ordinaire quand elle écrit à sa fille: «Vous jugez superficiellement,
-lui dit-elle, de celui qui gouverne cette province; non, vous ne feriez
-point comme il a fait, et le service du roi ne le voudrait pas[746].»
-
- [746] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit.
- G.; t. IV, p. 121, édit. M.
-
-Cependant _celui qui gouverne cette province_, le duc de Chaulnes, l'ami
-de madame de Sévigné, était loin d'être alors en disgrâce; au contraire,
-sa cruelle énergie envers les Bretons récalcitrants avait encore accru
-la faveur dont il jouissait avant la révolte. C'est ce que prouve le
-récit que fait madame de Sévigné de la suite qu'eut la dénonciation
-faite contre le duc de Chaulnes par le marquis de Coëtquen, gouverneur
-de Saint-Malo. Madame de Sévigné n'aimait ni Coëtquen ni sa femme, parce
-que celle-ci, coquette dépravée, avait trahi l'amour et la confiance de
-Turenne et livré ses secrets au chevalier de Lorraine[747], et que le
-mari avait dénoncé le premier les désordres d'Harouis à l'époque où ce
-financier jouissait encore de l'estime générale et de la confiance des
-états[748].
-
- [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 196 et 406,
- édit. G.; t. II, p. 161-393 et 421, édit. M.--_Ibid._ (4
- septembre 1675), t. IV, p. 82, édit. G.; t. III, p. 453, édit. M.
-
- [748] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 255, 256,
- édit. G.; t. III, p. 165, édit. M.
-
-«Voici l'histoire de notre province[749]. On vous a mandé comme était
-Coëtquen avec M. de Chaulnes; il était avec lui ouvertement aux épées
-et aux couteaux; il avait présenté au roi des mémoires contre la
-conduite de M. de Chaulnes depuis qu'il est gouverneur de cette
-province. M. de Coëtquen revient de la cour pour se rendre à son
-gouvernement (de Saint-Malo) par ordre du roi. Il arrive à Rennes, va
-voir M. de Pommereuil, et passe depuis huit heures du matin jusqu'à neuf
-heures du soir sans aller chez M. de Chaulnes; il n'avait pas même
-dessein d'y aller, comme il le dit à M. de Coëtlogon, et se faisait un
-honneur de braver M. de Chaulnes dans sa ville capitale. A neuf heures
-du soir, comme il était à son hôtellerie et n'avait qu'à se coucher, il
-entend arriver un carrosse, et voit monter dans sa chambre un homme avec
-un bâton d'exempt: c'était le capitaine des gardes de M. de Chaulnes,
-qui le pria de la part de son maître de venir jusqu'à l'évêché: c'est où
-demeure M. de Chaulnes. M. de Coëtquen descend, et voit vingt-quatre
-gardes autour du carrosse, qui le mènent sans bruit et en fort bon ordre
-à l'évêché. Il entre dans l'antichambre de M. de Chaulnes, et y demeure
-un demi-quart d'heure avec des gens qui avaient l'ordre de l'y arrêter.
-M. de Chaulnes paraît enfin, et lui dit: «Monsieur, je vous ai envoyé
-quérir pour vous ordonner de faire payer les francs fiefs dans votre
-gouvernement. Je sais, ajouta-t-il, ce que vous avez dit au roi; mais il
-le fallait prouver.» Et tout de suite il lui tourna le dos et rentra
-dans son cabinet. Le Coëtquen demeura fort déconcerté, et, tout enragé,
-regagna son hôtellerie.»
-
- [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 janvier 1676), t. IV, p. 314, édit.
- G.; t. IV, p. 185, édit. M.
-
-Madame de Sévigné trouva dans l'énergie de son caractère des moyens de
-ne pas se laisser abattre par la tristesse durant les malheurs qui
-affligeaient sa province et qui rejaillissaient sur tous les habitants,
-même sur ceux qui, comme elle, étaient entourés de plus de protections
-et d'appuis: «Il faut regarder, disait-elle à madame de Grignan, la
-volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans désespoir tout ce que
-je vois[750].» Elle sut se créer des distractions; mais ses principaux
-soulagements furent dus sans doute à sa fille et à son fils, dont l'une
-par ses lettres et l'autre par ses assiduités, ses soins, sa tendresse,
-ses lectures, ses confidences, ses promesses de réforme étaient pour
-elle un sujet de joie et de bonheur. Madame de Sévigné trouva encore de
-douces consolations dans ses entretiens avec la duchesse de Tarente, si
-bien d'accord avec elle pour critiquer et blâmer tout ce qui se faisait
-alors, et qui, comme elle, cherchait à combattre la pénible impression
-du présent par le souvenir du passé. Les soins donnés par madame de
-Sévigné aux travaux de sa terre des Rochers et sa nombreuse
-correspondance remplissaient sans aucun vide toutes les heures de sa
-journée: assujetties à une distribution uniforme, ses occupations
-étaient réglées de manière à suffire à toutes. Dans le commencement de
-son séjour aux Rochers, sa santé était excellente; mais vers la fin elle
-s'altéra, et c'est alors qu'elle montra le plus de courage et de
-véritable philosophie. Le 27 octobre, elle écrit à madame de Grignan:
-
-«Les malheurs de cette province retardent toutes les affaires et
-achèvent de nous ruiner. Je fus coucher à ma _tour_ (à sa maison de
-Vitré). Dès huit heures du matin, ces deux bonnes princesse et duchesse
-(la princesse de Tarente et la duchesse de Chaulnes) étaient à mon
-lever... Je fus ravie de revenir ici: je fais une allée nouvelle qui
-m'occupe; je paye mes ouvriers en blé, et ne trouve rien de solide que
-de s'amuser et de se détourner de la triste méditation de nos misères.
-Ces soirées dont vous êtes en peine, ma fille, je les passe sans ennui;
-j'ai quasi toujours à écrire, ou bien je lis, et insensiblement je
-trouve minuit. L'abbé (de Coulanges, son tuteur) me quitte à dix, et les
-deux heures que je suis seule ne me font point mourir non plus que les
-autres. Pour le jour, je suis en affaires avec l'abbé, ou je suis avec
-mes chers ouvriers, ou je travaille à mon très-commode ouvrage. Enfin,
-mon enfant, la vie passe si vite, et par conséquent nous approchons
-sitôt de notre fin que je ne sais comme on peut si profondément se
-désespérer des affaires de ce monde. On a le temps ici de faire des
-réflexions; c'est ma faute si mes bois ne m'en inspirent pas l'envie. Je
-me porte toujours très-bien; tous mes gens vous obéissent admirablement;
-ils ont des soins ridicules de moi; ils viennent me trouver le soir,
-armés de toutes pièces, et c'est contre un écureuil qu'ils veulent tirer
-l'épée[751].»
-
- [750] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117, éd.
- G.; t. IV, p. 9, édit. M.
-
- [751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 octobre 1675), t. IV, p. 175, éd.
- G.; t. IV, p. 60, édit. M.
-
-Ce n'était pas seulement la princesse et la duchesse qui faisaient
-diversion à la solitude des Rochers; madame de Sévigné avait encore,
-dans un château voisin du sien, une famille d'une noblesse obscure, mais
-très-ancienne, qu'elle honorait de son amitié et qui se trouvait
-heureuse de lui plaire. Cette liaison datait du commencement du séjour
-de madame de Sévigné aux Rochers[752]; elle était devenue très-intime,
-puisque, malgré sa répugnance à sortir de chez elle, madame de Sévigné
-allait quelquefois dîner au château d'Argentré[753], et que du Plessis,
-le maître de ce château, se rendait quelquefois aux Rochers avec toute
-sa famille, et y était invité dans toutes les occasions solennelles.
-C'est ainsi qu'il s'y trouvait le 15 décembre, le jour où l'on dit la
-première messe à la chapelle construite par madame de Sévigné[754]. Du
-Plessis, qui allait aussi fréquemment aux Rochers pour y faire sa partie
-de reversi[755], paraît avoir été un bon gentilhomme, vivant indépendant
-dans sa province, sans avoir envie d'en sortir. Sa femme, comme lui fort
-modeste, sans ambition, menait une vie très-retirée. Elle lui avait
-donné un fils et une fille. Le fils était marié à une jolie et
-spirituelle Gasconne, qui plaisait beaucoup à madame de Sévigné.
-Malheureusement elle ne la voyait pas souvent, parce que, établie avec
-son mari en Provence, elle n'était que passagèrement chez son
-beau-père[756]. La seule personne de la famille qui se montrât
-empressée[757] auprès de madame de Sévigné était cette demoiselle du
-Plessis, que madame de Grignan, dès son plus jeune âge[758], avait
-appris à molester. On a dit que madame de Sévigné n'avait pas pour
-mademoiselle du Plessis toute l'aversion qu'elle manifeste dans ses
-lettres, et que c'était pour amuser sa fille qu'elle traçait de cette
-personne d'aussi grotesques peintures. Il est certain que, s'il ne nous
-était resté des lettres de madame de Sévigné que celles de l'époque dont
-nous nous occupons, on serait autorisé à penser ainsi; et madame de
-Sévigné mériterait le reproche d'ingratitude en ne sachant pas pardonner
-à une jeune fille, si constante dans son attachement pour elle, les
-imperfections qui déparaient ses bonnes qualités. Il est dans notre
-nature d'être plus indulgents pour les vices que pour les défauts. Les
-vices se dissimulent, et nous les ignorons quand ils nous nuisent; il ne
-se montrent que pour nous plaire ou nous être utiles: les défauts se
-produisent à chaque instant, nous blessent, nous irritent quelquefois et
-nous importunent toujours. Madame de Sévigné, par sa mansuétude et sa
-prédilection envers l'aimable et brillant Pomenars, par son dédain, sa
-sévérité envers mademoiselle du Plessis, peut donc être accusée
-justement de s'être abandonnée sans réserve à ce penchant égoïste auquel
-la raison et l'équité nous ordonnent de résister. Mais en rapprochant
-tout ce que madame de Sévigné nous apprend sur mademoiselle du Plessis
-il paraît qu'elle avait peu de droits à l'indulgence; qu'elle était
-envieuse, intéressée, hypocrite; qu'elle avait dans les sentiments une
-certaine bassesse que madame de Sévigné ne pouvait supporter chez une
-personne de noble naissance. Mademoiselle du Plessis faisait preuve, il
-est vrai, d'une admiration exaltée et d'un dévouement sans bornes pour
-la dame des Rochers; mais il était facile de s'apercevoir que cela avait
-pour cause la faiblesse commune alors à presque tous les nobles de
-province, qui cherchaient à tirer vanité de leurs liaisons avec la
-noblesse de cour.
-
- [752] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 259, ch.
- IX, et p. 362 et 363.
-
- [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit.
- G.
-
- [754] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 253, édit.
- G.; t. IV, p. 127, édit. M.
-
- [755] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 février 1676), t. IV, p. 348, édit.
- G.
-
- [756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 95 et 96,
- édit. M.; t. II, p. 115, édit. G.
-
- [757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 157, édit.
- G.; t. II, p. 130, édit. M.
-
- [758] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai et 10 juin 1671), t. II, p. 86,
- 91 et 95, édit. G.; t. II, p. 72, 76, 77, 80.--_Ibid._ (29
- septembre 1675), t, IV, p. 116, édit. G.
-
-Mademoiselle du Plessis croyait s'être rendue nécessaire à madame de
-Sévigné par son empressement à exécuter ses volontés ou à prévenir ses
-désirs: elle lui tenait lieu de demoiselle de compagnie, ainsi qu'une
-très-jolie et très-innocente jeune fille qui demeurait au bout du parc
-des Rochers. Toutes deux étaient dociles, complaisantes et prêtes à
-tout; leur présence n'imposait pas plus de gêne à la dame des Rochers
-que celle de _Marphise_ ou de _Fidèle_[759].
-
-Mademoiselle du Plessis, dont les services étaient acceptés sans façon,
-sans remerciements, se croyait chérie de madame de Sévigné, et avait
-assez raison de penser ainsi. Cependant madame de Sévigné n'eut jamais
-pour elle que de l'antipathie. Mademoiselle du Plessis louchait
-horriblement[760], était d'une laideur affreuse, fausse et gauche dans
-toutes ses actions, maladroite dans ses flatteries, choquante par ses
-indiscrètes familiarités, étourdissante par ses ricanements, sotte et
-ridicule par son intarissable babil et ses exagérations[761]; tellement
-dépourvue de sens qu'elle prenait pour contre-vérités dictées par des
-accès de tendresse les dures paroles que lui adressait quelquefois
-madame de Sévigné. Plus les louanges de celle-ci étaient ironiques, plus
-sa raillerie était mordante, plus les épithètes dont elle l'affublait
-étaient injurieuses, plus mademoiselle du Plessis montrait de
-satisfaction et semblait reconnaissante[762]. Madame de Sévigné se
-permettait de renouveler assez souvent ces insultantes mystifications en
-présence de ses amis les moins respectables, tels que Pomenars; et alors
-la Plessis, comme dit madame de Sévigné, ne manquait jamais d'accroître,
-par ses gros rires, les retentissements de la bruyante gaieté qu'elle
-excitait, et complétait ainsi une scène digne du haut comique: celle de
-la sottise satisfaite, qui, se croyant louée, s'outrage et s'injurie
-elle-même.
-
- [759] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 25 décembre 1675), t. IV, p. 237,
- 238 et 271, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1676), p. 287, édit.
- G.
-
- [760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), t. II, p. 104, édit. G.;
- t. II, p. 86, édit. M.
-
- [761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juillet 1671), t. II, p. 142, édit.
- G.--_Ibid._ (19 juillet 1671), t. II, p. 147, édit. G.; t. II, p.
- 122, édit. M.--_Ibid._ (15 décembre 1675) t. IV, p. 256.--_Ibid._
- (12 juillet 1671), t. II, p. 142, édit. G.
-
- [762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1680), t. VI, p. 148, édit.
- G.; t. VII, p. 25, édit. M.
-
-Cela n'était ni charitable ni chrétien de la part de madame de Sévigné.
-Aussi est-elle quelquefois touchée de repentir, et elle s'écrie: «La
-Plessis a les meilleurs sentiments du monde; j'admets que cela puisse
-être gâté par l'impertinence de son esprit et la _ridiculité_ de ses
-manières[763].»
-
- [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 148, édit.
- G.; t. IV, p. 36, édit. M.--_Ibid._ (8 décembre 1675), t. IV, p.
- 115, édit. M.; t. IV, p. 338, édit. G.
-
-Mais bientôt elle reconnaît que la Plessis est jalouse, envieuse,
-hypocrite, intéressée; elle s'étonne que dans les filles nobles il
-puisse s'en trouver une avec des sentiments aussi bas; et elle dit:
-
-«Mademoiselle du Plessis est à son couvent. Si vous saviez comme elle a
-joué l'affligée[764] et comme elle volait la cassette pendant que sa
-mère expirait, vous ririez de voir comme tous les vices et toutes les
-vertus sont jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces; car je trouve
-des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme
-naturellement les chevaux trottent. La main qui jette tout cela dans son
-univers sait fort bien ce qu'elle fait, et tire sa gloire de tout; et
-tout est bien[765].»
-
- [764] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VI, p. 295,
- édit. M.; t. VII, p. 8, édit. G.--_Ibid._ (5 juin 1680), t. VI,
- p. 301, édit. M.; t. VII, p. 20, édit. G.
-
- [765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 66, édit. G.;
- t. VI, p. 340, édit. M.
-
-De tous les correspondants de madame de Sévigné, le plus exact, le plus
-actif, le plus fécond des _informateurs_ était sans contredit
-d'Hacqueville. Il se plaisait à être l'homme d'affaires et le
-nouvelliste de tous ses amis et de toutes ses connaissances; et quand il
-était éloigné d'eux il ne pouvait se dispenser de leur écrire souvent,
-de leur donner des nouvelles de tout le monde et sur toutes choses; et
-comme il exigeait qu'on lui répondît, sa correspondance ressemblait à un
-véritable journal manuscrit. Les nouvelles qu'il transmettait étaient de
-deux sortes: celles qu'il avait recueillies personnellement et qui
-composaient les matières des lettres écrites en entier de sa main, et
-celles qu'il faisait extraire et transcrire de sa nombreuse
-correspondance; celles-ci étaient sur des feuilles volantes, les mêmes
-pour tous les correspondants, et formant une sorte de supplément à ses
-lettres. Madame de Sévigné nous peint d'une manière intéressante
-l'embarras où la mettait, ainsi que beaucoup d'autres, l'intempérance
-épistolaire de d'Hacqueville et en même temps le fruit qu'elle en
-recueillait[766]. Cet embarras n'était pas moins grand que celui de
-concilier les règles de conduite contenues dans les devises qu'elle
-avait inscrites sur les arbres de son parc:
-
-«J'ai écrit, dit-elle, à d'Hacqueville. Au reste, qu'il ne me vienne
-plus parler de ses accablements, c'est lui qui les aime; il vous écrit
-trois fois la semaine; vous vous contenteriez d'une, et le gros abbé (de
-Pontcarré) le soulagerait d'une autre; voilà comme il s'accommoderait.
-Je lui ai proposé la même chose, et je ne lui écris qu'une fois en huit
-jours pour lui donner l'exemple; il n'entend point cette sorte de
-tendresse, et veut écrire comme le juge voulait juger. J'en suis dans
-une véritable peine, car je suis persuadée que cet accablement nous le
-fera mourir. Si vous aviez vu sa table les mercredis, les vendredis, les
-samedis, vous croiriez être au bureau de la grande poste. Pour moi, je
-ne me tue point à écrire; je lis, je travaille, je me promène, je ne
-fais rien: _Bella cosa far niente_, dit un de mes arbres; l'autre lui
-répond: _Amor odit inertes_: on ne sait auquel entendre; mais ce que je
-sens de vrai, c'est que je n'aime point à m'enivrer d'écriture. J'aime à
-vous écrire, je parle à vous, je cause avec vous: il me serait
-impossible de m'en passer; mais je ne multiplie point ce goût; le reste
-va parce qu'il le faut.»
-
- [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. IV, p. 135, édit.
- G.; t. IV, p. 25, édit. M.
-
-Et quinze jours après, elle écrit encore[767]:
-
-«D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine c'est assez écrire pour des
-affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il
-augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez
-bien que, puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas,
-je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son
-écriture; songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de
-Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste: ce sont _les
-d'Hacqueville_. Adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance: leurs
-bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les
-ménager; j'en veux abuser; aussi bien si ce n'est moi qui le tue, ce
-sera un autre. Il n'aime que ceux dont il est accablé; accablons-le donc
-sans ménagement.»
-
- [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 156, éd.
- G.; t. IV, p. 43, édit. M.
-
-Mais dans un grand nombre de nouvelles diverses que d'Hacqueville
-adressait à tant de personnes différentes[768], il lui arrivait
-quelquefois de se tromper, et de mander par distraction à madame de
-Sévigné, quand elle était aux Rochers, des nouvelles de Rennes: alors
-par malice elle lui adressait, des Rochers à Paris, des nouvelles de
-Paris qu'elle avait reçues d'une autre main et dont bien certainement il
-était plus tôt informé qu'elle. Dans une de ses lettres à madame de
-Grignan, égalant souvent en longueur les dépêches diplomatiques, elle
-dit: «D'Hacqueville, de sa _propre main_, car ce n'est point dans son
-billet de nouvelles, me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes,
-est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre. Je l'ai remercié de ce soin,
-et je lui apprends que M. de Pomponne se fait peindre par Mignard.»
-Mais elle se trouvait bien heureuse de ce travers de d'Hacqueville
-quand, le courrier de Provence ayant manqué, les lettres qu'il lui
-écrivait contenaient des nouvelles récentes de madame de Grignan[769].
-
- [768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 et 23 octobre), t. IV, p. 158 et
- 169-171, édit. G.; t. IV, p. 43 et 54-57, édit. M.
-
- [769] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1676), t. IV, p. 353, édit.
- G.; t. IV, p. 219, 220.
-
-Un motif plus puissant encore rendait la correspondance de d'Hacqueville
-importante pour madame de Grignan pendant le séjour de sa mère en
-Bretagne. Quoique le parti des Forbin-Janson n'eût plus de chef dans
-l'assemblée des états, cependant il existait toujours; et les Forbin qui
-se trouvaient en cour avaient continué à être leur organe, et
-dénigraient l'administration du gouverneur. M. de Grignan, qui n'avait
-jamais eu beaucoup d'ordre dans ses affaires, avait des procès à faire
-juger à Paris pour d'anciennes dettes contractées envers la famille de
-Mirepoix[770] en raison de son double mariage, d'abord avec mademoiselle
-de Rambouillet et ensuite avec mademoiselle du Puy du Fou. Ce débat
-aurait enfanté de nouveaux procès si l'on n'avait pas pris des
-arrangements avec les créanciers[771]. Pour toutes ces choses la
-protection de M. de Pomponne était utile et quelquefois décisive; il
-fallait donc la solliciter sans cesse et mettre à profit la bonne
-volonté de ce ministre. Madame de Sévigné, aidée de l'abbé de Coulanges
-et de ses nombreux amis, s'acquittait merveilleusement de cette tâche
-lorsqu'elle était à Paris; et les intérêts du gouverneur de la Provence
-et de madame de Grignan eussent beaucoup souffert si en leur absence
-d'Hacqueville, de concert avec madame de Vins, n'y eût suppléé avec le
-zèle de l'amitié la plus dévouée. Madame de Vins était la belle-sœur de
-M. de Pomponne, jolie et charmante personne dont madame de Sévigné se
-servait pour agir sur l'esprit de ce ministre. Elle avait épousé Jean de
-la Garde d'Agoult, bon gentilhomme de Provence, d'abord chevalier, puis
-marquis de Vins, brigadier et ensuite lieutenant général des armées du
-roi et proche parent des Grignan[772]. Il fut chargé, comme lieutenant
-des mousquetaires, de conduire des troupes en Bretagne[773]. Madame de
-Sévigné eut peu de rapports avec lui, et il s'abstint même d'aller lui
-rendre visite lorsqu'il passa à Laval et à trois lieues des Rochers.
-Comme beaucoup de militaires de son âge, le marquis de Vins menait une
-vie peu régulière, et, dans la bonne société, il avait avec les dames
-cette gaucherie et cette timidité que contractent ceux qui ne se
-plaisent que dans le sans-gêne des femmes qui ont abdiqué toute
-pudeur[774]. Il n'en était pas de même de madame de Vins, qui résidait à
-Paris tandis que son mari était en Bretagne: elle faisait les délices
-des élégantes sommités du monde et de la cour. L'influence qu'elle avait
-auprès de son beau-frère n'avait rien perdu de sa force depuis
-qu'indépendante par sa fortune ses attraits, son esprit, ses grâces lui
-attiraient un plus grand nombre d'hommages et planaient sur un plus
-vaste horizon. Aussi madame de Sévigné, qui savait que d'Hacqueville
-avait souvent recours à elle pour le succès de ses démarches, répondait
-avec empressement aux lettres qu'elle en recevait[775]. Madame de Vins
-était heureuse d'avoir une amie de l'âge et du mérite de madame de
-Sévigné[776] et fière d'entretenir avec elle une correspondance si bien
-assortie à toutes les sympathies de son cœur et de son esprit. De cette
-correspondance il ne nous reste pas le moindre débris, et les lettres de
-madame de Sévigné à sa fille nous prouvent que cette perte est
-très-regrettable. L'étroite liaison qui existait entre la marquise de
-Vins et madame de Sévigné jamais ne se relâcha et ne fut troublée par
-aucun nuage. La correspondance de madame de Vins avec madame de Grignan
-nous eût appris beaucoup de particularités qui auraient éclairé les
-lettres que nous possédons de madame de Sévigné, et elle eût aussi jeté
-du jour sur l'existence intérieure du ministre Pomponne, qui a eu une
-part si grande aux affaires publiques de ce temps. On s'étonne que
-madame de Sévigné, qui a vécu si longtemps dans l'intimité de ce
-ministre et celle de toute sa famille, dans les nombreuses lettres qui
-nous restent d'elle ne parle qu'une seule fois de madame de Pomponne,
-tandis qu'elle s'entretient fort souvent de sa sœur, mademoiselle de
-Ladvocat, qui fut depuis la marquise de Vins. La publication récente que
-l'on a faite des lettres de la famille de Feuquières nous explique cette
-apparente anomalie. Ces lettres nous font connaître que madame de
-Pomponne n'était nullement, comme sa sœur, comme madame de Sévigné, de
-ces femmes favorisées du ciel, toujours inspirées par le désir de
-plaire, qui appellent au secours de leurs attraits naturels les charmes
-de leur esprit et de leur doux langage. Madame de Pomponne était une
-excellente femme, qui donnait tout son temps à ses affaires de ménage;
-comme le bon abbé de Coulanges, elle aimait beaucoup à calculer, à
-équilibrer avec précision ses recettes et ses dépenses; elle prenait
-même aussi volontiers sur elle le soin de bien régler les intérêts de
-ses jeunes parents, qu'elle morigénait lorsqu'ils violaient les
-principes d'une sage économie[777]. Une pareille femme ne pouvait
-suffire à un homme tel que Pomponne, qui s'était habitué à se délasser
-de ses travaux diplomatiques par les agréments d'une société choisie et
-par le commerce des lettres. Voilà pourquoi mademoiselle de Ladvocat
-était devenue pour lui, dans son intérieur, comme le complément de sa
-femme. Dès lors on comprend facilement pourquoi madame de Sévigné, ne
-pouvant entretenir M. de Pomponne aussi promptement et aussi fréquemment
-que le réclamait l'urgence de ses affaires, employait pour suppléer à
-ces entretiens mademoiselle de Ladvocat, qui, avant son mariage,
-demeurait avec sa sœur dans la maison de ce ministre et qui depuis
-conserva toujours près de lui, comme belle-sœur, des privautés que
-nulle autre ne pouvait avoir. C'est ainsi que madame de Vins fut initiée
-aux choses du gouvernement et aux intrigues auxquelles elles donnaient
-lieu, tandis que madame de Pomponne n'avait ni le temps ni la volonté
-de s'en mêler, et y resta constamment étrangère. Ainsi doit
-s'interpréter le silence de madame de Sévigné et de tous ses
-contemporains sur madame de Pomponne, respectable matrone qu'un sage
-chez les Romains eût louée pour les qualités qu'elle avait et encore
-plus pour celles qu'elle n'avait pas et que son mari, bel esprit, aurait
-souhaité de trouver en elle; ce qui n'empêchait pas qu'elle ne possédât
-toute sa confiance et sa plus constante affection. Elle la méritait sous
-tous les rapports. Madame de Pomponne joignait aux vertus solides et aux
-talents d'une habile maîtresse de maison beaucoup d'instruction; madame
-de Sévigné nous apprend que ce fut elle qui dirigea l'éducation de sa
-belle-sœur madame de Vins et aussi celle de sa fille, femme du ministre
-d'Etat Colbert de Torcy[778].
-
- [770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. IV, p.
- 42-43.--_Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 358, édit. G.
-
- [771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p. 274, édit.
- G.--_Alliance des arts, Catalogue des archives de la maison de
- Grignan_, 1844, in-8º, p. 33 (1677, mars 3).
-
- [772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1673), t. III, p. 256, édit.
- G.
-
- [773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 479, édit.
- G.
-
- [774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 207 et
- 208, édit. G.
-
- [775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre et 5 janvier 1676), t. IV,
- p. 287, 296, 297, édit. G.--_Ibid._ (24 juillet 1680), t. VII, p.
- 128, édit. G.
-
- [776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre et 25 décembre 1675), t.
- II, p. 214 et 273, édit. G.
-
- [777] _Mémoires et lettres de_ FEUQUIÈRES, t. II, p. 429.
-
- [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 mai 1689), t. X, p. 298, édit. G.
-
-A cette époque, madame de Sévigné avait à Paris une amie avec laquelle
-elle entretenait un commerce de lettres assez actif pour que madame de
-Vins voulût bien s'en montrer jalouse[779]. Cette amie était madame de
-Villars, sœur du maréchal de Bellefonds: elle avait épousé le marquis
-de Villars, qui suppléait au défaut d'une naissance ancienne et d'un
-riche patrimoine par un air noble et digne, une taille élevée, une belle
-figure; avantages qui lui avaient fait donner le nom romanesque
-d'_Orondate_[780]. «La marquise de Villars, dit Saint-Simon, était une
-bonne petite femme maigre et sèche, active, méchante comme un serpent,
-de l'esprit comme un démon, d'excellente compagnie et qui recommandait à
-son fils de se vanter au roi tant qu'il pourrait, mais de ne jamais
-parler de soi à personne[781]. Les trente-sept lettres qui nous restent
-de madame de Villars à madame de Coulanges et ce que nous apprend madame
-de Coulanges, ne se rapportent pas entièrement à cette peinture du
-caustique Saint-Simon[782]. «Elle est charmante par ses mines (dit
-madame de Coulanges) et par les petits discours qu'elle commence et qui
-ne sont entendus que par les personnes qui la connaissent.» Madame de
-Coulanges atteste encore que, bien loin d'être méchante comme un
-serpent, «madame de Villars était tendre, qu'elle savait bien aimer; ce
-qui donnait de l'amitié pour elle.» Sa mémoire doit être sous la
-protection de tous ceux qui portent un cœur français, puisqu'elle eut
-le bonheur de donner le jour au dernier des grands généraux de Louis
-XIV, au maréchal de Villars, qui sauva la France à Denain. La
-correspondance de madame de Sévigné avec la marquise de Villars nous
-manque entièrement; mais nous savons le motif qui donnait plus de
-chaleur à l'amitié qui les unissait[783] et leur faisait éprouver le
-besoin de se communiquer leurs pensées. Toutes deux avaient un fils à
-l'armée de Condé, et ces fils causaient à leurs mères de mortelles
-inquiétudes: ces deux fils furent blessés au sanglant combat de
-Senef[784]; mais les destinées de l'un et de l'autre furent bien
-différentes. Madame de Sévigné avait acheté malgré elle, pour son fils,
-la charge de guidon des gendarmes, parce qu'on lui avait persuadé que,
-lorsqu'elle mariait sa fille, il était convenable qu'elle fît aussi un
-établissement à son fils. Celui de guidon était trop subordonné à sa
-naissance et à sa fortune; Sévigné n'avait pris cette charge que pour
-pouvoir servir autrement que comme simple volontaire et dans l'espoir
-d'obtenir un prompt avancement. Cet espoir avait été déçu; et, à
-l'époque dont nous traitons, sa mère faisait des démarches pour vendre
-cette charge[785] et en acheter une autre: elle ne put y parvenir. Fils
-et frère de deux femmes des plus lettrées et des plus aimables de son
-temps, comme elles Sévigné aimait les lettres, les arts et les
-jouissances sociales. Un homme de son nom et de sa naissance devait
-n'être rien ou être militaire, et par cette raison il avait embrassé la
-carrière des armes. Il avait la bravoure (aucun gentilhomme n'en
-manquait), mais non le talent d'un guerrier. Sa mère, après qu'il eut
-été blessé au combat de Senef, avait écrit au maréchal de Luxembourg et
-à son parent le marquis de la Trousse pour lui faire avoir un congé,
-afin qu'il pût venir se rétablir aux Rochers, où elle serait aussi
-heureuse de le posséder que lui de s'y trouver[786]. C'était la seconde
-fois que Sévigné quittait l'armée alors que les opérations de la guerre
-étaient en pleine activité[787].
-
- [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 207, édit.
- G.
-
- [780] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. II,
- p. 114.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. XLII, p. 294; t. XLI, p. 190,
- 280-288.--_Mémoires sur Sévigné_, part. I, p. 256, ch. XVII, et
- part. IV, p. 132, ch. VII.
-
- [781] _Supplément aux Mémoires de_ DANGEAU, cité par Monmerqué,
- _Biographie universelle_, article _Villars_, t. XLVIII, p. 423.
-
- [782] Madame DE VILLARS, _Lettres_, 1800, in-12, t. I, p. 9-196.
-
- [783] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juillet 1671; 6, 9 et 13 octobre
- 1675), t. II, p. 140 et 438, et t. IV, p. 132 et 142, édit. G.
-
- [784] Duc DE VILLARS, _Mémoires_, p. 34-36.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (5 septembre 1674), t. IV, p. 353, édit. G.
-
- [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 525 et
- 526.--_Ibid._ (3 juillet 1680), p. 85 et 86.
-
- [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre et 8 décembre 1675), t. IV,
- p. 137 et 257, édit. G.
-
- [787] _Mémoires sur Sévigné_, part. IV, p. 286, ch. X.
-
-Il n'en était pas ainsi du jeune Villars, qui ne voulait point de congé;
-ni Condé ni Luxembourg n'auraient accordé ce congé aux prières de sa
-mère, si elle avait pensé à le demander. Son père, le brillant
-_Orondate_, s'était distingué comme militaire par de beaux faits
-d'armes; mais Louvois, qui haïssait en lui l'époux de la fille du
-maréchal de Bellefonds, le traversait sans cesse dans tous ses projets
-d'avancement. Alors il quitta l'état militaire et se jeta dans la
-diplomatie, où il réussit comme à la guerre. Après s'être acquitté avec
-succès d'une ambassade en Espagne[788], il fut rappelé, et venait d'être
-nommé ambassadeur à la cour de Savoie[789], ce qui était, comme le
-remarque plaisamment madame de Sévigné, une application du proverbe:
-_Devenir d'évêque meunier_; mais ce n'était point une disgrâce, et il
-devait par la suite retourner ambassadeur en Espagne. D'ailleurs il
-fallait se retirer de la cour et du monde si l'on n'était pas résolu à
-servir le roi dans le poste, quelque médiocre qu'il fût, qu'il plaisait
-à Sa Majesté de vous assigner. Cependant Villars était mécontent, et ne
-se trouvait pas récompensé en raison des services qu'il avait rendus; et
-lui et sa femme se plaignant un jour devant leur jeune fils de leur
-mauvaise fortune: «Pour moi, dit résolûment cet enfant, j'en ferai une
-grande, ou je périrai[790].» Il tint parole.
-
- [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 438, édit. G.
-
- [789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1675), t. IV, p. 132, édit.
- G.
-
- [790] DE VILLARS, _Mémoires_, édit. 1734, in-12, p. 7.
-
-Louis XIV venait de créer à cette époque, sous le nom de _Pages de la
-grande écurie_, un établissement pour l'éducation de la haute
-noblesse[791] du royaume. Ces jeunes gens, l'espérance des premières
-familles du royaume, accompagnaient comme volontaires le roi dans ses
-campagnes lorsque leur éducation était terminée. Ces volontaires
-montraient une telle ardeur pour courir au combat quand Louis XIV était
-présent qu'il leur était défendu d'aller au feu sans sa permission. Le
-jeune Villars, dès la première affaire où il se trouva, désobéit à cet
-ordre du roi, qui le gronda sévèrement. Mais sous ses yeux, sous les
-regards de Condé, de Turenne et de Luxembourg il déploya une valeur si
-brillante, montra un tel enthousiasme pour la guerre, une intelligence
-si élevée de la tactique, tant pour l'infanterie que pour la cavalerie;
-il étonna tellement ses chefs par son coup d'œil rapide et sûr, eut un
-bonheur si constant que, de désobéissance en désobéissance et de gronde
-en gronde, il s'éleva rapidement jusqu'au rang de colonel malgré
-l'inflexible Louvois et quoique son oncle le maréchal de Bellefonds,
-dont il était l'élève, fût en pleine disgrâce pour avoir refusé de
-servir sous Turenne. Le jeune Villars en était là[792] alors que son ami
-Sévigné, aux Rochers, assistait sa mère dans sa correspondance avec
-l'ambassadrice de Savoie, ou s'occupait à faire sa cour aux dames de
-Vitré ou de Rennes[793], et tandis que le chevalier de Grignan, à la
-tête de son régiment, se distinguait aussi dans cette guerre. Madame de
-Sévigné convient avec joie que ce chevalier de Grignan, qu'elle avait
-surnommé _le petit Glorieux_, acquérait une gloire solide[794]: Sévigné
-au contraire n'exerçait sa charge qu'avec négligence, et se laissait
-entraîner à la dissipation et à l'oisiveté par l'exemple des jeunes gens
-de son âge. «Le roi, dit madame de Sévigné à sa fille, a parlé encore
-comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des officiers
-subalternes de son régiment[795].»
