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-The Project Gutenberg EBook of Ames dormantes, by Dora Melegari
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Ames dormantes
-
-Author: Dora Melegari
-
-Release Date: June 19, 2016 [EBook #52379]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES DORMANTES ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- Ames dormantes
-
-
-
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- ROMANS
-
- Expiation (sans nom d’auteur).
- Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de FORSAN).
- Les Incertitudes de Livia. Id.
- Dans la Vieille rue. Id.
- La Duchesse Ghislaine. Id.
- Kyrie Eleison. Id.
-
-
- AUTRES OUVRAGES
-
- Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses
- amis, avec une Introduction par Dora Melegari.
-
- Lettres intimes de Joseph Massini, avec une Introduction par Dora
- Melegari.
-
-
- EN PRÉPARATION
-
- Faiseurs de joie et Faiseurs de peine
-
-
-
-
- DORA MELEGARI
-
-
- AMES DORMANTES
-
-[Illustration: LOGO]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE FISCHBACHER
- SOCIÉTÉ ANONYME
- 33, RUE DE SEINE, 33
-
- 1903
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
- _Aux_
-
- _AMES CROYANTES_
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
- _Habent sua fata libelli._
-
-Il y a dix ans que l’idée de ce livre est née dans mon esprit.
-
-A mesure que j’y travaillais, la conviction que la plus grande partie
-des maux dont souffre l’humanité est due à l’inertie des honnêtes gens,
-s’est affermie en moi, chaque jour davantage.
-
-Ceux qui portent le nom de chrétiens, ceux qui se rattachent d’une
-façon quelconque à une croyance spiritualiste, ceux qui, en dehors de
-tout dogme, admettent la nécessité d’une morale individuelle et sociale
-ne sont-ils pas, en effet, les vrais coupables de l’état d’anarchie où
-se débat avec angoisse la conscience moderne?
-
-Dépourvus de confiance en eux-mêmes, manquant de foi dans la puissance
-du bien, ils ont laissé les courants malfaisants prendre partout
-le dessus, sans essayer de réagir contre eux par des courants plus
-intenses. Et aujourd’hui, devant la masse compacte des forces
-pernicieuses coalisées contre la vérité et la justice, l’épouvante
-paralyse leur volonté; le plus grand nombre préfère détourner la tête,
-fermer les yeux et ne pas voir.
-
-On dirait qu’attaquer le mal, s’en défendre, lui opposer le bien
-est devenu impossible à la partie respectable de la société. La loi
-pourvoit à peu près à la sécurité matérielle des individus: en dehors
-d’elle, il n’y a qu’à laisser faire, même si on est victime de ce
-laisser faire. En quelques pays et en certains milieux, des cris
-d’alarme ont été poussés contre cet effrayant symptôme de léthargie,
-et de généreuses initiatives ont surgi; dans d’autres, il se manifeste
-avec une évidence croissante, sans provoquer un mouvement quelconque
-de réaction. De quelle cause procède cette anémie des volontés bonnes?
-Il n’y en a qu’une: la source où elles s’alimentent est desséchée; les
-âmes, engourdies presque jusqu’à la mort, ne peuvent communiquer à la
-volonté des principes vivifiants.
-
-Tout semble avoir progressé sur la terre, sauf l’âme. Serait-elle
-seule restée stationnaire? Depuis l’avènement du christianisme,
-n’aurait-elle pas avancé? On dirait qu’oubliant les promesses reçues,
-les horizons sans limites indiquées, les puissances dont elle était
-dépositaire, elle s’est peu à peu anéantie elle-même; aussi, au terme
-du siècle qui vient de finir, la voit-on, vis-à-vis du monde physique
-et intellectuel, dans une position d’infériorité qui fournit de
-redoutables arguments aux négateurs de son existence.
-
-Entre les sciences physiques et les sciences psychiques un accord
-commence à s’établir; celles-ci profitent déjà des découvertes
-de celles-là et les psychologues appliquent à l’étude de l’âme
-quelques-unes des méthodes expérimentales. Afin d’accélérer l’heure
-qui apportera à l’humanité l’harmonie intellectuelle et morale, tous
-ceux qui croient posséder l’étincelle qui ne meurt pas devraient se
-recueillir dans une méditation silencieuse, appeler leur âme endormie
-jusqu’à ce qu’elle se réveille, et, une fois qu’elle serait réveillée,
-la laisser rayonner autour d’eux, de façon à prouver au monde que
-cet élément de vie, nié par tant d’esprits, représente une réalité
-supérieure.
-
-Quelle que soit la forme religieuse à laquelle on appartienne, la
-philosophie à laquelle on se rattache, toutes les âmes vivantes peuvent
-se grouper et agir dans une communion invisible et silencieuse. Mais,
-pour vouloir ressusciter, il faut savoir qu’on a été mort; pour saisir
-la vérité, il faut comprendre qu’on a été dans l’erreur; pour prendre
-la route qui conduit à la joie, il faut se rendre compte que celle du
-découragement menait au tombeau. C’est ce qu’il est nécessaire de dire
-aux justes, aux bons, aux purs qui ne savent pas l’être efficacement
-pour leur bonheur et celui d’autrui.
-
-J’adresse ces pages uniquement à ceux qui admettent en nous l’existence
-d’un principe immortel, car pour essayer d’en démontrer la réalité
-aux intelligences qui le nient, il faudrait une culture théologique,
-philosophique et scientifique dont je suis dépourvue.
-
-Ces réflexions très simples n’ont d’autre mérite que leur sincérité,
-et je tiens à ajouter que je ne prétends nullement appartenir à cette
-élite de justes, de bons et de purs auxquels j’expose le cas de
-conscience.
-
- DORA MELEGARI.
-
- Rome, 31 décembre 1900.
-
-
-
-
-AMES DORMANTES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-LE SOMMEIL DES AMES
-
-
- Tout avance et se développe,
- une seule chose
- diminue, c’est l’âme.
-
- (MICHELET.)
-
-Tout dénigrement systématique d’une époque est injuste: le XIX^e siècle
-a remporté des victoires dans le domaine de la science, de la liberté
-et de la justice dont il est impossible de ne pas tenir compte; il
-a, en outre, développé dans la conscience humaine un sentiment que
-les générations précédentes ne connaissaient qu’à l’état d’exception:
-la pitié pour la souffrance? Pourquoi donc, après tant de conquêtes,
-a-t-il légué à son successeur de si troublantes incertitudes et alourdi
-la plupart des cœurs sous un pessimisme morne?
-
-Ce ne sont pas ses négations audacieuses, ses doctrines perverses,
-sa corruption généralisée qui ont amené la société moderne à la crise
-qu’elle traverse aujourd’hui. Le mal autrefois se présentait sous des
-formes bien plus brutales et violentes, les préjugés étouffaient dans
-les consciences toute notion de justice et de droit, les préoccupations
-humanitaires n’existaient pour ainsi dire pas. Le siècle qui vient de
-tomber dans l’éternité était évidemment en progrès sur les autres, et
-pourtant il a laissé derrière lui une atmosphère si chargée que les
-poitrines se soulèvent avec angoisse, cherchant en vain un peu d’air
-respirable.
-
-«La stérilité que je trouve en moi et chez les autres me _poursuit_
-comme une odeur de cadavre.» Ces mots détachés d’une lettre intime
-expriment bien cet état d’impuissance et d’infécondité où l’individu
-s’agite jusqu’à la névrose pour se donner l’illusion de la vie. Plus de
-grandes passions et rarement de grandes idées! Jamais, cependant, elles
-n’auraient dû naître, se développer, fleurir comme maintenant au soleil
-de la liberté, du progrès, de la mentalité élargie.
-
-Tout est devenu point d’interrogation dans les consciences; c’est
-le trait caractéristique de l’époque actuelle. Les plus sincères
-ont perdu le sentiment précis et la vue nette du bien. L’anarchie
-morale règne partout, décompose tout, et elle a tellement pénétré les
-meilleurs esprits qu’ils ont perdu la force de la combativité et de
-la résistance. Une sorte d’anémie a affadi les cœurs; ce n’est pas
-l’immoralité, ce n’est pas le positivisme qui écrase le monde sous une
-chape de plomb, c’est la diminution de l’âme individuelle.
-
-L’expansion des doctrines matérialistes, les théories utilitaires, les
-excès d’une civilisation ultra avancée ont pu contribuer au malaise de
-la conscience moderne, mais ils auraient été impuissants à la troubler
-complètement si les forces invisibles qui émanent des âmes croyantes
-s’étaient opposées à ce courant délétère, si elles avaient refusé de
-laisser corrompre leurs eaux pures par le torrent empoisonné de la
-négation et de l’égoïsme.
-
-Mais ces âmes pendant longtemps n’ont élevé aucune digue efficace,
-essayé d’aucun barrage; même pour se mettre au niveau de l’opinion
-dominante, elles ont abjuré leurs dieux, établi des limites aux élans
-nobles qui auraient pu les entraîner loin des routes médiocres. Elles
-ont, comme les âmes incrédules, vulgarisé leur pensée jusqu’au plus
-mesquin utilitarisme, subissant le prestige des renommées bruyantes,
-des succès rapides, au point de ne plus pouvoir discerner, ni juger de
-quels éléments ils se composent.
-
-«Tout a progressé, disait Michelet, sauf l’âme.» En effet, dans
-ce grand développement des facultés humaines, elle seule n’a pas
-avancé. On dirait un oiseau qui, après s’être rogné les ailes, reste
-accroché par les pattes aux barreaux de sa cage, étouffant toutes
-ses aspirations d’air libre et de haut vol. Or, il existe une loi
-inéluctable: ce qui ne s’accroît pas décroît, il faut fatalement
-marcher en avant ou reculer. Rien en ce monde ne peut longtemps
-piétiner sur place; c’est ce que l’âme a voulu faire. Les représentants
-des religions et des philosophies ont eu peur de lui dire: «Marche
-de l’avant, développe-toi, agrandis-toi.» On a tracé autour d’elle
-un cercle magique, on l’a écrasée sous le sentiment de la souffrance
-obligatoire, de la médiocrité inévitable, de l’impossibilité du parfait
-et de l’heureux, et elle s’est résignée à demeurer immobile et triste.
-
-De grandes âmes ont traversé l’histoire païenne; celles que le
-christianisme avait formées ont répandu leurs parfums et leurs forces;
-elles furent la lumière des époques disparues. La nôtre demande
-des âmes en marche, suivant pas à pas les progrès de la science et
-de la raison et les dépassant par des intuitions et des espérances
-supérieures aux puissances actuelles de l’une et de l’autre. Mais
-sur quoi peut compter l’heure présente? Les âmes de jadis, ces âmes
-héroïques et pures nées des premières promesses, celles des apôtres,
-des pères, des saints ont depuis longtemps cessé de fleurir; les
-âmes des siècles suivants, moins ardentes, ont reculé puisqu’elles
-ne progressaient pas; celles de notre temps, déjà nées plus faibles,
-voyant que toutes les autres facultés humaines les dépassaient, se
-sont—de peur d’être submergées dans le grand courant des connaissances
-nouvelles—piteusement refugiées dans une étroite prison intérieure d’où
-elles refusent de sortir et de se manifester. C’est une lumière qui a
-cessé de rayonner sur le monde.
-
-La plupart des âmes, surtout dans la dernière moitié du XIX^e siècle,
-se sont lourdement endormies dans un sommeil sans rêves qui leur
-a fait perdre le courage du combat et l’ambition de la victoire.
-Quelques-unes vibrent encore, d’autres sont en formation; des phares
-brillent d’ici et de là, mais leur clarté est souvent bien faible et
-timide. Dans chaque pays, dans chaque ville, on peut les compter; leur
-nombre est infinitésimal, comparé aux centaines de millions d’êtres qui
-prétendent posséder une âme et croire à une immortalité.
-
-Ces renégats, inconscients de leur apostasie, vivent dans un bien-être
-morne s’ils sont riches, dans l’écrasement s’ils sont pauvres, dans
-le découragement s’ils appartiennent à la catégorie des êtres qui
-réfléchissent, sans se rendre compte que, si leur bien-être est
-dépourvu de joie, leur écrasement de consolation, leur découragement
-d’espérance, c’est parce qu’ils ne pensent pas à leur âme, qu’ils ne
-font rien pour la secouer de son engourdissement et la réveiller du
-sommeil cataleptique où elle est tombée.
-
-Au lieu d’écouter sa voix quand elle essayait de parler, ils l’ont
-étouffée sous les raisonnements médiocres, les points de vue pratiques,
-les misérables calculs de l’égoïsme qu’ils confondent avec la sagesse.
-Parfois, il est vrai, épouvantés par les incertitudes de l’heure
-présente et les menaces de l’avenir, ils voudraient trouver moyen
-de réagir contre la marée montante, ils tentent de vagues efforts et
-retombent promptement dans l’inertie.
-
-L’explication du fait décourageant est bien simple: les soi-disant
-croyants ont cherché des énergies en dehors de l’âme; leurs
-inspirations sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être,
-elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire mystérieux où s’élabore la vie
-spirituelle et qui a reçu les promesses de l’immortalité.
-
-M’adressant uniquement à ceux qui croient à l’existence de l’âme comme
-à un fait indiscutable et admettent le parallélisme psychophysique,
-je ne tenterai pas la démonstration du phénomène âme, cette partie
-profonde de nous-mêmes, distincte du cœur et de l’intelligence, de la
-conscience et de la volonté, qui peut seule entrer en communication
-avec les forces supérieures. «De tous les corps ensemble, dit Pascal,
-on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et
-d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un
-mouvement de vraie bonté. Cela est impossible et d’un autre ordre.»
-L’âme est distincte évidemment des autres facultés intellectuelles et
-morales de l’homme, et pourtant elle les comprend toutes; elles doivent
-passer à travers ce crible, comme le sang à travers le cœur, pour se
-purifier et acquérir des principes de vie; c’est de l’âme que procèdent
-toute lumière et toute puissance; elle seule a le secret de la paix, de
-l’harmonie, du bonheur.
-
-Un amour, une amitié où l’on fait entrer l’âme ne peut jamais mourir
-complètement; elle communique aux sentiments une force subtile qui
-est comme une parcelle d’éternité. Il en est de même pour tout
-effort auquel l’âme participe; ce qu’elle accomplit réussit presque
-toujours et ne s’efface jamais, du moins la trace en reste. Ce succès
-que l’homme recherche avec un acharnement et une avidité souvent
-répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr moyen de l’atteindre serait
-de le poursuivre avec son âme. Mais cette puissance énorme qu’il porte
-en lui, à qui il devrait remettre la direction et la responsabilité
-de sa vie, qui pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et
-ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il ne l’appelle pas
-à son aide; il l’a laissée s’endormir, ne pense pas à la réveiller,
-et si elle esquisse un léger mouvement, vite il étouffe, sous des
-raisonnements faux, médiocres, égoïstes et durs, la voix qu’elle allait
-peut-être faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de cette aridité,
-se rendort ou s’enfuit; on dirait même parfois qu’elle meurt. Pour
-sauver le monde il faut le rappeler avec cris, avec prières, avec
-supplications.
-
- * * * * *
-
-Il y a peu d’années seulement un pareil langage aurait paru absurde
-et inutile. Tout appel d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne
-le comprenait et ne daignait y répondre. Pendant une période de
-temps assez longue, rien n’a semblé remuer dans l’âme humaine. Le
-déterminisme décrétait par la voix de Taine que la vertu et le vice
-étaient des produits comme le sucre et le vitriol; les doctrines
-matérialistes et positivistes régnaient sans conteste sur les
-intelligences; le grand troupeau des ignorants et des indifférents
-les acceptaient, yeux fermés, sans essayer même de se rendre compte
-quelle part de vérité elles pouvaient contenir; simplement parce
-qu’elles étaient moins gênantes et que de se déclarer fils du hasard
-paraissait flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis Voltaire,
-a travaillé tant d’esprits.
-
-Dans le camp opposé tout était silence; presqu’aucune manifestation
-spiritualiste n’était signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser
-le mouvement de la conscience générale et ne réagissaient pas contre
-l’engourdissement envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager
-une lutte où leurs principes pouvaient sombrer. Les ardents, les forts,
-très diminués de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés.
-
-Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était pas aussi accentuée
-partout. En certains pays, les pulsations de la vie morale n’ont
-jamais cessé complètement. Sans avoir à craindre de diminuer sa
-position littéraire ou son autorité intellectuelle, un écrivain à la
-mode pouvait se risquer à attribuer aux actions humaines des mobiles
-qui ne fussent pas uniquement ceux de l’intérêt personnel, visible et
-tangible. Mais ces manifestations ne se répercutaient que faiblement.
-Dans d’autres pays, au contraire, la scission semblait complète entre
-la vie moderne, ses objectifs et ses victoires et les principes
-spiritualistes et chrétiens.
-
-Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du monde. C’est du pays
-d’où aucun grand mot n’était parti encore que la première étincelle
-a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une parole de pitié qui a
-commencé à remuer les consciences; la souffrance a pris forme et vie;
-elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré. Une sorte de religion
-nouvelle a surgi qui, laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au
-christianisme primitif et a pris la douleur pour drapeau. Sa base était
-le soulagement des déshérités par le dépouillement spontané de ceux qui
-possèdent; pour détruire chez les malheureux le levain de l’amertume,
-il fallait non seulement alléger leur croix, mais que les privilégiés
-la relèvent et la partagent volontairement.
-
-Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera pas les limites du pays
-où il est né et, en tant qu’application, restera à l’état d’essai.
-On ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le but est, au
-contraire, d’en faire jouir un nombre croissant d’individus,—mais
-il est certain que ce mot de sacrifice lancé à travers le monde par
-le grand romancier russe a été un facteur efficace du mouvement
-spiritualiste qui se manifeste depuis quelques années, imposant le
-devoir de la valeur morale, proclamant à nouveau les lettres de
-noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance d’un avenir où le
-douloureux contraste entre les aspirations de l’homme et son existence
-quotidienne cessera d’exister.
-
-Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples forces de réaction,—remonte
-en outre à des causes multiples et simultanées que la critique morale
-a recherchées déjà et dont je ne ferai pas ici l’énumération. Les
-récentes découvertes scientifiques ont contribué à faciliter ce
-courant. Aujourd’hui que le matérialisme ne peut plus être reconnu
-comme la seule explication rationnelle de l’univers et que le
-déterminisme et le positivisme ont été battus en brèche par les mêmes
-coups, l’antagonisme, entre la science et la religion a cessé de
-paraître absolument irréductible. Non seulement le doute a pénétré
-dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement toutes les
-manifestations de la vie, comme propriété de la matière, mais cette
-débâcle de tant d’explications abusives a rendu la liberté à une foule
-d’esprits. Par respect pour des affirmations dont souvent elle ignorait
-la genèse, la grande masse des individus, ce docile troupeau dont j’ai
-parlé déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un monde moral,
-dépendant de forces supérieures et invisibles, et dont l’existence
-s’affirmait en dehors des faits apparents.
-
-Maintenant que la pensée humaine a commencé à secouer dans le domaine
-moral, la tyrannie d’une science incomplète, on voit les regards
-se tourner de nouveau vers ce ciel que la présomption de l’homme
-avait déclaré vide. Les croyances spiritualistes renaissent. Le
-néo-boudhisme, le spiritisme, la théosophie et autres tentatives de
-cultes nouveaux ne sont que la manifestation du besoin religieux qui
-travaille les âmes.
-
-Dans le pays où le scepticisme semblait le plus définitivement établi
-et d’où il rayonnait sur la conscience générale, ce renouveau à trouvé
-des voix éloquentes pour l’annoncer au monde. Le caractère particulier
-de ce mouvement fut de ne pas se présenter sous une forme religieuse
-précise, ou au nom d’une école philosophique spéciale. Sorti du sein
-de la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument spontané et
-individuel, se bornant à rappeler à l’homme qu’il était fait pour
-sentir de grandes choses et pour les vivre.
-
-Malheureusement le petit groupe d’écrivains et de penseurs qui ont
-mené la campagne, soutenus par la sympathie de quelques consciences
-dispersées, représentent une quantité infinitésimale comparée aux
-foules innombrables qui considèrent encore l’opportunisme habile comme
-la suprême sagesse, et qui ont pour complices secrets chacune des
-faiblesses de l’homme et tous ses vices. Car la décadence actuelle a
-comme caractère spécial l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes;
-il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier, de gratter les
-premières couches du sol pour trouver un terrain ferme et fécond sur
-lequel bâtir et planter. Les germes de mort ont pénétré partout, il
-n’y a plus de parties saines. Croire que l’avènement du quatrième état
-suffirait à «tout purifier» est une utopie que les faits démentiront.
-La société est probablement à la veille d’une transformation, mais
-qu’on l’espère ou qu’on la craigne, quelle que soit sa forme ou sa
-durée, elle n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité, si elle
-n’est précédée ou suivie d’une révolution morale.
-
-Or cette révolution est d’autant plus difficile à provoquer que
-l’époque actuelle se donne volontiers—par les formules qu’elle
-emploie—l’apparence hypocrite des éléments moraux qui font le plus
-défaut à l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme. Ces mots qui
-résonnent encore si creux dans les cœurs sont dans toutes les bouches.
-Aujourd’hui, cependant, on devrait connaître les devoirs qu’ils
-imposent. Les préjugés sont détruits, ceux même qui y restent attachés
-par tempérament, vanité ou intérêt, ne se trompent plus sur la valeur
-de cette fausse monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières de
-bois pourri, ils savent parfaitement qu’elles manquent de bases et que
-le mensonge seul en soutient les pieux vermoulus. Mais rien ne lie
-l’homme comme le mensonge, n’entrave sa liberté, n’en fait un plus
-misérable esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même, qu’il se croira un
-juste quand il n’est qu’un bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra
-se réformer, il sera incapable de discerner la beauté, d’aspirer au
-bonheur vrai et de réveiller son âme.
-
-Un examen de conscience rigoureux et sincère s’impose à la société
-moderne. Qu’a-t-elle fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle
-et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il connexité entre les
-principes dont elle se targue et les actes qu’elle accomplit, entre
-les grands mots dont les hommes se servent et les mesquines pensées
-qui guident leur vie? Sur quelles forces ces tentatives de relèvement
-peuvent-elles compter pour combattre l’armée redoutable et si
-nombreuse encore des matérialistes et des sceptiques? La réponse à la
-dernière de ces questions est la plus urgente puisqu’elle doit fixer la
-topographie morale de l’époque actuelle et démontrer quelles sont les
-causes de la situation présente.
-
- * * * * *
-
-De tout temps les soi-disant honnêtes gens ont été en partie
-responsables du mal qui enlaidit le monde; l’affaiblissement de la
-loi morale a toujours eu pour raison l’insuffisance de ceux qui
-professaient les principes dont elle découle.
-
-Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires et mieux armés, ils
-n’ont jamais su défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté,
-compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre et de modération qui
-caractérisent les réguliers de la vie, ont certainement circonscrit
-leur action. On l’a vu dans les révolutions politiques. Si les
-partisans de l’ordre ne s’étaient pas esquivés ou endormis que
-d’audacieux coups de main auraient été évités! Mais ceux qu’on
-appelle les braves gens se dérobent presque toujours. L’honnêteté
-amènerait-elle fatalement la diminution des facultés agissantes? Le
-repos de la conscience produirait-il l’apathie? Non, mille fois non!
-Dans la pensée divine les disciples de la vérité devaient être la
-lumière du monde, le sel de la terre...
-
-«Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne
-sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes.»
-Les paroles du Christ ont été prophétiques. Il faudrait les crier
-aujourd’hui au coin de toutes les places et de tous les carrefours pour
-réveiller les âmes engourdies, pour leur faire comprendre qu’ayant
-manqué aux ordres reçus, elles sont les réelles ennemies du vrai, du
-beau, du juste, bien plus que les négateurs audacieux de la loi morale
-qui, du moins, ont le mérite de la sincérité.
-
-La doctrine évangélique renfermant à cet égard ce qui se trouve de
-meilleur dans les autres religions ou philosophies, elle doit servir
-de point de départ à l’examen de conscience dont j’affirmais tout à
-l’heure la nécessité. A cet examen de conscience sont conviées toutes
-les âmes sans distinction de croyances religieuses ou philosophiques
-qui admettent une loi morale—l’impératif catégorique de Kant—comme
-principe dirigeant de leur vie. Si je semble m’adresser spécialement
-aux chrétiens[1], c’est qu’ils représentent la catégorie la plus
-nombreuse et que de leur part l’état d’inertie paraît plus illogique et
-incompréhensible.
-
-Le premier point à établir est s’il existe de nos jours une différence
-substantielle entre l’attitude, les jugements, la conduite d’un
-chrétien et celle d’un incrédule. Placez les deux individus dans des
-circonstances identiques de famille, de situation, d’éducation et
-de culture, douez-les des mêmes qualités et défauts naturels, puis
-mesurez si le degré de confiance qu’ils méritent d’inspirer n’est pas
-à peu près le même. Il y a évidemment des vies chrétiennes admirables,
-la philosophie spiritualiste produit parfois les caractères d’élite,
-mais ce sont des personnalités isolées et rares; la grande masse des
-croyants renie chaque jour dans ses actes les préceptes dont elle se
-déclare dépositaire. En tout cas elle ne s’élève guère au-dessus de
-la morale courante pratiquée par les gens qui respectent le code
-et estiment qu’une existence régulière est encore le meilleure des
-habiletés.
-
-Par quelle étrange aberration d’esprit les personnes religieuses ne se
-rendent-elles pas compte qu’une différence visible et notable devrait
-exister entre leur manière de voir et d’agir et celle des incrédules ou
-des matérialistes? Tant que cette vérité n’aura pas pénétré les cœurs
-et les consciences, le christianisme vivra de ses conquêtes passées, il
-ne pourra pas être la lumière du monde moderne. Le chrétien né avec des
-instincts pervers ne devrait-il pas avoir une vie supérieure à celle de
-l’athée doué des meilleurs instincts?
-
-Il est difficile, je le sais, de tracer toujours une ligne de
-démarcation nette. Quelles que soient les négations d’un esprit, il
-subit l’influence des milieux et celle des formules acceptées dans la
-société où il a été élevé. En outre, le respect des lois sociales et de
-l’opinion publique crée des devoirs dont le principe intérieur diffère
-absolument, mais dont les effets extérieurs sont apparemment analogues
-à ceux qu’impose la loi morale. Cependant, comme force de mobile,
-aucune comparaison ne devrait être possible entre une conviction
-et une crainte. La peur du code peut empêcher les culpabilités
-matérielles, elle est impuissante à contribuer au perfectionnement de
-l’individu.
-
-Or ce devoir de perfectionnement continuel est justement l’un des
-points sur lesquels la conscience chrétienne s’est le plus faussée,
-bien qu’il soit resté à l’état de théorie acceptée. De tout temps
-l’obligation du développement personnel a été négligée dans la
-pratique, à cause de la faiblesse de l’homme et peut-être de la trop
-grande tolérance des églises, cependant l’idéal à atteindre conservait
-objectivement sa grandeur et sa pureté. Il était réservé à la dernière
-moitié du XIX^e siècle de l’amoindrir. Elle a fait du christianisme un
-gendarme destiné assurer aux privilégiés la paisible jouissance de
-leurs plaisirs et de leurs richesses.
-
-La religion étant un rempart contre les fauteurs de désordres et un
-secours pour les jours difficiles, dit le christianisme médiocre, il
-est opportun de croire et surtout de faire croire au bon Dieu. Quant à
-se troubler le cerveau pour des bagatelles sans importance: mensonges,
-vanité, avarice, égoïsme, l’esprit humain a fait trop de conquêtes
-pour subir encore le joug des préjugés excessifs. La perfection n’est
-pas de ce monde, il serait présomptueux d’y aspirer. On sait maintenant
-qu’il y a des lois physiques imprescriptibles; Pascal n’a-t-il pas dit:
-«Qui veut faire l’ange fait la bête?» Pourvu qu’on observe les grandes
-lignes de la morale, le bon Dieu n’en demande pas davantage.
-
-Voilà plus ou moins ce qu’ont dit et pensé la plupart des consciences
-chrétiennes pendant une quarantaine d’années. Si toutes ne l’ont pas
-précisé vis-à-vis d’elles-mêmes, toutes ont subi l’abaissement général.
-Ceux à qui était confiée la direction des âmes semblaient admettre
-aussi cette façon médiocre de penser; ils se contentaient de ces fruits
-de la mer Morte, obéissant à la crainte d’effrayer, par un idéal trop
-élevé, une société qui se vante de les avoir reniés tous. Faux calcul
-en tout cas, car le cœur de l’homme ne met de prix qu’à ce qui lui
-coûte des sacrifices.
-
-Une des erreurs fondamentales des jugements humains est de se baser
-sur les faits extérieurs; socialement ils ont une importance capitale,
-moralement presque aucune, les mobiles secrets d’où ils procèdent
-étant la seule chose qui compte. Toute appréciation basée sur un acte
-isolé manque de valeur; on ne peut juger équitablement un individu
-que sur l’ensemble de son caractère et de ses intentions. Quoique
-l’affirmation puisse paraître singulière, il est au fond plus important
-de bien penser que de bien vivre. L’homme qui pense bien pourra lui
-aussi commettre des fautes, il finira toujours par les regretter,
-les réparer, les expier en lui-même. L’homme qui pense mal, ou
-médiocrement, ou pas du tout, aura beau avoir une existence régulière,
-il restera un être sans valeur, incapable d’une action efficace. Il y a
-six cents ans, les lieux profonds, où l’air est sans étoiles, étaient
-déjà peuplés de ces malheureux qui ne furent jamais vivants[2] et que
-repoussent à la fois le ciel et l’enfer. Le siècle qui vient de finir a
-dû augmenter de façon effrayante la triste cohorte.
-
-Jamais, en effet, on n’a autant commis la funeste erreur de croire
-que, pour répondre à la pensée divine, il suffisait de ne pas
-commettre certains actes, comme si le code et la plus médiocre morale
-ne suffisaient pas à condamner, sinon à empêcher les meurtres, les
-vols, les vices de nature à compromettre l’ordre social. D’ailleurs,
-les criminels avérés appartiennent pour la plupart à une catégorie
-d’individus sur lesquels la crainte de Dieu n’a aucune influence; les
-criminels d’occasion se trouvent momentanément dans des circonstances
-tragiques ou des états passionnels et morbides qui obscurcissent leur
-mentalité jusqu’à la folie, ils ont perdu tout contrôle sur eux-mêmes.
-Malgré la corruption régnante ce sont là des êtres d’exception, la
-grande masse des individus vit apparemment dans l’ordre, se conformant
-aux règles des lois sociales. Mais l’atmosphère en est-elle plus pure
-et plus saine? S’abstenir de certains délits ne constitue pas un
-caractère moral; celui-ci doit s’établir sur de nobles pensées que la
-volonté essaye de traduire en faits ou dans cette puissance silencieuse
-de l’âme plus efficace et attirante que les meilleures actions.
-
-La disparition des grandes passions et le règne des petites est le
-trait essentiel de la domination exercée par la société bourgeoise.
-Cette victoire dont elle se vante est une défaite. Certes, on ne
-peut se faire l’apôtre des sentiments violents, ils ont trop ravagé
-le monde, mais du moins ils n’abaissaient pas les caractères et ne
-permettaient pas la périlleuse sécurité qui naît de la pauvreté et de
-l’insuffisance morales. Le _péchez fortement_ de Luther pourrait être
-utilement répété aujourd’hui. Il y a entre les grandes passions et les
-petites la différence du lion au ver: le premier déchire et tue, le
-second ronge et décompose.
-
-Une action mesquine accomplie par habitude, le front serein,
-avilit plus qu’une action coupable commise avec remord et due à un
-entraînement puissant; car ce remord constitue déjà une expiation qui
-relève l’âme et produit souvent sur d’autres points des développements
-de vertus, car le sentiment du rachat par le sacrifice est instinctif à
-l’homme. Les grands repentirs sont une lumière et un enseignement, et
-on ne se repent pas des actions médiocres; elles ne creusent pas l’âme
-à une assez grande profondeur, et passent sur elle en la dégradant,
-sans en tirer ces cris de douleur et de désespoir qui ont un pouvoir de
-régénération pour qui les pousse et les entend.
-
-Une morale négative, des passions mesquines qui ne laissent pas
-de place au repentir, le prestige du mal subi par l’imagination,
-l’avarice morale érigée en principe, joint au faux amour de soi,
-obscurcissent les consciences. L’opportunisme substitué à la droiture,
-la vanité et la mauvaise foi dominant les vies, tels sont les traits
-saillants de la société actuelle, le triste miroir où se reflètent les
-âmes de la grande masse de ceux qui s’intitulent honnêtes gens.
-
-Si ces âmes à demi mortes veulent renaître, elles doivent accomplir
-un double travail: se rendre compte de leur pauvreté, des mensonges
-où elles vivent, des bassesses où leur cœur se complaît et comprendre
-enfin que si elles ne basent pas leur vie sur un idéal de justice et
-de vérité, elles condamnent irrémédiablement les principes qu’elles
-prétendent professer.
-
-Dans la création rien ne reste stationnaire et il doit être dans la
-pensée divine d’ordonner à l’homme un développement moral incessant.
-Peu importe si le réveil est lent, s’il n’y a que des âmes isolées
-qui se mettent en route! Chacune des grandes réformes morales est
-sortie du travail d’une seule conscience. Il s’agit aujourd’hui de
-préparer des générations nouvelles plus heureuses que les précédentes
-parce qu’elles connaîtront mieux le prix de la vie, sauront éliminer
-les fausses souffrances, seront conscientes de leur pouvoir, auront
-confiance dans leur volonté et posséderont leur âme.
-
-La première impulsion est donnée, le bien est remis en honneur, il ne
-reste qu’à se connaître soi-même et à marcher.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE PRESTIGE DU MAL
-
- La force est la reine du
- monde.
-
- (PASCAL.)
-
-
-L’abaissement ou l’élévation d’une âme peut se mesurer aux objets de
-son admiration ou de son mépris; de même, pour juger d’une époque,
-faut-il se rendre compte des divinités qu’elle adore. Or devant quelles
-puissances s’incline la nôtre? Le _hero-worship_ que Thomas Carlyle
-conseillait à sa génération n’est certes plus à la mode du jour: des
-cultes d’un ordre très différent l’ont remplacé. Si l’humanité veut
-suivre les chemins qui montent elle doit commencer par se détourner de
-ces autels médiocres; la route sur laquelle elle marche aujourd’hui et
-qui, sur certains points, lui a fait atteindre de merveilleux progrès,
-pourrait la rejeter, par la pente logique de l’abaissement graduel des
-caractères, aux périodes d’ignorance et de brutalité, si un sincère
-examen de conscience[3], suivi d’un effort courageux, ne ramène les
-cœurs au culte des vrais dieux.
-
-Les tentatives qui ont été faites dernièrement pour remettre le bien en
-honneur sont isolées encore et le dédain, sous lequel certaines vertus
-étaient tombées, persiste toujours. La bonté, l’oubli des injures,
-l’esprit de sacrifice, la probité scrupuleuse, le désir d’être utile,
-continuent à être un objet de raillerie, à moins qu’ils ne soient
-accompagnés du prestige d’une grande situation ou d’une grande fortune.
-Si ce correctif leur manque, on se borne à les tolérer, car on a cessé
-de leur accorder une valeur intrinsèque et de les considérer dans leur
-application comme un triomphe moral digne de respect.
-
-Ce bizarre sentiment a pénétré la grande majorité des âmes et
-même—phénomène incompréhensible—les âmes chrétiennes. On va se
-révolter, crier à l’exagération et au pessimisme... Et, en ne
-considérant que la surface des choses, ces protestations seront
-apparemment justifiées; mais, en examinant sincèrement la question,
-en jetant en soi et autour de soi un regard attentif, on sera forcé
-d’admettre la vérité de cette affirmation. La plupart de ceux qui
-essayent de pratiquer le bien dans leur propre vie ont cessé de
-l’admirer dans celle d’autrui. Ils n’ont pas le sentiment de leur
-illogisme, mais cette inconscience ne détruit aucun des effets moraux
-de l’anomalie.
-
-Il en a toujours été ainsi, dira-t-on, la fin du siècle n’a rien
-inventé. L’Écriture affirmait, il y a des milliers d’années, que le
-cœur humain était désespérément mauvais et qu’il y avait antagonisme
-entre lui et le bien. Les éléments obscurs qui s’agitent dans l’homme
-se sont sans cesse dressés contre les manifestations de la lumière;
-les penseurs ont, de tout temps, déploré ce trait de la nature déchue,
-et M. de Maistre écrivait: «J’ignore ce qu’est la conscience d’un
-fripon, mais je sais que celle d’un honnête homme est quelque chose
-d’épouvantable.» La haine du bien est donc aussi vieille que le monde;
-pour éviter que le découragement n’accable les cœurs, il est sage
-d’accepter les surfaces et les mensonges conventionnels; creuser la
-pensée, se mettre rigidement en face de la vérité, c’est vouloir
-arriver à de désespérantes constatations. Les consciences les plus
-pures ont des recoins sombres où sommeille une inimitié sourde contre
-toutes les choses bonnes; il en a été ainsi chez le premier Adam, il en
-sera de même chez le dernier.
-
-La valeur de ces arguments est contestable. Si aucun germe nouveau n’a
-pénétré la nature humaine, il est certain cependant que les tendances
-de chaque époque ont plus ou moins développé tels ou tels des nombreux
-instincts de l’homme. Ce qui caractérise le temps actuel ce n’est pas
-la haine, c’est le dédain du bien. Il ne s’agit plus de ce sentiment de
-colère ou d’envie éprouvé par les anges rebelles, mais d’une perversion
-de jugement qui fait mépriser avec l’intelligence ce que la conscience
-ordonne d’accomplir.
-
-Les idées darwiniennes ont, dans ce phénomène, une large part de
-responsabilité. La doctrine de la lutte pour la vie a envahi tous les
-esprits, même ceux qui la repoussent comme théorie ou ne l’acceptent
-que partiellement. On en est arrivé à n’estimer que le vainqueur du
-combat; s’il reste maître du champ de bataille, peu importe sa valeur
-ou sa médiocrité réelles! Il est logique qu’à ce point de vue les
-vertus qui désarment l’homme et risquent d’entraver sa victoire soient
-considérées comme des désavantages, puisque les posséder c’est être
-vaincu d’avance. A toutes les époques, la défaite a suscité le mépris
-des natures vulgaires; aujourd’hui ce sentiment est devenu presque
-général; il n’y a plus de réaction généreuse en faveur des vaincus, les
-batailles perdues ne trouvent plus de poètes pour les chanter!
-
-Manquer de la puissance de combativité ou ne pas vouloir l’exercer par
-principe, équivaut, dans l’ordre moral, à être manchot dans l’ordre
-physique: l’opinion publique, sauf d’assez rares exceptions, jauge
-immédiatement les malheureux qui en sont dépourvus, les range parmi les
-quantités négligeables, et, contre ce verdict, il n’y a point d’appel.
-
-Quelles sont, par exemple, les conséquences du pardon des injures pour
-ceux qui le pratiquent?
-
-L’homme ne peut donner une plus grande preuve de force morale, car
-pour pardonner vraiment il faut être roi de soi-même. Cependant aucune
-vertu ne nuit davantage à la situation personnelle de l’individu. Une
-injure oubliée semble en amener d’autres; c’est une conspiration
-pour pousser à bout celui qui s’est imposé le pardon comme règle de
-conduite; on refuse de croire à sa sincérité, on essaye d’attribuer
-sa mansuétude à des motifs de lâcheté ou d’intérêt, et, lorsqu’enfin
-elle est devenue un fait avéré, une légère parcelle de mépris, qui ira
-toujours grandissant, se glisse pour lui dans les cœurs. Il ne suffit
-plus de dompter ses rancunes et de triompher de ses ressentiments, il
-faut se résigner d’avance à supporter les effets nuisibles du pardon
-accordé. L’homme échappe à ce dédain lorsque la victoire remportée sur
-lui-même se manifeste dans des conditions éclatantes, mais, dans les
-circonstances ordinaires de la vie privée ou publique, il en souffre de
-mille façons. Il faut avoir à faire à des natures très généreuses pour
-ne pas être puni d’une injure oubliée.
-
-Le désir d’être utile aux autres et l’esprit de renoncement sous toutes
-ses formes subissent des dénigrements identiques. Le déploiement de
-ces qualités commence par provoquer des abus. Dans les familles, les
-administrations, les œuvres de bienfaisance, le même phénomène se
-vérifie sans cesse: les individus de bonne volonté sont surchargés
-sans scrupules de la besogne qui devrait être répartie sur tous,
-et personne ne leur en est reconnaissant; au contraire, un ferment
-d’irritation s’élève contre eux. Cela aussi est vieux comme le monde,
-l’ingratitude répondant, paraît-il, à un instinct de la nature humaine;
-ce qui est essentiellement moderne, c’est le mépris qui s’y ajoute.
-Même lorsque l’imagination est saisie, qu’il s’agit d’un dévouement
-d’amour ou d’un acte éclatant de générosité, l’admiration est froide,
-et il s’y mêle une pointe d’ironie. Si aujourd’hui Léandre pour
-retrouver Héro devait traverser l’Hellespont à la nage, il trouverait
-des railleurs sur les deux rives du détroit, et les femmes seraient
-les premières à sourire de cet amoureux trop ardent. On dirait que
-l’oubli de sa propre personnalité est un aveu d’infériorité; les cœurs
-ne le comprennent plus. Faire bon marché de ses intérêts, c’est se
-déconsidérer soi-même et provoquer le manque de respect d’autrui.
-
-Le désintéressement, cette vertu si haute, n’a pas conservé plus de
-prestige. On s’indigne bien encore quelquefois contre les fripons qui
-s’enrichissent au détriment des honnêtes gens, mais l’homme de bien
-pauvre, ou devenant pauvre, parce qu’il n’a voulu faire de tort à
-personne, ne trouve certes pas dans l’estime publique l’équivalent
-de ce qu’il a perdu; et il entre bien du sarcasme dissimulé dans
-l’éloge qu’on fait de sa probité. Dans les circonstances même où elle
-représente une sauvegarde pour les intérêts qui lui sont confiés, cette
-probité ne sert guère. Y a-t-il une place à donner, une affaire à
-traiter, en charge-t-on de préférence ceux qui offrent comme garantie
-leur désintéressement connu? De tout autres mobiles déterminent
-d’ordinaire les choix et les récompenses. Il est admis que la
-délicatesse scrupuleuse empêche le succès; or le succès est le niveau
-auquel tout se mesure, et la société actuelle n’a pas de place pour
-ceux qui la dédaignent.
-
-La dignité modeste est également reléguée parmi les qualités nuisibles.
-Les natures fières et délicates qui répugnent à faire du bruit autour
-d’elles, sentant la vulgarité de l’aplomb audacieux, se voient
-négligées même par ceux qui seraient capables de les comprendre.
-Dans le monde, la politique, les affaires, ne pas essayer de prendre
-insolemment les premières places, vous fait souvent reléguer aux
-dernières. Cependant, chacun sait—les imbéciles seuls l’ignorent—que
-la supériorité réelle est incompatible avec la prétention audacieuse.
-Tout idéal élevé impose l’humilité. George Sand, qui avait le génie
-modeste, disait que se décerner des couronnes à soi-même prouvait une
-irrémédiable médiocrité et interdisait tout espoir de progrès. Mais
-George Sand est morte, et sa génération a disparu; on n’a plus le temps
-aujourd’hui, dans l’agitation fébrile des journées, de s’occuper des
-valeurs qui se dérobent.
-
-La bonté et la patience, ces gardiennes du bonheur de l’homme,
-sans lesquelles les choses les plus douces de la vie se changent
-en amertume, échappent-elles du moins au dédain de ceux qui en
-bénéficient? Elles ont, hélas! le même sort que le dévouement et le
-désintéressement, et volontiers l’on manque d’égards envers ceux
-qui les pratiquent. Lorsque les circonstances forcent à sacrifier
-quelqu’un, qu’il s’agisse de la vie publique ou de la vie privée, le
-choix est rapide; il tombe sur les êtres que l’on devrait respecter
-davantage. C’est à eux que l’on fait tort, parce que l’on sait pouvoir
-compter sur leur débonnaireté; l’être méchant, dont il y a quelque
-chose à craindre, est épargné d’ordinaire.
-
-Les vertus qui n’ont pas pour base l’esprit d’abnégation et d’humilité
-sont cotées moins bas sur le marché de l’opinion publique. Mais elles
-n’acquièrent cependant un réel prestige que si elles représentent des
-éléments de réussite: argent ou situation. La hardiesse, le courage, la
-fermeté, la persévérance, l’énergie sous toutes ses formes, inspirent
-encore quelque respect. Elles répondent à ce besoin de la force qui
-domine indistinctement toutes les âmes. La franchise, quand elle est
-légèrement brutale, le respect de soi-même lorsqu’il s’y mêle un peu
-d’insolence, réussissent encore à faire leur chemin dans le monde,
-non en tant que vertus, mais comme conditions de prépondérance. Les
-qualités négatives, telles que l’indulgence et la modération, sont
-également tolérées; le fonds d’indifférence sur lequel elles se basent
-leur assure même une certaine estime.
-
-Cet étrange dédain pour ce qui représente la somme des hauteurs
-morales, pourrait, à la rigueur, s’expliquer de la part des
-matérialistes et des déterministes. Voulant une humanité d’où les
-faibles seraient supprimés dès leur naissance, il est logique que
-certaines vertus équivalent pour eux à des faiblesses. Mais il y a
-incompatibilité flagrante entre ce dédain du bien et les doctrines
-chrétiennes et spiritualistes. Reconnaître en Christ un maître suprême
-ou un docteur sublime et n’avoir dans la pratique de la vie aucun
-respect pour ceux qui essayent de suivre ses traces, est la plus
-flagrante des inconséquences. Certes, on n’est pas arrivé encore à
-professer ouvertement le principe que la pratique des vertus est une
-preuve de déchéance intellectuelle, mais qu’importe la théorie, du
-moment que la grande majorité des soi-disant croyants agissent comme
-si telle était réellement leur pensée! Ils s’attendriront peut-être à
-la lecture d’un acte de dévouement obscur, accompli loin d’eux par des
-inconnus qu’ils ne verront jamais, mais si la chose se passe à leur
-porte, l’émotion disparaît et la raillerie la remplace. Quel intérêt
-ou quelle vénération manifesteront-ils pour ces héros de la vie?
-Leur poignée de main ne sera pas plus cordiale; elle continuera à se
-mesurer à la situation et non à la personnalité morale de ceux qu’ils
-accueillent. La vue du sacrifice n’aura en rien réchauffé leur cœur
-ni exalté leur imagination. Aujourd’hui dire de quelqu’un qu’il a une
-belle âme, c’est provoquer le sarcasme ou du moins le sourire.
-
-Ce mépris du bien auquel on se heurte à chaque pas de la vie morale a
-eu comme conséquence directe la tolérance et même l’admiration du mal.
-La plupart des âmes subissent ce double courant sans le comprendre,
-sans le définir, sans se rendre compte surtout du déplacement qu’il
-opère dans les points de vue de notre génération. Essayer de dissiper
-cet aveuglement et de donner aux hommes la conscience de leurs
-sentiments réels est, pour tous ceux qui ont entrevu la vérité, un
-imprescriptible devoir.
-
- * * * * *
-
-La force a toujours exercé sur les imaginations un singulier prestige,
-même lorsque ses manifestations étaient injustes et brutales; dans tous
-les plans de réforme morale, il faut donc tenir compte de cet instinct
-qui, bien dirigé, pourrait conduire l’homme à de sublimes conquêtes.
-Mais la force ne règne plus exclusivement. L’habileté heureuse lui
-dispute la place, et les âmes amollies, les esprits trop aiguisés
-se laissent volontiers séduire par cette puissance inférieure qui
-dispense de l’effort et du sacrifice et promet de faciles conquêtes.
-L’affaiblissement de la fibre morale et physique, la sécurité des
-existences, l’absence des périls qui trempaient les âmes expliquent
-cette évolution de la pensée, évolution qui agit comme un dissolvant
-sur les consciences.
-
-Ce n’est pas que l’attraction de la force en soi ait diminué, mais
-les esprits vulgarisés, avides de succès apparents, sont devenus
-empiriques et n’admettent plus que les résultats. Or, dans l’ordre de
-choses actuel, il est évident que le plus grand nombre de victoires
-est remporté par l’adresse. L’homme habile exerce, par conséquent, sur
-son prochain une fascination indiscutable qui ressemble presque à de
-la considération. Certaines expressions qui appliquées aux individus,
-avaient jadis une signification méprisante et l’ont encore dans le sens
-absolu des mots, représentent de nos jours, c’est tacitement entendu,
-une exclamation flatteuse. On dirait que les paroles ont perdu leur
-valeur primitive. Dans les pays latins, en particulier, l’admiration
-pour la ruse, la fourberie heureuse, la combinaison adroite ne se
-dissimule même pas, et c’est à peine si quelques signes de réaction
-commencent à se manifester. Naturellement, en théorie, on formule
-encore des appréciations sévères sur le manque de délicatesse ou
-de droiture, mais les attitudes ou les façons d’agir ont cessé de
-correspondre à la rigidité des mots. Le succès voit toutes les portes
-s’ouvrir largement devant lui; les plus honnêtes et les plus exclusives
-ne font pas exception. Et souvent aucun intérêt personnel n’entre
-en jeu, c’est simplement par platitude ou parce que le courant est
-trop fort et les volontés trop malades pour résister au flot qui les
-entraîne.
-
-Cette sorte d’admiration morbide du succès, surtout lorsqu’il
-présuppose de grandes dépenses d’habileté, est peut-être plus
-fréquente encore chez les femmes que chez les hommes. Le sentiment
-de la probité et de la loyauté étant généralement moins développé
-par leur éducation, elles n’éprouvent pas pour certaines actions la
-répugnance que les hommes d’honneur, à part toute idée de morale,
-ressentent instinctivement. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer
-ce qui se passe dans les familles, même les plus honnêtes. Que de
-fois n’entend-on pas les épouses et les mères reprocher à leurs maris
-et leurs fils les principes, les qualités ou les scrupules qui les
-empêchent, dans telle ou telle circonstance, d’atteindre les premières
-places ou d’obtenir les avantages les plus considérables? On pourrait
-citer, dans un sens contraire, de nobles et grands exemples, mais il
-est certain que la généralité des femmes mettent en première ligne les
-intérêts visibles de ceux qu’elles aiment et y subordonnent souvent les
-devoirs de la conscience.
-
-Les femmes ont toujours eu d’ailleurs de secrètes et subtiles
-indulgences pour ce qui les domine sans les froisser ou les brutaliser.
-L’adresse les a fascinées de tout temps; les hommes qui ont la renommée
-d’avoir troublé sciemment le plus grand nombre d’existences exercent
-sur leur imagination une influence incontestable, même lorsque ni leur
-cœur ni leur vanité ne sont touchés. On voit les mères et les sœurs
-subir, elles aussi, l’ascendant de la ruse élégante, triomphante.
-Aujourd’hui que les intérêts des femmes se sont élargis, qu’elles
-s’occupent de toutes les questions et imposent leurs jugements sur
-plusieurs points, cette tendance de leur esprit à admirer l’habileté a
-largement contribué à dévoyer l’opinion.
-
-Une part de curiosité entre dans cet attrait que les femmes ressentent;
-leurs amitiés en sont la preuve. Les plus honnêtes recherchent
-volontiers celles dont les aventures ont été notoires, mais dont
-l’adresse a su éviter le scandale public; à parité de situation elles
-leur donnent le pas sur les femmes irréprochables dont l’histoire
-n’exerce pas de prestige sur l’imagination. L’amie incertaine, à la
-trahison toujours prête, a plus d’empire que l’amie loyale sur qui
-l’on sait pouvoir compter, tellement les choses mauvaises dégagent
-un magnétisme auquel on n’a pas scrupule de céder. Ce sont là,
-dira-t-on, des travers de femmes du monde qui ne représentent qu’une
-très petite fraction de l’humanité et dont l’influence est restreinte;
-très restreinte, en effet, s’il ne fallait pas compter sur l’esprit
-d’imitation qui, allant de bas en haut, fait retrouver le même courant
-de tendances à tous les degrés de l’échelle sociale.
-
-Dans la vie politique, un phénomène identique se manifeste, en
-particulier dans les pays où elle est organisée sur la base des
-influences parlementaires, et c’est là surtout qu’on voit l’honnêteté
-désarmer lâchement devant la friponnerie. Dans ce groupement d’hommes,
-qui devrait représenter l’élite morale des nations, quelles sont les
-individualités qu’on ménage? Celles qui offrent une surface morale
-et dont la probité reconnue assure la loyauté des transactions? Ces
-voix-là sont rarement écoutées et, par une conspiration tacite, l’éclat
-en est vite assourdi. Les recommandations qui comptent, les paroles
-dont l’autorité s’impose émanent presque toujours de ceux dont l’appui
-est incertain, la coopération douteuse, justement parce qu’ils sont
-dépourvus des qualités capables de désarmer leur rancune, si elle
-était suscitée. On assiste dans cet ordre d’idées à des compromis
-incroyables, dont la base est toujours, même chez les plus honnêtes
-gens, la crainte respectueuse des individus assez habiles et hardis
-pour garder en main le manche du couteau et s’en servir sans scrupules.
-
-La moralité politique n’est pas cotée aussi bas dans tous les états
-de l’Europe, et même dans ceux qui semblent avoir désappris la
-signification du mot on compte encore de nombreuses exceptions. Mais
-il serait puéril de s’illusionner. La masse des classes dirigeantes
-a perdu toute droiture de jugement; elle manifeste une démoralisante
-indulgence pour les caractères sans scrupules, assez effrontés
-pour s’imposer au pays qui les connaît et pourtant—inconcevable
-faiblesse—se laisse gouverner par eux. Ce sont là, objectera-t-on, des
-contradictions inhérentes à la politique de toutes les époques. On a
-vu, malgré ses crimes abominables, César Borgia inspirer à Machiavel un
-singulier enthousiasme, et l’on pourrait multiplier les exemples de ce
-genre. Oui, mais César Borgia était un criminel aux grandes lignes, et
-Machiavel avait au moins la bonne foi d’ériger ouvertement en principe
-la suprématie de l’habileté sur les lois morales. Ensuite, sous les
-anciens régimes il n’était pas facile de réagir; les protestations
-étaient forcément silencieuses et tout travail de réforme lent et
-secret, tandis qu’aujourd’hui la parole est libre, l’opinion publique
-a mille manières de s’affirmer... On n’a plus aucune excuse pour
-subir le joug des coquins habiles, rien ne force à subir leur audace
-effrontée; il n’y aurait qu’à vouloir réagir et il suffirait aux
-honnêtes gens de se mettre d’accord pour les reléguer dans la catégorie
-des quantités négligeables et leur fermer des situations qu’ils sont
-indignes d’occuper. Mais cet effort de volonté, nul ne le fait. Et
-pourtant les coquins sont en minorité. Leur triomphe ne s’explique que
-par la complicité des cœurs vacillants qui, tout en se disant honnêtes,
-admirent chez autrui le mal qu’ils n’ont pas le courage de faire
-eux-mêmes.
-
-Dans la famille également ces tristes inconséquences se retrouvent,
-même dans celles où les saines théories sont en apparence le principe
-inspirateur de la vie. On dirait que la justice a déserté les foyers;
-là aussi l’homme s’incline devant le mal. Certains défauts le dominent;
-l’égoïsme est une arme que sa lâcheté respecte; il n’en aperçoit plus
-la triste vulgarité. L’adresse également le gouverne, le séduit et le
-bien n’exerce plus intrinsèquement aucun prestige sur son âme. Il y a,
-évidemment, des exceptions. Mais pour juger d’une tendance, c’est la
-généralité qu’il faut considérer. Or, dans la généralité des familles,
-aucun hommage n’est rendu au bien; la prépondérance appartient
-presque toujours à la force égoïste. Si l’on descendait aux détails,
-il y aurait à citer d’innombrables exemples, dans lesquels chacun
-reconnaîtrait les erreurs d’évaluation qu’il a commises envers les
-siens ou dont il a été victime.
-
-L’égoïsme est tellement respecté, caressé, qu’on entend de fort
-religieuses personnes regretter de ne pas en être suffisamment
-pourvues. Partout on lui élève un piédestal comme à une source certaine
-d’avantages et de fortune; il faut, bien entendu, que cet amour
-immodéré de soi ne s’exprime pas trop brutalement, qu’on le décore et
-qu’on l’enveloppe de prétextes menteurs... C’est à quoi excellent les
-femmes; les hommes, plus maladroits, ont une manière crue et dépouillée
-d’artifices de manifester leurs exigences qui froisse le goût et mêle
-un peu de révolte aux concessions qu’on leur fait.
-
-La violence de caractère réussit également à s’imposer comme une
-force dans les rapports intimes. C’est une puissance qui mérite des
-égards. Si une discussion survient, s’il y a un jugement à porter,
-une situation à définir, qui sont d’ordinaire les sacrifiés? A qui
-les parents, les sœurs, les frères donnent-ils tort la plupart du
-temps? Presque toujours à ceux qui ont raison. Avoir raison présuppose
-l’existence de qualités qui empêcheront leurs possesseurs de réagir
-désagréablement contre le manque d’équité dont ils sont victimes. Cette
-démoralisante injustice, qu’on décore du nom de prudence, a perdu plus
-d’âmes que les conseils corrupteurs de tous les Méphistophélès passés,
-présents et futurs. Élevés dès l’enfance à cette école d’immoralité
-pratique, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nos contemporains aient perdu
-la notion exacte du bien et du mal? Le docteur Faust, aujourd’hui,
-n’aurait plus besoin de son maître; ils se suggestionnerait lui-même.
-Le mal a cessé d’être la tentation suprême, le péché fascinant dont
-parlaient nos pères et auquel on cédait par entraînement ou par folie,
-c’est une arme de combat dont il faut apprendre à se servir. On
-raisonne sur sa justesse et sa portée, et, lorsqu’elle touche juste,
-chacun s’écrie: «Quel beau coup!»
-
- * * * * *
-
-Si un pareil état d’esprit devait durer, le bouleversement d’idées
-qu’il finirait par amener est incalculable. Les contradictions où l’on
-vit aujourd’hui ne peuvent se prolonger sans avoir pour conséquence
-fatale la modification des principes moraux, puisque ces principes ne
-correspondent plus à la réalité des sentiments. Cette modification
-serait l’écroulement de l’édifice sur lequel la société chrétienne est
-fondée.
-
-Pour empêcher ce désastre, et avant que les cœurs et les esprits ne
-s’égarent irrémédiablement, ceux qui se rattachent encore aux croyances
-religieuses ou simplement éthiques devraient se demander où la route
-qu’ils suivent va logiquement les conduire. Si l’homme continue à
-contredire par sa vie tous les principes qu’il prétend accepter, il
-arrivera de degré en degré à ne plus concevoir comme possible la
-réalisation du bien, ce qui équivaudrait à la disparition définitive
-de l’idéal et à l’établissement d’un seul règne: celui de la force et
-de la ruse. Or, quels que puissent être les égarements de la pensée
-moderne, beaucoup de consciences se sentiront troublées devant la
-possibilité d’un pareil résultat. Assez de ressources existent encore
-dans les âmes pour qu’elles se réveillent du long sommeil où elles se
-sont attardées et reprennent à la face du monde le rôle que le plan
-divin leur assignait. Le courant d’idéalisme qui se reforme en ce
-moment aidera leurs efforts. «Partout, des hommes qui cherchent et qui
-pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité
-ne peut plus se résigner à vivre[4].» Mais il faut que les croyants se
-hâtent et ne laissent pas s’enfuir l’heure présente sans répondre à son
-appel.
-
-La science de la vie devrait consister à donner à chaque chose sa
-valeur réelle; c’est le secret des existences équilibrées. Or, la
-génération actuelle a perdu le sens des appréciations justes; ceux
-mêmes qui ont conservé subjectivement un tact délicat ne le possèdent
-plus objectivement. L’instinct a pu rester bon, le jugement s’est
-obscurci; l’intellectualisme trop développé a amorti la puissance des
-impressions intérieures d’où sortaient ces impulsions d’enthousiasme
-ou d’indignation, qui, en se cristallisant, formaient l’essence des
-appréciations individuelles. Le premier devoir des esprits sincères et
-droits, après s’être mis en face de la vérité et avant de songer aux
-autres obligations qui leur incombent, est donc de revenir, ou, pour
-mieux dire, d’arriver—car les préjugés d’autrefois égaraient eux aussi
-le jugement—à la notion exacte des choses qui méritent ou déméritent le
-respect.
-
-Ce travail ne pourra être que lent; les opinions fausses, une fois
-absorbées, sont difficiles à déraciner, même lorsqu’on en a reconnu
-l’inanité; il y a telle habitude intellectuelle qui offre plus de
-résistance qu’une conviction. Cependant les procédés à suivre sont
-des plus simples. Il suffirait de se poser à soi-même une question
-d’une formule enfantine: «Crois-je au bien et au mal?» La réponse
-est-elle négative? On appartient à une catégorie morale à laquelle ces
-pages ne s’adressent pas. Est-elle affirmative? On est mis en face des
-contradictions où l’on vit. En effet, croire au bien, le considérer en
-théorie comme le but suprême de la vie, le chemin de l’au-delà, et ne
-pas l’adorer dans toutes ses manifestations, c’est démentir et renier
-ses croyances, c’est être inconséquent au dernier degré. Croire au
-mal, voir en lui le perturbateur des destinées de l’homme, la force
-mauvaise qui, l’éloignant de Dieu, lui ferme les portes du bonheur et
-n’avoir pour ses manifestations ni répugnance ni mépris, est tout aussi
-profondément illogique.
-
-Un être pensant, qui se croit fait à l’image de Dieu, a-t-il le droit
-du reniement, de l’inconséquence et de l’illogisme? S’il s’arroge
-ce droit, il manque à tous ses devoirs: devoirs vis-à-vis de son
-Créateur, devoirs vis-à-vis de lui-même. Et, ce qui est mal pour lui,
-est également mauvais pour autrui. Il est responsable de l’impression
-que sa manière d’agir et de juger produit sur son prochain, des
-bonnes intentions qu’il décourage et des mauvaises actions qu’il
-protège. Plus son autorité personnelle est grande, plus son influence
-démoralisante est considérable. Tuer le corps n’est rien, aider à
-perdre une âme, voilà le crime irrémédiable, si nous en croyons le
-Livre dans lequel les notions de morale de la société actuelle sont
-puisées. En refusant aux choses bonnes l’estime à laquelle elles ont
-droit, on les amoindrit aux yeux de ceux qui essayent de les réaliser,
-on jette dans les esprits un doute sur l’imprescriptibilité du devoir,
-et ce doute est souvent mortel dans ses effets; en assurant au mal,
-dans ses plus basses et médiocres manifestations, une impunité qui a
-toutes les apparences d’une justification, on s’en rend complice. Les
-cœurs timorés, les volontés hésitantes, qu’un reste de scrupule aurait
-peut-être ramenés dans la voie droite, s’en éloignent définitivement,
-convaincus qu’on peut marcher à l’aise sur la grande route battue où le
-vice étale ses laideurs et obtient ses victoires.
-
-Mais, dira-t-on, ces causes-là sont secondaires, l’homme ne relève
-que de Dieu et de sa conscience; l’approbation du monde doit lui être
-indifférente. S’il agit en vue de l’obtenir, s’il recule par peur de
-la perdre, tout mérite disparaît, et une honorabilité de conduite
-fondée sur de pareilles bases n’aurait aucune valeur intrinsèque. Ce
-point de vue sonne très haut, mais il y a un fait certain, dont il est
-impossible cependant de ne pas tenir compte: la sympathie humaine est
-indispensable à l’individu.
-
-Tous les hommes n’ont pas la force d’être des solitaires; l’émulation
-est bonne, l’encouragement salutaire, et l’estime d’autrui, quand elle
-est due à la réalité d’un développement moral, est un privilège dont
-nul n’a le droit de priver son prochain. Il faut avoir l’âme très
-fortement trempée pour résister à l’amer découragement dont les gens de
-bonne volonté sont saisis devant la dédaigneuse indifférence de leur
-entourage pour ce qui leur a coûté quelquefois de suprêmes efforts.
-Ne pas avoir pour le bien les égards qu’il mérite, c’est se charger
-de lourdes responsabilités auxquelles échapperont les matérialistes,
-les athées, ceux qui ont du moins le courage de ne pas inscrire
-hypocritement sur leurs drapeaux le nom de Dieu.
