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-The Project Gutenberg EBook of Le Vicaire de Wakefield, by Oliver Goldsmith
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-Title: Le Vicaire de Wakefield
-
-Author: Oliver Goldsmith
-
-Illustrator: Victor Armand Poirson
-
-Translator: Bernard-Henri Gausseron
-
-Release Date: June 19, 2016 [EBook #52376]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD ***
-
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-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
- LE VICAIRE
-
- DE WAKEFIELD
-
-
-
-
- OLIVER GOLDSMITH
-
- LE VICAIRE
-
- DE WAKEFIELD
-
- TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE
-
- PAR
-
- B.-H. GAUSSERON
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
-
- 7, RUE SAINT-BENOIT
-
-
-[Illustration]
-
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-
-
-PRÉFACE[1]
-
-
-OLIVER Goldsmith naquit au village de Pallas, ou Pallasmore, dans le
-comté de Longford, en Irlande, le 10 novembre 1728. Son père, qui y
-était pasteur, avec un revenu de mille francs par an, se transporta
-peu après avec sa famille à Lissoy, dans le comté de Westmeath, où
-on offrait de rétribuer son ministère un peu plus de quarante livres
-sterling.
-
-Le jeune Goldsmith était petit, grêlé et gauche. A l’école, ses
-camarades se moquaient de lui et le battaient. Faible de corps et
-dépourvu d’argent de poche, il ne pouvait ni se faire craindre ni se
-concilier des amitiés intéressées. Le maître d’ailleurs le trouvait
-lourd et stupide.
-
-A dix-huit ans, on l’envoya à l’Université de Dublin, comme _sizar_,
-c’est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services domestiques
-l’instruction qu’il recevait. Quand le besoin d’argent le talonnait et
-qu’il avait épuisé les ressources qu’une mince garde-robe lui procurait
-chez le prêteur sur gages, il composait des chansons qu’il allait
-vendre, à cinq shillings pièce, et qu’il avait ensuite le chatouillant
-plaisir d’entendre lamentablement crier par les mendiants dans les rues
-de Dublin.
-
-Au sortir de l’Université, où il ne manqua pas de mésaventures, il
-vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt maternelle, car
-son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais il fallait
-se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne fut pas
-aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en droit à Dublin,
-étudiant en médecine à Édimbourg, puis à Leyde où il profite des leçons
-des deux illustres professeurs Albinus et Gaubius, que lui seul, je
-suppose, a connus, il tire le plus d’argent qu’il peut—ce qui ne veut
-pas dire beaucoup—de son excellent oncle Contarine, et il fait, dans
-des conditions dont un chapitre du _Vicaire de Wakefield_ nous donne la
-description idéalisée, de longs voyages à travers la France, la Suisse
-et l’Italie. Toute cette période de la vie de Goldsmith est racontée
-par la plupart de ses biographes avec force détails et anecdotes où la
-légende et l’imagination suppléent les documents précis, qui souvent
-font défaut. Quelque part en Italie, on ne sait où ni comment, il
-se fit recevoir docteur en médecine. Il est vrai que, plus tard, le
-docteur Goldsmith ayant voulu passer, à Londres, un examen d’infirmier
-des hôpitaux, fut refusé sans hésitation.
-
-C’est probablement au prestige de son titre que Goldsmith, revenu
-misérable à Londres, dut de trouver une place chez un pharmacien.
-Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand succès
-sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l’imprimerie
-de Samuel Richardson, l’auteur de _Clarisse Harlowe_. Il y fit une
-tragédie. L’imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de la muse
-de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au panier.
-Nous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de répétiteur,
-chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckham. Il y fut
-matériellement moins malheureux que ne le donne à penser le récit de
-George Primrose dans le _Vicaire_. C’est là, à la table du maître de
-l’école, qu’il rencontra le libraire Griffiths et que sa destinée se
-décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un _hack_,
-comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux manœuvres
-littéraires qu’aux chevaux de louage.
-
-Griffiths l’employa (1757) à écrire, pour sa _Monthly Review_, des
-comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, M^{rs} Griffiths, avait
-droit de censure et de correction. Cet arrangement dura cinq mois.
-Les charmes de son rédacteur en chef n’enchaînèrent pas le volage
-Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se
-réfugia de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage
-intitulé _Enquiry into the Present State of polite learning in Europe_,
-«Recherches sur l’état présent de la culture intellectuelle en Europe»,
-et en même temps il se portait candidat pour un poste de médecin du
-gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; mais, pour toutes
-les raisons que l’on peut supposer, il ne partit pas. Au lieu d’aller à
-Coromandel, il s’établit dans un grenier de Fleet street et recommença
-son métier de faiseur de copie à forfait.
-
-Son premier livre fut publié anonymement et par souscription le 2 avril
-1759. Il fit du bruit dans Grub street et dans les tavernes littéraires
-de Londres, où tout le monde en connaissait l’auteur. Goldsmith y
-divise l’histoire littéraire en trois âges: la jeunesse, ou âge des
-poètes; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin, ou âge des
-critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et leurs
-œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore du métier, la
-chose ne manque pas de piquant.
-
-Il n’en continua pas moins de faire la même besogne que les critiques
-qu’il critiquait, avec la différence qu’il peut y avoir cependant entre
-un écrivain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordinaires des revues
-du temps. Le 6 octobre 1759, parut le premier numéro de _The Bee_,
-«l’Abeille», entreprise du libraire Wilkie, dont il était l’unique
-rédacteur. L’aventure ne fut ni profitable ni longue; mais en même
-temps il écrivait, dans un journal quotidien, _The Public Ledger_,
-«le Grand Livre public», deux lettres par semaine, que le libraire
-Newbery lui payait une guinée la pièce. Ces lettres, comme c’était la
-mode alors (_Lettres siamoises_, _Lettres persanes_, etc.), étaient
-supposées écrites par le Chinois Lien-Chi-Altangi voyageant en Europe.
-Elles furent publiées ensuite à part sous le titre de _The Citizen of
-the World_, «le Citoyen du Monde».
-
-Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, et il
-se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Goldsmith
-que, plus il gagna d’argent, plus il eut de dettes. Nous sommes à
-l’époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse,
-et il produit traités sur traités, brochures sur brochures, à toute
-occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu; son ami Johnson, le
-grand docteur Johnson, l’oracle littéraire du siècle, le patronne
-et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses
-relations, qui se font et s’entretiennent surtout dans les tavernes
-et les cercles, Goldsmith va vers ce temps (1762) passer une saison à
-Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier _The Life of Richard
-Nash, Esq._, la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath pour
-ses excentricités et le grand inspirateur de la mode.
-
-Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait pour
-lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui-même,
-il s’endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci le
-menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par lettre
-de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son ami pour
-lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. Goldsmith
-prenait patience en effet; il avait déjà, par une recette alchimique
-peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, et vidait une
-bouteille de vin de Madère lorsque Johnson entra. Celui-ci le ramena à
-des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint qu’il avait, tout prêt,
-un roman en manuscrit. Johnson le porta à Francis Newbery, le neveu
-du Newbery déjà nommé, et revint porteur de soixante livres sterling,
-avec lesquelles Oliver se libéra non sans accabler sa propriétaire des
-épithètes les plus indignées.
-
-Ce manuscrit était celui du _Vicaire de Wakefield_.
-
-Ceci se passait vers la fin de 1764. Le libraire, peu enchanté de
-l’affaire, qu’il n’avait faite qu’à la sollicitation de Johnson,
-n’osait, courir les risques de l’impression. Il ne se décida à publier
-le roman qu’en mars 1766, après que le grand succès du premier poème de
-Goldsmith, _The Traveller_, se fût bien affirmé.
-
-_The Traveller_, «le Voyageur», fut publié par Newbery l’aîné. C’est
-le premier ouvrage qui porte le nom de l’auteur. Il y avait travaillé
-longtemps, et, dès l’époque de ses pédestres voyages sur le continent,
-en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, auquel il le
-dédia. On n’avait rien vu d’aussi parfait depuis Pope, et la réputation
-de Goldsmith fut faite du coup.
-
-Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient
-insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin
-et Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un choix
-de ses _Essays_. Il voulut chercher des ressources ailleurs que dans
-ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l’exercice de la
-profession de médecin, muni, cette fois, d’un magnifique manteau
-écarlate et d’une riche canne à pomme d’or. Avec une assurance bien
-naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances qu’aucun
-apothicaire n’osait préparer; si bien que, se voyant incompris de ce
-côté, il se résigna définitivement à n’être que docteur _in partibus_.
-
-C’est vers ce temps qu’il aborda le théâtre. Le 29 janvier 1768, il
-fit représenter sur la scène de Covent Garden _The Good natured Man_,
-«l’Homme au bon naturel», avec un prologue du D^r Johnson. La comédie,
-gaie et spirituelle, frisant même la farce, eut du succès et rapporta
-cinq cents livres à l’auteur. C’était une fortune pour Goldsmith. Il
-n’hésita pas: il employa quatre cents livres à acheter dans Middle
-Temple un appartement superbe, et le reste à inaugurer comme il
-convenait sa nouvelle installation.
-
-Ce n’était pas ainsi qu’il pouvait se délivrer de l’obligation de ramer
-sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (_A Roman History_),
-que lui avait commandée le libraire Davies. L’histoire parut, et
-Johnson déclara qu’elle valait mieux que les abrégés de Lucius Florus
-et d’Eutrope, et qu’elle était supérieure à Vertot.
-
-Il s’était engagé en 1769 à écrire pour le libraire Griffin une
-Histoire de la nature animée (_History of animated nature_) en huit
-volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq
-cents livres d’avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d’un
-canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle
-n’allaient pas au delà. Aussi le D^r Johnson ne s’avançait-il pas trop
-en prédisant que l’Histoire de la nature animée serait aussi amusante
-qu’un conte persan. Cependant il interrompit cette grande œuvre pour
-gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, désireux d’exploiter
-la veine ouverte par l’Histoire romaine, le pressait de lui faire une
-«Histoire d’Angleterre, depuis la naissance de l’empire britannique
-jusqu’à la mort de George II, en quatre volumes in-octavo». En même
-temps, il écrivait une vie de Thomas Parnell, poète irlandais, mort
-en 1717, et dont un poème, _l’Ermite_, a été traduit en français par
-Hennequin.
-
-Au milieu de ces soucis d’argent et de ces travaux de librairie,
-Goldsmith polissait d’une main amoureuse un nouveau poème, le pendant
-du _Traveller_, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de _The
-Deserted village_, «le Village abandonné». Les souvenirs de son
-enfance, poétisés par la distance et l’imagination, donnent un charme
-pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les malheurs
-de toute une population chassée de son riant village par le caprice
-du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher du _Village
-abandonné_ de Goldsmith certains passages de l’_Hermann et Dorothée_ de
-Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci dût quelque chose à
-celui-là.
-
-Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des
-littérateurs de son temps. Lancé dans la société des écrivains, des
-artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser,
-avec l’argent qu’il n’avait pas, son temps si précieux et ses forces
-qui commençaient à s’épuiser, il trouvait encore le moyen d’écrire de
-gracieux et malins badinages en vers, comme le «Cuissot de venaison»
-(_The Haunch of venison_) adressé à lord Clare, et _Retaliation_,
-amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas imprimé de son
-vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une fois pour qu’il
-y songeât de nouveau. Le 15 mars 1773, il donnait à Covent Garden
-une comédie intitulée _She stoops to conquer_, «Elle plie pour mieux
-vaincre», supérieure à la première, et digne de rester classique.
-
-Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre
-Goldsmith, enfoncé plus que jamais dans les dettes et les engagements
-impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce (_History of Greece_),
-que Griffin lui avait payée deux cent cinquante livres, fut, je crois,
-le dernier labeur qu’il exécuta. Excédé de toutes manières, l’esprit
-inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la dette où
-il s’était jeté avec la confiance et l’étourderie de la jeunesse, et
-où, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s’enlizer
-davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut enterré
-dans le cimetière de l’église du Temple, on ne sait au juste à quel
-endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à Westminster,
-et le D^r Johnson composa, pour y être gravée, l’épitaphe de son ami.
-Plutôt que le pompeux latin lapidaire du docteur, ces paroles, par
-lesquelles il résumait son jugement sur Oliver Goldsmith, méritent
-d’être rapportées, et l’on peut y souscrire, je pense: «Il gagna de
-l’argent par tous les moyens ingénieux qui en procurent et le gaspilla
-dans toutes les folies qui le dépensent. Mais ne nous souvenons pas de
-ses faiblesses. Ce fut vraiment un très grand homme.»
-
-J’ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S’il ne parvenait pas à payer
-ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui demandaient.
-Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit la nécessité
-et où le maintint l’imprévoyance, il garda intactes son honnêteté
-littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l’ostentation
-que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient pour de la
-niaiserie et s’en moquaient. Le gouvernement veut acheter sa plume;
-il répond à l’intermédiaire envoyé pour le sonder: «Je puis gagner
-assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour aucun parti.
-L’assistance que vous venez m’offrir ne m’est donc pas nécessaire.» Le
-comte de Northumberland est nommé vice-roi d’Irlande. Il fait venir
-Goldsmith et lui demande en quoi il peut le servir. «J’ai là-bas un
-frère, pasteur et peu fortuné, répond le poète. Je le recommande à
-votre bienveillance.» Ce sont là des traits qui font aimer l’homme,
-quelles que soient ses imperfections.
-
-Je ne dirai rien de la réputation d’esprit lourd et de causeur ridicule
-qu’on lui avait faite de son temps et qui s’est perpétuée jusqu’à
-nous. Il n’est guère probable que l’ami de Johnson et de tant d’autres
-brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, comme l’a dit
-Horace Walpole, un «idiot inspiré». Un de ses derniers biographes,
-M. William Black, a montré clairement qu’il avait l’esprit très
-fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des balourdises des
-saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu’au milieu de leurs
-grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l’emporte-pièce ses
-compagnons ne comprenaient généralement pas. Cette raillerie discrète
-de Goldsmith, qui a l’air de se tourner contre soi-même pour mieux
-atteindre les autres, cette mesure dans la satire, qui indique les
-vices et les ridicules sans avoir l’air de les voir, ne sont pas les
-moindres charmes de son œuvre et nulle part n’apparaissent mieux que
-dans le _Vicaire de Wakefield_.
-
-Je n’ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d’œuvre qui, comme
-tous les chefs-d’œuvre d’un ordre élevé, appartient à l’humanité autant
-qu’au pays où il s’est produit.
-
-M. Émile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une étude que sa
-sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, remplira de vues
-nouvelles et profondes. Pour moi, j’ai cherché dans ma traduction
-à obtenir, le plus qu’il m’a été possible, par l’exactitude de la
-reproduction, l’identité de l’effet.
-
-Tel qu’il est, je présente mon travail au public avec le désir très
-vif qu’il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son
-œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquentation des
-esprits nobles et des écrits sains.
-
- B.-H. G.
-
-
-
-
-LE VICAIRE
-
-DE WAKEFIELD
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-
-IL y a cent défauts dans ceci, et l’on pourrait dire cent choses pour
-prouver que ce sont des beautés. Mais il n’est pas besoin. Un livre
-peut être amusant avec de nombreuses erreurs, et très ennuyeux sans une
-seule absurdité. Le héros de ce morceau réunit les trois plus grands
-caractères qui soient sur terre: il est prêtre, agriculteur, père de
-famille. Il est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir,
-comme simple dans l’abondance et majestueux dans l’adversité. Dans
-cet âge d’opulence et de raffinement, à qui ce caractère pourra-t-il
-plaire? Ceux qui aiment la grande vie se détourneront avec dédain de la
-simplicité de son foyer rustique. Ceux qui prennent la grossièreté pour
-une humeur plaisante ne trouveront point d’esprit dans son inoffensif
-entretien, et ceux qui ont appris à se moquer de la religion riront
-d’un homme dont les principaux motifs de consolation se puisent dans la
-vie future.
-
- OLIVER GOLDSMITH.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-_Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de
-parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures._
-
-
-J’AI toujours été d’avis que l’honnête homme qui se marie et élève une
-grande famille rend plus de services que celui qui reste célibataire et
-se contente de parler de la population. Cédant à ce motif, il y avait
-à peine un an que j’avais pris les Ordres, lorsque je me mis à songer
-sérieusement au mariage, et je choisis ma femme, comme elle-même sa
-robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la surface, mais pour
-ces qualités qui supportent bien l’usage. Il faut lui rendre justice:
-c’était une bonne, une remarquable femme; et quant à l’éducation, il y
-avait peu de dames de province qui pussent en montrer davantage. Elle
-était capable de lire n’importe quel livre anglais sans trop épeler;
-mais pour les conserves, les confitures et la cuisine, personne ne la
-surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excellentes pour
-le ménage, bien que je n’aie jamais réussi à m’apercevoir que toutes
-ses idées nous rendissent plus riches.
-
-Cependant nous nous aimions tendrement, et notre affection grandissait
-à mesure que nous vieillissions. De fait, il n’y avait rien qui pût
-nous irriter contre le monde, ou l’un contre l’autre. Nous avions
-une maison élégante, située dans un beau pays et un bon voisinage.
-L’année se passait en amusements moraux ou champêtres, en visites à
-nos voisins riches, en soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres.
-Nous n’avions point de révolutions à craindre, point de fatigues à
-supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et toutes nos
-migrations du lit bleu au lit brun.
-
-Comme nous demeurions près de la route, nous avions souvent la visite
-du voyageur ou de l’étranger, qui goûtaient notre vin de groseille,
-pour lequel nous jouissions d’une grande réputation; et je déclare
-avec la véracité de l’historien que je n’ai jamais su qu’aucun d’eux
-y ait trouvé à redire. Nos cousins également, jusqu’au quarantième
-degré, se rappelaient tous leur consanguinité sans nullement recourir
-au bureau des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir.
-Quelques-uns ne nous faisaient pas grand honneur par ces revendications
-de parenté, car nous avions dans le nombre l’aveugle, le manchot et
-le boiteux. Cependant ma femme insistait toujours sur ce qu’étant la
-même chair et le même sang, ils devaient s’asseoir avec nous à la même
-table. De sorte que, si nous n’avions pas autour de nous des amis très
-riches, nous en avions généralement de très heureux; car cette remarque
-se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le convive
-est pauvre, plus il est content d’être bien traité; et de même que
-certaines gens s’extasient sur les couleurs d’une tulipe ou sur l’aile
-d’un papillon, moi j’étais, par nature, admirateur des visages heureux.
-
-[Illustration]
-
-Cependant lorsqu’un de nos parents se trouvait être une personne d’un
-trop méchant caractère, ou un convive gênant, ou quelqu’un dont nous
-désirions nous débarrasser, j’avais toujours soin de lui prêter, à
-son départ de ma maison, un habit de cheval, ou une paire de bottes,
-ou quelquefois un cheval de peu de valeur, et j’eus invariablement la
-satisfaction de voir qu’il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen,
-la maison était purgée de ceux que nous n’aimions pas; mais jamais
-la famille de Wakefield n’a eu la réputation de mettre à la porte le
-voyageur ou le parent pauvre.
-
-Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état de grand bonheur;
-non que nous n’eussions parfois de ces petits froissements que la
-Providence envoie pour rehausser le prix de ses faveurs. Mon verger
-était souvent ravagé par des écoliers, et les crèmes de ma femme
-mises au pillage par les chats et les enfants. Le seigneur du village
-s’endormait quelquefois aux endroits les plus pathétiques de mon
-sermon, ou sa noble dame ne répondait aux civilités de ma femme à
-l’église que par une révérence écourtée. Mais nous surmontions bientôt
-la contrariété causée par de tels accidents, et, d’ordinaire, au bout
-de trois ou quatre jours, nous nous demandions comment ils avaient pu
-nous émouvoir.
-
-Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mollesse, étaient
-à la fois bien faits et sains; mes fils robustes et actifs, mes filles
-belles et d’une fraîcheur épanouie. Quand je me tenais au milieu de ce
-petit cercle, qui promettait des appuis au déclin de mon âge, je ne
-pouvais m’empêcher de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg
-qui, lors du voyage de Henri II à travers l’Allemagne, et tandis
-que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors, amena ses
-trente-deux enfants et les présenta à son souverain comme la plus
-précieuse offrande qu’il pût faire. De la même façon, bien que je n’en
-eusse que six, je les considérais comme un présent très précieux fait
-à mon pays, et conséquemment je regardais celui-ci comme mon débiteur,
-Notre fils aîné fut nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait
-laissé dix mille livres sterling. Notre second enfant était une fille;
-j’avais l’intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle; mais
-ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, insista pour
-qu’on l’appelât Olivia. Moins d’une année après, nous eûmes une autre
-fille, et j’avais résolu cette fois que Grisèle serait son nom; mais
-une riche parente ayant eu la fantaisie d’être marraine, la fille fut,
-par ses instructions, appelée Sophia, de sorte que nous eûmes deux noms
-romanesques dans la famille; mais je proteste solennellement que je n’y
-fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un intervalle de douze
-ans, nous eûmes encore deux fils.
-
-Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je voyais toute
-ma petite famille autour de moi; mais la vanité et la satisfaction
-de ma femme étaient encore plus grandes que les miennes. Lorsque nos
-visiteurs disaient: «Eh! sur ma parole, Mrs Primrose, vous avez les
-plus beaux enfants de tout le pays.—Ah! voisin, répondait-elle, ils
-sont comme le ciel les a faits, assez beaux s’ils sont assez bons;
-car beau est qui bien fait.» Et alors elle ordonnait de tenir la tête
-droite à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort
-belles. L’extérieur seul est une chose tellement frivole pour moi, que
-je n’aurais guère songé à en faire mention, si ce n’avait été un sujet
-général de conversation dans le pays. Olivia, alors âgée de dix-huit
-ans environ, avait cette luxuriance de beauté avec laquelle les
-peintres ont coutume de représenter Hébé: ouverte, animée, dominatrice.
-Les traits de Sophia n’étaient pas si frappants au premier abord, mais
-souvent ils produisaient un effet plus sûr; car ils étaient doux,
-modestes et séduisants. L’une triomphait d’un seul coup, l’autre par
-des efforts heureusement répétés.
-
-Le caractère d’une femme est généralement conforme à l’expression de
-ses traits, du moins il en était ainsi de mes filles. Olivia souhaitait
-de nombreux amoureux, Sophia aurait voulu s’en attacher un seul. Olivia
-était souvent affectée, par suite de son trop grand désir de plaire.
-Sophia allait jusqu’à dissimuler la supériorité de sa nature, tant elle
-craignait d’offenser. L’une me récréait par sa vivacité quand j’étais
-gai, l’autre par son bon sens quand j’étais sérieux. Mais ces qualités
-n’étaient jamais poussées à l’excès ni chez l’une ni chez l’autre, et
-je les ai souvent vues changer de caractère pendant toute une journée.
-Un vêtement de deuil transformait ma coquette en prude, et une nouvelle
-parure de rubans donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu’elle n’en
-avait naturellement.
-
-Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j’avais en vue pour
-lui une des professions savantes. Mon second garçon, Moïse, que je
-destinais aux affaires, recevait une sorte d’éducation mixte à la
-maison. Mais il est inutile d’essayer de décrire les caractères
-particuliers de jeunes gens qui n’avaient vu que très peu du monde.
-En somme, un air de famille régnait entre eux tous, et, à proprement
-parler, ils n’avaient qu’un caractère, celui d’être tous également
-généreux, crédules, simples et inoffensifs.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-_Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la
-fierté des justes._
-
-
-LES intérêts temporels de notre famille étaient principalement commis
-à l’administration de ma femme; quant aux spirituels, je les prenais
-entièrement sous ma direction. Les revenus de mon bénéfice ne montaient
-qu’à trente-cinq livres sterling par an; je les abandonnais aux
-orphelins et aux veuves du clergé de notre diocèse; car, ayant une
-fortune personnelle, je ne m’inquiétais pas du casuel, et je sentais un
-secret plaisir à faire mon devoir sans récompense. J’avais aussi pris
-la résolution de ne point avoir de desservant et de connaître tous les
-habitants de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tempérance
-et les célibataires au mariage; si bien qu’au bout de quelques années,
-c’était un commun dicton qu’il y avait à Wakefield trois étranges
-manques: manque de morgue dans le pasteur, manque de femmes pour les
-jeunes gens, et manque de pratiques pour les cabarets.