-
- [791] DUC DE VILLARS, _Mémoires_; la Haye, chez Pierre Gosse,
- 1734, in-12, p. 1, 16, 38 (années 1670-1672), et p. 23, 38, 52
- (années 1673-1675), t. LXVIII de la collection Petitot.
-
- [792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1676), t. IV, p. 303, édit.
- G.
-
- [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VII. p. 85 et 86,
- édit. G.
-
- [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 207, édit.
- G.--_Mémoires sur Sévigné_, 4e part., p. 133.
-
- [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1677), t. V, p. 268, édit. G.
-
-Un autre genre de correspondance qui occupait alors comme malgré elle la
-plume de madame de Sévigné aux Rochers, c'est celle qu'elle entretenait
-avec cette parente et amie de madame de Villars[796] qui avait été
-élevée avant celle-ci chez la maréchale de Bellefonds. Nous avons déjà
-fait connaître à nos lecteurs, dans la quatrième partie de ces Mémoires,
-la comtesse de Saint-Géran[797], cette petite femme si jolie, si
-spirituelle, dame du palais de la reine, toujours en cour, faite pour la
-cour, dont elle suivait tous les mouvements, à laquelle elle
-assortissait sa vie, ses goûts, ses plaisirs, ses croyances, ses
-occupations, successivement et suivant les temps galante, dévote,
-prodigue et rangée; toujours aimable, toujours recherchée, toujours
-ménagée, même durant les rigueurs qu'elle s'attira par ses imprudences.
-Elle ne cessa jamais d'entretenir les liaisons qu'elle avait formées
-avec madame de Sévigné et avec madame de Maintenon, auxquelles elle
-plaisait sans inspirer à l'une et à l'autre ni estime ni confiance[798].
-Il en est de même de madame de Frontenac[799], l'une des _divines_; et
-on a droit de s'étonner que les historiens de Maintenon et de Louis XIV
-se soient laissé égarer à l'égard de ces deux femmes par des fragments
-de lettres apocryphes, dont le plus faible examen aurait dû leur
-démontrer la fausseté[800]. Le gros Saint-Géran était cousin des
-Villars, et se trouvait à l'armée en même temps que Sévigné et Villars;
-ce qui contribuait à donner plus d'intérêt aux lettres adressées aux
-Rochers par la Saint-Géran, comme l'appelle madame de Sévigné[801].
-Aucun obstacle de famille n'avait empêché madame de Saint-Géran de
-prendre sa part aux plaisirs de cette cour si brillante et si agitée, où
-elle consuma son existence sans aucun profit pour sa fortune. Elle n'eut
-qu'une fille, dont elle accoucha après vingt et un ans de mariage[802].
-
- [796] SAINT-SIMON, _Mémoires_ (1694), t. I, p. 350, 440 et 441;
- t. II, p. 287. «Elle était, dit Saint-Simon, fille du cadet de
- Blainville.»
-
- [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1675), t. IV, p. 132, édit.
- G.--_Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 133.
-
- [798] MAINTENON, _Lettres au cardinal de Noailles_ (mars
- 1700).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1680), t. III, p. 396,
- édit. G.--_Ibid._ (17 juillet 1671), t. II, p. 141, édit.
- G.--_Ibid._ (6 avril 1696, de madame DE COULANGES), t. X, p. 296,
- édit G.--_Ibid._ (16 octobre 1675), t. IV, p. 160, édit.
- G.--_Ibid._ (12 janvier 1676), t. IV, p. 311, édit. G.--_Ibid._
- (26 août 1676), t. V, p. 90, édit. G.--_Ibid._ (24 février 1680),
- t. VI, p. 396, édit G.--_Ibid._ (22 mai 1674), t. III, p. 238,
- édit. G.
-
- [799] Sur Frontenac, conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 1re
- partie, p. 339, 359, 409; 2e, p. 29, 441, 454; 4e, p. 132.
-
- [800] Conférez les _Notes et éclaircissements_, à la fin de ce
- volume.
-
- [801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1696), t. XI, p. 290, édit. G.
-
- [802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1688), t. IX, p. 46 et 47,
- édit. G.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-1675-1680.
-
- Madame de Sévigné se plaint du grand nombre de lettres qu'elle est
- obligée d'écrire.--Les correspondances particulières suppléaient
- autrefois aux gazettes.--Le nombre des correspondants de madame de
- Sévigné s'accroissait chaque jour avec sa célébrité.--Sa liaison
- avec madame de Marbeuf.--Elle espère par elle marier son
- fils.--Soins et attentions de Sévigné pour sa mère.--Contraste de
- sa manière de vivre avec son fils et de celle qu'avait la princesse
- de Tarente avec le sien.--Opinion de madame de Sévigné sur le jeune
- prince de Tarente.--Celui-ci fait mieux son chemin dans le monde
- que Sévigné.--Volages amours de ce dernier.--Son intimité avec
- madame du Gué-Bagnols.--Détails sur cette intrigue.--Madame de
- Sévigné cherche à marier son fils avec la fille du comte de
- Rouillé, intendant de Provence, et ne réussit point.--Craintes de
- madame de Sévigné en apprenant que madame de Grignan est
- enceinte.--Suite des détails sur la liaison amoureuse de Sévigné et
- de madame du Gué-Bagnols.--Autres attachements de Sévigné avec la
- duchesse de V..., avec mademoiselle de la Coste et mademoiselle de
- Tonquedec.--Nouveaux travaux entrepris par madame de Sévigné aux
- Rochers.--Elle est retenue à la campagne par le plaisir qu'elle
- trouve à y séjourner.--Affaire du président Méneuf.--Niaiserie du
- fils de ce président.--Les affaires de madame de Sévigné
- l'obligeaient à retourner à Paris, mais elle tombe malade
- dangereusement.--Guérie de sa fièvre, elle ne peut plus écrire
- qu'en dictant à son fils et ensuite à la jeune fille de sa
- voisine.--Sévigné part pour Paris, afin de traiter de sa charge de
- guidon avec de Viriville.--Madame de la Baume y met un empêchement
- indirect en faisant enlever madame de la Tivolière pour la marier
- avec son fils.--Madame de Sévigné part des Rochers le 24 mars pour
- retourner à Paris.--Désespoir de la jeune fille qui lui servait de
- secrétaire.--Madame de Sévigné s'arrête à Malicorne.--Elle y entend
- l'oraison funèbre de Turenne par Fléchier.--Elle arrive à Paris.
-
-
-Madame de Sévigné se plaint fréquemment à sa fille du nombre de lettres
-qu'elle recevait et auxquelles elle était obligée de répondre. C'est
-qu'à une époque où le commerce épistolaire était mieux apprécié, plus
-recherché qu'il ne peut l'être depuis la publication de ces milliers de
-journaux partout imprimés, partout répandus, les intrigues des cours,
-les mouvements des armées, les promotions aux places, aux honneurs, aux
-titres, aux rangs; les succès et les revers de fortune, les anecdotes du
-jour, les grands accidents, les procès célèbres, le théâtre, la
-littérature et les arts, toutes les nouveautés, tous les faits, tous les
-événements publics ou privés, grands ou petits, étaient alors du domaine
-des correspondances individuelles et particulières. Il était naturel
-alors que madame de Sévigné, qui se montrait la plus diligente à jaser
-spirituellement, agréablement de toutes ces choses; qui, par sa position
-et ses relations multipliées, était la mieux et la plus promptement
-instruite, fût, à chaque nouvelle liaison qu'elle formait, obligée
-d'ajouter un nom de plus à la liste déjà si nombreuse des personnes dont
-elle recevait régulièrement des lettres pleines d'informations, et
-encore plus de questions, auxquelles il fallait répondre. Parmi ces
-nouvelles connaissances était la marquise de Marbeuf, avec laquelle elle
-se lia assez intimement durant le long séjour qu'elle fit cette fois en
-Bretagne. La marquise de Marbeuf était la femme de Claude de Marbeuf,
-président à mortier du parlement de Bretagne. Indignée de la tyrannie du
-duc de Chaulnes, elle résolut, à l'exemple de plusieurs Bretons, d'aller
-se fixer à Paris; projet qu'elle effectua[803] du vivant de son mari,
-peu de temps après le commencement de son intimité avec madame de
-Sévigné. Elle eut du succès dans le monde, elle y acquit de l'influence;
-et madame de Sévigné, à laquelle elle plaisait, espérait qu'elle
-l'aiderait à marier son fils et à vendre sa charge de guidon.
-
- [803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre et 11 décembre 1675), t.
- IV, p. 200 et 240, édit. G.
-
-Le baron de Sévigné était depuis longtemps l'objet des vives
-sollicitudes de sa mère; il était fréquemment obligé de quitter les
-Rochers pour aller à Vitré ou à Rennes, mais il prolongeait son séjour
-dans ces deux villes plus qu'il n'était besoin, et s'y occupait
-d'intrigues amoureuses. Il continua ce genre de vie lorsqu'il fut de
-retour à Paris, ce qui contrariait la tendresse maternelle de madame de
-Sévigné, qui aurait voulu lui voir former des liens sérieux et
-utiles[804]. Pour parvenir à lui faire changer de conduite, elle ne lui
-montrait jamais un visage sévère, et continuait toujours, afin de capter
-sa confiance, de traiter avec lui ces matières sans nulle aigreur.
-Madame de Grignan approuvait à cet égard la conduite de sa mère, qui ne
-lui cachait rien, mais dissimulait quelquefois avec son fils. Sévigné
-avait plus de sensibilité, mais une tête et un caractère plus faibles
-que sa sœur. Il se repentait souvent de ne pas suivre les conseils de
-sa mère, et revenait toujours à elle avec des résolutions meilleures et
-plus de soumission.
-
- [804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 août 1675), t. IV, p. 16.--_Ibid._
- (1er janvier 1676), t, IV, p. 184, édit. G.
-
-«Nous suivons vos avis pour mon fils, écrit madame de Sévigné à madame
-de Grignan; nous consentons à quelques fausses mines; et si l'on nous
-refuse, chacun en rendra de son côté. En attendant, il me fait ici fort
-bonne compagnie, et il trouve que j'en suis une aussi: il n'y a nul air
-de maternité à notre affaire[805].»
-
- [805] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit.
- G.
-
-Dans une autre lettre, elle avait dit: «Comme je venais, je trouvai au
-bout du Mail le _frater_, qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il
-m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines sous terre
-à _chanter matines_ qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une autre
-façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver
-de la colère. Je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est
-divertissant: il m'embrassa mille fois; il me donna les plus mauvaises
-raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous
-lisons, nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'année,
-c'est-à-dire le reste[806].»
-
- [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1675), t. IV, p. 229, édit.
- G.
-
-Mais Sévigné va encore à Rennes, et en revient trois semaines après; et
-sa mère écrit:
-
-«Le _frater_ est revenu de Rennes; il m'a rapporté une chanson qui m'a
-fait rire: elle vous fera voir en vers une partie de ce que je vous ai
-dit l'autre jour en prose[807].»
-
- [807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 284, édit.
- G.
-
-La princesse de Tarente avait envers son fils, non encore majeur, la
-morgue allemande, et elle le maintenait dans le respect qui lui était
-dû. Elle ne pouvait comprendre la conduite de madame de Sévigné, et
-était toujours de plus en plus choquée des familiarités du fils envers
-sa mère. «Cela n'est pas étonnant, disait madame de Sévigné: elle qui
-n'a qu'un grand benêt de fils, qui n'a point d'âme dans le corps[808]!»
-Ce jeune prince de Tarente, cet unique héritier des la Trémouille, qui
-déplaisait tant à madame de Sévigné parce qu'il était encore plus laid
-que M. de Grignan[809], élevé en province, n'avait ni les grâces ni les
-manières d'un homme de cour. Sans avoir le génie et les grandes qualités
-de son père, il mena cependant une existence brillante et honorée; il
-s'acquit l'estime et la confiance de la noblesse de Bretagne, qu'il
-présida au moins sept fois dans l'assemblée des états, au détriment du
-duc de Rohan[810]; et il obtint pour prix de ses services, sans
-courtisanerie et sans sollicitations, d'être nommé chevalier des ordres
-du roi. Le marquis de Sévigné au contraire gouverna mal sa fortune, son
-ambition et ses amours; il passa le temps de sa jeunesse dans la société
-des poëtes, des artistes et des jeunes fous de son temps, moitié homme
-du monde, moitié militaire. La jolie figure, les grâces, l'élégance,
-l'esprit de cet officier blondin inspiraient à beaucoup de beautés
-galantes le désir de s'en faire aimer; mais elles le quittaient aussitôt
-qu'elles s'apercevaient que le reste ne répondait pas à ces brillants
-dehors. C'est cette disposition à former des liaisons où le cœur
-n'était pour rien[811], à être dupe des femmes qu'il croyait avoir
-subjuguées; ce sont ces continuels efforts pour vouloir paraître
-toujours succomber aux atteintes d'une passion qu'il ne ressentait pas,
-qui lui avaient attiré les railleries du duc de la Rochefoucauld; et sa
-sœur, qui l'aimait, voulut l'empêcher de s'y exposer; mais, moins bonne
-que sa mère et ne craignant pas de le choquer, elle lui avait fait sur
-ce sujet de vifs reproches, assaisonnés d'une piquante ironie. La
-réponse de Sévigné jette du jour sur ses intrigues amoureuses et sur les
-mœurs de ce temps; elle termine une lettre que sa mère écrit à madame
-de Grignan, et qui s'arrête à ces mots:
-
-«Je laisse la plume à l'honnête garçon qui est à mon côté droit; il dit
-que vous avez trempé la vôtre dans du feu en lui écrivant: il est vrai
-qu'il n'y a rien de si plaisant[812].
-
- [808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit.
- G.
-
- [809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1689), t. IX, p. 172, édit.
- M.; t. X, p. 48, édit. G.
-
- [810] Après la mort de son père, qui eut lieu en 1672, et de son
- grand-père, en 1674, le prince de Tarente, majeur, présida les
- états de Bretagne à Saint-Brieuc en 1677 (20 août, 9 octobre), à
- Nantes (1681, 19 août, 18 février), à Dinan (1687, 1er août et 23
- août), à Saint-Brieuc (1687, 1er et 30 octobre), à Rennes (1689,
- 20 octobre, 13 novembre), à Vitré (1697, 16 octobre, 16
- novembre), à Nantes (1701, 30 juillet, 23 avril). _Registre ms.
- de la tenue des états de Bretagne, Bibl._ nat., p. 385, 407, 433,
- 437 et 535.
-
- [811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153, édit. G.
-
-«Que dis-je du feu? (continue M. de Sévigné) c'est dans du fiel et du
-vinaigre que vous l'avez trempée cette impertinente plume qui me dit
-tant de sottises, sauf correction. Et où avez-vous donc pris, madame la
-comtesse, que je ne fusse pas capable de choisir une amie? Est-ce parce
-que je m'étais adonné pendant trois ans à une personne qui n'a pu
-s'accommoder de ce que je ne parlais pas au public et que je ne donnais
-pas la bénédiction au peuple? (Serait-il encore question ici de la belle
-_Alsine_, de la duchesse d'Aumont, cette maîtresse de le Tellier,
-l'archevêque de Reims, et du CHARMANT, le marquis de Villeroi[813]?)
-Vous avez eu du moins grande raison d'assurer que ma blessure était
-guérie et que j'étais dégagé de mes fers. Je suis trop bon catholique
-pour vouloir rien disputer à l'Église. C'est depuis longtemps qu'il est
-réglé que le clergé a le pas sur la noblesse... Je suis redevenu
-esclave d'une autre beauté brune, dans mon voyage de Rennes: c'est de
-madame de..., celle qui priait Dieu si joliment aux Capucins. Vous
-souvenez-vous que vous la contrefaisiez? Elle est devenue bel esprit, et
-dit les élégies de la comtesse de la Suze en langage breton.»
-
- [812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286, édit.
- G.
-
- [813] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, part. IV, p. 211, 277 et
- 356; ch. VIII et X, et les notes.
-
-Cependant Sévigné, engagé dans les liens d'une parente ou d'une alliée
-de sa propre famille, devint plus réservé dans les confidences qu'il
-faisait à sa mère. C'est ainsi qu'il s'efforça, mais en vain, de couvrir
-du voile du mystère ses amours avec madame du Gué-Bagnols. Cette femme,
-qui était loin d'avoir l'amabilité de sa sœur, madame de Coulanges,
-était, ainsi que je l'ai déjà dit, mariée depuis quatre ans, à l'époque
-dont nous nous occupons, à Louis du Gué-Bagnols, son cousin issu de
-germain. Sa liaison avec Sévigné suivit presque celle de la dame brune
-de Rennes, et eut lieu peu après, aussitôt le retour de Sévigné à
-Paris[814].
-
- [814] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 198.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 391, édit. G.
-
-Madame de Sévigné mande à sa fille, de la manière suivante, un incident
-fâcheux de cette intrigue: «Ah! c'est un homme bien amoureux que
-monsieur votre frère! j'admire la peine qu'il se donne pour rien, pour
-rien du tout. Il a été surpris dans une conversation fort secrète par un
-mari; ce mari fit une mine très-chagrine, parla très-rudement à sa
-femme: l'alarme était au camp quand je partis (pour Livry, d'où la
-lettre est datée); je manderai la suite à Paris[815].» Et elle mande
-quatre jours après, dans la même lettre datée de Paris: «Le baron a
-tout raccommodé par son adresse; il en sait autant que les maîtres, et
-plus; car, pour imiter l'indifférence, personne ne le peut surpasser;
-elle est jouée si fort au naturel, et le vraisemblable imite si bien le
-vrai, qu'il n'y a point de jalousie ni de soupçons qui puissent tenir
-contre une si bonne conduite. Vous auriez bien ri si vous aviez su tout
-le détail de cette aventure. Il me semble que vous devinez le nom du
-mari. A tout hasard, la femme s'en va dans votre voisinage[816].»
-
- [815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 7 juillet 1677), t. V, p. 269 et
- 270, édit. M.--_Ibid._ (26 juillet 1677), t. V, p. 305, édit. G.
-
- [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 juillet 1677), t. V, p. 270 et
- 294, édit. G.
-
-Parler ainsi, c'était nommer ce mari; car madame de Grignan savait
-très-bien que madame du Gué-Bagnols devait aller à Lyon rejoindre ses
-parents; et Sévigné, dont l'amour s'était attiédi, cherchait déjà,
-suivant l'habitude des officiers en garnison, une autre maîtresse pour
-remplacer celle qu'il allait perdre. Dans une lettre où madame de
-Sévigné se complaît un peu trop, pour amuser sa fille, à railler une
-femme qu'elle n'aimait pas, elle n'hésite point à nommer ce mari: «La
-Bagnols est partie aujourd'hui; je mande à mon fils que, s'il n'est
-point mort de douleur, il vienne demain dîner (à Livry) avec tous les
-Pomponne; il sera plus heureux que M. de Grignan, qui se trouve
-abandonné, parce qu'il n'avait à Aix que trois maîtresses, qui toutes
-lui ont manqué: on ne peut en avoir une trop grande provision; qui n'en
-a que trois n'en a point. J'entends tout ce qu'il dit là-dessus. Mon
-fils est bien persuadé de cette vérité; je suis assurée qu'il lui en
-reste plus de six, et je parierais bien qu'il n'en perdra aucune par la
-fièvre maligne, tant il les choisit bien depuis quelque temps. Oh! vous
-voyez que ma plume veut dire des sottises aussi bien que la
-vôtre[817].»
-
- [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 294, édit.
- G.
-
-On voit qu'alors la mère et la fille étaient en train de s'entretenir
-d'aventures galantes: non-seulement madame de Bagnols, mais sa sœur
-madame de Coulanges, donnaient matière à exercer la malignité de leurs
-plumes. On se croit transporté en plein dix-huitième siècle. L'exemple
-du monarque et de sa cour avait banni de la haute classe ces chastes
-scrupules, cette susceptibilité qui honoraient la première génération
-des précieuses à l'hôtel de Rambouillet. Déjà des mères respectables,
-qui elles-mêmes se maintenaient dans toute la dignité de leur sexe,
-voyaient sans peine leurs fils chercher à plaire à des femmes mariées,
-habiles à couvrir d'un voile le mystère de leurs amours. C'était un
-moyen nouveau de combiner l'indifférence pour les intérêts d'une vertu
-sévère avec le respect dû aux convenances; de concilier la licence des
-mœurs avec la politesse des manières, et la sensualité des passions
-avec la délicatesse des sentiments: toutes choses qui s'évanouissaient
-dans le commerce ruineux des Laïs indépendantes[818].
-
- [818] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, I, 3, 86; III, 23; IV,
- 102.
-
-Madame de Sévigné, quoique janséniste, était du nombre de ces mères; et,
-pour tranquilliser sa conscience sur le tort que son fils pouvait faire
-aux maris par ses amours volages, elle se persuadait facilement qu'avec
-les femmes auxquelles il s'adressait il ne faisait que prévenir un plus
-grand mal, et que, dans les mœurs du siècle, la morale du CONTEUR, au
-prologue de la _Coupe enchantée_, était la seule praticable. Mais
-Sévigné n'était pas alors l'objet de la volage préférence de madame de
-Coulanges; aussi madame de Sévigné n'en parle-t-elle que légèrement.
-Admirez pourtant comme elle mêle habilement à ces frivolités les
-nouvelles de la guerre qui alors tenait tout le monde en suspens! On
-avait envoyé au maréchal de Créqui, pour grossir son armée, toutes les
-troupes que commandait le maréchal de Schomberg, et celui-ci était resté
-seul avec son état-major; et, comme madame de Sévigné fut de tout temps
-liée avec la maréchale de Schomberg (Marie de Hautefort)[819], cette
-nouvelle l'intéressait au plus haut degré. «La _Mouche_ (madame de
-Coulanges), dit d'abord madame de Sévigné, ne peut pas quitter la cour
-présentement; quand on y a de certains engagements, on n'est point
-libre.» Puis, deux jours après: «La _Mouche_ est à la cour; c'est une
-fatigue; mais que faire? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse,
-c'est-à-dire _tout seul tête à tête_. Madame de Coulanges disait l'autre
-jour qu'il fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de cette
-armée[820].» L'aimable chansonnier qui s'était autrefois noyé _dans la
-mare à Grappin_ était encore moins propre à être intendant d'armée que
-juge; mais comme le maréchal n'avait plus d'armée, en lui envoyant
-Coulanges pour intendant militaire, celui-ci aurait réjoui le maréchal
-oisif par ses couplets, et se serait trouvé à la hauteur de ses
-fonctions. Madame de Sévigné, soit qu'elle ait inventé ce propos, soit
-qu'il ait été dit par madame de Coulanges, faisait entendre à madame de
-Grignan que la présence de M. de Coulanges à Paris était, pour sa femme,
-au moins inutile.
-
- [819] Sur Marie de Hautefort, conférez ces _Mémoires sur
- Sévigné_, I, 229, 471; III, 134.
-
- [820] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 et 23 juillet 1677), t. V, p. 293 et
- 303, éd. G.
-
-
-Elle est moins laconique et surtout plus explicite sur le compte de la
-sœur de madame de Coulanges. Les deux sœurs étaient également l'objet
-des railleries de madame de Grignan pour leur vanité[821]; mais il y
-avait entre elles une grande différence sous le rapport de l'esprit, de
-l'usage du monde, de l'amabilité, des grâces et du charme de la
-conversation. Madame du Gué-Bagnols était pleine d'afféterie, de
-prétentions et mortellement ennuyeuse. Madame de Sévigné désirait
-non-seulement en détacher son fils, mais persuader à madame de Grignan
-que Sévigné avait renoncé à cette maîtresse et n'entretenait avec elle
-une correspondance que par un reste d'égard et pour ne pas s'écarter des
-procédés d'un honnête homme. Par l'intermédiaire de madame de Grignan,
-madame de Sévigné négociait alors le mariage de son fils avec
-mademoiselle Rouillé, fille de l'intendant de Provence. A Aix, madame de
-Sévigné avait fait la connaissance de madame de Rouillé, et la trouvait
-aimable[822]. Madame de Rouillé vint à Paris en août 1675, et apprit à
-madame de Sévigné qu'elle avait d'autres vues qu'elle pour le mariage de
-sa fille; ce qui n'altéra point leur amitié. Rouillé, qui fut un de ces
-grands administrateurs formés à l'école de Colbert et devint par la
-suite intendant général des postes, avait une dot considérable à donner
-à sa fille: il ne trouva pas que le marquis de Sévigné fût assez riche
-ni assez avancé dans sa carrière militaire, et il ne se laissa point
-tenter par une alliance plus brillante que solide[823].
-
- [821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. VI, p. 151, édit.
- G.; et MAINTENON, _Lettres_, 28 février (1678), t. I, p. 154,
- édit. 1756, in-8º.
-
- [822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 août 1675), t. IV, p. 16, édit. G.
-
- [823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 297, édit.
- G.
-
-Madame de Sévigné commence par annoncer le départ de madame de Bagnols
-en ces termes: «La Bagnols est partie, et la Mousse est allé avec
-elle[824].» Ceux qui ont lu la quatrième partie de ces Mémoires se
-rappellent le petit abbé de la Mousse, dont madame de Sévigné estimait
-le savoir et le caractère, qu'elle hébergea si longtemps et dont elle ne
-se séparait jamais qu'avec peine. On sait qu'il était le fils naturel de
-M. du Gué-Bagnols[825], l'intendant de Lyon, et par conséquent frère de
-madame de Coulanges et de madame du Gué-Bagnols la jeune. Madame de
-Sévigné, continuant sur celle-ci la plaisanterie de sa lettre du 19
-juillet, écrit, sept jours après[826]:
-
-«M. de Sévigné apprendra donc de M. de Grignan la nécessité d'avoir
-plusieurs maîtresses, par les inconvénients qui arrivent de n'en avoir
-que deux ou trois; mais il faut que M. de Grignan apprenne de M. de
-Sévigné les douleurs de la séparation quand il arrive que quelqu'un s'en
-va par la diligence. On reçoit un billet du jour du départ, qui
-embarrasse beaucoup, parce qu'il est fort tendre: cela trouble la gaieté
-et la liberté dont on prétend jouir. On reçoit encore un autre billet de
-la première couchée, dont on est enragé. Comment diable? cela
-continuera-t-il de cette force? On me conte cette douleur; on met sa
-seule espérance au voyage que le mari doit faire, croyant que cette
-grande régularité en sera interrompue; sans cela, on ne pourrait
-souffrir un commerce de trois fois la semaine. On tire les réponses et
-les tendresses à force de rêver; la lettre est _figée_, comme je
-disais, avant que la _feuille qui chante_ soit pleine: la source est
-entièrement sèche. On pâme de rire avec moi du style, de l'orthographe.»
-Puis madame de Sévigné rapporte des fragments de la lettre de madame du
-Gué-Bagnols, qui n'ont rien de ridicule, quoi qu'elle en puisse dire; et
-si l'orthographe les rendait tels, on sait que celle de madame de
-Coulanges n'était pas meilleure[827]: cependant nulle femme de son temps
-n'a été plus célèbre par le talent de bien écrire des lettres. Madame de
-Sévigné ajoute: «Voilà en l'air ce que j'ai attrapé, et voilà à quel
-style votre frère est condamné de répondre trois fois la semaine. Ma
-fille, cela est cruel, je vous assure. Voyez quelle gageure ces pauvres
-gens se sont engagés de soutenir! c'est un martyre, ils me font pitié;
-le pauvre garçon y succomberait sans la consolation qu'il trouve en moi.
-Vous perdez bien, ma chère enfant, de n'être pas à portée de cette
-confidence. J'écris ceci hors d'œuvre pour vous divertir, en vous
-donnant une idée de cet aimable commerce[828].»
-
- [824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 139, édit.
- M.; t. V, p. 295, édit. G.
-
- [825] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, t. IV, p. 349, dans les
- notes et éclaircissements du chap. VII, et p. 190 du texte.
-
- [826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1677), t. V, p. 304-306,
- édit. G.
-
- [827] Conférer ces _Mém. sur Sévigné_, t. I, p. 3, 86; t. III, p.
- 23, 250, 395, 473; t. IV, 8, 198, 266, 286.
-
- [828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1677), t. V, p. 306, édit.
- G.
-
-Mais elle revient encore sur le même sujet quelques jours après, et
-cite, de ces lettres de madame de Bagnols à Sévigné, des traits
-d'afféterie qui la mettaient hors d'elle. Il paraît que madame du
-Gué-Bagnols devait aller voir madame de Grignan:
-
-«Le voyage de la Bagnols est assuré, dit madame de Sévigné. Vous serez
-témoin de ses langueurs, de ses rêveries, qui sont des applications à
-rêver; elle se redresse comme en sursaut, et madame de Coulanges lui
-dit: _Ma pauvre sœur, vous ne rêvez point du tout_. Pour son style, il
-m'est insupportable, et me jette dans des grossièretés, de peur d'être
-comme elle. Elle me fait renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la
-politesse, de crainte de donner dans les tours de passe-passe, comme
-vous dites: cela est triste de devenir une paysanne[829].»
-
- [829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1677), t. V, p. 346, édit. G.;
- t. V, p. 185, édit. M.--_Ibid._ (6 octobre 1679), t. VI, p.
- 151-152, édit. G.
-
-Après cette liaison, madame de Sévigné nous apprend que son fils en
-forma une autre, qui ne fut pas plus sincère, avec la duchesse de V...
-(peut-être la duchesse de Ventadour, mademoiselle de Houdancourt[830]).
-«Ce qui est vrai, écrit madame de Sévigné à sa fille, c'est que votre
-frère n'aime point du tout la duchesse et que c'est pour rien qu'il
-prend un air si nuisible.» Quinze jours après, madame de Sévigné
-entretient encore sa fille des relations intimes de Sévigné avec une de
-ses parentes (peut-être est-il encore question de madame du
-Gué-Bagnols): «Mon fils me parle de la grosse cousine d'une étrange
-façon; il ne désire qu'une bonne cruelle pour le consoler un peu: une
-ingrate lui paraît une chimère. Voilà le style de madame de Coulanges,
-celui dont il se sert; et, en parlant de quelque argent qu'il a gagné
-avec la cousine, il me dit: _Plût à Dieu que je n'y eusse gagné que
-cela_! Que diantre veut-il dire? Il me promet mille confidences; mais il
-me semble qu'ensuite d'un tel discours il doit dire, comme l'abbé
-d'Effiat: _Je ne sais si je me fais bien entendre_. Tout ceci entre
-nous, s'il vous plaît, et sans retour.»
-
- [830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 24 juillet 1680), t. VII, p.
- 95-129, édit. G. Conférez ces _Mém. sur Sévigné_, t. IV, p. 127.
-
-Sévigné conserva longtemps les inclinations de sa jeunesse, et ne
-termina sa carrière amoureuse que lorsque le mariage en eut fait un tout
-autre homme. Jusqu'alors madame de Sévigné, dans ses lettres à sa fille,
-paraît toujours tourmentée non de ce que son fils a des maîtresses, mais
-de ce qu'il les choisit mal. «J'attendais mon fils, dit-elle. Je croyais
-donc le voir à chaque instant dans ces bois; mais devinez ce qu'il a
-fait? Il a traversé je ne sais par où, et s'est trouvé à Rennes, où il
-me mande qu'il sera jusqu'au départ de madame de Chaulnes. Il me paraît
-qu'il a voulu faire cette équipée pour mademoiselle de Tonquedec: il
-sera bien embarrassé, car mademoiselle de la Coste n'en jette pas moins
-sa part aux chiens. Le voilà donc entre l'orge et l'avoine, mais la plus
-mauvaise orge et la plus mauvaise avoine qu'il pût jamais trouver. Que
-voulez-vous que j'y fasse? C'est en pareil cas que je suis toujours
-résignée[831].»
-
- [831] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1680), t. VII, p. 168, édit. G.
-
-La préférence avouée qu'elle donnait à sa fille dans son affection
-l'obligeait envers ce fils si bon, si tendre pour elle à de grands
-ménagements. Aussi elle écrit de Paris à madame de Grignan: «Mon fils
-est aux Rochers, solitairement... Il vous aime tendrement, il en jure sa
-foi; je conserverai entre vous l'amour fraternel, ou j'y périrai[832].»
-
- [832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1679), t. VI, p. 160, édit.
- G.
-
-Elle ne courait pas ce danger, et pour réussir il ne lui fallait pas
-faire de grands efforts. Si Sévigné était un amant faible et inconstant,
-incapable d'inspirer comme de ressentir une forte passion, il n'exista
-jamais[833] un fils plus tendre et plus dévoué, un frère plus généreux,
-plus aimant, un époux plus fidèle et plus attaché. Pendant cet hiver que
-madame de Sévigné fut forcée de passer aux Rochers, elle put
-reconnaître, par les soins et les attentions de son fils, combien elle
-en était aimée. Elle fut alors assaillie par bien des peines. Sévigné ne
-pouvait les faire disparaître, mais il parvint à la soulager dans
-toutes: il fut à la fois son confident, son lecteur, son garde-malade et
-un compagnon charmant. «Mon fils, dit-elle, nous amuse et nous est
-très-bon; il prend l'esprit des lieux où il est, et ne transporte de la
-guerre et de la cour, dans cette solitude, que ce qu'il en faut pour la
-conversation[834].»
-
- [833] Voyez la Lettre inédite de SÉVIGNÉ _à madame de Grignan, sa
- sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par M.
- Monmerqué; Paris, Dondey-Dupré, 1847, in-8º (24 pages).
-
- [834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit.
- G.
-
-De tous les tourments qu'éprouvait madame de Sévigné, le plus vif était
-celui qu'elle se faisait à elle-même par son amour pour sa fille. Elle
-la savait enceinte, et le moindre retard de la poste lui causait des
-inquiétudes mortelles. Ce sujet revient souvent sous sa plume, et elle
-sait admirablement en varier l'expression. Madame de Grignan accoucha,
-avant terme, d'un fils qui ne vécut que quelques mois. Sa mère lui
-écrit:
-
-«Si on pouvait avoir un peu de patience, on épargnerait bien du chagrin.
-Le temps en ôte autant qu'il en donne. Vous savez que nous le trouvons
-un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant, dérangeant, imprimant,
-effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes ou
-mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. Il n'y a que notre amitié
-que le temps respecte et respectera toujours. Mais où suis-je, ma fille?
-Voilà un étrange égarement; car je veux dire simplement que la poste me
-retient vos lettres un ordinaire, parce qu'elle arrive trop tard à
-Paris, et qu'elle me les rend au double le courrier d'après; c'est donc
-pour cela que je me suis extravaguée comme vous voyez. Qu'importe? en
-vérité, il faut un peu, entre bons amis, laisser trotter les plumes
-comme elles veulent: la mienne a toujours la bride sur le cou[835].»
-
- [835] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre et 11 décembre 1675), t.
- IV, p. 216, 239, 242, édit. G.
-
-Ainsi nul arrêt, nul intervalle entre ces lignes qu'elle écrivait avec
-tant de rapidité; et on s'aperçoit, par la différence des lettres
-qu'elle a dictées et de celles qu'elle a écrites elle-même, qu'elle
-avait besoin de s'aider du travail de ses doigts pour entretenir ses
-pensées, et que son imagination ne se retraçait plus les choses avec
-d'aussi vives couleurs quand elle se trouvait forcée de se servir d'une
-autre main que la sienne. Hélas! cette nécessité devait bientôt surgir,
-quoiqu'elle ne la soupçonnât point encore.
-
-Le mois de décembre était doux et sec, et elle en jouissait encore avec
-délices, au milieu de ses belles allées[836] du Mail, surtout dans ces
-bois «dont l'air admirable nourrit le teint comme à Livry, hormis qu'il
-n'y a point de serein[837].» Mais elle ne se bornait pas aux oisives
-jouissances de ses rêveuses promenades, et elle s'occupait
-très-activement des embellissements de son parc. «Je m'amuse,
-dit-elle[838], à faire abattre de grands arbres. Le tracas que cela fait
-représente, au naturel, ces tapisseries où l'on peint les ouvrages de
-l'hiver: des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font
-des bûches, d'autres qui chargent une charrette, et moi au milieu,
-voilà le tableau. Je m'en vais faire planter; _car que faire aux
-Rochers, à moins que l'on ne plante_[839]?