-
-Épargner le mépris ne suffit pas: quelque chose de plus actif est
-demandé aux consciences droites et croyantes. Elles ont le droit de
-créer autour d’elles une atmosphère de sympathie, d’admiration et de
-respect pour ceux qui essayent de réaliser le bien dans leurs pensées
-et dans leurs actions. Chacune de ses manifestations devrait être
-l’objet d’égards spéciaux, supérieurs à ceux qui se rendent aux autres
-éléments de puissance et de force. Tant qu’on ne le comprendra pas, on
-sera dans le faux et on échafaudera dans le vide. Apprendre à donner
-à chaque chose sa valeur réelle, c’est la leçon qu’il faut épeler.
-Tout ce que la terre offre et tout ce que l’homme possède provient de
-Dieu; dédaigner un seul des dons du Créateur serait déformer la pensée
-divine, mais certains de ces dons doivent avoir la dernière place,
-d’autres méritent la première. L’équitable distribution de son estime
-est donc un des premiers devoirs de l’homme; sa légèreté est si grande
-qu’il n’y pense jamais, et il devrait, au contraire, y penser toujours
-et se demander dans chaque circonstance si ses évaluations sont justes.
-C’est nécessaire pour lui et pour les autres; le cœur humain est si
-faible, ses tentations sont si grandes, tant de chutes inattendues et
-incompréhensibles viennent le troubler, qu’il lui faudrait sentir,
-du moins, que la conception du bien est demeurée intacte dans les
-consciences chrétiennes, et qu’elles se réjouissent de toutes les
-victoires morales.
-
-Les femmes—si préoccupées d’augmenter leur part d’influence dans le
-monde et qui ont largement contribué à dévoyer l’opinion—pourraient
-exercer aujourd’hui, en sens opposé, une action efficace. Elles ont
-plus de temps pour la réflexion que les hommes; leur genre d’esprit
-les porte davantage aux examens de conscience et aux évaluations
-morales. Si celles qui sont animées de bonne volonté et possèdent un
-esprit droit se donnaient pour mission de réparer le faux courant
-d’appréciations dont elles sont en partie responsables, il ne
-résisterait pas longtemps. Chacune, en son particulier, est capable de
-contribuer à l’œuvre commune, si restreint que soit le cercle où elle
-se meut. Les femmes que leur personnalité ou leur situation mettent
-en vue peuvent faire davantage que les autres; mais toutes doivent
-apporter leur contingent à ce travail de réparation et choisir la
-famille pour premier champ d’action. Après avoir appris à leurs enfants
-à honorer, avant toute chose, la pratique du bien et en avoir ainsi
-développé le culte dans leur cœur, il sera facile aux mères d’enseigner
-indirectement la même leçon au reste de leur entourage. Ce serait là
-une levée de boucliers devant laquelle les plus féroces adversaires du
-type amazone, sous toutes ses formes, s’inclineraient respectueusement.
-
- * * * * *
-
-Mais pour retrouver et rendre aux esprits qui l’ont perdue la faculté
-des appréciations logiques et équitables, il ne suffit pas d’enseigner
-l’amour du bien, il faut en même temps désapprendre l’admiration
-du mal. Ces deux leçons seront la conséquence l’une de l’autre,—le
-respect d’un élément amenant naturellement la répugnance pour l’élément
-contraire,—mais il y a malheureusement des plis intellectuels qui
-échappent longtemps au joug de la logique. Le premier effort doit être
-celui d’écarter de ses jugements toute préoccupation du succès final
-des choses pour n’envisager que la bonté ou la légitimité des moyens
-employés; et lorsque l’on aura acquis la conviction qu’une action ou
-une manière de penser est mauvaise, avoir honte de l’admirer, même si
-elle a servi à gagner la bataille.
-
-Si on respecte le mal, si on le caresse, comment prétendre aimer le
-bien? Il ne s’agit pas ici de l’entraînement des passions—on peut en
-subir l’attrait, tout en détestant dans sa conscience les fautes, les
-compromis, les mensonges inévitables où elles jettent—mais de cette
-plate déférence pour les éléments les plus bas de la vie, qui forme
-l’essence morale d’un grand nombre d’esprits du temps présent.
-
-De même qu’il faut créer pour le bien une atmosphère de sympathie, il
-est nécessaire de créer contre le mal une atmosphère de mépris où il
-se sente mal à l’aise. Le besoin d’estime est l’un des plus puissants
-qui existent—on le constate même chez les natures dégradées—et il y
-a là un moyen efficace d’action que les honnêtes gens ont le devoir
-d’exploiter. Lorsqu’il sera bien entendu que certaines façons de penser
-et d’agir apportent impitoyablement avec elles le discrédit, beaucoup
-d’âmes, plus faibles que mauvaises, changeront de route.
-
-Ce sera là peut-être un résultat sans élévation vraie, mais dans la
-pratique de la vie tout progrès, à ses débuts, est relatif. Se rendre
-compte que l’estime n’est accordée qu’à certaines conditions, c’est
-commencer à comprendre la valeur des lois morales. Entre comprendre
-une vérité et l’accepter, le chemin à parcourir est long, mais là où
-l’œuvre de l’homme finit, celle de Dieu commence.
-
-Le devoir de cultiver en lui la répugnance pour toutes les
-manifestations du mal, ne doit pas transformer l’homme en juge
-implacable de son prochain. Au contraire, il ne peut avoir assez de
-pitié et de pardon pour les fautes commises par passion, entraînement
-ou violence; c’est la corruption vicieuse, calculée et voulue qu’il
-faut condamner sans rémission. Comme contrepoids à cette sévérité
-d’appréciation, et enfin de la rendre réellement efficace, une réforme
-mentale s’impose; une place qui lui a été toujours refusée doit être
-accordée au repentir[5]. L’Évangile parle clairement à ce sujet; la
-rectitude instinctive tient le même langage. L’homme tombé peut se
-réhabiliter, et la société possède la faculté de lui accorder cette
-réhabilitation. Les cieux eux-mêmes se réjouissent lorsqu’un pécheur se
-repent; c’est le repentir qui a ouvert à la Péri les portes du paradis;
-mais dans le monde cruel où nous vivons, les poètes seuls ont donné à
-ce sentiment la place qui lui revient:
-
- Peut-être qu’en restant bien longtemps à genoux,
- Quand il aura béni toutes les innocences,
- Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous[6].
-
-Les pages qui précèdent peuvent se résumer en quelques mots: Si les
-vertus les plus hautes ont subi jusqu’à l’amertume la tentation
-du découragement, ceux qui pratiquent ces vertus sont en partie
-responsables de cet attristant résultat. «La force est la reine du
-monde»; or, malheureusement, le trait caractéristique des êtres bons
-est justement aujourd’hui de manquer de force. Le sommeil qui s’est
-appesanti sur les âmes en a tari les sources vives, elles subissent une
-mort anticipée qui empêche tout magnétisme de se dégager d’elles et de
-se faire sentir au dehors, et, sans la magie de la force, aucune idée
-ne s’impose. Il ne suffit pas que la puissance soit intérieure, il faut
-qu’elle soit apparente: le devoir est donc non seulement d’être fort,
-mais de se montrer fort.
-
-C’est là souvent une qualité naturelle; ce peut être aussi une vertu
-acquise. Cette fascination du mal que l’humanité subit a sa raison
-secrète; l’homme a cherché la force dans les éléments mauvais, parce
-qu’il ne la trouvait point ailleurs. On ne saurait assez le répéter,
-la faiblesse des gens de bien est une des causes du discrédit où les
-vertus sont tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs respectables,
-aucun souffle ne les emporte... C’est comme si la régularité de leur
-existence les avait écrasés dans un engrenage de machine. La plupart
-des honnêtes gens, il y a évidemment de nombreuses exceptions, ont
-peur de tout, même d’exprimer leur opinion; il est donc naturel que la
-platitude de leur conduite ait engendré le dédain du monde.
-
-Être bon ne doit pas signifier être faible, le mot _dévoué_ ne doit pas
-être le synonyme de _dupe_; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire.
-Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler à la mort. Certaines
-croyances devraient donner à l’homme un sentiment d’assurance et de
-calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis des autres et ferait
-de sa présence un honneur pour tous. Un peu de fierté est salutaire,
-non au point de vue des distinctions sociales, mais à celui de ce que
-chacun doit à ses sentiments et à ses idées. Il existe des êtres rares
-qui ne formulent jamais de pensées médiocres, dont aucune puérilité
-n’occupe l’esprit; tous ne peuvent planer comme eux à la façon des
-aigles, mais tous peuvent regarder vers les hauteurs et acquérir ce
-sentiment de dignité et de force paisible qui est aux autres vertus ce
-que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui croient à la réalité
-de forces supérieures et bienfaisantes comprendront que devenir fort
-est le premier de leurs devoirs et où ils mettront dans le bien cette
-part d’orgueil humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser
-complètement en ce monde, ce jour-là le bien prendra du prestige aux
-yeux des hommes et leur admiration cessera de s’égarer sur d’indignes
-objets.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-L’AVARICE MORALE
-
- Rien ne ressemble
- moins au christianisme
- que les principes d’après
- lesquels les soi-disant
- chrétiens dirigent leur
- vue.
-
- (TOLSTOÏ.)
-
-
-Le siècle qui vient de finir a emporté, dans son dernier coup d’ailes,
-plus d’un élément de force et de bonheur. L’homme a désappris l’art
-d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés de la puissance
-de jouir. La gaieté, cette fille du soleil, dont les païens auraient
-dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant les vies par sa
-disparition. Les privilégiés de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent
-plus; ils cheminent lourdement, accablés sous un poids de tristesse,
-dont ils ne savent ou ne veulent pas analyser les causes; et la fièvre
-de mouvement qui les emporte ne suffit point à leur donner l’illusion
-du plaisir.
-
-L’existence n’a guère conservé de prestige que pour les malheureux;
-malgré l’amertume journalière de leur vie de combat, ils ont le
-privilège de cette illusion du désir qui leur fait entrevoir le bonheur
-dans une réalisation d’existence hors de leur portée.
-
-Les causes qui ont tari chez l’homme les sources de la joie sont
-complexes, mais on peut cependant les ramener toutes à une cause
-unique: le développement de l’avarice morale, produit logique du
-positivisme. L’égoïsme, érigé en droit, devait naturellement stériliser
-les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent immédiat. La peur
-d’être dupe, la crainte de donner plus qu’on ne recevait, a, en
-outre, produit un courant de parcimonie prudente qui a eu pour effet
-l’appauvrissement et la vulgarisation de la vie intérieure.
-
-Les peuples de race latine, chez lesquels le sens critique est
-beaucoup plus développé que chez les autres peuples, étaient tout
-particulièrement destinés à se laisser entraîner par ce courant
-stérilisant. L’école psychologique, qui a pour ancêtres directs
-Montaigne et La Rochefoucauld, a créé chez les moins lettrés des
-habitudes intellectuelles qui ont amené les esprits au désenchantement
-de toutes choses. Quand d’analyses en analyses, il a été prouvé à
-l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait que des passions
-égoïstes, que toute action apparemment généreuse avait pour mobile
-secret un intérêt ou une vanité, un phénomène de repliement s’est
-produit: le pessimisme intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance.
-
-Le roman est responsable pour une large part de ce travail de
-dessèchement moral. L’aride sagesse qui, de l’Ecclésiaste à
-Schopenhauer, avait été longtemps le partage d’un cercle restreint
-de philosophes et de penseurs, a été mise par cette forme littéraire
-à la portée des esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant
-faire œuvre de sincérité et de clairvoyance, les romanciers modernes
-ont disséqué et violé les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils
-ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras qu’aucun être créé
-n’est digne de ton amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs,
-qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le vide, compté les
-défaillances, énuméré les lacunes; et, écœuré, attristé, il a fermé son
-propre cœur.
-
-Mais est-ce bien la vérité tout entière que ces écrivains pessimistes
-ont montrée? Même dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il
-n’a pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il fait volontiers
-ses personnages tout d’une pièce, il les rend trop conséquents
-dans le mal ou le bien, il synthétise, il catégorise... Le génie
-anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris; il montre l’homme plus
-qu’il ne l’analyse, et son respect de l’âme humaine lui interdit d’en
-découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur morale, si ses types
-restent plus élevés, s’il maintient le _sursum corda_ et ne tombe pas
-dans le pessimisme décourageant, il lui manque cette vaste et large
-compréhension du cœur de l’homme qui caractérise le génie slave. Ce
-dernier a tous les courages; dans l’âme d’une courtisane il osera
-montrer l’éclosion d’une fleur de blancheur et de pureté, et nous
-verrons l’assassin manifester d’exquises délicatesses de conscience.
-Aucune contradiction, aucune complexité ne l’effraie. Les natures
-les plus tendres et les plus dévouées sont capables, à certaines
-heures, de pensées dures et violentes; une vie d’abnégation n’empêche
-pas l’éclosion momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse
-défaillance. Certes, une tristesse profonde se dégage de cette vue
-impartiale des grandeurs et des faiblesses humaines, mais l’affirmation
-que nul être n’est indigne d’être aimé ne dessèche pas le cœur comme
-la méthode analytique des écrivains latins. La littérature slave ne
-crée pas le _Hero worship_ de la littérature anglaise, mais l’étincelle
-de vie qu’elle montre brillant dans chaque âme prouve la noblesse des
-origines de l’homme et empêche de se tarir les sources de l’amour.
-
-Les influences littéraires directes étant les seules irrésistibles, les
-races latines ont profité largement des leçons de leurs écrivains et
-n’ont subi que très faiblement l’impulsion des littératures étrangères.
-Le pessimisme intellectuel de leurs lectures, joint au sens utilitaire
-que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur le monde, a eu sur leur
-pensée un effet rapide d’appauvrissement. Elles ont été les premières
-à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne s’agit point ici de cet
-enthousiasme populaire, qui consiste en acclamations ou en battements
-de mains,—l’expansion naturelle aux peuples du midi leur en conservera
-toujours l’apparence,—mais de cet enthousiasme silencieux de l’âme qui
-fait donner sans parcimonie son cœur, son temps, son intelligence à une
-personne ou à une idée. Les Allemands ont pour définir ce sentiment,
-lorsqu’il se rapporte aux individus, un verbe spécial: _schwärmen_,
-dont l’équivalent n’existe dans aucune autre langue. L’excès de ce
-sentiment ou son application injustifiée choque à bon droit le goût
-de la mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait pas exagérer
-cette satisfaction d’amour-propre, car se sentir à l’abri de pareilles
-erreurs est moins un indice de jugement que de pauvreté morale.
-Lorsqu’on donne largement, sans compter, il arrive souvent de donner
-mal; toutefois la valeur iutrinsèque des dons n’est pas diminuée par le
-manque de discernement qui a présidé à leur distribution.
-
-Aucun des grands faits de l’histoire ne se serait accompli, si toutes
-les impulsions avaient été calculées et si l’on avait mesuré le
-dévouement aux droits! Pas une des conquêtes dont la société actuelle
-profite n’aurait été faite, si l’on avait cru que les élans, les
-efforts, les sacrifices devaient rapporter un avantage positif et
-direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni martyrs, ni héros.
-
-Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse des sentiments et des
-actes de la vie forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment,
-le fond de la pensée moderne. Si l’on ose montrer pour quelqu’un ou
-quelque chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on essaye de
-l’expliquer à soi-même et aux autres par l’aveu d’un but à poursuivre
-ou d’un intérêt particulier à sauvegarder. On ne sent plus la bassesse
-du motif personnel, on en arrive à voir le signe d’une diminution
-intellectuelle dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme
-est condamné comme une faiblesse de l’esprit; l’avarice de l’âme passe
-pour une supériorité.
-
-L’admiration était destinée à périr des mêmes coups que l’enthousiasme.
-Parmi les courants qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités
-qui la dépouillent, le développement de l’idée égalitaire a été le plus
-stérilisant. Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques personnes
-seulement aspiraient à occuper une situation à la cour ou à la ville;
-les autres se contentaient placidement d’être ce que le sort les avait
-faites. Aujourd’hui, chacun se croit les mêmes droits que son voisin.
-Se faire une position dans le monde est devenu l’objectif des plus
-chétifs personnages. Ce désir dévorant a eu pour conséquence logique
-l’habitude de la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées
-contre les supériorités; un ridicule amour-propre s’est éveillé dans
-les cœurs. Devant un succès d’argent, de vanité, d’intelligence on
-entend les êtres les plus insignifiants s’écrier avec ingénuité:
-«Pourquoi n’est-ce pas moi?» Ils ont perdu la vue nette de ce qui est
-possible, ils ne savent plus prendre la mesure de leurs capacités. Tout
-homme se croit apte à gouverner l’état, à diriger les entreprises où
-les millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains l’ascendant
-de sa pensée. On ne voit presque plus de disciples aux pieds de leurs
-maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art, une découverte
-scientifique, un acte d’héroïsme, l’homme vibre d’émotion, c’est un
-élan passager que la crainte de se diminuer, par une reconnaissance
-trop vive de la supériorité d’autrui, étouffe promptement.
-
-Les femmes, dans le cercle nécessairement plus restreint de leurs
-ambitions, sont également atteintes de cette folie de l’égalité.
-Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers rôles! Chacune dans
-sa sphère aspire à la place en vue. La négation systématique de tout
-mérite dépassant le leur propre, est chez elle plus aiguë et plus
-persévérante que chez les hommes. Et l’admiration leur est devenue
-tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme ne leur impose
-momentanément l’apparence d’un enthousiasme conventionnel. Cette soif
-de vaniteuse égalité, cette impatience de sentir quelqu’un au-dessus
-de soi est spéciale évidemment aux classes privilégiées et surtout à
-la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, les
-courants se répandent largement, ils ne trouvent plus de limites devant
-eux et la plaie particulière devient vite la plaie générale.
-
-Depuis la création du monde, tout est en germe dans les âmes, mais
-ces germes, suivant les époques, se développent en sens divers. Les
-faiblesses d’orgueil qui égarent l’homme moderne, agitaient déjà le
-premier homme, et il est certain que l’envie et la jalousie sont aussi
-vieilles que la terre où nous vivons; mais ces deux passions n’avaient
-pas réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative, n’étant dans
-leur bassesse qu’un involontaire hommage rendu à des mérites redoutés.
-La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui les cerveaux est seule
-parvenue à détruire un sentiment resté intégral à travers les étapes
-successives de la pensée humaine.
-
- * * * * *
-
-Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable d’admiration, l’homme
-s’est-il du moins concentré dans les affections exclusives, leur
-réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus ailleurs? Là, comme
-partout, la sève semble tarie. L’amour même, cette passion si
-personnelle qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe jalousement
-l’un dans l’autre les deux êtres, qu’elle unit, a conservé son nom en
-perdant sa force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les romans
-de la fin du siècle: l’amour c’est le plaisir, c’est le flirt, c’est
-le vice,... c’est un goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un
-chatouillement de vanité. C’est quelquefois encore une affection
-raisonnable, saine, régulière, ce n’est plus l’amour! Héroïnes
-d’autrefois, pauvres égarées, touchantes figures d’amantes disparues,
-votre place a cessé d’être marquée dans le monde moderne. Retournez au
-pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui ne vous comprendraient plus,
-votre langage leur paraîtrait suranné; elles ont inventé d’autres
-mots ayant d’autres sentiments à exprimer. Une femme du siècle passé
-écrivait à l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre, je vous
-attends», et elle datait ces mots: «de tous les instants de ma vie».
-Dans le tourbillon où elles vivent, les femmes de notre époque auraient
-peine à trouver une heure par jour pour souffrir, attendre, aimer...
-
-La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le temps peut être employé
-plus avantageusement qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le
-tohu-bohu affairé de la journée moderne, que représente-t-il comme
-utilité véritable? Le régime de recueillement sentimental laissait
-du moins libre jeu aux puissances affectives. Dans cette activité
-agitée où les existences s’usent et les cerveaux se vident, le cœur a
-subi un rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité n’y a pas gagné,
-au contraire! La corruption s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce
-qui pouvait servir d’excuse à l’entraînement des passions a disparu;
-elles se sont abaissées jusqu’à n’être plus que des fantaisies ou des
-curiosités.
-
-Les besoins du cœur et de l’imagination étant allés rejoindre ces
-vieilles lunes, dont on amuse l’esprit des enfants, une étonnante
-sécheresse préside désormais à tous les contrats d’amour. Les femmes
-ont une large part de responsabilité dans la formation de ce courant
-d’avarice morale. On dirait que le désir de paraître, de jouer un
-rôle personnel dans la grande foire aux vanités, a absorbé et tari
-leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux mots, illusoires peut-être,
-mais attendrissants, qui faisaient battre le cœur de nos aïeules,
-ne représentent pour les oreilles des femmes de vingt à trente ans
-que de vieux airs démodés. Pour les jouer, il faudrait se mettre en
-travesti, comme l’on se poudre pour danser le menuet! Les hommes ont
-naturellement suivi les femmes sur ce terrain nouveau où ils se sentent
-plus à l’aise, moins inférieurs... Au contraire, c’est eux maintenant
-qui sont les sincères en amour. Le côté passionnel, le seul qui ait
-survécu au naufrage, étant chez l’homme plus impétueux et plus spontané.
-
-Cette façon pratique et sèche de considérer les rapports réciproques
-des deux sexes, sauvegarde mieux, évidemment, la tranquillité apparente
-des situations mondaines. Il y a moins de mariages imprudents; il est
-plus facile d’éviter les devoirs et les responsabilités que l’honneur
-interdisait aux hommes de secouer. L’avarice morale en amour, ayant
-été tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne des intérêts d’une
-société,—dont le but suprême est la tranquille jouissance du bien-être
-acquis,—elle a été acceptée comme un dogme par les deux parties
-contractantes. Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à peu toutes
-les couches sociales, et, aujourd’hui, l’ouvrière n’est guère plus
-sentimentale que la femme du monde.
-
-Si ces calculs avaricieux n’avaient porté atteinte qu’à l’amour,
-l’inconvénient serait discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas
-laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs et d’infiniment
-de tristesses, prendre dans la vie une place trop prépondérante.
-L’homme a de quoi occuper autrement son cœur. Le champ des affections
-désintéressées et pures s’étend largement devant lui: rien ne le
-limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine, du moins, la poussée
-est-elle restée vigoureuse?
-
-Commençons par l’amitié: l’amitié des hommes entre eux. Hélas! c’est
-comme pour l’amour, on se sert encore du mot, mais la chose a disparu;
-il y a des camarades, des confrères, des collègues, mais des amis, des
-amis dans le sens vrai et large du vocable, en existe-t-il encore? Le
-paganisme, le judaïsme, le christianisme nous ont laissé de grands
-exemples d’amitié; et, à toutes les époques, même aux plus sombres,
-jusqu’aux deux tiers de ce siècle, on a vu des hommes groupés entre
-eux, unis par le lien puissant de ce sentiment viril et désintéressé.
-Mais la sève des cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie
-bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces forts attachements.
-Tout ce qui ne rapporte pas un avantage immédiat, visible et tangible
-a été rayé de la vie. Les hommes entre eux que sont-ils aujourd’hui
-vis-à-vis les uns des autres? Des indifférents plus ou moins cordiaux
-ou polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est pour devenir
-associés dans les mêmes intérêts, complices ou concurrents.
-
-_Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David,
-et Jonathan l’aima comme son âme._ Rien de plus simple, de plus
-profond, de plus tendre que ces mots par lesquels l’Écriture définit
-l’attachement qui liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. _Je suis dans
-la douleur à cause de toi, Jonathan, mon frère, tu faisais tout mon
-plaisir; ton amour pour moi était admirable, au-des-sus de l’amour des
-femmes[7]!_ Avec qui aujourd’hui échangeons-nous nos âmes? La question
-reste sans réponse. L’homme moderne se sent désespérément seul, et
-parmi les causes du socialisme il faut placer la réaction naturelle
-contre cet isolement douloureux. Autrefois, le lien commun des mêmes
-croyances empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude. Croire
-en l’honneur, en la patrie, en Dieu, formait entre ceux qui priaient
-aux mêmes autels des attaches invisibles. Jointes aux sympathies
-particulières, elles créaient ces liens puissants qui font accomplir
-les actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice les objectifs
-que ces croyances imposent. Quand on avait souffert ou qu’on se sentait
-prêt à souffrir ensemble pour le même but, les cœurs ne pouvaient
-rester étrangers; quelque chose de fort et de doux s’établissait
-entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt particulier devait
-nécessairement tuer les sentiments que la préoccupation des intérêts
-généraux faisait naître et durer.
-
-En disparaissant des habitudes morales, l’amitié a laissé un grand
-vide dans l’existence intérieure, l’homme s’est concentré de plus
-en plus dans le cercle restreint des êtres dont il partage la vie.
-Les affections familiales ont apparemment gagné de la force à ce
-rétrécissement de l’horizon. L’intérêt personnel primant tous les
-autres, le bien-être commun risque moins, qu’aux époques enthousiastes,
-d’être sacrifié à une cause ou à un principe. Mais, en réalité, ces
-affections ont souffert, elles aussi, du souffle desséchant qui a passé
-sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait amener la diminution
-des dévouements. Chacun a aujourd’hui conscience de ses droits, et ce
-sentiment du droit crée des exigences et rend rebelle au sacrifice. Le
-XIX^e siècle s’était fait de la famille, et en particulier de l’amour
-maternel, une conception plus élevée, plus tendre, plus intime, plus
-complète que les siècles précédents. Cette conception commence à
-s’affaiblir. La famille a suivi le courant général et se transforme
-peu à peu en école d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle
-cultive s’est logiquement retourné contre elle-même; les affections
-filiales et fraternelles sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste
-allié fortement dans la défense des intérêts communs, les amitiés de
-choix, entre membres d’un même foyer, rentrent de plus en plus dans la
-catégorie des cas rares.
-
-Les principes de fraternité, de droit et de justice qui font l’honneur
-de notre temps, auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments
-particuliers, éveiller au fond des âmes une chaude sympathie
-altruiste. Mais, dans cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où
-l’homme trouverait-il le temps de s’occuper des autres? La poursuite
-de ce bien-être auquel tous veulent goûter, de ces satisfactions
-d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe chacune des minutes
-de sa vie et tous les efforts de sa pensée. On aurait scrupule de
-distraire quelques-unes des forces dont on dispose en faveur d’autres
-intérêts que les siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment pensé à
-lui-même et aux agréments de son existence, s’il lui reste une parcelle
-de temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain qu’elle fasse
-partie de son superflu, il consent parfois à la consacrer à son
-prochain. Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a, il est vrai,
-quelques exceptions lumineuses; il existe des âmes généreuses qui se
-répandent largement autour d’elles en amour, en sympathie, en pitié.
-Mais dans l’étude des manifestations morales d’une époque, on ne peut
-tenir compte que du courant général.
-
-Certes, les hommes se rendent encore des services entre eux;
-l’instinct est plus fort que la volonté, et souvent il reste bon
-quand celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas moins vrai,
-qu’intellectuellement, tout acte où l’intérêt personnel ne joue pas le
-rôle prépondérant est considéré aujourd’hui comme une faiblesse, et
-l’on voit des gens s’estimer supérieurs, simplement parce qu’ils se
-sont désintéressés de tout. Jouir tranquillement de leur bien-être,
-éliminer de leur existence toutes les causes de trouble, mener une
-vie régulière et sûre, voilà leur unique idéal de vie, et ce suprême
-égoïsme leur paraît la suprême sagesse.
-
-Dans ce desséchement général, un élément nouveau de sensibilité est
-venu cependant travailler les cœurs: la préoccupation du sort des
-classes pauvres, déshéritées, coupables... Le XIX^e siècle, et c’est
-une de ses grandeurs, a osé regarder en face toutes les misères et
-a essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les prisons, les maisons
-d’aliénés ont été améliorés, assainis. Aux œuvres religieuses,
-se sont jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions
-philanthropiques surgissent chaque jour. La conscience humaine a été
-remuée, et maintenant, devant les revendications des déshérités de
-la vie, un certain malaise saisit les âmes, même celles qui étaient
-instinctivement le plus rebelles à la religion de la pitié.
-
-Des pas immenses ont été faits dans cet ordre d’idées; cependant, aucun
-rapprochement réel n’a eu lieu entre la classe qui donne et celle qui
-reçoit. Au contraire, chaque jour le gouffre entre elles se creuse
-davantage. On en fait remonter la faute aux doctrines socialistes, au
-souffle de l’esprit du siècle, mais l’avarice morale qui préside à
-l’accomplissement des actes apparemment charitables, a, elle aussi,
-une large part de responsabilité dans la séparation grandissante des
-bienfaiteurs et des secourus.
-
-L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus, comme celui d’autrefois, à
-fermer ses oreilles aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt une
-question de principe que de sentiment. Certaines idées de justice ont
-pénétré les consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est difficile
-de généraliser sur ce point, tant les mobiles de la charité sont
-individuels, secrets, intimes..., cependant une chose est certaine:
-le don matériel, si large qu’il soit, n’éveillera jamais aucune
-reconnaissance, s’il n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle
-d’amour[8]. Les déshérités du bonheur sentent cette lacune avec une
-intuition merveilleuse.
-
-La charité n’apparaissait pas aux consciences de nos pères comme un
-devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps
-présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de
-jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une
-chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns
-y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin,
-ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et
-engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs
-de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux,
-plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts
-et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on
-devine la crainte et on ne sent plus l’amour.
-
- * * * * *
-
-A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour
-désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans
-des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels
-ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique
-moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente
-sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et
-presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément
-indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à
-la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée
-par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir
-l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts
-de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une
-faible influence sur les habitudes de vie intérieure.
-
-La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute
-une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique,
-la formule du _laissons faire_ et du _laissons passer_ a amené le
-désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans
-l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient
-dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme
-personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique
-et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la
-théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la
-stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï,
-«le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne
-ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels
-les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être
-excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de
-l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la
-morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui,
-d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble
-étrangement à celle du matérialiste honnête homme.
-
-Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se
-distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances
-de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces
-troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure
-intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des
-fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer
-l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul
-instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver
-qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par
-d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans
-les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement
-oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme
-se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces
-commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls,
-dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»
-
-Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain
-ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés
-et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il
-sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des
-lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se
-rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur
-ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les
-mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent
-l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque
-deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont
-qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués.
-
-L’école économique libérale a voulu démontrer que l’application
-absolue de la loi de l’amour aurait pour conséquence la ruine de la
-société, la destruction de la famille, l’annihilation des forces
-individuelles, comme si l’instinct de la conservation n’était pas
-assez fort chez l’homme pour servir de digue efficace à l’excès des
-sentiments altruistes. D’ailleurs, ce n’est point l’anéantissement
-de l’individu que l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse de
-t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder tes affections, tes biens,
-tes intérêts, mais: «Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer
-le prochain, aie pour lui les sollicitudes que tu as pour toi-même[9].»
-Il y a dans les Écritures un équilibre divin; tout ordre qui, exécuté
-avec excès, pourrait devenir une cause de dangers sociaux, est
-contre-balancé par un autre commandement. Ce qui dans le sermon sur la
-montagne semble conduire au quiétisme, est corrigé par la parabole des
-talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement, paraît restreindre
-l’initiative personnelle, a pour contrepoids l’ordre que le Christ
-donne à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.»
-
-Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui est-il? Est-ce le mandarin
-de Pékin, le sauvage du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la maison
-voisine que l’on ne rencontre jamais? Abstraitement, oui. En réalité,
-le prochain est représenté par les êtres que la vie met sur notre
-route. Certes, l’homme ne doit pas se désintéresser des intérêts
-généraux de l’humanité, mais, à moins d’une situation particulière ou
-d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler que dans la proportion
-du grain de sable qui concourt à former la montagne. Ses devoirs
-directs sont plus restreints et plus précis. En dehors de la famille,
-de ceux dont il partage les peines et les joies et qui ne peuvent
-souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup, il y a le grand cercle
-des êtres avec lesquels il est en contact fréquent, mais dont les
-intérêts cependant ne sont pas les siens. Le point est là: le prochain,
-c’est l’individu qui se trouve mêlé à notre vie, sans que nous soyons
-liés par des intérêts communs. Lui rendre service, soulager ses misères
-matérielles et morales ne suffit pas, on nous ordonne de l’aimer! Or,
-l’aimons-nous? La vérité essentielle du christianisme a été, hélas!
-si peu comprise, que les plus honnêtes gens n’ont aucun scrupule de
-ne pas aimer. On aurait honte de refuser un morceau de pain, mais
-journellement on refuse son cœur.
-
-A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent, il y aura toujours
-entre les hommes des rancunes, des jalousies, des violences. Les
-meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais éviter complètement
-les emportements du sang et de l’esprit. Ils portent en eux des
-principes inguérissables de colère, mais on peut commettre des duretés,
-ressentir des haines, et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire
-capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable, ce ne sont pas les
-actes d’égoïsme, _c’est la tranquillité de conscience avec laquelle on
-les accomplit_; là est le profond illogisme des âmes chrétiennes et
-leur crime envers le Maître qu’elles prétendent servir.
-
-Autour d’elles, il est vrai, le courant est puissant: tout conspire
-à étouffer chez l’homme les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont
-les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation; on lui fait honte
-des efforts qu’il tente pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise
-affectueusement; on lui rappelle ses intérêts bien entendus; on
-décourage ses bonnes intentions: «Dupe, pauvre dupe!» disent les
-regards, sinon les voix. Plus on aime, et moins on supporte de voir
-l’être aimé se donner, se sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose.
-
-L’un des préjugés les plus communément admis est que les hommes
-comprennent et pratiquent l’altruisme moins que les femmes. Celles-ci
-se montrent, en effet, plus capables de certains dévouements: leurs
-mains soignent un malade avec une dextérité et une persévérance que les
-mains masculines ignorent, et, lorsque leurs sentiments intimes sont
-touchés, elles ont plus de spontanéité que l’homme dans le don de leur
-personne ou de leur temps. Mais en réalité les femmes sont les grandes
-prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures, celles qui s’oublient
-elles-mêmes pour ne penser qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que
-leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles de voir
-leurs fils, leurs filles, prêts à se consacrer à une cause généreuse,
-à une affection désintéressée? La plupart des mères stériliseraient
-volontiers, si elles pouvaient, le cœur de leurs enfants, afin que
-rien d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur apprennent l’avarice
-morale, leur enseignant à ne pas se dépenser inutilement, à garder pour
-eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles, leurs caresses, leurs
-actes que disent-ils? Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même»,
-mais plutôt: «La vie est une lutte et je veux que tu sois parmi les
-victorieux. Aimer c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres[10]!»
-
-Ce même langage, les femmes le tiennent à leurs maris. Au nom des
-intérêts de la famille, que de fois ne les poussent-elles pas à
-l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits du prochain? L’homme
-obéirait parfois à un mouvement généreux; un sentiment d’équité lui
-indique la nécessité d’un sacrifice, d’une réparation, d’un pardon à
-accorder. Qu’elle soit mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque
-toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait concevoir l’altruisme
-hors du cercle toujours plus restreint de ses affections personnelles?
-D’admirables exemples démentent cette imputation d’infériorité
-morale. Ce qui manque aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes
-qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique et la bonne foi;
-leur intelligence et leur conscience ne sont pas suffisamment en
-exercice. Si elles apprenaient à mieux raisonner, à se rendre compte
-des obligations que certaines croyances imposent, ainsi que des
-responsabilités qui en découlent, elles désireraient pour ceux qu’elles
-aiment les biens essentiels, un amour mal entendu cesserait de les
-pousser à la «médiocrisation» des âmes qui leur sont confiées. La
-maternité donne aux femmes une part considérable d’influence sur les
-générations futures, aussi les erreurs de jugement qu’elles commettent
-ont-elles une portée considérable. Pour redonner la vie aux formules
-mortes, pour faire refleurir dans les cœurs desséchés l’amour naturel
-et l’amour charité on ne peut se passer de leur coopération. Dans
-cette œuvre toute intime, la femme a une part d’action à exercer plus
-importante encore que celle de l’homme.
-
- * * * * *
-
-Il n’y a pas eu de génération moins gaie que la nôtre. L’intérêt
-matériel érigé en culte et l’avarice morale en dignité ont enveloppé
-toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche du plaisir personnel
-a appauvri les imaginations et leur a ravi la possibilité des
-jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude de l’avenir
-et les menaces qu’il contient pour ceux qui n’en attendent pas l’ère
-heureuse, ont contribué largement à cette croissante tristesse du
-siècle qui vient de finir, mais le desséchement de l’âme y a plus
-de part encore que la crainte. Les détraquements de nerfs dont la
-génération actuelle souffre,—résultat du mouvement fiévreux où l’homme
-s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de son cœur,—pourraient
-avoir, en s’accentuant, de désastreuses conséquences pour la santé
-intellectuelle de la race humaine. Il est temps de s’arrêter sur
-cette voie du dépouillement intérieur, où la société moderne a cru
-orgueilleusement trouver la sécurité et le bien-être.
-
-Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels
-de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à
-aimer?
-
-La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la
-puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de
-croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont
-pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être
-tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour.
-Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils
-appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre
-enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se
-trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils
-repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de
-remords d’y manquer que de toute autre faute commise.
-
-Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient
-force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient
-les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la
-vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui
-est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le
-don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus
-grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent.
-L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec
-désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu!
-L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son
-essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les
-souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de
-continuer à suivre ses décevants conseils.
-
-De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence
-s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie
-sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour,
-exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien
-et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant
-d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des
-larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes
-ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent
-vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour?
-
-Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est
-présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare
-sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes
-anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire
-à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les
-hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme
-collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LE FAUX AMOUR DE SOI
-
- L’essentiel pour le
- bonheur de la vie, c’est
- ce qu’on a en soi-même.
-
- (SCHOPENHAUER.)
-
-
-Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son
-application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès
-civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la
-société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce
-que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que
-la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre
-moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences
-ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que
-l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la
-nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et
-même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ
-donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme
-toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour.
-Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au
-seul _Ego_,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit
-s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités
-de la personnalité humaine.
-
-Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que
-chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte,
-soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde
-provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa,
-il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de
-leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée
-sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les
-injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur
-façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si
-l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses;
-ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une
-fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver
-pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.
-
-L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme
-doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet
-amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer,
-s’aime mal, s’aime faussement.
-
-Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il
-devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer
-véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime
-lui-même.
-
- * * * * *
-
-L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il
-reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous
-le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de
-contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit
-responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme
-éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui:
-enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre,
-mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents
-ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de
-lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont
-son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si
-importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence
-entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur
-cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à
-lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.
-
-S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est
-souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit
-aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible.
-Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et
-éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette
-harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus
-aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes,
-sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même
-si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer
-suffisamment à l’atteinte de ce résultat.
-
-Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne
-les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque
-individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état
-général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye
-de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue
-de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir
-quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions
-esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle
-encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du
-plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres,
-par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature
-avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves
-de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs
-personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête
-ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche
-et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement,
-se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont
-mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour
-ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles,
-en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une
-cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions;
-toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des
-individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice.
-L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand.
-La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de
-soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps
-que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait
-travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce
-que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.
-
-M^{me} de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment
-développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à
-rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance.
-L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant
-une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait
-devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants
-et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce
-résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime
-sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est
-une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les
-précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement
-d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel.
-Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres
-de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves
-l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements
-harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera
-bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée
-aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.
-
-Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une
-influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix
-(il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est
-une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations
-ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer
-l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu
-d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux
-oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts
-persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir
-la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des
-conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement
-l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans
-son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de
-discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.
-
-L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne
-l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à
-gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime
-si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il
-détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de
-ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela
-dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement,
-de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa
-maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises
-et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles,
-incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont
-pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes
-témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire
-encore souvent.
-
-Sur ce point également l’époque actuelle est en progrès sur les
-précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des
-enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la
-nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de
-ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle
-et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa
-propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la
-négligence reprend le dessus.
-
-Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa
-santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils
-intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second
-surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette
-insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions
-intellectuelles et morales?
-
-On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si
-dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on
-pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre
-malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit
-de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son
-jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir,
-à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité
-dément, d’interprétations erronées des préceptes divins.
-
-Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de
-l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un
-fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production
-industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches
-à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est
-une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence
-civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et
-naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui
-révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit
-s’aimer.
-
- * * * * *
-
-L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de
-développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les
-aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la
-fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément
-limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice
-humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit.
-Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame
-l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique
-s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée
-sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par
-triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux,
-mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au
-point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est
-pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non
-plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une
-individualité produit sur une autre.
-
-Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant
-dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi
-par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il
-sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est
-au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi
-précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de
-toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart
-des vies.
-
-Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre
-époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté
-d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes
-déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme
-devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation
-lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance
-n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les
-originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe
-toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante
-uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées.
-Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître
-aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position
-différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre
-pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne
-voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare
-avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi
-le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de
-mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance.
-La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une
-attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une
-pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes
-effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme
-allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont
-été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre
-débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite
-contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin.
-
-S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens
-invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la
-même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour
-supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut
-une plus considérable encore pour que cette constatation procure une
-joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce
-qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui
-constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer
-par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité.
-Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale
-ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?»
-Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres
-questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le
-vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait
-ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la
-même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?»
-
-Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité
-voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme
-humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée
-par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui
-l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples
-souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme
-aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance
-de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la
-longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le
-divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi
-ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers
-une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de
-ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte.
-
-Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler
-son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y
-renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né.
-L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner
-toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis
-de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être
-et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de
-faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette
-concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes
-routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait
-ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait.
-Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus
-dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne
-serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes.
-
-L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand,
-non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir
-beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion
-publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter.
-D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il
-aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde
-d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui
-croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés,
-détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient
-reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de
-l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas
-la donner, c’est être son propre ennemi.
-
-Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement,
-une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie,
-quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à
-jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun
-saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres
-de la même façon.
-
-Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur,
-d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle
-pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que
-ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives?
-Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et
-au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes
-dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il
-peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche
-et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même
-s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et
-efficace coup de fouet.
-
-Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son
-maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de
-l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente
-dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart
-des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs
-goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle
-résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient
-à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se
-dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre.
-
-Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les
-grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit
-et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au
-désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais
-que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont
-jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux,
-s’acharnant après eux!
-
-Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels
-la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus
-alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou
-considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de
-Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de
-l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout
-le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins
-commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le
-sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de
-moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer
-les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont
-des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au
-désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir
-roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour.
-
-Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est
-la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte
-la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent
-jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à
-conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que
-prendra leur _moi_. C’est là une étrange indifférence, que la plupart
-des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu
-devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne
-dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.»
-Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé.
-Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et
-rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre
-et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout
-est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie
-intellectuelle, vie artistique et même vie sociale.
-
-L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse
-tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se
-livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins
-sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant
-vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations,
-mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement
-des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans
-l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat,
-physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut
-et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non
-avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des
-sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même
-incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement
-accompli.
-
-Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait
-à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en
-attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule
-connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions,
-et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être
-solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres
-hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée,
-nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne
-s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible
-aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et
-intelligente.
-
-On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une
-valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable
-suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En
-s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se
-sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un
-état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux
-autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend
-si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue
-physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie
-femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle
-établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se
-rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres
-d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en
-elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui,
-ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui
-qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des
-autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent,
-qui s’appelle l’approbation des autres.
-
-Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance
-morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus
-réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils
-veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les
-affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté
-intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude.
-Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire
-partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La
-convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin
-de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que
-l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime.
-
-Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre
-époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être
-le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement
-d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est
-encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne
-de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie
-de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible
-et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix
-fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but
-digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent
-pour lui-même un vrai amour?
-
-Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère
-de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont
-les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le
-maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire
-tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle,
-ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des
-profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui
-stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment
-point.
-
-La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est
-offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou
-paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances
-qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle
-des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est
-aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation
-elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un
-vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes.
-Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout!
-Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages
-matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et
-préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même
-innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.
-
-Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous,
-il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions
-à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa
-route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place
-du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur
-des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux
-chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique
-et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres
-de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque
-espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on
-s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante
-humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les
-joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste
-Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître
-le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de
-l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne
-naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa
-jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais
-toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du
-livre... _In Angulo cum libello._
-
- * * * * *
-
-La sensibilité étant durant toute la vie active de l’homme la cause
-principale de ses joies et de ses douleurs, il serait utile de se
-demander dans quelle voie il doit la diriger pour son propre bonheur et
-le développement normal de ses facultés affectives.
-
-La sensibilité n’est pas la sentimentalité; celle-ci sous toutes
-ses formes, même la forme naturelle, est une source d’erreurs, de
-pernicieuses illusions et d’inutiles souffrances. Tout ce qui tend
-à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par conséquent être banni,
-de l’éducation que nous recevons des autres et de celle que nous
-nous donnons à nous-mêmes. Elle représente, du reste, bien plus une
-habitude de l’esprit qu’un besoin du cœur, et en général se développe
-au détriment des affections vraies et se perd en phrases vides,
-en aspirations vagues. On rêvera à l’ami absent, mais on oubliera
-d’agir pour lui. Les personnes sentimentales sont presque toujours
-les moins altruistes et ne contribuent que faiblement à la félicité
-de leur entourage, car elles deviennent facilement le centre de leur
-sentimentalisme, se posent vis-à-vis d’elles-mêmes en êtres à part,
-méconnus du vulgaire, magnifiant en sérieuses épreuves les petits
-déboires de la vie, se forgeant une série d’imaginaires souffrances.
-En résumé, être sentimental vis-à-vis des autres c’est les aimer plus
-artificiellement que réellement. Être sentimental vis-à-vis de soi-même
-c’est ne pas s’aimer du tout, puisque c’est développer en soi des
-causes factices et inutiles de douleur.
-
-La vraie sensibilité, au contraire, est une source constante de joie,
-elle produit un rayonnement continuel de l’âme. Plus l’homme aimera
-autour de lui, mieux il s’aimera lui-même, l’amour pour autrui étant
-l’unique moyen efficace de contribuer à sa propre satisfaction. Ceux
-qui, par crainte de la souffrance, stérilisent leur cœur, deviennent
-des âmes mortes; l’avarice morale les étreint et tarit en elles toutes
-les forces d’expansion et de lumière. Ils donnent le moins possible
-au prochain pour éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette
-précaution se retourne contre eux-mêmes. En étouffant leurs sentiments
-altruistes, ils augmentent leur égoïsme, ce qui les rend plus sensibles
-à ce qui les touche et par conséquent les fait souffrir davantage.
-Aimer les autres, c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement,
-car on n’est heureux qu’en aimant; seulement, il faut les aimer pour
-eux-mêmes et non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant
-pour leur être utile, sans cette exagération morbide qui change le
-dévouement en souffrance, en somme il faut les aimer comme nous-mêmes
-pour leur bien réel. Tout s’enchaîne admirablement dans cet ordre
-d’idées, car le but de l’amour pour soi et les autres est d’amener
-l’âme humaine à l’harmonie.
-
-Cette même harmonie demande que la sensibilité soit dominée par
-la raison, la patience et le courage, sans quoi elle dégénère en
-sensiblerie et devient, plus même que la sentimentalité, une cause
-de chagrins perpétuels et inutiles pour ceux qui l’éprouvent et un
-tourment pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire et
-bonne à soi et aux autres, elle doit se garer de nombre d’écueils et
-surtout de l’excès de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette
-pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie de tout bonheur, de
-toute satisfaction et de toute paix, la susceptibilité devrait être
-considérée par les êtres intelligents comme une maladie douloureuse
-qu’il faudrait tâcher d’enrayer dès le premier symptôme. Si l’homme
-savait s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment morbide de
-prendre racine en son âme.
-
-La susceptibilité a une pernicieuse sœur jumelle qui est en même temps
-sa cause et son effet; il est rare que l’une aille sans l’autre.
-Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité exaspérée, mais
-d’ordinaire elle marche à pas égal avec la vanité, la plus perfide
-compagne que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait pas en
-souhaiter le contact à son pire ennemi, et, aberration singulière,
-l’homme presque toujours s’empresse de lui ouvrir toutes grandes
-les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente, la chérit. Si l’on
-noircissait d’encre le papier de plusieurs fabriques on n’arriverait
-pas à énumérer le mal dont elle a été cause depuis le commencement du
-monde. Et tout cela parce que l’être humain n’a jamais appris à savoir
-s’aimer et par conséquent, n’a pas compris quelle source de douleurs il
-pourrait s’épargner par une sage direction de lui-même.
-
-On dira que la susceptibilité est une force de résistance, que
-la vanité est un levier puissant, que sans elles la grossièreté
-s’introduirait dans les mœurs, que tout progrès d’élégance et de
-culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien développée ne
-suffirait-elle pas à maintenir le respect, à servir de rempart contre
-les offenses, à les empêcher même? Et l’amour-propre ne pousse-t-il pas
-l’homme bien plus loin que la vanité sur la voie du perfectionnement,
-de l’achèvement, de la grandeur? On les confond l’un avec l’autre, et
-c’est une erreur profonde, car à les bien considérer ils s’excluent
-l’un l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations de la vanité,
-on transforme et rapetisse celle de l’amour-propre. L’amour-propre
-c’est l’amour de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne peut faire
-désirer que le bon et le grand, la réalité et non l’apparence, la vraie
-gloire et non la fausse gloire, tandis que la vanité!... Qui oserait
-décrire et avouer toutes les petites et pauvres pensées, les mesquins
-désirs, les puériles satisfactions dont elle est cause? Ce qu’inspire
-l’amour-propre on ne le raconte pas toujours, mais on n’en rougit
-point; il peut induire à une action violente, jamais à une action
-basse; s’il a ses dangers, ses maladies, elles ne sont ni putrides, ni
-infectieuses.
-
-Un des symptômes du vrai et sain amour-propre c’est de développer
-le désir de la gloire dans les âmes assez fortes pour le supporter.
-Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce n’est pas toujours celle
-du guerrier, du poète, de l’homme d’état, du savant ou telle autre
-personnalité géniale à laquelle on est habitué à attacher ce nom, elle
-peut illuminer de ses rayons des manifestations plus modestes. Il y a
-la gloire intime et secrète du développement mental et moral. Emerson,
-par exemple, n’aurait jamais écrit les pages qui lui ont acquis la
-célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même, il serait arrivé à la
-gloire par l’expansion de sa pensée et de son sentiment. Qu’elle soit
-destinée à rester invisible ou à revêtir une apparence éclatante, la
-gloire est le plus salutaire, le plus efficace, le plus noble amour que
-l’homme puisse concevoir et réchauffer dans son esprit et son cœur.
-Il faudrait que sa poursuite dominât toutes les autres dans les âmes
-profondes et les intelligences géniales.
-
-Ce désir des hauteurs même invisibles ne peut être le partage que d’une
-élite, mais il reste aux personnalités plus modestes un vaste champ de
-travail à ensemencer et à labourer, lorsqu’elles auront appris quel
-est le vrai amour de soi. La récolte leur apportera des satisfactions
-inconnues, donnera une saveur toujours renouvelée à leur existence,
-leur épargnera bien des souffrances inutiles; elles auront, en outre,
-la joie suprême de voir leur fonds produire chaque jour davantage ce
-qu’il est capable de donner.
-
-Tous ces bienfaits que la pratique du vrai amour de soi promet à
-l’homme, peuvent être obscurcis, gâtés, corrompus par le développement
-d’une seule tendance, comme une famille d’insectes presque invisibles
-suffit pour que les plus grands arbres soient rongés dans leur
-essence même. Cette tendance, il vaut mieux dire cette maladie, est
-le manque de simplicité, de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et
-des autres. Dès qu’une préoccupation de ce genre pénètre l’esprit,
-elle diminue immédiatement tout ce qu’elle touche. Si la recherche de
-perfectionnement, de la mise en valeur des facultés doit amener à sa
-suite l’orgueil spirituel, mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu
-d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement, simplement,
-dignement ce qu’il est vaudra toujours mieux que le poseur, même s’il a
-le bon goût de ne pas battre la grosse caisse, même s’il est à peu près
-sincère dans sa recherche du bien et du bon.
-
-La simplicité, c’est la vérité. La pose, même si ses attitudes sont
-belles, n’est que mensonge. L’une peut se comparer à la source d’eau
-vive, à l’air pur des montagnes, à la saveur des fruits, à l’odeur
-des fleurs; l’autre c’est le masque, la fantasmagorie, les boissons
-frelatées, les parfums chimiques. Et il suffit d’une perle fausse dans
-le collier pour faire douter de celles qui sont vraies!
-
-Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti,
-dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles
-se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à
-s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre
-ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la
-main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire.
-Au contraire par le développement de ses facultés physiques et
-mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver
-à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à
-celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la
-sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite
-d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables
-douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et
-la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires
-cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles.
-L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme
-une humiliation.
-
-L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en
-effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme
-qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est
-nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre
-sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre
-de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine
-pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position
-exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste,
-car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence
-des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste,
-mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à
-personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement
-parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas
-nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières
-places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce,
-charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de
-droit.
-
-Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer
-les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois
-encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut
-aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le
-faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera
-que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient
-incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites
-et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin
-un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de
-mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure
-des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier
-se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la
-charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant:
-«Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos
-chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»
-
-La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une
-distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui
-se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de
-champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat.
-Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de
-vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer.
-Le but de cet amour se résume en trois propositions principales:
-être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement
-possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que
-l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne
-les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle
-comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir
-comme résultat l’harmonie finale de l’être.
-
-Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie,
-tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et
-ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous
-une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères
-et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales,
-qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur
-et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils
-disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?
-
-Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur
-est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son
-propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi
-de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont
-reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu
-leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer
-les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan
-divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de
-soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples
-du hasard.
-
-Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis
-à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer
-en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale;
-elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance
-communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans
-lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont
-négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait
-comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre
-pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières
-ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras
-vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu
-aimeras les autres.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-L’ÉLÉGANCE MORALE
-
- Attelez votre charrette à
- une étoile.
-
- (EMERSON.)
-
-
-Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on
-l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore,
-en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et,
-si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des
-affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir
-opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le
-beau pour la recherche unique de l’utile.
-
-Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable
-à la pureté de l’art; il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la
-simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie
-grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de
-l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance
-du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus
-positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir
-de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes,
-de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques:
-concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont
-jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les
-admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la
-mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît
-incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela
-artiste!»
-
-Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie
-et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne
-dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance
-morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire
-ou basse, mais il faut que les bornes de la plus vaste indulgence
-aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots,
-d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de
-beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du
-blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre
-certains actes indélicats ou lâches.
-
-Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli
-disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la
-fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne
-choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un
-raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est
-également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans
-paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre,
-l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles
-rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux
-capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet
-tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente
-que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En
-l’étendant aux manifestations morales, on pourrait l’agrandir et le
-rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces
-visibles dont nous sommes épris.
-
-Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment
-toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse,
-fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries,
-mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est
-un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes
-Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y
-a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez
-honnêtes gens subissent.
-
-Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité
-élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle
-interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite
-aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des
-petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige
-qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la
-hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles du XVIII^e
-siècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des
-prescriptions du bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme
-basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse,
-il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie
-peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas
-la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui
-médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on
-toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme,
-ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La
-dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des
-manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire
-dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de
-la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les
-préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme
-autrefois.
-
-Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup
-de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors
-d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La
-question se posait déjà au XVII^e siècle. Quelqu’un voyant M^{me} de
-Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner;
-à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on
-commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique
-humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple
-contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses,
-les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent
-pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à
-des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps
-étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils
-avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans
-l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps
-avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs
-philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes
-et s’inclinaient devant les stoïciens.
-
-Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les
-amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui
-l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus
-fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien
-voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les
-ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé
-les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut
-l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La
-poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires,
-à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses
-visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait
-merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en
-seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des
-révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer
-l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent
-une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.
-
-Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit
-les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de
-passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait
-inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux
-manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de
-religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet
-du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de
-vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence
-des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite
-se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges
-ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la
-convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans,
-dans les plaines d’Horeb.
-
-Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la
-séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire
-la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de
-charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des
-sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés
-intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art
-ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté
-propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en
-sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur
-les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront
-en les rajeunissant.
-
- * * * * *
-
-En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues
-à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et
-artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle
-ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les
-principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si
-les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les
-manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de
-beauté auquel ils croient.
-
-L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible
-puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses
-apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses
-saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont
-la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé
-la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les
-individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle.
-Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent,
-chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance
-se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale.
-Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son
-empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou,
-pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger
-l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la
-vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son
-ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande
-qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont
-ils se manifestent et s’accomplissent.
-
-A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du
-superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise
-avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque
-pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives,
-les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent.
-Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment
-naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes
-malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme
-effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche
-de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les
-savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur
-époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus
-les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou
-altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais
-ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens,
-répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?
-
-La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression
-la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler
-le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de
-majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la
-sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés
-aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment
-toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du
-cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix
-de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils
-des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais
-d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est
-à ta droite, parée d’or d’Ophir...»
-
-Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne
-songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est
-rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent
-et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent
-superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage
-d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le
-reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.
-
-A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de
-la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée.
-Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande.
-Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie,
-religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée
-des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses
-peuvent éclore et vivre.
-
-L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée
-par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père
-qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance
-de celui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à
-vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les
-croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la
-parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur
-transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.
-
-L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs.
-Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des
-idées morales, observateur des formes et des obligations que la société
-impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils
-montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle
-qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et
-de grandeur leurs actes et leurs pensées.
-
-L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes
-est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent.
-Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les
-médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies
-religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles
-manquent parce qu’on n’y aspire pas.
-
-Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances
-morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité
-les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient
-que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus
-important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont
-consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux
-s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment
-de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à
-des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque
-une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse
-un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur
-au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y
-pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de
-cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait
-la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le
-beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent
-l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel,
-toutes les splendeurs du firmament et de la terre doivent avoir leur
-équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien
-pour qu’il devienne le beau.
-
-Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes
-demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une
-inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées
-mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit,
-qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une
-lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les
-chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le
-monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui
-le conduiront aux hautes cîmes.
-
-S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur
-et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le
-dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement
-dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos
-âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est
-le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes,
-devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelques raffinés
-intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les
-bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et
-proclamer le culte du beau en morale.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LE CULTE DE LA VÉRITÉ
-
- The world is upheld
- by the veracity of good
- men.
-
- (EMERSON.)
-
-
-Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière,
-l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs
-où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à
-sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les
-masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le
-phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont
-accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de
-l’artificiel.
-
-La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque
-s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les
-mensonges sur lesquels s’établit, en grande partie, l’existence
-sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas
-jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets,
-au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie
-vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement
-et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance
-ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait
-d’une empreinte presque morbide.
-
-Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les
-effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces
-supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme
-une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle
-la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se
-circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y
-a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges
-où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité
-est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des
-consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route
-du bonheur. Il faut lui dire surtout que l’heure est grave, qu’un
-monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour
-se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses
-pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge,
-impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si
-l’horizon est obscurci.
-
- * * * * *
-
-Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et
-tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique
-vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues
-depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de
-l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont
-transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent
-encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un
-au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être
-humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à
-la réalisation de la félicité et à la disparition de la douleur. Le
-stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent
-aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et
-encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le
-cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à
-la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme
-s’agite à une aspiration vers le bonheur.
-
-L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde
-que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette
-science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui,
-la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet
-de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les
-applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le
-développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir
-un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être
-pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances
-s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus:
-l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus
-juste des valeurs, la délivrance de ce poids mortel de solitude que
-la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en
-mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout
-perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes
-de répit, la joie de vivre.
-
-La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de
-reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences
-et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement
-et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail
-individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme.
-Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation,
-d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai
-donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.»
-Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas
-renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels
-d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre,
-et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa
-conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera
-sa tâche, le travail n’en restera pas moins uniquement personnel.
-Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du
-bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative;
-elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la
-résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.
-
-Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou
-séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui
-qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des
-difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience
-se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison
-déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux.
-Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent
-finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice
-divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne
-n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui
-l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes
-ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité
-inéluctable à laquelle la société condamne l’homme. Heureusement la
-société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la
-précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.
-
-En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que
-du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains
-mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver
-une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche
-prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point
-contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché
-quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette
-déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre
-n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui
-éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une
-humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où
-elles le prononcent.
-
-Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des
-regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner
-ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales.
-Ils n’altèrent pas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et,
-d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en
-les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de
-vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte
-forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche
-serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences
-les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible,
-sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la
-substance de leur pensée.
-
-Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout
-une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et
-est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune
-considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et
-nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous
-excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave
-encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la
-conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos
-responsabilités.
-
-Les catégories du mensonge parlé sont infinies; elles vont du mensonge
-de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de
-calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines,
-mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a
-faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait
-bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une
-indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les
-plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.
-
-La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été
-le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge
-tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un
-collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons
-ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines
-castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante
-rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de
-toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les
-manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie
-vulgaire, insignifiante en soi, a causé dans la conscience humaine des
-ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a
-passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du
-sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la
-baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.
-
-Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs
-du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la
-fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la
-plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir
-a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une
-balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné
-l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait
-pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer
-les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut
-être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une
-aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est
-pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit
-pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité
-de ceux que l’apparence rassasie, que le chatoiement des mots et
-des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure,
-sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?
-
-Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue,
-s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en
-relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les
-médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré
-dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance,
-abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à
-une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté
-intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent
-seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont
-commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans
-s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une
-espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion
-s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains,
-elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science,
-au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes
-aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux
-reniements; on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est
-responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit
-pas à la combattre.
-
-Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme
-direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis
-à l’établissement et au développement de certaines organisations,
-mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point
-de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont
-pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur
-époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or
-l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle
-sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est
-impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se
-connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes
-et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse
-renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc
-actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui
-la déconsidère.
-
-L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sont en opposition directe
-avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique
-ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles
-que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux,
-elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres
-pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil
-et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a
-aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est
-moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile
-lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre
-époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous
-l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous
-comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore
-appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs
-yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la
-lumière.
-
-Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de
-nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel,
-mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de
-cruels, fondés sur le néant. Et on leur sacrifie gens et choses, tout
-en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont
-des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on
-commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise.
-Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante
-aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on
-le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse
-excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses
-sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes
-excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte,
-mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus
-à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à
-leur tour aux préjugés des autres femmes.
-
-Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus
-honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète
-de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne
-peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond
-d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer,
-car une fois éclairés, ils risqueraient de devoir prendre une décision
-contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à
-leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent
-à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le
-droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable
-cruauté.
-
-La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux
-et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces
-mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code
-se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent
-à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en
-journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie
-sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux
-défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le
-jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage
-de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée,
-les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins
-faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur
-les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent aux rapports,
-aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre
-par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la
-jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de
-carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce
-de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait
-soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères
-croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux
-autres.
-
-La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs
-de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave
-mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les
-appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation
-du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé
-d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de
-situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler
-partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs
-angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature
-humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant,
-ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme
-de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de
-se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le
-tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.
-
-Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes
-les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont
-broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si
-vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se
-soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une
-énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre
-le mensonge en fait presque toujours un révolté.
-
-Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la
-place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par
-des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant
-les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait
-crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles
-mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.
-
-Maintenant tout s’effrite, les fondations et la bâtisse: poutres,
-ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du
-dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme
-regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre
-qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses
-racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.
-
- * * * * *
-
-Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les
-peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de
-respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des
-molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations,
-plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues
-encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et
-elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur
-intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique
-point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux.
-Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité
-n’ont pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles
-sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les
-races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles
-rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider
-les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force
-dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été
-merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques,
-ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce
-que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force
-permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi
-non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et
-a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le
-respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et
-enrayer ses progrès.
-
-Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge,
-c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire
-d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut
-se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en
-recueillent pas plus de considération, parce qu’au fond on ne croit à
-la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés
-impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de
-la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges
-sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation
-commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation
-de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.