-
-Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j’ai écrit
-plusieurs sermons pour en prouver la félicité; mais il y avait un dogme
-particulier que je me faisais un point d’honneur de défendre; en effet,
-je soutenais avec Whiston qu’il est illégal à un prêtre de l’Église
-d’Angleterre, après la mort de sa première femme, d’en prendre une
-seconde; ou, pour le dire d’un mot, je me glorifiais d’être strictement
-monogame.
-
-Je m’étais initié de bonne heure à cette importante controverse sur
-laquelle tant de volumes ont été laborieusement écrits. J’ai moi-même
-publié quelques traités sur le sujet; et, comme ils ne se sont jamais
-vendus, j’ai la consolation de penser qu’ils n’ont en pour lecteurs que
-l’heureux petit nombre des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient
-cela mon côté faible; mais, hélas! ils n’en avaient pas fait, comme
-moi, le sujet de longues méditations. Plus j’y réfléchissais, plus il
-me paraissait important. J’allai même un pas plus loin que Whiston
-dans la manifestation de mes principes: comme il avait fait graver
-sur la tombe de sa femme qu’elle était la _seule_ femme de William
-Whiston, j’avais écrit pour ma femme, à moi, bien qu’elle fût encore
-vivante, une épitaphe analogue, dans laquelle je vantais sa prudence,
-son économie et son obéissance jusqu’à la mort; et, en ayant fait
-faire une belle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus
-de la cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort utiles: elle
-rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité pour elle;
-elle lui inspirait de la passion pour un bon renom et lui remettait
-constamment en l’esprit sa fin.
-
-Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le mariage, que
-mon fils aîné, au sortir de l’Université, fixa ses affections sur la
-fille d’un ecclésiastique de nos voisins, dignitaire de l’Église, et
-en position de lui donner une grande fortune; mais la fortune était sa
-moindre qualité. Tout le monde (excepté mes deux filles) s’accordait
-à déclarer que miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa
-jeunesse, sa santé et son innocence étaient encore rehaussées par
-un teint si transparent, par une sensibilité de regard si heureuse,
-que la vieillesse même ne pouvait la voir avec indifférence. Comme
-M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils un très bel
-établissement, il n’était pas contraire au mariage. Les deux familles
-vivaient donc ensemble dans toute l’harmonie qui précède généralement
-une alliance attendue. Convaincu par expérience que le temps où l’on
-fait sa cour est le plus heureux de la vie, j’étais assez disposé
-à en reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens
-partageaient chaque jour dans la compagnie l’un de l’antre semblaient
-augmenter leur passion. Nous étions ordinairement réveillés le matin
-par la musique, et, dans les beaux jours, nous chassions à cheval.
-Les dames consacraient les heures qui séparent le déjeuner du dîner
-à la toilette et à l’étude: habituellement elles lisaient une page
-et puis se regardaient dans la glace, qui souvent présentait—des
-philosophes même pourraient eu convenir—la page la plus belle de
-toutes. A dîner, ma femme prenait la direction: elle tenait à toujours
-découper tout elle-même, parce que c’était l’habitude de sa mère,
-et elle en profitait pour nous donner l’historique de chaque plat.
-Quand nous avions dîné, afin d’empêcher les dames de nous quitter, je
-faisais d’ordinaire enlever la table, et quelquefois, avec l’aide du
-maître de musique, nos filles nous donnaient un concert très agréable.
-La promenade, le thé, les danses champêtres, les gages touchés
-abrégeaient le reste de la journée, sans le secours des cartes; car je
-haïssais toute espèce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions
-parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et je ne
-puis omettre ici une circonstance de mauvais augure qui se présenta la
-dernière fois que nous jouâmes ensemble: il ne me fallait qu’amener un
-quatre, et je jetai double as cinq fois de suite.
-
-Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque enfin on
-jugea convenable de fixer un jour pour les noces du jeune couple,
-qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas besoin de décrire
-l’importance affairée de ma femme pendant les préparatifs du mariage,
-ni les coups d’œil furtifs de mes filles; le fait est que mon attention
-se fixait sur un autre objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais
-publier bientôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me
-semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je ne pus,
-dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le montrer à mon vieil ami,
-M. Wilmot, ne doutant aucunement de recevoir son approbation; mais
-ce ne fut que trop tard que je découvris qu’il était attaché avec la
-plus grande énergie à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes
-raisons pour cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour
-à une quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, amena une
-discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça de couper court à
-nos projets d’alliance; mais nous convînmes de débattre le sujet à fond
-la veille du jour arrêté pour la cérémonie.
-
-Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il affirma que
-j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il répliqua, je
-ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, je fus appelé
-dehors par un de mes parents qui, d’un visage affligé, me conseilla
-d’abandonner la dispute, du moins jusqu’à ce que le mariage de mon fils
-fût chose faite.
-
-«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et le laisser
-se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de l’absurde! Autant
-vaudrait me conseiller d’abandonner ma fortune que mon argument.
-
-[Illustration]
-
-—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en informer à
-présent, n’est plus rien, ou à peu près. Le négociant de Londres,
-aux mains de qui votre argent était placé, s’est enfui pour éviter
-une déclaration de banqueroute, et l’on croit qu’il ne laisse pas
-un shilling par livre sterling. Je répugnais à vous chagriner de
-cette nouvelle, vous et votre famille, avant l’accomplissement du
-mariage; mais elle peut maintenant servir à modérer votre chaleur
-d’argumentation; car, je le suppose, votre prudence vous imposera la
-nécessité de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit
-assuré la fortune de la jeune fille.
-
-—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, si je dois
-être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de moi un coquin, ni
-ne m’induira à désavouer mes principes. Je vais de ce pas instruire
-la compagnie de ma position; et pour ce qui est de la discussion, je
-rétracte ici les premières concessions que j’avais faites au vieux
-gentleman, et je ne lui accorderai pas qu’il puisse être un mari dans
-aucun sens du mot.»
-
-On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions des deux
-familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre infortune; mais
-ce que les autres ressentirent était chose légère auprès de ce que
-les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui semblait auparavant déjà
-suffisamment disposé à rompre le mariage, fut bientôt décidé par ce
-coup: il y avait une vertu qu’il possédait en perfection, c’était la
-prudence, trop souvent la seule qui nous reste à soixante-douze ans.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-_Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent
-généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage._
-
-
-IL ne restait plus à notre famille qu’un espoir: c’était que la
-nouvelle de notre malheur fût un rapport malicieux ou prématuré; mais
-une lettre de mon agent à Londres vint bientôt m’en confirmer tous les
-détails. La perte de la fortune eût été pour moi bagatelle; la seule
-inquiétude que je ressentisse était pour ma famille, destinée à une
-vie humble sans cette éducation qui endurcit aux dédains.
-
-Près d’une semaine se passa avant que je tentasse de modérer leur
-affliction, car des consolations hâtives ne font que rappeler la
-douleur. Durant cet intervalle, j’appliquai mes pensées à trouver
-quelque moyen de les soutenir désormais; à la fin, on m’offrit
-une petite cure de quinze livres sterling par an dans une partie
-éloignée du pays, où je pourrais continuer de jouir de mes principes
-sans molestation. J’adhérai avec joie à cette proposition, décidé à
-augmenter mon traitement en faisant valoir une petite ferme.
-
-Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler les
-débris de ma fortune; et, toutes dettes recouvrées et payées, de
-quatorze mille livres sterling il ne nous en resta que quatre cents.
-Ma principale préoccupation était donc maintenant de ramener les
-sentiments de ma famille au niveau de notre position, car je savais
-bien qu’une indigence prétentieuse est la pire des misères. «Vous
-ne pouvez ignorer, mes enfants, m’écriai-je, qu’aucune prudence de
-notre part n’était capable de prévenir notre récente infortune; mais
-la prudence peut beaucoup pour en détourner les effets. Nous sommes
-pauvres maintenant, mes bien-aimés, et la sagesse nous commande de nous
-conformer à notre humble situation. Abandonnons donc, sans murmurer, ce
-luxe qui rend tant de gens misérables, et cherchons, dans une condition
-plus humble, cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les
-pauvres vivent contents sans notre aide; pourquoi n’apprendrions-nous
-pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons dès ce moment
-toute prétention au grand monde. Il nous reste encore assez pour nous
-assurer le bonheur si nous sommes sages. Sachons trouver dans le
-contentement intime de quoi suppléer à ce qui nous manque en fortune.»
-
-Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, je pris le parti
-de l’envoyer à la ville, où ses capacités pourraient contribuer à
-notre bien-être et au sien. La séparation des amis et des familles
-est peut-être une des plus poignantes circonstances qui accompagnent
-la pauvreté. Le jour arriva bientôt où nous dûmes nous disperser
-pour la première fois. Mon fils, après avoir pris congé de sa mère
-et des autres qui mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me
-demander ma bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c’était,
-avec cinq guinées, tout le patrimoine que j’eusse maintenant à lui
-octroyer.—«Vous allez à Londres à pied, mon garçon, m’écriai-je;
-c’est la manière dont Hooker, votre grand ancêtre, a fait le voyage
-avant vous. Recevez de moi le même cheval qui lui fut donné par le bon
-évêque Jewel, ce bâton; et prenez aussi ce livre, il vous fortifiera
-dans la route: ces deux lignes, qu’il contient, valent des millions:
-_J’ai été jeune et aujourd’hui je suis vieux, mais je n’ai jamais vu le
-juste abandonné, ni sa progéniture mendiant son pain._ Que ceci soit
-votre consolation pendant votre voyage. Va, mon garçon; quelle que soit
-ta fortune, fais que je te voie une fois chaque année; aie toujours
-du cœur, et adieu!»—Comme il avait de l’intégrité et de l’honneur,
-j’étais sans appréhensions en le jetant nu dans l’arène de la vie, car
-je savais qu’il y jouerait un rôle honnête, vainqueur ou vaincu.
-
-Son départ ne fit que préparer la voie au nôtre, qui eut lieu peu
-de jours après. L’éloignement d’un pays où nous avions joui de tant
-d’heures de tranquillité ne se fit pas sans des larmes, que la force
-d’âme elle-même avait peine à réprimer. Eu outre, un voyage de
-soixante-dix milles pour une famille qui, jusque-là, n’en avait jamais
-fait plus de dix hors de sa maison, nous remplissait d’appréhension;
-et les cris des pauvres, qui nous suivirent jusqu’à quelque distance,
-contribuaient à l’augmenter. La première journée de voyage nous mena
-sans accident à trente milles de notre future retraite, et nous nous
-arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, dans un village près de
-la route. Lorsqu’on nous eut montré une chambre, je manifestai le
-désir, suivant mon habitude, que l’hôte nous accordât sa compagnie; ce
-à quoi il consentit, car ce qu’il boirait devait grossir la note le
-lendemain matin. Quoi qu’il en soit, il connaissait tout le monde dans
-le pays où je me rendais, particulièrement le _squire_[2] Thornhill,
-qui devait être mon seigneur, et qui demeurait à quelques milles de
-ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une personne qui ne
-se souciait guère de connaître du monde que ses plaisirs et qui se
-faisait particulièrement remarquer par son penchant vers le beau sexe.
-Il disait qu’aucune vertu n’était capable de résister à ses artifices
-et à ses assiduités, et qu’il n’y avait guère de fille de fermier à dix
-milles à la ronde qui ne l’eût vu heureux et infidèle. Bien que ces
-détails me causassent quelque peine, ils eurent un effet très différent
-sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l’attente d’un
-prochain triomphe. Ma femme n’était pas moins satisfaite, ni moins
-confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant que nous nous
-laissions aller à ces pensées, l’hôtesse entra dans la chambre pour
-informer son mari que le monsieur étranger qui était depuis deux
-jours dans la maison manquait d’argent et ne pouvait leur payer son
-compte.—«Manque d’argent! reprit l’hôte. Ce doit être impossible, car,
-pas plus tard qu’hier, il a donné trois guinées à notre bedeau pour
-lui faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté par
-la ville comme voleur de chiens.»—Mais l’hôtesse persistant dans son
-dire, l’hôte se préparait à quitter la salle en jurant qu’il se ferait
-donner satisfaction d’une manière ou d’une autre, lorsque je le priai
-de me présenter à un étranger qu’il me dépeignait comme si charitable.
-
-[Illustration]
-
-Il se rendit à mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé
-d’environ trente ans et vêtu d’habits jadis galonnés. Il était bien
-fait de sa personne, et son visage était marqué des plis de la
-méditation. Il avait quelque chose de bref et de sec dans l’abord,
-et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les mépriser.
-Dès que l’hôte eut quitté la salle, je ne pus m’empêcher d’exprimer à
-cet étranger mon chagrin de voir un gentleman dans un tel embarras,
-et je lui offris ma bourse pour parer à la nécessité présente. «Je
-la prends de tout mon cœur, monsieur, répliqua-t-il, et je suis bien
-aise qu’une récente étourderie, en me faisant donner ce que j’avais
-d’argent sur moi, me montre qu’il y a encore des hommes tels que vous.
-J’ai cependant à demander auparavant d’être informé du nom et de la
-résidence de mon bienfaiteur, afin de le rembourser aussitôt que
-possible.» Je le satisfis pleinement sur ce point, lui apprenant, non
-seulement mon nom et mes récentes infortunes, mais le lieu où j’allais
-m’établir à nouveau. «Cela tombe encore plus heureusement que je ne
-l’espérais, s’écria-t-il; car je fais moi-même la même route, et il
-y a deux jours que je suis retenu ici par la crue des eaux, qui se
-trouveront guéables demain, je l’espère.» Je protestai du plaisir que
-j’aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes filles unissant leurs
-instances, il se laissa persuader de rester à souper. La conversation
-de l’étranger, à la fois agréable et instructive, m’inspirait le désir
-de la prolonger; mais il était grand temps de se retirer et de prendre
-des forces pour la fatigue du jour suivant.
-
-Le lendemain matin, nous partîmes tous ensemble; ma famille était
-à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, marchait sur la
-banquette, le long de la route, déclarant, avec un sourire, que,
-comme nous étions mal montés, il était trop généreux pour essayer de
-nous laisser derrière. Les eaux n’étant pas encore basses, nous fûmes
-obligés de louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi,
-nous fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route par des
-discussions philosophiques, qu’il semblait entendre parfaitement. Mais
-ce qui me surprenait le plus, c’était que, bien qu’il m’eût emprunté
-de l’argent, il défendait ses opinions avec autant d’acharnement que
-s’il eût été mon protecteur. De temps en temps aussi il m’apprenait
-à qui appartenaient les différentes résidences qui se présentaient
-à notre vue à mesure que nous avancions.—«Celle-là, s’écria-t-il
-en désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quelque
-distance, appartient à M. Thornhill; ce jeune gentilhomme jouit d’une
-fortune considérable, mais qui dépend entièrement du bon plaisir de
-son oncle, sir William Thornhill, gentleman qui, se contentant de peu
-pour lui-même, permet à son neveu de jouir du reste et demeure presque
-toujours à Londres.—Quoi! m’écriai-je, est-ce que mon jeune seigneur
-serait le neveu d’un homme dont les vertus, la générosité et les
-bizarreries sont si universellement connues? J’ai entendu représenter
-sir William Thornhill comme une des personnes les plus généreuses,
-mais aussi les plus fantasques du royaume; ce serait un homme d’une
-bienfaisance accomplie.—Un peu exagérée même, peut-être, répliqua
-M. Burchell; du moins il a porté la bienfaisance au delà des bornes
-lorsqu’il était jeune; car ses passions étaient fortes alors, et comme
-elles étaient toutes du côté de la vertu, elles l’ont conduit à de
-romanesques excès. De bonne heure il aspira aux talents du militaire
-et du savant: il ne tarda pas à être distingué dans l’armée, et il
-acquit quelque réputation parmi les hommes instruits. L’adulation
-suit toujours les ambitieux, car seuls ils goûtent tout le plaisir de
-la flatterie. Une foule de gens l’entourèrent, qui ne lui montrèrent
-qu’un côté de leur nature, de sorte qu’il se mit à oublier dans une
-sympathie universelle le soin de ses intérêts particuliers. Il aimait
-tout le genre humain, car sa fortune l’empêchait de savoir qu’il y a
-des coquins. Les médecins nous parlent d’une maladie dans laquelle
-tout le corps est d’une sensibilité si aiguë que le plus léger contact
-cause de la douleur: ce que certaines personnes out ainsi souffert
-physiquement, ce gentilhomme le ressentait dans son esprit. La plus
-légère infortune, réelle ou feinte, le touchait au vif, et son âme
-était travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des
-autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner qu’il
-trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profusion finit par
-altérer sa fortune, mais non son bon naturel; on voyait, au contraire,
-celui-ci augmenter à mesure que l’autre paraissait décroître; il
-devenait imprévoyant en devenant pauvre; et, bien qu’il parlât comme
-un homme de sens, ses actions étaient celles d’un fou. Cependant,
-toujours assiégé d’importunités et incapable désormais de satisfaire
-à toutes les demandes qui lui étaient faites, au lieu d’_argent_ il
-donna des _promesses_. C’était tout ce qu’il avait à accorder, et il
-n’avait pas assez d’énergie pour causer à personne le chagrin d’un
-refus. Par là, il attira autour de lui une foule de clients, auxquels
-il était sûr de manquer de parole et que pourtant il désirait soulager.
-Ils s’attachèrent à lui pendant un temps, puis le laissèrent avec
-des reproches et un mépris mérités. Mais à proportion qu’il devenait
-méprisable vis-à-vis des autres, il devenait avili vis-à-vis de
-lui-même. Son esprit s’était reposé sur leurs adulations et, cet appui
-enlevé, il ne savait point trouver de plaisir dans les applaudissements
-de son propre cœur, qu’il n’avait jamais appris à respecter.
-
-«Le monde commença alors à prendre un autre aspect: la flatterie de
-ses amis dégénéra en simple approbation. L’approbation prit bientôt la
-forme plus familière de conseils, et les conseils, une fois rejetés,
-amenèrent les reproches. Aussi vit-il alors que ces amis, que les
-bienfaits avaient rassemblés autour de lui, étaient peu estimables; il
-vit alors qu’il faut toujours qu’un homme donne son propre cœur pour
-gagner celui d’un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce
-que j’allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui-même
-et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. Dans ce but, et
-toujours avec ses façons bizarres, il parcourut l’Europe à pied, et
-maintenant, quoiqu’il ait à peine atteint l’âge de trente ans, ses
-biens sont plus abondants que jamais. Ses libéralités, il est vrai,
-sont plus raisonnables et plus modérées à présent que jadis; mais il
-conserve encore le caractère d’un original, et c’est dans les vertus
-excentriques qu’il trouve le plus de plaisir.»
-
-Mon attention était si absorbée par le récit de M. Burchell qu’à peine
-regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque les cris de ma
-famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai la tête et j’aperçus
-ma plus jeune fille an milieu d’un cours d’eau rapide, renversée de
-son cheval et luttant contre le torrent. Elle avait disparu deux fois,
-et je ne pouvais me précipiter à temps pour lui porter secours. Mes
-sensations mêmes étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de
-la sauver. Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant
-son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne l’avait,
-avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant le courant
-un peu plus haut, le reste de la famille passa en sûreté, et nous eûmes
-alors la possibilité de joindre l’expression de notre reconnaissance
-à la sienne. Sa gratitude peut plus facilement s’imaginer que se
-décrire: elle remerciait son sauveur par ses regards plutôt que par ses
-paroles, et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle
-eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, manifesta
-à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de lui rendre ses
-bontés chez elle. Cependant, après nous être reposés à l’auberge la
-plus proche et avoir dîné ensemble, M. Burchell, qui allait dans
-une autre partie du pays, prit congé, et nous poursuivîmes notre
-voyage. Pendant qu’il s’éloignait, ma femme déclara qu’elle l’aimait
-extrêmement, protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui
-lui donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, elle
-ne connaissait personne capable de fixer plus promptement son choix.
-Je ne pus que sourire de l’entendre parler sur ce ton superbe; mais ces
-illusions innocentes qui tendent à nous rendre plus heureux ne m’ont
-jamais beaucoup déplu.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-_Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel
-dépend, non des circonstances, mais du caractère._
-
-
-LE lieu de notre retraite n’avait pour voisinage qu’un petit nombre
-de fermiers, qui tous cultivaient leurs propres terres et étaient
-également étrangers à l’opulence et à la pauvreté. Comme ils avaient
-presque toutes les commodités de la vie chez eux, ils allaient
-rarement dans les villes ou les cités chercher le superflu. Loin de
-la société polie, ils gardaient encore la simplicité primitive des
-mœurs; et, sobres par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance
-est une vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais
-ils observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et
-de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient des
-lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient des crêpes
-au carnaval, montraient leur esprit le 1^{er} avril et cassaient
-religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Ayant appris
-notre approche, la population tout entière sortit à la rencontre de son
-ministre, revêtue de ses plus beaux habits et précédée d’une flûte et
-d’un tambourin. On avait aussi préparé pour notre réception un festin
-auquel nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire
-suppléa à ce qui manquait en esprit.
-
-Notre petite habitation était située au pied d’une colline en pente
-douce, abritée par un beau taillis derrière et par une rivière bavarde
-devant; d’un côté une prairie, de l’autre une pelouse. Ma ferme
-consistait en vingt ares environ d’excellentes terres, pour lesquels
-j’avais donné cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur. Rien ne
-pouvait surpasser la propreté de mon petit enclos; les ormes et les
-haies vives avaient un aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne
-se composait que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui
-donnait un air de calme bien-être; les murs à l’intérieur étaient
-gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent de les orner
-de tableaux de leur composition. La même pièce nous servait de salon
-et de cuisine, il est vrai; mais cela ne la rendait que plus chaude.
-D’ailleurs, comme elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les
-plats, les assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées
-brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé et
-n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait trois
-autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une pour nos deux filles
-qui donnait dans la nôtre, et la troisième, avec deux lits, pour le
-reste des enfants.
-
-[Illustration]
-
-La petite république à laquelle je donnais des lois était réglée de
-la façon suivante: au lever du soleil, nous nous assemblions tous
-dans notre salle commune, où le feu avait été allumé d’avance par la
-servante. Après nous être salués les uns les autres avec les formes
-convenables, car j’ai toujours pensé qu’il était bien de maintenir
-certains signes matériels de bonne éducation, sans lesquels la liberté
-détruit infailliblement l’amitié,—nous nous inclinions tous avec
-reconnaissance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce
-devoir accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux
-habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles s’occupaient
-du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. J’accordais une
-demi-heure pour ce repas et une heure pour le dîner; ce temps se
-passait en gaietés innocentes entre ma femme et mes filles, et en
-argumentations philosophiques entre mon fils et moi.
-
-Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais
-notre labeur après qu’il était couché; mais nous revenions à la maison,
-où la famille nous attendait avec des visages souriants, et où un foyer
-brillant et un bon feu étaient préparés pour nous recevoir. Et nous ne
-manquions pas de convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre
-loquace voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient
-visite et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication
-duquel nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation.
-Ces braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur
-compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque touchante
-ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», ou «la Cruauté de
-Barbara Allen». La soirée se terminait de la manière dont nous avions
-commencé la matinée: mes plus jeunes garçons étaient désignés pour
-lire les prières du jour; et celui qui lisait le plus haut, le plus
-distinctement et le mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre
-dans le tronc des pauvres.