-
- [836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 278, édit.
- G.
-
- [837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit.
- G.
-
- [838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 215, édit.
- G.
-
- [839] Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? LA
- FONTAINE, _le Lièvre et les Grenouilles_, II, 14.
-
-«Nous avons (écrit-elle encore au beau milieu de janvier)
-un admirable hiver; je me promène tous les jours, et je fais quasi un
-nouveau parc autour de ces grandes places du bout du Mail. J'y fais
-planter quatre rangs d'allées; ce sera une très-belle chose: tout cet
-endroit est uni et défriché[840].»
-
- [840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 308 et 309,
- édit. G.
-
-Sans les affaires, et surtout la hâte d'un procès qui l'appelait à
-Paris, elle n'aurait pu se résoudre à quitter son aimable désert[841];
-mais elle avait un compte à terminer en Bretagne avec M. de Meneuf,
-président au parlement de Rennes, qui lui devait et refusait de payer la
-totalité de sa dette, parce qu'il voulait qu'on lui fit remise de cinq
-ou six mille francs, somme à laquelle il n'avait aucun droit. Le _Bien
-bon_ termina, avec son habileté ordinaire, cette contestation à
-l'avantage de madame de Sévigné. Elle fut payée du président Meneuf. «Ce
-président, écrit-elle à sa fille, m'est venu voir... Il avait avec lui
-un fils de sa femme, qui a vingt ans, et que je trouvai, sans exception,
-la plus agréable et la plus jolie figure que j'aie jamais vue. J'allais
-dire que je l'avais vu à cinq ou six ans, et j'admirais, comme M. de
-Montbazon, qu'on pût croître en si peu de temps. Sur cela il sort une
-voix terrible de ce joli visage, qui vous plante au nez, d'un air
-ridicule, _que_ _mauvaise herbe croît toujours_. Voilà qui fut fait, je
-lui trouvai des cornes. S'il m'eût donné un coup de massue sur la tête,
-il ne m'aurait pas plus affligée; je jurai de ne plus me fier aux
-physionomies:
-
- Non, non, je le promets,
- Non, je ne m'y fierai jamais[842].»
-
- [841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 250, édit.
- G.
-
- [842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 299-10,
- édit. G.
-
-Cependant, malgré le plaisir qu'éprouvait madame de Sévigné à diriger
-ses travaux, à respirer le bon air de ses bois, loin des exigences de la
-cour et de la ville, affranchie de l'ennui et de la fatigue des visites,
-de l'importunité de celles qu'on lui faisait et de l'inquiétude de
-celles qu'elle ne faisait pas[843], elle comptait dans le cours du mois
-de février se rendre à Paris, où l'appelaient les affaires de madame de
-Grignan et les siennes, ainsi que celles du bon abbé[844]; mais elle ne
-put exécuter sa résolution, et fut obligée de passer l'hiver entier aux
-Rochers. Sa robuste santé, qui déjà dans l'automne précédent avait reçu
-de fortes atteintes[845], succomba entièrement sous un rhumatisme
-général, accompagné de fièvre. Elle eut, ainsi que disait son fils, une
-maladie rude et douloureuse, la première qui l'ait atteinte en sa
-vie[846]. Il est presque certain que l'habitude qu'elle avait prise de
-demeurer dans les allées de son mail «au delà de l'entre-chien et loup,»
-a contribué à aggraver son mal et à mettre ses jours en danger[847];
-mais cependant on doit remarquer que son cousin Bussy et Louis XIV, tous
-deux doués comme elle d'une forte constitution, eurent aussi la fièvre
-vers le même temps[848].
-
- [843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225,
- édit. G.
-
- [844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 309, édit.
- G.
-
- [845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.
-
- [846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1676), t. IV, p. 321, édit.
- G.
-
- [847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 décembre 1675), t. IV, p. 248, édit.
- G.
-
- [848] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de
- l'Institut, p. 157.--PELLISSON, _Lettres historiques_ (8 et 10
- octobre 1675), t. II, p. 423, 424.
-
-La maladie de madame de Sévigné dura quarante jours[849]. Sa fièvre
-s'apaisa; et aussitôt qu'elle fut hors de danger, dans son lit de satin
-jaune et dans sa petite alcôve flanquée de deux cabinets, elle dicta à
-son fils, qui ne l'avait pas quittée, une lettre pour madame de Grignan:
-elle voulut la rassurer contre les craintes que Sévigné n'avait pu
-parvenir à calmer durant ces longs jours de luttes et de souffrance.
-
- [849] SÉVIGNÉ, _Lettr._ (21, 27, 29 janv. 1676), t. IV, p. 321,
- 323, 326, éd. G.
-
-«Il est donc vrai que depuis cette sueur, à la suite de quelques autres
-petites, je me trouve sans fièvre et sans douleur! Il ne me reste plus
-que la lassitude du rhumatisme. Vous savez ce que c'est pour moi d'être
-seize jours sur les reins, sans pouvoir changer de situation. Je me suis
-rangée dans ma petite alcôve, où j'ai été très-chaudement et
-parfaitement bien servie. Je voudrais bien que mon fils ne fût pas mon
-secrétaire en cet endroit, pour vous dire ce qu'il a fait en cette
-occasion. Ce mal a été fort commun dans ce pays; et ceux qui ont évité
-la fluxion sur la poitrine y sont tombés; mais pour vous dire vrai, je
-ne croyais pas être sujette à cette loi commune; jamais une femme n'a
-été plus humiliée ni plus traitée contre son tempérament. Si j'avais
-fait un bon usage de ce que j'ai souffert, je n'aurais pas tout perdu;
-il faudrait peut-être m'envier; mais je suis impatiente, ma fille, et je
-ne comprends pas comment on peut vivre sans pieds, sans jambes, sans
-jarrets et sans mains. Il faut que vous pardonniez aujourd'hui cette
-lettre à l'occupation naturelle d'une personne malade; c'est à n'y plus
-revenir: dans peu de jours je serai en état de vous écrire comme les
-autres.»
-
-Madame de Sévigné se trompait: à la fièvre succéda une enflure générale,
-plus forte aux mains que dans le reste du corps, et elle continua
-pendant quelque temps encore à user des secours de son fils, qui
-cependant put la quitter pour aller à Paris traiter de sa charge de
-guidon avec le jeune de Viriville[850]. Mais quoiqu'elle se portât dès
-lors de mieux en mieux, ses mains ne désenflèrent que lentement. Alors
-la jeune fille de la dame voisine des Rochers, dont nous avons parlé
-comme la rivale préférée de la du Plessis, fut pour elle «le petit
-secrétaire aimable et joli qui vint au secours de sa main engourdie et
-tremblante[851].» Ses lettres à madame de Grignan devinrent plus
-longues, plus _jaseuses_ et plus _abandonnées_, soit parce que sa santé
-s'améliorait, soit qu'elle craignît d'ennuyer son fils en le forçant
-d'écrire longuement sur sa maladie, soit qu'elle éprouvât quelque gêne à
-rendre le _frater_ confident de son excessive tendresse pour sa
-sœur[852].
-
- [850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février, 14 et 15 mars 1675), t. IV,
- p. 351, 367, 370, édit. G. Conférez aussi la _Vie de la
- Fontaine_, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 371,
- édit. G.
-
- [851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1676), t. IV, p. 323, édit.
- G.
-
- [852] SÉVIGNÉ _Lettres_, (8, 11, 14 et 18 mars 1676), t. IV, p.
- 359, 363, 365.
-
-Vers la fin de mars, elle commence à s'intéresser à ce qui se passe à
-Paris et à la cour; et, se ressouvenant de cette maîtresse de Bussy dont
-elle avait tant à se plaindre, elle parle à madame de Grignan d'un
-mariage qui, tel que celui de madame de Courcelles, dont il a été
-question dans ces Mémoires, montre jusqu'où Louis XIV poussait le
-despotisme quand il s'agissait de favoriser par des alliances ceux de
-ses généraux et de ses officiers qui se distinguaient à son service. «Le
-mariage, dit-elle, du duc de Lorges avec Geneviève de Fremont (fille de
-Nicolas de Fremont, seigneur d'Auneuil, garde du trésor royal) me paraît
-admirable; j'aime le bon goût du beau-père. Mais que dites-vous de
-madame de la Baume, qui oblige le roi d'envoyer un exempt prendre
-mademoiselle de la Tivolière d'entre les mains de père et mère, pour la
-mettre à Lyon chez une de ses sœurs? On ne doute point qu'en s'y
-prenant de cette manière elle n'en fasse le mariage avec son fils[853].»
-
- [853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 310-11; et
- conférez t. I, p. 184-187; t. III, p. 195, édit. G.--CHOISY,
- _Mémoires_, t. LXIII, p. 418.
-
-A ce sujet, le chevalier Perrin, le premier éditeur des lettres de
-madame de Sévigné, fait observer qu'ainsi que madame de Sévigné l'avait
-prévu Camille de la Baume, comte de Tallard, depuis maréchal de France
-et duc d'Hostun, épousa, par contrat du 28 décembre 1677,
-Marie-Catherine de Groslée de Viriville de la Tivolière. Il semble qu'il
-était dans la destinée de madame de la Baume de toujours nuire à madame
-de Sévigné sans en avoir l'intention, car ce mariage projeté de Tallard
-empêcha de Viriville d'acheter la charge de Sévigné. Et madame de
-Sévigné dit à sa fille: «Voilà nos mesures rompues; ne trouvez-vous pas
-cela plaisant, c'est-à-dire cruel? Madame de la Baume frappe de
-loin[854].»
-
- [854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G.
-
-Enfin madame de Sévigné annonce son départ des Rochers; mais c'est
-encore avec la main de son petit secrétaire; car les siennes, toujours
-enflées, lui refusaient le service. «Je me porte très-bien, dit-elle;
-mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison. Je me sers donc de la
-petite personne pour la dernière fois; c'est le plus aimable enfant du
-monde. Je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: elle me lit très-bien
-ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est
-complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan. Enfin, je vous
-prie de l'aimer sur ma parole[855].»
-
- [855] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mars 1676), t. IV, p. 373, édit. G.
-
-On regrette de ne pas connaître le nom de cette jeune fille, à laquelle
-madame de Sévigné a su nous intéresser en nous faisant connaître l'amour
-qu'elle lui avait inspiré. Dans la lettre datée de Laval le mardi 24
-mars, jour où elle partit des Rochers pour se rendre à Paris, elle dit:
-
-«Et pourquoi, ma fille, ne vous écrirais-je pas aujourd'hui, puisque je
-le puis? Je suis partie ce matin des Rochers par un chaud et charmant
-temps; le printemps est ouvert dans nos bois. La petite fille a été
-enlevée dès le grand matin, pour éviter les grands éclats de sa douleur:
-ce sont des cris d'enfant qui sont si naturels qu'ils en font pitié.
-Peut-être que dans ce moment elle danse; mais depuis deux jours elle
-fondait: elle n'a pas appris de moi à se gouverner. Il n'appartient qu'à
-vous, ma très-chère, d'avoir de la tendresse et du courage[856].»
-
- [856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars 1676), t. IV, p. 377, édit. G.
-
-Rien ne nous prouve mieux que ces lignes combien le cœur de madame de
-Sévigné était souvent blessé par la froide raison de sa fille et par le
-défaut de cette faculté sympathique qu'on nomme sensibilité, cause de
-tant de jouissances et encore plus de tant de tourments.
-
-Quoique madame de Sévigné se trouvât bien du changement d'air, que sa
-santé se rétablît assez promptement, sa main, continuant à être gonflée
-et tremblante, la forçait toujours à dicter ses lettres; néanmoins,
-quand elle écrivait à sa fille, elle aimait mieux s'en servir que
-d'employer la main de l'ami le plus intime. Rendue à Paris, elle y
-trouva Corbinelli, qui un jour, pour la soulager, écrivit dans une de
-ses lettres les nouvelles qu'elle voulait mander à madame de Grignan;
-mais en reprenant la plume elle ajoute aussitôt: «Je n'aime point à
-avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils font les
-entendus, je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises. La petite
-fille m'était bien meilleure[857].»
-
- [857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G.
-
-C'est le 8 avril que nous la retrouvons à Paris écrivant ainsi à madame
-de Grignan. Elle avait passé huit jours au château de Malicorne, où elle
-s'arrêta comme elle avait fait cinq ans auparavant[858]. Là elle fut
-choyée par la marquise de Lavardin comme une amie convalescente qu'on
-avait craint de perdre. Les Lavardin étaient de l'illustre maison de
-Beaumanoir, et Coulanges avait dans ses chansons célébré la beauté de la
-grande salle du château de Malicorne, que décoraient tous les portraits
-des Beaumanoir et des personnages illustres avec lesquels cette famille
-avait formé des alliances[859]. Madame de Sévigné et madame de Lavardin
-vivaient à une époque trop féconde en grands événements, en hommes
-illustres pour avoir envie de s'entretenir des siècles passés. Le
-souvenir de Turenne ne s'effaçait pas, et les regrets de sa mort ne
-pouvaient se calmer; la publication de l'oraison funèbre de ce héros par
-Fléchier les avait encore ranimés. Madame de Sévigné, que sa maladie
-avait empêchée de se mettre au courant des événements qui survenaient et
-des nouveautés littéraires, ne connaissait pas ce discours,
-chef-d'œuvre de ce très-élégant et très-spirituel écrivain. Elle avait
-entendu, elle avait lu l'œuvre de Mascaron sur le même sujet: «C'est
-une action pour l'immortalité, avait-elle dit;» et elle s'était figuré
-que l'éloquence de l'évêque de Tulle ne pouvait être surpassée ni même
-égalée[860].» Mais à Malicorne elle changea d'avis. «En arrivant ici
-(écrit-elle à son gendre)» madame de Lavardin me parla de l'oraison
-funèbre de Fléchier; nous la fîmes lire; et je demande mille et mille
-fois pardon à M. de Tulle; mais il me parut que celle-ci était au-dessus
-de la sienne: je la trouve plus également belle partout. Je l'écoutai
-avec étonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de
-nouvelles manières d'exprimer les mêmes choses; en un mot, j'en fus
-charmée[861].»
-
- [858] Conférez _Mém. sur madame_ DE SÉVIGNÉ, IVe part., p. 3, ch.
- I.
-
- [859] DE COULANGES, _Chansons_, ms. aut. de la Bibl. nat., p. 66
- verso. Dans la protestation contre le pape Innocent XI (Paris,
- 1688, in-18, p. 3), Lavardin se nomme lui-même Henri-Charles,
- sire de Beaumanoir, marquis de Lavardin.
-
- [860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 novembre 1675), t. IV, p.
- 194-196.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p. 285, édit. G.
-
- [861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 378 et 380,
- édit. G.
-
-Madame de Sévigné était partie de Paris le 9 septembre[862] (1675); elle
-y était revenue le 7 ou 8 avril de l'année suivante (1676): elle était
-donc restée sept mois absente de la capitale, du centre des affaires et
-des nouvelles; et comme dans cet intervalle madame de Grignan était
-informée de tout aussi rapidement qu'elle-même, madame de Sévigné
-s'abstint dans ses lettres de lui en parler, ou elle ne lui en parla que
-brièvement. Durant ces sept mois néanmoins de grands événements eurent
-lieu; la guerre sur terre et sur mer se continua, glorieuse pour la
-France, entre Louis XIV et les puissances de l'Europe coalisées contre
-lui. Le 14 septembre, le prince de Condé fit lever le siége de Saverne;
-trois jours après mourut à Birkenfeld Charles IV, duc de Lorraine, et la
-France fut délivrée d'un ennemi dangereux, d'un allié plus dangereux
-encore[863]. Le 7 octobre l'armée française envahit le pays de Waës.
-Cependant les négociations se poursuivaient, et l'on convint de prendre
-Nimègue pour le lieu de réunion d'un congrès européen. Nimègue devait
-devenir un lieu célèbre par la conclusion d'une paix que toutes les
-puissances désiraient avec ardeur et qui fut pourtant encore longtemps
-différée. Les prétentions variaient selon les victoires ou les défaites.
-La douceur de l'hiver permettait de continuer les opérations de la
-guerre. Le 9 janvier 1676 Duquesne défit la flotte espagnole près des
-îles de Strombali; le 22 mars on rasa la citadelle de Liége; le 25 du
-même mois le maréchal de Vivonne tailla en pièces sept mille hommes près
-de Messine. C'est par madame de Grignan que madame de Sévigné apprend
-cet exploit de son ami _le gros Crevé_; et l'on voit, par ce qu'elle en
-dit, combien elle détestait ces tueries: «Quelle rage aux Messinois
-d'avoir tant d'aversion pour les Français, qui sont si jolis! Mandez-moi
-toujours toutes vos histoires tragiques, et ne vous mettez point dans la
-tête de craindre le contre-temps de nos raisonnements: c'est un
-mal que l'éloignement cause, et à quoi il faut se résoudre tout
-simplement[864].» Vivonne s'était emparé de Messine; mais la licence des
-troupes françaises occasionna des révoltes et des conspirations; il
-fallut en venir à des rigueurs, à des massacres, enfin abandonner la
-Sicile[865].
-
- [862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p.
- 87.--_Ibid._ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G.
-
- [863] Sur le duc de Lorraine, conférez les _Mémoires sur
- Sévigné_, 1re part., p. 347, 359, 401, 404, 405, 413, 418, 432,
- 441; 2e part., p. 191, 394, 440, 441; 3e part., p. 200.
-
- [864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 380, édit. G.
-
- [865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190, édit.
- G.--BOILEAU, _Œuvres_, lettre au maréchal de Vivonne, t. IV, p.
- 17-21.
-
-Le 26 avril la ville de Condé fut forcée par le roi, après huit jours de
-siége[866]; le 12 mai Bouchain fut pris après huit jours de tranchée. Le
-31 juillet Aire est pris en six jours par le maréchal d'Humières, qui,
-le 9 août, s'empara aussi du fort de Linck.
-
- [866] PELLISSON, _Lettres historiques_ (22, 23, 24 et 27 avril
- 1676, au camp devant Condé), t. III, p. 2-28.
-
-La nouvelle de la mort de Charles IV, duc de Lorraine, ne parvint à
-Versailles, où était alors Louis XIV, que le 23 septembre; et madame de
-Sévigné n'en parle dans une de ses lettres que quatre jours après[867].
-Pavillon ne s'est point écarté de l'histoire, quand il dit dans
-l'épitaphe satirique de ce duc:
-
- Ci-gît un pauvre duc sans terres,
- Qui fut jusqu'à ses derniers jours
- Peu fidèle dans ses amours,
- Et moins fidèle dans ses guerres.
-
- Il donna librement sa foi
- Tour à tour à chaque couronne;
- Il se fit une étrange loi
- De ne la garder à personne.
-
- Trompeur même en son testament,
- De sa femme il fit une nonne,
- Et ne donna rien que du vent
- A madame de Lillebonne[868].
-
- [867] PELLISSON, _Lettres historiques_ (23 septembre 1675), p.
- 415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 118,
- édit. G.
-
- [868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1675), t. IV, p. 151, édit.
- G.--PAVILLON, _Œuvres_, 1715 et 1720, in-12.
-
-Madame de Lillebonne était la fille du duc de Lorraine; lorsqu'elle en
-parlait, elle disait toujours _Son Altesse mon père_[869]. C'est
-pourquoi madame de Sévigné, lorsqu'elle apprend cette grande nouvelle,
-écrit à sa fille: «Mais n'admirez-vous point le bonheur du roi? On me
-mande la mort de _Son Altesse royale mon père_, qui était un bon ennemi;
-et que les Impériaux ont repassé le Rhin pour aller défendre l'empereur
-des Turcs, qui le pressent en Hongrie. Voilà ce qui s'appelle des
-étoiles heureuses; cela nous fait craindre en Bretagne de rudes
-punitions[870].» Ainsi la Bretagne était à ce point désaffectionnée de
-Louis XIV qu'elle désirait qu'il eût des revers pour qu'il fût plus
-facile de s'opposer à son despotisme.
-
- [869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 septembre 1675), t. IV, p. 77, édit.
- G.
-
- [870] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 119,
- édit. G.
-
-Madame de Sévigné écrivit, au sujet de la mort du duc Charles IV, à
-madame de Lillebonne et à sa belle-fille la princesse de Vaudemont.
-Aimable, belle, discrète et dévouée, la princesse de Vaudemont avait été
-fréquemment employée dans les négociations du duc Charles IV[871], et
-elle fut de tout temps l'amie intime de madame de Grignan. Lorsque cette
-princesse, longtemps après l'époque dont nous traitons, résidait à Rome
-avec son mari, pensionnée par l'Espagne, et que toute liaison avec la
-France lui était interdite, elle eut durant le conclave une entrevue
-secrète avec Coulanges, au risque de se rendre suspecte au parti
-espagnol et d'être privée de ses revenus. Elle ne voulait que
-s'entretenir avec lui de madame de Grignan et le charger de lui
-transmettre l'assurance de sa constante amitié[872].
-
- [871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p.
- 394.--_Ibid._ (6 avril 1672), t. II, p. 451, édit. G.
-
- [872] DE COULANGES, _Mémoires_ (1820, édit. in-12).--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (15 mai 1691), t. X, p. 378, 379, édit. G.
-
-Quand madame de Sévigné rentra dans Paris, le roi, qui était resté à
-Versailles depuis la fin de juillet de l'année précédente, allait en
-partant emmener avec lui un grand nombre de ses amis. Néanmoins, à son
-arrivée dans la capitale, elle trouva encore le chevalier de Grignan (le
-chevalier de la Gloire), qui commandait le régiment de Grignan, et
-s'était si fort distingué à Altenheim. «C'est un aimable garçon,
-dit-elle; il cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures. J'ai obtenu
-de sa modestie de me parler de sa campagne; nous avons repleuré M. de
-Turenne[873].» Elle apprend que le comte de Lorges, qui le 1er août
-précédent repoussa l'ennemi au delà du Rhin, avait été nommé maréchal de
-France; et elle dit, avec un petit sentiment d'envie pour son fils et
-son cousin Bussy: «Le maréchal de Lorges n'est-il point trop heureux?
-Les dignités, les grands biens et une très-jolie femme!... La fortune
-est jolie, mais je ne puis lui pardonner les rudesses qu'elle a pour
-nous[874].»
-
- [873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 382.--_Ibid._
- (1er novembre 1671), t. II, p. 2-8.--_Ibid._ (7 août 1675), t.
- III, p. 500, édit. G.
-
- [874] Conférez 3e part. de ces _Mémoires_, p. 291, chap. I, 1re
- part.; p. 249, chap. IX.
-
-Elle apprit en même temps et manda à sa fille dans la même lettre, la
-première de Paris depuis son arrivée, une anecdote qui présageait un
-changement de fortune dans la famille de Grignan. Le duc de Vendôme,
-nommé, encore enfant, gouverneur de Provence, et dont le comte de
-Grignan tenait la place comme lieutenant général[875], avait fait sa
-première campagne en Hollande en 1672, âgé seulement de seize ans: il en
-avait vingt-deux en 1676, et devait partir en même temps que le roi pour
-la campagne de Flandre; mais, aimant le plaisir et se trouvant gêné à la
-cour, il manifesta le désir d'aller occuper son gouvernement.
-
- [875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 382, édit. G.
-
-«M. de Vendôme dit au roi, il y a huit jours: Sire, j'espère qu'après
-cette campagne Votre Majesté me permettra d'aller dans le gouvernement
-qu'elle m'a fait l'honneur de me donner.--Monsieur, lui dit le roi,
-quand vous saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin
-des miennes[876].»
-
- [876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 388, édit. G.
-
-Heureusement pour M. de Grignan et madame de Sévigné que le duc de
-Vendôme, au lieu d'être simplement un aimable débauché, prit goût au
-métier de la guerre, devint un grand général, et abandonna longtemps au
-comte de Grignan le soin de gouverner la Provence[877]. Turenne mort,
-Condé accablé par l'âge et les infirmités, Louis XIV fatigué, Vendôme
-s'annonçait dès lors comme devant être le héros de cette jeune noblesse
-brillante, frondeuse et dissolue qui, par sa bravoure et ses talents
-militaires, soutint le trône et l'État. Mais, mécontente, elle sépara sa
-gloire de celle de son roi, elle déserta sa cour, elle discrédita sa
-personne et son gouvernement, et commença le déclin de la monarchie
-fondée par Henri IV, Richelieu et Louis XIV. La France et son roi
-avaient dès cette époque, dans le stathouder de Hollande, un ennemi
-puissant par son génie politique: il était de la race des Cromwell, des
-Ximenès, des Richelieu, des Mazarin; redoutable par son caractère
-énergique, patient et persévérant comme celui du peuple dont il réglait
-les destinées. Après chaque défaite des alliés, après chaque victoire
-des armées françaises, Guillaume redoublait d'efforts pour empêcher
-Louis XIV de conclure une paix glorieuse. Comme Pitt quand il parlait de
-Bonaparte, Guillaume disait aux souverains et aux peuples: «La guerre,
-la guerre! toujours la guerre! c'est le seul moyen de salut.» Ce n'était
-pas seulement par ses armes que le prince d'Orange s'opposait aux
-progrès de la puissance de Louis le Grand; c'était par des écrits qui
-formaient un piquant contraste avec les louanges qu'on lui donnait.
-L'industrieuse habileté des imprimeurs de Hollande avait su exploiter à
-leur profit les productions littéraires de la France: les éditions des
-livres français sorties de leurs presses, souvent plus belles, moins
-coûteuses et non mutilées par la censure, étaient partout préférées aux
-éditions originales; par là elles contribuaient à accroître l'influence
-de la littérature, des modes, des usages de la France. Mais Guillaume
-sut diriger contre Louis XIV cette universalité de la langue française,
-conquête des beaux génies protégés par ce monarque et gloire éternelle
-de son règne. Guillaume savait que la presse, comme la lance d'Achille,
-guérit les blessures qu'elle a faites; à la fois arme et bouclier propre
-également à protéger contre les coups d'un ennemi ou à le frapper à
-mort. Par les soins de ce chef de la coalition et par ses
-encouragements, l'Europe fut inondée d'écrits contre la France et contre
-son roi. Un grand nombre n'étaient que des libelles infâmes, calomnieux
-et orduriers contre Louis XIV et les hauts personnages de sa cour; mais
-plusieurs aussi étaient très-habilement rédigés, et empruntaient le
-langage ferme et éloquent de l'histoire pour retracer les torts de la
-France et de son monarque et les rendre odieux aux souverains et aux
-peuples de l'Europe. Dans ce nombre est un très-court écrit que
-Guillaume, en cette même année 1676, répandit avec profusion dans les
-Pays-Bas, où quelques provinces qui avaient appartenu autrefois à
-l'Espagne inclinaient à se détacher de la Hollande et à se donner à la
-puissance prépondérante, comme seule capable de les protéger contre les
-maux de la guerre. Ce court écrit était intitulé _Mauvaise foy ou
-violences de la France_.
-
- [877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 291.--_Ibid._
- (18 août 1680), t. VII, p. 164, 165, édit G.
-
-L'auteur de cet écrit (anonyme inconnu) commence par rappeler les
-envahissements de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, et la politique
-tour à tour insidieuse et menaçante de la France, toujours la même sous
-trois règnes différents, toujours tendant au même but, l'extension de sa
-domination sur toute l'Europe. Il retrace en termes énergiques
-l'incendie du Palatinat et toutes les cruautés commises par les Français
-dans les guerres qu'ils ont suscitées. Il inspire ainsi au bas peuple,
-qui souffre le plus de la suite de ces désastres, la crainte de la faim
-et de la mort. Aux nobles flamands il prédit les affronts et les
-humiliations qui les attendent, en renouvelant le souvenir des indignes
-traitements qu'ont éprouvés le prince de Ligne, les comtes de Solre et
-toute la noblesse flamande; aux bourgeois des villes il leur retrace
-tout ce qu'amèneront de désastreux pour leur bonheur domestique les
-mœurs corrompues, les modes, le luxe, les usages et les habitudes
-licencieuses des Français, leur soumission aveugle à un despote, la
-servilité dont ils se glorifient, leur haine et leur mépris pour les
-républicains. Il n'oublie pas de leur tracer le tableau des avanies, des
-humiliations, des affronts que seront forcés d'endurer leurs
-respectables magistrats. Enfin il met toutes les classes en garde contre
-les déceptions du vainqueur, qui promet de respecter leurs franchises et
-qui les violera toutes; et il les exhorte à n'espérer d'autres remèdes à
-tant de maux que dans leur courage et dans une opiniâtre résistance.
-
-«Mais, quand même, dit-il, notre lâcheté serait si grande, la foi si
-légère et l'honneur si faible que de céder à la force ou aux charmes de
-la France, nos chaînes n'en seraient pas plus douces, la liberté plus
-réelle.
-
-«Si la Guyenne, le Languedoc, la Bourgogne, la Bretagne, le Roussillon
-et les autres provinces ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles étaient
-sous leurs princes légitimes, doit-on s'attendre à un repos qu'elles ne
-goûtent pas sous la pesanteur des tailles, des gabelles et de la
-violence des édits qui les accablent? Et les nôtres n'étant ni
-héréditaires ni dévolues par un droit fixe à la couronne, mais trahies
-ou volontairement esclaves, seront-elles traitées moins inhumainement et
-avec plus de modération?
-
-«Est-ce que l'on dormira ou que l'on fera un voyage en repos? Les modes
-de France et ses libertés odieuses ne nous seront-elles pas aussi
-offensantes? Leurs visites à sept heures le matin, à minuit et aux
-ruelles d'un lit et d'une misérable chambre que l'on se réserve, ne nous
-feront-elles pas souvenir de notre tranquillité passée, par la tyrannie
-présente? Le faible sexe sera exposé à ces outrages; le nôtre aura les
-siens, et n'en sera plus exempt.
-
-«Outre la honte de voir ces choses, on nous défendra jusqu'au murmure et
-le moindre soupir.
-
-«On voudra encore les sommes entières que l'on demande; et si quelqu'un
-du magistrat en murmure ou en dit son sentiment avec la liberté passée,
-on lui donnera cent coups, ou un pied en l'endroit même que l'on fit à
-un bourgmestre en Hollande, en lui disant piquamment: _Allez, monsieur
-le souverain_!
-
-«La cour de France tient que rien ne lui est défendu pour troubler ses
-voisins et y semer la division; qu'il y a une secrète joie à y faire le
-crime; que la pitié est une vertu lâche, et qu'elle renverse les
-couronnes; que la crainte en est l'appui, l'impiété la base; que les
-armes inspirent le respect; que les troupes sont d'admirables avocats,
-et qu'elles plaident bien une cause; que le droit canon l'emporte sur
-les autres droits; que la justice est un fantôme, la raison une chimère,
-le mariage une bagatelle, la foi des traités une illusion, ses paix une
-amorce, ses congrès pleins de mystères, ses conférences insidieuses, et
-ses serments un piége agréable, le jouet des enfants, l'appât d'un dupe
-et le charme d'un innocent[878].»
-
- [878] _Mauvaise foy ou violences de la France_, avec une
- exhortation sincère au peuple des Pays-Bas sur leur constance;
- Villefranche, Jean Petit, 1677, in-18 (29 pages), pages 35, 37,
- 39, 41, 46, 47.
-
-Ces violentes diatribes ne produisirent leur effet que plus tard. Au
-temps où nous sommes parvenu, il restait devant le grand roi vingt
-années encore de prospérité, de grandeur et de gloire. Nous n'aurons
-donc point à nous occuper, dans la suite de ces Mémoires (si nous leur
-donnons une suite), des désastres et des malheurs qui assombrirent le
-dernier période de ce long règne. Le commencement de ce période
-coïncide, plus ou moins exactement, avec l'époque de la mort de Racine,
-de la Fontaine, de madame de Sévigné et aussi avec la naissance de
-Voltaire, auquel Ninon tendit la main pour l'introduire (l'écolier
-merveilleux!) dans ce nouveau siècle, dont elle ne vit pas finir le
-premier lustre[879].
-
- [879] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, 2e
- édit., p. 236, 249.--_Hist. de la vie et des ouvrages (de) la
- Fontaine_, 3e édit., p. 440.
-
-
-
-
-NOTES
-
-ET
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-
-
-NOTES
-
-ET
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- Page 5, ligne 20: Et composait pour elle des madrigaux.
-
-Tous paraissent avoir été des impromptus. Gayot de Pitaval, dans sa
-_Bibliothèque des gens du monde_, 1726, in-12, t. I, p. 87, a cité de
-Montreuil un impromptu qui vaut mieux qu'aucun de ceux que renferme son
-recueil. Il est remarquable qu'aucune des femmes auxquelles s'adressent
-les madrigaux de Montreuil n'a été nommée par lui, si ce n'est _madame
-de Sévigny_. Son nom se trouve deux fois dans ce recueil: la première,
-en tête du madrigal sur le jeu de colin-maillard, que j'ai cité; la
-seconde, dans une chanson qu'il composa pour elle et qui se termine
-ainsi:
-
- Sévigny, vos yeux pleins d'attraits
- Éblouissent les nôtres;
- Et quand l'amour n'a plus de traits
- Il emprunte les vôtres.
-
-(_Œuvres de M. de Montreuil_, p. 339, édit. 1671; p. 500 de l'édit. de
-1666.) Un portrait bien gravé de M. de Montreuil accompagne cette
-première édition, la plus belle. Voyez, pour d'autres éclaircissements
-sur Matthieu de Montreuil, la note de la page 398, 2e partie de ces
-_Mémoires_, 2e édit.
-
- Page 6, ligne 19: Il vint _incognito_ à Paris.
-
-Le curieux récit du voyage clandestin que, d'après les instigations de
-MADAME, l'évêque de Valence fit à Paris, où il fut arrêté comme
-faux-monnayeur, se trouve dans les Mémoires de Choisy; mais ce qu'on y
-lit sur le voyage de ce prélat en Hollande, pour la suppression du
-libelle des _Amours de_ MADAME, n'est pas exact, ainsi que le passage
-suivant des _Mémoires_ inédits de Daniel de Cosnac, que Barbier a
-transcrit dans son _Dictionnaire des anonymes et des pseudonymes_, 1823,
-in-8º, p. 61 (art. 7294, _Histoire amoureuse des Gaules_):
-
-«L'assemblée du clergé finie, je pris la résolution d'aller dans mon
-diocèse. Avant mon départ, j'appris par madame de Chaumont qu'un
-manuscrit portant pour titre: _Amours de_ MADAME et _du comte de
-Guiche_, courait par Paris, et s'imprimait en Hollande. MADAME
-appréhendait que ce livre, plein de faussetés et de médisances
-grossières, ne vînt à la connaissance de MONSIEUR par quelque maladroit
-ou malintentionné, qui peut-être envenimerait la chose. Elle m'en
-écrivit pour lui en porter la nouvelle; elle en écrivit à madame de
-Chaumont, qui était à Saint-Cloud, et moi à Paris. J'allai à
-Fontainebleau, d'abord près MADAME, pour m'instruire plus amplement.
-Elle me dit que Boisfranc (trésorier du prince) avait déjà dit la chose
-à MONSIEUR sans sa participation; mais ce qui la touchait davantage,
-c'était l'impression du manuscrit. J'envoyai exprès en Hollande un homme
-intelligent, ce fut M. Patin (Charles Patin, le fils de celui dont on a
-des lettres), pour s'informer de tous les libraires entre les mains de
-qui ce libelle était. Il s'acquitta si bien de sa commission, qu'il fit
-faire par les états généraux défense de l'imprimer, retira les dix-huit
-cents exemplaires déjà tirés, et me les apporta à Paris; et il les
-remit, par ordre de MONSIEUR, entre les mains de Merille. Cette affaire
-me coûta beaucoup de peine et d'argent; mais, bien loin d'y avoir
-regret, je m'en tins trop payé par le gré que MADAME m'en témoigna.»
-
-Je crois que la première édition du libelle dont parle Cosnac, ou de
-celui qu'on a substitué à l'ouvrage original, s'il a été anéanti, est
-dans le recueil intitulé _Histoires galantes_; Cologne, chez Jean le
-Blanc (sans date, p. 424 à 464). Ce morceau est intitulé _Histoire
-galante de M... et du comte de G..._ On trouve la même histoire dans
-quelques exemplaires de l'_Histoire amoureuse des Gaules_; Liége, édit.