-
-Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche
-rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective
-ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses
-disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas
-une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des
-intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne
-pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à
-ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu,
-mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir
-en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à
-être supportées et respectées. Ce qui est mensonge dans les choses
-tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force
-bienfaisante.
-
-Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les
-sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds,
-il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière
-en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à
-appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse,
-à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne
-s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi,
-dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non
-seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes
-les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de
-ressentir la beauté du vrai.
-
-Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la
-pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité
-vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la
-seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude
-de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.
-
-Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans
-le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir,
-penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen
-consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne
-serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de
-ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions
-erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités
-face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se
-revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces.
-La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne
-se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses
-adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent
-ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et
-des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson;
-il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication
-ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses
-enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque
-pierre est une idée fausse. Les exemples sont inutiles, il suffit
-de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les
-années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de
-passer au crible de la réalité.
-
-Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui
-soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la
-vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le
-temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par
-moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent
-épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision
-une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent
-d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves,
-attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de
-réalités vécues.
-
-Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans
-tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même
-atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions
-comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles,
-peut-être avec plus de force même, car l’habitude de la vérité
-augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de
-soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la
-condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus
-admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle
-l’Écriture.
-
-Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses
-misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs,
-ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable
-du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles
-soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera
-pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une
-certaine mesure, purifie le mal.
-
-Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les
-âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en
-lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en
-actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le
-phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre
-des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle
-des valeurs subira de radicales modifications. Le mépris tombera
-sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire
-vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à
-l’_arrivage_ sera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel
-en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches
-légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.
-
-Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au
-début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant
-favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes
-les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité
-inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter
-le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne
-feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé
-lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être
-disjoints.
-
-La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée,
-modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le
-changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement.
-L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les
-relations sociales serait inutile et dangereuse.
-
-Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité
-humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre
-véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui
-concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la
-réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer
-leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes
-auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice;
-apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait
-pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans
-la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou
-affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.
-
-Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences,
-l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des
-sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les
-rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision
-nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et
-compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les
-relations ne se fonderont plus que sur des sympathies réelles.
-Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui
-dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit
-chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font
-partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et
-l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots
-qu’il prononce abondamment.
-
-Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se
-sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des
-consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits
-d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là,
-les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la
-construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé
-au mensonge.
-
-Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est
-instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de
-ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire,
-la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et
-ses origines divines. Le mensonge nous en dissimule la profondeur, la
-vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler.
-Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une
-certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement,
-par un effort constant de volonté.
-
-La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un
-tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée
-et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de
-nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les
-douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons
-pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là
-où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi
-dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement
-dans l’ordre moral.
-
-Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser
-une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à
-constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des
-crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent,
-semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette
-lumière, nous devons nous prosterner la face contre terre pour ne pas
-être brûlés par elle.
-
-Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la
-vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes,
-par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le
-sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de
-leur force.
-
-Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares
-sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités
-de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route
-lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et
-pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine,
-acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à
-l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.
-
-Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de
-la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable;
-artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à
-toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un
-nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventer des genres
-nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des
-genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive,
-la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique
-ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur,
-et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la
-symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et
-la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés
-diminuerait.
-
-En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle
-est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le
-système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour
-le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des
-indiscrétions dangereuses.
-
-Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la
-plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni
-rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là
-encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera
-à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.
-
-Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la
-pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se
-montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes
-artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité
-vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait.
-Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être
-respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais
-on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations,
-les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa
-situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes
-choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore
-les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation
-s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les
-originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les
-habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à
-toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie
-individuelle...
-
-Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le
-contact avec la vérité imposera aux hommes. Quelques existences
-vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite
-semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter
-dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut:
-l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns
-l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent
-sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans
-cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes
-entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques;
-c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que
-de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la
-chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent
-sans cesse vers elle et l’adorent.
-
-Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la
-religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires
-puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature
-lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son
-triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité.
-Il faut y croire, même si nous la voyons poursuivie, écrasée,
-morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours.
-Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et
-Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA BONTÉ
-
- Soyez bons dans les
- profondeurs, et vous
- verrez que ceux qui vous
- entourent deviendront
- bons jusqu’aux mêmes
- profondeurs.
-
- Maurice MAETERLINCK.
-
-
-Maurice Maeterlinck a écrit dans le _Trésor des humbles_ un chapitre
-sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre.
-La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines
-vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se
-manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il,
-n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos
-agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle
-avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports
-mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la
-puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.
-
-Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux
-vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les
-«certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se
-soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime
-qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je
-fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes
-préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales,
-aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le
-domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une
-bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes
-sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent
-dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants
-entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a
-réunis dans un cercle commun d’existence.
-
- * * * * *
-
-Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point
-philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment
-compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais
-la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance
-regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont
-guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de
-modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur
-dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits
-aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre
-insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent,
-entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles
-les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus
-irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se
-présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces
-anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur
-intelligence, ce qu’elles font pour autrui, leur paraît si immense, si
-admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce.
-Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la
-bonté y est étrangère.
-
-D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et
-pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont
-pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices
-de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les
-misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale,
-éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour
-naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur,
-de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait
-germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles
-demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer,
-mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux
-les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du
-moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une
-branche seule porterait des fruits.
-
-Dans cette nomenclature des bienfaiteurs humanitaires, auxquels la
-bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les
-justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant
-en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils
-et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en
-grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur
-esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des
-étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là
-auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses
-jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que
-la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu
-féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils
-crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient
-volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs
-énergies et leurs sentiments.
-
-Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le
-cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des
-faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement
-ne vous a point pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique,
-exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous
-comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent,
-écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la
-fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres
-bons.
-
-Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi
-comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si
-tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très
-vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir
-de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un
-sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain.
-J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie
-délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli,
-et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence
-complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le
-répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force
-est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne
-dérègle pas la pensée et étant d’essence immortelle ne subit pas les
-détériorations du temps.
-
-Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de
-sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes
-dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où
-le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans
-les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète
-que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement
-cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine,
-elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser
-la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du
-morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force
-de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est
-incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est
-plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin,
-quoique tous plus ou moins en souffrent.
-
-Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer
-confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de
-prestige. Or quelle est la position faite à la bonté dans le monde des
-honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent
-une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté
-est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage
-nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse,
-un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon,
-c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de
-la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement
-les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent
-grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise
-humaine.
-
- * * * * *
-
-Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant
-la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les
-duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail
-s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte
-de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire,
-à se mettre en garde contre les manifestations de cette hostilité
-malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se
-permettre impunément.
-
-La législation des pays civilisés contient des mesures répressives
-contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à
-la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs
-échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les
-juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la
-loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège
-l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En
-certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle
-des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en
-Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de
-difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut,
-d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de
-journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les
-médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations
-mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de
-la chair, l’homme est désarmé, la loi ne lui prête aucune assistance
-et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun
-contrôle légal ne saurait s’exercer.
-
-Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique
-pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non
-défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion
-publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à
-l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes
-malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de
-nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux.
-L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes;
-il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles
-seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde
-des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées
-détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences
-flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!
-
-Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance,
-le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Elles
-sont irréductibles; l’_humour_ veut se satisfaire, la vanité aussi,
-et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation
-du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de
-lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse
-parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce
-qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée
-avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur,
-s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a
-connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes
-elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt
-sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations,
-les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant
-les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et
-cela sans remords, presque inconsciemment.
-
-La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers
-visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril
-grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il
-a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La
-langue humaine a cessé de reculer devant les accusations les plus
-extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté
-les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou
-inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité
-aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du
-mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les
-littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires
-d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à
-armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie
-qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par
-légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par
-l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un
-rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse
-et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.
-
-Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieux _mea culpa_,
-les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes
-prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse
-de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme,
-il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il
-appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles
-avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et
-de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations
-et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois
-principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la
-vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté
-avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale,
-et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans
-l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus
-abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la
-conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent
-les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec
-leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur
-intelligence et leur conscience.
-
-Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui,
-on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence
-de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent
-l’essor. Sans diminuer nullement la part de faute d’Adam dans les
-malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère,
-on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme
-est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités
-de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours,
-parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense,
-je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers
-les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours
-une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante,
-d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus
-nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver
-une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le
-lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse
-cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus
-de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son
-intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une
-place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image
-que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme,
-toujours la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les
-gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses
-cornes» avec une dextérité merveilleuse.
-
-Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur
-indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les
-pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur
-faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des
-champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain
-qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est
-pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire
-de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures
-de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles
-des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira
-pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa
-situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien
-gagné et rien appris.
-
-La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque
-de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de
-leurs droits au vice; cependant sa puissance est grande. Pourquoi les
-femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement,
-oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle?
-Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et,
-il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès
-international des femmes par ces mots qui résument tout un programme:
-«Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais
-ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient
-intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne
-continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur
-entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et
-implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur
-nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.
-
-Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques
-sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque
-une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le
-constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres
-femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de
-fille à marier: «Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera
-pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à
-ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus
-naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience
-de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à
-commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait
-parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle
-n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle
-allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe
-d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle,
-personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...
-
-Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie
-qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté
-féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la
-chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la
-première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles
-en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir
-un bouquet aux mariés bleuis sur leur lit par le froid. La fille de
-Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui
-avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares
-d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays
-européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté
-qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y
-a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles
-une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs
-malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent
-à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait
-conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.
-
-Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les
-procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé
-les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents
-de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend
-aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes
-propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est
-aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.
-
-Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des
-calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable
-en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le
-reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement
-une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même
-temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule
-évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en
-ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la
-bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on
-recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées,
-n’a jamais inspiré la _philovipérie_. Par quelle aberration de notre
-mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?
-
-Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité
-directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a
-davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa
-langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que
-son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle
-ne l’admire pas et méprise cette force où elle s’obstine à voir une
-faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la
-femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles.
-Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise
-et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être
-dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui
-rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle
-est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir
-de préparer le travail de réaction contre les médisants et les
-calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté,
-cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à
-toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.
-
- * * * * *
-
-Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux,
-l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la
-femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le
-centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner
-les indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations,
-preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines.
-Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des
-hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les
-hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste,
-dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la
-distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est
-point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à
-ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre
-entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté
-accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie,
-capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.
-
-J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de
-moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par
-des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa
-présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par
-hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette
-femme de grands traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite,
-inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est
-dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement
-nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec
-plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts
-vis-à-vis de moi, une belle place saine.
-
-Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies
-on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les
-douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas
-besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir
-cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres
-désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente
-pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la
-lumière à l’ombre.
-
-En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la
-mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance
-comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère,
-l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis
-que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme
-et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur,
-et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il
-faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un
-fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la
-pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus
-sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et
-vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles
-étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse
-parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées
-parce qu’elles étaient bonnes.
-
-L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition
-prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il,
-un _redeeming point_. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de
-Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié
-pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle
-leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles
-et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora
-n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle
-aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit
-était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa
-puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité
-intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa
-fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les
-protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme
-actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?
-
-Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose.
-Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans
-le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec
-son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient.
-L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit
-devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de
-femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles
-croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance
-au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité,
-et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays
-comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où
-la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans
-les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme
-et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des
-végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires
-à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes
-racines.
-
-Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être»
-qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès
-vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour
-l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son
-plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est
-de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les
-exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce
-qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce
-n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités
-qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un
-acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité.
-L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte,
-mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus
-rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a
-même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain,
-dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur
-ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains
-d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait
-avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale.
-L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni
-son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre
-sa rivale.
-
-L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la
-cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse
-femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de
-Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité
-avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors
-elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu,
-Madame», dit-elle en l’embrassant.
-
-Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera
-depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse
-bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent
-les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.
-
-L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai,
-un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine
-a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre
-lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites
-de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les
-autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles
-proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres
-victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence
-qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les
-hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la
-bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur,
-les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui
-lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante
-des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes
-anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances
-et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels
-démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont
-préparé les armes dont les ennemis se servent.
-
-La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le
-mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté,
-toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin.
-Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de
-vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a
-de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont
-la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle
-à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature
-semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne
-sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande
-lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque
-chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est
-l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des
-femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations
-perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres. Leur
-sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant
-que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour
-chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...
-
-Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible,
-il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais
-complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes
-et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi
-servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si
-la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité
-dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les
-vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.
-
-La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de
-l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de
-l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles.
-Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit:
-«La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette
-petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver
-la vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la
-force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore?
-Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie
-qui doit être la revanche de son sexe?
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LE RESPECT DU REPENTIR
-
- Il y a plus de joie
- au ciel pour un pécheur
- qui se repent
- que pour quatre-vingt-dix-neuf
- justes.
-
- (LUC., 15-7.)
-
-
-Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que
-la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes
-morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité,
-ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques
-n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la
-conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est
-dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des
-préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur
-repentant.
-
-Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les
-pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre,
-et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet
-de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes
-d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette
-ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce
-regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la
-manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa
-situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les
-ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.
-
-On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien,
-d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements,
-et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par
-le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique
-s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera
-traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou
-l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de
-conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les
-surfaces, même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a
-avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être,
-qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit,
-presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et
-d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.
-
-Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes,
-quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment
-peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans
-la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir?
-En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera
-peut-être à en saisir l’_irrationalisme_ et l’injustice profonde.
-
- * * * * *
-
-Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions
-chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient
-évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le
-salut éternel dépend, pour la part qui concerne l’homme, de ce
-fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le
-démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des
-plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des
-prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé
-la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut
-ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de
-consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès
-de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement
-appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la
-morale sociale.
-
-Le _rara avis_ ne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble;
-ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui
-s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir?
-La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance
-plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses
-erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs
-yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour
-blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée, il bénéficiait du
-doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la
-faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.
-
-On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés
-par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre
-d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux
-pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui,
-le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier,
-ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais
-combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister,
-par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur
-imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de
-Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes
-à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à
-jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur
-paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si
-peu de gloire déjà est réservée en ce monde.
-
-Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions
-de Saül de Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes,
-moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces
-contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans
-doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles
-contiennent.
-
-La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été
-réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements.
-Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état
-de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la
-première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire
-XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son
-Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue
-à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de
-bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.
-
-Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du
-pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur
-cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus
-qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant
-manteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre
-d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes
-passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une
-bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter
-leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste
-volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le
-premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules
-s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer
-les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses
-indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il
-pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et
-brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute
-ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de
-la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.
-
-Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie
-sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même
-inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions
-d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la
-prétention de conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être
-pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés,
-concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont
-puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur
-âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés,
-ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant
-que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de
-la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les
-malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer
-une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se
-retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant
-qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera
-plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les
-Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette
-vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation
-n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.
-
-Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la
-dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et senti de
-même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain.
-L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les
-faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à
-celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan.
-Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les
-chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière
-d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.
-
-Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir
-au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ
-cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux qui
-_n’ont plus jamais failli après leur adoption_ qu’il donne le plus
-grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis.
-L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi
-Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte
-le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs
-consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une
-couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice.
-«Et tes larmes, ô Madeleine, éternellement, sur tout amour de femme,
-comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du
-repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas
-mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une
-lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime
-une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il
-aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et
-que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront
-peut-être celles des lis.
-
-Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les
-vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les
-justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible
-d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui
-veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les
-grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver
-elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la
-repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.
-
-Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans
-des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers
-lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent
-à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures
-exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements,
-les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.
-
-Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces
-grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître
-pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les
-serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes
-généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas!
-pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre
-justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux
-portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre,
-après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se
-dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses
-lèvres.
-
-Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y
-croire, pour ne pas l’accepter, pour ne pas s’incliner devant lui,
-l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune
-excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint
-péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire
-à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus,
-une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel
-pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.»
-Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues,
-ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les
-exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y
-est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.
-
- * * * * *
-
-Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la
-classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens,
-ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes,
-spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une
-loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur
-conduite.
-
-La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est
-infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes
-religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de
-moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de
-sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine,
-un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il
-éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui
-et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une
-médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il
-a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef
-une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure
-irrémédiablement.
-
-Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs
-préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale
-d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir.
-Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut
-essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe
-qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir en
-bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en
-reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.
-
-Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout
-sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait
-celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets
-seraient favorables à son entourage et dont la société entière
-bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces
-volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par
-conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.
-
-Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière
-erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie,
-oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur
-est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est
-marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais
-accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée,
-égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup
-de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie
-des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse
-la direction des intérêts d’autrui. Si l’on se donnait la peine
-d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement
-et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on
-s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant
-indignes et incapables d’en porter le poids.
-
-C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour
-d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges
-parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable
-de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de
-dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite;
-il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui
-confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts!
-Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son
-existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de
-soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique
-ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a
-été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être
-sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche
-mal ou insuffisamment, peu importe, l’étiquette reste convenable.
-Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements
-inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner
-l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les
-responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres
-pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités,
-croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce
-système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter
-les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de
-cultivateurs incapables et paresseux.
-
-Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres
-sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences,
-une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait
-plus souvent _the right man in the right place_. Ceux qui croient et
-espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une
-humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à
-modifier leur méthode d’appréciation.
-
-Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir
-au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les
-aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droit à une part de
-soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire
-une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large,
-plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès
-social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises
-solides.
-
-D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution
-sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne
-à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on
-jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à
-discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation
-de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du
-repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation
-poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les
-âmes équitables, le pas sera vite franchi.
-
-Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant
-d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui
-d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite,
-devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du
-repentir sous toutes ses formes. Et non seulement pour les erreurs
-et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être
-pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de
-la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons,
-presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en
-prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles.
-On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe!
-D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on
-tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des
-honnêtes gens?
-
-La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans
-les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper,
-bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces
-êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient
-pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place
-à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence
-corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau
-sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs
-fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes?
-Il faudrait rendre cette troisième alternative possible. L’est-elle
-en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout
-un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le
-jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les
-portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de
-l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à
-citer seraient innombrables.
-
-Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur
-personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses.
-D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que
-signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables,
-sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes
-qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque
-toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des
-associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et
-aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens
-pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons
-reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudrait mieux garder
-enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont
-on a détaché les chaînes.
-
-Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la
-sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la
-faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs
-études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir
-son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique,
-si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail
-de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs
-d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront
-compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu,
-qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de
-reprendre sa place dans le _consortium_ humain, l’œuvre de l’état et
-de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée
-que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des
-malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir
-honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts
-tentés resteront en grande partie stériles.
-
-Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées
-par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à
-accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes
-répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale
-pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse
-au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont
-bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression
-de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup
-seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de
-charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne
-sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers
-est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour
-trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une
-atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on
-les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du
-moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.
-
-Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans
-la société pourra-t-elle se former, si la mentalité humaine ne se
-modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si
-l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont
-pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse
-ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense
-sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui
-a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit
-atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger
-les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et
-non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou
-d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les
-natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir
-sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux
-qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien
-que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de
-leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le
-repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée
-du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et
-capables souvent de prodigieux efforts, le désir de réparer étant l’un
-des plus puissants leviers des cœurs.
-
-Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit
-sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain
-sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose
-et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre
-développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se
-troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire
-d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa
-constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer
-le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en
-déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à
-cette source.
-
-La préface de M. Étienne Lamy à l’_Histoire des Missions catholiques
-au_ XIX^e _siècle_ commence par ces mots: «La plus grande misère
-de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des
-événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur
-d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance
-troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause
-d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présente aux esprits
-trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les
-théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et
-qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui
-détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même
-temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans
-l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme!
-Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut
-résoudre elle non plus.
-
-Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle
-mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les
-aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et
-ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et
-s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement
-personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles,
-des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La
-plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener
-à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes
-un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir
-les notes discordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs
-que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes
-désespérées.
-
-Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en
-diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix
-fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à
-la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras
-pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout
-grands pour la récompense de ces efforts.
-
-Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut
-s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent
-leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne
-comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de
-ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes
-humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts
-à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre
-aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence,
-la décoloration sous toutes ses formes.
-
-C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez
-admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir
-entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière.
-Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des
-pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui
-les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de
-renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette
-idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est
-pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à
-cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.
-
-«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.»
-La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral:
-le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le
-repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait
-enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé
-les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de
-prison.
-
-Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai
-repentir et des profondeurs dont il sort, avant qu’il ne se rende
-compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres,
-avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple
-justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute
-une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre
-conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un
-être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt
-aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme
-l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts,
-s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.
-
-Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il
-représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la
-vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la
-première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant
-parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes
-du ciel.
-
- There fell a light more lovely far
- Than ever came from sun or star,
- Upon that tear that, warm and meek,
- Dew’d that repentant sinner’s cheek.
-
-Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple
-météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges.
-Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer
-ce sourire?
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT
-
- Le suprême bien des
- fils de la terre est seulement
- la personnalité.
-
- (GŒTHE.)
-
-
-La nature est un effort continuel; l’effort est la condition
-essentielle de la vie. Les plantes, les moindres insectes, les animaux
-supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il s’agisse de croître ou de
-mourir, dans un état incessant de travail physique. Le phénomène se
-vérifie-t-il au même degré pour le développement intellectuel et moral?
-Oui, de façon complète, en ce qui concerne l’œuvre de la nature;
-très imparfaitement pour la part d’effort qui dépend de la volonté
-individuelle. Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment en
-cerveau et en caractère d’homme, et dans les organismes normaux cette
-évolution s’accomplit toujours. Mais c’est la simple préparation du
-terrain; il reste à l’ensemencer, à l’arroser, à le cultiver de toutes
-façons pour qu’il produise froment et plantes; à ce point commence le
-rôle actif de l’être humain.
-
-Tant que dure la période éducative, le jeune homme subit les règles
-auxquelles l’assujettissent parents et professeurs; il les seconde
-avec plus ou moins de zèle et de bonne volonté, quelquefois refusant
-d’acquérir l’instruction qui lui est offerte, se rebellant contre les
-principes moraux qu’on essaye de lui inculquer; mais c’est l’exception:
-en général, jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit la voie
-battue et soumet sa mentalité aux exercices qu’imposent les lois
-scolaires de son époque. La force de l’usage est si puissante qu’elle
-étouffe presque toujours les velléités de révolte. Il ne retrouve le
-sentiment de son libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des
-contacts qui le tenaient prisonnier, il commence sa vraie vie et prend
-seul la direction de sa destinée.
-
-C’est le moment où, suivant les conditions de fortune où il se trouve,
-l’homme est jeté, soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la
-recherche du plaisir. Quelle part ces deux tourbillons qui l’emportent
-laissent-ils chez lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès
-voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de l’âme?
-
- * * * * *
-
-Au point de vue scientifique, l’effort cérébral n’a jamais été aussi
-intense qu’à l’époque actuelle; les merveilleuses découvertes du
-siècle qui vient de finir en sont l’indéniable preuve. Le cercle des
-connaissances s’est étendu, l’application de nouvelles forces à tous
-les rouages de l’existence a rendu indispensable l’élargissement des
-programmes scolaires, mais cependant la culture générale de l’élite
-intellectuelle est moins complète, moins fine, moins profonde. La
-tendance est de limiter strictement études et lectures à ce qui peut
-servir à la profession ou à la carrière de chacun; le reste est
-négligé. Ces hommes distingués dans leur partie, célèbres même parfois,
-sont d’une ignorance enfantine sous d’autres rapports; ils font des
-découvertes qui transforment le monde et ne suivent pas le mouvement
-général des idées.
-
-Cette limitation à un sujet unique est peut-être indispensable aux
-chercheurs des secrets de la vie; la science veut être aimée seule,
-elle n’admet pas de rivales, elle demande même que les forces de ses
-fervents soient appliquées à une branche spéciale et non à l’arbre
-entier. Mais la catégorie des personnalités scientifiques est fort
-restreinte; la plupart des professions libérales et des carrières de
-l’état n’exigent point semblable absorption mentale, et une culture
-plus large ne pourrait que les avantager. Cependant dans cette classe
-aussi on se limite de plus en plus à l’indispensable, on ne veut
-pas sortir de l’étroit rayon visuel de l’occupation immédiate et de
-l’intérêt égoïste. Le désir du progrès intelligent ne tourmente que
-faiblement la majorité des hommes, même ceux qui ont fait de bonnes
-études. Sauf exception, ils n’éprouvent aucun désir de savoir pour
-savoir; ils parcourent quelques journaux, tout au plus quelques revues,
-et cet exercice suffit amplement à satisfaire les besoins de leur
-esprit.
-
-L’excuse de cette indifférence et de cette paresse mentale réside en
-partie dans les lancinantes préoccupations économiques qui attristent
-la plupart des vies; toutes les énergies sont absorbées par la lutte
-pour le pain quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication ne
-sert point à la classe nombreuse des personnes nées dans l’aisance, ni
-à celle des oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter l’élite
-intellectuelle du monde, non celle qui produit mais celle qui absorbe,
-goûte et juge.
-
-Quand on n’a pas à penser avec angoisse au lendemain, quand l’avenir
-de ceux dont on est responsable semble à peu près assuré, l’esprit
-reste plus libre, plus clair, plus apte à recevoir le bon grain, à
-le faire germer et fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans ces
-conditions-là est inexplicable et même légèrement honteux. Engourdis
-par le bien-être, ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ne sentent
-que faiblement la vie intellectuelle. Ce qui flatte le toucher et le
-regard: train de maison, mobilier, toilettes personnelles, tout doit
-être recherché, parfait, exquis; des découvertes récentes se rapportant
-au confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée! On les applique
-avec promptitude, car il serait humiliant de ne pas être au courant
-de ce qui a été inventé pour le teint, les cheveux, le service de
-table, la décoration des appartements... Mais nulle curiosité, nul
-amour-propre ne poussent la généralité des individus à s’approprier les
-manifestations de l’esprit. Le désir de progrès et de perfectionnement
-qui les agite pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement
-de leur intelligence.
-
-A cet égard, l’indifférence est étonnante; non seulement, la plupart
-des gens ne sentent pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin
-intérieur ne les occupe nullement. Aussi, lorsque l’âge des passions
-est passé, s’étiolent-ils dans un ennui morne, dont ils finissent
-par mourir. Pour la distraction et le relèvement de leur esprit,
-des trésors de connaissances s’étendent en vain devant eux; ils
-sont impuissants à les saisir, à les absorber, à s’en enrichir
-l’intelligence et l’âme. Le fonds de culture leur manque, l’habitude
-du travail cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus assimiler ni
-méditer; ils ne savent même plus jouir, car comme dit Schopenhauer:
-«Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres reflétées dans la
-conscience d’un benêt.»
-
-L’immense catégorie des femmes dont la richesse ou le travail d’un
-mari assure l’aisance et les loisirs, se refuse, elle aussi, davantage
-encore que les hommes, à l’effort intellectuel. Leurs études
-terminées, elles jettent leurs livres par la fenêtre et s’empressent
-d’en oublier le contenu. Chez quelques peuples, la lecture tient une
-assez grande place dans les habitudes féminines; il en est d’autres où
-elle paraît superflue, sinon pire. Examinez en ces pays-là le budget
-d’une femme, vous ne verrez figurer le compte du libraire dans aucune
-de ses colonnes! L’idée du progrès intellectuel, considéré comme un
-devoir, n’a pas pénétré encore les cerveaux féminins de certaines
-races; c’est une inconnue, et une inconnue à laquelle l’entrée de la
-maison est fermée de parti pris.
-
-Essayez de démontrer à la plupart des femmes riches et aisées l’utilité
-du développement intellectuel, elles vous riront au nez! Essayez d’en
-faire un cas de conscience, elles hausseront les épaules! En général,
-pas la moindre curiosité ne les possède pour ce qui forme la nature et
-le but de la carrière ou de la profession de leurs maris et de leurs
-fils. Aucune honte d’être ignorantes ne courbe leurs fronts; elles se
-croient des êtres complets et seraient embarrassées, sauf exception,
-de subir un examen d’école élémentaire! Tant qu’elles ont vingt-cinq
-ans, la lacune ne se fait pas trop sentir, mais, lorsque la jeunesse
-est passée, que les enfants ont grandi, que le rôle de poupée devient
-ridicule, que trouvent-elles dans leur cerveau pour intéresser leur
-vie, remplir leur temps, donner de salutaires conseils à leurs fils
-et filles devenus des hommes et des femmes? Rien, absolument rien!
-Et elles en sont réduites au morne ennui, ou à la médiocre ressource
-des plats commérages ou, ce qui est pire encore, au piteux et immoral
-dérivatif des caprices, des agitations, des exigences par lesquelles
-elles se donnent l’illusion de la vie et de la puissance en tourmentant
-famille, entourage, dépendants...
-
-Si la Providence les a douées d’un grand discernement, d’instincts
-délicats, d’intuitions très fines, les femmes, dont il est question
-ici, peuvent suppléer par ces qualités naturelles aux lacunes dépendant
-de leur culture insignifiante, de leur éducation illogique, de leur
-paresse mentale. Mais plus elles ont reçu de dons, plus elles sont
-coupables de les avoir négligés; au lieu de faire fructifier le talent
-qui leur avait été confié, elles l’ont enfoui sous terre, et, ne
-pouvant le rendre doublé ou triplé au Créateur des choses, rentrent
-dans la catégorie des mauvais serviteurs. Elles auraient pu donner une
-floraison superbe et restent à l’état de maigres bourgeons! Le manque
-d’effort intellectuel, effet d’atavisme, ou absence de volonté, les
-condamne à une pauvreté d’esprit dont elles souffrent, sans peut-être
-s’en rendre compte elles-mêmes. Se contentant d’horizons restreints,
-se figurant qu’on ne peut en reculer les bornes, elles emploient leurs
-énergies cérébrales, non à essayer de comprendre le mouvement de la vie
-universelle,—ce qui est le premier devoir de tout être pensant,—mais à
-tenter de primer sur les autres femmes en de vaniteuses poursuites.
-
-A ce tableau légèrement chargé, on peut opposer de nombreuses
-exceptions, mais même dans les pays les plus avancés à cet égard, la
-paresse intellectuelle reste la principale ennemie de la femme, comme
-elle est l’ennemie de l’homme oisif, qui, justement parce qu’il échappe
-à l’acharnante poursuite du pain quotidien, devrait sentir l’obligation
-d’augmenter par la méditation et la lecture le fonds commun de la
-richesse intellectuelle.
-
-Les femmes, capables de suppléer par la finesse de leurs instincts
-aux connaissances qui leur manquent, sont d’ailleurs une rareté.
-En général, la nature est avare de ce don spécial; beaucoup de
-femmes, même intelligentes, ne sont pas intuitives; elles se trouvent
-désemparées et impuissantes devant une situation difficile, et ne
-savent ni comment la juger, ni comment en sortir. Quels conseils
-pourront sortir de leurs lèvres si leurs enfants les interrogent, si
-leur mari les consulte, quand elles n’ont pour les inspirer qu’un
-esprit faible et frivole? Leur violence d’appréciation, leur absence
-d’équilibre naissent de leur ignorance. Les qualités de douceur, de
-tolérance, de patience que l’homme, mari ou fils, désire rencontrer
-chez sa compagne ou sa mère ne pourront se développer et se maintenir
-que par l’élargissement de la mentalité féminine. Tant que la femme
-n’aura pas appris à être objective, qu’elle jugera toujours à travers
-elle-même, qu’elle comprendra imparfaitement ce qu’elle entend et de
-quoi elle parle, comment pourra-t-elle être logique et équitable dans
-ses jugements? Au lieu d’entraver ce développement, l’homme, dans son
-propre intérêt, devrait y contribuer de tout son pouvoir, l’exiger de
-celle qu’il épouse au lieu d’y mettre obstacle et de railler les rares
-efforts qu’elle fait en ce sens.
-
-De nos jours, on parle beaucoup et avec raison des carrières qu’il
-faut ouvrir aux femmes pauvres des classes instruites pour les mettre
-en mesure de pouvoir gagner honnêtement leur vie, sans faire marché de
-leur corps, qu’elles soient célibataires, veuves ou privées de soutien
-par l’abandon d’un mari. Et l’opinion publique commence à admettre,
-même en pays latin, que pour cette catégorie de femmes, l’instruction
-intégrale devient nécessaire, mais la tendance serait d’exclure de ce
-mouvement toutes celles que leur situation de fortune semble destiner
-au mariage, dont le pain quotidien est préparé et qui n’auront qu’à en
-distribuer les tranches. Or, il ne saurait y avoir de plus fâcheuse
-erreur. L’effort intellectuel est encore plus indispensable aux épouses
-et aux mères qu’aux femmes isolées. Jusqu’ici on n’a pas suffisamment
-réfléchi à leur responsabilité écrasante. En effet, tout dépend
-d’elles, l’organisation de la famille, l’éducation des enfants, le
-niveau du ménage... Que de maisons où ce niveau est excessivement bas
-et vulgaire, à cause de l’ignorance de la femme, de sa paresse mentale,
-de ses points de vue puérils. Son cerveau atrophié par la paresse
-est devenu impuissant; avec la meilleure volonté du monde, elle ne
-peut plus saisir, comprendre, s’assimiler les forces qui donneraient
-l’équilibre à son esprit. Que de jeunes filles intelligentes,
-studieuses même, se transforment en femmes médiocres, parce qu’à peine
-sortie des écoles elles renoncent à l’effort intellectuel! Leur mère,
-en général, est la première à les en détourner, d’abord par son propre
-exemple, ensuite par son manque d’intérêt pour ce qui est instruction
-et lecture, sans compter les préoccupations vaniteuses et mondaines
-qu’elle s’empresse de communiquer à son enfant. J’ai vu des mères
-s’affliger, gémir, pleurer, parce que leurs filles n’aimaient pas
-suffisamment le bal...
-
-L’exercice régulier est tout aussi nécessaire à l’esprit qu’au corps.
-La gymnastique intellectuelle est indispensable. Comment ceux qui
-croient à une vie éternelle ne le comprennent-ils pas? Cette part
-d’eux-mêmes qu’ils supposent immortelle, ils la laissent en friche,
-ils ne s’occupent pas de la cultiver, de l’améliorer, de la rendre un
-peu moins indigne de l’existence supérieure qui forme leur espérance.
-Aucune conscience chrétienne, aucune âme croyant à l’au-delà ne devrait
-se dérober à ce devoir, du moins comme intention, car que peut-on
-exiger d’individus ballotés comme l’être humain par tant de forces
-contraires, sinon des intentions sérieuses suivies d’efforts sincères.
-
-Les matérialistes eux-mêmes, ceux pour lesquels tout finit avec la mort
-et qui n’ont que cette existence pour apprendre et connaître, devraient
-sentir, par des mobiles différents peut-être, mais puissants aussi,
-cette soif de savoir qui rend l’homme, le «roseau pensant», supérieur à
-l’univers!
-
-Ce siècle a marqué un grand progrès dans l’instruction générale, mais
-le sentiment du devoir de l’effort intellectuel pour chaque individu
-n’a pas encore suffisamment éclairé les consciences. Sans scrupule,
-les êtres les plus honnêtes et les plus droits laissent leur cerveau
-inculte, ne pensent nullement,—ce qui est plus important encore que
-l’instruction—à en développer les facultés compréhensives. L’opinion
-publique, _cette royne et imperiere du monde_, comme l’appelait
-Montaigne, devrait se mêler de la question et traiter en quantité
-négligeable tous les individus des classes aisées, intellectuellement
-bien doués et appartenant à la jeune génération, qui croupissent
-volontairement dans l’ignorance. On ne peut les déposséder de leur
-intelligence comme la loi en certains pays dépossède les propriétaires
-de terres non cultivées, puisque ce bien-là est intangible, mais
-l’estime devrait se retirer d’eux, car ils manquent, non seulement
-à leur devoir vis-à-vis d’eux-mêmes qui est de se préparer une
-personnalité digne d’une vie supérieure, mais au devoir social, chaque
-être étant obligé de contribuer au progrès de l’humanité par le
-développement de ses facultés personnelles.
-
- * * * * *
-
-Au point de vue moral la nécessité de l’effort est plus indispensable
-encore, «car si nous ne sommes pas les maîtres, dit justement Lubbock,
-nous sommes presque les créateurs de nos âmes». Mais la paresse qui
-recule devant cet effort est autrement enracinée que la paresse
-intellectuelle. L’âme est plus engourdie que l’esprit. L’homme laisse
-constamment son âme mourir en lui, et sans l’aide de l’âme toute
-tentative de perfectionnement, suggérée par la raison ou les influences
-extérieures, reste stérile. L’homme ne peut parvenir à la victoire
-que par elle; seule, elle le met en communication avec Dieu, avec les
-forces supérieures, avec les bonnes, justes et grandes pensées qui
-forment l’atmosphère morale dont le monde vit, bien qu’il se plaise à
-nier les éléments qui la composent.
-
-Le premier effort de tout individu devrait être, par conséquent, de
-garder son âme vivante; de ne jamais la perdre de vue pas plus qu’il
-ne perd de vue la sécurité de sa personne. C’est le bien précieux par
-excellence, la seule chose qui ne puisse lui être enlevée, puisqu’il la
-croît d’essence éternelle. Les stoïciens eux-mêmes, tout en n’admettant
-pas l’immortalité et surtout l’immortalité individuelle, mettaient
-un prix infini à l’âme. Écoutez Épictète et Marc-Aurèle. D’ailleurs,
-que ce soit en perspective de l’au-delà ou pour cette vie seulement,
-rien de moralement bon ne s’accomplit sans son concours. Il faut la
-faire entrer dans toutes les résolutions, car elle est semblable à
-l’étincelle qui communique la flamme, et la flamme c’est la vie. Tout
-progrès demande un effort; tout effort pour être efficace doit être
-soutenu par la volonté, mais si la chaleur de l’âme ne pénètre pas la
-volonté, celle-ci reste impuissante.
-
-L’homme qui pense et dont la conscience comprend la nécessité
-de l’effort, appelle la volonté à son aide et leur premier acte
-est de réveiller l’âme, sans le concours de laquelle rien ne vit
-spirituellement. Mais la difficulté est justement de faire comprendre à
-l’homme cette nécessité. La plupart des gens honnêtes ont la conscience
-parfaitement tranquille s’ils ne frisent pas le code pénal, s’ils sont
-corrects dans leur conduite extérieure, s’ils remplissent à peu près
-les devoirs imposés par les lois humaines. Ils ne pensent que rarement
-à laver leurs cœurs comme ils lavent leurs visages, à rechercher la
-vraie propreté morale, à raffiner leur vie intérieure, à y élever un
-temple à la beauté... Ils ne sentent pas avec Keats que: _A thing of
-beauty is a joy for ever_[14].
-
-Le plus grand nombre de ceux qui se disent chrétiens,—parmi lesquels
-d’admirables exceptions se dressent,—ne semblent guère saisir mieux
-que la généralité des personnes irréligieuses le devoir de l’effort
-incessant vers la perfection, seul capable de remplir ce sentiment de
-vide dont tant d’existences souffrent. Les grands péchés traditionnels
-les préoccupent uniquement: les éviter, c’est le salut, et pourvu
-qu’ils n’y tombent pas leur âme peut être hargneuse, mesquine, égoïste,
-ces justes n’en éprouvent aucun scrupule, ne se sentent pas le moins
-du monde responsables des courants hostiles, médiocres, décourageants
-qu’ils répandent dans le monde, ne s’effrayent nullement de la
-contribution qu’ils apportent aux forces mauvaises contre lesquelles
-les forces bienfaisantes ont à soutenir chaque jour un si acharné
-combat.
-
-Or, le développement de ces forces bienfaisantes devrait être considéré
-au contraire, par les êtres pensants comme le premier des devoirs:
-devoir spirituel et devoir social. Augmenter le patrimoine de richesse
-morale, c’est enlever aux puissances malfaisantes une partie de
-leur empire, c’est diminuer les périls de tout genre qui entourent
-l’existence des bons et des justes, c’est communiquer à ceux-ci un
-accroissement d’énergie, c’est leur faciliter, par conséquent, la voie
-du travail et du succès. L’amour de lui-même suffirait à enseigner
-cette leçon à l’homme[15] si de plus hauts mobiles ne devaient la lui
-imposer, en la transformant pour toute conscience droite en ordre
-imprescriptible.
-
-Les esprits chez lesquels le formalisme religieux n’a pas tari les
-sources de la vie, et ceux auxquels l’habitude de la mauvaise foi n’a
-pas enlevé la vue nette des choses ne peuvent fermer les yeux à cette
-vérité: le devoir individuel du progrès moral. A une époque où tout
-évolue en progressant, l’âme seule devrait-elle rester stationnaire?
-Certains le pensent, le souhaitent, voudraient même qu’elle reculât,
-tellement son immixtion dans l’existence humaine leur paraît inutile,
-gênante, dangereuse.
-
-Entrez dans un endroit public, examinez les physionomies, scrutez
-les regards, et dites où vous discernez d’entre eux le rayonnement
-d’une âme vivante? Tendez les oreilles, écoutez les paroles,
-qu’entendez-vous? les mots prononcés que révèlent-ils? Les visages sont
-moroses pour la plupart; l’ambition de paraître, l’avidité de l’argent,
-d’écrasantes préoccupations matérielles ou de puériles pensées se
-reflètent sur les masques humains. Ils sont bien rares ceux où se
-devinent les battements d’une vie plus haute. Quelle tristesse dans
-cette constatation! On se sent comme entouré de condamnés à mort qui
-n’ont même plus la force d’essayer de se défendre. Parmi eux, il y a,
-sans doute, des êtres bons, honnêtes, droits, mais qui n’ont jamais
-compris la nécessité de l’effort, senti le devoir de tendre avec toutes
-leurs énergies vers le perfectionnement intérieur; ils ont des âmes
-engourdies qui n’envoient plus de lumière à leurs visages.
-
-La prétention de l’homme de vouloir tout améliorer, tout agrandir,
-tout embellir, sauf lui-même est un phénomène dont la singularité
-devrait frapper les esprits logiques. Que penserait-on d’un individu
-qui emploierait ses richesses à l’ornementation extérieure de son
-palais et laisserait les appartements qu’il habite dans un état de
-nudité, de misère, de malpropreté? On le traiterait d’idiot ou de fou,
-et c’est cependant l’histoire de la plupart des hommes. Dans sa maison
-on ne veut recevoir que des visiteurs de choix, tandis que l’on ouvre
-les portes de son cœur aux hôtes les plus mesquins, les plus bas, les
-plus abominables même. Et l’on n’en rougit pas, on s’habitue à cette
-mauvaise compagnie, on se dit: C’est la nature humaine! et l’on ne se
-croit pas obligé à réagir.
-
-La nature humaine? Évidemment elle est faible, elle subit des passions
-et des entraînements auxquels elle ne peut toujours résister; chaque
-être a eu et aura des heures de défaillance; mais ce n’est pas cela
-qui importe, ce qui importe, c’est de comprendre ce qu’il faut devenir
-et d’y aspirer de toutes ses forces. Quand l’homme aura compris cette
-vérité, il pourra tomber et retomber encore, il se relèvera toujours;
-tant qu’il ne l’aura pas comprise, la respectabilité extérieure de son
-existence sera impuissante à lui donner de la joie et à créer autour de
-lui une atmosphère vivifiante pour les autres âmes.
-
-Car ce devoir qui incombe à l’homme de l’effort continuel est
-éminemment altruiste, on ne saurait assez le répéter. En travaillant
-au développement de sa vie intérieure, il travaillera au développement
-des autres vies. La beauté morale renferme un irrésistible magnétisme;
-il se fait sentir non seulement dans l’entourage direct de chaque
-individu, mais, augmentant la somme des forces bienfaisantes répandues
-sur la terre, il vient en aide à tous les êtres et combat efficacement
-les courants pernicieux que dégagent les âmes méchantes.
-
-La société européenne actuelle est arrivée à une sécurité matérielle
-relative: sous la protection des lois, la vie, la fortune des individus
-sont à peu près à l’abri d’audacieux coups de main. La sécurité
-morale ne s’établira-t-elle pas aussi quelque jour? Le code pénal est
-impuissant à l’assurer, mais l’opinion publique, je le répète, pourrait
-accomplir beaucoup en ce sens puisque, selon Pascal, elle «dispose de
-tout, fait la beauté, la justice[16]...» Et plus encore que l’opinion
-publique, si troublée aujourd’hui, la communion silencieuse des âmes
-vivantes. Cette communion, une fois établie, produirait des vibrations
-puissantes qui, galvanisant les âmes, les soulèveraient au-dessus des
-marais où elles sommeillent tristement.
-
-Aimer les choses en soi, les aimer pour ce qu’elles sont et non pour ce
-qu’elles rapportent. Vouloir être grand, généreux, loyal pour l’amour
-de ces forces[17] et non pour les porter en écriteau sur la poitrine,
-quelle sagesse et quelle habilité! Ce serait non seulement vivre dans
-la vérité, mais travailler efficacement à s’assurer pouvoir et succès.
-Car, quoique prétendent les esprits chagrins, le réel finit toujours
-par triompher de l’apparent, il y a une justice immanente et des lois
-inéluctables; mais l’intérêt ne doit pas être le but de l’effort: on ne
-triche pas avec les forces divines!
-
-L’homme a été créé pour la vie heureuse, une mystérieuse tragédie le
-lui en a fait perdre la possibilité; il doit la retrouver par ses
-propres efforts. Sur cette terre, ce bonheur sera évidemment relatif,
-puisque la mort existe et que les yeux mortels ne savent discerner
-nettement l’avenir immortel, mais quelle radieuse existence l’être
-humain pourrait vivre encore s’il comprenait enfin qu’il doit tendre
-de toutes ses énergies vers la bonté et la vérité. Que de forces
-inconnues il découvrirait en lui, que de puissants moyens d’action dont
-il n’a pu se servir encore! Les ressources du monde psychique égalent
-ou dépassent même, sans doute, celles du monde physique. Ce terrain
-est presque vierge encore, l’âme humaine étant restée stationnaire
-depuis environ deux mille ans. On dirait qu’on a eu peur d’y toucher,
-et pourtant la nouvelle religion n’en limitait pas l’essor: le Christ
-avait été large de promesses, investissant ses disciples d’une
-puissance illimitée pouvant aller jusqu’à la prophétie et au miracle.
-
-Mais très vite l’idéal s’est abaissé. La perfection divine à laquelle
-elle avait été conviée a épouvanté l’âme humaine; effrayée de ce qu’on
-lui demandait, elle s’est réfugiée dans le formalisme, et celui-ci l’a
-étouffée. Les doctrines matérialistes et positivistes de ce siècle ne
-l’ont pas délivrée de l’esclavage; au contraire, elles ont contribué
-à épaissir la chape de plomb qui l’écrasait et à provoquer une longue
-période d’engourdissement semblable à la mort.
-
-Aujourd’hui la cloche du réveil s’entend de tous côtés, et, bien que
-les sons en soient faibles encore, les manifestations d’une vie morale
-renaissante se succèdent un peu partout sous des formes diverses.
-Quelques-unes proclament des théories contestables, dangereuses même
-peut-être,—l’erreur entrant toujours pour une part dans toutes les
-choses humaines,—mais qu’importe! Ce qui importe, c’est le réveil, car
-l’effort le suivra. Ceux qui en comprennent la nécessité doivent le
-crier à tous les bouts de la terre, afin que ceux qui ne dorment plus
-se lèvent, marchent et donnent toute leur mesure.
-
-Si, depuis que le monde existe, chaque être humain avait fourni son
-maximum d’efforts, que serait aujourd’hui la terre? Dans l’ordre
-scientifique, les progrès atteints le seraient depuis longtemps
-et auraient été dépassés; on se trouverait en avance de plusieurs
-siècles. Dans l’ordre moral, la justice aurait commencé son règne et
-une série de souffrances inutiles seraient éliminées des cœurs. Bien
-entendu, l’effort doit être accompli avec discernement et tendre vers
-ce qui est digne d’être poursuivi. Donner aux choses leur vraie valeur
-est une des premières leçons à apprendre pour guider sa vie et user
-efficacement de ses forces.
-
-L’intelligence, lestée de discernement et de logique, la conscience
-alerte, la pensée haute, l’âme vivante, l’homme pourrait connaître au
-moral la satisfaction que lui donne au physique le large déploiement
-de ses forces. Par son aspiration constante vers la beauté, il se
-sentirait devenir une parcelle de Dieu. Plus d’âge mûr aride, plus de
-vieillesse désenchantée! Tout ce qui semble souvent insupportable dans
-les obligations journalières se trouverait allégé. L’individu, que
-l’affaiblissement de ses forces physiques retire de la lutte, pourrait
-continuer à agir sur l’âme du monde par l’effort de sa pensée. Les
-vieillards deviendraient ainsi les grands prêtres de la pensée humaine,
-des grands-prêtres muets presque toujours, sans formules, sans rites,
-sans habits sacerdotaux.
-
-Les chrétiens n’ont qu’à relire l’Évangile, et ils verront qu’il
-leur promet une puissance presque sans limites. Si les philosophes
-réfléchissent aux merveilleuses découvertes de la science, comment
-nieraient-ils que le champ inexploré de l’âme peut renfermer également
-des possibilités inouïes? Les humanitaires, sous peine de se renier,
-sont forcés de croire à la possibilité d’un progrès social incessant.
-La petite cohorte est donc assez nombreuse pour se mettre en marche et
-livrer bataille aux courants pernicieux qui dessèchent ou décomposent.
-Mais elle doit se souvenir que, dans l’ordre moral comme dans l’ordre
-physique, l’appât médiocre provoque des efforts médiocres, et que, pour
-appeler efficacement les âmes à la rescousse, il faut leur montrer
-un prix très haut: la possibilité d’atteindre, dès cette terre, une
-parcelle du divin.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-L’HARMONIE FINALE
-
- Les âmes qui attendent
- sont nombreuses sur la
- terre.
-
- (P. SABATIER.)
-
-
-Lorsque les âmes, sorties de leur assoupissement, auront appris aux
-hommes croyants et honnêtes à ne plus admirer le mal, à ne plus
-stériliser leur cœur, à ne plus s’aimer faussement, lorsqu’elles auront
-établi le culte de la bonté, de la vérité, de la beauté et imposé
-aux consciences le respect du repentir, lorsqu’elles auront enseigné
-la nécessité de l’effort constant vers la perfection radieuse, alors
-seulement l’homme commencera à comprendre de quel pouvoir il dispose et
-il essayera de l’exercer.
-
-Durant son long engourdissement, l’âme humaine a reculé; elle est
-devenue silencieuse, et les communications entre elles et la volonté
-se sont interrompues. Les âmes qui n’ont pas reculé sont restées
-stationnaires et, pour atteindre les progrès accomplis dans le
-monde physique, elles auront une longue route à parcourir. Il faut
-qu’elles-mêmes se développent pour développer la volonté humaine, pour
-établir entre les deux éléments des relations constantes, et, par
-ces relations constantes, arriver à communiquer avec les puissances
-supérieures, avec les forces bonnes répandues dans l’univers.
-
-Le jour où l’homme sera arrivé à se dépouiller de toutes les douleurs
-artificielles que lui créent l’illogisme et le faux amour de soi, un
-profond soupir de soulagement soulèvera le cœur du monde. Le jour où
-l’âme réveillée, unie à la volonté dans la recherche de l’harmonie et
-du bonheur, mettra en œuvre les facultés qu’elle a reçues de Dieu,
-l’être humain sera ébloui du pouvoir qu’il possède sur sa propre
-destinée, même si ce pouvoir est limité par un certain déterminisme.
-
-N’importe l’heure à laquelle cette révélation lui arrive, l’homme
-l’accueille avec une joie profonde, même s’il a déjà atteint la
-maturité de la vie et si l’immense regret des années perdues se mêle
-à sa satisfaction. Il se sent, soudain, le maître de lui-même, capable
-dans une mesure relative de diriger les événements, d’établir entre son
-âme et les autres âmes des relations invisibles et silencieuses, et il
-arrive peu à peu à la certitude qu’agir et parler sont ses moindres
-moyens d’action, et qu’il en possède d’autrement efficaces et puissants.
-
-Que l’homme prête l’oreille et écoute autour de lui les voix qui se
-font entendre. Le grand chœur des désespérés les domine toutes, mêlé
-aux rires des méchants, aux cris de triomphe du mensonge qui insulte
-la vérité, de la mauvaise foi qui soufflette la droiture, du vice qui
-piétine la pureté. Des sons assourdis et faibles répondent seuls à ces
-tumultueuses manifestations. Mais ils ne vibrent point, l’ouïe ne les
-saisit pas, les mots prononcés semblent sortir de lèvres mortes, de
-gosiers paralysés. Et pourtant ils partent d’une foule compacte, bien
-plus nombreuse que la masse qui remplit le monde de ses clameurs.
-
-Ces colonnes d’êtres mornes et presque muets doit ne part aucune
-vigoureuse protestation, aucun appel joyeux, aucun cri d’espérance,
-sont formées par les honnêtes gens qui respectent le code, mais ont
-laissé mourir leurs âmes. Quelques-uns sortent des rangs, agitent les
-bras, lèvent leur tête vers le ciel, essayent de formuler des mots,
-mais leurs compagnons se précipitent pour les immobiliser, fermer leur
-bouche, courber leur visage vers la terre, et, trop peu nombreux,
-découragés, incapables de réagir contre l’atmosphère qui les entoure,
-ils rentrent dans les files immobiles et ne bougent plus, laissant la
-cohorte des méchants se répandre sur le monde en torrents envahisseurs.
-
-Au XIII^e siècle déjà Dante s’était croisé avec cette foule morne, et
-Virgile l’avait dédaigneusement stigmatisée: _Non ragionam di loro, ma
-guarda e passa._ Le conseil du Cygne de Mantoue n’a été que trop suivi.
-Les siècles ne se sont pas préoccupés de ces incapables et de ces
-timides, on les a laissés vivre sans blâme, ni louange, et, dans cette
-paix honteuse, ils se sont multipliés à l’infini, abaissant peu à peu à
-leur niveau médiocre une grande partie des cœurs que l’esprit actif du
-mal ne domine pas.
-
-Aujourd’hui, il ne faudrait plus leur permettre de vivre et de croître.
-Toutes les âmes vivantes devraient se dresser contre cette masse inerte
-qui est la pire ennemie de l’esprit et du pouvoir de l’esprit.
-
-Il dépend des hommes, qui ont uni leur volonté à leur âme, de créer des
-courants irrésistibles. Qu’ils laissent de côté pour le moment le vice,
-le mal sous ses formes éclatantes, ce n’est pas l’adversaire le plus
-redoutable. Au contraire, là où les passions vibrent, là existe souvent
-aussi la capacité du réveil. Les bataillons qu’il s’agit avant tout de
-combattre et d’anéantir, s’ils refusent de se rendre, sont formés par
-les membres soi-disant respectables de la société qui ont perdu toute
-force d’action et de réaction, chez lesquels la vie intérieure a cessé
-d’exister, et qui dans chaque occasion de luttes jettent leur épée
-avant même de l’avoir sortie du fourreau. Parmi eux sans doute, il y
-a des «âmes qui attendent» peut-être avec angoisse un cri d’appel qui
-leur donne la possibilité de revivre, de se manifester, de développer
-leur puissance.
-
-Après, lorsqu’un frémissement aura parcouru la masse inerte, il sera
-temps de donner l’assaut au mal, d’opposer les courants bienfaisants
-aux courants délétères. Mais en cela aussi la mentalité humaine doit
-se modifier; jusqu’ici les grands péchés traditionnels l’ont seule
-occupée. Pour la société, il y a, en effet, de grands et de petits
-péchés; pour Dieu, il ne peut y en avoir. Tout ce qui obscurcit son
-image dans le cœur de l’homme est mal à ses yeux, quelles qu’en soient
-les conséquences ou les non-conséquences apparentes. Un mouvement de
-colère méchante, même sans résultats, contamine l’âme autant que s’il
-avait été cause de blessures et de mort. La loi a raison de punir dans
-un cas et aurait tort de punir dans l’autre, mais aux yeux de l’Éternel
-la tache est la même. L’avare qui garde son or avec un amour dédonné se
-croit un parfait honnête homme et méprise celui qu’entraîne la chair
-et le sang, mais l’Évangile ne fait aucune différence entre lui et le
-débauché, pas plus qu’entre le menteur et le voleur; tous ont péché
-contre la perfection divine, tous se sont éloignés de Dieu.
-
-Telle a été l’erreur fondamentale: l’homme a traité son âme comme si
-elle représentait un fait sociologique, au lieu de voir en elle le
-miroir où la divinité se reflète. A ce point de vue il n’y a pas de
-petites fautes, toutes salissent, même les plus insignifiantes, car
-la conscience ne se préoccupant pas de les effacer, elles finissent
-par former une couche épaisse qui ternit le cristal et empêche toute
-lumière d’y tomber et tout rayonnement réflexe d’en sortir.
-
-L’être humain doit apprendre à respecter son âme; quand on vénère son
-âme on veut l’entourer de beauté; quand on désire la beauté on proscrit
-la laideur. Il n’y aurait plus besoin alors de parler de vertu, la
-beauté étant supérieure à la vertu, c’est-à-dire la contenant en elle.
-
-Contre toutes les forces bonnes, les forces mauvaises combattent; s’il
-y a l’énergie du bien, celle du mal existe également. Moins puissante,
-sa destinée finale est d’être détruite, mais les honnêtes gens peuvent
-en prolonger indéfiniment le règne par leur lâcheté. Que s’est-il
-passé en ce dernier siècle? Commencé dans un mouvement de fraternité
-et de justice il finit dans l’apothéose de l’argent et de la violence
-brutale. La responsabilité de ce triste phénomène remonte tout entière
-aux membres respectables, à la partie correcte de la société, aux
-soi-disant chrétiens. Ils sont cent contre un, mais ils ne se servent
-pas de leurs armes, ils les laissent tomber de leurs mains affaiblies,
-tandis que les adversaires ont la poigne solide, le jarret ferme, le
-coup d’œil juste; ils tirent droit et blessent toujours.
-
-Un siècle nouveau commence; l’ancien est retombé dans le passé.
-La mentalité humaine devrait se renouveler elle aussi et rejeter
-parmi les choses disparues les erreurs dont elle a souffert. Une des
-principales a été la résignation au malheur. L’homme est créé pour être
-heureux: le bonheur personnel et celui d’autrui, tel devrait être le
-mot d’ordre du vingtième siècle, la formule de sa religion. Mais ce
-bonheur il faut le conquérir, comprendre qu’il réside dans l’harmonie
-avec Dieu, et cette harmonie ne peut être atteinte que par le culte de
-la beauté en nous-mêmes.
-
-Le châtiment de ceux qui auront manqué à leur mission ne sera pas
-probablement le feu éternel, mais de rester inférieurs, en ayant la vue
-nette de leur infériorité et la perception plus exacte encore de ce
-qu’ils auraient pu être. Qu’il soit subi dans ce corps mortel ou dans
-d’autres existences, il ne saurait y avoir de supplice plus raffiné.
-Pour éviter cette torture, même si elle est passagère, l’homme ne
-devrait-il pas accomplir un suprême effort? Le regret est souvent pire
-que le remords. Avoir reçu des facultés illimitées pour être heureux,
-répandre le bonheur, combattre les éléments pernicieux qui ruinent et
-menacent le monde, et ne pas s’en être servi, et avoir été sa propre
-victime, n’y a-t-il pas de quoi cogner de désespoir sa tête contre les
-murailles?
-
-Tous ceux qui admettent la possibilité de communications entre l’homme
-et l’esprit divin ont volontairement renoncé à la satisfaction donnée
-par le sentiment et l’exercice de la puissance; leurs âmes, si elles
-avaient été vivantes, les auraient avertis de ce qu’ils négligeaient.
-De la part des chrétiens, cet oubli de leurs privilèges est absolument
-inexplicable. Ces Évangiles qu’ils prétendent inspirés parlent
-clairement: puissance et joie sont promises, dès cette terre, à ceux
-qui vivent de l’esprit.
-
-Le monde a assez pleuré, a assez souffert, s’est assez abaissé. Il
-a non seulement soif de bonheur, il a soif de sublime. Qu’on ne lui
-dise plus: «Les affections dont tu jouis, elles sont passagères,
-tout est cendre et se résout en cendre.» La loi de renouvellement
-n’existe-t-elle pas dans le cœur comme dans la nature? Si l’homme
-mettait un peu de son âme dans ses attachements, ils deviendraient
-éternels en se transformant.
-
-Qu’on ne lui dise plus: «La jeunesse va s’évanouir, tu connaîtras les
-désenchantements de la maturité, les incapacités de la vieillesse.» Si
-la maturité est désenchantée, c’est qu’elle ne connaît pas la portée
-des facultés qu’elle possède. C’est le moment de leur vraie puissance:
-les passions troublent moins à cette période de la vie, les années
-vécues ont développé la clairvoyance et la maîtrise du soi. Pour ceux
-qui auraient pratiqué, dès leur jeunesse, la sage culture d’eux-mêmes,
-ce serait l’heure de la récolte. Pour ceux qui ont compris la vérité
-tardivement, quelle abondance de travail intérieur se présente à eux!
-Ils doivent condenser en peu d’années ce qu’ils n’ont pas accompli
-jusqu’alors avec leur volonté et leur âme. Le désenchantement de la
-maturité? Elle succombe plutôt sous l’amas des richesses.
-
-Quant à la vieillesse elle devrait être le faîte lumineux de la vie.
-La récolte a eu lieu, les greniers sont remplis, il ne reste qu’à
-savourer et à jouir. «On ne peut plus», répondra-t-on. Mais pourquoi
-ne peut-on plus? Parce que l’âme dort, est engourdie ou paralysée. Si
-elle vivait, comme les années ne la touchent pas et qu’elle reste jeune
-éternellement, le cœur et l’intelligence conserveraient, à travers
-elle, leurs forces et leurs facultés de sentiment et de jouissance.
-Schopenhauer lui-même, le grand pessimiste, dans ses _Aphorismes sur
-la sagesse dans la vie_ déclare que «ce qu’un homme est en soi-même, ce
-qui l’accompagne dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner
-ni lui prendre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce
-qu’il peut posséder ou ce qu’il peut être aux yeux d’autrui». Si le
-temps exerce son droit sur le corps et parfois sur l’intelligence, le
-caractère moral, lui, demeure inaccessible à l’usure; par conséquent,
-le vieillard peut conserver toute la personnalité de son âme, et les
-occupations du dehors ayant, en partie, cessé pour lui, il est en
-mesure de se consacrer entièrement à la culture de son jardin intérieur.
-
-En quoi le coucher du soleil est-il inférieur à l’aurore? Toute la
-vie: jeunesse, maturité, vieillesse, peut être une beauté, pourvu que
-l’homme vive à travers son âme. Or, la beauté c’est le bonheur; en tout
-cas, c’est l’harmonie, et l’harmonie, c’est la communion de l’humain
-avec le divin.
-
-Le XX^e siècle doit s’acheminer vers la vie heureuse. Une élite
-commencera; consciente de ses responsabilités, persuadée que le règne
-est aux forts, elle parlera à voix haute, répandra la bonne nouvelle,
-et, devenant de jour en jour plus nombreuse, pourra travailler
-efficacement à l’amélioration des conditions générales. Elle délivrera
-l’homme de toute la série des fausses douleurs, lui enseignera le
-véritable amour de soi, diminuera l’influence des courants médiocres et
-contribuera à l’érection du Temple où l’humanité de l’avenir viendra
-adorer le Dieu de vérité et de justice, le suprême pouvoir du bien,
-avec lequel elle aura appris à entrer en communication intime et
-permanente.
-
-
- FIN
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- CHAPITRES Pages.
