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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Ames dormantes - -Author: Dora Melegari - -Release Date: June 19, 2016 [EBook #52379] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES DORMANTES *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - Ames dormantes - - - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - ROMANS - - Expiation (sans nom d’auteur). - Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de FORSAN). - Les Incertitudes de Livia. Id. - Dans la Vieille rue. Id. - La Duchesse Ghislaine. Id. - Kyrie Eleison. Id. - - - AUTRES OUVRAGES - - Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses - amis, avec une Introduction par Dora Melegari. - - Lettres intimes de Joseph Massini, avec une Introduction par Dora - Melegari. - - - EN PRÉPARATION - - Faiseurs de joie et Faiseurs de peine - - - - - DORA MELEGARI - - - AMES DORMANTES - -[Illustration: LOGO] - - PARIS - LIBRAIRIE FISCHBACHER - SOCIÉTÉ ANONYME - 33, RUE DE SEINE, 33 - - 1903 - - Tous droits réservés - - - - - _Aux_ - - _AMES CROYANTES_ - - - - -PRÉFACE - - - _Habent sua fata libelli._ - -Il y a dix ans que l’idée de ce livre est née dans mon esprit. - -A mesure que j’y travaillais, la conviction que la plus grande partie -des maux dont souffre l’humanité est due à l’inertie des honnêtes gens, -s’est affermie en moi, chaque jour davantage. - -Ceux qui portent le nom de chrétiens, ceux qui se rattachent d’une -façon quelconque à une croyance spiritualiste, ceux qui, en dehors de -tout dogme, admettent la nécessité d’une morale individuelle et sociale -ne sont-ils pas, en effet, les vrais coupables de l’état d’anarchie où -se débat avec angoisse la conscience moderne? - -Dépourvus de confiance en eux-mêmes, manquant de foi dans la puissance -du bien, ils ont laissé les courants malfaisants prendre partout -le dessus, sans essayer de réagir contre eux par des courants plus -intenses. Et aujourd’hui, devant la masse compacte des forces -pernicieuses coalisées contre la vérité et la justice, l’épouvante -paralyse leur volonté; le plus grand nombre préfère détourner la tête, -fermer les yeux et ne pas voir. - -On dirait qu’attaquer le mal, s’en défendre, lui opposer le bien -est devenu impossible à la partie respectable de la société. La loi -pourvoit à peu près à la sécurité matérielle des individus: en dehors -d’elle, il n’y a qu’à laisser faire, même si on est victime de ce -laisser faire. En quelques pays et en certains milieux, des cris -d’alarme ont été poussés contre cet effrayant symptôme de léthargie, -et de généreuses initiatives ont surgi; dans d’autres, il se manifeste -avec une évidence croissante, sans provoquer un mouvement quelconque -de réaction. De quelle cause procède cette anémie des volontés bonnes? -Il n’y en a qu’une: la source où elles s’alimentent est desséchée; les -âmes, engourdies presque jusqu’à la mort, ne peuvent communiquer à la -volonté des principes vivifiants. - -Tout semble avoir progressé sur la terre, sauf l’âme. Serait-elle -seule restée stationnaire? Depuis l’avènement du christianisme, -n’aurait-elle pas avancé? On dirait qu’oubliant les promesses reçues, -les horizons sans limites indiquées, les puissances dont elle était -dépositaire, elle s’est peu à peu anéantie elle-même; aussi, au terme -du siècle qui vient de finir, la voit-on, vis-à-vis du monde physique -et intellectuel, dans une position d’infériorité qui fournit de -redoutables arguments aux négateurs de son existence. - -Entre les sciences physiques et les sciences psychiques un accord -commence à s’établir; celles-ci profitent déjà des découvertes -de celles-là et les psychologues appliquent à l’étude de l’âme -quelques-unes des méthodes expérimentales. Afin d’accélérer l’heure -qui apportera à l’humanité l’harmonie intellectuelle et morale, tous -ceux qui croient posséder l’étincelle qui ne meurt pas devraient se -recueillir dans une méditation silencieuse, appeler leur âme endormie -jusqu’à ce qu’elle se réveille, et, une fois qu’elle serait réveillée, -la laisser rayonner autour d’eux, de façon à prouver au monde que -cet élément de vie, nié par tant d’esprits, représente une réalité -supérieure. - -Quelle que soit la forme religieuse à laquelle on appartienne, la -philosophie à laquelle on se rattache, toutes les âmes vivantes peuvent -se grouper et agir dans une communion invisible et silencieuse. Mais, -pour vouloir ressusciter, il faut savoir qu’on a été mort; pour saisir -la vérité, il faut comprendre qu’on a été dans l’erreur; pour prendre -la route qui conduit à la joie, il faut se rendre compte que celle du -découragement menait au tombeau. C’est ce qu’il est nécessaire de dire -aux justes, aux bons, aux purs qui ne savent pas l’être efficacement -pour leur bonheur et celui d’autrui. - -J’adresse ces pages uniquement à ceux qui admettent en nous l’existence -d’un principe immortel, car pour essayer d’en démontrer la réalité -aux intelligences qui le nient, il faudrait une culture théologique, -philosophique et scientifique dont je suis dépourvue. - -Ces réflexions très simples n’ont d’autre mérite que leur sincérité, -et je tiens à ajouter que je ne prétends nullement appartenir à cette -élite de justes, de bons et de purs auxquels j’expose le cas de -conscience. - - DORA MELEGARI. - - Rome, 31 décembre 1900. - - - - -AMES DORMANTES - - - - -CHAPITRE I - -LE SOMMEIL DES AMES - - - Tout avance et se développe, - une seule chose - diminue, c’est l’âme. - - (MICHELET.) - -Tout dénigrement systématique d’une époque est injuste: le XIX^e siècle -a remporté des victoires dans le domaine de la science, de la liberté -et de la justice dont il est impossible de ne pas tenir compte; il -a, en outre, développé dans la conscience humaine un sentiment que -les générations précédentes ne connaissaient qu’à l’état d’exception: -la pitié pour la souffrance? Pourquoi donc, après tant de conquêtes, -a-t-il légué à son successeur de si troublantes incertitudes et alourdi -la plupart des cœurs sous un pessimisme morne? - -Ce ne sont pas ses négations audacieuses, ses doctrines perverses, -sa corruption généralisée qui ont amené la société moderne à la crise -qu’elle traverse aujourd’hui. Le mal autrefois se présentait sous des -formes bien plus brutales et violentes, les préjugés étouffaient dans -les consciences toute notion de justice et de droit, les préoccupations -humanitaires n’existaient pour ainsi dire pas. Le siècle qui vient de -tomber dans l’éternité était évidemment en progrès sur les autres, et -pourtant il a laissé derrière lui une atmosphère si chargée que les -poitrines se soulèvent avec angoisse, cherchant en vain un peu d’air -respirable. - -«La stérilité que je trouve en moi et chez les autres me _poursuit_ -comme une odeur de cadavre.» Ces mots détachés d’une lettre intime -expriment bien cet état d’impuissance et d’infécondité où l’individu -s’agite jusqu’à la névrose pour se donner l’illusion de la vie. Plus de -grandes passions et rarement de grandes idées! Jamais, cependant, elles -n’auraient dû naître, se développer, fleurir comme maintenant au soleil -de la liberté, du progrès, de la mentalité élargie. - -Tout est devenu point d’interrogation dans les consciences; c’est -le trait caractéristique de l’époque actuelle. Les plus sincères -ont perdu le sentiment précis et la vue nette du bien. L’anarchie -morale règne partout, décompose tout, et elle a tellement pénétré les -meilleurs esprits qu’ils ont perdu la force de la combativité et de -la résistance. Une sorte d’anémie a affadi les cœurs; ce n’est pas -l’immoralité, ce n’est pas le positivisme qui écrase le monde sous une -chape de plomb, c’est la diminution de l’âme individuelle. - -L’expansion des doctrines matérialistes, les théories utilitaires, les -excès d’une civilisation ultra avancée ont pu contribuer au malaise de -la conscience moderne, mais ils auraient été impuissants à la troubler -complètement si les forces invisibles qui émanent des âmes croyantes -s’étaient opposées à ce courant délétère, si elles avaient refusé de -laisser corrompre leurs eaux pures par le torrent empoisonné de la -négation et de l’égoïsme. - -Mais ces âmes pendant longtemps n’ont élevé aucune digue efficace, -essayé d’aucun barrage; même pour se mettre au niveau de l’opinion -dominante, elles ont abjuré leurs dieux, établi des limites aux élans -nobles qui auraient pu les entraîner loin des routes médiocres. Elles -ont, comme les âmes incrédules, vulgarisé leur pensée jusqu’au plus -mesquin utilitarisme, subissant le prestige des renommées bruyantes, -des succès rapides, au point de ne plus pouvoir discerner, ni juger de -quels éléments ils se composent. - -«Tout a progressé, disait Michelet, sauf l’âme.» En effet, dans -ce grand développement des facultés humaines, elle seule n’a pas -avancé. On dirait un oiseau qui, après s’être rogné les ailes, reste -accroché par les pattes aux barreaux de sa cage, étouffant toutes -ses aspirations d’air libre et de haut vol. Or, il existe une loi -inéluctable: ce qui ne s’accroît pas décroît, il faut fatalement -marcher en avant ou reculer. Rien en ce monde ne peut longtemps -piétiner sur place; c’est ce que l’âme a voulu faire. Les représentants -des religions et des philosophies ont eu peur de lui dire: «Marche -de l’avant, développe-toi, agrandis-toi.» On a tracé autour d’elle -un cercle magique, on l’a écrasée sous le sentiment de la souffrance -obligatoire, de la médiocrité inévitable, de l’impossibilité du parfait -et de l’heureux, et elle s’est résignée à demeurer immobile et triste. - -De grandes âmes ont traversé l’histoire païenne; celles que le -christianisme avait formées ont répandu leurs parfums et leurs forces; -elles furent la lumière des époques disparues. La nôtre demande -des âmes en marche, suivant pas à pas les progrès de la science et -de la raison et les dépassant par des intuitions et des espérances -supérieures aux puissances actuelles de l’une et de l’autre. Mais -sur quoi peut compter l’heure présente? Les âmes de jadis, ces âmes -héroïques et pures nées des premières promesses, celles des apôtres, -des pères, des saints ont depuis longtemps cessé de fleurir; les -âmes des siècles suivants, moins ardentes, ont reculé puisqu’elles -ne progressaient pas; celles de notre temps, déjà nées plus faibles, -voyant que toutes les autres facultés humaines les dépassaient, se -sont—de peur d’être submergées dans le grand courant des connaissances -nouvelles—piteusement refugiées dans une étroite prison intérieure d’où -elles refusent de sortir et de se manifester. C’est une lumière qui a -cessé de rayonner sur le monde. - -La plupart des âmes, surtout dans la dernière moitié du XIX^e siècle, -se sont lourdement endormies dans un sommeil sans rêves qui leur -a fait perdre le courage du combat et l’ambition de la victoire. -Quelques-unes vibrent encore, d’autres sont en formation; des phares -brillent d’ici et de là, mais leur clarté est souvent bien faible et -timide. Dans chaque pays, dans chaque ville, on peut les compter; leur -nombre est infinitésimal, comparé aux centaines de millions d’êtres qui -prétendent posséder une âme et croire à une immortalité. - -Ces renégats, inconscients de leur apostasie, vivent dans un bien-être -morne s’ils sont riches, dans l’écrasement s’ils sont pauvres, dans -le découragement s’ils appartiennent à la catégorie des êtres qui -réfléchissent, sans se rendre compte que, si leur bien-être est -dépourvu de joie, leur écrasement de consolation, leur découragement -d’espérance, c’est parce qu’ils ne pensent pas à leur âme, qu’ils ne -font rien pour la secouer de son engourdissement et la réveiller du -sommeil cataleptique où elle est tombée. - -Au lieu d’écouter sa voix quand elle essayait de parler, ils l’ont -étouffée sous les raisonnements médiocres, les points de vue pratiques, -les misérables calculs de l’égoïsme qu’ils confondent avec la sagesse. -Parfois, il est vrai, épouvantés par les incertitudes de l’heure -présente et les menaces de l’avenir, ils voudraient trouver moyen -de réagir contre la marée montante, ils tentent de vagues efforts et -retombent promptement dans l’inertie. - -L’explication du fait décourageant est bien simple: les soi-disant -croyants ont cherché des énergies en dehors de l’âme; leurs -inspirations sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être, -elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire mystérieux où s’élabore la vie -spirituelle et qui a reçu les promesses de l’immortalité. - -M’adressant uniquement à ceux qui croient à l’existence de l’âme comme -à un fait indiscutable et admettent le parallélisme psychophysique, -je ne tenterai pas la démonstration du phénomène âme, cette partie -profonde de nous-mêmes, distincte du cœur et de l’intelligence, de la -conscience et de la volonté, qui peut seule entrer en communication -avec les forces supérieures. «De tous les corps ensemble, dit Pascal, -on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et -d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un -mouvement de vraie bonté. Cela est impossible et d’un autre ordre.» -L’âme est distincte évidemment des autres facultés intellectuelles et -morales de l’homme, et pourtant elle les comprend toutes; elles doivent -passer à travers ce crible, comme le sang à travers le cœur, pour se -purifier et acquérir des principes de vie; c’est de l’âme que procèdent -toute lumière et toute puissance; elle seule a le secret de la paix, de -l’harmonie, du bonheur. - -Un amour, une amitié où l’on fait entrer l’âme ne peut jamais mourir -complètement; elle communique aux sentiments une force subtile qui -est comme une parcelle d’éternité. Il en est de même pour tout -effort auquel l’âme participe; ce qu’elle accomplit réussit presque -toujours et ne s’efface jamais, du moins la trace en reste. Ce succès -que l’homme recherche avec un acharnement et une avidité souvent -répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr moyen de l’atteindre serait -de le poursuivre avec son âme. Mais cette puissance énorme qu’il porte -en lui, à qui il devrait remettre la direction et la responsabilité -de sa vie, qui pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et -ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il ne l’appelle pas -à son aide; il l’a laissée s’endormir, ne pense pas à la réveiller, -et si elle esquisse un léger mouvement, vite il étouffe, sous des -raisonnements faux, médiocres, égoïstes et durs, la voix qu’elle allait -peut-être faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de cette aridité, -se rendort ou s’enfuit; on dirait même parfois qu’elle meurt. Pour -sauver le monde il faut le rappeler avec cris, avec prières, avec -supplications. - - * * * * * - -Il y a peu d’années seulement un pareil langage aurait paru absurde -et inutile. Tout appel d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne -le comprenait et ne daignait y répondre. Pendant une période de -temps assez longue, rien n’a semblé remuer dans l’âme humaine. Le -déterminisme décrétait par la voix de Taine que la vertu et le vice -étaient des produits comme le sucre et le vitriol; les doctrines -matérialistes et positivistes régnaient sans conteste sur les -intelligences; le grand troupeau des ignorants et des indifférents -les acceptaient, yeux fermés, sans essayer même de se rendre compte -quelle part de vérité elles pouvaient contenir; simplement parce -qu’elles étaient moins gênantes et que de se déclarer fils du hasard -paraissait flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis Voltaire, -a travaillé tant d’esprits. - -Dans le camp opposé tout était silence; presqu’aucune manifestation -spiritualiste n’était signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser -le mouvement de la conscience générale et ne réagissaient pas contre -l’engourdissement envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager -une lutte où leurs principes pouvaient sombrer. Les ardents, les forts, -très diminués de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés. - -Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était pas aussi accentuée -partout. En certains pays, les pulsations de la vie morale n’ont -jamais cessé complètement. Sans avoir à craindre de diminuer sa -position littéraire ou son autorité intellectuelle, un écrivain à la -mode pouvait se risquer à attribuer aux actions humaines des mobiles -qui ne fussent pas uniquement ceux de l’intérêt personnel, visible et -tangible. Mais ces manifestations ne se répercutaient que faiblement. -Dans d’autres pays, au contraire, la scission semblait complète entre -la vie moderne, ses objectifs et ses victoires et les principes -spiritualistes et chrétiens. - -Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du monde. C’est du pays -d’où aucun grand mot n’était parti encore que la première étincelle -a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une parole de pitié qui a -commencé à remuer les consciences; la souffrance a pris forme et vie; -elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré. Une sorte de religion -nouvelle a surgi qui, laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au -christianisme primitif et a pris la douleur pour drapeau. Sa base était -le soulagement des déshérités par le dépouillement spontané de ceux qui -possèdent; pour détruire chez les malheureux le levain de l’amertume, -il fallait non seulement alléger leur croix, mais que les privilégiés -la relèvent et la partagent volontairement. - -Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera pas les limites du pays -où il est né et, en tant qu’application, restera à l’état d’essai. -On ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le but est, au -contraire, d’en faire jouir un nombre croissant d’individus,—mais -il est certain que ce mot de sacrifice lancé à travers le monde par -le grand romancier russe a été un facteur efficace du mouvement -spiritualiste qui se manifeste depuis quelques années, imposant le -devoir de la valeur morale, proclamant à nouveau les lettres de -noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance d’un avenir où le -douloureux contraste entre les aspirations de l’homme et son existence -quotidienne cessera d’exister. - -Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples forces de réaction,—remonte -en outre à des causes multiples et simultanées que la critique morale -a recherchées déjà et dont je ne ferai pas ici l’énumération. Les -récentes découvertes scientifiques ont contribué à faciliter ce -courant. Aujourd’hui que le matérialisme ne peut plus être reconnu -comme la seule explication rationnelle de l’univers et que le -déterminisme et le positivisme ont été battus en brèche par les mêmes -coups, l’antagonisme, entre la science et la religion a cessé de -paraître absolument irréductible. Non seulement le doute a pénétré -dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement toutes les -manifestations de la vie, comme propriété de la matière, mais cette -débâcle de tant d’explications abusives a rendu la liberté à une foule -d’esprits. Par respect pour des affirmations dont souvent elle ignorait -la genèse, la grande masse des individus, ce docile troupeau dont j’ai -parlé déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un monde moral, -dépendant de forces supérieures et invisibles, et dont l’existence -s’affirmait en dehors des faits apparents. - -Maintenant que la pensée humaine a commencé à secouer dans le domaine -moral, la tyrannie d’une science incomplète, on voit les regards -se tourner de nouveau vers ce ciel que la présomption de l’homme -avait déclaré vide. Les croyances spiritualistes renaissent. Le -néo-boudhisme, le spiritisme, la théosophie et autres tentatives de -cultes nouveaux ne sont que la manifestation du besoin religieux qui -travaille les âmes. - -Dans le pays où le scepticisme semblait le plus définitivement établi -et d’où il rayonnait sur la conscience générale, ce renouveau à trouvé -des voix éloquentes pour l’annoncer au monde. Le caractère particulier -de ce mouvement fut de ne pas se présenter sous une forme religieuse -précise, ou au nom d’une école philosophique spéciale. Sorti du sein -de la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument spontané et -individuel, se bornant à rappeler à l’homme qu’il était fait pour -sentir de grandes choses et pour les vivre. - -Malheureusement le petit groupe d’écrivains et de penseurs qui ont -mené la campagne, soutenus par la sympathie de quelques consciences -dispersées, représentent une quantité infinitésimale comparée aux -foules innombrables qui considèrent encore l’opportunisme habile comme -la suprême sagesse, et qui ont pour complices secrets chacune des -faiblesses de l’homme et tous ses vices. Car la décadence actuelle a -comme caractère spécial l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes; -il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier, de gratter les -premières couches du sol pour trouver un terrain ferme et fécond sur -lequel bâtir et planter. Les germes de mort ont pénétré partout, il -n’y a plus de parties saines. Croire que l’avènement du quatrième état -suffirait à «tout purifier» est une utopie que les faits démentiront. -La société est probablement à la veille d’une transformation, mais -qu’on l’espère ou qu’on la craigne, quelle que soit sa forme ou sa -durée, elle n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité, si elle -n’est précédée ou suivie d’une révolution morale. - -Or cette révolution est d’autant plus difficile à provoquer que -l’époque actuelle se donne volontiers—par les formules qu’elle -emploie—l’apparence hypocrite des éléments moraux qui font le plus -défaut à l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme. Ces mots qui -résonnent encore si creux dans les cœurs sont dans toutes les bouches. -Aujourd’hui, cependant, on devrait connaître les devoirs qu’ils -imposent. Les préjugés sont détruits, ceux même qui y restent attachés -par tempérament, vanité ou intérêt, ne se trompent plus sur la valeur -de cette fausse monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières de -bois pourri, ils savent parfaitement qu’elles manquent de bases et que -le mensonge seul en soutient les pieux vermoulus. Mais rien ne lie -l’homme comme le mensonge, n’entrave sa liberté, n’en fait un plus -misérable esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même, qu’il se croira un -juste quand il n’est qu’un bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra -se réformer, il sera incapable de discerner la beauté, d’aspirer au -bonheur vrai et de réveiller son âme. - -Un examen de conscience rigoureux et sincère s’impose à la société -moderne. Qu’a-t-elle fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle -et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il connexité entre les -principes dont elle se targue et les actes qu’elle accomplit, entre -les grands mots dont les hommes se servent et les mesquines pensées -qui guident leur vie? Sur quelles forces ces tentatives de relèvement -peuvent-elles compter pour combattre l’armée redoutable et si -nombreuse encore des matérialistes et des sceptiques? La réponse à la -dernière de ces questions est la plus urgente puisqu’elle doit fixer la -topographie morale de l’époque actuelle et démontrer quelles sont les -causes de la situation présente. - - * * * * * - -De tout temps les soi-disant honnêtes gens ont été en partie -responsables du mal qui enlaidit le monde; l’affaiblissement de la -loi morale a toujours eu pour raison l’insuffisance de ceux qui -professaient les principes dont elle découle. - -Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires et mieux armés, ils -n’ont jamais su défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté, -compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre et de modération qui -caractérisent les réguliers de la vie, ont certainement circonscrit -leur action. On l’a vu dans les révolutions politiques. Si les -partisans de l’ordre ne s’étaient pas esquivés ou endormis que -d’audacieux coups de main auraient été évités! Mais ceux qu’on -appelle les braves gens se dérobent presque toujours. L’honnêteté -amènerait-elle fatalement la diminution des facultés agissantes? Le -repos de la conscience produirait-il l’apathie? Non, mille fois non! -Dans la pensée divine les disciples de la vérité devaient être la -lumière du monde, le sel de la terre... - -«Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne -sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes.» -Les paroles du Christ ont été prophétiques. Il faudrait les crier -aujourd’hui au coin de toutes les places et de tous les carrefours pour -réveiller les âmes engourdies, pour leur faire comprendre qu’ayant -manqué aux ordres reçus, elles sont les réelles ennemies du vrai, du -beau, du juste, bien plus que les négateurs audacieux de la loi morale -qui, du moins, ont le mérite de la sincérité. - -La doctrine évangélique renfermant à cet égard ce qui se trouve de -meilleur dans les autres religions ou philosophies, elle doit servir -de point de départ à l’examen de conscience dont j’affirmais tout à -l’heure la nécessité. A cet examen de conscience sont conviées toutes -les âmes sans distinction de croyances religieuses ou philosophiques -qui admettent une loi morale—l’impératif catégorique de Kant—comme -principe dirigeant de leur vie. Si je semble m’adresser spécialement -aux chrétiens[1], c’est qu’ils représentent la catégorie la plus -nombreuse et que de leur part l’état d’inertie paraît plus illogique et -incompréhensible. - -Le premier point à établir est s’il existe de nos jours une différence -substantielle entre l’attitude, les jugements, la conduite d’un -chrétien et celle d’un incrédule. Placez les deux individus dans des -circonstances identiques de famille, de situation, d’éducation et -de culture, douez-les des mêmes qualités et défauts naturels, puis -mesurez si le degré de confiance qu’ils méritent d’inspirer n’est pas -à peu près le même. Il y a évidemment des vies chrétiennes admirables, -la philosophie spiritualiste produit parfois les caractères d’élite, -mais ce sont des personnalités isolées et rares; la grande masse des -croyants renie chaque jour dans ses actes les préceptes dont elle se -déclare dépositaire. En tout cas elle ne s’élève guère au-dessus de -la morale courante pratiquée par les gens qui respectent le code -et estiment qu’une existence régulière est encore le meilleure des -habiletés. - -Par quelle étrange aberration d’esprit les personnes religieuses ne se -rendent-elles pas compte qu’une différence visible et notable devrait -exister entre leur manière de voir et d’agir et celle des incrédules ou -des matérialistes? Tant que cette vérité n’aura pas pénétré les cœurs -et les consciences, le christianisme vivra de ses conquêtes passées, il -ne pourra pas être la lumière du monde moderne. Le chrétien né avec des -instincts pervers ne devrait-il pas avoir une vie supérieure à celle de -l’athée doué des meilleurs instincts? - -Il est difficile, je le sais, de tracer toujours une ligne de -démarcation nette. Quelles que soient les négations d’un esprit, il -subit l’influence des milieux et celle des formules acceptées dans la -société où il a été élevé. En outre, le respect des lois sociales et de -l’opinion publique crée des devoirs dont le principe intérieur diffère -absolument, mais dont les effets extérieurs sont apparemment analogues -à ceux qu’impose la loi morale. Cependant, comme force de mobile, -aucune comparaison ne devrait être possible entre une conviction -et une crainte. La peur du code peut empêcher les culpabilités -matérielles, elle est impuissante à contribuer au perfectionnement de -l’individu. - -Or ce devoir de perfectionnement continuel est justement l’un des -points sur lesquels la conscience chrétienne s’est le plus faussée, -bien qu’il soit resté à l’état de théorie acceptée. De tout temps -l’obligation du développement personnel a été négligée dans la -pratique, à cause de la faiblesse de l’homme et peut-être de la trop -grande tolérance des églises, cependant l’idéal à atteindre conservait -objectivement sa grandeur et sa pureté. Il était réservé à la dernière -moitié du XIX^e siècle de l’amoindrir. Elle a fait du christianisme un -gendarme destiné assurer aux privilégiés la paisible jouissance de -leurs plaisirs et de leurs richesses. - -La religion étant un rempart contre les fauteurs de désordres et un -secours pour les jours difficiles, dit le christianisme médiocre, il -est opportun de croire et surtout de faire croire au bon Dieu. Quant à -se troubler le cerveau pour des bagatelles sans importance: mensonges, -vanité, avarice, égoïsme, l’esprit humain a fait trop de conquêtes -pour subir encore le joug des préjugés excessifs. La perfection n’est -pas de ce monde, il serait présomptueux d’y aspirer. On sait maintenant -qu’il y a des lois physiques imprescriptibles; Pascal n’a-t-il pas dit: -«Qui veut faire l’ange fait la bête?» Pourvu qu’on observe les grandes -lignes de la morale, le bon Dieu n’en demande pas davantage. - -Voilà plus ou moins ce qu’ont dit et pensé la plupart des consciences -chrétiennes pendant une quarantaine d’années. Si toutes ne l’ont pas -précisé vis-à-vis d’elles-mêmes, toutes ont subi l’abaissement général. -Ceux à qui était confiée la direction des âmes semblaient admettre -aussi cette façon médiocre de penser; ils se contentaient de ces fruits -de la mer Morte, obéissant à la crainte d’effrayer, par un idéal trop -élevé, une société qui se vante de les avoir reniés tous. Faux calcul -en tout cas, car le cœur de l’homme ne met de prix qu’à ce qui lui -coûte des sacrifices. - -Une des erreurs fondamentales des jugements humains est de se baser -sur les faits extérieurs; socialement ils ont une importance capitale, -moralement presque aucune, les mobiles secrets d’où ils procèdent -étant la seule chose qui compte. Toute appréciation basée sur un acte -isolé manque de valeur; on ne peut juger équitablement un individu -que sur l’ensemble de son caractère et de ses intentions. Quoique -l’affirmation puisse paraître singulière, il est au fond plus important -de bien penser que de bien vivre. L’homme qui pense bien pourra lui -aussi commettre des fautes, il finira toujours par les regretter, -les réparer, les expier en lui-même. L’homme qui pense mal, ou -médiocrement, ou pas du tout, aura beau avoir une existence régulière, -il restera un être sans valeur, incapable d’une action efficace. Il y a -six cents ans, les lieux profonds, où l’air est sans étoiles, étaient -déjà peuplés de ces malheureux qui ne furent jamais vivants[2] et que -repoussent à la fois le ciel et l’enfer. Le siècle qui vient de finir a -dû augmenter de façon effrayante la triste cohorte. - -Jamais, en effet, on n’a autant commis la funeste erreur de croire -que, pour répondre à la pensée divine, il suffisait de ne pas -commettre certains actes, comme si le code et la plus médiocre morale -ne suffisaient pas à condamner, sinon à empêcher les meurtres, les -vols, les vices de nature à compromettre l’ordre social. D’ailleurs, -les criminels avérés appartiennent pour la plupart à une catégorie -d’individus sur lesquels la crainte de Dieu n’a aucune influence; les -criminels d’occasion se trouvent momentanément dans des circonstances -tragiques ou des états passionnels et morbides qui obscurcissent leur -mentalité jusqu’à la folie, ils ont perdu tout contrôle sur eux-mêmes. -Malgré la corruption régnante ce sont là des êtres d’exception, la -grande masse des individus vit apparemment dans l’ordre, se conformant -aux règles des lois sociales. Mais l’atmosphère en est-elle plus pure -et plus saine? S’abstenir de certains délits ne constitue pas un -caractère moral; celui-ci doit s’établir sur de nobles pensées que la -volonté essaye de traduire en faits ou dans cette puissance silencieuse -de l’âme plus efficace et attirante que les meilleures actions. - -La disparition des grandes passions et le règne des petites est le -trait essentiel de la domination exercée par la société bourgeoise. -Cette victoire dont elle se vante est une défaite. Certes, on ne -peut se faire l’apôtre des sentiments violents, ils ont trop ravagé -le monde, mais du moins ils n’abaissaient pas les caractères et ne -permettaient pas la périlleuse sécurité qui naît de la pauvreté et de -l’insuffisance morales. Le _péchez fortement_ de Luther pourrait être -utilement répété aujourd’hui. Il y a entre les grandes passions et les -petites la différence du lion au ver: le premier déchire et tue, le -second ronge et décompose. - -Une action mesquine accomplie par habitude, le front serein, -avilit plus qu’une action coupable commise avec remord et due à un -entraînement puissant; car ce remord constitue déjà une expiation qui -relève l’âme et produit souvent sur d’autres points des développements -de vertus, car le sentiment du rachat par le sacrifice est instinctif à -l’homme. Les grands repentirs sont une lumière et un enseignement, et -on ne se repent pas des actions médiocres; elles ne creusent pas l’âme -à une assez grande profondeur, et passent sur elle en la dégradant, -sans en tirer ces cris de douleur et de désespoir qui ont un pouvoir de -régénération pour qui les pousse et les entend. - -Une morale négative, des passions mesquines qui ne laissent pas -de place au repentir, le prestige du mal subi par l’imagination, -l’avarice morale érigée en principe, joint au faux amour de soi, -obscurcissent les consciences. L’opportunisme substitué à la droiture, -la vanité et la mauvaise foi dominant les vies, tels sont les traits -saillants de la société actuelle, le triste miroir où se reflètent les -âmes de la grande masse de ceux qui s’intitulent honnêtes gens. - -Si ces âmes à demi mortes veulent renaître, elles doivent accomplir -un double travail: se rendre compte de leur pauvreté, des mensonges -où elles vivent, des bassesses où leur cœur se complaît et comprendre -enfin que si elles ne basent pas leur vie sur un idéal de justice et -de vérité, elles condamnent irrémédiablement les principes qu’elles -prétendent professer. - -Dans la création rien ne reste stationnaire et il doit être dans la -pensée divine d’ordonner à l’homme un développement moral incessant. -Peu importe si le réveil est lent, s’il n’y a que des âmes isolées -qui se mettent en route! Chacune des grandes réformes morales est -sortie du travail d’une seule conscience. Il s’agit aujourd’hui de -préparer des générations nouvelles plus heureuses que les précédentes -parce qu’elles connaîtront mieux le prix de la vie, sauront éliminer -les fausses souffrances, seront conscientes de leur pouvoir, auront -confiance dans leur volonté et posséderont leur âme. - -La première impulsion est donnée, le bien est remis en honneur, il ne -reste qu’à se connaître soi-même et à marcher. - - - - -CHAPITRE II - -LE PRESTIGE DU MAL - - La force est la reine du - monde. - - (PASCAL.) - - -L’abaissement ou l’élévation d’une âme peut se mesurer aux objets de -son admiration ou de son mépris; de même, pour juger d’une époque, -faut-il se rendre compte des divinités qu’elle adore. Or devant quelles -puissances s’incline la nôtre? Le _hero-worship_ que Thomas Carlyle -conseillait à sa génération n’est certes plus à la mode du jour: des -cultes d’un ordre très différent l’ont remplacé. Si l’humanité veut -suivre les chemins qui montent elle doit commencer par se détourner de -ces autels médiocres; la route sur laquelle elle marche aujourd’hui et -qui, sur certains points, lui a fait atteindre de merveilleux progrès, -pourrait la rejeter, par la pente logique de l’abaissement graduel des -caractères, aux périodes d’ignorance et de brutalité, si un sincère -examen de conscience[3], suivi d’un effort courageux, ne ramène les -cœurs au culte des vrais dieux. - -Les tentatives qui ont été faites dernièrement pour remettre le bien en -honneur sont isolées encore et le dédain, sous lequel certaines vertus -étaient tombées, persiste toujours. La bonté, l’oubli des injures, -l’esprit de sacrifice, la probité scrupuleuse, le désir d’être utile, -continuent à être un objet de raillerie, à moins qu’ils ne soient -accompagnés du prestige d’une grande situation ou d’une grande fortune. -Si ce correctif leur manque, on se borne à les tolérer, car on a cessé -de leur accorder une valeur intrinsèque et de les considérer dans leur -application comme un triomphe moral digne de respect. - -Ce bizarre sentiment a pénétré la grande majorité des âmes et -même—phénomène incompréhensible—les âmes chrétiennes. On va se -révolter, crier à l’exagération et au pessimisme... Et, en ne -considérant que la surface des choses, ces protestations seront -apparemment justifiées; mais, en examinant sincèrement la question, -en jetant en soi et autour de soi un regard attentif, on sera forcé -d’admettre la vérité de cette affirmation. La plupart de ceux qui -essayent de pratiquer le bien dans leur propre vie ont cessé de -l’admirer dans celle d’autrui. Ils n’ont pas le sentiment de leur -illogisme, mais cette inconscience ne détruit aucun des effets moraux -de l’anomalie. - -Il en a toujours été ainsi, dira-t-on, la fin du siècle n’a rien -inventé. L’Écriture affirmait, il y a des milliers d’années, que le -cœur humain était désespérément mauvais et qu’il y avait antagonisme -entre lui et le bien. Les éléments obscurs qui s’agitent dans l’homme -se sont sans cesse dressés contre les manifestations de la lumière; -les penseurs ont, de tout temps, déploré ce trait de la nature déchue, -et M. de Maistre écrivait: «J’ignore ce qu’est la conscience d’un -fripon, mais je sais que celle d’un honnête homme est quelque chose -d’épouvantable.» La haine du bien est donc aussi vieille que le monde; -pour éviter que le découragement n’accable les cœurs, il est sage -d’accepter les surfaces et les mensonges conventionnels; creuser