-Elzevir, 250 pages. L'ouvrage, dans cette édition, est intitulé tout
-crument _Histoire galante de M. le comte de Guiche et de_ MADAME (58
-pages). Une autre édition de ce libelle est dans le recueil intitulé
-_les Dames illustres de notre siècle_; Cologne, chez Jean le Blanc,
-in-12, 1682, p. 135-176. Ce morceau a pour titre _la Princesse, ou les
-amours de_ MADAME. On le trouve encore, avec le même titre, dans le
-recueil intitulé _Histoire amoureuse des Gaules, de M. de Bussy_, 1754,
-5 vol. in-12, p. 130-186. Tout ces petits faits, curieux à connaître,
-seront probablement éclaircis par la publication des Mémoires de Daniel
-de Cosnac, que la Société de l'Histoire de France a livrés à
-l'impression, et qui s'exécutent d'après deux manuscrits émanés de la
-plume de l'évêque de Valence, mais différents en bien des points, parce
-qu'ils ont été écrits à deux époques distinctes de la vie de
-l'auteur.--Le premier volume des Mémoires de Cosnac est déjà imprimé, et
-le second est annoncé comme très-avancé, dans les derniers bulletins de
-la Société de l'Histoire de France.
-
- Pages 7 et 8, lignes dernière et première: Deux petits poëmes de
- Marigny, l'un intitulé _l'Enterrement_, l'autre _le Pain bénit_.
-
-Ce dernier poëme est une satire contre les marguilliers de la paroisse
-de Saint-Paul, sur laquelle demeurait madame de Sévigné. Il a été
-imprimé avec ce titre: _le Pain bénit_, par l'abbé de Marigny, in-12 (23
-pages); une autre édition a été donnée par Mercier de Compiègne,
-intitulée _le Pain béni_ (_sic_), _avec autres pièces fugitives_, par
-Marigny; nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée d'une notice sur
-la vie et les ouvrages de l'auteur; Paris, Mercier, 1795, in-18 (82
-pages). La notice est inepte; mais ce petit volume est curieux par la
-satire contre Marigny, pages 35 et 42, qui est du temps.
-
- Page 8, avant-dernière ligne: Il y a eu ici de plus honnêtes gens
- que moi.
-
-Ne donnez pas à ces mots le sens qu'ils ont aujourd'hui. Dans la langue
-du siècle de Louis XIV, cela veut dire: Il y a eu de plus hauts
-personnages que moi, des gens plus considérables.
-
- Page 9, ligne 14: Ce fut le 15 août 1664 que madame de Sévigné alla
- à Tancourt.
-
-Les souvenirs de ce voyage que fit madame de Sévigné éclairent beaucoup
-l'histoire de Bussy et de son libelle. C'est dans cette année 1664 que
-Bussy se montra le plus occupé de ses intrigues amoureuses et qu'il
-composa le plus de vers galants. C'est alors qu'il lut, dans les
-sociétés où se trouvaient M. et madame de Montausier, ses _Maximes
-d'amour, questions, sentiments et préceptes_, transcrits en entier dans
-ses _Mémoires_ (t. II, p. 22 à 281); c'est alors qu'il se montre si
-satisfait de sa fortune et de madame de Monglat, sa maîtresse (p. 285),
-et qu'il se plaint d'avoir dans M. de Monglat un mari trop commode. Il
-rime à ce sujet une imitation de l'élégie 19, liv. II, des _Amours
-d'Ovide_, et dit (p. 286):
-
- Si tu n'es pas jaloux pour ton propre intérêt,
- Sois-le du moins, s'il te plaît,
- Pour augmenter dans mon âme
- L'amour que j'ai pour ta femme.
- Je tiens qu'il faut être brutal
- Pour pouvoir aimer sans rival.
- A nous autres amants il faut de l'espérance.
- Mais sans la crainte on n'a pas de plaisir;
- On languit dans trop d'assurance,
- Et les difficultés irritent les désirs.
-
-A la fin d'août 1664, madame de Sévigné nous fait voir Bussy dans sa
-terre de Forléans, lui rendant de fréquentes visites, et évidemment
-tâchant de la séduire et de réveiller les langueurs que lui faisait
-éprouver son amour satisfait. Lui-même parle d'un voyage (p. 292) qu'il
-fit en Bourgogne, pour se consoler d'une affaire qu'on lui avait faite
-auprès du roi. Cette affaire était son _Histoire amoureuse des Gaules_,
-dont le secret commençait à percer, mais qui ne contenait encore ni le
-morceau sur madame de Sévigné ni celui sur madame de Monglat, dont il se
-croyait alors exclusivement aimé. De Forléans, il se rendit à son
-château de Bussy, où une lettre, en date du 10 octobre 1664, au duc de
-Saint-Aignan, nous le montre installé. (_Mémoires_, t. II, p. 293.)
-C'est alors qu'il apprit que madame de Monglat lui était infidèle, et
-que, dépité de cette trahison et d'avoir échoué près de sa cousine, il
-se retourna vers madame de la Baume. Pour lui rendre plus agréable la
-lecture du manuscrit qu'il lui prêtait et lui prouver qu'il lui
-sacrifiait madame de Monglat, il ajouta le portrait de Bélise (de madame
-de Monglat). Madame de la Baume le trahit; et, sur une copie qu'elle
-laissa ou qu'elle fit faire, le libelle fut imprimé en Hollande. Dès
-lors se forma l'orage qui devait pour toujours mettre obstacle à
-l'ambition de Bussy. Ce ne fut cependant qu'après le mois de mars 1665
-qu'il éclata. Bussy fut alors reçu de l'Académie française, et y
-prononça son discours d'admission. Par un billet qu'il adressa au duc de
-Saint-Aignan le 12 avril 1662, on voit que déjà le scandaleux libelle
-était connu de plusieurs personnes.--Le roi fit arrêter Bussy le
-vendredi 17 avril; et on le conduisit aussitôt à la Bastille, afin de le
-dérober aux recherches du prince de Condé, qui voulait se porter contre
-lui aux dernières violences.
-
- Page 9, ligne 17: Bussy, qui était alors à sa terre de Forléans,
- vint la voir.--Page 10, ligne 5: Bourbilly.--Page 11, ligne 5:
- Époisses.
-
-FORLÉANS était une seigneurie indépendante; c'était une annexe de la
-paroisse de Montberteau, du diocèse de Langres, du doyenné de
-Moutier-Saint-Jean, du bailliage et recette de Semur-en-Auxois. Ses
-dépendances étaient Forléans, Plumeron et Villers-Fremoy, et encore la
-justice à Changy (GARNAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, 2e
-édit., p. 486, 487) Du temps d'Expilly, en 1764, on ne comptait à
-Forléans que vingt-huit feux, à peu près cent vingt habitants; en 1837,
-il y avait deux cent dix-huit habitants.
-
-BOURBILLY, village de la paroisse de Vic-de-Chassenay, du bailliage de
-Semur-en-Auxois (GARNAU, _Description_, etc., p. 374). En 1762,
-d'Expilly, dans son _Dictionnaire_, tome I, page 729, donnait vingt-deux
-feux (cent vingt habitants) à Bourbilly.
-
-ÉPOISSES, bourg de l'Auxois, était église collégiale et paroisse du
-diocèse de Langres, du doyenné de Moutier-Saint-Jean, marquisat du
-bailliage de Semur. Ses dépendances étaient Époisses, Coromble,
-Torcy-lez-Époisses, Vic-de-Chassonay, Toutry (paroisse), Époissette,
-Menetoy, Menetreux, Pijailly et Pontigny; et, dans le bailliage
-d'Avallon, Atic-sous-Montréal, Saint-Magnence et presque tout
-Cussy-les-Forges, communauté de la recette de Semur. La vallée
-d'Époisses produit du froment, et passe pour une des plus fertiles de la
-province (GARNAU, _Description de la Bourgogne_, page 478, 2e édition).
-D'Expilly (_Dictionnaire des Gaules et de la France_, tome II, page 753)
-dit que, de son temps (en 1762), Époisses comptait quatre-vingt-quinze
-feux, ce qui suppose quatre cent soixante-quinze habitants. Le
-_Dictionnaire de la poste aux lettres_ (in-folio, tome II, page 264)
-porte ce nombre à mille six, en 1837.
-
- Page 11, avant-dernière ligne: Par son premier mariage avec
- Françoise de la Grange.
-
-D'Expilly, dans son _Dictionnaire des Gaules et de la France_, tome I,
-page 753, a donné la généalogie de Françoise de la Grange, marquise
-d'Époisses. Elle fut mariée à Guillaume de Pechpeirou de Comenge, comte
-de Guitaut, qu'elle fit son héritier, et qui devint ainsi marquis
-d'Époisses. Elle mourut sans postérité le 31 mars 1661. Le comte de
-Guitaud se remaria en 1669 à Élisabeth-Antoinette de Verthamont, d'où
-descendent en ligne directe les Guitaud que nous avons vus de nos jours
-possesseurs d'Époisses. C'est de cette dernière marquise d'Époisses que
-parle madame de Sévigné.
-
- Page 13, ligne 3: En faisant de grands embellissements à son
- magnifique château d'Époisses.
-
-Ce château subsiste toujours en entier et dans toute sa splendeur, avec
-ses belles fortifications, ses vieux tilleuls, ses beaux ombrages, ses
-archives, ses portraits, ses nobles souvenirs; il a été la propriété des
-comtes de Montbard et des princes de Montagu, première race des ducs de
-Bourgogne. Un descendant direct du comte de Guitaud le possède, bonheur
-rare dans les temps où nous vivons. C'est à la plume du comte Athanase
-de Guitaud qu'est due la notice qui accompagne la planche gravée de la
-vue d'Époisses qui se trouve dans le _Voyage pittoresque de Bourgogne_,
-publié à Dijon en 1823 (t. I, feuille 9, no 3). Les fortifications de ce
-château avaient été construites par le prince de Condé (le grand Condé).
-Ce prince en avait eu la jouissance en vertu d'un fidéicommis du comte
-de Guitaud d'Époisses. Condé avait fait de ce château une petite place
-forte, et n'avait consenti à le rendre qu'après le remboursement de
-toutes les dépenses que les fortifications avaient coûtées. (Voyez la
-_Lettre de_ BUSSY _au comte de Coligny_, en date du 18 mai 1667, dans
-les _Mémoires du comte_ DE COLIGNY-SALIGNY, 1841, in-8º, p. 127.)
-
- Page 14, ligne 26: Dur et égoïste dans son intérieur.
-
-Lord Mahon, dans son Histoire du prince de Condé, en parlant du duel
-entre Rabutin, page de la princesse de Condé, et son valet de chambre, a
-soutenu que la princesse était parfaitement pure de toute intrigue
-galante; qu'elle avait été calomniée et horriblement persécutée par son
-époux et par son fils. Nous avons combattu cette opinion et fait
-observer que, quels que soient les vices dont Condé et son fils
-pouvaient être accusés, on ne saurait leur supposer un cœur assez
-corrompu, assez pervers pour calomnier et tenir en captivité une femme
-digne d'estime, une épouse et une mère. Lord Mahon, dans une lettre
-qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, m'a cité Saint-Simon, qui dit que
-M. le Duc était envers la princesse un fils dénaturé. Cette observation
-est exacte, et il est très-vrai que le duc d'Enghien, au lieu de
-protéger sa mère contre la colère de son époux, fut aussi d'avis que
-l'on employât des mesures de rigueur. C'est que, connaissant l'abandon
-où son père laissait la princesse et les moyens qu'elle prenait pour se
-consoler, il avait plus d'intérêt que Condé même à prévenir les suites
-de cet isolement.--Dans ce siècle si corrompu sous le rapport des
-mœurs, les femmes vertueuses inspiraient un grand respect: Louis XIV
-donnait l'exemple de ce respect et de ces égards envers la reine.
-L'opinion publique, à défaut du souverain, eût protégé la femme du grand
-Condé contre un acte aussi odieux d'autorité maritale s'il n'avait été
-motivé par la nécessité de pourvoir à l'honneur et aux intérêts de la
-maison du premier prince du sang. Nous avons trouvé dans la recueil
-manuscrit des vaudevilles et autres pièces de vers (édition de Maurepas)
-qui est à la Bibliothèque nationale (vol. III, p. 397, sous la date de
-1671) une fable allégorique, intitulée _le Lion, le Chat et le Chien_.
-Cette fable, fort longue et assez bien versifiée, est relative à
-l'aventure de Rabutin et du valet de chambre. Les notes disent que le
-prince de Condé avait épousé malgré lui Claire-Clémence de Maillé-Brezé;
-que, quoiqu'elle fût fort belle, il la négligea; qu'elle vivait fort
-retirée, paraissant rarement à la cour. Presque toujours dans ses
-appartements, elle sortait peu; mais on remarque qu'elle vivait trop
-familièrement avec ses gens. Dans l'affaire du page et du valet de
-chambre, il est dit qu'elle fut blessée d'un coup d'épée; que le valet
-de chambre, condamné aux galères, mourut en s'y rendant, et qu'on
-soupçonna qu'il avait été empoisonné.
-
-
-CHAPITRE II.
-
- Page 19, ligne 14: Mademoiselle de Meri.
-
-Il résulte des lettres de madame de Sévigné que cette parente, qui ne se
-maria jamais, était vaporeuse, maladive, ennuyeuse, mais bonne, sensible
-et serviable. Dans le recueil des chansons choisies de Coulanges, 2e
-édit., t. I, p. 280, il s'en trouve une intitulée _Pour mademoiselle de
-Meri, conduisant jusqu'à Fontainebleau madame de Coulanges, qui s'en
-allait en Berry_.
-
- Page 20, ligne 11: Il aimait à se rappeler surtout les heures de
- gaieté folâtre; et note 53, renvoyant à la seconde partie de ces
- _Mémoires_, p. 102 de la 2e édit.--Dans la lettre de madame de
- Sévigné il est dit: «Vous aviez huit ans.»
-
-C'était donc en 1757, l'année même où l'abbé Arnauld vit aussi madame de
-Sévigné chez son oncle Renaud de Sévigné, et où il fut si frappé de la
-beauté de ses enfants. (_Mémoires de l'abbé_ ARNAULD, t. XXXIV, p. 314
-de la collection de Petitot; t. XI, p. 62 et 63 de l'édition de 1736.)
-
- Page 24, ligne 8: Frère de cette marquise de Montfuron.
-
-Le chevalier Perrin, dans ses Notes sur les lettres de madame de
-Sévigné, nous apprend que Marie Pontever de Buous, marquise de
-Montfuron, était femme de Léon de Valbelle et cousine germaine de M. de
-Grignan. Elle était belle-sœur de l'évêque d'Alet. Le _Mercure galant_
-(juin 1679, p. 297), en annonçant la mort de la marquise de Montfuron,
-ajoute qu'elle était d'une beauté surprenante.
-
- Page 26, ligne première: Traité secret conclu avec Charles II en
- 1670.
-
-Ce traité, dont l'original est en la possession de lord Clifford, qui
-l'a communiqué au docteur Lingard, a été signé, de la part de la France,
-par Charles Colbert de Croissy, fils du ministre Colbert; par Arlington,
-Thomas Arundell, T. Clifford et R. Billing; il a été conclu à Douvres le
-22 mai 1670.--Les négociations avaient commencé le 31 octobre 1669.
-Charles II s'y intitule _le Défenseur de la foi_. Il se dit convaincu
-de la vérité de la religion catholique, et promet qu'aussitôt qu'il le
-pourra il se réconciliera avec l'Église romaine.
-
-
-CHAPITRE III.
-
- Page 37, ligne 17: Les princes d'Orange ne reconnaissaient pas
- cette prétention.
-
-Après le décès de Guillaume III, roi d'Angleterre, mort sans enfants le
-19 mars 1702, le prince de Nassau-Dietz et Frédéric 1er, roi de Prusse,
-prétendirent avoir des droits à l'héritage de la principauté d'Orange.
-Louis XIV se posa entre les deux contendants, et prétendit que la
-principauté d'Orange était dévolue à la couronne de France, faute d'hoir
-mâle. A cette occasion, il fit valoir l'hommage qui avait été rendu à
-Louis XI en 1475. Le prince de Conti revendiqua la principauté d'Orange
-en qualité d'héritier de la maison de Longueville, les ducs de cette
-maison se prétendant héritiers du dernier des princes de Châlons ou de
-la dynastie des princes d'Orange, qui avait précédé celle de Nassau. Sur
-ces contestations, il intervint un arrêt du parlement de Paris qui
-adjugea le domaine utile d'Orange au prince de Conti et le haut domaine
-au roi de France, ce qui fut confirmé par l'article 10 du traité
-d'Utrecht. Le 13 décembre 1714 un arrêt du conseil unit la principauté
-d'Orange au Dauphiné.
-
- Page 41, ligne 17: De Guilleragues.
-
-Il est mort ambassadeur à Constantinople en 1679. Il se nommait
-Girardin, et était probablement parent des Girardin d'Ermenonville; car,
-dans un été que nous avons passé en 1810 dans ce beau lieu, nous avons
-vu la copie de la correspondance de cet ambassadeur, reliée en huit ou
-dix gros volumes in-fol., et reléguée dans une mansarde de la petite
-maison qui était devant le château.
-
- Page 44, ligne 13: Lausier, son capitaine des gardes.
-
-Il est probable que c'est le même dont madame de Sévigné raconte la mort
-subite dans le passage cité. Cependant, comme ils étaient plusieurs
-frères, les uns morts et les autres vivants en janvier 1690, cela n'est
-pas certain.
-
- Page 48, ligne 2: Procureur du pays-joint.
-
-Telle est l'expression consacrée et toujours la même pour cette charge.
-Dans les _Extraits de délibérations_ imprimés, souvent on rencontre, par
-abréviation, _procureur-joint_. Madame de Sévigné au contraire se sert
-constamment du terme de syndic, parce que les procureurs, dans les
-assemblées des villes et communautés, remplissaient les mêmes fonctions
-que les syndics dans les assemblées des états, remplacées ensuite par
-les assemblées des communautés.--Dans la 4e partie de ces Mémoires, au
-lieu de procureur-joint, les imprimeurs ont mis _procureur-adjoint_.
-C'est une faute.
-
- Page 55, ligne 21: Que vous nommez M. de Buous.
-
-Marguerite de Grignan, fille de Louis-François, comte de Grignan,
-sénéchal de Valentinois, qui mourut en 1620, épousa Ange de Pontever de
-Buous; et c'est par cette alliance que les de Buous étaient parents des
-Grignan. Le marquis de Buous était probablement frère ou proche parent
-du chevalier de Buous, capitaine de vaisseau en 1656. (Voir à la page 14
-des _Mémoires du marquis de Villette_, publiés en 1841, une note du
-savant archiviste de la marine, M. Jal, sur le chevalier de Buous et le
-marquis de Martel, mentionné si souvent dans les lettres de madame de
-Sévigné.)
-
- Page 56, ligne 17: Deux députés, Saint-Aubin Treslon et Des Clos de
- Sauvage.
-
-A la page 381 du _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, mss. Bibl.
-nat. (Bl.-Mant.), no 75, dans la liste des noms des députés envoyés à la
-cour pour porter les remontrances on trouve ces lignes: «A la place de
-SÉVIGNÉ, abbé de Geneston, député à la chambre aux états précédents,
-décédé, a été nommé messire Louis du Metz, abbé de Sainte-Croix de
-Guingamp.»
-
- Page 58, ligne 19: D'Harouïs était son ami et son allié.
-
-D'Harouïs avait épousé Marie Madeleine de Coulanges, cousine germaine de
-la marquise de Sévigné; il la perdit le 22 septembre 1662.
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- Page 64, ligne 17: Qu'aucune femme ne peut pardonner.
-
-Voici le passage:
-
-«Je comprends fort bien que le baiser du roi, à ce que vous me mandez,
-n'a été qu'un baiser de pitié; car je tiens le goût de notre maître trop
-délicat pour prendre plaisir à baiser la La Baume.» (_Mém. de
-Coligny-Soligny_, 1841, in-8º, p. 127.)
-
- Page 65, ligne 5 et note 151: La conversation, dit-il, avec madame de
- la Morésan et moi.
-
-Cette madame de la Morésan ou Lamorésan avait la parole rude et son
-franc-parler.--Le duc de Lauzun avait été à toute extrémité, et sa
-sœur, madame de Nogent, pleurait du danger qu'il avait couru. Alors
-madame de la Morésan lui dit en présence de MADEMOISELLE, plus éprise de
-Lauzun depuis la rupture de son mariage: «Hélas! madame, vous
-fâcherez-vous? Vous auriez été bien heureuse que monsieur votre frère
-fût mort d'une mort ordinaire! C'est un homme si emporté qu'un de ces
-jours on le trouvera pendu; il est tout propre à faire quelque folie.»
-
- Page 66, ligne 4: Sous une forme qui ne convenait pas à ce dernier.
-
-On peut voir la remarquable lettre de Louis XIV que nous citons en cet
-endroit. En 1665, Martel était considéré comme un officier d'une grande
-capacité, mais peu soumis au duc de Beaufort, qui avait le commandement
-en chef de la flotte.
-
- Page 66, ligne 13: Un d'eux citait madame de Grignan.
-
-C'était le chevalier de Cissé, frère de madame de Martel. Voici comment
-madame de Sévigné raconte la chose, à propos des éloges qu'elle donne
-toujours à la danse des Bretons.
-
-«Je vis hier danser des hommes et des femmes fort bien: on ne danse pas
-mieux les menuets et les passe-pieds. Justement, comme je pensais à
-vous, j'entends derrière moi un homme qui dit assez haut: «Je n'ai
-jamais vu si bien danser que madame la comtesse de Grignan.» Je me
-tourne, je trouve un visage inconnu; je lui demande où il avait vu cette
-madame de Grignan? C'est un chevalier de Cissé, frère de madame Martel,
-qui vous a vue à Toulon avec madame de Sinturion. M. Martel vous donna
-une fête dans son vaisseau; vous dansâtes, vous étiez belle comme un
-ange. Me voilà ravie de trouver cet homme; mais je voudrais que vous
-pussiez comprendre l'émotion que me donna votre nom, qu'on venait me
-découvrir dans le secret de mon cœur, lorsque je m'y attendais le
-moins.» (Lettre du 6 août 1680, t. VII, p. 157, édit. G.)
-
- Page 67, ligne 4: La foi de son exil.
-
-Cet exil se serait plus promptement terminé, si Bussy avait pu empêcher
-la publicité toujours croissante de son libelle de l'_Histoire amoureuse
-des Gaules_, par les éditions que l'on en faisait à l'étranger. Ces
-éditions se sont multipliées à un point que l'on ne connaissait pas.
-J'ai donné les titres de toutes celles que j'avais pu découvrir. J'en ai
-depuis rencontré une, intitulée _Histoire amoureuse des Gaules_; Liége,
-1665, in-12 de 260 pages, avec un feuillet pour la clef, exactement
-comme l'édition qui porte le même titre, mais avec la date de 1666, et
-les mots _nouvelle édition_, ce qui fait croire que cette dernière est
-celle de 1666 avec un nouveau titre.--Je dois signaler encore une autre
-édition dont j'ai un exemplaire en maroquin rouge, relié par Padeloup,
-avec les armes du Dauphin, non pas sur le plat du livre, mais sur le
-dos. Cette édition a un frontispice gravé avec une Renommée à la
-trompette, et cette Renommée porte un étendard où se trouve le titre:
-_Histoire amoureuse des Gaules_ (ce frontispice a été reproduit
-grossièrement dans l'édition de 1710); point d'autre frontispice que
-cette gravure. L'intitulé en tête du texte diffère du frontispice, et
-porte: _Histoire amoureuse de France_, de même que l'édition avec le
-frontispice gravé du salon de la Bastille; ce sont aussi les mêmes
-caractères elzéviriens, petits. On croirait que c'est la même édition, à
-laquelle on a mis des frontispices gravés, si, après la page 196, on ne
-voyait que les deux éditions cessent de se correspondre. On s'aperçoit à
-cette page que l'édition à la _Renommée_ est antérieure à celle du
-_salon_, parce que le fameux cantique manque, et qu'il est dans celle du
-_salon_. Ainsi l'édition de la _Renommée_ a deux cent quarante-quatre
-pages, et ensuite douze pages, paginées séparément, pour les _Maximes
-d'amour_ et la lettre à Saint-Aignan: l'édition au _salon_ a deux cent
-cinquante-huit pages qui se suivent.
-
- Page 76, ligne 6: On accuse Bussy d'être l'auteur des chansons,
- etc.
-
-Bussy fut prévenu de l'accusation portée contre lui au sujet des
-chansons d'Hauterive, son ami. Le marquis d'Hauterive, grand amateur des
-beaux-arts et pour lequel, dit M. Gault de Saint-Germain, le Poussin a
-exécuté plusieurs tableaux, épousa la fille du duc de Villeroi, veuve de
-trois maris. Cette union fut considérée comme une mésalliance de la part
-de la femme, très-supérieure à son mari en naissance et en fortune, mais
-aussi plus âgée. Bussy ne la désapprouva pas, parce que d'Hauterive
-était son ami. «Le secret, dit-il à ce sujet, est d'être aimable et
-d'être aimé; et quand cela est on est aussi riche que Crésus, et noble
-comme le roi.» D'Hauterive ayant dit à Bussy que devant l'abbesse de
-Merreton on l'avait accusé d'être l'auteur des chansons qui couraient
-contre les ministres, et que celle-ci l'avait défendu, Bussy se hâta
-aussitôt de lui adresser une lettre datée du 15 mai 1674, dans laquelle
-on lit ce passage: «Je ne trouve pas étrange que le misérable qui a fait
-ces chansons-là les ait mises sous mon nom, sous lequel toutes calomnies
-sont crues; mais je suis surpris qu'il y ait des gens désintéressés
-assez sots pour croire qu'un homme de mon âge et du rang que je tiens
-dans le monde soit capable de si grandes extravagances.» Conf.
-_Supplément aux Mémoires et lettres du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, 2e
-part., p. 22;--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 44 et 107.--SÉVIGNÉ,
-_Lettres_, t. I, p. 284, édit. G.; t. I, p. 213, édit. M.
-
-
-CHAPITRE V.
-
- Page 83, lignes 2 à 4: Le duc d'York vint, cette année, présenter
- au roi de France la princesse de Modène.
-
-MADEMOISELLE, dans ses Mémoires, dit, t. LXIII, p. 369 (1674): «Lorsque
-toutes ces propositions furent finies, le roi travailla, et fit le
-mariage de la princesse de Modène; elle me parut une grande créature
-mélancolique, ni belle ni laide, fort maigre, assez jaune. J'ai ouï dire
-qu'elle est à présent fort enjouée et engraissée et qu'elle est devenue
-belle.»
-
- Page 86, ligne 4: Ces conjectures sont démenties, selon nous, par
- les faits.
-
-Celle de Voltaire, qui dit que c'était l'aventure de mademoiselle de
-Guerchy et que ce fut pour elle qu'Hénault composa son sonnet de
-l'Avorton, est doublement erronée, puisque ce sonnet a été imprimé trois
-ans avant la mort de cette demoiselle. L'autre conjecture que ce
-pourrait bien être madame de Ludres que madame de Sévigné désigne, parce
-que le chevalier de Vendôme et Vivonne en étaient alors amoureux, noue
-paraît plus vraie; mais non relativement à Louis XIV, qui certes ne
-voulait pas de mal à madame de Ludres, comme il l'a prouvé depuis.
-
- Page 89, ligne 5: La plus jeune et la plus chérie de ses femmes
- espagnoles.
-
-Elle se nommait doña Felippe-Maria-Térésa Abarca. Il est probable,
-d'après ces prénoms, qu'elle fut tenue sur les fonts de baptême par la
-reine elle-même. Elle figure comme la septième et dernière des femmes
-espagnoles dans l'_Etat de la France_ de 1669 et dans celui de 1677.
-Doña Maria Molina, qui avait prêté les mains à l'intrigue de Vardes et
-du comte de Guiche contre la Vallière et qui se trouve encore comme
-première femme de chambre espagnole dans le volume de 1669, fut au
-nombre des femmes renvoyées; et peut-être est-ce à cause d'elle et de sa
-nièce mademoiselle de Ribera que cette mesure fut prise.--Dans l'_État
-de la France_ de 1669 il est dit, p. 377, que Maria-Térésa Abarca est
-présentement madame de Visé. Le mari d'Abarca est probablement le
-musicien dont il est fait mention dans la lettre de Coulanges à madame
-de Sévigné (3 février 1669, t. XI, p. 259, édit. G.), et non pas Donneau
-de Visé, l'auteur du _Mercure galant_.
-
- Page 92, ligne 18: Ces enfants moururent peu après leur naissance.
-
-L'un fut nommé Charles, et naquit le 19 septembre 1663; l'autre, nommé
-Philippe, naquit le 19 janvier 1665.
-
- Page 93, lignes 4 et 5: Érigea pour elle et pour sa mère la terre
- de Vaujour et la baronnie de Saint-Christophe.
-
-C'est au sujet de ce don fait à la Vallière après la naissance du comte
-de Vermandois qu'un de ces écrivains qui transforma en roman les amours
-de Louis XIV et des personnages de sa cour écrivit cette lettre de
-madame de la Vallière à madame de Montausier que M. Matter a publiée,
-d'après une copie du temps, dans ses _Lettres et pièces rares ou
-inédites_, 1836, in-8º, p. 320-326. Cette lettre est datée du 24 mai
-1667, et les lettres patentes pour l'érection de la terre de Vaujour en
-duché-pairie furent enregistrées le 13 mai 1667. Dans une note inscrite
-à la copie de cette même lettre, on suppose maladroitement que la
-réponse de madame de Montausier, à qui la lettre était adressée, fut
-faite le même jour. Le paraphe de la Reynie du 21 novembre 1670, s'il
-est sincère, donnerait lieu de croire que cette lettre faisait partie
-des pièces saisies par la police chez quelque libelliste. La Vallière se
-gardait bien d'écrire à des tiers, et surtout à madame de Montausier,
-sur les suites probables de ses amours avec Louis XIV; encore moins
-aurait-elle pu parler du projet imaginaire de son mariage avec le
-marquis de Vardes, ce qui décèle dans la fabrication de cette lettre un
-écrivain peu instruit des choses de la cour à cette époque.
-
-Quoique M. de Bausset ait souvent cité les lettres de la Vallière
-publiées par l'abbé Lequeux (_Lettres de madame la duchesse de la
-Vallière, avec un abrégé de la vie de cette pénitente_, 1747, in-12), je
-crois peu à leur authenticité. Plusieurs ont été certainement
-fabriquées, et peut-être sont-elles toutes de l'invention de l'abbé
-Lequeux, qui en est, dit-on, l'éditeur anonyme. A quel homme bien
-instruit des choses et des personnes de ce temps persuadera-t-on que la
-Vallière a pu écrire la lettre 14, p. 17, et bien d'autres qu'il serait
-facile de citer?
-
- Page 94, ligne 13: Montespan, à peine relevée de sa dernière
- couche, ne pouvant danser, etc.
-
-Il est probable que mademoiselle de Nantes fut légitimée peu après son
-baptême: nous savons que ce fut en décembre, et madame de Sévigné nous
-apprend (lettre du 8 janvier 1674) que les bals de Saint-Germain
-commencèrent dès les premiers jours de janvier.
-
- Page 97, ligne 18: Louis XIV était incapable de faire souffrir à
- celle qu'il avait tant aimée, etc.
-
-Il ne faut pas croire, par ce que dit madame Élisabeth de Bavière dans
-ses lettres, dont les fragments ont été intitulés _Mémoires_, que Louis
-XIV ait insulté à la douleur de la Vallière (voyez p. 55, édit. 1832,
-in-8º). Il était incapable d'aussi ignobles procédés. Ces Mémoires n'ont
-rien d'authentique. On sait que ce sont des extraits des huit cents
-lettres de cette princesse qui se sont trouvées dans la succession de la
-duchesse de Brunswick, morte en 1767, et écrites par la duchesse
-d'Orléans à la princesse Wilhelmine-Charlotte de Galles et au duc
-Antoine-Ulrich de Brunswick. Élisabeth-Charlotte, princesse Palatine,
-resta toujours Allemande à la cour de France, et accueillit sans
-discernement les bruits les plus vulgaires et les plus désavantageux sur
-les personnes qui s'y trouvaient. Cependant ces extraits de lettres
-contiennent des détails très-curieux; mais il faut les lire avec
-défiance; et, pour les écrivains qui manquent de critique, ils sont une
-mauvaise source pour l'histoire.
-
- Page 103, lignes 15 et 16: Elle obtint... que la marquise de la
- Vallière fût mise dans le nombre des nouvelles dames d'honneur.
-
-Louis XIV, dans la lettre citée (au camp devant Besançon, le 23 mai
-1674), refusa à la reine de Portugal une demande semblable en ces
-termes: «Toutes les places des dames établies auprès de la reine furent
-remplacées par le dernier choix, et c'est un nombre fixe qu'on a résolu
-de ne point passer. Il n'est pas besoin de dire à V. M. que celle qui
-fut depuis accordée à ma cousine la duchesse de la Vallière ne fait pas
-conséquence: elle juge assez qu'une conjoncture comme celle de sa
-retraite ne permettait pas de lui refuser cette consolation.»
-
- Page 105, ligne 12: Le troisième dimanche de la Pentecôte.
-
-Ce troisième dimanche, jour de la parabole du bon pasteur, était, en
-1674, le 3 juin, et non le 2, comme le dit l'abbé Lequeux dans son
-_Histoire de madame de la Vallière_, p. 54. La date du 9 juin, donnée
-par M. de Bausset, _Histoire de Bossuet_, t. II, p. 36, est encore plus
-fautive.
-
- Page 106, ligne 3: Les regrets qu'elle éprouvait de ne s'être point
- trouvée, etc.
-
-La lettre de madame de Sévigné, datée du mercredi 5 juin 1674, a été
-commencée le mardi 4; car elle dit: «La Vallière fit hier sa profession
-de foi.» Cette date est parfaitement d'accord avec celle que donne
-l'abbé Lequeux, _Histoire de la Vallière_, p. 59, où il est dit qu'elle
-fit profession le lundi de la Pentecôte, 3 juin; ce qui est exact pour
-l'année 1675. M. de Bausset se trompe quand il dit que ce fut le 26 juin
-1675. Le 26 juin 1675 était un mercredi, et ne correspond à rien. (Voyez
-_Histoire de Bossuet_, liv. V, édit. in-12, t. II, p. 36 de la 4e
-édition, revue et corrigée.)
-
-Cela d'ailleurs ne peut être douteux d'après ce qu'on lit dans la lettre
-d'une des religieuses compagnes de la Vallière, dont je parlerai dans la
-note suivante: «Elle vit arriver avec joie le temps de sa profession;
-elle la fit au chapitre, selon notre usage, le troisième de juin 1675.
-La reine honora cette cérémonie de sa présence: le concours du monde fut
-encore plus grand que le jour qu'elle avait pris l'habit.»
-
- Page 110, ligne 20: C'est dans son cloître, au pied des autels, que
- la Vallière a préparé, etc.
-
-La vie de la Vallière comme religieuse fut racontée, le jour même de son
-décès (6 juin 1710), dans une lettre de ses compagnes, nommée Magdeleine
-du Saint-Esprit. Cette lettre fut adressée à la supérieure des
-Carmélites, ensuite imprimée et envoyée à toutes les supérieures de
-l'ordre en juillet 1710. Madame de la Vallière avait écrit des
-_Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par une dame pénitente_. Elles
-furent publiées sous le voile de l'anonyme, et à son insu (Paris,
-Dezallier, 1685, in-12 de 139 pages). Une nouvelle édition augmentée fut
-donnée en 1726 (Paris, Christophe David, in-12 de 240 pages).
-L'augmentation consiste en quelques prières tirées de l'Écriture sainte
-et un _Récit abrégé de la sainte mort et de la vie pénitente de madame
-la duchesse de la Vallière_. Ce récit est un plagiat: l'auteur a
-transcrit la lettre de la sœur Magdeleine du Saint-Esprit, dont il a
-gâté la touchante et sublime simplicité par des phrases de prédicateur.