-
- PRÉFACE I
-
- I.—Le sommeil des âmes 1
-
- II.—Le prestige du mal 27
-
- III.—L’avarice morale 61
-
- IV.—Le faux amour de soi 94
-
- V.—L’élégance morale 132
-
- VI.—Le culte de la vérité 148
-
- VII.—La bonté 181
-
- VIII.—Le respect du repentir 211
-
- IX.—La nécessité de l’effort 239
-
- X.—L’harmonie finale 264
-
-
- TOURS, IMP. DESLIS FRÈRES, RUE GAMBETTA, 6.
-
-
-
-
- NOTES:
-
-[1] C’est le christianisme qui fournit encore à quatre cent millions
-de créatures humaines des ailes pour les conduire au-delà des horizons
-bornés, pour les soulever par la pureté et la bonté au-delà du
-sacrifice. (Hippolyte Taine.)
-
-[2] Questi sciagurati che mai non fur vivi (Dante, _Inferno_, canto
-III).
-
-[3] Voir le chapitre: _Le Sommeil des âmes_.
-
-[4] C. Wagner.
-
-[5] Voir le chapitre: _le Respect du Repentir_.
-
-[6] Victor Hugo.
-
-[7] I Samuel, XVIII, I, 26.
-
-[8] Voir le chapitre: _La bonté_.
-
-[9] Voir le chapitre: _le Faux amour de Soi_.
-
-[10] Un enfant des classes aisées était assis en tramway avec sa
-mère: une vieille femme entre, l’enfant veut se lever pour lui céder
-sa place, la mère le retient et le force à se rasseoir: «Imbécile!»
-dit-elle.
-
-[11] Voir le chapitre: _L’avarice morale_.
-
-[12] Professeur Barth.
-
-[13] Mistral, _Mireille_.
-
-[14] Voir le chapitre sur _l’Élégance morale_.
-
-[15] Voir le chapitre sur _le Faux amour de soi_.
-
-[16] Voir le chapitre: _le Faux amour de soi_.
-
-[17] _Id._
-
-
-
-
-
-
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-
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-
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@@ -1,8570 +0,0 @@
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- The Project Gutenberg eBook of Ames Dormantes, by Dora Melegari.
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Ames dormantes, by Dora Melegari
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Ames dormantes
-
-Author: Dora Melegari
-
-Release Date: June 19, 2016 [EBook #52379]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES DORMANTES ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[I]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<p class="pc4 xxlarge">Ames dormantes</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[II]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<p class="pc4 elarge">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc4 mid font1"><b>ROMANS</b></p>
-
-<table id="ta1" summary="ta1">
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl1"><b>Expiation</b> (sans nom d’auteur).</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl1"><b>Marthe de Thiennes</b> (Sous le pseudonyme de <span class="smcap">forsan</span>).</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Les Incertitudes de Livia.</b> </td>
- <td class="tdc1">Id.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Dans la Vieille rue.</b> </td>
- <td class="tdc1">Id.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>La Duchesse Ghislaine.</b> </td>
- <td class="tdc1">Id.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><b>Kyrie Eleison.</b> </td>
- <td class="tdc1">Id.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 mid font1"><b>AUTRES OUVRAGES</b></p>
-
-<p class="pin1 p1"><b>Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et
-à ses amis</b>, avec une Introduction par Dora Melegari.</p>
-
-<p class="pin1"><b>Lettres intimes de Joseph Massini</b>, avec une Introduction par
-Dora Melegari.</p>
-
-<p class="pc1 mid font1"><b>EN PRÉPARATION</b></p>
-
-<p class="pc1"><b>Faiseurs de joie et Faiseurs de peine</b></p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[III]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<p class="pc4 xlarge">DORA MELEGARI</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<h1 class="p4">AMES DORMANTES</h1>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="200" height="264"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc mid">PARIS</p>
-<p class="pc lmid">LIBRAIRIE FISCHBACHER</p>
-<p class="pc reduct">SOCIÉTÉ ANONYME</p>
-<p class="pc">33, RUE DE SEINE, 33</p>
-<hr class="d2" />
-<p class="pc lmid">1903</p>
-<p class="pc reduct">Tous droits réservés</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[IV]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 lmid"><i>Aux</i></p>
-<p class="pc1 mid"><i>AMES CROYANTES</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[V]</a></span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[I]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">PRÉFACE</h2>
-
-<p class="pr2 p2"><i>Habent sua fata libelli.</i></p>
-
-<p class="p2">Il y a dix ans que l’idée de ce livre est
-née dans mon esprit.</p>
-
-<p>A mesure que j’y travaillais, la conviction
-que la plus grande partie des maux
-dont souffre l’humanité est due à l’inertie
-des honnêtes gens, s’est affermie en moi,
-chaque jour davantage.</p>
-
-<p>Ceux qui portent le nom de chrétiens,
-ceux qui se rattachent d’une façon quelconque
-à une croyance spiritualiste, ceux
-qui, en dehors de tout dogme, admettent
-la nécessité d’une morale individuelle et
-sociale ne sont-ils pas, en effet, les vrais
-coupables de l’état d’anarchie où se débat
-avec angoisse la conscience moderne?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[II]</a></span></p>
-
-<p>Dépourvus de confiance en eux-mêmes,
-manquant de foi dans la puissance du
-bien, ils ont laissé les courants malfaisants
-prendre partout le dessus, sans essayer de
-réagir contre eux par des courants plus
-intenses. Et aujourd’hui, devant la masse
-compacte des forces pernicieuses coalisées
-contre la vérité et la justice, l’épouvante
-paralyse leur volonté; le plus grand
-nombre préfère détourner la tête, fermer
-les yeux et ne pas voir.</p>
-
-<p>On dirait qu’attaquer le mal, s’en défendre,
-lui opposer le bien est devenu
-impossible à la partie respectable de la
-société. La loi pourvoit à peu près à la
-sécurité matérielle des individus: en
-dehors d’elle, il n’y a qu’à laisser faire,
-même si on est victime de ce laisser faire.
-En quelques pays et en certains milieux,
-des cris d’alarme ont été poussés contre
-cet effrayant symptôme de léthargie, et de
-généreuses initiatives ont surgi; dans
-d’autres, il se manifeste avec une évidence<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[III]</a></span>
-croissante, sans provoquer un mouvement
-quelconque de réaction. De quelle cause
-procède cette anémie des volontés bonnes?
-Il n’y en a qu’une: la source où elles s’alimentent
-est desséchée; les âmes, engourdies
-presque jusqu’à la mort, ne peuvent
-communiquer à la volonté des principes
-vivifiants.</p>
-
-<p>Tout semble avoir progressé sur la terre,
-sauf l’âme. Serait-elle seule restée stationnaire?
-Depuis l’avènement du christianisme,
-n’aurait-elle pas avancé? On dirait
-qu’oubliant les promesses reçues, les horizons
-sans limites indiquées, les puissances
-dont elle était dépositaire, elle s’est peu à
-peu anéantie elle-même; aussi, au terme
-du siècle qui vient de finir, la voit-on, vis-à-vis
-du monde physique et intellectuel,
-dans une position d’infériorité qui fournit
-de redoutables arguments aux négateurs
-de son existence.</p>
-
-<p>Entre les sciences physiques et les
-sciences psychiques un accord commence à<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[IV]</a></span>
-s’établir; celles-ci profitent déjà des découvertes
-de celles-là et les psychologues appliquent
-à l’étude de l’âme quelques-unes
-des méthodes expérimentales. Afin d’accélérer
-l’heure qui apportera à l’humanité l’harmonie
-intellectuelle et morale, tous ceux qui
-croient posséder l’étincelle qui ne meurt pas
-devraient se recueillir dans une méditation
-silencieuse, appeler leur âme endormie
-jusqu’à ce qu’elle se réveille, et, une fois
-qu’elle serait réveillée, la laisser rayonner
-autour d’eux, de façon à prouver au monde
-que cet élément de vie, nié par tant d’esprits,
-représente une réalité supérieure.</p>
-
-<p>Quelle que soit la forme religieuse à laquelle
-on appartienne, la philosophie à
-laquelle on se rattache, toutes les âmes vivantes
-peuvent se grouper et agir dans une
-communion invisible et silencieuse. Mais,
-pour vouloir ressusciter, il faut savoir qu’on
-a été mort; pour saisir la vérité, il faut
-comprendre qu’on a été dans l’erreur; pour
-prendre la route qui conduit à la joie, il faut<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[V]</a></span>
-se rendre compte que celle du découragement
-menait au tombeau. C’est ce qu’il est
-nécessaire de dire aux justes, aux bons, aux
-purs qui ne savent pas l’être efficacement
-pour leur bonheur et celui d’autrui.</p>
-
-<p>J’adresse ces pages uniquement à ceux
-qui admettent en nous l’existence d’un principe
-immortel, car pour essayer d’en démontrer
-la réalité aux intelligences qui le
-nient, il faudrait une culture théologique,
-philosophique et scientifique dont je suis
-dépourvue.</p>
-
-<p>Ces réflexions très simples n’ont d’autre
-mérite que leur sincérité, et je tiens à ajouter
-que je ne prétends nullement appartenir
-à cette élite de justes, de bons et de purs
-auxquels j’expose le cas de conscience.</p>
-
-<p class="pr2"><span class="smcap">Dora Melegari.</span></p>
-
-<p class="pi4 reduct">Rome, 31 décembre 1900.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<p class="pc4 xxlarge">AMES DORMANTES</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE I</h2>
-
-<p class="pch">LE SOMMEIL DES AMES</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Tout avance et se développe,
-une seule chose
-diminue, c’est l’âme.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Michelet.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Tout dénigrement systématique d’une époque
-est injuste: le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle a remporté des victoires
-dans le domaine de la science, de la
-liberté et de la justice dont il est impossible de
-ne pas tenir compte; il a, en outre, développé
-dans la conscience humaine un sentiment que
-les générations précédentes ne connaissaient
-qu’à l’état d’exception: la pitié pour la souffrance?
-Pourquoi donc, après tant de conquêtes,
-a-t-il légué à son successeur de si troublantes
-incertitudes et alourdi la plupart des
-cœurs sous un pessimisme morne?</p>
-
-<p>Ce ne sont pas ses négations audacieuses,<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>
-ses doctrines perverses, sa corruption généralisée
-qui ont amené la société moderne à la
-crise qu’elle traverse aujourd’hui. Le mal autrefois
-se présentait sous des formes bien
-plus brutales et violentes, les préjugés étouffaient
-dans les consciences toute notion de
-justice et de droit, les préoccupations humanitaires
-n’existaient pour ainsi dire pas. Le
-siècle qui vient de tomber dans l’éternité était
-évidemment en progrès sur les autres, et pourtant
-il a laissé derrière lui une atmosphère si
-chargée que les poitrines se soulèvent avec angoisse,
-cherchant en vain un peu d’air respirable.</p>
-
-<p>«La stérilité que je trouve en moi et chez
-les autres me <i>poursuit</i> comme une odeur de
-cadavre.» Ces mots détachés d’une lettre intime
-expriment bien cet état d’impuissance et
-d’infécondité où l’individu s’agite jusqu’à
-la névrose pour se donner l’illusion de la
-vie. Plus de grandes passions et rarement de
-grandes idées! Jamais, cependant, elles n’auraient
-dû naître, se développer, fleurir comme
-maintenant au soleil de la liberté, du progrès,
-de la mentalité élargie.</p>
-
-<p>Tout est devenu point d’interrogation dans
-les consciences; c’est le trait caractéristique<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
-de l’époque actuelle. Les plus sincères ont
-perdu le sentiment précis et la vue nette du
-bien. L’anarchie morale règne partout, décompose
-tout, et elle a tellement pénétré les
-meilleurs esprits qu’ils ont perdu la force de
-la combativité et de la résistance. Une sorte
-d’anémie a affadi les cœurs; ce n’est pas
-l’immoralité, ce n’est pas le positivisme qui
-écrase le monde sous une chape de plomb,
-c’est la diminution de l’âme individuelle.</p>
-
-<p>L’expansion des doctrines matérialistes, les
-théories utilitaires, les excès d’une civilisation
-ultra avancée ont pu contribuer au malaise de
-la conscience moderne, mais ils auraient été
-impuissants à la troubler complètement si les
-forces invisibles qui émanent des âmes
-croyantes s’étaient opposées à ce courant
-délétère, si elles avaient refusé de laisser corrompre
-leurs eaux pures par le torrent empoisonné
-de la négation et de l’égoïsme.</p>
-
-<p>Mais ces âmes pendant longtemps n’ont
-élevé aucune digue efficace, essayé d’aucun
-barrage; même pour se mettre au niveau de
-l’opinion dominante, elles ont abjuré leurs
-dieux, établi des limites aux élans nobles
-qui auraient pu les entraîner loin des routes
-médiocres. Elles ont, comme les âmes incrédules,<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>
-vulgarisé leur pensée jusqu’au plus
-mesquin utilitarisme, subissant le prestige des
-renommées bruyantes, des succès rapides, au
-point de ne plus pouvoir discerner, ni juger
-de quels éléments ils se composent.</p>
-
-<p>«Tout a progressé, disait Michelet, sauf
-l’âme.» En effet, dans ce grand développement
-des facultés humaines, elle seule n’a pas
-avancé. On dirait un oiseau qui, après s’être
-rogné les ailes, reste accroché par les pattes
-aux barreaux de sa cage, étouffant toutes ses
-aspirations d’air libre et de haut vol. Or, il
-existe une loi inéluctable: ce qui ne s’accroît
-pas décroît, il faut fatalement marcher en
-avant ou reculer. Rien en ce monde ne peut
-longtemps piétiner sur place; c’est ce que
-l’âme a voulu faire. Les représentants des
-religions et des philosophies ont eu peur de
-lui dire: «Marche de l’avant, développe-toi,
-agrandis-toi.» On a tracé autour d’elle un cercle
-magique, on l’a écrasée sous le sentiment de
-la souffrance obligatoire, de la médiocrité
-inévitable, de l’impossibilité du parfait et de
-l’heureux, et elle s’est résignée à demeurer
-immobile et triste.</p>
-
-<p>De grandes âmes ont traversé l’histoire
-païenne; celles que le christianisme avait formées<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
-ont répandu leurs parfums et leurs forces;
-elles furent la lumière des époques disparues.
-La nôtre demande des âmes en marche, suivant
-pas à pas les progrès de la science et de
-la raison et les dépassant par des intuitions
-et des espérances supérieures aux puissances
-actuelles de l’une et de l’autre. Mais
-sur quoi peut compter l’heure présente? Les
-âmes de jadis, ces âmes héroïques et pures
-nées des premières promesses, celles des
-apôtres, des pères, des saints ont depuis longtemps
-cessé de fleurir; les âmes des siècles
-suivants, moins ardentes, ont reculé puisqu’elles
-ne progressaient pas; celles de notre
-temps, déjà nées plus faibles, voyant que
-toutes les autres facultés humaines les dépassaient,
-se sont—de peur d’être submergées
-dans le grand courant des connaissances
-nouvelles—piteusement refugiées dans une
-étroite prison intérieure d’où elles refusent de
-sortir et de se manifester. C’est une lumière
-qui a cessé de rayonner sur le monde.</p>
-
-<p>La plupart des âmes, surtout dans la dernière
-moitié du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, se sont lourdement
-endormies dans un sommeil sans rêves qui
-leur a fait perdre le courage du combat et
-l’ambition de la victoire. Quelques-unes<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-vibrent encore, d’autres sont en formation;
-des phares brillent d’ici et de là, mais leur
-clarté est souvent bien faible et timide. Dans
-chaque pays, dans chaque ville, on peut les
-compter; leur nombre est infinitésimal, comparé
-aux centaines de millions d’êtres qui
-prétendent posséder une âme et croire à une
-immortalité.</p>
-
-<p>Ces renégats, inconscients de leur apostasie,
-vivent dans un bien-être morne s’ils sont
-riches, dans l’écrasement s’ils sont pauvres,
-dans le découragement s’ils appartiennent à
-la catégorie des êtres qui réfléchissent, sans se
-rendre compte que, si leur bien-être est dépourvu
-de joie, leur écrasement de consolation,
-leur découragement d’espérance, c’est parce
-qu’ils ne pensent pas à leur âme, qu’ils ne font
-rien pour la secouer de son engourdissement
-et la réveiller du sommeil cataleptique où
-elle est tombée.</p>
-
-<p>Au lieu d’écouter sa voix quand elle essayait
-de parler, ils l’ont étouffée sous les raisonnements
-médiocres, les points de vue pratiques,
-les misérables calculs de l’égoïsme qu’ils confondent
-avec la sagesse. Parfois, il est vrai,
-épouvantés par les incertitudes de l’heure présente
-et les menaces de l’avenir, ils voudraient<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
-trouver moyen de réagir contre la marée montante,
-ils tentent de vagues efforts et retombent
-promptement dans l’inertie.</p>
-
-<p>L’explication du fait décourageant est bien
-simple: les soi-disant croyants ont cherché des
-énergies en dehors de l’âme; leurs inspirations
-sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être,
-elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire
-mystérieux où s’élabore la vie spirituelle et
-qui a reçu les promesses de l’immortalité.</p>
-
-<p>M’adressant uniquement à ceux qui croient à
-l’existence de l’âme comme à un fait indiscutable
-et admettent le parallélisme psychophysique,
-je ne tenterai pas la démonstration du
-phénomène âme, cette partie profonde de nous-mêmes,
-distincte du cœur et de l’intelligence,
-de la conscience et de la volonté, qui peut
-seule entrer en communication avec les forces
-supérieures. «De tous les corps ensemble,
-dit Pascal, on ne saurait faire réussir une petite
-pensée. Cela est impossible et d’un autre
-ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait
-tirer un mouvement de vraie bonté. Cela
-est impossible et d’un autre ordre.» L’âme est
-distincte évidemment des autres facultés intellectuelles
-et morales de l’homme, et pourtant
-elle les comprend toutes; elles doivent passer<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-à travers ce crible, comme le sang à travers
-le cœur, pour se purifier et acquérir des principes
-de vie; c’est de l’âme que procèdent
-toute lumière et toute puissance; elle seule a
-le secret de la paix, de l’harmonie, du bonheur.</p>
-
-<p>Un amour, une amitié où l’on fait entrer
-l’âme ne peut jamais mourir complètement; elle
-communique aux sentiments une force subtile
-qui est comme une parcelle d’éternité. Il en est
-de même pour tout effort auquel l’âme participe;
-ce qu’elle accomplit réussit presque toujours
-et ne s’efface jamais, du moins la trace
-en reste. Ce succès que l’homme recherche
-avec un acharnement et une avidité souvent
-répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr
-moyen de l’atteindre serait de le poursuivre
-avec son âme. Mais cette puissance énorme
-qu’il porte en lui, à qui il devrait remettre la
-direction et la responsabilité de sa vie, qui
-pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et
-ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il
-ne l’appelle pas à son aide; il l’a laissée s’endormir,
-ne pense pas à la réveiller, et si elle
-esquisse un léger mouvement, vite il étouffe,
-sous des raisonnements faux, médiocres,
-égoïstes et durs, la voix qu’elle allait peut-être
-faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-cette aridité, se rendort ou s’enfuit; on dirait
-même parfois qu’elle meurt. Pour sauver le
-monde il faut le rappeler avec cris, avec
-prières, avec supplications.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Il y a peu d’années seulement un pareil langage
-aurait paru absurde et inutile. Tout appel
-d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne le
-comprenait et ne daignait y répondre. Pendant
-une période de temps assez longue, rien n’a
-semblé remuer dans l’âme humaine. Le déterminisme
-décrétait par la voix de Taine que la
-vertu et le vice étaient des produits comme le
-sucre et le vitriol; les doctrines matérialistes
-et positivistes régnaient sans conteste sur les
-intelligences; le grand troupeau des ignorants
-et des indifférents les acceptaient, yeux fermés,
-sans essayer même de se rendre compte quelle
-part de vérité elles pouvaient contenir; simplement
-parce qu’elles étaient moins gênantes
-et que de se déclarer fils du hasard paraissait
-flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis
-Voltaire, a travaillé tant d’esprits.</p>
-
-<p>Dans le camp opposé tout était silence;<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-presqu’aucune manifestation spiritualiste n’était
-signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser
-le mouvement de la conscience générale
-et ne réagissaient pas contre l’engourdissement
-envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager
-une lutte où leurs principes pouvaient
-sombrer. Les ardents, les forts, très diminués
-de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés.</p>
-
-<p>Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était
-pas aussi accentuée partout. En certains pays,
-les pulsations de la vie morale n’ont jamais
-cessé complètement. Sans avoir à craindre de
-diminuer sa position littéraire ou son autorité
-intellectuelle, un écrivain à la mode pouvait se
-risquer à attribuer aux actions humaines des
-mobiles qui ne fussent pas uniquement ceux de
-l’intérêt personnel, visible et tangible. Mais ces
-manifestations ne se répercutaient que faiblement.
-Dans d’autres pays, au contraire, la
-scission semblait complète entre la vie moderne,
-ses objectifs et ses victoires et les principes
-spiritualistes et chrétiens.</p>
-
-<p>Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du
-monde. C’est du pays d’où aucun grand mot
-n’était parti encore que la première étincelle
-a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-parole de pitié qui a commencé à remuer les
-consciences; la souffrance a pris forme et vie;
-elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré.
-Une sorte de religion nouvelle a surgi qui,
-laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au
-christianisme primitif et a pris la douleur pour
-drapeau. Sa base était le soulagement des déshérités
-par le dépouillement spontané de ceux qui
-possèdent; pour détruire chez les malheureux
-le levain de l’amertume, il fallait non seulement
-alléger leur croix, mais que les privilégiés la
-relèvent et la partagent volontairement.</p>
-
-<p>Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera
-pas les limites du pays où il est né et, en
-tant qu’application, restera à l’état d’essai. On
-ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le
-but est, au contraire, d’en faire
-jouir un nombre croissant d’individus,—mais
-il est certain que ce mot de sacrifice lancé à
-travers le monde par le grand romancier russe
-a été un facteur efficace du mouvement spiritualiste
-qui se manifeste depuis quelques
-années, imposant le devoir de la valeur
-morale, proclamant à nouveau les lettres de
-noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance
-d’un avenir où le douloureux contraste
-entre les aspirations de l’homme et<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-son existence quotidienne cessera d’exister.</p>
-
-<p>Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples
-forces de réaction,—remonte en outre à des
-causes multiples et simultanées que la critique
-morale a recherchées déjà et dont je ne ferai pas
-ici l’énumération. Les récentes découvertes
-scientifiques ont contribué à faciliter ce courant.
-Aujourd’hui que le matérialisme ne peut
-plus être reconnu comme la seule explication
-rationnelle de l’univers et que le déterminisme
-et le positivisme ont été battus en brèche par les
-mêmes coups, l’antagonisme, entre la science
-et la religion a cessé de paraître absolument
-irréductible. Non seulement le doute a pénétré
-dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement
-toutes les manifestations de la vie,
-comme propriété de la matière, mais cette
-débâcle de tant d’explications abusives a
-rendu la liberté à une foule d’esprits. Par
-respect pour des affirmations dont souvent
-elle ignorait la genèse, la grande masse des
-individus, ce docile troupeau dont j’ai parlé
-déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un
-monde moral, dépendant de forces supérieures
-et invisibles, et dont l’existence s’affirmait en
-dehors des faits apparents.</p>
-
-<p>Maintenant que la pensée humaine a commencé<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-à secouer dans le domaine moral, la
-tyrannie d’une science incomplète, on voit les
-regards se tourner de nouveau vers ce ciel que
-la présomption de l’homme avait déclaré vide.
-Les croyances spiritualistes renaissent. Le néo-boudhisme,
-le spiritisme, la théosophie et
-autres tentatives de cultes nouveaux ne sont
-que la manifestation du besoin religieux qui
-travaille les âmes.</p>
-
-<p>Dans le pays où le scepticisme semblait le
-plus définitivement établi et d’où il rayonnait
-sur la conscience générale, ce renouveau à
-trouvé des voix éloquentes pour l’annoncer au
-monde. Le caractère particulier de ce mouvement
-fut de ne pas se présenter sous une
-forme religieuse précise, ou au nom d’une
-école philosophique spéciale. Sorti du sein de
-la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument
-spontané et individuel, se bornant à
-rappeler à l’homme qu’il était fait pour sentir
-de grandes choses et pour les vivre.</p>
-
-<p>Malheureusement le petit groupe d’écrivains
-et de penseurs qui ont mené la campagne,
-soutenus par la sympathie de quelques consciences
-dispersées, représentent une quantité
-infinitésimale comparée aux foules innombrables
-qui considèrent encore l’opportunisme<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>
-habile comme la suprême sagesse, et qui ont
-pour complices secrets chacune des faiblesses
-de l’homme et tous ses vices. Car la décadence
-actuelle a comme caractère spécial
-l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes;
-il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier,
-de gratter les premières couches du sol
-pour trouver un terrain ferme et fécond sur
-lequel bâtir et planter. Les germes de mort
-ont pénétré partout, il n’y a plus de parties
-saines. Croire que l’avènement du quatrième
-état suffirait à «tout purifier» est une utopie
-que les faits démentiront. La société est probablement
-à la veille d’une transformation,
-mais qu’on l’espère ou qu’on la craigne,
-quelle que soit sa forme ou sa durée, elle
-n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité,
-si elle n’est précédée ou suivie d’une révolution
-morale.</p>
-
-<p>Or cette révolution est d’autant plus difficile
-à provoquer que l’époque actuelle se
-donne volontiers—par les formules qu’elle
-emploie—l’apparence hypocrite des éléments
-moraux qui font le plus défaut à
-l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme.
-Ces mots qui résonnent encore si creux dans
-les cœurs sont dans toutes les bouches. Aujourd’hui,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-cependant, on devrait connaître les
-devoirs qu’ils imposent. Les préjugés sont
-détruits, ceux même qui y restent attachés
-par tempérament, vanité ou intérêt, ne se
-trompent plus sur la valeur de cette fausse
-monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières
-de bois pourri, ils savent parfaitement
-qu’elles manquent de bases et que le mensonge
-seul en soutient les pieux vermoulus.
-Mais rien ne lie l’homme comme le mensonge,
-n’entrave sa liberté, n’en fait un plus misérable
-esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même,
-qu’il se croira un juste quand il n’est qu’un
-bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra se
-réformer, il sera incapable de discerner la
-beauté, d’aspirer au bonheur vrai et de réveiller
-son âme.</p>
-
-<p>Un examen de conscience rigoureux et sincère
-s’impose à la société moderne. Qu’a-t-elle
-fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle
-et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il
-connexité entre les principes dont elle se
-targue et les actes qu’elle accomplit, entre les
-grands mots dont les hommes se servent et
-les mesquines pensées qui guident leur vie?
-Sur quelles forces ces tentatives de relèvement
-peuvent-elles compter pour combattre<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
-l’armée redoutable et si nombreuse encore des
-matérialistes et des sceptiques? La réponse à
-la dernière de ces questions est la plus
-urgente puisqu’elle doit fixer la topographie
-morale de l’époque actuelle et démontrer
-quelles sont les causes de la situation présente.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>De tout temps les soi-disant honnêtes gens
-ont été en partie responsables du mal qui
-enlaidit le monde; l’affaiblissement de la loi
-morale a toujours eu pour raison l’insuffisance
-de ceux qui professaient les principes dont elle
-découle.</p>
-
-<p>Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires
-et mieux armés, ils n’ont jamais su
-défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté,
-compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre
-et de modération qui caractérisent les réguliers
-de la vie, ont certainement circonscrit leur
-action. On l’a vu dans les révolutions politiques.
-Si les partisans de l’ordre ne s’étaient
-pas esquivés ou endormis que d’audacieux
-coups de main auraient été évités! Mais ceux
-qu’on appelle les braves gens se dérobent<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-presque toujours. L’honnêteté amènerait-elle
-fatalement la diminution des facultés agissantes?
-Le repos de la conscience produirait-il
-l’apathie? Non, mille fois non! Dans la
-pensée divine les disciples de la vérité devaient
-être la lumière du monde, le sel de la
-terre...</p>
-
-<p>«Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la
-lui rendra-t-on? Il ne sert plus qu’à être jeté
-dehors et foulé aux pieds par les hommes.» Les
-paroles du Christ ont été prophétiques. Il faudrait
-les crier aujourd’hui au coin de toutes les
-places et de tous les carrefours pour réveiller
-les âmes engourdies, pour leur faire comprendre
-qu’ayant manqué aux ordres reçus,
-elles sont les réelles ennemies du vrai, du beau,
-du juste, bien plus que les négateurs audacieux
-de la loi morale qui, du moins, ont le mérite
-de la sincérité.</p>
-
-<p>La doctrine évangélique renfermant à cet
-égard ce qui se trouve de meilleur dans les
-autres religions ou philosophies, elle doit servir
-de point de départ à l’examen de conscience
-dont j’affirmais tout à l’heure la nécessité. A cet
-examen de conscience sont conviées toutes les
-âmes sans distinction de croyances religieuses
-ou philosophiques qui admettent une loi morale—l’impératif<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-catégorique de Kant—comme
-principe dirigeant de leur vie. Si je semble
-m’adresser spécialement aux chrétiens<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, c’est
-qu’ils représentent la catégorie la plus nombreuse
-et que de leur part l’état d’inertie paraît
-plus illogique et incompréhensible.</p>
-
-<p>Le premier point à établir est s’il existe de nos
-jours une différence substantielle entre l’attitude,
-les jugements, la conduite d’un chrétien
-et celle d’un incrédule. Placez les deux individus
-dans des circonstances identiques de
-famille, de situation, d’éducation et de culture,
-douez-les des mêmes qualités et défauts
-naturels, puis mesurez si le degré de confiance
-qu’ils méritent d’inspirer n’est pas à peu près
-le même. Il y a évidemment des vies chrétiennes
-admirables, la philosophie spiritualiste
-produit parfois les caractères d’élite, mais ce
-sont des personnalités isolées et rares; la
-grande masse des croyants renie chaque
-jour dans ses actes les préceptes dont elle se
-déclare dépositaire. En tout cas elle ne s’élève
-guère au-dessus de la morale courante pratiquée<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-par les gens qui respectent le code et
-estiment qu’une existence régulière est encore
-le meilleure des habiletés.</p>
-
-<p>Par quelle étrange aberration d’esprit les
-personnes religieuses ne se rendent-elles pas
-compte qu’une différence visible et notable
-devrait exister entre leur manière de voir et
-d’agir et celle des incrédules ou des matérialistes?
-Tant que cette vérité n’aura pas pénétré
-les cœurs et les consciences, le christianisme
-vivra de ses conquêtes passées, il ne pourra pas
-être la lumière du monde moderne. Le chrétien
-né avec des instincts pervers ne devrait-il pas
-avoir une vie supérieure à celle de l’athée doué
-des meilleurs instincts?</p>
-
-<p>Il est difficile, je le sais, de tracer toujours
-une ligne de démarcation nette. Quelles que
-soient les négations d’un esprit, il subit l’influence
-des milieux et celle des formules acceptées
-dans la société où il a été élevé. En outre,
-le respect des lois sociales et de l’opinion
-publique crée des devoirs dont le principe
-intérieur diffère absolument, mais dont les
-effets extérieurs sont apparemment analogues
-à ceux qu’impose la loi morale. Cependant,
-comme force de mobile, aucune comparaison
-ne devrait être possible entre une conviction<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-et une crainte. La peur du code peut empêcher
-les culpabilités matérielles, elle est impuissante
-à contribuer au perfectionnement
-de l’individu.</p>
-
-<p>Or ce devoir de perfectionnement continuel
-est justement l’un des points sur lesquels la
-conscience chrétienne s’est le plus faussée,
-bien qu’il soit resté à l’état de théorie acceptée.
-De tout temps l’obligation du développement
-personnel a été négligée dans la pratique,
-à cause de la faiblesse de l’homme et
-peut-être de la trop grande tolérance des
-églises, cependant l’idéal à atteindre conservait
-objectivement sa grandeur et sa pureté.
-Il était réservé à la dernière moitié du
-<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle de l’amoindrir. Elle a fait du
-christianisme un gendarme destiné assurer
-aux privilégiés la paisible jouissance de leurs
-plaisirs et de leurs richesses.</p>
-
-<p>La religion étant un rempart contre les fauteurs
-de désordres et un secours pour les
-jours difficiles, dit le christianisme médiocre,
-il est opportun de croire et surtout de
-faire croire au bon Dieu. Quant à se troubler
-le cerveau pour des bagatelles sans importance:
-mensonges, vanité, avarice, égoïsme,
-l’esprit humain a fait trop de conquêtes pour<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>
-subir encore le joug des préjugés excessifs.
-La perfection n’est pas de ce monde, il
-serait présomptueux d’y aspirer. On sait maintenant
-qu’il y a des lois physiques imprescriptibles;
-Pascal n’a-t-il pas dit: «Qui veut
-faire l’ange fait la bête?» Pourvu qu’on
-observe les grandes lignes de la morale, le
-bon Dieu n’en demande pas davantage.</p>
-
-<p>Voilà plus ou moins ce qu’ont dit et pensé
-la plupart des consciences chrétiennes pendant
-une quarantaine d’années. Si toutes ne
-l’ont pas précisé vis-à-vis d’elles-mêmes,
-toutes ont subi l’abaissement général. Ceux à
-qui était confiée la direction des âmes semblaient
-admettre aussi cette façon médiocre
-de penser; ils se contentaient de ces fruits de
-la mer Morte, obéissant à la crainte d’effrayer,
-par un idéal trop élevé, une société
-qui se vante de les avoir reniés tous. Faux
-calcul en tout cas, car le cœur de l’homme ne
-met de prix qu’à ce qui lui coûte des sacrifices.</p>
-
-<p>Une des erreurs fondamentales des jugements
-humains est de se baser sur les faits
-extérieurs; socialement ils ont une importance
-capitale, moralement presque aucune, les mobiles
-secrets d’où ils procèdent étant la seule<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>
-chose qui compte. Toute appréciation basée
-sur un acte isolé manque de valeur; on ne
-peut juger équitablement un individu que sur
-l’ensemble de son caractère et de ses intentions.
-Quoique l’affirmation puisse paraître
-singulière, il est au fond plus important de
-bien penser que de bien vivre. L’homme qui
-pense bien pourra lui aussi commettre des
-fautes, il finira toujours par les regretter, les
-réparer, les expier en lui-même. L’homme qui
-pense mal, ou médiocrement, ou pas du tout,
-aura beau avoir une existence régulière, il
-restera un être sans valeur, incapable d’une
-action efficace. Il y a six cents ans, les lieux
-profonds, où l’air est sans étoiles, étaient déjà
-peuplés de ces malheureux qui ne furent
-jamais vivants<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et que repoussent à la fois le
-ciel et l’enfer. Le siècle qui vient de finir a
-dû augmenter de façon effrayante la triste
-cohorte.</p>
-
-<p>Jamais, en effet, on n’a autant commis la
-funeste erreur de croire que, pour répondre à
-la pensée divine, il suffisait de ne pas commettre
-certains actes, comme si le code et la
-plus médiocre morale ne suffisaient pas à<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
-condamner, sinon à empêcher les meurtres, les
-vols, les vices de nature à compromettre
-l’ordre social. D’ailleurs, les criminels avérés
-appartiennent pour la plupart à une catégorie
-d’individus sur lesquels la crainte de Dieu n’a
-aucune influence; les criminels d’occasion
-se trouvent momentanément dans des circonstances
-tragiques ou des états passionnels et
-morbides qui obscurcissent leur mentalité
-jusqu’à la folie, ils ont perdu tout contrôle sur
-eux-mêmes. Malgré la corruption régnante ce
-sont là des êtres d’exception, la grande masse
-des individus vit apparemment dans l’ordre,
-se conformant aux règles des lois sociales.
-Mais l’atmosphère en est-elle plus pure et
-plus saine? S’abstenir de certains délits ne
-constitue pas un caractère moral; celui-ci doit
-s’établir sur de nobles pensées que la volonté
-essaye de traduire en faits ou dans cette
-puissance silencieuse de l’âme plus efficace et
-attirante que les meilleures actions.</p>
-
-<p>La disparition des grandes passions et le
-règne des petites est le trait essentiel de la
-domination exercée par la société bourgeoise.
-Cette victoire dont elle se vante est une
-défaite. Certes, on ne peut se faire l’apôtre
-des sentiments violents, ils ont trop ravagé le<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-monde, mais du moins ils n’abaissaient pas les
-caractères et ne permettaient pas la périlleuse
-sécurité qui naît de la pauvreté et de l’insuffisance
-morales. Le <i>péchez fortement</i> de
-Luther pourrait être utilement répété aujourd’hui.
-Il y a entre les grandes passions et
-les petites la différence du lion au ver: le premier
-déchire et tue, le second ronge et décompose.</p>
-
-<p>Une action mesquine accomplie par habitude,
-le front serein, avilit plus qu’une action
-coupable commise avec remord et due à un
-entraînement puissant; car ce remord constitue
-déjà une expiation qui relève l’âme
-et produit souvent sur d’autres points des
-développements de vertus, car le sentiment
-du rachat par le sacrifice est instinctif à
-l’homme. Les grands repentirs sont une lumière
-et un enseignement, et on ne se repent
-pas des actions médiocres; elles ne creusent
-pas l’âme à une assez grande profondeur, et
-passent sur elle en la dégradant, sans en tirer
-ces cris de douleur et de désespoir qui ont
-un pouvoir de régénération pour qui les
-pousse et les entend.</p>
-
-<p>Une morale négative, des passions mesquines
-qui ne laissent pas de place au repentir,<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-le prestige du mal subi par l’imagination,
-l’avarice morale érigée en principe, joint au
-faux amour de soi, obscurcissent les consciences.
-L’opportunisme substitué à la droiture, la
-vanité et la mauvaise foi dominant les vies,
-tels sont les traits saillants de la société
-actuelle, le triste miroir où se reflètent les
-âmes de la grande masse de ceux qui s’intitulent
-honnêtes gens.</p>
-
-<p>Si ces âmes à demi mortes veulent renaître,
-elles doivent accomplir un double travail: se
-rendre compte de leur pauvreté, des mensonges
-où elles vivent, des bassesses où leur
-cœur se complaît et comprendre enfin que si
-elles ne basent pas leur vie sur un idéal de
-justice et de vérité, elles condamnent irrémédiablement
-les principes qu’elles prétendent
-professer.</p>
-
-<p>Dans la création rien ne reste stationnaire et
-il doit être dans la pensée divine d’ordonner
-à l’homme un développement moral incessant.
-Peu importe si le réveil est lent, s’il n’y a que
-des âmes isolées qui se mettent en route! Chacune
-des grandes réformes morales est sortie
-du travail d’une seule conscience. Il s’agit
-aujourd’hui de préparer des générations
-nouvelles plus heureuses que les précédentes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-parce qu’elles connaîtront mieux le prix de la
-vie, sauront éliminer les fausses souffrances,
-seront conscientes de leur pouvoir, auront
-confiance dans leur volonté et posséderont
-leur âme.</p>
-
-<p>La première impulsion est donnée, le bien
-est remis en honneur, il ne reste qu’à se
-connaître soi-même et à marcher.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE II</h2>
-
-<p class="pch">LE PRESTIGE DU MAL</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>La force est la reine du monde.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Pascal.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">L’abaissement ou l’élévation d’une âme peut
-se mesurer aux objets de son admiration ou
-de son mépris; de même, pour juger d’une
-époque, faut-il se rendre compte des divinités
-qu’elle adore. Or devant quelles puissances
-s’incline la nôtre? Le <i>hero-worship</i> que Thomas
-Carlyle conseillait à sa génération n’est
-certes plus à la mode du jour: des cultes d’un
-ordre très différent l’ont remplacé. Si l’humanité
-veut suivre les chemins qui montent
-elle doit commencer par se détourner de ces
-autels médiocres; la route sur laquelle elle
-marche aujourd’hui et qui, sur certains points,
-lui a fait atteindre de merveilleux progrès,
-pourrait la rejeter, par la pente logique de<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-l’abaissement graduel des caractères, aux périodes
-d’ignorance et de brutalité, si un sincère
-examen de conscience<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, suivi d’un effort courageux,
-ne ramène les cœurs au culte des vrais
-dieux.</p>
-
-<p>Les tentatives qui ont été faites dernièrement
-pour remettre le bien en honneur sont
-isolées encore et le dédain, sous lequel certaines
-vertus étaient tombées, persiste toujours.
-La bonté, l’oubli des injures, l’esprit de
-sacrifice, la probité scrupuleuse, le désir d’être
-utile, continuent à être un objet de raillerie, à
-moins qu’ils ne soient accompagnés du prestige
-d’une grande situation ou d’une grande
-fortune. Si ce correctif leur manque, on se
-borne à les tolérer, car on a cessé de leur
-accorder une valeur intrinsèque et de les considérer
-dans leur application comme un triomphe
-moral digne de respect.</p>
-
-<p>Ce bizarre sentiment a pénétré la grande
-majorité des âmes et même—phénomène
-incompréhensible—les âmes chrétiennes. On
-va se révolter, crier à l’exagération et au pessimisme...
-Et, en ne considérant que la surface
-des choses, ces protestations seront apparemment<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
-justifiées; mais, en examinant sincèrement
-la question, en jetant en soi et autour
-de soi un regard attentif, on sera forcé d’admettre
-la vérité de cette affirmation. La plupart
-de ceux qui essayent de pratiquer le bien
-dans leur propre vie ont cessé de l’admirer
-dans celle d’autrui. Ils n’ont pas le sentiment de
-leur illogisme, mais cette inconscience ne
-détruit aucun des effets moraux de l’anomalie.</p>
-
-<p>Il en a toujours été ainsi, dira-t-on, la fin
-du siècle n’a rien inventé. L’Écriture affirmait,
-il y a des milliers d’années, que le cœur humain
-était désespérément mauvais et qu’il y
-avait antagonisme entre lui et le bien. Les
-éléments obscurs qui s’agitent dans l’homme
-se sont sans cesse dressés contre les manifestations
-de la lumière; les penseurs ont, de tout
-temps, déploré ce trait de la nature déchue, et
-M. de Maistre écrivait: «J’ignore ce qu’est la
-conscience d’un fripon, mais je sais que celle
-d’un honnête homme est quelque chose d’épouvantable.»
-La haine du bien est donc aussi
-vieille que le monde; pour éviter que le découragement
-n’accable les cœurs, il est sage
-d’accepter les surfaces et les mensonges conventionnels;
-creuser la pensée, se mettre rigidement
-en face de la vérité, c’est vouloir<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-arriver à de désespérantes constatations. Les
-consciences les plus pures ont des recoins
-sombres où sommeille une inimitié sourde
-contre toutes les choses bonnes; il en a été
-ainsi chez le premier Adam, il en sera de même
-chez le dernier.</p>
-
-<p>La valeur de ces arguments est contestable.
-Si aucun germe nouveau n’a pénétré la
-nature humaine, il est certain cependant que
-les tendances de chaque époque ont plus ou
-moins développé tels ou tels des nombreux
-instincts de l’homme. Ce qui caractérise le
-temps actuel ce n’est pas la haine, c’est le
-dédain du bien. Il ne s’agit plus de ce sentiment
-de colère ou d’envie éprouvé par les
-anges rebelles, mais d’une perversion de jugement
-qui fait mépriser avec l’intelligence ce
-que la conscience ordonne d’accomplir.</p>
-
-<p>Les idées darwiniennes ont, dans ce phénomène,
-une large part de responsabilité. La
-doctrine de la lutte pour la vie a envahi tous
-les esprits, même ceux qui la repoussent
-comme théorie ou ne l’acceptent que partiellement.
-On en est arrivé à n’estimer que le
-vainqueur du combat; s’il reste maître du
-champ de bataille, peu importe sa valeur ou
-sa médiocrité réelles! Il est logique qu’à ce<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
-point de vue les vertus qui désarment l’homme
-et risquent d’entraver sa victoire soient considérées
-comme des désavantages, puisque les
-posséder c’est être vaincu d’avance. A toutes
-les époques, la défaite a suscité le mépris des
-natures vulgaires; aujourd’hui ce sentiment
-est devenu presque général; il n’y a plus de
-réaction généreuse en faveur des vaincus, les
-batailles perdues ne trouvent plus de poètes
-pour les chanter!</p>
-
-<p>Manquer de la puissance de combativité ou
-ne pas vouloir l’exercer par principe, équivaut,
-dans l’ordre moral, à être manchot dans l’ordre
-physique: l’opinion publique, sauf d’assez
-rares exceptions, jauge immédiatement les
-malheureux qui en sont dépourvus, les range
-parmi les quantités négligeables, et, contre ce
-verdict, il n’y a point d’appel.</p>
-
-<p>Quelles sont, par exemple, les conséquences
-du pardon des injures pour ceux qui le pratiquent?</p>
-
-<p>L’homme ne peut donner une plus grande
-preuve de force morale, car pour pardonner
-vraiment il faut être roi de soi-même. Cependant
-aucune vertu ne nuit davantage à la
-situation personnelle de l’individu. Une injure
-oubliée semble en amener d’autres; c’est une<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-conspiration pour pousser à bout celui qui
-s’est imposé le pardon comme règle de conduite;
-on refuse de croire à sa sincérité, on
-essaye d’attribuer sa mansuétude à des motifs
-de lâcheté ou d’intérêt, et, lorsqu’enfin elle
-est devenue un fait avéré, une légère parcelle
-de mépris, qui ira toujours grandissant, se
-glisse pour lui dans les cœurs. Il ne suffit
-plus de dompter ses rancunes et de triompher
-de ses ressentiments, il faut se résigner
-d’avance à supporter les effets nuisibles du
-pardon accordé. L’homme échappe à ce dédain
-lorsque la victoire remportée sur lui-même
-se manifeste dans des conditions éclatantes,
-mais, dans les circonstances ordinaires
-de la vie privée ou publique, il en
-souffre de mille façons. Il faut avoir à faire à
-des natures très généreuses pour ne pas être
-puni d’une injure oubliée.</p>
-
-<p>Le désir d’être utile aux autres et l’esprit de
-renoncement sous toutes ses formes subissent
-des dénigrements identiques. Le déploiement
-de ces qualités commence par provoquer des
-abus. Dans les familles, les administrations,
-les œuvres de bienfaisance, le même phénomène
-se vérifie sans cesse: les individus de
-bonne volonté sont surchargés sans scrupules<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
-de la besogne qui devrait être répartie sur
-tous, et personne ne leur en est reconnaissant;
-au contraire, un ferment d’irritation s’élève
-contre eux. Cela aussi est vieux comme le
-monde, l’ingratitude répondant, paraît-il, à un
-instinct de la nature humaine; ce qui est essentiellement
-moderne, c’est le mépris qui s’y
-ajoute. Même lorsque l’imagination est saisie,
-qu’il s’agit d’un dévouement d’amour ou d’un
-acte éclatant de générosité, l’admiration est
-froide, et il s’y mêle une pointe d’ironie. Si
-aujourd’hui Léandre pour retrouver Héro
-devait traverser l’Hellespont à la nage, il
-trouverait des railleurs sur les deux rives du
-détroit, et les femmes seraient les premières
-à sourire de cet amoureux trop ardent. On dirait
-que l’oubli de sa propre personnalité est
-un aveu d’infériorité; les cœurs ne le comprennent
-plus. Faire bon marché de ses intérêts,
-c’est se déconsidérer soi-même et provoquer
-le manque de respect d’autrui.</p>
-
-<p>Le désintéressement, cette vertu si haute,
-n’a pas conservé plus de prestige. On s’indigne
-bien encore quelquefois contre les fripons qui
-s’enrichissent au détriment des honnêtes gens,
-mais l’homme de bien pauvre, ou devenant
-pauvre, parce qu’il n’a voulu faire de tort à<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-personne, ne trouve certes pas dans l’estime
-publique l’équivalent de ce qu’il a perdu; et
-il entre bien du sarcasme dissimulé dans
-l’éloge qu’on fait de sa probité. Dans les circonstances
-même où elle représente une
-sauvegarde pour les intérêts qui lui sont confiés,
-cette probité ne sert guère. Y a-t-il une
-place à donner, une affaire à traiter, en charge-t-on
-de préférence ceux qui offrent comme
-garantie leur désintéressement connu? De
-tout autres mobiles déterminent d’ordinaire
-les choix et les récompenses. Il est admis que
-la délicatesse scrupuleuse empêche le succès;
-or le succès est le niveau auquel tout se mesure,
-et la société actuelle n’a pas de place
-pour ceux qui la dédaignent.</p>
-
-<p>La dignité modeste est également reléguée
-parmi les qualités nuisibles. Les natures
-fières et délicates qui répugnent à faire du
-bruit autour d’elles, sentant la vulgarité de
-l’aplomb audacieux, se voient négligées même
-par ceux qui seraient capables de les comprendre.
-Dans le monde, la politique, les
-affaires, ne pas essayer de prendre insolemment
-les premières places, vous fait souvent
-reléguer aux dernières. Cependant, chacun
-sait—les imbéciles seuls l’ignorent—que la<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
-supériorité réelle est incompatible avec la
-prétention audacieuse. Tout idéal élevé impose
-l’humilité. George Sand, qui avait le
-génie modeste, disait que se décerner des
-couronnes à soi-même prouvait une irrémédiable
-médiocrité et interdisait tout espoir de
-progrès. Mais George Sand est morte, et sa
-génération a disparu; on n’a plus le temps
-aujourd’hui, dans l’agitation fébrile des journées,
-de s’occuper des valeurs qui se dérobent.</p>
-
-<p>La bonté et la patience, ces gardiennes du
-bonheur de l’homme, sans lesquelles les choses
-les plus douces de la vie se changent en amertume,
-échappent-elles du moins au dédain
-de ceux qui en bénéficient? Elles ont, hélas!
-le même sort que le dévouement et le désintéressement,
-et volontiers l’on manque d’égards
-envers ceux qui les pratiquent. Lorsque les
-circonstances forcent à sacrifier quelqu’un,
-qu’il s’agisse de la vie publique ou de la vie
-privée, le choix est rapide; il tombe sur les
-êtres que l’on devrait respecter davantage.
-C’est à eux que l’on fait tort, parce que l’on
-sait pouvoir compter sur leur débonnaireté;
-l’être méchant, dont il y a quelque chose à
-craindre, est épargné d’ordinaire.</p>
-
-<p>Les vertus qui n’ont pas pour base l’esprit<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
-d’abnégation et d’humilité sont cotées moins
-bas sur le marché de l’opinion publique. Mais
-elles n’acquièrent cependant un réel prestige
-que si elles représentent des éléments de
-réussite: argent ou situation. La hardiesse, le
-courage, la fermeté, la persévérance, l’énergie
-sous toutes ses formes, inspirent encore
-quelque respect. Elles répondent à ce besoin
-de la force qui domine indistinctement toutes
-les âmes. La franchise, quand elle est légèrement
-brutale, le respect de soi-même lorsqu’il
-s’y mêle un peu d’insolence, réussissent encore
-à faire leur chemin dans le monde, non en
-tant que vertus, mais comme conditions de
-prépondérance. Les qualités négatives, telles
-que l’indulgence et la modération, sont également
-tolérées; le fonds d’indifférence sur
-lequel elles se basent leur assure même une
-certaine estime.</p>
-
-<p>Cet étrange dédain pour ce qui représente
-la somme des hauteurs morales, pourrait, à la
-rigueur, s’expliquer de la part des matérialistes
-et des déterministes. Voulant une humanité
-d’où les faibles seraient supprimés dès leur
-naissance, il est logique que certaines vertus
-équivalent pour eux à des faiblesses. Mais il y
-a incompatibilité flagrante entre ce dédain du<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-bien et les doctrines chrétiennes et spiritualistes.
-Reconnaître en Christ un maître suprême
-ou un docteur sublime et n’avoir dans la pratique
-de la vie aucun respect pour ceux qui
-essayent de suivre ses traces, est la plus flagrante
-des inconséquences. Certes, on n’est
-pas arrivé encore à professer ouvertement le
-principe que la pratique des vertus est une
-preuve de déchéance intellectuelle, mais qu’importe
-la théorie, du moment que la grande
-majorité des soi-disant croyants agissent
-comme si telle était réellement leur pensée!
-Ils s’attendriront peut-être à la lecture d’un
-acte de dévouement obscur, accompli loin d’eux
-par des inconnus qu’ils ne verront jamais, mais
-si la chose se passe à leur porte, l’émotion disparaît
-et la raillerie la remplace. Quel intérêt
-ou quelle vénération manifesteront-ils pour
-ces héros de la vie? Leur poignée de main ne
-sera pas plus cordiale; elle continuera à se
-mesurer à la situation et non à la personnalité
-morale de ceux qu’ils accueillent. La vue
-du sacrifice n’aura en rien réchauffé leur cœur
-ni exalté leur imagination. Aujourd’hui dire de
-quelqu’un qu’il a une belle âme, c’est provoquer
-le sarcasme ou du moins le sourire.</p>
-
-<p>Ce mépris du bien auquel on se heurte à<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
-chaque pas de la vie morale a eu comme conséquence
-directe la tolérance et même l’admiration
-du mal. La plupart des âmes subissent
-ce double courant sans le comprendre, sans le
-définir, sans se rendre compte surtout du déplacement
-qu’il opère dans les points de vue
-de notre génération. Essayer de dissiper cet
-aveuglement et de donner aux hommes la
-conscience de leurs sentiments réels est, pour
-tous ceux qui ont entrevu la vérité, un imprescriptible
-devoir.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>La force a toujours exercé sur les imaginations
-un singulier prestige, même lorsque ses
-manifestations étaient injustes et brutales;
-dans tous les plans de réforme morale, il faut
-donc tenir compte de cet instinct qui, bien
-dirigé, pourrait conduire l’homme à de sublimes
-conquêtes. Mais la force ne règne plus
-exclusivement. L’habileté heureuse lui dispute
-la place, et les âmes amollies, les esprits trop
-aiguisés se laissent volontiers séduire par
-cette puissance inférieure qui dispense de
-l’effort et du sacrifice et promet de faciles conquêtes.<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-L’affaiblissement de la fibre morale et
-physique, la sécurité des existences, l’absence
-des périls qui trempaient les âmes expliquent
-cette évolution de la pensée, évolution qui agit
-comme un dissolvant sur les consciences.</p>
-
-<p>Ce n’est pas que l’attraction de la force en
-soi ait diminué, mais les esprits vulgarisés,
-avides de succès apparents, sont devenus
-empiriques et n’admettent plus que les résultats.
-Or, dans l’ordre de choses actuel, il est
-évident que le plus grand nombre de victoires
-est remporté par l’adresse. L’homme habile
-exerce, par conséquent, sur son prochain une
-fascination indiscutable qui ressemble presque
-à de la considération. Certaines expressions
-qui appliquées aux individus, avaient jadis une
-signification méprisante et l’ont encore dans le
-sens absolu des mots, représentent de nos jours,
-c’est tacitement entendu, une exclamation flatteuse.
-On dirait que les paroles ont perdu leur
-valeur primitive. Dans les pays latins, en particulier,
-l’admiration pour la ruse, la fourberie
-heureuse, la combinaison adroite ne se dissimule
-même pas, et c’est à peine si quelques
-signes de réaction commencent à se manifester.
-Naturellement, en théorie, on formule
-encore des appréciations sévères sur le manque<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-de délicatesse ou de droiture, mais les attitudes
-ou les façons d’agir ont cessé de correspondre
-à la rigidité des mots. Le succès
-voit toutes les portes s’ouvrir largement devant
-lui; les plus honnêtes et les plus exclusives
-ne font pas exception. Et souvent aucun intérêt
-personnel n’entre en jeu, c’est simplement
-par platitude ou parce que le courant est trop
-fort et les volontés trop malades pour résister
-au flot qui les entraîne.</p>
-
-<p>Cette sorte d’admiration morbide du succès,
-surtout lorsqu’il présuppose de grandes dépenses
-d’habileté, est peut-être plus fréquente
-encore chez les femmes que chez les hommes.
-Le sentiment de la probité et de la loyauté
-étant généralement moins développé par leur
-éducation, elles n’éprouvent pas pour certaines
-actions la répugnance que les hommes
-d’honneur, à part toute idée de morale, ressentent
-instinctivement. Pour s’en convaincre,
-il suffit d’observer ce qui se passe dans les
-familles, même les plus honnêtes. Que de
-fois n’entend-on pas les épouses et les mères
-reprocher à leurs maris et leurs fils les principes,
-les qualités ou les scrupules qui les
-empêchent, dans telle ou telle circonstance,
-d’atteindre les premières places ou d’obtenir<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-les avantages les plus considérables? On pourrait
-citer, dans un sens contraire, de nobles et
-grands exemples, mais il est certain que la
-généralité des femmes mettent en première
-ligne les intérêts visibles de ceux qu’elles
-aiment et y subordonnent souvent les devoirs
-de la conscience.</p>
-
-<p>Les femmes ont toujours eu d’ailleurs de
-secrètes et subtiles indulgences pour ce qui
-les domine sans les froisser ou les brutaliser.
-L’adresse les a fascinées de tout temps; les
-hommes qui ont la renommée d’avoir troublé
-sciemment le plus grand nombre d’existences
-exercent sur leur imagination une influence
-incontestable, même lorsque ni leur cœur ni
-leur vanité ne sont touchés. On voit les mères
-et les sœurs subir, elles aussi, l’ascendant de
-la ruse élégante, triomphante. Aujourd’hui
-que les intérêts des femmes se sont élargis,
-qu’elles s’occupent de toutes les questions et
-imposent leurs jugements sur plusieurs points,
-cette tendance de leur esprit à admirer l’habileté
-a largement contribué à dévoyer l’opinion.</p>
-
-<p>Une part de curiosité entre dans cet attrait
-que les femmes ressentent; leurs amitiés en
-sont la preuve. Les plus honnêtes recherchent
-volontiers celles dont les aventures ont été<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-notoires, mais dont l’adresse a su éviter le
-scandale public; à parité de situation elles leur
-donnent le pas sur les femmes irréprochables
-dont l’histoire n’exerce pas de prestige sur
-l’imagination. L’amie incertaine, à la trahison
-toujours prête, a plus d’empire que l’amie
-loyale sur qui l’on sait pouvoir compter, tellement
-les choses mauvaises dégagent un magnétisme
-auquel on n’a pas scrupule de céder. Ce
-sont là, dira-t-on, des travers de femmes du
-monde qui ne représentent qu’une très petite
-fraction de l’humanité et dont l’influence est
-restreinte; très restreinte, en effet, s’il ne fallait
-pas compter sur l’esprit d’imitation qui,
-allant de bas en haut, fait retrouver le même
-courant de tendances à tous les degrés de
-l’échelle sociale.</p>
-
-<p>Dans la vie politique, un phénomène identique
-se manifeste, en particulier dans les pays
-où elle est organisée sur la base des influences
-parlementaires, et c’est là surtout qu’on voit
-l’honnêteté désarmer lâchement devant la friponnerie.
-Dans ce groupement d’hommes, qui
-devrait représenter l’élite morale des nations,
-quelles sont les individualités qu’on ménage?
-Celles qui offrent une surface morale et dont
-la probité reconnue assure la loyauté des transactions?<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-Ces voix-là sont rarement écoutées
-et, par une conspiration tacite, l’éclat en est
-vite assourdi. Les recommandations qui
-comptent, les paroles dont l’autorité s’impose
-émanent presque toujours de ceux dont l’appui
-est incertain, la coopération douteuse, justement
-parce qu’ils sont dépourvus des qualités
-capables de désarmer leur rancune, si elle était
-suscitée. On assiste dans cet ordre d’idées à
-des compromis incroyables, dont la base est
-toujours, même chez les plus honnêtes gens,
-la crainte respectueuse des individus assez
-habiles et hardis pour garder en main le
-manche du couteau et s’en servir sans scrupules.</p>
-
-<p>La moralité politique n’est pas cotée aussi
-bas dans tous les états de l’Europe, et même
-dans ceux qui semblent avoir désappris la
-signification du mot on compte encore de nombreuses
-exceptions. Mais il serait puéril de
-s’illusionner. La masse des classes dirigeantes
-a perdu toute droiture de jugement; elle manifeste
-une démoralisante indulgence pour les
-caractères sans scrupules, assez effrontés pour
-s’imposer au pays qui les connaît et pourtant—inconcevable
-faiblesse—se laisse gouverner
-par eux. Ce sont là, objectera-t-on, des contradictions<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
-inhérentes à la politique de toutes
-les époques. On a vu, malgré ses crimes abominables,
-César Borgia inspirer à Machiavel
-un singulier enthousiasme, et l’on pourrait
-multiplier les exemples de ce genre. Oui,
-mais César Borgia était un criminel aux
-grandes lignes, et Machiavel avait au moins la
-bonne foi d’ériger ouvertement en principe la
-suprématie de l’habileté sur les lois morales.
-Ensuite, sous les anciens régimes il n’était pas
-facile de réagir; les protestations étaient forcément
-silencieuses et tout travail de réforme
-lent et secret, tandis qu’aujourd’hui la parole
-est libre, l’opinion publique a mille manières
-de s’affirmer... On n’a plus aucune excuse pour
-subir le joug des coquins habiles, rien ne force
-à subir leur audace effrontée; il n’y aurait qu’à
-vouloir réagir et il suffirait aux honnêtes gens
-de se mettre d’accord pour les reléguer dans
-la catégorie des quantités négligeables et leur
-fermer des situations qu’ils sont indignes
-d’occuper. Mais cet effort de volonté, nul ne le
-fait. Et pourtant les coquins sont en minorité.
-Leur triomphe ne s’explique que par la
-complicité des cœurs vacillants qui, tout en
-se disant honnêtes, admirent chez autrui le mal
-qu’ils n’ont pas le courage de faire eux-mêmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p>
-
-<p>Dans la famille également ces tristes inconséquences
-se retrouvent, même dans celles où
-les saines théories sont en apparence le principe
-inspirateur de la vie. On dirait que la justice
-a déserté les foyers; là aussi l’homme
-s’incline devant le mal. Certains défauts le
-dominent; l’égoïsme est une arme que sa
-lâcheté respecte; il n’en aperçoit plus la triste
-vulgarité. L’adresse également le gouverne,
-le séduit et le bien n’exerce plus intrinsèquement
-aucun prestige sur son âme. Il y a, évidemment,
-des exceptions. Mais pour juger d’une
-tendance, c’est la généralité qu’il faut considérer.
-Or, dans la généralité des familles,
-aucun hommage n’est rendu au bien; la prépondérance
-appartient presque toujours à la
-force égoïste. Si l’on descendait aux détails,
-il y aurait à citer d’innombrables exemples,
-dans lesquels chacun reconnaîtrait les erreurs
-d’évaluation qu’il a commises envers les siens
-ou dont il a été victime.</p>
-
-<p>L’égoïsme est tellement respecté, caressé,
-qu’on entend de fort religieuses personnes
-regretter de ne pas en être suffisamment
-pourvues. Partout on lui élève un piédestal
-comme à une source certaine d’avantages et
-de fortune; il faut, bien entendu, que cet<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-amour immodéré de soi ne s’exprime pas trop
-brutalement, qu’on le décore et qu’on l’enveloppe
-de prétextes menteurs... C’est à quoi
-excellent les femmes; les hommes, plus maladroits,
-ont une manière crue et dépouillée
-d’artifices de manifester leurs exigences qui
-froisse le goût et mêle un peu de révolte aux
-concessions qu’on leur fait.</p>
-
-<p>La violence de caractère réussit également
-à s’imposer comme une force dans les rapports
-intimes. C’est une puissance qui mérite des
-égards. Si une discussion survient, s’il y a un
-jugement à porter, une situation à définir, qui
-sont d’ordinaire les sacrifiés? A qui les parents,
-les sœurs, les frères donnent-ils tort la plupart
-du temps? Presque toujours à ceux qui
-ont raison. Avoir raison présuppose l’existence
-de qualités qui empêcheront leurs possesseurs
-de réagir désagréablement contre le
-manque d’équité dont ils sont victimes. Cette
-démoralisante injustice, qu’on décore du nom
-de prudence, a perdu plus d’âmes que les conseils
-corrupteurs de tous les Méphistophélès
-passés, présents et futurs. Élevés dès l’enfance
-à cette école d’immoralité pratique, qu’y a-t-il
-d’étonnant à ce que nos contemporains aient
-perdu la notion exacte du bien et du mal? Le<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-docteur Faust, aujourd’hui, n’aurait plus besoin
-de son maître; ils se suggestionnerait lui-même.
-Le mal a cessé d’être la tentation suprême, le
-péché fascinant dont parlaient nos pères et
-auquel on cédait par entraînement ou par folie,
-c’est une arme de combat dont il faut apprendre
-à se servir. On raisonne sur sa justesse et
-sa portée, et, lorsqu’elle touche juste, chacun
-s’écrie: «Quel beau coup!»</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Si un pareil état d’esprit devait durer, le
-bouleversement d’idées qu’il finirait par amener
-est incalculable. Les contradictions où l’on
-vit aujourd’hui ne peuvent se prolonger sans
-avoir pour conséquence fatale la modification
-des principes moraux, puisque ces principes
-ne correspondent plus à la réalité des sentiments.