-
-Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, et
-tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain m’imaginais-je
-sincèrement que mes harangues contre l’orgueil avaient dompté la
-vanité de mes filles: je les trouvais toujours secrètement attachées
-à toutes leurs anciennes parures; elles continuaient à aimer les
-dentelles, les rubans, les verroteries et la gaze; ma femme elle-même
-conservait de l’amour pour son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il
-m’était jadis arrivé de lui dire qu’il lui seyait bien.
-
-Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à me
-mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que mes filles
-fussent habillées de bonne heure le lendemain, car j’ai toujours aimé
-être à l’église longtemps avant le reste de la congrégation. Elles
-obéirent ponctuellement à mes instructions; mais quand nous fûmes pour
-nous réunir au déjeuner du matin, voilà ma femme et mes filles qui
-descendent habillées avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux
-plaqués de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les jupes
-ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque mouvement. Je ne
-pus me retenir de sourire de leur vanité, surtout de celle de ma femme,
-de qui j’attendais plus de discrétion. Cependant, dans une circonstance
-si pressante, je ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon
-fils, d’un air important, de demander notre carrosse. Les filles furent
-stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus de solennité
-qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous plaisantez, s’écria ma femme.
-Nous pouvons parfaitement aller à pied jusque-là; nous n’avons pas
-besoin de carrosse pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon
-enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si nous
-allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de la paroisse
-eux-mêmes feront des huées derrière nous.
-
-—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que mon Charles
-aimait à voir autour de lui ses enfants propres et de bonne
-mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, interrompis-je, et
-je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout ceci n’est pas de la
-propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, ces déchiquetures,
-ces mouchetures ne serviront qu’à nous faire haïr des femmes de nos
-voisins. Non, mes enfants, continuai-je d’un ton plus grave; ces robes
-peuvent être refaites avec une coupe plus simple, car l’élégance est
-fort déplacée chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre
-décemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent même
-chez les riches, lorsque je considère que, d’après un calcul modéré,
-les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la nudité du monde des
-indigents.»
-
-Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles allèrent,
-avec un grand calme et à l’instant même, changer de costume; le
-lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes filles, sur leur désir
-exprès, occupées à tailler dans leurs traînes des gilets du dimanche
-pour les deux petits Dick et Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant,
-c’est que les robes semblaient avoir gagné à cette amputation.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- _Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses
- où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être
- les plus funestes._
-
-
-A UNE petite distance de la maison, mon prédécesseur avait fait un
-banc, ombragé par une baie d’aubépine et de chèvrefeuille. Là, lorsque
-le temps était beau et notre travail fini de bonne heure, nous avions
-l’habitude de nous asseoir ensemble pour jouir d’un vaste paysage dans
-le calme du soir. Là aussi nous prenions le thé, qui était devenu
-maintenant un régal assez rare; et, comme nous n’en avions que de
-temps en temps, il répandait une joie nouvelle, et les préparatifs ne
-s’en faisaient pas avec peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces
-occasions, nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils
-étaient régulièrement servis après que nous avions fini. Quelquefois,
-pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les filles chantaient en
-s’accompagnant sur la guitare; pendant qu’elles formaient ainsi un
-petit concert, ma femme et moi nous descendions, en nous promenant, le
-champ en pente, embelli de campanules et de centaurées, causant de nos
-enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait à la
-fois la santé et l’harmonie.
-
-De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les situations
-de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. Chaque matin nous
-éveillait pour la reprise du même travail, mais le soir nous en
-dédommageait par une insoucieuse hilarité.
-
-C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car je les
-observais comme des intervalles de relâche dans le travail;—j’avais
-amené ma famille à notre lieu ordinaire de récréation, et nos jeunes
-musiciennes commençaient leur concert habituel. Pendant que nous nous
-occupions ainsi, nous vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt
-pas environ de l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses
-flancs, il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère
-eu le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque nous
-aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute vitesse à quelque
-distance derrière et prendre le même sentier qu’il avait pris. Je fus
-sur-le-champ d’avis de rentrer avec ma famille; mais la curiosité, ou
-la surprise, ou quelque motif plus caché, retinrent ma femme et mes
-filles à leurs places. Le chasseur qui courait en avant passa devant
-nous avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes
-qui semblaient emportées d’une hâte égale.
-
-[Illustration]
-
-En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée
-que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu
-de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un
-serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante
-supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il
-allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien
-reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un
-regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était
-Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à
-quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de
-saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la
-fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme
-son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus
-familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de
-nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de
-liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour
-les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit
-l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un
-morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de
-l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très
-médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements
-avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le
-faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle
-répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement.
-Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la
-vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que
-son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la
-famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient
-de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus
-d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux
-questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de
-se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et
-s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à
-peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons
-de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il
-y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant
-d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui
-accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur.
-
-Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour.
-Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa
-connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi.
-Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au
-milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était
-impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers
-avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en
-auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je
-protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la
-raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le
-lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec
-un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de
-cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand
-nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de
-notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon
-naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois
-qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et
-plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il
-est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas
-beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il
-est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode
-des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son
-for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que
-soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour
-confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés
-disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois
-qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement
-sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons
-de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui
-de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes
-qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi,
-à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes;
-mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il
-est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes
-enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son
-caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par
-un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un
-quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours
-plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment
-que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai
-donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger
-et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a
-toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-_Bonheur d’un foyer rustique._
-
-
-LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de
-raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions
-un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se
-mettre à l’œuvre.
-
-«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger,
-pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins
-de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme.
-Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia,
-et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la
-discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma
-chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables.
-Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie,
-et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais,
-le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit
-accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui
-poussait officieusement une chaise.
-
-L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: je savais
-qu’il avait besoin de la mienne, et je savais de même qu’il était
-aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le connaissait dans notre
-voisinage sous le nom du pauvre monsieur qui n’avait voulu rien faire
-de bon quand il était jeune, quoiqu’il n’eût pas encore trente ans.
-Par intervalles, il causait avec un grand bon sens; mais en général
-il se plaisait surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait
-coutume d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était
-fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des histoires.
-Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque chose pour
-eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet d’un sou. Il avait
-coutume de venir passer quelques jours dans notre localité, vivant de
-l’hospitalité des habitants. Il prit place au souper au milieu de nous,
-et ma femme n’épargna pas son vin de groseille. On raconta chacun son
-histoire; il nous chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le
-conte du Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les
-aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre
-coq, qui chantait toujours à onze heures, nous dit alors qu’il était
-temps de reposer; mais une difficulté imprévue s’éleva pour le logement
-de l’étranger; tous nos lits étaient déjà occupés, et il était trop
-tard pour l’envoyer à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit
-Dick lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser
-coucher avec lui.
-
-[Illustration]
-
-«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma part à M. Burchell, si mes
-sœurs veulent me prendre avec elles.—Bien cela, mes bons enfants,
-m’écriai-je. L’hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. La
-bête se retire dans son abri, l’oiseau vole à son nid, mais l’homme
-dénué ne peut trouver de refuge que chez son semblable. Le plus complet
-étranger dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais
-il n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait
-d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma femme, donnez
-un morceau de sucre à chacun de ces garçons, et que celui de Dick soit
-le plus gros, car il a parlé le premier.»
-
-Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour aider à
-mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte offrant son
-concours, on le laissa se joindre à nous. Notre besogne allait
-vivement; nous retournions au vent l’herbe fauchée. Je marchais en
-tête, et le reste suivait en bon ordre. Je ne pus m’empêcher cependant
-de remarquer l’empressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia
-dans sa part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait
-s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais trop
-bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien convaincu
-de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât aucune inquiétude.
-Lorsque nous eûmes terminé pour la journée, on invita M. Burchell
-comme le soir précédent; mais il refusa, parce qu’il devait coucher
-cette nuit-là chez un voisin, à l’enfant duquel il portait un sifflet.
-Il partit, et notre conversation, à souper, tomba sur l’infortuné
-qui était tout à l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre
-ce pauvre homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de
-légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon sens, et cela
-ne sert qu’à aggraver ses anciennes folies. Pauvre être abandonné!
-où sont maintenant les festineurs, les flatteurs qui recevaient de
-lui jadis des inspirations et des ordres? Ils courtisent peut-être
-le baigneur interlope qu’ont enrichi ses dissipations. Jadis ils lui
-donnaient des louanges, et maintenant c’est son ancien complaisant
-qu’ils applaudissent; leurs transports d’autrefois à propos de son
-esprit se sont changés en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et
-peut-être mérite-t-il la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être
-indépendant ni le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques
-raisons secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie
-que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été son ancienne
-conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui le mettre à l’abri de
-la censure. Son indigence actuelle est un châtiment suffisant pour sa
-folie passée, et j’ai entendu papa lui-même dire que nous ne devions
-jamais frapper sans nécessité une victime que la Providence tient sous
-la verge de son courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils
-Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une telle
-conduite en représentant les efforts d’un rustre pour écorcher Marsyas,
-dont la peau, à ce que nous dit la fable, avait été déjà complètement
-enlevée par un autre. D’ailleurs, je ne sais pas si la condition de ce
-pauvre homme est aussi mauvaise que mon père voudrait la représenter.
-Nous ne devons pas juger des sentiments des autres par ce que nous
-pourrions sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation
-de la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement
-suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de cet homme
-paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais entendu personne
-de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui lorsqu’il conversait avec
-vous.» Cela fut dit sans la moindre intention et cependant provoqua une
-rougeur qu’elle s’efforça de cacher sons un rire affecté, l’assurant
-qu’elle avait à peine fait attention à ce que M. Burchell lui disait,
-mais qu’elle croyait qu’il avait bien pu être jadis un _gentleman_ très
-distingué. La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des
-symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je renfermai mes
-soupçons.
-
-Comme nous attendions notre seigneur pour le lendemain, ma femme alla
-faire le pâté de venaison. Moïse s’assit pour lire pendant que je
-donnais leur leçon aux petits; mes filles semblaient aussi affairées
-que les autres, et je les observai pendant un bon moment cuisinant
-quelque chose sur le feu. Je supposai d’abord qu’elles aidaient leur
-mère; mais le petit Dick m’apprit tout bas qu’elles étaient en train
-de faire une _eau_ pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes
-j’avais une antipathie naturelle, car je savais qu’au lieu de corriger
-le teint, elles le gâtent. En conséquence, je rapprochai par degrés
-furtifs ma chaise du feu, puis, trouvant qu’il avait besoin d’être
-attisé, je pris le tisonnier et renversai comme par accident toute la
-composition; et il était trop tard pour en commencer une autre.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-_Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à
-amuser pendant une soirée ou deux._
-
-
-QUAND arriva le matin où nous devions traiter notre jeune seigneur, on
-n’aura pas de peine à imaginer que de provisions l’on épuisa pour faire
-figure. On peut aussi supposer que ma femme et mes filles déployèrent
-pour l’occasion leur plus brillant plumage. M. Thornhill vint avec deux
-amis, son chapelain et son éleveur de coqs de combat. Les domestiques
-étaient nombreux; il les envoyait poliment à la prochaine taverne;
-mais ma femme, dans le triomphe de son cœur, insista pour les traiter
-tous; en raison de quoi, soit dit en passant, la famille entière dut
-jeûner pendant trois semaines. Comme M. Burchell nous avait donné
-à entendre, la veille, que le squire faisait des propositions de
-mariage à miss Wilmot, l’ancienne prétendue de mon fils George, la
-cordialité avec laquelle on le reçut en fut de beaucoup refroidie; mais
-un incident nous délivra jusqu’à un certain point de cette gêne, car
-quelqu’un de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette
-jeune personne, M. Thornhill déclara, avec un juron, qu’il n’avait
-jamais rien vu de plus absurde que d’appeler un tel épouvantail une
-beauté. «Je veux devenir hideux sur l’heure, continua-t-il, s’il n’est
-pas vrai que je trouverais autant de plaisir à choisir ma maîtresse à
-la lueur d’une lanterne sous l’horloge de Saint-Dunstan.» Là-dessus il
-se mit à rire, et nous en fîmes autant: les plaisanteries des riches
-ont toujours du succès. Olivia même ne put s’empêcher de dire tout bas,
-assez haut pour être entendue, qu’il avait un inépuisable fonds de
-gaieté.
-
-Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l’Église. J’en fus remercié
-par le chapelain, car, déclara-t-il, l’Église était la seule maîtresse
-de ses affections. «Allons, Frank, dit le squire avec son sans-gêne
-accoutumé, parlez-nous sincèrement; supposez d’un côté l’Église, votre
-maîtresse actuelle, en manches de linon, et de l’autre miss Sophia
-sans linon d’aucune espèce, pour laquelle seriez-vous?—Pour les
-deux, à coup sûr, s’écria le chapelain.—Parfait, Frank! reprit le
-squire. Que ce verre m’étouffe si une belle fille ne vaut pas toute la
-cléricature de la création. Car que sont dîmes et simagrées? Imposture,
-mensonge damné, tout cela! Et je puis le prouver.—Je le voudrais,
-s’écria mon fils Moïse; et je pense que je serais capable de vous
-répondre.—Très bien, monsieur, repartit le squire qui, du premier
-coup, flaira son homme et cligna de l’œil au reste de la compagnie
-pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froidement sur
-ce sujet, je suis prêt à accepter le défi. Et d’abord, en êtes-vous
-pour le traiter analogiquement ou dialogiquement—J’en suis pour le
-traiter raisonnablement, s’écria Moïse, tout heureux qu’on lui permît
-de discuter.—Bon encore, reprit le squire. Et pour commencer par le
-commencement, j’espère que vous ne nierez pas que tout ce qui est, est.
-Si vous ne m’accordez pas cela, je ne saurais aller plus loin.—Mais,
-répondit Moïse, je crois que je peux vous accorder cela et en tirer
-bon parti.—J’espère aussi, reprit l’autre, que vous accorderez qu’une
-partie est moindre que le tout.—J’accorde cela aussi, s’écria Moïse;
-ce n’est que juste et raisonnable.
-
-—J’espère, continua le squire, que vous ne nierez pas que les deux
-angles d’un triangle sont égaux à deux droits.—Rien ne peut être plus
-clair, répondit l’autre, et il regardait autour de lui avec son air
-d’importance habituel.—Très bien! s’écria le squire en parlant très
-vite. Les prémisses ainsi établies, je poursuis en faisant remarquer
-que la concaténation de l’existence individuelle procédant suivant une
-proportion double et réciproque produit naturellement un dialogisme
-problématique qui, en une certaine mesure, prouve que l’essence de
-la spiritualité peut se rapporter au second prédicable.—Arrêtez,
-arrêtez! s’écria l’autre. Je le nie. Pensez-vous que je puisse ainsi
-me rendre à ces doctrines hétérodoxes?—Quoi! répliqua le squire,
-comme s’il s’emportait, ne pas vous rendre! Répondez à une simple
-question: croyez-vous qu’Aristote ait raison quand il dit que les
-relatifs sont en relation?—Indubitablement, répliqua l’autre.—Si
-donc il en est ainsi, s’écria le squire, répondez directement à ce que
-je vous propose, à savoir si vous jugez l’investigation analytique de
-la première partie de mon enthymème imparfaite _secundum quoad_ ou
-_quoad minus_, et donnez-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons, vous
-dis-je, directement.—Je déclare, s’écria Moïse, que je ne comprends
-pas très bien la force de votre raisonnement; mais, s’il était réduit
-à une proposition simple, j’imagine que je pourrais alors avoir une
-réponse à vous donner.—Oh! monsieur, s’écria le squire, je suis votre
-très humble serviteur.
-
-[Illustration]
-
-Je vois que vous me demandez de vous fournir à la fois l’argument et
-l’entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes trop fort
-pour moi.» Ceci eut un succès de rire aux dépens du pauvre Moïse, qui
-resta la seule figure sombre dans ce groupe de joyeux visages, et il ne
-prononça plus une seule syllabe pendant toute la durée du repas.
-
-Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l’effet en était très
-différent sur Olivia, qui prenait pour de l’esprit ce qui n’était qu’un
-pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle le squire un gentilhomme très
-distingué; et si l’on considère quels puissants ingrédients sont un
-bel air, de beaux habits et de la fortune dans la composition d’un
-personnage ainsi qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill,
-malgré son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s’étendre
-abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il n’est pas
-surprenant que de tels talents dussent gagner le cœur d’une jeune fille
-à qui son éducation avait appris à connaître la valeur des apparences
-chez elle-même, et, par conséquent, à y attacher aussi de la valeur
-chez les autres.
-
-Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous remîmes à discuter
-ses mérites. Comme il adressait ses regards et ses discours à Olivia,
-on ne doutait plus qu’elle ne fût l’objet qui l’attirait chez nous.
-Et elle ne paraissait pas trop mécontente des innocentes railleries
-de son frère et de sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait
-partager la gloire de la journée; elle triomphait dans la victoire de
-sa fille comme si c’eût été la sienne. «Et maintenant, mon ami, me
-dit-elle, je peux bien avouer que c’est moi qui ai conseillé à mes
-filles d’encourager les attentions de notre seigneur. J’ai toujours
-eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que j’avais raison; car
-qui sait comment ceci peut bien finir?—Oui, en effet, qui le sait?
-répondis-je avec un grand soupir. Pour ma part, je n’en suis pas fort
-charmé; j’aurais beaucoup mieux aimé quelqu’un qui eût été pauvre
-et honnête, que ce beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété;
-car, comptez-y, s’il est ce que je le soupçonne d’être, jamais libre
-penseur n’aura un de mes enfants.
-
-—Assurément, père, s’écria Moïse, vous êtes ici trop rigoureux; car
-le ciel ne le jugera pas sur ce qu’il pense, mais sur ce qu’il fait.
-Tout homme a en lui mille pensées coupables qui s’élèvent en dehors
-de son contrôle. Il se peut que penser librement sur la religion
-soit involontaire chez ce gentleman; de sorte que, tout en admettant
-que ses sentiments soient erronés, comme il est purement passif en
-les subissant, il n’est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le
-gouverneur d’une ville sans murailles pour l’abri qu’il est obligé de
-fournir à l’ennemi qui l’envahit.
-
-—C’est vrai, mon fils, m’écriai-je. Mais si le gouverneur y attire
-l’ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel est toujours le cas
-de ceux qui embrassent l’erreur. La faute n’est pas de donner son
-assentiment aux preuves que l’on voit, mais de fermer les yeux devant
-un grand nombre de preuves qui se présentent. De sorte que, bien que
-nos opinions erronées soient involontaires une fois formées, comme nous
-avons été volontairement corrompus ou très négligents en les formant,
-nous n’en méritons pas moins un châtiment pour notre faute, ou du
-mépris pour notre folie.»
-
-Ma femme reprit alors la conversation, mais non le raisonnement. Elle
-fit remarquer que plusieurs très honnêtes gens de notre connaissance
-étaient des libres penseurs et faisaient de très bons maris; elle
-connaissait même certaines jeunes filles de sens qui auraient assez
-d’habileté pour faire de leurs époux des convertis. «Et qui sait, mon
-ami, continua-t-elle, ce qu’Olivia peut être capable d’accomplir?
-L’enfant n’est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance,
-elle est très forte en controverse.
-
-—Eh! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de controverse?
-m’écriai-je. Il ne me souvient pas que j’aie jamais mis des livres de
-ce genre entre ses mains. Certainement vous exagérez ses mérites.—En
-vérité non, papa, répondit Olivia. J’ai lu une grande quantité de
-controverse. J’ai lu les discussions entre Thwackum et Square[3];
-la controverse entre Robinson Crusoe et Vendredi, le sauvage, et je
-m’occupe en ce moment à lire la controverse qui se trouve dans _la Cour
-dévote_[4].—Très bien! m’écriai-je. Voilà une bonne fille. Je vous
-trouve toutes les qualités requises pour faire des convertis; donc,
-allez aider votre mère à confectionner la tarte aux groseilles.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-_Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener
-beaucoup._
-
-
-LE lendemain matin; nous eûmes de nouveau la visite de M. Burchell. Je
-commençais, pour certaines raisons, à trouver déplaisante la fréquence
-de ses retours; mais je ne pouvais lui refuser ma compagnie ni mon
-foyer. Il est vrai que son travail payait plus que son entretien; car
-il s’employait vigoureusement parmi nous, et, soit dans la prairie,
-soit à la meule, il se mettait au premier rang. En outre, il avait
-toujours quelque chose d’amusant à dire, qui allégeait notre labeur,
-et il était à la fois si bizarre et si sensé que je l’aimais, riais
-de lui et le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de
-l’attachement qu’il montrait pour ma fille: il l’appelait, en manière
-de plaisanterie, sa petite maîtresse, et quand il achetait pour chacune
-d’elles une parure de rubans, celle de Sophia était la plus jolie. Je
-ne savais comment, mais chaque jour il semblait devenir plus aimable;
-son esprit paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l’air
-supérieur de la sagesse.
-
-Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt couchés,
-autour d’un modeste repas, la nappe étendue sur le foin. M. Burchell
-donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît de satisfaction, deux
-merles se répondaient de deux haies opposées, le rouge-gorge familier
-venait picorer les miettes dans nos mains, et il n’était pas un bruit
-qui ne parût un écho de la tranquillité. «Je ne me trouve jamais assise
-ainsi, dit Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits
-par M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l’un de l’autre. Il y
-a, dans cette description quelque chose de si pathétique, que je l’ai
-lue cent fois avec un nouveau ravissement.—A mon avis, s’écria mon
-fils, les plus beaux traits de cette description sont bien au-dessous
-de ceux que l’on trouve dans _Acis et Galatée_, d’Ovide. Le poète
-romain entend mieux l’emploi de l’antithèse, et c’est de cette figure
-habilement mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique.—Il
-est remarquable, s’écria M. Burchell, que les deux poètes que vous
-citez aient également contribué à introduire un goût faux dans leurs
-pays respectifs, en chargeant tous leurs vers d’épithètes. Des hommes
-d’un médiocre génie trouvèrent que c’était dans leurs défauts qu’on les
-pouvait le plus aisément imiter, et la poésie anglaise, comme celle
-des derniers temps de l’empire de Rome, n’est plus rien aujourd’hui
-qu’une combinaison d’images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu’un
-chapelet d’épithètes qui embellissent le son sans exprimer de sens.
-Mais peut-être, madame, tandis que je reprends ainsi les autres,
-trouverez-vous juste que je leur donne l’occasion de se venger; et
-précisément je n’ai fait cette remarque que pour avoir l’occasion
-moi-même de présenter à la société une ballade qui, quels que soient
-ses autres défauts, est du moins exempte, je le crois, de ceux que j’ai
-indiqués.»
-
-
-BALLADE
-
- «Viens à moi, bon Ermite du vallon,
- Et guide ma route solitaire
- Là-bas, où cette lumière égaye le val
- D’un hospitalier rayon.
-
- «Car ici, abandonné, perdu, je chemine
- A pas languissants et lents,
- Au milieu de déserts qui s’étendent, incommensurables.
- Semblant s’allonger à mesure que je vais.
-
- —Garde-toi, mon fils, s’écrie l’Ermite,
- De tenter les dangereuses ténèbres;
- Car ce fantôme perfide fuit là-bas
- Pour t’attirer à ta perte.
-
- «Ici, à l’enfant du besoin sans abri
- Ma porte toujours est ouverte;
- Et quoique ma part soit bien petite,
- Je la donne de bonne volonté.
-
- «Arrête-toi donc ce soir, et librement partage
- Tout ce qu’offre ma cellule,
- Ma couche de joncs et ma chère frugale,
- Mon bonheur et mon repos.
-
- «Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée.
- Je ne les condamne pas à l’abattoir;
- Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi,
- J’apprends à avoir pitié d’eux.