-Cette lettre, devenue rare, a été réimprimée dans l'_Annuaire de l'Aube_
-de 1849, avec quatre autres lettres inédites très-courtes de madame de
-la Vallière, dont les autographes appartiennent à la bibliothèque et aux
-archives de Troyes: l'une est adressée à l'abbesse Anne de
-Choiseul-Praslin et datée du 13 mai 1688, et les trois autres à Denis
-Dodart, médecin et membre de l'Académie des sciences, que le caustique
-Gui Patin et le philosophe Fontenelle s'accordent à louer comme un des
-hommes les plus savants, les plus pieux et les plus charitables de leur
-temps. (_Lettres de_ GUI PATIN; Paris, Baillière, 1846, in-8º, t. III,
-p. 231.)
-
-«La Vallière mourut à l'heure de midi, le 6 juin 1710, âgée de
-soixante-cinq ans dix mois, et trente-six ans de religion.» _Récit
-abrégé de la vie pénitente_, p. 234.
-
- Page 111, ligne 6: Elle sait bien aimer.
-
-Madame de Caylus nous apprend, à l'endroit cité, que cette réflexion fut
-faite à l'occasion de l'aîné des enfants du roi et de madame de
-Montespan, qui mourut à l'âge de trois ans.
-
- Page 111, ligne 8: Cette femme lui déplaisait souverainement, parce
- qu'elle plaisait trop à sa maîtresse. (Sur la lettre de madame de
- Coulanges à madame de Sévigné, du 20 mars 1673.)
-
-Il y a dans l'édition des _Lettres_ de madame de Sévigné, de M. de
-Monmerqué, une note du savant éditeur (t. II, p. 75, édition 1820) à
-laquelle M. Rœderer, dans son _Histoire de la société polie_, aurait dû
-bien faire attention. C'est au sujet de ce passage remarquable: «Nous
-avons enfin retrouvé madame Scarron, c'est-à-dire que nous savons où
-elle est; car pour avoir commerce avec elle, cela n'est pas aisé. Il y
-a, chez une de ses amies, un certain homme qui la trouve si aimable et
-de si bonne compagnie qu'il souffre impatiemment de son absence.» On a
-interprété ces derniers mots en supposant que ce certain homme était
-Louis XIV; mais après avoir fait observer que la faveur dont a joui
-madame de Maintenon auprès de Louis XIV n'a pu commencer qu'en 1675, ou
-au plus tôt en 1674, puisqu'il est bien constaté qu'avant cette époque
-le roi prit presque en aversion la veuve Scarron, M. de Monmerqué
-présume très-judicieusement que cet homme si épris était Barillon. Et
-c'était sans doute un ancien ami, puisque madame de Coulanges ajoute
-immédiatement: «Elle est cependant plus occupée de ses anciens amis
-qu'elle ne l'a jamais été: elle leur donne, avec le peu de temps qu'elle
-a, un plaisir qui fait regretter qu'elle n'en ait pas davantage.» Deux
-lignes plus loin, madame de Coulanges mentionne le roi, pour dire
-«qu'ayant vu l'état des pensions il trouva deux mille francs pour madame
-Scarron, et mit _deux mille écus_.» C'était la juste récompense de ses
-soins.
-
- Page 111, note: _Souvenirs de madame_ DE CAYLUS.
-
-J'ai donné au long le titre de cette édition des _Souvenirs de Caylus_,
-parce qu'elle a été inconnue à tous les éditeurs de ce livre curieux, et
-que c'est la seule où Voltaire se trouve nommé comme éditeur. Elle est
-sans la préface de Jean-Robert (Voltaire); mais la défense du siècle de
-Louis XIV suit immédiatement, et commence à la page 162, au verso de
-celle qui termine les _Souvenirs_. Cette édition diffère des autres.
-Celle de M. Monmerqué finit ainsi: _Puisqu'il était avec elle._
-
-FIN DES SOUVENIRS DE MADAME DE CAYLUS.
-
-Notre édition, p. 161, se termine par des notes, comme un ouvrage non
-entier, avec ces mots de plus: «C'était bien plutôt une galanterie
-innocente qu'une passion.»
-
-
-CHAPITRE VI.
-
- Page 117, ligne 17: Je revins hier du Menil.
-
-Il s'agit ici du Mesnil-Saint-Denis, à cinq kilomètres ou une lieue et
-quart de la Grange de Port-Royal. «Cette terre, dit l'abbé Lebeuf (t.
-VIII, p. 463 de l'_Histoire du diocèse de Paris_), ayant été aliénée par
-l'abbaye de Saint-Denis, était possédée à la fin du seizième siècle par
-MM. Habert de Montmor, qui en ont joui jusque dans le siècle présent....
-On avait commencé, sur la fin du dernier siècle, à appeler ce lieu-là
-Mesnil-Saint-Denis-Habert. J'ai vu des Provisions de la cure du 19
-décembre 1691, où cette dénomination est rejetée.»
-
-C'est donc chez Henri-Louis Habert de Montmor, conseiller du roi, maître
-des requêtes de l'hôtel, qu'alla madame de Sévigné. Montmor fut de
-l'Académie française; il mourut à Paris le 21 janvier 1679. C'est de son
-fils, et non de son mari, qu'il est fait mention dans la lettre de
-décembre 1694[880], datée de Grignan. Ce M. de Montmor était alors à
-Grignan, et ce fut lui qui ménagea le mariage de Grignan avec
-mademoiselle de Saint-Amand.
-
- [880] T. II, p. 10.
-
-C'était sans doute avec madame de Montmor plutôt qu'avec son mari que
-madame de Sévigné était liée. Sa correspondance ne fait mention que
-d'elle. MADEMOISELLE nous apprend que madame de Montmor était
-belle-sœur de madame de Frontenac. Cette dernière vivait alors[881]
-fort retirée, quoique possédant une grande maison; et elle prêta ses
-chevaux à MADEMOISELLE pour s'échapper de Paris. (_Mémoires de
-Montpensier_, vol. XLIII, p. 342 et 343.)
-
- [881] En 1652.
-
-Habert de Montmor fut reçu à l'Académie française en janvier 1635, ou un
-peu avant[882]. Il était cousin de Cerisy, un des premiers académiciens.
-Savant et humaniste, Montmor cultivait les sciences exactes et la
-poésie. Il recueillit chez lui Gassendi, qui mourut dans son hôtel[883].
-Il rassembla ses ouvrages, et les fit imprimer en six volumes in-folio.
-La préface latine qu'on y lit et trois ou quatre petites pièces de vers
-français consignées dans les recueils du temps, voilà tout ce qu'on a de
-lui. Il avait composé un poëme latin, avec le même titre que celui de
-Lucrèce; et il y avait développé toute la physique moderne. Huet, dans
-ses _Mémoires_[884], nous apprend que Montmor, en apparence sectateur de
-la doctrine épicurienne de Gassendi, préférait en secret la philosophie
-de Descartes. Il y avait chez lui, un certain jour de la semaine, une
-réunion de savants physiciens et de littérateurs, formant entre eux une
-petite académie dont Sorbier a donné les statuts dans une de ses
-lettres. Ménage nous apprend qu'il était dans une de ces assemblées avec
-Chapelain et l'abbé de Marolles lorsque Molière y lut les trois premiers
-actes du _Tartufe_[885]. Il dit aussi qu'à la suite d'un revers de
-fortune Habert de Montmor s'abandonna tellement au chagrin et à la
-douleur qu'il devint invisible durant les douze dernières années de sa
-vie[886]. Ceci explique le silence qui se fit sur lui à l'époque où
-madame de Sévigné allait au Mesnil. Malgré les pertes qu'il avait
-éprouvées, Montmor devait encore être riche, puisque cette belle
-propriété lui restait. Son père, Jean-Habert de Montmor, sieur du
-Mesnil, avait acheté en novembre 1627 l'hôtel de Sully (situé dans la
-rue Saint-Antoine, près de la rue Royale). Cet hôtel avait été construit
-par le partisan Galet, devenu célèbre par les vers de Regnier et de
-Boileau, à cause de sa passion pour le jeu. Sa fortune se trouvant
-ébréchée, son hôtel fut vendu d'abord à Montmor, ensuite au duc de
-Sully. Tallemant raconte que Galet ayant confié cent mille livres à
-Montmor, celui-ci nia les avoir reçues. Mais c'est là une historiette
-invraisemblable et dont probablement Galet est l'inventeur[887].--La
-_Biographie universelle_ ne fait mention de Montmor nulle part: c'est ce
-qui nous a engagé à étendre cet article.
-
- [882] PELLISSON, _Histoire de l'Académie française_, 1729, in-4º,
- p. 176 et 276.
-
- [883] _Ménagiana_, t. I, p. 2.
-
- [884] HUETII,_Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, p.
- 186.
-
- [885] _Ménagiana_, t. I, p. 144.
-
- [886] _Ménagiana_, t. II, p. 8.
-
- [887] Les _Historiettes_ de TALLEMANT DES RÉAUX, t. X, p. 70,
- édit. in-12; t. V, p. 374-376, Juillet.--_Recherches sur Paris,
- quartier Saint-Antoine_, p. 35.
-
- Page 119, ligne 2 de la note: _Mémoires du comte_ DE GUICHE;
- Utrecht, 1744.
-
-Ces Mémoires, qui ont été publiés par Prosper Marchand, commencent à
-l'année 1665, se terminent en 1667, et sont suivis d'une relation du
-siége de Wesel. Ils auraient dû être réimprimés dans la grande
-collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_. On n'y voit
-nulle trace de cet esprit guindé que madame de Sévigné blâme dans le
-comte de Guiche: ils sont écrits d'un style fort naturel.--L'article du
-comte de Guiche, dans le _Dictionnaire_ de Prosper Marchand, est
-excellent et très-complet. Il a été abrégé dans la _Biographie
-universelle_.
-
- Page 124, lignes 22 à 24: Malgré la réunion des talents qui
- contribuaient à sa réussite, il (_l'Opéra_) causa, dans la
- nouveauté, plus d'admiration que de plaisir.
-
-Il est à remarquer que dès l'origine la France, dans l'opéra, surpassa
-l'Italie pour la danse et les ballets, la composition et l'intérêt des
-poëmes, mais qu'elle fut, malgré tous les efforts et les grandes
-dépenses faites par son gouvernement, inférieure à l'Italie sous le
-rapport du chant, de la musique, des décorations et des machines. Je
-crois qu'il en est encore ainsi. L'épître de la Fontaine à M. de Nyert
-est une satire spirituelle contre l'Opéra; elle aurait été plus mordante
-si le bonhomme n'eût pas eu crainte de déplaire au monarque. Nous avons
-rapporté le jugement de l'abbé Raguenet sur l'Opéra dans notre édition
-de la Fontaine, t. VI, p. 112. Quarante ans plus tard, Thomas Gray, qui
-avait vu l'Italie, était de la même opinion que cet abbé. (_Lettre_ à M.
-West; Paris, 12 avril 1739.)--On sait ce que Rousseau a écrit sur notre
-musique. Mais il n'en est plus ainsi depuis que l'Opéra a perdu son
-privilége exclusif, et que, par l'établissement d'un théâtre, les
-Italiens ont formé les oreilles françaises à leur mélodie.
-
- Page 134, lignes 8 et 9: La conquête de la Franche-Comté ne fut
- complétée que le 5 juillet.
-
-Le roi était revenu avant la fin des opérations militaires, et il se
-hâta de donner des fêtes pour célébrer sa nouvelle conquête.
-
-Ces fêtes employèrent six jours, mais non consécutivement.
-
-Elles commencèrent le samedi 4 juillet (1674)[888]. Ce fut la première
-année où Versailles parut dans toute sa pompe. Il avait reçu bien des
-embellissements depuis que la Fontaine en avait célébré l'éclat et les
-merveilles dans son roman de _Psyché_. Le château avait été
-terminé[889], ainsi que Trianon.
-
- [888] FÉLIBIEN, _Divertissements donnés par le roi à toute sa
- cour, au retour de la conquête de Franche-Comté en l'année 1674_,
- Paris, in-12 (114 pages).
-
-C'est à Trianon que, le second jour de ces fêtes, on représenta
-l'_Eglogue de Versailles_.
-
- [889] FÉLIBIEN, _Description du château de Versailles_, 1674,
- in-12 (102 pages). Ce volume est accompagné d'un petit plan du
- parc et du château de Versailles, qui, par son échelle, offre une
- comparaison facile avec le joli plan gravé, un siècle après, pour
- l'almanach de Versailles, in-8º, 1789.
-
-La troisième journée, qui fut la plus brillante de toutes, se passa à la
-_Ménagerie_. On y représenta le _Malade imaginaire_ de Molière, devant
-la fameuse grotte des bains de Thétis, nouvellement achevée[890].
-
- [890] FÉLIBIEN, _Description de la grotte de Versailles_, 1674,
- in-12 (80 pages).
-
-Ce fut dans le petit parc que l'on représenta les _Fêtes de l'Amour et
-de Bacchus_, premier résultat de l'alliance de Quinault, de Lulli et de
-Vigaroni pour donner au spectacle de l'Opéra français la forme qu'il a
-conservée depuis[891]. Dans cette pastorale de Quinault, il y a une
-imitation charmante du dialogue d'Horace et de Lydie, bien préférable à
-celles que l'on a faites depuis.
-
- [891] _Vie de Quinault_, dans l'édition de son _Théâtre_, 1715,
- t. I, p. 34.
-
-Ces fêtes durèrent deux mois. Pour le cinquième jour, qui fut un samedi
-18 août, on représenta _Iphigénie_, nouvelle tragédie de Racine. Cette
-représentation donna lieu, de la part de l'abbé de Villiers, à des
-remarques critiques sur ce chef-d'œuvre qui ne sont pas toujours sans
-justesse, et aussi à une satire en vers intitulée _Apollon charlatan_,
-laquelle, du reste, nous apprend que cette pièce faisait répandre
-beaucoup de larmes et renchérir les mouchoirs aux dépens des
-pleureurs[892].
-
- [892] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t. XI,
- p. 339.
-
-Racine fit imprimer _Iphigénie_ avec une courte et savante préface, mais
-assez aigre envers ses critiques[893]. En même temps Corneille publia sa
-tragédie de _Suréna_, qui fut le dernier effort de sa muse trafique. Il
-la fit précéder de ses remercîments au roi, et il parvint à introduire
-l'éloge de ce monarque dans le sujet même de sa pièce, qui n'y prêtait
-guère[894]. Les deux derniers actes de cette tragédie nous montrent
-encore quelques traits de vigueur; mais il se trompait beaucoup, le
-grand génie, lorsque, dans ses remercîments à Louis XIV, il disait:
-
- . . . . . . . . . . . . Othon et Suréna
- Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
-
- [893] _Iphigénie_ de M. RACINE: Paris, 1674, in-12 (73 pages).
-
- [894] _Suréna, général des Parthes_, tragédie, Paris, Guillaume
- de Luynes, 1675, in-12, acte III, scène I, p. 31.
-
- Qu'un monarque est heureux, etc.
-
-
- CHAPITRE VII.
-
- Page 141, ligne 3: Un enfant qui ne naquit pas viable.
-
-La preuve de cette grossesse de madame de Grignan et le terme de son
-accouchement, résultent des passages des lettres de Bussy à madame de
-Sévigné, cités en note. Mais, avant de rapporter ces passages, il faut
-rectifier les dates des deux lettres de madame de Sévigné au comte de
-Guitaud, mal données dans les éditions. Ces lettres furent d'abord
-publiées par le libraire Klostermann, dans son édition des lettres
-inédites, en 1814, in-8º, sans aucune date ni de jours ni d'années. Il
-paraît cependant, d'après la préface des éditeurs, que les autographes
-portaient l'indication du jour de la semaine (p. IX); mais, dans
-l'embarras où ils ont été de déterminer la date de l'année, ils ont
-supprimé celle du jour de la semaine, et bien à tort. Ces deux lettres,
-comme toutes celles du même recueil qui sont adressées au comte de
-Guitaud, proviennent des archives du château d'Époisses et de la
-famille de Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaud, marquis
-d'Époisses, dont nous avons parlé au chapitre VI. L'éditeur nous apprend
-que le comte de Guitaud naquit le 5 octobre 1626, la même année que
-madame de Sévigné, et mourut en 1685, à Paris. Ces lettres inédites de
-madame de Sévigné ont été redonnées en 1819, et le nouvel éditeur a cru
-pouvoir y mettre des dates, qui ne sont, dit-il, qu'approximatives. M.
-Gault de Saint-Germain, dans son édition de madame de Sévigné, les a
-classées avec les dates fausses de cet éditeur. Les dates des 18 juin et
-10 juillet 1675 ressortent de ce que dit madame de Sévigné sur les
-adieux de sa fille et du cardinal de Retz et sur les événements
-militaires (t. III, p. 347, édit. G.). Elles sont précises pour les mois
-et l'année, et déduites approximativement pour les jours.
-
-Dans la lettre du 16 août 1674, t. III, p. 351, édit. G., Bussy dit à
-madame de Grignan: «Comment vous portez-vous en votre grossesse, madame,
-et du mal de madame votre mère?» Puis, un an après, lorsque la comtesse
-accoucha aux îles Sainte-Marguerite, madame de Sévigné écrit au comte de
-Guitaud (t. III, p. 348): «Madame de Guitaud est une raisonnable femme
-d'être accouchée comme on a accoutumé et de ne pas aller chercher midi à
-quatorze heures, comme madame de Grignan, pour faire un accouchement
-hors de toutes les règles! Voilà les îles en honneur pour les femmes
-_grosses de neuf mois_; si ma fille l'est, je lui conseille d'y aller.
-Je ne sais point de ses nouvelles sur ce sujet; mais, comme vous dites,
-ce n'est pas à dire que cela ne soit pas vrai; je vous assure que j'en
-serais fort affligée.» D'autres passages, qu'il serait trop long de
-citer, corroborent ces preuves de la grossesse de madame de Grignan et
-de son accouchement. Le général de G..., qui, dans l'avertissement de
-l'édition des lettres inédites de madame de Sévigné, a classé ces
-lettres et mis les dates, est, je crois, le général de Grimoard, un des
-éditeurs des _Œuvres de Louis XIV_.
-
- Page 150, ligne 16: Sa sœur, Marie-Thérèse de Bussy-Rabutin, etc.
-
-Il y avait encore deux autres demoiselles de Rabutin, parentes de Bussy:
-c'étaient les sœurs de ce page de la princesse de Condé, lequel épousa
-la duchesse de Holstein. Elles allèrent trouver leur frère en Allemagne,
-et écrivirent à Bussy le 25 décembre 1686 et le 28 octobre 1687. (Voyez
-BUSSY, _Lettres_, t. VI, p. 201 et 264.)
-
- Page 151, lignes dernières, et 152, ligne 1: Le jeune frère de
- madame de Montataire et du marquis de Bussy (Michel-Celse-Roger de
- Rabutin)..., qui n'était âgé que de six à sept ans.
-
-On lit dans les _Pièces fugitives_ de Flachat de Saint-Sauveur, 1704,
-in-12, t. I, p. 123:
-
-«M. le comte de Bussy-Rabutin a laissé une belle famille, comme vous
-savez. M. l'abbé de Bussy est grand vicaire d'Arles, et fait beaucoup
-d'honneur à l'état qu'il a embrassé.»
-
-A la page 121, il est dit «qu'on travaille au Louvre à une édition plus
-correcte des _Mémoires de Bussy_.»
-
-Malheureusement cette édition n'a point paru. Une nouvelle édition des
-_Mémoires de Bussy_, dont la plus grande partie n'existe encore qu'en
-manuscrit, serait un service rendu à l'histoire; mais il faudrait y
-joindre sa vaste correspondance, puisqu'il ne semble avoir composé ses
-Mémoires que pour y intercaler les lettres qu'il écrivait et qu'il
-recevait.
-
- Page 154, ligne 4: Bussy avait eu trois filles de sa cousine
- Gabrielle de Toulongeon.
-
-Bussy dit, t. I, p. 125 de ses _Mémoires_ pour l'année 1646: «Je ne fus
-pas longtemps sans perdre ma femme, dont je fus extrêmement affligé.
-Elle m'aimait fort, elle avait bien de la vertu et assez de beauté et
-d'esprit. Elle me laissa trois filles, Diane, Charlotte et
-Louise-Françoise. L'aînée n'avait pas deux ans lorsque sa mère mourut.»
-
-J'ai prouvé ci-dessus que Gabrielle de Toulongeon était morte le 26
-décembre 1646. Bussy s'était marié le 28 avril 1643; ainsi Diane n'a pu
-naître qu'en février 1644. L'époque de la mort de Charlotte est ignorée;
-mais il en résulte que, comme elle est née avant Louise-Françoise, cette
-dernière n'a pu naître avant la fin de septembre ou le commencement
-d'octobre 1645, ni plus tard que le 26 décembre 1646. Elle avait donc
-environ vingt-huit ans et demi lorsqu'elle se maria.
-
- Page 154, ligne 18: Elle était cette pieuse religieuse de
- Sainte-Marie de la Visitation.
-
-Mademoiselle Dupré, cette savante et spirituelle correspondante de
-Bussy, lui écrit de Paris, le 1er juin 1670:
-
-«Je ne comprends pas, monsieur, que vous m'ayez si peu parlé de madame
-votre fille aînée, religieuse aux Dames Sainte-Marie de la rue
-Saint-Antoine. Mon bon génie m'a inspiré de l'aller voir. Je ne crois
-pas qu'il y ait personne plus accomplie en vertu, en esprit et même en
-agrément de sa personne, s'il lui plaisait d'en avoir.»
-
- Page 155, ligne 5: Celle qui, par les charmes de sa conversation et
- de son style épistolaire.
-
-Dans sa lettre à l'abbé Papillon, en date du 7 août 1735, de la Rivière
-(_Lettres choisies_, Paris, 1735, in-12, t. II, p. 207) dit: «Madame de
-la Rivière (Louise-Françoise de Coligny) n'a composé que la Vie de saint
-François de Sales et l'épitaphe de son père, à laquelle le P. Boubours
-n'a eu nulle part.»
-
-«... Je ne sais pas ce qu'on pense à Dijon des lettres de feu ma femme.
-Elles firent un tel bruit à la cour que le roi me les demanda. Je lui en
-donnai une vingtaine; il les lut chez madame de Montespan, et me dit en
-me les rendant: «La Rivière, votre femme a plus d'esprit que son père.»
-Madame de Thianges, qui avait assisté à cette lecture, m'apprit que le
-lendemain le roi s'en était diverti et que je lui avais donné une bonne
-soirée.» (P. 208.)
-
-Le 18 août de la même année (t. II, p. 215), de la Rivière ajoute les
-détails suivants sur les lettres de sa femme: «Je me suis reproché
-d'avoir gardé longtemps une cassette pleine de lettres de feu ma femme;
-enfin, je les ai brûlées. Elles n'étaient qu'un composé de sentiments
-vifs, propres à inspirer des passions et à les allumer. Si on les avait
-imprimées, le public aurait couru après; mais c'eût été un dangereux
-présent que j'aurais fait à la postérité.»
-
- Pages 156, lig. dernière, et 157, lig. 1: Assez de la couleur de
- celui de Saucourt (chose considérable en un futur).
-
-Le meilleur commentaire de ces mots de Bussy se trouve dans les vers de
-Benserade, du _Ballet royal des amours de Guise_, où l'entrée du marquis
-de Saucourt, qui devait représenter un démon, est ainsi annoncée:
-
- Non, ce n'est point ici le démon de Brutus
- Ni de Socrate:
- Par d'autres qualités et par d'autres vertus
- Sa gloire éclate.
-
- Sous la forme d'un homme il prouve ce qu'il est:
- Doux, sociable;
- Sous la forme d'un homme aussi l'on reconnaît
- Que c'est le diable.
-
- Le bruit de ses exploits confond les plus hardis
- Et les plus mâles;
- Les mères sont au guet, les amants interdits,
- Les maris pâles.
-
- Contre ce fier démon voyez-vous aujourd'hui
- Femme qui tienne?
- Et toutes cependant sont contentes de lui,
- Jusqu'à la sienne.
-
- BENSERADE, _Œuvres_ (1697), t. II, p. 307.
-
- Page 157, lignes 3 et 8; Les terres de Cressia, de Coligny... Il
- jouit de la terre de Dalet et de celle de Malintras.
-
-Dalet et Malintras sont en Auvergne, dans le département du Puy-de-Dôme.
-Dalet est dans l'arrondissement de Clermont, canton de Pont-sur-Allier,
-à huit kilomètres de Billom et onze de Clermont: il y a environ quatorze
-cent cinquante habitants. Autrefois ce lieu était dans l'élection de
-Clermont, intendance de Riom, et l'on y comptait cent soixante dix-huit
-feux. Malintras est dans cette petite vallée qu'on nomme la Limagne, à
-plus de deux lieues des montagnes. On y voit une roche qui distille la
-poix minérale et qui est à quelque distance, au nord, de Pont-Château.
-Malintras comptait soixante-six feux. Cressia est dans l'arrondissement
-de Lons-le-Saulnier, canton d'Orgelet. Coligny est un bourg du
-département de l'Ain, à vingt-deux kilomètres, au nord, de Bourg; sa
-population est de seize à dix-sept cents individus. Ce lieu est sur les
-confins de l'ancienne Franche-Comté, à sept lieues sud-ouest d'Orgelet,
-dans un pays que l'on nomme _Revermont_, et que la maison de Châtillon
-prétendait avoir possédé autrefois en souveraineté. Il y avait dans ce
-bourg quarante-six feux. (Voyez d'Expilly, _Dictionnaire géogr. et
-polit. des Gaules et de la France_, t. II, p. 389.)
-
- Page 157, ligne 19: Ainsi Bussy avait tout arrangé et tout prévu
- pour le bonheur de sa fille chérie.
-
-On lit dans la _Suite des Mémoires du comte de Bussy-Rabutin_, in-8º,
-ms. de l'Institut, p. 129 verso, un billet de madame de Scudéry en date
-du 17 juillet 1675, auquel Bussy fait une réponse qui commence ainsi:
-
- «A Chaseu, ce 30 juillet 1675.
-
-«Le mariage de ma fille n'est pas encore fait, madame; il ne se fera
-qu'au mois de novembre prochain. Si dans ces marchés il n'y avait point
-d'intérêts mêlés, ils iraient beaucoup plus vite. Mais puisque nous
-sommes sur cette matière, je vous veux dire les réflexions que je viens
-de faire.»
-
-Ces réflexions sont celles d'un libertin impie, et elles ne peuvent être
-transcrites.
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
- Page 169, lignes 8 et 9: «Vous ne sentez pas, dit-elle, l'agrément
- de vos lettres; il n'y a rien qui n'ait un tour surprenant.
-
-Voici le jugement de la Rivière sur les lettres de madame de Grignan:
-
-«Madame de Grignan avait beaucoup d'esprit, mais il paraît qu'elle en
-était bien aise. Son style est rêvé, peigné, limé, périodique et ne
-tient rien du style épistolaire, qui ne demande, je crois, qu'une noble
-simplicité.» _Lettres choisies de M. de la Rivière_, t. II, p. 217 et
-218.
-
-Dans la note, il est dit que les lettres de madame de Grignan n'étaient
-point perdues, comme le prétend le chevalier Perrin, et que M. de
-Bouhier les vit autographes entre les mains de madame de Simiane, à Aix
-en Provence, en 1733. Ainsi c'est madame de Simiane qui les a détruites.
-Mais madame de Grignan n'écrivit pas qu'à sa mère, et ceux qui
-recevaient des lettres de cette reine de Provence devaient les
-conserver.
-
-Rivière, en écrivant à l'abbé Pavillon le 28 août 1737, dit: «Tant mieux
-pour le public si on n'imprime pas les lettres de madame de Grignan.
-C'était un esprit guindé, périodique, plus propre à l'éloquence du
-barreau et de la chaire qu'aux agréments de la société. Je l'ai connue:
-elle ne se permettait aucune négligence dans le style, ce qu'elle
-portait jusqu'à l'affectation; d'ailleurs, d'une très-aimable figure.
-Mais il y avait une mer de séparation entre la mère et la fille dans ce
-qui regardait la gentillesse de l'esprit.»
-
-
-CHAPITRE IX.
-
- Page 174, ligne 8: Le comte de Schomberg avait défait les
- Espagnols; et note 2: _Relation de ce qui s'est passé en
- Catalogne_.
-
-Cette relation est curieuse et faite par un homme qui se trouvait dans
-l'armée de Schomberg. Elle commence par la conspiration qui fut ourdie
-pour livrer Perpignan et Villefranche aux Espagnols. Il y a toute la
-matière d'un drame des plus animés et des plus tragiques. A la fin se
-trouve l'histoire plus plaisante du marquis de Rivarolles, qui eut une
-cuisse emportée au siége de Boulau. Il fut transporté à Toulouse, et là
-il tint à des femmes quelques propos légers sur Madaillan, qui avait
-servi d'aide de camp à Schomberg. Madaillan, instruit par une lettre,
-part de Paris en poste, arrive à Toulouse, et envoie à Rivarolles un
-cartel pour le prier de monter à cheval, attendu qu'il veut se battre
-avec lui. Le chirurgien de Rivarolles se présente de la part de ce
-dernier chez Madaillan, et est introduit sans dire quelle est sa
-profession ni quelle réponse il venait faire. Il déploie tranquillement
-sa trousse d'instruments tranchants, à la grande surprise de Madaillan,
-qui lui demande si c'est lui que M. de Rivarolles envoie pour répondre à
-son billet. «C'est moi-même, monsieur, dit l'autre. Monsieur de
-Rivarolles est tout prêt à se battre avec vous, comme vous le désirez;
-mais, persuadé qu'un brave comme vous ne voudrait pas se battre avec
-avantage, il m'a ordonné de vous couper une jambe auparavant, afin que
-toutes choses soient égales entre vous.» La colère de Madaillan fut
-grande. Mais le maréchal de Schomberg lui dépêcha le baron de
-Montesquiou, qui, en sa qualité de subdélégué des maréchaux de France,
-avait qualité pour arranger ces sortes d'affaires et qui parvint à
-réconcilier les deux guerriers. (_Relation_, etc., p. 185-193.)--Barbier
-(_Dict. des Anonymes_, t. III, p. 186, no 16,048) commet une erreur en
-attribuant deux volumes à cet ouvrage. Il y a une seconde partie à ce
-volume, intitulée _Suite de la Relation de ce qui s'est passé en
-Catalogne depuis le commencement de la guerre jusqu'à la paix_; Paris,
-Quinet, 1679, in-12 (170 pages).
-
-Plus loin, sous le no 16,057, Barbier mentionne une _Relation de la
-campagne de Flandre en 1678_, par D. C.; Paris, Quinet, 2 vol. in-12. Il
-attribue (t. III, p. 186) cet ouvrage, ainsi que le précédent à de
-Caisses; puis dans les corrections de ce volume, p. 670, à un M. Doph,
-quartier maître général et ensuite général des dragons.
-
-
-CHAPITRE X.
-
- Page 190, lignes 28 à 30: A la reine, que... le roi n'avait jamais
- entièrement négligée.
-
-«Le roi couchait toutes les nuits avec la reine; mais il ne se
-comportait pas toujours comme le tempérament espagnol le désirait.»
-(_Lettres de_ MADAME, du 17 avril 1719.)
-
-«La reine avait une telle affection pour le roi qu'elle cherchait à lire
-dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Pourvu qu'il la
-regardât avec amitié, elle était gaie toute la journée. Elle se
-réjouissait que le roi couchât avec elle maritalement; elle en devenait
-si gaie qu'on le remarquait chaque fois. Elle n'était pas fâchée qu'on
-la raillât à ce sujet. Alors elle riait, clignotait, et se frottait les
-mains.» (_Lettres de_ MADAME, du 24 mars 1719.)
-
- Page 195, lignes 4 et 5: Le roi enjoignit au ministre de prévenir
- les désirs de celle qu'il lui était si pénible d'affliger.
-
-La lettre que Louis XIV écrit à Colbert, de son camp près de Dôle, le 9
-juin 1674, est curieuse, parce qu'elle nous fait voir ce roi, honteux
-des exigences de madame de Montespan dans l'état de pénurie où l'on se
-trouvait, dissimulant avec son ministre. Nous transcrirons ici une
-partie de cette lettre, qui est tout entière de la main de Louis XIV.
-Nous conservons l'orthographe: «Madame de Montespan ne veut pas
-absoluement que je lui donne des pierreries; mais afin quelle n'en
-manque pas, je désire que vous faciés travailler à une petite cassette
-bien propre, pour mettre dedans ce que je vous diray ci-après, afin que
-j'ai de quoy lui prester à point nommé ce qu'elle desirera. Cela parois
-extraordinaire; mais elle ne veut point entendre raison sur les
-présens.» Vient ensuite l'énumération d'une parure de femme en perles et
-en diamants, tellement longue et minutieuse que Louis XIV a dû la copier
-d'après celle que lui avait transmise madame de Montespan. Il termine
-par ces mots: «Il faudra faire quelque depense à cela, mais elle me sera
-fort agréable; et je désire qu'on la fasse sans ce (sic) presser. Mandés
-moy les mesures que vous prendrez pour cela, et dans quel temps vous
-pouvez avoir tout.»
-
-Louis XIV écrit encore à Colbert, du camp de Gembloux, le 28 mai 1675
-(_Lettres_, t. V, p. 533):
-
-«Madame de Montespan m'a mandé que vous avez donné ordre qu'on achète
-des orangers, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire.
-Continuez à faire ce que je vous ai ordonné là-dessus, comme vous avez
-fait jusqu'à cette heure.»
-
-Du camp de Latines, le roi adresse à Colbert, au sujet de madame de
-Montespan, une lettre encore plus remarquable, qui répond à celle de
-Colbert rendant compte de la commission dont il avait été chargé:
-
- «A M. COLBERT.
-
- «Au camp de Latines, le 8 juin 1675.
-
-«La dépense est excessive, et je vois par là que, pour me plaire, rien
-ne vous est impossible. Madame de Montespan m'a mandé que vous vous
-acquittiez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous lui
-demandez toujours si elle veut quelque chose. Continuez à le faire
-toujours. Elle me mande aussi qu'elle a été à Sceaux (Sceaux appartenait
-à Colbert), où elle a passé agréablement la soirée. Je lui ai conseillé
-d'aller un jour à Dampierre, et je l'ai assurée que madame de Chevreuse
-et madame Colbert l'y recevraient de bon cœur. Je suis assuré que vous
-en ferez de même. Je serai très-aise qu'elle s'amuse à quelque chose; et
-celles-là sont très-propres à la divertir. Confirmez ce que je désire;
-continuez à faire ce que je vous ai mandé là-dessus, comme vous avez
-fait jusqu'à cette heure.»
-
-Cinq jours avant la lettre que l'on vient de lire, Pellisson, qui avait
-suivi Louis XIV à la guerre, écrivait, de ce même camp de Latines:
-
- «_Du 3 juin 1675._
-
-«Le roi dit hier au soir au petit coucher, avec plaisir, le grand
-accueil qui avait été fait à Bourdeaux à M. le duc du Maine, et la joie
-que le peuple témoigna de le voir, bien différente des mouvements où il
-était naguère, comme marquant son repentir. C'est madame de Maintenon
-qui lui a écrit une lettre de huit à dix pages. Elle marque qu'en son
-absence le petit prince répondit de son chef aux harangues; et qu'au
-retour l'ayant trouvé fort échauffé de la foule qui avait été auprès de
-lui, elle lui demanda s'il n'aimerait pas mieux n'être point fils du roi
-que d'avoir toute cette fatigue: à quoi il répondit que non, et _qu'il
-aimait mieux être fils du roi_. Le roi dit encore que les médecins de
-Bourdeaux, aussi incertains que ceux de Paris, avaient été d'avis qu'il
-allât à Bourbon plutôt qu'à Baréges; et que le lendemain ils avaient
-conclu, au contraire, qu'il essayât des eaux de Baréges avant d'aller à
-Bourbon.» (PELLISSON, _Lettres historiques_, t. II, p. 278.)
-
-Il est évident, d'après la date de ces deux lettres, que la veuve
-Scarron ne pouvait alors avoir la moindre idée de balancer dans le cœur
-de Louis XIV l'amour qu'il avait pour Montespan; qu'elle cherchait
-seulement à être agréable au monarque et à gagner sa confiance comme
-gouvernante de ses enfants.--Par une autre lettre datée du camp de
-Latines le 7 juin 1675, Louis XIV dit au maréchal duc d'Albret que rien
-ne pouvait lui être plus sensible que ce qu'il lui avait écrit touchant
-son fils le duc du Maine, ainsi que les soins qu'il prenait pour sa
-personne.
