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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Le Vicaire de Wakefield - -Author: Oliver Goldsmith - -Illustrator: Victor Armand Poirson - -Translator: Bernard-Henri Gausseron - -Release Date: June 19, 2016 [EBook #52376] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - LE VICAIRE - - DE WAKEFIELD - - - - - OLIVER GOLDSMITH - - LE VICAIRE - - DE WAKEFIELD - - TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE - - PAR - - B.-H. GAUSSERON - - [Illustration] - - PARIS - - A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR - - 7, RUE SAINT-BENOIT - - -[Illustration] - - - - -PRÉFACE[1] - - -OLIVER Goldsmith naquit au village de Pallas, ou Pallasmore, dans le -comté de Longford, en Irlande, le 10 novembre 1728. Son père, qui y -était pasteur, avec un revenu de mille francs par an, se transporta -peu après avec sa famille à Lissoy, dans le comté de Westmeath, où -on offrait de rétribuer son ministère un peu plus de quarante livres -sterling. - -Le jeune Goldsmith était petit, grêlé et gauche. A l’école, ses -camarades se moquaient de lui et le battaient. Faible de corps et -dépourvu d’argent de poche, il ne pouvait ni se faire craindre ni se -concilier des amitiés intéressées. Le maître d’ailleurs le trouvait -lourd et stupide. - -A dix-huit ans, on l’envoya à l’Université de Dublin, comme _sizar_, -c’est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services domestiques -l’instruction qu’il recevait. Quand le besoin d’argent le talonnait et -qu’il avait épuisé les ressources qu’une mince garde-robe lui procurait -chez le prêteur sur gages, il composait des chansons qu’il allait -vendre, à cinq shillings pièce, et qu’il avait ensuite le chatouillant -plaisir d’entendre lamentablement crier par les mendiants dans les rues -de Dublin. - -Au sortir de l’Université, où il ne manqua pas de mésaventures, il -vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt maternelle, car -son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais il fallait -se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne fut pas -aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en droit à Dublin, -étudiant en médecine à Édimbourg, puis à Leyde où il profite des leçons -des deux illustres professeurs Albinus et Gaubius, que lui seul, je -suppose, a connus, il tire le plus d’argent qu’il peut—ce qui ne veut -pas dire beaucoup—de son excellent oncle Contarine, et il fait, dans -des conditions dont un chapitre du _Vicaire de Wakefield_ nous donne la -description idéalisée, de longs voyages à travers la France, la Suisse -et l’Italie. Toute cette période de la vie de Goldsmith est racontée -par la plupart de ses biographes avec force détails et anecdotes où la -légende et l’imagination suppléent les documents précis, qui souvent -font défaut. Quelque part en Italie, on ne sait où ni comment, il -se fit recevoir docteur en médecine. Il est vrai que, plus tard, le -docteur Goldsmith ayant voulu passer, à Londres, un examen d’infirmier -des hôpitaux, fut refusé sans hésitation. - -C’est probablement au prestige de son titre que Goldsmith, revenu -misérable à Londres, dut de trouver une place chez un pharmacien. -Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand succès -sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l’imprimerie -de Samuel Richardson, l’auteur de _Clarisse Harlowe_. Il y fit une -tragédie. L’imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de la muse -de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au panier. -Nous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de répétiteur, -chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckham. Il y fut -matériellement moins malheureux que ne le donne à penser le récit de -George Primrose dans le _Vicaire_. C’est là, à la table du maître de -l’école, qu’il rencontra le libraire Griffiths et que sa destinée se -décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un _hack_, -comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux manœuvres -littéraires qu’aux chevaux de louage. - -Griffiths l’employa (1757) à écrire, pour sa _Monthly Review_, des -comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, M^{rs} Griffiths, avait -droit de censure et de correction. Cet arrangement dura cinq mois. -Les charmes de son rédacteur en chef n’enchaînèrent pas le volage -Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se -réfugia de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage -intitulé _Enquiry into the Present State of polite learning in Europe_, -«Recherches sur l’état présent de la culture intellectuelle en Europe», -et en même temps il se portait candidat pour un poste de médecin du -gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; mais, pour toutes -les raisons que l’on peut supposer, il ne partit pas. Au lieu d’aller à -Coromandel, il s’établit dans un grenier de Fleet street et recommença -son métier de faiseur de copie à forfait. - -Son premier livre fut publié anonymement et par souscription le 2 avril -1759. Il fit du bruit dans Grub street et dans les tavernes littéraires -de Londres, où tout le monde en connaissait l’auteur. Goldsmith y -divise l’histoire littéraire en trois âges: la jeunesse, ou âge des -poètes; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin, ou âge des -critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et leurs -œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore du métier, la -chose ne manque pas de piquant. - -Il n’en continua pas moins de faire la même besogne que les critiques -qu’il critiquait, avec la différence qu’il peut y avoir cependant entre -un écrivain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordinaires des revues -du temps. Le 6 octobre 1759, parut le premier numéro de _The Bee_, -«l’Abeille», entreprise du libraire Wilkie, dont il était l’unique -rédacteur. L’aventure ne fut ni profitable ni longue; mais en même -temps il écrivait, dans un journal quotidien, _The Public Ledger_, -«le Grand Livre public», deux lettres par semaine, que le libraire -Newbery lui payait une guinée la pièce. Ces lettres, comme c’était la -mode alors (_Lettres siamoises_, _Lettres persanes_, etc.), étaient -supposées écrites par le Chinois Lien-Chi-Altangi voyageant en Europe. -Elles furent publiées ensuite à part sous le titre de _The Citizen of -the World_, «le Citoyen du Monde». - -Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, et il -se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Goldsmith -que, plus il gagna d’argent, plus il eut de dettes. Nous sommes à -l’époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse, -et il produit traités sur traités, brochures sur brochures, à toute -occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu; son ami Johnson, le -grand docteur Johnson, l’oracle littéraire du siècle, le patronne -et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses -relations, qui se font et s’entretiennent surtout dans les tavernes -et les cercles, Goldsmith va vers ce temps (1762) passer une saison à -Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier _The Life of Richard -Nash, Esq._, la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath pour -ses excentricités et le grand inspirateur de la mode. - -Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait pour -lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui-même, -il s’endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci le -menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par lettre -de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son ami pour -lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. Goldsmith -prenait patience en effet; il avait déjà, par une recette alchimique -peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, et vidait une -bouteille de vin de Madère lorsque Johnson entra. Celui-ci le ramena à -des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint qu’il avait, tout prêt, -un roman en manuscrit. Johnson le porta à Francis Newbery, le neveu -du Newbery déjà nommé, et revint porteur de soixante livres sterling, -avec lesquelles Oliver se libéra non sans accabler sa propriétaire des -épithètes les plus indignées. - -Ce manuscrit était celui du _Vicaire de Wakefield_. - -Ceci se passait vers la fin de 1764. Le libraire, peu enchanté de -l’affaire, qu’il n’avait faite qu’à la sollicitation de Johnson, -n’osait, courir les risques de l’impression. Il ne se décida à publier -le roman qu’en mars 1766, après que le grand succès du premier poème de -Goldsmith, _The Traveller_, se fût bien affirmé. - -_The Traveller_, «le Voyageur», fut publié par Newbery l’aîné. C’est -le premier ouvrage qui porte le nom de l’auteur. Il y avait travaillé -longtemps, et, dès l’époque de ses pédestres voyages sur le continent, -en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, auquel il le -dédia. On n’avait rien vu d’aussi parfait depuis Pope, et la réputation -de Goldsmith fut faite du coup. - -Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient -insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin -et Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un choix -de ses _Essays_. Il voulut chercher des ressources ailleurs que dans -ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l’exercice de la -profession de médecin, muni, cette fois, d’un magnifique manteau -écarlate et d’une riche canne à pomme d’or. Avec une assurance bien -naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances qu’aucun -apothicaire n’osait préparer; si bien que, se voyant incompris de ce -côté, il se résigna définitivement à n’être que docteur _in partibus_. - -C’est vers ce temps qu’il aborda le théâtre. Le 29 janvier 1768, il -fit représenter sur la scène de Covent Garden _The Good natured Man_, -«l’Homme au bon naturel», avec un prologue du D^r Johnson. La comédie, -gaie et spirituelle, frisant même la farce, eut du succès et rapporta -cinq cents livres à l’auteur. C’était une fortune pour Goldsmith. Il -n’hésita pas: il employa quatre cents livres à acheter dans Middle -Temple un appartement superbe, et le reste à inaugurer comme il -convenait sa nouvelle installation. - -Ce n’était pas ainsi qu’il pouvait se délivrer de l’obligation de ramer -sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (_A Roman History_), -que lui avait commandée le libraire Davies. L’histoire parut, et -Johnson déclara qu’elle valait mieux que les abrégés de Lucius Florus -et d’Eutrope, et qu’elle était supérieure à Vertot. - -Il s’était engagé en 1769 à écrire pour le libraire Griffin une -Histoire de la nature animée (_History of animated nature_) en huit -volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq -cents livres d’avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d’un -canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle -n’allaient pas au delà. Aussi le D^r Johnson ne s’avançait-il pas trop -en prédisant que l’Histoire de la nature animée serait aussi amusante -qu’un conte persan. Cependant il interrompit cette grande œuvre pour -gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, désireux d’exploiter -la veine ouverte par l’Histoire romaine, le pressait de lui faire une -«Histoire d’Angleterre, depuis la naissance de l’empire britannique -jusqu’à la mort de George II, en quatre volumes in-octavo». En même -temps, il écrivait une vie de Thomas Parnell, poète irlandais, mort -en 1717, et dont un poème, _l’Ermite_, a été traduit en français par -Hennequin. - -Au milieu de ces soucis d’argent et de ces travaux de librairie, -Goldsmith polissait d’une main amoureuse un nouveau poème, le pendant -du _Traveller_, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de _The -Deserted village_, «le Village abandonné». Les souvenirs de son -enfance, poétisés par la distance et l’imagination, donnent un charme -pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les malheurs -de toute une population chassée de son riant village par le caprice -du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher du _Village -abandonné_ de Goldsmith certains passages de l’_Hermann et Dorothée_ de -Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci dût quelque chose à -celui-là. - -Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des -littérateurs de son temps. Lancé dans la société des écrivains, des -artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser, -avec l’argent qu’il n’avait pas, son temps si précieux et ses forces -qui commençaient à s’épuiser, il trouvait encore le moyen d’écrire de -gracieux et malins badinages en vers, comme le «Cuissot de venaison» -(_The Haunch of venison_) adressé à lord Clare, et _Retaliation_, -amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas imprimé de son -vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une fois pour qu’il -y songeât de nouveau. Le 15 mars 1773, il donnait à Covent Garden -une comédie intitulée _She stoops to conquer_, «Elle plie pour mieux -vaincre», supérieure à la première, et digne de rester classique. - -Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre -Goldsmith, enfoncé plus que jamais dans les dettes et les engagements -impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce (_History of Greece_), -que Griffin lui avait payée deux cent cinquante livres, fut, je crois, -le dernier labeur qu’il exécuta. Excédé de toutes manières, l’esprit -inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la dette où -il s’était jeté avec la confiance et l’étourderie de la jeunesse, et -où, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s’enlizer -davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut enterré -dans le cimetière de l’église du Temple, on ne sait au juste à quel -endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à Westminster, -et le D^r Johnson composa, pour y être gravée, l’épitaphe de son ami. -Plutôt que le pompeux latin lapidaire du docteur, ces paroles, par -lesquelles il résumait son jugement sur Oliver Goldsmith, méritent -d’être rapportées, et l’on peut y souscrire, je pense: «Il gagna de -l’argent par tous les moyens ingénieux qui en procurent et le gaspilla -dans toutes les folies qui le dépensent. Mais ne nous souvenons pas de -ses faiblesses. Ce fut vraiment un très grand homme.» - -J’ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S’il ne parvenait pas à payer -ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui demandaient. -Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit la nécessité -et où le maintint l’imprévoyance, il garda intactes son honnêteté -littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l’ostentation -que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient pour de la -niaiserie et s’en moquaient. Le gouvernement veut acheter sa plume; -il répond à l’intermédiaire envoyé pour le sonder: «Je puis gagner -assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour aucun parti. -L’assistance que vous venez m’offrir ne m’est donc pas nécessaire.» Le -comte de Northumberland est nommé vice-roi d’Irlande. Il fait venir -Goldsmith et lui demande en quoi il peut le servir. «J’ai là-bas un -frère, pasteur et peu fortuné, répond le poète. Je le recommande à -votre bienveillance.» Ce sont là des traits qui font aimer l’homme, -quelles que soient ses imperfections. - -Je ne dirai rien de la réputation d’esprit lourd et de causeur ridicule -qu’on lui avait faite de son temps et qui s’est perpétuée jusqu’à -nous. Il n’est guère probable que l’ami de Johnson et de tant d’autres -brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, comme l’a dit -Horace Walpole, un «idiot inspiré». Un de ses derniers biographes, -M. William Black, a montré clairement qu’il avait l’esprit très -fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des balourdises des -saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu’au milieu de leurs -grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l’emporte-pièce ses -compagnons ne comprenaient généralement pas. Cette raillerie discrète -de Goldsmith, qui a l’air de se tourner contre soi-même pour mieux -atteindre les autres, cette mesure dans la satire, qui indique les -vices et les ridicules sans avoir l’air de les voir, ne sont pas les -moindres charmes de son œuvre et nulle part n’apparaissent mieux que -dans le _Vicaire de Wakefield_. - -Je n’ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d’œuvre qui, comme -tous les chefs-d’œuvre d’un ordre élevé, appartient à l’humanité autant -qu’au pays où il s’est produit. - -M. Émile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une étude que sa -sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, remplira de vues -nouvelles et profondes. Pour moi, j’ai cherché dans ma traduction -à obtenir, le plus qu’il m’a été possible, par l’exactitude de la -reproduction, l’identité de l’effet. - -Tel qu’il est, je présente mon travail au public avec le désir très -vif qu’il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son -œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquentation des -esprits nobles et des écrits sains. - - B.-H. G. - - - - -LE VICAIRE - -DE WAKEFIELD - - -[Illustration] - - - - -AVERTISSEMENT - - -IL y a cent défauts dans ceci, et l’on pourrait dire cent choses pour -prouver que ce sont des beautés. Mais il n’est pas besoin. Un livre -peut être amusant avec de nombreuses erreurs, et très ennuyeux sans une -seule absurdité. Le héros de ce morceau réunit les trois plus grands -caractères qui soient sur terre: il est prêtre, agriculteur, père de -famille. Il est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir, -comme simple dans l’abondance et majestueux dans l’adversité. Dans -cet âge d’opulence et de raffinement, à qui ce caractère pourra-t-il -plaire? Ceux qui aiment la grande vie se détourneront avec dédain de la -simplicité de son foyer rustique. Ceux qui prennent la grossièreté pour -une humeur plaisante ne trouveront point d’esprit dans son inoffensif -entretien, et ceux qui ont appris à se moquer de la religion riront -d’un homme dont les principaux motifs de consolation se puisent dans la -vie future. - - OLIVER GOLDSMITH. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE PREMIER - -_Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de -parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures._ - - -J’AI toujours été d’avis que l’honnête homme qui se marie et élève une -grande famille rend plus de services que celui qui reste célibataire et -se contente de parler de la population. Cédant à ce motif, il y avait -à peine un an que j’avais pris les Ordres, lorsque je me mis à songer -sérieusement au mariage, et je choisis ma femme, comme elle-même sa -robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la surface, mais pour -ces qualités qui supportent bien l’usage. Il faut lui rendre justice: -c’était une bonne, une remarquable femme; et quant à l’éducation, il y -avait peu de dames de province qui pussent en montrer davantage. Elle -était capable de lire n’importe quel livre anglais sans trop épeler; -mais pour les conserves, les confitures et la cuisine, personne ne la -surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excellentes pour -le ménage, bien que je n’aie jamais réussi à m’apercevoir que toutes -ses idées nous rendissent plus riches. - -Cependant nous nous aimions tendrement, et notre affection grandissait -à mesure que nous vieillissions. De fait, il n’y avait rien qui pût -nous irriter contre le monde, ou l’un contre l’autre. Nous avions -une maison élégante, située dans un beau pays et un bon voisinage. -L’année se passait en amusements moraux ou champêtres, en visites à -nos voisins riches, en soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres. -Nous n’avions point de révolutions à craindre, point de fatigues à -supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et toutes nos -migrations du lit bleu au lit brun. - -Comme nous demeurions près de la route, nous avions souvent la visite -du voyageur ou de l’étranger, qui goûtaient notre vin de groseille, -pour lequel nous jouissions d’une grande réputation; et je déclare -avec la véracité de l’historien que je n’ai jamais su qu’aucun d’eux -y ait trouvé à redire. Nos cousins également, jusqu’au quarantième -degré, se rappelaient tous leur consanguinité sans nullement recourir -au bureau des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir. -Quelques-uns ne nous faisaient pas grand honneur par ces revendications -de parenté, car nous avions dans le nombre l’aveugle, le manchot et -le boiteux. Cependant ma femme insistait toujours sur ce qu’étant la -même chair et le même sang, ils devaient s’asseoir avec nous à la même -table. De sorte que, si nous n’avions pas autour de nous des amis très -riches, nous en avions généralement de très heureux; car cette remarque -se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le convive -est pauvre, plus il est content d’être bien traité; et de même que -certaines gens s’extasient sur les couleurs d’une tulipe ou sur l’aile -d’un papillon, moi j’étais, par nature, admirateur des visages heureux. - -[Illustration] - -Cependant lorsqu’un de nos parents se trouvait être une personne d’un -trop méchant caractère, ou un convive gênant, ou quelqu’un dont nous -désirions nous débarrasser, j’avais toujours soin de lui prêter, à -son départ de ma maison, un habit de cheval, ou une paire de bottes, -ou quelquefois un cheval de peu de valeur, et j’eus invariablement la -satisfaction de voir qu’il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen, -la maison était purgée de ceux que nous n’aimions pas; mais jamais -la famille de Wakefield n’a eu la réputation de mettre à la porte le -voyageur ou le parent pauvre. - -Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état de grand bonheur; -non que nous n’eussions parfois de ces petits froissements que la -Providence envoie pour rehausser le prix de ses faveurs. Mon verger -était souvent ravagé par des écoliers, et les crèmes de ma femme -mises au pillage par les chats et les enfants. Le seigneur du village -s’endormait quelquefois aux endroits les plus pathétiques de mon -sermon, ou sa noble dame ne répondait aux civilités de ma femme à -l’église que par une révérence écourtée. Mais nous surmontions bientôt -la contrariété causée par de tels accidents, et, d’ordinaire, au bout -de trois ou quatre jours, nous nous demandions comment ils avaient pu -nous émouvoir. - -Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mollesse, étaient -à la fois bien faits et sains; mes fils robustes et actifs, mes filles -belles et d’une fraîcheur épanouie. Quand je me tenais au milieu de ce -petit cercle, qui promettait des appuis au déclin de mon âge, je ne -pouvais m’empêcher de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg -qui, lors du voyage de Henri II à travers l’Allemagne, et tandis -que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors, amena ses -trente-deux enfants et les présenta à son souverain comme la plus -précieuse offrande qu’il pût faire. De la même façon, bien que je n’en -eusse que six, je les considérais comme un présent très précieux fait -à mon pays, et conséquemment je regardais celui-ci comme mon débiteur, -Notre fils aîné fut nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait -laissé dix mille livres sterling. Notre second enfant était une fille; -j’avais l’intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle; mais -ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, insista pour -qu’on l’appelât Olivia. Moins d’une année après, nous eûmes une autre -fille, et j’avais résolu cette fois que Grisèle serait son nom; mais -une riche parente ayant eu la fantaisie d’être marraine, la fille fut, -par ses instructions, appelée Sophia, de sorte que nous eûmes deux noms -romanesques dans la famille; mais je proteste solennellement que je n’y -fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un intervalle de douze -ans, nous eûmes encore deux fils. - -Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je voyais toute -ma petite famille autour de moi; mais la vanité et la satisfaction -de ma femme étaient encore plus grandes que les miennes. Lorsque nos -visiteurs disaient: «Eh! sur ma parole, Mrs Primrose, vous avez les -plus beaux enfants de tout le pays.—Ah! voisin, répondait-elle, ils -sont comme le ciel les a faits, assez beaux s’ils sont assez bons; -car beau est qui bien fait.» Et alors elle ordonnait de tenir la tête -droite à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort -belles. L’extérieur seul est une chose tellement frivole pour moi, que -je n’aurais guère songé à en faire mention, si ce n’avait été un sujet -général de conversation dans le pays. Olivia, alors âgée de dix-huit -ans environ, avait cette luxuriance de beauté avec laquelle les -peintres ont coutume de représenter Hébé: ouverte, animée, dominatrice. -Les traits de Sophia n’étaient pas si frappants au premier abord, mais -souvent ils produisaient un effet plus sûr; car ils étaient doux, -modestes et séduisants. L’une triomphait d’un seul coup, l’autre par -des efforts heureusement répétés. - -Le caractère d’une femme est généralement conforme à l’expression de -ses traits, du moins il en était ainsi de mes filles. Olivia souhaitait -de nombreux amoureux, Sophia aurait voulu s’en attacher un seul. Olivia -était souvent affectée, par suite de son trop grand désir de plaire. -Sophia allait jusqu’à dissimuler la supériorité de sa nature, tant elle -craignait d’offenser. L’une me récréait par sa vivacité quand j’étais -gai, l’autre par son bon sens quand j’étais sérieux. Mais ces qualités -n’étaient jamais poussées à l’excès ni chez l’une ni chez l’autre, et -je les ai souvent vues changer de caractère pendant toute une journée. -Un vêtement de deuil transformait ma coquette en prude, et une nouvelle -parure de rubans donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu’elle n’en -avait naturellement. - -Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j’avais en vue pour -lui une des professions savantes. Mon second garçon, Moïse, que je -destinais aux affaires, recevait une sorte d’éducation mixte à la -maison. Mais il est inutile d’essayer de décrire les caractères -particuliers de jeunes gens qui n’avaient vu que très peu du monde. -En somme, un air de famille régnait entre eux tous, et, à proprement -parler, ils n’avaient qu’un caractère, celui d’être tous également -généreux, crédules, simples et inoffensifs. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE II - -_Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la -fierté des justes._ - - -LES intérêts temporels de notre famille étaient principalement commis -à l’administration de ma femme; quant aux spirituels, je les prenais -entièrement sous ma direction. Les revenus de mon bénéfice ne montaient -qu’à trente-cinq livres sterling par an; je les abandonnais aux -orphelins et aux veuves du clergé de notre diocèse; car, ayant une -fortune personnelle, je ne m’inquiétais pas du casuel, et je sentais un -secret plaisir à faire mon devoir sans récompense. J’avais aussi pris -la résolution de ne point avoir de desservant et de connaître tous les -habitants de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tempérance -et les célibataires au mariage; si bien qu’au bout de quelques années, -c’était un commun dicton qu’il y avait à Wakefield trois étranges -manques: manque de morgue dans le pasteur, manque de femmes pour les -jeunes gens, et manque de pratiques pour les cabarets. - -Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j’ai écrit -plusieurs sermons pour en prouver la félicité; mais il y avait un dogme -particulier que je me faisais un point d’honneur de défendre; en effet, -je soutenais avec Whiston qu’il est illégal à un prêtre de l’Église -d’Angleterre, après la mort de sa première femme, d’en prendre une -seconde; ou, pour le dire d’un mot, je me glorifiais d’être strictement -monogame. - -Je m’étais initié de bonne heure à cette importante controverse sur -laquelle tant de volumes ont été laborieusement écrits. J’ai moi-même -publié quelques traités sur le sujet; et, comme ils ne se sont jamais -vendus, j’ai la consolation de penser qu’ils n’ont en pour lecteurs que -l’heureux petit nombre des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient -cela mon côté faible; mais, hélas! ils n’en avaient pas fait, comme -moi, le sujet de longues méditations. Plus j’y réfléchissais, plus il -me paraissait important. J’allai même un pas plus loin que Whiston -dans la manifestation de mes principes: comme il avait fait graver -sur la tombe de sa femme qu’elle était la _seule_ femme de William -Whiston, j’avais écrit pour ma femme, à moi, bien qu’elle fût encore -vivante, une épitaphe analogue, dans laquelle je vantais sa prudence, -son économie et son obéissance jusqu’à la mort; et, en ayant fait -faire une belle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus -de la cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort utiles: elle -rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité pour elle; -elle lui inspirait de la passion pour un bon renom et lui remettait -constamment en l’esprit sa fin. - -Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le mariage, que -mon fils aîné, au sortir de l’Université, fixa ses affections sur la -fille d’un ecclésiastique de nos voisins, dignitaire de l’Église, et -en position de lui donner une grande fortune; mais la fortune était sa -moindre qualité. Tout le monde (excepté mes deux filles) s’accordait -à déclarer que miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa -jeunesse, sa santé et son innocence étaient encore rehaussées par -un teint si transparent, par une sensibilité de regard si heureuse, -que la vieillesse même ne pouvait la voir avec indifférence. Comme -M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils un très bel -établissement, il n’était pas contraire au mariage. Les deux familles -vivaient donc ensemble dans toute l’harmonie qui précède généralement -une alliance attendue. Convaincu par expérience que le temps où l’on -fait sa cour est le plus heureux de la vie, j’étais assez disposé -à en reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens -partageaient chaque jour dans la compagnie l’un de l’antre semblaient -augmenter leur passion. Nous étions ordinairement réveillés le matin -par la musique, et, dans les beaux jours, nous chassions à cheval. -Les dames consacraient les heures qui séparent le déjeuner du dîner -à la toilette et à l’étude: habituellement elles lisaient une page -et puis se regardaient dans la glace, qui souvent présentait—des -philosophes même pourraient eu convenir—la page la plus belle de -toutes. A dîner, ma femme prenait la direction: elle tenait à toujours -découper tout elle-même, parce que c’était l’habitude de sa mère, -et elle en profitait pour nous donner l’historique de chaque plat. -Quand nous avions dîné, afin d’empêcher les dames de nous quitter, je -faisais d’ordinaire enlever la table, et quelquefois, avec l’aide du -maître de musique, nos filles nous donnaient un concert très agréable. -La promenade, le thé, les danses champêtres, les gages touchés -abrégeaient le reste de la journée, sans le secours des cartes; car je -haïssais toute espèce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions -parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et je ne -puis omettre ici une circonstance de mauvais augure qui se présenta la -dernière fois que nous jouâmes ensemble: il ne me fallait qu’amener un -quatre, et je jetai double as cinq fois de suite. - -Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque enfin on -jugea convenable de fixer un jour pour les noces du jeune couple, -qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas besoin de décrire -l’importance affairée de ma femme pendant les préparatifs du mariage, -ni les coups d’œil furtifs de mes filles; le fait est que mon attention -se fixait sur un autre objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais -publier bientôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me -semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je ne pus, -dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le montrer à mon vieil ami, -M. Wilmot, ne doutant aucunement de recevoir son approbation; mais -ce ne fut que trop tard que je découvris qu’il était attaché avec la -plus grande énergie à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes -raisons pour cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour -à une quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, amena une -discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça de couper court à -nos projets d’alliance; mais nous convînmes de débattre le sujet à fond -la veille du jour arrêté pour la cérémonie. - -Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il affirma que -j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il répliqua, je -ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, je fus appelé -dehors par un de mes parents qui, d’un visage affligé, me conseilla -d’abandonner la dispute, du moins jusqu’à ce que le mariage de mon fils -fût chose faite. - -«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et le laisser -se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de l’absurde! Autant -vaudrait me conseiller d’abandonner ma fortune que mon argument. - -[Illustration] - -—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en informer à -présent, n’est plus rien, ou à peu près. Le négociant de Londres, -aux mains de qui votre argent était placé, s’est enfui pour éviter -une déclaration de banqueroute, et l’on croit qu’il ne laisse pas -un shilling par livre sterling. Je répugnais à vous chagriner de -cette nouvelle, vous et votre famille, avant l’accomplissement du -mariage; mais elle peut maintenant servir à modérer votre chaleur -d’argumentation; car, je le suppose, votre prudence vous imposera la -nécessité de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit -assuré la fortune de la jeune fille. - -—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, si je dois -être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de moi un coquin, ni -ne m’induira à désavouer mes principes. Je vais de ce pas instruire -la compagnie de ma position; et pour ce qui est de la discussion, je -rétracte ici les premières concessions que j’avais faites au vieux -gentleman, et je ne lui accorderai pas qu’il puisse être un mari dans -aucun sens du mot.» - -On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions des deux -familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre infortune; mais -ce que les autres ressentirent était chose légère auprès de ce que -les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui semblait auparavant déjà -suffisamment disposé à rompre le mariage, fut bientôt décidé par ce -coup: il y avait une vertu qu’il possédait en perfection, c’était la -prudence, trop souvent la seule qui nous reste à soixante-douze ans. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE III - -_Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent -généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage._ - - -IL ne restait plus à notre famille qu’un espoir: c’était que la -nouvelle de notre malheur fût un rapport malicieux ou prématuré; mais -une lettre de mon agent à Londres vint bientôt m’en confirmer tous les -détails. La perte de la fortune eût été pour moi bagatelle; la seule -inquiétude que je ressentisse était pour ma famille, destinée à une -vie humble sans cette éducation qui endurcit aux dédains. - -Près d’une semaine se passa avant que je tentasse de modérer leur -affliction, car des consolations hâtives ne font que rappeler la -douleur. Durant cet intervalle, j’appliquai mes pensées à trouver -quelque moyen de les soutenir désormais; à la fin, on m’offrit -une petite cure de quinze livres sterling par an dans une partie -éloignée du pays, où je pourrais continuer de jouir de mes principes -sans molestation. J’adhérai avec joie à cette proposition, décidé à -augmenter mon traitement en faisant valoir une petite ferme. - -Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler les -débris de ma fortune; et, toutes dettes recouvrées et payées, de -quatorze mille livres sterling il ne nous en resta que quatre cents. -Ma principale préoccupation était donc maintenant de ramener les -sentiments de ma famille au niveau de notre position, car je savais -bien qu’une indigence prétentieuse est la pire des misères. «Vous -ne pouvez ignorer, mes enfants, m’écriai-je, qu’aucune prudence de -notre part n’était capable de prévenir notre récente infortune; mais -la prudence peut beaucoup pour en détourner les effets. Nous sommes -pauvres maintenant, mes bien-aimés, et la sagesse nous commande de nous -conformer à notre humble situation. Abandonnons donc, sans murmurer, ce -luxe qui rend tant de gens misérables, et cherchons, dans une condition -plus humble, cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les -pauvres vivent contents sans notre aide; pourquoi n’apprendrions-nous -pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons dès ce moment -toute prétention au grand monde. Il nous reste encore assez pour nous -assurer le bonheur si nous sommes sages. Sachons trouver dans le -contentement intime de quoi suppléer à ce qui nous manque en fortune.» - -Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, je pris le parti -de l’envoyer à la ville, où ses capacités pourraient contribuer à -notre bien-être et au sien. La séparation des amis et des familles -est peut-être une des plus poignantes circonstances qui accompagnent -la pauvreté. Le jour arriva bientôt où nous dûmes nous disperser -pour la première fois. Mon fils, après avoir pris congé de sa mère -et des autres qui mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me -demander ma bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c’était, -avec cinq guinées, tout le patrimoine que j’eusse maintenant à lui -octroyer.—«Vous allez à Londres à pied, mon garçon, m’écriai-je; -c’est la manière dont Hooker, votre grand ancêtre, a fait le voyage -avant vous. Recevez de moi le même cheval qui lui fut donné par le bon -évêque Jewel, ce bâton; et prenez aussi ce livre, il vous fortifiera -dans la route: ces deux lignes, qu’il contient, valent des millions: -_J’ai été jeune et aujourd’hui je suis vieux, mais je n’ai jamais vu le -juste abandonné, ni sa progéniture mendiant son pain._ Que ceci soit -votre consolation pendant votre voyage. Va, mon garçon; quelle que soit -ta fortune, fais que je te voie une fois chaque année; aie toujours -du cœur, et adieu!»—Comme il avait de l’intégrité et de l’honneur, -j’étais sans appréhensions en le jetant nu dans l’arène de la vie, car -je savais qu’il y jouerait un rôle honnête, vainqueur ou vaincu. - -Son départ ne fit que préparer la voie au nôtre, qui eut lieu peu -de jours après. L’éloignement d’un pays où nous avions joui de tant -d’heures de tranquillité ne se fit pas sans des larmes, que la force -d’âme elle-même avait peine à réprimer. Eu outre, un voyage de -soixante-dix milles pour une famille qui, jusque-là, n’en avait jamais -fait plus de dix hors de sa maison, nous remplissait d’appréhension; -et les cris des pauvres, qui nous suivirent jusqu’à quelque distance, -contribuaient à l’augmenter. La première journée de voyage nous mena -sans accident à trente milles de notre future retraite, et nous nous -arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, dans un village près de -la route. Lorsqu’on nous eut montré une chambre, je manifestai le -désir, suivant mon habitude, que l’hôte nous accordât sa compagnie; ce -à quoi il consentit, car ce qu’il boirait devait grossir la note le -lendemain matin. Quoi qu’il en soit, il connaissait tout le monde dans -le pays où je me rendais, particulièrement le _squire_[2] Thornhill, -qui devait être mon seigneur, et qui demeurait à quelques milles de -ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une personne qui ne -se souciait guère de connaître du monde que ses plaisirs et qui se -faisait particulièrement remarquer par son penchant vers le beau sexe. -Il disait qu’aucune vertu n’était capable de résister à ses artifices -et à ses assiduités, et qu’il n’y avait guère de fille de fermier à dix -milles à la ronde qui ne l’eût vu heureux et infidèle. Bien que ces -détails me causassent quelque peine, ils eurent un effet très différent -sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l’attente d’un -prochain triomphe. Ma femme n’était pas moins satisfaite, ni moins -confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant que nous nous -laissions aller à ces pensées, l’hôtesse entra dans la chambre pour -informer son mari que le monsieur étranger qui était depuis deux -jours dans la maison manquait d’argent et ne pouvait leur payer son -compte.—«Manque d’argent! reprit l’hôte. Ce doit être impossible, car, -pas plus tard qu’hier, il a donné trois guinées à notre bedeau pour -lui faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté par -la ville comme voleur de chiens.»—Mais l’hôtesse persistant dans son -dire, l’hôte se préparait à quitter la salle en jurant qu’il se ferait -donner satisfaction d’une manière ou d’une autre, lorsque je le priai -de me présenter à un étranger qu’il me dépeignait comme si charitable. - -[Illustration] - -Il se rendit à mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé -d’environ trente ans et vêtu d’habits jadis galonnés. Il était bien -fait de sa personne, et son visage était marqué des plis de la -méditation. Il avait quelque chose de bref et de sec dans l’abord, -et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les mépriser. -Dès que l’hôte eut quitté la salle, je ne pus m’empêcher d’exprimer à -cet étranger mon chagrin de voir un gentleman dans un tel embarras, -et je lui offris ma bourse pour parer à la nécessité présente. «Je -la prends de tout mon cœur, monsieur, répliqua-t-il, et je suis bien -aise qu’une récente étourderie, en me faisant donner ce que j’avais -d’argent sur moi, me montre qu’il y a encore des hommes tels que vous. -J’ai cependant à demander auparavant d’être informé du nom et de la -résidence de mon bienfaiteur, afin de le rembourser aussitôt que -possible.» Je le satisfis pleinement sur ce point, lui apprenant, non -seulement mon nom et mes récentes infortunes, mais le lieu où j’allais -m’établir à nouveau. «Cela tombe encore plus heureusement que je ne -l’espérais, s’écria-t-il; car je fais moi-même la même route, et il -y a deux jours que je suis retenu ici par la crue des eaux, qui se -trouveront guéables demain, je l’espère.» Je protestai du plaisir que -j’aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes filles unissant leurs -instances, il se laissa persuader de rester à souper. La conversation -de l’étranger, à la fois agréable et instructive, m’inspirait le désir -de la prolonger; mais il était grand temps de se retirer et de prendre -des forces pour la fatigue du jour suivant. - -Le lendemain matin, nous partîmes tous ensemble; ma famille était -à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, marchait sur la -banquette, le long de la route, déclarant, avec un sourire, que, -comme nous étions mal montés, il était trop généreux pour essayer de -nous laisser derrière. Les eaux n’étant pas encore basses, nous fûmes -obligés de louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi, -nous fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route par des -discussions philosophiques, qu’il semblait entendre parfaitement. Mais -ce qui me surprenait le plus, c’était que, bien qu’il m’eût emprunté -de l’argent, il défendait ses opinions avec autant d’acharnement que -s’il eût été mon protecteur. De temps en temps aussi il m’apprenait -à qui appartenaient les différentes résidences qui se présentaient -à notre vue à mesure que nous avancions.—«Celle-là, s’écria-t-il -en désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quelque -distance, appartient à M. Thornhill; ce jeune gentilhomme jouit d’une -fortune considérable, mais qui dépend entièrement du bon plaisir de -son oncle, sir William Thornhill, gentleman qui, se contentant de peu -pour lui-même, permet à son neveu de jouir du reste et demeure presque -toujours à Londres.—Quoi! m’écriai-je, est-ce que mon jeune seigneur -serait le neveu d’un homme dont les vertus, la générosité et les -bizarreries sont si universellement connues? J’ai entendu représenter -sir William Thornhill comme une des personnes les plus généreuses, -mais aussi les plus fantasques du royaume; ce serait un homme d’une -bienfaisance accomplie.—Un peu exagérée même, peut-être, répliqua -M. Burchell; du moins il a porté la bienfaisance au delà des bornes -lorsqu’il était jeune; car ses passions étaient fortes alors, et comme -elles étaient toutes du côté de la vertu, elles l’ont conduit à de -romanesques excès. De bonne heure il aspira aux talents du militaire -et du savant: il ne tarda pas à être distingué dans l’armée, et il -acquit quelque réputation parmi les hommes instruits. L’adulation -suit toujours les ambitieux, car seuls ils goûtent tout le plaisir de -la flatterie. Une foule de gens l’entourèrent, qui ne lui montrèrent -qu’un côté de leur nature, de sorte qu’il se mit à oublier dans une -sympathie universelle le soin de ses intérêts particuliers. Il aimait -tout le genre humain, car sa fortune l’empêchait de savoir qu’il y a -des coquins. Les médecins nous parlent d’une maladie dans laquelle -tout le corps est d’une sensibilité si aiguë que le plus léger contact -cause de la douleur: ce que certaines personnes out ainsi souffert -physiquement, ce gentilhomme le ressentait dans son esprit. La plus -légère infortune, réelle ou feinte, le touchait au vif, et son âme -était travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des -autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner qu’il -trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profusion finit par -altérer sa fortune, mais non son bon naturel; on voyait, au contraire, -celui-ci augmenter à mesure que l’autre paraissait décroître; il -devenait imprévoyant en devenant pauvre; et, bien qu’il parlât comme -un homme de sens, ses actions étaient celles d’un fou. Cependant, -toujours assiégé d’importunités et incapable désormais de satisfaire -à toutes les demandes qui lui étaient faites, au lieu d’_argent_ il -donna des _promesses_. C’était tout ce qu’il avait à accorder, et il -n’avait pas assez d’énergie pour causer à personne le chagrin d’un -refus. Par là, il attira autour de lui une foule de clients, auxquels -il était sûr de manquer de parole et que pourtant il désirait soulager. -Ils s’attachèrent à lui pendant un temps, puis le laissèrent avec -des reproches et un mépris mérités. Mais à proportion qu’il devenait -méprisable vis-à-vis des autres, il devenait avili vis-à-vis de -lui-même. Son esprit s’était reposé sur leurs adulations et, cet appui -enlevé, il ne savait point trouver de plaisir dans les applaudissements -de son propre cœur, qu’il n’avait jamais appris à respecter. - -«Le monde commença alors à prendre un autre aspect: la flatterie de -ses amis dégénéra en simple approbation. L’approbation prit bientôt la -forme plus familière de conseils, et les conseils, une fois rejetés, -amenèrent les reproches. Aussi vit-il alors que ces amis, que les -bienfaits avaient rassemblés autour de lui, étaient peu estimables; il -vit alors qu’il faut toujours qu’un homme donne son propre cœur pour -gagner celui d’un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce -que j’allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui-même -et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. Dans ce but, et -toujours avec ses façons bizarres, il parcourut l’Europe à pied, et -maintenant, quoiqu’il ait à peine atteint l’âge de trente ans, ses -biens sont plus abondants que jamais. Ses libéralités, il est vrai, -sont plus raisonnables et plus modérées à présent que jadis; mais il -conserve encore le caractère d’un original, et c’est dans les vertus -excentriques qu’il trouve le plus de plaisir.» - -Mon attention était si absorbée par le récit de M. Burchell qu’à peine -regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque les cris de ma -famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai la tête et j’aperçus -ma plus jeune fille an milieu d’un cours d’eau rapide, renversée de -son cheval et luttant contre le torrent. Elle avait disparu deux fois, -et je ne pouvais me précipiter à temps pour lui porter secours. Mes -sensations mêmes étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de -la sauver. Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant -son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne l’avait, -avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant le courant -un peu plus haut, le reste de la famille passa en sûreté, et nous eûmes -alors la possibilité de joindre l’expression de notre reconnaissance -à la sienne. Sa gratitude peut plus facilement s’imaginer que se -décrire: elle remerciait son sauveur par ses regards plutôt que par ses -paroles, et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle -eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, manifesta -à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de lui rendre ses -bontés chez elle. Cependant, après nous être reposés à l’auberge la -plus proche et avoir dîné ensemble, M. Burchell, qui allait dans -une autre partie du pays, prit congé, et nous poursuivîmes notre -voyage. Pendant qu’il s’éloignait, ma femme déclara qu’elle l’aimait -extrêmement, protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui -lui donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, elle -ne connaissait personne capable de fixer plus promptement son choix. -Je ne pus que sourire de l’entendre parler sur ce ton superbe; mais ces -illusions innocentes qui tendent à nous rendre plus heureux ne m’ont -jamais beaucoup déplu. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IV - -_Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel -dépend, non des circonstances, mais du caractère._ - - -LE lieu de notre retraite n’avait pour voisinage qu’un petit nombre -de fermiers, qui tous cultivaient leurs propres terres et étaient -également étrangers à l’opulence et à la pauvreté. Comme ils avaient -presque toutes les commodités de la vie chez eux, ils allaient -rarement dans les villes ou les cités chercher le superflu. Loin de -la société polie, ils gardaient encore la simplicité primitive des -mœurs; et, sobres par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance -est une vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais -ils observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et -de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient des -lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient des crêpes -au carnaval, montraient leur esprit le 1^{er} avril et cassaient -religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Ayant appris -notre approche, la population tout entière sortit à la rencontre de son -ministre, revêtue de ses plus beaux habits et précédée d’une flûte et -d’un tambourin. On avait aussi préparé pour notre réception un festin -auquel nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire -suppléa à ce qui manquait en esprit. - -Notre petite habitation était située au pied d’une colline en pente -douce, abritée par un beau taillis derrière et par une rivière bavarde -devant; d’un côté une prairie, de l’autre une pelouse. Ma ferme -consistait en vingt ares environ d’excellentes terres, pour lesquels -j’avais donné cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur. Rien ne -pouvait surpasser la propreté de mon petit enclos; les ormes et les -haies vives avaient un aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne -se composait que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui -donnait un air de calme bien-être; les murs à l’intérieur étaient -gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent de les orner -de tableaux de leur composition. La même pièce nous servait de salon -et de cuisine, il est vrai; mais cela ne la rendait que plus chaude. -D’ailleurs, comme elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les -plats, les assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées -brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé et -n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait trois -autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une pour nos deux filles -qui donnait dans la nôtre, et la troisième, avec deux lits, pour le -reste des enfants. - -[Illustration] - -La petite république à laquelle je donnais des lois était réglée de -la façon suivante: au lever du soleil, nous nous assemblions tous -dans notre salle commune, où le feu avait été allumé d’avance par la -servante. Après nous être salués les uns les autres avec les formes -convenables, car j’ai toujours pensé qu’il était bien de maintenir -certains signes matériels de bonne éducation, sans lesquels la liberté -détruit infailliblement l’amitié,—nous nous inclinions tous avec -reconnaissance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce -devoir accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux -habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles s’occupaient -du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. J’accordais une -demi-heure pour ce repas et une heure pour le dîner; ce temps se -passait en gaietés innocentes entre ma femme et mes filles, et en -argumentations philosophiques entre mon fils et moi. - -Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais -notre labeur après qu’il était couché; mais nous revenions à la maison, -où la famille nous attendait avec des visages souriants, et où un foyer -brillant et un bon feu étaient préparés pour nous recevoir. Et nous ne -manquions pas de convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre -loquace voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient -visite et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication -duquel nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation. -Ces braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur -compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque touchante -ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», ou «la Cruauté de -Barbara Allen». La soirée se terminait de la manière dont nous avions -commencé la matinée: mes plus jeunes garçons étaient désignés pour -lire les prières du jour; et celui qui lisait le plus haut, le plus -distinctement et le mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre -dans le tronc des pauvres. - -Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, et -tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain m’imaginais-je -sincèrement que mes harangues contre l’orgueil avaient dompté la -vanité de mes filles: je les trouvais toujours secrètement attachées -à toutes leurs anciennes parures; elles continuaient à aimer les -dentelles, les rubans, les verroteries et la gaze; ma femme elle-même -conservait de l’amour pour son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il -m’était jadis arrivé de lui dire qu’il lui seyait bien. - -Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à me -mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que mes filles -fussent habillées de bonne heure le lendemain, car j’ai toujours aimé -être à l’église longtemps avant le reste de la congrégation. Elles -obéirent ponctuellement à mes instructions; mais quand nous fûmes pour -nous réunir au déjeuner du matin, voilà ma femme et mes filles qui -descendent habillées avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux -plaqués de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les jupes -ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque mouvement. Je ne -pus me retenir de sourire de leur vanité, surtout de celle de ma femme, -de qui j’attendais plus de discrétion. Cependant, dans une circonstance -si pressante, je ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon -fils, d’un air important, de demander notre carrosse. Les filles furent -stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus de solennité -qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous plaisantez, s’écria ma femme. -Nous pouvons parfaitement aller à pied jusque-là; nous n’avons pas -besoin de carrosse pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon -enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si nous -allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de la paroisse -eux-mêmes feront des huées derrière nous. - -—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que mon Charles -aimait à voir autour de lui ses enfants propres et de bonne -mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, interrompis-je, et -je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout ceci n’est pas de la -propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, ces déchiquetures, -ces mouchetures ne serviront qu’à nous faire haïr des femmes de nos -voisins. Non, mes enfants, continuai-je d’un ton plus grave; ces robes -peuvent être refaites avec une coupe plus simple, car l’élégance est -fort déplacée chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre -décemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent même -chez les riches, lorsque je considère que, d’après un calcul modéré, -les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la nudité du monde des -indigents.» - -Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles allèrent, -avec un grand calme et à l’instant même, changer de costume; le -lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes filles, sur leur désir -exprès, occupées à tailler dans leurs traînes des gilets du dimanche -pour les deux petits Dick et Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant, -c’est que les robes semblaient avoir gagné à cette amputation. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE V - - _Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses - où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être - les plus funestes._ - - -A UNE petite distance de la maison, mon prédécesseur avait fait un -banc, ombragé par une baie d’aubépine et de chèvrefeuille. Là, lorsque -le temps était beau et notre travail fini de bonne heure, nous avions -l’habitude de nous asseoir ensemble pour jouir d’un vaste paysage dans -le calme du soir. Là aussi nous prenions le thé, qui était devenu -maintenant un régal assez rare; et, comme nous n’en avions que de -temps en temps, il répandait une joie nouvelle, et les préparatifs ne -s’en faisaient pas avec peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces -occasions, nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils -étaient régulièrement servis après que nous avions fini. Quelquefois, -pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les filles chantaient en -s’accompagnant sur la guitare; pendant qu’elles formaient ainsi un -petit concert, ma femme et moi nous descendions, en nous promenant, le -champ en pente, embelli de campanules et de centaurées, causant de nos -enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait à la -fois la santé et l’harmonie. - -De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les situations -de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. Chaque matin nous -éveillait pour la reprise du même travail, mais le soir nous en -dédommageait par une insoucieuse hilarité. - -C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car je les -observais comme des intervalles de relâche dans le travail;—j’avais -amené ma famille à notre lieu ordinaire de récréation, et nos jeunes -musiciennes commençaient leur concert habituel. Pendant que nous nous -occupions ainsi, nous vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt -pas environ de l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses -flancs, il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère -eu le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque nous -aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute vitesse à quelque -distance derrière et prendre le même sentier qu’il avait pris. Je fus -sur-le-champ d’avis de rentrer avec ma famille; mais la curiosité, ou -la surprise, ou quelque motif plus caché, retinrent ma femme et mes -filles à leurs places. Le chasseur qui courait en avant passa devant -nous avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes -qui semblaient emportées d’une hâte égale. - -[Illustration] - -En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée -que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu -de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un -serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante -supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il -allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien -reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un -regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était -Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à -quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de -saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la -fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme -son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus -familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de -nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de -liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour -les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit -l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un -morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de -l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très -médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements -avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le -faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle -répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement. -Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la -vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que -son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la -famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient -de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus -d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux -questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de -se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et -s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à -peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons -de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il -y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant -d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui -accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur. - -Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour. -Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa -connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi. -Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au -milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était -impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers -avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en -auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je -protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la -raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le -lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec -un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de -cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand -nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de -notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon -naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois -qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et -plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il -est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas -beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il -est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode -des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son -for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que -soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour -confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés -disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois -qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement -sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons -de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui -de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes -qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi, -à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes; -mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il -est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes -enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son -caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par -un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un -quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours -plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment -que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai -donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger -et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a -toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VI - -_Bonheur d’un foyer rustique._ - - -LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de -raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions -un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se -mettre à l’œuvre. - -«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger, -pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins -de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme. -Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia, -et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la -discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma -chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables. -Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie, -et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais, -le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit -accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui -poussait officieusement une chaise. - -L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: je savais -qu’il avait besoin de la mienne, et je savais de même qu’il était -aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le connaissait dans notre -voisinage sous le nom du pauvre monsieur qui n’avait voulu rien faire -de bon quand il était jeune, quoiqu’il n’eût pas encore trente ans. -Par intervalles, il causait avec un grand bon sens; mais en général -il se plaisait surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait -coutume d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était -fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des histoires. -Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque chose pour -eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet d’un sou. Il avait -coutume de venir passer quelques jours dans notre localité, vivant de -l’hospitalité des habitants. Il prit place au souper au milieu de nous, -et ma femme n’épargna pas son vin de groseille. On raconta chacun son -histoire; il nous chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le -conte du Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les -aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre -coq, qui chantait toujours à onze heures, nous dit alors qu’il était -temps de reposer; mais une difficulté imprévue s’éleva pour le logement -de l’étranger; tous nos lits étaient déjà occupés, et il était trop -tard pour l’envoyer à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit -Dick lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser -coucher avec lui. - -[Illustration] - -«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma part à M. Burchell, si mes -sœurs veulent me prendre avec elles.—Bien cela, mes bons enfants, -m’écriai-je. L’hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. La -bête se retire dans son abri, l’oiseau vole à son nid, mais l’homme -dénué ne peut trouver de refuge que chez son semblable. Le plus complet -étranger dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais -il n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait -d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma femme, donnez -un morceau de sucre à chacun de ces garçons, et que celui de Dick soit -le plus gros, car il a parlé le premier.» - -Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour aider à -mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte offrant son -concours, on le laissa se joindre à nous. Notre besogne allait -vivement; nous retournions au vent l’herbe fauchée. Je marchais en -tête, et le reste suivait en bon ordre. Je ne pus m’empêcher cependant -de remarquer l’empressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia -dans sa part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait -s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais trop -bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien convaincu -de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât aucune inquiétude. -Lorsque nous eûmes terminé pour la journée, on invita M. Burchell -comme le soir précédent; mais il refusa, parce qu’il devait coucher -cette nuit-là chez un voisin, à l’enfant duquel il portait un sifflet. -Il partit, et notre conversation, à souper, tomba sur l’infortuné -qui était tout à l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre -ce pauvre homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de -légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon sens, et cela -ne sert qu’à aggraver ses anciennes folies. Pauvre être abandonné! -où sont maintenant les festineurs, les flatteurs qui recevaient de -lui jadis des inspirations et des ordres? Ils courtisent peut-être -le baigneur interlope qu’ont enrichi ses dissipations. Jadis ils lui -donnaient des louanges, et maintenant c’est son ancien complaisant -qu’ils applaudissent; leurs transports d’autrefois à propos de son -esprit se sont changés en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et -peut-être mérite-t-il la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être -indépendant ni le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques -raisons secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie -que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été son ancienne -conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui le mettre à l’abri de -la censure. Son indigence actuelle est un châtiment suffisant pour sa -folie passée, et j’ai entendu papa lui-même dire que nous ne devions -jamais frapper sans nécessité une victime que la Providence tient sous -la verge de son courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils -Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une telle -conduite en représentant les efforts d’un rustre pour écorcher Marsyas, -dont la peau, à ce que nous dit la fable, avait été déjà complètement -enlevée par un autre. D’ailleurs, je ne sais pas si la condition de ce -pauvre homme est aussi mauvaise que mon père voudrait la représenter. -Nous ne devons pas juger des sentiments des autres par ce que nous -pourrions sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation -de la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement -suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de cet homme -paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais entendu personne -de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui lorsqu’il conversait avec -vous.» Cela fut dit sans la moindre intention et cependant provoqua une -rougeur qu’elle s’efforça de cacher sons un rire affecté, l’assurant -qu’elle avait à peine fait attention à ce que M. Burchell lui disait, -mais qu’elle croyait qu’il avait bien pu être jadis un _gentleman_ très -distingué. La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des -symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je renfermai mes -soupçons. - -Comme nous attendions notre seigneur pour le lendemain, ma femme alla -faire le pâté de venaison. Moïse s’assit pour lire pendant que je -donnais leur leçon aux petits; mes filles semblaient aussi affairées -que les autres, et je les observai pendant un bon moment cuisinant -quelque chose sur le feu. Je supposai d’abord qu’elles aidaient leur -mère; mais le petit Dick m’apprit tout bas qu’elles étaient en train -de faire une _eau_ pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes -j’avais une antipathie naturelle, car je savais qu’au lieu de corriger -le teint, elles le gâtent. En conséquence, je rapprochai par degrés -furtifs ma chaise du feu, puis, trouvant qu’il avait besoin d’être -attisé, je pris le tisonnier et renversai comme par accident toute la -composition; et il était trop tard pour en commencer une autre. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VII - -_Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à -amuser pendant une soirée ou deux._ - - -QUAND arriva le matin où nous devions traiter notre jeune seigneur, on -n’aura pas de peine à imaginer que de provisions l’on épuisa pour faire -figure. On peut aussi supposer que ma femme et mes filles déployèrent -pour l’occasion leur plus brillant plumage. M. Thornhill vint avec deux -amis, son chapelain et son éleveur de coqs de combat. Les domestiques -étaient nombreux; il les envoyait poliment à la prochaine taverne; -mais ma femme, dans le triomphe de son cœur, insista pour les traiter -tous; en raison de quoi, soit dit en passant, la famille entière dut -jeûner pendant trois semaines. Comme M. Burchell nous avait donné -à entendre, la veille, que le squire faisait des propositions de -mariage à miss Wilmot, l’ancienne prétendue de mon fils George, la -cordialité avec laquelle on le reçut en fut de beaucoup refroidie; mais -un incident nous délivra jusqu’à un certain point de cette gêne, car -quelqu’un de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette -jeune personne, M. Thornhill déclara, avec un juron, qu’il n’avait -jamais rien vu de plus absurde que d’appeler un tel épouvantail une -beauté. «Je veux devenir hideux sur l’heure, continua-t-il, s’il n’est -pas vrai que je trouverais autant de plaisir à choisir ma maîtresse à -la lueur d’une lanterne sous l’horloge de Saint-Dunstan.» Là-dessus il -se mit à rire, et nous en fîmes autant: les plaisanteries des riches -ont toujours du succès. Olivia même ne put s’empêcher de dire tout bas, -assez haut pour être entendue, qu’il avait un inépuisable fonds de -gaieté. - -Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l’Église. J’en fus remercié -par le chapelain, car, déclara-t-il, l’Église était la seule maîtresse -de ses affections. «Allons, Frank, dit le squire avec son sans-gêne -accoutumé, parlez-nous sincèrement; supposez d’un côté l’Église, votre -maîtresse actuelle, en manches de linon, et de l’autre miss Sophia -sans linon d’aucune espèce, pour laquelle seriez-vous?—Pour les -deux, à coup sûr, s’écria le chapelain.—Parfait, Frank! reprit le -squire. Que ce verre m’étouffe si une belle fille ne vaut pas toute la -cléricature de la création. Car que sont dîmes et simagrées? Imposture, -mensonge damné, tout cela! Et je puis le prouver.—Je le voudrais, -s’écria mon fils Moïse; et je pense que je serais capable de vous -répondre.—Très bien, monsieur, repartit le squire qui, du premier -coup, flaira son homme et cligna de l’œil au reste de la compagnie -pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froidement sur -ce sujet, je suis prêt à accepter le défi. Et d’abord, en êtes-vous -pour le traiter analogiquement ou dialogiquement—J’en suis pour le -traiter raisonnablement, s’écria Moïse, tout heureux qu’on lui permît -de discuter.—Bon encore, reprit le squire. Et pour commencer par le -commencement, j’espère que vous ne nierez pas que tout ce qui est, est. -Si vous ne m’accordez pas cela, je ne saurais aller plus loin.—Mais, -répondit Moïse, je crois que je peux vous accorder cela et en tirer -bon parti.—J’espère aussi, reprit l’autre, que vous accorderez qu’une -partie est moindre que le tout.—J’accorde cela aussi, s’écria Moïse; -ce n’est que juste et raisonnable. - -—J’espère, continua le squire, que vous ne nierez pas que les deux -angles d’un triangle sont égaux à deux droits.—Rien ne peut être plus -clair, répondit l’autre, et il regardait autour de lui avec son air -d’importance habituel.—Très bien! s’écria le squire en parlant très -vite. Les prémisses ainsi établies, je poursuis en faisant remarquer -que la concaténation de l’existence individuelle procédant suivant une -proportion double et réciproque produit naturellement un dialogisme -problématique qui, en une certaine mesure, prouve que l’essence de -la spiritualité peut se rapporter au second prédicable.—Arrêtez, -arrêtez! s’écria l’autre. Je le nie. Pensez-vous que je puisse ainsi -me rendre à ces doctrines hétérodoxes?—Quoi! répliqua le squire, -comme s’il s’emportait, ne pas vous rendre! Répondez à une simple -question: croyez-vous qu’Aristote ait raison quand il dit que les -relatifs sont en relation?—Indubitablement, répliqua l’autre.—Si -donc il en est ainsi, s’écria le squire, répondez directement à ce que -je vous propose, à savoir si vous jugez l’investigation analytique de -la première partie de mon enthymème imparfaite _secundum quoad_ ou -_quoad minus_, et donnez-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons, vous -dis-je, directement.—Je déclare, s’écria Moïse, que je ne comprends -pas très bien la force de votre raisonnement; mais, s’il était réduit -à une proposition simple, j’imagine que je pourrais alors avoir une -réponse à vous donner.—Oh! monsieur, s’écria le squire, je suis votre -très humble serviteur. - -[Illustration] - -Je vois que vous me demandez de vous fournir à la fois l’argument et -l’entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes trop fort -pour moi.» Ceci eut un succès de rire aux dépens du pauvre Moïse, qui -resta la seule figure sombre dans ce groupe de joyeux visages, et il ne -prononça plus une seule syllabe pendant toute la durée du repas. - -Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l’effet en était très -différent sur Olivia, qui prenait pour de l’esprit ce qui n’était qu’un -pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle le squire un gentilhomme très -distingué; et si l’on considère quels puissants ingrédients sont un -bel air, de beaux habits et de la fortune dans la composition d’un -personnage ainsi qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill, -malgré son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s’étendre -abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il n’est pas -surprenant que de tels talents dussent gagner le cœur d’une jeune fille -à qui son éducation avait appris à connaître la valeur des apparences -chez elle-même, et, par conséquent, à y attacher aussi de la valeur -chez les autres. - -Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous remîmes à discuter -ses mérites. Comme il adressait ses regards et ses discours à Olivia, -on ne doutait plus qu’elle ne fût l’objet qui l’attirait chez nous. -Et elle ne paraissait pas trop mécontente des innocentes railleries -de son frère et de sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait -partager la gloire de la journée; elle triomphait dans la victoire de -sa fille comme si c’eût été la sienne. «Et maintenant, mon ami, me -dit-elle, je peux bien avouer que c’est moi qui ai conseillé à mes -filles d’encourager les attentions de notre seigneur. J’ai toujours -eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que j’avais raison; car -qui sait comment ceci peut bien finir?—Oui, en effet, qui le sait? -répondis-je avec un grand soupir. Pour ma part, je n’en suis pas fort -charmé; j’aurais beaucoup mieux aimé quelqu’un qui eût été pauvre -et honnête, que ce beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété; -car, comptez-y, s’il est ce que je le soupçonne d’être, jamais libre -penseur n’aura un de mes enfants. - -—Assurément, père, s’écria Moïse, vous êtes ici trop rigoureux; car -le ciel ne le jugera pas sur ce qu’il pense, mais sur ce qu’il fait. -Tout homme a en lui mille pensées coupables qui s’élèvent en dehors -de son contrôle. Il se peut que penser librement sur la religion -soit involontaire chez ce gentleman; de sorte que, tout en admettant -que ses sentiments soient erronés, comme il est purement passif en -les subissant, il n’est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le -gouverneur d’une ville sans murailles pour l’abri qu’il est obligé de -fournir à l’ennemi qui l’envahit. - -—C’est vrai, mon fils, m’écriai-je. Mais si le gouverneur y attire -l’ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel est toujours le cas -de ceux qui embrassent l’erreur. La faute n’est pas de donner son -assentiment aux preuves que l’on voit, mais de fermer les yeux devant -un grand nombre de preuves qui se présentent. De sorte que, bien que -nos opinions erronées soient involontaires une fois formées, comme nous -avons été volontairement corrompus ou très négligents en les formant, -nous n’en méritons pas moins un châtiment pour notre faute, ou du -mépris pour notre folie.» - -Ma femme reprit alors la conversation, mais non le raisonnement. Elle -fit remarquer que plusieurs très honnêtes gens de notre connaissance -étaient des libres penseurs et faisaient de très bons maris; elle -connaissait même certaines jeunes filles de sens qui auraient assez -d’habileté pour faire de leurs époux des convertis. «Et qui sait, mon -ami, continua-t-elle, ce qu’Olivia peut être capable d’accomplir? -L’enfant n’est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance, -elle est très forte en controverse. - -—Eh! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de controverse? -m’écriai-je. Il ne me souvient pas que j’aie jamais mis des livres de -ce genre entre ses mains. Certainement vous exagérez ses mérites.—En -vérité non, papa, répondit Olivia. J’ai lu une grande quantité de -controverse. J’ai lu les discussions entre Thwackum et Square[3]; -la controverse entre Robinson Crusoe et Vendredi, le sauvage, et je -m’occupe en ce moment à lire la controverse qui se trouve dans _la Cour -dévote_[4].—Très bien! m’écriai-je. Voilà une bonne fille. Je vous -trouve toutes les qualités requises pour faire des convertis; donc, -allez aider votre mère à confectionner la tarte aux groseilles.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VIII - -_Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener -beaucoup._ - - -LE lendemain matin; nous eûmes de nouveau la visite de M. Burchell. Je -commençais, pour certaines raisons, à trouver déplaisante la fréquence -de ses retours; mais je ne pouvais lui refuser ma compagnie ni mon -foyer. Il est vrai que son travail payait plus que son entretien; car -il s’employait vigoureusement parmi nous, et, soit dans la prairie, -soit à la meule, il se mettait au premier rang. En outre, il avait -toujours quelque chose d’amusant à dire, qui allégeait notre labeur, -et il était à la fois si bizarre et si sensé que je l’aimais, riais -de lui et le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de -l’attachement qu’il montrait pour ma fille: il l’appelait, en manière -de plaisanterie, sa petite maîtresse, et quand il achetait pour chacune -d’elles une parure de rubans, celle de Sophia était la plus jolie. Je -ne savais comment, mais chaque jour il semblait devenir plus aimable; -son esprit paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l’air -supérieur de la sagesse. - -Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt couchés, -autour d’un modeste repas, la nappe étendue sur le foin. M. Burchell -donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît de satisfaction, deux -merles se répondaient de deux haies opposées, le rouge-gorge familier -venait picorer les miettes dans nos mains, et il n’était pas un bruit -qui ne parût un écho de la tranquillité. «Je ne me trouve jamais assise -ainsi, dit Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits -par M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l’un de l’autre. Il y -a, dans cette description quelque chose de si pathétique, que je l’ai -lue cent fois avec un nouveau ravissement.—A mon avis, s’écria mon -fils, les plus beaux traits de cette description sont bien au-dessous -de ceux que l’on trouve dans _Acis et Galatée_, d’Ovide. Le poète -romain entend mieux l’emploi de l’antithèse, et c’est de cette figure -habilement mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique.—Il -est remarquable, s’écria M. Burchell, que les deux poètes que vous -citez aient également contribué à introduire un goût faux dans leurs -pays respectifs, en chargeant tous leurs vers d’épithètes. Des hommes -d’un médiocre génie trouvèrent que c’était dans leurs défauts qu’on les -pouvait le plus aisément imiter, et la poésie anglaise, comme celle -des derniers temps de l’empire de Rome, n’est plus rien aujourd’hui -qu’une combinaison d’images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu’un -chapelet d’épithètes qui embellissent le son sans exprimer de sens. -Mais peut-être, madame, tandis que je reprends ainsi les autres, -trouverez-vous juste que je leur donne l’occasion de se venger; et -précisément je n’ai fait cette remarque que pour avoir l’occasion -moi-même de présenter à la société une ballade qui, quels que soient -ses autres défauts, est du moins exempte, je le crois, de ceux que j’ai -indiqués.» - - -BALLADE - - «Viens à moi, bon Ermite du vallon, - Et guide ma route solitaire - Là-bas, où cette lumière égaye le val - D’un hospitalier rayon. - - «Car ici, abandonné, perdu, je chemine - A pas languissants et lents, - Au milieu de déserts qui s’étendent, incommensurables. - Semblant s’allonger à mesure que je vais. - - —Garde-toi, mon fils, s’écrie l’Ermite, - De tenter les dangereuses ténèbres; - Car ce fantôme perfide fuit là-bas - Pour t’attirer à ta perte. - - «Ici, à l’enfant du besoin sans abri - Ma porte toujours est ouverte; - Et quoique ma part soit bien petite, - Je la donne de bonne volonté. - - «Arrête-toi donc ce soir, et librement partage - Tout ce qu’offre ma cellule, - Ma couche de joncs et ma chère frugale, - Mon bonheur et mon repos. - - «Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée. - Je ne les condamne pas à l’abattoir; - Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi, - J’apprends à avoir pitié d’eux. - «Mais du flanc herbeux de la montagne - J’emporte un innocent festin: - Une besace garnie d’herbes et de fruits, - Avec de l’eau de la source. - -[Illustration] - - «Donc, pèlerin, arrête; oublie tes soucis: - Tous les soucis de la terre sont faux; - L’homme n’a besoin que de peu ici-bas, - Et il n’en a besoin que peu de temps.» - - Doucement, comme la rosée descend du ciel, - Tombaient ses tranquilles accents. - L’étranger modeste s’incline bas - Et le suit dans la cellule. - - Au loin, dans l’étendue obscure et désolée, - Se trouvait la demeure solitaire, - Refuge pour le pauvre du voisinage - Et pour l’étranger égaré. - - Nulles richesses sous son humble chaume - N’exigeaient la garde d’un maître. - La petite porte s’ouvrant au loquet - Reçut le couple inoffensif. - - Et, alors que les foules affairées se retirent - Pour prendre leur repos du soir, - L’Ermite attisait son petit feu - Et fêtait son hôte pensif. - - Il étalait ses provisions rustiques, - Le pressait gaiement et souriait; - Et, versé dans la connaissance des légendes, - Il trompait les heures tardives. - - Autour de lui, dans une gaieté sympathique, - Le petit chat essayait ses tours, - Le grillon gazouillait dans l’âtre, - Le fagot pétillant se répandait en flammes. - - Mais rien ne versait un charme assez puissant - Pour calmer la douleur de l’étranger, - Car la peine était lourde en son cœur, - Et ses larmes se mirent à couler. - - L’Ermite épiait cette émotion naissante, - Oppressé d’un sentiment pareil: - «Et d’où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il, - Les chagrins de ton cœur? - - «Chassé de demeures plus heureuses, - Es-tu donc errant malgré toi? - T’affliges-tu pour une amitié sans retour, - Ou pour un amour dédaigné? - - «Hélas! les joies que la fortune apporte - Sont frivoles et caduques; - Et ceux qui prisent ces pauvretés, - Plus frivoles qu’elles encore. - - «Et l’amitié qu’est-elle, qu’un nom, - Un charme qui berce et endort, - Une ombre qui suit la richesse ou la renommée, - Mais qui laisse le misérable à ses pleurs? - - «Et l’amour est encore un son plus vide, - Le jouet de nos beautés du jour, - Invisible sur terre, ou ne s’y trouvant - Que pour réchauffer le nid de la tourterelle. - - «Fi! tendre jeune homme, fais taire ta douleur, - Et méprise ce sexe», dit-il. - Mais tandis qu’il parle, une rougeur montante - A trahi son hôte éperdu d’amour. - - Surpris, il voit de nouvelles beautés naître, - Parure soudaine qui s’étale aux yeux, - Semblable aux couleurs du ciel au matin, - Non moins brillante, non moins passagère aussi. - - Le regard timide, le sein qui se soulève - Tour à tour éveillent ses alarmes: - L’aimable étranger est, de son aveu même, reconnu - Pour une jeune fille dans tous ses charmes. - - «Ah! oui; pardonnez à l’étrangère indiscrète, - A la misérable abandonnée, s’écria-t-elle, - A l’importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi - Là où le ciel demeure avec vous. - - «Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille - Que l’amour a faite errante, - Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir - Pour compagnon de sa route. - - «Mon père vivait sur le bord de la Tyne; - C’était un opulent seigneur, - Et toute son opulence était marquée d’avance comme mienne: - Il n’avait d’enfant que moi. - - «Pour m’enlever à ses tendres bras, - Des prétendants sans nombre vinrent, - Qui me louaient de charmes supposés, - Et ressentaient ou feignaient la passion. - -[Illustration] - -«A toute heure une foule -mercenaire Rivalisait d’offres les plus riches; -Parmi les autres, le jeune Edwin s’inclinait. -Mais jamais ne parlait d’amour. - -«Vêtu d’habits modestes et des plus simples, -Il n’avait ni richesses ni pouvoir; -Sagesse et mérite, voilà tout ce qu’il avait; -Mais c’était aussi tout pour moi. - -«Et lorsqu’à mes côtés, dans le val, -Il chantait des lais d’amour, -Son haleine prêtait des parfums à la brise -Et de la musique aux bois. - -«La fleur s’ouvrant au jour, -Les rosées distillées du ciel, -Ne pouvaient montrer rien d’assez pur -Pour rivaliser avec son cœur. - -«La rosée, la fleur sur l’arbre -Brillent de charmes inconstants: -Leurs charmes, il les avait; mais, malheur à moi! -Moi, j’avais leur constance. - -«Sans cesse j’essayais tous les artifices de la coquetterie -Importune et vaine; -Et lorsque sa passion touchait mon cœur, -Je triomphais dans ses peines. - -«Enfin, tout accablé de mes mépris, -Il me laissa à mon orgueil, -Et, secrètement, chercha une solitude -Abandonnée, où il mourut. - -«Mais mienne est la douleur, et mienne la faute, -Et ma vie doit bien la payer; -Je chercherai la solitude qu’il a cherchée, -Et m’étendrai là où il gît. - -«Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée, -Je veux me coucher et mourir; -C’est ce que pour moi Edwin a fait, -Et c’est ce que je ferai pour lui.» - -«Empêche cela, Ciel!» cria l’Ermite; -Et il la pressait contre son sein. -Étonnée, la belle se retourne en courroux: -C’était Edwin lui-même qui l’embrassait. - -«Regarde, Angelina toujours chère, -Mon enchanteresse, regarde et vois -Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu, -Rendu à l’amour et à toi. - -«Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur, -Et quitter tout souci. -Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais, -O ma vie, ô seul bien qui soit à moi? - -«Non, jamais! à partir de cette heure, -Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles; -Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant -Brisera aussi celui de ton Edwin.» - -Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air -de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt -troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et, -immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie -pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était -le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous -récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait -fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son -effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher -protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir -dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit -place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit -ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup -d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et -accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme -laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la -remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa -sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus -de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet. -Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill -avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait -donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la -pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je -n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère, -pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter -pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait -volontiers si elle le pouvait honnêtement. - -«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman -qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient -qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de -son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il -avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper -de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre -côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi -sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à -quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de -même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez -les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les -plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation -vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes -appropriées à cet examen mutuel. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IX - -_Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que -la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation_. - - -A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser -avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que -le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la -maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes -de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées, -qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et -très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas -assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa -que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai -catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya -donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de -dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec -lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent -vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon -voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban -rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les -demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être -les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la -ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement -étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord; -cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent -par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une -flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et -ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs: -les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en -troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et -si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son -cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement, -c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville -s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès. -Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien -n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était -fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de -miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La -danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient -d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce -qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon -fort grossière, lorsqu’elle déclara que _par le bon Dieu vivant, la -sueur lui dégouttait partout_. - -[Illustration] - -En rentrant à la maison, nous trouvâmes un très élégant souper froid -que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette fois-ci, la -conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les deux dames rejetèrent -tout à fait mes filles dans l’ombre, car elles ne voulurent parler de -rien que de la haute vie et des gens qui la mènent, ou d’autres sujets -à la mode, tels que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il -est vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement -en laissant échapper un juron; mais cela me parut être la marque la -plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant appris depuis que -jurer n’est nullement à la mode). Quoi qu’il en soit, leurs toilettes -jetaient comme un voile sur les grossièretés de leur conversation. Mes -filles semblaient regarder avec envie leurs talents supérieurs, et l’on -attribuait ce qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence -même de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était -encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles déclara que -si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, cela lui ferait beaucoup -de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un seul hiver passé à la ville ferait -de la petite Sophia une tout autre personne. Ma femme les approuva -chaudement l’une et l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle -désirât plus ardemment que de donner à ses filles l’avantage de se -perfectionner à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir -de dire là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur -fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne ferait que -rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût pour des plaisirs -qu’elles n’avaient pas le droit de prendre. - -«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles pas de -prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder tant? Pour ma -part, ma fortune est assez considérable; amour, liberté et plaisir, -voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! si le don de la moitié -de mes biens pouvait faire plaisir à ma charmante Olivia, ce serait -à elle; et la seule faveur que je lui demanderais en retour serait -d’ajouter ma propre personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement -étranger au monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode -pour déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un -effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la famille -à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la faveur de votre -compagnie a été élevée avec un sentiment de l’honneur aussi délicat -que vous. Toute tentative pour y porter atteinte pourrait être -suivie des plus dangereuses conséquences. L’honneur, monsieur, est -aujourd’hui la seule chose que nous possédions, et c’est un dernier -trésor dont nous devons être particulièrement soigneux.» Je ne tardai -pas à être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le -jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait mes -sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. «Quant à ce que vous -venez de me donner à entendre, continua-t-il, je proteste que rien -n’était plus éloigné de mon cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce -qui peut tenter, la vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut -jamais de mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.» - -Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir du reste, -semblèrent souverainement choquées de ce dernier trait de franchise, -et, très discrètement et sérieusement, entamèrent un dialogue sur la -vertu. Ma femme, le chapelain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à -elles, et à la fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment -de regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la -tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune faute -n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants plus -tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si excellente -conversation. M. Thornhill alla même plus loin que moi et demanda si -je consentais à faire la prière. J’embrassai la proposition avec joie, -et la soirée passa ainsi de la manière la plus satisfaisante, jusqu’au -moment où la société finit par songer à s’en retourner. Les dames -paraissaient ne se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles -elles avaient conçu une affection particulière, et elles unirent -leurs instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au -château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y ajoutait ses -sollicitations; les enfants me regardaient, comme si elles désiraient -y aller. Dans cet embarras, je donnai deux ou trois excuses que mes -filles écartèrent à mesure; de sorte qu’à la fin je dus opposer un -refus péremptoire, ce qui nous valut des mines boudeuses et des -réponses écourtées pour toute la journée du lendemain. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE X - -_La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des -pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état._ - - -JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles -exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du -cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient -récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient -cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se -garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. -On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu -comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme fit remarquer -que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et -que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me -convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que -quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises -de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux -modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les -pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, -étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la -conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur -les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica. - -Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, -diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux -plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru -que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui -tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué -d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur -requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à -chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut -faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme -leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur -poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles -s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, -et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis -de grandes choses. - -«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la -diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je -vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec -celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que -je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, -Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous -avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que -ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout -ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un -squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis -un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.» - -Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous -mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très -élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur. - -On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, -que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus -agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier -cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est -la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la -suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. -Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse -affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint -réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant -cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du -monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec -une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un -cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre -fois, elle se figurait les poches de ses filles pleines de liards, -signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les -enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges -baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; -des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au -fond de toutes les tasses à thé. - -Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la -ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de -voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de -ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme -et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre -des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je -soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se -montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent -les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea -de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis -en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, -mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église -demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas -besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, -vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; -mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment -que possible, car qui sait ce qui peut arriver? - -—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite -et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous -devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, -je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de -la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à -fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, -ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire la même -proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi -bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le -service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très -vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous -devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est -à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles -arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant -l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de -femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux -chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son -compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout -ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne -feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous -le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une -figure très présentable.» - -[Illustration] - -A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il -faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry -était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais -été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; -enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de -femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, -et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non -médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être -nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne -demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles -promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une -heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y -attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans -quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut -lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai -donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que -le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu -près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement -vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un -cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur -retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé -mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient -de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon -pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les -courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été -obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. -Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni -coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir -de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, -voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne -me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de -triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XI - -_La famille persiste à relever la tête._ - - -LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes -invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin -Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu -baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une -telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien -consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête -voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le -pays _lamb’s wool_, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis -de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter -des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient -très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, -et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons -pour en rire une fois de plus. - -M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque -jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une -partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer -au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore -trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, -riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions -jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, -et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se -peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, -il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit -en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au -milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs -se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon -d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à -la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la -fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon -du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de -cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute -rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui -aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion -de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux -hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina -Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est -donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! -Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! -Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, -proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au -sol, comme réellement pétrifiés de stupeur. - -Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous -trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses -qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin -de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole -et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire -que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, -les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne -n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant -informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent -grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, -elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser -leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre -soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles -protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus -durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; -miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom -tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient -la conversation entre elles deux, tandis que mes filles se tenaient -assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, -comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des -entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de -chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de -lui donner la dernière partie de la présente conversation. - -«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que -cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis -assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans -la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba -en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle -jusqu’à la dernière goutte de son sang. - -—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que -la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois -que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi. - -Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que -le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: -Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.» - -Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. -Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers -le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: _Bah!_ expression -qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain -point l’animation naissante de la conversation. - -«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien -de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la -circonstance. _Bah!_ - -—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare -qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son -amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me -faire la faveur de me les laisser voir? _Bah!_ - -—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte -des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup -sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce -qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes -les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce -que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui -sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. -_Bah!_ - -—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos -propres productions dans le _Magasin des Dames_[5]. J’espère que vous -avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose -que nous n’en aurons plus de la même source? _Bah!_ - -[Illustration] - -—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et -demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach; -et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà -quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est -pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont -une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait -lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la -ville, il n’y a pas moyen de les supporter. _Bah!_ - -—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois -demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une -refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre -trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, -et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais -une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la -vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? _Bah!_» - -Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais -la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres -et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq -shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait -qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la -famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; -et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables -étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, -si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, -ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. -Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de -tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour -la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront -ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à -prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma -part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc -la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des -capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de -mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent -à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de -couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie -et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire -les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait -découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes. -_Bah!_» - -Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se -regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et -d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut -bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se -former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, -paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce -genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une -enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus -complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du -monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, -mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des -formes.» - -Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle -était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère -moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse -déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation -de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre -requête. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XII - - _La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les - mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités - véritables._ - - -DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes -futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle -des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le -plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre -nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; -mais il nous avait déjà donné trop de témoignages de son amitié pour -en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait -encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, -je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez -bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? -reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent -à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose -dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les -maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges -arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi -de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre -nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si -obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina -Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à -parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied -du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai -travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne -sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent -mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces -réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de -l’opinion de ma perspicacité; en effet, si les enfants réussissaient, -c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de -malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie. - -Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un -autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne -s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un -peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre -le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter -une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, -et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord -énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. -Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si -bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal. - -Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y -aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, -et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, -disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et -vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont -de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il -fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.» - -Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je -n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain -matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, -lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, -attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande -affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de -le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour -rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de -ce drap qu’on nomme _tonnerre et éclair_[6], habit qui, bien que devenu -trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet -était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un -large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, -criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous -ne pussions plus le voir. - -Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous -féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune -maître citer nos noms avec grand éloge. - -La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre -valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour -mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des -renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après -quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. -«Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée -que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, -oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.» - -Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie -par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui -causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, -et donna au messager sept pence et demi (quinze sous). - -Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. -Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de -pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et -de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à -mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, -du tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en -auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une -bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; -mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. -Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût -jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de -l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne -suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à -les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la -tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière -circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. -«Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à -vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection -qu’il n’est besoin. - -[Illustration] - -Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous -adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir -fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma -propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question -pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité -des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en -profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une -repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je -changeai le sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir -notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée -de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. -Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne -le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire -des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus -une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. -Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la -boîte sur son dos.» - -Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte -de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un -colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, -que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria -Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! -Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le -cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et -deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais -que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq -shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée. Allons, -voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. -Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait -un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes -vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de -lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous -êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de -misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi -ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; -sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles -seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie -bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais -qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du -vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous -tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne -valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre -verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures -ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent -que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait -du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à -montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle -escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux -connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez -tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, -ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! -Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez -tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les -garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela -vaut mieux que rien.» - -Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait maintenant qu’il -avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa -figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je -les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et -parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air -d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un -à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très -bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, -disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le -tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, -me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser -passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils -l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous -persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIII - - _On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace - de donner des avis désagréables._ - - -AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais -quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que -conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour -fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition -était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a -peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de -pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne -veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et -méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées -sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le -plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, -Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le -profit de la compagnie. - -—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient -amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient -jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille -qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très -brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne -fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter -bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; -mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins -morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son -adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une -autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires -qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à -fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier -coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais -le Géant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les -aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux -de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour -pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne -puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour -la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin -derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, -tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A -la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain -y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une -jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. -Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon -petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une -victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit -alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare -tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille -vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les -coups tombent sur moi.» - -[Illustration] - -J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut -détournée par une chaude discussion entre ma femme et M. Burchell, -au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme -insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. -M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; -moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la -seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce -dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu -de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour -éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion -de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: -elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons -particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, -pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de -chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand -sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons -secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que -je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de -répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes -visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé -maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier -adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et -les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa -précipitation, ne purent empêcher son départ. - -Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec -confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait -de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que -j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi -que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons -leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus -dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de -vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais -je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait -empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de -la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il -arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme -lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. -Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité -de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli -gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous -a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa -conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été -sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais. -Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il -n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme -qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage -ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais -j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes, -et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le -bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère -et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous. -L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous -donnera des occasions de faire un choix plus prudent.» - -Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne -saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché -que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à -craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la -conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois -raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me -réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme -qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une -poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir, -elle a rarement assez de justice pour les proclamer. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIV - -_Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes -peuvent être des bénédictions réelles_. - - -LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M. -Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même -et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea -absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau -de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire -sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles -étaient les méthodes les plus faciles de trouver de l’argent, ou, -à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément -vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval -qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son -compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui -manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins -ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute -tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières -transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de -m’en acquitter à mon crédit. - -L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des -relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans -le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable -de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au -départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas, -me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans -ma poche. - -J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon -cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de -chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment -tourné autour du cheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, -il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant -qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la -peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une -écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son -œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je -pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins -et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un -chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus -sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche -de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les -gaillards me disaient, je réfléchissais cependant que le nombre des -témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que -saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette -opinion. - -[Illustration] - -J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon -confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires -à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa -de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous -pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit -de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière -où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par -un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me -prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient -vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit -de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit -point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les -vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne, -ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure -qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention -fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et -respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne -vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un -devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez -ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront -votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste -jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude -était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard -entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à -lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, -mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la -foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait -toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose. -Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me -regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda -le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin -au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard -de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en -cet instant. - -«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que -je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance -a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur, -ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler -grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis -si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la -deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une -crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous -excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, -dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire -par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon -amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude -que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, -glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici -j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur -je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment -ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais -amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes -sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt -dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes -les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait -nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps -à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en -pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être -d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait -trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, -répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce -moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la -cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de -tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la -création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus -ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: -_Anarchon ara kai ateleutaion to pan_, ce qui implique que toutes les -choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ -le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué -d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, -Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; -car, comme nous disons d’ordinaire, _ek to biblion kubernetes_,—ce -qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il -essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande -pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait; -sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à -faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que -c’était un homme qui avait des lettres, et maintenant je l’en révérais -davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche; -mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire. -Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un -défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien; -à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé -convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement -des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à -la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par -une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses -tenanciers. - -[Illustration] - -Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il -ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de -banque de trente livres et me pria de lui en faire la monnaie. Comme -je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna -d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée -élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci; -vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que -l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la -grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant -aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham -revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les -espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait -nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver -de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en -donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le -vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais -dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que -nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois -alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui, -payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi -solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi, -il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que -je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à -cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour -moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu -de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes mains; et M. -Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux -Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns -des autres. - -Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à -songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et, -en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de -reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc -aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent -le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à -sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet -sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, -dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très -lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui -soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui -nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable, -avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas -débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et -le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il -n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le -lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie; -mais je connais le coquin, et je le rattraperai.» - -Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était -de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin -revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner -en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à -la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant -d’abord en colère moi-même. - -Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute -disposition batailleuse. Ma femme et mes filles étaient en larmes. -M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage -à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu -des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de -notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne -pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, -quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il -continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. -Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande -résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais -ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être -assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que -la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour -faire naître l’aversion. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XV - -_Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être -trop sage._ - - -NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts -infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille -du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait, -en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître. -Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui -jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur la pelouse. -On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel -on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents -sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut -un pli cacheté, avec cette inscription: _Copie d’une lettre à envoyer -aux dames qui sont au château de Thornhill_. Immédiatement l’idée nous -vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli -ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait -qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être -coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de -la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce -qui suit: - - «MESDAMES, - - «Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci - vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt - à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter - que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de - compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne - voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la - vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une - telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’a - jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans - mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen - de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas - au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez - sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du - déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont - jusqu’à présent résidé.» - -Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il -y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et -les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle -était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente, -et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience -de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec -un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia -semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma -part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans -motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre -compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir -ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue -plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de -vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous -dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est -plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées -que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir -d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement -de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une -manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de -l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec -une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au -milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de -terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci -décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle -avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre. -Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. -«Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; -j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements -de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans -un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce -qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous -pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que -c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, -monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant -je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries -à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un -recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une -idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une -demi-once de jugement. - -—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que -le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir -des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, -riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit -qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait -pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je -de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le -jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans -l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le -paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en -a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? _Un -homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu._ - -«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. -Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse -renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des -livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur -de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non -d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus -qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État -peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur -préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement -la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien -préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux -inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain. - -[Illustration] - -—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est juste -lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais -lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des -vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris. - -—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que -vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; -pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un -seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué -que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. -Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante -amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de -diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette -règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites -vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les -animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux. - -—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait -aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement -mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable -contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je -suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu -de son imaginaire sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce -portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une -assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien -aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette -lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi -bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, -répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment -avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire -cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des -regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser -ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais -vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de -jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous -êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, -et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait -inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à -peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille -pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre -jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te -souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» -En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en -souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, -il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme -particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en -colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, -désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez -nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux -méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais -ils se glorifient de leurs vices. - -«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord compagnons, -et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. -Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et -pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, -et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. -Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer -pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le -Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, -naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au -commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes -enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, -la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus -qu’ils ont encore de reste.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XVI - -_La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands._ - - -QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la -famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la -compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant -plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir -de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait -le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur -fournir les petits divertissements que permettait notre retraite. -Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et -moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu -de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la -grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier. -Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans -l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries -des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire -une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles -que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou -quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes, -pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir -pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses -imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille -stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la -chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour -rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient -secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le -vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les -groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur -vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son -jugement qui mesurait le mélange des ingrédients. Et puis, quelquefois, -la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, -tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout -tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle -croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait -voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait -de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas -encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient, -pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer -tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle. -Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors -de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même -regarda cela comme une promesse formelle. - -Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin -Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire -leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait -les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis -longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans -les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur -nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il -fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant -donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors -à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par -nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept -et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à -fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la -moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un -plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin -à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand -morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul -cadre servirait pour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car -aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de -cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique -qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre -en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée -en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de -diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons -devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et -rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. -Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de -fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et -une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant -de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait -paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire -qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la -famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia. -Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer -dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit -donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en -moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il -faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme -lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits -de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était -pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de -consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la -maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger -tous un point si essentiel? C’est une chose inconcevable; mais il est -certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc -de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta -appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où -la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer -par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. -L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour -être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un -dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il -pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût -jamais pu entrer. - -[Illustration] - -Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut -pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses. -Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un -honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux -commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité -était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous -raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions -invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient; -mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on -lui présente. - -Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos -ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop -de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet -principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions -de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui -demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si -ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était -alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus -d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant -qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle -épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire -ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le -plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne -donnai pas non plus mon approbation complète. - -En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes -filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman -l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la -chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. -Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des -demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon parti -dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette -observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres -d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en -ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, -ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde -dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: -Qu’a-t-elle? qui est le cri commun. - -—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même -temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en -serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles -sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je -pourvoirais. - -—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. -Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille -aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; -sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari -convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien -formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de -talents. - -—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais -découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui -peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, -de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, -qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais -auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, -répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite -d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un -homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un -ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma -pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, -dont la mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. -Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, -monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui -a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le -cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre -approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon -approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier -tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre -son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte -d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, -si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien -aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, -elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la -main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.» - -Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne -sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme -des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas -aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans -plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, -on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que -ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages. - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XVII - -_Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une -tentation agréable et prolongée._ - - -POUR moi, qui n’avais en vue que le bonheur réel de mon enfant, la -recherche de M. Williams m’était agréable, car il était à l’aise, -prudent et sincère. Il ne fallait que bien peu d’encouragement pour -raviver sa première passion; de sorte qu’un soir ou deux après, lui -et M. Thornhill se rencontrèrent dans notre maison et s’examinèrent -un moment avec des regards de colère; mais Williams ne devait aucun -loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta que médiocrement de son -indignation. De son côté, Olivia joua la coquette à la perfection, si -l’on peut appeler jeu ce qui était son véritable caractère, feignant -de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant cette -préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et prit congé d’un -air rêveur. J’avoue cependant que j’étais intrigué de le voir aussi -peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il était en son pouvoir d’écarter -si aisément la cause de sa peine en déclarant une honorable passion. -Mais quel que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement -s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande encore. Après -chaque entrevue entre ses deux amants, et il y en eut plusieurs, -elle avait l’habitude de se retirer à l’écart et de s’abandonner -à son chagrin. Ce fut dans cette situation que je la trouvai, un -soir qu’elle avait soutenu pendant quelque temps une gaieté feinte. -«Vous voyez maintenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance -en l’amour de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la -rivalité d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache -qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une franche -déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses raisons pour -ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de ses regards et de -ses paroles me convainc de la réalité de son estime. Un peu de temps -encore suffira, je l’espère, pour découvrir la générosité de ses -sentiments et vous prouver que mon opinion sur lui était plus juste que -la vôtre.—Olivia, ma bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a -employés jusqu’ici pour l’obliger à une déclaration ont été proposés -et arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous aie le -moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, ma chérie, que -je contribuerai jamais à faire de son honnête rival la dupe de votre -amour mal placé. Quel que soit le temps que vous demandiez pour amener -votre adorateur supposé à une explication, je vous l’accorderai; -mais à l’expiration de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me -verrai obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams soit -récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici soutenu dans -la vie exige cela de moi, et ma tendresse de père n’influencera jamais -mon intégrité d’homme. Fixez donc votre jour; qu’il soit aussi éloigné -que vous le jugerez bon; et, en même temps, prenez soin de faire savoir -exactement à M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre. -Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement -qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il ne vous perde à -jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait pas ne pas considérer -comme parfaitement juste, fut acceptée. Elle renouvela encore ses -promesses les plus positives d’épouser M. Williams au cas où l’autre -serait insensible; et, la première fois que l’occasion s’en présenta -devant M. Thornhill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses -noces avec le rival. - -Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété de M. -Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me donnait quelque -inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence et la passion, sa -vivacité l’abandonna tout à fait; elle recherchait toutes les occasions -d’être seule, et alors elle passait son temps dans les larmes. Une -semaine s’écoula, mais M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter -son mariage. La semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus -ouvert. La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma -fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y attendais, -sembla garder une tranquillité pensive que je prenais pour de la -résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement content de penser que -mon enfant allait avoir la certitude d’un avenir de bien-être et de -paix, et souvent j’applaudissais à sa résolution de préférer le bonheur -à l’ostentation. - -C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; ma petite -famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, racontant des -histoires du temps passé et faisant des plans pour l’avenir, très -occupée à former mille projets, et riant de toutes les folies qui -venaient aux lèvres. - -«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir un mariage dans -la famille, mon garçon. Quel est votre avis sur cette question et sur -cette affaire en général?—Mon avis, père, est que tout va très bien, -et j’étais justement en train de penser que lorsque sœur Livy sera -mariée au fermier Williams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses -cuves à brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je, -et il nous chantera _la Mort et la Dame_, pour nous donner du cœur, -par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à notre Dick, reprit -Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très gentiment.—Vraiment! -m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est petit Dick? Qu’il y aille -hardiment.—Mon frère Dick, cria Bill, mon dernier, vient de sortir -avec sœur Livy; mais M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais -vous les chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le _Cygne -mourant_, ou l’_Élégie sur la mort d’un chien enragé_?—L’élégie, -enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais entendu -cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, vous savez; -donnez-nous une bouteille du meilleur vin de groseille pour soutenir -nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes sortes d’élégies dans ces -derniers temps que, si je n’avais un verre pour me ranimer, je suis sûr -que celle-ci m’accablerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre -guitare, et pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.» - - -ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ - - Bonnes gens de chaque condition, - Prêtez tous l’oreille à ma chanson, - Et si vous la trouvez merveilleusement courte, - Elle ne pourra vous retenir longtemps. - - Dans Islington, il y avait un homme - De qui le monde pouvait dire - Qu’il faisait une course dévote - Chaque fois qu’il allait prier. - -[Illustration] - - Tendre et doux était son cœur - Pour consoler amis et ennemis; - Tous les jours il habillait celui qui est nu, - Lorsqu’il mettait ses habits. - - Or dans cette ville un chien se trouva, - Car nombreux sont là les chiens, - Métis, jeunes chiens, chiennaux, chiens courants - Et roquets de bas étage. - - Ce chien et cet homme d’abord furent amis; - Mais une pique étant survenue, - Le chien, dans quelque but secret, - Devint enragé et mordit l’homme. - - Alentour, de toutes les rues avoisinantes, - Les voisins inquiets accoururent - Et jurèrent que le chien avait perdu l’esprit - De mordre un si brave homme. - - La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse - A tout œil de chrétien; - Et, tout en jurant que le chien était enragé, - Ils juraient que l’homme en mourrait. - - Mais bientôt une merveille se fit jour, - Qui montra qu’ils mentaient, les coquins: - L’homme guérit de la morsure; - Le chien, ce fut lui qui mourut. - -«Voilà un très bon garçon, Bill, sur ma parole, et une élégie qu’on -peut appeler véritablement tragique. Allons, mes enfants, à la santé de -Bill, et puisse-t-il être un jour évêque! - -—De tout mon cœur, s’écria ma femme; et s’il prêche seulement aussi -bien qu’il chante, je n’ai pas de crainte pour lui. Presque tous -ceux de sa famille, du côté de sa mère, savaient bien chanter une -chanson: c’était un dicton dans notre pays que les Blenkinsop ne -pouvaient jamais regarder droit devant eux, ni les Hugginson souffler -une chandelle; qu’il n’y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une -chanson, ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire.—Quoi qu’il -en soit, m’écriai-je, la plus vulgaire de toutes les ballades me plaît -généralement mieux que ces belles odes modernes et que ces choses dont -une seule strophe vous pétrifie, productions qu’on déteste et qu’on -loue à la fois. Passez le verre à votre frère, Moïse. Le grand défaut -de ces élégiaques est qu’ils sont au désespoir pour des infortunes -qui ne donnent à la portion sensée du genre humain qu’une peine très -médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou son petit chien, -et aussitôt le poète imbécile s’encourt chez lui mettre la catastrophe -en vers. - -—Ce peut être la manière, reprit Moïse, dans des compositions plus -relevées; mais les chansons du Ranelagh qui viennent jusqu’à nous sont -d’une familiarité parfaite et toutes jetées dans le même moule: Colin -rencontre Dolly, et ils ont une conversation tous les deux; il lui -donne un cadeau de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui -fait présent d’un bouquet; puis ils vont ensemble à l’église où ils -donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis de se marier -aussi vite qu’ils le pourront. - -—Et c’est même un très bon avis, m’écriai-je. Et je me suis laissé -dire qu’il n’y a pas un endroit au monde où un avis puisse être donné -avec plus de convenance que là; car, en même temps qu’on nous persuade -de nous marier, on nous fournit une femme; or il faut assurément que -ce soit un excellent marché, mon garçon, que celui où l’on nous dit ce -qu’il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l’avons pas. - -—Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu’il n’y a que deux -marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes: le Ranelagh en -Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le marché espagnol est ouvert une -fois par an; mais nos femmes anglaises sont en vente toute l’année. - -—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille Angleterre -est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent des femmes.—Et -pour les femmes qui mènent leurs maris, dis-je en interrompant. C’est -un proverbe à l’étranger que si l’on bâtissait un pont sur la mer, -toutes les dames du continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur -les nôtres. Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur, -et vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles grâces ne -devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la tranquillité, la -santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux à présent que le plus -grand monarque de la terre. Il n’a point un tel foyer, ni si aimables -figures autour de lui. Oui, Déborah, voilà que nous vieillissons; -mais le soir de notre vie semble devoir être heureux. Nous descendons -d’aïeux qui ne surent point ce qu’est une tache, et nous laissons -derrière nous une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous -vivrons, ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand -nous mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la -postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; nous -reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? La voix de ce -petit chérubin est toujours la plus douce dans le concert.» - -Je parlais encore lorsque Dick entra en courant. «Oh! papa, papa! elle -est partie, elle est partie! ma sœur Livy est partie d’avec nous pour -toujours!—Partie, enfant! - -—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste, -et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait pour elle; et elle -pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; mais il l’a persuadée de -nouveau, et elle est montée dans la chaise et a dit: Oh! que fera mon -pauvre papa quand il saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes -enfants, m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons -plus une heure de joie. - -[Illustration] - -Mais, oh! que l’éternelle fureur du ciel s’abatte sur lui et les siens! -Me voler ainsi mon enfant! Et sûrement il lui arrivera cela pour -m’avoir ravi ma douce innocente que je conduisais au ciel, toute la -candeur qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à jamais -fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère et l’infamie, car -mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria mon fils, est-ce là votre -force d’âme?—Ma force d’âme, enfant! Oui, il verra que j’ai de la -force d’âme! Apportez-moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître. -Tant qu’il sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis, -il s’apercevra que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide -scélérat!» - -J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, dont -l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me prit dans ses -bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, la Bible est la -seule arme qui aille maintenant à vos mains âgées. Ouvrez le livre, -vous que j’aime, et changez en le lisant notre angoisse en patience, -car elle nous a bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils -après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. Vous -devriez être le consolateur de ma mère, et vous accroissez sa peine. -Il convenait mal à vous et à votre révérend caractère de maudire ainsi -votre plus grand ennemi. Vous n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat -qu’il est.—Je ne l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez -fait, en vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que -le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, mon -fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance qui, la -première, nous enseigna à bénir nos ennemis! Béni soit son saint nom -pour tous les biens qu’il a donnés et pour tout ce qu’il a enlevé. Mais -ce n’est pas, non, ce n’est pas une petite douleur qui peut arracher -des larmes de ces vieux yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas -pleuré. Mon enfant! Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare... -Le ciel me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, mon -amour, combien elle était bonne et combien charmante; jusqu’à cette -heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous rendre heureux. Si -seulement elle était morte! Mais elle est partie; l’honneur de notre -famille est souillé, et il faut que je cherche le bonheur dans d’autres -mondes qu’ici-bas. Mais, mon enfant, vous les avez vus s’éloigner; -peut-être l’entraînait-il de force? S’il l’a enlevée de force, elle -peut encore être innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a -seulement embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup et -s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis très vite.—C’est -une ingrate créature, s’écria ma femme qui pouvait à peine parler à -cause de ses larmes, de nous avoir traités ainsi. On ne lui a jamais -imposé la moindre contrainte dans ses affections. La dévergondée a -bassement déserté ses parents sans aucune provocation de notre part, -pour mettre vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous -suivre.» - -C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables malheurs, -se passa dans l’amertume de la plainte et les emportements d’une -exaltation mal soutenue. Je résolus cependant de découvrir le -traître, où qu’il fût, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain -matin, notre malheureux enfant nous manqua au déjeuner, où elle -avait l’habitude de nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme, -comme elle l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par -des reproches. «Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de -notre famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne -l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive avec son -vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, mais elle ne nous -trompera jamais plus. - -—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma détestation de son -crime est aussi grande que la vôtre; mais toujours cette maison et ce -cœur seront ouverts à une pauvre pécheresse qui revient repentante. -Plus tôt elle reviendra de son égarement, plus elle sera la bienvenue -pour moi. Une première fois les meilleurs de tous peuvent errer; -l’artifice peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme. -La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre est la -progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera la bienvenue -dans ce cœur et dans cette maison, quand elle porterait la tache de -dix mille vices. J’écouterai encore la musique de sa voix, encore je -m’appuierai tendrement sur son sein, pourvu seulement que j’y trouve le -repentir. Mon fils, apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa -poursuite, où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte, -je pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XVIII - -_Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré._ - - -QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait -mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur -notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues -n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de -Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à -ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus -rencontré par un de mes paroissiens qui me dit qu’il avait vu une -jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un -gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître -pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement -ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune -squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le -voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le -plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma -fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. -En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les -reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai, -plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre -témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse: -cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient -partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait -alors beaucoup de monde. - -Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment -qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se -pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis -exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre -jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, -m’informant à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien -jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval -que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je -les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus -loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser -la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la -manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, -je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi -environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant -coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment, -le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant -égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance; -mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à -la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile -de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à -la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. -Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me -jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir -du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus -de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une -petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite -ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour -attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de -trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je -n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il -est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance -eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui -s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette -personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s -Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il -s’appelait leur ami; mais il était l’ami de tout le genre humain. A -peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours -occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même, -il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je -reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent -homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle, -et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. -Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus -de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé -et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais -maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui -châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure -de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les -hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque -pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective -de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la -joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et -obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction, -trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et -lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres -semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu. - -Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je -marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait -à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais, -lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture -d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier -théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une -représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui -la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant -suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait -le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre -comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le -théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, -assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels -étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les -Otway du jour. - -[Illustration] - -«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de nos modernes -dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que -vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait -hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben -Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses -qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle -présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à -ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous -dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion -en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas -son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux -quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms -de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs -dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare -que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne -sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que -le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce, -c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire, -qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule -plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité, -et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté. -Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop -d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus -naturel.» - -Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village -qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti -pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les -comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans. -Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie -que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris -donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne -qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus -accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement -le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que -comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la -vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il -poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi, -à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la -politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je -faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins, -et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque, -au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour -souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez -lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes -persuader de nous rendre. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIX - -_Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et -appréhendant la perte de nos libertés._ - - -LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite -distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture -n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes -bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans -cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une -élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des ordres -pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que -nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit -un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent -introduites et la conversation commença avec une certaine animation. -La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre -amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil -et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais -vu le dernier _Monitor_. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! -l’_Auditor_ non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, -répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh -bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. Le _Daily_, -le _Public_, le _Ledger_, la _Chronicle_, le _London Evening_, le -_Whitehall Evening_, les dix-sept magazines et les deux revues; -et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous. -La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la -Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles, -j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous -révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que -nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps -derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis -rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses. -Je ne crois pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il -devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un -avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon. - -—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre -fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens -de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir -sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant -sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent -toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le -jettent bassement dans le plateau qui penche déjà. - -—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir -un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le -défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux -privilège des Bretons! - -—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore -quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit -d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il -quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject? - -—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut -des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes! -Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même. -Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes -tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis -l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. -Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient -également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il -y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de -plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste; -car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos chevaux parce que -c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal -qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à -son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et -que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir, -la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux -les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, -on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte -personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné -de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est -aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection -diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à -une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, -les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un -seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus -d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les -classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de -diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui -prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils -ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le -moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que -les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de -ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser -en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier -lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser -l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus -riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des -richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence, -lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État -plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le -commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et -ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de -l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux -sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour -cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses -s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus -aristocratiques. - -[Illustration] - -«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à -l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à -elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont -brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les -riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas -qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du -défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à -l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens -tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur -de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des -plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu -de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en -d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des -gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter -l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de -pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent -autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute -organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au -système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, -toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un -haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut -du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la -servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom. - -«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de -la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe -de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière -populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes -pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop -pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe -moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute -la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette -classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance -et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que -cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans -un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de -la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à -quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que -celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il -est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit -ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours -dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands -pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste -à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les -privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En -effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de -tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée -au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont -les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se -hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent, -il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les -plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent -de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs -derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense -pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir -en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois -règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je -mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il -est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain, -l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la -guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés -des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu -trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance -empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de -ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne -me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille -un tyran.» - -Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue -au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon -amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se -contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en -habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de -houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas -Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai -pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il, -furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille -pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le -_Gazetteer_, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige -que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire. -Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste -à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux -dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui -rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le -sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner -des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai, -il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes -campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis -entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société -et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous -dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et -moi, nous sommes vos serviteurs très humbles; mais je déclare que c’est -là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber -sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie -pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour -nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je -vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot -elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais -dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle -me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher -monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite -si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravis quand -ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.» - -[Illustration] - -En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent -poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale -hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant -l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils -paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon -intervention. - -M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors -pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce, -ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé -sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le -soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de -grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, -qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me -montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent, -quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils -George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de -trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni -à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni -lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus -jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis -à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, -et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.» -L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant -douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail -plus particulier de nos souffrances. Ce me fut, toutefois, quelque -consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement -dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui -avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit -faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant -chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une -occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils. - -Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce que la cloche -nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la -troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention -de placer des billets pour la _Belle Pénitente_ qu’on devait -représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune -gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait -le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais -vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend -pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour -marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est -admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.» -Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et, -sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner -à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la -société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de -l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en -avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une -impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel -acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par -les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer; -mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et -moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Les acteurs -derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle, -voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un -torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent -mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de -rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles -réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me -priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés -à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre -extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon -fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme -persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens -en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec -nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus -avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un -ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué -d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un -rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle -disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle -riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle -jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de -son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans -accorder aux réponses la moindre attention. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XX - -_Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et -perd le bonheur._ - - -APRÈS que nous eûmes soupé, M^{rs} Arnold offrit poliment d’envoyer -deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que, -d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut -obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les -effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh -oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que -pauvre vous êtes revenu; cependant je ne fais pas de doute que vous -n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais -voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de -fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine, -monsieur, dit M^{rs} Arnold, que le récit de vos aventures serait -divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche -de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste, -ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua -mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter -ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant -c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une -seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur -ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez -tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne -n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la -fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre; -et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien -m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un -beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui -chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant -que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de -rencontrer distinctions et récompenses. - -A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de -remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même -n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon -premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans -un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin -reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, -s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée -pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux -mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être -sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me -regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la -laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et -jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque -trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon -pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé -dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il -faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous -n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole? -Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous -coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il -faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez -en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous -désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de -sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais -fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il; -je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction. -Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu -dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim -dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans -la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence, -tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur -petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et -reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été -élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais -n’en auraient jamais fait. - -Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au -personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et -comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec -révérence l’_antiqua mater_ de Grub street[8]. Je trouvais glorieux -de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je -considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, -quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette -pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie. -Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les -meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je -résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence, -j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il -est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si -souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de -présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout -aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle -importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que -j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute, -se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais -prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je -me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout -adversaire. - -—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité? -J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la -monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes; -eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes? - -—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes -paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était -occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et -malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la -plus cruelle des mortifications, l’indifférence. - -[Illustration] - -«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes -un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un -compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant -que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de -souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec -notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais -pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de -mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément -aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous -n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner -un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me -font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble -revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une -douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription. -J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais -passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la -première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une -dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour -faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, -que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis -maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu -votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir -d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui -portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et -nous partagerons la dépouille. - -—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des -poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime, -s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur -vocation au point de faire un vil trafic d’éloges pour un morceau de -pain? - -«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller -si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je -suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète -véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule -aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont -indignes de protection qui condescendent à solliciter. - -«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, -et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative -vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et -d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités -nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut -seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret -amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à -m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de -place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes -productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi, -au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le -public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la -simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient -autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi -les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre -la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, -Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce -qu’ils écrivaient plus vite. - -«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs -déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se -méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux -travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs -mérites. Je m’aperçus que nul génie chez autrui ne pouvait me plaire. -Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette -source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, -car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et -écrire était mon métier. - -«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur -un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que -j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous -saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu -par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. -Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill -était au fond un véritable bon garçon.» - -Je l’interrompis. - -«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez -dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur. - -—Dieu me bénisse! s’écria M^{rs} Arnold. Avez-vous M. Thornhill pour -si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et -nous attendons bientôt sa visite. - -«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon -extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa -garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami, -moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux -ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son -portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était -pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous -disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela, -j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une -foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon, -tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me -le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, -et, si je pouvais, me trouver très heureux. - -[Illustration] - -«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un -capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la -place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été -repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de -bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste. -Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands -seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais -il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient -ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait -avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle -était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le -besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure -j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins -disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement -céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion -d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre -en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis -la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je -voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir -impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai -mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la -dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et -un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses -assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville -dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que -de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre -noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement. -Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de -recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte -de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me -reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des -domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit -dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je -m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après -quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il, -apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette -chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos -titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi -une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je -désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque -manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir -quelque influence pour vous induire au repentir.» - -«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce -que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc -maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la -noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à -glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était -pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la -moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une -pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la -soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété, -j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose -et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me -pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du -propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment -grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête -les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui -suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être -insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas -s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce -n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après. -Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand -homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce -vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondis par -une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il -se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une -carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et -me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à -ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son -carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix -à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour -solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous -et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je -criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant -ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis -que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la -voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de -quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant -autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa -Seigneurie. - -«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait -épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais -voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me -recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a -destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr -dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je -crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me -priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la -dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements -pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva -que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant, -comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut -bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de -trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils -donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de -se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de -trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir, -et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la -dévotion d’un moine. - -[Illustration] - -J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances -semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant -en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces -êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de -ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, -et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder -d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un -mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques -questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il -réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et, -se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il -était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie -aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en -faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le -gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son -des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc -honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente -mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus -proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais. - -«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par -un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu -connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de -punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances -où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine -en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul -dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, -je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous -mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie. -Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam. -Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez -débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais -aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et -d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est, -ajouta-t-il, ou le diable y serait.» - -«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le -doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il -m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur -cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain -pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée -courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, -je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales -rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à -laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, -je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont -l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible -de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement -que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il -était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment -avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà -qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé. - -«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment -pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant -irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée -sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai -toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de -sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son -université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait. -Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le -grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui -me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune. - -«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait -le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les -donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du -voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne -pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter -ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus -audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque, -ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université. -Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de -l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec -quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne -foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, -jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que -j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans -grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit -sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec, -je ne crois pas que le grec soit bon à rien.» - -«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je -me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de -la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était -naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi -les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez -pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais -en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de -la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes -airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement, -mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai -de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon -exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre -bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps -que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter -les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était -maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui -montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre -un homme. - -«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que -de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris -aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui -ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni -de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être -promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs -hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de -l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, -qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez -recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne -lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et -m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner -des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités -de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir -du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus -surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même -m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je -lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur -si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le -secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de -toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le -peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages -de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné -à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous -instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.» - -«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un -moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai -donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance, -et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de -tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait -des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des -personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur -chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du -goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions; -lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart, -me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond, -revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion -sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois -de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis -l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très -délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par -hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute -la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes. - -«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me -recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme -quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque -temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui -avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à -travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais -à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner -lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans -les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier -d’une fortune d’environ deux cent mille livres sterling, que lui -avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour -le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez -un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses -questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait -économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on -pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en -disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir -pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer -pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit -qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais -une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement -dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous -fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le -port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en -Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement -au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation: -il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé -et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur. - -«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était -dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent -en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan -était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis -un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une -habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et -tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses -philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat -la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en -argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que -je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville, -examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer -ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne -sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur -gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai -remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de -liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour -n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de -quelques autres membres de la société. - -«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes -devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première -expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions -changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui, -à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point -de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas -trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent -de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que -le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls -qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne -s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule -traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces -cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La -difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque -tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps -d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio, -que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de -jouer.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXI - -_Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi -longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction._ - - -LE récit de mon fils était trop long pour être fait d’un seul coup. -Il en commença la première partie ce soir-là, et il finissait le -reste, après dîner, le lendemain, lorsque l’apparition de l’équipage -de M. Thornhill à la porte sembla mettre un temps d’arrêt dans la -satisfaction générale. Le sommelier, qui était maintenant mon ami dans -la maison, m’informa tout bas que le squire avait déjà fait quelques -ouvertures à miss Wilmot, et que sa tante et son oncle avaient l’air -d’approuver grandement cette alliance. Lorsque M. Thornhill entra, il -parut, en voyant mon fils et moi, faire un mouvement en arrière; mais -j’attribuai tout de suite cela à la surprise et non au mécontentement. -D’ailleurs, lorsque nous nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit -nos politesses avec toutes les apparences de la franchise; et, un -moment après, sa présence ne servait qu’à augmenter la gaieté générale. - -Après le thé, il me prit à part pour s’informer de ma fille. Lorsque -je lui eus fait savoir que mes recherches avaient été infructueuses, -il sembla fort surpris et ajouta qu’il était souvent allé chez moi -depuis, afin de porter des consolations au reste de ma famille qu’il -avait laissée en parfaite santé. Il demanda ensuite si j’avais fait -part du malheur à miss Wilmot ou à mon fils; et sur ma réponse que je -ne le leur avais pas dit jusqu’ici, il approuva fortement ma prudence -et mes précautions, m’engageant à garder la chose secrète à tout prix: -«Car, à le prendre du meilleur côté, s’écria-t-il, ce n’est jamais -que proclamer sa propre honte; et peut-être miss Livy n’est-elle pas -aussi coupable que nous l’imaginons tous.» Ici, nous fûmes interrompus -par un domestique qui vint prier le squire de rentrer pour figurer -dans les contredanses; il me laissa absolument convaincu de l’intérêt -qu’il semblait prendre à mes affaires. Cependant ses intentions pour -miss Wilmot étaient trop évidentes pour qu’on s’y méprît; mais elle -n’en semblait pas parfaitement contente et elle les supportait plutôt -pour se conformer à la volonté de sa tante que par inclination réelle. -J’eus même la satisfaction de la voir accorder à mon infortuné fils -quelques regards bienveillants que l’autre ne pouvait lui arracher ni -par sa fortune ni par ses assiduités. Le calme apparent de M. Thornhill -ne me surprenait pas peu cependant. Il y avait maintenant une semaine -que nous étions là, retenus par les pressantes instances de M. Arnold; -cependant plus miss Wilmot montrait chaque jour d’affection à mon -fils, plus l’amitié de M. Thornhill pour lui semblait s’accroître -proportionnellement. - -Il nous avait donné jadis les plus bienveillantes assurances qu’il -emploierait son crédit à servir notre famille; mais cette fois -sa générosité ne se borna pas aux promesses seules. Le matin que -j’avais fixé pour mon départ, M. Thornhill vint à moi avec un air de -véritable plaisir, pour m’informer d’un service qu’il avait rendu à -son ami George. Ce n’était rien moins que de lui avoir obtenu une -commission d’enseigne dans un régiment qui allait partir pour les -Indes occidentales; il n’en avait promis que cent livres sterling, -son influence ayant été suffisante pour faire rabattre les deux cents -autres. «Pour ce service, qui n’est que bagatelle, continua le jeune -gentilhomme, je ne désire d’autre récompense que d’avoir été utile à -mon ami; et pour les cent livres à payer, si vous n’êtes pas en état -de les trouver vous-même, je les avancerai, et vous me rembourserez à -votre loisir.» C’était une faveur telle que les mots nous manquaient -pour exprimer combien nous en étions touchés; je donnai donc avec -empressement mon billet de la somme, et je témoignai autant de -gratitude que si j’avais eu l’intention de ne jamais payer. - -George devait partir le lendemain pour Londres afin de s’assurer de sa -commission, conformément aux instructions de son généreux protecteur, -qui jugeait très utile de faire diligence, de peur que, sur les -entrefaites, quelque autre ne se présentât avec de plus avantageuses -propositions. Le lendemain donc, de bonne heure, notre jeune soldat -était prêt au départ et semblait la seule personne parmi nous qui n’en -fût pas affectée. Les fatigues et les dangers qu’il allait braver, -les amis et la maîtresse—car miss Wilmot l’aimait réellement—qu’il -laissait derrière lui, ne refroidissaient en rien son ardeur. Après -qu’il eut pris congé du reste de la compagnie, je lui donnai tout -ce que j’avais, ma bénédiction. «Et maintenant, mon garçon, que tu -vas combattre pour ta patrie, m’écriai-je, souviens-toi comment ton -brave grand-père combattit pour son roi sacré, lorsque la fidélité -chez les Bretons était une vertu. Va, mon fils, imite-le en tout, hors -ses infortunes, si ce fut une infortune de mourir avec lord Falkland. -Allez, mon fils, et si vous tombez, au loin, nu et privé des pleurs de -ceux qui vous aiment, souvenez-vous que les larmes les plus précieuses -sont celles que le ciel verse en rosée sur la tête sans sépulture d’un -soldat.» - -Le matin suivant, je pris congé de la bonne famille qui avait eu -l’amabilité de me garder si longtemps, non sans exprimer à plusieurs -reprises à M. Thornhill ma gratitude pour sa récente générosité. Je -les laissai dans la jouissance de tout le bonheur que l’abondance et -la bonne éducation procurent, et je repris le chemin de la maison, -désespérant de retrouver jamais ma fille, mais envoyant au ciel mes -soupirs pour qu’il l’épargnât et lui donnât pardon. J’étais arrivé à -environ vingt milles de la maison, ayant loué un cheval pour me porter, -car j’étais encore faible, et je me consolais dans l’espoir de voir -bientôt tout ce qui m’était le plus cher sur la terre. Mais comme la -nuit venait, je m’arrêtai à une petite auberge sur la route et priai le -patron de me tenir compagnie devant une pinte de vin. Nous nous assîmes -à côté du feu de la cuisine, qui était la plus belle pièce de la -maison, et bavardâmes sur la politique et les nouvelles du pays. Nous -en vînmes, entre autres sujets, à parler du jeune squire Thornhill qui, -m’assura l’hôte, était détesté autant que son oncle, sir William, qui -venait quelquefois au pays, était aimé. Il poursuivit en disant qu’il -ne s’appliquait qu’à trahir les filles de ceux qui le recevaient chez -eux, et qu’après une quinzaine ou trois semaines de possession, il les -mettait dehors sans compensation et abandonnées dans le monde. - -[Illustration] - -Comme nous prolongions ainsi la conversation, sa femme, qui était -sortie pour faire de la monnaie, rentra, et, s’apercevant que son mari -prenait un plaisir dont elle n’avait pas sa part, elle lui demanda -d’une voix irritée ce qu’il faisait là; à quoi il ne répliqua qu’en -buvant ironiquement à sa santé. «Monsieur Symonds, s’écria-t-elle, vous -en usez fort mal avec moi, et je ne le supporterai pas plus longtemps. -Ici les trois quarts de la besogne, c’est moi qui les ai à faire, et -le quatrième reste en plan; pendant ce temps vous ne faites que vous -imbiber avec les clients tout le long du jour, tandis qu’une cuillerée -de liqueur, dût-elle me guérir de la fièvre, je n’en touche jamais -une goutte.» Je vis alors à quoi elle en avait, et je lui remplis -immédiatement un verre qu’elle prit avec une révérence, et, buvant -à ma bonne santé: «Monsieur, reprit-elle, ce n’est pas tant pour la -valeur de ce qu’on boit que je me mets en colère; mais on ne saurait -s’en empêcher, quand la maison s’en va par les fenêtres. S’il faut -presser les clients ou les voyageurs, tout le fardeau m’en retombe -sur le dos, et il aimerait autant mâcher ce verre que de bouger pour -aller réclamer lui-même. Nous avons maintenant là-haut une jeune femme -qui est venue prendre logement ici, et je crois bien qu’elle n’a -pas d’argent, elle est trop polie pour cela. Je suis sûre du moins -qu’elle ne se presse pas de payer, et je voudrais qu’on le lui remît -en l’esprit.