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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Le Vicaire de Wakefield - -Author: Oliver Goldsmith - -Illustrator: Victor Armand Poirson - -Translator: Bernard-Henri Gausseron - -Release Date: June 19, 2016 [EBook #52376] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - LE VICAIRE - - DE WAKEFIELD - - - - - OLIVER GOLDSMITH - - LE VICAIRE - - DE WAKEFIELD - - TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE - - PAR - - B.-H. GAUSSERON - - [Illustration] - - PARIS - - A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR - - 7, RUE SAINT-BENOIT - - -[Illustration] - - - - -PRÉFACE[1] - - -OLIVER Goldsmith naquit au village de Pallas, ou Pallasmore, dans le -comté de Longford, en Irlande, le 10 novembre 1728. Son père, qui y -était pasteur, avec un revenu de mille francs par an, se transporta -peu après avec sa famille à Lissoy, dans le comté de Westmeath, où -on offrait de rétribuer son ministère un peu plus de quarante livres -sterling. - -Le jeune Goldsmith était petit, grêlé et gauche. A l’école, ses -camarades se moquaient de lui et le battaient. Faible de corps et -dépourvu d’argent de poche, il ne pouvait ni se faire craindre ni se -concilier des amitiés intéressées. Le maître d’ailleurs le trouvait -lourd et stupide. - -A dix-huit ans, on l’envoya à l’Université de Dublin, comme _sizar_, -c’est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services domestiques -l’instruction qu’il recevait. Quand le besoin d’argent le talonnait et -qu’il avait épuisé les ressources qu’une mince garde-robe lui procurait -chez le prêteur sur gages, il composait des chansons qu’il allait -vendre, à cinq shillings pièce, et qu’il avait ensuite le chatouillant -plaisir d’entendre lamentablement crier par les mendiants dans les rues -de Dublin. - -Au sortir de l’Université, où il ne manqua pas de mésaventures, il -vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt maternelle, car -son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais il fallait -se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne fut pas -aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en droit à Dublin, -étudiant en médecine à Édimbourg, puis à Leyde où il profite des leçons -des deux illustres professeurs Albinus et Gaubius, que lui seul, je -suppose, a connus, il tire le plus d’argent qu’il peut—ce qui ne veut -pas dire beaucoup—de son excellent oncle Contarine, et il fait, dans -des conditions dont un chapitre du _Vicaire de Wakefield_ nous donne la -description idéalisée, de longs voyages à travers la France, la Suisse -et l’Italie. Toute cette période de la vie de Goldsmith est racontée -par la plupart de ses biographes avec force détails et anecdotes où la -légende et l’imagination suppléent les documents précis, qui souvent -font défaut. Quelque part en Italie, on ne sait où ni comment, il -se fit recevoir docteur en médecine. Il est vrai que, plus tard, le -docteur Goldsmith ayant voulu passer, à Londres, un examen d’infirmier -des hôpitaux, fut refusé sans hésitation. - -C’est probablement au prestige de son titre que Goldsmith, revenu -misérable à Londres, dut de trouver une place chez un pharmacien. -Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand succès -sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l’imprimerie -de Samuel Richardson, l’auteur de _Clarisse Harlowe_. Il y fit une -tragédie. L’imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de la muse -de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au panier. -Nous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de répétiteur, -chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckham. Il y fut -matériellement moins malheureux que ne le donne à penser le récit de -George Primrose dans le _Vicaire_. C’est là, à la table du maître de -l’école, qu’il rencontra le libraire Griffiths et que sa destinée se -décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un _hack_, -comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux manœuvres -littéraires qu’aux chevaux de louage. - -Griffiths l’employa (1757) à écrire, pour sa _Monthly Review_, des -comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, M^{rs} Griffiths, avait -droit de censure et de correction. Cet arrangement dura cinq mois. -Les charmes de son rédacteur en chef n’enchaînèrent pas le volage -Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se -réfugia de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage -intitulé _Enquiry into the Present State of polite learning in Europe_, -«Recherches sur l’état présent de la culture intellectuelle en Europe», -et en même temps il se portait candidat pour un poste de médecin du -gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; mais, pour toutes -les raisons que l’on peut supposer, il ne partit pas. Au lieu d’aller à -Coromandel, il s’établit dans un grenier de Fleet street et recommença -son métier de faiseur de copie à forfait. - -Son premier livre fut publié anonymement et par souscription le 2 avril -1759. Il fit du bruit dans Grub street et dans les tavernes littéraires -de Londres, où tout le monde en connaissait l’auteur. Goldsmith y -divise l’histoire littéraire en trois âges: la jeunesse, ou âge des -poètes; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin, ou âge des -critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et leurs -œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore du métier, la -chose ne manque pas de piquant. - -Il n’en continua pas moins de faire la même besogne que les critiques -qu’il critiquait, avec la différence qu’il peut y avoir cependant entre -un écrivain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordinaires des revues -du temps. Le 6 octobre 1759, parut le premier numéro de _The Bee_, -«l’Abeille», entreprise du libraire Wilkie, dont il était l’unique -rédacteur. L’aventure ne fut ni profitable ni longue; mais en même -temps il écrivait, dans un journal quotidien, _The Public Ledger_, -«le Grand Livre public», deux lettres par semaine, que le libraire -Newbery lui payait une guinée la pièce. Ces lettres, comme c’était la -mode alors (_Lettres siamoises_, _Lettres persanes_, etc.), étaient -supposées écrites par le Chinois Lien-Chi-Altangi voyageant en Europe. -Elles furent publiées ensuite à part sous le titre de _The Citizen of -the World_, «le Citoyen du Monde». - -Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, et il -se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Goldsmith -que, plus il gagna d’argent, plus il eut de dettes. Nous sommes à -l’époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse, -et il produit traités sur traités, brochures sur brochures, à toute -occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu; son ami Johnson, le -grand docteur Johnson, l’oracle littéraire du siècle, le patronne -et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses -relations, qui se font et s’entretiennent surtout dans les tavernes -et les cercles, Goldsmith va vers ce temps (1762) passer une saison à -Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier _The Life of Richard -Nash, Esq._, la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath pour -ses excentricités et le grand inspirateur de la mode. - -Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait pour -lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui-même, -il s’endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci le -menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par lettre -de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son ami pour -lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. Goldsmith -prenait patience en effet; il avait déjà, par une recette alchimique -peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, et vidait une -bouteille de vin de Madère lorsque Johnson entra. Celui-ci le ramena à -des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint qu’il avait, tout prêt, -un roman en manuscrit. Johnson le porta à Francis Newbery, le neveu -du Newbery déjà nommé, et revint porteur de soixante livres sterling, -avec lesquelles Oliver se libéra non sans accabler sa propriétaire des -épithètes les plus indignées. - -Ce manuscrit était celui du _Vicaire de Wakefield_. - -Ceci se passait vers la fin de 1764. Le libraire, peu enchanté de -l’affaire, qu’il n’avait faite qu’à la sollicitation de Johnson, -n’osait, courir les risques de l’impression. Il ne se décida à publier -le roman qu’en mars 1766, après que le grand succès du premier poème de -Goldsmith, _The Traveller_, se fût bien affirmé. - -_The Traveller_, «le Voyageur», fut publié par Newbery l’aîné. C’est -le premier ouvrage qui porte le nom de l’auteur. Il y avait travaillé -longtemps, et, dès l’époque de ses pédestres voyages sur le continent, -en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, auquel il le -dédia. On n’avait rien vu d’aussi parfait depuis Pope, et la réputation -de Goldsmith fut faite du coup. - -Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient -insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin -et Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un choix -de ses _Essays_. Il voulut chercher des ressources ailleurs que dans -ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l’exercice de la -profession de médecin, muni, cette fois, d’un magnifique manteau -écarlate et d’une riche canne à pomme d’or. Avec une assurance bien -naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances qu’aucun -apothicaire n’osait préparer; si bien que, se voyant incompris de ce -côté, il se résigna définitivement à n’être que docteur _in partibus_. - -C’est vers ce temps qu’il aborda le théâtre. Le 29 janvier 1768, il -fit représenter sur la scène de Covent Garden _The Good natured Man_, -«l’Homme au bon naturel», avec un prologue du D^r Johnson. La comédie, -gaie et spirituelle, frisant même la farce, eut du succès et rapporta -cinq cents livres à l’auteur. C’était une fortune pour Goldsmith. Il -n’hésita pas: il employa quatre cents livres à acheter dans Middle -Temple un appartement superbe, et le reste à inaugurer comme il -convenait sa nouvelle installation. - -Ce n’était pas ainsi qu’il pouvait se délivrer de l’obligation de ramer -sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (_A Roman History_), -que lui avait commandée le libraire Davies. L’histoire parut, et -Johnson déclara qu’elle valait mieux que les abrégés de Lucius Florus -et d’Eutrope, et qu’elle était supérieure à Vertot. - -Il s’était engagé en 1769 à écrire pour le libraire Griffin une -Histoire de la nature animée (_History of animated nature_) en huit -volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq -cents livres d’avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d’un -canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle -n’allaient pas au delà. Aussi le D^r Johnson ne s’avançait-il pas trop -en prédisant que l’Histoire de la nature animée serait aussi amusante -qu’un conte persan. Cependant il interrompit cette grande œuvre pour -gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, désireux d’exploiter -la veine ouverte par l’Histoire romaine, le pressait de lui faire une -«Histoire d’Angleterre, depuis la naissance de l’empire britannique -jusqu’à la mort de George II, en quatre volumes in-octavo». En même -temps, il écrivait une vie de Thomas Parnell, poète irlandais, mort -en 1717, et dont un poème, _l’Ermite_, a été traduit en français par -Hennequin. - -Au milieu de ces soucis d’argent et de ces travaux de librairie, -Goldsmith polissait d’une main amoureuse un nouveau poème, le pendant -du _Traveller_, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de _The -Deserted village_, «le Village abandonné». Les souvenirs de son -enfance, poétisés par la distance et l’imagination, donnent un charme -pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les malheurs -de toute une population chassée de son riant village par le caprice -du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher du _Village -abandonné_ de Goldsmith certains passages de l’_Hermann et Dorothée_ de -Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci dût quelque chose à -celui-là. - -Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des -littérateurs de son temps. Lancé dans la société des écrivains, des -artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser, -avec l’argent qu’il n’avait pas, son temps si précieux et ses forces -qui commençaient à s’épuiser, il trouvait encore le moyen d’écrire de -gracieux et malins badinages en vers, comme le «Cuissot de venaison» -(_The Haunch of venison_) adressé à lord Clare, et _Retaliation_, -amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas imprimé de son -vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une fois pour qu’il -y songeât de nouveau. Le 15 mars 1773, il donnait à Covent Garden -une comédie intitulée _She stoops to conquer_, «Elle plie pour mieux -vaincre», supérieure à la première, et digne de rester classique. - -Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre -Goldsmith, enfoncé plus que jamais dans les dettes et les engagements -impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce (_History of Greece_), -que Griffin lui avait payée deux cent cinquante livres, fut, je crois, -le dernier labeur qu’il exécuta. Excédé de toutes manières, l’esprit -inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la dette où -il s’était jeté avec la confiance et l’étourderie de la jeunesse, et -où, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s’enlizer -davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut enterré -dans le cimetière de l’église du Temple, on ne sait au juste à quel -endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à Westminster, -et le D^r Johnson composa, pour y être gravée, l’épitaphe de son ami. -Plutôt que le pompeux latin lapidaire du docteur, ces paroles, par -lesquelles il résumait son jugement sur Oliver Goldsmith, méritent -d’être rapportées, et l’on peut y souscrire, je pense: «Il gagna de -l’argent par tous les moyens ingénieux qui en procurent et le gaspilla -dans toutes les folies qui le dépensent. Mais ne nous souvenons pas de -ses faiblesses. Ce fut vraiment un très grand homme.» - -J’ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S’il ne parvenait pas à payer -ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui demandaient. -Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit la nécessité -et où le maintint l’imprévoyance, il garda intactes son honnêteté -littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l’ostentation -que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient pour de la -niaiserie et s’en moquaient. Le gouvernement veut acheter sa plume; -il répond à l’intermédiaire envoyé pour le sonder: «Je puis gagner -assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour aucun parti. -L’assistance que vous venez m’offrir ne m’est donc pas nécessaire.» Le -comte de Northumberland est nommé vice-roi d’Irlande. Il fait venir -Goldsmith et lui demande en quoi il peut le servir. «J’ai là-bas un -frère, pasteur et peu fortuné, répond le poète. Je le recommande à -votre bienveillance.» Ce sont là des traits qui font aimer l’homme, -quelles que soient ses imperfections. - -Je ne dirai rien de la réputation d’esprit lourd et de causeur ridicule -qu’on lui avait faite de son temps et qui s’est perpétuée jusqu’à -nous. Il n’est guère probable que l’ami de Johnson et de tant d’autres -brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, comme l’a dit -Horace Walpole, un «idiot inspiré». Un de ses derniers biographes, -M. William Black, a montré clairement qu’il avait l’esprit très -fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des balourdises des -saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu’au milieu de leurs -grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l’emporte-pièce ses -compagnons ne comprenaient généralement pas. Cette raillerie discrète -de Goldsmith, qui a l’air de se tourner contre soi-même pour mieux -atteindre les autres, cette mesure dans la satire, qui indique les -vices et les ridicules sans avoir l’air de les voir, ne sont pas les -moindres charmes de son œuvre et nulle part n’apparaissent mieux que -dans le _Vicaire de Wakefield_. - -Je n’ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d’œuvre qui, comme -tous les chefs-d’œuvre d’un ordre élevé, appartient à l’humanité autant -qu’au pays où il s’est produit. - -M. Émile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une étude que sa -sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, remplira de vues -nouvelles et profondes. Pour moi, j’ai cherché dans ma traduction -à obtenir, le plus qu’il m’a été possible, par l’exactitude de la -reproduction, l’identité de l’effet. - -Tel qu’il est, je présente mon travail au public avec le désir très -vif qu’il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son -œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquentation des -esprits nobles et des écrits sains. - - B.-H. G. - - - - -LE VICAIRE - -DE WAKEFIELD - - -[Illustration] - - - - -AVERTISSEMENT - - -IL y a cent défauts dans ceci, et l’on pourrait dire cent choses pour -prouver que ce sont des beautés. Mais il n’est pas besoin. Un livre -peut être amusant avec de nombreuses erreurs, et très ennuyeux sans une -seule absurdité. Le héros de ce morceau réunit les trois plus grands -caractères qui soient sur terre: il est prêtre, agriculteur, père de -famille. Il est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir, -comme simple dans l’abondance et majestueux dans l’adversité. Dans -cet âge d’opulence et de raffinement, à qui ce caractère pourra-t-il -plaire? Ceux qui aiment la grande vie se détourneront avec dédain de la -simplicité de son foyer rustique. Ceux qui prennent la grossièreté pour -une humeur plaisante ne trouveront point d’esprit dans son inoffensif -entretien, et ceux qui ont appris à se moquer de la religion riront -d’un homme dont les principaux motifs de consolation se puisent dans la -vie future. - - OLIVER GOLDSMITH. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE PREMIER - -_Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de -parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures._ - - -J’AI toujours été d’avis que l’honnête homme qui se marie et élève une -grande famille rend plus de services que celui qui reste célibataire et -se contente de parler de la population. Cédant à ce motif, il y avait -à peine un an que j’avais pris les Ordres, lorsque je me mis à songer -sérieusement au mariage, et je choisis ma femme, comme elle-même sa -robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la surface, mais pour -ces qualités qui supportent bien l’usage. Il faut lui rendre justice: -c’était une bonne, une remarquable femme; et quant à l’éducation, il y -avait peu de dames de province qui pussent en montrer davantage. Elle -était capable de lire n’importe quel livre anglais sans trop épeler; -mais pour les conserves, les confitures et la cuisine, personne ne la -surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excellentes pour -le ménage, bien que je n’aie jamais réussi à m’apercevoir que toutes -ses idées nous rendissent plus riches. - -Cependant nous nous aimions tendrement, et notre affection grandissait -à mesure que nous vieillissions. De fait, il n’y avait rien qui pût -nous irriter contre le monde, ou l’un contre l’autre. Nous avions -une maison élégante, située dans un beau pays et un bon voisinage. -L’année se passait en amusements moraux ou champêtres, en visites à -nos voisins riches, en soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres. -Nous n’avions point de révolutions à craindre, point de fatigues à -supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et toutes nos -migrations du lit bleu au lit brun. - -Comme nous demeurions près de la route, nous avions souvent la visite -du voyageur ou de l’étranger, qui goûtaient notre vin de groseille, -pour lequel nous jouissions d’une grande réputation; et je déclare -avec la véracité de l’historien que je n’ai jamais su qu’aucun d’eux -y ait trouvé à redire. Nos cousins également, jusqu’au quarantième -degré, se rappelaient tous leur consanguinité sans nullement recourir -au bureau des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir. -Quelques-uns ne nous faisaient pas grand honneur par ces revendications -de parenté, car nous avions dans le nombre l’aveugle, le manchot et -le boiteux. Cependant ma femme insistait toujours sur ce qu’étant la -même chair et le même sang, ils devaient s’asseoir avec nous à la même -table. De sorte que, si nous n’avions pas autour de nous des amis très -riches, nous en avions généralement de très heureux; car cette remarque -se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le convive -est pauvre, plus il est content d’être bien traité; et de même que -certaines gens s’extasient sur les couleurs d’une tulipe ou sur l’aile -d’un papillon, moi j’étais, par nature, admirateur des visages heureux. - -[Illustration] - -Cependant lorsqu’un de nos parents se trouvait être une personne d’un -trop méchant caractère, ou un convive gênant, ou quelqu’un dont nous -désirions nous débarrasser, j’avais toujours soin de lui prêter, à -son départ de ma maison, un habit de cheval, ou une paire de bottes, -ou quelquefois un cheval de peu de valeur, et j’eus invariablement la -satisfaction de voir qu’il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen, -la maison était purgée de ceux que nous n’aimions pas; mais jamais -la famille de Wakefield n’a eu la réputation de mettre à la porte le -voyageur ou le parent pauvre. - -Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état de grand bonheur; -non que nous n’eussions parfois de ces petits froissements que la -Providence envoie pour rehausser le prix de ses faveurs. Mon verger -était souvent ravagé par des écoliers, et les crèmes de ma femme -mises au pillage par les chats et les enfants. Le seigneur du village -s’endormait quelquefois aux endroits les plus pathétiques de mon -sermon, ou sa noble dame ne répondait aux civilités de ma femme à -l’église que par une révérence écourtée. Mais nous surmontions bientôt -la contrariété causée par de tels accidents, et, d’ordinaire, au bout -de trois ou quatre jours, nous nous demandions comment ils avaient pu -nous émouvoir. - -Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mollesse, étaient -à la fois bien faits et sains; mes fils robustes et actifs, mes filles -belles et d’une fraîcheur épanouie. Quand je me tenais au milieu de ce -petit cercle, qui promettait des appuis au déclin de mon âge, je ne -pouvais m’empêcher de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg -qui, lors du voyage de Henri II à travers l’Allemagne, et tandis -que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors, amena ses -trente-deux enfants et les présenta à son souverain comme la plus -précieuse offrande qu’il pût faire. De la même façon, bien que je n’en -eusse que six, je les considérais comme un présent très précieux fait -à mon pays, et conséquemment je regardais celui-ci comme mon débiteur, -Notre fils aîné fut nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait -laissé dix mille livres sterling. Notre second enfant était une fille; -j’avais l’intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle; mais -ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, insista pour -qu’on l’appelât Olivia. Moins d’une année après, nous eûmes une autre -fille, et j’avais résolu cette fois que Grisèle serait son nom; mais -une riche parente ayant eu la fantaisie d’être marraine, la fille fut, -par ses instructions, appelée Sophia, de sorte que nous eûmes deux noms -romanesques dans la famille; mais je proteste solennellement que je n’y -fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un intervalle de douze -ans, nous eûmes encore deux fils. - -Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je voyais toute -ma petite famille autour de moi; mais la vanité et la satisfaction -de ma femme étaient encore plus grandes que les miennes. Lorsque nos -visiteurs disaient: «Eh! sur ma parole, Mrs Primrose, vous avez les -plus beaux enfants de tout le pays.—Ah! voisin, répondait-elle, ils -sont comme le ciel les a faits, assez beaux s’ils sont assez bons; -car beau est qui bien fait.» Et alors elle ordonnait de tenir la tête -droite à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort -belles. L’extérieur seul est une chose tellement frivole pour moi, que -je n’aurais guère songé à en faire mention, si ce n’avait été un sujet -général de conversation dans le pays. Olivia, alors âgée de dix-huit -ans environ, avait cette luxuriance de beauté avec laquelle les -peintres ont coutume de représenter Hébé: ouverte, animée, dominatrice. -Les traits de Sophia n’étaient pas si frappants au premier abord, mais -souvent ils produisaient un effet plus sûr; car ils étaient doux, -modestes et séduisants. L’une triomphait d’un seul coup, l’autre par -des efforts heureusement répétés. - -Le caractère d’une femme est généralement conforme à l’expression de -ses traits, du moins il en était ainsi de mes filles. Olivia souhaitait -de nombreux amoureux, Sophia aurait voulu s’en attacher un seul. Olivia -était souvent affectée, par suite de son trop grand désir de plaire. -Sophia allait jusqu’à dissimuler la supériorité de sa nature, tant elle -craignait d’offenser. L’une me récréait par sa vivacité quand j’étais -gai, l’autre par son bon sens quand j’étais sérieux. Mais ces qualités -n’étaient jamais poussées à l’excès ni chez l’une ni chez l’autre, et -je les ai souvent vues changer de caractère pendant toute une journée. -Un vêtement de deuil transformait ma coquette en prude, et une nouvelle -parure de rubans donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu’elle n’en -avait naturellement. - -Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j’avais en vue pour -lui une des professions savantes. Mon second garçon, Moïse, que je -destinais aux affaires, recevait une sorte d’éducation mixte à la -maison. Mais il est inutile d’essayer de décrire les caractères -particuliers de jeunes gens qui n’avaient vu que très peu du monde. -En somme, un air de famille régnait entre eux tous, et, à proprement -parler, ils n’avaient qu’un caractère, celui d’être tous également -généreux, crédules, simples et inoffensifs. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE II - -_Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la -fierté des justes._ - - -LES intérêts temporels de notre famille étaient principalement commis -à l’administration de ma femme; quant aux spirituels, je les prenais -entièrement sous ma direction. Les revenus de mon bénéfice ne montaient -qu’à trente-cinq livres sterling par an; je les abandonnais aux -orphelins et aux veuves du clergé de notre diocèse; car, ayant une -fortune personnelle, je ne m’inquiétais pas du casuel, et je sentais un -secret plaisir à faire mon devoir sans récompense. J’avais aussi pris -la résolution de ne point avoir de desservant et de connaître tous les -habitants de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tempérance -et les célibataires au mariage; si bien qu’au bout de quelques années, -c’était un commun dicton qu’il y avait à Wakefield trois étranges -manques: manque de morgue dans le pasteur, manque de femmes pour les -jeunes gens, et manque de pratiques pour les cabarets. - -Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j’ai écrit -plusieurs sermons pour en prouver la félicité; mais il y avait un dogme -particulier que je me faisais un point d’honneur de défendre; en effet, -je soutenais avec Whiston qu’il est illégal à un prêtre de l’Église -d’Angleterre, après la mort de sa première femme, d’en prendre une -seconde; ou, pour le dire d’un mot, je me glorifiais d’être strictement -monogame. - -Je m’étais initié de bonne heure à cette importante controverse sur -laquelle tant de volumes ont été laborieusement écrits. J’ai moi-même -publié quelques traités sur le sujet; et, comme ils ne se sont jamais -vendus, j’ai la consolation de penser qu’ils n’ont en pour lecteurs que -l’heureux petit nombre des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient -cela mon côté faible; mais, hélas! ils n’en avaient pas fait, comme -moi, le sujet de longues méditations. Plus j’y réfléchissais, plus il -me paraissait important. J’allai même un pas plus loin que Whiston -dans la manifestation de mes principes: comme il avait fait graver -sur la tombe de sa femme qu’elle était la _seule_ femme de William -Whiston, j’avais écrit pour ma femme, à moi, bien qu’elle fût encore -vivante, une épitaphe analogue, dans laquelle je vantais sa prudence, -son économie et son obéissance jusqu’à la mort; et, en ayant fait -faire une belle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus -de la cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort utiles: elle -rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité pour elle; -elle lui inspirait de la passion pour un bon renom et lui remettait -constamment en l’esprit sa fin. - -Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le mariage, que -mon fils aîné, au sortir de l’Université, fixa ses affections sur la -fille d’un ecclésiastique de nos voisins, dignitaire de l’Église, et -en position de lui donner une grande fortune; mais la fortune était sa -moindre qualité. Tout le monde (excepté mes deux filles) s’accordait -à déclarer que miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa -jeunesse, sa santé et son innocence étaient encore rehaussées par -un teint si transparent, par une sensibilité de regard si heureuse, -que la vieillesse même ne pouvait la voir avec indifférence. Comme -M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils un très bel -établissement, il n’était pas contraire au mariage. Les deux familles -vivaient donc ensemble dans toute l’harmonie qui précède généralement -une alliance attendue. Convaincu par expérience que le temps où l’on -fait sa cour est le plus heureux de la vie, j’étais assez disposé -à en reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens -partageaient chaque jour dans la compagnie l’un de l’antre semblaient -augmenter leur passion. Nous étions ordinairement réveillés le matin -par la musique, et, dans les beaux jours, nous chassions à cheval. -Les dames consacraient les heures qui séparent le déjeuner du dîner -à la toilette et à l’étude: habituellement elles lisaient une page -et puis se regardaient dans la glace, qui souvent présentait—des -philosophes même pourraient eu convenir—la page la plus belle de -toutes. A dîner, ma femme prenait la direction: elle tenait à toujours -découper tout elle-même, parce que c’était l’habitude de sa mère, -et elle en profitait pour nous donner l’historique de chaque plat. -Quand nous avions dîné, afin d’empêcher les dames de nous quitter, je -faisais d’ordinaire enlever la table, et quelquefois, avec l’aide du -maître de musique, nos filles nous donnaient un concert très agréable. -La promenade, le thé, les danses champêtres, les gages touchés -abrégeaient le reste de la journée, sans le secours des cartes; car je -haïssais toute espèce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions -parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et je ne -puis omettre ici une circonstance de mauvais augure qui se présenta la -dernière fois que nous jouâmes ensemble: il ne me fallait qu’amener un -quatre, et je jetai double as cinq fois de suite. - -Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque enfin on -jugea convenable de fixer un jour pour les noces du jeune couple, -qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas besoin de décrire -l’importance affairée de ma femme pendant les préparatifs du mariage, -ni les coups d’œil furtifs de mes filles; le fait est que mon attention -se fixait sur un autre objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais -publier bientôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me -semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je ne pus, -dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le montrer à mon vieil ami, -M. Wilmot, ne doutant aucunement de recevoir son approbation; mais -ce ne fut que trop tard que je découvris qu’il était attaché avec la -plus grande énergie à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes -raisons pour cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour -à une quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, amena une -discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça de couper court à -nos projets d’alliance; mais nous convînmes de débattre le sujet à fond -la veille du jour arrêté pour la cérémonie. - -Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il affirma que -j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il répliqua, je -ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, je fus appelé -dehors par un de mes parents qui, d’un visage affligé, me conseilla -d’abandonner la dispute, du moins jusqu’à ce que le mariage de mon fils -fût chose faite. - -«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et le laisser -se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de l’absurde! Autant -vaudrait me conseiller d’abandonner ma fortune que mon argument. - -[Illustration] - -—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en informer à -présent, n’est plus rien, ou à peu près. Le négociant de Londres, -aux mains de qui votre argent était placé, s’est enfui pour éviter -une déclaration de banqueroute, et l’on croit qu’il ne laisse pas -un shilling par livre sterling. Je répugnais à vous chagriner de -cette nouvelle, vous et votre famille, avant l’accomplissement du -mariage; mais elle peut maintenant servir à modérer votre chaleur -d’argumentation; car, je le suppose, votre prudence vous imposera la -nécessité de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit -assuré la fortune de la jeune fille. - -—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, si je dois -être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de moi un coquin, ni -ne m’induira à désavouer mes principes. Je vais de ce pas instruire -la compagnie de ma position; et pour ce qui est de la discussion, je -rétracte ici les premières concessions que j’avais faites au vieux -gentleman, et je ne lui accorderai pas qu’il puisse être un mari dans -aucun sens du mot.» - -On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions des deux -familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre infortune; mais -ce que les autres ressentirent était chose légère auprès de ce que -les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui semblait auparavant déjà -suffisamment disposé à rompre le mariage, fut bientôt décidé par ce -coup: il y avait une vertu qu’il possédait en perfection, c’était la -prudence, trop souvent la seule qui nous reste à soixante-douze ans. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE III - -_Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent -généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage._ - - -IL ne restait plus à notre famille qu’un espoir: c’était que la -nouvelle de notre malheur fût un rapport malicieux ou prématuré; mais -une lettre de mon agent à Londres vint bientôt m’en confirmer tous les -détails. La perte de la fortune eût été pour moi bagatelle; la seule -inquiétude que je ressentisse était pour ma famille, destinée à une -vie humble sans cette éducation qui endurcit aux dédains. - -Près d’une semaine se passa avant que je tentasse de modérer leur -affliction, car des consolations hâtives ne font que rappeler la -douleur. Durant cet intervalle, j’appliquai mes pensées à trouver -quelque moyen de les soutenir désormais; à la fin, on m’offrit -une petite cure de quinze livres sterling par an dans une partie -éloignée du pays, où je pourrais continuer de jouir de mes principes -sans molestation. J’adhérai avec joie à cette proposition, décidé à -augmenter mon traitement en faisant valoir une petite ferme. - -Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler les -débris de ma fortune; et, toutes dettes recouvrées et payées, de -quatorze mille livres sterling il ne nous en resta que quatre cents. -Ma principale préoccupation était donc maintenant de ramener les -sentiments de ma famille au niveau de notre position, car je savais -bien qu’une indigence prétentieuse est la pire des misères. «Vous -ne pouvez ignorer, mes enfants, m’écriai-je, qu’aucune prudence de -notre part n’était capable de prévenir notre récente infortune; mais -la prudence peut beaucoup pour en détourner les effets. Nous sommes -pauvres maintenant, mes bien-aimés, et la sagesse nous commande de nous -conformer à notre humble situation. Abandonnons donc, sans murmurer, ce -luxe qui rend tant de gens misérables, et cherchons, dans une condition -plus humble, cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les -pauvres vivent contents sans notre aide; pourquoi n’apprendrions-nous -pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons dès ce moment -toute prétention au grand monde. Il nous reste encore assez pour nous -assurer le bonheur si nous sommes sages. Sachons trouver dans le -contentement intime de quoi suppléer à ce qui nous manque en fortune.» - -Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, je pris le parti -de l’envoyer à la ville, où ses capacités pourraient contribuer à -notre bien-être et au sien. La séparation des amis et des familles -est peut-être une des plus poignantes circonstances qui accompagnent -la pauvreté. Le jour arriva bientôt où nous dûmes nous disperser -pour la première fois. Mon fils, après avoir pris congé de sa mère -et des autres qui mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me -demander ma bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c’était, -avec cinq guinées, tout le patrimoine que j’eusse maintenant à lui -octroyer.—«Vous allez à Londres à pied, mon garçon, m’écriai-je; -c’est la manière dont Hooker, votre grand ancêtre, a fait le voyage -avant vous. Recevez de moi le même cheval qui lui fut donné par le bon -évêque Jewel, ce bâton; et prenez aussi ce livre, il vous fortifiera -dans la route: ces deux lignes, qu’il contient, valent des millions: -_J’ai été jeune et aujourd’hui je suis vieux, mais je n’ai jamais vu le -juste abandonné, ni sa progéniture mendiant son pain._ Que ceci soit -votre consolation pendant votre voyage. Va, mon garçon; quelle que soit -ta fortune, fais que je te voie une fois chaque année; aie toujours -du cœur, et adieu!»—Comme il avait de l’intégrité et de l’honneur, -j’étais sans appréhensions en le jetant nu dans l’arène de la vie, car -je savais qu’il y jouerait un rôle honnête, vainqueur ou vaincu. - -Son départ ne fit que préparer la voie au nôtre, qui eut lieu peu -de jours après. L’éloignement d’un pays où nous avions joui de tant -d’heures de tranquillité ne se fit pas sans des larmes, que la force -d’âme elle-même avait peine à réprimer. Eu outre, un voyage de -soixante-dix milles pour une famille qui, jusque-là, n’en avait jamais -fait plus de dix hors de sa maison, nous remplissait d’appréhension; -et les cris des pauvres, qui nous suivirent jusqu’à quelque distance, -contribuaient à l’augmenter. La première journée de voyage nous mena -sans accident à trente milles de notre future retraite, et nous nous -arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, dans un village près de -la route. Lorsqu’on nous eut montré une chambre, je manifestai le -désir, suivant mon habitude, que l’hôte nous accordât sa compagnie; ce -à quoi il consentit, car ce qu’il boirait devait grossir la note le -lendemain matin. Quoi qu’il en soit, il connaissait tout le monde dans -le pays où je me rendais, particulièrement le _squire_[2] Thornhill, -qui devait être mon seigneur, et qui demeurait à quelques milles de -ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une personne qui ne -se souciait guère de connaître du monde que ses plaisirs et qui se -faisait particulièrement remarquer par son penchant vers le beau sexe. -Il disait qu’aucune vertu n’était capable de résister à ses artifices -et à ses assiduités, et qu’il n’y avait guère de fille de fermier à dix -milles à la ronde qui ne l’eût vu heureux et infidèle. Bien que ces -détails me causassent quelque peine, ils eurent un effet très différent -sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l’attente d’un -prochain triomphe. Ma femme n’était pas moins satisfaite, ni moins -confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant que nous nous -laissions aller à ces pensées, l’hôtesse entra dans la chambre pour -informer son mari que le monsieur étranger qui était depuis deux -jours dans la maison manquait d’argent et ne pouvait leur payer son -compte.—«Manque d’argent! reprit l’hôte. Ce doit être impossible, car, -pas plus tard qu’hier, il a donné trois guinées à notre bedeau pour -lui faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté par -la ville comme voleur de chiens.»—Mais l’hôtesse persistant dans son -dire, l’hôte se préparait à quitter la salle en jurant qu’il se ferait -donner satisfaction d’une manière ou d’une autre, lorsque je le priai -de me présenter à un étranger qu’il me dépeignait comme si charitable. - -[Illustration] - -Il se rendit à mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé -d’environ trente ans et vêtu d’habits jadis galonnés. Il était bien -fait de sa personne, et son visage était marqué des plis de la -méditation. Il avait quelque chose de bref et de sec dans l’abord, -et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les mépriser. -Dès que l’hôte eut quitté la salle, je ne pus m’empêcher d’exprimer à -cet étranger mon chagrin de voir un gentleman dans un tel embarras, -et je lui offris ma bourse pour parer à la nécessité présente. «Je -la prends de tout mon cœur, monsieur, répliqua-t-il, et je suis bien -aise qu’une récente étourderie, en me faisant donner ce que j’avais -d’argent sur moi, me montre qu’il y a encore des hommes tels que vous. -J’ai cependant à demander auparavant d’être informé du nom et de la -résidence de mon bienfaiteur, afin de le rembourser aussitôt que -possible.» Je le satisfis pleinement sur ce point, lui apprenant, non -seulement mon nom et mes récentes infortunes, mais le lieu où j’allais -m’établir à nouveau. «Cela tombe encore plus heureusement que je ne -l’espérais, s’écria-t-il; car je fais moi-même la même route, et il -y a deux jours que je suis retenu ici par la crue des eaux, qui se -trouveront guéables demain, je l’espère.» Je protestai du plaisir que -j’aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes filles unissant leurs -instances, il se laissa persuader de rester à souper. La conversation -de l’étranger, à la fois agréable et instructive, m’inspirait le désir -de la prolonger; mais il était grand temps de se retirer et de prendre -des forces pour la fatigue du jour suivant. - -Le lendemain matin, nous partîmes tous ensemble; ma famille était -à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, marchait sur la -banquette, le long de la route, déclarant, avec un sourire, que, -comme nous étions mal montés, il était trop généreux pour essayer de -nous laisser derrière. Les eaux n’étant pas encore basses, nous fûmes -obligés de louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi, -nous fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route par des -discussions philosophiques, qu’il semblait entendre parfaitement. Mais -ce qui me surprenait le plus, c’était que, bien qu’il m’eût emprunté -de l’argent, il défendait ses opinions avec autant d’acharnement que -s’il eût été mon protecteur. De temps en temps aussi il m’apprenait -à qui appartenaient les différentes résidences qui se présentaient -à notre vue à mesure que nous avancions.—«Celle-là, s’écria-t-il -en désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quelque -distance, appartient à M. Thornhill; ce jeune gentilhomme jouit d’une -fortune considérable, mais qui dépend entièrement du bon plaisir de -son oncle, sir William Thornhill, gentleman qui, se contentant de peu -pour lui-même, permet à son neveu de jouir du reste et demeure presque -toujours à Londres.—Quoi! m’écriai-je, est-ce que mon jeune seigneur -serait le neveu d’un homme dont les vertus, la générosité et les -bizarreries sont si universellement connues? J’ai entendu représenter -sir William Thornhill comme une des personnes les plus généreuses, -mais aussi les plus fantasques du royaume; ce serait un homme d’une -bienfaisance accomplie.—Un peu exagérée même, peut-être, répliqua -M. Burchell; du moins il a porté la bienfaisance au delà des bornes -lorsqu’il était jeune; car ses passions étaient fortes alors, et comme -elles étaient toutes du côté de la vertu, elles l’ont conduit à de -romanesques excès. De bonne heure il aspira aux talents du militaire -et du savant: il ne tarda pas à être distingué dans l’armée, et il -acquit quelque réputation parmi les hommes instruits. L’adulation -suit toujours les ambitieux, car seuls ils goûtent tout le plaisir de -la flatterie. Une foule de gens l’entourèrent, qui ne lui montrèrent -qu’un côté de leur nature, de sorte qu’il se mit à oublier dans une -sympathie universelle le soin de ses intérêts particuliers. Il aimait -tout le genre humain, car sa fortune l’empêchait de savoir qu’il y a -des coquins. Les médecins nous parlent d’une maladie dans laquelle -tout le corps est d’une sensibilité si aiguë que le plus léger contact -cause de la douleur: ce que certaines personnes out ainsi souffert -physiquement, ce gentilhomme le ressentait dans son esprit. La plus -légère infortune, réelle ou feinte, le touchait au vif, et son âme -était travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des -autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner qu’il -trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profusion finit par -altérer sa fortune, mais non son bon naturel; on voyait, au contraire, -celui-ci augmenter à mesure que l’autre paraissait décroître; il -devenait imprévoyant en devenant pauvre; et, bien qu’il parlât comme -un homme de sens, ses actions étaient celles d’un fou. Cependant, -toujours assiégé d’importunités et incapable désormais de satisfaire -à toutes les demandes qui lui étaient faites, au lieu d’_argent_ il -donna des _promesses_. C’était tout ce qu’il avait à accorder, et il -n’avait pas assez d’énergie pour causer à personne le chagrin d’un -refus. Par là, il attira autour de lui une foule de clients, auxquels -il était sûr de manquer de parole et que pourtant il désirait soulager. -Ils s’attachèrent à lui pendant un temps, puis le laissèrent avec -des reproches et un mépris mérités. Mais à proportion qu’il devenait -méprisable vis-à-vis des autres, il devenait avili vis-à-vis de -lui-même. Son esprit s’était reposé sur leurs adulations et, cet appui -enlevé, il ne savait point trouver de plaisir dans les applaudissements -de son propre cœur, qu’il n’avait jamais appris à respecter. - -«Le monde commença alors à prendre un autre aspect: la flatterie de -ses amis dégénéra en simple approbation. L’approbation prit bientôt la -forme plus familière de conseils, et les conseils, une fois rejetés, -amenèrent les reproches. Aussi vit-il alors que ces amis, que les -bienfaits avaient rassemblés autour de lui, étaient peu estimables; il -vit alors qu’il faut toujours qu’un homme donne son propre cœur pour -gagner celui d’un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce -que j’allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui-même -et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. Dans ce but, et -toujours avec ses façons bizarres, il parcourut l’Europe à pied, et -maintenant, quoiqu’il ait à peine atteint l’âge de trente ans, ses -biens sont plus abondants que jamais. Ses libéralités, il est vrai, -sont plus raisonnables et plus modérées à présent que jadis; mais il -conserve encore le caractère d’un original, et c’est dans les vertus -excentriques qu’il trouve le plus de plaisir.» - -Mon attention était si absorbée par le récit de M. Burchell qu’à peine -regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque les cris de ma -famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai la tête et j’aperçus -ma plus jeune fille an milieu d’un cours d’eau rapide, renversée de -son cheval et luttant contre le torrent. Elle avait disparu deux fois, -et je ne pouvais me précipiter à temps pour lui porter secours. Mes -sensations mêmes étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de -la sauver. Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant -son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne l’avait, -avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant le courant -un peu plus haut, le reste de la famille passa en sûreté, et nous eûmes -alors la possibilité de joindre l’expression de notre reconnaissance -à la sienne. Sa gratitude peut plus facilement s’imaginer que se -décrire: elle remerciait son sauveur par ses regards plutôt que par ses -paroles, et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle -eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, manifesta -à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de lui rendre ses -bontés chez elle. Cependant, après nous être reposés à l’auberge la -plus proche et avoir dîné ensemble, M. Burchell, qui allait dans -une autre partie du pays, prit congé, et nous poursuivîmes notre -voyage. Pendant qu’il s’éloignait, ma femme déclara qu’elle l’aimait -extrêmement, protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui -lui donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, elle -ne connaissait personne capable de fixer plus promptement son choix. -Je ne pus que sourire de l’entendre parler sur ce ton superbe; mais ces -illusions innocentes qui tendent à nous rendre plus heureux ne m’ont -jamais beaucoup déplu. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IV - -_Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel -dépend, non des circonstances, mais du caractère._ - - -LE lieu de notre retraite n’avait pour voisinage qu’un petit nombre -de fermiers, qui tous cultivaient leurs propres terres et étaient -également étrangers à l’opulence et à la pauvreté. Comme ils avaient -presque toutes les commodités de la vie chez eux, ils allaient -rarement dans les villes ou les cités chercher le superflu. Loin de -la société polie, ils gardaient encore la simplicité primitive des -mœurs; et, sobres par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance -est une vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais -ils observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et -de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient des -lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient des crêpes -au carnaval, montraient leur esprit le 1^{er} avril et cassaient -religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Ayant appris -notre approche, la population tout entière sortit à la rencontre de son -ministre, revêtue de ses plus beaux habits et précédée d’une flûte et -d’un tambourin. On avait aussi préparé pour notre réception un festin -auquel nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire -suppléa à ce qui manquait en esprit. - -Notre petite habitation était située au pied d’une colline en pente -douce, abritée par un beau taillis derrière et par une rivière bavarde -devant; d’un côté une prairie, de l’autre une pelouse. Ma ferme -consistait en vingt ares environ d’excellentes terres, pour lesquels -j’avais donné cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur. Rien ne -pouvait surpasser la propreté de mon petit enclos; les ormes et les -haies vives avaient un aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne -se composait que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui -donnait un air de calme bien-être; les murs à l’intérieur étaient -gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent de les orner -de tableaux de leur composition. La même pièce nous servait de salon -et de cuisine, il est vrai; mais cela ne la rendait que plus chaude. -D’ailleurs, comme elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les -plats, les assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées -brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé et -n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait trois -autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une pour nos deux filles -qui donnait dans la nôtre, et la troisième, avec deux lits, pour le -reste des enfants. - -[Illustration] - -La petite république à laquelle je donnais des lois était réglée de -la façon suivante: au lever du soleil, nous nous assemblions tous -dans notre salle commune, où le feu avait été allumé d’avance par la -servante. Après nous être salués les uns les autres avec les formes -convenables, car j’ai toujours pensé qu’il était bien de maintenir -certains signes matériels de bonne éducation, sans lesquels la liberté -détruit infailliblement l’amitié,—nous nous inclinions tous avec -reconnaissance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce -devoir accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux -habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles s’occupaient -du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. J’accordais une -demi-heure pour ce repas et une heure pour le dîner; ce temps se -passait en gaietés innocentes entre ma femme et mes filles, et en -argumentations philosophiques entre mon fils et moi. - -Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais -notre labeur après qu’il était couché; mais nous revenions à la maison, -où la famille nous attendait avec des visages souriants, et où un foyer -brillant et un bon feu étaient préparés pour nous recevoir. Et nous ne -manquions pas de convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre -loquace voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient -visite et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication -duquel nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation. -Ces braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur -compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque touchante -ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», ou «la Cruauté de -Barbara Allen». La soirée se terminait de la manière dont nous avions -commencé la matinée: mes plus jeunes garçons étaient désignés pour -lire les prières du jour; et celui qui lisait le plus haut, le plus -distinctement et le mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre -dans le tronc des pauvres. - -Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, et -tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain m’imaginais-je -sincèrement que mes harangues contre l’orgueil avaient dompté la -vanité de mes filles: je les trouvais toujours secrètement attachées -à toutes leurs anciennes parures; elles continuaient à aimer les -dentelles, les rubans, les verroteries et la gaze; ma femme elle-même -conservait de l’amour pour son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il -m’était jadis arrivé de lui dire qu’il lui seyait bien. - -Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à me -mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que mes filles -fussent habillées de bonne heure le lendemain, car j’ai toujours aimé -être à l’église longtemps avant le reste de la congrégation. Elles -obéirent ponctuellement à mes instructions; mais quand nous fûmes pour -nous réunir au déjeuner du matin, voilà ma femme et mes filles qui -descendent habillées avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux -plaqués de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les jupes -ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque mouvement. Je ne -pus me retenir de sourire de leur vanité, surtout de celle de ma femme, -de qui j’attendais plus de discrétion. Cependant, dans une circonstance -si pressante, je ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon -fils, d’un air important, de demander notre carrosse. Les filles furent -stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus de solennité -qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous plaisantez, s’écria ma femme. -Nous pouvons parfaitement aller à pied jusque-là; nous n’avons pas -besoin de carrosse pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon -enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si nous -allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de la paroisse -eux-mêmes feront des huées derrière nous. - -—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que mon Charles -aimait à voir autour de lui ses enfants propres et de bonne -mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, interrompis-je, et -je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout ceci n’est pas de la -propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, ces déchiquetures, -ces mouchetures ne serviront qu’à nous faire haïr des femmes de nos -voisins. Non, mes enfants, continuai-je d’un ton plus grave; ces robes -peuvent être refaites avec une coupe plus simple, car l’élégance est -fort déplacée chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre -décemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent même -chez les riches, lorsque je considère que, d’après un calcul modéré, -les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la nudité du monde des -indigents.» - -Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles allèrent, -avec un grand calme et à l’instant même, changer de costume; le -lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes filles, sur leur désir -exprès, occupées à tailler dans leurs traînes des gilets du dimanche -pour les deux petits Dick et Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant, -c’est que les robes semblaient avoir gagné à cette amputation. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE V - - _Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses - où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être - les plus funestes._ - - -A UNE petite distance de la maison, mon prédécesseur avait fait un -banc, ombragé par une baie d’aubépine et de chèvrefeuille. Là, lorsque -le temps était beau et notre travail fini de bonne heure, nous avions -l’habitude de nous asseoir ensemble pour jouir d’un vaste paysage dans -le calme du soir. Là aussi nous prenions le thé, qui était devenu -maintenant un régal assez rare; et, comme nous n’en avions que de -temps en temps, il répandait une joie nouvelle, et les préparatifs ne -s’en faisaient pas avec peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces -occasions, nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils -étaient régulièrement servis après que nous avions fini. Quelquefois, -pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les filles chantaient en -s’accompagnant sur la guitare; pendant qu’elles formaient ainsi un -petit concert, ma femme et moi nous descendions, en nous promenant, le -champ en pente, embelli de campanules et de centaurées, causant de nos -enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait à la -fois la santé et l’harmonie. - -De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les situations -de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. Chaque matin nous -éveillait pour la reprise du même travail, mais le soir nous en -dédommageait par une insoucieuse hilarité. - -C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car je les -observais comme des intervalles de relâche dans le travail;—j’avais -amené ma famille à notre lieu ordinaire de récréation, et nos jeunes -musiciennes commençaient leur concert habituel. Pendant que nous nous -occupions ainsi, nous vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt -pas environ de l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses -flancs, il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère -eu le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque nous -aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute vitesse à quelque -distance derrière et prendre le même sentier qu’il avait pris. Je fus -sur-le-champ d’avis de rentrer avec ma famille; mais la curiosité, ou -la surprise, ou quelque motif plus caché, retinrent ma femme et mes -filles à leurs places. Le chasseur qui courait en avant passa devant -nous avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes -qui semblaient emportées d’une hâte égale. - -[Illustration] - -En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée -que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu -de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un -serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante -supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il -allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien -reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un -regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était -Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à -quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de -saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la -fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme -son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus -familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de -nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de -liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour -les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit -l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un -morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de -l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très -médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements -avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le -faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle -répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement. -Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la -vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que -son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la -famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient -de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus -d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux -questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de -se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et -s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à -peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons -de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il -y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant -d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui -accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur. - -Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour. -Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa -connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi. -Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au -milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était -impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers -avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en -auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je -protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la -raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le -lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec -un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de -cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand -nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de -notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon -naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois -qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et -plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il -est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas -beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il -est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode -des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son -for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que -soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour -confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés -disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois -qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement -sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons -de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui -de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes -qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi, -à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes; -mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il -est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes -enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son -caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par -un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un -quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours -plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment -que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai -donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger -et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a -toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VI - -_Bonheur d’un foyer rustique._ - - -LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de -raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions -un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se -mettre à l’œuvre. - -«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger, -pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins -de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme. -Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia, -et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la -discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma -chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables. -Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie, -et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais, -le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit -accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui -poussait officieusement une chaise. - -L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: je savais -qu’il avait besoin de la mienne, et je savais de même qu’il était -aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le connaissait dans notre -voisinage sous le nom du pauvre monsieur qui n’avait voulu rien faire -de bon quand il était jeune, quoiqu’il n’eût pas encore trente ans. -Par intervalles, il causait avec un grand bon sens; mais en général -il se plaisait surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait -coutume d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était -fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des histoires. -Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque chose pour -eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet d’un sou. Il avait -coutume de venir passer quelques jours dans notre localité, vivant de -l’hospitalité des habitants. Il prit place au souper au milieu de nous, -et ma femme n’épargna pas son vin de groseille. On raconta chacun son -histoire; il nous chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le -conte du Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les -aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre -coq, qui chantait toujours à onze heures, nous dit alors qu’il était -temps de reposer; mais une difficulté imprévue s’éleva pour le logement -de l’étranger; tous nos lits étaient déjà occupés, et il était trop -tard pour l’envoyer à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit -Dick lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser -coucher avec lui. - -[Illustration] - -«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma part à M. Burchell, si mes -sœurs veulent me prendre avec elles.—Bien cela, mes bons enfants, -m’écriai-je. L’hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. La -bête se retire dans son abri, l’oiseau vole à son nid, mais l’homme -dénué ne peut trouver de refuge que chez son semblable. Le plus complet -étranger dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais -il n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait -d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma femme, donnez -un morceau de sucre à chacun de ces garçons, et que celui de Dick soit -le plus gros, car il a parlé le premier.» - -Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour aider à -mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte offrant son -concours, on le laissa se joindre à nous. Notre besogne allait -vivement; nous retournions au vent l’herbe fauchée. Je marchais en -tête, et le reste suivait en bon ordre. Je ne pus m’empêcher cependant -de remarquer l’empressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia -dans sa part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait -s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais trop -bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien convaincu -de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât aucune inquiétude. -Lorsque nous eûmes terminé pour la journée, on invita M. Burchell -comme le soir précédent; mais il refusa, parce qu’il devait coucher -cette nuit-là chez un voisin, à l’enfant duquel il portait un sifflet. -Il partit, et notre conversation, à souper, tomba sur l’infortuné -qui était tout à l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre -ce pauvre homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de -légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon sens, et cela -ne sert qu’à aggraver ses anciennes folies. Pauvre être abandonné! -où sont maintenant les festineurs, les flatteurs qui recevaient de -lui jadis des inspirations et des ordres? Ils courtisent peut-être -le baigneur interlope qu’ont enrichi ses dissipations. Jadis ils lui -donnaient des louanges, et maintenant c’est son ancien complaisant -qu’ils applaudissent; leurs transports d’autrefois à propos de son -esprit se sont changés en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et -peut-être mérite-t-il la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être -indépendant ni le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques -raisons secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie -que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été son ancienne -conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui le mettre à l’abri de -la censure. Son indigence actuelle est un châtiment suffisant pour sa -folie passée, et j’ai entendu papa lui-même dire que nous ne devions -jamais frapper sans nécessité une victime que la Providence tient sous -la verge de son courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils -Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une telle -conduite en représentant les efforts d’un rustre pour écorcher Marsyas, -dont la peau, à ce que nous dit la fable, avait été déjà complètement -enlevée par un autre. D’ailleurs, je ne sais pas si la condition de ce -pauvre homme est aussi mauvaise que mon père voudrait la représenter. -Nous ne devons pas juger des sentiments des autres par ce que nous -pourrions sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation -de la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement -suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de cet homme -paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais entendu personne -de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui lorsqu’il conversait avec -vous.» Cela fut dit sans la moindre intention et cependant provoqua une -rougeur qu’elle s’efforça de cacher sons un rire affecté, l’assurant -qu’elle avait à peine fait attention à ce que M. Burchell lui disait, -mais qu’elle croyait qu’il avait bien pu être jadis un _gentleman_ très -distingué. La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des -symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je renfermai mes -soupçons. - -Comme nous attendions notre seigneur pour le lendemain, ma femme alla -faire le pâté de venaison. Moïse s’assit pour lire pendant que je -donnais leur leçon aux petits; mes filles semblaient aussi affairées -que les autres, et je les observai pendant un bon moment cuisinant -quelque chose sur le feu. Je supposai d’abord qu’elles aidaient leur -mère; mais le petit Dick m’apprit tout bas qu’elles étaient en train -de faire une _eau_ pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes -j’avais une antipathie naturelle, car je savais qu’au lieu de corriger -le teint, elles le gâtent. En conséquence, je rapprochai par degrés -furtifs ma chaise du feu, puis, trouvant qu’il avait besoin d’être -attisé, je pris le tisonnier et renversai comme par accident toute la -composition; et il était trop tard pour en commencer une autre. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VII - -_Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à -amuser pendant une soirée ou deux._ - - -QUAND arriva le matin où nous devions traiter notre jeune seigneur, on -n’aura pas de peine à imaginer que de provisions l’on épuisa pour faire -figure. On peut aussi supposer que ma femme et mes filles déployèrent -pour l’occasion leur plus brillant plumage. M. Thornhill vint avec deux -amis, son chapelain et son éleveur de coqs de combat. Les domestiques -étaient nombreux; il les envoyait poliment à la prochaine taverne; -mais ma femme, dans le triomphe de son cœur, insista pour les traiter -tous; en raison de quoi, soit dit en passant, la famille entière dut -jeûner pendant trois semaines. Comme M. Burchell nous avait donné -à entendre, la veille, que le squire faisait des propositions de -mariage à miss Wilmot, l’ancienne prétendue de mon fils George, la -cordialité avec laquelle on le reçut en fut de beaucoup refroidie; mais -un incident nous délivra jusqu’à un certain point de cette gêne, car -quelqu’un de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette -jeune personne, M. Thornhill déclara, avec un juron, qu’il n’avait -jamais rien vu de plus absurde que d’appeler un tel épouvantail une -beauté. «Je veux devenir hideux sur l’heure, continua-t-il, s’il n’est -pas vrai que je trouverais autant de plaisir à choisir ma maîtresse à -la lueur d’une lanterne sous l’horloge de Saint-Dunstan.» Là-dessus il -se mit à rire, et nous en fîmes autant: les plaisanteries des riches -ont toujours du succès. Olivia même ne put s’empêcher de dire tout bas, -assez haut pour être entendue, qu’il avait un inépuisable fonds de -gaieté. - -Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l’Église. J’en fus remercié -par le chapelain, car, déclara-t-il, l’Église était la seule maîtresse -de ses affections. «Allons, Frank, dit le squire avec son sans-gêne -accoutumé, parlez-nous sincèrement; supposez d’un côté l’Église, votre -maîtresse actuelle, en manches de linon, et de l’autre miss Sophia -sans linon d’aucune espèce, pour laquelle seriez-vous?—Pour les -deux, à coup sûr, s’écria le chapelain.—Parfait, Frank! reprit le -squire. Que ce verre m’étouffe si une belle fille ne vaut pas toute la -cléricature de la création. Car que sont dîmes et simagrées? Imposture, -mensonge damné, tout cela! Et je puis le prouver.—Je le voudrais, -s’écria mon fils Moïse; et je pense que je serais capable de vous -répondre.—Très bien, monsieur, repartit le squire qui, du premier -coup, flaira son homme et cligna de l’œil au reste de la compagnie -pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froidement sur -ce sujet, je suis prêt à accepter le défi. Et d’abord, en êtes-vous -pour le traiter analogiquement ou dialogiquement—J’en suis pour le -traiter raisonnablement, s’écria Moïse, tout heureux qu’on lui permît -de discuter.—Bon encore, reprit le squire. Et pour commencer par le -commencement, j’espère que vous ne nierez pas que tout ce qui est, est. -Si vous ne m’accordez pas cela, je ne saurais aller plus loin.—Mais, -répondit Moïse, je crois que je peux vous accorder cela et en tirer -bon parti.—J’espère aussi, reprit l’autre, que vous accorderez qu’une -partie est moindre que le tout.—J’accorde cela aussi, s’écria Moïse; -ce n’est que juste et raisonnable. - -—J’espère, continua le squire, que vous ne nierez pas que les deux -angles d’un triangle sont égaux à deux droits.—Rien ne peut être plus -clair, répondit l’autre, et il regardait autour de lui avec son air -d’importance habituel.—Très bien! s’écria le squire en parlant très -vite. Les prémisses ainsi établies, je poursuis en faisant remarquer -que la concaténation de l’existence individuelle procédant suivant une -proportion double et réciproque produit naturellement un dialogisme -problématique qui, en une certaine mesure, prouve que l’essence de -la spiritualité peut se rapporter au second prédicable.—Arrêtez, -arrêtez! s’écria l’autre. Je le nie. Pensez-vous que je puisse ainsi -me rendre à ces doctrines hétérodoxes?—Quoi! répliqua le squire, -comme s’il s’emportait, ne pas vous rendre! Répondez à une simple -question: croyez-vous qu’Aristote ait raison quand il dit que les -relatifs sont en relation?—Indubitablement, répliqua l’autre.—Si -donc il en est ainsi, s’écria le squire, répondez directement à ce que -je vous propose, à savoir si vous jugez l’investigation analytique de -la première partie de mon enthymème imparfaite _secundum quoad_ ou -_quoad minus_, et donnez-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons, vous -dis-je, directement.—Je déclare, s’écria Moïse, que je ne comprends -pas très bien la force de votre raisonnement; mais, s’il était réduit -à une proposition simple, j’imagine que je pourrais alors avoir une -réponse à vous donner.—Oh! monsieur, s’écria le squire, je suis votre -très humble serviteur. - -[Illustration] - -Je vois que vous me demandez de vous fournir à la fois l’argument et -l’entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes trop fort -pour moi.» Ceci eut un succès de rire aux dépens du pauvre Moïse, qui -resta la seule figure sombre dans ce groupe de joyeux visages, et il ne -prononça plus une seule syllabe pendant toute la durée du repas. - -Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l’effet en était très -différent sur Olivia, qui prenait pour de l’esprit ce qui n’était qu’un -pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle le squire un gentilhomme très -distingué; et si l’on considère quels puissants ingrédients sont un -bel air, de beaux habits et de la fortune dans la composition d’un -personnage ainsi qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill, -malgré son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s’étendre -abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il n’est pas -surprenant que de tels talents dussent gagner le cœur d’une jeune fille -à qui son éducation avait appris à connaître la valeur des apparences -chez elle-même, et, par conséquent, à y attacher aussi de la valeur -chez les autres. - -Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous remîmes à discuter -ses mérites. Comme il adressait ses regards et ses discours à Olivia, -on ne doutait plus qu’elle ne fût l’objet qui l’attirait chez nous. -Et elle ne paraissait pas trop mécontente des innocentes railleries -de son frère et de sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait -partager la gloire de la journée; elle triomphait dans la victoire de -sa fille comme si c’eût été la sienne. «Et maintenant, mon ami, me -dit-elle, je peux bien avouer que c’est moi qui ai conseillé à mes -filles d’encourager les attentions de notre seigneur. J’ai toujours -eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que j’avais raison; car -qui sait comment ceci peut bien finir?—Oui, en effet, qui le sait? -répondis-je avec un grand soupir. Pour ma part, je n’en suis pas fort -charmé; j’aurais beaucoup mieux aimé quelqu’un qui eût été pauvre -et honnête, que ce beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété; -car, comptez-y, s’il est ce que je le soupçonne d’être, jamais libre -penseur n’aura un de mes enfants. - -—Assurément, père, s’écria Moïse, vous êtes ici trop rigoureux; car -le ciel ne le jugera pas sur ce qu’il pense, mais sur ce qu’il fait. -Tout homme a en lui mille pensées coupables qui s’élèvent en dehors -de son contrôle. Il se peut que penser librement sur la religion -soit involontaire chez ce gentleman; de sorte que, tout en admettant -que ses sentiments soient erronés, comme il est purement passif en -les subissant, il n’est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le -gouverneur d’une ville sans murailles pour l’abri qu’il est obligé de -fournir à l’ennemi qui l’envahit. - -—C’est vrai, mon fils, m’écriai-je. Mais si le gouverneur y attire -l’ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel est toujours le cas -de ceux qui embrassent l’erreur. La faute n’est pas de donner son -assentiment aux preuves que l’on voit, mais de fermer les yeux devant -un grand nombre de preuves qui se présentent. De sorte que, bien que -nos opinions erronées soient involontaires une fois formées, comme nous -avons été volontairement corrompus ou très négligents en les formant, -nous n’en méritons pas moins un châtiment pour notre faute, ou du -mépris pour notre folie.» - -Ma femme reprit alors la conversation, mais non le raisonnement. Elle -fit remarquer que plusieurs très honnêtes gens de notre connaissance -étaient des libres penseurs et faisaient de très bons maris; elle -connaissait même certaines jeunes filles de sens qui auraient assez -d’habileté pour faire de leurs époux des convertis. «Et qui sait, mon -ami, continua-t-elle, ce qu’Olivia peut être capable d’accomplir? -L’enfant n’est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance, -elle est très forte en controverse. - -—Eh! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de controverse? -m’écriai-je. Il ne me souvient pas que j’aie jamais mis des livres de -ce genre entre ses mains. Certainement vous exagérez ses mérites.—En -vérité non, papa, répondit Olivia. J’ai lu une grande quantité de -controverse. J’ai lu les discussions entre Thwackum et Square[3]; -la controverse entre Robinson Crusoe et Vendredi, le sauvage, et je -m’occupe en ce moment à lire la controverse qui se trouve dans _la Cour -dévote_[4].—Très bien! m’écriai-je. Voilà une bonne fille. Je vous -trouve toutes les qualités requises pour faire des convertis; donc, -allez aider votre mère à confectionner la tarte aux groseilles.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VIII - -_Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener -beaucoup._ - - -LE lendemain matin; nous eûmes de nouveau la visite de M. Burchell. Je -commençais, pour certaines raisons, à trouver déplaisante la fréquence -de ses retours; mais je ne pouvais lui refuser ma compagnie ni mon -foyer. Il est vrai que son travail payait plus que son entretien; car -il s’employait vigoureusement parmi nous, et, soit dans la prairie, -soit à la meule, il se mettait au premier rang. En outre, il avait -toujours quelque chose d’amusant à dire, qui allégeait notre labeur, -et il était à la fois si bizarre et si sensé que je l’aimais, riais -de lui et le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de -l’attachement qu’il montrait pour ma fille: il l’appelait, en manière -de plaisanterie, sa petite maîtresse, et quand il achetait pour chacune -d’elles une parure de rubans, celle de Sophia était la plus jolie. Je -ne savais comment, mais chaque jour il semblait devenir plus aimable; -son esprit paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l’air -supérieur de la sagesse. - -Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt couchés, -autour d’un modeste repas, la nappe étendue sur le foin. M. Burchell -donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît de satisfaction, deux -merles se répondaient de deux haies opposées, le rouge-gorge familier -venait picorer les miettes dans nos mains, et il n’était pas un bruit -qui ne parût un écho de la tranquillité. «Je ne me trouve jamais assise -ainsi, dit Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits -par M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l’un de l’autre. Il y -a, dans cette description quelque chose de si pathétique, que je l’ai -lue cent fois avec un nouveau ravissement.—A mon avis, s’écria mon -fils, les plus beaux traits de cette description sont bien au-dessous -de ceux que l’on trouve dans _Acis et Galatée_, d’Ovide. Le poète -romain entend mieux l’emploi de l’antithèse, et c’est de cette figure -habilement mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique.—Il -est remarquable, s’écria M. Burchell, que les deux poètes que vous -citez aient également contribué à introduire un goût faux dans leurs -pays respectifs, en chargeant tous leurs vers d’épithètes. Des hommes -d’un médiocre génie trouvèrent que c’était dans leurs défauts qu’on les -pouvait le plus aisément imiter, et la poésie anglaise, comme celle -des derniers temps de l’empire de Rome, n’est plus rien aujourd’hui -qu’une combinaison d’images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu’un -chapelet d’épithètes qui embellissent le son sans exprimer de sens. -Mais peut-être, madame, tandis que je reprends ainsi les autres, -trouverez-vous juste que je leur donne l’occasion de se venger; et -précisément je n’ai fait cette remarque que pour avoir l’occasion -moi-même de présenter à la société une ballade qui, quels que soient -ses autres défauts, est du moins exempte, je le crois, de ceux que j’ai -indiqués.» - - -BALLADE - - «Viens à moi, bon Ermite du vallon, - Et guide ma route solitaire - Là-bas, où cette lumière égaye le val - D’un hospitalier rayon. - - «Car ici, abandonné, perdu, je chemine - A pas languissants et lents, - Au milieu de déserts qui s’étendent, incommensurables. - Semblant s’allonger à mesure que je vais. - - —Garde-toi, mon fils, s’écrie l’Ermite, - De tenter les dangereuses ténèbres; - Car ce fantôme perfide fuit là-bas - Pour t’attirer à ta perte. - - «Ici, à l’enfant du besoin sans abri - Ma porte toujours est ouverte; - Et quoique ma part soit bien petite, - Je la donne de bonne volonté. - - «Arrête-toi donc ce soir, et librement partage - Tout ce qu’offre ma cellule, - Ma couche de joncs et ma chère frugale, - Mon bonheur et mon repos. - - «Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée. - Je ne les condamne pas à l’abattoir; - Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi, - J’apprends à avoir pitié d’eux. - «Mais du flanc herbeux de la montagne - J’emporte un innocent festin: - Une besace garnie d’herbes et de fruits, - Avec de l’eau de la source. - -[Illustration] - - «Donc, pèlerin, arrête; oublie tes soucis: - Tous les soucis de la terre sont faux; - L’homme n’a besoin que de peu ici-bas, - Et il n’en a besoin que peu de temps.» - - Doucement, comme la rosée descend du ciel, - Tombaient ses tranquilles accents. - L’étranger modeste s’incline bas - Et le suit dans la cellule. - - Au loin, dans l’étendue obscure et désolée, - Se trouvait la demeure solitaire, - Refuge pour le pauvre du voisinage - Et pour l’étranger égaré. - - Nulles richesses sous son humble chaume - N’exigeaient la garde d’un maître. - La petite porte s’ouvrant au loquet - Reçut le couple inoffensif. - - Et, alors que les foules affairées se retirent - Pour prendre leur repos du soir, - L’Ermite attisait son petit feu - Et fêtait son hôte pensif. - - Il étalait ses provisions rustiques, - Le pressait gaiement et souriait; - Et, versé dans la connaissance des légendes, - Il trompait les heures tardives. - - Autour de lui, dans une gaieté sympathique, - Le petit chat essayait ses tours, - Le grillon gazouillait dans l’âtre, - Le fagot pétillant se répandait en flammes. - - Mais rien ne versait un charme assez puissant - Pour calmer la douleur de l’étranger, - Car la peine était lourde en son cœur, - Et ses larmes se mirent à couler. - - L’Ermite épiait cette émotion naissante, - Oppressé d’un sentiment pareil: - «Et d’où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il, - Les chagrins de ton cœur? - - «Chassé de demeures plus heureuses, - Es-tu donc errant malgré toi? - T’affliges-tu pour une amitié sans retour, - Ou pour un amour dédaigné? - - «Hélas! les joies que la fortune apporte - Sont frivoles et caduques; - Et ceux qui prisent ces pauvretés, - Plus frivoles qu’elles encore. - - «Et l’amitié qu’est-elle, qu’un nom, - Un charme qui berce et endort, - Une ombre qui suit la richesse ou la renommée, - Mais qui laisse le misérable à ses pleurs? - - «Et l’amour est encore un son plus vide, - Le jouet de nos beautés du jour, - Invisible sur terre, ou ne s’y trouvant - Que pour réchauffer le nid de la tourterelle. - - «Fi! tendre jeune homme, fais taire ta douleur, - Et méprise ce sexe», dit-il. - Mais tandis qu’il parle, une rougeur montante - A trahi son hôte éperdu d’amour. - - Surpris, il voit de nouvelles beautés naître, - Parure soudaine qui s’étale aux yeux, - Semblable aux couleurs du ciel au matin, - Non moins brillante, non moins passagère aussi. - - Le regard timide, le sein qui se soulève - Tour à tour éveillent ses alarmes: - L’aimable étranger est, de son aveu même, reconnu - Pour une jeune fille dans tous ses charmes. - - «Ah! oui; pardonnez à l’étrangère indiscrète, - A la misérable abandonnée, s’écria-t-elle, - A l’importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi - Là où le ciel demeure avec vous. - - «Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille - Que l’amour a faite errante, - Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir - Pour compagnon de sa route. - - «Mon père vivait sur le bord de la Tyne; - C’était un opulent seigneur, - Et toute son opulence était marquée d’avance comme mienne: - Il n’avait d’enfant que moi. - - «Pour m’enlever à ses tendres bras, - Des prétendants sans nombre vinrent, - Qui me louaient de charmes supposés, - Et ressentaient ou feignaient la passion. - -[Illustration] - -«A toute heure une foule -mercenaire Rivalisait d’offres les plus riches; -Parmi les autres, le jeune Edwin s’inclinait. -Mais jamais ne parlait d’amour. - -«Vêtu d’habits modestes et des plus simples, -Il n’avait ni richesses ni pouvoir; -Sagesse et mérite, voilà tout ce qu’il avait; -Mais c’était aussi tout pour moi. - -«Et lorsqu’à mes côtés, dans le val, -Il chantait des lais d’amour, -Son haleine prêtait des parfums à la brise -Et de la musique aux bois. - -«La fleur s’ouvrant au jour, -Les rosées distillées du ciel, -Ne pouvaient montrer rien d’assez pur -Pour rivaliser avec son cœur. - -«La rosée, la fleur sur l’arbre -Brillent de charmes inconstants: -Leurs charmes, il les avait; mais, malheur à moi! -Moi, j’avais leur constance. - -«Sans cesse j’essayais tous les artifices de la coquetterie -Importune et vaine; -Et lorsque sa passion touchait mon cœur, -Je triomphais dans ses peines. - -«Enfin, tout accablé de mes mépris, -Il me laissa à mon orgueil, -Et, secrètement, chercha une solitude -Abandonnée, où il mourut. - -«Mais mienne est la douleur, et mienne la faute, -Et ma vie doit bien la payer; -Je chercherai la solitude qu’il a cherchée, -Et m’étendrai là où il gît. - -«Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée, -Je veux me coucher et mourir; -C’est ce que pour moi Edwin a fait, -Et c’est ce que je ferai pour lui.» - -«Empêche cela, Ciel!» cria l’Ermite; -Et il la pressait contre son sein. -Étonnée, la belle se retourne en courroux: -C’était Edwin lui-même qui l’embrassait. - -«Regarde, Angelina toujours chère, -Mon enchanteresse, regarde et vois -Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu, -Rendu à l’amour et à toi. - -«Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur, -Et quitter tout souci. -Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais, -O ma vie, ô seul bien qui soit à moi? - -«Non, jamais! à partir de cette heure, -Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles; -Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant -Brisera aussi celui de ton Edwin.» - -Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air -de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt -troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et, -immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie -pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était -le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous -récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait -fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son -effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher -protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir -dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit -place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit -ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup -d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et -accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme -laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la -remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa -sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus -de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet. -Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill -avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait -donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la -pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je -n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère, -pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter -pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait -volontiers si elle le pouvait honnêtement. - -«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman -qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient -qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de -son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il -avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper -de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre -côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi -sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à -quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de -même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez -les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les -plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation -vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes -appropriées à cet examen mutuel. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IX - -_Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que -la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation_. - - -A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser -avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que -le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la -maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes -de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées, -qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et -très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas -assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa -que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai -catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya -donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de -dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec -lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent -vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon -voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban -rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les -demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être -les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la -ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement -étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord; -cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent -par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une -flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et -ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs: -les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en -troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et -si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son -cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement, -c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville -s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès. -Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien -n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était -fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de -miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La -danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient -d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce -qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon -fort grossière, lorsqu’elle déclara que _par le bon Dieu vivant, la -sueur lui dégouttait partout_. - -[Illustration] - -En rentrant à la maison, nous trouvâmes un très élégant souper froid -que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette fois-ci, la -conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les deux dames rejetèrent -tout à fait mes filles dans l’ombre, car elles ne voulurent parler de -rien que de la haute vie et des gens qui la mènent, ou d’autres sujets -à la mode, tels que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il -est vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement -en laissant échapper un juron; mais cela me parut être la marque la -plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant appris depuis que -jurer n’est nullement à la mode). Quoi qu’il en soit, leurs toilettes -jetaient comme un voile sur les grossièretés de leur conversation. Mes -filles semblaient regarder avec envie leurs talents supérieurs, et l’on -attribuait ce qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence -même de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était -encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles déclara que -si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, cela lui ferait beaucoup -de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un seul hiver passé à la ville ferait -de la petite Sophia une tout autre personne. Ma femme les approuva -chaudement l’une et l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle -désirât plus ardemment que de donner à ses filles l’avantage de se -perfectionner à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir -de dire là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur -fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne ferait que -rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût pour des plaisirs -qu’elles n’avaient pas le droit de prendre. - -«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles pas de -prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder tant? Pour ma -part, ma fortune est assez considérable; amour, liberté et plaisir, -voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! si le don de la moitié -de mes biens pouvait faire plaisir à ma charmante Olivia, ce serait -à elle; et la seule faveur que je lui demanderais en retour serait -d’ajouter ma propre personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement -étranger au monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode -pour déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un -effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la famille -à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la faveur de votre -compagnie a été élevée avec un sentiment de l’honneur aussi délicat -que vous. Toute tentative pour y porter atteinte pourrait être -suivie des plus dangereuses conséquences. L’honneur, monsieur, est -aujourd’hui la seule chose que nous possédions, et c’est un dernier -trésor dont nous devons être particulièrement soigneux.» Je ne tardai -pas à être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le -jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait mes -sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. «Quant à ce que vous -venez de me donner à entendre, continua-t-il, je proteste que rien -n’était plus éloigné de mon cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce -qui peut tenter, la vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut -jamais de mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.» - -Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir du reste, -semblèrent souverainement choquées de ce dernier trait de franchise, -et, très discrètement et sérieusement, entamèrent un dialogue sur la -vertu. Ma femme, le chapelain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à -elles, et à la fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment -de regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la -tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune faute -n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants plus -tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si excellente -conversation. M. Thornhill alla même plus loin que moi et demanda si -je consentais à faire la prière. J’embrassai la proposition avec joie, -et la soirée passa ainsi de la manière la plus satisfaisante, jusqu’au -moment où la société finit par songer à s’en retourner. Les dames -paraissaient ne se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles -elles avaient conçu une affection particulière, et elles unirent -leurs instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au -château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y ajoutait ses -sollicitations; les enfants me regardaient, comme si elles désiraient -y aller. Dans cet embarras, je donnai deux ou trois excuses que mes -filles écartèrent à mesure; de sorte qu’à la fin je dus opposer un -refus péremptoire, ce qui nous valut des mines boudeuses et des -réponses écourtées pour toute la journée du lendemain. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE X - -_La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des -pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état._ - - -JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles -exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du -cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient -récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient -cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se -garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. -On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu -comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme fit remarquer -que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et -que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me -convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que -quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises -de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux -modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les -pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, -étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la -conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur -les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica. - -Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, -diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux -plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru -que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui -tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué -d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur -requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à -chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut -faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme -leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur -poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles -s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, -et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis -de grandes choses. - -«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la -diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je -vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec -celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que -je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, -Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous -avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que -ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout -ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un -squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis -un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.» - -Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous -mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très -élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur. - -On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, -que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus -agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier -cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est -la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la -suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. -Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse -affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint -réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant -cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du -monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec -une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un -cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre -fois, elle se figurait les poches de ses filles pleines de liards, -signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les -enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges -baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; -des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au -fond de toutes les tasses à thé. - -Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la -ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de -voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de -ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme -et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre -des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je -soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se -montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent -les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea -de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis -en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, -mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église -demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas -besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, -vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; -mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment -que possible, car qui sait ce qui peut arriver? - -—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite -et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous -devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, -je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de -la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à -fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, -ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire la même -proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi -bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le -service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très -vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous -devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est -à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles -arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant -l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de -femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux -chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son -compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout -ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne -feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous -le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une -figure très présentable.» - -[Illustration] - -A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il -faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry -était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais -été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; -enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de -femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, -et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non -médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être -nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne -demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles -promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une -heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y -attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans -quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut -lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai -donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que -le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu -près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement -vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un -cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur -retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé -mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient -de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon -pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les -courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été -obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. -Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni -coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir -de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, -voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne -me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de -triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XI - -_La famille persiste à relever la tête._ - - -LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes -invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin -Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu -baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une -telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien -consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête -voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le -pays _lamb’s wool_, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis -de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter -des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient -très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, -et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons -pour en rire une fois de plus. - -M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque -jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une -partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer -au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore -trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, -riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions -jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, -et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se -peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, -il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit -en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au -milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs -se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon -d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à -la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la -fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon -du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de -cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute -rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui -aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion -de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux -hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina -Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est -donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! -Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! -Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, -proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au -sol, comme réellement pétrifiés de stupeur. - -Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous -trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses -qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin -de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole -et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire -que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, -les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne -n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant -informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent -grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, -elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser -leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre -soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles -protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus -durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; -miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom -tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient -la conversation entre elles deux, tandis que mes filles se tenaient -assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, -comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des -entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de -chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de -lui donner la dernière partie de la présente conversation. - -«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que -cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis -assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans -la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba -en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle -jusqu’à la dernière goutte de son sang. - -—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que -la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois -que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi. - -Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que -le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: -Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.» - -Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. -Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers -le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: _Bah!_ expression -qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain -point l’animation naissante de la conversation. - -«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien -de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la -circonstance. _Bah!_ - -—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare -qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son -amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me -faire la faveur de me les laisser voir? _Bah!_ - -—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte -des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup -sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce -qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes -les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce -que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui -sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. -_Bah!_ - -—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos -propres productions dans le _Magasin des Dames_[5]. J’espère que vous -avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose -que nous n’en aurons plus de la même source? _Bah!_ - -[Illustration] - -—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et -demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach; -et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà -quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est -pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont -une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait -lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la -ville, il n’y a pas moyen de les supporter. _Bah!_ - -—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois -demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une -refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre -trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, -et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais -une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la -vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? _Bah!_» - -Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais -la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres -et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq -shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait -qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la -famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; -et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables -étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, -si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, -ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. -Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de -tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour -la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront -ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à -prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma -part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc -la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des -capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de -mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent -à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de -couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie -et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire -les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait -découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes. -_Bah!_» - -Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se -regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et -d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut -bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se -former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, -paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce -genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une -enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus -complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du -monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, -mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des -formes.» - -Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle -était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère -moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse -déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation -de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre -requête. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XII - - _La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les - mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités - véritables._ - - -DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes -futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle -des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le -plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre -nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; -mais il nous avait déjà donné trop de témoignages de son amitié pour -en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait -encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, -je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez -bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? -reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent -à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose -dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les -maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges -arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi -de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre -nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si -obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina -Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à -parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied -du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai -travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne -sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent -mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces -réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de -l’opinion de ma perspicacité; en effet, si les enfants réussissaient, -c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de -malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie. - -Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un -autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne -s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un -peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre -le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter -une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, -et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord -énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. -Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si -bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal. - -Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y -aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, -et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, -disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et -vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont -de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il -fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.» - -Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je -n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain -matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, -lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, -attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande -affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de -le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour -rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de -ce drap qu’on nomme _tonnerre et éclair_[6], habit qui, bien que devenu -trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet -était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un -large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, -criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous -ne pussions plus le voir. - -Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous -féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune -maître citer nos noms avec grand éloge. - -La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre -valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour -mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des -renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après -quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. -«Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée -que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, -oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.» - -Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie -par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui -causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, -et donna au messager sept pence et demi (quinze sous). - -Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. -Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de -pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et -de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à -mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, -du tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en -auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une -bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; -mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. -Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût -jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de -l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne -suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à -les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la -tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière -circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. -«Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à -vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection -qu’il n’est besoin. - -[Illustration] - -Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous -adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir -fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma -propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question -pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité -des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en -profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une -repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je -changeai le sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir -notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée -de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. -Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne -le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire -des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus -une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. -Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la -boîte sur son dos.» - -Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte -de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un -colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, -que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria -Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! -Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le -cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et -deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais -que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq -shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée. Allons, -voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. -Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait -un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes -vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de -lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous -êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de -misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi -ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; -sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles -seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie -bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais -qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du -vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous -tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne -valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre -verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures -ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent -que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait -du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à -montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle -escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux -connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez -tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, -ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! -Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez -tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les -garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela -vaut mieux que rien.» - -Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait maintenant qu’il -avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa -figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je -les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et -parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air -d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un -à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très -bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, -disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le -tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, -me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser -passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils -l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous -persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIII - - _On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace - de donner des avis désagréables._ - - -AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais -quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que -conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour -fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition -était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a -peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de -pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne -veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et -méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées -sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le -plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, -Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le -profit de la compagnie. - -—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient -amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient -jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille -qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très -brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne -fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter -bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; -mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins -morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son -adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une -autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires -qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à -fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier -coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais -le Géant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les -aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux -de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour -pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne -puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour -la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin -derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, -tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A -la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain -y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une -jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. -Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon -petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une -victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit -alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare -tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille -vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les -coups tombent sur moi.» - -[Illustration] - -J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut -détournée par une chaude discussion entre ma femme et M. Burchell, -au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme -insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. -M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; -moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la -seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce -dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu -de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour -éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion -de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: -elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons -particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, -pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de -chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand -sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons -secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que -je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de -répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes -visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé -maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier -adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et -les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa -précipitation, ne purent empêcher son départ. - -Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec -confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait -de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que -j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi -que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons -leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus -dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de -vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais -je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait -empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de -la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il -arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme -lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. -Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité -de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli -gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous -a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa -conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été -sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais. -Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il -n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme -qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage -ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais -j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes, -et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le -bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère -et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous. -L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous -donnera des occasions de faire un choix plus prudent.» - -Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne -saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché -que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à -craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la -conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois -raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me -réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme -qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une -poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir, -elle a rarement assez de justice pour les proclamer. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIV - -_Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes -peuvent être des bénédictions réelles_. - - -LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M. -Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même -et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea -absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau -de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire -sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles -étaient les méthodes les plus faciles de trouver de l’argent, ou, -à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément -vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval -qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son -compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui -manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins -ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute -tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières -transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de -m’en acquitter à mon crédit. - -L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des -relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans -le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable -de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au -départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas, -me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans -ma poche. - -J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon -cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de -chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment -tourné autour du cheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, -il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant -qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la -peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une -écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son -œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je -pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins -et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un -chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus -sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche -de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les -gaillards me disaient, je réfléchissais cependant que le nombre des -témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que -saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette -opinion. - -[Illustration] - -J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon -confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires -à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa -de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous -pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit -de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière -où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par -un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me -prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient -vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit -de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit -point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les -vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne, -ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure -qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention -fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et -respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne -vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un -devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez -ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront -votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste -jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude -était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard -entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à -lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, -mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la -foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait -toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose. -Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me -regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda -le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin -au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard -de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en -cet instant. - -«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que -je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance -a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur, -ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler -grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis -si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la -deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une -crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous -excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, -dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire -par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon -amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude -que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, -glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici -j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur -je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment -ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais -amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes -sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt -dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes -les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait -nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps -à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en -pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être -d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait -trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, -répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce -moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la -cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de -tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la -création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus -ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: -_Anarchon ara kai ateleutaion to pan_, ce qui implique que toutes les -choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ -le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué -d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, -Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; -car, comme nous disons d’ordinaire, _ek to biblion kubernetes_,—ce -qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il -essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande -pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait; -sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à -faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que -c’était un homme qui avait des lettres, et maintenant je l’en révérais -davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche; -mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire. -Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un -défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien; -à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé -convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement -des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à -la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par -une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses -tenanciers. - -[Illustration] - -Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il -ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de -banque de trente livres et me pria de lui en faire la monnaie. Comme -je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna -d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée -élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci; -vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que -l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la -grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant -aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham -revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les -espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait -nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver -de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en -donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le -vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais -dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que -nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois -alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui, -payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi -solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi, -il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que -je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à -cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour -moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu -de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes mains; et M. -Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux -Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns -des autres. - -Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à -songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et, -en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de -reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc -aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent -le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à -sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet -sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, -dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très -lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui -soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui -nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable, -avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas -débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et -le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il -n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le -lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie; -mais je connais le coquin, et je le rattraperai.» - -Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était -de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin -revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner -en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à -la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant -d’abord en colère moi-même. - -Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute -disposition batailleuse. Ma femme et mes filles étaient en larmes. -M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage -à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu -des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de -notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne -pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, -quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il -continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. -Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande -résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais -ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être -assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que -la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour -faire naître l’aversion. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XV - -_Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être -trop sage._ - - -NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts -infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille -du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait, -en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître. -Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui -jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur la pelouse. -On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel -on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents -sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut -un pli cacheté, avec cette inscription: _Copie d’une lettre à envoyer -aux dames qui sont au château de Thornhill_. Immédiatement l’idée nous -vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli -ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait -qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être -coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de -la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce -qui suit: - - «MESDAMES, - - «Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci - vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt - à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter - que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de - compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne - voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la - vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une - telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’a - jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans - mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen - de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas - au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez - sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du - déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont - jusqu’à présent résidé.» - -Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il -y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et -les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle -était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente, -et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience -de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec -un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia -semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma -part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans -motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre -compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir -ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue -plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de -vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous -dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est -plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées -que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir -d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement -de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une -manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de -l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec -une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au -milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de -terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci -décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle -avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre. -Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. -«Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; -j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements -de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans -un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce -qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous -pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que -c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, -monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant -je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries -à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un -recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une -idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une -demi-once de jugement. - -—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que -le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir -des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, -riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit -qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait -pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je -de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le -jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans -l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le -paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en -a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? _Un -homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu._ - -«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. -Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse -renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des -livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur -de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non -d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus -qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État -peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur -préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement -la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien -préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux -inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain. - -[Illustration] - -—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est juste -lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais -lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des -vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris. - -—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que -vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; -pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un -seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué -que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. -Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante -amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de -diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette -règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites -vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les -animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux. - -—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait -aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement -mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable -contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je -suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu -de son imaginaire sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce -portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une -assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien -aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette -lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi -bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, -répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment -avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire -cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des -regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser -ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais -vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de -jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous -êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, -et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait -inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à -peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille -pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre -jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te -souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» -En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en -souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, -il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme -particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en -colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, -désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez -nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux -méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais -ils se glorifient de leurs vices. - -«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord compagnons, -et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. -Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et -pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, -et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. -Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer -pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le -Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, -naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au -commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes -enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, -la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus -qu’ils ont encore de reste.