-
- Page 195, lignes 7 à 10: A l'aide de Mansart et de Le Nôtre...,
- elle fit de Clagny un magnifique séjour.
-
-Il ne reste plus rien de ce chef-d'œuvre de Le Nôtre et de
-Jules-Hardouin Mansart. Tout est rasé.--En 1837, le grand _Dictionnaire
-de la poste aux lettres_ comptait vingt habitants sur la butte de
-Clagny, laquelle n'est pas même visitée par les voyageurs curieux qui
-vont voir Versailles. Le château de Clagny n'était pas terminé en
-septembre 1677, ainsi qu'on le voit par une lettre de Mansart à Colbert,
-date du 7 de ce mois, publiée par DELORT dans les _Voyages aux environs
-de Paris_, 1821, in-8º, t. II, p. 98.
-
- Page 197, lignes 13 à 16: C'était le P. la Chaise... On le disait
- sévère.
-
-Le P. François de la Chaise succéda au P. Ferrier; on fit alors ce
-couplet, sur l'air _Aimons, tout nous y convie_:
-
- Chantons, chantons, faisons bonne chère.
- Notre monarque vainqueur
- A pris pour son confesseur
- La Chaise, père sévère.
- Il promet que, dans un an,
- Il rendra la Montespan
- Compagne de la Vallière.
-
-(_Chansons historiques_, manuscrit de Maurepas, Bibl. nation., vol. IV,
-p. 189.)
-
- Page 201, ligne 23: Ne soit que la même chose avec celui de M. de
- Condom.
-
-On ne s'explique pas bien comment Bossuet, qui avait été nommé à
-l'évêché de Condom le 13 septembre 1669, suivant M. de Bausset, mais qui
-avait donné sa démission en 1671 et avait été remplacé dans cet évêché
-par Goyon de Matignon le 31 octobre de la même année, est appelé _M. de
-Condom_, non-seulement dans une lettre de madame de Sévigné à M. de
-Grignan sur la mort de Turenne, du 31 juillet 1675, mais encore dans
-plusieurs autres de Louis XIV, de 1676 et 1677. (LOUIS XIV, _Œuvres_,
-t. V, p. 549, 566, 572.)
-
-Dans le _Gallia christiana_, t. II (1720, in-folio), p. 972, il est dit
-que Jacob-Bénigne Bossuet fut désigné évêque de Condom le 13 septembre
-1668 et inauguré le 21 septembre 1670. Il fut désigné évêque le 13
-septembre 1669.--Ni M. de Bausset ni M. de Barante, dans son article de
-la _Biographie universelle_ n'ont copié cette erreur du _Gallia
-christiana_; mais elle a été reproduite par M. Jules Marion dans son
-estimable travail de l'_Annuaire historique_ pour 1847. Bossuet se démit
-de l'archevêché de Condom le 31 octobre 1671, et Jacob Goyon de
-Matignon, de la famille des comtes de Thorigny, fut nommé à sa place
-(_Gall. christ._, t. II, p. 974). Cependant Bossuet, jusqu'à sa
-nomination à l'évêché de Meaux, signait _ancien évêque de Condom_; et
-madame de Sévigné, et tout le monde, et Louis XIV lui-même, dans des
-lettres de 1675 et 1676, l'appelaient _monsieur l'évêque de Condom_.
-(Conférez LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 549, 566, 572, et SÉVIGNÉ,
-lettre du 31 juillet 1675, sur la mort de Turenne.) C'est une singulière
-anomalie, qui dérouterait bien des critiques si elle n'était expliquée
-par la grande célébrité de Bossuet et l'obscurité de son successeur.
-
- Page 203, lignes dernières: Et d'y vivre aussi chrétiennement
- qu'ailleurs; et note 452: CAYLUS, _Souvenirs_.
-
-On a dit que madame de Caylus paraît avoir confondu ensemble, dans cet
-endroit, les souvenirs de deux années, qu'il fallait séparer. Mais on
-n'a pas remarqué que ces souvenirs seraient bien plus fautifs dans la
-page précédente (t. LXVI, p. 387) de la collection des _Mémoires_, édit.
-1828, in-8º, ou page 95 de l'édit. Renouard, 1806, in-12, si, au lieu
-de _madame de Montausier_, on ne corrigeait pas _M. de Montausier_. Il y
-avait trop de temps que madame de Montausier était morte à l'époque
-dont parle madame de Caylus pour qu'une telle erreur pût lui être
-attribuée.
-
- Page 205, lignes 9 et 10: Louis XIV avait trente-sept ans.
-
-Néanmoins depuis deux ans le roi portait perruque, comme on le voit par
-cette lettre de Pellisson, en date du 13 août 1673:
-
-«Le roi a commencé ces jours passés à mettre une perruque entière, au
-lieu du tour de cheveux. Mais elle est d'une manière toute nouvelle:
-elle s'accommode avec ses cheveux, qu'il ne veut point couper, et qui
-s'y joignent fort bien, sans qu'on puisse les distinguer. Le dessus de
-la tête est si bien fait et si naturel qu'il n'y a personne sans
-exception qui n'y ait été trompé d'abord, et ceux-là même qui l'avaient
-suivi tout le jour. Cette perruque n'a aucune tresse; tous les cheveux
-sont passés dans la coiffe l'un après l'autre. C'est le frère de la
-Vienne qui a trouvé cette invention et à qui le roi en a donné le
-privilége. Mais on dit que ces perruques coûteront cinquante pistoles.»
-(PELLISSON, _Lettres historiques_, t. I, p. 395.)
-
- Page 207, ligne première: Dans son épître à Seignelay.
-
-On n'a pas encore découvert, que je sache, d'édition séparée de cette
-belle épître de Boileau, comme Berriat Saint-Prix (t. I, p. CXLV) en a
-trouvé une de l'épître à Guilleragues; Paris, Billaine, 1674, in-4º de
-10 pages.--L'édition des _Œuvres diverses du sieur_ D*** (Despréaux);
-Paris, Denys Thierry, 1675, in-12, ne contient que cinq épîtres, et
-celle de Guilleragues est la dernière.
-
- Page 207, lignes 5 et 6: A ce brillant spectacle Pomponne conduisit
- l'abbé Arnauld, son frère, revenu de Rome.
-
-Antoine Arnauld, né en 1616, fils aîné du célèbre Arnauld d'Andilly,
-accompagna l'un de ses oncles, Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, qui
-fut nommé, en 1645, chargé des affaires de France à Rome. L'oncle et le
-neveu, à cette date, étaient hommes du monde, peu rigoristes, honnêtes
-gens, mais non scrupuleux. De retour en France en 1648, ils se
-trouvèrent insensiblement pris par les opinions et par les mœurs de
-leurs familles. Ils se retirèrent quelque temps à Port-Royal-des-Champs
-auprès de M. d'Andilly. L'abbé de Saint-Nicolas devint un janséniste
-fervent; il fut nommé évêque d'Angers. Son neveu, dégagé d'ambition et
-sans beaucoup de zèle, le suivit dans son évêché, tout en conservant ses
-relations de la ville et de la cour. Pendant le ministère de son frère
-cadet M. de Pomponne, il obtint, en 1674, l'abbaye de Chaumes en Brie.
-Il ne fut janséniste que parce qu'il était de la famille Arnauld, et
-resta toujours volontiers homme du monde. Dans ses Mémoires il s'est
-beaucoup plaint de son père, dont il était le fils aîné et nullement le
-Benjamin: c'est M. de Pomponne qui était ce Benjamin. Après la disgrâce
-de ce dernier (1679), l'abbé Arnauld se retira près de l'évêque
-d'Angers, dont il administra le temporel. Il mourut en février 1698, âgé
-de quatre-vingt-deux ans. Il a laissé d'assez agréables Mémoires, et son
-récit s'étend entre les années 1634 et 1675.
-
-
-CHAPITRE XI.
-
- Page 211, ligne 12: Elle en fut le chef.
-
-On créa pour elle alors le surnom de _matriarche_. Voyez les _Nouvelles
-à la main de la cour_ du 9 mars 1685, p. XXXVIJ, dans la _Correspondance
-administrative_ du règne de Louis XIV, recueillie par Depping. Déjà, dès
-cette époque, l'envie répandait le bruit que madame de Maintenon
-disposait de tous les emplois; que Louis XIV n'entreprenait rien sans
-avoir son avis; qu'elle voulait se faire déclarer reine, et que le
-Dauphin s'y opposait; enfin, tous les _cancans_ de cour que Saint-Simon
-a consignés trente ans après.
-
- Page 211, lignes 14 et 15: Françoise d'Aubigné fut aimée et
- recherchée par madame de Sévigné; et la note.
-
-Madame de Maintenon, lorsqu'elle voyait le plus madame de Sévigné, et
-que celle-ci l'invitait à souper, demeurait rue des Tournelles ainsi que
-Ninon, par conséquent très-près de la seconde demeure de madame de
-Sévigné au Marais (rue Saint-Anastase); et quand elle fut arrivée à un
-grand degré de faveur auprès du roi, qu'elle l'eut ramené à la reine et
-séparé de madame de Montespan, elle ne discontinua pas entièrement ses
-relations avec madame de Sévigné. Dans une lettre de cette dernière à sa
-fille, on trouve ces lignes, remarquables surtout par leur date (29 mars
-1680): «Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite
-d'un quart d'heure. Elle me conta mille choses de madame la Dauphine, et
-me reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que vous
-avez l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à
-la rue des Tournelles.»
-
- Page 212, ligne 18: De son ami qui voyage.
-
-Les éditeurs de madame de Sévigné ont cru qu'il s'agissait ici du voyage
-que madame de Maintenon fit à Anvers avec le duc du Maine. Ils se
-trompent. Madame Scarron arriva à Anvers au commencement d'avril 1674.
-
-Les Mémoires de Saint-Simon et des dames de Saint-Cyr constatent bien
-que ce voyage de madame Scarron à Anvers est antérieur à celui fait à
-Baréges, mais il n'en donnent pas la date. La Beaumelle s'y était trompé
-dans la première _Vie de madame de Maintenon_, in-18, Nancy, 1753, p.
-200. Mais il a pu, d'après les lettres qu'il avait retrouvées, corriger
-cette erreur dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire de Maintenon_
-(t. II, p. 41, liv. IV, et p. 118, liv. V). Cette date paraît bien
-fixée: cependant mademoiselle de Montpensier dit dans ses Mémoires (t.
-LXVI, p. 403), en parlant du duc du Maine: «Avant qu'il fût reconnu,
-madame de Maintenon l'avait mené en Hollande.» Il fut légitimé en
-décembre 1673; mais l'arrêt n'était peut-être pas enregistré en mars ou
-en avril 1674, époque du départ de madame Scarron.
-
- Page 212, ligne 28: Son caractère ne se démentit jamais.
-
-Dans ses entretiens avec mademoiselle d'Aumale et les élèves de
-Saint-Cyr, madame de Maintenon dit:
-
-«Il ne faut rien laisser voir à nos meilleurs amis dont ils puissent se
-prévaloir quand ils ne le seront plus. Il est bien fâcheux d'avoir à
-rougir dans un temps de ce que l'on aura fait ou dit par imprudence dans
-un autre..... Je le disais il y a bien des années à madame de Barillon:
-Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable.» (_Entretiens de
-mad._ DE MAINTENON, la Beaumelle, t. III, p. 153.)
-
-«Je me regarde, disait-elle encore, comme un instrument dont Dieu daigne
-se servir pour faire quelque bien, pour unir nos princes, pour soutenir
-et soulager les malheureux, pour délasser le roi des soins du
-gouvernement. Dieu saura bien briser cet instrument quand il le jugera
-inutile; et je n'y aurai pas de regret.»
-
-Et toute sa conduite, avant comme après son élévation, avant comme après
-la mort du roi, fut d'accord avec ses paroles, et prouve qu'elles
-étaient sincères.
-
- Page 213, ligne 5: Quelques _pastiches_ maladroits des lettres de
- Coulanges et de Sévigné.
-
-Je désigne ici quelques _fragments de lettres_ fort courts, supposés
-extraits de lettres adressées à madame de F*** et à madame de St-G***,
-dans la première édition des lettres tirées de la nombreuse
-correspondance de madame de Maintenon. Dans la seconde édition, madame
-de F*** se trouve être madame de Frontenac, et madame de St-G*** madame
-de Saint-Géran. Tous ces intitulés ont été reproduits dans plusieurs
-éditions des _Lettres de Maintenon_[895], et ils ont plus ou moins
-induit en erreur les historiens et les biographes. Il n'en est pas de
-même d'une lettre entière supposée écrite par madame de Maintenon,
-imprimée d'abord sans aucune date et sans indication de la personne à
-qui elle devait être adressée. Cette lettre semblait avoir été réprouvée
-comme suspecte par tous ceux qui ont écrit sur madame de Maintenon. Deux
-écrivains très-spirituels se sont avisés de s'en servir comme d'un
-document authentique pour pouvoir établir ainsi à une date certaine le
-commencement de la passion imaginaire de Louis XIV et de madame de
-Maintenon, et expliquer à leur manière la nature de leur liaison. Le
-style de cette lettre ne ressemble aucunement à celui de madame de
-Sévigné. On y trouve l'expression de _gros cousin_, copiée d'une des
-lettres de celle-ci pour désigner le ministre Louvois, cousin de madame
-de Coulanges. Or, l'on sait que madame de Maintenon, soigneuse de sa
-dignité dans l'abaissement où le sort l'avait placée, ne parlait pas des
-ministres, des personnages riches et puissants avec le ton familier des
-Sévigné, des Coulanges et des grandes dames de la cour.
-
- [895] _Lettres de_ MAINTENON; Nancy (Francfort), 1752, in-12, t.
- I, p. 76, 92, 123, 143, 145, 147, 150, 152, 156, 160, 163, 242,
- 249; t. II, p. 13, 110, 113, 118.--_Ibid._, édit. de Dresde,
- 1753, p. 81, 113, 128, 136, 153, etc.; édit. d'Amsterdam, 1755,
- p. 48-68; édit. de Paris, 1806, p. 108 à 114.
-
-Enfin, on y trouve répété, avec une légère variante, ce mot que Voltaire
-a le premier rapporté: «Je le renvoie toujours affligé, mais jamais
-désespéré.» Mais Voltaire le place dans une lettre à madame de
-Frontenac, d'accord en cela avec la Beaumelle. Cette antithèse a paru si
-charmante à tous les historiens de Louis XIV ou de Maintenon que pas un
-seul ne s'est abstenu de la répéter. Aucun n'a réfléchi que, si ces
-paroles ont été écrites par madame de Maintenon, c'est dans un sens
-tout différent de celui qu'on leur prête, dans tout autre circonstance
-que celle qu'on suppose, puisque autrement elles impliqueraient que
-Françoise d'Aubigné, pour réussir dans ses ambitieux desseins, ne
-craignait pas de recourir aux artifices d'une coquette perfide ou d'une
-habile courtisane. Quoique dans la seule édition complète du _Recueil
-des lettres de Maintenon_ qu'il ait avouée[896] (Amsterdam, 1755, grand
-in-12) la Beaumelle n'ait point inséré cette lettre supposée écrite à
-madame de Coulanges, cependant il l'a connue; car à la page la plus
-fausse et la plus romanesque qu'il ait tracée dans ces Mémoires, où il y
-en a tant de vraies, de curieuses et de bien écrites, il a cité la
-phrase la plus invraisemblable. Puis il ajoute: «L'original de cette
-lettre est entre les mains de M. de M**, de l'Académie» (t. II, p. 193,
-liv. VI, chap. III). Ceux, qui l'ont donnée depuis sans date, ainsi que
-ceux qui l'ont imprimée, n'ont point vu cet original, puisqu'ils n'ont
-su ni à qui elle était adressée ni comment elle était datée[897]. Quant
-à lui, il assigne à cette lettre une date différente de celle que lui
-ont donnée les historiens dont j'ai parlé, et il prête aux visites de
-Louis XIV un motif tout autre que celui qu'ils ont supposé.
-
- [896] Voyez l'Avertissement qui est en tête de l'édit.
- d'Amsterdam, 1755, grand in-12, sorte de prospectus des quinze
- volumes de mémoires et lettres, qui ne se trouve, je crois, que
- dans cette édition.
-
- [897] Voyez les dernières édit. des _Lettres_ de Maintenon, de
- Léopold Collin.
-
-Les fragments ont été habilement fabriqués: ceux qui les ont écrits ont
-puisé ce qu'ils ont de vrai dans les lettres adressées par madame de
-Maintenon à l'abbé Gobelin. Françoise d'Aubigné fut, dans tout le temps
-de sa prospérité, justement tourmentée par la crainte de ne pouvoir
-concilier le soin de son salut avec les grandeurs et la vie agitée que
-son ambition lui avait faite, et elle eut besoin d'être toujours
-rassurée par des directeurs de conscience auxquels elle pût soumettre
-ses craintes et confier les plus secrets mouvements de son cœur. L'abbé
-Gobelin et Godetz-Desmarets, évêque de Chartres, furent ces deux prêtres
-ou directeurs. Elle avait bien choisi: ni l'un ni l'autre
-n'ambitionnaient ni la gloire de l'éloquence de la chaire ni les hautes
-dignités de l'Église; ni l'un ni l'autre n'appartenaient à l'ordre trop
-puissant des jésuites: c'étaient deux bons prêtres, uniquement occupés à
-remplir avec ponctualité tous les devoirs de leur saint ministère,
-très-attentifs à bien diriger une âme aussi belle, aussi pieuse que
-celle de Françoise d'Aubigné. Le second surtout (Godetz-Desmarets),
-sans ambitionner l'éclat que donne le talent des controverses
-ecclésiastiques, sut, à une époque qui est hors des limites de ces
-_Mémoires_, lui inspirer une assez haute idée de son savoir théologique
-pour obtenir d'elle une soumission entière à ses décisions, et la faire
-marcher dans cette nuit de la foi, comme dit madame de la Sablière[898],
-au milieu des écueils que le jansénisme, le jésuitisme et le quiétisme
-lui présentaient sur sa route et vers lesquels l'attiraient ou la
-tiraillaient en sens contraire son alliance de famille avec le cardinal
-de Noailles, sa tendresse pour Fénelon, et sa déférence obligée pour le
-P. la Chaise.
-
- [898] _Lettres manuscrites de madame_ DE LA SABLIÈRE _à l'abbé de
- Rancé_.
-
-Au nombre des écrits de madame de Maintenon ou relatifs à cette
-fondatrice, écrits que les dames de Saint-Cyr conservaient dans leurs
-archives et dont les élèves s'occupaient à faire des copies, les plus
-précieux pour la bien connaître sont les lettres que lui a écrites
-l'évêque de Chartres[899] et celles qu'elle-même écrivit à l'abbé
-Gobelin.
-
- [899] _Lettres de messire_ GODETZ; Bruxelles, 1755.--_Lettres de
- Maintenon_, t. II.
-
-Quoique très-courts, les fragments dont j'ai parlé décèlent leur
-fausseté par le style toujours imité de Coulanges et de Sévigné, mais
-plus encore par leur objet, qui est de donner à l'opinion un vague sur
-la nature des liaisons de Louis XIV et de Maintenon, vague qui plaisait
-tant aux imaginations des élèves et des dames de Saint-Cyr. Et ce qui
-prouve encore plus que ces fragments et quelques autres passages de
-lettres sont adressés aux mêmes personnes, ou ont été détournés, par des
-changements et interpolations, de leur sens naturel et vrai, dans un
-intérêt romanesque, c'est le nom des personnes auxquelles on suppose que
-ces lettres ont été écrites. A la cour il n'y a jamais que de petites
-indiscrétions calculées. A qui persuadera-t-on d'ailleurs que madame
-Scarron, connue, dès sa plus tendre jeunesse, pour sa discrétion et sa
-circonspection, se soit avisée d'écrire à qui que ce soit ce qui pouvait
-se passer entre elle et Louis XIV dans leurs mystérieux tête-à-tête?
-
-Voltaire dit que madame de Frontenac était cousine de madame de
-Maintenon; et cependant madame de Maintenon paraît avoir été liée moins
-intimement avec elle qu'avec madame de Saint-Géran. Celle-ci est assez
-connue par la lecture de ces _Mémoires_. On sait qu'elle fut quatre ans
-expulsée de la cour, et qu'elle fit auprès de madame de Maintenon de
-constants et inutiles efforts pour être admise à Marly.
-
-Sans doute mesdames de Frontenac et de Saint-Géran, devenues plus
-régulières et peut-être sincèrement pieuses dans un âge avancé,
-s'attirèrent la considération et les égards qui leur étaient dus, et
-firent le charme des sociétés par leur esprit, leur amabilité et le
-suprême talent du savoir-vivre. Saint-Simon l'atteste, et c'est
-vraisemblablement le souvenir des temps de leur liaison avec madame de
-Maintenon qui aura donné l'idée de placer leur nom en tête des fragments
-dont j'ai parlé; mais alors même celle-ci ne leur aurait pas confié des
-secrets qui étaient aussi ceux du roi. Ainsi les fragments de lettres ou
-tous les passages de lettres qui tendent à accréditer une telle pensée
-sont nécessairement apocryphes, ou formés à l'aide de phrases habilement
-tronquées ou rapprochées de manière à présenter un sens tout opposé à
-celui qu'elles avaient; ou bien ce sont de véritables lettres écrites
-par une personne autre que madame de Maintenon et pour d'autres que
-mesdames de Frontenac et de Saint-Géran.
-
-Cent ans se sont écoulés depuis que Voltaire et la Beaumelle ont écrit
-sur le siècle de Louis XIV; et l'on trouve dans les ouvrages de ces deux
-auteurs relatifs à madame de Maintenon des faits qui se heurtent, des
-jugements inconciliables, qui les mettent en contradiction l'un avec
-l'autre. Les écrivains qui depuis ont tracé des histoires ou des notices
-sur la vie de Françoise d'Aubigné, ont rarement manqué l'occasion de se
-plaindre de la légèreté de Voltaire; mais ils témoignent un mépris
-complet pour l'ouvrage de la Beaumelle, et s'abstiennent de le citer, ou
-ne le citent que fort rarement. Je suis néanmoins en mesure d'affirmer
-qu'on ne trouve chez aucun d'eux un seul fait, un seul détail de faits,
-une seule appréciation favorable ou défavorable, une seule vérité, une
-seule erreur qui ne soit dans la Beaumelle.
-
-Comme pour décrire ce chapitre XI, restreint dans son objet, nous avions
-besoin d'embrasser dans notre pensée l'histoire de la longue vie de
-madame de Maintenon, nous avons été obligé, pour faire avec fruit cette
-étude, de soumettre à un examen critique les écrits de la Beaumelle et
-de Voltaire sur le siècle de Louis XIV et particulièrement sur madame de
-Maintenon, et aussi la controverse violente qui s'est élevée entre les
-deux auteurs.--Jamais sujet plus curieux d'investigation sur l'histoire
-du grand siècle et sur l'histoire littéraire du siècle qui l'a suivi ne
-s'était rencontré sur notre route. Mais, après avoir terminé cet examen,
-nous nous sommes aperçu qu'il était trop volumineux, et que s'il devait
-être publié un jour comme un appendice à ces _Mémoires_, ce n'était pas
-dans ce volume qu'il était convenable de le placer.
-
- Page 213, ligne 7: Des mémoires rédigés d'après des bruits de cour.
-
-Du nombre de ces bruits de cour, je mets l'avis du duc de Montausier,
-donné au roi au sujet du refus d'absolution fait à madame de Montespan,
-le petit colloque de Louis XIV et de Bourdaloue sur la retraite de
-madame de Montespan à Clagny, et l'entretien de Bossuet et de madame de
-Montespan rapporté par M. de Bausset.--Relativement à ce dernier fait,
-le judicieux M. de Bausset lui-même, qui l'a rapporté d'après le
-manuscrit de l'abbé Ledieu (l'abbé Ledieu n'entra chez Bossuet qu'en
-1684), fait observer que le caractère de madame de Montespan et celui de
-Bossuet le rendent invraisemblable. M. de Bausset a été trompé, pour ce
-qui concerne Montausier, par le fragment d'une lettre de madame de
-Maintenon à madame de Saint-Géran, qui est apocryphe.--M. de Montausier
-a contribué sans doute avec Bossuet à la détermination du roi: madame de
-Caylus le dit[900]; mais ce ne fut pas de la même manière que le raconte
-la lettre apocryphe. Il n'était point dans le caractère de Louis XIV de
-consulter le duc de Montausier ou le maréchal de Bellefonds sur les
-matières ecclésiastiques. Hors de la chaire évangélique et du
-confessionnal, si quelqu'un de ses sujets se permettait de lui faire des
-observations sur la religion, c'est qu'il lui en avait donné l'ordre. Il
-ne plaisantait pas non plus avec le père Bourdaloue, homme sérieux, et
-incapable de faire au roi, qui lui adressait la parole d'une manière
-aimable, une réponse aussi impertinente que celle qu'on lui a prêtée.
-
- [900] CAYLUS, _Souvenirs_, coll. des Mém. sur l'hist. de France,
- édit. 1828, t. LXVI, p. 387, in-8º.--_Ibid._, édit. de Renouard,
- 1806, in-12, p. 95. Mais dans ces deux éditions, au lieu de
- _madame de Montausier_, il faut lire _M. de Montausier_. Madame
- de Montausier était morte depuis longtemps.
-
- Page 214, ligne 14: La grâce, l'esprit, la raison, s'unissaient en
- elle dans une juste mesure... Naturellement impatiente, vive,
- enjouée.
-
-L'âge ne la changea point, et ne la rendit pas plus sévère.--Voici ce
-qu'elle disait à ses élèves de Saint-Cyr:
-
-«Pour vivre ensemble, la raison est préférable à l'esprit... Rien n'est
-plus aimable que la raison; mais il ne faut pas la trop prodiguer, et
-les personnes qui raisonnent toujours ne sont pas raisonnables. Ce qu'il
-est plus essentiel de mettre dans le commerce de la vie, c'est de la
-complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance
-et de l'attention aux autres. La piété peut sauver sans la raison; mais
-la piété ferait beaucoup plus de bien si elle était réglée par la
-raison.» (_Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON; 3e édit.,
-Paris, Blaise, 1828, in-18, p. 8 et 9, _convers._ I.)
-
-«L'esprit ne nous rend pas plus sage ni plus heureuse. La raison nous
-rend aimable; elle résiste aux passions, aux préventions; elle nous fait
-surmonter nos passions, et souffrir celles des autres.» (_Ibid._, p.
-100, _conv. XXIV._)
-
-«Un esprit mal fait, disait-elle, m'effraye partout.» (Voyez _Mémoires
-de Maintenon_, recueillis pour les dames de Saint-Cyr, 1826, in-12, p.
-VIII de la préface et p. 271.)
-
- Page 214, ligne 20: Le besoin de se faire des protecteurs la rendit
- insinuante et complaisante.
-
-«Elle fait consister tous les moyens de plaire dans un seul, la
-politesse. Mais la grande politesse consiste à ménager en tout et
-partout les gens avec lesquels nous vivons, à ne les blesser jamais, à
-entrer dans tout ce qu'ils veulent, à ne contrarier ni ce qu'on dit ni
-ce qu'on fait.» (_Conversations de la marquise_ DE MAINTENON, 3e édit.,
-1828, in-18, _Dialogue sur la société_, p. 3.)
-
-«En société, on n'a qu'à choisir entre la souffrance ou la contrainte.»
-(_Ibid._, p. 21.)
-
-Quand on s'accoutume de bonne heure à s'occuper des autres, on s'en fait
-une habitude. Toute la philosophie de madame de Maintenon et le secret
-de son élévation se trouvent dans ces paroles qu'elle a écrites, où elle
-fait elle-même son éloge:
-
-«Je persiste à croire que la jeunesse ne peut être trop sensible aux
-louanges des honnêtes gens, à l'honneur, à la réputation; et qu'il n'y a
-que les courages élevés qui soient capables de tout faire pour y
-parvenir.» (_Conv._, t. I, p. 239.)
-
- Page 214, ligne 20, et p. 215, ligne première: La religion, à
- laquelle... elle savait faire parler un langage doux, juste,
- éloquent et court, etc.
-
-«Dans le christianisme, dit-elle dans une de ses lettres, l'important
-n'est pas de beaucoup agir, mais de beaucoup aimer.»
-
- Page 215, lignes 2 et 3: L'infortune lui ravit l'âge des illusions.
-
-De toutes les qualités que madame de Maintenon cherche à inspirer à ses
-élèves de Saint-Cyr pour leur bonheur futur, c'est la prudence et la
-circonspection. Elle leur dit:
-
-«Il faut de la discrétion, même dans la vertu..... Il faut se
-contraindre, même dans le commerce que l'on a avec ses amis..... En
-s'abstenant d'écrire, on se retranche un plaisir, on s'assure un grand
-repos. Si on est assez malheureuse pour changer d'amis, on n'appréhende
-point qu'ils confient à d'autres les confidences que nous leur avons
-faites..... Il n'y a rien de si dangereux que les lettres: il y a
-beaucoup de personnes imprudentes qui les montrent; il y en a beaucoup
-de méchantes qui veulent nuire. Il s'en perd par hasard; le porteur peut
-être gagné, la poste peut être infidèle. Celui à qui vous vous fiez se
-fie souvent à d'autres.
-
-«Les lettres ont déshonoré des femmes. Elles ont coûté la vie à des
-hommes, elles ont fait des querelles, elles ont découvert des mystères.»
-(_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON; Paris, 1828, in-18, t.
-II, p. 70-73, _Convers. IX sur les lettres_, et _Convers. XI des
-anciennes_, t. I, 1828, in-18, p. 90.)
-
- Page 215, ligne 18: La jeune _Indienne_.
-
-On devait aimera lui donner ce surnom, parce qu'elle intéressait dans la
-conversation par les souvenirs qu'elle avait conservés de l'île de la
-Martinique, où elle avait passé sa toute petite enfance. Elle étonna
-beaucoup Segrais en lui apprenant que, dans ce pays, les ananas se
-mangeaient tout crus. On n'en recevait encore en Europe que confits et
-en morceaux. Ce fut elle qui fit connaître au poëte traducteur des
-_Géorgiques_ la couleur dorée, la forme globuleuse et festonnée de ce
-fruit, surmonté de son magnifique panache de feuilles vertes et
-élancées. (SEGRAIS, _Œuvres diverses_, 1723, in-12, p. 148.)
-
- Page 216, ligne 6: Autrement que par l'aptitude négative de son
- tempérament.
-
-Godetz Desmarets, évêque de Chartres, toucha ce point avec une grande
-délicatesse, dans une réponse à madame de Maintenon sur une de ses
-_redditions_, qui étaient des confessions écrites, plus explicites, plus
-confidentielles que les confessions ordinaires. Elle lui avait dit
-qu'elle croyait commettre un péché chaque fois que, cédant aux désirs du
-roi, elle cessait d'être son amie pour devenir son épouse.--Il lui
-répond:
-
-«C'est une grande pureté de préserver celui qui vous est confié des
-impuretés et des scandales où il pourrait tomber. C'est en même temps un
-acte de soumission de patience et de charité..... Malgré votre
-inclination, il faut rentrer dans la sujétion que votre vocation vous a
-prescrite..... Il faut servir d'asile à une âme qui se perdrait sans
-cela. Quelle grâce que d'être l'instrument des conseils de Dieu, et de
-_faire_ par pure vertu ce que tant d'autres font sans mérite ou par
-passion!» (LA BEAUMELLE, t. VI, p. 79-82.)
-
-Elle avait bien choisi son directeur. Godetz-Desmarets n'était pas un
-évêque de cour, c'était un saint homme; ses lettres à madame de
-Maintenon et toute sa conduite le prouvent. A lui seul elle s'était
-confiée, et il se pourrait bien que ce fût lui qui bénit en secret, et
-seul, le mariage sur lequel on fit tant de récits à la cour. Harlay
-était un homme de mauvaises mœurs, et que madame de Maintenon estimait
-peu; au lieu qu'elle ne cachait rien à l'évêque de Chartres. Celui-ci
-lui écrit: «Après ma mort, vous choisirez un directeur auquel vous
-donnerez vos _redditions_. Vous lui montrerez les écrits qu'on vous a
-donnés pour votre conduite. _Vous lui direz vos liens._»
-
- Page 217, ligne 2: Lui valurent d'être tenue sur les fonts de
- baptême par la femme du gouverneur.
-
-Dans la notice historique sur madame de Maintenon par M. Monmerqué,
-placée en tête des _Conversations inédites_, in-18, Paris, Blaise, 1828,
-il est dit qu'elle naquit le 27 novembre 1635, fut baptisée par un
-prêtre catholique, et tenue sur les fonts par le duc de la
-Rochefoucauld, gouverneur de Poitou, et par Françoise Tiraqueau,
-comtesse de Neuillant, dont le mari était gouverneur de Niort. Le nouvel
-historien de Maintenon, 1848, in-8º, t. I, p. 73, copiant la Beaumelle
-(_Mémoires pour servir à l'histoire de mad. de Maintenon_; Amsterdam,
-1755, in-12, t. I, p. 103), dit au contraire que la marraine fut Suzanne
-de Baudran, fille du baron de Neuillant. La Beaumelle cite les Mémoires
-mss. de mademoiselle d'Aumale; mais M. Monmerqué a vu aussi ces
-Mémoires. La Beaumelle remarque, en note, que Françoise d'Aubigné ne fut
-baptisée que le lendemain 28 novembre; circonstance omise par les deux
-historiens mentionnés ci-dessus.
-
- Page 217, lignes 4 et 5: Sa mère, femme instruite, de courage et de
- vertu.
-
-Les historiens de madame de Maintenon auraient bien dû éclaircir le
-vague qui règne dans l'histoire de madame d'Aubigné et dans celle des
-premières années de son illustre fille. Ils se sont contentés de se
-copier les uns après les autres. La Beaumelle cependant est plus précis
-et plus détaillé. Dans le tome VI de ses Mémoires, il a publié des
-extraits de pièces qui jettent quelque jour sur cette partie de
-l'histoire de Maintenon, et entre autres une lettre de madame d'Aubigné
-à madame de Villette, écrite de la Martinique, datée du 2 juin 1646 dans
-la copie, date que la Beaumelle croit fausse. (Voyez _Mém. pour servir à
-l'histoire de Maintenon_, t. VI, p. 34 à 38.) On eût trouvé surtout
-beaucoup de lumières sur l'histoire de la famille d'Aubigné dans les
-pièces du procès que la mère de madame de Maintenon eut à soutenir
-contre MM. de Nesmond-Sensac et de Caumont. (LA BEAUMELLE, _Mém._, t. I,
-p. 107.) Ces pièces sont probablement dans les nombreux portefeuilles de
-Noailles, ou dans les archives de Maintenon. Il faudrait surtout
-discuter le récit contenu dans les fragments de Mémoires sur la vie de
-la marquise de Maintenon, par le père Laguille, jésuite; récit erroné en
-quelques endroits, mais curieux, en ce que son auteur cite des témoins
-contemporains des faits. (Conférez _Fragments de Mémoires sur la vie de
-la marquise de Maintenon_, par le père Laguille, jésuite, dans les
-_Archives littéraires_, 12 vol., trim. d'octobre 1806, in-8º.) Ce
-morceau, défiguré par des fautes typographiques, et qui fut publié par
-Chardon de la Rochelle, n'a été, je crois, connu d'aucun des auteurs qui
-ont écrit sur madame de Maintenon, car ils n'en font pas mention.
-Laguille est né en 1658, et a été contemporain de madame de Maintenon.