- «Mais du flanc herbeux de la montagne
- J’emporte un innocent festin:
- Une besace garnie d’herbes et de fruits,
- Avec de l’eau de la source.
-
-[Illustration]
-
- «Donc, pèlerin, arrête; oublie tes soucis:
- Tous les soucis de la terre sont faux;
- L’homme n’a besoin que de peu ici-bas,
- Et il n’en a besoin que peu de temps.»
-
- Doucement, comme la rosée descend du ciel,
- Tombaient ses tranquilles accents.
- L’étranger modeste s’incline bas
- Et le suit dans la cellule.
-
- Au loin, dans l’étendue obscure et désolée,
- Se trouvait la demeure solitaire,
- Refuge pour le pauvre du voisinage
- Et pour l’étranger égaré.
-
- Nulles richesses sous son humble chaume
- N’exigeaient la garde d’un maître.
- La petite porte s’ouvrant au loquet
- Reçut le couple inoffensif.
-
- Et, alors que les foules affairées se retirent
- Pour prendre leur repos du soir,
- L’Ermite attisait son petit feu
- Et fêtait son hôte pensif.
-
- Il étalait ses provisions rustiques,
- Le pressait gaiement et souriait;
- Et, versé dans la connaissance des légendes,
- Il trompait les heures tardives.
-
- Autour de lui, dans une gaieté sympathique,
- Le petit chat essayait ses tours,
- Le grillon gazouillait dans l’âtre,
- Le fagot pétillant se répandait en flammes.
-
- Mais rien ne versait un charme assez puissant
- Pour calmer la douleur de l’étranger,
- Car la peine était lourde en son cœur,
- Et ses larmes se mirent à couler.
-
- L’Ermite épiait cette émotion naissante,
- Oppressé d’un sentiment pareil:
- «Et d’où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il,
- Les chagrins de ton cœur?
-
- «Chassé de demeures plus heureuses,
- Es-tu donc errant malgré toi?
- T’affliges-tu pour une amitié sans retour,
- Ou pour un amour dédaigné?
-
- «Hélas! les joies que la fortune apporte
- Sont frivoles et caduques;
- Et ceux qui prisent ces pauvretés,
- Plus frivoles qu’elles encore.
-
- «Et l’amitié qu’est-elle, qu’un nom,
- Un charme qui berce et endort,
- Une ombre qui suit la richesse ou la renommée,
- Mais qui laisse le misérable à ses pleurs?
-
- «Et l’amour est encore un son plus vide,
- Le jouet de nos beautés du jour,
- Invisible sur terre, ou ne s’y trouvant
- Que pour réchauffer le nid de la tourterelle.
-
- «Fi! tendre jeune homme, fais taire ta douleur,
- Et méprise ce sexe», dit-il.
- Mais tandis qu’il parle, une rougeur montante
- A trahi son hôte éperdu d’amour.
-
- Surpris, il voit de nouvelles beautés naître,
- Parure soudaine qui s’étale aux yeux,
- Semblable aux couleurs du ciel au matin,
- Non moins brillante, non moins passagère aussi.
-
- Le regard timide, le sein qui se soulève
- Tour à tour éveillent ses alarmes:
- L’aimable étranger est, de son aveu même, reconnu
- Pour une jeune fille dans tous ses charmes.
-
- «Ah! oui; pardonnez à l’étrangère indiscrète,
- A la misérable abandonnée, s’écria-t-elle,
- A l’importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi
- Là où le ciel demeure avec vous.
-
- «Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille
- Que l’amour a faite errante,
- Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir
- Pour compagnon de sa route.
-
- «Mon père vivait sur le bord de la Tyne;
- C’était un opulent seigneur,
- Et toute son opulence était marquée d’avance comme mienne:
- Il n’avait d’enfant que moi.
-
- «Pour m’enlever à ses tendres bras,
- Des prétendants sans nombre vinrent,
- Qui me louaient de charmes supposés,
- Et ressentaient ou feignaient la passion.
-
-[Illustration]
-
-«A toute heure une foule
-mercenaire Rivalisait d’offres les plus riches;
-Parmi les autres, le jeune Edwin s’inclinait.
-Mais jamais ne parlait d’amour.
-
-«Vêtu d’habits modestes et des plus simples,
-Il n’avait ni richesses ni pouvoir;
-Sagesse et mérite, voilà tout ce qu’il avait;
-Mais c’était aussi tout pour moi.
-
-«Et lorsqu’à mes côtés, dans le val,
-Il chantait des lais d’amour,
-Son haleine prêtait des parfums à la brise
-Et de la musique aux bois.
-
-«La fleur s’ouvrant au jour,
-Les rosées distillées du ciel,
-Ne pouvaient montrer rien d’assez pur
-Pour rivaliser avec son cœur.
-
-«La rosée, la fleur sur l’arbre
-Brillent de charmes inconstants:
-Leurs charmes, il les avait; mais, malheur à moi!
-Moi, j’avais leur constance.
-
-«Sans cesse j’essayais tous les artifices de la coquetterie
-Importune et vaine;
-Et lorsque sa passion touchait mon cœur,
-Je triomphais dans ses peines.
-
-«Enfin, tout accablé de mes mépris,
-Il me laissa à mon orgueil,
-Et, secrètement, chercha une solitude
-Abandonnée, où il mourut.
-
-«Mais mienne est la douleur, et mienne la faute,
-Et ma vie doit bien la payer;
-Je chercherai la solitude qu’il a cherchée,
-Et m’étendrai là où il gît.
-
-«Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée,
-Je veux me coucher et mourir;
-C’est ce que pour moi Edwin a fait,
-Et c’est ce que je ferai pour lui.»
-
-«Empêche cela, Ciel!» cria l’Ermite;
-Et il la pressait contre son sein.
-Étonnée, la belle se retourne en courroux:
-C’était Edwin lui-même qui l’embrassait.
-
-«Regarde, Angelina toujours chère,
-Mon enchanteresse, regarde et vois
-Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu,
-Rendu à l’amour et à toi.
-
-«Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur,
-Et quitter tout souci.
-Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais,
-O ma vie, ô seul bien qui soit à moi?
-
-«Non, jamais! à partir de cette heure,
-Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles;
-Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant
-Brisera aussi celui de ton Edwin.»
-
-Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air
-de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt
-troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et,
-immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie
-pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était
-le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous
-récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait
-fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son
-effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher
-protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir
-dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit
-place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit
-ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup
-d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et
-accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme
-laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la
-remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa
-sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus
-de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet.
-Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill
-avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait
-donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la
-pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je
-n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère,
-pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter
-pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait
-volontiers si elle le pouvait honnêtement.
-
-«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman
-qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient
-qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de
-son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il
-avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper
-de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre
-côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi
-sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à
-quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de
-même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez
-les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les
-plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation
-vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes
-appropriées à cet examen mutuel.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-_Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que
-la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation_.
-
-
-A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser
-avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que
-le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la
-maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes
-de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées,
-qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et
-très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas
-assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa
-que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai
-catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya
-donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de
-dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec
-lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent
-vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon
-voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban
-rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les
-demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être
-les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la
-ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement
-étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord;
-cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent
-par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une
-flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et
-ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs:
-les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en
-troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et
-si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son
-cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement,
-c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville
-s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès.
-Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien
-n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était
-fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de
-miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La
-danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient
-d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce
-qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon
-fort grossière, lorsqu’elle déclara que _par le bon Dieu vivant, la
-sueur lui dégouttait partout_.
-
-[Illustration]
-
-En rentrant à la maison, nous trouvâmes un très élégant souper froid
-que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette fois-ci, la
-conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les deux dames rejetèrent
-tout à fait mes filles dans l’ombre, car elles ne voulurent parler de
-rien que de la haute vie et des gens qui la mènent, ou d’autres sujets
-à la mode, tels que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il
-est vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement
-en laissant échapper un juron; mais cela me parut être la marque la
-plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant appris depuis que
-jurer n’est nullement à la mode). Quoi qu’il en soit, leurs toilettes
-jetaient comme un voile sur les grossièretés de leur conversation. Mes
-filles semblaient regarder avec envie leurs talents supérieurs, et l’on
-attribuait ce qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence
-même de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était
-encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles déclara que
-si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, cela lui ferait beaucoup
-de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un seul hiver passé à la ville ferait
-de la petite Sophia une tout autre personne. Ma femme les approuva
-chaudement l’une et l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle
-désirât plus ardemment que de donner à ses filles l’avantage de se
-perfectionner à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir
-de dire là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur
-fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne ferait que
-rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût pour des plaisirs
-qu’elles n’avaient pas le droit de prendre.
-
-«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles pas de
-prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder tant? Pour ma
-part, ma fortune est assez considérable; amour, liberté et plaisir,
-voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! si le don de la moitié
-de mes biens pouvait faire plaisir à ma charmante Olivia, ce serait
-à elle; et la seule faveur que je lui demanderais en retour serait
-d’ajouter ma propre personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement
-étranger au monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode
-pour déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un
-effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la famille
-à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la faveur de votre
-compagnie a été élevée avec un sentiment de l’honneur aussi délicat
-que vous. Toute tentative pour y porter atteinte pourrait être
-suivie des plus dangereuses conséquences. L’honneur, monsieur, est
-aujourd’hui la seule chose que nous possédions, et c’est un dernier
-trésor dont nous devons être particulièrement soigneux.» Je ne tardai
-pas à être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le
-jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait mes
-sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. «Quant à ce que vous
-venez de me donner à entendre, continua-t-il, je proteste que rien
-n’était plus éloigné de mon cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce
-qui peut tenter, la vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut
-jamais de mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.»
-
-Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir du reste,
-semblèrent souverainement choquées de ce dernier trait de franchise,
-et, très discrètement et sérieusement, entamèrent un dialogue sur la
-vertu. Ma femme, le chapelain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à
-elles, et à la fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment
-de regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la
-tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune faute
-n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants plus
-tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si excellente
-conversation. M. Thornhill alla même plus loin que moi et demanda si
-je consentais à faire la prière. J’embrassai la proposition avec joie,
-et la soirée passa ainsi de la manière la plus satisfaisante, jusqu’au
-moment où la société finit par songer à s’en retourner. Les dames
-paraissaient ne se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles
-elles avaient conçu une affection particulière, et elles unirent
-leurs instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au
-château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y ajoutait ses
-sollicitations; les enfants me regardaient, comme si elles désiraient
-y aller. Dans cet embarras, je donnai deux ou trois excuses que mes
-filles écartèrent à mesure; de sorte qu’à la fin je dus opposer un
-refus péremptoire, ce qui nous valut des mines boudeuses et des
-réponses écourtées pour toute la journée du lendemain.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-_La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des
-pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état._
-
-
-JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles
-exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du
-cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient
-récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient
-cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se
-garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage.
-On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu
-comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme fit remarquer
-que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et
-que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me
-convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que
-quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises
-de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux
-modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les
-pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes,
-étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la
-conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur
-les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.
-
-Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne,
-diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux
-plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru
-que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui
-tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué
-d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur
-requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à
-chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut
-faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme
-leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur
-poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles
-s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps,
-et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis
-de grandes choses.
-
-«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la
-diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je
-vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec
-celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que
-je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous,
-Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous
-avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que
-ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout
-ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un
-squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis
-un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»
-
-Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous
-mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très
-élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.
-
-On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus,
-que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus
-agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier
-cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est
-la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la
-suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément.
-Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse
-affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint
-réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant
-cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du
-monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec
-une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un
-cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre
-fois, elle se figurait les poches de ses filles pleines de liards,
-signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les
-enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges
-baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle;
-des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au
-fond de toutes les tasses à thé.
-
-Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la
-ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de
-voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de
-ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme
-et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre
-des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je
-soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se
-montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent
-les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea
-de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis
-en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles,
-mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église
-demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas
-besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non,
-vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle;
-mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment
-que possible, car qui sait ce qui peut arriver?
-
-—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite
-et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous
-devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle,
-je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de
-la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à
-fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison,
-ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire la même
-proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi
-bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le
-service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très
-vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous
-devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est
-à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles
-arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant
-l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de
-femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux
-chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son
-compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout
-ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne
-feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous
-le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une
-figure très présentable.»
-
-[Illustration]
-
-A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il
-faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry
-était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais
-été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses;
-enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de
-femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées,
-et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non
-médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être
-nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne
-demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles
-promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une
-heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y
-attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans
-quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut
-lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai
-donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que
-le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu
-près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement
-vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un
-cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur
-retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé
-mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient
-de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon
-pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les
-courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été
-obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin.
-Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni
-coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir
-de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant,
-voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne
-me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de
-triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-_La famille persiste à relever la tête._
-
-
-LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes
-invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin
-Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu
-baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une
-telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien
-consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête
-voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le
-pays _lamb’s wool_, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis
-de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter
-des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient
-très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même,
-et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons
-pour en rire une fois de plus.
-
-M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque
-jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une
-partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer
-au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore
-trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions,
-riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions
-jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages,
-et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se
-peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps,
-il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit
-en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au
-milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs
-se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon
-d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à
-la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la
-fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon
-du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de
-cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute
-rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui
-aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion
-de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux
-hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina
-Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est
-donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie!
-Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires!
-Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité,
-proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au
-sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.
-
-Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous
-trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses
-qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin
-de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole
-et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire
-que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle,
-les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne
-n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant
-informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent
-grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit,
-elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser
-leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre
-soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles
-protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus
-durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia;
-miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom
-tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient
-la conversation entre elles deux, tandis que mes filles se tenaient
-assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais,
-comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des
-entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de
-chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de
-lui donner la dernière partie de la présente conversation.
-
-«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que
-cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis
-assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans
-la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba
-en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle
-jusqu’à la dernière goutte de son sang.
-
-—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que
-la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois
-que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.
-
-Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que
-le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre:
-Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»
-
-Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M.
-Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers
-le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: _Bah!_ expression
-qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain
-point l’animation naissante de la conversation.
-
-«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien
-de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la
-circonstance. _Bah!_
-
-—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare
-qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son
-amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me
-faire la faveur de me les laisser voir? _Bah!_
-
-—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte
-des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup
-sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce
-qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes
-les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce
-que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui
-sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela.
-_Bah!_
-
-—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos
-propres productions dans le _Magasin des Dames_[5]. J’espère que vous
-avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose
-que nous n’en aurons plus de la même source? _Bah!_
-
-[Illustration]
-
-—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et
-demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach;
-et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà
-quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est
-pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont
-une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait
-lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la
-ville, il n’y a pas moyen de les supporter. _Bah!_
-
-—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois
-demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une
-refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre
-trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire,
-et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais
-une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la
-vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? _Bah!_»
-
-Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais
-la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres
-et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq
-shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait
-qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la
-famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux;
-et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables
-étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté,
-si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée,
-ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune.
-Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de
-tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour
-la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront
-ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à
-prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma
-part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc
-la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des
-capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de
-mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent
-à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de
-couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie
-et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire
-les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait
-découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes.
-_Bah!_»
-
-Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se
-regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et
-d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut
-bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se
-former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance,
-paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce
-genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une
-enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus
-complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du
-monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes,
-mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des
-formes.»
-
-Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle
-était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère
-moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse
-déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation
-de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre
-requête.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
- _La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les
- mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités
- véritables._
-
-
-DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes
-futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle
-des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le
-plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre
-nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire;
-mais il nous avait déjà donné trop de témoignages de son amitié pour
-en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait
-encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous,
-je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez
-bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne?
-reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent
-à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose
-dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les
-maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges
-arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi
-de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre
-nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si
-obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina
-Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à
-parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied
-du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai
-travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne
-sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent
-mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces
-réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de
-l’opinion de ma perspicacité; en effet, si les enfants réussissaient,
-c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de
-malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.
-
-Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un
-autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne
-s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un
-peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre
-le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter
-une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion,
-et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord
-énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale.
-Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si
-bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.
-
-Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y
-aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume,
-et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami,
-disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et
-vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont
-de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il
-fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»
-
-Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je
-n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain
-matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire,
-lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers,
-attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande
-affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de
-le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour
-rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de
-ce drap qu’on nomme _tonnerre et éclair_[6], habit qui, bien que devenu
-trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet
-était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un
-large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte,
-criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous
-ne pussions plus le voir.
-
-Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous
-féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune
-maître citer nos noms avec grand éloge.
-
-La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre
-valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour
-mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des
-renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après
-quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites.
-«Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée
-que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est,
-oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»
-
-Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie
-par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui
-causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche,
-et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).
-
-Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M.
-Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de
-pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et
-de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à
-mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter,
-du tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en
-auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une
-bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur;
-mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M.
-Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût
-jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de
-l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne
-suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à
-les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la
-tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière
-circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme.
-«Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à
-vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection
-qu’il n’est besoin.
-
-[Illustration]
-
-Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous
-adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir
-fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma
-propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question
-pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité
-des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en
-profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une
-repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je
-changeai le sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir
-notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée
-de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme.
-Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne
-le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire
-des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus
-une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire.
-Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la
-boîte sur son dos.»
-
-Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte
-de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un
-colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon,
-que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria
-Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah!
-Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le
-cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et
-deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais
-que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq
-shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée. Allons,
-voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors.
-Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait
-un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes
-vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de
-lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous
-êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de
-misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi
-ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien;
-sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles
-seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie
-bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais
-qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du
-vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous
-tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne
-valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre
-verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures
-ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent
-que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait
-du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à
-montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle
-escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux
-connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez
-tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment,
-ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue!
-Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez
-tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les
-garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela
-vaut mieux que rien.»
-
-Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait maintenant qu’il
-avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa
-figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je
-les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et
-parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air
-d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un
-à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très
-bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles,
-disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le
-tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami,
-me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser
-passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils
-l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous
-persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
- _On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace
- de donner des avis désagréables._
-
-
-AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais
-quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que
-conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour
-fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition
-était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a
-peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de
-pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne
-veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et
-méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées
-sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le
-plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons,
-Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le
-profit de la compagnie.
-
-—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient
-amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient
-jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille
-qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très
-brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne
-fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter
-bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe;
-mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins
-morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son
-adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une
-autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires
-qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à
-fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier
-coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais
-le Géant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les
-aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux
-de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour
-pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne
-puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour
-la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin
-derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant,
-tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A
-la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain
-y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une
-jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure.
-Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon
-petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une
-victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit
-alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare
-tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille
-vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les
-coups tombent sur moi.»
-
-[Illustration]
-
-J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut
-détournée par une chaude discussion entre ma femme et M. Burchell,
-au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme
-insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient.
-M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur;
-moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la
-seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce
-dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu
-de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour
-éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion
-de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous:
-elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons
-particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais,
-pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de
-chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand
-sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons
-secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que
-je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de
-répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes
-visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé
-maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier
-adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et
-les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa
-précipitation, ne purent empêcher son départ.
-
-Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec
-confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait
-de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que
-j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi
-que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons
-leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus
-dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de
-vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais
-je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait
-empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de
-la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il
-arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme
-lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je.
-Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité
-de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli
-gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous
-a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa
-conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été
-sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais.
-Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il
-n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme
-qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage
-ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais
-j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes,
-et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le
-bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère
-et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous.
-L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous
-donnera des occasions de faire un choix plus prudent.»
-
-Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne
-saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché
-que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à
-craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la
-conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois
-raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me
-réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme
-qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une
-poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir,
-elle a rarement assez de justice pour les proclamer.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-_Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes
-peuvent être des bénédictions réelles_.
-
-
-LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M.
-Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même
-et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea
-absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau
-de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire
-sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles
-étaient les méthodes les plus faciles de trouver de l’argent, ou,
-à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément
-vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval
-qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son
-compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui
-manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins
-ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute
-tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières
-transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de
-m’en acquitter à mon crédit.
-
-L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des
-relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans
-le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable
-de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au
-départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas,
-me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans
-ma poche.
-
-J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon
-cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de
-chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment
-tourné autour du cheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne,
-il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant
-qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la
-peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une
-écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son
-œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je
-pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins
-et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un
-chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus
-sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche
-de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les
-gaillards me disaient, je réfléchissais cependant que le nombre des
-témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que
-saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette
-opinion.
-
-[Illustration]
-
-J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon
-confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires
-à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa
-de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous
-pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit
-de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière
-où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par
-un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me
-prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient
-vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit
-de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit
-point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les
-vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne,
-ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure
-qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention
-fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et
-respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne
-vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un
-devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez
-ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront
-votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste
-jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude
-était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard
-entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à
-lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps,
-mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la
-foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait
-toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose.
-Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me
-regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda
-le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin
-au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard
-de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en
-cet instant.
-
-«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que
-je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance
-a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur,
-ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler
-grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis
-si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la
-deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une
-crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous
-excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur,
-dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire
-par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon
-amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude
-que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi,
-glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici
-j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur
-je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment
-ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais
-amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes
-sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt
-dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes
-les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait
-nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps
-à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en
-pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être
-d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait
-trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur,
-répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce
-moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la
-cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de
-tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la
-création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus
-ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:
-_Anarchon ara kai ateleutaion to pan_, ce qui implique que toutes les
-choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ
-le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué
-d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser,
-Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde;
-car, comme nous disons d’ordinaire, _ek to biblion kubernetes_,—ce
-qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il
-essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande
-pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait;
-sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à
-faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que
-c’était un homme qui avait des lettres, et maintenant je l’en révérais
-davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche;
-mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire.
-Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un
-défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien;
-à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé
-convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement
-des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à
-la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par
-une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses
-tenanciers.
-
-[Illustration]
-
-Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il
-ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de
-banque de trente livres et me pria de lui en faire la monnaie. Comme
-je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna
-d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée
-élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci;
-vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que
-l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la
-grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant
-aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham
-revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les
-espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait
-nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver
-de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en
-donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le
-vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais
-dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que
-nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois
-alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui,
-payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi
-solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi,
-il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que
-je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à
-cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour
-moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu
-de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes mains; et M.
-Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux
-Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns
-des autres.
-
-Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à
-songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et,
-en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de
-reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc
-aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent
-le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à
-sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet
-sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose,
-dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très
-lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui
-soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui
-nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable,
-avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas
-débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et
-le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il
-n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le
-lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie;
-mais je connais le coquin, et je le rattraperai.»
-
-Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était
-de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin
-revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner
-en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à
-la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant
-d’abord en colère moi-même.
-
-Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute
-disposition batailleuse. Ma femme et mes filles étaient en larmes.
-M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage
-à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu
-des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de
-notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne
-pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais,
-quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il
-continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection.
-Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande
-résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais
-ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être
-assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que
-la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour
-faire naître l’aversion.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-_Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être
-trop sage._
-
-
-NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts
-infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille
-du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait,
-en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître.
-Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui
-jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur la pelouse.