-Cette modification serait l’écroulement
-de l’édifice sur lequel la société chrétienne est
-fondée.</p>
-
-<p>Pour empêcher ce désastre, et avant que les
-cœurs et les esprits ne s’égarent irrémédiablement,
-ceux qui se rattachent encore aux
-croyances religieuses ou simplement éthiques<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
-devraient se demander où la route qu’ils
-suivent va logiquement les conduire. Si
-l’homme continue à contredire par sa vie tous
-les principes qu’il prétend accepter, il arrivera
-de degré en degré à ne plus concevoir comme
-possible la réalisation du bien, ce qui équivaudrait
-à la disparition définitive de l’idéal
-et à l’établissement d’un seul règne: celui de
-la force et de la ruse. Or, quels que puissent
-être les égarements de la pensée moderne,
-beaucoup de consciences se sentiront troublées
-devant la possibilité d’un pareil résultat.
-Assez de ressources existent encore dans les
-âmes pour qu’elles se réveillent du long sommeil
-où elles se sont attardées et reprennent
-à la face du monde le rôle que le plan divin
-leur assignait. Le courant d’idéalisme qui se
-reforme en ce moment aidera leurs efforts.
-«Partout, des hommes qui cherchent et qui
-pensent, tentent de soulever la chape de
-plomb sous laquelle l’humanité ne peut plus
-se résigner à vivre<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.» Mais il faut que les
-croyants se hâtent et ne laissent pas s’enfuir
-l’heure présente sans répondre à son appel.</p>
-
-<p>La science de la vie devrait consister à donner<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
-à chaque chose sa valeur réelle; c’est le
-secret des existences équilibrées. Or, la génération
-actuelle a perdu le sens des appréciations
-justes; ceux mêmes qui ont conservé subjectivement
-un tact délicat ne le possèdent
-plus objectivement. L’instinct a pu rester bon,
-le jugement s’est obscurci; l’intellectualisme
-trop développé a amorti la puissance des impressions
-intérieures d’où sortaient ces impulsions
-d’enthousiasme ou d’indignation, qui, en
-se cristallisant, formaient l’essence des appréciations
-individuelles. Le premier devoir des
-esprits sincères et droits, après s’être mis en
-face de la vérité et avant de songer aux autres
-obligations qui leur incombent, est donc de
-revenir, ou, pour mieux dire, d’arriver—car
-les préjugés d’autrefois égaraient eux aussi le
-jugement—à la notion exacte des choses qui
-méritent ou déméritent le respect.</p>
-
-<p>Ce travail ne pourra être que lent; les opinions
-fausses, une fois absorbées, sont difficiles
-à déraciner, même lorsqu’on en a reconnu
-l’inanité; il y a telle habitude intellectuelle
-qui offre plus de résistance qu’une conviction.
-Cependant les procédés à suivre sont des plus
-simples. Il suffirait de se poser à soi-même
-une question d’une formule enfantine: «Crois-je<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-au bien et au mal?» La réponse est-elle
-négative? On appartient à une catégorie morale
-à laquelle ces pages ne s’adressent pas.
-Est-elle affirmative? On est mis en face des
-contradictions où l’on vit. En effet, croire au
-bien, le considérer en théorie comme le but
-suprême de la vie, le chemin de l’au-delà, et
-ne pas l’adorer dans toutes ses manifestations,
-c’est démentir et renier ses croyances, c’est
-être inconséquent au dernier degré. Croire au
-mal, voir en lui le perturbateur des destinées
-de l’homme, la force mauvaise qui, l’éloignant
-de Dieu, lui ferme les portes du bonheur
-et n’avoir pour ses manifestations ni
-répugnance ni mépris, est tout aussi profondément
-illogique.</p>
-
-<p>Un être pensant, qui se croit fait à l’image
-de Dieu, a-t-il le droit du reniement, de l’inconséquence
-et de l’illogisme? S’il s’arroge
-ce droit, il manque à tous ses devoirs: devoirs
-vis-à-vis de son Créateur, devoirs vis-à-vis de
-lui-même. Et, ce qui est mal pour lui, est également
-mauvais pour autrui. Il est responsable
-de l’impression que sa manière d’agir et
-de juger produit sur son prochain, des bonnes
-intentions qu’il décourage et des mauvaises
-actions qu’il protège. Plus son autorité personnelle<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-est grande, plus son influence démoralisante
-est considérable. Tuer le corps n’est
-rien, aider à perdre une âme, voilà le crime
-irrémédiable, si nous en croyons le Livre
-dans lequel les notions de morale de la société
-actuelle sont puisées. En refusant aux choses
-bonnes l’estime à laquelle elles ont droit, on
-les amoindrit aux yeux de ceux qui essayent
-de les réaliser, on jette dans les esprits un
-doute sur l’imprescriptibilité du devoir, et ce
-doute est souvent mortel dans ses effets; en
-assurant au mal, dans ses plus basses et médiocres
-manifestations, une impunité qui a
-toutes les apparences d’une justification, on
-s’en rend complice. Les cœurs timorés, les volontés
-hésitantes, qu’un reste de scrupule
-aurait peut-être ramenés dans la voie droite,
-s’en éloignent définitivement, convaincus qu’on
-peut marcher à l’aise sur la grande route battue
-où le vice étale ses laideurs et obtient ses
-victoires.</p>
-
-<p>Mais, dira-t-on, ces causes-là sont secondaires,
-l’homme ne relève que de Dieu et de
-sa conscience; l’approbation du monde doit
-lui être indifférente. S’il agit en vue de l’obtenir,
-s’il recule par peur de la perdre, tout mérite
-disparaît, et une honorabilité de conduite<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-fondée sur de pareilles bases n’aurait aucune
-valeur intrinsèque. Ce point de vue sonne très
-haut, mais il y a un fait certain, dont il est
-impossible cependant de ne pas tenir compte:
-la sympathie humaine est indispensable à
-l’individu.</p>
-
-<p>Tous les hommes n’ont pas la force
-d’être des solitaires; l’émulation est bonne,
-l’encouragement salutaire, et l’estime d’autrui,
-quand elle est due à la réalité d’un développement
-moral, est un privilège dont nul n’a
-le droit de priver son prochain. Il faut avoir
-l’âme très fortement trempée pour résister à
-l’amer découragement dont les gens de bonne
-volonté sont saisis devant la dédaigneuse indifférence
-de leur entourage pour ce qui leur
-a coûté quelquefois de suprêmes efforts. Ne pas
-avoir pour le bien les égards qu’il mérite,
-c’est se charger de lourdes responsabilités auxquelles
-échapperont les matérialistes, les
-athées, ceux qui ont du moins le courage de
-ne pas inscrire hypocritement sur leurs drapeaux
-le nom de Dieu.</p>
-
-<p>Épargner le mépris ne suffit pas: quelque
-chose de plus actif est demandé aux consciences
-droites et croyantes. Elles ont le droit
-de créer autour d’elles une atmosphère de sympathie,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-d’admiration et de respect pour ceux
-qui essayent de réaliser le bien dans leurs pensées
-et dans leurs actions. Chacune de ses manifestations
-devrait être l’objet d’égards spéciaux,
-supérieurs à ceux qui se rendent aux
-autres éléments de puissance et de force. Tant
-qu’on ne le comprendra pas, on sera dans le
-faux et on échafaudera dans le vide. Apprendre
-à donner à chaque chose sa valeur réelle, c’est
-la leçon qu’il faut épeler. Tout ce que la terre
-offre et tout ce que l’homme possède provient
-de Dieu; dédaigner un seul des dons du Créateur
-serait déformer la pensée divine, mais
-certains de ces dons doivent avoir la dernière
-place, d’autres méritent la première. L’équitable
-distribution de son estime est donc un
-des premiers devoirs de l’homme; sa légèreté
-est si grande qu’il n’y pense jamais, et il devrait,
-au contraire, y penser toujours et se
-demander dans chaque circonstance si ses
-évaluations sont justes. C’est nécessaire pour
-lui et pour les autres; le cœur humain est si
-faible, ses tentations sont si grandes, tant
-de chutes inattendues et incompréhensibles
-viennent le troubler, qu’il lui faudrait sentir,
-du moins, que la conception du bien est demeurée
-intacte dans les consciences chrétiennes,<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-et qu’elles se réjouissent de toutes les
-victoires morales.</p>
-
-<p>Les femmes—si préoccupées d’augmenter
-leur part d’influence dans le monde et qui ont
-largement contribué à dévoyer l’opinion—pourraient
-exercer aujourd’hui, en sens opposé,
-une action efficace. Elles ont plus de
-temps pour la réflexion que les hommes; leur
-genre d’esprit les porte davantage aux examens
-de conscience et aux évaluations morales. Si
-celles qui sont animées de bonne volonté et
-possèdent un esprit droit se donnaient pour
-mission de réparer le faux courant d’appréciations
-dont elles sont en partie responsables,
-il ne résisterait pas longtemps. Chacune, en
-son particulier, est capable de contribuer à
-l’œuvre commune, si restreint que soit le
-cercle où elle se meut. Les femmes que leur
-personnalité ou leur situation mettent en vue
-peuvent faire davantage que les autres; mais
-toutes doivent apporter leur contingent à ce
-travail de réparation et choisir la famille pour
-premier champ d’action. Après avoir appris
-à leurs enfants à honorer, avant toute chose,
-la pratique du bien et en avoir ainsi développé
-le culte dans leur cœur, il sera facile
-aux mères d’enseigner indirectement la même<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-leçon au reste de leur entourage. Ce serait là
-une levée de boucliers devant laquelle les plus
-féroces adversaires du type amazone, sous
-toutes ses formes, s’inclineraient respectueusement.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Mais pour retrouver et rendre aux esprits qui
-l’ont perdue la faculté des appréciations logiques
-et équitables, il ne suffit pas d’enseigner
-l’amour du bien, il faut en même temps
-désapprendre l’admiration du mal. Ces deux
-leçons seront la conséquence l’une de l’autre,—le
-respect d’un élément amenant naturellement
-la répugnance pour l’élément contraire,—mais
-il y a malheureusement des plis intellectuels
-qui échappent longtemps au joug de la
-logique. Le premier effort doit être celui d’écarter
-de ses jugements toute préoccupation du
-succès final des choses pour n’envisager que la
-bonté ou la légitimité des moyens employés;
-et lorsque l’on aura acquis la conviction qu’une
-action ou une manière de penser est mauvaise,
-avoir honte de l’admirer, même si elle a servi
-à gagner la bataille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span></p>
-
-<p>Si on respecte le mal, si on le caresse,
-comment prétendre aimer le bien? Il ne s’agit
-pas ici de l’entraînement des passions—on
-peut en subir l’attrait, tout en détestant dans
-sa conscience les fautes, les compromis, les
-mensonges inévitables où elles jettent—mais
-de cette plate déférence pour les éléments
-les plus bas de la vie, qui forme l’essence
-morale d’un grand nombre d’esprits du temps
-présent.</p>
-
-<p>De même qu’il faut créer pour le bien une
-atmosphère de sympathie, il est nécessaire de
-créer contre le mal une atmosphère de mépris
-où il se sente mal à l’aise. Le besoin d’estime
-est l’un des plus puissants qui existent—on
-le constate même chez les natures dégradées—et
-il y a là un moyen efficace d’action que
-les honnêtes gens ont le devoir d’exploiter.
-Lorsqu’il sera bien entendu que certaines
-façons de penser et d’agir apportent impitoyablement
-avec elles le discrédit, beaucoup
-d’âmes, plus faibles que mauvaises, changeront
-de route.</p>
-
-<p>Ce sera là peut-être un résultat sans
-élévation vraie, mais dans la pratique de la
-vie tout progrès, à ses débuts, est relatif. Se
-rendre compte que l’estime n’est accordée<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-qu’à certaines conditions, c’est commencer à
-comprendre la valeur des lois morales. Entre
-comprendre une vérité et l’accepter, le chemin
-à parcourir est long, mais là où l’œuvre de
-l’homme finit, celle de Dieu commence.</p>
-
-<p>Le devoir de cultiver en lui la répugnance
-pour toutes les manifestations du mal, ne doit
-pas transformer l’homme en juge implacable
-de son prochain. Au contraire, il ne peut
-avoir assez de pitié et de pardon pour les
-fautes commises par passion, entraînement ou
-violence; c’est la corruption vicieuse, calculée
-et voulue qu’il faut condamner sans rémission.
-Comme contrepoids à cette sévérité d’appréciation,
-et enfin de la rendre réellement efficace,
-une réforme mentale s’impose; une place qui
-lui a été toujours refusée doit être accordée au
-repentir<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. L’Évangile parle clairement à ce
-sujet; la rectitude instinctive tient le même langage.
-L’homme tombé peut se réhabiliter, et la
-société possède la faculté de lui accorder
-cette réhabilitation. Les cieux eux-mêmes se
-réjouissent lorsqu’un pécheur se repent; c’est
-le repentir qui a ouvert à la Péri les portes du
-paradis; mais dans le monde cruel où nous<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span>
-vivons, les poètes seuls ont donné à ce sentiment
-la place qui lui revient:</p>
-
-<p class="pp6 p1">Peut-être qu’en restant bien longtemps à genoux,<br />
-Quand il aura béni toutes les innocences,<br />
-Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Les pages qui précèdent peuvent se résumer
-en quelques mots: Si les vertus les plus hautes
-ont subi jusqu’à l’amertume la tentation du
-découragement, ceux qui pratiquent ces vertus
-sont en partie responsables de cet attristant
-résultat. «La force est la reine du monde»;
-or, malheureusement, le trait caractéristique
-des êtres bons est justement aujourd’hui de
-manquer de force. Le sommeil qui s’est appesanti
-sur les âmes en a tari les sources vives,
-elles subissent une mort anticipée qui empêche
-tout magnétisme de se dégager d’elles
-et de se faire sentir au dehors, et, sans la
-magie de la force, aucune idée ne s’impose. Il
-ne suffit pas que la puissance soit intérieure,
-il faut qu’elle soit apparente: le devoir est
-donc non seulement d’être fort, mais de se
-montrer fort.</p>
-
-<p>C’est là souvent une qualité naturelle; ce<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
-peut être aussi une vertu acquise. Cette fascination
-du mal que l’humanité subit a sa raison
-secrète; l’homme a cherché la force dans
-les éléments mauvais, parce qu’il ne la trouvait
-point ailleurs. On ne saurait assez le
-répéter, la faiblesse des gens de bien est une
-des causes du discrédit où les vertus sont
-tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs
-respectables, aucun souffle ne les emporte...
-C’est comme si la régularité de leur existence les
-avait écrasés dans un engrenage de machine. La
-plupart des honnêtes gens, il y a évidemment
-de nombreuses exceptions, ont peur de tout,
-même d’exprimer leur opinion; il est donc
-naturel que la platitude de leur conduite ait
-engendré le dédain du monde.</p>
-
-<p>Être bon ne doit pas signifier être faible, le
-mot <i>dévoué</i> ne doit pas être le synonyme de
-<i>dupe</i>; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire.
-Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler
-à la mort. Certaines croyances devraient
-donner à l’homme un sentiment d’assurance et
-de calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis
-des autres et ferait de sa présence un honneur
-pour tous. Un peu de fierté est salutaire,
-non au point de vue des distinctions sociales,
-mais à celui de ce que chacun doit à ses sentiments<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
-et à ses idées. Il existe des êtres rares
-qui ne formulent jamais de pensées médiocres,
-dont aucune puérilité n’occupe l’esprit; tous
-ne peuvent planer comme eux à la façon des
-aigles, mais tous peuvent regarder vers les
-hauteurs et acquérir ce sentiment de dignité et
-de force paisible qui est aux autres vertus ce
-que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui
-croient à la réalité de forces supérieures et
-bienfaisantes comprendront que devenir
-fort est le premier de leurs devoirs et où ils
-mettront dans le bien cette part d’orgueil
-humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser
-complètement en ce monde, ce jour-là
-le bien prendra du prestige aux yeux des
-hommes et leur admiration cessera de s’égarer
-sur d’indignes objets.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE III</h2>
-
-<p class="pch">L’AVARICE MORALE</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Rien ne ressemble
-moins au christianisme
-que les principes d’après
-lesquels les soi-disant
-chrétiens dirigent leur
-vue.</p>
-<p class="pr2">
-(<span class="smcap">Tolstoï.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Le siècle qui vient de finir a emporté, dans
-son dernier coup d’ailes, plus d’un élément de
-force et de bonheur. L’homme a désappris l’art
-d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés
-de la puissance de jouir. La gaieté,
-cette fille du soleil, dont les païens auraient
-dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant
-les vies par sa disparition. Les privilégiés
-de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent
-plus; ils cheminent lourdement, accablés sous
-un poids de tristesse, dont ils ne savent ou ne
-veulent pas analyser les causes; et la fièvre<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-de mouvement qui les emporte ne suffit point
-à leur donner l’illusion du plaisir.</p>
-
-<p>L’existence n’a guère conservé de prestige
-que pour les malheureux; malgré l’amertume
-journalière de leur vie de combat, ils ont le privilège
-de cette illusion du désir qui leur fait
-entrevoir le bonheur dans une réalisation
-d’existence hors de leur portée.</p>
-
-<p>Les causes qui ont tari chez l’homme les
-sources de la joie sont complexes, mais on peut
-cependant les ramener toutes à une cause
-unique: le développement de l’avarice morale,
-produit logique du positivisme. L’égoïsme,
-érigé en droit, devait naturellement stériliser
-les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent
-immédiat. La peur d’être dupe, la crainte
-de donner plus qu’on ne recevait, a, en outre,
-produit un courant de parcimonie prudente qui
-a eu pour effet l’appauvrissement et la vulgarisation
-de la vie intérieure.</p>
-
-<p>Les peuples de race latine, chez lesquels le sens
-critique est beaucoup plus développé que chez
-les autres peuples, étaient tout particulièrement
-destinés à se laisser entraîner par ce courant
-stérilisant. L’école psychologique, qui a pour
-ancêtres directs Montaigne et La Rochefoucauld,
-a créé chez les moins lettrés des habitudes<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-intellectuelles qui ont amené les esprits
-au désenchantement de toutes choses. Quand
-d’analyses en analyses, il a été prouvé à
-l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait
-que des passions égoïstes, que toute
-action apparemment généreuse avait pour mobile
-secret un intérêt ou une vanité, un phénomène
-de repliement s’est produit: le pessimisme
-intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance.</p>
-
-<p>Le roman est responsable pour une large
-part de ce travail de dessèchement moral. L’aride
-sagesse qui, de l’Ecclésiaste à Schopenhauer,
-avait été longtemps le partage d’un cercle restreint
-de philosophes et de penseurs, a été
-mise par cette forme littéraire à la portée des
-esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant
-faire œuvre de sincérité et de clairvoyance,
-les romanciers modernes ont disséqué et violé
-les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils
-ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras
-qu’aucun être créé n’est digne de ton
-amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs,
-qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le
-vide, compté les défaillances, énuméré les lacunes;
-et, écœuré, attristé, il a fermé son
-propre cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p>
-
-<p>Mais est-ce bien la vérité tout entière que
-ces écrivains pessimistes ont montrée? Même
-dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il n’a
-pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il
-fait volontiers ses personnages tout d’une pièce,
-il les rend trop conséquents dans le mal ou le
-bien, il synthétise, il catégorise... Le génie
-anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris;
-il montre l’homme plus qu’il ne l’analyse, et
-son respect de l’âme humaine lui interdit d’en
-découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur
-morale, si ses types restent plus élevés, s’il
-maintient le <i>sursum corda</i> et ne tombe pas
-dans le pessimisme décourageant, il lui manque
-cette vaste et large compréhension du cœur de
-l’homme qui caractérise le génie slave. Ce dernier
-a tous les courages; dans l’âme d’une
-courtisane il osera montrer l’éclosion d’une
-fleur de blancheur et de pureté, et nous verrons
-l’assassin manifester d’exquises délicatesses
-de conscience. Aucune contradiction, aucune
-complexité ne l’effraie. Les natures les plus
-tendres et les plus dévouées sont capables, à
-certaines heures, de pensées dures et violentes;
-une vie d’abnégation n’empêche pas l’éclosion
-momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse
-défaillance. Certes, une tristesse profonde<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
-se dégage de cette vue impartiale des
-grandeurs et des faiblesses humaines, mais
-l’affirmation que nul être n’est indigne d’être
-aimé ne dessèche pas le cœur comme la
-méthode analytique des écrivains latins. La
-littérature slave ne crée pas le <i>Hero worship</i>
-de la littérature anglaise, mais l’étincelle de
-vie qu’elle montre brillant dans chaque âme
-prouve la noblesse des origines de l’homme et
-empêche de se tarir les sources de l’amour.</p>
-
-<p>Les influences littéraires directes étant les
-seules irrésistibles, les races latines ont profité
-largement des leçons de leurs écrivains et
-n’ont subi que très faiblement l’impulsion des
-littératures étrangères. Le pessimisme intellectuel
-de leurs lectures, joint au sens utilitaire
-que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur
-le monde, a eu sur leur pensée un effet rapide
-d’appauvrissement. Elles ont été les premières
-à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne
-s’agit point ici de cet enthousiasme populaire,
-qui consiste en acclamations ou en battements
-de mains,—l’expansion naturelle aux peuples
-du midi leur en conservera toujours l’apparence,—mais
-de cet enthousiasme silencieux de
-l’âme qui fait donner sans parcimonie son
-cœur, son temps, son intelligence à une personne<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
-ou à une idée. Les Allemands ont pour
-définir ce sentiment, lorsqu’il se rapporte aux
-individus, un verbe spécial: <i>schwärmen</i>, dont
-l’équivalent n’existe dans aucune autre langue.
-L’excès de ce sentiment ou son application
-injustifiée choque à bon droit le goût de la
-mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait
-pas exagérer cette satisfaction d’amour-propre,
-car se sentir à l’abri de pareilles erreurs
-est moins un indice de jugement que de pauvreté
-morale. Lorsqu’on donne largement, sans
-compter, il arrive souvent de donner mal; toutefois
-la valeur iutrinsèque des dons n’est pas
-diminuée par le manque de discernement qui
-a présidé à leur distribution.</p>
-
-<p>Aucun des grands faits de l’histoire ne se
-serait accompli, si toutes les impulsions avaient
-été calculées et si l’on avait mesuré le dévouement
-aux droits! Pas une des conquêtes
-dont la société actuelle profite n’aurait été faite,
-si l’on avait cru que les élans, les efforts, les
-sacrifices devaient rapporter un avantage positif
-et direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni
-martyrs, ni héros.</p>
-
-<p>Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse
-des sentiments et des actes de la vie
-forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment,<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-le fond de la pensée moderne. Si
-l’on ose montrer pour quelqu’un ou quelque
-chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on
-essaye de l’expliquer à soi-même et aux autres
-par l’aveu d’un but à poursuivre ou d’un intérêt
-particulier à sauvegarder. On ne sent plus
-la bassesse du motif personnel, on en arrive à
-voir le signe d’une diminution intellectuelle
-dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme
-est condamné comme une faiblesse
-de l’esprit; l’avarice de l’âme passe pour
-une supériorité.</p>
-
-<p>L’admiration était destinée à périr des mêmes
-coups que l’enthousiasme. Parmi les courants
-qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités
-qui la dépouillent, le développement
-de l’idée égalitaire a été le plus stérilisant.
-Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques
-personnes seulement aspiraient à occuper une
-situation à la cour ou à la ville; les autres se
-contentaient placidement d’être ce que le sort
-les avait faites. Aujourd’hui, chacun se croit
-les mêmes droits que son voisin. Se faire une
-position dans le monde est devenu l’objectif
-des plus chétifs personnages. Ce désir dévorant
-a eu pour conséquence logique l’habitude de
-la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
-contre les supériorités; un ridicule amour-propre
-s’est éveillé dans les cœurs. Devant un
-succès d’argent, de vanité, d’intelligence on
-entend les êtres les plus insignifiants s’écrier
-avec ingénuité: «Pourquoi n’est-ce pas moi?»
-Ils ont perdu la vue nette de ce qui est possible,
-ils ne savent plus prendre la mesure de leurs
-capacités. Tout homme se croit apte à gouverner
-l’état, à diriger les entreprises où les
-millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains
-l’ascendant de sa pensée. On ne voit
-presque plus de disciples aux pieds de leurs
-maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art,
-une découverte scientifique, un acte d’héroïsme,
-l’homme vibre d’émotion, c’est un élan passager
-que la crainte de se diminuer, par une
-reconnaissance trop vive de la supériorité d’autrui,
-étouffe promptement.</p>
-
-<p>Les femmes, dans le cercle nécessairement
-plus restreint de leurs ambitions, sont également
-atteintes de cette folie de l’égalité.
-Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers
-rôles! Chacune dans sa sphère aspire à
-la place en vue. La négation systématique de
-tout mérite dépassant le leur propre, est chez
-elle plus aiguë et plus persévérante que chez
-les hommes. Et l’admiration leur est devenue<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
-tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme
-ne leur impose momentanément l’apparence
-d’un enthousiasme conventionnel. Cette
-soif de vaniteuse égalité, cette impatience de
-sentir quelqu’un au-dessus de soi est spéciale
-évidemment aux classes privilégiées et surtout
-à la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui,
-il ne faut pas l’oublier, les courants se répandent
-largement, ils ne trouvent plus de limites
-devant eux et la plaie particulière devient vite
-la plaie générale.</p>
-
-<p>Depuis la création du monde, tout est en
-germe dans les âmes, mais ces germes, suivant
-les époques, se développent en sens
-divers. Les faiblesses d’orgueil qui égarent
-l’homme moderne, agitaient déjà le premier
-homme, et il est certain que l’envie et la jalousie
-sont aussi vieilles que la terre où nous
-vivons; mais ces deux passions n’avaient pas
-réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative,
-n’étant dans leur bassesse qu’un involontaire
-hommage rendu à des mérites redoutés.
-La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui
-les cerveaux est seule parvenue à détruire un
-sentiment resté intégral à travers les étapes
-successives de la pensée humaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span></p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable
-d’admiration, l’homme s’est-il du moins concentré
-dans les affections exclusives, leur
-réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus
-ailleurs? Là, comme partout, la sève semble
-tarie. L’amour même, cette passion si personnelle
-qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe
-jalousement l’un dans l’autre les deux êtres,
-qu’elle unit, a conservé son nom en perdant sa
-force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les
-romans de la fin du siècle: l’amour c’est le
-plaisir, c’est le flirt, c’est le vice,... c’est un
-goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un
-chatouillement de vanité. C’est quelquefois
-encore une affection raisonnable, saine, régulière,
-ce n’est plus l’amour! Héroïnes d’autrefois,
-pauvres égarées, touchantes figures
-d’amantes disparues, votre place a cessé d’être
-marquée dans le monde moderne. Retournez
-au pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui
-ne vous comprendraient plus, votre langage
-leur paraîtrait suranné; elles ont inventé<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
-d’autres mots ayant d’autres sentiments à exprimer.
-Une femme du siècle passé écrivait à
-l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre,
-je vous attends», et elle datait ces mots: «de
-tous les instants de ma vie». Dans le tourbillon
-où elles vivent, les femmes de notre époque
-auraient peine à trouver une heure par jour
-pour souffrir, attendre, aimer...</p>
-
-<p>La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le
-temps peut être employé plus avantageusement
-qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le
-tohu-bohu affairé de la journée moderne, que
-représente-t-il comme utilité véritable? Le régime
-de recueillement sentimental laissait du
-moins libre jeu aux puissances affectives. Dans
-cette activité agitée où les existences s’usent
-et les cerveaux se vident, le cœur a subi un
-rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité
-n’y a pas gagné, au contraire! La corruption
-s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce qui pouvait
-servir d’excuse à l’entraînement des passions
-a disparu; elles se sont abaissées jusqu’à
-n’être plus que des fantaisies ou des curiosités.</p>
-
-<p>Les besoins du cœur et de l’imagination
-étant allés rejoindre ces vieilles lunes, dont
-on amuse l’esprit des enfants, une étonnante<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-sécheresse préside désormais à tous les contrats
-d’amour. Les femmes ont une large part
-de responsabilité dans la formation de ce courant
-d’avarice morale. On dirait que le désir
-de paraître, de jouer un rôle personnel dans
-la grande foire aux vanités, a absorbé et tari
-leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux
-mots, illusoires peut-être, mais attendrissants,
-qui faisaient battre le cœur de nos aïeules, ne
-représentent pour les oreilles des femmes de
-vingt à trente ans que de vieux airs démodés.
-Pour les jouer, il faudrait se mettre en travesti,
-comme l’on se poudre pour danser le
-menuet! Les hommes ont naturellement suivi
-les femmes sur ce terrain nouveau où ils se
-sentent plus à l’aise, moins inférieurs... Au
-contraire, c’est eux maintenant qui sont les
-sincères en amour. Le côté passionnel, le seul
-qui ait survécu au naufrage, étant chez l’homme
-plus impétueux et plus spontané.</p>
-
-<p>Cette façon pratique et sèche de considérer
-les rapports réciproques des deux sexes, sauvegarde
-mieux, évidemment, la tranquillité
-apparente des situations mondaines. Il y a
-moins de mariages imprudents; il est plus facile
-d’éviter les devoirs et les responsabilités
-que l’honneur interdisait aux hommes de secouer.<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-L’avarice morale en amour, ayant été
-tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne
-des intérêts d’une société,—dont le
-but suprême est la tranquille jouissance du
-bien-être acquis,—elle a été acceptée comme
-un dogme par les deux parties contractantes.
-Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à
-peu toutes les couches sociales, et, aujourd’hui,
-l’ouvrière n’est guère plus sentimentale que la
-femme du monde.</p>
-
-<p>Si ces calculs avaricieux n’avaient porté
-atteinte qu’à l’amour, l’inconvénient serait
-discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas
-laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs
-et d’infiniment de tristesses, prendre
-dans la vie une place trop prépondérante.
-L’homme a de quoi occuper autrement son
-cœur. Le champ des affections désintéressées
-et pures s’étend largement devant lui: rien ne
-le limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine,
-du moins, la poussée est-elle restée
-vigoureuse?</p>
-
-<p>Commençons par l’amitié: l’amitié des
-hommes entre eux. Hélas! c’est comme pour
-l’amour, on se sert encore du mot, mais la
-chose a disparu; il y a des camarades, des
-confrères, des collègues, mais des amis, des<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-amis dans le sens vrai et large du vocable, en
-existe-t-il encore? Le paganisme, le judaïsme,
-le christianisme nous ont laissé de grands
-exemples d’amitié; et, à toutes les époques,
-même aux plus sombres, jusqu’aux deux tiers
-de ce siècle, on a vu des hommes groupés
-entre eux, unis par le lien puissant de ce sentiment
-viril et désintéressé. Mais la sève des
-cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie
-bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces
-forts attachements. Tout ce qui ne rapporte pas
-un avantage immédiat, visible et tangible a été
-rayé de la vie. Les hommes entre eux que
-sont-ils aujourd’hui vis-à-vis les uns des autres?
-Des indifférents plus ou moins cordiaux ou
-polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est
-pour devenir associés dans les mêmes intérêts,
-complices ou concurrents.</p>
-
-<p><i>Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée
-à l’âme de David, et Jonathan l’aima
-comme son âme.</i> Rien de plus simple, de
-plus profond, de plus tendre que ces mots par
-lesquels l’Écriture définit l’attachement qui
-liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. <i>Je suis dans
-la douleur à cause de toi, Jonathan, mon
-frère, tu faisais tout mon plaisir; ton
-amour pour moi était admirable, au-des-sus<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-de l’amour des femmes<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>!</i> Avec qui aujourd’hui
-échangeons-nous nos âmes? La
-question reste sans réponse. L’homme moderne
-se sent désespérément seul, et parmi les causes
-du socialisme il faut placer la réaction naturelle
-contre cet isolement douloureux. Autrefois,
-le lien commun des mêmes croyances
-empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude.
-Croire en l’honneur, en la patrie, en
-Dieu, formait entre ceux qui priaient aux
-mêmes autels des attaches invisibles. Jointes
-aux sympathies particulières, elles créaient
-ces liens puissants qui font accomplir les
-actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice
-les objectifs que ces croyances imposent.
-Quand on avait souffert ou qu’on se sentait
-prêt à souffrir ensemble pour le même but,
-les cœurs ne pouvaient rester étrangers;
-quelque chose de fort et de doux s’établissait
-entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt
-particulier devait nécessairement tuer les sentiments
-que la préoccupation des intérêts généraux
-faisait naître et durer.</p>
-
-<p>En disparaissant des habitudes morales,
-l’amitié a laissé un grand vide dans l’existence<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
-intérieure, l’homme s’est concentré de plus
-en plus dans le cercle restreint des êtres dont
-il partage la vie. Les affections familiales ont
-apparemment gagné de la force à ce rétrécissement
-de l’horizon. L’intérêt personnel primant
-tous les autres, le bien-être commun
-risque moins, qu’aux époques enthousiastes,
-d’être sacrifié à une cause ou à un principe.
-Mais, en réalité, ces affections ont souffert,
-elles aussi, du souffle desséchant qui a passé
-sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait
-amener la diminution des dévouements. Chacun
-a aujourd’hui conscience de ses droits, et
-ce sentiment du droit crée des exigences et
-rend rebelle au sacrifice. Le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle s’était
-fait de la famille, et en particulier de l’amour
-maternel, une conception plus élevée, plus
-tendre, plus intime, plus complète que les
-siècles précédents. Cette conception commence
-à s’affaiblir. La famille a suivi le courant général
-et se transforme peu à peu en école
-d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle
-cultive s’est logiquement retourné contre elle-même;
-les affections filiales et fraternelles
-sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste
-allié fortement dans la défense des intérêts
-communs, les amitiés de choix, entre<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
-membres d’un même foyer, rentrent de plus
-en plus dans la catégorie des cas rares.</p>
-
-<p>Les principes de fraternité, de droit et de
-justice qui font l’honneur de notre temps,
-auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments
-particuliers, éveiller au fond des âmes
-une chaude sympathie altruiste. Mais, dans
-cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où
-l’homme trouverait-il le temps de s’occuper
-des autres? La poursuite de ce bien-être auquel
-tous veulent goûter, de ces satisfactions
-d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe
-chacune des minutes de sa vie et tous
-les efforts de sa pensée. On aurait scrupule
-de distraire quelques-unes des forces dont on
-dispose en faveur d’autres intérêts que les
-siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment
-pensé à lui-même et aux agréments de
-son existence, s’il lui reste une parcelle de
-temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain
-qu’elle fasse partie de son superflu, il
-consent parfois à la consacrer à son prochain.
-Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a,
-il est vrai, quelques exceptions lumineuses;
-il existe des âmes généreuses qui se répandent
-largement autour d’elles en amour,
-en sympathie, en pitié. Mais dans l’étude des<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>
-manifestations morales d’une époque, on ne
-peut tenir compte que du courant général.</p>
-
-<p>Certes, les hommes se rendent encore des
-services entre eux; l’instinct est plus fort que
-la volonté, et souvent il reste bon quand
-celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas
-moins vrai, qu’intellectuellement, tout acte
-où l’intérêt personnel ne joue pas le rôle prépondérant
-est considéré aujourd’hui comme
-une faiblesse, et l’on voit des gens s’estimer
-supérieurs, simplement parce qu’ils se sont
-désintéressés de tout. Jouir tranquillement de
-leur bien-être, éliminer de leur existence
-toutes les causes de trouble, mener une vie
-régulière et sûre, voilà leur unique idéal de
-vie, et ce suprême égoïsme leur paraît la suprême
-sagesse.</p>
-
-<p>Dans ce desséchement général, un élément
-nouveau de sensibilité est venu cependant
-travailler les cœurs: la préoccupation du sort
-des classes pauvres, déshéritées, coupables...
-Le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, et c’est une de ses grandeurs,
-a osé regarder en face toutes les misères et a
-essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les
-prisons, les maisons d’aliénés ont été améliorés,
-assainis. Aux œuvres religieuses, se sont
-jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>
-philanthropiques surgissent chaque
-jour. La conscience humaine a été remuée, et
-maintenant, devant les revendications des déshérités
-de la vie, un certain malaise saisit les
-âmes, même celles qui étaient instinctivement
-le plus rebelles à la religion de la pitié.</p>
-
-<p>Des pas immenses ont été faits dans cet
-ordre d’idées; cependant, aucun rapprochement
-réel n’a eu lieu entre la classe qui donne
-et celle qui reçoit. Au contraire, chaque jour
-le gouffre entre elles se creuse davantage. On
-en fait remonter la faute aux doctrines socialistes,
-au souffle de l’esprit du siècle, mais
-l’avarice morale qui préside à l’accomplissement
-des actes apparemment charitables, a,
-elle aussi, une large part de responsabilité
-dans la séparation grandissante des bienfaiteurs
-et des secourus.</p>
-
-<p>L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus,
-comme celui d’autrefois, à fermer ses oreilles
-aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt
-une question de principe que de sentiment.
-Certaines idées de justice ont pénétré les
-consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est
-difficile de généraliser sur ce point, tant les
-mobiles de la charité sont individuels, secrets,
-intimes..., cependant une chose est certaine:<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>
-le don matériel, si large qu’il soit,
-n’éveillera jamais aucune reconnaissance, s’il
-n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle
-d’amour<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les déshérités du bonheur
-sentent cette lacune avec une intuition merveilleuse.</p>
-
-<p>La charité n’apparaissait pas aux consciences
-de nos pères comme un devoir social; elle
-n’était pratiquée que par une rare élite. Le
-temps présent est en progrès, et il faut l’en
-louer. Mais cette charité de jadis, accomplie
-seulement par les âmes bonnes ou pieuses,
-avait une chaleur qui fait défaut à la sèche
-philanthropie actuelle: les uns y mettaient un
-peu d’amour humain, les autres un peu d’amour
-divin, ce qui enlevait à l’aumône donnée une
-partie de son humiliation et engendrait une
-parcelle d’attendrissement reconnaissant dans
-les cœurs de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui,
-les dons sont plus nombreux, plus abondants,
-mais on exerce la bienfaisance comme
-on paie les impôts et subit le service militaire
-obligatoire. Sous cette charité, on devine la
-crainte et on ne sent plus l’amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>A mesure que ces vides se creusaient dans
-le cœur de l’homme, l’amour désordonné de
-soi, cause et effet en même temps, s’y développait
-dans des proportions effrayantes. La
-satisfaction des besoins individuels ayant été
-reconnue par l’école économique libérale
-comme l’unique moteur de l’activité humaine,
-la société, égarée par cette apparente sagesse,
-se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme
-un droit et presque comme un devoir: la science
-ne l’appelait-elle pas un élément indispensable
-de l’économie politique, une des forces
-nécessaires à la conservation de l’espèce? La
-doctrine de l’altruisme, proclamée par les
-sociologues anglais, comme un contrepoids
-destiné à maintenir l’équilibre social, ne trouva
-pas la même complicité dans les instincts de
-l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie,
-mais il n’exerça qu’une faible influence sur les
-habitudes de vie intérieure.</p>
-
-<p>La liberté est-elle responsable des excès de
-l’individualisme? Toute une école l’affirme, et
-il est certain que dans l’ordre économique, la<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>
-formule du <i>laissons faire</i> et du <i>laissons
-passer</i> a amené le désarroi et le déclassement
-dont notre société souffre. Mais, dans l’ordre
-moral, les consciences, formées par le christianisme,
-auraient dû, semble-t-il, opposer un
-frein aux doctrines du libéralisme personnel.
-Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle
-illogique et douloureux, on a vu la généralité
-des croyants s’approprier la théorie du
-droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules,
-dans la stérilité où jette la recherche
-unique et exclusive de soi. Tolstoï, «le grand
-sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire:
-«Rien ne ressemble moins au christianisme
-que les principes d’après lesquels les soi-disant
-chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est
-peut-être excessif, mais il ne manque ni de
-vérité, ni de justesse. L’esprit de l’Évangile a
-déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs
-de la morale sociale et des pratiques religieuses
-ont une façon, aujourd’hui, d’envisager les
-devoirs et les obligations de l’existence qui
-ressemble étrangement à celle du matérialiste
-honnête homme.</p>
-
-<p>Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que
-le croyant doit se distinguer de l’incrédule.
-Quelles que puissent être les défaillances de<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire
-des forces troublantes qui cherchent à
-l’aveugler, il faut que sa pensée demeure intacte.
-Croire en Christ, comprendre sa doctrine
-et commettre des fautes, des erreurs, des
-crimes même, cela s’explique. Mais considérer
-l’égoïsme comme un droit ne s’explique
-pas, car admettre un seul instant qu’on est
-autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver
-qu’on n’a rien compris au christianisme,
-c’est en être séparé par d’infranchissables barrières.
-Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit
-dans les désordres, sa conscience, à moins
-qu’elle ne soit complètement oblitérée, l’avertit
-qu’il transgresse une loi. Et ce même homme
-se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme,
-oubliant que ces commandements devant lesquels
-il tremble se résument en deux seuls,
-dont le second est: «Tu aimeras ton prochain
-comme toi-même.»</p>
-
-<p>Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou
-ses omissions, l’être humain ne peut plus plaider
-l’ignorance. Il a appris à mesurer ses
-facultés et ses forces; il connaît ses obligations
-politiques et sociales; il sait qu’il faut
-respecter, non seulement le texte, mais l’esprit
-des lois qui régissent le pays où il habite.<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
-Pourquoi ayant appris à se rendre compte de
-tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et
-sur ce point cependant, il y a accord entre la
-lettre et l’esprit, et les mots qui les rendent ont
-une précision et une clarté qui empêchent
-l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas
-nouveaux. Depuis presque deux mille ans, ils
-sont répétés par des générations qui ne les
-ont qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement
-pratiqués.</p>
-
-<p>L’école économique libérale a voulu démontrer
-que l’application absolue de la loi de
-l’amour aurait pour conséquence la ruine de la
-société, la destruction de la famille, l’annihilation
-des forces individuelles, comme si l’instinct
-de la conservation n’était pas assez fort
-chez l’homme pour servir de digue efficace à
-l’excès des sentiments altruistes. D’ailleurs, ce
-n’est point l’anéantissement de l’individu que
-l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse
-de t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder
-tes affections, tes biens, tes intérêts, mais:
-«Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer
-le prochain, aie pour lui les sollicitudes
-que tu as pour toi-même<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.» Il y a dans les
-Écritures un équilibre divin; tout ordre qui,<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
-exécuté avec excès, pourrait devenir une
-cause de dangers sociaux, est contre-balancé
-par un autre commandement. Ce qui dans le
-sermon sur la montagne semble conduire au
-quiétisme, est corrigé par la parabole des
-talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement,
-paraît restreindre l’initiative personnelle,
-a pour contrepoids l’ordre que le Christ donne
-à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.»</p>
-
-<p>Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui
-est-il? Est-ce le mandarin de Pékin, le sauvage
-du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la
-maison voisine que l’on ne rencontre jamais?
-Abstraitement, oui. En réalité, le prochain
-est représenté par les êtres que la vie met sur
-notre route. Certes, l’homme ne doit pas se
-désintéresser des intérêts généraux de l’humanité,
-mais, à moins d’une situation particulière
-ou d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler
-que dans la proportion du grain de
-sable qui concourt à former la montagne. Ses
-devoirs directs sont plus restreints et plus
-précis. En dehors de la famille, de ceux dont
-il partage les peines et les joies et qui ne
-peuvent souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup,
-il y a le grand cercle des êtres avec lesquels
-il est en contact fréquent, mais dont les<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-intérêts cependant ne sont pas les siens. Le
-point est là: le prochain, c’est l’individu qui
-se trouve mêlé à notre vie, sans que nous
-soyons liés par des intérêts communs. Lui
-rendre service, soulager ses misères matérielles
-et morales ne suffit pas, on nous ordonne
-de l’aimer! Or, l’aimons-nous? La vérité essentielle
-du christianisme a été, hélas! si peu
-comprise, que les plus honnêtes gens n’ont
-aucun scrupule de ne pas aimer. On aurait
-honte de refuser un morceau de pain, mais
-journellement on refuse son cœur.</p>
-
-<p>A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent,
-il y aura toujours entre les hommes
-des rancunes, des jalousies, des violences. Les
-meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais
-éviter complètement les emportements du
-sang et de l’esprit. Ils portent en eux des principes
-inguérissables de colère, mais on peut
-commettre des duretés, ressentir des haines,
-et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire
-capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable,
-ce ne sont pas les actes d’égoïsme,
-<i>c’est la tranquillité de conscience avec
-laquelle on les accomplit</i>; là est le profond
-illogisme des âmes chrétiennes et leur crime
-envers le Maître qu’elles prétendent servir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span></p>
-
-<p>Autour d’elles, il est vrai, le courant est
-puissant: tout conspire à étouffer chez l’homme
-les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont
-les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation;
-on lui fait honte des efforts qu’il tente
-pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise
-affectueusement; on lui rappelle ses intérêts
-bien entendus; on décourage ses bonnes intentions:
-«Dupe, pauvre dupe!» disent les regards,
-sinon les voix. Plus on aime, et moins
-on supporte de voir l’être aimé se donner, se
-sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose.</p>
-
-<p>L’un des préjugés les plus communément
-admis est que les hommes comprennent et pratiquent
-l’altruisme moins que les femmes.
-Celles-ci se montrent, en effet, plus capables
-de certains dévouements: leurs mains soignent
-un malade avec une dextérité et une persévérance
-que les mains masculines ignorent, et,
-lorsque leurs sentiments intimes sont touchés,
-elles ont plus de spontanéité que l’homme
-dans le don de leur personne ou de leur temps.
-Mais en réalité les femmes sont les grandes
-prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures,
-celles qui s’oublient elles-mêmes pour ne penser
-qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que
-leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-de voir leurs fils, leurs filles,
-prêts à se consacrer à une cause généreuse, à
-une affection désintéressée? La plupart des
-mères stériliseraient volontiers, si elles pouvaient,
-le cœur de leurs enfants, afin que rien
-d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur
-apprennent l’avarice morale, leur enseignant à
-ne pas se dépenser inutilement, à garder
-pour eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles,
-leurs caresses, leurs actes que disent-ils?
-Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même»,
-mais plutôt: «La vie est une lutte et je
-veux que tu sois parmi les victorieux. Aimer
-c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>!»</p>
-
-<p>Ce même langage, les femmes le tiennent à
-leurs maris. Au nom des intérêts de la famille,
-que de fois ne les poussent-elles pas à
-l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits
-du prochain? L’homme obéirait parfois à un
-mouvement généreux; un sentiment d’équité
-lui indique la nécessité d’un sacrifice, d’une
-réparation, d’un pardon à accorder. Qu’elle soit
-mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>
-toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait
-concevoir l’altruisme hors du cercle toujours
-plus restreint de ses affections personnelles?
-D’admirables exemples démentent cette imputation
-d’infériorité morale. Ce qui manque
-aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes
-qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique
-et la bonne foi; leur intelligence et leur
-conscience ne sont pas suffisamment en exercice.
-Si elles apprenaient à mieux raisonner,
-à se rendre compte des obligations que certaines
-croyances imposent, ainsi que des responsabilités
-qui en découlent, elles désireraient
-pour ceux qu’elles aiment les biens
-essentiels, un amour mal entendu cesserait de
-les pousser à la «médiocrisation» des âmes
-qui leur sont confiées. La maternité donne
-aux femmes une part considérable d’influence
-sur les générations futures, aussi les erreurs
-de jugement qu’elles commettent ont-elles une
-portée considérable. Pour redonner la vie aux
-formules mortes, pour faire refleurir dans les
-cœurs desséchés l’amour naturel et l’amour
-charité on ne peut se passer de leur coopération.
-Dans cette œuvre toute intime, la femme
-a une part d’action à exercer plus importante
-encore que celle de l’homme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span></p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Il n’y a pas eu de génération moins gaie
-que la nôtre. L’intérêt matériel érigé en culte
-et l’avarice morale en dignité ont enveloppé
-toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche
-du plaisir personnel a appauvri les
-imaginations et leur a ravi la possibilité des
-jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude
-de l’avenir et les menaces qu’il contient
-pour ceux qui n’en attendent pas l’ère
-heureuse, ont contribué largement à cette croissante
-tristesse du siècle qui vient de finir, mais
-le desséchement de l’âme y a plus de part encore
-que la crainte. Les détraquements de
-nerfs dont la génération actuelle souffre,—résultat
-du mouvement fiévreux où l’homme
-s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de
-son cœur,—pourraient avoir, en s’accentuant,
-de désastreuses conséquences pour la santé
-intellectuelle de la race humaine. Il est temps
-de s’arrêter sur cette voie du dépouillement
-intérieur, où la société moderne a cru orgueilleusement
-trouver la sécurité et le bien-être.</p>
-
-<p>Mais comment feront les âmes égoïstes, dont<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
-les courants intellectuels de ces dernières
-années ont tari la sève, pour apprendre à
-vivre et à aimer?</p>
-
-<p>La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité
-et de lui redonner la puissance de sentir
-la joie incombe à ceux qui ont le privilège de
-croire à une bonté suprême et à une immortalité
-bienheureuse. Ils n’ont pas le droit d’être
-tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas
-être tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens
-devraient apprendre l’amour. Qu’ils appliquent
-à leurs croyances les méthodes de logique
-qu’ils appliquent aux autres études et ils éprouveront
-le besoin de se mettre enfin d’accord
-avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de
-l’amour, ils se trouveront dans le dilemme
-suivant: ou renoncer à la religion dont ils repoussent
-le commandement essentiel, ou l’accepter
-et sentir plus de remords d’y manquer
-que de toute autre faute commise.</p>
-
-<p>Au contact de l’amour chrétien, les affections
-naturelles reprendraient force et vie.
-Après les âmes croyantes, les âmes fières
-seraient les premières à répudier l’égoïsme,
-ne fût-ce que par haine de la vulgarité.
-N’est-il pas plus noble de donner que de
-recevoir? Ce qui est vrai dans l’ordre matériel<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
-l’est également dans l’ordre moral. Le
-don continuel, sans marchandage, sans parcimonie,
-y a-t-il rien de plus grand? Ce qui est
-mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent.
-L’humiliation ne sera jamais pour celui
-qui donne, s’il donne avec désintéressement;
-on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu!
-L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son
-cœur est donc faux dans son essence même;
-au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner
-les souffrances, il tarit la source des joies.
-Ce serait être dupe que de continuer à suivre
-ses décevants conseils.</p>
-
-<p>De tous côtés, en ce moment, des appels
-d’une redoutable éloquence s’adressent au
-cœur de l’homme. La misère refuse de se taire
-et crie sa souffrance; la grande masse des déclassés,
-grossissant chaque jour, exhale les
-gémissements angoissés des malheureux qui
-ne tiennent à rien et n’appartiennent à personne;
-la solitude morale dans laquelle tant
-d’êtres, apparemment heureux, se débattent,
-arrache de leurs yeux des larmes silencieuses
-et amères. L’homme restera-t-il insensible à
-toutes ces douleurs auxquelles il participe, à
-toutes ces voix qui montent vers lui, qui en
-appellent à sa pitié, à son amour?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p>
-
-<p>Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche
-sur l’égoïsme ne s’est présentée pour
-le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme
-Lazare sortir du tombeau? Le principe de renaissance,
-que tous les mythes anciens ont
-admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut
-croire à cette étincelle immortelle et attendre
-l’heure prochaine où les hommes, tout en conservant
-leur individualité, se seront faits une
-âme collective dans laquelle on entendra battre
-le cœur de l’humanité.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE IV</h2>
-
-<p class="pch">LE FAUX AMOUR DE SOI</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>L’essentiel pour le
-bonheur de la vie, c’est
-ce qu’on a en soi-même.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Schopenhauer.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Les adversaires de l’altruisme ont prétendu
-et prétendent que son application dans la vie
-vécue serait destructive de tout progrès civilisateur,
-et que la pratique du renoncement
-personnel priverait la société humaine des
-conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme.
-Ce que les ordres religieux ont accompli pendant
-des siècles prouve que la théorie est contestable.
-Celle du renoncement absolu à son
-propre moi n’est pas moins fausse, dès qu’on
-l’envisage dans ses conséquences ultimes. La
-haine de soi-même aurait des effets tout aussi
-fâcheux que l’égoïsme; elle serait, en outre,
-parfaitement contraire à ce que la nature impose,<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-à ce que la science et la philosophie
-enseignent et même à l’esprit chrétien, car
-quel suprême modèle d’amour le Christ donne-t-il
-à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton
-prochain comme toi-même.» L’amour de soi
-est donc la forme la plus élevée de l’amour.
-Bien entendu, sa puissance effective ne doit
-pas être limitée au seul <i>Ego</i>,—ce qui produirait
-un rétrécissement infécond,—elle doit
-s’étendre largement de façon à développer à
-l’infini les possibilités de la personnalité humaine.</p>
-
-<p>Les défenseurs de la théorie du moi haïssable,
-plus boudhistes que chrétiens et que
-Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte,
-soutiennent que tout le mal senti,
-pensé et accompli en ce monde provient de
-l’amour que l’homme ressent pour lui-même;
-séduit par Maïa, il cède à la volonté de vivre.
-Sans discuter la portée philosophique de leur
-théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement
-pratiquée sur cette terre, on est forcé
-d’avouer, en constatant les maux, les injustices,
-les ruines dont l’individualisme est responsable,
-que leur façon de penser peut paraître
-juste. Mais cette impression disparaît si
-l’on analyse impartialement les causes réelles<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-de cet état de choses; ce n’est point l’amour
-de soi-même qui le produit, mais bien plutôt
-une fausse idée de ce qu’il est bon de chercher,
-d’acquérir ou de conserver pour atteindre la
-félicité et la plénitude vitale.</p>
-
-<p>L’équilibre humain ne peut exister en dehors
-de cette formule: l’homme doit s’aimer en
-aimant les autres; si le mal semble sortir de
-cet amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer,
-n’a pas appris à s’aimer, s’aime mal,
-s’aime faussement.</p>
-
-<p>Le faux amour de soi est la raison du moi
-haïssable: pour qu’il devienne aimable, il est
-nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer
-véritablement et à aimer les autres de la même
-façon qu’il s’aime lui-même.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>L’éducation de l’être humain se divise en
-trois parts: celle qu’il reçoit de ses parents,
-celle que lui enseigne la vie,—connue sous
-le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne
-à lui-même. Il n’a de contrôle que sur cette
-dernière, et c’est la seule dont il soit responsable
-pour ce qui concerne son propre développement.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-Comme éducateur et comme
-membre de la société il a vis-à-vis d’autrui:
-enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds
-comptes à rendre, mais il est absolument
-innocent des idées erronées que ses parents
-ont pu lui apprendre, des choses essentielles
-qu’ils ont oublié de lui enseigner; il est également
-irresponsable des empreintes dont son
-milieu et son époque marquent son esprit.
-Dans cette question si importante et essentielle,
-d’où dépend l’orientation de son existence
-entière, sa volonté n’entre que pour une
-troisième part, mais c’est sur cette part seulement,
-c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se
-donne à lui-même, que ses efforts peuvent
-tendre et converger.</p>
-
-<p>S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du
-bien à quelqu’un c’est souhaiter sa perfection
-physique et morale, c’est désirer qu’il soit aussi
-beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses
-que possible. Ces trois conditions peuvent
-satisfaire complètement esthétique et éthique
-et avoir pour conséquence le bonheur ou, du
-moins, cette harmonie des forces qui enlève à
-la souffrance ses pointes les plus aiguës et son
-venin le plus mortel. Les affections intelligentes,
-sincères et désintéressées ont presque<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-toutes cet objectif, même si dans la pratique
-elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer
-suffisamment à l’atteinte de ce résultat.</p>
-
-<p>Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces
-désirs pour autrui, l’homme ne les éprouve pas
-pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on,
-chaque individu ne demanderait pas mieux que
-de résumer en sa personne un état général de
-perfection. Peut-être théoriquement; en réalité,
-il essaye de se détériorer de toutes les
-façons possibles, même au point de vue de la
-beauté corporelle, bien que notre époque commence
-à revenir quelque peu, par les soins
-d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions
-esthétiques de l’antiquité. Mais combien la
-majorité y est rebelle encore! Les uns, par
-l’exagération de la théorie du mouvement et du
-plein air détruisent l’harmonie de la forme et
-de la couleur; d’autres, par négligence ou
-recherche inintelligente, gâtent ce que la nature
-avait fait; ils ne développent aucune de ses
-intentions, et, esclaves de petites mauvaises
-habitudes, détériorent leurs visages, et leurs
-personnes par des gestes recherchés ou maladroits,
-des poses de tête ridicules, des intensités
-voulues du regard, des grimaces de la
-bouche et des yeux. Que de mains bien faites,<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
-même modelées délicatement, se transforment
-en objets désagréables à la vue, parce qu’elles
-sont mal tenues, honteusement négligées; le
-temps manque, prétend-on, pour ces soins,
-mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages
-inutiles, en agitations sans causes,
-parce qu’on mettra un heure à nouer une cravate,
-à déplacer une garniture, à discuter de
-puériles questions; toutes choses, sans influence
-sur le sort ou la beauté intrinsèque des individus.
-C’est mal s’aimer que de négliger le réel
-pour le factice. L’exemple peut paraître enfantin,
-mais il s’étend du petit au grand. La mauvaise
-tenue habituelle, les gestes grotesques,
-le manque de soins hygiéniques, la recherche
-inintelligente ont gâté plus de corps que les
-vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de
-vue physique serait travailler au développement,
-à la conservation ou au redressement de
-ce que la nature a mis de bon ou de défectueux
-dans une personne humaine.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Girardin, si passée de mode
-aujourd’hui, a brillamment développé la
-théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire
-à rendre une femme jolie, avec un peu
-d’habileté et de persévérance. L’affirmation
-ressemble à une boutade, mais elle contient<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
-cependant une parcelle de vérité. Tout le
-monde, en effet, presque, pourrait devenir passable
-d’aspect par une bonne hygiène, des
-soins persévérants et une conception intelligente
-de la beauté. Mais pour atteindre ce
-résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on
-ne s’aime pas, on aime sa paresse, ses idées
-fausses, ses aises et ses commodités, ce qui
-est une chose fort différente. L’époque actuelle
-est en progrès sur les précédentes et nous
-verrons sans doute dans l’avenir l’établissement
-d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique
-et rationnel. Peut-être même l’idée est-elle
-déjà formulée en Amérique. Les maîtres
-de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme
-jadis, à leurs élèves l’art de s’évanouir avec
-grâce, mais celui des beaux mouvements harmonieux
-et tranquilles. La grimace sous toutes ses
-formes sera bannie de la physionomie humaine;
-le faux amour de soi l’a enseignée aux hommes,
-le vrai doit la faire disparaître.</p>
-
-<p>Les mêmes arguments s’appliquent à la
-voix, cet instrument d’une influence si considérable
-sur le cœur et les nerfs. Une belle
-voix (il s’agit de la voix qui parle et non de la
-voix qui chante) est une rareté, mais que
-d’organes passables gâtés par des modulations<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-ridicules, des affectations, des recherches, et
-que le désir d’attirer l’attention rend suraigus.
-Il y a des voix discordantes qu’un peu d’attention
-parviendrait à modifier, à rendre moins
-pénibles aux oreilles d’autrui. Mais cette modification
-nécessiterait des efforts persévérants,
-et, en général, et on ne s’aime point
-assez pour avoir la force de s’y astreindre ou
-l’on s’aime sottement, suivant des conceptions
-artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement
-l’être humain se donne de mal pour
-gâter ses organes, qu’il y a dans son esprit
-quelque chose d’irrémédiablement faussé qui
-l’empêche de discerner la vraie beauté et de
-sentir le vrai amour.</p>
-
-<p>L’homme si peu intelligent pour l’amélioration
-de son extérieur ne l’est pas davantage
-en ce qui concerne sa santé. Il passe sa
-vie à gâter ce que la nature a fait en lui de
-sain et de fort. Il s’aime si mal que pour une
-satisfaction de paresse ou de gourmandise, il
-détériore ou perd les facultés qui lui assureraient
-la continuité de ces jouissances matérielles
-auxquelles il met tant de prix. Et cela
-dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un
-peu de jugement, de réflexion et de vraie
-affection pour lui-même il ferait de sa maturité<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
-et de sa vieillesse autre chose que des périodes
-de malaises et de privations. Même dans la
-jeunesse, que d’êtres faibles, incomplets, maladifs
-par leur propre faute, parce qu’ils ne se
-sont pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré
-à eux-mêmes d’idiotes témérités ou de
-pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse,
-et pire encore souvent.</p>
-
-<p>Sur ce point également l’époque actuelle
-est en progrès sur les précédentes. On commence
-à se préoccuper sérieusement de
-l’hygiène des enfants; les parents essayent de
-développer ou de réparer l’œuvre de la nature.
-Mais que de pays où l’on est rebelle
-encore aux tentatives de ce genre! Et puis,
-dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle
-et maternelle cesse de s’exercer, dès que
-l’individu est remis à sa propre direction, le
-manque d’amour se manifeste immédiatement,
-la négligence reprend le dessus.</p>
-
-<p>Si l’être humain est à ce degré indifférent à
-sa beauté et à sa santé—les deux points les
-plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils intéressent
-directement sa vanité et ses jouissances,
-et que du second surtout dépend la continuité
-de la vie,—quelles proportions cette
-insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-dans les questions intellectuelles et morales?</p>
-
-<p>On peut affirmer qu’elle atteint des proportions
-incommensurables. Si dans l’ordre
-physique l’individu se néglige, dans l’ordre
-moral on pourrait presque dire qu’il se hait,
-tellement il travaille à se rendre malheureux
-et à obscurcir ses rares joies. L’éducation
-qu’il reçoit de la famille, de la vie et de lui-même,
-tout contribue à fausser son jugement,
-à développer les instincts qui peuvent le faire
-souffrir, à lui farcir la tête de théories
-gênantes, d’axiomes que la réalité dément, d’interprétations
-erronées des préceptes divins.</p>
-
-<p>Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui
-les populations de l’Europe vers les pays
-sauvages et libres, n’est pas seulement un fait
-économique, un besoin d’expansion provoqué
-par une production industrielle dépassant la
-demande ou par une surabondance de bouches
-à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité
-morale. C’est une réaction logique contre
-le factice grandissant de l’existence civilisée,
-un désir impérieux de retourner à la vie normale
-et naturelle, l’aspiration inconsciente
-vers une mentalité nouvelle qui révélera peut-être
-à l’homme le secret du véritable amour
-dont il doit s’aimer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p>
-
-<p class="p2">L’un des premiers torts que l’homme commet
-contre lui-même est de développer en son âme
-le sentiment et le besoin de l’égalité<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Les aspirations
-vers la liberté peuvent être infinies, celles
-vers la fraternité également, mais la poursuite
-de l’égalité est forcément limitée à l’espérance
-d’une justice divine et au désir d’une justice
-humaine qui ne fera aucune différence entre le
-grand et le petit. Bien que la législation de la
-plupart des pays de l’Europe proclame l’égalité
-de tous devant la loi, chacun sait combien
-la pratique s’écarte de cette formule. Il se
-peut que dans une société, constituée sur
-des bases plus larges et plus altruistes, le
-principe finisse par triompher; il est désirable
-qu’il s’étende au-delà des tribunaux, mais
-l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais
-s’établir qu’au point de vue législatif. Ailleurs
-c’est impossible: l’égalité n’est pas dans la
-nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
-pas non plus dans l’esprit des choses, ni dans
-les phénomènes réflexes qu’une individualité
-produit sur une autre.</p>
-
-<p>Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un
-enfant le sait, et pourtant dès qu’il a l’âge de
-penser et de réfléchir cet enfant est envahi par
-le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas,
-mais en haut; il sent qu’il a le droit d’avoir
-ce que possède l’autre, celui qui est au-dessus
-de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une
-façon aussi précise, mais il est au fond de
-toutes les vaines poursuites et de toutes les
-souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent
-la plupart des vies.</p>
-
-<p>Cette passion d’égalité est vraiment la maladie
-dominante de notre époque. Elle détruit
-bien des joies; elle tue souvent la faculté
-d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une
-des causes déterminantes de l’avarice morale.
-Tous les efforts de l’homme devraient tendre à
-l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation
-lui est confiée et à l’étouffer en sa propre
-âme, car aucune tendance n’est plus fallacieuse,
-plus puérile, plus illogique. Elle tue les originalités
-et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse
-et trompe toujours comme résultat final. Elle
-est la cause de la désolante uniformité des<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-êtres, des habitudes, des manifestations parlées.
-Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne
-veut plus reconnaître aucune différence entre
-lui et le savant; il s’irrite de la position différente
-que l’autre occupe dans l’estime publique
-et le dénigre pour le ramener à sa propre mesquine
-situation. L’employé de banque ne voit
-aucune différence de valeur entre lui et son
-patron, et compare avec amertume la différence
-de leur traitement; il se ronge ainsi le
-tempérament et alimente en son cœur une
-source intarissable de mécontentements stériles
-qui tuent en lui toute faculté de jouissance.
-La femme laide refuse d’admettre que
-la femme belle doive attirer une attention et
-des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais;
-de là une pénible et inutile tension de
-tout son être pour arriver aux mêmes effets.
-La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit
-inférieure comme allure à celle de la grande
-dame dont les tapisseries de haute lice ont été
-rapportées du siège d’Arras par un ancêtre
-connétable. Le moindre débutant en politique
-se croit capable de gouverner l’état et s’irrite
-contre les grands conducteurs d’hommes qui
-lui barrent le chemin.</p>
-
-<p>S’il en est ainsi pour les biens visibles et<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-intellectuels, les biens invisibles excitent les
-mêmes dénigrements, les mêmes convoitises,
-la même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà
-une supériorité d’âme pour supporter d’entendre
-vanter la grandeur morale de quelqu’un;
-il en faut une plus considérable encore pour
-que cette constatation procure une joie. Les
-meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser
-ou de nier tout ce qui les dépasse, tout ce dont
-ils se sentent incapables, tout ce qui constitue
-une inégalité entre eux et ce prochain qui ose
-les dominer par sa générosité, son dévouement,
-son esprit de justice et de vérité. Enfin, de la
-plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation
-sociale ou morale, s’élève la même
-question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?»
-Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse
-y a répondu par d’autres questions: «O
-homme, toi plutôt qui es-tu pour contester
-avec Dieu? Le vase d’argile dira-t-il à celui
-qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? Le
-potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire
-avec la même masse un vase d’honneur et un
-vase d’usage vil?»</p>
-
-<p>Les Romains du temps de Néron se révoltaient
-déjà contre l’inégalité voulue par Dieu,
-et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée,
-développée par l’éducation sociale et
-politique, elle a atteint aujourd’hui l’état aigu
-et constitue l’une des causes principales des
-multiples souffrances qui obscurcissent sur
-terre la vie humaine. Lorsque l’homme aura
-appris à s’aimer réellement, il devra lutter
-contre cette tendance de vouloir grimper au
-sommet de l’arbre si l’agilité des membres et
-la longueur du souffle lui font défaut; il devra
-apprendre à discerner le divin dans les
-moindres créations de Dieu et se contenter
-d’être parmi ces moindres; il devra comprendre
-l’absurdité de toute poursuite vers une égalité
-que la nature n’a absolument pas voulue,
-puisqu’aucune de ses œuvres visibles n’en
-porte l’empreinte.</p>
-
-<p>Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse
-l’homme à vouloir égaler son prochain plus
-élevé que lui, est la base de tout progrès; y
-renoncer serait faire croupir l’insecte dans la
-vase où il est né. L’objection est fausse.
-L’homme qui aura appris à s’aimer voudra
-donner toute sa valeur, il comprendra que
-c’est son premier devoir vis-à-vis de lui-même.
-Seulement il essayera d’être et non de paraître;
-d’être et non de copier; d’être, sans<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-qu’il soit nécessaire pour cela de faire dégringoler
-autrui du faîte atteint. La lutte pour la
-vie, cette concurrence inévitable qui jette les
-individus pêle-mêle sur les mêmes routes, les
-forçant à jouer des coudes pour arriver au but,
-perdrait ainsi de son âpreté et une certaine
-justice distributive s’établirait. Les honneurs à
-décerner risqueraient d’échoir en partage aux
-plus dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir
-aux prix; la lice ne serait ouverte qu’aux
-valeurs réelles petites ou grandes.</p>
-
-<p>L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il
-doit se vouloir grand, non au point de vue du
-paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir
-beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la
-sanction de l’opinion publique, oui, certes,
-mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter.
-D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance
-secondaire, il aspirera surtout à être.
-C’est encore le plus sûr. Même en ce monde
-d’injustices, il y a une sorte de justice finale.
-Et puis ceux qui croient à l’immortalité, comment
-veulent-ils y arriver? Déformés, détériorés,
-rapetissés? ayant gaspillé les talents
-qu’ils avaient reçus en dépôt ou les ayant
-enfouis sous terre? Le premier devoir de l’individu
-vis-à-vis de lui-même est de donner toute<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
-sa mesure. Ne pas la donner, c’est être son
-propre ennemi.</p>
-
-<p>Si l’être humain se mettait à ce point de vue
-résolument, pratiquement, une révolution
-morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait
-la vie, quel grand souffle la traverserait!
-l’ennui déprimant en serait à jamais banni;
-il n’y aurait plus d’existences vides et veules.
-Chacun saurait pourquoi il doit vivre: pour
-se bien aimer et aimer les autres de la même
-façon.</p>
-
-<p>Une autre objection se présente. L’ambition
-de donner toute sa valeur, d’atteindre la plus
-haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle
-pas l’homme dans de douloureux découragements
-lorsqu’il verra que ses efforts sont vains,
-qu’il constatera des rechutes successives? Oui,
-certes, mais la recherche du paraître, la course
-à la fortune et au succès ne lui procurent-elles
-pas les mêmes déboires, les mêmes dépressions?
-Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes,
-car il peut s’en prendre aux autres, en accuser
-les autres..., ce qui empêche et paralyse l’effort,
-tandis que de devoir s’en prendre à soi-même
-s’accuser soi-même peut faire sur la volonté
-l’effet d’un vigoureux et efficace coup de fouet.</p>
-
-<p>Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-d’abord à devenir son maître pour savoir
-se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt
-de l’harmonie, seule capable de remplacer la
-félicité passagère ou absente dans cette vie
-terrestre. En voyant le peu de contrôle que la
-plupart des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs
-tendances fâcheuses, leurs goûts nuisibles,
-leurs habitudes antiesthétiques, on se demande
-quelle résistance ils sauraient opposer aux
-grandes passions si elles venaient à les toucher
-ou à certaines tentations redoutables qui
-parfois se dressent devant les consciences
-pour les attaquer et les vaincre.</p>
-
-<p>Heureusement ou malheureusement les
-grandes passions sont rares et les grandes tentations
-également, infiniment plus rares qu’on
-ne le croit et ne le dit. Chacun est d’une façon
-ou de l’autre sollicité au mal, au désordre, à la
-rébellion, au péché sous quelqu’une de ses
-formes, mais que de gens se rengorgent dans
-une austère respectabilité qui n’ont jamais
-rencontré sur leur route l’or s’offrant à
-eux, s’imposant à eux, s’acharnant après
-eux!</p>
-
-<p>Tous les hommes ont eu des velléités de
-fortune, mais ceux auxquels la fortune est
-venue d’elle-même tendre la main, offrir<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
-ses plus alléchantes faveurs contre une concession
-d’apparence minime ou considérable
-sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès
-et de Faust ne se renouvelle pas
-chaque jour. De même pour les passions de
-l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David
-sont assez rares. Tout le monde s’imagine
-avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins
-commun pourtant qu’un fort amour, un de ces
-amours qui entrent dans le sang, allument le
-cerveau et amollissent mortellement le cœur.
-Rien de moins commun, mais chaque homme
-cependant peut être appelé à rencontrer les
-dieux sur sa route. Comment les fuir ou les
-terrasser, s’ils sont des mauvais dieux, des
-dieux qui entraînent à la honte, à la misère,
-au désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être
-son propre maître? Devenir roi de soi-même
-est donc le premier acte de l’amour.</p>
-
-<p>Après avoir chargé sa machine de ce combustible
-indispensable qui est la maîtrise de
-soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on
-compte la lancer. La plupart des gens s’aiment
-si peu qu’ils ne se demandent jamais ce qu’ils
-aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à
-conserver leur situation financière et sociale,
-rarement à la forme que prendra leur <i>moi</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
-C’est là une étrange indifférence, que la plupart
-des honnêtes gens partagent. On demande
-à un jeune garçon: «Que veux-tu devenir?»
-Il répondra: «Marin, soldat, prêtre,
-littérateur.» Il ne dira jamais: «Un fort, un
-patient, un sincère, un héroïque, un sage.»
-Il ne le dira pas, parce que la plupart du
-temps il n’y a pas pensé. Chacun s’occupe de
-l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure
-et rarement de la personne intérieure. Et pourtant
-tout l’avenir terrestre et éternel dépend
-du développement de cette personne intérieure.
-Tout est en nous; c’est vrai dans toutes
-les branches: vie sentimentale, vie intellectuelle,
-vie artistique et même vie sociale.</p>
-
-<p>L’homme est appelé par Dieu à la perfection,
-mais la mystérieuse tragédie qui a fait
-de son âme le terrain où des forces contraires
-se livrent une bataille acharnée, rend sans
-doute impossible, du moins sur cette planète,
-l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en
-tendant vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire
-ses aspirations, mais diriger ses
-efforts, employer ses forces au développement
-des facultés et des dispositions qui lui sont
-propres. Comme dans l’ordre intellectuel, il se
-sent porté à devenir musicien, soldat, physiologiste<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
-ou mathématicien, de même dans
-l’ordre moral, il peut et doit choisir sa personnalité,
-une personnalité qu’il aimera, non
-avec cette puérile et injustifiée admiration de
-soi-même, partage des sots, mais avec cet
-attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre
-même incomplète qui lui a coûté un travail
-persévérant, courageusement accompli.</p>
-
-<p>Si la créature humaine s’aimait comme elle
-doit s’aimer, elle donnerait à son propre jugement
-sur elle-même une valeur extrême et
-n’en attribuerait qu’une fort mince à l’opinion
-d’autrui, car elle seule connaît et le fond de
-son cœur, et les secrets mobiles de ses actions,
-et la puissance de ses efforts. Évidemment
-l’homme n’est pas un être solitaire, il a besoin
-de la critique et de l’approbation des autres
-hommes; seulement d’ordinaire il y attache
-une importance exagérée, nuisible à son indépendance
-morale et à sa dignité. Et s’il ne
-s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il
-est tout aussi sensible aux jugements du vulgaire,
-incapable de toute appréciation équitable
-et intelligente.</p>
-
-<p>On pourrait craindre qu’en apprenant à
-donner à son jugement une valeur supérieure,
-l’être humain ne devienne d’une insupportable<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>
-suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui
-sera atteint. En s’aimant assez pour vouloir se
-parer de toutes les beautés, il se sentira toujours
-inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu
-dans un état constant d’humilité salutaire.
-C’est l’habitude de regarder aux autres
-et de donner de l’importance à leurs flatteries
-qui le rend si facilement satisfait de ses
-propres mérites. Même au point de vue
-physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la
-vanité: qu’une jolie femme se compare à la
-Psyché de Naples, elle deviendra modeste;
-qu’elle établisse un parallèle avec ses amies
-médiocres ou laides, elle se rengorgera vaniteusement.
-Et il en est de même dans tous
-les ordres d’idées et d’ambitions. L’âme morte
-n’est pas celle qui cherche en elle-même la
-source des richesses et des joies, mais bien
-celle qui, ne pouvant vivre sur son propre
-fond, quête chez les autres l’appui qui lui
-manque, pose les bases de sa conscience dans
-la conscience des autres, se contente de cette
-chose peu stable et peu sincère souvent, qui
-s’appelle l’approbation des autres.</p>
-
-<p>Il est curieux de constater à quel degré
-l’homme manque d’indépendance morale. A
-notre époque, le phénomène est curieux; les<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
-individus réclament la liberté sous toutes ses
-formes, ils en ont soif, ils veulent s’en enivrer;
-les plus petites entraves les irritent, les
-affolent, mais de la seule vraie liberté ils
-n’ont cure, la liberté intérieure ne les séduit
-point, ils en ont peur comme de la solitude.
-Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique,
-chacun veut faire partie d’un groupe
-de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La
-convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent
-à la base de ce besoin de joug, mais ce qui le
-détermine surtout, c’est le manque d’amour
-que l’homme a pour lui-même et, par conséquent,
-le manque d’estime.</p>
-
-<p>Jamais les individus ne se sont moins estimés
-eux-mêmes qu’à notre époque. Le snobisme
-régnant en est la preuve; vouloir à tout
-prix être le reflet de quelqu’un ou de quelque
-chose, tirer son rayonnement d’autrui, mettre
-son ambition à se frotter à plus haut que soi,
-est encore plus absurde que répugnant. Ah!
-oui, être digne, devenir digne de se mêler à
-ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour
-faire partie de l’élite intellectuelle et morale,
-le sentiment est compréhensible et juste,
-mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à
-tout prix fréquenter ce qui est grand sans y<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
-avoir aucun droit, est-ce là un but digne de
-l’être humain, fait à l’image de Dieu, de
-l’homme qui ressent pour lui-même un vrai
-amour?</p>
-
-<p>Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas!
-ils n’en ont plus guère de notre temps!) qui
-se nourrissent de ses enseignements, qui sont
-les porte-étendards de ses paroles, mais, si
-ces disciples suivent le maître, simplement
-parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa
-gloire tombera sur eux et non par dévouement,
-respect, admiration réelle, ils ne méritent
-plus le nom de disciples, ils sont des
-snobs, des profiteurs, des arrivistes, des gens
-qui se mutilent eux-mêmes, qui stérilisent
-volontairement leur cerveau et par conséquent
-ne s’aiment point.</p>
-
-<p>La grande catégorie des ignorants, non de
-ceux auxquels rien n’est offert, mais des ignorants
-volontaires qui, par sottise, incurie ou
-paresse se refusent à tout effort pour s’approprier
-les connaissances qui leur sont présentées
-de tous côtés, rentre également dans le
-cycle des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui
-la culture, sinon la science, est aussi indispensable
-à l’individu d’une certaine classe que
-l’éducation elle-même. Pour obtenir une place<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
-au soleil, qui ne soit pas un vol, il faut savoir.
-C’est vrai pour les hommes et pour les femmes.
-Et combien s’y refusent obstinément, parmi
-ces dernières surtout! Elles sacrifient cette
-nourriture nécessaire, avec tous ses avantages
-matériels et moraux, aux plus puériles et sottes
-occupations et préoccupations, à des poursuites
-dont il ne restera rien et qui, même innocentes,
-laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.</p>
-
-<p>Le grand développement intellectuel n’est
-pas à la portée de tous, il n’est pas dans les
-goûts de tous. Il y a différentes missions à
-remplir, c’est pourquoi il est si indispensable
-de choisir sa route avec réflexion et discernement.
-Les uns aspirent à la place du grand
-lis blanc, d’autres se contentent d’être une
-modeste fleur des champs ou une utile plante
-potagère; d’autres encore rêvent aux chênes
-puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison
-unique et splendide, aux plantes compliquées
-des serres. Toutes ces œuvres de la
-nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais
-dans chaque espèce il en est de splendides, de
-médiocres et de rabougries. Si l’on s’aime, il
-faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or,
-la plante humaine demande une culture intellectuelle
-considérable; toutes les joies de la<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
-vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le
-pessimiste Schopenhauer admet qu’une fois les
-passions amorties, on peut connaître le bonheur
-sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des
-choses de l’esprit et que l’intelligence soit
-restée ouverte. Mais ce goût ne naît pas au
-déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé
-dès sa jeunesse. J’ai connu quelques belles et
-heureuses vieillesses, mais toutes, en effet,
-étaient amoureuses de l’idée, de la méditation,
-du livre... <i>In Angulo cum libello.</i></p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>La sensibilité étant durant toute la vie active
-de l’homme la cause principale de ses joies et
-de ses douleurs, il serait utile de se demander
-dans quelle voie il doit la diriger pour son
-propre bonheur et le développement normal de
-ses facultés affectives.</p>
-
-<p>La sensibilité n’est pas la sentimentalité;
-celle-ci sous toutes ses formes, même la forme
-naturelle, est une source d’erreurs, de pernicieuses
-illusions et d’inutiles souffrances. Tout
-ce qui tend à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-conséquent être banni, de l’éducation que nous
-recevons des autres et de celle que nous nous donnons
-à nous-mêmes. Elle représente, du reste,
-bien plus une habitude de l’esprit qu’un besoin
-du cœur, et en général se développe au détriment
-des affections vraies et se perd en phrases
-vides, en aspirations vagues. On rêvera à l’ami
-absent, mais on oubliera d’agir pour lui. Les
-personnes sentimentales sont presque toujours
-les moins altruistes et ne contribuent que faiblement
-à la félicité de leur entourage, car elles
-deviennent facilement le centre de leur sentimentalisme,
-se posent vis-à-vis d’elles-mêmes
-en êtres à part, méconnus du vulgaire, magnifiant
-en sérieuses épreuves les petits déboires
-de la vie, se forgeant une série d’imaginaires
-souffrances. En résumé, être sentimental vis-à-vis
-des autres c’est les aimer plus artificiellement
-que réellement. Être sentimental vis-à-vis
-de soi-même c’est ne pas s’aimer du tout,
-puisque c’est développer en soi des causes
-factices et inutiles de douleur.</p>
-
-<p>La vraie sensibilité, au contraire, est une
-source constante de joie, elle produit un rayonnement
-continuel de l’âme. Plus l’homme
-aimera autour de lui, mieux il s’aimera lui-même,
-l’amour pour autrui étant l’unique moyen<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-efficace de contribuer à sa propre satisfaction.
-Ceux qui, par crainte de la souffrance, stérilisent
-leur cœur, deviennent des âmes mortes;
-l’avarice morale les étreint et tarit en elles
-toutes les forces d’expansion et de lumière. Ils
-donnent le moins possible au prochain pour
-éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette
-précaution se retourne contre eux-mêmes. En
-étouffant leurs sentiments altruistes, ils augmentent
-leur égoïsme, ce qui les rend plus
-sensibles à ce qui les touche et par conséquent
-les fait souffrir davantage. Aimer les autres,
-c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement,
-car on n’est heureux qu’en aimant; seulement,
-il faut les aimer pour eux-mêmes et
-non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant
-pour leur être utile, sans cette exagération
-morbide qui change le dévouement en
-souffrance, en somme il faut les aimer comme
-nous-mêmes pour leur bien réel. Tout s’enchaîne
-admirablement dans cet ordre d’idées, car le
-but de l’amour pour soi et les autres est d’amener
-l’âme humaine à l’harmonie.</p>
-
-<p>Cette même harmonie demande que la sensibilité
-soit dominée par la raison, la patience
-et le courage, sans quoi elle dégénère en sensiblerie
-et devient, plus même que la sentimentalité,<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
-une cause de chagrins perpétuels et inutiles
-pour ceux qui l’éprouvent et un tourment
-pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire
-et bonne à soi et aux autres, elle doit se
-garer de nombre d’écueils et surtout de l’excès
-de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette
-pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie
-de tout bonheur, de toute satisfaction et de
-toute paix, la susceptibilité devrait être considérée
-par les êtres intelligents comme une maladie
-douloureuse qu’il faudrait tâcher d’enrayer
-dès le premier symptôme. Si l’homme savait
-s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment
-morbide de prendre racine en son âme.</p>
-
-<p>La susceptibilité a une pernicieuse sœur
-jumelle qui est en même temps sa cause et son
-effet; il est rare que l’une aille sans l’autre.
-Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité
-exaspérée, mais d’ordinaire elle marche à pas
-égal avec la vanité, la plus perfide compagne
-que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait
-pas en souhaiter le contact à son pire ennemi,
-et, aberration singulière, l’homme presque toujours
-s’empresse de lui ouvrir toutes grandes
-les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente,
-la chérit. Si l’on noircissait d’encre le papier de
-plusieurs fabriques on n’arriverait pas à énumérer<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-le mal dont elle a été cause depuis le
-commencement du monde. Et tout cela parce
-que l’être humain n’a jamais appris à savoir
-s’aimer et par conséquent, n’a pas compris
-quelle source de douleurs il pourrait s’épargner
-par une sage direction de lui-même.</p>
-
-<p>On dira que la susceptibilité est une force de
-résistance, que la vanité est un levier puissant,
-que sans elles la grossièreté s’introduirait dans
-les mœurs, que tout progrès d’élégance et de
-culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien
-développée ne suffirait-elle pas à maintenir le
-respect, à servir de rempart contre les offenses,
-à les empêcher même? Et l’amour-propre ne
-pousse-t-il pas l’homme bien plus loin que la
-vanité sur la voie du perfectionnement, de
-l’achèvement, de la grandeur? On les confond
-l’un avec l’autre, et c’est une erreur profonde,
-car à les bien considérer ils s’excluent l’un
-l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations
-de la vanité, on transforme et rapetisse celle
-de l’amour-propre. L’amour-propre c’est l’amour
-de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne
-peut faire désirer que le bon et le grand, la
-réalité et non l’apparence, la vraie gloire et
-non la fausse gloire, tandis que la vanité!...
-Qui oserait décrire et avouer toutes les petites<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
-et pauvres pensées, les mesquins désirs, les
-puériles satisfactions dont elle est cause? Ce
-qu’inspire l’amour-propre on ne le raconte pas
-toujours, mais on n’en rougit point; il peut
-induire à une action violente, jamais à une
-action basse; s’il a ses dangers, ses maladies,
-elles ne sont ni putrides, ni infectieuses.</p>
-
-<p>Un des symptômes du vrai et sain amour-propre
-c’est de développer le désir de la gloire
-dans les âmes assez fortes pour le supporter.
-Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce
-n’est pas toujours celle du guerrier, du poète,
-de l’homme d’état, du savant ou telle autre
-personnalité géniale à laquelle on est habitué
-à attacher ce nom, elle peut illuminer de ses
-rayons des manifestations plus modestes. Il y
-a la gloire intime et secrète du développement
-mental et moral. Emerson, par exemple, n’aurait
-jamais écrit les pages qui lui ont acquis
-la célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même,
-il serait arrivé à la gloire par l’expansion de sa
-pensée et de son sentiment. Qu’elle soit destinée
-à rester invisible ou à revêtir une apparence
-éclatante, la gloire est le plus salutaire, le plus
-efficace, le plus noble amour que l’homme
-puisse concevoir et réchauffer dans son esprit
-et son cœur. Il faudrait que sa poursuite dominât<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-toutes les autres dans les âmes profondes
-et les intelligences géniales.</p>
-
-<p>Ce désir des hauteurs même invisibles ne
-peut être le partage que d’une élite, mais il
-reste aux personnalités plus modestes un vaste
-champ de travail à ensemencer et à labourer,
-lorsqu’elles auront appris quel est le vrai
-amour de soi. La récolte leur apportera des
-satisfactions inconnues, donnera une saveur
-toujours renouvelée à leur existence, leur épargnera
-bien des souffrances inutiles; elles auront,
-en outre, la joie suprême de voir leur
-fonds produire chaque jour davantage ce qu’il
-est capable de donner.</p>
-
-<p>Tous ces bienfaits que la pratique du vrai
-amour de soi promet à l’homme, peuvent être
-obscurcis, gâtés, corrompus par le développement
-d’une seule tendance, comme une famille
-d’insectes presque invisibles suffit pour que
-les plus grands arbres soient rongés dans leur
-essence même. Cette tendance, il vaut mieux
-dire cette maladie, est le manque de simplicité,
-de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et
-des autres. Dès qu’une préoccupation de ce
-genre pénètre l’esprit, elle diminue immédiatement
-tout ce qu’elle touche. Si la recherche
-de perfectionnement, de la mise en valeur des<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-facultés doit amener à sa suite l’orgueil spirituel,
-mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu
-d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement,
-simplement, dignement ce qu’il est vaudra
-toujours mieux que le poseur, même s’il
-a le bon goût de ne pas battre la grosse caisse,
-même s’il est à peu près sincère dans sa
-recherche du bien et du bon.</p>
-
-<p>La simplicité, c’est la vérité. La pose, même
-si ses attitudes sont belles, n’est que mensonge.
-L’une peut se comparer à la source d’eau vive,
-à l’air pur des montagnes, à la saveur des
-fruits, à l’odeur des fleurs; l’autre c’est le
-masque, la fantasmagorie, les boissons frelatées,
-les parfums chimiques. Et il suffit d’une
-perle fausse dans le collier pour faire douter
-de celles qui sont vraies!</p>
-
-<p>Heureusement, le véritable amour de soi, s’il
-est profondément senti, dissipe ces puériles
-velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles
-se manifestent sous une forme quelconque,
-l’homme n’a pas appris à s’aimer, ou, pour mieux
-dire, il s’aime faussement, il est son propre ennemi,
-l’artisan de ses souffrances, le destructeur
-de ses joies, la main qui entrave, le piège qui
-fait tomber, la griffe qui déchire. Au contraire
-par le développement de ses facultés physiques<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>
-et mentales et par l’épanouissement de sa nature
-vraie il peut arriver à rendre sa vie digne
-d’être vécue. En substituant le désir d’être à
-celui de paraître, l’amour-propre à la vanité,
-la sensibilité à la sentimentalité, la volonté
-de cultiver son jardin à la vaine poursuite
-d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera
-pas aux implacables douleurs qui le guettent,
-telles que la maladie, la trahison et la mort,
-l’immense catégorie des amertumes stériles,
-des déboires cherchés, des découragements
-évitables, des désespoirs inutiles. L’homme
-doit arriver au point où tout honneur immérité
-lui pèsera comme une humiliation.</p>
-
-<p>L’individualisme est violemment attaqué
-aujourd’hui; il est cause, en effet, des plus
-grands maux, mais parce que c’est un individualisme
-qui cherche à prendre aux autres et
-non à développer en soi. Il est nécessaire de
-distinguer: l’homme qui soigne son corps pour
-le rendre sain et beau ne nuit pas à autrui; il
-nuit à autrui s’il le couvre de vêtements somptueux
-obtenus par vice ou fraude, cause de
-ruine pour sa famille, objet d’envie pour le
-prochain. Même si une position exceptionnelle
-le lui permet, cet excès de magnificence est
-égoïste, car il diminue la possibilité de la charité.<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-User de l’intelligence des autres sans les
-rétribuer de façon équitable est égalément
-égoïste, mais le développement de sa propre
-intelligence ne peut faire de tort à personne. Le
-désir d’obtenir les premières places, si on est
-réellement parmi les plus dignes comme intelligence
-et savoir, n’est pas nuisible à la collectivité;
-il devient nuisible lorsque ces premières
-places sont obtenues, non par mérite, mais par
-intrigue, astuce, charlatanisme, lorsqu’elles
-sont volées à qui elles reviendraient de droit.</p>
-
-<p>Si chaque être humain se disait: mon
-unique but doit être de développer les forces
-et les dons de ma propre nature, il serait à la
-fois encouragé et limité dans ses ambitions;
-le sentiment qu’il ne peut aller au-delà le sauverait
-de l’envie et de la jalousie; dédaignant
-le faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui
-revient pas. L’on objectera que l’individu
-lancé dans la vie, étreint par la concurrence,
-devient incapable d’établir constamment une
-juste balance entre ses mérites et ceux d’autrui.
-Évidemment, mais quand par la culture
-de son jardin un esprit aurait acquis l’habitude
-de rester dans le vrai et de mépriser le faux,
-il lui en resterait quelque chose même à l’heure
-des luttes acharnées. Les habitudes de politesse<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
-du siècle dernier se retrouvaient sous le
-feu de l’ennemi, alors que pour commander la
-charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait
-son escadron, disant: «Messieurs les gendarmes
-de la Maison du Roi, veuillez assurer vos
-chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»</p>
-
-<p>La société moderne marche d’ailleurs, il faut
-l’espérer, vers une distribution plus équitable
-du pain quotidien: l’évolution sociale qui se
-prépare, les lois plus justes qui en découleront,
-l’ouverture de champs d’activité fermés jusqu’ici,
-diminueront l’âpreté du combat. Mais
-pour que l’homme puisse comprendre ces conditions
-nouvelles de vie et y participer dignement,
-il faut qu’il ait appris à s’aimer. Le but
-de cet amour se résume en trois propositions
-principales: être sincèrement ce qu’on est;
-atteindre le plus haut développement possible;
-répandre la joie autour de soi pour la sentir
-en soi. Que l’objectif se limite simplement à
-l’existence terrestre ou comprenne les espérances
-immortelles, la voie à suivre est la
-même, car elle comprend la vérité, le perfectionnement,
-l’altruisme et doit avoir comme
-résultat l’harmonie finale de l’être.</p>
-
-<p>Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-spectateurs de la vie, tous les mots qui précèdent
-sont vides de sens, dépourvus de saveur
-et ils ne rendent qu’un son creux et
-vain. Mais les autres, ceux qui, sous une dénomination
-quelconque, ont des aspirations plus
-ou moins sincères et fortes vers les choses
-élevées, qui reconnaissent des lois morales,
-qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui
-veulent leur bonheur et le bien d’autrui, savent-ils
-s’aimer beaucoup mieux, sont-ils disposés
-à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?</p>
-
-<p>Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui
-croient que cet amour leur est interdit; elles
-ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec
-son propre cœur équivaut à ne pas penser avec
-sa propre pensée, à faire fi de la vie qui leur
-a été donnée, à supprimer les forces qu’elles
-ont reçues, à refuser de guider vers les hauteurs
-la conscience dont Dieu leur a conféré
-le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de
-s’aimer les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire
-de s’aimer suivant le plan divin. Voilà
-pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas
-l’amour de soi d’une façon plus juste, plus
-sage, plus normale que les disciples du hasard.</p>
-
-<p>Puis vient la grande foule des âmes mortes,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-de celles qui ont permis à la maladie, à la
-souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer
-en elles, presque jusqu’à l’extinction,
-l’intensité de la vie morale; elles ont perdu
-tout magnétisme, tout rayonnement, toute
-puissance communicative et s’étiolent dans
-une existence sans chaleur et sans lumière. Il
-ne leur reste que le regret des choses divines
-qu’elles ont négligées. Leur nom est multitude.
-Si elles se ranimaient, ce serait comme
-une immense armée surgissant tout à coup et
-partant en guerre pour une nouvelle croisade,
-bannières déployées. Et sur ces bannières ces
-mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même
-et tu auras vaincu une partie de la
-souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu
-aimeras les autres.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE V</h2>
-
-<p class="pch">L’ÉLÉGANCE MORALE</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Attelez votre charrette à
-une étoile.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Emerson.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du
-langage courant, et on l’entend sortir de
-bouches profanes qui, il y a quelques années
-encore, en ignoraient le sens. Des écoles se
-sont formées sous ce nom, et, si elles ont
-effleuré le ridicule par des recherches puériles
-et des affectations singulières, elles peuvent
-revendiquer le mérite d’avoir opposé un contrepoids
-efficace à la tendance moderne de
-négliger le beau pour la recherche unique de
-l’utile.</p>
-
-<p>Ce développement du sens esthétique n’a
-peut-être pas été favorable à la pureté de l’art;<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
-il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la simplicité
-et la spontanéité, sources principales
-de toute vraie grandeur. Mais il a eu pour
-effet de généraliser la préoccupation de l’harmonie
-dans les objets extérieurs et d’accentuer
-la répugnance du banal, du laid, du grossier.
-Il a créé chez les natures les plus
-positives des besoins inconnus aux générations
-précédentes: désir de lumière, d’horizons, de
-teintes fondues, de notes brillantes, de combinaisons
-originales. Toutes les manifestations
-artistiques: concerts, auditions, expositions,
-sont courues comme elles ne l’ont jamais été.
-L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les
-admirations bruyantes d’adorateurs incompétents.
-Il est tellement à la mode du jour que
-l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente
-paraît incomplet si l’on n’y ajoute
-l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela
-artiste!»</p>
-
-<p>Mais, phénomène bizarre et inexplicable,
-cette recherche d’harmonie et de beauté qui
-préoccupe les classes cultivées de tous les
-pays ne dépasse pas le domaine de la forme
-et de l’intelligence. L’élégance morale n’a pas
-d’autels. On stigmatise bien encore une action
-vulgaire ou basse, mais il faut que les bornes<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-de la plus vaste indulgence aient été dépassées.
-«Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces
-mots, d’ailleurs, n’indiquent aucune déception
-sérieuse, nul désir réel de beauté
-psychique; ils sont simplement l’expression
-très atténuée du blâme que les sociétés civilisées
-ont prononcé de tout temps contre certains
-actes indélicats ou lâches.</p>
-
-<p>Une faute de goût, un assemblage de couleurs
-disparates, le pli disgracieux d’une draperie
-causent aux délicats une souffrance à la
-fois réelle et fausse, tandis que l’absence
-d’harmonie morale ne choque nullement leur
-sens esthétique. La tenue extérieure est d’un
-raffinement extrême; chez quelques-uns la
-tenue intellectuelle est également très surveillée.
-La phrase banale, sans couleurs, sans
-paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire,
-le médiocre, l’incomplet dans leurs
-imperceptibles nuances, produisent de pénibles
-rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure
-des choses et aux capacités de l’esprit.
-S’agit-il du caractère, rien ne choque; on
-admet tout; incohérences, petitesses, compromis
-et laideurs, preuve évidente que notre sentiment
-de l’art est à la fois incomplet et
-vieilli. En l’étendant aux manifestations morales,<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-on pourrait l’agrandir et le rajeunir; un
-peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux
-grâces visibles dont nous sommes épris.</p>
-
-<p>Les contes de fées, qui, sous leur puérilité
-apparente, renferment toujours un fond de
-sagesse, racontent l’histoire d’une princesse,
-fille de roi, qui portait des habits somptueux,
-brodés de pierreries, mais dont la bouche vomissait
-des crapauds et des couleuvres. C’est
-un peu le cas du raffinement moderne. Mais
-aujourd’hui les Princes Charmants ne se
-laissent plus rebuter par les laideurs intimes,
-et il y a dans ce qu’on appelle la «rosserie»
-une sorte de prestige que d’assez honnêtes
-gens subissent.</p>
-
-<p>Il est impossible de regretter la société
-d’autrefois, notre mentalité élargie ne pourrait
-plus la supporter. Il est certain cependant
-qu’elle interdisait l’étalage des vulgarités dont
-on se fait presque un mérite aujourd’hui. On
-n’avait pas honte des vices, mais on rougissait
-des petitesses, et un besoin de grandeur enivrait
-les âmes. Ce prestige qu’il fallait conserver
-aux yeux des foules s’exerçait souvent par
-la hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout
-aux filles du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle l’art de monter
-en carrosse et l’observation rigoureuse des prescriptions<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-du bel air, on leur enseignait également
-qu’avoir l’âme basse était un déshonneur
-et que, si l’on manquait de délicatesse, il fallait
-du moins en garder l’apparence. Orgueil
-et hypocrisie peut-être, mais après l’humilité
-chrétienne l’orgueil n’est-il pas la plus sûre
-des sauvegardes? Il a été remplacé par la
-vanité qui médiocrise tout ce qu’elle touche.
-Quant à l’hypocrisie, sait-on toujours où elle
-finit et commence? Plus odieuse que le cynisme,
-ses conséquences morales et sociales sont moins
-dangereuses. La dédaigneuse indifférence de
-l’époque actuelle pour le raffinement des manifestations
-psychiques n’a d’ailleurs produit
-aucun effet salutaire dans les rapports des
-hommes au point de vue de la sincérité et de
-la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu,
-le mensonge et les préjugés obscurcissent la
-généralité des esprits aujourd’hui comme autrefois.</p>
-
-<p>Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever
-leurs âmes, beaucoup de gens taxent
-d’hypocrisie toute recherche de beauté morale
-en dehors d’une vie parfaite. Aux saints seuls
-cette ambition est permise. La question se
-posait déjà au <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle. Quelqu’un voyant
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>M<sup>me</sup> de Montespan fort exacte aux rigueurs du
-carême, paraissait s’en étonner; à quoi la favorite
-répondit avec l’à-propos des Mortemart:
-«Parce qu’on commet une faute, faut-il donc
-les commettre toutes?» Cette réplique humble,
-fière et sage est le meilleur argument et le
-plus simple contre la théorie commode de
-l’abandon de soi-même. Les faiblesses, les passions
-dont on ne réussit pas à être toujours
-maître ne doivent pas détourner de la «route
-royale de l’âme». Platon l’indiquait à des
-hommes sujets à tous les entraînements. Les
-Grecs de son temps étaient des raffinés, des
-affamés d’art et de beauté plastique; ils avaient
-bien plus que les modernes le sens des choses
-exquises dans l’ordre naturel et physique.
-Cependant ces païens qui si longtemps avaient
-ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée
-que par leurs philosophes, sentaient la
-grandeur morale des passions belles et fortes
-et s’inclinaient devant les stoïciens.</p>
-
-<p>Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre
-les deux époques. Les amants de la beauté ne
-représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui
-l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé.
-Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat,
-l’homme du monde le plus athénien voient leurs
-goûts apparemment partagés par les médiocres<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
-et les ignorants. L’art est devenu un objet de
-mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut
-les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut
-l’être que par la recherche de ce qui est difficile
-et élevé. La poursuite à la pièce rare ne
-doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à
-l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende
-au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance
-dans le caractère compléterait merveilleusement
-celle de la forme et de l’esprit. Les
-types en seraient plus variés que celui du
-visage humain; il y aurait des révélations de
-grâces mystérieuses, de fascinations secrètes...
-Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations
-extérieures présentent une surface harmonieuse,
-c’est encore de l’art et même du grand
-art.</p>
-
-<p>Le monde est vieux et il est blasé sur bien
-des jouissances. Il suit les entraînements de la
-mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions.
-Pour rajeunir son imagination et son
-cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à
-atteindre. L’application du beau aux manifestations
-du caractère,—en dehors de toute
-préoccupation de religion ou de morale,—uniquement
-par le développement plus complet
-du sens esthétique, apporterait à la société un<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-vigoureux élément de vie. Dans cette recherche
-du rare et du précieux moral, la concurrence
-des ignorants et des médiocres ne serait pas
-à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait
-une aristocratie, dont les privilèges ne seraient
-pas contestés par les foules et qui échapperait
-à la convoitise du veau d’or que l’on adorait
-déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines
-d’Horeb.</p>
-
-<p>Certes, pour les fils des hommes, la beauté
-de la forme restera la séductrice suprême;
-les harmonies de la nature continueront à faire
-la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront
-pas le pouvoir de charmer et de troubler
-les âmes; les vibrations mélodieuses des sons
-entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque
-les raffinés intellectuels, les esthètes délicats
-auront compris que l’œuvre d’art ne peut être
-complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa
-beauté propre, une corde de plus sera attachée
-à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies
-nouvelles qui répandront leur enchantement
-sur les rêves des poètes, les inspirations
-des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>En disant que les préoccupations de raffinement
-moral étaient inconnues à notre temps,
-je n’ai considéré que cette partie intelligente
-et artiste de la société moderne qui, tout en se
-rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne
-prétend point pratiquer et vivre les principes
-chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant
-si les hommes de foi essayent de conformer
-à l’esthétique morale les manifestations
-de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes
-l’idéal de beauté auquel ils croient.</p>
-
-<p>L’Église catholique avait merveilleusement
-compris l’irrésistible puissance du beau. Ses
-cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses,
-les poétiques légendes dont elle entoure
-la vie de ses saints, les grands mouvements
-collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve
-manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle
-a conservé la magnificence de son culte et la
-poésie de ses symboles, mais les individus qui
-la composent ont suivi le courant utilitaire du
-siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession
-qu’ils appartiennent, chez tous les adorateurs<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
-de la cause inconnue, la même tendance se retrouve:
-celle de ne pas rechercher la beauté
-dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent
-comme doctrine a mis sur eux son empreinte.
-Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique,
-ou, pour mieux dire, elles sont confondues
-l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les
-manifestations de la vertu, c’est condamner la
-vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever
-son prestige et son ascendant. Car si incohérent
-que soit l’homme, son sens logique demande
-qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les
-actes et la façon dont ils se manifestent et
-s’accomplissent.</p>
-
-<p>A quoi l’on répondra que cette préoccupation
-de l’harmonie est du superflu et de la
-recherche. Notre époque est pratique, elle vise
-avant tout à l’indispensable. Quand la maison
-brûle, le temps manque pour s’arrêter aux
-bagatelles de la forme; les œuvres positives,
-les vertus qui se traduisent en faits sont les
-seules qui comptent. Ces protestations révèlent
-un état d’esprit faux, mais apparemment naturel
-et logique. La préoccupation qu’éveille le sort
-des classes malheureuses, l’attente de l’évolution
-sociale devaient produire comme effet inévitable
-l’utilitarisme de la vertu et diminuer la<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
-recherche de la beauté dans les manifestations
-morales. Les économistes, les savants, les philosophes
-positivistes sont dans le vrai de leur
-époque et de leurs théories en voulant développer
-chez les individus les tendances et les
-qualités aptes à rapporter égoïstement ou
-altruistement un équivalent immédiat d’avantages
-pratiques. Mais ce point de vue est-il
-également logique de la part des chrétiens,
-répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes
-et des précurseurs?</p>
-
-<p>La littérature imaginée de l’Orient a
-dans les Écritures son expression la plus haute,
-et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons
-parler le Christ: ses paroles sont empreintes
-de grâce, de douceur, de majesté. La
-sombre grandeur des visions du vieil Esaïe
-atteint la sublimité tragique. Les chants du
-roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs
-de l’âme, extases d’amour, images suaves,
-expriment toute la beauté que la crainte ou
-l’espérance peut faire jaillir du cœur de
-l’homme. «La voix de l’Éternel brise les
-cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le
-désert... Tu es le plus beau des fils des
-hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres...
-Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sont<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-parmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite,
-parée d’or d’Ophir...»</p>
-
-<p>Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées
-par les œuvres utiles, ne songent plus guère à
-se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il
-est rare que la grâce soit répandue sur leurs
-lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu.
-Les parures secrètes et intimes paraissent
-superflues aux chrétiens modernes; ils oublient
-qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles
-attirances, car le visible n’est que le reflet des
-frémissements invisibles de la vie intérieure.</p>
-
-<p>A côté des devoirs imprescriptibles que la
-morale enseigne, à côté de la bienfaisance que
-la conscience impose, il y a la place de la
-pensée. Même dans le bien, elle peut être
-médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se
-dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes
-de la vie, religieux et autres, s’en ressentent.
-Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères
-où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses
-peuvent éclore et vivre.</p>
-
-<p>L’Évangile renferme une parole étonnante.
-Si elle n’avait été prononcée par le Christ
-elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme
-votre père qui est aux cieux est parfait.»
-Appeler l’être humain à la ressemblance de<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span>
-celui dont les pieds reposent sur les étoiles,
-c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever
-à une dignité suprême. Or, pour les croyants,
-la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux,
-c’est la parole divine qui ne peut tromper.
-Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante
-à laquelle le chrétien n’ait le devoir
-d’aspirer.</p>
-
-<p>L’idéal des croyants de nos jours est bien
-éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement
-philanthrope, actif pour la propagation
-des idées morales, observateur des formes
-et des obligations que la société impose, leurs
-aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle
-qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils
-oublient la sublimité du modèle qui leur a été
-proposé, ils ne songent point à imprégner de
-beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.</p>
-
-<p>L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui
-les vertus chrétiennes est dû à l’absence
-d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent.
-Quand on prétend avoir pour guide les puissances
-surnaturelles, les médiocrités de pensée
-et de sentiment font dissonance. Dans les vies
-religieuses les plus actives les grandes lignes
-manquent, et elles manquent parce qu’on n’y
-aspire pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p>
-
-<p>Si les âmes pieuses se rendaient compte à
-quel point leurs inélégances morales nuisent à
-la cause divine, la conscience de leur responsabilité
-les ramènerait au culte de la beauté
-intérieure. Elles comprendraient que le développement
-de ce qu’il y a d’éternel en nous
-est plus important peut-être que les œuvres
-positives auxquels leurs heures sont consacrées.
-En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal
-religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé;
-non seulement le sentiment de la
-majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais
-elles croient à des laideurs permises; l’absence
-de douceur et de grâce semble presque une
-vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la
-morosité, la rudesse un privilège inhérent à la
-pratique des devoirs pieux. Faire honneur au
-maître que l’on proclame, plaire, charmer pour
-lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie
-des choses est inconnu à beaucoup de cœurs
-religieux. Ils devraient se dire cependant que
-Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que
-l’homme y fît tache. Dans la création le beau
-a une place supérieure à l’utile et les deux éléments
-se fondent l’un dans l’autre; les palmiers,
-les lis, les empourprements du ciel, toutes les
-splendeurs du firmament et de la terre doivent<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-avoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut
-que la poésie entre dans le bien pour qu’il
-devienne le beau.</p>
-
-<p>Les cœurs aujourd’hui sont las des choses
-vilaines et basses; les âmes demandent à être
-émues, la privation de la beauté les a accablées
-d’une inconsciente et lourde tristesse, elles
-sont prêtes pour les envolées mystiques. Le
-renouveau spiritualiste dont on mène si grand
-bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un
-besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse
-revanche semble avoir sonné pour les idéalistes.
-Tous les chrétiens devraient se rallier à la
-petite phalange, comprendre que le monde
-fatigué de scepticisme, désireux de beauté,
-suivra les guides qui le conduiront aux hautes
-cîmes.</p>
-
-<p>S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable
-de péché, de douleur et de mort, il y a
-dans chaque être une part d’éternité dont il a
-le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part
-tout le développement dont elle est susceptible,
-de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les
-chrétiens, plus rapprochés de cette grâce
-intime qui est le parfum de l’être, mieux armés
-contre les passions discordantes, devraient
-sonner les cloches au large. L’appel de quelques<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-raffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des
-voix qui atteignent à tous les bouts de la terre
-pour combler cette lacune de la pensée moderne
-et proclamer le culte du beau en morale.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE VI</h2>
-
-<p class="pch">LE CULTE DE LA VÉRITÉ</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>The world is upheld
-by the veracity of good
-men.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Emerson.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Tandis que toute la création se tournait
-d’instinct vers la lumière, l’homme, seul, semblait
-la fuir; il refusait de regarder les hauteurs
-où elle rayonne, s’obstinant aveuglément
-à la croire contraire à sa paix et à son bonheur.
-Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les
-masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition
-de la vérité nue. Le phénomène s’est renouvelé
-à travers les âges, et les consciences l’ont
-accepté sans révolte, respirant à l’aise les
-miasmes du factice et de l’artificiel.</p>
-
-<p>La recherche de la vérité scientifique, à
-laquelle notre époque s’est passionnément
-acharnée, a précisé enfin, par le contraste,
-les mensonges sur lesquels s’établit, en grande<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-partie, l’existence sociale et personnelle. Mais
-le sentiment de ces mensonges n’avait pas
-jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher
-à la terre ses secrets, au ciel ses mystères
-et l’on se contentait de l’artificiel dans la
-vie vécue, on le voulait, on le recherchait, on
-l’imposait même socialement et moralement.
-De là une mentalité factice, faussée, que
-l’ignorance ne justifiait plus et que l’exagération
-de la pensée moderne marquait d’une
-empreinte presque morbide.</p>
-
-<p>Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir
-trouvé des disciples et les effets d’une œuvre
-secrète, élaborée dans quelques âmes par des
-forces supérieures, commencent à se manifester.
-Le vrai leur est apparu comme une puissance
-suprême digne de tous les sacrifices
-et vers laquelle la vie humaine devrait s’orienter.
-Mais ce mouvement ne doit pas se circonscrire
-à de rares esprits, il faut montrer à
-l’homme ce qu’il y a de puéril, d’absurde, de
-dangereux, de criminel dans les mensonges
-où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre
-part, que la vérité est une amie, qu’à côté
-d’humiliations profondes elle donne des consolations
-supérieures, et que ce n’est point
-elle qui barre la route du bonheur. Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-lui dire surtout que l’heure est grave, qu’un
-monde nouveau fait tressaillir les entrailles de
-la terre, et que, pour se préparer à y vivre,
-l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses
-pas. Or, impossible de les affermir sur le sol
-mouvant du mensonge, impossible aussi de
-discerner la route où le pied ne bronchera pas,
-si l’horizon est obscurci.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Un seul mot exerce sur la créature humaine
-un invincible prestige, et tous les autres
-ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce
-mot magique vers lequel toutes les facultés
-et toutes les forces se sont tendues depuis
-des milliers de générations restera éternellement
-l’objectif de l’humanité. Le goût du bonheur,
-que de mystérieuses origines lui ont
-transmis, est si puissant chez l’homme que,
-même agonisant, il le sent encore. Qu’il le
-place dans l’existence terrestre ou l’espérance
-d’un au-delà radieux, peu importe! la recherche
-reste identique: l’être humain, altruistement
-ou égoïstement, aspire et aspirera toujours
-à la réalisation de la félicité et à la disparition<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
-de la douleur. Le stoïcisme de ceux
-qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en
-attendent aucune compensation, est un triomphe
-de la volonté sur l’instinct. Et encore, ce
-stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse
-placée entre le cœur de l’homme et les souffrances
-qui le guettent. Or, l’aspiration à la
-non-souffrance équivaut presque dans ce
-monde du relatif où l’homme s’agite à une
-aspiration vers le bonheur.</p>
-
-<p>L’expérience des siècles vécus a appris aux
-habitants de ce monde que s’il y a des moments
-heureux il n’y a pas de vie heureuse.
-Cette science acquise n’a point ralenti leur
-poursuite; et, aujourd’hui, la loi du progrès,
-avec ses promesses d’un éternel devenir, permet
-de croire réellement à une amélioration
-future d’existence. Les applications merveilleuses
-des découvertes scientifiques, le développement
-du sentiment de la solidarité
-humaine font entrevoir un avenir où la souffrance
-matérielle sera allégée et où chaque
-être pourra prétendre à sa part de lumière et
-de chaleur. Ces espérances s’étendent aussi
-aux conditions psychologiques des individus:
-l’élargissement des horizons intellectuels, la
-compréhension plus juste des valeurs, la délivrance<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-de ce poids mortel de solitude que la
-grande solidarité humaine fera disparaître,
-mettront l’homme en mesure, non d’échapper
-à la douleur, condition essentielle de tout perfectionnement,
-mais de la dominer et de savourer,
-dans les périodes de répit, la joie de
-vivre.</p>
-
-<p>La société a devant elle une œuvre immense
-à accomplir, une œuvre de reconstitution, dont
-on ne peut saisir encore toutes les conséquences
-et qui améliorera sans doute la destinée
-générale matériellement et législativement.
-Mais à côté du travail collectif, le travail
-individuel est nécessaire; la société ne peut
-l’accomplir pour l’homme. Elle lui dira: «Tu
-te plaignais, tu voulais une autre organisation,
-d’autres lois, une distribution plus équitable
-des biens, je t’ai donné tout cela. Va maintenant,
-cesse de te plaindre et sois heureux.»
-Mais l’homme ne saura jouir de cette
-vie nouvelle, s’il ne s’est pas renouvelé lui
-aussi intérieurement. A ces perfectionnements
-matériels d’existence, des perfectionnements
-moraux doivent correspondre, et ceux-là,
-l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur
-de sa conscience. L’esprit public, bon ou
-mauvais, facilitera ou entravera sa tâche, le<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
-travail n’en restera pas moins uniquement
-personnel. Il faut un acte de volonté pour que
-l’homme s’engage sur la route du bonheur
-relatif que l’avenir lui promet. C’est une première
-initiative; elle restera stérile si une
-seconde ne la suit pas immédiatement: la
-résolution de déblayer le chemin de l’obstacle
-qui en barre l’entrée.</p>
-
-<p>Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses
-formes, hideuses ou séduisantes qu’elles soient.
-C’est l’ennemi irréconciliable, celui qui a
-changé en tragédie la vie terrestre. La plus
-grande partie des difficultés qui embarrassent
-l’homme, des compromis où sa conscience se
-déprave, des tristesses où son existence
-s’épuise, ont pour raison déterminante l’oubli
-du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux.
-Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices
-qu’ils imposent finissent par faire perdre
-à l’esprit humain la notion de la justice divine.
-On le sait, on le voit, on le déplore, et presque
-personne n’a le courage de soulever d’un coup
-d’épaule la charge de plomb qui l’écrase. «La
-gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen
-dans toutes ses pièces; mais il semble voir
-dans ce mensonge une sorte de fatalité inéluctable
-à laquelle la société condamne<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-l’homme. Heureusement la société semble
-vouloir se transformer, et il faut qu’une élite
-la précède dans la répudiation du mensonge
-et le culte de la vérité.</p>
-
-<p>En disant mensonge, il s’agit du mensonge
-vécu, plus encore que du mensonge parlé. Le
-mensonge vécu est toujours un mal, certains
-mensonges parlés peuvent parfois être un devoir.
-Lorsque pour sauver une situation, éviter
-un malheur ou un désagrément grave, la
-bouche prononce un non au lieu d’un oui,
-l’être intime n’en est point contaminé; certes,
-si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché
-quelconque de soi ou d’autrui est presque
-toujours la base de cette déviation indispensable
-de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y
-soumettre n’est pas nécessairement pour cela
-une âme de mensonge. Il y en a qui éprouvent
-à devoir dissimuler et tromper une si âcre
-souffrance, une humiliation si intense qu’elles
-expient leur mensonge au moment même où
-elles le prononcent.</p>
-
-<p>Les mensonges conventionnels ou de politesse
-qui font affirmer des regrets ou une
-estime qu’on n’éprouve point dans le refus
-d’un dîner ou la fin d’une lettre, ne sont que
-de mauvaises habitudes sociales. Ils n’altèrent<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-pas d’une façon sensible la sincérité d’une
-nature et, d’ailleurs, ne trompent personne. Ils
-deviennent pernicieux lorsqu’en les exagérant
-inutilement on essaye de leur donner une
-apparence de vérité. Il y a encore le mensonge
-que la charité impose. C’est la carte forcée.
-Devant certaines questions une réponse
-complètement franche serait souvent cruelle,
-elle affligerait inutilement; les consciences
-les plus droites, tout en essayant de rester le
-plus vraies possible, sont obligées de gazer,
-de mitiger, d’adoucir la forme et même la
-substance de leur pensée.</p>
-
-<p>Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne,
-il est surtout une vulgarité, mais il
-rentre cependant dans la fausseté vécue, et
-est l’indice d’un éloignement volontaire de la
-vie vraie. Aucune considération supérieure ne
-l’imposant, il est inexcusable et nuisible à qui
-le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert
-à nous excuser d’une maladresse commise,
-d’un devoir négligé est plus grave encore; il
-révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles
-la conscience ne s’insurge plus et une
-absence totale du sentiment de nos responsabilités.</p>
-
-<p>Les catégories du mensonge parlé sont infinies;<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-elles vont du mensonge de devoir au
-mensonge criminel, du mensonge de charité
-au mensonge de calomnie, elles ont rempli le
-monde de larmes, de hontes, de ruines, mais
-le mensonge vécu a peut-être fait plus de
-mal encore. Il a faussé les pensées et les sentiments,
-vicié l’atmosphère et il aurait bouleversé
-même les lois naturelles, si la nature
-n’avait pas une indomptable force de résistance.
-Il a pris toutes les formes, et les plus
-redoutables ont été souvent les plus insignifiantes,
-apparemment.</p>
-
-<p>La préoccupation de paraître, sans se soucier
-d’être réellement, a été le mensonge
-caractéristique de notre époque, et de ce premier
-mensonge tous les autres ont découlé,
-comme tombent une à une les perles d’un collier
-lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui
-que les courants bons ou mauvais se répandent
-largement et ne se limitent plus à certaines
-castes, ce goût de paraître s’est généralisé
-avec une effrayante rapidité. Le snobisme, ce
-terme ridicule, expression de la mentalité
-de toute une catégorie d’esprits, indique ce
-qu’il y a de factice dans les manifestations du
-goût et les aspirations individuelles. Cette
-maladie vulgaire, insignifiante en soi, a causé<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-dans la conscience humaine des ravages dont
-on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue.
-Elle a passé comme une faulx sur un
-champ, nivelant toute l’herbe au ras du sol,
-détruisant les originalités vraies, coupant plus
-sûrement que la baguette de Tarquin les pavots
-à tête trop élevée.</p>
-
-<p>Les moralistes modernes attribuent une partie
-considérable des erreurs du temps présent
-à son amour excessif de la richesse. La course
-à la fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs
-et les imaginations, la plutocratie a écrasé
-l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de
-jouir a déplacé dans l’esprit humain l’échelle
-des valeurs, mais si une balance pouvait s’établir
-entre les différentes causes qui ont détourné
-l’homme moderne de sa vraie voie, le
-goût de paraître la ferait pencher. Désirer
-être riche, désirer une situation importante,
-désirer les jouissances matérielles, c’est désirer
-une réalité; ce désir peut être accompagné
-des plus malsaines pensées, il n’en reste pas
-moins une aspiration vers des faits réels, et la
-conception de la vérité n’est pas altérée dans
-l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit
-pas la vie sur une base de fausseté. Mais
-que devient la mentalité de ceux que l’apparence<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span>
-rassasie, que le chatoiement des mots
-et des choses satisfait, et qui acceptent, sans
-discussion intérieure, sottises et préjugés,
-pourvu que le reflet en tombe de haut?</p>
-
-<p>Si cette maladie du snobisme ne s’était pas
-si étrangement répandue, s’attaquant même aux
-âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en
-relever l’existence, tellement elle est médiocre,
-faite pour les médiocres et peu intéressante en
-soi. Malheureusement elle a pénétré dans les
-milieux qui auraient dû lui opposer le plus de
-résistance, abaissant les caractères, oblitérant
-le jugement, aboutissant à une recherche agitée
-de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté intellectuelle
-et morale que d’artificiels enthousiasmes
-remplissent seuls. Les esprits éclairés
-et indépendants—il en existe encore—ont
-commencé par hausser les épaules devant les
-ridicules symptômes, sans s’apercevoir que le
-microbe qui les déterminait appartenait à une
-espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont
-ouverts, la contagion s’était répandue; quittant
-les cercles exclusivement mondains, elle s’était
-attaquée à l’art, à la littérature, à la science,
-au patriotisme, à la religion même. Elle avait
-poussé les hommes aux imitations serviles, aux
-compromis bas, aux lâchetés et aux reniements;<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
-on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont
-elle est responsable, et l’on comprend enfin
-que le simple quolibet ne suffit pas à la combattre.</p>
-
-<p>Une autre force mensongère, contraire à la
-vérité, en antagonisme direct avec elle, est
-l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis à
-l’établissement et au développement de certaines
-organisations, mais son rôle historique
-n’en reste pas moins contestable au point de
-vue du bien général. D’ailleurs les générations
-actuelles ne sont pas appelées à revivre les
-siècles passés; elles doivent vivre leur époque,
-se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses
-progrès. Or l’intolérance, quelque nom qu’elle
-prenne, de quelque parti qu’elle sorte, est absolument
-contraire à l’essence de l’esprit moderne.
-Il est impossible aujourd’hui de plaider
-l’ignorance pour l’excuser: tout se connaît,
-tout se discute; on ne peut plus être inconscient
-des fautes et des faiblesses de son parti,
-ni ignorer ce que le parti adverse renferme de
-bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance
-prend donc actuellement un caractère de mauvaise
-foi, d’aveuglement impénitent qui la
-déconsidère.</p>
-
-<p>L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sont<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
-en opposition directe avec cette tendance, même
-lorsqu’elle revêt une forme patriotique ou religieuse.
-Tout se transforme: patrie et religion,
-et telles que ces forces sont comprises aujourd’hui
-par les cœurs généreux, elles répudient
-toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les
-autres pays ne peut aimer le sien propre:
-son patriotisme n’est qu’orgueil et égoïsme.
-L’homme qui hait les autres hommes, au nom
-de Dieu, n’a aucune conception des principes
-essentiels du christianisme. Il est moins chrétien
-que l’athée, il montre que l’esprit de
-l’Évangile lui est absolument étranger. Les
-habitudes intellectuelles de notre époque ont
-façonné nos yeux à la perception de la vérité;
-quand nous l’avons aperçue, l’intolérance
-devient impossible, elle tombe de nous comme
-un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui
-la pratiquent encore appartiennent à la catégorie
-des aveugles volontaires qui ferment
-leurs yeux pour vivre en paix leur mensonge
-et ne pas être éblouis par la lumière.</p>
-
-<p>Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y
-en a d’utiles, de nécessaires, de respectables
-même, étant donné l’ordre social actuel, mais
-eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs
-d’absurdes et de cruels, fondés sur le néant.<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-Et on leur sacrifie gens et choses, tout en
-admettant parfaitement leur inconsistance.
-«Oui, je sais, ce sont des préjugés, mais j’aime
-mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on
-commet les plus perfides et basses actions, la
-conscience à l’aise. Chérir et caresser le préjugé
-représente une mentalité élégante aux
-yeux de beaucoup de personnes, et, moins il
-a de base, plus on le trouve habile et digne
-d’imitation. Seize quartiers de noblesse
-excusent certaines étroitesses de jugement;
-mais avoir les étroitesses sans les quartiers,
-c’est le triomphe du factice et du faux. Les
-femmes excellent en ces jeux. Les plus sincères
-ont des moments de révolte, mais ils ne
-durent pas; elles préfèrent ces mensonges
-acceptés et vécus à une recherche de la vérité
-qui les déclasserait, les exposerait à leur tour
-aux préjugés des autres femmes.</p>
-
-<p>Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance
-et des préjugés, les plus honnêtes gens se
-laissent glisser jusqu’à une oblitération complète
-de la conscience. Ils sont tellement
-imprégnés de mensonge qu’ils ne peuvent plus
-respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent
-au fond d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux,
-et ils refusent de s’éclairer, car une fois éclairés,<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-ils risqueraient de devoir prendre une décision
-contraire à leurs intérêts personnels, à
-leurs préjugés mesquins, à leur absurde désir
-de paraître sans être. Par égoïsme, ils en
-arrivent à se rendre complices des plus odieuses
-machinations, à refuser le droit de justice, à
-admettre des points de vue d’une inqualifiable
-cruauté.</p>
-
-<p>La mauvaise foi qui sert de base à la plupart
-des rapports sociaux et qui les dénature n’est
-autre chose que la suite logique de ces mensonges
-vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise
-foi que le code se charge de punir, mais
-de celle que les honnêtes gens pratiquent à
-l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En
-politique, en journalisme, en affaires, dans
-toutes les manifestations de la vie sociale, elle
-sert de base aux transactions, aux attaques et
-aux défenses. C’est une habitude dégradante,
-bien plus corruptrice que le jeu des passions.
-Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage
-de tous les partis, elle ne sert plus à aucun.
-Dans la vie privée, les mêmes inconvénients
-se retrouvent. Même dans la famille,—la
-moins faussée encore des organisations sociales,
-parce qu’elle s’appuie sur les lois naturelles,—que
-de mauvaise foi préside souvent aux<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-rapports, aux délibérations, aux résolutions!
-Ces mensonges qu’elle voit vivre par ceux
-qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que
-préparer la jeunesse à l’existence artificielle et
-fausse. Qu’il s’agisse de carrière, de mariage,
-la préoccupation de frauder la vérité perce de
-quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne
-on se tromperait soi-même, et l’habitude
-est tellement enracinée que les plus sincères
-croient à peine en eux-mêmes et ont
-cessé entièrement de croire aux autres.</p>
-
-<p>La disproportion qui existe entre les principes,
-soi-disant directeurs de la société, et
-leur application dans la vie vécue est le plus
-grave mensonge de notre époque. A quoi bon
-tant de principes pour ne pas les appliquer ou
-les appliquer si contradictoirement? Telle
-manifestation du péché mérite le mépris,
-telle autre l’admiration; le mal a cessé d’être
-le mal d’une façon absolue, c’est une question
-d’adresse ou de situation. Les formules
-prud’hommesques continuent cependant à
-s’étaler partout, et on enseigne en même temps
-le moyen de contourner leurs angles trop
-droits. On les contournera toujours, c’est
-dans la nature humaine; le mensonge est
-de manquer aux principes en les proclamant,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-ce qui trouble les idées. Troubler les idées,
-c’est la grande arme de notre époque, le meilleur
-moyen d’attaquer, le meilleur moyen de
-se défendre. Accusations ou éloges, mensonges!