-Il dit que, dans le Béarn et le Poitou, Théodore-Agrippa d'Aubigné
-passait pour fils bâtard de la reine Jeanne d'Albret et d'un de ses
-secrétaires; assertion que la Beaumelle a bien réfuté dans ses _Mémoires
-de Maintenon_, t. I, p. 10 et 14. (Conférez à ce sujet le _Mercure
-galant_ de 1688 et de janvier 1705.)--Selon le récit d'un nommé Delarue,
-de Niort, madame d'Aubigné, mère de madame de Maintenon, alla d'abord à
-la Martinique et de là à la Guadeloupe, où elle resta deux ans
-dans l'habitation de Delarue. Elle se rendit ensuite à l'île
-Saint-Christophe, où elle mourut, attendant un bâtiment pour la
-transporter en France. Ses deux enfants, d'Aubigné et sa sœur
-_Francine_ (madame de Maintenon), furent, par les soins d'une
-demoiselle, transportés à la Rochelle. Selon le père Duver, jésuite,
-doyen, mort à Nantes en 1703, le collége des jésuites de la Rochelle
-fournissait du pain et de la viande à d'Aubigné et à sa sœur. Ils
-furent conduits ensuite chez M. de Montabert, à Angoulême. Ce fut là
-qu'un jeune gentilhomme nommé d'Alens, voulut épouser la jeune Francine,
-et lui prédit, dit-on, sa grande fortune. (P. 369-370.) Le reste du
-récit de Laguille s'accorde assez bien avec ce que l'on sait de
-l'histoire de madame de Maintenon; mais il y a des fautes de copiste
-qu'il eût été facile à Chardon de la Rochette de corriger: ainsi le nom
-de Neuillans est tantôt converti en _Noïailles_ et tantôt en
-_Neuillians_. Laguille dit, p. 376, que d'Aubigné fut d'abord placé
-comme page chez le marquis de Pardaillan, gouverneur du Poitou.
-
- Page 217, ligne 20: Les détails les plus minutieux de l'économie
- domestique.
-
-La Dauphine avait une forêt de cheveux, que madame de Maintenon démêlait
-sans douleur: elle régnait à la toilette. Louis XIV s'y rendait souvent.
-Cette dame disait depuis: «Vous ne sauriez croire combien le talent de
-bien peigner une tête a contribué à mon élévation.» (LA BEAUMELLE, tome
-II, p. 175.)
-
- Page 218, ligne 10: De ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de
- l'amour-propre_.»
-
-Madame de Maintenon a dit:
-
-«On n'échappe à l'amour-propre que par l'amour de Dieu.» (_Convers._, t.
-I, p. 30.)
-
-«Le bon esprit ne peut se distinguer de la sagesse et de la raison.»
-(_Convers._, t. I, p. 32.)
-
-«La sagesse implique la dévotion; car que serait une abnégation de
-soi-même qui resterait sans récompense?» (_Convers._, t. I, p. 36.)
-
- Page 218, ligne 23: Celui de paraître par le cœur au-dessus de la
- place qu'elle occupait.
-
-«L'élévation des sentiments consiste à se rendre digne de tout, sans
-vouloir rien de disproportionné à ce que nous sommes.» (MAINTENON,
-_Convers._, 3e édit., p. 219, chap. XXVII.)
-
- Page 222, lignes 1 et 2: _Les Conversations, les Proverbes._
-
-Le dialogue le plus ingénieux et le plus piquant de tous ceux que madame
-de Maintenon a composés pour ses élèves de Saint-Cyr, qu'elle leur
-faisait apprendre par cœur, et qui nous donne l'idée la plus nette de
-son caractère à la fois modéré et énergique, est celui sur les quatre
-vertus cardinales, parce qu'elle a su donner à une vérité incontestable
-l'apparence d'un paradoxe. (T. I, p. 63-73.)
-
-Elle fait parler la Justice, la Prudence, la Force et la Tempérance,
-pour prouver que cette dernière vertu est la première de toutes, la plus
-essentielle; et par la tempérance elle n'entend pas seulement la
-sobriété, mais la modération en toutes choses.
-
-La Force fait à la Tempérance cette objection: «Ne peut-on point être
-trop modéré?--Non, répond la Tempérance; cela ne serait plus la
-modération, car elle ne souffre ni le trop ni le trop peu.»
-
-La Tempérance dit: «Je détruis la gourmandise et le luxe; je m'oppose à
-tout mal, et je règle le bien. Sans moi, la justice serait insupportable
-à la faiblesse des hommes; la force les mettrait au désespoir, la
-prudence perdrait son temps à tout peser.»
-
- Page 223, ligne 18: Un gentilhomme de sa province. Et note 485:
- Conférez MÉRÉ.
-
-On n'a imprimé, que je sache, aucun vers de Méré: il en faisait
-cependant, et voici une jolie épigramme de lui que je tire du recueil de
-Duval de Tours (_Nouveau choix de pièces choisies_; la Haye, 1715, p.
-185):
-
- Au temps heureux où régnait l'innocence,
- On goûtait en aimant mille et mille douceurs,
- Et les amants ne faisaient de dépense
- Qu'en soins et qu'en tendres ardeurs.
- Mais aujourd'hui, sans opulence,
- Il faut renoncer aux plaisirs.
- Un amant qui ne peut dépenser qu'en soupirs
- N'est plus payé qu'en espérance.
-
- Page 224, ligne 16: Écrivant selon l'occasion et le besoin,
- facilement, agréablement.
-
-C'est ce dont il se vante et avec juste raison (t. I, p. 130), dans
-cette ode de héros burlesque, en style qui n'est nullement burlesque:
-
- On peut écrire en vers, en prose,
- Avec art, avec jugement;
- Mais écrire avec agrément,
- Mes chers maîtres, c'est autre chose.
-
- Les vers ont aussi leur destin:
- Un poëme de genre sublime
- Que son auteur lime et relime,
- Ne vit quelquefois qu'un matin.
-
- Cependant des auteurs comiques,
- Des meilleurs, dont il est fort peu,
- Ne sont pas bons à mettre au feu,
- Au jugement des héroïques.
-
- J'en sais de ceux au grand collier,
- Des plus adroits à l'écritoire,
- Qui pensent aller à la gloire,
- Et ne vont que chez l'épicier.
-
- Ce n'est pas dans une ruelle,
- Devant de célestes beautés
- Ou des partisans apostés,
- Qu'on met un livre à la coupelle:
-
- C'est au palais, chez les marchands,
- Où la vente, mauvaise ou bonne,
- A tous ouvrages ôte ou donne
- Le nom de bons et de méchants.
-
- Page 225, ligne 21: Elle avait bien raison de se comparer à la cane
- qui regrette sa bourbe[901].
-
- [901] Ou plutôt: _à de petits poissons qui regrettent leur
- bourbe_.
-
-Le 25 janvier 1702, elle écrit, de Saint-Cyr, au duc d'Ayen, depuis duc
-de Noailles: «Il y aura demain quinze jours que je suis enrhumée, et en
-spectacle aux courtisans, aux médecins, aux princes, caressée, ménagée,
-blâmée, chicanée, tourmentée, considérée, accablée, dorlotée,
-contrariée, tiraillée.» MAINTENON, _Lettres_, t. V, p. 27, édit.
-d'Amst., 1756, in-8º.
-
-Dans une lettre datée de Marly le 27 avril 1705, elle dit au comte
-d'Ayen:
-
-«Si j'habite encore longtemps la chambre du roi, je deviendrai
-paralytique. Il n'y a ni porte ni fenêtre qui ferme; on y est battu d'un
-vent qui me fait souvenir des ouragans d'Amérique.» (_Lettres_, t. V, p.
-47, édit. 1756.)--Louis XIV avait un tempérament de fer, et n'aimait pas
-les appartements trop renfermés et trop chauds.
-
-Le 19 avril 1717, deux ans avant sa mort, elle écrit à madame de Caylus:
-
-«On rachète bien les plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve,
-en repassant ma vie, que depuis l'âge de trente-deux ans (cette date
-nous reporte à 1675-1676, qui est celle du chapitre XI et de ceux qui le
-précèdent et le suivent), qui fut le commencement de ma fortune, je n'ai
-pas été un moment sans peines, et qu'elles ont toujours augmenté.»
-
- Page 226, lignes 2 à 4: Elle jouissait alors de l'amitié de tous,
- sans rien perdre de l'estime, de la considération et du respect qui
- lui étaient dus.
-
-Elle a dit de l'heureux temps de sa jeunesse:
-
-«Je ne voulais point être aimée en particulier de qui que ce fût: je
-voulais l'être de tout le monde, faire prononcer mon nom avec
-admiration, avec respect. Je me contrariais dans tous mes goûts. Il
-n'est rien que je n'eusse été capable de souffrir pour conquérir le nom
-de femme forte. Je ne me souciais point de richesses; j'étais élevée de
-cent piques au-dessus de l'intérêt: je voulais de l'honneur.--Oh!
-dites-moi, ma fille, y a-t-il rien de plus opposé à la vraie vertu que
-cet orgueil dans lequel j'ai usé ma jeunesse?» (_Entretiens de madame_
-DE MAINTENON, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 176 et 177, édit.
-d'Amsterdam, 1756, in-12.)
-
- Page 229, lignes 2 et 3: Il désira vivement mettre, dans la galerie
- de celles dont il avait triomphé, etc.
-
-Madame de Caylus, dont la conduite a été loin d'être régulière,
-quoiqu'elle ait été l'élève chérie de madame de Maintenon, se montre
-persuadée en ses Mémoires que, dans la liaison de sa tante avec
-Villarceaux, il ne s'est rien passé de contraire à la vertu. Mais, en
-rapportant le mot malin de la marquise de Sussay à ce sujet, elle semble
-vouloir établir un doute.
-
-Il y a dans Gueroult, poëte du seizième siècle, une pièce de vers
-charmante. Ce sont des stances qui expriment les sentiments d'un peintre
-devenu amoureux fou d'une grande dame en faisant son portrait. Il n'osa
-pas lui déclarer son amour; mais il fit en secret une copie de ce
-portrait, et à cette charmante tête il ajouta un corps nu, aussi parfait
-que celui de la Vénus de Médicis.--La grande dame surprit le peintre au
-moment où il terminait son travail: courroucée, elle demande à l'artiste
-pourquoi il a fait un portrait si mensonger, et comment il a eu l'audace
-de peindre ce qu'il n'a jamais vu? «Cela est juste, lui dit le peintre;
-mais, en voyant un visage si beau et si parfait, je n'ai jamais douté
-que tout le reste du corps ne fût semblable; et, sans espérance de
-pouvoir contempler tant d'appas, j'ai voulu, par mon art, en posséder
-l'image.» D'après l'assertion de la Beaumelle, Villarceaux, irrité des
-refus de madame de Maintenon, l'aurait fait peindre comme sortant du
-bain, devant un génie noir et laid qui tient un miroir où se
-réfléchissent les plus secrets appas de la beauté. (LA BEAUMELLE,
-_Mémoires sur madame de Maintenon_, t. I, p. 198, Amsterdam, 1756, liv.
-II, ch. XVI.) Quoique la Beaumelle ne cite aucune autorité, le fait est
-possible. Mais cette basse vengeance, que Girodet a imitée de nos jours
-à l'égard de madame Simons (autrefois mademoiselle Lange, jolie actrice,
-si j'ai bonne mémoire), prouve plutôt l'échec de Villarceaux que son
-triomphe. Ceux qui avouent que Françoise d'Aubigné, après avoir résisté
-à ses nombreux adorateurs, n'a été faible qu'avec Villarceaux, oublient
-la juste réflexion de la Rochefoucauld: «Qu'il est plus difficile de
-trouver une femme qui n'a eu qu'un seul amant, qu'une femme qui n'en eut
-jamais.»
-
- Page 230, avant-dernière ligne: Le nom de l'auteur de la
- _Mazarinade_.
-
-Cette satire montre bien à quels excès on peut se laisser aller dans les
-temps de divisions politiques. Scarron, qui n'était pas méchant, accuse
-Mazarin d'avoir empoisonné le président Barillon, d'avoir volé les
-diamants de la reine d'Angleterre, après l'avoir laissée mourir de faim.
-Il lui souhaite le destin du maréchal d'Ancre; il veut que l'on vende
-ses meubles à l'encan (ce qui fut fait), et il l'apostrophe ainsi:
-
- Va, va-t'en dans Rome étaler
- Les biens qu'on t'a laissé voler;
- Va, va-t'en, gredin de Calabre,
-
-Puis viennent d'ignobles gravelures qu'on ne saurait lire sans dégoût,
-et dont les parlementaires se réjouissaient. Enfin il conclut en disant:
-
- On te reverra dans Paris;
- Et là, comme au trébuchet pris,
- Et de la rapine publique,
- Et de ta fausse politique,
- Et de ton sot gouvernement,
- Au redoutable parlement,
- Dont tu faisais si peu de compte,
- Ultramontain, tu rendras compte;
- Puis, après ton compte rendu,
- Cher Jules, tu seras pendu
- Au bout d'une vieille potence,
- Sans remords et sans repentance,
- Sans le moindre mot d'examen,
- Comme un incorrigible. _Amen._
-
- Page 236, note 521: _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, ou
- recueil des ouvrages de M. le duc_ DU MAINE, _qu'il a faits pendant
- l'année 1677 et dans le commencement de l'année 1678_[902].
-
- [902] Ce long titre indique une réimpression. Un exemplaire de
- l'édition originale, imprimé sur vélin, relié en maroquin rouge
- aux armes de Mortemart, et inscrit sous le no 1435 dans un
- catalogue de vente des bibliothèques du feu roi Louis-Philippe,
- Paris, Potier, 1852, porte seulement pour titre _Œuvres diverses
- d'un auteur de sept ans_. Cet exemplaire a été adjugé à la somme
- de 700 francs.
-
-A la page 207 des _Nouvelles de la république des lettres_ (février
-1685, Amsterdam, 1686, 2e édition), il est dit que c'est Benserade qui
-a fait présent de ce rare volume au journaliste, qui était, je crois, le
-Clerc, et non Bayle. On ajoute: «Selon toutes les apparences, c'est
-madame de Maintenon qui a fait l'épître dédicatoire.» Puis en note il
-est dit: «On a su depuis qu'elle a été composée par M. Racine; mais
-c'était pour madame de Maintenon.» Racine, qui depuis a su prêter à
-l'enfance, dans _Athalie_, un langage divin, ne composait pas les
-lettres de madame de Maintenon; et s'il avait eu à faire parler le jeune
-duc du Maine dans une épître dédicatoire, il l'aurait fait autrement que
-madame de Maintenon. Mais il est tout naturel qu'un savant hollandais ne
-sût pas cela, et ne soupçonnât pas en Françoise d'Aubigné le talent
-d'écrivain. Le grand roi le connaissait bien, lui, qui, après avoir lu
-les instructions données à la duchesse de Bourgogne par madame de
-Maintenon, et trouvées dans la cassette de cette princesse après sa
-mort, voulut qu'il en fût fait des copies. Madame de Maintenon s'y
-opposait; mais Louis XIV insista et dit: «C'est pour mes enfants; il
-faut bien que ma famille ait quelque chose de vous.»
-
-Qu'il me soit permis de faire remarquer que ces instructions
-religieuses, sous le rapport des pensées, de la religion et du style
-même, qui est vif et concis, sont bien supérieures à celles qui ont été
-données par l'archevêque de Cambrai à madame de Maintenon elle-même, et
-à sa demande. Il y a dans ces dernières une forte dose de mysticisme,
-qui aurait pu avoir une influence fâcheuse sur un esprit faible[903].
-Fénelon s'y abandonne trop à sa rancune amère contre Louis XIV, qui,
-avec juste raison, n'avait pu goûter ses chimériques systèmes de
-gouvernement. Il dit durement à cette femme que le roi (son mari alors)
-ne pratique pas ses devoirs, et qu'il n'en a aucune idée (t. III, p.
-224). Enfin, tout en blâmant la règle qu'elle s'était faite de ne
-s'occuper en rien des affaires d'État et de la politique, il lui
-reproche son indifférence à cet égard, et, au nom de la religion, il
-l'exhorte à s'en mêler, et cherche à la jeter par la flatterie dans les
-intrigues de cour, en lui disant: «Il me paraît que votre esprit naturel
-et acquis a bien plus d'étendue que vous ne lui en donnez.» (T. III, p.
-219.)
-
- [903] _Lettres de_ MAINTENON, édit. 1756, in-12, t. III, p. 221:
- «Au reste, il faut tellement sacrifier à Dieu le _moi_, qu'on ne
- le recherche plus, ni pour la réputation, ni pour la consolation
- du témoignage qu'on se rend à soi-même sur ses bonnes qualités ou
- sur ses bons sentiments. _Il faut mourir à tout sans réserve, et
- ne posséder pas même sa vertu par rapport à soi._»
-
-C'est le contraire qui était vrai. Madame de Maintenon avait un
-excellent jugement, un esprit fin, délié, ferme et éclairé, dans le
-cercle où elle s'était renfermée; mais ce cercle était resserré: elle
-n'aimait pas à en sortir. Elle n'exprimait son avis sur les affaires
-d'État que par un signe d'approbation ou de désapprobation, et encore
-parce que Louis XIV l'y forçait. Une fois seulement, elle dressa un
-mémoire sur la grande affaire de la révocation de l'édit de Nantes. Elle
-y fut amenée par tout le clergé et par les ministres eux-mêmes, qui,
-dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait, avaient le droit
-d'exiger le secours de ses lumières.--Le style de madame de Maintenon
-est plus pur et plus régulier que celui de madame de Sévigné. Ses
-lettres même sont mieux composées; elles ont toujours un motif, un but
-qu'elles atteignent parfaitement. Il n'y a aucun désordre, aucune
-inconséquence dans les idées, aucune contradiction dans les jugements;
-mais on n'y retrouve pas l'imagination et le coloris de madame de
-Sévigné. Les lettres de madame de Maintenon, c'est de l'histoire
-générale ou particulière; celles de madame de Sévigné sont des
-feuilletons pour amuser madame de Grignan.
-
- Page 238, lignes 27 et 28: Elle détermina le vieux duc de
- Villars-Brancas à demander sa main.
-
-Cette seconde proposition d'un mariage pour madame Scarron paraît
-résulter des récits comparés de madame du Pérou, que nomme positivement
-la Beaumelle, qui semble avoir eu des mémoires plus circonstanciés sur
-ce fait que les dames de Saint-Cyr; car il dit, t. II, p. 110:
-
-«Elle (madame de Montespan) avait jeté les yeux sur le duc de V... B...,
-qu'une jeunesse passée dans les plaisirs, une vieillesse malsaine, et
-deux femmes assez méchantes, n'avaient pas dégoûté du mariage.» Et en
-note il ajoute que ce duc de V.. B.. était fils de George B..., et frère
-de la princesse d'..., morte en 1679. Ce que dit Saint-Simon sur le
-titre de duc donné au Brancas, fils de Villars (_Mémoires complets et
-authentiques_, t. XIV, p. 201), semble confirmer que la Beaumelle a
-voulu désigner ici le duc de Villars-Brancas, père de Brancas le
-distrait.--Le duc de Brancas, né en 1663, mort en 1739, marié à sa
-cousine germaine, fille de Brancas le distrait, et qui a fait le premier
-un si juste éloge des lettres de madame de Sévigné (voyez t. XII, p. 450
-de l'édition de Gault de S.-G.), était peut-être le fils de celui qui se
-proposa pour épouser la veuve Scarron. (Conférez _Lettres de_ SÉVIGNÉ,
-tome VI, p. 240 et 379 de l'édit. Monmerqué, 1820, in-8º, et TALLEMANT
-DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 139 de l'édit. in-8º.)
-
- Page 241, ligne 16: Plus énergique.
-
-Elle écrit au cardinal de Noailles pour lui apprendre qu'elle avait
-sacrifié les intérêts de sa propre nièce, la maréchale de Noailles:
-
-«Eh bien, voilà les dames nommées, voilà la maréchale désespérée! Mon
-état et ma destinée est d'affliger et de desservir tout ce que j'aime.
-J'en souffre beaucoup, mais je ne varierai point dans la loi que je me
-suis faite, de sacrifier mes amis à la vérité et au bien.»
-
- Page 242, ligne 2: Auquel elle rendait compte dans des lettres qui
- quelquefois avaient huit ou dix pages.
-
-Ces lettres, si on les possédait, pourraient seules servir de pièces de
-comparaison avec celles de madame de Sévigné. Tout ce qui nous reste de
-cette dame est uniquement relatif ou aux personnes à qui elle écrit, ou
-à elle-même, et, par cette raison, offre peu de variété dans le fond
-comme dans la forme. Mais madame de Maintenon savait que Louis XIV
-aimait à trouver, dans la lecture des lettres bien écrites, une
-distraction agréable. Elle dut donc, pendant son voyage à Baréges,
-chercher, comme madame de Sévigné, à plaire autant qu'à informer; mais
-ces lettres, moins riches de ces expressions heureuses qui jaillissent
-d'une vive imagination, devaient être mieux rédigées et surtout plus
-correctes. Madame de Maintenon est, pour le style épistolaire, un modèle
-plus achevé que madame de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que
-par le besoin qu'elle éprouve de s'entretenir avec sa fille, avec les
-personnes qu'elle aime; enfin, de tout dire, de tout raconter. Madame de
-Maintenon, au contraire, a toujours, en écrivant, un objet distinct et
-déterminé. La clarté, la mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la
-finesse des réflexions, lui font agréablement atteindre le but où elle
-vise. Sa marche est droite et soutenue; elle suit sa route sans battre
-les buissons, sans s'écarter ni à droite ni à gauche. En un mot, madame
-de Maintenon était en garde contre le danger de commettre ces
-indiscrétions qui donnent tant d'esprit aux lettres de madame de
-Sévigné, et elle tâchait d'en prémunir ses élèves de Saint-Cyr en les
-détournant de l'envie d'écrire sans nécessité.
-
- Page 243, ligne dernière, et 244, lig. 1: «Et qui souvent sont
- chassées par un clin d'œil qu'on fait à la femme de chambre.» Et
- note 532, lig. 3: Dans toutes les autres éditions, sans exception, le
- texte de cet important passage est faux ou défiguré. Les notes de
- ces éditions doivent disparaître.
-
-Cela provient du premier éditeur de 1726; tous les autres ont copié.
-Mais ce qui est plus fâcheux, c'est qu'on ait reproduit, dans les
-éditions les plus récentes et les meilleures, l'absurde commentaire que
-Grouvelle a fait sur le texte: d'où il résulterait que Louis XIV, connu
-par son respect pour les convenances, la dignité de ses manières, son
-attachement pour la reine, l'aurait traitée avec indignité et mépris
-dans l'habitude de la vie. Je ferai remarquer que dans ce passage il n'y
-a pas _Quanto_ comme dans toutes les autres éditions, mais que le nom de
-Montespan est en toutes lettres; ce qui démontre qu'il n'y a ni
-sous-entendu ni déguisement dans la mention de la femme de chambre.
-Madame la duchesse de Richelieu, qu'on fait obéir par un clin d'œil à
-madame de Montespan, était alors dame d'honneur de la reine; et la
-marquise de Montespan n'était encore inscrite que la quatrième sur le
-tableau. (Voyez l'_État de la France_, 1678, in-12, p. 326.)
-
- Page 245, lignes 12 à 14: La naissance de mademoiselle de Tours,
- morte jeune, venue à terme au mois de janvier 1676.
-
-Et c'est alors même que Louis XIV manifestait publiquement ses
-sentiments religieux et sa soumission à l'Église, qu'il communiait en
-public, qu'il permettait qu'on mît plus souvent dans la gazette
-officielle son exactitude à remplir ses devoirs de piété. On lit dans le
-volume du Recueil des gazettes, imprimé en 1677, p. 280, cet article:
-
- «Avril 1676.
-
- «Saint-Germain en Laye
-
-«Le 4 de ce mois, veille de la Résurrection, le roi, qui avait _assisté
-à tous les offices_ de la semaine sainte, communia dans l'église
-paroissiale par les mains du cardinal de Bouillon, grand aumônier de
-France, monseigneur le Dauphin tenant la serviette.»
-
- Page 245, lignes 28 et 29: On savait que la nature de sentiments
- exempts de toute faiblesse que lui inspirait madame de Maintenon,
- etc.
-
-Ce ne fut qu'après la mort de la reine, après celle de Fontanges, après
-la disgrâce de Montespan, que l'opinion des gens de cour et du public
-changea, et que l'intimité toujours croissante de Louis XIV et de madame
-de Maintenon fit travailler les imaginations, et convertir en passion
-amoureuse un attachement constant et pieux, fondé, de la part de Louis
-XIV, sur le respect pour la piété, les vertus et les qualités de celle
-qu'il s'était choisie pour compagne; et, de la part de madame de
-Maintenon, sur l'admiration que lui avaient inspirée les qualités du
-grand roi.
-
-
-CHAPITRE XII.
-
- Page 247, ligne 6: Près du village de Sasbach, dans l'État de Bade.
-
-Il faut écrire Sasbach, et non Salzbach et Saspach, comme a fait Ramsay
-(_Histoire du vicomte de Turenne, maréchal général des armées du roi_;
-Paris, 1735, in-4º, p. 581). Ce lieu se trouve près d'Achern, sur la
-route d'Offenburg à Bade, au sud de Steinbach. La carte de l'atlas de
-Ramsay, insérée dans l'édition de 1735, in-4º, à la page 581, intitulée
-_Plan des différents camps du vicomte de Turenne et du comte
-Montecuculli dans l'Ortnaw_, dessinée et gravée par Cocquart, est
-fautive, et trop mauvaise pour qu'on y puisse suivre les opérations
-militaires de Turenne dans cette campagne; il faut consulter la carte
-intitulée STRASBOURG, dans l'atlas des _Mémoires militaires des guerres
-de Louis XIV_, 1836, grand in-folio, exécuté sous la direction du
-général Pelet.
-
- Page 252, ligne 19: «Et qu'elle y avait mille affaires.»
-
-Une de ces affaires était celle de la terre de Meneuf, vendue à Jean du
-Bois-Geslin, reçu président de Bretagne le 13 juin 1653, et fait depuis
-conseiller d'État. Madame de Sévigné lui vendit cette terre en 1674; et
-comme elle avait garanti les droits seigneuriaux, elle eut des
-difficultés qui furent levées, car elle toucha son argent en décembre
-1675. (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 17 novembre, 15 et 29 décembre 1675; t. IV,
-p. 209, 250 et 279, édit. G.)
-
- Page 254, ligne 13: Elle avait alors quarante-neuf ans.
-
-Ce fut son âge critique. Par son tempérament fort et sanguin, madame de
-Sévigné avait assez fréquemment recours à la saignée. Cette doctrine
-médicale était fortement controversée au temps de Louis XIV, comme elle
-l'a été de nos jours du vivant du docteur Broussais. Gui Patin,
-conséquent avec ses principes, se fit saigner sept fois dans un rhume
-(voir sa lettre du 10 mars 1648, t. I, p. 375; 1846, in-8º), et fit
-pratiquer vingt saignées sur son fils.--A l'âge de trois ans, le fils de
-madame de Grignan tomba malade: on le saigna. Madame de Sévigné ne put
-s'empêcher de témoigner à sa fille des craintes au sujet de cette
-saignée: «Je reçois votre lettre, qui m'apprend la maladie du pauvre
-petit marquis. J'en suis extrêmement en peine; et pour cette saignée, je
-ne comprends pas qu'elle puisse faire du bien à un enfant de trois ans,
-avec l'agitation qu'elle lui donne: de mon temps, on ne savait ce que
-c'était que de saigner un enfant.» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 26 juin 1675, t.
-III, p. 436, édit. G.)--Gui Patin pensait tout différemment; car en
-1648, au sujet d'un médecin allemand nommé Sennertus, dont il avait lu
-l'ouvrage, il écrit: «Il n'entend rien à la saignée des enfants; ce
-misérable me fait pitié! Si l'on faisait ainsi à Paris, tous nos malades
-mourraient bien vite. Nous guérissons nos malades après quatre-vingts
-ans par la saignée, et saignons aussi heureusement les enfants de deux
-et trois mois, sans aucun inconvénient... Il ne se passe pas de jour à
-Paris que nous ne fassions saigner plusieurs enfants à la mamelle et
-plusieurs septuagénaires, _qui singuli feliciter inde convalescunt_.»
-(GUI PATIN, _Lettres_, 13 août 1648), t. II, p. 419, édit. 1846, in-8º.
-
- Page 254, lignes 20 à 22: Bourdelot, ce célèbre médecin des Condé
- et de la reine Christine.
-
-Le haineux et satirique Gui Patin (_Lettres_, édit. 1846, in-8º, t. I,
-p. 513) a tracé de ce médecin un portrait qui nous en donne une idée
-bien différente de celle que présente l'article _Pierre Michon_ du
-savant M. Weiss, dans la _Biographie universelle_ (t. XXVIII, p. 596).
-Bourdelot fut d'abord le précepteur du grand Condé avant d'être son
-médecin (GUI PATIN, t. II, p. 5). Il revint de Suède en 1653. Il
-n'allait faire ses visites qu'avec de grands habits à longue queue, en
-chaise à porteurs ou en carrosse, et suivi de trois laquais. Il devint
-riche par l'obtention de l'abbaye de Macé en Berri, et par les bienfaits
-de la reine de Suède. On a oublié dans la _Biographie_ de mentionner le
-plus curieux de ses écrits: c'est la _Relation des assemblées faites à
-Versailles dans le grand appartement du Roi_ durant le carnaval de 1683,
-in-12. Bourdelot réunissait chez lui, chaque jour de la semaine, un
-certain nombre de ses confrères, médecins et hommes de lettres; cette
-réunion avait pris le titre d'_Académie de Bourdelot_; et lorsque madame
-de Sévigné se confia à ses soins, un auteur nommé le Gallois venait de
-publier un ouvrage intitulé _Conversations académiques tirées de
-l'Académie de Bourdelot_; Paris, 1674, 2 vol. in-12. Ce livre est dédié
-à Huet; il contient des dialogues uniquement relatifs à la médecine, et,
-à propos de médecine, des excursions sur la métaphysique et la
-philosophie de Descartes, qui alors faisait irruption dans tout.
-
- Page 258, lignes 6 à 9: Le ridicule que madame de Grignan versait
- sur madame de la Charce et sur Philis, sa fille aînée, la faisait
- rire aux larmes.
-
-Philis de la Tour du Pin de la Charce était l'amie de mademoiselle
-d'Alerac (Françoise-Julie Grignan), cette belle-fille de madame de
-Grignan, qu'elle aimait si peu. (Voyez, sur cette courageuse demoiselle,
-le livre intitulé _Histoire de mademoiselle de la Charce, de la maison
-de la Tour du Pin en Dauphiné, ou Mémoire de ce qui s'est passé sous le
-règne de Louis XIV_; Paris, chez Pierre Gaudouin, 1731, p. 11, 36: c'est
-une espèce de roman, dont l'auteur est inconnu. Conférez madame de
-Genlis dans _Mademoiselle de la Fayette_, ou _le siècle de Louis XIII_;
-2e édit., 1813, t. I, p. 42, note 4.) On lit dans la _Gazette de
-France_, du 23 juin 1703, que Philis de la Tour du Pin de la Charce,
-nouvelle convertie, mourut à Nions en Dauphiné, âgée de cinquante-huit
-ans. Ainsi cette demoiselle avait trente ans lorsqu'elle était le sujet
-des sarcasmes de madame de Grignan.--En relisant la note où j'ai parlé
-de mademoiselle de la Charce (4e partie de ces _Mémoires_, p. 354), je
-m'aperçois que j'ai attribué à madame Deshoulières des vers qui sont de
-sa fille, et que l'on a placés à la suite de ceux de la mère dans
-l'édition que je cite (1695, in-8º). L'épître et les madrigaux de M.
-Cazes sont adressés à mademoiselle Deshoulières, p. 257 et 278. Les
-poésies de cette demoiselle, non mentionnées sur le titre, commencent à
-la page 218. Cette édition des poésies de madame Deshoulières a été
-donnée par sa fille, ainsi qu'elle le dit dans l'avertissement du second
-volume; et la lettre de M. Cazes, datée de Bois-le-Vicomte le 4 octobre
-1689, qui se trouve dans l'édition des œuvres de madame et de
-mademoiselle Deshoulières (1764, in-12, t. II, p. 204), est adressée à
-cette dernière. Les détails sur la mort de M. Cazes (datés de 1692),
-page 238 de cette même édition, sont de mademoiselle Deshoulières.
-
- Page 259, ligne 17: «J'ai couché cette nuit à Veretz.»
-
-Toutes les cartes et tous les livres géographiques de la France écrivent
-Veretz ou Verets; mais dans les éditions de madame de Sévigné on lit
-_Veret_, et c'est ainsi qu'elle a écrit; car dans le vol. XXXII
-(département d'Indre-et-Loire, premier arrondissement de Tours), je
-trouve une aquarelle du château où coucha madame de Sévigné, faite il y
-a cent cinquante ans, et qui porte pour intitulé _Veue du chasteau de
-Veret en Touraine, sur la rivière du Cher_ (1689).
-
- Page 261, ligne 15: «Nous allons à la Seilleraye, etc.»--_Sur les
- portraits de madame de Sévigné et de madame de Grignan_.
-
-Le château de la Seilleraye est situé dans le canton de Carquefou, à
-environ sept kilomètres à l'est de ce bourg. Il est à deux kilomètres de
-Mauves et du bord septentrional de la Loire, sur le versant d'un coteau
-au bas duquel coule un ruisseau qui se jette dans la Loire au-dessous de
-Mauves. Sur la carte de Cassini (no 131), ce ruisseau n'est pas nommé;
-mais dans le pays on l'appelle _la Seille_, c'est pourquoi il faut
-écrire la Seilleraye, comme dans le grand _Dictionnaire de la poste aux
-lettres_, 1836, in-folio, p. 660, et dans la dernière carte de la poste
-aux chevaux, dressée par les ordres de M. Conte, et non pas _la
-Sailleraye_, ainsi qu'il est marqué sur la carte de Cassini.
-
-Voici ce que madame de Sévigné mande à sa fille au sujet de ce château,
-qu'elle n'avait pas vu depuis sa jeunesse, et qui lui parut peu
-reconnaissable: «M. d'Harouïs manda de Paris, il y a quatre ans, à un
-architecte de Nantes, qu'il le priait de lui bâtir une maison, dont il
-lui envoya le dessin, qui est très-beau et très-grand. C'est un grand
-corps de logis de trente toises de face, deux ailes, deux pavillons;
-mais comme il n'y a pas été trois fois pendant tout cet ouvrage, tout
-cela est mal exécuté. Notre abbé est au désespoir, M. d'Harouïs ne fait
-qu'en rire.» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24 septembre 1675, t. IV, p. 112,
-édit. G.)
-
-Ce beau domaine a eu le rare privilége d'être transmis à une famille
-alliée à celle de d'Harouïs (la famille de Bec-de-Lièvre), par suite du
-mariage de Jean-Baptiste de Bec-de-Lièvre avec Louise d'Harouïs en 1649.
-Cette famille le possède encore.--L'auteur d'une _Vie de madame de
-Sévigné_ très-agréablement écrite, M. le vicomte Walsh, nous a donné des
-détails sur les embellissements faits à ce domaine par le propriétaire
-actuel: «La Seilleraye couronne bien le coteau; M. de Bec-de-Lièvre a
-_désengoncé_ le château des murailles qui fermaient la cour et les
-jardins, dessinés par Le Nôtre; une belle grille, à fers de lances
-dorés, ferme aujourd'hui la cour; le parc anglais se lie à merveille
-avec les anciens jardins.» (_Vie de Sévigné_; par M. le vicomte Walsh,
-1842, in-12, p. 355.) M. Monmerqué a fait graver une _Vue du château de
-la Silleraye_ (_sic_) pour accompagner l'édition des _Lettres inédites
-de madame de Sévigné_; Paris, Blaise, 1827, in-8º. Dans l'avertissement
-de ces _Lettres_ (pag. XIII), le savant éditeur dit que M. le marquis de
-Bec-de-Lièvre conserve dans ce château un beau portrait de madame de
-Sévigné, peint en Diane. M. le vicomte Walsh décrit ainsi ce tableau:
-
-«Dans ce magnifique portrait de Mignard, donné, dit-on, par madame de
-Sévigné à d'Harouïs, Marie de Rabutin-Chantal, _qui venait de se
-marier_, est vêtue en Diane chasseresse, selon le goût du temps. Elle a
-dansé dans un quadrille devant Louis XIV avec ce costume.» Nous ne
-pouvons croire que ce portrait soit celui de madame de Sévigné (Marie de
-Rabutin-Chantal). Il est bien vrai que les femmes qui avaient eu
-l'honneur de figurer dans les ballets de Louis XIV aimaient à se faire
-peindre dans les beaux costumes mythologiques dont elles étaient
-revêtues pour le rôle qu'elles remplissaient; mais madame de Sévigné n'a
-paru dans les ballets de Louis XIV à aucune époque, et encore moins
-_lorsqu'elle venait de se marier_. Marie de Rabutin-Chantal épousa, le 4
-août 1641[904], le marquis de Sévigné; Louis XIV n'avait alors que six
-ans, et ne donnait pas de ballets. Madame de Sévigné a été peinte par
-Nanteuil, et aussi, je crois, par Lefebvre; mais il n'est pas aussi
-certain qu'elle l'ait été par Mignard. Elle parle tant et si souvent du
-portrait de madame de Grignan par Mignard, que si elle avait été peinte
-aussi par ce maître, nous le saurions. Le portrait de la collection de
-tableaux qu'on voit à la Seilleraye n'est donc pas plus, _s'il est de
-son temps_, le portrait de Marie de Rabutin-Chantal que celui qu'on a
-placé avec une semblable désignation dans la galerie de Versailles.