-On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel
-on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents
-sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut
-un pli cacheté, avec cette inscription: _Copie d’une lettre à envoyer
-aux dames qui sont au château de Thornhill_. Immédiatement l’idée nous
-vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli
-ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait
-qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être
-coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de
-la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce
-qui suit:
-
- «MESDAMES,
-
- «Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci
- vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt
- à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter
- que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de
- compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne
- voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la
- vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une
- telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’a
- jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans
- mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen
- de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas
- au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez
- sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du
- déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont
- jusqu’à présent résidé.»
-
-Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il
-y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et
-les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle
-était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente,
-et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience
-de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec
-un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia
-semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma
-part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans
-motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre
-compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir
-ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue
-plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de
-vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous
-dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est
-plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées
-que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir
-d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement
-de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une
-manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de
-l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec
-une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au
-milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de
-terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci
-décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle
-avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre.
-Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit.
-«Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur;
-j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements
-de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans
-un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce
-qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous
-pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que
-c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être,
-monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant
-je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries
-à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un
-recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une
-idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une
-demi-once de jugement.
-
-—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que
-le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir
-des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute,
-riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit
-qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait
-pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je
-de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le
-jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans
-l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le
-paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en
-a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? _Un
-homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu._
-
-«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M.
-Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse
-renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des
-livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur
-de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non
-d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus
-qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État
-peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur
-préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement
-la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien
-préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux
-inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.
-
-[Illustration]
-
-—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est juste
-lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais
-lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des
-vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.
-
-—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que
-vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus;
-pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un
-seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué
-que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons.
-Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante
-amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de
-diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette
-règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites
-vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les
-animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.
-
-—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait
-aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement
-mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable
-contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je
-suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu
-de son imaginaire sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce
-portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une
-assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien
-aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette
-lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi
-bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre,
-répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment
-avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire
-cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des
-regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser
-ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais
-vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de
-jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous
-êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille,
-et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait
-inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à
-peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille
-pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre
-jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te
-souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!»
-En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en
-souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid,
-il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme
-particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en
-colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je,
-désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez
-nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux
-méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais
-ils se glorifient de leurs vices.
-
-«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord compagnons,
-et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble.
-Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et
-pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes,
-et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime.
-Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer
-pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le
-Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte,
-naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au
-commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes
-enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice,
-la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus
-qu’ils ont encore de reste.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-_La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands._
-
-
-QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la
-famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la
-compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant
-plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir
-de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait
-le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur
-fournir les petits divertissements que permettait notre retraite.
-Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et
-moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu
-de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la
-grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier.
-Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans
-l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries
-des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire
-une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles
-que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou
-quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes,
-pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir
-pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses
-imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille
-stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la
-chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour
-rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient
-secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le
-vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les
-groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur
-vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son
-jugement qui mesurait le mélange des ingrédients. Et puis, quelquefois,
-la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia,
-tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout
-tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle
-croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait
-voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait
-de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas
-encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient,
-pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer
-tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle.
-Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors
-de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même
-regarda cela comme une promesse formelle.
-
-Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin
-Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire
-leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait
-les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis
-longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans
-les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur
-nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il
-fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant
-donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors
-à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par
-nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept
-et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à
-fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la
-moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un
-plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin
-à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand
-morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul
-cadre servirait pour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car
-aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de
-cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique
-qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre
-en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée
-en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de
-diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons
-devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et
-rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne.
-Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de
-fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et
-une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant
-de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait
-paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire
-qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la
-famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia.
-Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer
-dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit
-donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en
-moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il
-faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme
-lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits
-de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était
-pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de
-consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la
-maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger
-tous un point si essentiel? C’est une chose inconcevable; mais il est
-certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc
-de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta
-appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où
-la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer
-par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins.
-L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour
-être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un
-dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il
-pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût
-jamais pu entrer.
-
-[Illustration]
-
-Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut
-pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses.
-Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un
-honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux
-commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité
-était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous
-raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions
-invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient;
-mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on
-lui présente.
-
-Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos
-ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop
-de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet
-principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions
-de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui
-demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si
-ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était
-alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus
-d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant
-qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle
-épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire
-ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le
-plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne
-donnai pas non plus mon approbation complète.
-
-En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes
-filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman
-l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la
-chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation.
-Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des
-demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon parti
-dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette
-observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres
-d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en
-ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill,
-ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde
-dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais:
-Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.
-
-—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même
-temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en
-serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles
-sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je
-pourvoirais.
-
-—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter.
-Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille
-aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer;
-sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari
-convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien
-formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de
-talents.
-
-—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais
-découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui
-peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence,
-de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis,
-qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais
-auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame,
-répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite
-d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un
-homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un
-ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma
-pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers,
-dont la mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère.
-Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise,
-monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui
-a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le
-cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre
-approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon
-approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier
-tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre
-son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte
-d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah,
-si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien
-aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il,
-elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la
-main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»
-
-Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne
-sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme
-des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas
-aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans
-plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager,
-on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que
-ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-_Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une
-tentation agréable et prolongée._
-
-
-POUR moi, qui n’avais en vue que le bonheur réel de mon enfant, la
-recherche de M. Williams m’était agréable, car il était à l’aise,
-prudent et sincère. Il ne fallait que bien peu d’encouragement pour
-raviver sa première passion; de sorte qu’un soir ou deux après, lui
-et M. Thornhill se rencontrèrent dans notre maison et s’examinèrent
-un moment avec des regards de colère; mais Williams ne devait aucun
-loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta que médiocrement de son
-indignation. De son côté, Olivia joua la coquette à la perfection, si
-l’on peut appeler jeu ce qui était son véritable caractère, feignant
-de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant cette
-préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et prit congé d’un
-air rêveur. J’avoue cependant que j’étais intrigué de le voir aussi
-peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il était en son pouvoir d’écarter
-si aisément la cause de sa peine en déclarant une honorable passion.
-Mais quel que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement
-s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande encore. Après
-chaque entrevue entre ses deux amants, et il y en eut plusieurs,
-elle avait l’habitude de se retirer à l’écart et de s’abandonner
-à son chagrin. Ce fut dans cette situation que je la trouvai, un
-soir qu’elle avait soutenu pendant quelque temps une gaieté feinte.
-«Vous voyez maintenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance
-en l’amour de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la
-rivalité d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache
-qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une franche
-déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses raisons pour
-ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de ses regards et de
-ses paroles me convainc de la réalité de son estime. Un peu de temps
-encore suffira, je l’espère, pour découvrir la générosité de ses
-sentiments et vous prouver que mon opinion sur lui était plus juste que
-la vôtre.—Olivia, ma bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a
-employés jusqu’ici pour l’obliger à une déclaration ont été proposés
-et arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous aie le
-moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, ma chérie, que
-je contribuerai jamais à faire de son honnête rival la dupe de votre
-amour mal placé. Quel que soit le temps que vous demandiez pour amener
-votre adorateur supposé à une explication, je vous l’accorderai;
-mais à l’expiration de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me
-verrai obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams soit
-récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici soutenu dans
-la vie exige cela de moi, et ma tendresse de père n’influencera jamais
-mon intégrité d’homme. Fixez donc votre jour; qu’il soit aussi éloigné
-que vous le jugerez bon; et, en même temps, prenez soin de faire savoir
-exactement à M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre.
-Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement
-qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il ne vous perde à
-jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait pas ne pas considérer
-comme parfaitement juste, fut acceptée. Elle renouvela encore ses
-promesses les plus positives d’épouser M. Williams au cas où l’autre
-serait insensible; et, la première fois que l’occasion s’en présenta
-devant M. Thornhill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses
-noces avec le rival.
-
-Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété de M.
-Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me donnait quelque
-inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence et la passion, sa
-vivacité l’abandonna tout à fait; elle recherchait toutes les occasions
-d’être seule, et alors elle passait son temps dans les larmes. Une
-semaine s’écoula, mais M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter
-son mariage. La semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus
-ouvert. La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma
-fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y attendais,
-sembla garder une tranquillité pensive que je prenais pour de la
-résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement content de penser que
-mon enfant allait avoir la certitude d’un avenir de bien-être et de
-paix, et souvent j’applaudissais à sa résolution de préférer le bonheur
-à l’ostentation.
-
-C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; ma petite
-famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, racontant des
-histoires du temps passé et faisant des plans pour l’avenir, très
-occupée à former mille projets, et riant de toutes les folies qui
-venaient aux lèvres.
-
-«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir un mariage dans
-la famille, mon garçon. Quel est votre avis sur cette question et sur
-cette affaire en général?—Mon avis, père, est que tout va très bien,
-et j’étais justement en train de penser que lorsque sœur Livy sera
-mariée au fermier Williams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses
-cuves à brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je,
-et il nous chantera _la Mort et la Dame_, pour nous donner du cœur,
-par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à notre Dick, reprit
-Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très gentiment.—Vraiment!
-m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est petit Dick? Qu’il y aille
-hardiment.—Mon frère Dick, cria Bill, mon dernier, vient de sortir
-avec sœur Livy; mais M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais
-vous les chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le _Cygne
-mourant_, ou l’_Élégie sur la mort d’un chien enragé_?—L’élégie,
-enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais entendu
-cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, vous savez;
-donnez-nous une bouteille du meilleur vin de groseille pour soutenir
-nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes sortes d’élégies dans ces
-derniers temps que, si je n’avais un verre pour me ranimer, je suis sûr
-que celle-ci m’accablerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre
-guitare, et pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.»
-
-
-ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ
-
- Bonnes gens de chaque condition,
- Prêtez tous l’oreille à ma chanson,
- Et si vous la trouvez merveilleusement courte,
- Elle ne pourra vous retenir longtemps.
-
- Dans Islington, il y avait un homme
- De qui le monde pouvait dire
- Qu’il faisait une course dévote
- Chaque fois qu’il allait prier.
-
-[Illustration]
-
- Tendre et doux était son cœur
- Pour consoler amis et ennemis;
- Tous les jours il habillait celui qui est nu,
- Lorsqu’il mettait ses habits.
-
- Or dans cette ville un chien se trouva,
- Car nombreux sont là les chiens,
- Métis, jeunes chiens, chiennaux, chiens courants
- Et roquets de bas étage.
-
- Ce chien et cet homme d’abord furent amis;
- Mais une pique étant survenue,
- Le chien, dans quelque but secret,
- Devint enragé et mordit l’homme.
-
- Alentour, de toutes les rues avoisinantes,
- Les voisins inquiets accoururent
- Et jurèrent que le chien avait perdu l’esprit
- De mordre un si brave homme.
-
- La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse
- A tout œil de chrétien;
- Et, tout en jurant que le chien était enragé,
- Ils juraient que l’homme en mourrait.
-
- Mais bientôt une merveille se fit jour,
- Qui montra qu’ils mentaient, les coquins:
- L’homme guérit de la morsure;
- Le chien, ce fut lui qui mourut.
-
-«Voilà un très bon garçon, Bill, sur ma parole, et une élégie qu’on
-peut appeler véritablement tragique. Allons, mes enfants, à la santé de
-Bill, et puisse-t-il être un jour évêque!
-
-—De tout mon cœur, s’écria ma femme; et s’il prêche seulement aussi
-bien qu’il chante, je n’ai pas de crainte pour lui. Presque tous
-ceux de sa famille, du côté de sa mère, savaient bien chanter une
-chanson: c’était un dicton dans notre pays que les Blenkinsop ne
-pouvaient jamais regarder droit devant eux, ni les Hugginson souffler
-une chandelle; qu’il n’y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une
-chanson, ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire.—Quoi qu’il
-en soit, m’écriai-je, la plus vulgaire de toutes les ballades me plaît
-généralement mieux que ces belles odes modernes et que ces choses dont
-une seule strophe vous pétrifie, productions qu’on déteste et qu’on
-loue à la fois. Passez le verre à votre frère, Moïse. Le grand défaut
-de ces élégiaques est qu’ils sont au désespoir pour des infortunes
-qui ne donnent à la portion sensée du genre humain qu’une peine très
-médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou son petit chien,
-et aussitôt le poète imbécile s’encourt chez lui mettre la catastrophe
-en vers.
-
-—Ce peut être la manière, reprit Moïse, dans des compositions plus
-relevées; mais les chansons du Ranelagh qui viennent jusqu’à nous sont
-d’une familiarité parfaite et toutes jetées dans le même moule: Colin
-rencontre Dolly, et ils ont une conversation tous les deux; il lui
-donne un cadeau de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui
-fait présent d’un bouquet; puis ils vont ensemble à l’église où ils
-donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis de se marier
-aussi vite qu’ils le pourront.
-
-—Et c’est même un très bon avis, m’écriai-je. Et je me suis laissé
-dire qu’il n’y a pas un endroit au monde où un avis puisse être donné
-avec plus de convenance que là; car, en même temps qu’on nous persuade
-de nous marier, on nous fournit une femme; or il faut assurément que
-ce soit un excellent marché, mon garçon, que celui où l’on nous dit ce
-qu’il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l’avons pas.
-
-—Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu’il n’y a que deux
-marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes: le Ranelagh en
-Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le marché espagnol est ouvert une
-fois par an; mais nos femmes anglaises sont en vente toute l’année.
-
-—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille Angleterre
-est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent des femmes.—Et
-pour les femmes qui mènent leurs maris, dis-je en interrompant. C’est
-un proverbe à l’étranger que si l’on bâtissait un pont sur la mer,
-toutes les dames du continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur
-les nôtres. Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur,
-et vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles grâces ne
-devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la tranquillité, la
-santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux à présent que le plus
-grand monarque de la terre. Il n’a point un tel foyer, ni si aimables
-figures autour de lui. Oui, Déborah, voilà que nous vieillissons;
-mais le soir de notre vie semble devoir être heureux. Nous descendons
-d’aïeux qui ne surent point ce qu’est une tache, et nous laissons
-derrière nous une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous
-vivrons, ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand
-nous mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la
-postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; nous
-reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? La voix de ce
-petit chérubin est toujours la plus douce dans le concert.»
-
-Je parlais encore lorsque Dick entra en courant. «Oh! papa, papa! elle
-est partie, elle est partie! ma sœur Livy est partie d’avec nous pour
-toujours!—Partie, enfant!
-
-—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste,
-et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait pour elle; et elle
-pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; mais il l’a persuadée de
-nouveau, et elle est montée dans la chaise et a dit: Oh! que fera mon
-pauvre papa quand il saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes
-enfants, m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons
-plus une heure de joie.
-
-[Illustration]
-
-Mais, oh! que l’éternelle fureur du ciel s’abatte sur lui et les siens!
-Me voler ainsi mon enfant! Et sûrement il lui arrivera cela pour
-m’avoir ravi ma douce innocente que je conduisais au ciel, toute la
-candeur qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à jamais
-fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère et l’infamie, car
-mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria mon fils, est-ce là votre
-force d’âme?—Ma force d’âme, enfant! Oui, il verra que j’ai de la
-force d’âme! Apportez-moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître.
-Tant qu’il sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis,
-il s’apercevra que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide
-scélérat!»
-
-J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, dont
-l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me prit dans ses
-bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, la Bible est la
-seule arme qui aille maintenant à vos mains âgées. Ouvrez le livre,
-vous que j’aime, et changez en le lisant notre angoisse en patience,
-car elle nous a bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils
-après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. Vous
-devriez être le consolateur de ma mère, et vous accroissez sa peine.
-Il convenait mal à vous et à votre révérend caractère de maudire ainsi
-votre plus grand ennemi. Vous n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat
-qu’il est.—Je ne l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez
-fait, en vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que
-le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, mon
-fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance qui, la
-première, nous enseigna à bénir nos ennemis! Béni soit son saint nom
-pour tous les biens qu’il a donnés et pour tout ce qu’il a enlevé. Mais
-ce n’est pas, non, ce n’est pas une petite douleur qui peut arracher
-des larmes de ces vieux yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas
-pleuré. Mon enfant! Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare...
-Le ciel me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, mon
-amour, combien elle était bonne et combien charmante; jusqu’à cette
-heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous rendre heureux. Si
-seulement elle était morte! Mais elle est partie; l’honneur de notre
-famille est souillé, et il faut que je cherche le bonheur dans d’autres
-mondes qu’ici-bas. Mais, mon enfant, vous les avez vus s’éloigner;
-peut-être l’entraînait-il de force? S’il l’a enlevée de force, elle
-peut encore être innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a
-seulement embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup et
-s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis très vite.—C’est
-une ingrate créature, s’écria ma femme qui pouvait à peine parler à
-cause de ses larmes, de nous avoir traités ainsi. On ne lui a jamais
-imposé la moindre contrainte dans ses affections. La dévergondée a
-bassement déserté ses parents sans aucune provocation de notre part,
-pour mettre vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous
-suivre.»
-
-C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables malheurs,
-se passa dans l’amertume de la plainte et les emportements d’une
-exaltation mal soutenue. Je résolus cependant de découvrir le
-traître, où qu’il fût, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain
-matin, notre malheureux enfant nous manqua au déjeuner, où elle
-avait l’habitude de nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme,
-comme elle l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par
-des reproches. «Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de
-notre famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne
-l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive avec son
-vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, mais elle ne nous
-trompera jamais plus.
-
-—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma détestation de son
-crime est aussi grande que la vôtre; mais toujours cette maison et ce
-cœur seront ouverts à une pauvre pécheresse qui revient repentante.
-Plus tôt elle reviendra de son égarement, plus elle sera la bienvenue
-pour moi. Une première fois les meilleurs de tous peuvent errer;
-l’artifice peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme.
-La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre est la
-progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera la bienvenue
-dans ce cœur et dans cette maison, quand elle porterait la tache de
-dix mille vices. J’écouterai encore la musique de sa voix, encore je
-m’appuierai tendrement sur son sein, pourvu seulement que j’y trouve le
-repentir. Mon fils, apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa
-poursuite, où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte,
-je pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-_Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré._
-
-
-QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait
-mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur
-notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues
-n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de
-Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à
-ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus
-rencontré par un de mes paroissiens qui me dit qu’il avait vu une
-jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un
-gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître
-pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement
-ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune
-squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le
-voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le
-plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma
-fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger.
-En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les
-reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai,
-plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre
-témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse:
-cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient
-partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait
-alors beaucoup de monde.
-
-Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment
-qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se
-pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis
-exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre
-jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur,
-m’informant à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien
-jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval
-que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je
-les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus
-loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser
-la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la
-manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain,
-je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi
-environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant
-coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment,
-le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant
-égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance;
-mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à
-la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile
-de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à
-la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui.
-Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me
-jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir
-du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus
-de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une
-petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite
-ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour
-attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de
-trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je
-n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il
-est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance
-eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui
-s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette
-personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s
-Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il
-s’appelait leur ami; mais il était l’ami de tout le genre humain. A
-peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours
-occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même,
-il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je
-reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent
-homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle,
-et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour.
-Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus
-de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé
-et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais
-maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui
-châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure
-de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les
-hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque
-pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective
-de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la
-joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et
-obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction,
-trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et
-lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres
-semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.
-
-Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je
-marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait
-à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais,
-lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture
-d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier
-théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une
-représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui
-la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant
-suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait
-le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre
-comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le
-théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais,
-assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels
-étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les
-Otway du jour.
-
-[Illustration]
-
-«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de nos modernes
-dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que
-vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait
-hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben
-Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses
-qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle
-présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à
-ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous
-dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion
-en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas
-son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux
-quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms
-de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs
-dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare
-que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne
-sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que
-le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce,
-c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire,
-qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule
-plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité,
-et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté.
-Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop
-d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus
-naturel.»
-
-Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village
-qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti
-pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les
-comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans.
-Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie
-que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris
-donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne
-qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus
-accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement
-le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que
-comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la
-vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il
-poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi,
-à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la
-politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je
-faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins,
-et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque,
-au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour
-souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez
-lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes
-persuader de nous rendre.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-_Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et
-appréhendant la perte de nos libertés._
-
-
-LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite
-distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture
-n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes
-bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans
-cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une
-élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des ordres
-pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que
-nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit
-un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent
-introduites et la conversation commença avec une certaine animation.
-La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre
-amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil
-et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais
-vu le dernier _Monitor_. Lui ayant répondu négativement: «Quoi!
-l’_Auditor_ non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur,
-répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh
-bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. Le _Daily_,
-le _Public_, le _Ledger_, la _Chronicle_, le _London Evening_, le
-_Whitehall Evening_, les dix-sept magazines et les deux revues;
-et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous.
-La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la
-Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles,
-j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous
-révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que
-nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps
-derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis
-rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses.
-Je ne crois pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il
-devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un
-avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.
-
-—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre
-fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens
-de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir
-sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant
-sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent
-toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le
-jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.
-
-—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir
-un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le
-défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux
-privilège des Bretons!
-
-—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore
-quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit
-d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il
-quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?
-
-—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut
-des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes!
-Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même.
-Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes
-tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis
-l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs.
-Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient
-également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il
-y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de
-plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste;
-car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos chevaux parce que
-c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal
-qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à
-son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et
-que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir,
-la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux
-les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village,
-on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte
-personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné
-de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est
-aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection
-diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à
-une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant,
-les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un
-seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus
-d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les
-classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de
-diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui
-prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils
-ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le
-moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que
-les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de
-ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser
-en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier
-lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser
-l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus
-riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des
-richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence,
-lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État
-plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le
-commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et
-ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de
-l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux
-sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour
-cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses
-s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus
-aristocratiques.
-
-[Illustration]
-
-«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à
-l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à
-elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont
-brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les
-riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas
-qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du
-défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à
-l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens
-tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur
-de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des
-plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu
-de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en
-d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des
-gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter
-l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de
-pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent
-autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute
-organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au
-système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là,
-toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un
-haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut
-du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la
-servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom.
-
-«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de
-la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe
-de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière
-populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes
-pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop
-pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe
-moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute
-la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette
-classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance
-et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que
-cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans
-un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de
-la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à
-quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que
-celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il
-est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit
-ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours
-dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands
-pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste
-à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les
-privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En
-effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de
-tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée
-au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont
-les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se
-hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent,
-il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les
-plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent
-de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs
-derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense
-pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir
-en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois
-règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je
-mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il
-est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain,
-l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la
-guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés
-des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu
-trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance
-empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de
-ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne
-me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille
-un tyran.»
-
-Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue
-au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon
-amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se
-contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en
-habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de
-houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas
-Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai
-pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il,
-furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille
-pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le
-_Gazetteer_, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige
-que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire.
-Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste
-à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux
-dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui
-rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le
-sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner
-des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai,
-il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes
-campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis
-entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société
-et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous
-dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et
-moi, nous sommes vos serviteurs très humbles; mais je déclare que c’est
-là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber
-sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie
-pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour
-nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je
-vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot
-elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais
-dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle
-me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher
-monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite
-si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravis quand
-ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.»
-
-[Illustration]
-
-En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent
-poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale
-hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant
-l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils
-paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon
-intervention.