—Lui remettre en l’esprit! s’écria l’hôte. Que signifie -cela? Si elle n’est pas pressée, elle est sûre.—C’est ce que je ne -sais pas, répliqua la femme, mais je sais que je suis sûre qu’elle est -ici depuis quinze jours et que nous n’avons pas encore vu la couleur de -son argent.—Je suppose, ma chère, que nous aurons tout en bloc.—En -bloc! s’écria l’autre. J’espère bien que nous l’aurons d’une manière -on de l’autre; et, cela ce soir même; j’y suis bien décidée; ou dehors -la coureuse, armes et bagages!—Songe, ma femme, s’écria le mari, que -c’est une femme bien née et qu’elle mérite plus de respect.—Pour -ce qui est de cela, riposta l’hôtesse, bien née ou non, elle pliera -bagage, et plus vite que ça. Les gens bien nés peuvent être bons là où -ils prennent; mais, pour ma part, je n’ai jamais vu venir grand profit -d’eux à l’enseigne de la _Herse_.» - -Ce disant, elle monta eu courant un étroit escalier qui allait de -la cuisine à une chambre au-dessus de nos têtes, et je reconnus -bientôt à ses éclats de voix et à l’aigreur de ses reproches qu’il -n’y avait point d’argent à obtenir de sa logeuse. Je pouvais entendre -très distinctement ses récriminations. «Dehors, dis-je, plie bagage -à l’instant même, coureuse, infâme dévergondée, ou je te fais une -marque dont tu ne guériras pas de trois mois! Quoi! vaurienne, venir -loger dans une honnête maison sans posséder un sou marqué ni un rouge -liard! Allons! filons! dis-je.—O chère madame! criait l’étrangère, -ayez pitié de moi, ayez pitié d’une pauvre créature abandonnée, pour -une nuit seulement, et la mort aura vite fait le reste.» Je reconnus -sur-le-champ la voix de ma pauvre enfant perdue, d’Olivia. Je volai à -son secours au moment où la femme la traînait déjà par les cheveux, -et je pris en mes bras la pauvre misérable abandonnée. «Vous êtes la -bienvenue toujours, la bienvenue, ma chère, chère perdue, mon trésor, -dans le cœur de votre vieux père. Que les méchants t’abandonnent; il y -a quelqu’un dans le monde qui, du moins, ne t’abandonnera jamais. Quand -tu aurais à répondre de dix mille crimes, je veux te les pardonner -tous.—O mon cher...—pendant quelques minutes elle ne put rien dire -de plus—mon cher, mon cher papa, à moi! Les anges peuvent-ils être -plus tendres? Qu’ai-je fait pour mériter tant? Le scélérat, je le hais -et me hais moi-même. Payer d’opprobre tant de bonté! Vous ne pouvez -pas me pardonner. Je le sais; vous ne le pouvez pas.—Si, mon enfant; -du fond de mon cœur, je te pardonne! Repens-toi seulement, et l’un et -l’autre nous serons heureux encore. Nous verrons encore beaucoup de -beaux jours, mon Olivia!—Ah! jamais, monsieur, jamais. Le reste de ma -misérable vie doit être ignominie au dehors et honte an foyer. Mais, -quoi! papa, vous êtes plus pâle que vous n’aviez l’habitude de l’être. -Se peut-il qu’une créature telle que moi vous cause tant de tourment? -Assurément, vous avez trop de sagesse pour vous charger des douleurs -de ma faute.—Notre sagesse, jeune femme...—Ah! pourquoi un nom si -froid, papa? s’écria-t-elle. C’est la première fois que vous m’appelez -d’un nom si froid.—Pardon, ma chérie, repris-je; mais j’allais faire -cette remarque, c’est que la sagesse ne forme que lentement un abri -contre le chagrin, quoique, à la fin, ce soit un abri sûr.» L’hôtesse -revint à ce moment pour savoir si nous ne voudrions pas un appartement -plus convenable, ce que nous acceptâmes, et elle nous conduisit dans -une chambre où nous pouvions nous entretenir plus librement, Après nous -être un peu calmés en causant, je ne pus éviter de lui demander avec -quelques détails par quels degrés elle était arrivée à sa misérable -situation présente. «Ce scélérat, monsieur, dit-elle, dès le premier -jour de notre rencontre, m’a fait des propositions secrètes, mais -honorables. - -—Scélérat, en vérité! m’écriai-je. Et cependant je suis en quelque -sorte surpris qu’un homme du bon sens de M. Burchell et qui semblait -avoir tant d’honneur ait pu se rendre coupable de cette vilenie -délibérée et s’introduire ainsi dans une famille pour la détruire. - -—Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes victime d’une étrange -erreur. M. Burchell n’a jamais essayé de me tromper; au lieu de cela, -il saisissait toutes les occasions de me prévenir en particulier contre -les artifices de M. Thornhill, qui, je le vois maintenant, est encore -pire qu’il ne me le représentait.—M. Thornhill! interrompis-je. Est-il -possible?—Oui, monsieur, répondit-elle, c’est M. Thornhill qui m’a -séduite; c’est lui qui employait ces deux dames, comme il les appelait, -mais qui, en réalité, n’étaient que des femmes perdues de la ville sans -éducation ni pitié, pour nous attirer jusqu’à Londres. Ses artifices, -vous vous le rappelez, auraient réussi sans la lettre de M. Burchell où -il leur adressait ces reproches que nous nous sommes tous appliqués. -Comment il a pu avoir assez d’influence pour déjouer leurs intentions, -c’est encore un secret pour moi; mais je suis convaincue qu’il a -toujours été notre plus chaud, notre plus sincère ami. - -—Vous me confondez, ma chère, m’écriai-je. Je vois maintenant que mes -premiers soupçons de la bassesse de M. Thornhill n’étaient que trop -bien fondés. Mais il peut triompher en sécurité, car il est riche, et -nous sommes pauvres. Mais dis-moi, mon enfant, assurément il a fallu -une tentation bien puissante pour anéantir ainsi les impressions de ton -éducation et des penchants aussi vertueux que les tiens. - -[Illustration] - -—En vérité, monsieur, répliqua-t-elle, il ne doit son triomphe qu’au -désir que j’avais de le rendre heureux, lui, et non moi. Je savais -que la cérémonie de notre mariage, célébrée secrètement par un prêtre -papiste, ne le liait en aucune façon, et que je n’avais à me fier à -rien qu’à son honneur.—Quoi! l’interrompis-je. Ainsi vous avez été -réellement mariés par un prêtre dans les ordres?—Oui, monsieur, nous -l’avons été, répliqua-t-elle, quoiqu’il nous ait fait jurer à l’un -et à l’autre de celer son nom.—Eh bien! alors, mon enfant, revenez -dans mes bras, et maintenant vous êtes mille fois plus la bienvenue -qu’auparavant; car maintenant vous êtes sa femme d’intention et de -fait; et toutes les lois des hommes, fussent-elles écrites sur des -tables de diamant, ne sauraient diminuer la force de ce lien sacré. - -—Hélas! papa, répliqua-t-elle, vous ne connaissez guère ses vilenies; -il s’est fait marier déjà par le même prêtre à six on huit femmes qu’il -a trompées et abandonnées. - -—A-t-il fait cela? m’écriai-je. Alors nous devons faire pendre le -prêtre, et vous déposerez contre lui dès demain.—Mais, monsieur, -répondit-elle, cela sera-t-il bien, ayant juré le secret?—Ma chère, -répliquai-je, si vous avez fait cette promesse, je ne peux pas, je ne -veux pas chercher à vous la faire violer. Quand même cela pourrait -profiter au bien général, il ne faut pas que vous déposiez contre -lui. Dans toutes les institutions humaines on admet un mal moindre -pour procurer un bien plus grand; c’est ainsi qu’en politique on peut -céder une province pour s’assurer d’un royaume, et qu’en médecine on -peut retrancher un membre pour conserver le corps. Mais en religion -la loi est écrite et inflexible: ne _jamais_ faire le mal. Et cette -loi, mon enfant, est juste; car autrement, si l’on commettait un mal -moindre pour procurer un bien plus grand, on encourrait ainsi une -culpabilité certaine dans l’attente d’un avantage aléatoire. Et quand -même l’avantage devrait certainement s’ensuivre, il se pourrait que -l’intervalle entre l’acte et l’avantage, intervalle pendant lequel il -est admis que l’on est coupable, fût celui dans lequel nous sommes -appelés à répondre des choses que nous avons faites, et où le livre des -actions humaines est clos à jamais. Mais je vous interromps, ma chère; -continuez. - -—Dès le matin du lendemain, continua-t-elle, je vis quel peu de fond -je devais faire sur sa sincérité. Ce matin-là même, il me présenta deux -autres malheureuses femmes que, comme moi, il avait trompées, mais qui -vivaient satisfaites dans la prostitution. Je l’aimais trop tendrement -pour supporter de telles rivales dans son affection, et je m’efforçai -d’oublier mon infamie au milieu du tumulte des plaisirs. Dans ce but, -je dansais, je faisais de la toilette, je parlais beaucoup; mais -j’étais toujours malheureuse. Les messieurs qui venaient en visite -me parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes, et cela ne -faisait que contribuer à accroître ma tristesse, car tout ce pouvoir, -je l’avais perdu, rejeté loin de moi. Ainsi chaque jour je devenais -plus pensive, et lui plus insolent; tant qu’à la fin le monstre eut -l’effronterie de m’offrir un jeune _baronnet_ de sa connaissance. -Ai-je besoin de dire, monsieur, combien cette ingratitude me perça au -vif? Ma réponse à cette proposition fut comme une fureur folle. Je -voulus partir. Comme je m’en allais, il m’offrit une bourse; mais je -la lui jetai à la face avec indignation et je m’arrachai de lui dans -une rage qui pendant un temps me maintint insensible aux misères de ma -situation. Mais je ne tardai pas à jeter les yeux autour de moi et je -me vis, créature vile, abjecte et coupable, sans un ami au monde à qui -m’adresser. - -«Juste à ce moment, une voiture publique vint à passer et j’y pris -place, sans autre but que d’être emportée loin d’un misérable que je -méprisais et détestais. On me descendit ici, où, depuis mon arrivée, je -n’ai eu pour compagnes que mes propres anxiétés et la dureté de cette -femme. Les heures de joie que j’ai passées avec maman et ma sœur me -sont aujourd’hui devenues douloureuses. Leurs chagrins sont grands, -mais les miens sont plus grands que les leurs, car les miens sont mêlés -de crime et d’infamie. - -—Ayez patience, mon enfant, m’écriai-je, et j’espère encore que les -choses s’amélioreront. Prenez quelque repos cette nuit; demain je -vous mènerai à la maison, vers votre mère et le reste de la famille, -de qui vous recevrez un bienveillant accueil. La pauvre femme! cela -l’a frappée au cœur; mais elle vous aime toujours, Olivia, et elle -pardonnera.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXII - -_Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond._ - - -LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers -la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de -l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de -courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais -toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous -traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément -que nous ne le sommes les uns envers les autres, et combien les -infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais -qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection, -et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait -compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du -monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons -compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent -nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la -supporter. - -Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une -auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je -désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai -à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher, -accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain -matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée. -Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et -avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et -continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait -de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette -paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid, -mes affections devançaient la hâte de mes pas et planaient autour -de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai -toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance -de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux -embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je -ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs -du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières -étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait -entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de -garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma -joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête -dogue accourut me souhaiter la bienvenue. - -Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout -était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur -indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un -jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai -convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce -bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là. -En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille; -ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et -me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour -contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient -pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait -morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence -d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de -l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis -je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils -ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes -petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme -avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à -l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien -n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me -précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de -la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher -papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes -prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans -mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que -possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant, -m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les -flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les -voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, -et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris -mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos -transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour. - -Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de -quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé -jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon -pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver -nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre -blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en -courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester, -comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres -les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de -mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant -quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres -choses de peu d’importance que mon fils avait emportées dès le premier -moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à -alléger notre détresse. - -Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges -d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous -avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous -retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants -ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses -nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une -bienfaisance spontanée pouvait suggérer. - -[Illustration] - -Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité -de connaître la raison de ma longue absence se fit jour à la place. -Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à -recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui -que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la -bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus -difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de -ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. -Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon -bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui -ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas -le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations -n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont -un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes. -«Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous -venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir -que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société -que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, -nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel -vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait -pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne -pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse; -aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui -avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande, -femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: -je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour -au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables -rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les -augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons -ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement, -car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes -du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est -promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel, -on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant -que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en -dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort -par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de -la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu -que l’accomplissement de cent actes de justice.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXIII - -_Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable._ - - -IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre -notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous -retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité. -Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais -des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été -sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination, -contribuent à alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque -jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une -époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure. -L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et -cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses -attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le -faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait -de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre -petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. -Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la -honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver -son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris -possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même -temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer. -Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement -au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, -en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, -quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie -derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci; -j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle, -recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire -et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, -disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille -manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un -exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai -une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque, -historien. - -«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus -haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère. -Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un -appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, -s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il -disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour -le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à -l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée, -juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats -français qui la firent aussitôt prisonnière. - -Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la -dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle -aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent. -Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que -leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et -l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette -jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui -séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus -haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais -la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs -années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut -obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa -femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les -historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté -que ceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les -uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de -mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le -mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause -de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement -dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau -se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans -un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement -jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le -signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda -vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la -situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui -l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour -la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général, -qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et -de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes -quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il -était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée -dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et -tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis -en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir -pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.» - -C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait -d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient -toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien -ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris; -et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la -noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain -que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pour laquelle je -l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît -devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour -sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître -l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante -était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus -de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était -possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le -vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de -remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M. -Thornhill dans ma famille. - -[Illustration] - -Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours, -il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais -il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été -obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient -en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous -dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient -montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de -six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines -remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume -de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût -vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles -étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill, -qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en -train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de -la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient -extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher -de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au -monde. - -«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils, -regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces -murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le -feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est -à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant; -et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au -monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous -pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si -vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous -soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les -hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage, -et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être -meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins -comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants -heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en -exil.» - -Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait, -interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la -soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce -moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis -un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa -tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble. -Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes -bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste -de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore -plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur -contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin -opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne -ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table -conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien -voltiger autour de notre humble demeure. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXIV - -_Nouvelles calamités._ - - -LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la -saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux -chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette, -à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres -autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour -la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine. -Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent -des sons harmonieux, calme le cœur au lieu de le ronger. La mère -ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse; -elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma -mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique -que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée. -Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une -grâce si pathétique que j’en fus ému. - - Quand femme descend jusqu’à la folie, - Et trouve trop tard que les hommes trahissent, - Quel charme peut calmer sa mélancolie? - Quel art peut laver sa faute en l’effaçant? - - Le seul art pour couvrir sa faute, - Pour cacher sa honte à tous les yeux, - Pour donner le repentir à son amant - Et lui déchirer le cœur, c’est de mourir. - -Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix -entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière, -l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous -jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille -aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec -sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et, -se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de -ma santé avec son air de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je, -votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre -caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser -ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car -l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime. - -—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de -tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère -que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi -ait eu rien de criminel. - -—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire -pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous -garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où -l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que -pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature -misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que -l’honneur pour lot! - -—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne -puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque -opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à -y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps, -et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car -je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment -pour elle.» - -Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition -dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands -outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher -l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue, -reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence. -Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis -vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit. - -—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus -durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce -qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place -de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment. -Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais -comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme -moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement -à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un -autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain -qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de -cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même -vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se -célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui -vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas. - -—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes. -Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y -consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un -trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais -l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement, -irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai -trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma -part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé -et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la -douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa -dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris. - -—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets -de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne -objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement. - -Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue, semblaient -terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il -était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence, -et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que -les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa -malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais -prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins -employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette, -présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi. - -Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en -vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander -mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais -incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir -même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à -moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent -alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine -complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses -visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les -calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une -saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de -l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je -demeurai inébranlable. - -[Illustration] - -«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer -de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à -lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve. -Voudriez-vous me faire applaudir devant le monde ce qu’intérieurement -mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement -assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter -une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un -enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce -séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous -soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous -pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards -autour de nos propres cœurs!» - -C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne -heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit, -mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant -la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra -précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers, -qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers -la maison. - -Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où -j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions -et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me -préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles -de là. - -«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me -mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce -moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce -qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me -couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher -loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...» - -Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour -instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de -se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se -hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, -ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée -évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de -ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans -ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets -et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma -fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent -de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous -mettre en route. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXV - -_Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne -soit accompagnée de quelque espèce de consolation._ - - -NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement. -Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait, -depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui -avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces -hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment -d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme -l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes -coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens. - -Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque -nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée -d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent -bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers -de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller -en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa -défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences -auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et -si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux -mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà -ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient -incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se -détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés, -qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service. - -«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez? -Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai -données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la -ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi -l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera -mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre -devoir envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous -verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, -et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce -soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour -l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.» - -Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils -vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main -de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma -route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la -nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se -composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son -opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne -supériorité, que la prison. - -A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les -rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je -soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir -vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers -du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre, -consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres, -commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la -journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, -où il était enfermé pour la nuit. - -Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris -de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les -prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui -d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa -du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis -immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût -bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger -contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être -pleine de vacarme, de rires et de profanation. - -«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux -seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même -emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être -heureux.» - -C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; -mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en -soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air -pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de -moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable -dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne -semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je -pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait -trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un -homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait -une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus -proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si -j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail -auquel je n’avais pas une seule fois songé. - -«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, -et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous -avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon -temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.» - -Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une -telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que -j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre -la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit: _Ton -kosmon aire, ei dos ton etairon_[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est -le monde s’il n’offre rien que solitude? - -—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde -retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde -a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée -confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! -Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté -la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: _Anarchon ara -kai atelutaion to pan_, ce qui implique.....—Je vous demande pardon -d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois -avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir -une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm -Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose -que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui -vous avez acheté un cheval?» - -[Illustration] - -Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu -et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes -traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement -bien. J’ai acheté un cheval, mais oublié de le payer. Votre voisin -Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux -prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre -moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous -avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, -vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit -mes tours. - -—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours -lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par -les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la -déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la -première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende -à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas -besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet. - -—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en -retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures -cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, -où je crois avoir quelque influence.» - -Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du -changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à -présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir -soixante ans au moins. - -«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce -monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art -de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix -ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier -la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais -peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, -je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où -vous vous y attendez le moins.» - -Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par -l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des -prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme -avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre -et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune. -Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les -couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, -qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations -habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa -correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du -monde jusqu’au matin. - - -[Illustration] - - - - -Chapitre XXVI - -_Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles -devraient récompenser aussi bien que punir._ - - -LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que -je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui -était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son -influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant -que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai -ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent -que son malaise et sa fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, -et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier -soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la -famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il -obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix -pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à -ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec -moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me -parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord -si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait -semblé les effrayer en entrant. - -«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre -lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, -toute sombre qu’elle paraisse? - -—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes. - -—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux -tous les endroits où est mon papa.» - -J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à -faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la -santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes -petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon -fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous -attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira -pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et -même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu -as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle -doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; -préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour -demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous -gagnerez.» - -Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le -reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus -d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les -blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous -côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, -réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le -genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient -encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi. - -Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait -de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir -qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de -redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des -conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu -d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon -cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec -la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds -d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources -que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche. - -Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis -que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, -des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des -accès de toux, tour à tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins -à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais -en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux -recevoir la moindre souillure. - -Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt -pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que -leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que -j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me -rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre -parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils -pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, -m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier -votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un -jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il -donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, -puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien -donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un -ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, -il ne vous donnera rien de bon plus tard. - -«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous -nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la -peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un -autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous -faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du -monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une -maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, -en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui -auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être -plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se -contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui -attire et perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous -lâchera pas quand le bourreau aura fini.» - -Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire; -quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très -honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je -leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je -conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours -eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé -l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits -de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut. - -[Illustration] - -Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où -ma femme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on -lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut -assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation. -Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient -à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus -haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première -rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus -jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes -petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus. - -«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux -pour un endroit comme celui-ci! - -—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont -une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu. - -—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit -vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour -de vous? - -—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment -une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au -monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une -manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire -du mal. - -—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon -coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils -Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.» - -Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il -l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna -en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous -demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je -ferais une bonne cible à duperies. - -—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce -sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté. -Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que -vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont -fini par être trop nombreux pour moi. - -—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre -doit être extrêmement instructif et amusant. - -—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne -dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent -notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui -se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect -de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin -de son voyage. - -«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas -d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait -rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames -déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je -connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais -les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le -monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est -ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense -personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée -et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la -crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple -voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais -généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas -moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que -moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le -soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître -votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas -l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.» - -Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite -d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis -présents, et ma complète impuissance à me libérer. - -Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques -minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose -d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait -faire. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXVII - -_Continuation du même sujet._ - - -LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan -que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent -avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son -inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien -à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma -profession. - -«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont -encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection. -Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui -les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les -amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, -mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout -prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui -dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône. -Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne -me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du -gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose -aussi précieuse que l’âme de l’homme?» - -En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison -commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon -arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer -au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira, -comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un -second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer -entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un -troisième criait _Amen_ d’un ton affecté qui amusait grandement les -autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche. -Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que -tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes -livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit -à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. -Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe -malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis, -sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative -n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que -ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et, -en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs. - -Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur, -pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués -de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile -aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus -confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et -les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes -leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à -jouer au _cribbage_[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette -dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux -qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants -de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une -souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de -sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle -sans doute, mais assez pour son entretien. - -Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité, -et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins -d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et -d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui -aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à -l’obéissance. - -[Illustration] - -Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût -ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il -parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas -en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables. -Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes -coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir -commis un crime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres -à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays -de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés -seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir -s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont -innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen -d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la -validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la -peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre, -le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu -de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé -qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout -entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui -qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre -sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété -que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en -vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera -l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car -nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la -supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat -est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne, -car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant, -puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul -monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes -l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix -millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les -voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre -fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la -nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont -dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie -les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par -représailles d’une première cruauté. - -Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient -que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements -primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la -nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital. - -C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les -lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur -les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent -prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous -devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus -notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos -possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux -édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs. - -Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales -ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus -de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris -ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent -mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans -discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés -de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans -les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans -le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute -moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et -les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs. - -Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles -lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de -la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre, -au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant -d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction -en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les -moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le -protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des -créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont -manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des -créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter -au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les -traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les -temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi -sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la -persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour -faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert -guère à cimenter notre sécurité. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXVIII - -_Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence -plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités -terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes -de ses soins dans leur répartition._ - - -DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, -depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, -et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir -à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma -chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans -sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y -faisaient naguère leur séjour en avaient fui, et la main de la mort -semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes -étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur -siégeait sur sa joue. - -«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi -cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de -considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que -je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons -encore voir des jours plus heureux. - -—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la -pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous -promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus -destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé -que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez -votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain -point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque -soulagement en mourant. - -—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour -une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il -m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité -crédule, et non comme un crime. Ma chérie, je ne suis nullement -malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre -que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais -mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.» - -Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent -à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur -mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la -liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas -être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût -offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de -mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous -le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous -ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse. - -—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous -opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne -pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, -précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard -que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et -mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des -appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car -quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. -Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera -jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est -vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, -de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je -voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses -futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de -tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au -tombeau, dans le seul but d’éviter la prison moi-même, et ainsi, pour -échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon -enfant?» - -Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de -faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop -attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, -quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous -n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus -haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous -conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de -tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en -trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et -immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de -papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce -matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit. - -Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel -accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais -fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les -conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait -des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le -quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma -lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient -aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent -bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se -soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air -commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait -souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes -enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu -sur ma paille, ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient -mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus -vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait -à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième -jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, -je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. -Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme -s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, -pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son âme -le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent. - -[Illustration] - -Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de -pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint -m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. -Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes -deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en -œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient -de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, -parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma -sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. -Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien -être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec -moi.—Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, -est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes -gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.» - -M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que -maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au -reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui -déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air -sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil -ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur -moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et -par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur. - -«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil -aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de -l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a -jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans -souillure devant le tribunal éternel. Non, monsieur, je n’ai pas de -ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais -comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le -cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien -malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir -de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et -si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui -ai fait quelque injure, j’en ai du regret.» - -M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission -à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. -Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était -alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après -il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, -dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents -et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait -pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait -avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il -s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et -que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission -venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre -démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle -méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait -être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, -que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux -jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les -mieux agréés. - -«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez -maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la -fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je -serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. -Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je -m’en approche. Cette attente me relève dans mes afflictions, et si je -laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se -trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre -père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de -leur père qui est au ciel.» - -Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la -journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler -sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi -vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle -soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné -à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant -bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres -enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons -perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, -arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians! - -—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée -par des scélérats! C’est impossible, en vérité.» - -Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais -la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée -avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant -que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande -route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée -de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. -Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était -descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force -dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils -avaient été hors de vue en un moment. - -«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il -n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! -pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais -cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque -la sagesse d’un ange aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la -laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une! - -—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui -plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais -supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais -tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout -entier, si seulement ils me laissent mon mari!» - -Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous -suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore -avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, -regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de -reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas -éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent -briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a -encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car -j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? -interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon -garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable -famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content -et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est -le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première -lieutenance qui deviendra vacante! - -«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que -rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, -madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le -plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la -consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, -insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il -est réellement si heureux?—Oui, madame, répliqua-t-il, elle est -certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de -notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce -que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, -continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant -que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en -d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par -la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans -l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction -de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que -justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. -Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est -pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, -tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu -être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme -qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine -sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour -nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils -pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai -parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute -consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de -nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa -mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais -quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; -elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de -moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire -cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma -permission, il lut ce qui suit: - - «HONORÉ MONSIEUR, - - «J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs - qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, - le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe - innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est - avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main - flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre - bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous - apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de - toute manière heureux ici. - - [Illustration] - - «Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas quitter le royaume; - le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui - dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première - visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards - quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, - et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être - réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, - tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, - et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car - j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais - inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais - elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches - petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente - colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je - veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres - émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de - grande affection, et soyez assuré que je reste toujours - - «Votre fils soumis.» - -«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas -à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, -de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il -conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère -veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que -j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence -des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de -l’honneur!» - -J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte -parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et -l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait -à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout -sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des -regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais -ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon -propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? -Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel -vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire -mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une -voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la -prennent donc!» - -J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, -mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de -te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le -moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, -te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un -bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai -dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le -temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au -milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais -écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! -Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!... - -—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, -monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous -ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces -malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, -pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci -maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt -souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la -force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage. - -—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de -ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a -pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui. - -—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un -crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma -mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre -honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au -lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques -pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, -le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le -lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves -sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier -transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous -m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites -maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me -donnerez. - -—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé -au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce -moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la -terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour -l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera -la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. -Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre -aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher -à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à -répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous -nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur -soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre -meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon -lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer -contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, -car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me -soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait -personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit. - - -[Illustration] - - - - -Chapitre XXIX - - _Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis - des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir - et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la - compensation de leurs souffrances dans la vie future._ - - -«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je -réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il -a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour -souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne -trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste -rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui -nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer. -Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement -satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables. - -«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère -est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; -pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la -perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour -sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées -aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des -questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient -inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon -d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de -consolation. - -«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la -philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, -lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie -sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. -Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous -en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement -des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront bientôt -passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la -vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si -elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie -est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme -est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un -autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier -un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de -félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses -vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé -la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir -dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le -plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de -penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes -misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. -Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de -bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine. - -«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les -hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les -malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le -fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes -promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait -surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des -faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. -Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence -qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il -n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une -félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour -les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple -bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils -possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle -diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la -félicité céleste. - -«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre -aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort -plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis -longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de -douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu -d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de -la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon -plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un -certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort -ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement -l’insensibilité. - -«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les -heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans -le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de -la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est -pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans -la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous -les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, -comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et -que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que -d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être -heureux. - -«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie -ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part -du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les -jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches -et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances -égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des -plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce -que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés -d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela -un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée -ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité. - -[Illustration] - -«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement -pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre -humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent -connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la -supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, -c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. -Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas -pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être -misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, -il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer -les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les -humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. -Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons -résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est -encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout -homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et -c’est là ce que nul ne sait endurer. - -Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel -devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense -n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de -tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi -ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour -nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs -du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus -nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces -gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas -pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, -se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter -encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour -nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté -pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort -devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces -choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand -je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? -quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement -rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels -avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous -élancer ardemment vers eux. - -«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront -à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce -qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui -retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, -et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un -encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un -regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien -court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la -trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus -vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec -le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. -Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de -notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel -nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque -temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses -yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et -promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus -contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos -souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de -ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, -pour couronner tout, sans fin.» - - -[Illustration] - - - - -Chapitre XXX - -_Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la -fortune à la fin changera en notre faveur._ - - -LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon -geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en -exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait -n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon -fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir -me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant -la main de mon garçon, je lui dis adieu, en lui recommandant de se -souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui. - -Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en -train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des -nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux -heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à -un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers -la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier -survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma -fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant -que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. -Burchell. - -Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, -l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport -d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses -larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici -l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de -ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un -baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que -le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter. - -«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable -demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà maintenant -bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous -avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps -nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre -injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai -presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous -me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans -générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré. - -—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, -car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie -votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de -l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié. - -«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je -vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment -as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient? - -—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, -je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, -maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps -de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et -en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes -sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles -n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de -tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour -à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune -mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait -baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. -Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand -bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous -fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai -son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, d’une voix très -haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas -garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell -ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le -vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser -le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent -bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des -jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il -ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en -morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint -pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à -aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le -postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver -aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter -et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, -il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât -être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait -constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, -qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous -arrêtâmes dans le trajet. - -—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant -libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une -table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, -monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que -c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à -une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, -obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous -avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est -pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est -vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, -qui est son cœur. - -—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de -ma situation et de l’incapacité où je suis de lui faire l’existence -qu’elle mérite? - -—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon -offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de -mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille -me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le -choix de mon cœur.» - -A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, -sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait -avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit -affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui -pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de -bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec -un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique -dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à -la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du -dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous -prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux -plats très bien préparés. - -[Illustration] - -Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son frère, -et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce -récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la -situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous -mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de -troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant -le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de -satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation -produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon -de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un -air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne -se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut -impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait -si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il -continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, -je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et -de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés -bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche -à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; -c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. -Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude -reconnaissance.» - -Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce -que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon -frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon -libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.» - -Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre -hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute -sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais -rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en -cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain -philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il -y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui -vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque -temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant -étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides -du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, -arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait -ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à -quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, -s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» -Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, -que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis -eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus -justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre -propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où -est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie -sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y -a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il -avait déposé son enjeu? - -—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre -créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une -mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait -en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, -monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la -mère et à atténuer le crime du fils.» - -Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, -bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa -faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, -continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que -vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des -prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir -justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. -Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre -père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait -point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son -foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon -neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est -arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans -examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le -dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William -Thornhill.» - -Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si -longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était -autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi -dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell -était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, -que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont -la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami -de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se -rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; -mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, -voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était -incapable de cacher ses larmes. - -«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment -sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards -que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous -voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement -lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais -m’être pardonnées. - -—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu -votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la -compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la -vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la -colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite -fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur -du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia, -ma chérie, si vous le reconnaîtriez? - -[Illustration] - -—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; -cependant je me rappelle maintenant qu’il avait une large marque -au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle, -interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour -me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, -certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant -vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne -saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis -convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que -je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la -permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme. -C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a -battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais -parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le -moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux -de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous -dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut -immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, -s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir -William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire -en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande -est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller -s’acquitter d’un message par mon ordre, et comme je fais partie de -la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre -promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à -l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le -juge bon.» - -En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la -recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés -de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait -au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement -châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant -sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill, -mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil -ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici? -Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna -à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables -mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un -déjeuner très succinct. - -Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais -auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William -écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se -distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la -moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité; -mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous -fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à -notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore -tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son -neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence -et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on -introduisît M. Thornhill. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXXI - -_Anciens bienfaits inopinément payés avec usure._ - - -MONSIEUR Thornhill fit son entrée muni du sourire qui ne le quittait -presque jamais, et il allait embrasser son oncle; mais celui-ci le -repoussa d’un air de mépris. «Pas de caresses menteuses à présent, -monsieur, s’écria le baronnet, le regard sévère. Le seul chemin de -mon cœur est la route de l’honneur; mais ici je ne vois qu’un tissu -compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment se -fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que vous -professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fille bassement -séduite en récompense de son hospitalité, et lui jeté en prison, -peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son fils aussi, que vous avez -eu peur d’affronter en homme... - -—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que mon oncle -puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions réitérées m’ont -seules persuadé d’éviter? - -—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous avez, en cette -circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un peu différemment -peut-être de ce qu’eût fait votre père. Mon frère était vraiment -l’honneur même; mais toi... Oui, vous avez agi dans cette circonstance -parfaitement bien, et j’y donne ma plus chaude approbation. - -—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite ne se -trouvera pas mériter la censure. Je me suis montré, monsieur, avec la -fille de ce gentleman dans quelques lieux publics de divertissement; et -ainsi, ce qui était légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort, -et l’on a prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en -personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; mais -il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. Quant au reste, -pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et mon intendant pourront -vous renseigner mieux que moi, car je leur abandonne entièrement -l’administration des affaires. S’il a contracté des dettes, et qu’il -ne veuille, ou même qu’il ne puisse pas les payer, c’est leur affaire -de procéder de cette manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à -employer les moyens de recouvrement les plus légaux. - -—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, il n’y a -rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que votre conduite -eût pu être plus généreuse en ne permettant pas que ce gentleman fût -opprimé par la tyrannie des subalternes, elle a du moins été équitable. - -—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. Je le défie -de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont prêts à attester ce -que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il en voyant que je gardais -le silence, car en fait je ne pouvais pas le contredire, ainsi, -monsieur, mon innocence est bien établie; mais, bien qu’à votre prière -je sois prêt à pardonner à ce gentleman toutes les autres offenses, -ses tentatives pour m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un -ressentiment que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure -où son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là, -dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre son -cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux témoins pour le -prouver; un de mes domestiques a été blessé dangereusement, et, quand -mon oncle lui-même m’en dissuaderait, ce que je sais qu’il ne fera pas, -je ferai en sorte que justice publique soit faite et qu’il soit puni de -ce qu’il a fait. - -—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance déjà, et -faut-il que mon pauvre garçon ressente ta cruauté? J’espère que le -bon sir William nous protègera, car mon fils est aussi innocent qu’un -enfant; je suis sûre qu’il l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à -personne. - -—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pour son salut ne -sont pas plus grands que les miens; mais je regrette de trouver son -crime trop évident, et si mon neveu persiste...» Mais notre attention -fut détournée à ce moment par l’apparition de Jenkinson et des deux -aides du geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très -bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin qui avait -enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le tirant dans la chambre. -Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais eu un candidat pour Tyburn[11], -c’est celui-là.» - -A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui -l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle -de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître; -mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, -s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances, -Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient -leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre -prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se -tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman -qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est -M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les -vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman, -et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre -eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il -la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces -entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient -battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. -Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en -jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.» - -Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par -son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un -récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui -avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois. - -«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein! -Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il -l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez, -je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.» - -Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas -admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais -d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William. -Misérable, ne les appelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que -ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.» - -[Illustration] - -Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de -son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais -passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais -vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses -habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille -fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! -interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, -répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire -une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté, -et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que -je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur -si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua -le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la -fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison, -vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous -produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure -de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant -son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là -la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il -plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas, -car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il -a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop -vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me -fut assigné, et je le confesse, à ma confusion. - -—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte -de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop -évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie, -la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez -en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et -reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de -présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il -a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse -pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels -artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle? - -—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais, -il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses -malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car -une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même, -celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne -put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant -elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et -le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez -sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent -célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et -étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville. -C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par -hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt -envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques -détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune -M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à -plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison, -les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la -conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une -conjoncture si inattendue. - -Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces -rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les -jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque -extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous -pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien -d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions -être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, -que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans -quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées. - -Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma -charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette -jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement; -ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon -cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire -qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous -opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et -de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous -est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à -contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que -vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, -vous prenez plaisir à faire le bien en secret. - -—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en -l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils -que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus -complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après -avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre -l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans -les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître. -Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper -aux embrassements d’un tel monstre. - -—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M. -Thornhill m’a donné comme certain que le fils aîné de ce gentleman, le -capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse. - -—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des -faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a -jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours -trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il -mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre -sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M. -Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur -les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le -plus outrageant tableau de sa couardise. - -[Illustration] - -«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme! -Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés -que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me -persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait -plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai -appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!» - -Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice, -car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un -imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet -de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était -nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur -ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car -je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit -militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux -salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa -mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour -arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner. -Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels -sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour -s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu -de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel. -«Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je -ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction, -c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été -trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre -infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez -depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous -avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le -renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut être à vous, elle -ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria -sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.» - -Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le -vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce -qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il -était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais -rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que -le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire -face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se -montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors, -s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis -résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers -sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs. -Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot, -qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les -articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune -sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non -sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de -l’une, prenne l’autre qui voudra.» - -C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de -ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les -articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était -irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la -perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune, -dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à -donner. - -—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment -tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que -j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon -Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de -fortune en ce moment accroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre -ma douce enfant de ma sincérité.» - -M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce -que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers -à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une -obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put -surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que -tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à -lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre -l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. -Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles, -lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois -confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne -me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse -est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas -être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous -voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans -fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié -que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son -avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez -une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir. - -—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai -jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas -maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse; -j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu -de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que -seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me -donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille -s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir -même à les punir le premier.» - -Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple -heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution -de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu -d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors -la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec -transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être -ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé -espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long -temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu -s’élever si haut! - -[Illustration] - -—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable -prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans -elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil -des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre -fortune, je puis maintenant être heureuse même dans la pauvreté. -—Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace, -que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez, -arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce -marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, -vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre -Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le -squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié -à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple? -répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis -fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de -vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois -déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas -un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille, -riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été -légalement marié à personne. - -—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre; -vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant -comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous -amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques -minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité -ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture -vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire. -Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je -suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces. - -—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut -bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie, je -suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse, -répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce -gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu -se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de -le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il -a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui -l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne -serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! -Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est -elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon -Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!» - -Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus -grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer -mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence -exprimait seul le ravissement. - -«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma -consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria -Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable -enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle, -qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici -debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et -pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence -en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, -il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva -parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs, -reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots -expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai -une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire -différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné -commission de lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans -le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son -ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai -prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane -pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité -qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse, -mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au -squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais -convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais -besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir -toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les -prisonniers eux-mêmes sympathisèrent - - Et secouèrent leurs chaînes - Avec transport et dans une sauvage harmonie. - -Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia -même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation, -à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement -suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa -santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y -en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant -toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon -cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous -pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu -ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma -joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur. - -—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre. -Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était -de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre -jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela -tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre -méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle -était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à -la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous -détromper avant aujourd’hui.» - -[Illustration] - -Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur -lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement -abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie -et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé -sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante -il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à -ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes -vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun -attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on -te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais -non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en -possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est -de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours -à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en -termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne -pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il -lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses -anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on -lui accorderait pour le servir. - -Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa -nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut -suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille -avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en -avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à -leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis -à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible -d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de -faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie -ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté -dans ceux de ma fille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne -pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je -crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, -sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me -reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur, -continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons -l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et -l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra -très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa -dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très -confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de -ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille -parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse -proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non, -monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre -M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents -livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, -répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne -pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille -obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a -de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq -cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, -répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, -reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il -faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra -contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable -des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre -Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill -pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui -seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant -ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir -essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû -être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens -et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme -je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a -pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je -puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter -à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous -eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill -subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant. -Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que -les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout -avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes -la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux -baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, -et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme. -Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je -serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je -vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un -somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers -furent distribués à la foule. - -Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives -de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée, -je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au -milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon -cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je -dormis tranquillement jusqu’au matin. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXXII - -_Conclusion._ - - -LE lendemain matin, dès mon réveil, je trouvai mon fils aîné assis à -mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune -en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que -j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant -qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il -avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui -était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque -autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais -quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que -je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je -lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était -déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je -pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour -me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et -les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais -pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un -valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager -revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et -trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et -l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès -lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à -fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit -qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus -deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les -préparer. - -Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et -ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant -le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je -fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une -nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution. - -[Illustration] - -C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de -mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait -l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, -protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté -pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre -elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant -tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par -me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre: -«Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, -et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je -suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les -ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés -les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais -d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture -mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre -retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles -Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à -l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu -qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura -mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera -convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à -l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent -me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés -pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement. -Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur -adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout -désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par -tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus. - -Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était -servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors -de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite -aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort -aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il -n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son -temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est -un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille -aînée, cependant, se souvient encore de lui avec regret, et elle m’a -même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera, -elle se laissera peut-être fléchir. - -Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions -ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent -sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille -aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des -deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en -proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman -auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, -excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement -satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au -haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais, -malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne -puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; -mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait -au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens -particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon -fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous -remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de -la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, -je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire. - -Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai -qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma -famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux -petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par -couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer; -tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me -restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune -surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité. - - - FIN - - - - -[Illustration] - - - - - TABLE - - - Pages. - - PRÉFACE I - - AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR 1 - - - CHAPITRE PREMIER. - - Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un - air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures 3 - - - CHAPITRE II. - - Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître - la fierté des justes 9 - - - CHAPITRE III. - - Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent - généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage 15 - - - CHAPITRE IV. - - Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, - lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère 27 - - - CHAPITRE V. - - Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les - choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent - d’ordinaire être les plus funestes 31 - - - CHAPITRE VI. - - Bonheur d’un foyer rustique 37 - - - CHAPITRE VII. - - Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent - réussir à amuser pendant une soirée ou deux 43 - - - CHAPITRE VIII. - - Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener - beaucoup 51 - - - CHAPITRE IX. - - Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours - que la supériorité de la toilette donne la supériorité de - l’éducation 61 - - - CHAPITRE X. - - La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères - des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état 67 - - - CHAPITRE XI. - - La famille persiste à relever la tête 73 - - - CHAPITRE XII. - - La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les - mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités - véritables 81 - - - CHAPITRE XIII. - - On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de - donner des avis désagréables 89 - - - CHAPITRE XIV. - - Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités - apparentes peuvent être des bénédictions réelles 95 - - - CHAPITRE XV. - - Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie - d’être trop sage 105 - - - CHAPITRE XVI. - - La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus - grands 113 - - - CHAPITRE XVII. - - Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une - tentation agréable et prolongée 121 - - - CHAPITRE XVIII. - - Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré 133 - - - CHAPITRE XIX. - - Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et - appréhendant la perte de nos libertés 141 - - - CHAPITRE XX. - - Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté - et perd le bonheur 153 - - - CHAPITRE XXI. - - Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste - qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction 173 - - - CHAPITRE XXII. - - Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond 185 - - - CHAPITRE XXIII. - - Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement - misérable 193 - - - CHAPITRE XXIV. - - Nouvelles calamités 201 - - - CHAPITRE XXV. - - Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui - ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation 209 - - - CHAPITRE XXVI. - - Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles - devraient récompenser aussi bien que punir 217 - - - CHAPITRE XXVII. - - Continuation du même sujet 225 - - - CHAPITRE XXVIII. - - Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de - la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les - félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en - soi et indignes de ses soins dans leur répartition 233 - - - CHAPITRE XXIX. - - Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée - vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du - plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent - recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future 247 - - - CHAPITRE XXX. - - Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et - la fortune à la fin changera en notre faveur 255 - - - CHAPITRE XXXI. - - Anciens bienfaits inopinément payés avec usure 267 - - - CHAPITRE XXXII. - - Conclusion 287 - - - FIN DE LA TABLE - - -[Illustration]. - - - - - NOTES: - - -[1] Le mot _vicaire_, consacré par l’usage, a été conservé dans -le titre; mais on sait que le _vicar_ anglais correspond, dans la -hiérarchie de l’Église anglicane au _curé_ de l’Église catholique, en -ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère -en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de -patronage. - -[2] Ou _esquire_, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. -On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui -c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne aux _gentlemen_, -c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde. - -[3] Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intitulé -_Tom Jones_. - -[4] _Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of -marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same -opinion._ «La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes -ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.» - -[5] _The Ladies’ Magazine._ - -[6] Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages. - -[7] _Lie down to be saddled with wooden shoes!_ - -[8] Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains. - -[9] Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami. - -[10] Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de -prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (_to crib_, enlever, -chiper). - -[11] Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Vicaire de Wakefield, by Oliver Goldsmith - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD *** - -***** This file should be named 52376-0.txt or 52376-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/3/7/52376/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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