-Tout se jette dans le tourbillon, et ce tourbillon
-finit par créer une atmosphère.</p>
-
-<p>Cette mauvaise foi dans les rapports, dans
-les paroles prend toutes les formes. Ceux qui
-refusent de se servir de l’arme déloyale sont
-broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours
-quelque chose, si vous mentez suivant
-vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut
-se soustraire à cette obligation doit déployer
-dans l’existence une énergie double, des quantités
-triples, et cette lutte titanesque contre
-le mensonge en fait presque toujours un
-révolté.</p>
-
-<p>Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit
-le mensonge installé à la place d’honneur, dominant
-la vie des individus et des états, répété
-par des honnêtes gens qui en connaissent la
-fausseté et s’en font cependant les gardiens et
-les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité
-ferait crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite
-on accumule les paroles mensongères, les affirmations
-fausses, les sentiments factices.</p>
-
-<p>Maintenant tout s’effrite, les fondations et<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-la bâtisse: poutres, ciment, barres de fer, rien
-ne tient plus! C’est la pourriture du dedans
-qui renverse la maison et non les coups du
-dehors; l’homme regarde avec effroi son abri
-s’effondrer et commence à comprendre qu’il a
-basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel
-et que ses racines ne plongent plus dans
-le sein fécond de la vieille Cybèle.</p>
-
-<p class="p2">Les ravages du mensonge n’ont pas atteint
-le même point chez tous les peuples; certaines
-races ont conservé pour la vérité une sorte de
-respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche
-le désagrégement des molécules et maintient la
-cohésion de l’ensemble. D’autres nations, plus
-arriérées comme civilisation et liberté, ne se
-sont pas aperçues encore du mensonge sur
-lequel repose une partie des institutions et
-elles acceptent, sans même le discerner, le
-mensonge social; leur intelligence, ignorante
-des méthodes scientifiques, ne s’applique point
-à la recherche des causes déterminantes des
-phénomènes moraux. Par conséquent, les attentats
-qu’elles commettent contre la vérité n’ont<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences;
-elles sont, pour ainsi dire, irresponsables
-de leur mauvaise foi. Mais les races latines,
-si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles
-rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles,
-ne peuvent plaider les mêmes excuses. Et
-pourtant le mensonge y a acquis une force
-dissolvante extraordinaire; d’abord parce que
-sa floraison y a été merveilleuse d’intensité,
-pour des raisons historiques, géographiques,
-ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer
-ici; ensuite, parce que la dissimulation
-y est ouvertement considérée comme une force
-permise à l’usage des habiles. Cette idée en
-se généralisant a envahi non seulement les
-directeurs du troupeau, mais le troupeau entier
-et a produit un état mental particulier qui,
-faisant perdre à l’homme le respect de lui-même,
-devait inévitablement tarir ses forces
-vitales et enrayer ses progrès.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans
-cette habitude du mensonge, c’est que tous le
-pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer.
-Dire d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête
-ne signifie point qu’on peut se fier implicitement
-à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais
-n’en recueillent pas plus de considération,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-parce qu’au fond on ne croit à la
-véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes
-se sont trouvés impuissants contre le
-courant: ils auraient dû être les gardiens de la
-vérité, et ils se sont pliés comme les autres à
-tous les mensonges sociaux: préjugés, conventions,
-injustices patentes, acceptation commode
-des faits accomplis et des formules
-toutes faites, affirmation de principes auxquels
-on n’essaye même pas de conformer sa
-vie.</p>
-
-<p>Vouloir réformer le monde d’un seul coup
-et espérer battre en brèche rapidement le mensonge
-social est chose impossible. L’œuvre
-collective ne s’accomplira que par lentes évolutions.
-Elle a ses apôtres et ses disciples. Tous
-ne peuvent y concourir activement, tous n’ont
-pas une vocation déterminée, mais le devoir
-des esprits droits et des intelligences fermes
-est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de
-ne pas l’entraver, même s’il comporte des
-sacrifices graves. Ce qui tend à ramener la
-vérité dans la vie humaine, doit être encouragé
-et soutenu, mais il ne s’agit pas de combattre
-les moulins à vent et de partir en guerre
-contre les usages établis; certaines surfaces
-demandent à être supportées et respectées. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
-qui est mensonge dans les choses tombera de
-soi-même lorsque la vérité sera considérée
-comme une force bienfaisante.</p>
-
-<p>Mais pour que les efforts des apôtres de la
-vérité, pour que les sentiments de ceux qui
-les suivent et les encouragent soient féconds,
-il faut que ces hommes, ces femmes apprennent
-à rechercher la lumière en eux-mêmes,
-à tout examiner sous ce rayonnement
-implacable, à appliquer à leur propre vie la
-méthode, l’investigation rigoureuse, à se servir
-vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision.
-Il ne s’agit pas seulement de préparer
-l’avenir, mais de réaliser en soi, dès aujourd’hui,
-une vérité possible; cette obligation
-s’impose, non seulement aux directeurs attitrés
-de la pensée moderne, mais à toutes les intelligences
-et à toutes les âmes capables de concevoir
-et de ressentir la beauté du vrai.</p>
-
-<p>Cette orientation nouvelle de la vie morale
-comprend deux parties: la pratique de la
-vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de
-la vérité vis-à-vis des autres. La première est
-immédiatement applicable; la seconde a besoin
-pour pouvoir s’exercer de l’éducation que
-l’habitude de la sincérité personnelle aura
-donné à l’âme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span></p>
-
-<p>Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains
-vivent presque tous dans le faux et dans le
-rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent
-sentir, penser et admettre une foule d’idées et
-de sentiments dont un examen consciencieux,
-même superficiel démontrerait la non-existence.
-Ne serait-il pas plus digne, plus sérieux,
-plus pratique de se dégager de ces formules
-vides, de ces sensations artificielles, de
-ces conceptions erronées qui entraînent et
-égarent? Apprendre à regarder les vérités
-face à face, celles de la vie, des faits, des
-circonstances, serait se revêtir d’une cuirasse
-préservatrice et d’armes de combat efficaces.
-La plupart du temps l’homme est vaincu dans
-les luttes, parce qu’il ne se rend pas un compte
-exact de ses propres forces et de celles de ses
-adversaires. Il préfère fermer les yeux aux
-clartés qui découragent ou offusquent. Il ne
-tient pas assez compte de la loi des causes et
-des effets, ces grands chanceliers de Dieu,
-comme les appelle Emerson; il ne veut pas
-regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication
-ou l’augure de ses défaites passées
-ou futures. Autour de lui, de ses enfants, de
-ceux qui l’entourent, il élève une muraille
-dont chaque pierre est une idée fausse. Les<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-exemples sont inutiles, il suffit de réfléchir
-un instant, et ils arrivent en foule. L’homme
-passe les années que Dieu lui donne à se forger
-des illusions qu’il refuse de passer au
-crible de la réalité.</p>
-
-<p>Le même phénomène se retrouve dans sa
-vie intérieure. L’être humain qui soumet toutes
-les manifestations de sa vie morale à la
-lumière de la vérité est une exception. Généralement
-il se ment à lui-même tout le temps;
-les plus honnêtes vivent dans une sorte de
-rêve inconscient. Par moments une clarté
-soudaine se fait, ils voient leur misère et
-reculent épouvantés, écœurés, anéantis. Mais,
-au lieu de faire de cette vision une habitude
-constante, de l’évoquer courageusement, ils
-s’empressent d’élever entre elle et eux un
-échafaudage d’illusions et de rêves, attribuant
-à leurs stériles aspirations vers le bien le
-mérite de réalités vécues.</p>
-
-<p>Se placer en face de la vérité dans toutes
-les circonstances et dans tous les moments ne
-signifie point mener une vie parfaite, ni même
-atteindre un haut degré de moralité. L’homme
-sincère a des passions comme les autres, il est
-soumis comme les autres aux lois naturelles,
-peut-être avec plus de force même, car l’habitude<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-de la vérité augmente la force vitale.
-Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de soi-même
-ne suffit pas à moraliser les individus,
-elle est cependant la condition essentielle de
-toute moralité; sans elle, l’existence la plus
-admirable d’apparence n’est qu’un de ces
-sépulcres blanchis dont parle l’Écriture.</p>
-
-<p>Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la
-vision nette de ses misères ramène l’homme
-dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs,
-ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas
-la tare irrémédiable du mensonge voulu, chéri,
-caressé; ses fautes, pour graves qu’elles soient,
-revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience
-n’en sera pas dépravée. La fausseté
-rapetisse le bien; la sincérité, en une certaine
-mesure, purifie le mal.</p>
-
-<p>Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout
-que le vrai dominera les âmes, l’activité
-humaine doublera. L’homme ne pourra plus
-supporter en lui des aspirations, des intentions,
-des rêves qu’il ne traduira pas en actes.
-Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser.
-Et le phénomène se produira aussi bien
-dans l’ordre moral que dans l’ordre des faits
-matériels. Toute la mentalité humaine changera,
-l’échelle des valeurs subira de radicales<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-modifications. Le mépris tombera sur ce qui
-représente aujourd’hui le prestige; l’amour de
-la gloire vraie remplacera les mesquineries
-vaniteuses; la course effrénée à l’<i>arrivage</i>
-sera considérée comme un aveu d’infériorité;
-l’artificiel en littérature et en art s’effondrera
-comme un échafaudage de planches légères
-qu’un coup de marteau suffit à détruire.</p>
-
-<p>Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse
-qu’elle soit au début, suffira à renverser
-plus d’un faux dieu et à créer un courant
-favorable à l’institution d’une religion nouvelle,
-à laquelle toutes les autres pourront
-participer, car toutes ont le mot de vérité inscrit
-dans leurs livres. Les chrétiens sincères
-devraient apporter le contingent de leurs forces
-à la formation de cette élite, ils ne feraient
-ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui
-s’est proclamé lui-même vérité et vie, indiquant
-que les deux mots ne peuvent être disjoints.</p>
-
-<p>La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement
-pratiquée, modifiera inévitablement
-nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le changement
-ne pourra s’accomplir que prudemment
-et progressivement. L’introduction soudaine
-d’une sincérité intempestive dans les relations<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
-sociales serait inutile et dangereuse.</p>
-
-<p>Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans
-lequel la dignité humaine deviendrait impossible,
-est le meilleur gardien de notre véracité.
-Que de mensonges parlés son usage nous éviterait
-pour ce qui concerne les autres et nous
-concerne nous-mêmes! La pratique de la réserve
-morale, cette pudeur qui empêche les âmes
-délicates de livrer leurs secrets, met l’homme
-à l’abri des investigations indiscrètes auxquelles
-il doit parer sans cela par la dissimulation
-ou l’artifice; apprendre à se taire sur
-les sujets où la franchise complète ne serait
-pas de mise, est donc une sagesse et une force.
-On reste ainsi dans la vérité vis-à-vis de Dieu
-et de soi-même, sans tromper, froisser ou
-affliger les autres par des paroles fausses,
-blessantes ou pénibles.</p>
-
-<p>Lorsque les habitudes de véracité auront
-pénétré les consciences, l’homme pourra avoir
-à l’égard de son prochain des franchises, des
-sincérités impossibles ou du moins difficiles
-actuellement. Les rapports n’en seront ni plus
-âpres ni moins cordiaux, car la vision nette
-de notre état intérieur nous rendra forcément
-indulgents et compréhensifs. Le factice et l’artificiel
-une fois bannis, les relations ne se fonderont<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-plus que sur des sympathies réelles.
-Tous les mots flatteurs et affectueux qui
-s’échangent aujourd’hui dans le monde ont
-perdu leur signification; ils produisent un petit
-chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune
-confiance. Ils font partie du métier mondain
-ou simplement social; rien n’en reste, et
-l’homme se trouve dégradé par le seul fait de
-la non-valeur des mots qu’il prononce abondamment.</p>
-
-<p>Le jour où, dans un certain nombre d’esprits,
-ce travail personnel se sera accompli, le mépris
-du mensonge vécu si longtemps montera
-des consciences au cœur. Tous éprouveront
-une honte de s’être satisfaits d’un état moral si
-inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là,
-les plus véridiques comprendront quelle
-part ils ont eue dans la construction du temple
-que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé
-au mensonge.</p>
-
-<p>Cette terreur qui a de tous temps éloigné les
-hommes de la vérité est instinctive, et jusqu’à
-un certain point justifiée; elle procède de ce
-que les Eglises appellent le péché originel ou,
-pour mieux dire, la tragédie mystérieuse qui
-a creusé l’abîme entre l’âme humaine et ses
-origines divines. Le mensonge nous en dissimule<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-la profondeur, la vérité nous la montre,
-et pourtant elle seule peut aider à le combler.
-Mais, pour oser toujours la regarder face à face
-cette vérité, une certaine trempe est nécessaire,
-et on ne peut l’acquérir que lentement,
-par un effort constant de volonté.</p>
-
-<p>La tentation de détourner la tête est souvent
-irrésistible; c’est un tel repos de s’illusionner,
-de ne pas constater, d’accuser la destinée et
-non soi-même, de se figurer que l’irréparable
-est réparable, de nourrir son cœur et son
-esprit de rêveries qui engourdissent les douleurs
-et voilent les états de conscience. Nous
-ne nous apercevons pas qu’elles portent en
-elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que
-là où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y
-a chaleur; c’est ainsi dans la nature physique,
-et le même phénomène se répète identiquement
-dans l’ordre moral.</p>
-
-<p>Certes, se placer toujours sous l’œil de la
-vérité, c’est courtiser une rude maîtresse; c’est
-apprendre à connaître sa propre misère, à
-constater tout ce qui défigure notre image;
-c’est se soumettre à des crises d’anéantissement
-vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent,
-semblables à Moïse sur le mont Sinaï,
-nous ne pouvons supporter cette lumière, nous<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
-devons nous prosterner la face contre terre
-pour ne pas être brûlés par elle.</p>
-
-<p>Mais de ces crises notre être intérieur sort
-trempé et renforcé; si la vérité écrase souvent,
-elle relève, elle transporte aussi; les âmes,
-par le contact direct avec cette lumière qui est
-Dieu, acquièrent le sentiment de leur origine
-divine, la certitude de leur liberté et de leur
-force.</p>
-
-<p>Ces heures-là compensent les plus rudes
-humiliations. Ils sont rares sans doute ces moments:
-les passions, les faiblesses, les incapacités
-de notre nature nous retiennent, nous
-entravent sur cette route lumineuse; mais une
-fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et
-pour la retrouver l’on se replace de bon gré,
-sous la clarté divine, acceptant les brûlures
-pour connaître les transports, se soumettant à
-l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement
-des énergies.</p>
-
-<p>Intellectuellement aussi l’homme ne peut
-que gagner au contact de la vérité. Scientifiquement
-et historiquement, c’est indiscutable;
-artistiquement, c’est admis en partie; mais le
-fait doit s’étendre à toutes les manifestations
-de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un nivellement
-amoindrissant. Le but est bien d’inventer<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
-des genres nouveaux en musique, en peinture,
-en littérature; mais ce sont des genres,
-ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le
-succès arrive, la horde des imitateurs surgit.
-Le besoin de vérité mis en pratique ferait disparaître
-genre et imitations; chacun voudrait
-être créateur, et lorsque l’inspiration désirée
-ne viendrait pas, on renoncerait à la symphonie,
-au tableau, au poème pour des métiers
-plus humbles. L’art et la littérature y gagneraient
-considérablement, et le nombre des
-ratés diminuerait.</p>
-
-<p>En politique également, la vérité simplifierait
-bien des choses. Elle est contraire à toutes
-les traditions, mais l’on peut se demander si
-le système suivi jusqu’ici a produit de très
-satisfaisants résultats pour le bonheur de
-l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir
-des indiscrétions dangereuses.</p>
-
-<p>Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique
-la sincérité était la plus grande des
-habilités, mais personne n’a relevé la formule,
-et ni rescrit impérial, ni motion républicaine
-ne suffiraient à l’imposer. Là encore,
-c’est par le travail individuel des consciences
-qu’on arrivera à changer l’orientation des
-esprits chargés de gouverner les nations.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque chaque individu se sera fait une
-éducation personnelle par la pratique de la
-vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et
-de se montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité;
-il aura honte des attitudes artificielles qui
-servent aux hommes à dissimuler leur individualité
-vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il
-aime, haïra ce qu’il hait. Bien entendu, certaines
-surfaces et certaines formes devront être
-respectées; aucune société humaine ne serait
-possible sans cela. Mais on ne se croira plus
-obligé de partager les préjugés, les admirations,
-les points de vue du groupe auquel on
-appartient par sa famille ou sa situation.
-Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement
-de toutes choses! l’humanité en sera
-rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore les
-classes dirigeantes se dissipera, car leur champ
-d’observation s’élargira étrangement, il deviendra
-varié, multiple, immense. Les originalités
-surgiront, les copies serviles seront ridiculisées,
-les habitudes moutonnières ne serviront
-plus de règles inflexibles à toutes les vies;
-l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie
-individuelle...</p>
-
-<p>Ce sont là les résultats secondaires de la
-révolution morale que le contact avec la vérité<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>
-imposera aux hommes. Quelques existences
-vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation
-de cette élite semble prochaine, mais pour
-être efficace, elle devrait se recruter dans tous
-les partis. Qu’importe les dénominations! Une
-seule vaut: l’amour de la vérité, c’est-à-dire
-l’amour du Dieu de vérité! Les uns l’appellent
-l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore
-l’honorent sous le nom de justice immanente,
-mais tous peuvent se rencontrer dans cette
-communion du vrai. Ce qui différencie réellement
-les hommes entre eux, ce ne sont ni les
-dénominations ni les opinions politiques;
-c’est le plus ou moins d’empire que la vérité
-a dans leurs cœurs. Que de Pharisiens respectables
-haïssent la lumière, et que de péagers
-la chérissent! Malgré leurs défaillances et
-leurs chutes, ils regardent sans cesse vers elle
-et l’adorent.</p>
-
-<p>Cette adoration du vrai doit être la base de
-la société de l’avenir, la religion commune de
-tous les esprits sincères. Elle a des adversaires
-puissants, la lutte sera acharnée, les instincts
-de notre nature lui opposeront de formidables
-barrières, mais il faut croire en son triomphe
-final, seule espérance de bonheur que puisse
-avoir l’humanité. Il faut y croire, même si<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
-nous la voyons poursuivie, écrasée, morte.
-«La vérité ne peut jamais être ensevelie plus
-de trois jours. Le troisième jour elle ressuscitera,
-malgré tous les Pharisiens et Sadducéens
-qui voudraient la retenir dans sa
-tombe<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p2">CHAPITRE VII</h2>
-
-<p class="pch">LA BONTÉ</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Soyez bons dans les
-profondeurs, et vous
-verrez que ceux qui vous
-entourent deviendront
-bons jusqu’aux mêmes
-profondeurs.</p>
-<p class="pr2">Maurice <span class="smcap">Maeterlinck</span>.</p>
-</div>
-
-<p class="p1">Maurice Maeterlinck a écrit dans le <i>Trésor
-des humbles</i> un chapitre sur la bonté invisible
-qui est peut-être le plus beau de son
-livre. La forme symbolique, un peu obscure,
-dont il enveloppe certaines vérités ésotériques
-n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur,
-de se manifester avec une clarté suffisante.
-La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce
-monde, et cependant se mêle à la plupart de
-nos agitations... Elle ne se montre pas... elle
-se cache comme si elle avait peur d’user de sa
-puissance... Et l’auteur décrit les rapports<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir
-d’âme à âme par la puissance sentie, ne
-fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.</p>
-
-<p>Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures
-où les dieux vivent, de ces contacts
-imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes
-inouïes», on croit apercevoir un des
-coins du voile se soulever. Mais ce réveil de
-l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse
-certains esprits à se demander chaque soir:
-«Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut
-se produire que chez les âmes préparées par une
-longue vie intérieure aux révélations spéciales,
-aux communications secrètes avec les forces
-supérieures. C’est le domaine des consciences
-exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une
-bonté plus visible, plus à portée de tous, qui
-se renouvelle aux mêmes sources que la bonté
-invisible, mais dont les manifestations rentrent
-dans le domaine simple de la vie journalière
-et des rapports constants entre les êtres que la
-volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a
-réunis dans un cercle commun d’existence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span></p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je
-n’entends point philanthropie, ni même charité.
-Une personne bonne aura évidemment
-compassion de toutes les souffrances et essaiera
-de les diminuer, mais la proposition ne peut
-être renversée; les œuvres de bienfaisance regorgent
-d’individualités dures et acrimonieuses
-qui ne satisfont guère en s’occupant d’autrui
-qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de modernité.
-Quelques-unes traitent si durement les
-créatures dans leur dépendance, que les
-misérables préfèrent souvent se passer de
-bienfaits aussi maussadement distribués. Au
-moindre dérangement, à la moindre insistance,
-ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent,
-entrent même parfois en fureur, humiliant
-par de méprisantes paroles les pauvres
-êtres qui les implorent. Les femmes sont les
-plus irascibles: quand une de leurs protégées
-est assez hardie pour se présenter devant elles
-sans y être autorisée, il faut entendre ces
-anges de la charité! Comme aucune notion de
-justice n’éclaire leur intelligence, ce qu’elles<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>
-font pour autrui, leur paraît si immense, si
-admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner
-d’un peu de bonne grâce. Elles ignorent la
-compassion; la sympathie n’habite pas leur
-cœur et la bonté y est étrangère.</p>
-
-<p>D’autres personnalités—et c’est là une
-seconde catégorie—sentent et pratiquent
-réellement la charité vis-à-vis des indigents;
-elles ont pitié des besoigneux et font pour les
-secourir de vrais sacrifices de temps, d’argent,
-de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour
-les misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux
-dont la vie est normale, éclairée de quelques
-lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour
-naître et se développer de l’abaissement du
-prochain, de son malheur, de sa pauvreté. La
-déchéance matérielle est le rayon de soleil qui
-fait germer en ces âmes les sentiments
-altruistes. Pour leurs égaux elles demeurent
-froides et implacables; ils ne sont pas des
-frères à aimer, mais des rivaux à craindre, et
-il est intelligent de fermer contre eux les
-portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est
-pas la bonté, ou du moins c’est une bonté
-partielle; elle est semblable à un arbre dont
-une branche seule porterait des fruits.</p>
-
-<p>Dans cette nomenclature des bienfaiteurs<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>
-humanitaires, auxquels la bonté lumineuse et
-chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les
-justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel,
-et qui, se posant en redresseurs des consciences,
-distribuent généreusement conseils et
-censures. Ils s’intéressent à leur prochain,
-oui, certes, mais en grands prêtres chargés de
-rechercher et de châtier le pécheur. Leur
-esprit un peu étroit ne voit que la surface des
-choses, ils mettent des étiquettes, classent,
-catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là
-auront de grandes surprises quand ils
-entendront Dieu prononcer ses jugements
-dans les demeures célestes. Ils estiment le
-moule plus que la substance, travestissent
-l’histoire, ne comprennent pas la vertu féconde
-qui se dégage des paroles sincères et des
-tableaux vrais. Ils crient à l’immoralité,
-jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient
-volontiers ce prochain, au bien duquel
-ils prétendent consacrer leurs énergies et leurs
-sentiments.</p>
-
-<p>Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs
-des pauvres, dont le cœur est fermé à
-vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux
-des faiblesses humaines, vous ignorez le
-culte de la bonté, son rayonnement ne vous a<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
-point pénétrés, l’amour de cette perle cachée,
-rare, unique, exquise vous est inconnu... Les
-faits seuls vous frappent; vous comptez l’argent
-qui se donne, voyez les secours qui se
-distribuent, écoutez les sentences qui se prononcent,
-mais vous êtes aveugles à la fascination
-profonde qu’a le regard, le sourire, le
-geste des êtres bons.</p>
-
-<p>Surtout vous ne voulez point voir que la
-bonté est une chose en soi comme la beauté.
-Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si
-tant est que vous la cherchiez jamais—chez
-les personnalités très vertueuses, comme
-si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir
-de véritable éthique sans bonté, mais la bonté
-est avant tout un sentiment, un sentiment qui
-peut germer dans n’importe quel terrain. J’ai
-connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient
-avec une infinie délicatesse, j’ai vu
-des pécheresses qui en avaient le cœur rempli,
-et hélas! j’ai constaté souvent chez des
-gens très corrects l’absence complète de cet
-élément divin. La bonté, on ne saurait assez le
-répéter, est donc une chose en soi comme la
-beauté, seulement sa force est toujours bienfaisante;
-elle ne suggestionne pas les passions,
-ne dérègle pas la pensée et étant d’essence<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-immortelle ne subit pas les détériorations
-du temps.</p>
-
-<p>Il est évident que les fruits d’une bonté
-étayée de morale et de sagesse ont des saveurs
-et des aromes supérieurs à ceux des plantes
-dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé
-par les tempêtes et où le feu du ciel est tombé.
-La bonté donc, tout en pouvant croître dans
-les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne
-sa floraison complète que dans certaines conditions
-de climat et de terrain. Largement cultivée,
-réchauffée au soleil bienfaisant de la
-sympathie humaine, elle pourrait donner des
-fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser
-la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement,
-faute du morceau de pain ou de la
-goutte d’eau capables de leur donner la force
-de vivre. Car, si le nombre des affamés de
-nourriture matérielle est incalculable, celui des
-malheureux affamés d’aliments spirituels est
-plus considérable encore. Tous ne sont pas
-conscients de ce besoin, quoique tous plus ou
-moins en souffrent.</p>
-
-<p>Mais pour être efficaces les meilleurs baumes
-ont besoin d’inspirer confiance; celui qui
-l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de
-prestige. Or quelle est la position faite à la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
-bonté dans le monde des honnêtes gens, de
-ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent
-une loi morale? Hélas, si la philanthropie
-est en honneur, la bonté est en discrédit.
-Vanter la bonté de cœur d’un individu
-ne l’avantage nullement dans l’opinion publique.
-On y voit un signe de faiblesse, un
-symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité.
-Être bon, c’est-à-dire exercer
-une parcelle d’action divine, équivaut aux
-yeux de la masse à une preuve de naïveté qui
-fait se plisser dédaigneusement les lèvres. A
-ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent
-grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants
-de la sottise humaine.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Pour réveiller les âmes endormies qui refusent
-de s’agenouiller devant la bonté,—laissée
-par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme
-les duretés, les aridités, les cruautés de la
-route,—un premier travail s’impose, travail
-de réaction et de défense. Avant d’établir le
-culte de la bonté, il est indispensable d’apprendre
-à haïr son contraire, à se mettre en<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-garde contre les manifestations de cette hostilité
-malveillante que tant de consciences, soi-disant
-honnêtes, osent se permettre impunément.</p>
-
-<p>La législation des pays civilisés contient des
-mesures répressives contre tous les genres de
-délits, attentant d’une façon quelconque à la
-propriété, à l’homme, à la vie des individus.
-Si les malfaiteurs échappent au châtiment,
-c’est la faute des magistrats appelés à les juger
-ou celle de leurs victimes qui n’ont pas
-su les poursuivre: la loi existe et ne demande
-qu’à être appliquée. Mais rien ne protège
-l’homme contre le danger souvent mortel des
-langues venimeuses. En certains cas particuliers,
-la triste ressource du duel existe; celle
-des procès en dommages-intérêts pour calomnie
-a, en Angleterre et en Amérique, des
-effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés
-de difficultés en pays latins et donnent de
-minces résultats; il faut, d’ailleurs, pour y recourir
-une diffamation publique, un article de
-journal, une injure devant témoins... Contre les
-paroles hostiles, les médisances hypocrites, les
-calomnies extravagantes, les insinuations mensongères
-qui courent le monde, insectes destructeurs
-de l’âme et de la chair, l’homme est<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
-désarmé, la loi ne lui prête aucune assistance
-et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations
-anonymes aucun contrôle légal ne
-saurait s’exercer.</p>
-
-<p>Mais là où la loi est impuissante, un courant
-d’opinion publique pourrait se manifester et
-imposer ses verdicts. Que de choses, non défendues
-par le code, et personne n’ose faire
-parce que l’opinion publique s’y oppose! C’est
-à elle qu’il incomberait de vouer à l’abandon
-les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter
-comme de bêtes malfaisantes et leur enlever par
-l’isolement, les moyens et la force de nuire. En
-avoir peur, les ménager est un calcul aussi
-honteux que faux. L’ostracisme est le seul système
-à suivre pour leur couper les griffes; il
-est appliqué souvent à des péchés ou à des
-peccadilles, nuisibles seulement à ceux qui
-les commettent, et on laisse à l’honneur du
-monde des créatures envieuses, haineuses dont
-les paroles empoisonnées détruisent les bonheurs
-et les réputations... Que d’existences
-flétries, que d’affections perdues par ces coups
-de langue impunis!</p>
-
-<p>Il est impossible de se représenter une société
-d’où la médisance, le dénigrement, la
-moquerie seraient complètement bannis. Elles<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-sont irréductibles; l’<i>humour</i> veut se satisfaire,
-la vanité aussi, et elle trouve plus de
-plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation du
-prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités
-à fleur de lèvres est sans grande importance.
-Une bonne, cordiale ou généreuse parole
-peut cicatriser la blessure et dissiper
-l’impression. Ce qu’il faut stigmatiser c’est
-la méchanceté voulue, pensée, pratiquée
-avec persévérance et intelligence, qui s’irrite
-de toute grandeur, s’offusque de tout succès,
-stérilise toute initiative. Chacun de nous a
-connu, connaît où connaîtra de ces natures
-malfaisantes et infécondes elles-mêmes, qui,
-tantôt sous des formes de douceur hypocrite,
-tantôt sous des apparences de brusque franchise
-s’emparent des réputations, les étouffent,
-les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant
-les existences, faisant plus de mal
-que les bandits et les voleurs, et cela sans
-remords, presque inconsciemment.</p>
-
-<p>La société, qui a pris ses précautions contre
-la série des dangers visibles, aurait le droit et
-le devoir de s’armer contre le péril grandissant
-de la calomnie pour intangible et subtil
-qu’il soit. Il a pris, dans ces dernières années,
-des proportions effrayantes. La langue humaine<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-a cessé de reculer devant les accusations les
-plus extravagantes et les plus formidables.
-Avec une incroyable légèreté les adjectifs
-injurieux s’accolent au nom du prochain
-connu ou inconnu. La première mesure à
-prendre pour redonner quelque sécurité aux
-chemins de la vie, serait de rendre les médisants
-conscients du mal qu’ils accomplissent.
-Les prédicateurs, les conférenciers, les littérateurs
-devraient entreprendre une croisade
-contre ces corsaires d’un nouveau genre qui
-ne combattent pas à visage découvert, mais à
-armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs
-de l’anarchie qui nous épouvante. Plusieurs
-s’amenderaient n’ayant péché que par
-légèreté; d’autres deviendraient prudents, se
-sentant surveillés par l’opinion publique; les
-impénitents verraient se tracer autour d’eux
-un rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait
-leur action pernicieuse et servirait d’avertissement
-à de possibles imitateurs.</p>
-
-<p>Les deux parties de l’humanité doivent faire
-un sérieux <i>mea culpa</i>, les femmes en particulier,
-car ce sont elles surtout les grandes
-prêtresses de la médisance et de la calomnie.
-Pour qu’un homme fasse de la parole l’usage
-léger ou haineux que sait en faire une femme,<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
-il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans
-l’estime publique; il appartient à la catégorie
-des êtres sans valeur ou des canailles avérées.
-Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes
-et de respectables répandre insouciamment
-les plus venimeuses insinuations et
-articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies.
-Les trois principales causes de ce débordement
-de langage sont chez elles: la vanité
-qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément
-augmenté avec la civilisation; le manque
-de responsabilité sociale et morale, et l’absence
-totale du sentiment de la justice. «Il existe
-dans l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer,
-un manque visible de la plus abstraite des
-émotions qui est ce sentiment de justice qui
-règle la conduite, indépendamment des affections
-ou des antipathies qu’inspirent les individus.»
-La plupart des femmes jugent avec
-leurs nerfs, avec leur imagination, quelquefois
-avec leur cœur, presque jamais avec leur
-intelligence et leur conscience.</p>
-
-<p>Par ce vent de revendications qui tire de
-tous les côtés aujourd’hui, on rend les hommes
-responsables des maux qui pèsent sur l’existence
-de la femme moderne et de toutes les
-difficultés qui en entravent l’essor. Sans diminuer<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-nullement la part de faute d’Adam dans
-les malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait
-à une enquête sincère, on verrait que,
-dans la plupart des cas, la pire ennemie de la
-femme est la femme elle-même. Et je ne fais
-point allusion ici aux rivalités de l’amour, aux
-représailles de la jalousie, compréhensibles
-toujours, parfois excusables et qui rentrent
-dans le droit de légitime défense, je parle
-simplement du mal pour le mal qu’elles se
-font si volontiers les unes aux autres. Dans
-les mariages manqués, presque toujours une
-action féminine entre en jeu, celle d’une mère,
-d’une tante, d’une sœur, d’une amie... Ce sont
-les ennemies indirectes, bien plus nuisibles
-que les rivales d’amour. Et quand il s’agit
-d’entraver une carrière de femme, qui apporte
-les plus grosses pierres pour le lapidement?
-Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse
-cherche à remonter la pente descendue,
-qui la repousse avec le plus de rigueur? Ses
-sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme,
-par son intelligence, son activité, sa bonne
-volonté, a réussi à se créer une place à part
-dans l’opinion publique, qui essaye de ternir
-l’image que les hommes s’en font dans le
-sanctuaire de leur cœur? La femme, toujours<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la
-hauteur les gêne, elles se servent du mensonge
-«comme le bœuf se sert de ses cornes» avec
-une dextérité merveilleuse.</p>
-
-<p>Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se
-combattent pour leur indépendance et leur
-dignité, ce sont les femmes qui se montrent
-les pires adversaires du progrès et du mouvement
-généreux tenté en leur faveur. Elles
-essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine
-des champions de leur sexe. Et même chez
-ces champions est-il bien certain qu’un véritable
-sentiment de solidarité existe? En tout
-cas, il n’est pas général. Or, ce sentiment de
-solidarité est la pierre angulaire de tout renouvellement.
-Tant que la main de la femme,
-dans les heures de joie ou de douleur, ne se
-tendra pas instinctivement vers celles des
-autres femmes, tant que le succès d’une compagne
-ne la remplira pas de joie, tant que la
-fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa
-situation morale et sociale ne s’améliorera
-point. Elle n’aura rien gagné et rien appris.</p>
-
-<p>La solidarité des hommes entre eux n’est
-pas merveilleuse; elle manque de chaleur et de
-loyauté et se manifeste surtout pour la défense
-de leurs droits au vice; cependant sa puissance<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-est grande. Pourquoi les femmes n’arriveraient-elles
-pas elles aussi à se syndiquer
-moralement, oh! pas contre l’homme, mais
-entre elles, pour leur défense mutuelle? Des
-sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout
-en ce sens, et, il y a trois ans, lady Aberdeen
-ouvrait à Londres le grand Congrès international
-des femmes par ces mots qui résument
-tout un programme: «Fais aux autres ce que
-tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais ce
-mouvement ne donnera des fruits précieux que
-si l’œuvre devient intérieure, si elle pénètre le
-cœur et la conscience, si les femmes ne continuent
-pas à détester et envier sans remords les
-femmes de leur entourage. Telle excellente
-fille, épouse, mère se montrera dure et implacable
-pour les autres personnes de son sexe,
-essayera de leur nuire de toute la puissance de
-sa langue et de son esprit.</p>
-
-<p>Dans les questions de mariage, on entend les
-propos les plus cyniques sortir de bouches honnêtes.
-Un homme dans une belle position remarque
-une jeune fille à ses débuts dans le
-monde. Il s’occupe d’elle; on le constate et un
-émoi désagréable agite immédiatement toutes
-les autres femmes, même celles qui ne sont pas
-épousables et qui n’ont pas de fille à marier:<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>
-«Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera
-pas! Laissez-moi faire; à la prochaine
-occasion je la déflorerai à ses yeux de façon à
-ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus
-naturellement du monde et écouté de même.
-Personne n’avait conscience de l’énormité formulée
-et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait
-à commettre n’éveillait pas le plus
-léger scrupule. La personne qui avait parlé
-était irréprochable, aucun écart de conduite
-dans sa vie! Elle n’aurait pas dérobé à son prochain
-une aiguillée de soie, mais elle allait
-étouffer sans remords, par simple hostilité de
-sexe, le germe d’un bonheur... Et les autres
-femmes trouvaient l’intention naturelle, personne
-ne pensait à s’indigner, à se révolter, à
-protester...</p>
-
-<p>Parmi les anecdotes historiques, il en est
-une sur Élisabeth de Russie qui résume tous
-les raffinements que peut atteindre la méchanceté
-féminine. «Trahie par son amant, la
-czarine se vengea, raconte la chronique, en
-l’obligeant à épouser une naine difforme et à
-passer la première nuit de ses noces dans un
-palais de glace avec des meubles en glace. Le
-lendemain, l’impératrice vint avec toute sa
-cour offrir un bouquet aux mariés bleuis sur<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-leur lit par le froid. La fille de Pierre le Grand
-envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied,
-après lui avoir fait couper le nez et les oreilles.»
-Ces fantaisies barbares d’une autocrate
-femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui
-en pays européen, mais, si le fait ne peut se
-renouveler, l’atroce cruauté qui le dicta a-t-elle
-entièrement disparu des cœurs modernes?
-N’y a-t-il pas telles de nos contemporaines
-qui répandent autour d’elles une atmosphère
-angoissante, lourde de volontés perverses, de
-désirs malfaisants, de méchancetés calculées.
-Les narines délicates perçoivent à leur approche
-une vague odeur de soufre; au moyen âge, on
-aurait conclu à la possession diabolique, et
-l’exorcisme se serait imposé.</p>
-
-<p>Mais on n’en use plus de notre temps; il est
-passé de mode comme les procès de sorcellerie;
-les maisons de santé pour névrosés ont
-remplacé les chambres ardentes et rien ne
-s’oppose à la violence des torrents de fiel que
-répandent les bouches haineuses. La société
-qui ne prend aucune mesure efficace pour se
-défendre recourt lâchement aux offrandes propitiatoires.
-C’est le culte de Moloch renouvelé,
-mais le calcul est aussi erroné que vil, la divinité
-malfaisante ne s’apaise point.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p>
-
-<p>Cette complaisance honteuse vis-à-vis des
-médisants et des calomniateurs est non seulement
-inutile dans ses effets et déplorable en elle
-même, elle représente une injure vis-à-vis de
-la bonté, car le reniement n’est-il pas la pire
-des injures. Or c’est renier tacitement une
-force que de ne pas haïr son contraire. On
-ne saurait en même temps adorer le courage
-et s’incliner devant la lâcheté. La formule
-évangélique sur l’impossibilité de servir deux
-maîtres s’impose en ce cas comme vérité irrécusable.
-Pour les âmes capables de sentir la
-bonté, la méchanceté devrait être traitée en
-reptile devant lequel on recule. L’amour des
-animaux, poussé à ses limites les plus exagérées,
-n’a jamais inspiré la <i>philovipérie</i>. Par
-quelle aberration de notre mentalité la vipère
-humaine est-elle supportée, flattée, caressée
-même?</p>
-
-<p>Dans ce phénomène morbide la femme a
-une large part de responsabilité directe et indirecte.
-Créée pour la bonté plus que l’homme,
-elle a davantage que lui manqué à sa mission
-par ses aversions violentes, sa langue acerbe,
-ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore
-que son compagnon à l’adoration de la bonté; la
-pratiquant souvent, elle ne l’admire pas et méprise<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-cette force où elle s’obstine à voir une faiblesse.
-L’homme parfois s’attendrit devant un
-acte de bonté, la femme rarement, surtout s’il
-est accompli par l’une de ses pareilles. Cette
-hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la
-stérilise et ferme son cœur. Si elle veut devenir
-ce qu’elle aspire à être dans la société, elle
-doit commencer par abjurer cette hostilité qui
-rendrait infécondes ses initiatives. Le retour
-à sa mission naturelle est aujourd’hui d’accord
-avec ses intérêts. A elle incombe le devoir de
-préparer le travail de réaction contre les médisants
-et les calomniateurs, et, ce travail
-accompli, d’élever un temple à la Bonté, cette
-plus haute forme de la psyché humaine, qui
-sert de rachat à toutes les fautes et représente
-le seul lien entre la terre et le ciel.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Par son tempérament plus paisible, son
-caractère plus doux, l’éloignement où elle
-était maintenue des violences et des luttes, la
-femme, dans le plan divin, avait été évidemment
-destinée à être le centre et le foyer des
-vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-les indulgences, les patiences, les encouragements,
-les consolations, preuve en soit le
-rayonnement répandu par certaines bontés
-féminines. Lorsqu’une femme aime réellement
-son prochain, elle atteint des hauteurs, arrive
-à des dévouements, pratique des délicatesses
-que les hommes ne sauraient même imaginer
-et qui les entraveraient, du reste, dans l’accomplissement
-des devoirs plus rudes qui sont
-leur lot dans la distribution des tâches. Si ces
-radieux exemples sont rares, ce n’est point
-incapacité de nature, mais parce que le cœur
-d’Ève est fermé à ses sœurs; la stérilité d’une
-branche finit par s’étendre à l’arbre entier. Le
-jour doit venir où, en écoutant raconter un acte
-de bonté accompli par une femme, les autres
-femmes verseront des larmes de joie, capables
-d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.</p>
-
-<p>J’avais une amie—dans le sens courant du
-mot—qui s’est détachée de moi pour des
-raisons ignorées; même elle a cherché à me
-nuire par des paroles injustes et malfaisantes.
-Je lui en voulais un peu et sa présence m’était
-devenue plus pénible qu’agréable. Récemment,
-par hasard, une histoire m’a été racontée,
-révélant de la part de cette femme de grands<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
-traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite,
-inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait
-mon esprit s’est dissipée. Aucune explication
-n’aura lieu entre nous, et probablement
-nous resterons séparées, mais quand je la
-rencontrerai ce sera avec plaisir, car je saurai
-qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts vis-à-vis
-de moi, une belle place saine.</p>
-
-<p>Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments
-que de magnifiques joies on y trouverait! On
-m’objectera qu’elles seraient dépassées par les
-douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous
-pas déjà? Il n’est pas besoin d’aimer les
-autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir
-cruellement les torts qui nous sont faits,
-pour souffrir des moindres désillusions. Le développement
-de la sensibilité altruiste n’augmente
-pas les souffrances et les tempère, au
-contraire, en opposant la lumière à l’ombre.</p>
-
-<p>En cultivant la bonté comme un attribut qui
-lui est propre, en la mettant au sommet de ses
-admirations, en haïssant la malveillance comme
-une laideur, la femme rentrerait dans le plan
-divin. La colère, l’indignation peut parfois
-ennoblir la physionomie de l’homme, tandis
-que tout sentiment de violence, de haine, de
-rancune enlaidit la femme et la rend facilement<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-grotesque. Sa force réside dans la douceur,
-et la douceur sans bonté est une venimeuse
-peau de serpent dont il faut se défier
-plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est
-un fard merveilleux, elle imprègne de charme
-celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne
-retient le cœur des hommes comme la bonté,
-les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils
-la sentent chaleureuse et vraie. Des
-femmes laides ont été passionnément aimées
-parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses
-ont été honorées dans leur vieillesse parce
-qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables
-sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.</p>
-
-<p>L’impératrice Théodora, la femme de Justinien,
-à laquelle la tradition prête un passé de
-débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il,
-un <i>redeeming point</i>. Le merveilleux manteau
-dont les mosaïques de Ravenne conservent
-le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de
-pitié pour les autres femmes. Toujours elle
-les défendit, toujours elle leur tendit une main
-secourable, toujours elle se mit entre elles et
-les dangers, les châtiments et les douleurs. Et
-certes, Théodora n’était pas une faible; elle
-aimait la domination et l’exerçait; elle aimait
-sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-esprit était viril; elle avait un cerveau d’homme
-d’état et pour assurer sa puissance ne reculait
-pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité
-intellectuelle incontestable et sa nature
-impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les
-autres femmes. Elle les aimait, les plaignait,
-les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine
-savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle
-par le connaître et l’apprendre?</p>
-
-<p>Cette bonté de femme à femme la vie moderne
-la permet et même l’impose. Jadis la compagne
-de l’homme vivait presque exclusivement enfermée
-dans le cercle de la famille, n’ayant
-guère que des contacts mondains avec son
-prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts
-se multiplient. L’heure de la fraternité a
-sonné. La bonté rayonnante et tendre doit
-devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté
-semblera à beaucoup de femmes contraire à
-la position de combat qu’elles ont prise. Elles
-croient que pour être moderne il faut tenir
-perpétuellement la lance au poing. Or c’est
-juste le contraire; la modernité est la fraternité,
-et il n’est point de fraternité féconde
-sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre
-où la force tend à devenir le seul idéal
-et où la dangereuse théorie du superhomme<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-semble prendre pied même dans les écoles
-primaires. La sensibilité y est raillée et
-l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités.
-Mais ce sont là des végétations superficielles,
-nées d’un excès d’orgueil; étant contraires
-à la vérité et à l’humanité, elles ne
-pourront pousser de fortes racines.</p>
-
-<p>Il ne faut pas que la théorie philosophique
-de «persévérer en son être» qui est la plus
-fausse des doctrines et la plus contraire au
-progrès vienne entraver ce mouvement de
-fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de
-persévérer en son être, mais de le développer
-jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement.
-Parmi les forces morales il en est de belles,
-de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés
-ont pu les exercer avec puissance et la postérité
-leur en rend honneur. Mais ce qui nous
-émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles,
-ce n’est pas le souvenir des batailles
-qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont
-conclus; si nous nous attendrissons, c’est au
-récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité,
-d’un élan de fraternité. L’impératrice
-Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte
-empreinte, mais parmi les gloires de la descendante
-de Habsbourg, une des plus rayonnantes<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-est contenue dans le petit fait suivant
-que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice
-éprouvait pour le prince lorrain, dont
-elle avait fait un empereur, un attachement
-très vif, et leur ménage pouvait être cité
-comme un modèle parmi les ménages souverains
-d’Europe. L’on racontait cependant que
-l’empereur François regardait avec trop de
-bienveillance l’une des dames de la cour impériale.
-L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir,
-mais elle ne cachait ni son mécontentement
-de cette amitié trop tendre, ni son hostilité
-contre sa rivale.</p>
-
-<p>L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit
-à une exécution. A la cérémonie des
-funérailles, lorsque pour la première fois la
-malheureuse femme que François de Lorraine
-avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse,
-tous les courtisans tendirent la tête
-avec une curiosité avide. Mais l’impératrice,
-allant au devant de celle que jusqu’alors elle
-avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons
-beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.</p>
-
-<p>Le souvenir du couronnement de Pesth et
-des guerres de Silésie sera depuis longtemps
-tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-bonté résonneront encore dans les régions
-mystérieuses où se conservent les rares
-actes divins accomplis par l’homme sur la
-terre.</p>
-
-<p>L’âme de la femme subit une crise dangereuse.
-D’un côté, il est vrai, un cri de
-rescousse a traversé le monde, le mot de
-solidarité féminine a été prononcé, mais ne
-risque-t-il pas de se changer en cri de guerre
-lorsque les femmes ayant réussi à étendre
-leurs droits, les limites de leurs ambitions
-s’élargiront? Implacables les unes envers les
-autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête
-du mâle, quelles proportions prendra
-cette hostilité, quand elles auront d’autres
-victoires à remporter? Comment supporteront-elles
-la concurrence qui, dans l’implacable lutte
-pour la vie, est l’occasion pour les hommes de
-tant de discordes et de cruautés? Au lieu
-d’édifier à la bonté un temple magnifique, au
-lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on
-renverser les dernières pierres du pauvre
-autel qui lui restait encore et laisser libre
-passage à la horde malfaisante des dénigreurs,
-des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes
-anonymes qui sapent tous les respects,
-détruisent toutes les confiances et infiltrent<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-dans les âmes le doute universel sont les
-réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent
-pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes
-dont les ennemis se servent.</p>
-
-<p>La responsabilité des femmes est effrayante
-en ce moment. Si le mouvement féministe
-tourne à la haine, au lieu de tourner à la
-bonté, toute la joie sera bannie de la terre.
-Les yeux doivent s’ouvrir enfin. Il ne s’agit
-ni de religion, ni même de morale, c’est une
-question de vie ou de mort. Les plus incrédules
-devraient le comprendre. Il n’y a de
-bonheur que dans la bonté; la bonté seule le
-donne. Une femme dont la maternité s’étend
-à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à
-chaque minute parce qu’elle reflète le divin.
-Ce qu’une créature semblable fait de bien, qui
-pourra jamais le mesurer, même si elle ne sort
-pas du cercle restreint de la famille et des
-amis? Une grande lumière émane d’elle, une
-lumière de vie et de joie qui provoque chez
-tous ceux qui l’approchent un épanouissement
-de l’âme. Elle est l’amie, le repos, la consolation.
-Comparez son influence à celle des
-femmes dont les paroles sèches, les critiques
-acerbes, les insinuations perfides découragent
-toutes les manifestations nobles ou tendres.<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-Leur sourire sceptique abattrait le zèle d’un
-apôtre. Même en n’employant que la méthode
-empirique le doute n’est pas permis. D’un
-côté le jour chaud et radieux, de l’autre la
-nuit froide, sombre, sans étoiles...</p>
-
-<p>Des deux courants qui triomphera? Le triomphe
-complet est impossible, il y a dans l’humanité
-des instincts qui ne s’anéantissent
-jamais complètement, mais l’un des courants
-peut réduire l’autre. De grandes et magnifiques
-forces finiront par dominer le monde, mais
-à quoi servirait à l’homme d’élever des autels
-à la vérité et à la justice, si la bonté restait
-sans tabernacle. Elle est semblable à cette
-charité dont parle saint Paul, sans laquelle
-toutes les sciences et toutes les vertus résonnent
-et retentissent vainement comme
-l’airain et la cymbale.</p>
-
-<p>La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi
-nécessaire à une portion de l’humanité qu’à
-l’autre, car elle seule pourra sauver le monde
-de l’anarchie morale dont il est menacé comme
-il y a dix-neuf siècles. Cette fois le salut peut
-venir de la femme. Un proverbe lombard dit:
-«La femme a sept âmes et une petite âme.»
-C’est peut-être dans cette petite âme oubliée
-qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
-la vision de ce que l’humanité attend
-d’elle. Y puisera-t-elle la force d’arracher de
-son cœur la plante venimeuse qui la détériore?
-Saura-t-elle comprendre et pratiquer la
-mission de maternité élargie qui doit être la
-revanche de son sexe?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE VIII</h2>
-
-<p class="pch">LE RESPECT DU REPENTIR</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Il y a plus de joie
-au ciel pour un pécheur
-qui se repent
-que pour quatre-vingt-dix-neuf
-justes.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Luc.</span>, 15-7.)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Dans une société plus équitablement et généreusement
-organisée que la nôtre le respect
-du repentir entrera forcément dans les coutumes
-morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits
-chercheurs de vérité, ennemis des vaines
-formules et sur lesquels les apparences pharisaïques
-n’exercent aucun prestige, devraient
-rendre à ce phénomène de la conscience, une
-fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui
-est dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables
-en cela aux esclaves des préjugés et des formes,
-ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur
-repentant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p>
-
-<p>Certains cœurs savent pardonner toutes les
-fautes; le monde, sans les pardonner, est indulgent
-à celles qui ne troublent pas son équilibre,
-et les vices eux-mêmes ne le rebutent
-point, s’ils ne sont pas l’objet de scandales
-éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres
-ou âmes d’élite, sont à peu près d’accord pour
-refuser à l’homme qui regrette ses crimes, ses
-fautes ou ses insuffisances, le respect auquel
-ce regret sincèrement senti lui donnerait droit.
-Bien au contraire, la manifestation ou même
-la simple constatation de ce repentir diminue
-sa situation morale; tant qu’il n’avouait pas
-ses erreurs, on pouvait les ignorer; vouloir
-les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.</p>
-
-<p>On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de
-travailler au bien, d’accomplir le bien,
-d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements,
-et de le remplacer par la blancheur des neiges.
-Mais il occupera par le fait même de cet effort une
-position inférieure, l’opinion publique s’exprimera
-sur son compte avec une pitié dédaigneuse
-et sa force sera traitée en faiblesse. Aussi
-longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou l’inutilité,
-nul ne se croyait autorisé à lui rappeler
-ses écarts de conduite, ses inaptitudes ou ses
-paresses; on acceptait toutes les surfaces,<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>
-même si elles étaient percées à jour! Du
-moment qu’il a avoué, fût-ce simplement par
-une modification de sa manière d’être, qu’il
-réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine
-avoir le droit, presque le devoir de lancer
-contre lui sa petite ou sa grosse pierre et d’assumer
-à son égard une attitude de supériorité
-ou de condescendance.</p>
-
-<p>Cette inconséquence morale est commune à
-presque tous les hommes, quelles que soient
-les croyances qui dirigent leurs vies. Comment
-peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle
-un appui dans la religion? De quels arguments
-la logique peut-elle la soutenir? En
-cherchant à déterminer les causes d’où elle
-procède, on arrivera peut-être à en saisir
-l’<i>irrationalisme</i> et l’injustice profonde.</p>
-
-<p class="p2">Les âmes religieuses, appartenant aux différentes
-confessions chrétiennes, appelées à
-se prononcer à ce sujet, déclareraient évidemment
-qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir
-puisque le salut éternel dépend, pour la part qui<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-concerne l’homme, de ce fait même. Mais si
-elles proclament ce devoir en principe, elles
-le démentent en pratique, et les cas où elles
-vivent cette vérité sont des plus rares. Tel
-pasteur méthodiste ne prendra comme servantes
-que des prisonnières libérées, tel prêtre
-catholique montrera au forçat évadé la sublime
-confiance du curé Myriel pour Jean Valjean;
-mais on se meut ici dans un monde spécial,
-formé de situations exceptionnelles, de consciences
-exceptionnelles, de cœurs exceptionnels,
-et dont les excès de confiance pourraient
-avoir, du reste, s’ils étaient trop largement
-appliqués, des conséquences dangereuses pour
-la sécurité et même la morale sociale.</p>
-
-<p>Le <i>rara avis</i> ne compte pas quand il s’agit
-d’un examen d’ensemble; ce qu’il importe
-de connaître c’est la mentalité générale de
-ceux qui s’intitulent chrétiens. Quelle est leur
-attitude vis-à-vis du repentir? La réponse n’est
-pas douteuse: presque tous manifestent une
-défiance plus ou moins accentuée à l’égard de
-l’homme qui, reconnaissant ses erreurs, fait
-volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à
-leurs yeux,—comme à ceux des simples
-mondains,—sa position primitive; pour blâmâble
-et blâmée qu’ait été sa conduite passée,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-il bénéficiait du doute, et le doute paraît toujours
-préférable à la certitude de la faute,
-même si cette faute est suivie d’une expiation
-volontaire.</p>
-
-<p>On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples
-de repentir agréés par Dieu représentent pour
-beaucoup de consciences une pierre d’achoppement.
-Les paroles de mansuétude que le
-Christ adresse aux pécheresses, la place qu’il
-permet à Madeleine d’occuper près de lui, le
-fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il
-apparaît en premier, ont troublé plus d’une
-chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas,
-mais combien s’en sentent blessées! Après avoir
-passé leur vie à résister, par amour de Dieu
-ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de
-leur imagination et aux fièvres de leur cœur, la
-miséricorde attendrie de Jésus, les déconcerte,
-les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes à
-juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe
-encore! Mais joindre à jamais son nom à celui
-de ces créatures de honte et de luxure leur
-paraît incompréhensible et dur pour les
-femmes chastes, auxquelles si peu de gloire
-déjà est réservée en ce monde.</p>
-
-<p>Le pardon accordé à l’abominable reniement
-de Pierre, aux persécutions de Saül<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-de Tarse ne les blesse pas au même degré.
-Quant aux hommes, moins subtils et peut-être
-plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces
-contradictions apparentes de la pensée divine,
-et c’est pourquoi, sans doute, ils n’apprennent
-pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles
-contiennent.</p>
-
-<p>La légende raconte que le corps de sainte
-Catherine de Sienne a été réduit en poussière;
-dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements.
-Celui de sainte Marguerite de Cortone,
-au contraire, était dans un état de conservation
-parfaite et exhalait des parfums délicieux.
-Or, la première, cette grande figure de
-sainte politique qui ramena Grégoire XI
-d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu
-d’autre passion que son Dieu et la gloire
-de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue
-à la religion qu’après une série d’ardentes
-amours. J’ai entendu de bonnes chrétiennes
-soupirer amèrement à ce récit.</p>
-
-<p>Ces mêmes femmes, enclines presque à contester
-à Dieu la faculté du pardon vis-à-vis de
-la pécheresse repentante, serrent contre leur
-cœur, avec la plus grande cordialité, des
-femmes de réputation plus qu’équivoque, de
-caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-manteau d’hypocrisie. Il est étrange à
-quel degré, en ce genre d’erreurs, ce qui est
-bas et médiocre obtient d’indulgence. Les
-grandes passions, qui portent en elles-mêmes
-leur excuse, rencontrent une bien autre sévérité;
-si celles qui les éprouvent essayent de
-racheter leurs faiblesses par la pratique
-d’autres vertus, on leur en conteste volontiers
-le droit. C’est le repentir à l’état de regret,
-c’est le premier échelon, et déjà les hostilités
-se marquent. Si les scrupules s’accentuent, si
-la conscience arrive à dominer le cœur, à
-comprimer les passions, à ordonner le renoncement,
-toutes les vertueuses indignations
-éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le
-baudet!» Il pouvait à son aise «tondre de ce
-pré la largeur de sa langue», et brouter même
-sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser
-sa faute ou avoir l’air de la confesser, ou,
-ce qui est pire encore, essayer de la racheter,
-voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.</p>
-
-<p>Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les
-femmes dans la vie sentimentale et passionnelle,
-la même intransigeance, la même inconséquence
-se rencontrent chez les hommes
-dans les questions d’honneur, de probité, de
-droiture. Je parle des hommes qui ont la prétention<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-de conformer leur vie aux doctrines
-chrétiennes, sans être pour cela des saints ou
-des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés,
-concluront des affaires avec eux, rechercheront
-leur appui s’ils sont puissants, recourront
-à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur
-âme et conscience ils n’ont aucune estime
-pour ces associés momentanés, ils savent parfaitement
-à quoi s’en tenir sur leur compte,
-mais tant que la surface reste convenable, ils
-les traitent en membres honorés de la société.
-Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface,
-que les malheureux veuillent racheter, expier,
-qu’ils essayent de recommencer une existence
-nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les
-mains se retirent, les yeux se détournent. On
-supportait tout du coupable, tant qu’il ne s’était
-pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne
-péchera plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement
-avoué avoir péché et les Pharisiens, dont
-le nombre est légion, se voilent le visage à
-cette vue. On ne peut s’empêcher de penser à
-Tartufe, et si la citation n’était irrévérencieuse
-on citerait la scène du mouchoir.</p>
-
-<p>Cette façon d’agir est humaine, car elle est
-générale et ceux qui la dénoncent ont peut-être
-en certaines circonstances pensé et senti<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
-de même, chacun étant plus ou moins esclave
-d’un faux respect humain. L’homme est souvent
-comme un enfant, les mots l’effrayent
-plus que les faits; il se bouche les oreilles
-pour ne pas les entendre et en veut à celui
-qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer
-dans son tympan. Seulement on peut se demander,
-au moyen de quel subterfuge moral,
-les chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis
-d’eux-mêmes cette manière d’être et de voir
-si absolument contraire à la doctrine évangélique.</p>
-
-<p>Le point n’est pas discutable, cette doctrine
-place le repentir au-dessus de la vertu. Ce n’est
-pas parmi les justes que le Christ cherche ses
-disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas
-à ceux qui <i>n’ont plus jamais failli après
-leur adoption</i> qu’il donne le plus grand pouvoir,
-ce n’est pas eux qu’il charge de paître en
-brebis. L’exemple de Pierre est là pour l’attester.
-On sait qu’il a choisi Paul parmi ses
-persécuteurs. Donc, non seulement il admet et
-accepte le repentir, mais il l’honore; à ceux
-qui ont senti passer sur leurs consciences ce
-grand flot purificateur, il promet et il donne
-une couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs
-une vertu rédemptrice. «Et tes larmes, ô Madeleine,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-éternellement, sur tout amour de femme,
-comme un vent de neige, jetteront la blancheur<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»
-Le respect du repentir est donc
-imposé par la religion chrétienne. Il ne faut
-pas mépriser celui qui regrette ses erreurs, à
-moins que ce ne soit pas une lâche peur du
-châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans
-l’estime une place supérieure à la place du
-juste, admettre et croire qu’il aura dans les
-vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée
-et que même, sur cette planète, les têtes
-de ses frondaisons domineront peut-être celles
-des lis.</p>
-
-<p>Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements
-et pratiquer les vertus difficiles, si les
-pécheurs doivent occuper les trônes et les
-justes se contenter de modestes escabeaux?
-L’objection, plausible d’apparence, manque absolument
-de fonds, car ne se repent pas qui
-veut et rien n’est plus rare que ce mouvement
-de conscience: les grandes âmes seules en sont
-capables. Les médiocres peuvent éprouver elles
-aussi parfois des lueurs de regret qu’elles
-prennent pour de la repentance, mais ces
-lueurs s’effacent vite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p>
-
-<p>Le repentir qui régénère est d’essence divine;
-il ne s’élabore que dans des alambics d’or pur
-et marque d’un fer rouge les cœurs à travers
-lesquels il passe. Ceux qui en supportent les
-brûlures appartiennent à la race des forts, des
-résistants, des martyrs. C’est ces natures
-exceptionnelles que Dieu a discernées sous les
-hontes, les reniements, les persécutions des
-Madeleine, des Pierre et des Paul.</p>
-
-<p>Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner
-lui aussi ces grandeurs cachées, et à
-l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître
-pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les
-pécheurs repentants les serviteurs enthousiastes,
-patients et fermes, nécessaires aux
-causes généreuses qu’il veut défendre ou faire
-triompher? Pourquoi? hélas! pourquoi? Parce
-que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa
-propre justice le rend sourd, parce que le pharisianisme
-veille encore aux portes des temples,
-et que si le Fils de Marie revenait sur la terre,
-après dix-neuf siècles de christianisme, la
-même race de vipères se dresserait devant
-lui, les mêmes dénonciations devraient sortir
-de ses lèvres.</p>
-
-<p>Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire
-pour ne pas y croire, pour ne pas l’accepter,<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
-pour ne pas s’incliner devant lui, l’homme
-religieux ne trouve dans ses croyances aucun
-motif et aucune excuse. Au contraire, l’esprit
-même du christianisme lui enjoint péremptoirement
-de tendre la main à l’âme repentante
-et de la conduire à la place d’honneur; on a
-beau retourner toutes les paroles de Jésus,
-une autre conclusion est impossible: «Il y a
-plus de joie au ciel pour un pécheur qui se
-repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.»
-Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques
-dans leurs vues, ont écouté cette leçon
-et essayent de la pratiquer, mais ce sont les
-exaltés; les sages, les raisonnables refusent de
-l’entendre; la masse y est résolument contraire.
-Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Les manifestations du repentir sont tout aussi
-mal accueillies par la classe de ceux qui, tout
-en portant officiellement le nom de chrétiens, ne
-prétendent point agir en disciples du Christ,
-mais qui, déistes, spiritualistes, agnostiques,
-positivistes même, reconnaissent une loi morale
-nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y
-conformer leur conduite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p>
-
-<p>La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du
-pécheur repentant est infiniment plus excusable
-et compréhensible que celle des personnes
-religieuses, car le sentiment de sa
-propre justice n’a au fond rien de moralement
-choquant chez un positiviste. Tout au plus
-indique-t-elle de sa part une lacune d’intelligence,
-une ignorance de la nature humaine,
-un manque de profondeur dans la compréhension.
-Pénétré de sa vertu, il éprouve une sorte
-de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme
-lui et placés au même degré social, ont descendu
-la pente; il n’a qu’une médiocre confiance dans
-leurs efforts pour la remonter, et même s’il a
-confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître
-de ce chef une supériorité; à ses yeux
-leur position morale reste inférieure irrémédiablement.</p>
-
-<p>Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans
-leurs répugnances et leurs préjugés n’empêche
-point ces défenseurs de la société et de la morale
-d’être imprudents et illogiques en ne pas
-encourageant le repentir. Comme on ne peut
-éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il
-faut essayer d’en corriger les effets désastreux.