-
-M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors
-pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce,
-ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé
-sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le
-soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de
-grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin,
-qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me
-montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent,
-quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils
-George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de
-trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni
-à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni
-lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus
-jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis
-à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement,
-et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.»
-L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant
-douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail
-plus particulier de nos souffrances. Ce me fut, toutefois, quelque
-consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement
-dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui
-avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit
-faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant
-chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une
-occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils.
-
-Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce que la cloche
-nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la
-troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention
-de placer des billets pour la _Belle Pénitente_ qu’on devait
-représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune
-gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait
-le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais
-vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend
-pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour
-marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est
-admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.»
-Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et,
-sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner
-à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la
-société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de
-l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en
-avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une
-impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel
-acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par
-les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer;
-mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et
-moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Les acteurs
-derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle,
-voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un
-torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent
-mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de
-rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles
-réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me
-priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés
-à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre
-extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon
-fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme
-persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens
-en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec
-nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus
-avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un
-ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué
-d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un
-rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle
-disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle
-riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle
-jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de
-son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans
-accorder aux réponses la moindre attention.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-_Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et
-perd le bonheur._
-
-
-APRÈS que nous eûmes soupé, M^{rs} Arnold offrit poliment d’envoyer
-deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que,
-d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut
-obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les
-effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh
-oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que
-pauvre vous êtes revenu; cependant je ne fais pas de doute que vous
-n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais
-voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de
-fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine,
-monsieur, dit M^{rs} Arnold, que le récit de vos aventures serait
-divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche
-de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste,
-ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua
-mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter
-ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant
-c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une
-seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur
-ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez
-tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne
-n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la
-fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre;
-et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien
-m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un
-beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui
-chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant
-que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de
-rencontrer distinctions et récompenses.
-
-A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de
-remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même
-n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon
-premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans
-un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin
-reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui,
-s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée
-pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux
-mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être
-sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me
-regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la
-laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et
-jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque
-trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon
-pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé
-dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il
-faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous
-n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole?
-Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous
-coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il
-faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez
-en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous
-désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de
-sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais
-fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il;
-je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction.
-Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu
-dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim
-dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans
-la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence,
-tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur
-petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et
-reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été
-élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais
-n’en auraient jamais fait.
-
-Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au
-personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et
-comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec
-révérence l’_antiqua mater_ de Grub street[8]. Je trouvais glorieux
-de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je
-considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et,
-quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette
-pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie.
-Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les
-meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je
-résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence,
-j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il
-est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si
-souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de
-présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout
-aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle
-importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que
-j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute,
-se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais
-prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je
-me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout
-adversaire.
-
-—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité?
-J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la
-monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes;
-eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes?
-
-—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes
-paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était
-occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et
-malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la
-plus cruelle des mortifications, l’indifférence.
-
-[Illustration]
-
-«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes
-un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un
-compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant
-que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de
-souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec
-notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais
-pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de
-mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément
-aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous
-n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner
-un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me
-font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble
-revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une
-douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription.
-J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais
-passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la
-première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une
-dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour
-faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il,
-que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis
-maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu
-votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir
-d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui
-portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et
-nous partagerons la dépouille.
-
-—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des
-poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime,
-s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur
-vocation au point de faire un vil trafic d’éloges pour un morceau de
-pain?
-
-«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller
-si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je
-suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète
-véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule
-aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont
-indignes de protection qui condescendent à solliciter.
-
-«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités,
-et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative
-vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et
-d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités
-nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut
-seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret
-amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à
-m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de
-place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes
-productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi,
-au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le
-public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la
-simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient
-autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi
-les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre
-la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès,
-Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce
-qu’ils écrivaient plus vite.
-
-«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs
-déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se
-méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux
-travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs
-mérites. Je m’aperçus que nul génie chez autrui ne pouvait me plaire.
-Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette
-source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction,
-car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et
-écrire était mon métier.
-
-«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur
-un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que
-j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous
-saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu
-par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé.
-Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill
-était au fond un véritable bon garçon.»
-
-Je l’interrompis.
-
-«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez
-dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.
-
-—Dieu me bénisse! s’écria M^{rs} Arnold. Avez-vous M. Thornhill pour
-si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et
-nous attendons bientôt sa visite.
-
-«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon
-extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa
-garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami,
-moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux
-ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son
-portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était
-pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous
-disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela,
-j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une
-foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon,
-tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me
-le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste,
-et, si je pouvais, me trouver très heureux.
-
-[Illustration]
-
-«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un
-capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la
-place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été
-repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de
-bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste.
-Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands
-seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais
-il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient
-ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait
-avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle
-était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le
-besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure
-j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins
-disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement
-céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion
-d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre
-en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis
-la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je
-voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir
-impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai
-mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la
-dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et
-un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses
-assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville
-dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que
-de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre
-noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement.
-Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de
-recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte
-de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me
-reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des
-domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit
-dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je
-m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après
-quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il,
-apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette
-chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos
-titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi
-une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je
-désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque
-manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir
-quelque influence pour vous induire au repentir.»
-
-«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce
-que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc
-maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la
-noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à
-glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était
-pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la
-moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une
-pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la
-soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété,
-j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose
-et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me
-pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du
-propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment
-grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête
-les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui
-suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être
-insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas
-s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce
-n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après.
-Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand
-homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce
-vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondis par
-une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il
-se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une
-carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et
-me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à
-ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son
-carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix
-à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour
-solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous
-et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je
-criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant
-ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis
-que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la
-voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de
-quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant
-autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa
-Seigneurie.
-
-«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait
-épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais
-voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me
-recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a
-destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr
-dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je
-crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me
-priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la
-dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements
-pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva
-que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant,
-comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut
-bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de
-trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils
-donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de
-se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de
-trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir,
-et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la
-dévotion d’un moine.
-
-[Illustration]
-
-J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances
-semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant
-en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces
-êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de
-ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin,
-et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder
-d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un
-mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques
-questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il
-réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et,
-se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il
-était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie
-aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en
-faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le
-gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son
-des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc
-honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente
-mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus
-proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais.
-
-«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par
-un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu
-connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de
-punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances
-où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine
-en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul
-dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il,
-je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous
-mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie.
-Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam.
-Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez
-débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais
-aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et
-d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est,
-ajouta-t-il, ou le diable y serait.»
-
-«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le
-doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il
-m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur
-cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain
-pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée
-courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets,
-je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales
-rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à
-laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence,
-je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont
-l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible
-de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement
-que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il
-était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment
-avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà
-qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.
-
-«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment
-pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant
-irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée
-sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai
-toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de
-sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son
-université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait.
-Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le
-grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui
-me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune.
-
-«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait
-le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les
-donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du
-voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne
-pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter
-ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus
-audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque,
-ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université.
-Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de
-l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec
-quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne
-foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez,
-jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que
-j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans
-grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit
-sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec,
-je ne crois pas que le grec soit bon à rien.»
-
-«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je
-me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de
-la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était
-naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi
-les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez
-pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais
-en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de
-la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes
-airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement,
-mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai
-de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon
-exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre
-bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps
-que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter
-les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était
-maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui
-montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre
-un homme.
-
-«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que
-de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris
-aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui
-ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni
-de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être
-promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs
-hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de
-l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues,
-qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez
-recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne
-lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et
-m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner
-des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités
-de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir
-du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus
-surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même
-m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je
-lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur
-si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le
-secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de
-toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le
-peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages
-de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné
-à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous
-instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»
-
-«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un
-moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai
-donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance,
-et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de
-tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait
-des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des
-personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur
-chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du
-goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions;
-lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart,
-me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond,
-revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion
-sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois
-de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis
-l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très
-délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par
-hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute
-la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes.
-
-«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me
-recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme
-quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque
-temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui
-avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à
-travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais
-à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner
-lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans
-les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier
-d’une fortune d’environ deux cent mille livres sterling, que lui
-avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour
-le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez
-un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses
-questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait
-économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on
-pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en
-disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir
-pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer
-pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit
-qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais
-une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement
-dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous
-fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le
-port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en
-Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement
-au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation:
-il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé
-et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur.
-
-«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était
-dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent
-en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan
-était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis
-un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une
-habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et
-tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses
-philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat
-la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en
-argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que
-je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville,
-examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer
-ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne
-sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur
-gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai
-remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de
-liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour
-n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de
-quelques autres membres de la société.
-
-«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes
-devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première
-expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions
-changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui,
-à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point
-de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas
-trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent
-de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que
-le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls
-qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne
-s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule
-traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces
-cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La
-difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque
-tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps
-d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio,
-que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de
-jouer.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-_Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi
-longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction._
-
-
-LE récit de mon fils était trop long pour être fait d’un seul coup.
-Il en commença la première partie ce soir-là, et il finissait le
-reste, après dîner, le lendemain, lorsque l’apparition de l’équipage
-de M. Thornhill à la porte sembla mettre un temps d’arrêt dans la
-satisfaction générale. Le sommelier, qui était maintenant mon ami dans
-la maison, m’informa tout bas que le squire avait déjà fait quelques
-ouvertures à miss Wilmot, et que sa tante et son oncle avaient l’air
-d’approuver grandement cette alliance. Lorsque M. Thornhill entra, il
-parut, en voyant mon fils et moi, faire un mouvement en arrière; mais
-j’attribuai tout de suite cela à la surprise et non au mécontentement.
-D’ailleurs, lorsque nous nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit
-nos politesses avec toutes les apparences de la franchise; et, un
-moment après, sa présence ne servait qu’à augmenter la gaieté générale.
-
-Après le thé, il me prit à part pour s’informer de ma fille. Lorsque
-je lui eus fait savoir que mes recherches avaient été infructueuses,
-il sembla fort surpris et ajouta qu’il était souvent allé chez moi
-depuis, afin de porter des consolations au reste de ma famille qu’il
-avait laissée en parfaite santé. Il demanda ensuite si j’avais fait
-part du malheur à miss Wilmot ou à mon fils; et sur ma réponse que je
-ne le leur avais pas dit jusqu’ici, il approuva fortement ma prudence
-et mes précautions, m’engageant à garder la chose secrète à tout prix:
-«Car, à le prendre du meilleur côté, s’écria-t-il, ce n’est jamais
-que proclamer sa propre honte; et peut-être miss Livy n’est-elle pas
-aussi coupable que nous l’imaginons tous.» Ici, nous fûmes interrompus
-par un domestique qui vint prier le squire de rentrer pour figurer
-dans les contredanses; il me laissa absolument convaincu de l’intérêt
-qu’il semblait prendre à mes affaires. Cependant ses intentions pour
-miss Wilmot étaient trop évidentes pour qu’on s’y méprît; mais elle
-n’en semblait pas parfaitement contente et elle les supportait plutôt
-pour se conformer à la volonté de sa tante que par inclination réelle.
-J’eus même la satisfaction de la voir accorder à mon infortuné fils
-quelques regards bienveillants que l’autre ne pouvait lui arracher ni
-par sa fortune ni par ses assiduités. Le calme apparent de M. Thornhill
-ne me surprenait pas peu cependant. Il y avait maintenant une semaine
-que nous étions là, retenus par les pressantes instances de M. Arnold;
-cependant plus miss Wilmot montrait chaque jour d’affection à mon
-fils, plus l’amitié de M. Thornhill pour lui semblait s’accroître
-proportionnellement.
-
-Il nous avait donné jadis les plus bienveillantes assurances qu’il
-emploierait son crédit à servir notre famille; mais cette fois
-sa générosité ne se borna pas aux promesses seules. Le matin que
-j’avais fixé pour mon départ, M. Thornhill vint à moi avec un air de
-véritable plaisir, pour m’informer d’un service qu’il avait rendu à
-son ami George. Ce n’était rien moins que de lui avoir obtenu une
-commission d’enseigne dans un régiment qui allait partir pour les
-Indes occidentales; il n’en avait promis que cent livres sterling,
-son influence ayant été suffisante pour faire rabattre les deux cents
-autres. «Pour ce service, qui n’est que bagatelle, continua le jeune
-gentilhomme, je ne désire d’autre récompense que d’avoir été utile à
-mon ami; et pour les cent livres à payer, si vous n’êtes pas en état
-de les trouver vous-même, je les avancerai, et vous me rembourserez à
-votre loisir.» C’était une faveur telle que les mots nous manquaient
-pour exprimer combien nous en étions touchés; je donnai donc avec
-empressement mon billet de la somme, et je témoignai autant de
-gratitude que si j’avais eu l’intention de ne jamais payer.
-
-George devait partir le lendemain pour Londres afin de s’assurer de sa
-commission, conformément aux instructions de son généreux protecteur,
-qui jugeait très utile de faire diligence, de peur que, sur les
-entrefaites, quelque autre ne se présentât avec de plus avantageuses
-propositions. Le lendemain donc, de bonne heure, notre jeune soldat
-était prêt au départ et semblait la seule personne parmi nous qui n’en
-fût pas affectée. Les fatigues et les dangers qu’il allait braver,
-les amis et la maîtresse—car miss Wilmot l’aimait réellement—qu’il
-laissait derrière lui, ne refroidissaient en rien son ardeur. Après
-qu’il eut pris congé du reste de la compagnie, je lui donnai tout
-ce que j’avais, ma bénédiction. «Et maintenant, mon garçon, que tu
-vas combattre pour ta patrie, m’écriai-je, souviens-toi comment ton
-brave grand-père combattit pour son roi sacré, lorsque la fidélité
-chez les Bretons était une vertu. Va, mon fils, imite-le en tout, hors
-ses infortunes, si ce fut une infortune de mourir avec lord Falkland.
-Allez, mon fils, et si vous tombez, au loin, nu et privé des pleurs de
-ceux qui vous aiment, souvenez-vous que les larmes les plus précieuses
-sont celles que le ciel verse en rosée sur la tête sans sépulture d’un
-soldat.»
-
-Le matin suivant, je pris congé de la bonne famille qui avait eu
-l’amabilité de me garder si longtemps, non sans exprimer à plusieurs
-reprises à M. Thornhill ma gratitude pour sa récente générosité. Je
-les laissai dans la jouissance de tout le bonheur que l’abondance et
-la bonne éducation procurent, et je repris le chemin de la maison,
-désespérant de retrouver jamais ma fille, mais envoyant au ciel mes
-soupirs pour qu’il l’épargnât et lui donnât pardon. J’étais arrivé à
-environ vingt milles de la maison, ayant loué un cheval pour me porter,
-car j’étais encore faible, et je me consolais dans l’espoir de voir
-bientôt tout ce qui m’était le plus cher sur la terre. Mais comme la
-nuit venait, je m’arrêtai à une petite auberge sur la route et priai le
-patron de me tenir compagnie devant une pinte de vin. Nous nous assîmes
-à côté du feu de la cuisine, qui était la plus belle pièce de la
-maison, et bavardâmes sur la politique et les nouvelles du pays. Nous
-en vînmes, entre autres sujets, à parler du jeune squire Thornhill qui,
-m’assura l’hôte, était détesté autant que son oncle, sir William, qui
-venait quelquefois au pays, était aimé. Il poursuivit en disant qu’il
-ne s’appliquait qu’à trahir les filles de ceux qui le recevaient chez
-eux, et qu’après une quinzaine ou trois semaines de possession, il les
-mettait dehors sans compensation et abandonnées dans le monde.
-
-[Illustration]
-
-Comme nous prolongions ainsi la conversation, sa femme, qui était
-sortie pour faire de la monnaie, rentra, et, s’apercevant que son mari
-prenait un plaisir dont elle n’avait pas sa part, elle lui demanda
-d’une voix irritée ce qu’il faisait là; à quoi il ne répliqua qu’en
-buvant ironiquement à sa santé. «Monsieur Symonds, s’écria-t-elle, vous
-en usez fort mal avec moi, et je ne le supporterai pas plus longtemps.
-Ici les trois quarts de la besogne, c’est moi qui les ai à faire, et
-le quatrième reste en plan; pendant ce temps vous ne faites que vous
-imbiber avec les clients tout le long du jour, tandis qu’une cuillerée
-de liqueur, dût-elle me guérir de la fièvre, je n’en touche jamais
-une goutte.» Je vis alors à quoi elle en avait, et je lui remplis
-immédiatement un verre qu’elle prit avec une révérence, et, buvant
-à ma bonne santé: «Monsieur, reprit-elle, ce n’est pas tant pour la
-valeur de ce qu’on boit que je me mets en colère; mais on ne saurait
-s’en empêcher, quand la maison s’en va par les fenêtres. S’il faut
-presser les clients ou les voyageurs, tout le fardeau m’en retombe
-sur le dos, et il aimerait autant mâcher ce verre que de bouger pour
-aller réclamer lui-même. Nous avons maintenant là-haut une jeune femme
-qui est venue prendre logement ici, et je crois bien qu’elle n’a
-pas d’argent, elle est trop polie pour cela. Je suis sûre du moins
-qu’elle ne se presse pas de payer, et je voudrais qu’on le lui remît
-en l’esprit.—Lui remettre en l’esprit! s’écria l’hôte. Que signifie
-cela? Si elle n’est pas pressée, elle est sûre.—C’est ce que je ne
-sais pas, répliqua la femme, mais je sais que je suis sûre qu’elle est
-ici depuis quinze jours et que nous n’avons pas encore vu la couleur de
-son argent.—Je suppose, ma chère, que nous aurons tout en bloc.—En
-bloc! s’écria l’autre. J’espère bien que nous l’aurons d’une manière
-on de l’autre; et, cela ce soir même; j’y suis bien décidée; ou dehors
-la coureuse, armes et bagages!—Songe, ma femme, s’écria le mari, que
-c’est une femme bien née et qu’elle mérite plus de respect.—Pour
-ce qui est de cela, riposta l’hôtesse, bien née ou non, elle pliera
-bagage, et plus vite que ça. Les gens bien nés peuvent être bons là où
-ils prennent; mais, pour ma part, je n’ai jamais vu venir grand profit
-d’eux à l’enseigne de la _Herse_.»
-
-Ce disant, elle monta eu courant un étroit escalier qui allait de
-la cuisine à une chambre au-dessus de nos têtes, et je reconnus
-bientôt à ses éclats de voix et à l’aigreur de ses reproches qu’il
-n’y avait point d’argent à obtenir de sa logeuse. Je pouvais entendre
-très distinctement ses récriminations. «Dehors, dis-je, plie bagage
-à l’instant même, coureuse, infâme dévergondée, ou je te fais une
-marque dont tu ne guériras pas de trois mois! Quoi! vaurienne, venir
-loger dans une honnête maison sans posséder un sou marqué ni un rouge
-liard! Allons! filons! dis-je.—O chère madame! criait l’étrangère,
-ayez pitié de moi, ayez pitié d’une pauvre créature abandonnée, pour
-une nuit seulement, et la mort aura vite fait le reste.» Je reconnus
-sur-le-champ la voix de ma pauvre enfant perdue, d’Olivia. Je volai à
-son secours au moment où la femme la traînait déjà par les cheveux,
-et je pris en mes bras la pauvre misérable abandonnée. «Vous êtes la
-bienvenue toujours, la bienvenue, ma chère, chère perdue, mon trésor,
-dans le cœur de votre vieux père. Que les méchants t’abandonnent; il y
-a quelqu’un dans le monde qui, du moins, ne t’abandonnera jamais. Quand
-tu aurais à répondre de dix mille crimes, je veux te les pardonner
-tous.—O mon cher...—pendant quelques minutes elle ne put rien dire
-de plus—mon cher, mon cher papa, à moi! Les anges peuvent-ils être
-plus tendres? Qu’ai-je fait pour mériter tant? Le scélérat, je le hais
-et me hais moi-même. Payer d’opprobre tant de bonté! Vous ne pouvez
-pas me pardonner. Je le sais; vous ne le pouvez pas.—Si, mon enfant;
-du fond de mon cœur, je te pardonne! Repens-toi seulement, et l’un et
-l’autre nous serons heureux encore. Nous verrons encore beaucoup de
-beaux jours, mon Olivia!—Ah! jamais, monsieur, jamais. Le reste de ma
-misérable vie doit être ignominie au dehors et honte an foyer. Mais,
-quoi! papa, vous êtes plus pâle que vous n’aviez l’habitude de l’être.
-Se peut-il qu’une créature telle que moi vous cause tant de tourment?
-Assurément, vous avez trop de sagesse pour vous charger des douleurs
-de ma faute.—Notre sagesse, jeune femme...—Ah! pourquoi un nom si
-froid, papa? s’écria-t-elle. C’est la première fois que vous m’appelez
-d’un nom si froid.—Pardon, ma chérie, repris-je; mais j’allais faire
-cette remarque, c’est que la sagesse ne forme que lentement un abri
-contre le chagrin, quoique, à la fin, ce soit un abri sûr.» L’hôtesse
-revint à ce moment pour savoir si nous ne voudrions pas un appartement
-plus convenable, ce que nous acceptâmes, et elle nous conduisit dans
-une chambre où nous pouvions nous entretenir plus librement, Après nous
-être un peu calmés en causant, je ne pus éviter de lui demander avec
-quelques détails par quels degrés elle était arrivée à sa misérable
-situation présente. «Ce scélérat, monsieur, dit-elle, dès le premier
-jour de notre rencontre, m’a fait des propositions secrètes, mais
-honorables.
-
-—Scélérat, en vérité! m’écriai-je. Et cependant je suis en quelque
-sorte surpris qu’un homme du bon sens de M. Burchell et qui semblait
-avoir tant d’honneur ait pu se rendre coupable de cette vilenie
-délibérée et s’introduire ainsi dans une famille pour la détruire.
-
-—Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes victime d’une étrange
-erreur. M. Burchell n’a jamais essayé de me tromper; au lieu de cela,
-il saisissait toutes les occasions de me prévenir en particulier contre
-les artifices de M. Thornhill, qui, je le vois maintenant, est encore
-pire qu’il ne me le représentait.—M. Thornhill! interrompis-je. Est-il
-possible?—Oui, monsieur, répondit-elle, c’est M. Thornhill qui m’a
-séduite; c’est lui qui employait ces deux dames, comme il les appelait,
-mais qui, en réalité, n’étaient que des femmes perdues de la ville sans
-éducation ni pitié, pour nous attirer jusqu’à Londres. Ses artifices,
-vous vous le rappelez, auraient réussi sans la lettre de M. Burchell où
-il leur adressait ces reproches que nous nous sommes tous appliqués.
-Comment il a pu avoir assez d’influence pour déjouer leurs intentions,
-c’est encore un secret pour moi; mais je suis convaincue qu’il a
-toujours été notre plus chaud, notre plus sincère ami.
-
-—Vous me confondez, ma chère, m’écriai-je. Je vois maintenant que mes
-premiers soupçons de la bassesse de M. Thornhill n’étaient que trop
-bien fondés. Mais il peut triompher en sécurité, car il est riche, et
-nous sommes pauvres. Mais dis-moi, mon enfant, assurément il a fallu
-une tentation bien puissante pour anéantir ainsi les impressions de ton
-éducation et des penchants aussi vertueux que les tiens.