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XVI - -_La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands._ - - -QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la -famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la -compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant -plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir -de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait -le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur -fournir les petits divertissements que permettait notre retraite. -Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et -moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu -de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la -grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier. -Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans -l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries -des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire -une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles -que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou -quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes, -pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir -pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses -imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille -stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la -chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour -rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient -secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le -vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les -groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur -vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son -jugement qui mesurait le mélange des ingrédients. Et puis, quelquefois, -la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, -tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout -tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle -croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait -voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait -de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas -encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient, -pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer -tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle. -Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors -de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même -regarda cela comme une promesse formelle. - -Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin -Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire -leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait -les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis -longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans -les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur -nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il -fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant -donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors -à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par -nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept -et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à -fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la -moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un -plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin -à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand -morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul -cadre servirait pour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car -aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de -cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique -qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre -en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée -en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de -diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons -devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et -rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. -Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de -fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et -une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant -de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait -paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire -qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la -famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia. -Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer -dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit -donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en -moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il -faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme -lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits -de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était -pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de -consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la -maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger -tous un point si essentiel? C’est une chose inconcevable; mais il est -certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc -de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta -appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où -la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer -par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. -L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour -être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un -dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il -pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût -jamais pu entrer. - -[Illustration] - -Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut -pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses. -Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un -honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux -commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité -était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous -raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions -invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient; -mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on -lui présente. - -Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos -ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop -de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet -principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions -de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui -demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si -ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était -alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus -d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant -qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle -épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire -ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le -plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne -donnai pas non plus mon approbation complète. - -En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes -filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman -l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la -chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. -Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des -demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon parti -dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette -observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres -d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en -ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, -ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde -dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: -Qu’a-t-elle? qui est le cri commun. - -—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même -temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en -serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles -sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je -pourvoirais. - -—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. -Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille -aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; -sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari -convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien -formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de -talents. - -—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais -découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui -peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, -de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, -qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais -auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, -répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite -d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un -homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un -ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma -pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, -dont la mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. -Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, -monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui -a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le -cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre -approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon -approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier -tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre -son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte -d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, -si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien -aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, -elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la -main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.» - -Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne -sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme -des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas -aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans -plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, -on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que -ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages. - - - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XVII - -_Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une -tentation agréable et prolongée._ - - -POUR moi, qui n’avais en vue que le bonheur réel de mon enfant, la -recherche de M. Williams m’était agréable, car il était à l’aise, -prudent et sincère. Il ne fallait que bien peu d’encouragement pour -raviver sa première passion; de sorte qu’un soir ou deux après, lui -et M. Thornhill se rencontrèrent dans notre maison et s’examinèrent -un moment avec des regards de colère; mais Williams ne devait aucun -loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta que médiocrement de son -indignation. De son côté, Olivia joua la coquette à la perfection, si -l’on peut appeler jeu ce qui était son véritable caractère, feignant -de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant cette -préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et prit congé d’un -air rêveur. J’avoue cependant que j’étais intrigué de le voir aussi -peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il était en son pouvoir d’écarter -si aisément la cause de sa peine en déclarant une honorable passion. -Mais quel que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement -s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande encore. Après -chaque entrevue entre ses deux amants, et il y en eut plusieurs, -elle avait l’habitude de se retirer à l’écart et de s’abandonner -à son chagrin. Ce fut dans cette situation que je la trouvai, un -soir qu’elle avait soutenu pendant quelque temps une gaieté feinte. -«Vous voyez maintenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance -en l’amour de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la -rivalité d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache -qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une franche -déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses raisons pour -ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de ses regards et de -ses paroles me convainc de la réalité de son estime. Un peu de temps -encore suffira, je l’espère, pour découvrir la générosité de ses -sentiments et vous prouver que mon opinion sur lui était plus juste que -la vôtre.—Olivia, ma bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a -employés jusqu’ici pour l’obliger à une déclaration ont été proposés -et arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous aie le -moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, ma chérie, que -je contribuerai jamais à faire de son honnête rival la dupe de votre -amour mal placé. Quel que soit le temps que vous demandiez pour amener -votre adorateur supposé à une explication, je vous l’accorderai; -mais à l’expiration de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me -verrai obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams soit -récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici soutenu dans -la vie exige cela de moi, et ma tendresse de père n’influencera jamais -mon intégrité d’homme. Fixez donc votre jour; qu’il soit aussi éloigné -que vous le jugerez bon; et, en même temps, prenez soin de faire savoir -exactement à M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre. -Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement -qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il ne vous perde à -jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait pas ne pas considérer -comme parfaitement juste, fut acceptée. Elle renouvela encore ses -promesses les plus positives d’épouser M. Williams au cas où l’autre -serait insensible; et, la première fois que l’occasion s’en présenta -devant M. Thornhill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses -noces avec le rival. - -Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété de M. -Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me donnait quelque -inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence et la passion, sa -vivacité l’abandonna tout à fait; elle recherchait toutes les occasions -d’être seule, et alors elle passait son temps dans les larmes. Une -semaine s’écoula, mais M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter -son mariage. La semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus -ouvert. La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma -fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y attendais, -sembla garder une tranquillité pensive que je prenais pour de la -résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement content de penser que -mon enfant allait avoir la certitude d’un avenir de bien-être et de -paix, et souvent j’applaudissais à sa résolution de préférer le bonheur -à l’ostentation. - -C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; ma petite -famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, racontant des -histoires du temps passé et faisant des plans pour l’avenir, très -occupée à former mille projets, et riant de toutes les folies qui -venaient aux lèvres. - -«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir un mariage dans -la famille, mon garçon. Quel est votre avis sur cette question et sur -cette affaire en général?—Mon avis, père, est que tout va très bien, -et j’étais justement en train de penser que lorsque sœur Livy sera -mariée au fermier Williams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses -cuves à brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je, -et il nous chantera _la Mort et la Dame_, pour nous donner du cœur, -par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à notre Dick, reprit -Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très gentiment.—Vraiment! -m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est petit Dick? Qu’il y aille -hardiment.—Mon frère Dick, cria Bill, mon dernier, vient de sortir -avec sœur Livy; mais M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais -vous les chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le _Cygne -mourant_, ou l’_Élégie sur la mort d’un chien enragé_?—L’élégie, -enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais entendu -cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, vous savez; -donnez-nous une bouteille du meilleur vin de groseille pour soutenir -nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes sortes d’élégies dans ces -derniers temps que, si je n’avais un verre pour me ranimer, je suis sûr -que celle-ci m’accablerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre -guitare, et pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.» - - -ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ - - Bonnes gens de chaque condition, - Prêtez tous l’oreille à ma chanson, - Et si vous la trouvez merveilleusement courte, - Elle ne pourra vous retenir longtemps. - - Dans Islington, il y avait un homme - De qui le monde pouvait dire - Qu’il faisait une course dévote - Chaque fois qu’il allait prier. - -[Illustration] - - Tendre et doux était son cœur - Pour consoler amis et ennemis; - Tous les jours il habillait celui qui est nu, - Lorsqu’il mettait ses habits. - - Or dans cette ville un chien se trouva, - Car nombreux sont là les chiens, - Métis, jeunes chiens, chiennaux, chiens courants - Et roquets de bas étage. - - Ce chien et cet homme d’abord furent amis; - Mais une pique étant survenue, - Le chien, dans quelque but secret, - Devint enragé et mordit l’homme. - - Alentour, de toutes les rues avoisinantes, - Les voisins inquiets accoururent - Et jurèrent que le chien avait perdu l’esprit - De mordre un si brave homme. - - La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse - A tout œil de chrétien; - Et, tout en jurant que le chien était enragé, - Ils juraient que l’homme en mourrait. - - Mais bientôt une merveille se fit jour, - Qui montra qu’ils mentaient, les coquins: - L’homme guérit de la morsure; - Le chien, ce fut lui qui mourut. - -«Voilà un très bon garçon, Bill, sur ma parole, et une élégie qu’on -peut appeler véritablement tragique. Allons, mes enfants, à la santé de -Bill, et puisse-t-il être un jour évêque! - -—De tout mon cœur, s’écria ma femme; et s’il prêche seulement aussi -bien qu’il chante, je n’ai pas de crainte pour lui. Presque tous -ceux de sa famille, du côté de sa mère, savaient bien chanter une -chanson: c’était un dicton dans notre pays que les Blenkinsop ne -pouvaient jamais regarder droit devant eux, ni les Hugginson souffler -une chandelle; qu’il n’y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une -chanson, ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire.—Quoi qu’il -en soit, m’écriai-je, la plus vulgaire de toutes les ballades me plaît -généralement mieux que ces belles odes modernes et que ces choses dont -une seule strophe vous pétrifie, productions qu’on déteste et qu’on -loue à la fois. Passez le verre à votre frère, Moïse. Le grand défaut -de ces élégiaques est qu’ils sont au désespoir pour des infortunes -qui ne donnent à la portion sensée du genre humain qu’une peine très -médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou son petit chien, -et aussitôt le poète imbécile s’encourt chez lui mettre la catastrophe -en vers. - -—Ce peut être la manière, reprit Moïse, dans des compositions plus -relevées; mais les chansons du Ranelagh qui viennent jusqu’à nous sont -d’une familiarité parfaite et toutes jetées dans le même moule: Colin -rencontre Dolly, et ils ont une conversation tous les deux; il lui -donne un cadeau de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui -fait présent d’un bouquet; puis ils vont ensemble à l’église où ils -donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis de se marier -aussi vite qu’ils le pourront. - -—Et c’est même un très bon avis, m’écriai-je. Et je me suis laissé -dire qu’il n’y a pas un endroit au monde où un avis puisse être donné -avec plus de convenance que là; car, en même temps qu’on nous persuade -de nous marier, on nous fournit une femme; or il faut assurément que -ce soit un excellent marché, mon garçon, que celui où l’on nous dit ce -qu’il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l’avons pas. - -—Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu’il n’y a que deux -marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes: le Ranelagh en -Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le marché espagnol est ouvert une -fois par an; mais nos femmes anglaises sont en vente toute l’année. - -—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille Angleterre -est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent des femmes.—Et -pour les femmes qui mènent leurs maris, dis-je en interrompant. C’est -un proverbe à l’étranger que si l’on bâtissait un pont sur la mer, -toutes les dames du continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur -les nôtres. Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur, -et vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles grâces ne -devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la tranquillité, la -santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux à présent que le plus -grand monarque de la terre. Il n’a point un tel foyer, ni si aimables -figures autour de lui. Oui, Déborah, voilà que nous vieillissons; -mais le soir de notre vie semble devoir être heureux. Nous descendons -d’aïeux qui ne surent point ce qu’est une tache, et nous laissons -derrière nous une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous -vivrons, ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand -nous mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la -postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; nous -reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? La voix de ce -petit chérubin est toujours la plus douce dans le concert.» - -Je parlais encore lorsque Dick entra en courant. «Oh! papa, papa! elle -est partie, elle est partie! ma sœur Livy est partie d’avec nous pour -toujours!—Partie, enfant! - -—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste, -et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait pour elle; et elle -pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; mais il l’a persuadée de -nouveau, et elle est montée dans la chaise et a dit: Oh! que fera mon -pauvre papa quand il saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes -enfants, m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons -plus une heure de joie. - -[Illustration] - -Mais, oh! que l’éternelle fureur du ciel s’abatte sur lui et les siens! -Me voler ainsi mon enfant! Et sûrement il lui arrivera cela pour -m’avoir ravi ma douce innocente que je conduisais au ciel, toute la -candeur qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à jamais -fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère et l’infamie, car -mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria mon fils, est-ce là votre -force d’âme?—Ma force d’âme, enfant! Oui, il verra que j’ai de la -force d’âme! Apportez-moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître. -Tant qu’il sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis, -il s’apercevra que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide -scélérat!» - -J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, dont -l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me prit dans ses -bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, la Bible est la -seule arme qui aille maintenant à vos mains âgées. Ouvrez le livre, -vous que j’aime, et changez en le lisant notre angoisse en patience, -car elle nous a bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils -après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. Vous -devriez être le consolateur de ma mère, et vous accroissez sa peine. -Il convenait mal à vous et à votre révérend caractère de maudire ainsi -votre plus grand ennemi. Vous n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat -qu’il est.—Je ne l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez -fait, en vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que -le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, mon -fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance qui, la -première, nous enseigna à bénir nos ennemis! Béni soit son saint nom -pour tous les biens qu’il a donnés et pour tout ce qu’il a enlevé. Mais -ce n’est pas, non, ce n’est pas une petite douleur qui peut arracher -des larmes de ces vieux yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas -pleuré. Mon enfant! Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare... -Le ciel me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, mon -amour, combien elle était bonne et combien charmante; jusqu’à cette -heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous rendre heureux. Si -seulement elle était morte! Mais elle est partie; l’honneur de notre -famille est souillé, et il faut que je cherche le bonheur dans d’autres -mondes qu’ici-bas. Mais, mon enfant, vous les avez vus s’éloigner; -peut-être l’entraînait-il de force? S’il l’a enlevée de force, elle -peut encore être innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a -seulement embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup et -s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis très vite.—C’est -une ingrate créature, s’écria ma femme qui pouvait à peine parler à -cause de ses larmes, de nous avoir traités ainsi. On ne lui a jamais -imposé la moindre contrainte dans ses affections. La dévergondée a -bassement déserté ses parents sans aucune provocation de notre part, -pour mettre vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous -suivre.» - -C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables malheurs, -se passa dans l’amertume de la plainte et les emportements d’une -exaltation mal soutenue. Je résolus cependant de découvrir le -traître, où qu’il fût, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain -matin, notre malheureux enfant nous manqua au déjeuner, où elle -avait l’habitude de nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme, -comme elle l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par -des reproches. «Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de -notre famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne -l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive avec son -vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, mais elle ne nous -trompera jamais plus. - -—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma détestation de son -crime est aussi grande que la vôtre; mais toujours cette maison et ce -cœur seront ouverts à une pauvre pécheresse qui revient repentante. -Plus tôt elle reviendra de son égarement, plus elle sera la bienvenue -pour moi. Une première fois les meilleurs de tous peuvent errer; -l’artifice peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme. -La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre est la -progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera la bienvenue -dans ce cœur et dans cette maison, quand elle porterait la tache de -dix mille vices. J’écouterai encore la musique de sa voix, encore je -m’appuierai tendrement sur son sein, pourvu seulement que j’y trouve le -repentir. Mon fils, apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa -poursuite, où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte, -je pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XVIII - -_Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré._ - - -QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait -mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur -notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues -n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de -Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à -ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus -rencontré par un de mes paroissiens qui me dit qu’il avait vu une -jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un -gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître -pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement -ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune -squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le -voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le -plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma -fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. -En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les -reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai, -plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre -témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse: -cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient -partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait -alors beaucoup de monde. - -Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment -qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se -pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis -exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre -jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, -m’informant à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien -jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval -que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je -les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus -loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser -la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la -manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, -je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi -environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant -coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment, -le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant -égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance; -mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à -la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile -de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à -la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. -Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me -jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir -du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus -de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une -petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite -ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour -attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de -trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je -n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il -est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance -eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui -s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette -personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s -Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il -s’appelait leur ami; mais il était l’ami de tout le genre humain. A -peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours -occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même, -il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je -reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent -homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle, -et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. -Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus -de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé -et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais -maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui -châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure -de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les -hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque -pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective -de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la -joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et -obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction, -trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et -lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres -semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu. - -Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je -marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait -à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais, -lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture -d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier -théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une -représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui -la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant -suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait -le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre -comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le -théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, -assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels -étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les -Otway du jour. - -[Illustration] - -«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de nos modernes -dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que -vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait -hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben -Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses -qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle -présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à -ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous -dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion -en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas -son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux -quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms -de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs -dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare -que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne -sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que -le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce, -c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire, -qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule -plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité, -et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté. -Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop -d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus -naturel.» - -Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village -qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti -pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les -comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans. -Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie -que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris -donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne -qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus -accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement -le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que -comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la -vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il -poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi, -à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la -politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je -faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins, -et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque, -au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour -souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez -lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes -persuader de nous rendre. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIX - -_Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et -appréhendant la perte de nos libertés._ - - -LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite -distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture -n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes -bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans -cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une -élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des ordres -pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que -nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit -un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent -introduites et la conversation commença avec une certaine animation. -La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre -amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil -et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais -vu le dernier _Monitor_. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! -l’_Auditor_ non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, -répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh -bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. Le _Daily_, -le _Public_, le _Ledger_, la _Chronicle_, le _London Evening_, le -_Whitehall Evening_, les dix-sept magazines et les deux revues; -et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous. -La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la -Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles, -j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous -révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que -nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps -derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis -rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses. -Je ne crois pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il -devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un -avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon. - -—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre -fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens -de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir -sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant -sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent -toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le -jettent bassement dans le plateau qui penche déjà. - -—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir -un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le -défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux -privilège des Bretons! - -—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore -quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit -d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il -quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject? - -—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut -des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes! -Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même. -Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes -tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis -l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. -Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient -également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il -y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de -plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste; -car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos chevaux parce que -c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal -qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à -son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et -que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir, -la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux -les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, -on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte -personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné -de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est -aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection -diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à -une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, -les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un -seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus -d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les -classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de -diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui -prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils -ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le -moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que -les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de -ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser -en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier -lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser -l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus -riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des -richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence, -lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État -plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le -commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et -ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de -l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux -sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour -cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses -s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus -aristocratiques. - -[Illustration] - -«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à -l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à -elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont -brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les -riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas -qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du -défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à -l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens -tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur -de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des -plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu -de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en -d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des -gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter -l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de -pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent -autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute -organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au -système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, -toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un -haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut -du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la -servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom. - -«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de -la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe -de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière -populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes -pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop -pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe -moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute -la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette -classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance -et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que -cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans -un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de -la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à -quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que -celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il -est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit -ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours -dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands -pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste -à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les -privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En -effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de -tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée -au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont -les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se -hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent, -il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les -plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent -de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs -derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense -pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir -en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois -règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je -mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il -est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain, -l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la -guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés -des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu -trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance -empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de -ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne -me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille -un tyran.» - -Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue -au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon -amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se -contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en -habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de -houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas -Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai -pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il, -furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille -pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le -_Gazetteer_, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige -que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire. -Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste -à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux -dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui -rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le -sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner -des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai, -il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes -campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis -entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société -et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous -dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et -moi, nous sommes vos serviteurs très humbles; mais je déclare que c’est -là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber -sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie -pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour -nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je -vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot -elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais -dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle -me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher -monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite -si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravis quand -ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.» - -[Illustration] - -En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent -poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale -hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant -l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils -paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon -intervention. - -M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors -pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce, -ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé -sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le -soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de -grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, -qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me -montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent, -quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils -George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de -trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni -à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni -lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus -jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis -à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, -et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.» -L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant -douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail -plus particulier de nos souffrances. Ce me fut, toutefois, quelque -consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement -dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui -avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit -faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant -chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une -occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils. - -Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce que la cloche -nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la -troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention -de placer des billets pour la _Belle Pénitente_ qu’on devait -représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune -gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait -le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais -vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend -pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour -marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est -admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.» -Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et, -sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner -à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la -société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de -l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en -avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une -impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel -acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par -les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer; -mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et -moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Les acteurs -derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle, -voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un -torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent -mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de -rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles -réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me -priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés -à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre -extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon -fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme -persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens -en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec -nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus -avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un -ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué -d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un -rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle -disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle -riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle -jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de -son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans -accorder aux réponses la moindre attention. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XX - -_Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et -perd le bonheur._ - - -APRÈS que nous eûmes soupé, M^{rs} Arnold offrit poliment d’envoyer -deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que, -d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut -obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les -effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh -oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que -pauvre vous êtes revenu; cependant je ne fais pas de doute que vous -n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais -voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de -fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine, -monsieur, dit M^{rs} Arnold, que le récit de vos aventures serait -divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche -de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste, -ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua -mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter -ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant -c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une -seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur -ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez -tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne -n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la -fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre; -et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien -m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un -beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui -chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant -que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de -rencontrer distinctions et récompenses. - -A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de -remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même -n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon -premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans -un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin -reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, -s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée -pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux -mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être -sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me -regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la -laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et -jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque -trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon -pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé -dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il -faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous -n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole? -Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous -coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il -faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez -en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous -désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de -sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais -fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il; -je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction. -Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu -dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim -dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans -la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence, -tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur -petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et -reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été -élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais -n’en auraient jamais fait. - -Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au -personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et -comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec -révérence l’_antiqua mater_ de Grub street[8]. Je trouvais glorieux -de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je -considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, -quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette -pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie. -Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les -meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je -résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence, -j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il -est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si -souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de -présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout -aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle -importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que -j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute, -se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais -prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je -me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout -adversaire. - -—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité? -J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la -monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes; -eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes? - -—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes -paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était -occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et -malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la -plus cruelle des mortifications, l’indifférence. - -[Illustration] - -«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes -un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un -compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant -que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de -souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec -notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais -pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de -mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément -aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous -n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner -un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me -font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble -revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une -douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription. -J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais -passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la -première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une -dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour -faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, -que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis -maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu -votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir -d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui -portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et -nous partagerons la dépouille. - -—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des -poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime, -s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur -vocation au point de faire un vil trafic d’éloges pour un morceau de -pain? - -«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller -si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je -suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète -véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule -aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont -indignes de protection qui condescendent à solliciter. - -«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, -et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative -vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et -d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités -nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut -seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret -amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à -m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de -place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes -productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi, -au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le -public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la -simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient -autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi -les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre -la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, -Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce -qu’ils écrivaient plus vite. - -«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs -déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se -méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux -travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs -mérites. Je m’aperçus que nul génie chez autrui ne pouvait me plaire. -Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette -source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, -car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et -écrire était mon métier. - -«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur -un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que -j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous -saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu -par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. -Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill -était au fond un véritable bon garçon.» - -Je l’interrompis. - -«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez -dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur. - -—Dieu me bénisse! s’écria M^{rs} Arnold. Avez-vous M. Thornhill pour -si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et -nous attendons bientôt sa visite. - -«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon -extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa -garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami, -moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux -ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son -portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était -pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous -disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela, -j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une -foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon, -tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me -le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, -et, si je pouvais, me trouver très heureux. - -[Illustration] - -«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un -capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la -place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été -repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de -bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste. -Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands -seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais -il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient -ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait -avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle -était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le -besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure -j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins -disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement -céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion -d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre -en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis -la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je -voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir -impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai -mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la -dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et -un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses -assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville -dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que -de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre -noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement. -Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de -recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte -de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me -reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des -domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit -dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je -m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après -quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il, -apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette -chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos -titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi -une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je -désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque -manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir -quelque influence pour vous induire au repentir.» - -«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce -que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc -maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la -noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à -glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était -pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la -moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une -pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la -soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété, -j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose -et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me -pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du -propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment -grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête -les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui -suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être -insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas -s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce -n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après. -Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand -homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce -vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondis par -une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il -se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une -carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et -me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à -ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son -carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix -à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour -solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous -et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je -criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant -ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis -que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la -voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de -quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant -autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa -Seigneurie. - -«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait -épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais -voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me -recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a -destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr -dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je -crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me -priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la -dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements -pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva -que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant, -comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut -bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de -trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils -donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de -se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de -trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir, -et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la -dévotion d’un moine. - -[Illustration] - -J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances -semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant -en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces -êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de -ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, -et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder -d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un -mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques -questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il -réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et, -se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il -était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie -aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en -faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le -gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son -des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc -honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente -mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus -proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais. - -«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par -un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu -connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de -punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances -où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine -en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul -dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, -je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous -mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie. -Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam. -Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez -débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais -aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et -d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est, -ajouta-t-il, ou le diable y serait.» - -«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le -doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il -m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur -cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain -pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée -courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, -je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales -rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à -laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, -je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont -l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible -de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement -que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il -était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment -avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà -qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé. - -«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment -pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant -irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée -sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai -toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de -sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son -université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait. -Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le -grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui -me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune. - -«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait -le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les -donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du -voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne -pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter -ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus -audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque, -ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université. -Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de -l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec -quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne -foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, -jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que -j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans -grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit -sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec, -je ne crois pas que le grec soit bon à rien.» - -«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je -me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de -la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était -naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi -les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez -pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais -en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de -la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes -airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement, -mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai -de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon -exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre -bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps -que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter -les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était -maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui -montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre -un homme. - -«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que -de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris -aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui -ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni -de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être -promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs -hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de -l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, -qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez -recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne -lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et -m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner -des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités -de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir -du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus -surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même -m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je -lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur -si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le -secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de -toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le -peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages -de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné -à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous -instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.» - -«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un -moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai -donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance, -et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de -tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait -des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des -personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur -chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du -goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions; -lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart, -me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond, -revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion -sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois -de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis -l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très -délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par -hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute -la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes. - -«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me -recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme -quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque -temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui -avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à -travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais -à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner -lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans -les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier -d’une fortune d’environ deux cent mille livres sterling, que lui -avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour -le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez -un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses -questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait -économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on -pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en -disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir -pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer -pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit -qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais -une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement -dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous -fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le -port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en -Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement -au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation: -il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé -et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur. - -«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était -dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent -en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan -était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis -un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une -habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et -tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses -philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat -la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en -argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que -je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville, -examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer -ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne -sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur -gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai -remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de -liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour -n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de -quelques autres membres de la société. - -«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes -devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première -expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions -changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui, -à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point -de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas -trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent -de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que -le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls -qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne -s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule -traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces -cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La -difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque -tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps -d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio, -que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de -jouer.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXI - -_Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi -longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction._ - - -LE récit de mon fils était trop long pour être fait d’un seul coup. -Il en commença la première partie ce soir-là, et il finissait le -reste, après dîner, le lendemain, lorsque l’apparition de l’équipage -de M. Thornhill à la porte sembla mettre un temps d’arrêt dans la -satisfaction générale. Le sommelier, qui était maintenant mon ami dans -la maison, m’informa tout bas que le squire avait déjà fait quelques -ouvertures à miss Wilmot, et que sa tante et son oncle avaient l’air -d’approuver grandement cette alliance. Lorsque M. Thornhill entra, il -parut, en voyant mon fils et moi, faire un mouvement en arrière; mais -j’attribuai tout de suite cela à la surprise et non au mécontentement. -D’ailleurs, lorsque nous nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit -nos politesses avec toutes les apparences de la franchise; et, un -moment après, sa présence ne servait qu’à augmenter la gaieté générale. - -Après le thé, il me prit à part pour s’informer de ma fille. Lorsque -je lui eus fait savoir que mes recherches avaient été infructueuses, -il sembla fort surpris et ajouta qu’il était souvent allé chez moi -depuis, afin de porter des consolations au reste de ma famille qu’il -avait laissée en parfaite santé. Il demanda ensuite si j’avais fait -part du malheur à miss Wilmot ou à mon fils; et sur ma réponse que je -ne le leur avais pas dit jusqu’ici, il approuva fortement ma prudence -et mes précautions, m’engageant à garder la chose secrète à tout prix: -«Car, à le prendre du meilleur côté, s’écria-t-il, ce n’est jamais -que proclamer sa propre honte; et peut-être miss Livy n’est-elle pas -aussi coupable que nous l’imaginons tous.» Ici, nous fûmes interrompus -par un domestique qui vint prier le squire de rentrer pour figurer -dans les contredanses; il me laissa absolument convaincu de l’intérêt -qu’il semblait prendre à mes affaires. Cependant ses intentions pour -miss Wilmot étaient trop évidentes pour qu’on s’y méprît; mais elle -n’en semblait pas parfaitement contente et elle les supportait plutôt -pour se conformer à la volonté de sa tante que par inclination réelle. -J’eus même la satisfaction de la voir accorder à mon infortuné fils -quelques regards bienveillants que l’autre ne pouvait lui arracher ni -par sa fortune ni par ses assiduités. Le calme apparent de M. Thornhill -ne me surprenait pas peu cependant. Il y avait maintenant une semaine -que nous étions là, retenus par les pressantes instances de M. Arnold; -cependant plus miss Wilmot montrait chaque jour d’affection à mon -fils, plus l’amitié de M. Thornhill pour lui semblait s’accroître -proportionnellement. - -Il nous avait donné jadis les plus bienveillantes assurances qu’il -emploierait son crédit à servir notre famille; mais cette fois -sa générosité ne se borna pas aux promesses seules. Le matin que -j’avais fixé pour mon départ, M. Thornhill vint à moi avec un air de -véritable plaisir, pour m’informer d’un service qu’il avait rendu à -son ami George. Ce n’était rien moins que de lui avoir obtenu une -commission d’enseigne dans un régiment qui allait partir pour les -Indes occidentales; il n’en avait promis que cent livres sterling, -son influence ayant été suffisante pour faire rabattre les deux cents -autres. «Pour ce service, qui n’est que bagatelle, continua le jeune -gentilhomme, je ne désire d’autre récompense que d’avoir été utile à -mon ami; et pour les cent livres à payer, si vous n’êtes pas en état -de les trouver vous-même, je les avancerai, et vous me rembourserez à -votre loisir.» C’était une faveur telle que les mots nous manquaient -pour exprimer combien nous en étions touchés; je donnai donc avec -empressement mon billet de la somme, et je témoignai autant de -gratitude que si j’avais eu l’intention de ne jamais payer. - -George devait partir le lendemain pour Londres afin de s’assurer de sa -commission, conformément aux instructions de son généreux protecteur, -qui jugeait très utile de faire diligence, de peur que, sur les -entrefaites, quelque autre ne se présentât avec de plus avantageuses -propositions. Le lendemain donc, de bonne heure, notre jeune soldat -était prêt au départ et semblait la seule personne parmi nous qui n’en -fût pas affectée. Les fatigues et les dangers qu’il allait braver, -les amis et la maîtresse—car miss Wilmot l’aimait réellement—qu’il -laissait derrière lui, ne refroidissaient en rien son ardeur. Après -qu’il eut pris congé du reste de la compagnie, je lui donnai tout -ce que j’avais, ma bénédiction. «Et maintenant, mon garçon, que tu -vas combattre pour ta patrie, m’écriai-je, souviens-toi comment ton -brave grand-père combattit pour son roi sacré, lorsque la fidélité -chez les Bretons était une vertu. Va, mon fils, imite-le en tout, hors -ses infortunes, si ce fut une infortune de mourir avec lord Falkland. -Allez, mon fils, et si vous tombez, au loin, nu et privé des pleurs de -ceux qui vous aiment, souvenez-vous que les larmes les plus précieuses -sont celles que le ciel verse en rosée sur la tête sans sépulture d’un -soldat.» - -Le matin suivant, je pris congé de la bonne famille qui avait eu -l’amabilité de me garder si longtemps, non sans exprimer à plusieurs -reprises à M. Thornhill ma gratitude pour sa récente générosité. Je -les laissai dans la jouissance de tout le bonheur que l’abondance et -la bonne éducation procurent, et je repris le chemin de la maison, -désespérant de retrouver jamais ma fille, mais envoyant au ciel mes -soupirs pour qu’il l’épargnât et lui donnât pardon. J’étais arrivé à -environ vingt milles de la maison, ayant loué un cheval pour me porter, -car j’étais encore faible, et je me consolais dans l’espoir de voir -bientôt tout ce qui m’était le plus cher sur la terre. Mais comme la -nuit venait, je m’arrêtai à une petite auberge sur la route et priai le -patron de me tenir compagnie devant une pinte de vin. Nous nous assîmes -à côté du feu de la cuisine, qui était la plus belle pièce de la -maison, et bavardâmes sur la politique et les nouvelles du pays. Nous -en vînmes, entre autres sujets, à parler du jeune squire Thornhill qui, -m’assura l’hôte, était détesté autant que son oncle, sir William, qui -venait quelquefois au pays, était aimé. Il poursuivit en disant qu’il -ne s’appliquait qu’à trahir les filles de ceux qui le recevaient chez -eux, et qu’après une quinzaine ou trois semaines de possession, il les -mettait dehors sans compensation et abandonnées dans le monde. - -[Illustration] - -Comme nous prolongions ainsi la conversation, sa femme, qui était -sortie pour faire de la monnaie, rentra, et, s’apercevant que son mari -prenait un plaisir dont elle n’avait pas sa part, elle lui demanda -d’une voix irritée ce qu’il faisait là; à quoi il ne répliqua qu’en -buvant ironiquement à sa santé. «Monsieur Symonds, s’écria-t-elle, vous -en usez fort mal avec moi, et je ne le supporterai pas plus longtemps. -Ici les trois quarts de la besogne, c’est moi qui les ai à faire, et -le quatrième reste en plan; pendant ce temps vous ne faites que vous -imbiber avec les clients tout le long du jour, tandis qu’une cuillerée -de liqueur, dût-elle me guérir de la fièvre, je n’en touche jamais -une goutte.» Je vis alors à quoi elle en avait, et je lui remplis -immédiatement un verre qu’elle prit avec une révérence, et, buvant -à ma bonne santé: «Monsieur, reprit-elle, ce n’est pas tant pour la -valeur de ce qu’on boit que je me mets en colère; mais on ne saurait -s’en empêcher, quand la maison s’en va par les fenêtres. S’il faut -presser les clients ou les voyageurs, tout le fardeau m’en retombe -sur le dos, et il aimerait autant mâcher ce verre que de bouger pour -aller réclamer lui-même. Nous avons maintenant là-haut une jeune femme -qui est venue prendre logement ici, et je crois bien qu’elle n’a -pas d’argent, elle est trop polie pour cela. Je suis sûre du moins -qu’elle ne se presse pas de payer, et je voudrais qu’on le lui remît -en l’esprit.—Lui remettre en l’esprit! s’écria l’hôte. Que signifie -cela? Si elle n’est pas pressée, elle est sûre.—C’est ce que je ne -sais pas, répliqua la femme, mais je sais que je suis sûre qu’elle est -ici depuis quinze jours et que nous n’avons pas encore vu la couleur de -son argent.—Je suppose, ma chère, que nous aurons tout en bloc.—En -bloc! s’écria l’autre. J’espère bien que nous l’aurons d’une manière -on de l’autre; et, cela ce soir même; j’y suis bien décidée; ou dehors -la coureuse, armes et bagages!—Songe, ma femme, s’écria le mari, que -c’est une femme bien née et qu’elle mérite plus de respect.—Pour -ce qui est de cela, riposta l’hôtesse, bien née ou non, elle pliera -bagage, et plus vite que ça. Les gens bien nés peuvent être bons là où -ils prennent; mais, pour ma part, je n’ai jamais vu venir grand profit -d’eux à l’enseigne de la _Herse_.» - -Ce disant, elle monta eu courant un étroit escalier qui allait de -la cuisine à une chambre au-dessus de nos têtes, et je reconnus -bientôt à ses éclats de voix et à l’aigreur de ses reproches qu’il -n’y avait point d’argent à obtenir de sa logeuse. Je pouvais entendre -très distinctement ses récriminations. «Dehors, dis-je, plie bagage -à l’instant même, coureuse, infâme dévergondée, ou je te fais une -marque dont tu ne guériras pas de trois mois! Quoi! vaurienne, venir -loger dans une honnête maison sans posséder un sou marqué ni un rouge -liard! Allons! filons! dis-je.—O chère madame! criait l’étrangère, -ayez pitié de moi, ayez pitié d’une pauvre créature abandonnée, pour -une nuit seulement, et la mort aura vite fait le reste.» Je reconnus -sur-le-champ la voix de ma pauvre enfant perdue, d’Olivia. Je volai à -son secours au moment où la femme la traînait déjà par les cheveux, -et je pris en mes bras la pauvre misérable abandonnée. «Vous êtes la -bienvenue toujours, la bienvenue, ma chère, chère perdue, mon trésor, -dans le cœur de votre vieux père. Que les méchants t’abandonnent; il y -a quelqu’un dans le monde qui, du moins, ne t’abandonnera jamais. Quand -tu aurais à répondre de dix mille crimes, je veux te les pardonner -tous.—O mon cher...—pendant quelques minutes elle ne put rien dire -de plus—mon cher, mon cher papa, à moi! Les anges peuvent-ils être -plus tendres? Qu’ai-je fait pour mériter tant? Le scélérat, je le hais -et me hais moi-même. Payer d’opprobre tant de bonté! Vous ne pouvez -pas me pardonner. Je le sais; vous ne le pouvez pas.—Si, mon enfant; -du fond de mon cœur, je te pardonne! Repens-toi seulement, et l’un et -l’autre nous serons heureux encore. Nous verrons encore beaucoup de -beaux jours, mon Olivia!—Ah! jamais, monsieur, jamais. Le reste de ma -misérable vie doit être ignominie au dehors et honte an foyer. Mais, -quoi! papa, vous êtes plus pâle que vous n’aviez l’habitude de l’être. -Se peut-il qu’une créature telle que moi vous cause tant de tourment? -Assurément, vous avez trop de sagesse pour vous charger des douleurs -de ma faute.—Notre sagesse, jeune femme...—Ah! pourquoi un nom si -froid, papa? s’écria-t-elle. C’est la première fois que vous m’appelez -d’un nom si froid.—Pardon, ma chérie, repris-je; mais j’allais faire -cette remarque, c’est que la sagesse ne forme que lentement un abri -contre le chagrin, quoique, à la fin, ce soit un abri sûr.» L’hôtesse -revint à ce moment pour savoir si nous ne voudrions pas un appartement -plus convenable, ce que nous acceptâmes, et elle nous conduisit dans -une chambre où nous pouvions nous entretenir plus librement, Après nous -être un peu calmés en causant, je ne pus éviter de lui demander avec -quelques détails par quels degrés elle était arrivée à sa misérable -situation présente. «Ce scélérat, monsieur, dit-elle, dès le premier -jour de notre rencontre, m’a fait des propositions secrètes, mais -honorables. - -—Scélérat, en vérité! m’écriai-je. Et cependant je suis en quelque -sorte surpris qu’un homme du bon sens de M. Burchell et qui semblait -avoir tant d’honneur ait pu se rendre coupable de cette vilenie -délibérée et s’introduire ainsi dans une famille pour la détruire. - -—Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes victime d’une étrange -erreur. M. Burchell n’a jamais essayé de me tromper; au lieu de cela, -il saisissait toutes les occasions de me prévenir en particulier contre -les artifices de M. Thornhill, qui, je le vois maintenant, est encore -pire qu’il ne me le représentait.—M. Thornhill! interrompis-je. Est-il -possible?—Oui, monsieur, répondit-elle, c’est M. Thornhill qui m’a -séduite; c’est lui qui employait ces deux dames, comme il les appelait, -mais qui, en réalité, n’étaient que des femmes perdues de la ville sans -éducation ni pitié, pour nous attirer jusqu’à Londres. Ses artifices, -vous vous le rappelez, auraient réussi sans la lettre de M. Burchell où -il leur adressait ces reproches que nous nous sommes tous appliqués. -Comment il a pu avoir assez d’influence pour déjouer leurs intentions, -c’est encore un secret pour moi; mais je suis convaincue qu’il a -toujours été notre plus chaud, notre plus sincère ami. - -—Vous me confondez, ma chère, m’écriai-je. Je vois maintenant que mes -premiers soupçons de la bassesse de M. Thornhill n’étaient que trop -bien fondés. Mais il peut triompher en sécurité, car il est riche, et -nous sommes pauvres. Mais dis-moi, mon enfant, assurément il a fallu -une tentation bien puissante pour anéantir ainsi les impressions de ton -éducation et des penchants aussi vertueux que les tiens. - -[Illustration] - -—En vérité, monsieur, répliqua-t-elle, il ne doit son triomphe qu’au -désir que j’avais de le rendre heureux, lui, et non moi. Je savais -que la cérémonie de notre mariage, célébrée secrètement par un prêtre -papiste, ne le liait en aucune façon, et que je n’avais à me fier à -rien qu’à son honneur.—Quoi! l’interrompis-je. Ainsi vous avez été -réellement mariés par un prêtre dans les ordres?—Oui, monsieur, nous -l’avons été, répliqua-t-elle, quoiqu’il nous ait fait jurer à l’un -et à l’autre de celer son nom.—Eh bien! alors, mon enfant, revenez -dans mes bras, et maintenant vous êtes mille fois plus la bienvenue -qu’auparavant; car maintenant vous êtes sa femme d’intention et de -fait; et toutes les lois des hommes, fussent-elles écrites sur des -tables de diamant, ne sauraient diminuer la force de ce lien sacré. - -—Hélas! papa, répliqua-t-elle, vous ne connaissez guère ses vilenies; -il s’est fait marier déjà par le même prêtre à six on huit femmes qu’il -a trompées et abandonnées. - -—A-t-il fait cela? m’écriai-je. Alors nous devons faire pendre le -prêtre, et vous déposerez contre lui dès demain.—Mais, monsieur, -répondit-elle, cela sera-t-il bien, ayant juré le secret?—Ma chère, -répliquai-je, si vous avez fait cette promesse, je ne peux pas, je ne -veux pas chercher à vous la faire violer. Quand même cela pourrait -profiter au bien général, il ne faut pas que vous déposiez contre -lui. Dans toutes les institutions humaines on admet un mal moindre -pour procurer un bien plus grand; c’est ainsi qu’en politique on peut -céder une province pour s’assurer d’un royaume, et qu’en médecine on -peut retrancher un membre pour conserver le corps. Mais en religion -la loi est écrite et inflexible: ne _jamais_ faire le mal. Et cette -loi, mon enfant, est juste; car autrement, si l’on commettait un mal -moindre pour procurer un bien plus grand, on encourrait ainsi une -culpabilité certaine dans l’attente d’un avantage aléatoire. Et quand -même l’avantage devrait certainement s’ensuivre, il se pourrait que -l’intervalle entre l’acte et l’avantage, intervalle pendant lequel il -est admis que l’on est coupable, fût celui dans lequel nous sommes -appelés à répondre des choses que nous avons faites, et où le livre des -actions humaines est clos à jamais. Mais je vous interromps, ma chère; -continuez. - -—Dès le matin du lendemain, continua-t-elle, je vis quel peu de fond -je devais faire sur sa sincérité. Ce matin-là même, il me présenta deux -autres malheureuses femmes que, comme moi, il avait trompées, mais qui -vivaient satisfaites dans la prostitution. Je l’aimais trop tendrement -pour supporter de telles rivales dans son affection, et je m’efforçai -d’oublier mon infamie au milieu du tumulte des plaisirs. Dans ce but, -je dansais, je faisais de la toilette, je parlais beaucoup; mais -j’étais toujours malheureuse. Les messieurs qui venaient en visite -me parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes, et cela ne -faisait que contribuer à accroître ma tristesse, car tout ce pouvoir, -je l’avais perdu, rejeté loin de moi. Ainsi chaque jour je devenais -plus pensive, et lui plus insolent; tant qu’à la fin le monstre eut -l’effronterie de m’offrir un jeune _baronnet_ de sa connaissance. -Ai-je besoin de dire, monsieur, combien cette ingratitude me perça au -vif? Ma réponse à cette proposition fut comme une fureur folle. Je -voulus partir. Comme je m’en allais, il m’offrit une bourse; mais je -la lui jetai à la face avec indignation et je m’arrachai de lui dans -une rage qui pendant un temps me maintint insensible aux misères de ma -situation. Mais je ne tardai pas à jeter les yeux autour de moi et je -me vis, créature vile, abjecte et coupable, sans un ami au monde à qui -m’adresser. - -«Juste à ce moment, une voiture publique vint à passer et j’y pris -place, sans autre but que d’être emportée loin d’un misérable que je -méprisais et détestais. On me descendit ici, où, depuis mon arrivée, je -n’ai eu pour compagnes que mes propres anxiétés et la dureté de cette -femme. Les heures de joie que j’ai passées avec maman et ma sœur me -sont aujourd’hui devenues douloureuses. Leurs chagrins sont grands, -mais les miens sont plus grands que les leurs, car les miens sont mêlés -de crime et d’infamie. - -—Ayez patience, mon enfant, m’écriai-je, et j’espère encore que les -choses s’amélioreront. Prenez quelque repos cette nuit; demain je -vous mènerai à la maison, vers votre mère et le reste de la famille, -de qui vous recevrez un bienveillant accueil. La pauvre femme! cela -l’a frappée au cœur; mais elle vous aime toujours, Olivia, et elle -pardonnera.