-Or, pour cela il n’existe qu’un seul moyen: convertir
-le mal en bien, et pour le convertir en<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
-bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de
-le commettre à en reconnaître l’inutilité, la
-laideur et les désavantages.</p>
-
-<p>Cette conviction, naissant dans un esprit, en
-dehors même de tout sentiment religieux, ou
-de tout mouvement de consciences, porterait
-celui qui en est saisi à une modification de
-conduite dont les effets seraient favorables à
-son entourage et dont la société entière bénéficierait
-indirectement. Ne pas provoquer et
-faciliter ces volte-faces, quelle que soit la source
-d’où ils procèdent est, par conséquent, maladroit,
-déraisonnable et antisocial.</p>
-
-<p>Tous les hommes presque commettent dans
-leur jugement la singulière erreur d’apprécier
-les individus sur des faits isolés de leur vie,
-oubliant que la seule indication véritable de
-valeur ou de non-valeur est l’ensemble du caractère.
-Il y a des êtres dont l’existence n’est
-marquée par aucune faute apparente de conduite
-et qui n’ont jamais accompli le moindre bien en
-ce monde, dont la nature étroite, agitée,
-égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont
-été cause de beaucoup de mal. Ils jouissent
-cependant de l’estime générale, on leur confie
-des missions importantes, on recourt à leurs
-conseils, on leur laisse la direction des intérêts<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span>
-d’autrui. Si l’on se donnait la peine d’examiner
-de près leur véritable nature, si un peu de
-raisonnement et de psychologie expérimentale
-éclairait le jugement général, on s’empresserait
-de les délivrer de toutes responsabilités,
-les trouvant indignes et incapables d’en porter
-le poids.</p>
-
-<p>C’est en sens inverse que ce travail mental
-devrait s’accomplir pour d’autres personnalités;
-tel individu qu’on écarte de toutes les charges
-parce qu’il a commis, à un moment donné de
-sa vie, un acte coupable de genre quelconque,
-qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de
-dissimuler, possède une nature grande, généreuse,
-altruiste, droite; il a déployé pour le
-bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui
-confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait
-ni fatigues ni efforts! Pourquoi ne pas recourir
-à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son
-existence et qu’il est connu. S’il était resté
-caché ou à l’état de soupçon, il pouvait le
-multiplier par dix, et l’opinion publique ne se
-serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte
-coupable a été avéré, confessé, regretté, mieux
-vaut donc s’adresser à l’être sans valeur, sans
-conscience, sans générosité: il remplira sa
-tâche mal ou insuffisamment, peu importe,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
-l’étiquette reste convenable. Et malheureusement,
-la plupart de ceux qui portent ces jugements
-inconséquents, basés sur des faits isolés,
-sans se soucier d’examiner l’esprit intime des
-choses, d’étudier les causes secrètes et les responsabilités
-vraies, d’arriver à la nature intrinsèque
-des êtres pour être en mesure d’apprécier
-leurs capacités et leurs possibilités, croient de
-bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale.
-Par ce système, ils établissent le règne
-des médiocrités, risquent d’écarter les valeurs
-et de placer la terre dont ils ont charge dans les
-mains de cultivateurs incapables et paresseux.</p>
-
-<p>Si les hommes apprenaient à établir leur
-opinion les uns des autres sur des bases supérieures
-à celles des conventions et des apparences,
-une bonne part d’injustice disparaîtrait
-de ce monde, et l’on verrait plus souvent <i>the
-right man in the right place</i>. Ceux qui
-croient et espèrent travailler à la préparation
-d’une société nouvelle, où une humanité nouvelle
-est destinée à s’épanouir, devraient commencer
-à modifier leur méthode d’appréciation.</p>
-
-<p>Les conducteurs d’hommes, les distributeurs
-de travail, doivent voir au-delà des surfaces,
-distinguer dans les foules, les forces, les aptitudes,
-les capacités. Chacun peut avoir droit<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span>
-à une part de soleil, mais chacun n’est pas
-apte à diriger une caravane, à construire une
-forteresse, à organiser une colonie. Une
-psychologie plus large, plus profonde, permettra
-une répartition plus juste. Tout progrès
-social qui ne serait pas fondé sur ce
-principe, manquerait d’assises solides.</p>
-
-<p>D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre
-que l’évolution sociale se soit accomplie
-pour que chacun en son particulier apprenne à
-modifier son système de psychologie. Tout
-naturellement, lorsqu’on jugera sur l’ensemble
-et non sur le fait particulier, on arrivera à discerner
-sous les fautes les forces bienfaisantes,
-et la constatation de ces forces, amènera les
-esprits à accepter la possibilité du repentir
-chez ceux qui les ont commises et même
-avouées. L’acceptation poussera à l’encouragement;
-et de l’encouragement au respect chez
-les âmes équitables, le pas sera vite franchi.</p>
-
-<p>Le sentiment de défense sociale qui a poussé
-et pousse encore tant d’esprits honnêtes à fermer
-rigidement les portes à tous ceux qui
-d’une façon connue, se sont écartés momentanément
-de la voie droite, devrait leur conseiller,
-au contraire, la provocation et la culture du
-repentir sous toutes ses formes. Et non seulement<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-pour les erreurs et les fautes que la loi
-ne punit point, mais plus encore peut-être pour
-la catégorie des criminels, des ennemis positifs
-de l’ordre et de la sécurité. Ce repentir, il
-faudrait le faciliter de toutes façons, presque
-lui offrir des primes, avec discernement bien
-entendu, et en prenant des précautions contre
-l’hypocrisie et les récidives possibles. On serait
-dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe!
-D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours
-par quelque côté, dès qu’on tente une amélioration
-ou qu’on pousse au progrès, même en
-faveur des honnêtes gens?</p>
-
-<p>La redoutable question des prisonniers libérés
-n’a point encore dans les préoccupations
-publiques la place qu’elle mérite d’occuper,
-bien qu’elle ait ému en tous pays quelques
-consciences d’élite. Ces êtres qu’on rend à la
-société parce que leurs délits ne méritaient
-pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs,
-il faut faire place à d’autres, que vont-ils
-devenir? Se répandront-ils en semence corruptrice?
-Augmenteront-ils l’armée du crime
-pour retomber de nouveau sous la sentence du
-châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié
-leurs fautes et en avoir compris l’horreur, des
-citoyens utiles et honnêtes? Il faudrait<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span>
-rendre cette troisième alternative possible.
-L’est-elle en nos pays d’Europe? Le prisonnier
-libéré et repentant reste partout un paria;
-il peut mener pendant vingt ans une existence
-impeccable, le jour où son passé est connu,
-l’estime publique se retire de lui, les portes se
-ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle
-uniquement de l’acte coupable pour expié et
-réparé qu’il ait pu être. Les exemples à citer
-seraient innombrables.</p>
-
-<p>Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément
-en laissant ignorer leur personnalité juridique
-sont, du reste, parmi les exceptions
-heureuses. D’autres sombrent dès leurs premiers
-pas. Le retour à la vie libre, que signifie-t-il
-pour eux? Repoussés de tous les
-milieux respectables, sollicités par leurs anciens
-compagnons, ils voudraient être honnêtes
-qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes
-surtout se voient presque toujours forcées de
-retomber dans le vice, sinon dans le crime.
-Des associations se sont formées dans plusieurs
-pays pour recueillir et aider ces malheureuses,
-mais elles disposent de trop faibles
-moyens pour venir efficacement en aide à l’immense
-armée que les prisons reversent de
-temps autre sur la société et qu’il vaudrait<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
-mieux garder enfermée si aucun travail honorable
-n’est préparé pour ces mains dont on a
-détaché les chaînes.</p>
-
-<p>Cette question est si importante et si grave
-pour la moralité et la sécurité générales,
-qu’hommes d’état et sociologues devraient la
-faire entrer au premier rang de leurs préoccupations
-et de leurs études. Mais aucune mesure
-légale ou administrative ne peut avoir
-son plein effet, si elle ne trouve un appui dans
-l’opinion publique, si la réforme qu’elle veut
-accomplir ne correspond pas à un travail de
-la pensée humaine. Lorsque tous les membres
-de la société, chefs d’usines, commerçants, employeurs
-d’hommes en tout genre, auront compris
-qu’ils n’ont pas le droit de refuser du
-travail à l’individu, qui, condamné à l’expiation
-d’une faute, a purgé sa peine et essaye de reprendre
-sa place dans le <i>consortium</i> humain,
-l’œuvre de l’état et de la philanthropie sera
-singulièrement facilitée. Mais si la pensée que
-le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer
-le nombre des malfaiteurs, en offrant la
-chance aux prisonniers libérés de redevenir
-honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des
-esprits, les efforts tentés resteront en grande
-partie stériles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span></p>
-
-<p>Parmi les œuvres difficiles de civilisation et
-de justice tentées par l’époque présente, aucune
-n’est plus ardue et plus malaisée à accomplir,
-car elle se heurte à d’instinctives et apparemment
-légitimes répugnances. Il faut un haut
-degré d’altruisme et de discipline morale pour
-ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de
-crainte ou d’angoisse au contact d’un criminel
-sortant de prison, même si ses notes sont
-bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse
-après lui une impression de lèpre morale qu’on
-ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup
-seront à jamais incapables de dominer
-quelle que soit leur ardeur de charité, leur
-force de sympathie et leur largeur de vues.
-Mais tous ne sont pas appelés à labourer le
-même champ; un certain nombre d’ouvriers
-est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là.
-Toutefois pour trouver, rallier, grouper ces
-ouvriers, il est nécessaire qu’une atmosphère
-se soit créée autour d’eux, favorable au travail
-auquel on les convie. S’ils ne sont pas
-imités par tous, ils doivent sentir du moins
-que l’opinion publique les encourage et les
-approuve.</p>
-
-<p>Or, comment cette opinion favorable à la
-rentrée des criminels dans la société pourra-t-elle<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
-se former, si la mentalité humaine ne se
-modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre
-pas les âmes, si l’estime se détourne des
-pécheurs repentants, dont les fautes n’ont pas
-été un péril pour la sécurité du prochain, ni
-pour sa bourse ni pour sa vie. Avant d’arriver
-à ce que la justice et la défense sociale
-demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du
-coupable qui a humainement expié sa peine,
-l’élite morale de la société doit atteindre cette
-équité et cette sérénité d’appréciation qui fera
-juger les individus sur l’ensemble de leur vie
-et de leur caractère, et non sur un acte isolé
-commis peut-être dans une heure d’égarement
-ou d’entraînement irrésistible. Elle doit également
-avoir appris que les natures supérieures
-et généreuses sont seules capables d’un repentir
-sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables
-ressources. Ceux qui ont commis le mal
-sont souvent plus capables d’accomplir le bien
-que les natures trop pondérées, stérilisées
-souvent par le sentiment de leur propre justice,
-cette tare des existences correctes. Accueillir
-le repentir, l’encourager, le glorifier même,
-c’est recruter pour l’armée du bien des soldats
-courageux, ardents, aguerris par l’expérience
-et capables souvent de prodigieux efforts, le<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
-désir de réparer étant l’un des plus puissants
-leviers des cœurs.</p>
-
-<p>Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la
-fournaise dont doit sortir le bien comme la
-pourriture qui s’infiltre dans le terrain sert à
-l’éclosion plus splendide de la fleur? La question
-se pose et ne saurait être résolue dans
-l’état encore inférieur de notre développement
-mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi
-se troubler? Si le bien est le produit du
-mal, point n’est nécessaire d’y participer soi-même
-directement ou indirectement; sa vue,
-sa constatation, les douleurs dont il est cause
-suffisent à faire germer le désir de la réparation
-dans les âmes, à en créer le besoin, à en
-déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes
-peuvent puiser à cette source.</p>
-
-<p>La préface de M. Étienne Lamy à l’<i>Histoire
-des Missions catholiques au</i> <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> <i>siècle</i> commence
-par ces mots: «La plus grande misère
-de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie,
-ni l’hostilité des événements, ni les déceptions
-du cœur, ni la mort; c’est le malheur
-d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.»
-A cette ignorance troublante de sa destinée,
-l’homme doit ajouter une autre cause d’angoisse:
-le problème du mal tel qu’il se présente<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>
-aux esprits trop chercheurs pour se
-contenter de la vague explication que les théologiens
-en donnent. Ce mal pour lequel un
-Dieu a dû mourir et qui en même temps est
-l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui
-détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes
-créés et qui, en même temps, par les expiations
-volontaires qu’il provoque, ramène dans l’âme
-cette harmonie perdue, quelle redoutable et
-angoissante énigme! Énigme insoluble pour
-l’esprit et que la conscience interrogée ne peut
-résoudre elle non plus.</p>
-
-<p>Les générations futures arriveront peut-être
-à connaître par quelle mystérieuse tragédie un
-incommensurable abîme s’est creusé entre les
-aspirations de l’homme et la réalité de sa vie,
-entre ses désirs et ses capacités. Ceux qui
-vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et s’ils
-arrivent à des certitudes morales, elles seront
-strictement personnelles. Ils ne peuvent donc
-penser, sentir, agir qu’en aveugles, des aveugles
-dont les yeux cependant perçoivent encore des
-lueurs. La plus vive et la plus claire est le
-besoin qui les tourmente de ramener à l’harmonie
-leurs pensées et leurs sentiments, de créer
-en leurs âmes un refuge où ils puissent s’abriter,
-d’étouffer ou, du moins, d’adoucir les notes<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>
-discordantes qui montent des bas-fonds moraux
-où les cœurs que le mal détériore, avilit,
-envenime, exhalent leurs plaintes désespérées.</p>
-
-<p>Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse,
-ces cris de révolte, pour en diminuer le nombre
-et la force, un seul moyen existe: changer
-ces voix fausses et acerbes en voix justes et
-douces, capables de se joindre à la grande symphonie
-des âmes sereines; tendre les mains et
-les bras pour les aider dans leurs premiers
-efforts; ouvrir les cœurs tout grands pour la
-récompense de ces efforts.</p>
-
-<p>Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant
-lesquelles il faut s’incliner, le système suivi
-a été fautif; ceux mêmes qui consacrent leur
-temps et leurs forces au rachat des existences
-perdues, ne comprennent pas qu’ils suivent
-un faux courant d’idées en exigeant de ceux
-qu’ils recueillent moralement ou matériellement
-des attitudes humbles et pénitentes.
-Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts à
-toutes les obéissances et à tous les renoncements,
-n’osant prendre aucune initiative, les
-malheureux doivent accepter l’ombre, le
-silence, la décoloration sous toutes ses
-formes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span></p>
-
-<p>C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement
-ne saurait être assez admiré, commettent
-presque toujours l’irréparable erreur d’établir
-entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable
-barrière. Elles sont les anges purificateurs,
-et un abîme les sépare des pécheurs
-repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais
-franchir et qui les condamne nécessairement
-à une vie d’expiation, de tristesse, de
-renoncement. Pour eux désormais, grisaille,
-toujours grisaille! Cette idée est à la base de
-toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est
-pas de plus dure, de plus injuste, de plus
-fausse, de plus contraire à cet esprit chrétien
-dont ces œuvres prétendent s’inspirer.</p>
-
-<p>«Si Dieu a fait l’homme à son image,
-l’homme le lui a bien rendu.» La boutade
-s’applique merveilleusement à ce double phénomène
-moral: le repentir déconsidérant plus
-que le vice; le juste n’acceptant le repentir
-qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le
-juste aurait enfermé Madeleine au couvent,
-envoyé Pierre aux Trappistes et employé les
-énergies de Paul dans quelques tristes fonctions
-de gardien de prison.</p>
-
-<p>Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la
-compréhension du vrai repentir et des profondeurs<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
-dont il sort, avant qu’il ne se rende
-compte qu’il faut le traiter par la lumière
-et non par les ténèbres, avant qu’il ne
-sente la supériorité de la repentance sur
-la simple justice, il devra vaincre beaucoup
-de répugnances, bouleverser toute une
-partie de sa mentalité, descendre dans les
-abîmes de sa propre conscience et les examiner
-au microscope de la vérité. Il n’y a pas
-un être humain, même parmi les altruistes et
-les équitables, qui soit prêt aujourd’hui à traiter
-le repentir comme l’enseigne l’Évangile et
-comme l’enseignera cette justice nouvelle qui,
-pour prononcer ses verdicts, s’attachera à l’esprit
-et non à la lettre des choses.</p>
-
-<p>Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir
-et ce qu’il représentait pour Dieu. Les
-uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la
-vertu et après l’innocence. D’autres, comme
-Moore, lui ont donné la première place dans
-la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant
-parviennent seules à racheter l’âme de
-la Péri, à lui ouvrir les portes du ciel.</p>
-
-<p class="pp6 p1">There fell a light more lovely far<br />
-Than ever came from sun or star,<br />
-Upon that tear that, warm and meek,<br />
-Dew’d that repentant sinner’s cheek.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître
-un rayon ou un simple météore, mais
-la Péri savait qu’elle provenait du sourire des
-anges. Les hommes ne deviendront-ils jamais
-curieux ou désireux de provoquer ce sourire?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE IX</h2>
-
-<p class="pch">LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Le suprême bien des
-fils de la terre est seulement
-la personnalité.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Gœthe.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">La nature est un effort continuel; l’effort
-est la condition essentielle de la vie. Les
-plantes, les moindres insectes, les animaux
-supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il
-s’agisse de croître ou de mourir, dans un état
-incessant de travail physique. Le phénomène
-se vérifie-t-il au même degré pour le développement
-intellectuel et moral? Oui, de façon
-complète, en ce qui concerne l’œuvre de la
-nature; très imparfaitement pour la part
-d’effort qui dépend de la volonté individuelle.
-Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment
-en cerveau et en caractère d’homme,
-et dans les organismes normaux cette évolution<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-s’accomplit toujours. Mais c’est la simple
-préparation du terrain; il reste à l’ensemencer,
-à l’arroser, à le cultiver de toutes façons
-pour qu’il produise froment et plantes; à ce
-point commence le rôle actif de l’être humain.</p>
-
-<p>Tant que dure la période éducative, le
-jeune homme subit les règles auxquelles l’assujettissent
-parents et professeurs; il les
-seconde avec plus ou moins de zèle et de bonne
-volonté, quelquefois refusant d’acquérir l’instruction
-qui lui est offerte, se rebellant contre
-les principes moraux qu’on essaye de lui inculquer;
-mais c’est l’exception: en général,
-jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit
-la voie battue et soumet sa mentalité aux
-exercices qu’imposent les lois scolaires de son
-époque. La force de l’usage est si puissante
-qu’elle étouffe presque toujours les velléités de
-révolte. Il ne retrouve le sentiment de son
-libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des
-contacts qui le tenaient prisonnier, il commence
-sa vraie vie et prend seul la direction
-de sa destinée.</p>
-
-<p>C’est le moment où, suivant les conditions
-de fortune où il se trouve, l’homme est jeté,
-soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la
-recherche du plaisir. Quelle part ces deux<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span>
-tourbillons qui l’emportent laissent-ils chez
-lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès
-voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de
-l’âme?</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Au point de vue scientifique, l’effort cérébral
-n’a jamais été aussi intense qu’à l’époque
-actuelle; les merveilleuses découvertes du
-siècle qui vient de finir en sont l’indéniable
-preuve. Le cercle des connaissances s’est
-étendu, l’application de nouvelles forces à
-tous les rouages de l’existence a rendu indispensable
-l’élargissement des programmes scolaires,
-mais cependant la culture générale de
-l’élite intellectuelle est moins complète, moins
-fine, moins profonde. La tendance est de limiter
-strictement études et lectures à ce qui peut
-servir à la profession ou à la carrière de chacun;
-le reste est négligé. Ces hommes distingués
-dans leur partie, célèbres même parfois,
-sont d’une ignorance enfantine sous d’autres
-rapports; ils font des découvertes qui transforment
-le monde et ne suivent pas le mouvement
-général des idées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p>
-
-<p>Cette limitation à un sujet unique est peut-être
-indispensable aux chercheurs des secrets
-de la vie; la science veut être aimée seule, elle
-n’admet pas de rivales, elle demande même que
-les forces de ses fervents soient appliquées à
-une branche spéciale et non à l’arbre entier.
-Mais la catégorie des personnalités scientifiques
-est fort restreinte; la plupart des professions
-libérales et des carrières de l’état
-n’exigent point semblable absorption mentale,
-et une culture plus large ne pourrait que les
-avantager. Cependant dans cette classe aussi
-on se limite de plus en plus à l’indispensable,
-on ne veut pas sortir de l’étroit rayon visuel de
-l’occupation immédiate et de l’intérêt égoïste.
-Le désir du progrès intelligent ne tourmente
-que faiblement la majorité des hommes, même
-ceux qui ont fait de bonnes études. Sauf exception,
-ils n’éprouvent aucun désir de savoir
-pour savoir; ils parcourent quelques journaux,
-tout au plus quelques revues, et cet exercice
-suffit amplement à satisfaire les besoins de
-leur esprit.</p>
-
-<p>L’excuse de cette indifférence et de cette
-paresse mentale réside en partie dans les lancinantes
-préoccupations économiques qui
-attristent la plupart des vies; toutes les énergies<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-sont absorbées par la lutte pour le pain
-quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication
-ne sert point à la classe nombreuse des
-personnes nées dans l’aisance, ni à celle des
-oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter
-l’élite intellectuelle du monde, non celle
-qui produit mais celle qui absorbe, goûte et
-juge.</p>
-
-<p>Quand on n’a pas à penser avec angoisse au
-lendemain, quand l’avenir de ceux dont on
-est responsable semble à peu près assuré, l’esprit
-reste plus libre, plus clair, plus apte à
-recevoir le bon grain, à le faire germer et
-fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans
-ces conditions-là est inexplicable et même
-légèrement honteux. Engourdis par le bien-être,
-ceux qu’on appelle les heureux de ce
-monde ne sentent que faiblement la vie intellectuelle.
-Ce qui flatte le toucher et le regard:
-train de maison, mobilier, toilettes personnelles,
-tout doit être recherché, parfait, exquis;
-des découvertes récentes se rapportant au
-confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée!
-On les applique avec promptitude, car il serait
-humiliant de ne pas être au courant de ce qui
-a été inventé pour le teint, les cheveux, le service
-de table, la décoration des appartements...<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-Mais nulle curiosité, nul amour-propre ne
-poussent la généralité des individus à s’approprier
-les manifestations de l’esprit. Le désir de
-progrès et de perfectionnement qui les agite
-pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement
-de leur intelligence.</p>
-
-<p>A cet égard, l’indifférence est étonnante; non
-seulement, la plupart des gens ne sentent
-pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin
-intérieur ne les occupe nullement. Aussi,
-lorsque l’âge des passions est passé, s’étiolent-ils
-dans un ennui morne, dont ils finissent par
-mourir. Pour la distraction et le relèvement de
-leur esprit, des trésors de connaissances
-s’étendent en vain devant eux; ils sont impuissants
-à les saisir, à les absorber, à s’en
-enrichir l’intelligence et l’âme. Le fonds de
-culture leur manque, l’habitude du travail
-cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus
-assimiler ni méditer; ils ne savent même plus
-jouir, car comme dit Schopenhauer: «Toute
-splendeur, toutes jouissances sont pauvres
-reflétées dans la conscience d’un benêt.»</p>
-
-<p>L’immense catégorie des femmes dont la
-richesse ou le travail d’un mari assure l’aisance
-et les loisirs, se refuse, elle aussi,
-davantage encore que les hommes, à l’effort<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-intellectuel. Leurs études terminées, elles
-jettent leurs livres par la fenêtre et s’empressent
-d’en oublier le contenu. Chez quelques
-peuples, la lecture tient une assez
-grande place dans les habitudes féminines; il
-en est d’autres où elle paraît superflue, sinon
-pire. Examinez en ces pays-là le budget d’une
-femme, vous ne verrez figurer le compte du
-libraire dans aucune de ses colonnes! L’idée
-du progrès intellectuel, considéré comme un
-devoir, n’a pas pénétré encore les cerveaux
-féminins de certaines races; c’est une inconnue,
-et une inconnue à laquelle l’entrée de la
-maison est fermée de parti pris.</p>
-
-<p>Essayez de démontrer à la plupart des
-femmes riches et aisées l’utilité du développement
-intellectuel, elles vous riront au nez!
-Essayez d’en faire un cas de conscience, elles
-hausseront les épaules! En général, pas la
-moindre curiosité ne les possède pour ce qui
-forme la nature et le but de la carrière ou de
-la profession de leurs maris et de leurs fils.
-Aucune honte d’être ignorantes ne courbe
-leurs fronts; elles se croient des êtres
-complets et seraient embarrassées, sauf exception,
-de subir un examen d’école élémentaire!
-Tant qu’elles ont vingt-cinq ans, la<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
-lacune ne se fait pas trop sentir, mais, lorsque
-la jeunesse est passée, que les enfants ont
-grandi, que le rôle de poupée devient ridicule,
-que trouvent-elles dans leur cerveau pour intéresser
-leur vie, remplir leur temps, donner
-de salutaires conseils à leurs fils et filles devenus
-des hommes et des femmes? Rien, absolument
-rien! Et elles en sont réduites au
-morne ennui, ou à la médiocre ressource des
-plats commérages ou, ce qui est pire encore,
-au piteux et immoral dérivatif des caprices, des
-agitations, des exigences par lesquelles elles
-se donnent l’illusion de la vie et de la puissance
-en tourmentant famille, entourage, dépendants...</p>
-
-<p>Si la Providence les a douées d’un grand
-discernement, d’instincts délicats, d’intuitions
-très fines, les femmes, dont il est question ici,
-peuvent suppléer par ces qualités naturelles
-aux lacunes dépendant de leur culture insignifiante,
-de leur éducation illogique, de leur
-paresse mentale. Mais plus elles ont reçu de
-dons, plus elles sont coupables de les avoir
-négligés; au lieu de faire fructifier le talent
-qui leur avait été confié, elles l’ont enfoui sous
-terre, et, ne pouvant le rendre doublé ou triplé
-au Créateur des choses, rentrent dans la catégorie<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>
-des mauvais serviteurs. Elles auraient
-pu donner une floraison superbe et restent à
-l’état de maigres bourgeons! Le manque d’effort
-intellectuel, effet d’atavisme, ou absence
-de volonté, les condamne à une pauvreté d’esprit
-dont elles souffrent, sans peut-être s’en
-rendre compte elles-mêmes. Se contentant
-d’horizons restreints, se figurant qu’on ne peut
-en reculer les bornes, elles emploient leurs
-énergies cérébrales, non à essayer de comprendre
-le mouvement de la vie universelle,—ce
-qui est le premier devoir de tout être
-pensant,—mais à tenter de primer sur
-les autres femmes en de vaniteuses poursuites.</p>
-
-<p>A ce tableau légèrement chargé, on peut opposer
-de nombreuses exceptions, mais même
-dans les pays les plus avancés à cet égard, la
-paresse intellectuelle reste la principale ennemie
-de la femme, comme elle est l’ennemie
-de l’homme oisif, qui, justement parce qu’il
-échappe à l’acharnante poursuite du pain
-quotidien, devrait sentir l’obligation d’augmenter
-par la méditation et la lecture le fonds
-commun de la richesse intellectuelle.</p>
-
-<p>Les femmes, capables de suppléer par la
-finesse de leurs instincts aux connaissances qui
-leur manquent, sont d’ailleurs une rareté. En<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span>
-général, la nature est avare de ce don spécial;
-beaucoup de femmes, même intelligentes, ne
-sont pas intuitives; elles se trouvent désemparées
-et impuissantes devant une situation
-difficile, et ne savent ni comment la juger,
-ni comment en sortir. Quels conseils pourront
-sortir de leurs lèvres si leurs enfants les interrogent,
-si leur mari les consulte, quand elles
-n’ont pour les inspirer qu’un esprit faible et
-frivole? Leur violence d’appréciation, leur
-absence d’équilibre naissent de leur ignorance.
-Les qualités de douceur, de tolérance, de patience
-que l’homme, mari ou fils, désire rencontrer
-chez sa compagne ou sa mère ne
-pourront se développer et se maintenir que
-par l’élargissement de la mentalité féminine.
-Tant que la femme n’aura pas appris à être
-objective, qu’elle jugera toujours à travers
-elle-même, qu’elle comprendra imparfaitement
-ce qu’elle entend et de quoi elle parle, comment
-pourra-t-elle être logique et équitable
-dans ses jugements? Au lieu d’entraver ce
-développement, l’homme, dans son propre intérêt,
-devrait y contribuer de tout son pouvoir,
-l’exiger de celle qu’il épouse au lieu d’y mettre
-obstacle et de railler les rares efforts qu’elle
-fait en ce sens.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span></p>
-
-<p>De nos jours, on parle beaucoup et avec
-raison des carrières qu’il faut ouvrir aux
-femmes pauvres des classes instruites pour les
-mettre en mesure de pouvoir gagner honnêtement
-leur vie, sans faire marché de leur corps,
-qu’elles soient célibataires, veuves ou privées
-de soutien par l’abandon d’un mari. Et l’opinion
-publique commence à admettre, même en pays
-latin, que pour cette catégorie de femmes,
-l’instruction intégrale devient nécessaire, mais
-la tendance serait d’exclure de ce mouvement
-toutes celles que leur situation de fortune
-semble destiner au mariage, dont le pain quotidien
-est préparé et qui n’auront qu’à en distribuer
-les tranches. Or, il ne saurait y avoir
-de plus fâcheuse erreur. L’effort intellectuel
-est encore plus indispensable aux épouses et
-aux mères qu’aux femmes isolées. Jusqu’ici
-on n’a pas suffisamment réfléchi à leur responsabilité
-écrasante. En effet, tout dépend
-d’elles, l’organisation de la famille, l’éducation
-des enfants, le niveau du ménage... Que de
-maisons où ce niveau est excessivement bas
-et vulgaire, à cause de l’ignorance de la
-femme, de sa paresse mentale, de ses points
-de vue puérils. Son cerveau atrophié par
-la paresse est devenu impuissant; avec la meilleure<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-volonté du monde, elle ne peut plus
-saisir, comprendre, s’assimiler les forces qui
-donneraient l’équilibre à son esprit. Que de
-jeunes filles intelligentes, studieuses même,
-se transforment en femmes médiocres, parce
-qu’à peine sortie des écoles elles renoncent à
-l’effort intellectuel! Leur mère, en général, est
-la première à les en détourner, d’abord par
-son propre exemple, ensuite par son manque
-d’intérêt pour ce qui est instruction et lecture,
-sans compter les préoccupations vaniteuses et
-mondaines qu’elle s’empresse de communiquer
-à son enfant. J’ai vu des mères s’affliger,
-gémir, pleurer, parce que leurs filles n’aimaient
-pas suffisamment le bal...</p>
-
-<p>L’exercice régulier est tout aussi nécessaire
-à l’esprit qu’au corps. La gymnastique intellectuelle
-est indispensable. Comment ceux qui
-croient à une vie éternelle ne le comprennent-ils
-pas? Cette part d’eux-mêmes qu’ils supposent
-immortelle, ils la laissent en friche,
-ils ne s’occupent pas de la cultiver, de l’améliorer,
-de la rendre un peu moins indigne de
-l’existence supérieure qui forme leur espérance.
-Aucune conscience chrétienne, aucune
-âme croyant à l’au-delà ne devrait se dérober
-à ce devoir, du moins comme intention,<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
-car que peut-on exiger d’individus ballotés
-comme l’être humain par tant de forces contraires,
-sinon des intentions sérieuses suivies
-d’efforts sincères.</p>
-
-<p>Les matérialistes eux-mêmes, ceux pour lesquels
-tout finit avec la mort et qui n’ont que
-cette existence pour apprendre et connaître,
-devraient sentir, par des mobiles différents
-peut-être, mais puissants aussi, cette soif de
-savoir qui rend l’homme, le «roseau pensant»,
-supérieur à l’univers!</p>
-
-<p>Ce siècle a marqué un grand progrès dans
-l’instruction générale, mais le sentiment du
-devoir de l’effort intellectuel pour chaque individu
-n’a pas encore suffisamment éclairé les
-consciences. Sans scrupule, les êtres les plus
-honnêtes et les plus droits laissent leur cerveau
-inculte, ne pensent nullement,—ce qui est
-plus important encore que l’instruction—à
-en développer les facultés compréhensives.
-L’opinion publique, <i>cette royne et imperiere
-du monde</i>, comme l’appelait Montaigne, devrait
-se mêler de la question et traiter en quantité
-négligeable tous les individus des classes
-aisées, intellectuellement bien doués et appartenant
-à la jeune génération, qui croupissent
-volontairement dans l’ignorance. On ne peut<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
-les déposséder de leur intelligence comme la
-loi en certains pays dépossède les propriétaires
-de terres non cultivées, puisque ce bien-là
-est intangible, mais l’estime devrait se retirer
-d’eux, car ils manquent, non seulement
-à leur devoir vis-à-vis d’eux-mêmes qui est
-de se préparer une personnalité digne d’une
-vie supérieure, mais au devoir social, chaque
-être étant obligé de contribuer au progrès de
-l’humanité par le développement de ses facultés
-personnelles.</p>
-
-<p class="ptb">&#8258;</p>
-
-<p>Au point de vue moral la nécessité de
-l’effort est plus indispensable encore, «car si
-nous ne sommes pas les maîtres, dit justement
-Lubbock, nous sommes presque les créateurs
-de nos âmes». Mais la paresse qui recule
-devant cet effort est autrement enracinée
-que la paresse intellectuelle. L’âme est plus
-engourdie que l’esprit. L’homme laisse constamment
-son âme mourir en lui, et sans l’aide
-de l’âme toute tentative de perfectionnement,
-suggérée par la raison ou les influences
-extérieures, reste stérile. L’homme ne peut<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-parvenir à la victoire que par elle; seule, elle
-le met en communication avec Dieu, avec les
-forces supérieures, avec les bonnes, justes et
-grandes pensées qui forment l’atmosphère
-morale dont le monde vit, bien qu’il se plaise
-à nier les éléments qui la composent.</p>
-
-<p>Le premier effort de tout individu devrait être,
-par conséquent, de garder son âme vivante;
-de ne jamais la perdre de vue pas plus qu’il
-ne perd de vue la sécurité de sa personne.
-C’est le bien précieux par excellence, la
-seule chose qui ne puisse lui être enlevée,
-puisqu’il la croît d’essence éternelle. Les stoïciens
-eux-mêmes, tout en n’admettant pas
-l’immortalité et surtout l’immortalité individuelle,
-mettaient un prix infini à l’âme. Écoutez
-Épictète et Marc-Aurèle. D’ailleurs, que ce
-soit en perspective de l’au-delà ou pour cette
-vie seulement, rien de moralement bon ne
-s’accomplit sans son concours. Il faut la faire
-entrer dans toutes les résolutions, car elle est
-semblable à l’étincelle qui communique la
-flamme, et la flamme c’est la vie. Tout progrès
-demande un effort; tout effort pour être
-efficace doit être soutenu par la volonté,
-mais si la chaleur de l’âme ne pénètre pas la
-volonté, celle-ci reste impuissante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p>
-
-<p>L’homme qui pense et dont la conscience comprend
-la nécessité de l’effort, appelle la volonté
-à son aide et leur premier acte est de réveiller
-l’âme, sans le concours de laquelle rien ne vit
-spirituellement. Mais la difficulté est justement
-de faire comprendre à l’homme cette nécessité.
-La plupart des gens honnêtes ont la
-conscience parfaitement tranquille s’ils ne
-frisent pas le code pénal, s’ils sont corrects
-dans leur conduite extérieure, s’ils remplissent
-à peu près les devoirs imposés par les lois
-humaines. Ils ne pensent que rarement à laver
-leurs cœurs comme ils lavent leurs visages,
-à rechercher la vraie propreté morale, à raffiner
-leur vie intérieure, à y élever un temple à
-la beauté... Ils ne sentent pas avec Keats que:
-<i>A thing of beauty is a joy for ever</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<p>Le plus grand nombre de ceux qui se disent
-chrétiens,—parmi lesquels d’admirables exceptions
-se dressent,—ne semblent guère saisir
-mieux que la généralité des personnes irréligieuses
-le devoir de l’effort incessant vers la perfection,
-seul capable de remplir ce sentiment
-de vide dont tant d’existences souffrent. Les
-grands péchés traditionnels les préoccupent<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>
-uniquement: les éviter, c’est le salut, et pourvu
-qu’ils n’y tombent pas leur âme peut être hargneuse,
-mesquine, égoïste, ces justes n’en
-éprouvent aucun scrupule, ne se sentent pas
-le moins du monde responsables des courants
-hostiles, médiocres, décourageants qu’ils répandent
-dans le monde, ne s’effrayent nullement
-de la contribution qu’ils apportent aux
-forces mauvaises contre lesquelles les forces
-bienfaisantes ont à soutenir chaque jour un si
-acharné combat.</p>
-
-<p>Or, le développement de ces forces bienfaisantes
-devrait être considéré au contraire, par
-les êtres pensants comme le premier des devoirs:
-devoir spirituel et devoir social. Augmenter
-le patrimoine de richesse morale, c’est enlever
-aux puissances malfaisantes une partie de leur
-empire, c’est diminuer les périls de tout genre
-qui entourent l’existence des bons et des justes,
-c’est communiquer à ceux-ci un accroissement
-d’énergie, c’est leur faciliter, par conséquent, la
-voie du travail et du succès. L’amour de lui-même
-suffirait à enseigner cette leçon à
-l’homme<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> si de plus hauts mobiles ne devaient
-la lui imposer, en la transformant pour toute
-conscience droite en ordre imprescriptible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span></p>
-
-<p>Les esprits chez lesquels le formalisme religieux
-n’a pas tari les sources de la vie, et
-ceux auxquels l’habitude de la mauvaise foi
-n’a pas enlevé la vue nette des choses ne
-peuvent fermer les yeux à cette vérité: le devoir
-individuel du progrès moral. A une époque
-où tout évolue en progressant, l’âme seule
-devrait-elle rester stationnaire? Certains le
-pensent, le souhaitent, voudraient même qu’elle
-reculât, tellement son immixtion dans l’existence
-humaine leur paraît inutile, gênante,
-dangereuse.</p>
-
-<p>Entrez dans un endroit public, examinez les
-physionomies, scrutez les regards, et dites où
-vous discernez d’entre eux le rayonnement
-d’une âme vivante? Tendez les oreilles, écoutez
-les paroles, qu’entendez-vous? les mots
-prononcés que révèlent-ils? Les visages sont
-moroses pour la plupart; l’ambition de paraître,
-l’avidité de l’argent, d’écrasantes préoccupations
-matérielles ou de puériles pensées se
-reflètent sur les masques humains. Ils sont
-bien rares ceux où se devinent les battements
-d’une vie plus haute. Quelle tristesse
-dans cette constatation! On se sent comme
-entouré de condamnés à mort qui n’ont même
-plus la force d’essayer de se défendre. Parmi<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-eux, il y a, sans doute, des êtres bons, honnêtes,
-droits, mais qui n’ont jamais compris la nécessité
-de l’effort, senti le devoir de tendre avec
-toutes leurs énergies vers le perfectionnement
-intérieur; ils ont des âmes engourdies qui
-n’envoient plus de lumière à leurs visages.</p>
-
-<p>La prétention de l’homme de vouloir tout
-améliorer, tout agrandir, tout embellir, sauf
-lui-même est un phénomène dont la singularité
-devrait frapper les esprits logiques. Que
-penserait-on d’un individu qui emploierait ses
-richesses à l’ornementation extérieure de son
-palais et laisserait les appartements qu’il
-habite dans un état de nudité, de misère, de
-malpropreté? On le traiterait d’idiot ou de
-fou, et c’est cependant l’histoire de la plupart
-des hommes. Dans sa maison on ne veut recevoir
-que des visiteurs de choix, tandis que l’on
-ouvre les portes de son cœur aux hôtes les
-plus mesquins, les plus bas, les plus abominables
-même. Et l’on n’en rougit pas, on
-s’habitue à cette mauvaise compagnie, on se
-dit: C’est la nature humaine! et l’on ne se
-croit pas obligé à réagir.</p>
-
-<p>La nature humaine? Évidemment elle est
-faible, elle subit des passions et des entraînements
-auxquels elle ne peut toujours résister;<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
-chaque être a eu et aura des heures de défaillance;
-mais ce n’est pas cela qui importe, ce
-qui importe, c’est de comprendre ce qu’il faut
-devenir et d’y aspirer de toutes ses forces.
-Quand l’homme aura compris cette vérité, il
-pourra tomber et retomber encore, il se relèvera
-toujours; tant qu’il ne l’aura pas comprise,
-la respectabilité extérieure de son existence
-sera impuissante à lui donner de la joie
-et à créer autour de lui une atmosphère vivifiante
-pour les autres âmes.</p>
-
-<p>Car ce devoir qui incombe à l’homme de
-l’effort continuel est éminemment altruiste, on
-ne saurait assez le répéter. En travaillant au
-développement de sa vie intérieure, il travaillera
-au développement des autres vies. La
-beauté morale renferme un irrésistible magnétisme;
-il se fait sentir non seulement dans
-l’entourage direct de chaque individu, mais,
-augmentant la somme des forces bienfaisantes
-répandues sur la terre, il vient en aide à tous
-les êtres et combat efficacement les courants
-pernicieux que dégagent les âmes méchantes.</p>
-
-<p>La société européenne actuelle est arrivée à
-une sécurité matérielle relative: sous la protection
-des lois, la vie, la fortune des individus
-sont à peu près à l’abri d’audacieux coups de<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
-main. La sécurité morale ne s’établira-t-elle
-pas aussi quelque jour? Le code pénal est
-impuissant à l’assurer, mais l’opinion publique,
-je le répète, pourrait accomplir beaucoup en ce
-sens puisque, selon Pascal, elle «dispose de tout,
-fait la beauté, la justice<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>...» Et plus encore que
-l’opinion publique, si troublée aujourd’hui, la
-communion silencieuse des âmes vivantes. Cette
-communion, une fois établie, produirait des
-vibrations puissantes qui, galvanisant les
-âmes, les soulèveraient au-dessus des marais
-où elles sommeillent tristement.</p>
-
-<p>Aimer les choses en soi, les aimer pour ce
-qu’elles sont et non pour ce qu’elles rapportent.
-Vouloir être grand, généreux, loyal pour
-l’amour de ces forces<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> et non pour les porter
-en écriteau sur la poitrine, quelle sagesse et
-quelle habilité! Ce serait non seulement vivre
-dans la vérité, mais travailler efficacement à
-s’assurer pouvoir et succès. Car, quoique prétendent
-les esprits chagrins, le réel finit toujours
-par triompher de l’apparent, il y a une
-justice immanente et des lois inéluctables;
-mais l’intérêt ne doit pas être le but de l’effort:
-on ne triche pas avec les forces divines!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span></p>
-
-<p>L’homme a été créé pour la vie heureuse,
-une mystérieuse tragédie le lui en a fait perdre
-la possibilité; il doit la retrouver par ses
-propres efforts. Sur cette terre, ce bonheur
-sera évidemment relatif, puisque la mort existe
-et que les yeux mortels ne savent discerner
-nettement l’avenir immortel, mais quelle
-radieuse existence l’être humain pourrait vivre
-encore s’il comprenait enfin qu’il doit tendre
-de toutes ses énergies vers la bonté et la vérité.
-Que de forces inconnues il découvrirait en lui,
-que de puissants moyens d’action dont il n’a
-pu se servir encore! Les ressources du monde
-psychique égalent ou dépassent même, sans
-doute, celles du monde physique. Ce terrain
-est presque vierge encore, l’âme humaine étant
-restée stationnaire depuis environ deux mille
-ans. On dirait qu’on a eu peur d’y toucher, et
-pourtant la nouvelle religion n’en limitait pas
-l’essor: le Christ avait été large de promesses,
-investissant ses disciples d’une puissance illimitée
-pouvant aller jusqu’à la prophétie et au
-miracle.</p>
-
-<p>Mais très vite l’idéal s’est abaissé. La perfection
-divine à laquelle elle avait été conviée
-a épouvanté l’âme humaine; effrayée de ce
-qu’on lui demandait, elle s’est réfugiée dans<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
-le formalisme, et celui-ci l’a étouffée. Les doctrines
-matérialistes et positivistes de ce siècle
-ne l’ont pas délivrée de l’esclavage; au contraire,
-elles ont contribué à épaissir la chape de
-plomb qui l’écrasait et à provoquer une
-longue période d’engourdissement semblable
-à la mort.</p>
-
-<p>Aujourd’hui la cloche du réveil s’entend de
-tous côtés, et, bien que les sons en soient faibles
-encore, les manifestations d’une vie morale
-renaissante se succèdent un peu partout sous
-des formes diverses. Quelques-unes proclament
-des théories contestables, dangereuses même
-peut-être,—l’erreur entrant toujours pour une
-part dans toutes les choses humaines,—mais
-qu’importe! Ce qui importe, c’est le réveil,
-car l’effort le suivra. Ceux qui en comprennent
-la nécessité doivent le crier à tous les bouts
-de la terre, afin que ceux qui ne dorment plus
-se lèvent, marchent et donnent toute leur
-mesure.</p>
-
-<p>Si, depuis que le monde existe, chaque être
-humain avait fourni son maximum d’efforts,
-que serait aujourd’hui la terre? Dans l’ordre
-scientifique, les progrès atteints le seraient
-depuis longtemps et auraient été dépassés; on
-se trouverait en avance de plusieurs siècles.<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span>
-Dans l’ordre moral, la justice aurait commencé
-son règne et une série de souffrances
-inutiles seraient éliminées des cœurs. Bien
-entendu, l’effort doit être accompli avec discernement
-et tendre vers ce qui est digne
-d’être poursuivi. Donner aux choses leur
-vraie valeur est une des premières leçons à
-apprendre pour guider sa vie et user efficacement
-de ses forces.</p>
-
-<p>L’intelligence, lestée de discernement et de
-logique, la conscience alerte, la pensée haute,
-l’âme vivante, l’homme pourrait connaître au
-moral la satisfaction que lui donne au physique
-le large déploiement de ses forces. Par
-son aspiration constante vers la beauté, il se
-sentirait devenir une parcelle de Dieu. Plus
-d’âge mûr aride, plus de vieillesse désenchantée!
-Tout ce qui semble souvent insupportable
-dans les obligations journalières se
-trouverait allégé. L’individu, que l’affaiblissement
-de ses forces physiques retire de la
-lutte, pourrait continuer à agir sur l’âme du
-monde par l’effort de sa pensée. Les vieillards
-deviendraient ainsi les grands prêtres
-de la pensée humaine, des grands-prêtres
-muets presque toujours, sans formules, sans
-rites, sans habits sacerdotaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span></p>
-
-<p>Les chrétiens n’ont qu’à relire l’Évangile,
-et ils verront qu’il leur promet une puissance
-presque sans limites. Si les philosophes réfléchissent
-aux merveilleuses découvertes de la
-science, comment nieraient-ils que le champ
-inexploré de l’âme peut renfermer également
-des possibilités inouïes? Les humanitaires,
-sous peine de se renier, sont forcés de croire à
-la possibilité d’un progrès social incessant. La
-petite cohorte est donc assez nombreuse pour
-se mettre en marche et livrer bataille aux
-courants pernicieux qui dessèchent ou décomposent.
-Mais elle doit se souvenir que, dans
-l’ordre moral comme dans l’ordre physique,
-l’appât médiocre provoque des efforts médiocres,
-et que, pour appeler efficacement les
-âmes à la rescousse, il faut leur montrer un
-prix très haut: la possibilité d’atteindre, dès
-cette terre, une parcelle du divin.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">CHAPITRE X</h2>
-
-<p class="pch">L’HARMONIE FINALE</p>
-
-<div class="limit1">
-<p>Les âmes qui attendent
-sont nombreuses sur la
-terre.</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">P. Sabatier.</span>)</p>
-</div>
-
-<p class="p2">Lorsque les âmes, sorties de leur assoupissement,
-auront appris aux hommes croyants
-et honnêtes à ne plus admirer le mal, à ne
-plus stériliser leur cœur, à ne plus s’aimer
-faussement, lorsqu’elles auront établi le culte
-de la bonté, de la vérité, de la beauté et imposé
-aux consciences le respect du repentir,
-lorsqu’elles auront enseigné la nécessité de
-l’effort constant vers la perfection radieuse,
-alors seulement l’homme commencera à comprendre
-de quel pouvoir il dispose et il essayera
-de l’exercer.</p>
-
-<p>Durant son long engourdissement, l’âme
-humaine a reculé; elle est devenue silencieuse,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-et les communications entre elles et
-la volonté se sont interrompues. Les âmes qui
-n’ont pas reculé sont restées stationnaires et,
-pour atteindre les progrès accomplis dans le
-monde physique, elles auront une longue route
-à parcourir. Il faut qu’elles-mêmes se développent
-pour développer la volonté humaine,
-pour établir entre les deux éléments des relations
-constantes, et, par ces relations constantes,
-arriver à communiquer avec les puissances supérieures,
-avec les forces bonnes répandues
-dans l’univers.</p>
-
-<p>Le jour où l’homme sera arrivé à se dépouiller
-de toutes les douleurs artificielles
-que lui créent l’illogisme et le faux amour de
-soi, un profond soupir de soulagement soulèvera
-le cœur du monde. Le jour où l’âme
-réveillée, unie à la volonté dans la recherche
-de l’harmonie et du bonheur, mettra en
-œuvre les facultés qu’elle a reçues de Dieu,
-l’être humain sera ébloui du pouvoir qu’il possède
-sur sa propre destinée, même si ce pouvoir
-est limité par un certain déterminisme.</p>
-
-<p>N’importe l’heure à laquelle cette révélation
-lui arrive, l’homme l’accueille avec une joie
-profonde, même s’il a déjà atteint la maturité
-de la vie et si l’immense regret des années perdues<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-se mêle à sa satisfaction. Il se sent, soudain,
-le maître de lui-même, capable dans une
-mesure relative de diriger les événements,
-d’établir entre son âme et les autres âmes des
-relations invisibles et silencieuses, et il arrive
-peu à peu à la certitude qu’agir et parler sont
-ses moindres moyens d’action, et qu’il en
-possède d’autrement efficaces et puissants.</p>
-
-<p>Que l’homme prête l’oreille et écoute autour
-de lui les voix qui se font entendre. Le grand
-chœur des désespérés les domine toutes, mêlé
-aux rires des méchants, aux cris de triomphe
-du mensonge qui insulte la vérité, de la mauvaise
-foi qui soufflette la droiture, du vice
-qui piétine la pureté. Des sons assourdis et
-faibles répondent seuls à ces tumultueuses manifestations.
-Mais ils ne vibrent point, l’ouïe
-ne les saisit pas, les mots prononcés semblent
-sortir de lèvres mortes, de gosiers paralysés.
-Et pourtant ils partent d’une foule compacte,
-bien plus nombreuse que la masse qui remplit
-le monde de ses clameurs.</p>
-
-<p>Ces colonnes d’êtres mornes et presque
-muets doit ne part aucune vigoureuse protestation,
-aucun appel joyeux, aucun cri d’espérance,
-sont formées par les honnêtes gens qui
-respectent le code, mais ont laissé mourir<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span>
-leurs âmes. Quelques-uns sortent des rangs,
-agitent les bras, lèvent leur tête vers le ciel,
-essayent de formuler des mots, mais leurs
-compagnons se précipitent pour les immobiliser,
-fermer leur bouche, courber leur visage
-vers la terre, et, trop peu nombreux, découragés,
-incapables de réagir contre l’atmosphère
-qui les entoure, ils rentrent dans les files
-immobiles et ne bougent plus, laissant la cohorte
-des méchants se répandre sur le monde
-en torrents envahisseurs.</p>
-
-<p>Au <span class="smcap">xiii</span><sup>e</sup> siècle déjà Dante s’était croisé avec
-cette foule morne, et Virgile l’avait dédaigneusement
-stigmatisée: <i>Non ragionam di loro,
-ma guarda e passa.</i> Le conseil du Cygne de
-Mantoue n’a été que trop suivi. Les siècles ne
-se sont pas préoccupés de ces incapables et de
-ces timides, on les a laissés vivre sans blâme,
-ni louange, et, dans cette paix honteuse, ils
-se sont multipliés à l’infini, abaissant peu à
-peu à leur niveau médiocre une grande partie
-des cœurs que l’esprit actif du mal ne domine pas.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, il ne faudrait plus leur permettre
-de vivre et de croître. Toutes les âmes
-vivantes devraient se dresser contre cette masse
-inerte qui est la pire ennemie de l’esprit et du
-pouvoir de l’esprit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span></p>
-
-<p>Il dépend des hommes, qui ont uni leur
-volonté à leur âme, de créer des courants
-irrésistibles. Qu’ils laissent de côté pour le moment
-le vice, le mal sous ses formes éclatantes,
-ce n’est pas l’adversaire le plus redoutable. Au
-contraire, là où les passions vibrent, là existe
-souvent aussi la capacité du réveil. Les bataillons
-qu’il s’agit avant tout de combattre et
-d’anéantir, s’ils refusent de se rendre, sont
-formés par les membres soi-disant respectables
-de la société qui ont perdu toute force d’action
-et de réaction, chez lesquels la vie intérieure
-a cessé d’exister, et qui dans chaque occasion
-de luttes jettent leur épée avant même de
-l’avoir sortie du fourreau. Parmi eux sans
-doute, il y a des «âmes qui attendent» peut-être
-avec angoisse un cri d’appel qui leur
-donne la possibilité de revivre, de se manifester,
-de développer leur puissance.</p>
-
-<p>Après, lorsqu’un frémissement aura parcouru
-la masse inerte, il sera temps de donner l’assaut
-au mal, d’opposer les courants bienfaisants aux
-courants délétères. Mais en cela aussi la mentalité
-humaine doit se modifier; jusqu’ici les
-grands péchés traditionnels l’ont seule occupée.
-Pour la société, il y a, en effet, de grands et
-de petits péchés; pour Dieu, il ne peut y en<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
-avoir. Tout ce qui obscurcit son image dans le
-cœur de l’homme est mal à ses yeux, quelles
-qu’en soient les conséquences ou les non-conséquences
-apparentes. Un mouvement de colère
-méchante, même sans résultats, contamine
-l’âme autant que s’il avait été cause de blessures
-et de mort. La loi a raison de punir dans un
-cas et aurait tort de punir dans l’autre, mais
-aux yeux de l’Éternel la tache est la même.
-L’avare qui garde son or avec un amour dédonné
-se croit un parfait honnête homme et
-méprise celui qu’entraîne la chair et le sang,
-mais l’Évangile ne fait aucune différence entre
-lui et le débauché, pas plus qu’entre le menteur
-et le voleur; tous ont péché contre la perfection
-divine, tous se sont éloignés de Dieu.</p>
-
-<p>Telle a été l’erreur fondamentale: l’homme
-a traité son âme comme si elle représentait
-un fait sociologique, au lieu de voir en elle le
-miroir où la divinité se reflète. A ce point de
-vue il n’y a pas de petites fautes, toutes salissent,
-même les plus insignifiantes, car la
-conscience ne se préoccupant pas de les effacer,
-elles finissent par former une couche
-épaisse qui ternit le cristal et empêche toute lumière
-d’y tomber et tout rayonnement réflexe
-d’en sortir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p>
-
-<p>L’être humain doit apprendre à respecter
-son âme; quand on vénère son âme on veut
-l’entourer de beauté; quand on désire la
-beauté on proscrit la laideur. Il n’y aurait plus
-besoin alors de parler de vertu, la beauté
-étant supérieure à la vertu, c’est-à-dire la contenant
-en elle.</p>
-
-<p>Contre toutes les forces bonnes, les forces
-mauvaises combattent; s’il y a l’énergie du
-bien, celle du mal existe également. Moins puissante,
-sa destinée finale est d’être détruite,
-mais les honnêtes gens peuvent en prolonger
-indéfiniment le règne par leur lâcheté.
-Que s’est-il passé en ce dernier siècle? Commencé
-dans un mouvement de fraternité et de
-justice il finit dans l’apothéose de l’argent et
-de la violence brutale. La responsabilité de ce
-triste phénomène remonte tout entière aux
-membres respectables, à la partie correcte de
-la société, aux soi-disant chrétiens. Ils sont cent
-contre un, mais ils ne se servent pas de leurs
-armes, ils les laissent tomber de leurs mains
-affaiblies, tandis que les adversaires ont la
-poigne solide, le jarret ferme, le coup d’œil
-juste; ils tirent droit et blessent toujours.</p>
-
-<p>Un siècle nouveau commence; l’ancien est
-retombé dans le passé. La mentalité humaine<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>
-devrait se renouveler elle aussi et rejeter
-parmi les choses disparues les erreurs dont elle
-a souffert. Une des principales a été la résignation
-au malheur. L’homme est créé pour
-être heureux: le bonheur personnel et celui
-d’autrui, tel devrait être le mot d’ordre du vingtième
-siècle, la formule de sa religion. Mais ce
-bonheur il faut le conquérir, comprendre qu’il
-réside dans l’harmonie avec Dieu, et cette harmonie
-ne peut être atteinte que par le culte
-de la beauté en nous-mêmes.</p>
-
-<p>Le châtiment de ceux qui auront manqué à
-leur mission ne sera pas probablement le feu
-éternel, mais de rester inférieurs, en ayant
-la vue nette de leur infériorité et la perception
-plus exacte encore de ce qu’ils auraient pu
-être. Qu’il soit subi dans ce corps mortel ou
-dans d’autres existences, il ne saurait y avoir
-de supplice plus raffiné. Pour éviter cette
-torture, même si elle est passagère, l’homme
-ne devrait-il pas accomplir un suprême effort?
-Le regret est souvent pire que le remords.
-Avoir reçu des facultés illimitées pour être
-heureux, répandre le bonheur, combattre les
-éléments pernicieux qui ruinent et menacent
-le monde, et ne pas s’en être servi, et avoir été
-sa propre victime, n’y a-t-il pas de quoi<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-cogner de désespoir sa tête contre les murailles?</p>
-
-<p>Tous ceux qui admettent la possibilité de
-communications entre l’homme et l’esprit divin
-ont volontairement renoncé à la satisfaction
-donnée par le sentiment et l’exercice de la
-puissance; leurs âmes, si elles avaient été
-vivantes, les auraient avertis de ce qu’ils négligeaient.
-De la part des chrétiens, cet
-oubli de leurs privilèges est absolument
-inexplicable. Ces Évangiles qu’ils prétendent
-inspirés parlent clairement: puissance et joie
-sont promises, dès cette terre, à ceux qui vivent
-de l’esprit.</p>
-
-<p>Le monde a assez pleuré, a assez souffert,
-s’est assez abaissé. Il a non seulement soif de
-bonheur, il a soif de sublime. Qu’on ne lui
-dise plus: «Les affections dont tu jouis, elles
-sont passagères, tout est cendre et se résout en
-cendre.» La loi de renouvellement n’existe-t-elle
-pas dans le cœur comme dans la nature?
-Si l’homme mettait un peu de son âme dans ses
-attachements, ils deviendraient éternels en se
-transformant.</p>
-
-<p>Qu’on ne lui dise plus: «La jeunesse va
-s’évanouir, tu connaîtras les désenchantements
-de la maturité, les incapacités de la<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
-vieillesse.» Si la maturité est désenchantée,
-c’est qu’elle ne connaît pas la portée des facultés
-qu’elle possède. C’est le moment de leur
-vraie puissance: les passions troublent moins
-à cette période de la vie, les années vécues ont
-développé la clairvoyance et la maîtrise du
-soi. Pour ceux qui auraient pratiqué, dès leur
-jeunesse, la sage culture d’eux-mêmes, ce serait
-l’heure de la récolte. Pour ceux qui ont compris
-la vérité tardivement, quelle abondance
-de travail intérieur se présente à eux! Ils
-doivent condenser en peu d’années ce qu’ils
-n’ont pas accompli jusqu’alors avec leur
-volonté et leur âme. Le désenchantement de
-la maturité? Elle succombe plutôt sous l’amas
-des richesses.</p>
-
-<p>Quant à la vieillesse elle devrait être le faîte
-lumineux de la vie. La récolte a eu lieu, les
-greniers sont remplis, il ne reste qu’à savourer et
-à jouir. «On ne peut plus», répondra-t-on. Mais
-pourquoi ne peut-on plus? Parce que l’âme
-dort, est engourdie ou paralysée. Si elle vivait,
-comme les années ne la touchent pas et qu’elle
-reste jeune éternellement, le cœur et l’intelligence
-conserveraient, à travers elle, leurs
-forces et leurs facultés de sentiment et de
-jouissance. Schopenhauer lui-même, le grand<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span>
-pessimiste, dans ses <i>Aphorismes sur la
-sagesse dans la vie</i> déclare que «ce qu’un
-homme est en soi-même, ce qui l’accompagne
-dans la solitude et ce que nul ne saurait lui
-donner ni lui prendre, est évidemment plus
-essentiel pour lui que tout ce qu’il peut posséder
-ou ce qu’il peut être aux yeux d’autrui».
-Si le temps exerce son droit sur le corps et
-parfois sur l’intelligence, le caractère moral,
-lui, demeure inaccessible à l’usure; par conséquent,
-le vieillard peut conserver toute la
-personnalité de son âme, et les occupations du
-dehors ayant, en partie, cessé pour lui, il est
-en mesure de se consacrer entièrement à la
-culture de son jardin intérieur.</p>
-
-<p>En quoi le coucher du soleil est-il inférieur
-à l’aurore? Toute la vie: jeunesse, maturité,
-vieillesse, peut être une beauté, pourvu que
-l’homme vive à travers son âme. Or, la beauté
-c’est le bonheur; en tout cas, c’est l’harmonie,
-et l’harmonie, c’est la communion de l’humain
-avec le divin.</p>
-
-<p>Le <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> siècle doit s’acheminer vers la vie
-heureuse. Une élite commencera; consciente
-de ses responsabilités, persuadée que le règne
-est aux forts, elle parlera à voix haute, répandra
-la bonne nouvelle, et, devenant de jour en<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-jour plus nombreuse, pourra travailler efficacement
-à l’amélioration des conditions générales.
-Elle délivrera l’homme de toute la série
-des fausses douleurs, lui enseignera le véritable
-amour de soi, diminuera l’influence des
-courants médiocres et contribuera à l’érection
-du Temple où l’humanité de l’avenir viendra
-adorer le Dieu de vérité et de justice, le suprême
-pouvoir du bien, avec lequel elle aura
-appris à entrer en communication intime et
-permanente.</p>
-
-
-<p class="pc4 mid">FIN</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p>
-
-<div class="limit">
-
-<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<hr class="d2" />
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdr1"><span class="small">CHAPITRES</span></td>
- <td> </td>
- <td class="tdr1"><span class="small">Pages.</span></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2"> </td>
- <td class="tdl2"><span class="smcap">Préface</span></td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_xi">I</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">I.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">Le sommeil des âmes</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">II.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">Le prestige du mal</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_27">27</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">III.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">L’avarice morale</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_61">61</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IV.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">Le faux amour de soi</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_94">94</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">V.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">L’élégance morale</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_132">132</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VI.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">Le culte de la vérité</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_148">148</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VII.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">La bonté</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_181">181</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">VIII.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">Le respect du repentir</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_211">211</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">IX.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">La nécessité de l’effort</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_239">239</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr1">X.</td>
- <td class="tdc2">&mdash;</td>
- <td class="tdl2">L’harmonie finale</td>
- <td class="tdr1"><a href="#Page_264">264</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="d4" />
-<p class="pc reduct">TOURS, IMP. DESLIS FRÈRES, RUE GAMBETTA, 6.</p>
-
-</div>
-
-<div class="limit">
-
-<h2>NOTES:</h2>
-
-<div class="footnotes">
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span>
-C’est le christianisme qui fournit encore à quatre cent
-millions de créatures humaines des ailes pour les conduire au-delà
-des horizons bornés, pour les soulever par la pureté et la
-bonté au-delà du sacrifice. (Hippolyte Taine.)</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span>
-Questi sciagurati che mai non fur vivi (Dante, <i>Inferno</i>,
-canto III).</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span>
-Voir le chapitre: <i>Le Sommeil des âmes</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span>
-C. Wagner.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a></span>
-Voir le chapitre: <i>le Respect du Repentir</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a></span>
-Victor Hugo.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a></span>
-I Samuel, XVIII, I, 26.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a></span>
-Voir le chapitre: <i>La bonté</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a></span>
-Voir le chapitre: <i>le Faux amour de Soi</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a></span>
-Un enfant des classes aisées était assis en tramway avec
-sa mère: une vieille femme entre, l’enfant veut se lever pour
-lui céder sa place, la mère le retient et le force à se rasseoir:
-«Imbécile!» dit-elle.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a></span>
-Voir le chapitre: <i>L’avarice morale</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a></span>
-Professeur Barth.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a></span>
-Mistral, <i>Mireille</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a></span>
-Voir le chapitre sur <i>l’Élégance morale</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a></span>
-Voir le chapitre sur <i>le Faux amour de soi</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a></span>
-Voir le chapitre: <i>le Faux amour de soi</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a></span>
-<i>Id.</i></p></div>
-</div>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Ames dormantes, by Dora Melegari
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES DORMANTES ***
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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