-
-[Illustration]
-
-—En vérité, monsieur, répliqua-t-elle, il ne doit son triomphe qu’au
-désir que j’avais de le rendre heureux, lui, et non moi. Je savais
-que la cérémonie de notre mariage, célébrée secrètement par un prêtre
-papiste, ne le liait en aucune façon, et que je n’avais à me fier à
-rien qu’à son honneur.—Quoi! l’interrompis-je. Ainsi vous avez été
-réellement mariés par un prêtre dans les ordres?—Oui, monsieur, nous
-l’avons été, répliqua-t-elle, quoiqu’il nous ait fait jurer à l’un
-et à l’autre de celer son nom.—Eh bien! alors, mon enfant, revenez
-dans mes bras, et maintenant vous êtes mille fois plus la bienvenue
-qu’auparavant; car maintenant vous êtes sa femme d’intention et de
-fait; et toutes les lois des hommes, fussent-elles écrites sur des
-tables de diamant, ne sauraient diminuer la force de ce lien sacré.
-
-—Hélas! papa, répliqua-t-elle, vous ne connaissez guère ses vilenies;
-il s’est fait marier déjà par le même prêtre à six on huit femmes qu’il
-a trompées et abandonnées.
-
-—A-t-il fait cela? m’écriai-je. Alors nous devons faire pendre le
-prêtre, et vous déposerez contre lui dès demain.—Mais, monsieur,
-répondit-elle, cela sera-t-il bien, ayant juré le secret?—Ma chère,
-répliquai-je, si vous avez fait cette promesse, je ne peux pas, je ne
-veux pas chercher à vous la faire violer. Quand même cela pourrait
-profiter au bien général, il ne faut pas que vous déposiez contre
-lui. Dans toutes les institutions humaines on admet un mal moindre
-pour procurer un bien plus grand; c’est ainsi qu’en politique on peut
-céder une province pour s’assurer d’un royaume, et qu’en médecine on
-peut retrancher un membre pour conserver le corps. Mais en religion
-la loi est écrite et inflexible: ne _jamais_ faire le mal. Et cette
-loi, mon enfant, est juste; car autrement, si l’on commettait un mal
-moindre pour procurer un bien plus grand, on encourrait ainsi une
-culpabilité certaine dans l’attente d’un avantage aléatoire. Et quand
-même l’avantage devrait certainement s’ensuivre, il se pourrait que
-l’intervalle entre l’acte et l’avantage, intervalle pendant lequel il
-est admis que l’on est coupable, fût celui dans lequel nous sommes
-appelés à répondre des choses que nous avons faites, et où le livre des
-actions humaines est clos à jamais. Mais je vous interromps, ma chère;
-continuez.
-
-—Dès le matin du lendemain, continua-t-elle, je vis quel peu de fond
-je devais faire sur sa sincérité. Ce matin-là même, il me présenta deux
-autres malheureuses femmes que, comme moi, il avait trompées, mais qui
-vivaient satisfaites dans la prostitution. Je l’aimais trop tendrement
-pour supporter de telles rivales dans son affection, et je m’efforçai
-d’oublier mon infamie au milieu du tumulte des plaisirs. Dans ce but,
-je dansais, je faisais de la toilette, je parlais beaucoup; mais
-j’étais toujours malheureuse. Les messieurs qui venaient en visite
-me parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes, et cela ne
-faisait que contribuer à accroître ma tristesse, car tout ce pouvoir,
-je l’avais perdu, rejeté loin de moi. Ainsi chaque jour je devenais
-plus pensive, et lui plus insolent; tant qu’à la fin le monstre eut
-l’effronterie de m’offrir un jeune _baronnet_ de sa connaissance.
-Ai-je besoin de dire, monsieur, combien cette ingratitude me perça au
-vif? Ma réponse à cette proposition fut comme une fureur folle. Je
-voulus partir. Comme je m’en allais, il m’offrit une bourse; mais je
-la lui jetai à la face avec indignation et je m’arrachai de lui dans
-une rage qui pendant un temps me maintint insensible aux misères de ma
-situation. Mais je ne tardai pas à jeter les yeux autour de moi et je
-me vis, créature vile, abjecte et coupable, sans un ami au monde à qui
-m’adresser.
-
-«Juste à ce moment, une voiture publique vint à passer et j’y pris
-place, sans autre but que d’être emportée loin d’un misérable que je
-méprisais et détestais. On me descendit ici, où, depuis mon arrivée, je
-n’ai eu pour compagnes que mes propres anxiétés et la dureté de cette
-femme. Les heures de joie que j’ai passées avec maman et ma sœur me
-sont aujourd’hui devenues douloureuses. Leurs chagrins sont grands,
-mais les miens sont plus grands que les leurs, car les miens sont mêlés
-de crime et d’infamie.
-
-—Ayez patience, mon enfant, m’écriai-je, et j’espère encore que les
-choses s’amélioreront. Prenez quelque repos cette nuit; demain je
-vous mènerai à la maison, vers votre mère et le reste de la famille,
-de qui vous recevrez un bienveillant accueil. La pauvre femme! cela
-l’a frappée au cœur; mais elle vous aime toujours, Olivia, et elle
-pardonnera.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-_Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond._
-
-
-LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers
-la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de
-l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de
-courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais
-toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous
-traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément
-que nous ne le sommes les uns envers les autres, et combien les
-infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais
-qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection,
-et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait
-compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du
-monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons
-compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent
-nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la
-supporter.
-
-Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une
-auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je
-désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai
-à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher,
-accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain
-matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée.
-Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et
-avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et
-continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait
-de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette
-paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid,
-mes affections devançaient la hâte de mes pas et planaient autour
-de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai
-toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance
-de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux
-embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je
-ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs
-du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières
-étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait
-entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de
-garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma
-joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête
-dogue accourut me souhaiter la bienvenue.
-
-Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout
-était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur
-indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un
-jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai
-convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce
-bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là.
-En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille;
-ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et
-me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour
-contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient
-pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait
-morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence
-d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de
-l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis
-je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils
-ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes
-petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme
-avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à
-l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien
-n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me
-précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de
-la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher
-papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes
-prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans
-mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que
-possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant,
-m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les
-flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les
-voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors,
-et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris
-mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos
-transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour.
-
-Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de
-quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé
-jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon
-pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver
-nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre
-blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en
-courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester,
-comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres
-les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de
-mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant
-quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres
-choses de peu d’importance que mon fils avait emportées dès le premier
-moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à
-alléger notre détresse.
-
-Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges
-d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous
-avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous
-retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants
-ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses
-nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une
-bienfaisance spontanée pouvait suggérer.
-
-[Illustration]
-
-Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité
-de connaître la raison de ma longue absence se fit jour à la place.
-Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à
-recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui
-que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la
-bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus
-difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de
-ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes.
-Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon
-bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui
-ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas
-le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations
-n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont
-un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes.
-«Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous
-venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir
-que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société
-que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi,
-nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel
-vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait
-pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne
-pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse;
-aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui
-avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande,
-femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je:
-je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour
-au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables
-rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les
-augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons
-ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement,
-car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes
-du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est
-promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel,
-on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant
-que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en
-dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort
-par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de
-la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu
-que l’accomplissement de cent actes de justice.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-_Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable._
-
-
-IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre
-notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous
-retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité.
-Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais
-des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été
-sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination,
-contribuent à alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque
-jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une
-époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure.
-L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et
-cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses
-attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le
-faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait
-de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre
-petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté.
-Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la
-honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver
-son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris
-possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même
-temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer.
-Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement
-au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri,
-en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute,
-quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie
-derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci;
-j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle,
-recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire
-et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère,
-disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille
-manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un
-exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai
-une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque,
-historien.
-
-«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus
-haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère.
-Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un
-appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain,
-s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il
-disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour
-le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à
-l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée,
-juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats
-français qui la firent aussitôt prisonnière.
-
-Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la
-dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle
-aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent.
-Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que
-leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et
-l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette
-jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui
-séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus
-haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais
-la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs
-années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut
-obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa
-femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les
-historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté
-que ceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les
-uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de
-mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le
-mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause
-de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement
-dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau
-se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans
-un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement
-jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le
-signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda
-vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la
-situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui
-l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour
-la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général,
-qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et
-de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes
-quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il
-était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée
-dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et
-tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis
-en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir
-pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.»
-
-C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait
-d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient
-toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien
-ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris;
-et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la
-noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain
-que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pour laquelle je
-l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît
-devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour
-sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître
-l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante
-était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus
-de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était
-possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le
-vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de
-remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M.
-Thornhill dans ma famille.
-
-[Illustration]
-
-Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours,
-il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais
-il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été
-obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient
-en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous
-dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient
-montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de
-six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines
-remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume
-de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût
-vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles
-étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill,
-qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en
-train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de
-la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient
-extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher
-de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au
-monde.
-
-«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils,
-regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces
-murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le
-feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est
-à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant;
-et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au
-monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous
-pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si
-vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous
-soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les
-hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage,
-et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être
-meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins
-comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants
-heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en
-exil.»
-
-Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait,
-interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la
-soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce
-moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis
-un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa
-tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble.
-Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes
-bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste
-de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore
-plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur
-contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin
-opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne
-ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table
-conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien
-voltiger autour de notre humble demeure.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-_Nouvelles calamités._
-
-
-LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la
-saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux
-chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette,
-à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres
-autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour
-la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine.
-Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent
-des sons harmonieux, calme le cœur au lieu de le ronger. La mère
-ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse;
-elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma
-mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique
-que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée.
-Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une
-grâce si pathétique que j’en fus ému.
-
- Quand femme descend jusqu’à la folie,
- Et trouve trop tard que les hommes trahissent,
- Quel charme peut calmer sa mélancolie?
- Quel art peut laver sa faute en l’effaçant?
-
- Le seul art pour couvrir sa faute,
- Pour cacher sa honte à tous les yeux,
- Pour donner le repentir à son amant
- Et lui déchirer le cœur, c’est de mourir.
-
-Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix
-entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière,
-l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous
-jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille
-aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec
-sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et,
-se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de
-ma santé avec son air de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je,
-votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre
-caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser
-ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car
-l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime.
-
-—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de
-tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère
-que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi
-ait eu rien de criminel.
-
-—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire
-pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous
-garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où
-l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que
-pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature
-misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que
-l’honneur pour lot!
-
-—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne
-puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque
-opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à
-y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps,
-et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car
-je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment
-pour elle.»
-
-Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition
-dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands
-outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher
-l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue,
-reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence.
-Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis
-vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit.
-
-—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus
-durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce
-qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place
-de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment.
-Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais
-comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme
-moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement
-à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un
-autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain
-qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de
-cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même
-vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se
-célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui
-vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas.
-
-—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes.
-Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y
-consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un
-trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais
-l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement,
-irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai
-trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma
-part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé
-et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la
-douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa
-dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris.
-
-—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets
-de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne
-objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement.
-
-Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue, semblaient
-terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il
-était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence,
-et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que
-les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa
-malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais
-prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins
-employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette,
-présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi.
-
-Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en
-vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander
-mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais
-incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir
-même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à
-moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent
-alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine
-complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses
-visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les
-calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une
-saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de
-l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je
-demeurai inébranlable.
-
-[Illustration]
-
-«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer
-de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à
-lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve.
-Voudriez-vous me faire applaudir devant le monde ce qu’intérieurement
-mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement
-assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter
-une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un
-enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce
-séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous
-soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous
-pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards
-autour de nos propres cœurs!»
-
-C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne
-heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit,
-mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant
-la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra
-précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers,
-qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers
-la maison.
-
-Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où
-j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions
-et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me
-préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles
-de là.
-
-«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me
-mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce
-moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce
-qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me
-couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher
-loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...»
-
-Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour
-instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de
-se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se
-hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui,
-ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée
-évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de
-ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans
-ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets
-et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma
-fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent
-de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous
-mettre en route.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-_Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne
-soit accompagnée de quelque espèce de consolation._
-
-
-NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement.
-Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait,
-depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui
-avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces
-hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment
-d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme
-l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes
-coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens.
-
-Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque
-nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée
-d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent
-bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers
-de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller
-en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa
-défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences
-auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et
-si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux
-mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà
-ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient
-incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se
-détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés,
-qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service.
-
-«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez?
-Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai
-données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la
-ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi
-l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera
-mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre
-devoir envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous
-verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées,
-et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce
-soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour
-l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»
-
-Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils
-vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main
-de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma
-route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la
-nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se
-composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son
-opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne
-supériorité, que la prison.
-
-A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les
-rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je
-soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir
-vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers
-du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre,
-consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres,
-commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la
-journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part,
-où il était enfermé pour la nuit.
-
-Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris
-de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les
-prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui
-d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa
-du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis
-immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût
-bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger
-contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être
-pleine de vacarme, de rires et de profanation.
-
-«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux
-seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même
-emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être
-heureux.»
-
-C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai;
-mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en
-soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air
-pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de
-moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable
-dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne
-semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je
-pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait
-trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un
-homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait
-une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus
-proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si
-j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail
-auquel je n’avais pas une seule fois songé.
-
-«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille,
-et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous
-avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon
-temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»
-
-Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une
-telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que
-j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre
-la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit: _Ton
-kosmon aire, ei dos ton etairon_[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est
-le monde s’il n’offre rien que solitude?
-
-—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde
-retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde
-a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée
-confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde!
-Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté
-la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: _Anarchon ara
-kai atelutaion to pan_, ce qui implique.....—Je vous demande pardon
-d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois
-avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir
-une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm
-Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose
-que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui
-vous avez acheté un cheval?»
-
-[Illustration]
-
-Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu
-et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes
-traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement
-bien. J’ai acheté un cheval, mais oublié de le payer. Votre voisin
-Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux
-prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre
-moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous
-avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car,
-vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit
-mes tours.
-
-—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours
-lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par
-les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la
-déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la
-première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende
-à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas
-besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.
-
-—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en
-retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures
-cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison,
-où je crois avoir quelque influence.»
-
-Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du
-changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à
-présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir
-soixante ans au moins.
-
-«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce
-monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art
-de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix
-ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier
-la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais
-peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis,
-je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où
-vous vous y attendez le moins.»
-
-Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par
-l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des
-prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme
-avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre
-et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune.
-Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les
-couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur,
-qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations
-habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa
-correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du
-monde jusqu’au matin.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Chapitre XXVI
-
-_Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles
-devraient récompenser aussi bien que punir._
-
-
-LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que
-je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui
-était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son
-influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant
-que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai
-ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent
-que son malaise et sa fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre,
-et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier
-soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la
-famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il
-obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix
-pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à
-ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec
-moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me
-parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord
-si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait
-semblé les effrayer en entrant.
-
-«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre
-lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre,
-toute sombre qu’elle paraisse?
-
-—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.
-
-—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux
-tous les endroits où est mon papa.»
-
-J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à
-faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la
-santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes
-petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon
-fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous
-attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira
-pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et
-même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu
-as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle
-doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources;
-préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour
-demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous
-gagnerez.»
-
-Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le
-reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus
-d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les
-blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous
-côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps,
-réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le
-genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient
-encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.
-
-Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait
-de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir
-qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de
-redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des
-conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu
-d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon
-cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec
-la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds
-d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources
-que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.
-
-Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis
-que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures,
-des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des
-accès de toux, tour à tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins
-à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais
-en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux
-recevoir la moindre souillure.
-
-Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt
-pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que
-leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que
-j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me
-rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre
-parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils
-pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis,
-m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier
-votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un
-jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il
-donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié,
-puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien
-donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un
-ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui,
-il ne vous donnera rien de bon plus tard.
-
-«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous
-nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la
-peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un
-autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous
-faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du
-monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une
-maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant,
-en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui
-auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être
-plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se
-contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui
-attire et perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous
-lâchera pas quand le bourreau aura fini.»
-
-Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire;
-quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très
-honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je
-leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je
-conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours
-eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé
-l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits
-de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut.
-
-[Illustration]
-
-Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où
-ma femme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on
-lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut
-assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation.
-Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient
-à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus
-haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première
-rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus
-jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes
-petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus.
-
-«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux
-pour un endroit comme celui-ci!
-
-—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont
-une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu.
-
-—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit
-vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour
-de vous?
-
-—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment
-une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au
-monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une
-manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire
-du mal.
-
-—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon
-coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils
-Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.»
-
-Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il
-l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna
-en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous
-demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je
-ferais une bonne cible à duperies.
-
-—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce
-sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté.
-Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que
-vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont
-fini par être trop nombreux pour moi.
-
-—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre
-doit être extrêmement instructif et amusant.
-
-—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne
-dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent
-notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui
-se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect
-de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin
-de son voyage.
-
-«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas
-d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait
-rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames
-déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je
-connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais
-les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le
-monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est
-ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense
-personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée
-et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la
-crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple
-voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais
-généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas
-moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que
-moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le
-soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître
-votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas
-l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.»
-
-Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite
-d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis
-présents, et ma complète impuissance à me libérer.
-
-Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques
-minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose
-d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait
-faire.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-_Continuation du même sujet._
-
-
-LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan
-que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent
-avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son
-inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien
-à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma
-profession.
-
-«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont
-encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection.
-Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui
-les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les
-amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables,
-mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout
-prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui
-dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône.
-Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne
-me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du
-gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose
-aussi précieuse que l’âme de l’homme?»
-
-En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison
-commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon
-arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer
-au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira,
-comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un
-second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer
-entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un
-troisième criait _Amen_ d’un ton affecté qui amusait grandement les
-autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche.
-Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que
-tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes
-livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit
-à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait.
-Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe
-malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis,
-sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative
-n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que
-ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et,
-en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs.
-
-Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur,
-pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués
-de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile
-aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus
-confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et
-les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes
-leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à
-jouer au _cribbage_[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette
-dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux
-qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants
-de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une
-souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de
-sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle
-sans doute, mais assez pour son entretien.
-
-Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité,
-et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins
-d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et
-d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui
-aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à
-l’obéissance.
-
-[Illustration]
-
-Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût
-ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il
-parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas
-en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables.
-Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes
-coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir
-commis un crime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres
-à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays
-de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés
-seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir
-s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont
-innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen
-d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la
-validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la
-peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre,
-le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu
-de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé
-qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout
-entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui
-qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre
-sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété
-que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en
-vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera
-l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car
-nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la
-supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat
-est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne,
-car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant,
-puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul
-monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes
-l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix
-millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les
-voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre
-fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la
-nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont
-dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie
-les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par
-représailles d’une première cruauté.
-
-Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient
-que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements
-primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la
-nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital.
-
-C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les
-lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur
-les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent
-prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous
-devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus
-notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos
-possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux
-édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.
-
-Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales
-ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus
-de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris
-ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent
-mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans
-discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés
-de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans
-les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans
-le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute
-moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et
-les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs.
-
-Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles
-lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de
-la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre,
-au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant
-d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction
-en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les
-moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le
-protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des
-créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont
-manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des
-créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter
-au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les
-traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les
-temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi
-sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la
-persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour
-faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert
-guère à cimenter notre sécurité.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-_Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence
-plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités
-terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes
-de ses soins dans leur répartition._
-
-
-DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais,
-depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia,
-et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir
-à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma
-chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans
-sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y
-faisaient naguère leur séjour en avaient fui, et la main de la mort
-semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes
-étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur
-siégeait sur sa joue.
-
-«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi
-cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de
-considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que
-je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons
-encore voir des jours plus heureux.
-
-—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la
-pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous
-promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus
-destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé
-que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez
-votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain
-point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque
-soulagement en mourant.
-
-—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour
-une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il
-m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité
-crédule, et non comme un crime. Ma chérie, je ne suis nullement
-malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre
-que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais
-mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»
-
-Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent
-à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur
-mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la
-liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas
-être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût
-offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de
-mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous
-le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous
-ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.
-
-—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous
-opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne
-pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que,
-précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard
-que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et
-mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des
-appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car
-quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère.
-Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera
-jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est
-vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel,
-de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je
-voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses
-futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de
-tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au
-tombeau, dans le seul but d’éviter la prison moi-même, et ainsi, pour
-échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon
-enfant?»
-
-Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de
-faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop
-attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il,
-quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous
-n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus
-haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous
-conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de
-tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en
-trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et
-immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de
-papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce
-matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.
-
-Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel
-accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais
-fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les
-conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait
-des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le
-quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma
-lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient
-aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent
-bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se
-soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air
-commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait
-souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes
-enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu
-sur ma paille, ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient
-mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus
-vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait
-à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième
-jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill,
-je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole.
-Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme
-s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager,
-pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son âme
-le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.
-
-[Illustration]
-
-Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de
-pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint
-m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient.
-Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes
-deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en
-œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient
-de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer,
-parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma
-sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé.
-Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien
-être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec
-moi.—Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur,
-est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes
-gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»
-
-M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que
-maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au
-reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui
-déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air
-sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil
-ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur
-moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et
-par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.
-
-«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil
-aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de
-l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a
-jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans
-souillure devant le tribunal éternel. Non, monsieur, je n’ai pas de
-ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais
-comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le
-cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien
-malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir
-de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et
-si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui
-ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»
-
-M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission
-à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom.
-Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était
-alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après
-il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté,
-dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents
-et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait
-pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait
-avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il
-s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et
-que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission
-venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre
-démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle
-méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait
-être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois,
-que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux
-jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les
-mieux agréés.
-
-«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez
-maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la
-fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je
-serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir.
-Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je
-m’en approche. Cette attente me relève dans mes afflictions, et si je
-laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se
-trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre
-père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de
-leur père qui est au ciel.»
-
-Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la
-journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler
-sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi
-vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle
-soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné
-à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant
-bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres
-enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons
-perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie,
-arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!
-
-—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée
-par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»
-
-Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais
-la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée
-avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant
-que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande
-route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée
-de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée.
-Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était
-descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force
-dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils
-avaient été hors de vue en un moment.
-
-«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il
-n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi!
-pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais
-cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque
-la sagesse d’un ange aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la
-laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!
-
-—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui
-plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais
-supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais
-tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout
-entier, si seulement ils me laissent mon mari!»
-
-Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous
-suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore
-avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je,
-regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de
-reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas
-éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent
-briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a
-encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car
-j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant?
-interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon
-garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable
-famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content
-et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est
-le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première
-lieutenance qui deviendra vacante!
-
-«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que
-rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité,
-madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le
-plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la
-consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr,
-insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il
-est réellement si heureux?—Oui, madame, répliqua-t-il, elle est
-certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de
-notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce
-que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami,
-continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant
-que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en
-d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par
-la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans
-l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction
-de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que
-justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause.
-Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est
-pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je,
-tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu
-être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme
-qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine
-sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour
-nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils
-pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai
-parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute
-consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de
-nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa
-mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais
-quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant;
-elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de
-moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire
-cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma
-permission, il lut ce qui suit:
-
- «HONORÉ MONSIEUR,
-
- «J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs
- qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore,
- le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe
- innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est
- avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main
- flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre
- bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous
- apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de
- toute manière heureux ici.
-
- [Illustration]
-
- «Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas quitter le royaume;
- le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui
- dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première
- visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards
- quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***,
- et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être
- réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres,
- tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents,
- et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car
- j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais
- inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais
- elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches
- petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente
- colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je
- veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres
- émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de
- grande affection, et soyez assuré que je reste toujours
-
- «Votre fils soumis.»
-
-«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas
-à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins,
-de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il
-conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère
-veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que
-j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence
-des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de
-l’honneur!»
-
-J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte
-parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et
-l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait
-à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout
-sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des
-regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais
-ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon
-propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi?
-Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel
-vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire
-mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une
-voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la
-prennent donc!»
-
-J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence,
-mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de
-te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le
-moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation,
-te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un
-bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai
-dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le
-temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au
-milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais
-écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants!
-Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...
-
-—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment,
-monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous
-ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces
-malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise,
-pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci
-maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt
-souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la
-force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.
-
-—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de
-ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a
-pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.
-
-—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un
-crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma
-mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre
-honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au
-lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques
-pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains,
-le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le
-lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves
-sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier
-transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous
-m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites
-maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me
-donnerez.
-
-—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé
-au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce
-moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la
-terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour
-l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera
-la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble.
-Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre
-aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher
-à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à
-répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous
-nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur
-soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre
-meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon
-lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer
-contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation,
-car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me
-soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait
-personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Chapitre XXIX
-
- _Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis
- des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir
- et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la
- compensation de leurs souffrances dans la vie future._
-
-
-«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je
-réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il
-a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour
-souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne
-trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste
-rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui
-nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer.
-Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement
-satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.
-
-«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère
-est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle;
-pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la
-perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour
-sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées
-aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des
-questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient
-inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon
-d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de
-consolation.
-
-«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la
-philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler,
-lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie
-sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses.
-Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous
-en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement
-des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront bientôt
-passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la
-vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si
-elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie
-est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme
-est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un
-autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier
-un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de
-félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses
-vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé
-la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir
-dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le
-plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de
-penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes
-misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos.
-Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de
-bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.
-
-«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les
-hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les
-malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le
-fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes
-promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait
-surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des
-faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés.
-Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence
-qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il
-n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une
-félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour
-les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple
-bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils
-possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle
-diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la
-félicité céleste.
-
-«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre
-aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort
-plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis
-longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de
-douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu
-d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de
-la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon
-plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un
-certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort
-ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement
-l’insensibilité.
-
-«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les
-heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans
-le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de
-la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est
-pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans
-la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous
-les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant,
-comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et
-que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que
-d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être
-heureux.
-
-«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie
-ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part
-du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les
-jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches
-et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances
-égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des
-plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce
-que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés
-d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela
-un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée
-ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.
-
-[Illustration]
-
-«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement
-pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre
-humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent
-connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la
-supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent,
-c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique.
-Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas
-pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être
-misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables,
-il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer
-les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les
-humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé.
-Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons
-résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est
-encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout
-homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et
-c’est là ce que nul ne sait endurer.
-
-Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel
-devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense
-n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de
-tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi
-ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour
-nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs
-du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus
-nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces
-gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas
-pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air,
-se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter
-encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour
-nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté
-pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort
-devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces
-choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand
-je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède?
-quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement
-rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels
-avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous
-élancer ardemment vers eux.
-
-«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront
-à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce
-qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui
-retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre,
-et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un
-encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un
-regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien
-court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la
-trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus
-vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec
-le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage.
-Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de
-notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel
-nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque
-temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses
-yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et
-promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus
-contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos
-souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de
-ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et,
-pour couronner tout, sans fin.»
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Chapitre XXX
-
-_Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la
-fortune à la fin changera en notre faveur._
-
-
-LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon
-geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en
-exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait
-n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon
-fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir
-me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant
-la main de mon garçon, je lui dis adieu, en lui recommandant de se
-souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.
-
-Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en
-train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des
-nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux
-heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à
-un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers
-la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier
-survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma
-fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant
-que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M.
-Burchell.
-
-Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et,
-l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport
-d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses
-larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici
-l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de
-ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un
-baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que
-le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.
-
-«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable
-demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà maintenant
-bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous
-avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps
-nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre
-injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai
-presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous
-me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans
-générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.
-
-—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne,
-car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie
-votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de
-l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.
-
-«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je
-vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment
-as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?
-
-—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait,
-je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions,
-maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps
-de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et
-en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes
-sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles
-n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de
-tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour
-à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune
-mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait
-baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M.
-Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand
-bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous
-fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai
-son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, d’une voix très
-haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas
-garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell
-ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le
-vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser
-le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent
-bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des
-jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il
-ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en
-morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint
-pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à
-aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le
-postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver
-aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter
-et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister,
-il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât
-être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait
-constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell,
-qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous
-arrêtâmes dans le trajet.
-
-—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant
-libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une
-table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant,
-monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que
-c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à
-une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la,
-obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous
-avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est
-pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est
-vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor,
-qui est son cœur.
-
-—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de
-ma situation et de l’incapacité où je suis de lui faire l’existence
-qu’elle mérite?
-
-—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon
-offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de
-mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille
-me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le
-choix de mon cœur.»
-
-A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et,
-sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait
-avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit
-affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui
-pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de
-bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec
-un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique
-dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à
-la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du
-dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous
-prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux
-plats très bien préparés.
-
-[Illustration]
-
-Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son frère,
-et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce
-récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la
-situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous
-mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de
-troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant
-le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de
-satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation
-produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon
-de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un
-air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne
-se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut
-impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait
-si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il
-continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre,
-je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et
-de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés
-bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche
-à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur;
-c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille.
-Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude
-reconnaissance.»
-
-Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce
-que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon
-frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon
-libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»
-
-Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre
-hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute
-sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais
-rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en
-cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain
-philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il
-y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui
-vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque
-temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant
-étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides
-du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction,
-arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait
-ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à
-quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme,
-s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.»
-Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il,
-que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis
-eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus
-justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre
-propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où
-est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie
-sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y
-a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il
-avait déposé son enjeu?
-
-—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre
-créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une
-mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait
-en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici,
-monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la
-mère et à atténuer le crime du fils.»
-
-Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il,
-bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa
-faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur,
-continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que
-vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des
-prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir
-justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime.
-Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre
-père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait
-point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son
-foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon
-neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est
-arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans
-examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le
-dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William
-Thornhill.»
-
-Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si
-longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était
-autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi
-dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell
-était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit,
-que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont
-la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami
-de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se
-rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion;
-mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle,
-voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était
-incapable de cacher ses larmes.
-
-«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment
-sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards
-que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous
-voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement
-lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais
-m’être pardonnées.
-
-—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu
-votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la
-compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la
-vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la
-colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite
-fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur
-du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia,
-ma chérie, si vous le reconnaîtriez?
-
-[Illustration]
-
-—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer;
-cependant je me rappelle maintenant qu’il avait une large marque
-au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle,
-interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour
-me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui,
-certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant
-vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne
-saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis
-convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que
-je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la
-permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme.
-C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a
-battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais
-parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le
-moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux
-de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous
-dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut
-immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui,
-s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir
-William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire
-en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande
-est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller
-s’acquitter d’un message par mon ordre, et comme je fais partie de
-la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre
-promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à
-l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le
-juge bon.»
-
-En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la
-recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés
-de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait
-au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement
-châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant
-sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill,
-mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil
-ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici?
-Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna
-à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables
-mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un
-déjeuner très succinct.
-
-Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais
-auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William
-écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se
-distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la
-moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité;
-mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous
-fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à
-notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore
-tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son
-neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence
-et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on
-introduisît M. Thornhill.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-_Anciens bienfaits inopinément payés avec usure._
-
-
-MONSIEUR Thornhill fit son entrée muni du sourire qui ne le quittait
-presque jamais, et il allait embrasser son oncle; mais celui-ci le
-repoussa d’un air de mépris. «Pas de caresses menteuses à présent,
-monsieur, s’écria le baronnet, le regard sévère. Le seul chemin de
-mon cœur est la route de l’honneur; mais ici je ne vois qu’un tissu
-compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment se
-fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que vous
-professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fille bassement
-séduite en récompense de son hospitalité, et lui jeté en prison,
-peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son fils aussi, que vous avez
-eu peur d’affronter en homme...
-
-—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que mon oncle
-puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions réitérées m’ont
-seules persuadé d’éviter?
-
-—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous avez, en cette
-circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un peu différemment
-peut-être de ce qu’eût fait votre père. Mon frère était vraiment
-l’honneur même; mais toi... Oui, vous avez agi dans cette circonstance
-parfaitement bien, et j’y donne ma plus chaude approbation.
-
-—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite ne se
-trouvera pas mériter la censure. Je me suis montré, monsieur, avec la
-fille de ce gentleman dans quelques lieux publics de divertissement; et
-ainsi, ce qui était légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort,
-et l’on a prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en
-personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; mais
-il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. Quant au reste,
-pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et mon intendant pourront
-vous renseigner mieux que moi, car je leur abandonne entièrement
-l’administration des affaires. S’il a contracté des dettes, et qu’il
-ne veuille, ou même qu’il ne puisse pas les payer, c’est leur affaire
-de procéder de cette manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à
-employer les moyens de recouvrement les plus légaux.
-
-—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, il n’y a
-rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que votre conduite
-eût pu être plus généreuse en ne permettant pas que ce gentleman fût
-opprimé par la tyrannie des subalternes, elle a du moins été équitable.
-
-—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. Je le défie
-de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont prêts à attester ce
-que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il en voyant que je gardais
-le silence, car en fait je ne pouvais pas le contredire, ainsi,
-monsieur, mon innocence est bien établie; mais, bien qu’à votre prière
-je sois prêt à pardonner à ce gentleman toutes les autres offenses,
-ses tentatives pour m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un
-ressentiment que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure
-où son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là,
-dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre son
-cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux témoins pour le
-prouver; un de mes domestiques a été blessé dangereusement, et, quand
-mon oncle lui-même m’en dissuaderait, ce que je sais qu’il ne fera pas,
-je ferai en sorte que justice publique soit faite et qu’il soit puni de
-ce qu’il a fait.
-
-—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance déjà, et
-faut-il que mon pauvre garçon ressente ta cruauté? J’espère que le
-bon sir William nous protègera, car mon fils est aussi innocent qu’un
-enfant; je suis sûre qu’il l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à
-personne.
-
-—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pour son salut ne
-sont pas plus grands que les miens; mais je regrette de trouver son
-crime trop évident, et si mon neveu persiste...» Mais notre attention
-fut détournée à ce moment par l’apparition de Jenkinson et des deux
-aides du geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très
-bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin qui avait
-enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le tirant dans la chambre.
-Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais eu un candidat pour Tyburn[11],
-c’est celui-là.»
-
-A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui
-l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle
-de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître;
-mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire,
-s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances,
-Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient
-leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre
-prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se
-tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman
-qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est
-M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les
-vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman,
-et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre
-eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il
-la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces
-entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient
-battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M.
-Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en
-jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.»
-
-Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par
-son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un
-récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui
-avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois.
-
-«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein!
-Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il
-l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez,
-je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.»
-
-Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas
-admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais
-d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William.
-Misérable, ne les appelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que
-ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.»
-
-[Illustration]
-
-Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de
-son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais
-passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais
-vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses
-habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille
-fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment!
-interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui,
-répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire
-une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté,
-et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que
-je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur
-si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua
-le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la
-fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison,
-vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous
-produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure
-de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant
-son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là
-la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il
-plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas,
-car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il
-a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop
-vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me
-fut assigné, et je le confesse, à ma confusion.
-
-—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte
-de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop
-évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie,
-la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez
-en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et
-reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de
-présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il
-a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse
-pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels
-artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?
-
-—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais,
-il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses
-malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car
-une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même,
-celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne
-put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant
-elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et
-le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez
-sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent
-célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et
-étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville.
-C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par
-hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt
-envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques
-détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune
-M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à
-plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison,
-les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la
-conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une
-conjoncture si inattendue.
-
-Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces
-rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les
-jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque
-extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous
-pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien
-d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions
-être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler,
-que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans
-quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.
-
-Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma
-charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette
-jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement;
-ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon
-cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire
-qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous
-opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et
-de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous
-est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à
-contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que
-vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle,
-vous prenez plaisir à faire le bien en secret.
-
-—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en
-l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils
-que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus
-complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après
-avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre
-l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans
-les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître.
-Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper
-aux embrassements d’un tel monstre.
-
-—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M.
-Thornhill m’a donné comme certain que le fils aîné de ce gentleman, le
-capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse.
-
-—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des
-faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a
-jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours
-trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il
-mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre
-sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M.
-Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur
-les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le
-plus outrageant tableau de sa couardise.
-
-[Illustration]
-
-«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme!
-Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés
-que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me
-persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait
-plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai
-appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!»
-
-Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice,
-car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un
-imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet
-de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était
-nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur
-ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car
-je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit
-militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux
-salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa
-mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour
-arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner.
-Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels
-sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour
-s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu
-de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel.
-«Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je
-ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction,
-c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été
-trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre
-infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez
-depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous
-avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le
-renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut être à vous, elle
-ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria
-sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.»
-
-Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le
-vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce
-qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il
-était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais
-rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que
-le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire
-face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se
-montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors,
-s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis
-résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers
-sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs.
-Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot,
-qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les
-articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune
-sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non
-sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de
-l’une, prenne l’autre qui voudra.»
-
-C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de
-ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les
-articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était
-irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la
-perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune,
-dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à
-donner.
-
-—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment
-tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que
-j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon
-Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de
-fortune en ce moment accroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre
-ma douce enfant de ma sincérité.»
-
-M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce
-que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers
-à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une
-obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put
-surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que
-tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à
-lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre
-l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe.
-Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles,
-lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois
-confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne
-me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse
-est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas
-être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous
-voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans
-fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié
-que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son
-avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez
-une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.
-
-—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai
-jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas
-maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse;
-j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu
-de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que
-seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me
-donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille
-s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir
-même à les punir le premier.»
-
-Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple
-heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution
-de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu
-d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors
-la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec
-transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être
-ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé
-espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long
-temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu
-s’élever si haut!
-
-[Illustration]
-
-—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable
-prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans
-elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil
-des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre
-fortune, je puis maintenant être heureuse même dans la pauvreté.
-—Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace,
-que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez,
-arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce
-marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur,
-vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre
-Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le
-squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié
-à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple?
-répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis
-fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de
-vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois
-déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas
-un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille,
-riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été
-légalement marié à personne.
-
-—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre;
-vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant
-comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous
-amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques
-minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité
-ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture
-vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire.
-Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je
-suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces.
-
-—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut
-bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie, je
-suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse,
-répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce
-gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu
-se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de
-le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il
-a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui
-l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne
-serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction!
-Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est
-elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon
-Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!»
-
-Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus
-grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer
-mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence
-exprimait seul le ravissement.
-
-«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma
-consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria
-Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable
-enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle,
-qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici
-debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et
-pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence
-en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela,
-il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva
-parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs,
-reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots
-expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai
-une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire
-différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné
-commission de lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans
-le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son
-ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai
-prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane
-pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité
-qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse,
-mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au
-squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais
-convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais
-besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir
-toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les
-prisonniers eux-mêmes sympathisèrent
-
- Et secouèrent leurs chaînes
- Avec transport et dans une sauvage harmonie.
-
-Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia
-même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation,
-à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement
-suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa
-santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y
-en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant
-toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon
-cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous
-pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu
-ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma
-joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur.
-
-—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre.
-Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était
-de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre
-jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela
-tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre
-méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle
-était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à
-la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous
-détromper avant aujourd’hui.»
-
-[Illustration]
-
-Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur
-lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement
-abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie
-et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé
-sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante
-il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à
-ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes
-vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun
-attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on
-te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais
-non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en
-possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est
-de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours
-à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en
-termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne
-pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il
-lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses
-anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on
-lui accorderait pour le servir.
-
-Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa
-nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut
-suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille
-avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en
-avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à
-leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis
-à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible
-d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de
-faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie
-ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté
-dans ceux de ma fille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne
-pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je
-crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie,
-sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me
-reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur,
-continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons
-l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et
-l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra
-très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa
-dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très
-confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de
-ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille
-parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse
-proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non,
-monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre
-M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents
-livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur,
-répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne
-pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille
-obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a
-de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq
-cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais,
-répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi,
-reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il
-faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra
-contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable
-des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre
-Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill
-pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui
-seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant
-ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir
-essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû
-être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens
-et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme
-je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a
-pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je
-puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter
-à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous
-eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill
-subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant.
-Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que
-les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout
-avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes
-la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux
-baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers,
-et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme.
-Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je
-serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je
-vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un
-somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers
-furent distribués à la foule.
-
-Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives
-de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée,
-je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au
-milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon
-cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je
-dormis tranquillement jusqu’au matin.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-_Conclusion._
-
-
-LE lendemain matin, dès mon réveil, je trouvai mon fils aîné assis à
-mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune
-en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que
-j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant
-qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il
-avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui
-était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque
-autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais
-quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que
-je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je
-lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était
-déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je
-pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour
-me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et
-les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais
-pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un
-valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager
-revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et
-trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et
-l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès
-lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à
-fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit
-qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus
-deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les
-préparer.
-
-Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et
-ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant
-le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je
-fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une
-nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution.
-
-[Illustration]
-
-C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de
-mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait
-l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale,
-protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté
-pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre
-elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant
-tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par
-me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre:
-«Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée,
-et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je
-suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les
-ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés
-les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais
-d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture
-mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre
-retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles
-Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à
-l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu
-qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura
-mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera
-convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à
-l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent
-me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés
-pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement.
-Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur
-adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout
-désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par
-tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus.
-
-Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était
-servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors
-de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite
-aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort
-aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il
-n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son
-temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est
-un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille
-aînée, cependant, se souvient encore de lui avec regret, et elle m’a
-même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera,
-elle se laissera peut-être fléchir.
-
-Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions
-ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent
-sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille
-aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des
-deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en
-proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman
-auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation,
-excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement
-satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au
-haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais,
-malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne
-puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire;
-mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait
-au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens
-particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon
-fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous
-remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de
-la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie,
-je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.
-
-Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai
-qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma
-famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux
-petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par
-couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer;
-tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me
-restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune
-surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité.
-
-
- FIN
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- TABLE
-
-
- Pages.
-
- PRÉFACE I
-
- AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR 1
-
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
- Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un
- air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures 3
-
-
- CHAPITRE II.
-
- Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître
- la fierté des justes 9
-
-
- CHAPITRE III.
-
- Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent
- généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage 15
-
-
- CHAPITRE IV.
-
- Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur,
- lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère 27
-
-
- CHAPITRE V.
-
- Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les
- choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent
- d’ordinaire être les plus funestes 31
-
-
- CHAPITRE VI.
-
- Bonheur d’un foyer rustique 37
-
-
- CHAPITRE VII.
-
- Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent
- réussir à amuser pendant une soirée ou deux 43
-
-
- CHAPITRE VIII.
-
- Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener
- beaucoup 51
-
-
- CHAPITRE IX.
-
- Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours
- que la supériorité de la toilette donne la supériorité de
- l’éducation 61
-
-
- CHAPITRE X.
-
- La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères
- des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état 67
-
-
- CHAPITRE XI.
-
- La famille persiste à relever la tête 73
-
-
- CHAPITRE XII.
-
- La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les
- mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités
- véritables 81
-
-
- CHAPITRE XIII.
-
- On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de
- donner des avis désagréables 89
-
-
- CHAPITRE XIV.
-
- Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités
- apparentes peuvent être des bénédictions réelles 95
-
-
- CHAPITRE XV.
-
- Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie
- d’être trop sage 105
-
-
- CHAPITRE XVI.
-
- La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus
- grands 113
-
-
- CHAPITRE XVII.
-
- Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une
- tentation agréable et prolongée 121
-
-
- CHAPITRE XVIII.
-
- Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré 133
-
-
- CHAPITRE XIX.
-
- Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et
- appréhendant la perte de nos libertés 141
-
-
- CHAPITRE XX.
-
- Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté
- et perd le bonheur 153
-
-
- CHAPITRE XXI.
-
- Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste
- qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction 173
-
-
- CHAPITRE XXII.
-
- Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond 185
-
-
- CHAPITRE XXIII.
-
- Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement
- misérable 193
-
-
- CHAPITRE XXIV.
-
- Nouvelles calamités 201
-
-
- CHAPITRE XXV.
-
- Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui
- ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation 209
-
-
- CHAPITRE XXVI.
-
- Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles
- devraient récompenser aussi bien que punir 217
-
-
- CHAPITRE XXVII.
-
- Continuation du même sujet 225
-
-
- CHAPITRE XXVIII.
-
- Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de
- la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les
- félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en
- soi et indignes de ses soins dans leur répartition 233
-
-
- CHAPITRE XXIX.
-
- Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée
- vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du
- plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent
- recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future 247
-
-
- CHAPITRE XXX.
-
- Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et
- la fortune à la fin changera en notre faveur 255
-
-
- CHAPITRE XXXI.
-
- Anciens bienfaits inopinément payés avec usure 267
-
-
- CHAPITRE XXXII.
-
- Conclusion 287
-
-
- FIN DE LA TABLE
-
-
-[Illustration].
-
-
-
-
- NOTES:
-
-
-[1] Le mot _vicaire_, consacré par l’usage, a été conservé dans
-le titre; mais on sait que le _vicar_ anglais correspond, dans la
-hiérarchie de l’Église anglicane au _curé_ de l’Église catholique, en
-ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère
-en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de
-patronage.
-
-[2] Ou _esquire_, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier.
-On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui
-c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne aux _gentlemen_,
-c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.
-
-[3] Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intitulé
-_Tom Jones_.
-
-[4] _Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of
-marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same
-opinion._ «La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes
-ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»
-
-[5] _The Ladies’ Magazine._
-
-[6] Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.
-
-[7] _Lie down to be saddled with wooden shoes!_
-
-[8] Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.
-
-[9] Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.
-
-[10] Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de
-prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (_to crib_, enlever,
-chiper).
-
-[11] Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.
-
-
-
-
-
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-
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-
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-Literary Archive Foundation
-
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-
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-
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-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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