-(Voyez partie I, p. 512 de ces _Mémoires_.) Mais si ce n'est pas le
-portrait de Marie de Rabutin-Chantal, c'est peut-être celui de
-mademoiselle de Sévigné. Celle-là, par exemple, figura dans les ballets
-_costumés_ du roi (voyez 2e partie de ces _Mémoires_, p. 332-341), et a
-bien véritablement été peinte par Mignard.
-
- [904] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires sur madame_ DE
- SÉVIGNÉ, 2e édit., 1843, p. 20 et 21. Dans l'édition de 1842, il
- y avait, par faute d'impression, _le_ 1er _août_. Un auteur qui a
- écrit en 1849 un très-bon opuscule sur l'administration de Louis
- XIV nous accuse, d'après cette erreur typographique depuis
- longtemps corrigée lorsqu'il écrivait, d'avoir confondu les
- fiançailles avec les noces. Il y a, ce nous semble, dans cette
- critique, plus que de la rigueur.
-
-Je crois devoir ajouter ici quelques détails à la longue note que j'ai
-écrite _sur différents portraits qu'on a gravés de madame de Sévigné_
-(2e partie de ces _Mémoires_, p. 512).
-
-Ce qui met hors de doute l'authenticité du portrait peint par Nanteuil
-_ad vivum_, et gravé par Édelinck (Nicolas Édelinck, fils de Gérard), ce
-sont les lettres où madame de Sévigné parle de son nez carré et de ses
-paupières bigarrées[905].
-
- [905] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1668 et 27 février 1671),
- tome I, pag. 129 et 268, édit. M.
-
-Indépendamment de la gravure du portrait de madame de Sévigné, finement
-exécutée par Jacques Chereau pour l'édition des _Lettres_ de 1734, le
-chevalier Perrin en fit faire une autre pour son édition de 1754. Ce
-portrait a été peint par Febure ou Lefebvre, le même qui fit celui de
-Bussy, reproduit en tête de ses _Mémoires_, édition in-4º, et gravé par
-Édelinck. Ce portrait de Lefebvre ressemble plus à celui de Nanteuil
-qu'à celui de l'édition de 1734: la coiffure est presque semblable, mais
-la tête est penchée; il est vu de trois quarts; les yeux sont plus
-grands, la face moins pleine, et il a plus de physionomie. Lefebvre a
-fait beaucoup de portraits de personnages illustres; un grand nombre ont
-été reproduits par Poilly, Van Schuppen, Balechou, et d'autres. Né en
-1736, il mourut à Londres en 1775. Il était l'élève de Charles le Brun;
-il ne flattait point les traits, et n'aimait pas à peindre les femmes
-avec du fard. C'est peut-être pour cela que madame de Sévigné estimait
-peu ses ouvrages. Dans la belle collection d'Odieuvre il y a un portrait
-de madame de Grignan par Ferdinand, celui qui a peint Ninon: il est
-gravé par Pinssio. Ce portrait, quoique différent de ceux qu'on a faits
-depuis, est bien celui de la même femme, et a dû être ressemblant. Il
-paraît que M. de Grignan avait donné son portrait, peint par un artiste
-provençal, à M. de Coulanges, et qu'il existait du comte un autre
-portrait peint par Lefebvre; car madame de Sévigné écrit à sa fille (le
-19 février 1672, t. II, p. 392, édit. G.): «Mais que vous dirai-je de
-l'aimable portrait que M. de Grignan a donné à M. de Coulanges? Il est
-beau et très-ressemblant: celui de Lefebvre est un misérable auprès de
-celui-ci. Je fais vœu de ne jamais revenir de Provence que je n'en aie
-un pareil, et un autre de vous: il n'y a point de dépense qui me soit si
-agréable.»
-
-Madame de Sévigné, avec toute raison, préféra Mignard au peintre
-provençal, et elle profita du séjour de madame de Grignan à Paris pour
-faire exécuter pour elle, dans les premiers mois de l'année 1675, le
-portrait de sa fille. Il obtint bientôt une certaine célébrité.
-(SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 et 9 septembre, t. III, p. 452 et 460.) Dans sa
-lettre du 19 août 1675 (t. III, p. 411, édit. M., et t. IV, p. 35, édit.
-G.), elle dit à madame de Grignan: «Votre portrait a servi à la
-conversation; il devient chef-d'œuvre à vue d'œil; je crois que c'est
-parce que Mignard n'en veut plus faire.» Mignard avait, il est vrai,
-soixante-cinq ans lorsqu'il peignit madame de Grignan; mais aucun
-peintre n'a prolongé plus longtemps sa carrière d'artiste. Né en 1610,
-il mourut en 1695. Ses derniers portraits furent ceux de la famille
-royale d'Angleterre, qu'il exécuta à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
-Un peu auparavant il fit celui de madame de Maintenon, le plus célèbre
-de tous, et peignit Louis XIV pour la dixième fois.
-
-Je possède un grand tableau de Mignard provenant de la vente de M.
-Quentin Craufurd, connu par la belle collection de portraits qu'il avait
-réunis, et par le soin qu'il s'était donné pour s'assurer de
-l'exactitude des désignations qu'il leur donnait. Cette toile est
-décrite sous le no 162, page 47 du catalogue, comme représentant madame
-de Thianges et le duc du Maine, son neveu. Il n'en est rien: elle
-renferme les portraits de madame de Seignelay et de ses deux fils,
-peints un an après la mort du ministre Seignelay. Ce tableau,
-parfaitement bien décrit dans la _Vie de Mignard_ (page 148 de l'édit.
-de Paris, 1730, et p. 123 de l'édit. d'Amst., 1731), est signé _Mignard_
-et daté de 1691: Mignard avait donc quatre-vingt-un ans lorsqu'il fit le
-portrait de Catherine-Thérèse de Matignon, femme de Seignelay, laquelle
-se remaria, le 22 février 1696, au comte de Marsan. Mignard résida
-vingt-deux ans à Rome, et ne vint se fixer à Paris qu'en 1660; par
-conséquent il n'a pu peindre Marie de Rabutin-Chantal peu après son
-mariage.
-
-En faisant connaître le portrait le plus authentique et le plus certain
-de la marquise de Sévigné, gravé par Édelinck fils, d'après Nanteuil,
-j'ai oublié de dire que le premier pastel de Nanteuil existe, très-bien
-conservé: nous l'avons vu chez M. le comte de Laubespin de Tracy, auquel
-il appartient. De la collection de M. Traullé il a passé dans les mains
-de madame Bredt, qui l'a donné à madame de Laubespin.
-
-J'ai parlé du portrait de Ninon par Ferdinand. Il a été très-bien gravé
-par Thomas Wastley en 1757, aux frais de Walpole, comte de Sandwich,
-d'après le tableau original donné par Ninon de Lenclos à la comtesse de
-Sandwich, son amie. Ferdinand peignit aussi madame de Maintenon avant
-que Mignard fît d'elle le beau portrait si admirablement gravé par
-Ficquet.
-
-«Madame de Maintenon, dit madame du Pérou (_Mémoires de madame de
-Maintenon recueillis par les dames de Saint-Cyr_; Paris, Olivier
-Fulgence, 1846, in-12, p. 261, chap. XVII), se rendit à nos instances,
-et souffrit que Ferdinand, assez habile peintre pour la ressemblance, la
-tirât. Il fit un portrait où elle est représentée dans tout son air
-naturel, avec mademoiselle d'Aubigné sa nièce, qui était un enfant, et
-qui depuis a été la duchesse de Noailles; elle n'avait alors que trois
-ou quatre ans, et était aussi jolie et aussi aimable que le peintre l'a
-représentée: c'est le portrait qui est dans la salle de la Communauté, à
-côté de la cheminée. Il résulte du récit de madame du Pérou que ce
-portrait fut fait après le 19 mai 1689, époque de l'élection de
-mademoiselle de Loubert. Je ne connais aucune gravure de ce tableau, et
-j'ignore s'il existe encore. Mais quand Horace Walpole visita Saint-Cyr,
-il vit le portrait de madame de Maintenon dans presque toutes les
-chambres. Celui de Mignard a été souvent copié, dit-on, par lui-même
-avec des variations. Je possède une de ces copies qui était à Saint-Cyr,
-et que j'ai achetée à la vente de M. Craufurd. Elle est semblable, à la
-couleur du manteau près, à celle qu'on voit dans la galerie de
-Versailles. Ferdinand a aussi peint le duc de Montausier. Ce portrait a
-été gravé par Lenfant, in-fol., en 1757.
-
- Page 267, lignes 2 à 4: La partie inédite de ses Mémoires... offre
- un exemple d'une aussi forte distraction.
-
-Ainsi, dans le manuscrit autographe de la _Suite des Mémoires de Bussy_,
-après la transcription de la lettre que Bussy écrivit à madame de
-Sévigné le 19 octobre 1675, on lit au verso de la page 154: «Huit jours
-après que j'eus écrit cette lettre, j'en reçus cette réponse.»
-
-Vient ensuite la transcription d'une lettre de madame de Sévigné sous la
-date du 27 octobre 1675, qui est la même que celle du 20 décembre 1675
-dans l'édit. de Gault de S.-G., sauf le commencement, qui diffère du
-manuscrit et des éditions imprimées. Les lignes qui précèdent cette
-lettre assurent l'exactitude de sa date, qui est d'ailleurs confirmée,
-par tout ce qu'elle contient, comme répondant à celle du 19 octobre.
-Elle devrait être, suivant nous, placée immédiatement après cette
-lettre; mais, par une étrange méprise, la lettre de madame de Sévigné,
-du 27 octobre, est datée de Paris, et commence ainsi: «J'arrivai hier
-ici, et on me vient d'apporter votre lettre du 19 de ce mois. Je partis
-de Bretagne trois jours après que je vous écrivis.» A moins de
-substituer dans la date Vitré à Paris, et _Rochers_ à _Bretagne_, il est
-impossible de concilier ce commencement avec la date de 1675 et avec
-tout le reste de la lettre.
-
-Cependant tous les faits qui résultent de la correspondance de madame de
-Sévigné en Bretagne avec Bussy en Bourgogne, se trouvent confirmés dans
-une lettre de cette dame (20 octobre 1675), par laquelle elle envoie à
-son cousin sa procuration pour le mariage de sa nièce. Le ms. ne fait
-pas mention de cette lettre; mais à la suite de celle du 27 octobre,
-Bussy écrit:
-
-«Trois jours après que j'ai reçu cette lettre, je fis cette réponse;» et
-cette réponse est en effet datée de Chaseu le 30 octobre.
-
-Cette lettre, dans ce qu'elle a de plus essentiel à partir de la ligne
-«Quand je vous ai mandé, etc.,» est la même que celle qui, dans diverses
-éditions, est datée de Bussy le 9 janvier 1676. Il y a encore ici
-divergence non-seulement dans les dates, mais dans le commencement des
-deux lettres: celle du ms. commence, comme l'autre, par la même
-impossibilité, en s'exprimant ainsi:
-
-«Je suis fort aise, madame, que nous soyons à Paris: nous y gagnerons
-tous deux.» Puis elle répond à la précédente sur la fièvre du roi.
-
-Rien de tout cela dans la lettre imprimée, qui commence ainsi: «Je reçus
-avant-hier votre lettre du 20 décembre, qui est une réponse à une lettre
-que je vous écrivis le 19 octobre. Vous devez avoir reçu depuis ce
-temps-là deux lettres de moi, sans compter celle que je viens de vous
-écrire, avec une lettre pour madame de Grignan.» On a vu que cette
-lettre du 20 décembre était précisément celle du 27 octobre du ms., et
-l'explication paraît une interpolation du copiste-éditeur ajoutée à la
-lettre de Bussy. Mais si le ms. de la _Suite des Mémoires_ est
-autographe, l'étrange confusion qui fait supposer madame de Sévigné à
-Paris est de Bussy lui-même, qui, ayant devant les yeux plusieurs
-lettres de sa cousine sous la même date, et sans désignation d'année,
-aura été distrait en les transcrivant.
-
-Ces distractions de Bussy, quand il fit la _Suite des Mémoires_,
-démontrent que c'est également lui qui a transposé à une date fausse la
-lettre que madame de Sévigné a écrite sur la naissance de son fils.
-
- Page 267, lignes 12 à 15: Des fragments des Mémoires autographes
- d'Ormesson... constatent que madame de Sévigné accoucha, à Paris,
- de sa fille le 10 octobre 1646.
-
-La fin de la lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan, en date du
-28 août 1680 (t. VI, p. 436 de l'édit. de Monmerqué), ne prouve pas,
-comme le dit cet éditeur dans sa note, que madame de Grignan fût née aux
-Rochers. Elle signifie seulement que madame de Sévigné envoya à Paris, à
-madame de la Fayette ou à madame de Coulanges, une lettre de sa fille,
-qu'elle a trouvée très-amusante et bien écrite; et que la réputation de
-madame de Grignan, si bien établie comme femme d'esprit à Paris (dans
-son air natal), était faite aussi dans les parties les plus reculées de
-la France (la Bretagne): «Vos lettres nous ont servi d'un grand
-amusement: nous remettons votre nom dans son air natal. Croyez, ma
-fille, qu'il est célébré partout où je suis; il vole, il vole jusqu'au
-bout du monde, puisqu'il est en ce pays.»
-
- Page 271, ligne dern., et 272, ligne 1: Le père du Chastellet
- s'illustra dans les lettres.
-
-Paul Hay du Chastellet mourut en 1636. Il rédigea les premiers statuts
-de l'Académie française (réglem. du 27 mars 1634), prononça le premier
-discours dans le sein de cette Académie, dont le sujet était sur
-_l'éloquence française_. Il écrivit des satires en vers français et en
-vers latins, et eut le courage de braver le despotisme de Richelieu, en
-défendant le maréchal de Marillac.
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
- Page 292, ligne 16; Elle (_la princesse de Tarente_) lui fit sur
- elle-même d'étranges confidences.
-
-Madame de Grignan s'imaginait que la princesse de Tarente, après quatre
-ans de veuvage, était encore plongée dans la douleur du souvenir de la
-perte de son mari. Madame de Sévigné lui répond:
-
-«Je ne sais quelle idée vous avez de la princesse; elle n'est rien moins
-qu'_Artémise_; elle a le cœur comme de cire, et s'en vante, disant
-plaisamment qu'elle a le cœur ridicule. Cela tombe sur le général, mais
-le monde en fait des applications particulières. J'espère que je mettrai
-des bornes à cette ridiculité par tous les discours que je fais, comme
-une innocente, de l'horreur qu'il faut avoir pour les femmes qui
-poussent cette tendresse un peu trop loin, et du mépris que cela leur
-attire. Je dis des merveilles, et l'on m'écoute, et l'on m'approuve tout
-autant que l'on peut. Je me crois obligée, en conscience, à lui parler
-sur ce ton-là, et je veux avoir l'honneur de la redresser.»
-
- Page 293, ligne 10: Il faut cependant en excepter le roi, qu'elle
- aimait plus... qu'il ne fallait pour son repos.
-
-Madame de Sévigné écrit à sa fille: «La princesse de Tarente n'attribue
-l'agitation de sa nièce qu'à l'ignorance de son état; elle dit que c'est
-une _fièvre violente_, et qu'elle s'y connaît. Voulez-vous que je
-dispute contre elle?»
-
-Il n'est pas exact de dire que ces derniers mots prouvent que madame de
-Sévigné ne croyait pas à la passion de la duchesse d'Orléans pour le
-roi. Et il en serait ainsi, que le témoignage de la princesse de Tarente
-deviendrait autrement décisif sur cet objet que celui de madame de
-Sévigné. Cela explique parfaitement bien la haine de la duchesse pour
-madame de Montespan et pour madame de Maintenon.
-
- Page 296, lig. 5 de la note 652: Cette famille subsiste encore.
-
-Un duc de Tarente, candidat du gouvernement, a été nommé membre du corps
-législatif dans la deuxième circonscription du département du Loiret, en
-mars 1852.
-
- Page 306, ligne 8: Les éloges qu'elle donne au grand historien du
- peuple juif.
-
-Dans la biographie de Josèphe (Flavien), on n'indique pas de plus
-ancienne édition de la traduction de cet auteur que celle de 1681, in-8º
-et in-12. Les lettres de madame de Sévigné prouvent qu'il y en a
-d'antérieures en date; mais je n'ai pu en trouver encore la mention dans
-aucune notice.
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
- Page 318, lignes 7 à 9: «Je n'eusse jamais cru que d'Olonne eût été
- propre à se soucier de son nom et de sa famille.»
-
-La lettre de madame de Sévigné, du 5 janvier 1676, rectifie une erreur
-de la _Gazette de Hollande_: elle nous apprend que mademoiselle de
-Noirmoutier était aussi de la maison de la Trémouille, et qu'après son
-mariage elle s'appellera madame de Royan. La citation de Feuquières
-renvoie à une lettre de madame de Saint-Chamand à madame de Feuquières,
-qui annonce (le 17 janvier 1676) que la comtesse d'Olonne était à
-Baréges, parce qu'elle avait fait une chute de voiture et avait eu le
-bras cassé.
-
- Page 329, ligne 21: Quoique l'assemblée ait voté, sous l'influence
- de la terreur exercée par le duc de Chaulnes, etc.
-
-Le procès-verbal de la tenue des états en l'endroit cité (p. 379 verso),
-sous la date du 12 décembre 1675, porte: «M. de Chaulnes est entré aux
-états, pour leur dire de la part du roi de faire les fonds, etc.»
-
- Page 330, ligne 7: Presque en même temps que se terminait à Dinan
- la tenue des états de Bretagne.
-
-La tenue de l'assemblée des états de Bretagne commença à Dinan le 9
-novembre 1675, et se termina le 15 décembre; l'assemblée des communautés
-de Provence ouvrit ses séances à Lambesc le 23 octobre, et les termina
-le 20 décembre 1675.
-
- Page 338, lignes 2 et 3: Madame de Sévigné allait quelquefois dîner
- au château d'Argentré.
-
-Malheureusement les lettres de madame de Sévigné qui constatent ce fait
-nous apprennent que, malgré son intimité avec les habitants de ce
-château et ses railleries fréquentes sur les sottises de mademoiselle du
-Plessis, elle s'égayait par trop aussi sur les ridicules provinciaux de
-toute la famille. M. Corbière, qui, au milieu de ses travaux
-ministériels, ne pouvait s'empêcher de causer longuement de littérature,
-m'a dit qu'on savait en Bretagne qu'avant la publication des lettres de
-madame de Sévigné, sa mémoire était en vénération parmi les descendants
-des du Plessis: le portrait de cette illustre amie se trouvait dans
-toutes les chambres du château, comme celui d'une parente vénérée qu'on
-a perdue. Mais quand les lettres eurent paru, la famille d'Argentré,
-cruellement détrompée, fit remettre au grenier les images de la dame des
-Rochers; et sa mémoire y fut en exécration parmi les personnes qui
-auraient recherché son estime, si elles avaient vécu de son temps. Cet
-exemple vient à l'appui des sages instructions de madame de Maintenon
-pour ses élèves de Saint-Cyr, sur le danger d'écrire des lettres. Afin
-de mieux concevoir l'effet que dut produire au château d'Argentré la
-lecture de la correspondance de madame de Sévigné, il faut citer le
-passage de sa lettre à madame de Grignan, en date du 5 janvier 1676:
-
-«Au reste, mademoiselle du Plessis s'en meurt; toute morte de jalousie,
-elle s'enquiert de tous nos gens comme je la traite. Il n'y en a pas un
-qui ne se divertisse à lui donner des coups de poignard: l'un lui dit
-que je l'aime autant que vous; l'autre, que je la fais coucher avec moi,
-ce qui serait assurément la plus grande marque de ma tendresse; l'autre,
-que je la mène à Paris, que je la baise, que j'en suis folle; que mon
-oncle l'abbé lui donne dix mille francs; que si elle avait seulement
-vingt mille écus, je la ferais épouser à mon fils. Enfin, ce sont de
-telles folies, et si bien répandues dans le petit domestique, que nous
-sommes contraints d'en rire très-souvent, à cause des contes perpétuels
-qu'ils nous font. La pauvre fille ne résiste pas à tout cela. Mais ce
-qui nous a paru très-plaisant, c'est que vous la connaissiez encore si
-bien, et qu'il soit vrai, comme vous le dites, qu'elle n'ait plus de
-fièvre quarte dès que j'arrive; par conséquent elle la joue; mais je
-suis assurée que nous la lui redonnons _véritable_ tout au moins. Cette
-famille est bien destinée à nous réjouir. Ne vous ai-je pas conté comme
-feu son père nous a fait pâmer de rire six semaines de suite? Mon fils
-commence à comprendre que ce voisinage est la plus grande beauté des
-Rochers.» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 295, édit. G.)
-
- Page 345, ligne 15: D'anciennes dettes contractées envers la
- famille de Mirepoix.
-
-L'inventaire des archives de la maison de Grignan démontre que le
-chevalier Perrin, s'il a été bien informé, entend, dans sa note, parler
-de la première femme du comte de Grignan. Il s'agissait d'une
-réclamation du sieur Jabach pour une somme de 4,000 liv. qui lui était
-due comme complément d'une obligation faite à son profit par M. le comte
-de Grignan et feu son épouse. Cette affaire ne fut terminée que le 31
-mars 1677, au moyen d'une constitution de 250 liv. de rentes, par M. le
-comte et madame la comtesse de Grignan, au profit de mademoiselle de
-Grignan, fille de madame de Grignan-Rambouillet. Après cette
-constitution, le sieur Jabach donna quittance. (_Catalogue des archives
-de la maison de Grignan_, p. 33.--Les pièces les plus importantes ont
-été achetées par la Bibl. nat., où elles sont conservées.)
-
- Page 346, ligne 10: Puis marquis de Vins.
-
-L'abbé de Vins, dont il est fait mention dans la lettre du 11 mars 1671
-(t. I, p. 365, édit. G.), et qui était venu trouver madame de Sévigné
-pour lui donner des nouvelles de madame de Grignan, était probablement
-le frère cadet du marquis de Vins.
-
-Dans une lettre de M. de Pomponne au marquis Isaac de Feuquières,
-ambassadeur en Suède, datée de Paris le 29 avril 1674, on lit:
-
-«...La grande affaire que nous avons faite a été de marier ma sœur (sa
-belle-sœur) à M. le marquis de Vins, qui est un homme de qualité de
-Provence, seul et unique héritier de sa maison, ayant un père et une
-mère, toutes dettes payées.» (_Lettres de_ FEUQUIÈRES, t. II, p. 429.)
-
- Page 355, lignes 1 et 2: Sans inspirer à l'une et à l'autre ni
- estime ni confiance.
-
-Dans la lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles (mars
-1700), on lit: «Madame de Saint-Géran m'a demandé une audience, en
-m'assurant qu'elle voulait être dévote, et très-dévote. Elle a voulu me
-persuader de la faire aller à Marly. Je lui ai parlé avec une grande
-franchise sur sa mauvaise conduite. Je l'ai renvoyée à madame la
-maréchale de Noailles, pour juger si pour se détacher du monde il faut
-aller à Marly. Que de conversions fausses! Le péché vaut encore mieux
-que l'hypocrisie.» (_Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. IV, p. 191.)
-
- Page 355, lignes dernières: Elle (_madame de Saint-Géran_) n'eut
- qu'une fille, dont elle accoucha après vingt et un ans de mariage.
-
-Dans l'ignorance où elles étaient de ce fait, les personnes qui ont à
-Saint-Cyr composé ou falsifié nombre de lettres de madame de Maintenon
-lui font dire dans une de celles adressées à madame de Saint-Géran:
-«Votre fils est très-joli.» Et plus loin; «La _du Fresnoy_ est
-délaissée. Elle a recours à moi... Nous nous sommes embrassées. Je lui
-rendrai service.» (Mai 1679, p. 133, édit. de Dresde, 1753, in-12.)
-Combien madame de Maintenon eût eu pitié de celles qui croyaient servir
-sa mémoire en lui prêtant de tels sentiments, un tel langage, à l'époque
-même où elle faisait tous ses efforts pour ramener le roi à la
-soumission religieuse!
-
-
-CHAPITRE XV.
-
- Page 356, lignes dernières: Madame de Sévigné se plaint fréquemment
- à sa fille du grand nombre de lettres qu'elle recevait, etc.
-
-Nous avons remarqué dans la troisième partie de ces _Mémoires_, chapitre
-VI, p. 108, que la réputation de madame de Sévigné dans le genre
-épistolaire, bien établie à la cour et parmi le grand monde, devint
-populaire aussitôt après la publication des _Mémoires de Bussy_ en 1694;
-nous avons cité les vers latins de l'Épître sur la manière l'écrire des
-lettres, par le jésuite Montaigu. Cette épître, qui fut publiée en
-1713, reparut encore en 1749 dans le recueil intitulé _Poëmata
-didascaloïca_; Parisiis, le Mercier, 1749, 3 vol. in-12.--Le passage sur
-Sévigné se trouve t. I, p. 314; et pour qu'on ne commît aucune méprise
-sur la personne, au mot _Sevinia_ on a ajouté cette note, qui n'était
-pas dans l'édition première: «Marie de Rabutin, marquise de Sévigné.»
-
- Page 366, lignes 1 à 3: Les deux sœurs étaient également l'objet
- des railleries de madame de Grignan pour leur vanité.
-
-Il paraît que cela était assez fondé, et que madame de Grignan n'était
-pas la seule qui raillât madame de Coulanges sur sa vanité. Madame de
-Maintenon écrivant à son frère (28 février 1678, t. I, p. 154, Amst.,
-1756), afin de lui recommander l'économie, lui dit: «Je ne suis pas plus
-avare que vous; mais j'aurais 50,000 livres de rente, que je n'aurais
-pas le train de grande dame, ni un lit galonné d'or, comme madame de la
-Fayette; ni un valet de chambre, comme madame de Coulanges. Le plaisir
-qu'elles en ont vaut-il les railleries qu'elles en essuient? M. le
-chancelier son oncle (c'est-à-dire le Tellier, oncle de madame de
-Coulanges) est plein de modération, et le roi l'estime.»
-
-
-FIN.
-
-
-
-
- TABLE SOMMAIRE
- DES CHAPITRES DE CE VOLUME.
-
-
- CHAPITRE PREMIER.--1673.
-
- Pages
-
- Madame de Sévigné quitte la Provence.--Elle écrit de Montélimar.--Elle
- arrive à Bourbilly.--Conduite du comte de Bussy.--Détails sur la
- comtesse de Fiesque.--La cour de Monsieur et la cour de
- Condé.--Arrivée à Paris de madame de Sévigné. 1
-
-
- CHAPITRE II.--1673-1674.
-
- Visites que reçoit madame de Sévigné.--Pour la voir, son fils
- quitte deux fois l'armée.--Mort du marquis de Maillane.--Louis
- XIV se prépare à conquérir la Franche-Comté.--Il charge
- l'évêque de Marseille d'une négociation auprès de la
- duchesse de Toscane. 18
-
-
- CHAPITRE III.--1673-1674.
-
- Détails sur la principauté d'Orange et sur ceux qui la
- possédèrent.--Le comte de Grignan s'empare de la citadelle
- d'Orange et la fait démolir.--Lutte entre l'évêque de Marseille
- et Grignan.--Ouverture des états de Bretagne. 36
-
-
- CHAPITRE IV.--1673-1674.
-
- Madame de Sévigné retrouve Bussy à Paris.--Origine de la liaison de
- la marquise de Martel avec madame de Sévigné.--Bussy demande une
- nouvelle prolongation de séjour.--La duchesse de Longueville
- intercède pour lui auprès de Condé, mais inutilement.--Bussy reste
- caché dans Paris.--Louis XIV fait venir la reine à Dijon.--La
- guerre de Franche-Comté s'achève. 60
-
-
- CHAPITRE V.--1674.
-
- Portrait de Louis XIV.--Détails sur la reine.--Madame de
- Montespan donne des bals d'enfants.--Amours de Louis XIV
- et de la Vallière.--Elle est faite duchesse.--Triomphe de
- madame de Montespan.--Madame de la Vallière entre aux
- Carmélites.--Sa prise d'habit et ses vœux.--Grâce que lui
- accorde le roi.--Pourquoi il s'abstint de l'aller voir. 81
-
-
- CHAPITRE VI.--1674-1675.
-
- Le parti religieux et le parti mondain se disputent l'influence sur
- Louis XIV.--Réforme dans la maison de la reine.--Madame de Sévigné
- visite Port-Royal des Champs.--Mort du grand Condé.--Colbert est
- chargé de la réorganisation des spectacles de Paris.--L'Opéra
- devient le spectacle dominant.--Sociétés de Paris à cette époque. 112
-
-
- CHAPITRE VII.--1674-1675.
-
- Arrivée à Paris de M. et madame de Grignan.--Madame de
- Grignan demeure quinze mois avec sa mère.--Ouverture
- de l'assemblée des communautés de Provence.--Correspondance
- de Bussy et de madame de Sévigné.--Détails sur les
- deux femmes et les enfants de Bussy. 137
-
-
- CHAPITRE VIII.--1675.
-
- Madame de Grignan retourne en Provence.--Retz va en Lorraine,
- et donne sa démission du cardinalat.--Son portrait,
- par la Rochefoucauld.--Douleur de madame de Sévigné en
- se séparant de Retz.--Elle quitte Paris pour aller en Bretagne. 160
-
-
- CHAPITRE IX.--1674-1675.
-
- Succès de Louis XIV en Franche-Comté et en Roussillon.--Bataille
- de Senef.--Révoltes en Bretagne et en Guienne.--Le
- duc de Chaulnes sévit contre les Bretons.--Les états
- de Bretagne s'assemblent à Dinan.--Remontrances adressées
- au roi.--D'Harouïs, trésorier des états, est condamné à une
- prison perpétuelle. 173
-
-
- CHAPITRE X.--1675-1676.
-
- L'opinion publique se déclare contre madame de Montespan.--Un
- prêtre lui refuse l'absolution.--Bossuet et Bourdaloue
- conseillent au roi et à madame de Montespan de se séparer.--Ils
- le promettent.--Madame de Montespan construit Clagny.--Le
- roi ordonne qu'elle soit réintégrée à Versailles, mais
- avec l'intention de ne plus avoir commerce avec elle.--Madame
- de Montespan parvient à le faire changer de résolution.--La
- cour reprend sa splendeur et ses plaisirs. 189
-
-
- CHAPITRE XI.--1675-1676.
-
- Espoir du parti pieux dans l'influence de madame de Maintenon.
- --Nécessité de jeter un coup d'œil rétrospectif sur la vie de
- cette dame.--Le roi lui confie l'éducation de ses enfants
- issus de madame de Montespan.--Elle devient marquise de
- Maintenon.--Obtient de correspondre directement avec le
- roi.--Durée du règne de madame de Montespan. 209
-
-
- CHAPITRE XII.--1675-1676.
-
- Turenne est tué.--Création de nouveaux maréchaux.--La
- révolte continue à Rennes.--Madame de Sévigné arrive à
- Nantes.--Souvenirs que ce voyage lui rappelle.--Faits importants
- relatifs à sa jeunesse, rectifiés.--Date de la naissance
- de ses enfants, etc.--Détails fournis par les Mémoires
- de d'Ormesson sur madame de Sévigné et sur les événements. 246
-
-
- CHAPITRE XIII.--1676.
-
- Liaison de madame de Sévigné avec la princesse de Tarente.--Nouvelles
- du Danemark et de la cour de France, données
- par cette princesse à madame de Sévigné durant son séjour
- aux Rochers.--Détails sur Griffenfeld.--Mariage de la princesse
- de la Trémouille.--Caractère de MADAME, seconde
- femme du duc d'Orléans.--Détails sur le prince et la princesse
- de Tarente.--Madame de Sévigné passe l'hiver aux
- Rochers. 283
-
-
- CHAPITRE XIV.--1675-1676.
-
- Malheurs de la Bretagne.--Forbin marche sur cette province
- avec six mille hommes.--Exil du parlement.--M. de Chaulnes est
- insulté.--Tenue des états de Provence.--Détails sur les affaires
- de Bretagne et sur celles des provinces.--Correspondance de
- madame de Sévigné avec ses amis de Paris.--Ses liaisons avec
- différentes personnes. 314
-
-
- CHAPITRE XV.--1675-1680.
-
- Plaintes de madame de Sévigné sur le grand nombre de lettres
- qu'elle est obligée d'écrire.--Soins et attentions que lui
- prodigue son fils.--Volages amours de celui-ci.--Nouveaux
- travaux qu'entreprend aux Rochers madame de Sévigné.--Elle
- y tombe dangereusement malade.--Sévigné vient à Paris pour
- vendre sa charge de guidon.--Madame de Sévigné quitte les
- Rochers.--Elle s'arrête à Malicorne, où on lui lit l'oraison
- funèbre de Turenne par Fléchier.--Elle arrive à Paris. 356
-
-
-FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.
-
-
-
-
-TABLE SOMMAIRE
-
-DES
-
-MATIÈRES PRINCIPALES DES NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS CONTENUS DANS CE
-VOLUME.
-
-
- Pages
-
- Sur les madrigaux de Montreuil pour madame de Sévigné 393
-
- Sur le voyage clandestin de l'évêque de Valence à Paris 393
-
- Sur deux petits poëmes de Marigny 395
-
- Sur _Forléans_, _Bourbilly_ et _Époisses_ 397
-
- Sur le château d'Époisses 398
-
- Sur madame de la Morésan 403
-
- Sur les éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ 404
-
- Sur doña Felippe-Maria-Térésa Abarca 406
-
- Sur la lettre de la sœur Magdeleine du Saint-Esprit 409
-
- Sur la terre du Mesnil Saint-Denis 411
-
- Sur l'opéra en France 413
-
- Sur une grossesse de madame de Grignan 415
-
- Vers de Benserade sur le marquis de Saucourt 418
-
- Jugement de M. de la Rivière sur les lettres de madame de Grignan 420
-
- Sur la _Relation de ce qui s'est passé en Catalogne_ 421
-
- Sur des lettres de Louis XIV à Colbert, relatives à madame de
- Montespan 422
-
- Sur M. de Condom 425
-
- Sur la perruque de Louis XIV 426
-
- Sur une lettre et des fragments de lettres attribués à madame
- de Maintenon 429
-
- Sur des bruits de cour relatifs à madame de Montespan 433
-
- Passages extraits des _Conversations de madame de Maintenon_ 433
-
- Sur le vague qui règne dans l'histoire de madame d'Aubigné et
- dans celle des premières années de sa fille 437
-
- Sur un dialogue de madame de Maintenon pour ses élèves de
- Saint-Cyr 439
-
- Épigramme du chevalier de Méré 439
-
- Sur l'auteur de la _Mazarinade_ 443
-
- Sur les _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans_ 443
-
- Sur Gui Patin 449
-
- Sur le château de la Seilleraye, et sur les portraits de madame de
- Sévigné et de sa fille 451
-
- Sur madame de Sévigné et la famille du Plessis 460
-
-
-FIN DE LA TABLE DES NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écri
-s de Marie de Rabutin-Chantal, Volume , by Charles Athanase Walckenaer
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE DE RABUTIN-CHANTAL ***
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