la -pensée, se mettre rigidement en face de la vérité, c’est vouloir -arriver à de désespérantes constatations. Les consciences les plus -pures ont des recoins sombres où sommeille une inimitié sourde contre -toutes les choses bonnes; il en a été ainsi chez le premier Adam, il en -sera de même chez le dernier. - -La valeur de ces arguments est contestable. Si aucun germe nouveau n’a -pénétré la nature humaine, il est certain cependant que les tendances -de chaque époque ont plus ou moins développé tels ou tels des nombreux -instincts de l’homme. Ce qui caractérise le temps actuel ce n’est pas -la haine, c’est le dédain du bien. Il ne s’agit plus de ce sentiment de -colère ou d’envie éprouvé par les anges rebelles, mais d’une perversion -de jugement qui fait mépriser avec l’intelligence ce que la conscience -ordonne d’accomplir. - -Les idées darwiniennes ont, dans ce phénomène, une large part de -responsabilité. La doctrine de la lutte pour la vie a envahi tous les -esprits, même ceux qui la repoussent comme théorie ou ne l’acceptent -que partiellement. On en est arrivé à n’estimer que le vainqueur du -combat; s’il reste maître du champ de bataille, peu importe sa valeur -ou sa médiocrité réelles! Il est logique qu’à ce point de vue les -vertus qui désarment l’homme et risquent d’entraver sa victoire soient -considérées comme des désavantages, puisque les posséder c’est être -vaincu d’avance. A toutes les époques, la défaite a suscité le mépris -des natures vulgaires; aujourd’hui ce sentiment est devenu presque -général; il n’y a plus de réaction généreuse en faveur des vaincus, les -batailles perdues ne trouvent plus de poètes pour les chanter! - -Manquer de la puissance de combativité ou ne pas vouloir l’exercer par -principe, équivaut, dans l’ordre moral, à être manchot dans l’ordre -physique: l’opinion publique, sauf d’assez rares exceptions, jauge -immédiatement les malheureux qui en sont dépourvus, les range parmi les -quantités négligeables, et, contre ce verdict, il n’y a point d’appel. - -Quelles sont, par exemple, les conséquences du pardon des injures pour -ceux qui le pratiquent? - -L’homme ne peut donner une plus grande preuve de force morale, car -pour pardonner vraiment il faut être roi de soi-même. Cependant aucune -vertu ne nuit davantage à la situation personnelle de l’individu. Une -injure oubliée semble en amener d’autres; c’est une conspiration -pour pousser à bout celui qui s’est imposé le pardon comme règle de -conduite; on refuse de croire à sa sincérité, on essaye d’attribuer -sa mansuétude à des motifs de lâcheté ou d’intérêt, et, lorsqu’enfin -elle est devenue un fait avéré, une légère parcelle de mépris, qui ira -toujours grandissant, se glisse pour lui dans les cœurs. Il ne suffit -plus de dompter ses rancunes et de triompher de ses ressentiments, il -faut se résigner d’avance à supporter les effets nuisibles du pardon -accordé. L’homme échappe à ce dédain lorsque la victoire remportée sur -lui-même se manifeste dans des conditions éclatantes, mais, dans les -circonstances ordinaires de la vie privée ou publique, il en souffre de -mille façons. Il faut avoir à faire à des natures très généreuses pour -ne pas être puni d’une injure oubliée. - -Le désir d’être utile aux autres et l’esprit de renoncement sous toutes -ses formes subissent des dénigrements identiques. Le déploiement de -ces qualités commence par provoquer des abus. Dans les familles, les -administrations, les œuvres de bienfaisance, le même phénomène se -vérifie sans cesse: les individus de bonne volonté sont surchargés -sans scrupules de la besogne qui devrait être répartie sur tous, -et personne ne leur en est reconnaissant; au contraire, un ferment -d’irritation s’élève contre eux. Cela aussi est vieux comme le monde, -l’ingratitude répondant, paraît-il, à un instinct de la nature humaine; -ce qui est essentiellement moderne, c’est le mépris qui s’y ajoute. -Même lorsque l’imagination est saisie, qu’il s’agit d’un dévouement -d’amour ou d’un acte éclatant de générosité, l’admiration est froide, -et il s’y mêle une pointe d’ironie. Si aujourd’hui Léandre pour -retrouver Héro devait traverser l’Hellespont à la nage, il trouverait -des railleurs sur les deux rives du détroit, et les femmes seraient -les premières à sourire de cet amoureux trop ardent. On dirait que -l’oubli de sa propre personnalité est un aveu d’infériorité; les cœurs -ne le comprennent plus. Faire bon marché de ses intérêts, c’est se -déconsidérer soi-même et provoquer le manque de respect d’autrui. - -Le désintéressement, cette vertu si haute, n’a pas conservé plus de -prestige. On s’indigne bien encore quelquefois contre les fripons qui -s’enrichissent au détriment des honnêtes gens, mais l’homme de bien -pauvre, ou devenant pauvre, parce qu’il n’a voulu faire de tort à -personne, ne trouve certes pas dans l’estime publique l’équivalent -de ce qu’il a perdu; et il entre bien du sarcasme dissimulé dans -l’éloge qu’on fait de sa probité. Dans les circonstances même où elle -représente une sauvegarde pour les intérêts qui lui sont confiés, cette -probité ne sert guère. Y a-t-il une place à donner, une affaire à -traiter, en charge-t-on de préférence ceux qui offrent comme garantie -leur désintéressement connu? De tout autres mobiles déterminent -d’ordinaire les choix et les récompenses. Il est admis que la -délicatesse scrupuleuse empêche le succès; or le succès est le niveau -auquel tout se mesure, et la société actuelle n’a pas de place pour -ceux qui la dédaignent. - -La dignité modeste est également reléguée parmi les qualités nuisibles. -Les natures fières et délicates qui répugnent à faire du bruit autour -d’elles, sentant la vulgarité de l’aplomb audacieux, se voient -négligées même par ceux qui seraient capables de les comprendre. -Dans le monde, la politique, les affaires, ne pas essayer de prendre -insolemment les premières places, vous fait souvent reléguer aux -dernières. Cependant, chacun sait—les imbéciles seuls l’ignorent—que -la supériorité réelle est incompatible avec la prétention audacieuse. -Tout idéal élevé impose l’humilité. George Sand, qui avait le génie -modeste, disait que se décerner des couronnes à soi-même prouvait une -irrémédiable médiocrité et interdisait tout espoir de progrès. Mais -George Sand est morte, et sa génération a disparu; on n’a plus le temps -aujourd’hui, dans l’agitation fébrile des journées, de s’occuper des -valeurs qui se dérobent. - -La bonté et la patience, ces gardiennes du bonheur de l’homme, -sans lesquelles les choses les plus douces de la vie se changent -en amertume, échappent-elles du moins au dédain de ceux qui en -bénéficient? Elles ont, hélas! le même sort que le dévouement et le -désintéressement, et volontiers l’on manque d’égards envers ceux -qui les pratiquent. Lorsque les circonstances forcent à sacrifier -quelqu’un, qu’il s’agisse de la vie publique ou de la vie privée, le -choix est rapide; il tombe sur les êtres que l’on devrait respecter -davantage. C’est à eux que l’on fait tort, parce que l’on sait pouvoir -compter sur leur débonnaireté; l’être méchant, dont il y a quelque -chose à craindre, est épargné d’ordinaire. - -Les vertus qui n’ont pas pour base l’esprit d’abnégation et d’humilité -sont cotées moins bas sur le marché de l’opinion publique. Mais elles -n’acquièrent cependant un réel prestige que si elles représentent des -éléments de réussite: argent ou situation. La hardiesse, le courage, la -fermeté, la persévérance, l’énergie sous toutes ses formes, inspirent -encore quelque respect. Elles répondent à ce besoin de la force qui -domine indistinctement toutes les âmes. La franchise, quand elle est -légèrement brutale, le respect de soi-même lorsqu’il s’y mêle un peu -d’insolence, réussissent encore à faire leur chemin dans le monde, -non en tant que vertus, mais comme conditions de prépondérance. Les -qualités négatives, telles que l’indulgence et la modération, sont -également tolérées; le fonds d’indifférence sur lequel elles se basent -leur assure même une certaine estime. - -Cet étrange dédain pour ce qui représente la somme des hauteurs -morales, pourrait, à la rigueur, s’expliquer de la part des -matérialistes et des déterministes. Voulant une humanité d’où les -faibles seraient supprimés dès leur naissance, il est logique que -certaines vertus équivalent pour eux à des faiblesses. Mais il y a -incompatibilité flagrante entre ce dédain du bien et les doctrines -chrétiennes et spiritualistes. Reconnaître en Christ un maître suprême -ou un docteur sublime et n’avoir dans la pratique de la vie aucun -respect pour ceux qui essayent de suivre ses traces, est la plus -flagrante des inconséquences. Certes, on n’est pas arrivé encore à -professer ouvertement le principe que la pratique des vertus est une -preuve de déchéance intellectuelle, mais qu’importe la théorie, du -moment que la grande majorité des soi-disant croyants agissent comme -si telle était réellement leur pensée! Ils s’attendriront peut-être à -la lecture d’un acte de dévouement obscur, accompli loin d’eux par des -inconnus qu’ils ne verront jamais, mais si la chose se passe à leur -porte, l’émotion disparaît et la raillerie la remplace. Quel intérêt -ou quelle vénération manifesteront-ils pour ces héros de la vie? -Leur poignée de main ne sera pas plus cordiale; elle continuera à se -mesurer à la situation et non à la personnalité morale de ceux qu’ils -accueillent. La vue du sacrifice n’aura en rien réchauffé leur cœur -ni exalté leur imagination. Aujourd’hui dire de quelqu’un qu’il a une -belle âme, c’est provoquer le sarcasme ou du moins le sourire. - -Ce mépris du bien auquel on se heurte à chaque pas de la vie morale a -eu comme conséquence directe la tolérance et même l’admiration du mal. -La plupart des âmes subissent ce double courant sans le comprendre, -sans le définir, sans se rendre compte surtout du déplacement qu’il -opère dans les points de vue de notre génération. Essayer de dissiper -cet aveuglement et de donner aux hommes la conscience de leurs -sentiments réels est, pour tous ceux qui ont entrevu la vérité, un -imprescriptible devoir. - - * * * * * - -La force a toujours exercé sur les imaginations un singulier prestige, -même lorsque ses manifestations étaient injustes et brutales; dans tous -les plans de réforme morale, il faut donc tenir compte de cet instinct -qui, bien dirigé, pourrait conduire l’homme à de sublimes conquêtes. -Mais la force ne règne plus exclusivement. L’habileté heureuse lui -dispute la place, et les âmes amollies, les esprits trop aiguisés -se laissent volontiers séduire par cette puissance inférieure qui -dispense de l’effort et du sacrifice et promet de faciles conquêtes. -L’affaiblissement de la fibre morale et physique, la sécurité des -existences, l’absence des périls qui trempaient les âmes expliquent -cette évolution de la pensée, évolution qui agit comme un dissolvant -sur les consciences. - -Ce n’est pas que l’attraction de la force en soi ait diminué, mais -les esprits vulgarisés, avides de succès apparents, sont devenus -empiriques et n’admettent plus que les résultats. Or, dans l’ordre de -choses actuel, il est évident que le plus grand nombre de victoires -est remporté par l’adresse. L’homme habile exerce, par conséquent, sur -son prochain une fascination indiscutable qui ressemble presque à de -la considération. Certaines expressions qui appliquées aux individus, -avaient jadis une signification méprisante et l’ont encore dans le sens -absolu des mots, représentent de nos jours, c’est tacitement entendu, -une exclamation flatteuse. On dirait que les paroles ont perdu leur -valeur primitive. Dans les pays latins, en particulier, l’admiration -pour la ruse, la fourberie heureuse, la combinaison adroite ne se -dissimule même pas, et c’est à peine si quelques signes de réaction -commencent à se manifester. Naturellement, en théorie, on formule -encore des appréciations sévères sur le manque de délicatesse ou -de droiture, mais les attitudes ou les façons d’agir ont cessé de -correspondre à la rigidité des mots. Le succès voit toutes les portes -s’ouvrir largement devant lui; les plus honnêtes et les plus exclusives -ne font pas exception. Et souvent aucun intérêt personnel n’entre -en jeu, c’est simplement par platitude ou parce que le courant est -trop fort et les volontés trop malades pour résister au flot qui les -entraîne. - -Cette sorte d’admiration morbide du succès, surtout lorsqu’il -présuppose de grandes dépenses d’habileté, est peut-être plus -fréquente encore chez les femmes que chez les hommes. Le sentiment -de la probité et de la loyauté étant généralement moins développé -par leur éducation, elles n’éprouvent pas pour certaines actions la -répugnance que les hommes d’honneur, à part toute idée de morale, -ressentent instinctivement. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer -ce qui se passe dans les familles, même les plus honnêtes. Que de -fois n’entend-on pas les épouses et les mères reprocher à leurs maris -et leurs fils les principes, les qualités ou les scrupules qui les -empêchent, dans telle ou telle circonstance, d’atteindre les premières -places ou d’obtenir les avantages les plus considérables? On pourrait -citer, dans un sens contraire, de nobles et grands exemples, mais il -est certain que la généralité des femmes mettent en première ligne les -intérêts visibles de ceux qu’elles aiment et y subordonnent souvent les -devoirs de la conscience. - -Les femmes ont toujours eu d’ailleurs de secrètes et subtiles -indulgences pour ce qui les domine sans les froisser ou les brutaliser. -L’adresse les a fascinées de tout temps; les hommes qui ont la renommée -d’avoir troublé sciemment le plus grand nombre d’existences exercent -sur leur imagination une influence incontestable, même lorsque ni leur -cœur ni leur vanité ne sont touchés. On voit les mères et les sœurs -subir, elles aussi, l’ascendant de la ruse élégante, triomphante. -Aujourd’hui que les intérêts des femmes se sont élargis, qu’elles -s’occupent de toutes les questions et imposent leurs jugements sur -plusieurs points, cette tendance de leur esprit à admirer l’habileté a -largement contribué à dévoyer l’opinion. - -Une part de curiosité entre dans cet attrait que les femmes ressentent; -leurs amitiés en sont la preuve. Les plus honnêtes recherchent -volontiers celles dont les aventures ont été notoires, mais dont -l’adresse a su éviter le scandale public; à parité de situation elles -leur donnent le pas sur les femmes irréprochables dont l’histoire -n’exerce pas de prestige sur l’imagination. L’amie incertaine, à la -trahison toujours prête, a plus d’empire que l’amie loyale sur qui -l’on sait pouvoir compter, tellement les choses mauvaises dégagent -un magnétisme auquel on n’a pas scrupule de céder. Ce sont là, -dira-t-on, des travers de femmes du monde qui ne représentent qu’une -très petite fraction de l’humanité et dont l’influence est restreinte; -très restreinte, en effet, s’il ne fallait pas compter sur l’esprit -d’imitation qui, allant de bas en haut, fait retrouver le même courant -de tendances à tous les degrés de l’échelle sociale. - -Dans la vie politique, un phénomène identique se manifeste, en -particulier dans les pays où elle est organisée sur la base des -influences parlementaires, et c’est là surtout qu’on voit l’honnêteté -désarmer lâchement devant la friponnerie. Dans ce groupement d’hommes, -qui devrait représenter l’élite morale des nations, quelles sont les -individualités qu’on ménage? Celles qui offrent une surface morale -et dont la probité reconnue assure la loyauté des transactions? Ces -voix-là sont rarement écoutées et, par une conspiration tacite, l’éclat -en est vite assourdi. Les recommandations qui comptent, les paroles -dont l’autorité s’impose émanent presque toujours de ceux dont l’appui -est incertain, la coopération douteuse, justement parce qu’ils sont -dépourvus des qualités capables de désarmer leur rancune, si elle -était suscitée. On assiste dans cet ordre d’idées à des compromis -incroyables, dont la base est toujours, même chez les plus honnêtes -gens, la crainte respectueuse des individus assez habiles et hardis -pour garder en main le manche du couteau et s’en servir sans scrupules. - -La moralité politique n’est pas cotée aussi bas dans tous les états -de l’Europe, et même dans ceux qui semblent avoir désappris la -signification du mot on compte encore de nombreuses exceptions. Mais -il serait puéril de s’illusionner. La masse des classes dirigeantes -a perdu toute droiture de jugement; elle manifeste une démoralisante -indulgence pour les caractères sans scrupules, assez effrontés -pour s’imposer au pays qui les connaît et pourtant—inconcevable -faiblesse—se laisse gouverner par eux. Ce sont là, objectera-t-on, des -contradictions inhérentes à la politique de toutes les époques. On a -vu, malgré ses crimes abominables, César Borgia inspirer à Machiavel un -singulier enthousiasme, et l’on pourrait multiplier les exemples de ce -genre. Oui, mais César Borgia était un criminel aux grandes lignes, et -Machiavel avait au moins la bonne foi d’ériger ouvertement en principe -la suprématie de l’habileté sur les lois morales. Ensuite, sous les -anciens régimes il n’était pas facile de réagir; les protestations -étaient forcément silencieuses et tout travail de réforme lent et -secret, tandis qu’aujourd’hui la parole est libre, l’opinion publique -a mille manières de s’affirmer... On n’a plus aucune excuse pour -subir le joug des coquins habiles, rien ne force à subir leur audace -effrontée; il n’y aurait qu’à vouloir réagir et il suffirait aux -honnêtes gens de se mettre d’accord pour les reléguer dans la catégorie -des quantités négligeables et leur fermer des situations qu’ils sont -indignes d’occuper. Mais cet effort de volonté, nul ne le fait. Et -pourtant les coquins sont en minorité. Leur triomphe ne s’explique que -par la complicité des cœurs vacillants qui, tout en se disant honnêtes, -admirent chez autrui le mal qu’ils n’ont pas le courage de faire -eux-mêmes. - -Dans la famille également ces tristes inconséquences se retrouvent, -même dans celles où les saines théories sont en apparence le principe -inspirateur de la vie. On dirait que la justice a déserté les foyers; -là aussi l’homme s’incline devant le mal. Certains défauts le dominent; -l’égoïsme est une arme que sa lâcheté respecte; il n’en aperçoit plus -la triste vulgarité. L’adresse également le gouverne, le séduit et le -bien n’exerce plus intrinsèquement aucun prestige sur son âme. Il y a, -évidemment, des exceptions. Mais pour juger d’une tendance, c’est la -généralité qu’il faut considérer. Or, dans la généralité des familles, -aucun hommage n’est rendu au bien; la prépondérance appartient -presque toujours à la force égoïste. Si l’on descendait aux détails, -il y aurait à citer d’innombrables exemples, dans lesquels chacun -reconnaîtrait les erreurs d’évaluation qu’il a commises envers les -siens ou dont il a été victime. - -L’égoïsme est tellement respecté, caressé, qu’on entend de fort -religieuses personnes regretter de ne pas en être suffisamment -pourvues. Partout on lui élève un piédestal comme à une source certaine -d’avantages et de fortune; il faut, bien entendu, que cet amour -immodéré de soi ne s’exprime pas trop brutalement, qu’on le décore et -qu’on l’enveloppe de prétextes menteurs... C’est à quoi excellent les -femmes; les hommes, plus maladroits, ont une manière crue et dépouillée -d’artifices de manifester leurs exigences qui froisse le goût et mêle -un peu de révolte aux concessions qu’on leur fait. - -La violence de caractère réussit également à s’imposer comme une -force dans les rapports intimes. C’est une puissance qui mérite des -égards. Si une discussion survient, s’il y a un jugement à porter, -une situation à définir, qui sont d’ordinaire les sacrifiés? A qui -les parents, les sœurs, les frères donnent-ils tort la plupart du -temps? Presque toujours à ceux qui ont raison. Avoir raison présuppose -l’existence de qualités qui empêcheront leurs possesseurs de réagir -désagréablement contre le manque d’équité dont ils sont victimes. Cette -démoralisante injustice, qu’on décore du nom de prudence, a perdu plus -d’âmes que les conseils corrupteurs de tous les Méphistophélès passés, -présents et futurs. Élevés dès l’enfance à cette école d’immoralité -pratique, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nos contemporains aient perdu -la notion exacte du bien et du mal? Le docteur Faust, aujourd’hui, -n’aurait plus besoin de son maître; ils se suggestionnerait lui-même. -Le mal a cessé d’être la tentation suprême, le péché fascinant dont -parlaient nos pères et auquel on cédait par entraînement ou par folie, -c’est une arme de combat dont il faut apprendre à se servir. On -raisonne sur sa justesse et sa portée, et, lorsqu’elle touche juste, -chacun s’écrie: «Quel beau coup!» - - * * * * * - -Si un pareil état d’esprit devait durer, le bouleversement d’idées -qu’il finirait par amener est incalculable. Les contradictions où l’on -vit aujourd’hui ne peuvent se prolonger sans avoir pour conséquence -fatale la modification des principes moraux, puisque ces principes ne -correspondent plus à la réalité des sentiments. Cette modification -serait l’écroulement de l’édifice sur lequel la société chrétienne est -fondée. - -Pour empêcher ce désastre, et avant que les cœurs et les esprits ne -s’égarent irrémédiablement, ceux qui se rattachent encore aux croyances -religieuses ou simplement éthiques devraient se demander où la route -qu’ils suivent va logiquement les conduire. Si l’homme continue à -contredire par sa vie tous les principes qu’il prétend accepter, il -arrivera de degré en degré à ne plus concevoir comme possible la -réalisation du bien, ce qui équivaudrait à la disparition définitive -de l’idéal et à l’établissement d’un seul règne: celui de la force et -de la ruse. Or, quels que puissent être les égarements de la pensée -moderne, beaucoup de consciences se sentiront troublées devant la -possibilité d’un pareil résultat. Assez de ressources existent encore -dans les âmes pour qu’elles se réveillent du long sommeil où elles se -sont attardées et reprennent à la face du monde le rôle que le plan -divin leur assignait. Le courant d’idéalisme qui se reforme en ce -moment aidera leurs efforts. «Partout, des hommes qui cherchent et qui -pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité -ne peut plus se résigner à vivre[4].» Mais il faut que les croyants se -hâtent et ne laissent pas s’enfuir l’heure présente sans répondre à son -appel. - -La science de la vie devrait consister à donner à chaque chose sa -valeur réelle; c’est le secret des existences équilibrées. Or, la -génération actuelle a perdu le sens des appréciations justes; ceux -mêmes qui ont conservé subjectivement un tact délicat ne le possèdent -plus objectivement. L’instinct a pu rester bon, le jugement s’est -obscurci; l’intellectualisme trop développé a amorti la puissance des -impressions intérieures d’où sortaient ces impulsions d’enthousiasme -ou d’indignation, qui, en se cristallisant, formaient l’essence des -appréciations individuelles. Le premier devoir des esprits sincères et -droits, après s’être mis en face de la vérité et avant de songer aux -autres obligations qui leur incombent, est donc de revenir, ou, pour -mieux dire, d’arriver—car les préjugés d’autrefois égaraient eux aussi -le jugement—à la notion exacte des choses qui méritent ou déméritent le -respect. - -Ce travail ne pourra être que lent; les opinions fausses, une fois -absorbées, sont difficiles à déraciner, même lorsqu’on en a reconnu -l’inanité; il y a telle habitude intellectuelle qui offre plus de -résistance qu’une conviction. Cependant les procédés à suivre sont -des plus simples. Il suffirait de se poser à soi-même une question -d’une formule enfantine: «Crois-je au bien et au mal?» La réponse -est-elle négative? On appartient à une catégorie morale à laquelle ces -pages ne s’adressent pas. Est-elle affirmative? On est mis en face des -contradictions où l’on vit. En effet, croire au bien, le considérer en -théorie comme le but suprême de la vie, le chemin de l’au-delà, et ne -pas l’adorer dans toutes ses manifestations, c’est démentir et renier -ses croyances, c’est être inconséquent au dernier degré. Croire au -mal, voir en lui le perturbateur des destinées de l’homme, la force -mauvaise qui, l’éloignant de Dieu, lui ferme les portes du bonheur et -n’avoir pour ses manifestations ni répugnance ni mépris, est tout aussi -profondément illogique. - -Un être pensant, qui se croit fait à l’image de Dieu, a-t-il le droit -du reniement, de l’inconséquence et de l’illogisme? S’il s’arroge -ce droit, il manque à tous ses devoirs: devoirs vis-à-vis de son -Créateur, devoirs vis-à-vis de lui-même. Et, ce qui est mal pour lui, -est également mauvais pour autrui. Il est responsable de l’impression -que sa manière d’agir et de juger produit sur son prochain, des -bonnes intentions qu’il décourage et des mauvaises actions qu’il -protège. Plus son autorité personnelle est grande, plus son influence -démoralisante est considérable. Tuer le corps n’est rien, aider à -perdre une âme, voilà le crime irrémédiable, si nous en croyons le -Livre dans lequel les notions de morale de la société actuelle sont -puisées. En refusant aux choses bonnes l’estime à laquelle elles ont -droit, on les amoindrit aux yeux de ceux qui essayent de les réaliser, -on jette dans les esprits un doute sur l’imprescriptibilité du devoir, -et ce doute est souvent mortel dans ses effets; en assurant au mal, -dans ses plus basses et médiocres manifestations, une impunité qui a -toutes les apparences d’une justification, on s’en rend complice. Les -cœurs timorés, les volontés hésitantes, qu’un reste de scrupule aurait -peut-être ramenés dans la voie droite, s’en éloignent définitivement, -convaincus qu’on peut marcher à l’aise sur la grande route battue où le -vice étale ses laideurs et obtient ses victoires. - -Mais, dira-t-on, ces causes-là sont secondaires, l’homme ne relève -que de Dieu et de sa conscience; l’approbation du monde doit lui être -indifférente. S’il agit en vue de l’obtenir, s’il recule par peur de -la perdre, tout mérite disparaît, et une honorabilité de conduite -fondée sur de pareilles bases n’aurait aucune valeur intrinsèque. Ce -point de vue sonne très haut, mais il y a un fait certain, dont il est -impossible cependant de ne pas tenir compte: la sympathie humaine est -indispensable à l’individu. - -Tous les hommes n’ont pas la force d’être des solitaires; l’émulation -est bonne, l’encouragement salutaire, et l’estime d’autrui, quand elle -est due à la réalité d’un développement moral, est un privilège dont -nul n’a le droit de priver son prochain. Il faut avoir l’âme très -fortement trempée pour résister à l’amer découragement dont les gens de -bonne volonté sont saisis devant la dédaigneuse indifférence de leur -entourage pour ce qui leur a coûté quelquefois de suprêmes efforts. -Ne pas avoir pour le bien les égards qu’il mérite, c’est se charger -de lourdes responsabilités auxquelles échapperont les matérialistes, -les athées, ceux qui ont du moins le courage de ne pas inscrire -hypocritement sur leurs drapeaux le nom de Dieu. - -Épargner le mépris ne suffit pas: quelque chose de plus actif est -demandé aux consciences droites et croyantes. Elles ont le droit de -créer autour d’elles une atmosphère de sympathie, d’admiration et de -respect pour ceux qui essayent de réaliser le bien dans leurs pensées -et dans leurs actions. Chacune de ses manifestations devrait être -l’objet d’égards spéciaux, supérieurs à ceux qui se rendent aux autres -éléments de puissance et de force. Tant qu’on ne le comprendra pas, on -sera dans le faux et on échafaudera dans le vide. Apprendre à donner -à chaque chose sa valeur réelle, c’est la leçon qu’il faut épeler. -Tout ce que la terre offre et tout ce que l’homme possède provient de -Dieu; dédaigner un seul des dons du Créateur serait déformer la pensée -divine, mais certains de ces dons doivent avoir la dernière place, -d’autres méritent la première. L’équitable distribution de son estime -est donc un des premiers devoirs de l’homme; sa légèreté est si grande -qu’il n’y pense jamais, et il devrait, au contraire, y penser toujours -et se demander dans chaque circonstance si ses évaluations sont justes. -C’est nécessaire pour lui et pour les autres; le cœur humain est si -faible, ses tentations sont si grandes, tant de chutes inattendues et -incompréhensibles viennent le troubler, qu’il lui faudrait sentir, -du moins, que la conception du bien est demeurée intacte dans les -consciences chrétiennes, et qu’elles se réjouissent de toutes les -victoires morales. - -Les femmes—si préoccupées d’augmenter leur part d’influence dans le -monde et qui ont largement contribué à dévoyer l’opinion—pourraient -exercer aujourd’hui, en sens opposé, une action efficace. Elles ont -plus de temps pour la réflexion que les hommes; leur genre d’esprit -les porte davantage aux examens de conscience et aux évaluations -morales. Si celles qui sont animées de bonne volonté et possèdent un -esprit droit se donnaient pour mission de réparer le faux courant -d’appréciations dont elles sont en partie responsables, il ne -résisterait pas longtemps. Chacune, en son particulier, est capable de -contribuer à l’œuvre commune, si restreint que soit le cercle où elle -se meut. Les femmes que leur personnalité ou leur situation mettent -en vue peuvent faire davantage que les autres; mais toutes doivent -apporter leur contingent à ce travail de réparation et choisir la -famille pour premier champ d’action. Après avoir appris à leurs enfants -à honorer, avant toute chose, la pratique du bien et en avoir ainsi -développé le culte dans leur cœur, il sera facile aux mères d’enseigner -indirectement la même leçon au reste de leur entourage. Ce serait là -une levée de boucliers devant laquelle les plus féroces adversaires du -type amazone, sous toutes ses formes, s’inclineraient respectueusement. - - * * * * * - -Mais pour retrouver et rendre aux esprits qui l’ont perdue la faculté -des appréciations logiques et équitables, il ne suffit pas d’enseigner -l’amour du bien, il faut en même temps désapprendre l’admiration -du mal. Ces deux leçons seront la conséquence l’une de l’autre,—le -respect d’un élément amenant naturellement la répugnance pour l’élément -contraire,—mais il y a malheureusement des plis intellectuels qui -échappent longtemps au joug de la logique. Le premier effort doit être -celui d’écarter de ses jugements toute préoccupation du succès final -des choses pour n’envisager que la bonté ou la légitimité des moyens -employés; et lorsque l’on aura acquis la conviction qu’une action ou -une manière de penser est mauvaise, avoir honte de l’admirer, même si -elle a servi à gagner la bataille. - -Si on respecte le mal, si on le caresse, comment prétendre aimer le -bien? Il ne s’agit pas ici de l’entraînement des passions—on peut en -subir l’attrait, tout en détestant dans sa conscience les fautes, les -compromis, les mensonges inévitables où elles jettent—mais de cette -plate déférence pour les éléments les plus bas de la vie, qui forme -l’essence morale d’un grand nombre d’esprits du temps présent. - -De même qu’il faut créer pour le bien une atmosphère de sympathie, il -est nécessaire de créer contre le mal une atmosphère de mépris où il -se sente mal à l’aise. Le besoin d’estime est l’un des plus puissants -qui existent—on le constate même chez les natures dégradées—et il y -a là un moyen efficace d’action que les honnêtes gens ont le devoir -d’exploiter. Lorsqu’il sera bien entendu que certaines façons de penser -et d’agir apportent impitoyablement avec elles le discrédit, beaucoup -d’âmes, plus faibles que mauvaises, changeront de route. - -Ce sera là peut-être un résultat sans élévation vraie, mais dans la -pratique de la vie tout progrès, à ses débuts, est relatif. Se rendre -compte que l’estime n’est accordée qu’à certaines conditions, c’est -commencer à comprendre la valeur des lois morales. Entre comprendre -une vérité et l’accepter, le chemin à parcourir est long, mais là où -l’œuvre de l’homme finit, celle de Dieu commence. - -Le devoir de cultiver en lui la répugnance pour toutes les -manifestations du mal, ne doit pas transformer l’homme en juge -implacable de son prochain. Au contraire, il ne peut avoir assez de -pitié et de pardon pour les fautes commises par passion, entraînement -ou violence; c’est la corruption vicieuse, calculée et voulue qu’il -faut condamner sans rémission. Comme contrepoids à cette sévérité -d’appréciation, et enfin de la rendre réellement efficace, une réforme -mentale s’impose; une place qui lui a été toujours refusée doit être -accordée au repentir[5]. L’Évangile parle clairement à ce sujet; la -rectitude instinctive tient le même langage. L’homme tombé peut se -réhabiliter, et la société possède la faculté de lui accorder cette -réhabilitation. Les cieux eux-mêmes se réjouissent lorsqu’un pécheur se -repent; c’est le repentir qui a ouvert à la Péri les portes du paradis; -mais dans le monde cruel où nous vivons, les poètes seuls ont donné à -ce sentiment la place qui lui revient: - - Peut-être qu’en restant bien longtemps à genoux, - Quand il aura béni toutes les innocences, - Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous[6]. - -Les pages qui précèdent peuvent se résumer en quelques mots: Si les -vertus les plus hautes ont subi jusqu’à l’amertume la tentation -du découragement, ceux qui pratiquent ces vertus sont en partie -responsables de cet attristant résultat. «La force est la reine du -monde»; or, malheureusement, le trait caractéristique des êtres bons -est justement aujourd’hui de manquer de force. Le sommeil qui s’est -appesanti sur les âmes en a tari les sources vives, elles subissent une -mort anticipée qui empêche tout magnétisme de se dégager d’elles et de -se faire sentir au dehors, et, sans la magie de la force, aucune idée -ne s’impose. Il ne suffit pas que la puissance soit intérieure, il faut -qu’elle soit apparente: le devoir est donc non seulement d’être fort, -mais de se montrer fort. - -C’est là souvent une qualité naturelle; ce peut être aussi une vertu -acquise. Cette fascination du mal que l’humanité subit a sa raison -secrète; l’homme a cherché la force dans les éléments mauvais, parce -qu’il ne la trouvait point ailleurs. On ne saurait assez le répéter, -la faiblesse des gens de bien est une des causes du discrédit où les -vertus sont tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs respectables, -aucun souffle ne les emporte... C’est comme si la régularité de leur -existence les avait écrasés dans un engrenage de machine. La plupart -des honnêtes gens, il y a évidemment de nombreuses exceptions, ont -peur de tout, même d’exprimer leur opinion; il est donc naturel que la -platitude de leur conduite ait engendré le dédain du monde. - -Être bon ne doit pas signifier être faible, le mot _dévoué_ ne doit pas -être le synonyme de _dupe_; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire. -Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler à la mort. Certaines -croyances devraient donner à l’homme un sentiment d’assurance et de -calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis des autres et ferait -de sa présence un honneur pour tous. Un peu de fierté est salutaire, -non au point de vue des distinctions sociales, mais à celui de ce que -chacun doit à ses sentiments et à ses idées. Il existe des êtres rares -qui ne formulent jamais de pensées médiocres, dont aucune puérilité -n’occupe l’esprit; tous ne peuvent planer comme eux à la façon des -aigles, mais tous peuvent regarder vers les hauteurs et acquérir ce -sentiment de dignité et de force paisible qui est aux autres vertus ce -que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui croient à la réalité -de forces supérieures et bienfaisantes comprendront que devenir fort -est le premier de leurs devoirs et où ils mettront dans le bien cette -part d’orgueil humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser -complètement en ce monde, ce jour-là le bien prendra du prestige aux -yeux des hommes et leur admiration cessera de s’égarer sur d’indignes -objets. - - - - -CHAPITRE III - -L’AVARICE MORALE - - Rien ne ressemble - moins au christianisme - que les principes d’après - lesquels les soi-disant - chrétiens dirigent leur - vue. - - (TOLSTOÏ.) - - -Le siècle qui vient de finir a emporté, dans son dernier coup d’ailes, -plus d’un élément de force et de bonheur. L’homme a désappris l’art -d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés de la puissance -de jouir. La gaieté, cette fille du soleil, dont les païens auraient -dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant les vies par sa -disparition. Les privilégiés de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent -plus; ils cheminent lourdement, accablés sous un poids de tristesse, -dont ils ne savent ou ne veulent pas analyser les causes; et la fièvre -de mouvement qui les emporte ne suffit point à leur donner l’illusion -du plaisir. - -L’existence n’a guère conservé de prestige que pour les malheureux; -malgré l’amertume journalière de leur vie de combat, ils ont le -privilège de cette illusion du désir qui leur fait entrevoir le bonheur -dans une réalisation d’existence hors de leur portée. - -Les causes qui ont tari chez l’homme les sources de la joie sont -complexes, mais on peut cependant les ramener toutes à une cause -unique: le développement de l’avarice morale, produit logique du -positivisme. L’égoïsme, érigé en droit, devait naturellement stériliser -les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent immédiat. La peur -d’être dupe, la crainte de donner plus qu’on ne recevait, a, en -outre, produit un courant de parcimonie prudente qui a eu pour effet -l’appauvrissement et la vulgarisation de la vie intérieure. - -Les peuples de race latine, chez lesquels le sens critique est -beaucoup plus développé que chez les autres peuples, étaient tout -particulièrement destinés à se laisser entraîner par ce courant -stérilisant. L’école psychologique, qui a pour ancêtres directs -Montaigne et La Rochefoucauld, a créé chez les moins lettrés des -habitudes intellectuelles qui ont amené les esprits au désenchantement -de toutes choses. Quand d’analyses en analyses, il a été prouvé à -l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait que des passions -égoïstes, que toute action apparemment généreuse avait pour mobile -secret un intérêt ou une vanité, un phénomène de repliement s’est -produit: le pessimisme intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance. - -Le roman est responsable pour une large part de ce travail de -dessèchement moral. L’aride sagesse qui, de l’Ecclésiaste à -Schopenhauer, avait été longtemps le partage d’un cercle restreint -de philosophes et de penseurs, a été mise par cette forme littéraire -à la portée des esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant -faire œuvre de sincérité et de clairvoyance, les romanciers modernes -ont disséqué et violé les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils -ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras qu’aucun être créé -n’est digne de ton amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs, -qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le vide, compté les -défaillances, énuméré les lacunes; et, écœuré, attristé, il a fermé son -propre cœur. - -Mais est-ce bien la vérité tout entière que ces écrivains pessimistes -ont montrée? Même dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il -n’a pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il fait volontiers -ses personnages tout d’une pièce, il les rend trop conséquents -dans le mal ou le bien, il synthétise, il catégorise... Le génie -anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris; il montre l’homme plus -qu’il ne l’analyse, et son respect de l’âme humaine lui interdit d’en -découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur morale, si ses types -restent plus élevés, s’il maintient le _sursum corda_ et ne tombe pas -dans le pessimisme décourageant, il lui manque cette vaste et large -compréhension du cœur de l’homme qui caractérise le génie slave. Ce -dernier a tous les courages; dans l’âme d’une courtisane il osera -montrer l’éclosion d’une fleur de blancheur et de pureté, et nous -verrons l’assassin manifester d’exquises délicatesses de conscience. -Aucune contradiction, aucune complexité ne l’effraie. Les natures -les plus tendres et les plus dévouées sont capables, à certaines -heures, de pensées dures et violentes; une vie d’abnégation n’empêche -pas l’éclosion momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse -défaillance. Certes, une tristesse profonde se dégage de cette vue -impartiale des grandeurs et des faiblesses humaines, mais l’affirmation -que nul être n’est indigne d’être aimé ne dessèche pas le cœur comme -la méthode analytique des écrivains latins. La littérature slave ne -crée pas le _Hero worship_ de la littérature anglaise, mais l’étincelle -de vie qu’elle montre brillant dans chaque âme prouve la noblesse des -origines de l’homme et empêche de se tarir les sources de l’amour. - -Les influences littéraires directes étant les seules irrésistibles, les -races latines ont profité largement des leçons de leurs écrivains et -n’ont subi que très faiblement l’impulsion des littératures étrangères. -Le pessimisme intellectuel de leurs lectures, joint au sens utilitaire -que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur le monde, a eu sur leur -pensée un effet rapide d’appauvrissement. Elles ont été les premières -à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne s’agit point ici de cet -enthousiasme populaire, qui consiste en acclamations ou en battements -de mains,—l’expansion naturelle aux peuples du midi leur en conservera -toujours l’apparence,—mais de cet enthousiasme silencieux de l’âme qui -fait donner sans parcimonie son cœur, son temps, son intelligence à une -personne ou à une idée. Les Allemands ont pour définir ce sentiment, -lorsqu’il se rapporte aux individus, un verbe spécial: _schwärmen_, -dont l’équivalent n’existe dans aucune autre langue. L’excès de ce -sentiment ou son application injustifiée choque à bon droit le goût -de la mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait pas exagérer -cette satisfaction d’amour-propre, car se sentir à l’abri de pareilles -erreurs est moins un indice de jugement que de pauvreté morale. -Lorsqu’on donne largement, sans compter, il arrive souvent de donner -mal; toutefois la valeur iutrinsèque des dons n’est pas diminuée par le -manque de discernement qui a présidé à leur distribution. - -Aucun des grands faits de l’histoire ne se serait accompli, si toutes -les impulsions avaient été calculées et si l’on avait mesuré le -dévouement aux droits! Pas une des conquêtes dont la société actuelle -profite n’aurait été faite, si l’on avait cru que les élans, les -efforts, les sacrifices devaient rapporter un avantage positif et -direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni martyrs, ni héros. - -Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse des sentiments et des -actes de la vie forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, -le fond de la pensée moderne. Si l’on ose montrer pour quelqu’un ou -quelque chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on essaye de -l’expliquer à soi-même et aux autres par l’aveu d’un but à poursuivre -ou d’un intérêt particulier à sauvegarder. On ne sent plus la bassesse -du motif personnel, on en arrive à voir le signe d’une diminution -intellectuelle dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme -est condamné comme une faiblesse de l’esprit; l’avarice de l’âme passe -pour une supériorité. - -L’admiration était destinée à périr des mêmes coups que l’enthousiasme. -Parmi les courants qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités -qui la dépouillent, le développement de l’idée égalitaire a été le plus -stérilisant. Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques personnes -seulement aspiraient à occuper une situation à la cour ou à la ville; -les autres se contentaient placidement d’être ce que le sort les avait -faites. Aujourd’hui, chacun se croit les mêmes droits que son voisin. -Se faire une position dans le monde est devenu l’objectif des plus -chétifs personnages. Ce désir dévorant a eu pour conséquence logique -l’habitude de la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées -contre les supériorités; un ridicule amour-propre s’est éveillé dans -les cœurs. Devant un succès d’argent, de vanité, d’intelligence on -entend les êtres les plus insignifiants s’écrier avec ingénuité: -«Pourquoi n’est-ce pas moi?» Ils ont perdu la vue nette de ce qui est -possible, ils ne savent plus prendre la mesure de leurs capacités. Tout -homme se croit apte à gouverner l’état, à diriger les entreprises où -les millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains l’ascendant -de sa pensée. On ne voit presque plus de disciples aux pieds de leurs -maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art, une découverte -scientifique, un acte d’héroïsme, l’homme vibre d’émotion, c’est un -élan passager que la crainte de se diminuer, par une reconnaissance -trop vive de la supériorité d’autrui, étouffe promptement. - -Les femmes, dans le cercle nécessairement plus restreint de leurs -ambitions, sont également atteintes de cette folie de l’égalité. -Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers rôles! Chacune dans -sa sphère aspire à la place en vue. La négation systématique de tout -mérite dépassant le leur propre, est chez elle plus aiguë et plus -persévérante que chez les hommes. Et l’admiration leur est devenue -tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme ne leur impose -momentanément l’apparence d’un enthousiasme conventionnel. Cette soif -de vaniteuse égalité, cette impatience de sentir quelqu’un au-dessus -de soi est spéciale évidemment aux classes privilégiées et surtout à -la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, les -courants se répandent largement, ils ne trouvent plus de limites devant -eux et la plaie particulière devient vite la plaie générale. - -Depuis la création du monde, tout est en germe dans les âmes, mais -ces germes, suivant les époques, se développent en sens divers. Les -faiblesses d’orgueil qui égarent l’homme moderne, agitaient déjà le -premier homme, et il est certain que l’envie et la jalousie sont aussi -vieilles que la terre où nous vivons; mais ces deux passions n’avaient -pas réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative, n’étant dans -leur bassesse qu’un involontaire hommage rendu à des mérites redoutés. -La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui les cerveaux est seule -parvenue à détruire un sentiment resté intégral à travers les étapes -successives de la pensée humaine. - - * * * * * - -Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable d’admiration, l’homme -s’est-il du moins concentré dans les affections exclusives, leur -réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus ailleurs? Là, comme -partout, la sève semble tarie. L’amour même, cette passion si -personnelle qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe jalousement -l’un dans l’autre les deux êtres, qu’elle unit, a conservé son nom en -perdant sa force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les romans -de la fin du siècle: l’amour c’est le plaisir, c’est le flirt, c’est -le vice,... c’est un goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un -chatouillement de vanité. C’est quelquefois encore une affection -raisonnable, saine, régulière, ce n’est plus l’amour! Héroïnes -d’autrefois, pauvres égarées, touchantes figures d’amantes disparues, -votre place a cessé d’être marquée dans le monde moderne. Retournez au -pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui ne vous comprendraient plus, -votre langage leur paraîtrait suranné; elles ont inventé d’autres -mots ayant d’autres sentiments à exprimer. Une femme du siècle passé -écrivait à l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre, je vous -attends», et elle datait ces mots: «de tous les instants de ma vie». -Dans le tourbillon où elles vivent, les femmes de notre époque auraient -peine à trouver une heure par jour pour souffrir, attendre, aimer... - -La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le temps peut être employé -plus avantageusement qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le -tohu-bohu affairé de la journée moderne, que représente-t-il comme -utilité véritable? Le régime de recueillement sentimental laissait -du moins libre jeu aux puissances affectives. Dans cette activité -agitée où les existences s’usent et les cerveaux se vident, le cœur a -subi un rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité n’y a pas gagné, -au contraire! La corruption s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce -qui pouvait servir d’excuse à l’entraînement des passions a disparu; -elles se sont abaissées jusqu’à n’être plus que des fantaisies ou des -curiosités. - -Les besoins du cœur et de l’imagination étant allés rejoindre ces -vieilles lunes, dont on amuse l’esprit des enfants, une étonnante -sécheresse préside désormais à tous les contrats d’amour. Les femmes -ont une large part de responsabilité dans la formation de ce courant -d’avarice morale. On dirait que le désir de paraître, de jouer un -rôle personnel dans la grande foire aux vanités, a absorbé et tari -leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux mots, illusoires peut-être, -mais attendrissants, qui faisaient battre le cœur de nos aïeules, -ne représentent pour les oreilles des femmes de vingt à trente ans -que de vieux airs démodés. Pour les jouer, il faudrait se mettre en -travesti, comme l’on se poudre pour danser le menuet! Les hommes ont -naturellement suivi les femmes sur ce terrain nouveau où ils se sentent -plus à l’aise, moins inférieurs... Au contraire, c’est eux maintenant -qui sont les sincères en amour. Le côté passionnel, le seul qui ait -survécu au naufrage, étant chez l’homme plus impétueux et plus spontané. - -Cette façon pratique et sèche de considérer les rapports réciproques -des deux sexes, sauvegarde mieux, évidemment, la tranquillité apparente -des situations mondaines. Il y a moins de mariages imprudents; il est -plus facile d’éviter les devoirs et les responsabilités que l’honneur -interdisait aux hommes de secouer. L’avarice morale en amour, ayant -été tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne des intérêts d’une -société,—dont le but suprême est la tranquille jouissance du bien-être -acquis,—elle a été acceptée comme un dogme par les deux parties -contractantes. Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à peu toutes -les couches sociales, et, aujourd’hui, l’ouvrière n’est guère plus -sentimentale que la femme du monde. - -Si ces calculs avaricieux n’avaient porté atteinte qu’à l’amour, -l’inconvénient serait discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas -laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs et d’infiniment -de tristesses, prendre dans la vie une place trop prépondérante. -L’homme a de quoi occuper autrement son cœur. Le champ des affections -désintéressées et pures s’étend largement devant lui: rien ne le -limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine, du moins, la poussée -est-elle restée vigoureuse? - -Commençons par l’amitié: l’amitié des hommes entre eux. Hélas! c’est -comme pour l’amour, on se sert encore du mot, mais la chose a disparu; -il y a des camarades, des confrères, des collègues, mais des amis, des -amis dans le sens vrai et large du vocable, en existe-t-il encore? Le -paganisme, le judaïsme, le christianisme nous ont laissé de grands -exemples d’amitié; et, à toutes les époques, même aux plus sombres, -jusqu’aux deux tiers de ce siècle, on a vu des hommes groupés entre -eux, unis par le lien puissant de ce sentiment viril et désintéressé. -Mais la sève des cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie -bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces forts attachements. -Tout ce qui ne rapporte pas un avantage immédiat, visible et tangible -a été rayé de la vie. Les hommes entre eux que sont-ils aujourd’hui -vis-à-vis les uns des autres? Des indifférents plus ou moins cordiaux -ou polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est pour devenir -associés dans les mêmes intérêts, complices ou concurrents. - -_Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David, -et Jonathan l’aima comme son âme._ Rien de plus simple, de plus -profond, de plus tendre que ces mots par lesquels l’Écriture définit -l’attachement qui liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. _Je suis dans -la douleur à cause de toi, Jonathan, mon frère, tu faisais tout mon -plaisir; ton amour pour moi était admirable, au-des-sus de l’amour des -femmes[7]!_ Avec qui aujourd’hui échangeons-nous nos âmes? La question -reste sans réponse. L’homme moderne se sent désespérément seul, et -parmi les causes du socialisme il faut placer la réaction naturelle -contre cet isolement douloureux. Autrefois, le lien commun des mêmes -croyances empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude. Croire -en l’honneur, en la patrie, en Dieu, formait entre ceux qui priaient -aux mêmes autels des attaches invisibles. Jointes aux sympathies -particulières, elles créaient ces liens puissants qui font accomplir -les actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice les objectifs -que ces croyances imposent. Quand on avait souffert ou qu’on se sentait -prêt à souffrir ensemble pour le même but, les cœurs ne pouvaient -rester étrangers; quelque chose de fort et de doux s’établissait -entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt particulier devait -nécessairement tuer les sentiments que la préoccupation des intérêts -généraux faisait naître et durer. - -En disparaissant des habitudes morales, l’amitié a laissé un grand -vide dans l’existence intérieure, l’homme s’est concentré de plus -en plus dans le cercle restreint des êtres dont il partage la vie. -Les affections familiales ont apparemment gagné de la force à ce -rétrécissement de l’horizon. L’intérêt personnel primant tous les -autres, le bien-être commun risque moins, qu’aux époques enthousiastes, -d’être sacrifié à une cause ou à un principe. Mais, en réalité, ces -affections ont souffert, elles aussi, du souffle desséchant qui a passé -sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait amener la diminution -des dévouements. Chacun a aujourd’hui conscience de ses droits, et ce -sentiment du droit crée des exigences et rend rebelle au sacrifice. Le -XIX^e siècle s’était fait de la famille, et en particulier de l’amour -maternel, une conception plus élevée, plus tendre, plus intime, plus -complète que les siècles précédents. Cette conception commence à -s’affaiblir. La famille a suivi le courant général et se transforme -peu à peu en école d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle -cultive s’est logiquement retourné contre elle-même; les affections -filiales et fraternelles sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste -allié fortement dans la défense des intérêts communs, les amitiés de -choix, entre membres d’un même foyer, rentrent de plus en plus dans la -catégorie des cas rares. - -Les principes de fraternité, de droit et de justice qui font l’honneur -de notre temps, auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments -particuliers, éveiller au fond des âmes une chaude sympathie -altruiste. Mais, dans cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où -l’homme trouverait-il le temps de s’occuper des autres? La poursuite -de ce bien-être auquel tous veulent goûter, de ces satisfactions -d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe chacune des minutes -de sa vie et tous les efforts de sa pensée. On aurait scrupule de -distraire quelques-unes des forces dont on dispose en faveur d’autres -intérêts que les siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment pensé à -lui-même et aux agréments de son existence, s’il lui reste une parcelle -de temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain qu’elle fasse -partie de son superflu, il consent parfois à la consacrer à son -prochain. Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a, il est vrai, -quelques exceptions lumineuses; il existe des âmes généreuses qui se -répandent largement autour d’elles en amour, en sympathie, en pitié. -Mais dans l’étude des manifestations morales d’une époque, on ne peut -tenir compte que du courant général. - -Certes, les hommes se rendent encore des services entre eux; -l’instinct est plus fort que la volonté, et souvent il reste bon -quand celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas moins vrai, -qu’intellectuellement, tout acte où l’intérêt personnel ne joue pas le -rôle prépondérant est considéré aujourd’hui comme une faiblesse, et -l’on voit des gens s’estimer supérieurs, simplement parce qu’ils se -sont désintéressés de tout. Jouir tranquillement de leur bien-être, -éliminer de leur existence toutes les causes de trouble, mener une -vie régulière et sûre, voilà leur unique idéal de vie, et ce suprême -égoïsme leur paraît la suprême sagesse. - -Dans ce desséchement général, un élément nouveau de sensibilité est -venu cependant travailler les cœurs: la préoccupation du sort des -classes pauvres, déshéritées, coupables... Le XIX^e siècle, et c’est -une de ses grandeurs, a osé regarder en face toutes les misères et -a essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les prisons, les maisons -d’aliénés ont été améliorés, assainis. Aux œuvres religieuses, -se sont jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions -philanthropiques surgissent chaque jour. La conscience humaine a été -remuée, et maintenant, devant les revendications des déshérités de -la vie, un certain malaise saisit les âmes, même celles qui étaient -instinctivement le plus rebelles à la religion de la pitié. - -Des pas immenses ont été faits dans cet ordre d’idées; cependant, aucun -rapprochement réel n’a eu lieu entre la classe qui donne et celle qui -reçoit. Au contraire, chaque jour le gouffre entre elles se creuse -davantage. On en fait remonter la faute aux doctrines socialistes, au -souffle de l’esprit du siècle, mais l’avarice morale qui préside à -l’accomplissement des actes apparemment charitables, a, elle aussi, -une large part de responsabilité dans la séparation grandissante des -bienfaiteurs et des secourus. - -L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus, comme celui d’autrefois, à -fermer ses oreilles aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt une -question de principe que de sentiment. Certaines idées de justice ont -pénétré les consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est difficile -de généraliser sur ce point, tant les mobiles de la charité sont -individuels, secrets, intimes..., cependant une chose est certaine: -le don matériel, si large qu’il soit, n’éveillera jamais aucune -reconnaissance, s’il n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle -d’amour[8]. Les déshérités du bonheur sentent cette lacune avec une -intuition merveilleuse. - -La charité n’apparaissait pas aux consciences de nos pères comme un -devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps -présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de -jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une -chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns -y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin, -ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et -engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs -de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux, -plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts -et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on -devine la crainte et on ne sent plus l’amour. - - * * * * * - -A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour -désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans -des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels -ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique -moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente -sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et -presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément -indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à -la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée -par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir -l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts -de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une -faible influence sur les habitudes de vie intérieure. - -La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute -une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique, -la formule du _laissons faire_ et du _laissons passer_ a amené le -désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans -l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient -dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme -personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique -et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la -théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la -stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï, -«le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne -ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels -les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être -excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de -l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la -morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui, -d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble -étrangement à celle du matérialiste honnête homme. - -Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se -distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances -de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces -troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure -intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des -fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer -l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul -instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver -qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par -d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans -les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement -oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme -se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces -commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls, -dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» - -Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain -ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés -et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il -sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des -lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se -rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur -ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les -mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent -l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque -deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont -qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués. - -L’école économique libérale a voulu démontrer que l’application -absolue de la loi de l’amour aurait pour conséquence la ruine de la -société, la destruction de la famille, l’annihilation des forces -individuelles, comme si l’instinct de la conservation n’était pas -assez fort chez l’homme pour servir de digue efficace à l’excès des -sentiments altruistes. D’ailleurs, ce n’est point l’anéantissement -de l’individu que l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse de -t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder tes affections, tes biens, -tes intérêts, mais: «Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer -le prochain, aie pour lui les sollicitudes que tu as pour toi-même[9].» -Il y a dans les Écritures un équilibre divin; tout ordre qui, exécuté -avec excès, pourrait devenir une cause de dangers sociaux, est -contre-balancé par un autre commandement. Ce qui dans le sermon sur la -montagne semble conduire au quiétisme, est corrigé par la parabole des -talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement, paraît restreindre -l’initiative personnelle, a pour contrepoids l’ordre que le Christ -donne à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.» - -Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui est-il? Est-ce le mandarin -de Pékin, le sauvage du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la maison -voisine que l’on ne rencontre jamais? Abstraitement, oui. En réalité, -le prochain est représenté par les êtres que la vie met sur notre -route. Certes, l’homme ne doit pas se désintéresser des intérêts -généraux de l’humanité, mais, à moins d’une situation particulière ou -d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler que dans la proportion -du grain de sable qui concourt à former la montagne. Ses devoirs -directs sont plus restreints et plus précis. En dehors de la famille, -de ceux dont il partage les peines et les joies et qui ne peuvent -souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup, il y a le grand cercle -des êtres avec lesquels il est en contact fréquent, mais dont les -intérêts cependant ne sont pas les siens. Le point est là: le prochain, -c’est l’individu qui se trouve mêlé à notre vie, sans que nous soyons -liés par des intérêts communs. Lui rendre service, soulager ses misères -matérielles et morales ne suffit pas, on nous ordonne de l’aimer! Or, -l’aimons-nous? La vérité essentielle du christianisme a été, hélas! -si peu comprise, que les plus honnêtes gens n’ont aucun scrupule de -ne pas aimer. On aurait honte de refuser un morceau de pain, mais -journellement on refuse son cœur. - -A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent, il y aura toujours -entre les hommes des rancunes, des jalousies, des violences. Les -meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais éviter complètement -les emportements du sang et de l’esprit. Ils portent en eux des -principes inguérissables de colère, mais on peut commettre des duretés, -ressentir des haines, et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire -capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable, ce ne sont pas les -actes d’égoïsme, _c’est la tranquillité de conscience avec laquelle on -les accomplit_; là est le profond illogisme des âmes chrétiennes et -leur crime envers le Maître qu’elles prétendent servir. - -Autour d’elles, il est vrai, le courant est puissant: tout conspire -à étouffer chez l’homme les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont -les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation; on lui fait honte -des efforts qu’il tente pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise -affectueusement; on lui rappelle ses intérêts bien entendus; on -décourage ses bonnes intentions: «Dupe, pauvre dupe!» disent les -regards, sinon les voix. Plus on aime, et moins on supporte de voir -l’être aimé se donner, se sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose. - -L’un des préjugés les plus communément admis est que les hommes -comprennent et pratiquent l’altruisme moins que les femmes. Celles-ci -se montrent, en effet, plus capables de certains dévouements: leurs -mains soignent un malade avec une dextérité et une persévérance que les -mains masculines ignorent, et, lorsque leurs sentiments intimes sont -touchés, elles ont plus de spontanéité que l’homme dans le don de leur -personne ou de leur temps. Mais en réalité les femmes sont les grandes -prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures, celles qui s’oublient -elles-mêmes pour ne penser qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que -leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles de voir -leurs fils, leurs filles, prêts à se consacrer à une cause généreuse, -à une affection désintéressée? La plupart des mères stériliseraient -volontiers, si elles pouvaient, le cœur de leurs enfants, afin que -rien d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur apprennent l’avarice -morale, leur enseignant à ne pas se dépenser inutilement, à garder pour -eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles, leurs caresses, leurs -actes que disent-ils? Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même», -mais plutôt: «La vie est une lutte et je veux que tu sois parmi les -victorieux. Aimer c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres[10]!» - -Ce même langage, les femmes le tiennent à leurs maris. Au nom des -intérêts de la famille, que de fois ne les poussent-elles pas à -l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits du prochain? L’homme -obéirait parfois à un mouvement généreux; un sentiment d’équité lui -indique la nécessité d’un sacrifice, d’une réparation, d’un pardon à -accorder. Qu’elle soit mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque -toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait concevoir l’altruisme -hors du cercle toujours plus restreint de ses affections personnelles? -D’admirables exemples démentent cette imputation d’infériorité -morale. Ce qui manque aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes -qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique et la bonne foi; -leur intelligence et leur conscience ne sont pas suffisamment en -exercice. Si elles apprenaient à mieux raisonner, à se rendre compte -des obligations que certaines croyances imposent, ainsi que des -responsabilités qui en découlent, elles désireraient pour ceux qu’elles -aiment les biens essentiels, un amour mal entendu cesserait de les -pousser à la «médiocrisation» des âmes qui leur sont confiées. La -maternité donne aux femmes une part considérable d’influence sur les -générations futures, aussi les erreurs de jugement qu’elles commettent -ont-elles une portée considérable. Pour redonner la vie aux formules -mortes, pour faire refleurir dans les cœurs desséchés l’amour naturel -et l’amour charité on ne peut se passer de leur coopération. Dans -cette œuvre toute intime, la femme a une part d’action à exercer plus -importante encore que celle de l’homme. - - * * * * * - -Il n’y a pas eu de génération moins gaie que la nôtre. L’intérêt -matériel érigé en culte et l’avarice morale en dignité ont enveloppé -toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche du plaisir personnel -a appauvri les imaginations et leur a ravi la possibilité des -jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude de l’avenir -et les menaces qu’il contient pour ceux qui n’en attendent pas l’ère -heureuse, ont contribué largement à cette croissante tristesse du -siècle qui vient de finir, mais le desséchement de l’âme y a plus -de part encore que la crainte. Les détraquements de nerfs dont la -génération actuelle souffre,—résultat du mouvement fiévreux où l’homme -s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de son cœur,—pourraient -avoir, en s’accentuant, de désastreuses conséquences pour la santé -intellectuelle de la race humaine. Il est temps de s’arrêter sur -cette voie du dépouillement intérieur, où la société moderne a cru -orgueilleusement trouver la sécurité et le bien-être. - -Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels -de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à -aimer? - -La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la -puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de -croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont -pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être -tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour. -Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils -appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre -enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se -trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils -repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de -remords d’y manquer que de toute autre faute commise. - -Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient -force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient -les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la -vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui -est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le -don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus -grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent. -L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec -désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu! -L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son -essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les -souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de -continuer à suivre ses décevants conseils. - -De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence -s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie -sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour, -exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien -et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant -d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des -larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes -ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent -vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour? - -Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est -présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare -sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes -anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire -à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les -hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme -collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité. - - - - -CHAPITRE IV - -LE FAUX AMOUR DE SOI - - L’essentiel pour le - bonheur de la vie, c’est - ce qu’on a en soi-même. - - (SCHOPENHAUER.) - - -Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son -application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès -civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la -société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce -que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que -la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre -moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences -ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que -l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la -nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et -même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ -donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme -toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour. -Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au -seul _Ego_,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit -s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités -de la personnalité humaine. - -Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que -chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte, -soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde -provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa, -il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de -leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée -sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les -injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur -façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si -l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses; -ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une -fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver -pour atteindre la félicité et la plénitude vitale. - -L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme -doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet -amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer, -s’aime mal, s’aime faussement. - -Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il -devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer -véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime -lui-même. - - * * * * * - -L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il -reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous -le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de -contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit -responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme -éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui: -enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre, -mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents -ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de -lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont -son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si -importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence -entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur -cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à -lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger. - -S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est -souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit -aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible. -Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et -éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette -harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus -aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes, -sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même -si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer -suffisamment à l’atteinte de ce résultat. - -Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne -les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque -individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état -général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye -de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue -de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir -quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions -esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle -encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du -plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres, -par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature -avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves -de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs -personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête -ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche -et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement, -se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont -mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour -ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles, -en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une -cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions; -toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des -individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice. -L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand. -La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de -soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps -que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait -travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce -que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine. - -M^{me} de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment -développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à -rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance. -L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant -une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait -devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants -et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce -résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime -sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est -une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les -précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement -d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel. -Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres -de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves -l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements -harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera -bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée -aux hommes, le vrai doit la faire disparaître. - -Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une -influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix -(il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est -une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations -ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer -l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu -d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux -oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts -persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir -la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des -conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement -l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans -son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de -discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour. - -L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne -l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à -gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime -si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il -détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de -ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela -dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement, -de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa -maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises -et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles, -incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont -pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes -témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire -encore souvent. - -Sur ce point également l’époque actuelle est en progrès sur les -précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des -enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la -nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de -ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle -et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa -propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la -négligence reprend le dessus. - -Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa -santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils -intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second -surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette -insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions -intellectuelles et morales? - -On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si -dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on -pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre -malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit -de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son -jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir, -à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité -dément, d’interprétations erronées des préceptes divins. - -Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de -l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un -fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production -industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches -à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est -une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence -civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et -naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui -révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit -s’aimer. - - * * * * * - -L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de -développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les -aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la -fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément -limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice -humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit. -Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame -l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique -s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée -sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par -triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux, -mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au -point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est -pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non -plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une -individualité produit sur une autre. - -Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant -dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi -par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il -sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est -au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi -précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de -toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart -des vies. - -Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre -époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté -d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes -déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme -devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation -lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance -n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les -originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe -toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante -uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées. -Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître -aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position -différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre -pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne -voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare -avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi -le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de -mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance. -La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une -attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une -pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes -effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme -allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont -été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre -débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite -contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin. - -S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens -invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la -même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour -supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut -une plus considérable encore pour que cette constatation procure une -joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce -qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui -constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer -par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité. -Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale -ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?» -Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres -questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le -vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait -ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la -même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?» - -Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité -voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme -humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée -par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui -l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples -souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme -aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance -de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la -longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le -divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi -ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers -une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de -ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte. - -Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler -son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y -renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né. -L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner -toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis -de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être -et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de -faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette -concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes -routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait -ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait. -Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus -dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne -serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes. - -L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand, -non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir -beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion -publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter. -D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il -aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde -d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui -croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés, -détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient -reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de -l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas -la donner, c’est être son propre ennemi. - -Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement, -une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie, -quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à -jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun -saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres -de la même façon. - -Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur, -d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle -pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que -ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives? -Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et -au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes -dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il -peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche -et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même -s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et -efficace coup de fouet. - -Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son -maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de -l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente -dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart -des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs -goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle -résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient -à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se -dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre. - -Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les -grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit -et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au -désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais -que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont -jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux, -s’acharnant après eux! - -Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels -la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus -alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou -considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de -Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de -l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout -le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins -commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le -sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de -moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer -les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont -des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au -désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir -roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour. - -Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est -la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte -la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent -jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à -conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que -prendra leur _moi_. C’est là une étrange indifférence, que la plupart -des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu -devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne -dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.» -Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé. -Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et -rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre -et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout -est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie -intellectuelle, vie artistique et même vie sociale. - -L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse -tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se -livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins -sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant -vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations, -mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement -des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans -l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat, -physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut -et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non -avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des -sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même -incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement -accompli. - -Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait -à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en -attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule -connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions, -et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être -solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres -hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée, -nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne -s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible -aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et -intelligente. - -On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une -valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable -suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En -s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se -sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un -état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux -autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend -si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue -physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie -femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle -établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se -rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres -d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en -elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui, -ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui -qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des -autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent, -qui s’appelle l’approbation des autres. - -Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance -morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus -réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils -veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les -affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté -intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude. -Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire -partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La -convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin -de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que -l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime. - -Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre -époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être -le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement -d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est -encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne -de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie -de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible -et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix -fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but -digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent -pour lui-même un vrai amour? - -Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère -de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont -les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le -maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire -tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle, -ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des -profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui -stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment -point. - -La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est -offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou -paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances -qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle -des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est -aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation -elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un -vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes. -Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout! -Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages -matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et -préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même -innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs. - -Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous, -il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions -à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa -route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place -du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur -des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux -chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique -et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres -de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque -espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on -s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante -humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les -joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste -Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître -le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de -l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne -naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa -jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais -toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du -livre... _In Angulo cum libello._ - - * * * * * - -La sensibilité étant durant toute la vie active de l’homme la cause -principale de ses joies et de ses douleurs, il serait utile de se -demander dans quelle voie il doit la diriger pour son propre bonheur et -le développement normal de ses facultés affectives. - -La sensibilité n’est pas la sentimentalité; celle-ci sous toutes -ses formes, même la forme naturelle, est une source d’erreurs, de -pernicieuses illusions et d’inutiles souffrances. Tout ce qui tend -à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par conséquent être banni, -de l’éducation que nous recevons des autres et de celle que nous -nous donnons à nous-mêmes. Elle représente, du reste, bien plus une -habitude de l’esprit qu’un besoin du cœur, et en général se développe -au détriment des affections vraies et se perd en phrases vides, -en aspirations vagues. On rêvera à l’ami absent, mais on oubliera -d’agir pour lui. Les personnes sentimentales sont presque toujours -les moins altruistes et ne contribuent que faiblement à la félicité -de leur entourage, car elles deviennent facilement le centre de leur -sentimentalisme, se posent vis-à-vis d’elles-mêmes en êtres à part, -méconnus du vulgaire, magnifiant en sérieuses épreuves les petits -déboires de la vie, se forgeant une série d’imaginaires souffrances. -En résumé, être sentimental vis-à-vis des autres c’est les aimer plus -artificiellement que réellement. Être sentimental vis-à-vis de soi-même -c’est ne pas s’aimer du tout, puisque c’est développer en soi des -causes factices et inutiles de douleur. - -La vraie sensibilité, au contraire, est une source constante de joie, -elle produit un rayonnement continuel de l’âme. Plus l’homme aimera -autour de lui, mieux il s’aimera lui-même, l’amour pour autrui étant -l’unique moyen efficace de contribuer à sa propre satisfaction. Ceux -qui, par crainte de la souffrance, stérilisent leur cœur, deviennent -des âmes mortes; l’avarice morale les étreint et tarit en elles toutes -les forces d’expansion et de lumière. Ils donnent le moins possible -au prochain pour éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette -précaution se retourne contre eux-mêmes. En étouffant leurs sentiments -altruistes, ils augmentent leur égoïsme, ce qui les rend plus sensibles -à ce qui les touche et par conséquent les fait souffrir davantage. -Aimer les autres, c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement, -car on n’est heureux qu’en aimant; seulement, il faut les aimer pour -eux-mêmes et non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant -pour leur être utile, sans cette exagération morbide qui change le -dévouement en souffrance, en somme il faut les aimer comme nous-mêmes -pour leur bien réel. Tout s’enchaîne admirablement dans cet ordre -d’idées, car le but de l’amour pour soi et les autres est d’amener -l’âme humaine à l’harmonie. - -Cette même harmonie demande que la sensibilité soit dominée par -la raison, la patience et le courage, sans quoi elle dégénère en -sensiblerie et devient, plus même que la sentimentalité, une cause -de chagrins perpétuels et inutiles pour ceux qui l’éprouvent et un -tourment pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire et -bonne à soi et aux autres, elle doit se garer de nombre d’écueils et -surtout de l’excès de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette -pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie de tout bonheur, de -toute satisfaction et de toute paix, la susceptibilité devrait être -considérée par les êtres intelligents comme une maladie douloureuse -qu’il faudrait tâcher d’enrayer dès le premier symptôme. Si l’homme -savait s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment morbide de -prendre racine en son âme. - -La susceptibilité a une pernicieuse sœur jumelle qui est en même temps -sa cause et son effet; il est rare que l’une aille sans l’autre. -Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité exaspérée, mais -d’ordinaire elle marche à pas égal avec la vanité, la plus perfide -compagne que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait pas en -souhaiter le contact à son pire ennemi, et, aberration singulière, -l’homme presque toujours s’empresse de lui ouvrir toutes grandes -les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente, la chérit. Si l’on -noircissait d’encre le papier de plusieurs fabriques on n’arriverait -pas à énumérer le mal dont elle a été cause depuis le commencement du -monde. Et tout cela parce que l’être humain n’a jamais appris à savoir -s’aimer et par conséquent, n’a pas compris quelle source de douleurs il -pourrait s’épargner par une sage direction de lui-même. - -On dira que la susceptibilité est une force de résistance, que -la vanité est un levier puissant, que sans elles la grossièreté -s’introduirait dans les mœurs, que tout progrès d’élégance et de -culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien développée ne -suffirait-elle pas à maintenir le respect, à servir de rempart contre -les offenses, à les empêcher même? Et l’amour-propre ne pousse-t-il pas -l’homme bien plus loin que la vanité sur la voie du perfectionnement, -de l’achèvement, de la grandeur? On les confond l’un avec l’autre, et -c’est une erreur profonde, car à les bien considérer ils s’excluent -l’un l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations de la vanité, -on transforme et rapetisse celle de l’amour-propre. L’amour-propre -c’est l’amour de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne peut faire -désirer que le bon et le grand, la réalité et non l’apparence, la vraie -gloire et non la fausse gloire, tandis que la vanité!... Qui oserait -décrire et avouer toutes les petites et pauvres pensées, les mesquins -désirs, les puériles satisfactions dont elle est cause? Ce qu’inspire -l’amour-propre on ne le raconte pas toujours, mais on n’en rougit -point; il peut induire à une action violente, jamais à une action -basse; s’il a ses dangers, ses maladies, elles ne sont ni putrides, ni -infectieuses. - -Un des symptômes du vrai et sain amour-propre c’est de développer -le désir de la gloire dans les âmes assez fortes pour le supporter. -Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce n’est pas toujours celle -du guerrier, du poète, de l’homme d’état, du savant ou telle autre -personnalité géniale à laquelle on est habitué à attacher ce nom, elle -peut illuminer de ses rayons des manifestations plus modestes. Il y a -la gloire intime et secrète du développement mental et moral. Emerson, -par exemple, n’aurait jamais écrit les pages qui lui ont acquis la -célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même, il serait arrivé à la -gloire par l’expansion de sa pensée et de son sentiment. Qu’elle soit -destinée à rester invisible ou à revêtir une apparence éclatante, la -gloire est le plus salutaire, le plus efficace, le plus noble amour que -l’homme puisse concevoir et réchauffer dans son esprit et son cœur. -Il faudrait que sa poursuite dominât toutes les autres dans les âmes -profondes et les intelligences géniales. - -Ce désir des hauteurs même invisibles ne peut être le partage que d’une -élite, mais il reste aux personnalités plus modestes un vaste champ de -travail à ensemencer et à labourer, lorsqu’elles auront appris quel -est le vrai amour de soi. La récolte leur apportera des satisfactions -inconnues, donnera une saveur toujours renouvelée à leur existence, -leur épargnera bien des souffrances inutiles; elles auront, en outre, -la joie suprême de voir leur fonds produire chaque jour davantage ce -qu’il est capable de donner. - -Tous ces bienfaits que la pratique du vrai amour de soi promet à -l’homme, peuvent être obscurcis, gâtés, corrompus par le développement -d’une seule tendance, comme une famille d’insectes presque invisibles -suffit pour que les plus grands arbres soient rongés dans leur -essence même. Cette tendance, il vaut mieux dire cette maladie, est -le manque de simplicité, de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et -des autres. Dès qu’une préoccupation de ce genre pénètre l’esprit, -elle diminue immédiatement tout ce qu’elle touche. Si la recherche de -perfectionnement, de la mise en valeur des facultés doit amener à sa -suite l’orgueil spirituel, mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu -d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement, simplement, -dignement ce qu’il est vaudra toujours mieux que le poseur, même s’il a -le bon goût de ne pas battre la grosse caisse, même s’il est à peu près -sincère dans sa recherche du bien et du bon. - -La simplicité, c’est la vérité. La pose, même si ses attitudes sont -belles, n’est que mensonge. L’une peut se comparer à la source d’eau -vive, à l’air pur des montagnes, à la saveur des fruits, à l’odeur -des fleurs; l’autre c’est le masque, la fantasmagorie, les boissons -frelatées, les parfums chimiques. Et il suffit d’une perle fausse dans -le collier pour faire douter de celles qui sont vraies! - -Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti, -dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles -se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à -s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre -ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la -main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire. -Au contraire par le développement de ses facultés physiques et -mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver -à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à -celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la -sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite -d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables -douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et -la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires -cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles. -L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme -une humiliation. - -L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en -effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme -qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est -nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre -sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre -de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine -pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position -exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste, -car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence -des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste, -mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à -personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement -parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas -nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières -places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce, -charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de -droit. - -Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer -les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois -encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut -aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le -faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera -que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient -incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites -et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin -un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de -mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure -des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier -se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la -charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant: -«Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos -chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.» - -La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une -distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui -se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de -champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat. -Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de -vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer. -Le but de cet amour se résume en trois propositions principales: -être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement -possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que -l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne -les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle -comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir -comme résultat l’harmonie finale de l’être. - -Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie, -tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et -ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous -une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères -et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales, -qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur -et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils -disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer? - -Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur -est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son -propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi -de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont -reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu -leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer -les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan -divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de -soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples -du hasard. - -Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis -à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer -en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale; -elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance -communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans -lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont -négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait -comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre -pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières -ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras -vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu -aimeras les autres. - - - - -CHAPITRE V - -L’ÉLÉGANCE MORALE - - Attelez votre charrette à - une étoile. - - (EMERSON.) - - -Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on -l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore, -en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et, -si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des -affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir -opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le -beau pour la recherche unique de l’utile. - -Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable -à la pureté de l’art; il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la -simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie -grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de -l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance -du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus -positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir -de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes, -de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques: -concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont -jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les -admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la -mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît -incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela -artiste!» - -Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie -et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne -dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance -morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire -ou basse, mais il faut que les bornes de la plus vaste indulgence -aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots, -d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de -beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du -blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre -certains actes indélicats ou lâches. - -Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli -disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la -fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne -choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un -raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est -également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans -paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre, -l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles -rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux -capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet -tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente -que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En -l’étendant aux manifestations morales, on pourrait l’agrandir et le -rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces -visibles dont nous sommes épris. - -Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment -toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse, -fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries, -mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est -un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes -Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y -a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez -honnêtes gens subissent. - -Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité -élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle -interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite -aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des -petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige -qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la -hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles du XVIII^e -siècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des -prescriptions du bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme -basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse, -il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie -peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas -la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui -médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on -toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme, -ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La -dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des -manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire -dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de -la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les -préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme -autrefois. - -Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup -de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors -d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La -question se posait déjà au XVII^e siècle. Quelqu’un voyant M^{me} de -Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner; -à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on -commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique -humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple -contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses, -les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent -pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à -des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps -étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils -avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans -l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps -avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs -philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes -et s’inclinaient devant les stoïciens. - -Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les -amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui -l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus -fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien -voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les -ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé -les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut -l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La -poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, -à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses -visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait -merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en -seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des -révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer -l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent -une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art. - -Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit -les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de -passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait -inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux -manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de -religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet -du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de -vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence -des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite -se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges -ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la -convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, -dans les plaines d’Horeb. - -Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la -séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire -la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de -charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des -sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés -intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art -ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté -propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en -sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur -les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront -en les rajeunissant. - - * * * * * - -En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues -à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et -artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle -ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les -principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si -les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les -manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de -beauté auquel ils croient. - -L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible -puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses -apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses -saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont -la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé -la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les -individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. -Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, -chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance -se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. -Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son -empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, -pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger -l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la -vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son -ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande -qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont -ils se manifestent et s’accomplissent. - -A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du -superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise -avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque -pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, -les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. -Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment -naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes -malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme -effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche -de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les -savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur -époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus -les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou -altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais -ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, -répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs? - -La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression -la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler -le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de -majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la -sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés -aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment -toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du -cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix -de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils -des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais -d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est -à ta droite, parée d’or d’Ophir...» - -Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne -songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est -rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent -et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent -superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage -d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le -reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure. - -A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de -la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. -Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. -Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, -religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée -des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses -peuvent éclore et vivre. - -L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée -par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père -qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance -de celui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à -vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les -croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la -parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur -transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer. - -L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. -Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des -idées morales, observateur des formes et des obligations que la société -impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils -montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle -qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et -de grandeur leurs actes et leurs pensées. - -L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes -est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. -Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les -médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies -religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles -manquent parce qu’on n’y aspire pas. - -Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances -morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité -les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient -que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus -important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont -consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux -s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment -de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à -des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque -une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse -un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur -au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y -pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de -cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait -la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le -beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent -l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, -toutes les splendeurs du firmament et de la terre doivent avoir leur -équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien -pour qu’il devienne le beau. - -Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes -demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une -inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées -mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, -qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une -lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les -chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le -monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui -le conduiront aux hautes cîmes. - -S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur -et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le -dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement -dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos -âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est -le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, -devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelques raffinés -intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les -bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et -proclamer le culte du beau en morale. - - - - -CHAPITRE VI - -LE CULTE DE LA VÉRITÉ - - The world is upheld - by the veracity of good - men. - - (EMERSON.) - - -Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière, -l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs -où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à -sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les -masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le -phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont -accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de -l’artificiel. - -La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque -s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les -mensonges sur lesquels s’établit, en grande partie, l’existence -sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas -jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets, -au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie -vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement -et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance -ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait -d’une empreinte presque morbide. - -Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les -effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces -supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme -une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle -la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se -circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y -a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges -où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité -est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des -consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route -du bonheur. Il faut lui dire surtout que l’heure est grave, qu’un -monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour -se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses -pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge, -impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si -l’horizon est obscurci. - - * * * * * - -Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et -tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique -vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues -depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de -l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont -transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent -encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un -au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être -humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à -la réalisation de la félicité et à la disparition de la douleur. Le -stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent -aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et -encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le -cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à -la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme -s’agite à une aspiration vers le bonheur. - -L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde -que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette -science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui, -la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet -de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les -applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le -développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir -un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être -pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances -s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus: -l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus -juste des valeurs, la délivrance de ce poids mortel de solitude que -la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en -mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout -perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes -de répit, la joie de vivre. - -La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de -reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences -et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement -et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail -individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme. -Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation, -d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai -donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.» -Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas -renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels -d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre, -et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa -conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera -sa tâche, le travail n’en restera pas moins uniquement personnel. -Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du -bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative; -elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la -résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée. - -Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou -séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui -qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des -difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience -se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison -déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux. -Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent -finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice -divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne -n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui -l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes -ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité -inéluctable à laquelle la société condamne l’homme. Heureusement la -société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la -précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité. - -En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que -du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains -mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver -une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche -prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point -contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché -quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette -déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre -n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui -éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une -humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où -elles le prononcent. - -Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des -regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner -ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales. -Ils n’altèrent pas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et, -d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en -les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de -vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte -forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche -serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences -les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible, -sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la -substance de leur pensée. - -Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout -une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et -est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune -considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et -nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous -excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave -encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la -conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos -responsabilités. - -Les catégories du mensonge parlé sont infinies; elles vont du mensonge -de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de -calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines, -mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a -faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait -bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une -indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les -plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment. - -La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été -le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge -tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un -collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons -ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines -castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante -rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de -toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les -manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie -vulgaire, insignifiante en soi, a causé dans la conscience humaine des -ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a -passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du -sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la -baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée. - -Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs -du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la -fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la -plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir -a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une -balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné -l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait -pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer -les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut -être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une -aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est -pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit -pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité -de ceux que l’apparence rassasie, que le chatoiement des mots et -des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure, -sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut? - -Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue, -s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en -relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les -médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré -dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance, -abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à -une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté -intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent -seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont -commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans -s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une -espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion -s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains, -elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science, -au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes -aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux -reniements; on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est -responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit -pas à la combattre. - -Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme -direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis -à l’établissement et au développement de certaines organisations, -mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point -de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont -pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur -époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or -l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle -sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est -impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se -connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes -et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse -renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc -actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui -la déconsidère. - -L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sont en opposition directe -avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique -ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles -que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux, -elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres -pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil -et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a -aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est -moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile -lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre -époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous -l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous -comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore -appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs -yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la -lumière. - -Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de -nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel, -mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de -cruels, fondés sur le néant. Et on leur sacrifie gens et choses, tout -en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont -des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on -commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise. -Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante -aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on -le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse -excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses -sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes -excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte, -mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus -à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à -leur tour aux préjugés des autres femmes. - -Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus -honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète -de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne -peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond -d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer, -car une fois éclairés, ils risqueraient de devoir prendre une décision -contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à -leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent -à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le -droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable -cruauté. - -La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux -et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces -mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code -se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent -à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en -journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie -sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux -défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le -jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage -de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée, -les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins -faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur -les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent aux rapports, -aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre -par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la -jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de -carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce -de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait -soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères -croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux -autres. - -La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs -de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave -mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les -appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation -du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé -d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de -situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler -partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs -angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature -humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant, -ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme -de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de -se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le -tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère. - -Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes -les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont -broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si -vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se -soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une -énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre -le mensonge en fait presque toujours un révolté. - -Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la -place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par -des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant -les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait -crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles -mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices. - -Maintenant tout s’effrite, les fondations et la bâtisse: poutres, -ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du -dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme -regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre -qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses -racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle. - - * * * * * - -Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les -peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de -respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des -molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations, -plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues -encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et -elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur -intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique -point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux. -Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité -n’ont pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles -sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les -races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles -rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider -les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force -dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été -merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques, -ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce -que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force -permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi -non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et -a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le -respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et -enrayer ses progrès. - -Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge, -c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire -d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut -se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en -recueillent pas plus de considération, parce qu’au fond on ne croit à -la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés -impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de -la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges -sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation -commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation -de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie. - -Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche -rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective -ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses -disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas -une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des -intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne -pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à -ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu, -mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir -en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à -être supportées et respectées. Ce qui est mensonge dans les choses -tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force -bienfaisante. - -Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les -sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds, -il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière -en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à -appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse, -à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne -s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi, -dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non -seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes -les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de -ressentir la beauté du vrai. - -Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la -pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité -vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la -seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude -de la sincérité personnelle aura donné à l’âme. - -Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans -le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir, -penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen -consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne -serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de -ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions -erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités -face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se -revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces. -La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne -se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses -adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent -ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et -des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson; -il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication -ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses -enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque -pierre est une idée fausse. Les exemples sont inutiles, il suffit -de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les -années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de -passer au crible de la réalité. - -Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui -soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la -vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le -temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par -moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent -épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision -une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent -d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves, -attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de -réalités vécues. - -Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans -tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même -atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions -comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles, -peut-être avec plus de force même, car l’habitude de la vérité -augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de -soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la -condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus -admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle -l’Écriture. - -Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses -misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs, -ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable -du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles -soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera -pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une -certaine mesure, purifie le mal. - -Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les -âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en -lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en -actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le -phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre -des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle -des valeurs subira de radicales modifications. Le mépris tombera -sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire -vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à -l’_arrivage_ sera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel -en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches -légères qu’un coup de marteau suffit à détruire. - -Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au -début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant -favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes -les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité -inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter -le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne -feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé -lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être -disjoints. - -La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée, -modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le -changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement. -L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les -relations sociales serait inutile et dangereuse. - -Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité -humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre -véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui -concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la -réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer -leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes -auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice; -apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait -pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans -la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou -affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles. - -Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences, -l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des -sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les -rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision -nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et -compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les -relations ne se fonderont plus que sur des sympathies réelles. -Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui -dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit -chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font -partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et -l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots -qu’il prononce abondamment. - -Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se -sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des -consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits -d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là, -les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la -construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé -au mensonge. - -Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est -instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de -ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire, -la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et -ses origines divines. Le mensonge nous en dissimule la profondeur, la -vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler. -Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une -certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement, -par un effort constant de volonté. - -La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un -tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée -et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de -nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les -douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons -pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là -où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi -dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement -dans l’ordre moral. - -Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser -une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à -constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des -crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent, -semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette -lumière, nous devons nous prosterner la face contre terre pour ne pas -être brûlés par elle. - -Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la -vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes, -par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le -sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de -leur force. - -Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares -sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités -de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route -lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et -pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine, -acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à -l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies. - -Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de -la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable; -artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à -toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un -nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventer des genres -nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des -genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive, -la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique -ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur, -et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la -symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et -la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés -diminuerait. - -En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle -est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le -système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour -le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des -indiscrétions dangereuses. - -Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la -plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni -rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là -encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera -à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations. - -Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la -pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se -montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes -artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité -vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait. -Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être -respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais -on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations, -les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa -situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes -choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore -les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation -s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les -originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les -habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à -toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie -individuelle... - -Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le -contact avec la vérité imposera aux hommes. Quelques existences -vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite -semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter -dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut: -l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns -l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent -sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans -cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes -entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques; -c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que -de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la -chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent -sans cesse vers elle et l’adorent. - -Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la -religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires -puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature -lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son -triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité. -Il faut y croire, même si nous la voyons poursuivie, écrasée, -morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours. -Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et -Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].» - - - - -CHAPITRE VII - -LA BONTÉ - - Soyez bons dans les - profondeurs, et vous - verrez que ceux qui vous - entourent deviendront - bons jusqu’aux mêmes - profondeurs. - - Maurice MAETERLINCK. - - -Maurice Maeterlinck a écrit dans le _Trésor des humbles_ un chapitre -sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. -La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines -vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se -manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, -n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos -agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle -avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports -mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la -puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète. - -Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux -vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les -«certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se -soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime -qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je -fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes -préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, -aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le -domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une -bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes -sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent -dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants -entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a -réunis dans un cercle commun d’existence. - - * * * * * - -Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point -philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment -compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais -la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance -regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont -guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de -modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur -dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits -aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre -insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent, -entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles -les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus -irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se -présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces -anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur -intelligence, ce qu’elles font pour autrui, leur paraît si immense, si -admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce. -Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la -bonté y est étrangère. - -D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et -pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont -pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices -de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les -misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale, -éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour -naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur, -de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait -germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles -demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer, -mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux -les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du -moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une -branche seule porterait des fruits. - -Dans cette nomenclature des bienfaiteurs humanitaires, auxquels la -bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les -justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant -en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils -et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en -grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur -esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des -étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là -auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses -jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que -la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu -féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils -crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient -volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs -énergies et leurs sentiments. - -Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le -cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des -faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement -ne vous a point pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique, -exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous -comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent, -écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la -fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres -bons. - -Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi -comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si -tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très -vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir -de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un -sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain. -J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie -délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli, -et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence -complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le -répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force -est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne -dérègle pas la pensée et étant d’essence immortelle ne subit pas les -détériorations du temps. - -Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de -sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes -dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où -le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans -les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète -que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement -cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine, -elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser -la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du -morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force -de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est -incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est -plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin, -quoique tous plus ou moins en souffrent. - -Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer -confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de -prestige. Or quelle est la position faite à la bonté dans le monde des -honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent -une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté -est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage -nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse, -un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon, -c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de -la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement -les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent -grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise -humaine. - - * * * * * - -Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant -la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les -duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail -s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte -de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire, -à se mettre en garde contre les manifestations de cette hostilité -malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se -permettre impunément. - -La législation des pays civilisés contient des mesures répressives -contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à -la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs -échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les -juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la -loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège -l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En -certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle -des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en -Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de -difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut, -d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de -journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les -médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations -mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de -la chair, l’homme est désarmé, la loi ne lui prête aucune assistance -et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun -contrôle légal ne saurait s’exercer. - -Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique -pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non -défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion -publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à -l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes -malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de -nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux. -L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes; -il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles -seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde -des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées -détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences -flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis! - -Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance, -le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Elles -sont irréductibles; l’_humour_ veut se satisfaire, la vanité aussi, -et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation -du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de -lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse -parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce -qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée -avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur, -s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a -connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes -elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt -sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations, -les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant -les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et -cela sans remords, presque inconsciemment. - -La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers -visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril -grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il -a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La -langue humaine a cessé de reculer devant les accusations les plus -extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté -les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou -inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité -aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du -mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les -littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires -d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à -armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie -qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par -légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par -l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un -rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse -et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs. - -Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieux _mea culpa_, -les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes -prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse -de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme, -il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il -appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles -avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et -de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations -et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois -principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la -vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté -avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale, -et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans -l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus -abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la -conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent -les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec -leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur -intelligence et leur conscience. - -Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui, -on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence -de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent -l’essor. Sans diminuer nullement la part de faute d’Adam dans les -malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère, -on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme -est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités -de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours, -parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense, -je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers -les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours -une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante, -d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus -nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver -une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le -lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse -cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus -de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son -intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une -place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image -que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme, -toujours la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les -gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses -cornes» avec une dextérité merveilleuse. - -Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur -indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les -pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur -faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des -champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain -qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est -pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire -de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures -de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles -des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira -pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa -situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien -gagné et rien appris. - -La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque -de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de -leurs droits au vice; cependant sa puissance est grande. Pourquoi les -femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement, -oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle? -Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et, -il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès -international des femmes par ces mots qui résument tout un programme: -«Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais -ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient -intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne -continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur -entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et -implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur -nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit. - -Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques -sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque -une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le -constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres -femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de -fille à marier: «Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera -pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à -ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus -naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience -de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à -commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait -parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle -n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle -allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe -d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle, -personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester... - -Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie -qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté -féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la -chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la -première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles -en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir -un bouquet aux mariés bleuis sur leur lit par le froid. La fille de -Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui -avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares -d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays -européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté -qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y -a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles -une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs -malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent -à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait -conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé. - -Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les -procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé -les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents -de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend -aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes -propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est -aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point. - -Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des -calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable -en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le -reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement -une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même -temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule -évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en -ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la -bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on -recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées, -n’a jamais inspiré la _philovipérie_. Par quelle aberration de notre -mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même? - -Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité -directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a -davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa -langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que -son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle -ne l’admire pas et méprise cette force où elle s’obstine à voir une -faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la -femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles. -Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise -et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être -dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui -rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle -est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir -de préparer le travail de réaction contre les médisants et les -calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté, -cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à -toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel. - - * * * * * - -Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux, -l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la -femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le -centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner -les indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations, -preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines. -Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des -hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les -hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste, -dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la -distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est -point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à -ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre -entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté -accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie, -capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées. - -J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de -moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par -des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa -présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par -hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette -femme de grands traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite, -inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est -dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement -nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec -plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts -vis-à-vis de moi, une belle place saine. - -Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies -on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les -douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas -besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir -cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres -désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente -pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la -lumière à l’ombre. - -En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la -mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance -comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, -l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis -que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme -et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur, -et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il -faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un -fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la -pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus -sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et -vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles -étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse -parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées -parce qu’elles étaient bonnes. - -L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition -prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, -un _redeeming point_. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de -Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié -pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle -leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles -et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora -n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle -aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit -était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa -puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité -intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa -fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les -protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme -actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre? - -Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. -Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans -le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec -son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. -L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit -devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de -femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles -croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance -au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, -et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays -comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où -la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans -les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme -et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des -végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires -à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes -racines. - -Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» -qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès -vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour -l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son -plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est -de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les -exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce -qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce -n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités -qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un -acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. -L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, -mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus -rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a -même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, -dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur -ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains -d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait -avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. -L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni -son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre -sa rivale. - -L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la -cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse -femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de -Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité -avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors -elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, -Madame», dit-elle en l’embrassant. - -Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera -depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse -bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent -les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre. - -L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, -un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine -a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre -lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites -de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les -autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles -proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres -victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence -qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les -hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la -bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, -les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui -lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante -des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes -anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances -et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels -démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont -préparé les armes dont les ennemis se servent. - -La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le -mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté, -toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin. -Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de -vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a -de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont -la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle -à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature -semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne -sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande -lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque -chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est -l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des -femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations -perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres. Leur -sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant -que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour -chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles... - -Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible, -il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais -complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes -et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi -servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si -la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité -dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les -vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale. - -La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de -l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de -l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles. -Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit: -«La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette -petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver -la vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la -force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore? -Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie -qui doit être la revanche de son sexe? - - - - -CHAPITRE VIII - -LE RESPECT DU REPENTIR - - Il y a plus de joie - au ciel pour un pécheur - qui se repent - que pour quatre-vingt-dix-neuf - justes. - - (LUC., 15-7.) - - -Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que -la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes -morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité, -ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques -n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la -conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est -dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des -préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur -repentant. - -Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les -pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre, -et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet -de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes -d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette -ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce -regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la -manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa -situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les -ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent. - -On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien, -d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements, -et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par -le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique -s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera -traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou -l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de -conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les -surfaces, même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a -avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être, -qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit, -presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et -d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance. - -Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes, -quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment -peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans -la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir? -En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera -peut-être à en saisir l’_irrationalisme_ et l’injustice profonde. - - * * * * * - -Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions -chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient -évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le -salut éternel dépend, pour la part qui concerne l’homme, de ce -fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le -démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des -plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des -prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé -la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut -ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de -consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès -de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement -appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la -morale sociale. - -Le _rara avis_ ne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble; -ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui -s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir? -La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance -plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses -erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs -yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour -blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée, il bénéficiait du -doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la -faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire. - -On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés -par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre -d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux -pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui, -le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier, -ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais -combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister, -par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur -imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de -Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes -à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à -jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur -paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si -peu de gloire déjà est réservée en ce monde. - -Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions -de Saül de Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes, -moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces -contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans -doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles -contiennent. - -La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été -réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements. -Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état -de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la -première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire -XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son -Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue -à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de -bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit. - -Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du -pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur -cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus -qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant -manteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre -d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes -passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une -bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter -leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste -volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le -premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules -s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer -les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses -indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il -pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et -brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute -ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de -la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes. - -Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie -sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même -inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions -d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la -prétention de conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être -pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés, -concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont -puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur -âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés, -ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant -que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de -la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les -malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer -une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se -retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant -qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera -plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les -Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette -vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation -n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir. - -Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la -dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et senti de -même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain. -L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les -faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à -celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan. -Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les -chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière -d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique. - -Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir -au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ -cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux qui -_n’ont plus jamais failli après leur adoption_ qu’il donne le plus -grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis. -L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi -Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte -le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs -consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une -couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice. -«Et tes larmes, ô Madeleine, éternellement, sur tout amour de femme, -comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du -repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas -mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une -lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime -une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il -aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et -que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront -peut-être celles des lis. - -Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les -vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les -justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible -d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui -veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les -grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver -elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la -repentance, mais ces lueurs s’effacent vite. - -Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans -des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers -lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent -à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures -exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements, -les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul. - -Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces -grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître -pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les -serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes -généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas! -pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre -justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux -portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre, -après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se -dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses -lèvres. - -Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y -croire, pour ne pas l’accepter, pour ne pas s’incliner devant lui, -l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune -excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint -péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire -à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus, -une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel -pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.» -Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues, -ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les -exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y -est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise. - - * * * * * - -Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la -classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens, -ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes, -spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une -loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur -conduite. - -La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est -infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes -religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de -moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de -sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine, -un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il -éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui -et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une -médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il -a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef -une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure -irrémédiablement. - -Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs -préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale -d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir. -Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut -essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe -qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir en -bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en -reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages. - -Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout -sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait -celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets -seraient favorables à son entourage et dont la société entière -bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces -volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par -conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial. - -Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière -erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie, -oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur -est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est -marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais -accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée, -égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup -de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie -des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse -la direction des intérêts d’autrui. Si l’on se donnait la peine -d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement -et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on -s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant -indignes et incapables d’en porter le poids. - -C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour -d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges -parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable -de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de -dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite; -il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui -confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts! -Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son -existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de -soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique -ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a -été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être -sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche -mal ou insuffisamment, peu importe, l’étiquette reste convenable. -Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements -inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner -l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les -responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres -pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités, -croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce -système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter -les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de -cultivateurs incapables et paresseux. - -Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres -sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences, -une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait -plus souvent _the right man in the right place_. Ceux qui croient et -espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une -humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à -modifier leur méthode d’appréciation. - -Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir -au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les -aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droit à une part de -soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire -une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large, -plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès -social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises -solides. - -D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution -sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne -à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on -jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à -discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation -de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du -repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation -poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les -âmes équitables, le pas sera vite franchi. - -Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant -d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui -d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite, -devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du -repentir sous toutes ses formes. Et non seulement pour les erreurs -et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être -pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de -la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons, -presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en -prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles. -On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe! -D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on -tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des -honnêtes gens? - -La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans -les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper, -bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces -êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient -pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place -à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence -corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau -sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs -fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes? -Il faudrait rendre cette troisième alternative possible. L’est-elle -en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout -un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le -jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les -portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de -l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à -citer seraient innombrables. - -Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur -personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses. -D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que -signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables, -sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes -qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque -toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des -associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et -aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens -pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons -reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudrait mieux garder -enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont -on a détaché les chaînes. - -Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la -sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la -faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs -études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir -son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique, -si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail -de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs -d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront -compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu, -qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de -reprendre sa place dans le _consortium_ humain, l’œuvre de l’état et -de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée -que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des -malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir -honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts -tentés resteront en grande partie stériles. - -Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées -par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à -accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes -répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale -pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse -au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont -bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression -de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup -seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de -charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne -sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers -est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour -trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une -atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on -les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du -moins que l’opinion publique les encourage et les approuve. - -Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans -la société pourra-t-elle se former, si la mentalité humaine ne se -modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si -l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont -pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse -ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense -sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui -a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit -atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger -les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et -non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou -d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les -natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir -sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux -qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien -que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de -leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le -repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée -du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et -capables souvent de prodigieux efforts, le désir de réparer étant l’un -des plus puissants leviers des cœurs. - -Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit -sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain -sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose -et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre -développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se -troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire -d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa -constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer -le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en -déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à -cette source. - -La préface de M. Étienne Lamy à l’_Histoire des Missions catholiques -au_ XIX^e _siècle_ commence par ces mots: «La plus grande misère -de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des -événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur -d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance -troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause -d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présente aux esprits -trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les -théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et -qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui -détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même -temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans -l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme! -Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut -résoudre elle non plus. - -Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle -mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les -aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et -ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et -s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement -personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles, -des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La -plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener -à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes -un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir -les notes discordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs -que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes -désespérées. - -Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en -diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix -fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à -la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras -pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout -grands pour la récompense de ces efforts. - -Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut -s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent -leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne -comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de -ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes -humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts -à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre -aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence, -la décoloration sous toutes ses formes. - -C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez -admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir -entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière. -Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des -pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui -les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de -renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette -idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est -pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à -cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer. - -«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.» -La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral: -le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le -repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait -enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé -les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de -prison. - -Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai -repentir et des profondeurs dont il sort, avant qu’il ne se rende -compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres, -avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple -justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute -une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre -conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un -être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt -aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme -l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts, -s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses. - -Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il -représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la -vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la -première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant -parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes -du ciel. - - There fell a light more lovely far - Than ever came from sun or star, - Upon that tear that, warm and meek, - Dew’d that repentant sinner’s cheek. - -Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple -météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges. -Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer -ce sourire? - - - - -CHAPITRE IX - -LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT - - Le suprême bien des - fils de la terre est seulement - la personnalité. - - (GŒTHE.) - - -La nature est un effort continuel; l’effort est la condition -essentielle de la vie. Les plantes, les moindres insectes, les animaux -supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il s’agisse de croître ou de -mourir, dans un état incessant de travail physique. Le phénomène se -vérifie-t-il au même degré pour le développement intellectuel et moral? -Oui, de façon complète, en ce qui concerne l’œuvre de la nature; -très imparfaitement pour la part d’effort qui dépend de la volonté -individuelle. Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment en -cerveau et en caractère d’homme, et dans les organismes normaux cette -évolution s’accomplit toujours. Mais c’est la simple préparation du -terrain; il reste à l’ensemencer, à l’arroser, à le cultiver de toutes -façons pour qu’il produise froment et plantes; à ce point commence le -rôle actif de l’être humain. - -Tant que dure la période éducative, le jeune homme subit les règles -auxquelles l’assujettissent parents et professeurs; il les seconde -avec plus ou moins de zèle et de bonne volonté, quelquefois refusant -d’acquérir l’instruction qui lui est offerte, se rebellant contre les -principes moraux qu’on essaye de lui inculquer; mais c’est l’exception: -en général, jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit la voie -battue et soumet sa mentalité aux exercices qu’imposent les lois -scolaires de son époque. La force de l’usage est si puissante qu’elle -étouffe presque toujours les velléités de révolte. Il ne retrouve le -sentiment de son libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des -contacts qui le tenaient prisonnier, il commence sa vraie vie et prend -seul la direction de sa destinée. - -C’est le moment où, suivant les conditions de fortune où il se trouve, -l’homme est jeté, soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la -recherche du plaisir. Quelle part ces deux tourbillons qui l’emportent -laissent-ils chez lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès -voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de l’âme? - - * * * * * - -Au point de vue scientifique, l’effort cérébral n’a jamais été aussi -intense qu’à l’époque actuelle; les merveilleuses découvertes du -siècle qui vient de finir en sont l’indéniable preuve. Le cercle des -connaissances s’est étendu, l’application de nouvelles forces à tous -les rouages de l’existence a rendu indispensable l’élargissement des -programmes scolaires, mais cependant la culture générale de l’élite -intellectuelle est moins complète, moins fine, moins profonde. La -tendance est de limiter strictement études et lectures à ce qui peut -servir à la profession ou à la carrière de chacun; le reste est -négligé. Ces hommes distingués dans leur partie, célèbres même parfois, -sont d’une ignorance enfantine sous d’autres rapports; ils font des -découvertes qui transforment le monde et ne suivent pas le mouvement -général des idées. - -Cette limitation à un sujet unique est peut-être indispensable aux -chercheurs des secrets de la vie; la science veut être aimée seule, -elle n’admet pas de rivales, elle demande même que les forces de ses -fervents soient appliquées à une branche spéciale et non à l’arbre -entier. Mais la catégorie des personnalités scientifiques est fort -restreinte; la plupart des professions libérales et des carrières de -l’état n’exigent point semblable absorption mentale, et une culture -plus large ne pourrait que les avantager. Cependant dans cette classe -aussi on se limite de plus en plus à l’indispensable, on ne veut -pas sortir de l’étroit rayon visuel de l’occupation immédiate et de -l’intérêt égoïste. Le désir du progrès intelligent ne tourmente que -faiblement la majorité des hommes, même ceux qui ont fait de bonnes -études. Sauf exception, ils n’éprouvent aucun désir de savoir pour -savoir; ils parcourent quelques journaux, tout au plus quelques revues, -et cet exercice suffit amplement à satisfaire les besoins de leur -esprit. - -L’excuse de cette indifférence et de cette paresse mentale réside en -partie dans les lancinantes préoccupations économiques qui attristent -la plupart des vies; toutes les énergies sont absorbées par la lutte -pour le pain quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication ne -sert point à la classe nombreuse des personnes nées dans l’aisance, ni -à celle des oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter l’élite -intellectuelle du monde, non celle qui produit mais celle qui absorbe, -goûte et juge. - -Quand on n’a pas à penser avec angoisse au lendemain, quand l’avenir -de ceux dont on est responsable semble à peu près assuré, l’esprit -reste plus libre, plus clair, plus apte à recevoir le bon grain, à -le faire germer et fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans ces -conditions-là est inexplicable et même légèrement honteux. Engourdis -par le bien-être, ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ne sentent -que faiblement la vie intellectuelle. Ce qui flatte le toucher et le -regard: train de maison, mobilier, toilettes personnelles, tout doit -être recherché, parfait, exquis; des découvertes récentes se rapportant -au confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée! On les applique -avec promptitude, car il serait humiliant de ne pas être au courant -de ce qui a été inventé pour le teint, les cheveux, le service de -table, la décoration des appartements... Mais nulle curiosité, nul -amour-propre ne poussent la généralité des individus à s’approprier les -manifestations de l’esprit. Le désir de progrès et de perfectionnement -qui les agite pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement -de leur intelligence. - -A cet égard, l’indifférence est étonnante; non seulement, la plupart -des gens ne sentent pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin -intérieur ne les occupe nullement. Aussi, lorsque l’âge des passions -est passé, s’étiolent-ils dans un ennui morne, dont ils finissent -par mourir. Pour la distraction et le relèvement de leur esprit, -des trésors de connaissances s’étendent en vain devant eux; ils -sont impuissants à les saisir, à les absorber, à s’en enrichir -l’intelligence et l’âme. Le fonds de culture leur manque, l’habitude -du travail cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus assimiler ni -méditer; ils ne savent même plus jouir, car comme dit Schopenhauer: -«Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres reflétées dans la -conscience d’un benêt.» - -L’immense catégorie des femmes dont la richesse ou le travail d’un -mari assure l’aisance et les loisirs, se refuse, elle aussi, davantage -encore que les hommes, à l’effort intellectuel. Leurs études -terminées, elles jettent leurs livres par la fenêtre et s’empressent -d’en oublier le contenu. Chez quelques peuples, la lecture tient une -assez grande place dans les habitudes féminines; il en est d’autres où -elle paraît superflue, sinon pire. Examinez en ces pays-là le budget -d’une femme, vous ne verrez figurer le compte du libraire dans aucune -de ses colonnes! L’idée du progrès intellectuel, considéré comme un -devoir, n’a pas pénétré encore les cerveaux féminins de certaines -races; c’est une inconnue, et une inconnue à laquelle l’entrée de la -maison est fermée de parti pris. - -Essayez de démontrer à la plupart des femmes riches et aisées l’utilité -du développement intellectuel, elles vous riront au nez! Essayez d’en -faire un cas de conscience, elles hausseront les épaules! En général, -pas la moindre curiosité ne les possède pour ce qui forme la nature et -le but de la carrière ou de la profession de leurs maris et de leurs -fils. Aucune honte d’être ignorantes ne courbe leurs fronts; elles se -croient des êtres complets et seraient embarrassées, sauf exception, -de subir un examen d’école élémentaire! Tant qu’elles ont vingt-cinq -ans, la lacune ne se fait pas trop sentir, mais, lorsque la jeunesse -est passée, que les enfants ont grandi, que le rôle de poupée devient -ridicule, que trouvent-elles dans leur cerveau pour intéresser leur -vie, remplir leur temps, donner de salutaires conseils à leurs fils -et filles devenus des hommes et des femmes? Rien, absolument rien! -Et elles en sont réduites au morne ennui, ou à la médiocre ressource -des plats commérages ou, ce qui est pire encore, au piteux et immoral -dérivatif des caprices, des agitations, des exigences par lesquelles -elles se donnent l’illusion de la vie et de la puissance en tourmentant -famille, entourage, dépendants... - -Si la Providence les a douées d’un grand discernement, d’instincts -délicats, d’intuitions très fines, les femmes, dont il est question -ici, peuvent suppléer par ces qualités naturelles aux lacunes dépendant -de leur culture insignifiante, de leur éducation illogique, de leur -paresse mentale. Mais plus elles ont reçu de dons, plus elles sont -coupables de les avoir négligés; au lieu de faire fructifier le talent -qui leur avait été confié, elles l’ont enfoui sous terre, et, ne -pouvant le rendre doublé ou triplé au Créateur des choses, rentrent -dans la catégorie des mauvais serviteurs. Elles auraient pu donner une -floraison superbe et restent à l’état de maigres bourgeons! Le manque -d’effort intellectuel, effet d’atavisme, ou absence de volonté, les -condamne à une pauvreté d’esprit dont elles souffrent, sans peut-être -s’en rendre compte elles-mêmes. Se contentant d’horizons restreints, -se figurant qu’on ne peut en reculer les bornes, elles emploient leurs -énergies cérébrales, non à essayer de comprendre le mouvement de la vie -universelle,—ce qui est le premier devoir de tout être pensant,—mais à -tenter de primer sur les autres femmes en de vaniteuses poursuites. - -A ce tableau légèrement chargé, on peut opposer de nombreuses -exceptions, mais même dans les pays les plus avancés à cet égard, la -paresse intellectuelle reste la principale ennemie de la femme, comme -elle est l’ennemie de l’homme oisif, qui, justement parce qu’il échappe -à l’acharnante poursuite du pain quotidien, devrait sentir l’obligation -d’augmenter par la méditation et la lecture le fonds commun de la -richesse intellectuelle. - -Les femmes, capables de suppléer par la finesse de leurs instincts -aux connaissances qui leur manquent, sont d’ailleurs une rareté. -En général, la nature est avare de ce don spécial; beaucoup de -femmes, même intelligentes, ne sont pas intuitives; elles se trouvent -désemparées et impuissantes devant une situation difficile, et ne -savent ni comment la juger, ni comment en sortir. Quels conseils -pourront sortir de leurs lèvres si leurs enfants les interrogent, si -leur mari les consulte, quand elles n’ont pour les inspirer qu’un -esprit faible et frivole? Leur violence d’appréciation, leur absence -d’équilibre naissent de leur ignorance. Les qualités de douceur, de -tolérance, de patience que l’homme, mari ou fils, désire rencontrer -chez sa compagne ou sa mère ne pourront se développer et se maintenir -que par l’élargissement de la mentalité féminine. Tant que la femme -n’aura pas appris à être objective, qu’elle jugera toujours à travers -elle-même, qu’elle comprendra imparfaitement ce qu’elle entend et de -quoi elle parle, comment pourra-t-elle être logique et équitable dans -ses jugements? Au lieu d’entraver ce développement, l’homme, dans son -propre intérêt, devrait y contribuer de tout son pouvoir, l’exiger de -celle qu’il épouse au lieu d’y mettre obstacle et de railler les rares -efforts qu’elle fait en ce sens. - -De nos jours, on parle beaucoup et avec raison des carrières qu’il -faut ouvrir aux femmes pauvres des classes instruites pour les mettre -en mesure de pouvoir gagner honnêtement leur vie, sans faire marché de -leur corps, qu’elles soient célibataires, veuves ou privées de soutien -par l’abandon d’un mari. Et l’opinion publique commence à admettre, -même en pays latin, que pour cette catégorie de femmes, l’instruction -intégrale devient nécessaire, mais la tendance serait d’exclure de ce -mouvement toutes celles que leur situation de fortune semble destiner -au mariage, dont le pain quotidien est préparé et qui n’auront qu’à en -distribuer les tranches. Or, il ne saurait y avoir de plus fâcheuse -erreur. L’effort intellectuel est encore plus indispensable aux épouses -et aux mères qu’aux femmes isolées. Jusqu’ici on n’a pas suffisamment -réfléchi à leur responsabilité écrasante. En effet, tout dépend -d’elles, l’organisation de la famille, l’éducation des enfants, le -niveau du ménage... Que de maisons où ce niveau est excessivement bas -et vulgaire, à cause de l’ignorance de la femme, de sa paresse mentale, -de ses points de vue puérils. Son cerveau atrophié par la paresse -est devenu impuissant; avec la meilleure volonté du monde, elle ne -peut plus saisir, comprendre, s’assimiler les forces qui donneraient -l’équilibre à son esprit. Que de jeunes filles intelligentes, -studieuses même, se transforment en femmes médiocres, parce qu’à peine -sortie des écoles elles renoncent à l’effort intellectuel! Leur mère, -en général, est la première à les en détourner, d’abord par son propre -exemple, ensuite par son manque d’intérêt pour ce qui est instruction -et lecture, sans compter les préoccupations vaniteuses et mondaines -qu’elle s’empresse de communiquer à son enfant. J’ai vu des mères -s’affliger, gémir, pleurer, parce que leurs filles n’aimaient pas -suffisamment le bal... - -L’exercice régulier est tout aussi nécessaire à l’esprit qu’au corps. -La gymnastique intellectuelle est indispensable. Comment ceux qui -croient à une vie éternelle ne le comprennent-ils pas? Cette part -d’eux-mêmes qu’ils supposent immortelle, ils la laissent en friche, -ils ne s’occupent pas de la cultiver, de l’améliorer, de la rendre un -peu moins indigne de l’existence supérieure qui forme leur espérance. -Aucune conscience chrétienne, aucune âme croyant à l’au-delà ne devrait -se dérober à ce devoir, du moins comme intention, car que peut-on -exiger d’individus ballotés comme l’être humain par tant de forces -contraires, sinon des intentions sérieuses suivies d’efforts sincères. - -Les matérialistes eux-mêmes, ceux pour lesquels tout finit avec la mort -et qui n’ont que cette existence pour apprendre et connaître, devraient -sentir, par des mobiles différents peut-être, mais puissants aussi, -cette soif de savoir qui rend l’homme, le «roseau pensant», supérieur à -l’univers! - -Ce siècle a marqué un grand progrès dans l’instruction générale, mais -le sentiment du devoir de l’effort intellectuel pour chaque individu -n’a pas encore suffisamment éclairé les consciences. Sans scrupule, -les êtres les plus honnêtes et les plus droits laissent leur cerveau -inculte, ne pensent nullement,—ce qui est plus important encore que -l’instruction—à en développer les facultés compréhensives. L’opinion -publique, _cette royne et imperiere du monde_, comme l’appelait -Montaigne, devrait se mêler de la question et traiter en quantité -négligeable tous les individus des classes aisées, intellectuellement -bien doués et appartenant à la jeune génération, qui croupissent -volontairement dans l’ignorance. On ne peut les déposséder de leur -intelligence comme la loi en certains pays dépossède les propriétaires -de terres non cultivées, puisque ce bien-là est intangible, mais -l’estime devrait se retirer d’eux, car ils manquent, non seulement -à leur devoir vis-à-vis d’eux-mêmes qui est de se préparer une -personnalité digne d’une vie supérieure, mais au devoir social, chaque -être étant obligé de contribuer au progrès de l’humanité par le -développement de ses facultés personnelles. - - * * * * * - -Au point de vue moral la nécessité de l’effort est plus indispensable -encore, «car si nous ne sommes pas les maîtres, dit justement Lubbock, -nous sommes presque les créateurs de nos âmes». Mais la paresse qui -recule devant cet effort est autrement enracinée que la paresse -intellectuelle. L’âme est plus engourdie que l’esprit. L’homme laisse -constamment son âme mourir en lui, et sans l’aide de l’âme toute -tentative de perfectionnement, suggérée par la raison ou les influences -extérieures, reste stérile. L’homme ne peut parvenir à la victoire -que par elle; seule, elle le met en communication avec Dieu, avec les -forces supérieures, avec les bonnes, justes et grandes pensées qui -forment l’atmosphère morale dont le monde vit, bien qu’il se plaise à -nier les éléments qui la composent. - -Le premier effort de tout individu devrait être, par conséquent, de -garder son âme vivante; de ne jamais la perdre de vue pas plus qu’il -ne perd de vue la sécurité de sa personne. C’est le bien précieux par -excellence, la seule chose qui ne puisse lui être enlevée, puisqu’il la -croît d’essence éternelle. Les stoïciens eux-mêmes, tout en n’admettant -pas l’immortalité et surtout l’immortalité individuelle, mettaient -un prix infini à l’âme. Écoutez Épictète et Marc-Aurèle. D’ailleurs, -que ce soit en perspective de l’au-delà ou pour cette vie seulement, -rien de moralement bon ne s’accomplit sans son concours. Il faut la -faire entrer dans toutes les résolutions, car elle est semblable à -l’étincelle qui communique la flamme, et la flamme c’est la vie. Tout -progrès demande un effort; tout effort pour être efficace doit être -soutenu par la volonté, mais si la chaleur de l’âme ne pénètre pas la -volonté, celle-ci reste impuissante. - -L’homme qui pense et dont la conscience comprend la nécessité -de l’effort, appelle la volonté à son aide et leur premier acte -est de réveiller l’âme, sans le concours de laquelle rien ne vit -spirituellement. Mais la difficulté est justement de faire comprendre à -l’homme cette nécessité. La plupart des gens honnêtes ont la conscience -parfaitement tranquille s’ils ne frisent pas le code pénal, s’ils sont -corrects dans leur conduite extérieure, s’ils remplissent à peu près -les devoirs imposés par les lois humaines. Ils ne pensent que rarement -à laver leurs cœurs comme ils lavent leurs visages, à rechercher la -vraie propreté morale, à raffiner leur vie intérieure, à y élever un -temple à la beauté... Ils ne sentent pas avec Keats que: _A thing of -beauty is a joy for ever_[14]. - -Le plus grand nombre de ceux qui se disent chrétiens,—parmi lesquels -d’admirables exceptions se dressent,—ne semblent guère saisir mieux -que la généralité des personnes irréligieuses le devoir de l’effort -incessant vers la perfection, seul capable de remplir ce sentiment de -vide dont tant d’existences souffrent. Les grands péchés traditionnels -les préoccupent uniquement: les éviter, c’est le salut, et pourvu -qu’ils n’y tombent pas leur âme peut être hargneuse, mesquine, égoïste, -ces justes n’en éprouvent aucun scrupule, ne se sentent pas le moins -du monde responsables des courants hostiles, médiocres, décourageants -qu’ils répandent dans le monde, ne s’effrayent nullement de la -contribution qu’ils apportent aux forces mauvaises contre lesquelles -les forces bienfaisantes ont à soutenir chaque jour un si acharné -combat. - -Or, le développement de ces forces bienfaisantes devrait être considéré -au contraire, par les êtres pensants comme le premier des devoirs: -devoir spirituel et devoir social. Augmenter le patrimoine de richesse -morale, c’est enlever aux puissances malfaisantes une partie de -leur empire, c’est diminuer les périls de tout genre qui entourent -l’existence des bons et des justes, c’est communiquer à ceux-ci un -accroissement d’énergie, c’est leur faciliter, par conséquent, la voie -du travail et du succès. L’amour de lui-même suffirait à enseigner -cette leçon à l’homme[15] si de plus hauts mobiles ne devaient la lui -imposer, en la transformant pour toute conscience droite en ordre -imprescriptible. - -Les esprits chez lesquels le formalisme religieux n’a pas tari les -sources de la vie, et ceux auxquels l’habitude de la mauvaise foi n’a -pas enlevé la vue nette des choses ne peuvent fermer les yeux à cette -vérité: le devoir individuel du progrès moral. A une époque où tout -évolue en progressant, l’âme seule devrait-elle rester stationnaire? -Certains le pensent, le souhaitent, voudraient même qu’elle reculât, -tellement son immixtion dans l’existence humaine leur paraît inutile, -gênante, dangereuse. - -Entrez dans un endroit public, examinez les physionomies, scrutez -les regards, et dites où vous discernez d’entre eux le rayonnement -d’une âme vivante? Tendez les oreilles, écoutez les paroles, -qu’entendez-vous? les mots prononcés que révèlent-ils? Les visages sont -moroses pour la plupart; l’ambition de paraître, l’avidité de l’argent, -d’écrasantes préoccupations matérielles ou de puériles pensées se -reflètent sur les masques humains. Ils sont bien rares ceux où se -devinent les battements d’une vie plus haute. Quelle tristesse dans -cette constatation! On se sent comme entouré de condamnés à mort qui -n’ont même plus la force d’essayer de se défendre. Parmi eux, il y a, -sans doute, des êtres bons, honnêtes, droits, mais qui n’ont jamais -compris la nécessité de l’effort, senti le devoir de tendre avec toutes -leurs énergies vers le perfectionnement intérieur; ils ont des âmes -engourdies qui n’envoient plus de lumière à leurs visages. - -La prétention de l’homme de vouloir tout améliorer, tout agrandir, -tout embellir, sauf lui-même est un phénomène dont la singularité -devrait frapper les esprits logiques. Que penserait-on d’un individu -qui emploierait ses richesses à l’ornementation extérieure de son -palais et laisserait les appartements qu’il habite dans un état de -nudité, de misère, de malpropreté? On le traiterait d’idiot ou de fou, -et c’est cependant l’histoire de la plupart des hommes. Dans sa maison -on ne veut recevoir que des visiteurs de choix, tandis que l’on ouvre -les portes de son cœur aux hôtes les plus mesquins, les plus bas, les -plus abominables même. Et l’on n’en rougit pas, on s’habitue à cette -mauvaise compagnie, on se dit: C’est la nature humaine! et l’on ne se -croit pas obligé à réagir. - -La nature humaine? Évidemment elle est faible, elle subit des passions -et des entraînements auxquels elle ne peut toujours résister; chaque -être a eu et aura des heures de défaillance; mais ce n’est pas cela -qui importe, ce qui importe, c’est de comprendre ce qu’il faut devenir -et d’y aspirer de toutes ses forces. Quand l’homme aura compris cette -vérité, il pourra tomber et retomber encore, il se relèvera toujours; -tant qu’il ne l’aura pas comprise, la respectabilité extérieure de son -existence sera impuissante à lui donner de la joie et à créer autour de -lui une atmosphère vivifiante pour les autres âmes. - -Car ce devoir qui incombe à l’homme de l’effort continuel est -éminemment altruiste, on ne saurait assez le répéter. En travaillant -au développement de sa vie intérieure, il travaillera au développement -des autres vies. La beauté morale renferme un irrésistible magnétisme; -il se fait sentir non seulement dans l’entourage direct de chaque -individu, mais, augmentant la somme des forces bienfaisantes répandues -sur la terre, il vient en aide à tous les êtres et combat efficacement -les courants pernicieux que dégagent les âmes méchantes. - -La société européenne actuelle est arrivée à une sécurité matérielle -relative: sous la protection des lois, la vie, la fortune des individus -sont à peu près à l’abri d’audacieux coups de main. La sécurité -morale ne s’établira-t-elle pas aussi quelque jour? Le code pénal est -impuissant à l’assurer, mais l’opinion publique, je le répète, pourrait -accomplir beaucoup en ce sens puisque, selon Pascal, elle «dispose de -tout, fait la beauté, la justice[16]...» Et plus encore que l’opinion -publique, si troublée aujourd’hui, la communion silencieuse des âmes -vivantes. Cette communion, une fois établie, produirait des vibrations -puissantes qui, galvanisant les âmes, les soulèveraient au-dessus des -marais où elles sommeillent tristement. - -Aimer les choses en soi, les aimer pour ce qu’elles sont et non pour ce -qu’elles rapportent. Vouloir être grand, généreux, loyal pour l’amour -de ces forces[17] et non pour les porter en écriteau sur la poitrine, -quelle sagesse et quelle habilité! Ce serait non seulement vivre dans -la vérité, mais travailler efficacement à s’assurer pouvoir et succès. -Car, quoique prétendent les esprits chagrins, le réel finit toujours -par triompher de l’apparent, il y a une justice immanente et des lois -inéluctables; mais l’intérêt ne doit pas être le but de l’effort: on ne -triche pas avec les forces divines! - -L’homme a été créé pour la vie heureuse, une mystérieuse tragédie le -lui en a fait perdre la possibilité; il doit la retrouver par ses -propres efforts. Sur cette terre, ce bonheur sera évidemment relatif, -puisque la mort existe et que les yeux mortels ne savent discerner -nettement l’avenir immortel, mais quelle radieuse existence l’être -humain pourrait vivre encore s’il comprenait enfin qu’il doit tendre -de toutes ses énergies vers la bonté et la vérité. Que de forces -inconnues il découvrirait en lui, que de puissants moyens d’action dont -il n’a pu se servir encore! Les ressources du monde psychique égalent -ou dépassent même, sans doute, celles du monde physique. Ce terrain -est presque vierge encore, l’âme humaine étant restée stationnaire -depuis environ deux mille ans. On dirait qu’on a eu peur d’y toucher, -et pourtant la nouvelle religion n’en limitait pas l’essor: le Christ -avait été large de promesses, investissant ses disciples d’une -puissance illimitée pouvant aller jusqu’à la prophétie et au miracle. - -Mais très vite l’idéal s’est abaissé. La perfection divine à laquelle -elle avait été conviée a épouvanté l’âme humaine; effrayée de ce qu’on -lui demandait, elle s’est réfugiée dans le formalisme, et celui-ci l’a -étouffée. Les doctrines matérialistes et positivistes de ce siècle ne -l’ont pas délivrée de l’esclavage; au contraire, elles ont contribué -à épaissir la chape de plomb qui l’écrasait et à provoquer une longue -période d’engourdissement semblable à la mort. - -Aujourd’hui la cloche du réveil s’entend de tous côtés, et, bien que -les sons en soient faibles encore, les manifestations d’une vie morale -renaissante se succèdent un peu partout sous des formes diverses. -Quelques-unes proclament des théories contestables, dangereuses même -peut-être,—l’erreur entrant toujours pour une part dans toutes les -choses humaines,—mais qu’importe! Ce qui importe, c’est le réveil, car -l’effort le suivra. Ceux qui en comprennent la nécessité doivent le -crier à tous les bouts de la terre, afin que ceux qui ne dorment plus -se lèvent, marchent et donnent toute leur mesure. - -Si, depuis que le monde existe, chaque être humain avait fourni son -maximum d’efforts, que serait aujourd’hui la terre? Dans l’ordre -scientifique, les progrès atteints le seraient depuis longtemps -et auraient été dépassés; on se trouverait en avance de plusieurs -siècles. Dans l’ordre moral, la justice aurait commencé son règne et -une série de souffrances inutiles seraient éliminées des cœurs. Bien -entendu, l’effort doit être accompli avec discernement et tendre vers -ce qui est digne d’être poursuivi. Donner aux choses leur vraie valeur -est une des premières leçons à apprendre pour guider sa vie et user -efficacement de ses forces. - -L’intelligence, lestée de discernement et de logique, la conscience -alerte, la pensée haute, l’âme vivante, l’homme pourrait connaître au -moral la satisfaction que lui donne au physique le large déploiement -de ses forces. Par son aspiration constante vers la beauté, il se -sentirait devenir une parcelle de Dieu. Plus d’âge mûr aride, plus de -vieillesse désenchantée! Tout ce qui semble souvent insupportable dans -les obligations journalières se trouverait allégé. L’individu, que -l’affaiblissement de ses forces physiques retire de la lutte, pourrait -continuer à agir sur l’âme du monde par l’effort de sa pensée. Les -vieillards deviendraient ainsi les grands prêtres de la pensée humaine, -des grands-prêtres muets presque toujours, sans formules, sans rites, -sans habits sacerdotaux. - -Les chrétiens n’ont qu’à relire l’Évangile, et ils verront qu’il -leur promet une puissance presque sans limites. Si les philosophes -réfléchissent aux merveilleuses découvertes de la science, comment -nieraient-ils que le champ inexploré de l’âme peut renfermer également -des possibilités inouïes? Les humanitaires, sous peine de se renier, -sont forcés de croire à la possibilité d’un progrès social incessant. -La petite cohorte est donc assez nombreuse pour se mettre en marche et -livrer bataille aux courants pernicieux qui dessèchent ou décomposent. -Mais elle doit se souvenir que, dans l’ordre moral comme dans l’ordre -physique, l’appât médiocre provoque des efforts médiocres, et que, pour -appeler efficacement les âmes à la rescousse, il faut leur montrer -un prix très haut: la possibilité d’atteindre, dès cette terre, une -parcelle du divin. - - - - -CHAPITRE X - -L’HARMONIE FINALE - - Les âmes qui attendent - sont nombreuses sur la - terre. - - (P. SABATIER.) - - -Lorsque les âmes, sorties de leur assoupissement, auront appris aux -hommes croyants et honnêtes à ne plus admirer le mal, à ne plus -stériliser leur cœur, à ne plus s’aimer faussement, lorsqu’elles auront -établi le culte de la bonté, de la vérité, de la beauté et imposé -aux consciences le respect du repentir, lorsqu’elles auront enseigné -la nécessité de l’effort constant vers la perfection radieuse, alors -seulement l’homme commencera à comprendre de quel pouvoir il dispose et -il essayera de l’exercer. - -Durant son long engourdissement, l’âme humaine a reculé; elle est -devenue silencieuse, et les communications entre elles et la volonté -se sont interrompues. Les âmes qui n’ont pas reculé sont restées -stationnaires et, pour atteindre les progrès accomplis dans le -monde physique, elles auront une longue route à parcourir. Il faut -qu’elles-mêmes se développent pour développer la volonté humaine, pour -établir entre les deux éléments des relations constantes, et, par -ces relations constantes, arriver à communiquer avec les puissances -supérieures, avec les forces bonnes répandues dans l’univers. - -Le jour où l’homme sera arrivé à se dépouiller de toutes les douleurs -artificielles que lui créent l’illogisme et le faux amour de soi, un -profond soupir de soulagement soulèvera le cœur du monde. Le jour où -l’âme réveillée, unie à la volonté dans la recherche de l’harmonie et -du bonheur, mettra en œuvre les facultés qu’elle a reçues de Dieu, -l’être humain sera ébloui du pouvoir qu’il possède sur sa propre -destinée, même si ce pouvoir est limité par un certain déterminisme. - -N’importe l’heure à laquelle cette révélation lui arrive, l’homme -l’accueille avec une joie profonde, même s’il a déjà atteint la -maturité de la vie et si l’immense regret des années perdues se mêle -à sa satisfaction. Il se sent, soudain, le maître de lui-même, capable -dans une mesure relative de diriger les événements, d’établir entre son -âme et les autres âmes des relations invisibles et silencieuses, et il -arrive peu à peu à la certitude qu’agir et parler sont ses moindres -moyens d’action, et qu’il en possède d’autrement efficaces et puissants. - -Que l’homme prête l’oreille et écoute autour de lui les voix qui se -font entendre. Le grand chœur des désespérés les domine toutes, mêlé -aux rires des méchants, aux cris de triomphe du mensonge qui insulte -la vérité, de la mauvaise foi qui soufflette la droiture, du vice qui -piétine la pureté. Des sons assourdis et faibles répondent seuls à ces -tumultueuses manifestations. Mais ils ne vibrent point, l’ouïe ne les -saisit pas, les mots prononcés semblent sortir de lèvres mortes, de -gosiers paralysés. Et pourtant ils partent d’une foule compacte, bien -plus nombreuse que la masse qui remplit le monde de ses clameurs. - -Ces colonnes d’êtres mornes et presque muets doit ne part aucune -vigoureuse protestation, aucun appel joyeux, aucun cri d’espérance, -sont formées par les honnêtes gens qui respectent le code, mais ont -laissé mourir leurs âmes. Quelques-uns sortent des rangs, agitent les -bras, lèvent leur tête vers le ciel, essayent de formuler des mots, -mais leurs compagnons se précipitent pour les immobiliser, fermer leur -bouche, courber leur visage vers la terre, et, trop peu nombreux, -découragés, incapables de réagir contre l’atmosphère qui les entoure, -ils rentrent dans les files immobiles et ne bougent plus, laissant la -cohorte des méchants se répandre sur le monde en torrents envahisseurs. - -Au XIII^e siècle déjà Dante s’était croisé avec cette foule morne, et -Virgile l’avait dédaigneusement stigmatisée: _Non ragionam di loro, ma -guarda e passa._ Le conseil du Cygne de Mantoue n’a été que trop suivi. -Les siècles ne se sont pas préoccupés de ces incapables et de ces -timides, on les a laissés vivre sans blâme, ni louange, et, dans cette -paix honteuse, ils se sont multipliés à l’infini, abaissant peu à peu à -leur niveau médiocre une grande partie des cœurs que l’esprit actif du -mal ne domine pas. - -Aujourd’hui, il ne faudrait plus leur permettre de vivre et de croître. -Toutes les âmes vivantes devraient se dresser contre cette masse inerte -qui est la pire ennemie de l’esprit et du pouvoir de l’esprit. - -Il dépend des hommes, qui ont uni leur volonté à leur âme, de créer des -courants irrésistibles. Qu’ils laissent de côté pour le moment le vice, -le mal sous ses formes éclatantes, ce n’est pas l’adversaire le plus -redoutable. Au contraire, là où les passions vibrent, là existe souvent -aussi la capacité du réveil. Les bataillons qu’il s’agit avant tout de -combattre et d’anéantir, s’ils refusent de se rendre, sont formés par -les membres soi-disant respectables de la société qui ont perdu toute -force d’action et de réaction, chez lesquels la vie intérieure a cessé -d’exister, et qui dans chaque occasion de luttes jettent leur épée -avant même de l’avoir sortie du fourreau. Parmi eux sans doute, il y -a des «âmes qui attendent» peut-être avec angoisse un cri d’appel qui -leur donne la possibilité de revivre, de se manifester, de développer -leur puissance. - -Après, lorsqu’un frémissement aura parcouru la masse inerte, il sera -temps de donner l’assaut au mal, d’opposer les courants bienfaisants -aux courants délétères. Mais en cela aussi la mentalité humaine doit -se modifier; jusqu’ici les grands péchés traditionnels l’ont seule -occupée. Pour la société, il y a, en effet, de grands et de petits -péchés; pour Dieu, il ne peut y en avoir. Tout ce qui obscurcit son -image dans le cœur de l’homme est mal à ses yeux, quelles qu’en soient -les conséquences ou les non-conséquences apparentes. Un mouvement de -colère méchante, même sans résultats, contamine l’âme autant que s’il -avait été cause de blessures et de mort. La loi a raison de punir dans -un cas et aurait tort de punir dans l’autre, mais aux yeux de l’Éternel -la tache est la même. L’avare qui garde son or avec un amour dédonné se -croit un parfait honnête homme et méprise celui qu’entraîne la chair -et le sang, mais l’Évangile ne fait aucune différence entre lui et le -débauché, pas plus qu’entre le menteur et le voleur; tous ont péché -contre la perfection divine, tous se sont éloignés de Dieu. - -Telle a été l’erreur fondamentale: l’homme a traité son âme comme si -elle représentait un fait sociologique, au lieu de voir en elle le -miroir où la divinité se reflète. A ce point de vue il n’y a pas de -petites fautes, toutes salissent, même les plus insignifiantes, car -la conscience ne se préoccupant pas de les effacer, elles finissent -par former une couche épaisse qui ternit le cristal et empêche toute -lumière d’y tomber et tout rayonnement réflexe d’en sortir. - -L’être humain doit apprendre à respecter son âme; quand on vénère son -âme on veut l’entourer de beauté; quand on désire la beauté on proscrit -la laideur. Il n’y aurait plus besoin alors de parler de vertu, la -beauté étant supérieure à la vertu, c’est-à-dire la contenant en elle. - -Contre toutes les forces bonnes, les forces mauvaises combattent; s’il -y a l’énergie du bien, celle du mal existe également. Moins puissante, -sa destinée finale est d’être détruite, mais les honnêtes gens peuvent -en prolonger indéfiniment le règne par leur lâcheté. Que s’est-il -passé en ce dernier siècle? Commencé dans un mouvement de fraternité -et de justice il finit dans l’apothéose de l’argent et de la violence -brutale. La responsabilité de ce triste phénomène remonte tout entière -aux membres respectables, à la partie correcte de la société, aux -soi-disant chrétiens. Ils sont cent contre un, mais ils ne se servent -pas de leurs armes, ils les laissent tomber de leurs mains affaiblies, -tandis que les adversaires ont la poigne solide, le jarret ferme, le -coup d’œil juste; ils tirent droit et blessent toujours. - -Un siècle nouveau commence; l’ancien est retombé dans le passé. -La mentalité humaine devrait se renouveler elle aussi et rejeter -parmi les choses disparues les erreurs dont elle a souffert. Une des -principales a été la résignation au malheur. L’homme est créé pour être -heureux: le bonheur personnel et celui d’autrui, tel devrait être le -mot d’ordre du vingtième siècle, la formule de sa religion. Mais ce -bonheur il faut le conquérir, comprendre qu’il réside dans l’harmonie -avec Dieu, et cette harmonie ne peut être atteinte que par le culte de -la beauté en nous-mêmes. - -Le châtiment de ceux qui auront manqué à leur mission ne sera pas -probablement le feu éternel, mais de rester inférieurs, en ayant la vue -nette de leur infériorité et la perception plus exacte encore de ce -qu’ils auraient pu être. Qu’il soit subi dans ce corps mortel ou dans -d’autres existences, il ne saurait y avoir de supplice plus raffiné. -Pour éviter cette torture, même si elle est passagère, l’homme ne -devrait-il pas accomplir un suprême effort? Le regret est souvent pire -que le remords. Avoir reçu des facultés illimitées pour être heureux, -répandre le bonheur, combattre les éléments pernicieux qui ruinent et -menacent le monde, et ne pas s’en être servi, et avoir été sa propre -victime, n’y a-t-il pas de quoi cogner de désespoir sa tête contre les -murailles? - -Tous ceux qui admettent la possibilité de communications entre l’homme -et l’esprit divin ont volontairement renoncé à la satisfaction donnée -par le sentiment et l’exercice de la puissance; leurs âmes, si elles -avaient été vivantes, les auraient avertis de ce qu’ils négligeaient. -De la part des chrétiens, cet oubli de leurs privilèges est absolument -inexplicable. Ces Évangiles qu’ils prétendent inspirés parlent -clairement: puissance et joie sont promises, dès cette terre, à ceux -qui vivent de l’esprit. - -Le monde a assez pleuré, a assez souffert, s’est assez abaissé. Il -a non seulement soif de bonheur, il a soif de sublime. Qu’on ne lui -dise plus: «Les affections dont tu jouis, elles sont passagères, -tout est cendre et se résout en cendre.» La loi de renouvellement -n’existe-t-elle pas dans le cœur comme dans la nature? Si l’homme -mettait un peu de son âme dans ses attachements, ils deviendraient -éternels en se transformant. - -Qu’on ne lui dise plus: «La jeunesse va s’évanouir, tu connaîtras les -désenchantements de la maturité, les incapacités de la vieillesse.» Si -la maturité est désenchantée, c’est qu’elle ne connaît pas la portée -des facultés qu’elle possède. C’est le moment de leur vraie puissance: -les passions troublent moins à cette période de la vie, les années -vécues ont développé la clairvoyance et la maîtrise du soi. Pour ceux -qui auraient pratiqué, dès leur jeunesse, la sage culture d’eux-mêmes, -ce serait l’heure de la récolte. Pour ceux qui ont compris la vérité -tardivement, quelle abondance de travail intérieur se présente à eux! -Ils doivent condenser en peu d’années ce qu’ils n’ont pas accompli -jusqu’alors avec leur volonté et leur âme. Le désenchantement de la -maturité? Elle succombe plutôt sous l’amas des richesses. - -Quant à la vieillesse elle devrait être le faîte lumineux de la vie. -La récolte a eu lieu, les greniers sont remplis, il ne reste qu’à -savourer et à jouir. «On ne peut plus», répondra-t-on. Mais pourquoi -ne peut-on plus? Parce que l’âme dort, est engourdie ou paralysée. Si -elle vivait, comme les années ne la touchent pas et qu’elle reste jeune -éternellement, le cœur et l’intelligence conserveraient, à travers -elle, leurs forces et leurs facultés de sentiment et de jouissance. -Schopenhauer lui-même, le grand pessimiste, dans ses _Aphorismes sur -la sagesse dans la vie_ déclare que «ce qu’un homme est en soi-même, ce -qui l’accompagne dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner -ni lui prendre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce -qu’il peut posséder ou ce qu’il peut être aux yeux d’autrui». Si le -temps exerce son droit sur le corps et parfois sur l’intelligence, le -caractère moral, lui, demeure inaccessible à l’usure; par conséquent, -le vieillard peut conserver toute la personnalité de son âme, et les -occupations du dehors ayant, en partie, cessé pour lui, il est en -mesure de se consacrer entièrement à la culture de son jardin intérieur. - -En quoi le coucher du soleil est-il inférieur à l’aurore? Toute la -vie: jeunesse, maturité, vieillesse, peut être une beauté, pourvu que -l’homme vive à travers son âme. Or, la beauté c’est le bonheur; en tout -cas, c’est l’harmonie, et l’harmonie, c’est la communion de l’humain -avec le divin. - -Le XX^e siècle doit s’acheminer vers la vie heureuse. Une élite -commencera; consciente de ses responsabilités, persuadée que le règne -est aux forts, elle parlera à voix haute, répandra la bonne nouvelle, -et, devenant de jour en jour plus nombreuse, pourra travailler -efficacement à l’amélioration des conditions générales. Elle délivrera -l’homme de toute la série des fausses douleurs, lui enseignera le -véritable amour de soi, diminuera l’influence des courants médiocres et -contribuera à l’érection du Temple où l’humanité de l’avenir viendra -adorer le Dieu de vérité et de justice, le suprême pouvoir du bien, -avec lequel elle aura appris à entrer en communication intime et -permanente. - - - FIN - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - CHAPITRES Pages. - - PRÉFACE I - - I.—Le sommeil des âmes 1 - - II.—Le prestige du mal 27 - - III.—L’avarice morale 61 - - IV.—Le faux amour de soi 94 - - V.—L’élégance morale 132 - - VI.—Le culte de la vérité 148 - - VII.—La bonté 181 - - VIII.—Le respect du repentir 211 - - IX.—La nécessité de l’effort 239 - - X.—L’harmonie finale 264 - - - TOURS, IMP. DESLIS FRÈRES, RUE GAMBETTA, 6. - - - - - NOTES: - -[1] C’est le christianisme qui fournit encore à quatre cent millions -de créatures humaines des ailes pour les conduire au-delà des horizons -bornés, pour les soulever par la pureté et la bonté au-delà du -sacrifice. (Hippolyte Taine.) - -[2] Questi sciagurati che mai non fur vivi (Dante, _Inferno_, canto -III). - -[3] Voir le chapitre: _Le Sommeil des âmes_. - -[4] C. Wagner. - -[5] Voir le chapitre: _le Respect du Repentir_. - -[6] Victor Hugo. - -[7] I Samuel, XVIII, I, 26. - -[8] Voir le chapitre: _La bonté_. - -[9] Voir le chapitre: _le Faux amour de Soi_. - -[10] Un enfant des classes aisées était assis en tramway avec sa -mère: une vieille femme entre, l’enfant veut se lever pour lui céder -sa place, la mère le retient et le force à se rasseoir: «Imbécile!» -dit-elle. - -[11] Voir le chapitre: _L’avarice morale_. - -[12] Professeur Barth. - -[13] Mistral, _Mireille_. - -[14] Voir le chapitre sur _l’Élégance morale_. - -[15] Voir le chapitre sur _le Faux amour de soi_. - -[16] Voir le chapitre: _le Faux amour de soi_. - -[17] _Id._ - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Ames dormantes, by Dora Melegari - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES DORMANTES *** - -***** This file should be named 52379-0.txt or 52379-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/3/7/52379/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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