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXII - -_Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond._ - - -LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers -la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de -l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de -courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais -toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous -traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément -que nous ne le sommes les uns envers les autres, et combien les -infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais -qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection, -et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait -compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du -monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons -compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent -nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la -supporter. - -Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une -auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je -désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai -à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher, -accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain -matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée. -Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et -avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et -continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait -de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette -paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid, -mes affections devançaient la hâte de mes pas et planaient autour -de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai -toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance -de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux -embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je -ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs -du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières -étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait -entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de -garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma -joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête -dogue accourut me souhaiter la bienvenue. - -Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout -était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur -indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un -jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai -convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce -bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là. -En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille; -ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et -me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour -contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient -pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait -morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence -d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de -l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis -je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils -ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes -petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme -avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à -l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien -n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me -précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de -la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher -papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes -prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans -mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que -possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant, -m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les -flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les -voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, -et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris -mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos -transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour. - -Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de -quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé -jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon -pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver -nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre -blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en -courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester, -comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres -les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de -mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant -quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres -choses de peu d’importance que mon fils avait emportées dès le premier -moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à -alléger notre détresse. - -Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges -d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous -avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous -retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants -ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses -nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une -bienfaisance spontanée pouvait suggérer. - -[Illustration] - -Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité -de connaître la raison de ma longue absence se fit jour à la place. -Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à -recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui -que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la -bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus -difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de -ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. -Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon -bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui -ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas -le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations -n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont -un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes. -«Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous -venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir -que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société -que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, -nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel -vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait -pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne -pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse; -aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui -avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande, -femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: -je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour -au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables -rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les -augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons -ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement, -car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes -du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est -promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel, -on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant -que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en -dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort -par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de -la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu -que l’accomplissement de cent actes de justice.» - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXIII - -_Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable._ - - -IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre -notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous -retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité. -Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais -des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été -sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination, -contribuent à alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque -jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une -époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure. -L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et -cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses -attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le -faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait -de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre -petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. -Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la -honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver -son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris -possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même -temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer. -Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement -au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, -en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, -quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie -derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci; -j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle, -recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire -et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, -disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille -manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un -exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai -une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque, -historien. - -«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus -haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère. -Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un -appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, -s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il -disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour -le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à -l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée, -juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats -français qui la firent aussitôt prisonnière. - -Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la -dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle -aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent. -Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que -leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et -l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette -jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui -séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus -haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais -la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs -années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut -obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa -femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les -historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté -que ceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les -uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de -mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le -mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause -de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement -dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau -se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans -un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement -jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le -signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda -vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la -situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui -l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour -la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général, -qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et -de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes -quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il -était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée -dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et -tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis -en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir -pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.» - -C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait -d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient -toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien -ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris; -et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la -noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain -que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pour laquelle je -l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît -devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour -sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître -l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante -était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus -de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était -possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le -vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de -remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M. -Thornhill dans ma famille. - -[Illustration] - -Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours, -il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais -il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été -obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient -en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous -dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient -montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de -six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines -remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume -de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût -vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles -étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill, -qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en -train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de -la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient -extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher -de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au -monde. - -«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils, -regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces -murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le -feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est -à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant; -et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au -monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous -pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si -vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous -soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les -hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage, -et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être -meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins -comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants -heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en -exil.» - -Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait, -interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la -soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce -moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis -un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa -tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble. -Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes -bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste -de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore -plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur -contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin -opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne -ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table -conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien -voltiger autour de notre humble demeure. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXIV - -_Nouvelles calamités._ - - -LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la -saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux -chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette, -à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres -autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour -la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine. -Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent -des sons harmonieux, calme le cœur au lieu de le ronger. La mère -ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse; -elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma -mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique -que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée. -Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une -grâce si pathétique que j’en fus ému. - - Quand femme descend jusqu’à la folie, - Et trouve trop tard que les hommes trahissent, - Quel charme peut calmer sa mélancolie? - Quel art peut laver sa faute en l’effaçant? - - Le seul art pour couvrir sa faute, - Pour cacher sa honte à tous les yeux, - Pour donner le repentir à son amant - Et lui déchirer le cœur, c’est de mourir. - -Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix -entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière, -l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous -jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille -aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec -sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et, -se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de -ma santé avec son air de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je, -votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre -caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser -ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car -l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime. - -—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de -tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère -que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi -ait eu rien de criminel. - -—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire -pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous -garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où -l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que -pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature -misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que -l’honneur pour lot! - -—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne -puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque -opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à -y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps, -et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car -je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment -pour elle.» - -Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition -dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands -outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher -l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue, -reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence. -Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis -vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit. - -—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus -durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce -qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place -de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment. -Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais -comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme -moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement -à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un -autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain -qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de -cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même -vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se -célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui -vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas. - -—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes. -Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y -consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un -trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais -l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement, -irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai -trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma -part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé -et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la -douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa -dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris. - -—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets -de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne -objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement. - -Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue, semblaient -terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il -était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence, -et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que -les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa -malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais -prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins -employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette, -présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi. - -Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en -vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander -mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais -incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir -même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à -moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent -alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine -complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses -visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les -calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une -saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de -l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je -demeurai inébranlable. - -[Illustration] - -«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer -de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à -lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve. -Voudriez-vous me faire applaudir devant le monde ce qu’intérieurement -mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement -assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter -une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un -enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce -séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous -soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous -pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards -autour de nos propres cœurs!» - -C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne -heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit, -mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant -la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra -précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers, -qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers -la maison. - -Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où -j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions -et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me -préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles -de là. - -«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me -mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce -moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce -qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me -couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher -loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...» - -Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour -instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de -se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se -hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, -ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée -évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de -ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans -ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets -et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma -fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent -de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous -mettre en route. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXV - -_Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne -soit accompagnée de quelque espèce de consolation._ - - -NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement. -Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait, -depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui -avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces -hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment -d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme -l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes -coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens. - -Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque -nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée -d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent -bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers -de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller -en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa -défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences -auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et -si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux -mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà -ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient -incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se -détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés, -qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service. - -«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez? -Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai -données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la -ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi -l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera -mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre -devoir envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous -verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, -et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce -soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour -l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.» - -Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils -vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main -de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma -route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la -nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se -composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son -opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne -supériorité, que la prison. - -A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les -rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je -soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir -vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers -du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre, -consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres, -commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la -journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, -où il était enfermé pour la nuit. - -Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris -de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les -prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui -d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa -du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis -immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût -bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger -contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être -pleine de vacarme, de rires et de profanation. - -«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux -seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même -emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être -heureux.» - -C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; -mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en -soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air -pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de -moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable -dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne -semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je -pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait -trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un -homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait -une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus -proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si -j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail -auquel je n’avais pas une seule fois songé. - -«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, -et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous -avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon -temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.» - -Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une -telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que -j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre -la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit: _Ton -kosmon aire, ei dos ton etairon_[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est -le monde s’il n’offre rien que solitude? - -—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde -retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde -a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée -confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! -Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté -la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: _Anarchon ara -kai atelutaion to pan_, ce qui implique.....—Je vous demande pardon -d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois -avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir -une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm -Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose -que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui -vous avez acheté un cheval?» - -[Illustration] - -Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu -et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes -traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement -bien. J’ai acheté un cheval, mais oublié de le payer. Votre voisin -Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux -prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre -moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous -avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, -vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit -mes tours. - -—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours -lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par -les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la -déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la -première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende -à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas -besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet. - -—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en -retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures -cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, -où je crois avoir quelque influence.» - -Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du -changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à -présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir -soixante ans au moins. - -«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce -monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art -de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix -ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier -la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais -peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, -je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où -vous vous y attendez le moins.» - -Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par -l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des -prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme -avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre -et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune. -Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les -couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, -qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations -habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa -correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du -monde jusqu’au matin. - - -[Illustration] - - - - -Chapitre XXVI - -_Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles -devraient récompenser aussi bien que punir._ - - -LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que -je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui -était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son -influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant -que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai -ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent -que son malaise et sa fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, -et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier -soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la -famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il -obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix -pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à -ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec -moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me -parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord -si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait -semblé les effrayer en entrant. - -«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre -lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, -toute sombre qu’elle paraisse? - -—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes. - -—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux -tous les endroits où est mon papa.» - -J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à -faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la -santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes -petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon -fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous -attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira -pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et -même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu -as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle -doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; -préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour -demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous -gagnerez.» - -Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le -reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus -d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les -blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous -côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, -réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le -genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient -encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi. - -Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait -de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir -qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de -redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des -conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu -d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon -cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec -la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds -d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources -que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche. - -Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis -que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, -des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des -accès de toux, tour à tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins -à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais -en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux -recevoir la moindre souillure. - -Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt -pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que -leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que -j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me -rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre -parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils -pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, -m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier -votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un -jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il -donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, -puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien -donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un -ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, -il ne vous donnera rien de bon plus tard. - -«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous -nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la -peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un -autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous -faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du -monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une -maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, -en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui -auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être -plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se -contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui -attire et perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous -lâchera pas quand le bourreau aura fini.» - -Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire; -quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très -honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je -leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je -conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours -eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé -l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits -de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut. - -[Illustration] - -Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où -ma femme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on -lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut -assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation. -Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient -à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus -haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première -rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus -jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes -petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus. - -«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux -pour un endroit comme celui-ci! - -—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont -une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu. - -—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit -vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour -de vous? - -—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment -une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au -monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une -manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire -du mal. - -—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon -coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils -Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.» - -Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il -l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna -en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous -demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je -ferais une bonne cible à duperies. - -—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce -sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté. -Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que -vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont -fini par être trop nombreux pour moi. - -—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre -doit être extrêmement instructif et amusant. - -—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne -dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent -notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui -se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect -de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin -de son voyage. - -«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas -d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait -rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames -déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je -connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais -les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le -monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est -ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense -personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée -et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la -crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple -voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais -généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas -moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que -moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le -soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître -votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas -l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.» - -Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite -d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis -présents, et ma complète impuissance à me libérer. - -Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques -minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose -d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait -faire. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXVII - -_Continuation du même sujet._ - - -LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan -que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent -avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son -inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien -à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma -profession. - -«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont -encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection. -Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui -les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les -amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, -mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout -prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui -dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône. -Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne -me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du -gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose -aussi précieuse que l’âme de l’homme?» - -En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison -commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon -arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer -au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira, -comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un -second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer -entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un -troisième criait _Amen_ d’un ton affecté qui amusait grandement les -autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche. -Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que -tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes -livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit -à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. -Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe -malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis, -sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative -n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que -ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et, -en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs. - -Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur, -pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués -de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile -aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus -confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et -les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes -leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à -jouer au _cribbage_[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette -dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux -qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants -de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une -souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de -sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle -sans doute, mais assez pour son entretien. - -Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité, -et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins -d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et -d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui -aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à -l’obéissance. - -[Illustration] - -Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût -ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il -parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas -en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables. -Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes -coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir -commis un crime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres -à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays -de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés -seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir -s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont -innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen -d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la -validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la -peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre, -le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu -de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé -qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout -entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui -qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre -sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété -que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en -vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera -l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car -nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la -supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat -est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne, -car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant, -puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul -monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes -l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix -millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les -voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre -fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la -nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont -dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie -les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par -représailles d’une première cruauté. - -Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient -que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements -primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la -nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital. - -C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les -lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur -les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent -prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous -devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus -notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos -possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux -édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs. - -Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales -ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus -de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris -ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent -mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans -discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés -de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans -les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans -le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute -moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et -les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs. - -Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles -lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de -la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre, -au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant -d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction -en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les -moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le -protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des -créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont -manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des -créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter -au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les -traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les -temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi -sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la -persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour -faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert -guère à cimenter notre sécurité. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXVIII - -_Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence -plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités -terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes -de ses soins dans leur répartition._ - - -DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, -depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, -et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir -à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma -chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans -sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y -faisaient naguère leur séjour en avaient fui, et la main de la mort -semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes -étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur -siégeait sur sa joue. - -«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi -cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de -considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que -je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons -encore voir des jours plus heureux. - -—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la -pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous -promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus -destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé -que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez -votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain -point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque -soulagement en mourant. - -—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour -une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il -m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité -crédule, et non comme un crime. Ma chérie, je ne suis nullement -malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre -que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais -mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.» - -Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent -à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur -mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la -liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas -être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût -offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de -mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous -le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous -ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse. - -—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous -opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne -pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, -précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard -que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et -mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des -appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car -quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. -Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera -jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est -vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, -de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je -voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses -futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de -tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au -tombeau, dans le seul but d’éviter la prison moi-même, et ainsi, pour -échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon -enfant?» - -Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de -faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop -attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, -quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous -n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus -haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous -conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de -tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en -trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et -immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de -papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce -matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit. - -Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel -accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais -fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les -conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait -des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le -quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma -lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient -aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent -bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se -soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air -commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait -souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes -enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu -sur ma paille, ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient -mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus -vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait -à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième -jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, -je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. -Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme -s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, -pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son âme -le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent. - -[Illustration] - -Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de -pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint -m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. -Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes -deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en -œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient -de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, -parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma -sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. -Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien -être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec -moi.—Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, -est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes -gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.» - -M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que -maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au -reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui -déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air -sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil -ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur -moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et -par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur. - -«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil -aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de -l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a -jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans -souillure devant le tribunal éternel. Non, monsieur, je n’ai pas de -ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais -comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le -cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien -malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir -de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et -si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui -ai fait quelque injure, j’en ai du regret.» - -M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission -à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. -Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était -alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après -il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, -dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents -et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait -pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait -avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il -s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et -que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission -venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre -démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle -méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait -être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, -que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux -jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les -mieux agréés. - -«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez -maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la -fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je -serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. -Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je -m’en approche. Cette attente me relève dans mes afflictions, et si je -laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se -trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre -père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de -leur père qui est au ciel.» - -Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la -journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler -sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi -vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle -soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné -à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant -bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres -enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons -perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, -arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians! - -—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée -par des scélérats! C’est impossible, en vérité.» - -Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais -la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée -avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant -que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande -route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée -de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. -Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était -descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force -dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils -avaient été hors de vue en un moment. - -«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il -n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! -pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais -cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque -la sagesse d’un ange aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la -laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une! - -—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui -plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais -supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais -tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout -entier, si seulement ils me laissent mon mari!» - -Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous -suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore -avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, -regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de -reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas -éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent -briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a -encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car -j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? -interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon -garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable -famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content -et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est -le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première -lieutenance qui deviendra vacante! - -«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que -rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, -madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le -plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la -consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, -insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il -est réellement si heureux?—Oui, madame, répliqua-t-il, elle est -certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de -notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce -que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, -continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant -que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en -d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par -la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans -l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction -de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que -justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. -Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est -pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, -tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu -être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme -qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine -sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour -nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils -pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai -parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute -consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de -nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa -mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais -quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; -elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de -moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire -cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma -permission, il lut ce qui suit: - - «HONORÉ MONSIEUR, - - «J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs - qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, - le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe - innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est - avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main - flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre - bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous - apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de - toute manière heureux ici. - - [Illustration] - - «Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas quitter le royaume; - le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui - dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première - visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards - quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, - et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être - réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, - tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, - et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car - j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais - inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais - elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches - petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente - colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je - veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres - émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de - grande affection, et soyez assuré que je reste toujours - - «Votre fils soumis.» - -«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas -à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, -de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il -conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère -veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que -j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence -des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de -l’honneur!» - -J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte -parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et -l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait -à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout -sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des -regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais -ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon -propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? -Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel -vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire -mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une -voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la -prennent donc!» - -J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, -mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de -te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le -moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, -te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un -bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai -dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le -temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au -milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais -écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! -Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!... - -—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, -monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous -ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces -malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, -pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci -maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt -souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la -force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage. - -—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de -ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a -pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui. - -—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un -crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma -mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre -honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au -lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques -pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, -le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le -lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves -sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier -transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous -m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites -maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me -donnerez. - -—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé -au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce -moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la -terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour -l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera -la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. -Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre -aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher -à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à -répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous -nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur -soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre -meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon -lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer -contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, -car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me -soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait -personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit. - - -[Illustration] - - - - -Chapitre XXIX - - _Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis - des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir - et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la - compensation de leurs souffrances dans la vie future._ - - -«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je -réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il -a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour -souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne -trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste -rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui -nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer. -Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement -satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables. - -«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère -est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; -pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la -perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour -sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées -aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des -questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient -inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon -d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de -consolation. - -«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la -philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, -lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie -sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. -Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous -en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement -des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront bientôt -passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la -vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si -elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie -est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme -est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un -autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier -un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de -félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses -vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé -la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir -dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le -plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de -penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes -misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. -Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de -bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine. - -«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les -hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les -malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le -fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes -promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait -surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des -faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. -Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence -qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il -n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une -félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour -les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple -bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils -possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle -diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la -félicité céleste. - -«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre -aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort -plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis -longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de -douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu -d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de -la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon -plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un -certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort -ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement -l’insensibilité. - -«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les -heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans -le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de -la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est -pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans -la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous -les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, -comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et -que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que -d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être -heureux. - -«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie -ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part -du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les -jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches -et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances -égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des -plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce -que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés -d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela -un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée -ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité. - -[Illustration] - -«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement -pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre -humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent -connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la -supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, -c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. -Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas -pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être -misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, -il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer -les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les -humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. -Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons -résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est -encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout -homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et -c’est là ce que nul ne sait endurer. - -Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel -devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense -n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de -tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi -ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour -nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs -du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus -nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces -gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas -pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, -se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter -encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour -nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté -pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort -devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces -choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand -je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? -quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement -rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels -avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous -élancer ardemment vers eux. - -«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront -à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce -qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui -retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, -et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un -encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un -regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien -court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la -trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus -vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec -le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. -Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de -notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel -nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque -temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses -yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et -promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus -contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos -souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de -ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, -pour couronner tout, sans fin.» - - -[Illustration] - - - - -Chapitre XXX - -_Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la -fortune à la fin changera en notre faveur._ - - -LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon -geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en -exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait -n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon -fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir -me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant -la main de mon garçon, je lui dis adieu, en lui recommandant de se -souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui. - -Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en -train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des -nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux -heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à -un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers -la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier -survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma -fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant -que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. -Burchell. - -Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, -l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport -d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses -larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici -l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de -ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un -baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que -le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter. - -«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable -demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà maintenant -bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous -avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps -nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre -injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai -presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous -me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans -générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré. - -—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, -car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie -votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de -l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié. - -«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je -vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment -as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient? - -—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, -je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, -maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps -de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et -en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes -sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles -n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de -tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour -à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune -mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait -baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. -Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand -bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous -fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai -son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, d’une voix très -haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas -garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell -ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le -vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser -le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent -bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des -jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il -ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en -morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint -pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à -aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le -postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver -aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter -et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, -il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât -être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait -constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, -qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous -arrêtâmes dans le trajet. - -—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant -libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une -table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, -monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que -c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à -une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, -obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous -avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est -pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est -vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, -qui est son cœur. - -—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de -ma situation et de l’incapacité où je suis de lui faire l’existence -qu’elle mérite? - -—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon -offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de -mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille -me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le -choix de mon cœur.» - -A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, -sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait -avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit -affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui -pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de -bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec -un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique -dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à -la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du -dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous -prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux -plats très bien préparés. - -[Illustration] - -Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son frère, -et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce -récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la -situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous -mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de -troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant -le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de -satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation -produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon -de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un -air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne -se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut -impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait -si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il -continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, -je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et -de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés -bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche -à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; -c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. -Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude -reconnaissance.» - -Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce -que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon -frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon -libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.» - -Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre -hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute -sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais -rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en -cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain -philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il -y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui -vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque -temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant -étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides -du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, -arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait -ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à -quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, -s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» -Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, -que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis -eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus -justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre -propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où -est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie -sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y -a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il -avait déposé son enjeu? - -—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre -créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une -mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait -en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, -monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la -mère et à atténuer le crime du fils.» - -Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, -bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa -faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, -continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que -vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des -prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir -justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. -Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre -père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait -point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son -foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon -neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est -arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans -examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le -dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William -Thornhill.» - -Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si -longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était -autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi -dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell -était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, -que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont -la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami -de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se -rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; -mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, -voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était -incapable de cacher ses larmes. - -«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment -sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards -que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous -voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement -lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais -m’être pardonnées. - -—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu -votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la -compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la -vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la -colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite -fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur -du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia, -ma chérie, si vous le reconnaîtriez? - -[Illustration] - -—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; -cependant je me rappelle maintenant qu’il avait une large marque -au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle, -interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour -me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, -certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant -vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne -saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis -convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que -je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la -permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme. -C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a -battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais -parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le -moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux -de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous -dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut -immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, -s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir -William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire -en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande -est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller -s’acquitter d’un message par mon ordre, et comme je fais partie de -la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre -promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à -l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le -juge bon.» - -En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la -recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés -de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait -au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement -châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant -sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill, -mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil -ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici? -Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna -à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables -mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un -déjeuner très succinct. - -Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais -auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William -écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se -distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la -moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité; -mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous -fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à -notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore -tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son -neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence -et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on -introduisît M. Thornhill. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXXI - -_Anciens bienfaits inopinément payés avec usure._ - - -MONSIEUR Thornhill fit son entrée muni du sourire qui ne le quittait -presque jamais, et il allait embrasser son oncle; mais celui-ci le -repoussa d’un air de mépris. «Pas de caresses menteuses à présent, -monsieur, s’écria le baronnet, le regard sévère. Le seul chemin de -mon cœur est la route de l’honneur; mais ici je ne vois qu’un tissu -compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment se -fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que vous -professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fille bassement -séduite en récompense de son hospitalité, et lui jeté en prison, -peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son fils aussi, que vous avez -eu peur d’affronter en homme... - -—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que mon oncle -puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions réitérées m’ont -seules persuadé d’éviter? - -—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous avez, en cette -circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un peu différemment -peut-être de ce qu’eût fait votre père. Mon frère était vraiment -l’honneur même; mais toi... Oui, vous avez agi dans cette circonstance -parfaitement bien, et j’y donne ma plus chaude approbation. - -—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite ne se -trouvera pas mériter la censure. Je me suis montré, monsieur, avec la -fille de ce gentleman dans quelques lieux publics de divertissement; et -ainsi, ce qui était légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort, -et l’on a prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en -personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; mais -il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. Quant au reste, -pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et mon intendant pourront -vous renseigner mieux que moi, car je leur abandonne entièrement -l’administration des affaires. S’il a contracté des dettes, et qu’il -ne veuille, ou même qu’il ne puisse pas les payer, c’est leur affaire -de procéder de cette manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à -employer les moyens de recouvrement les plus légaux. - -—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, il n’y a -rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que votre conduite -eût pu être plus généreuse en ne permettant pas que ce gentleman fût -opprimé par la tyrannie des subalternes, elle a du moins été équitable. - -—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. Je le défie -de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont prêts à attester ce -que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il en voyant que je gardais -le silence, car en fait je ne pouvais pas le contredire, ainsi, -monsieur, mon innocence est bien établie; mais, bien qu’à votre prière -je sois prêt à pardonner à ce gentleman toutes les autres offenses, -ses tentatives pour m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un -ressentiment que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure -où son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là, -dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre son -cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux témoins pour le -prouver; un de mes domestiques a été blessé dangereusement, et, quand -mon oncle lui-même m’en dissuaderait, ce que je sais qu’il ne fera pas, -je ferai en sorte que justice publique soit faite et qu’il soit puni de -ce qu’il a fait. - -—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance déjà, et -faut-il que mon pauvre garçon ressente ta cruauté? J’espère que le -bon sir William nous protègera, car mon fils est aussi innocent qu’un -enfant; je suis sûre qu’il l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à -personne. - -—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pour son salut ne -sont pas plus grands que les miens; mais je regrette de trouver son -crime trop évident, et si mon neveu persiste...» Mais notre attention -fut détournée à ce moment par l’apparition de Jenkinson et des deux -aides du geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très -bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin qui avait -enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le tirant dans la chambre. -Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais eu un candidat pour Tyburn[11], -c’est celui-là.» - -A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui -l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle -de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître; -mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, -s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances, -Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient -leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre -prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se -tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman -qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est -M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les -vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman, -et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre -eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il -la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces -entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient -battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. -Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en -jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.» - -Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par -son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un -récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui -avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois. - -«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein! -Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il -l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez, -je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.» - -Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas -admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais -d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William. -Misérable, ne les appelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que -ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.» - -[Illustration] - -Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de -son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais -passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais -vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses -habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille -fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! -interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, -répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire -une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté, -et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que -je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur -si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua -le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la -fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison, -vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous -produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure -de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant -son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là -la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il -plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas, -car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il -a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop -vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me -fut assigné, et je le confesse, à ma confusion. - -—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte -de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop -évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie, -la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez -en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et -reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de -présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il -a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse -pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels -artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle? - -—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais, -il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses -malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car -une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même, -celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne -put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant -elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et -le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez -sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent -célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et -étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville. -C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par -hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt -envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques -détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune -M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à -plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison, -les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la -conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une -conjoncture si inattendue. - -Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces -rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les -jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque -extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous -pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien -d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions -être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, -que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans -quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées. - -Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma -charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette -jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement; -ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon -cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire -qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous -opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et -de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous -est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à -contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que -vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, -vous prenez plaisir à faire le bien en secret. - -—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en -l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils -que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus -complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après -avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre -l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans -les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître. -Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper -aux embrassements d’un tel monstre. - -—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M. -Thornhill m’a donné comme certain que le fils aîné de ce gentleman, le -capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse. - -—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des -faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a -jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours -trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il -mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre -sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M. -Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur -les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le -plus outrageant tableau de sa couardise. - -[Illustration] - -«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme! -Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés -que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me -persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait -plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai -appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!» - -Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice, -car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un -imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet -de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était -nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur -ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car -je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit -militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux -salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa -mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour -arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner. -Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels -sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour -s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu -de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel. -«Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je -ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction, -c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été -trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre -infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez -depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous -avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le -renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut être à vous, elle -ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria -sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.» - -Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le -vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce -qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il -était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais -rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que -le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire -face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se -montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors, -s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis -résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers -sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs. -Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot, -qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les -articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune -sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non -sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de -l’une, prenne l’autre qui voudra.» - -C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de -ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les -articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était -irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la -perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune, -dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à -donner. - -—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment -tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que -j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon -Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de -fortune en ce moment accroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre -ma douce enfant de ma sincérité.» - -M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce -que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers -à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une -obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put -surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que -tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à -lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre -l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. -Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles, -lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois -confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne -me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse -est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas -être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous -voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans -fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié -que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son -avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez -une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir. - -—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai -jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas -maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse; -j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu -de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que -seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me -donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille -s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir -même à les punir le premier.» - -Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple -heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution -de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu -d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors -la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec -transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être -ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé -espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long -temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu -s’élever si haut! - -[Illustration] - -—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable -prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans -elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil -des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre -fortune, je puis maintenant être heureuse même dans la pauvreté. -—Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace, -que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez, -arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce -marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, -vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre -Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le -squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié -à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple? -répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis -fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de -vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois -déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas -un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille, -riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été -légalement marié à personne. - -—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre; -vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant -comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous -amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques -minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité -ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture -vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire. -Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je -suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces. - -—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut -bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie, je -suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse, -répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce -gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu -se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de -le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il -a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui -l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne -serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! -Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est -elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon -Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!» - -Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus -grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer -mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence -exprimait seul le ravissement. - -«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma -consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria -Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable -enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle, -qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici -debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et -pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence -en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, -il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva -parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs, -reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots -expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai -une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire -différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné -commission de lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans -le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son -ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai -prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane -pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité -qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse, -mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au -squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais -convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais -besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir -toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les -prisonniers eux-mêmes sympathisèrent - - Et secouèrent leurs chaînes - Avec transport et dans une sauvage harmonie. - -Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia -même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation, -à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement -suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa -santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y -en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant -toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon -cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous -pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu -ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma -joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur. - -—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre. -Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était -de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre -jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela -tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre -méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle -était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à -la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous -détromper avant aujourd’hui.» - -[Illustration] - -Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur -lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement -abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie -et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé -sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante -il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à -ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes -vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun -attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on -te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais -non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en -possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est -de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours -à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en -termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne -pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il -lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses -anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on -lui accorderait pour le servir. - -Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa -nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut -suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille -avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en -avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à -leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis -à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible -d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de -faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie -ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté -dans ceux de ma fille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne -pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je -crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, -sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me -reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur, -continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons -l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et -l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra -très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa -dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très -confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de -ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille -parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse -proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non, -monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre -M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents -livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, -répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne -pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille -obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a -de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq -cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, -répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, -reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il -faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra -contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable -des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre -Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill -pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui -seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant -ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir -essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû -être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens -et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme -je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a -pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je -puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter -à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous -eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill -subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant. -Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que -les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout -avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes -la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux -baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, -et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme. -Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je -serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je -vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un -somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers -furent distribués à la foule. - -Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives -de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée, -je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au -milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon -cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je -dormis tranquillement jusqu’au matin. - - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XXXII - -_Conclusion._ - - -LE lendemain matin, dès mon réveil, je trouvai mon fils aîné assis à -mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune -en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que -j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant -qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il -avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui -était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque -autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais -quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que -je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je -lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était -déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je -pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour -me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et -les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais -pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un -valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager -revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et -trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et -l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès -lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à -fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit -qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus -deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les -préparer. - -Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et -ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant -le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je -fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une -nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution. - -[Illustration] - -C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de -mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait -l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, -protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté -pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre -elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant -tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par -me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre: -«Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, -et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je -suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les -ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés -les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais -d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture -mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre -retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles -Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à -l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu -qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura -mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera -convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à -l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent -me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés -pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement. -Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur -adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout -désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par -tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus. - -Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était -servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors -de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite -aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort -aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il -n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son -temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est -un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille -aînée, cependant, se souvient encore de lui avec regret, et elle m’a -même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera, -elle se laissera peut-être fléchir. - -Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions -ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent -sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille -aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des -deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en -proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman -auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, -excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement -satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au -haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais, -malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne -puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; -mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait -au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens -particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon -fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous -remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de -la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, -je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire. - -Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai -qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma -famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux -petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par -couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer; -tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me -restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune -surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité. - - - FIN - - - - -[Illustration] - - - - - TABLE - - - Pages. - - PRÉFACE I - - AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR 1 - - - CHAPITRE PREMIER. - - Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un - air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures 3 - - - CHAPITRE II. - - Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître - la fierté des justes 9 - - - CHAPITRE III. - - Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent - généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage 15 - - - CHAPITRE IV. - - Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, - lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère 27 - - - CHAPITRE V. - - Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les - choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent - d’ordinaire être les plus funestes 31 - - - CHAPITRE VI. - - Bonheur d’un foyer rustique 37 - - - CHAPITRE VII. - - Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent - réussir à amuser pendant une soirée ou deux 43 - - - CHAPITRE VIII. - - Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener - beaucoup 51 - - - CHAPITRE IX. - - Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours - que la supériorité de la toilette donne la supériorité de - l’éducation 61 - - - CHAPITRE X. - - La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères - des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état 67 - - - CHAPITRE XI. - - La famille persiste à relever la tête 73 - - - CHAPITRE XII. - - La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les - mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités - véritables 81 - - - CHAPITRE XIII. - - On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de - donner des avis désagréables 89 - - - CHAPITRE XIV. - - Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités - apparentes peuvent être des bénédictions réelles 95 - - - CHAPITRE XV. - - Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie - d’être trop sage 105 - - - CHAPITRE XVI. - - La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus - grands 113 - - - CHAPITRE XVII. - - Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une - tentation agréable et prolongée 121 - - - CHAPITRE XVIII. - - Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré 133 - - - CHAPITRE XIX. - - Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et - appréhendant la perte de nos libertés 141 - - - CHAPITRE XX. - - Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté - et perd le bonheur 153 - - - CHAPITRE XXI. - - Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste - qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction 173 - - - CHAPITRE XXII. - - Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond 185 - - - CHAPITRE XXIII. - - Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement - misérable 193 - - - CHAPITRE XXIV. - - Nouvelles calamités 201 - - - CHAPITRE XXV. - - Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui - ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation 209 - - - CHAPITRE XXVI. - - Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles - devraient récompenser aussi bien que punir 217 - - - CHAPITRE XXVII. - - Continuation du même sujet 225 - - - CHAPITRE XXVIII. - - Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de - la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les - félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en - soi et indignes de ses soins dans leur répartition 233 - - - CHAPITRE XXIX. - - Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée - vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du - plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent - recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future 247 - - - CHAPITRE XXX. - - Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et - la fortune à la fin changera en notre faveur 255 - - - CHAPITRE XXXI. - - Anciens bienfaits inopinément payés avec usure 267 - - - CHAPITRE XXXII. - - Conclusion 287 - - - FIN DE LA TABLE - - -[Illustration]. - - - - - NOTES: - - -[1] Le mot _vicaire_, consacré par l’usage, a été conservé dans -le titre; mais on sait que le _vicar_ anglais correspond, dans la -hiérarchie de l’Église anglicane au _curé_ de l’Église catholique, en -ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère -en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de -patronage. - -[2] Ou _esquire_, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. -On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui -c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne aux _gentlemen_, -c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde. - -[3] Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intitulé -_Tom Jones_. - -[4] _Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of -marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same -opinion._ «La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes -ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.» - -[5] _The Ladies’ Magazine._ - -[6] Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages. - -[7] _Lie down to be saddled with wooden shoes!_ - -[8] Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains. - -[9] Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami. - -[10] Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de -prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (_to crib_, enlever, -chiper). - -[11] Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre. - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Vicaire de Wakefield, by Oliver Goldsmith - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD *** - -***** This file should be named 52376-0.txt or 52376-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/3/7/52376/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Le Vicaire de Wakefield - -Author: Oliver Goldsmith - -Illustrator: Victor Armand Poirson - -Translator: Bernard-Henri Gausseron - -Release Date: June 19, 2016 [EBook #52376] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/cover.jpg" width="350" height="506" alt="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[I]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 large">LE VICAIRE</p> -<p class="pc1 xlarge">DE WAKEFIELD</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[II]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[III]</a></span></p> - -<p class="pc4 large">OLIVER GOLDSMITH</p> - -<hr class="d1" /> - -<h1>LE VICAIRE<br /> -<span class="large">DE WAKEFIELD</span></h1> - -<hr class="d2" /> - -<p class="pc4">TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE</p> -<p class="pc1">PAR</p> -<p class="pc1 lmid">B.-H. GAUSSERON</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="250" height="247" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc lmid">PARIS</p> -<p class="pc1">A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR</p> -<p class="pc1 reduct">7, RUE SAINT-BENOIT</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[IV]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[I]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ila-011.jpg" width="400" height="246" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">PRÉFACE<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor"><span class="small">[1]</span></a></h2> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/db-0011.jpg" width="150" height="155" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">OLIVER Goldsmith naquit au village de -Pallas, ou Pallasmore, dans le comté de<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[II]</a></span> -Longford, en Irlande, le 10 novembre -1728. Son père, qui y était pasteur, avec -un revenu de mille francs par an, se -transporta peu après avec sa famille à -Lissoy, dans le comté de Westmeath, -où on offrait de rétribuer son ministère -un peu plus de quarante livres sterling.</p> - -<p>Le jeune Goldsmith était petit, grêlé -et gauche. A l’école, ses camarades se moquaient de lui et le battaient. -Faible de corps et dépourvu d’argent de poche, il ne pouvait -ni se faire craindre ni se concilier des amitiés intéressées. Le -maître d’ailleurs le trouvait lourd et stupide.</p> - -<p>A dix-huit ans, on l’envoya à l’Université de Dublin, comme -<i>sizar</i>, c’est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services -domestiques l’instruction qu’il recevait. Quand le besoin d’argent -le talonnait et qu’il avait épuisé les ressources qu’une mince garde-robe -lui procurait chez le prêteur sur gages, il composait des chansons -qu’il allait vendre, à cinq shillings pièce, et qu’il avait ensuite -le chatouillant plaisir d’entendre lamentablement crier par les mendiants -dans les rues de Dublin.</p> - -<p>Au sortir de l’Université, où il ne manqua pas de mésaventures, -il vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt maternelle, -car son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais -il fallait se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne -fut pas aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en -droit à Dublin, étudiant en médecine à Édimbourg, puis à Leyde -où il profite des leçons des deux illustres professeurs Albinus et -Gaubius, que lui seul, je suppose, a connus, il tire le plus d’argent -qu’il peut—ce qui ne veut pas dire beaucoup—de son excellent -oncle Contarine, et il fait, dans des conditions dont un chapitre du -<i>Vicaire de Wakefield</i> nous donne la description idéalisée, de longs -voyages à travers la France, la Suisse et l’Italie. Toute cette période -de la vie de Goldsmith est racontée par la plupart de ses biographes -avec force détails et anecdotes où la légende et l’imagination -suppléent les documents précis, qui souvent font défaut. Quelque -part en Italie, on ne sait où ni comment, il se fit recevoir docteur<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[III]</a></span> -en médecine. Il est vrai que, plus tard, le docteur Goldsmith ayant -voulu passer, à Londres, un examen d’infirmier des hôpitaux, fut -refusé sans hésitation.</p> - -<p>C’est probablement au prestige de son titre que Goldsmith, revenu -misérable à Londres, dut de trouver une place chez un pharmacien. -Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand -succès sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l’imprimerie -de Samuel Richardson, l’auteur de <i>Clarisse Harlowe</i>. Il y -fit une tragédie. L’imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de -la muse de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au -panier. Nous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de répétiteur, -chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckham. -Il y fut matériellement moins malheureux que ne le donne à penser -le récit de George Primrose dans le <i>Vicaire</i>. C’est là, à la table du -maître de l’école, qu’il rencontra le libraire Griffiths et que sa destinée -se décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un -<i>hack</i>, comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux -manœuvres littéraires qu’aux chevaux de louage.</p> - -<p>Griffiths l’employa (1757) à écrire, pour sa <i>Monthly Review</i>, des -comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, M<sup>rs</sup> Griffiths, avait -droit de censure et de correction. Cet arrangement dura cinq mois. -Les charmes de son rédacteur en chef n’enchaînèrent pas le volage -Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se réfugia -de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage -intitulé <i>Enquiry into the Present State of polite learning in Europe</i>, -«Recherches sur l’état présent de la culture intellectuelle en Europe», -et en même temps il se portait candidat pour un poste de -médecin du gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; -mais, pour toutes les raisons que l’on peut supposer, il ne partit pas. -Au lieu d’aller à Coromandel, il s’établit dans un grenier de Fleet -street et recommença son métier de faiseur de copie à forfait.</p> - -<p>Son premier livre fut publié anonymement et par souscription -le 2 avril 1759. Il fit du bruit dans Grub street et dans les tavernes -littéraires de Londres, où tout le monde en connaissait l’auteur. -Goldsmith y divise l’histoire littéraire en trois âges: la jeunesse, ou -âge des poètes; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin,<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[IV]</a></span> ou -âge des critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et -leurs œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore -du métier, la chose ne manque pas de piquant.</p> - -<p>Il n’en continua pas moins de faire la même besogne que les -critiques qu’il critiquait, avec la différence qu’il peut y avoir cependant -entre un écrivain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordinaires -des revues du temps. Le 6 octobre 1759, parut le premier -numéro de <i>The Bee</i>, «l’Abeille», entreprise du libraire Wilkie, -dont il était l’unique rédacteur. L’aventure ne fut ni profitable ni -longue; mais en même temps il écrivait, dans un journal quotidien, -<i>The Public Ledger</i>, «le Grand Livre public», deux lettres par -semaine, que le libraire Newbery lui payait une guinée la pièce. -Ces lettres, comme c’était la mode alors (<i>Lettres siamoises</i>, <i>Lettres -persanes</i>, etc.), étaient supposées écrites par le Chinois Lien-Chi-Altangi -voyageant en Europe. Elles furent publiées ensuite à part -sous le titre de <i>The Citizen of the World</i>, «le Citoyen du Monde».</p> - -<p>Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, -et il se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Goldsmith -que, plus il gagna d’argent, plus il eut de dettes. Nous sommes -à l’époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse, -et il produit traités sur traités, brochures sur brochures, à toute -occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu; son ami Johnson, -le grand docteur Johnson, l’oracle littéraire du siècle, le patronne -et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses relations, -qui se font et s’entretiennent surtout dans les tavernes et -les cercles, Goldsmith va vers ce temps (1762) passer une saison à -Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier <i>The Life of Richard -Nash, Esq.</i>, la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath -pour ses excentricités et le grand inspirateur de la mode.</p> - -<p>Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait -pour lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui-même, -il s’endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci -le menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par -lettre de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son -ami pour lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. -Goldsmith prenait patience en effet; il avait déjà, par une recette -alchimique peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable,<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[V]</a></span> -et vidait une bouteille de vin de Madère lorsque Johnson entra. -Celui-ci le ramena à des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint -qu’il avait, tout prêt, un roman en manuscrit. Johnson le porta -à Francis Newbery, le neveu du Newbery déjà nommé, et revint -porteur de soixante livres sterling, avec lesquelles Oliver se libéra -non sans accabler sa propriétaire des épithètes les plus indignées.</p> - -<p>Ce manuscrit était celui du <i>Vicaire de Wakefield</i>.</p> - -<p>Ceci se passait vers la fin de 1764. Le libraire, peu enchanté de -l’affaire, qu’il n’avait faite qu’à la sollicitation de Johnson, n’osait, -courir les risques de l’impression. Il ne se décida à publier le roman -qu’en mars 1766, après que le grand succès du premier poème de -Goldsmith, <i>The Traveller</i>, se fût bien affirmé.</p> - -<p><i>The Traveller</i>, «le Voyageur», fut publié par Newbery l’aîné. -C’est le premier ouvrage qui porte le nom de l’auteur. Il y avait -travaillé longtemps, et, dès l’époque de ses pédestres voyages sur le -continent, en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, -auquel il le dédia. On n’avait rien vu d’aussi parfait depuis Pope, -et la réputation de Goldsmith fut faite du coup.</p> - -<p>Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient -insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin et -Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un -choix de ses <i>Essays</i>. Il voulut chercher des ressources ailleurs que -dans ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l’exercice de la -profession de médecin, muni, cette fois, d’un magnifique manteau -écarlate et d’une riche canne à pomme d’or. Avec une assurance -bien naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances -qu’aucun apothicaire n’osait préparer; si bien que, se voyant incompris -de ce côté, il se résigna définitivement à n’être que docteur -<i>in partibus</i>.</p> - -<p>C’est vers ce temps qu’il aborda le théâtre. Le 29 janvier -1768, il fit représenter sur la scène de Covent Garden <i>The Good -natured Man</i>, «l’Homme au bon naturel», avec un prologue du -D<sup>r</sup> Johnson. La comédie, gaie et spirituelle, frisant même la farce, -eut du succès et rapporta cinq cents livres à l’auteur. C’était une -fortune pour Goldsmith. Il n’hésita pas: il employa quatre cents -livres à acheter dans Middle Temple un appartement superbe, et le<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[VI]</a></span> -reste à inaugurer comme il convenait sa nouvelle installation.</p> - -<p>Ce n’était pas ainsi qu’il pouvait se délivrer de l’obligation de -ramer sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (<i>A Roman -History</i>), que lui avait commandée le libraire Davies. L’histoire -parut, et Johnson déclara qu’elle valait mieux que les abrégés de -Lucius Florus et d’Eutrope, et qu’elle était supérieure à Vertot.</p> - -<p>Il s’était engagé en 1769 à écrire pour le libraire Griffin une -Histoire de la nature animée (<i>History of animated nature</i>) en huit -volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq -cents livres d’avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d’un -canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle -n’allaient pas au delà. Aussi le D<sup>r</sup> Johnson ne s’avançait-il pas trop -en prédisant que l’Histoire de la nature animée serait aussi amusante -qu’un conte persan. Cependant il interrompit cette grande -œuvre pour gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, désireux -d’exploiter la veine ouverte par l’Histoire romaine, le pressait -de lui faire une «Histoire d’Angleterre, depuis la naissance de -l’empire britannique jusqu’à la mort de George II, en quatre volumes -in-octavo». En même temps, il écrivait une vie de Thomas -Parnell, poète irlandais, mort en 1717, et dont un poème, <i>l’Ermite</i>, -a été traduit en français par Hennequin.</p> - -<p>Au milieu de ces soucis d’argent et de ces travaux de librairie, -Goldsmith polissait d’une main amoureuse un nouveau poème, le -pendant du <i>Traveller</i>, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de -<i>The Deserted village</i>, «le Village abandonné». Les souvenirs de son -enfance, poétisés par la distance et l’imagination, donnent un -charme pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les -malheurs de toute une population chassée de son riant village par -le caprice du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher -du <i>Village abandonné</i> de Goldsmith certains passages de l’<i>Hermann -et Dorothée</i> de Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci -dût quelque chose à celui-là.</p> - -<p>Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des -littérateurs de son <span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[VII]</a></span>temps. Lancé dans la société des écrivains, des -artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser, -avec l’argent qu’il n’avait pas, son temps si précieux et ses forces -qui commençaient à s’épuiser, il trouvait encore le moyen d’écrire -de gracieux et malins badinages en vers, comme le «Cuissot de -venaison» (<i>The Haunch of venison</i>) adressé à lord Clare, et -<i>Retaliation</i>, amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas -imprimé de son vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une -fois pour qu’il y songeât de nouveau. Le 15 mars 1773, il donnait -à Covent Garden une comédie intitulée <i>She stoops to conquer</i>, -«Elle plie pour mieux vaincre», supérieure à la première, et digne -de rester classique.</p> - -<p>Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre -Goldsmith, enfoncé plus que jamais dans les dettes et les engagements -impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce (<i>History of -Greece</i>), que Griffin lui avait payée deux cent cinquante livres, fut, -je crois, le dernier labeur qu’il exécuta. Excédé de toutes manières, -l’esprit inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la -dette où il s’était jeté avec la confiance et l’étourderie de la jeunesse, -et où, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s’enlizer -davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut -enterré dans le cimetière de l’église du Temple, on ne sait au juste -à quel endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à -Westminster, et le D<sup>r</sup> Johnson composa, pour y être gravée, l’épitaphe -de son ami. Plutôt que le pompeux latin lapidaire du docteur, -ces paroles, par lesquelles il résumait son jugement sur Oliver -Goldsmith, méritent d’être rapportées, et l’on peut y souscrire, -je pense: «Il gagna de l’argent par tous les moyens ingénieux -qui en procurent et le gaspilla dans toutes les folies qui le dépensent. -Mais ne nous souvenons pas de ses faiblesses. Ce fut vraiment -un très grand homme.»</p> - -<p>J’ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S’il ne parvenait pas à -payer ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui demandaient. -Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit -la nécessité et où le maintint l’imprévoyance, il garda intactes son -honnêteté littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l’ostentation -que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient -pour de la niaiserie et s’en moquaient. Le gouvernement veut<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[VIII]</a></span> -acheter sa plume; il répond à l’intermédiaire envoyé pour le sonder: -«Je puis gagner assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour -aucun parti. L’assistance que vous venez m’offrir ne m’est donc pas -nécessaire.» Le comte de Northumberland est nommé vice-roi d’Irlande. -Il fait venir Goldsmith et lui demande en quoi il peut le -servir. «J’ai là-bas un frère, pasteur et peu fortuné, répond le -poète. Je le recommande à votre bienveillance.» Ce sont là des -traits qui font aimer l’homme, quelles que soient ses imperfections.</p> - -<p>Je ne dirai rien de la réputation d’esprit lourd et de causeur -ridicule qu’on lui avait faite de son temps et qui s’est perpétuée -jusqu’à nous. Il n’est guère probable que l’ami de Johnson et de -tant d’autres brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, -comme l’a dit Horace Walpole, un «idiot inspiré». Un de ses derniers -biographes, M. William Black, a montré clairement qu’il -avait l’esprit très fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des -balourdises des saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu’au -milieu de leurs grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l’emporte-pièce -ses compagnons ne comprenaient généralement pas. -Cette raillerie discrète de Goldsmith, qui a l’air de se tourner -contre soi-même pour mieux atteindre les autres, cette mesure dans -la satire, qui indique les vices et les ridicules sans avoir l’air de les -voir, ne sont pas les moindres charmes de son œuvre et nulle part -n’apparaissent mieux que dans le <i>Vicaire de Wakefield</i>.</p> - -<p>Je n’ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d’œuvre qui, -comme tous les chefs-d’œuvre d’un ordre élevé, appartient à l’humanité -autant qu’au pays où il s’est produit.</p> - -<p>M. Émile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une -étude que sa sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, remplira -de vues nouvelles et profondes. Pour moi, j’ai cherché dans -ma traduction à obtenir, le plus qu’il m’a été possible, par l’exactitude -de la reproduction, l’identité de l’effet.</p> - -<p>Tel qu’il est, je présente mon travail au public avec le désir très -vif qu’il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son -œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquentation -des esprits nobles et des écrits sains.</p> - -<p class="pr4">B.-H. G.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_xix" id="Page_xix">[IX]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 lmid">LE VICAIRE</p> - -<p class="pc elarge">DE WAKEFIELD</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xx" id="Page_xx">[X]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-001.jpg" width="400" height="242" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">AVERTISSEMENT</h2> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-001.jpg" width="150" height="170" alt=""/> -</div> -<p class="cap10">IL y a cent défauts dans ceci, et -l’on pourrait dire cent choses -pour prouver que ce sont des -beautés. Mais il n’est pas besoin. -Un livre peut être amusant -avec de nombreuses erreurs, -et très ennuyeux sans une seule -absurdité. Le héros de ce morceau -réunit les trois plus grands caractères qui soient -sur terre: il est prêtre, agriculteur, père de famille. Il -est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir, -<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> -comme simple dans l’abondance et majestueux dans -l’adversité. Dans cet âge d’opulence et de raffinement, -à qui ce caractère pourra-t-il plaire? Ceux qui aiment -la grande vie se détourneront avec dédain de la simplicité -de son foyer rustique. Ceux qui prennent la -grossièreté pour une humeur plaisante ne trouveront -point d’esprit dans son inoffensif entretien, et ceux -qui ont appris à se moquer de la religion riront d’un -homme dont les principaux motifs de consolation se -puisent dans la vie future.</p> - -<p class="pr4"><span class="smcap">Oliver Goldsmith.</span></p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-003.jpg" width="400" height="395" - alt="" - title="" /> -</div> - - -<h2 class="p2">CHAPITRE PREMIER</h2> - -<p class="pch"><i>Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air -de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-003.jpg" width="150" height="175" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">J’AI toujours été d’avis que l’honnête -homme qui se marie et élève -une grande famille rend plus de -services que celui qui reste célibataire -et se contente de parler de la -population. Cédant à ce motif, il y -avait à peine un an que j’avais pris -les Ordres, lorsque je me mis à songer -sérieusement au mariage, et je -choisis ma femme, comme elle-même -sa robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la -surface, mais pour ces qualités qui supportent bien l’usage. Il -faut lui rendre justice: c’était une bonne, une remarquable<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> -femme; et quant à l’éducation, il y avait peu de dames de -province qui pussent en montrer davantage. Elle était capable -de lire n’importe quel livre anglais sans trop épeler; mais -pour les conserves, les confitures et la cuisine, personne ne -la surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excellentes -pour le ménage, bien que je n’aie jamais réussi à -m’apercevoir que toutes ses idées nous rendissent plus riches.</p> - -<p>Cependant nous nous aimions tendrement, et notre affection -grandissait à mesure que nous vieillissions. De fait, il n’y -avait rien qui pût nous irriter contre le monde, ou l’un contre -l’autre. Nous avions une maison élégante, située dans un -beau pays et un bon voisinage. L’année se passait en amusements -moraux ou champêtres, en visites à nos voisins riches, -en soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres. Nous -n’avions point de révolutions à craindre, point de fatigues à -supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et -toutes nos migrations du lit bleu au lit brun.</p> - -<p>Comme nous demeurions près de la route, nous avions -souvent la visite du voyageur ou de l’étranger, qui goûtaient -notre vin de groseille, pour lequel nous jouissions d’une grande -réputation; et je déclare avec la véracité de l’historien que je -n’ai jamais su qu’aucun d’eux y ait trouvé à redire. Nos cousins -également, jusqu’au quarantième degré, se rappelaient<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -tous leur consanguinité sans nullement recourir au bureau -des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir. Quelques-uns -ne nous faisaient pas grand honneur par ces revendications -de parenté, car nous avions dans le nombre l’aveugle, -le manchot et le boiteux. Cependant ma femme insistait -toujours sur ce qu’étant la même chair et le même sang, ils -devaient s’asseoir avec nous à la même table. De sorte que, -si nous n’avions pas autour de nous des amis très riches, nous -en avions généralement de très heureux; car cette remarque -se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le -convive est pauvre, plus il est content d’être bien traité; -et de même -que certaines -gens s’extasient -sur les couleurs -d’une tulipe -ou sur l’aile d’un -papillon, moi<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -j’étais, par nature, -admirateur -des visages heureux.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-005.jpg" width="400" height="617" - alt="" - title="" /> -</div> - - -<p>Cependant -lorsqu’un de nos -parents se trouvait -être une personne -d’un trop méchant caractère, ou un convive gênant, ou -quelqu’un dont nous désirions nous débarrasser, j’avais toujours -soin de lui prêter, à son départ de ma maison, un -habit de cheval, ou une paire de bottes, ou quelquefois un -cheval de peu de valeur, et j’eus invariablement la satisfaction -de voir qu’il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen, -la maison était purgée de ceux que nous n’aimions pas; mais -jamais la famille de Wakefield n’a eu la réputation de mettre -à la porte le voyageur ou le parent pauvre.</p> - -<p>Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état de -grand bonheur; non que nous n’eussions parfois de ces petits -froissements que la Providence envoie pour rehausser le prix -de ses faveurs. Mon verger était souvent ravagé par des écoliers, -et les crèmes de ma femme mises au pillage par les -chats et les enfants. Le seigneur du village s’endormait quelquefois -aux endroits les plus pathétiques de mon sermon, ou -sa noble dame ne répondait aux civilités de ma femme à -l’église que par une révérence écourtée. Mais nous surmontions -bientôt la contrariété causée par de tels accidents, et, -d’ordinaire, au bout de trois ou quatre jours, nous nous demandions -comment ils avaient pu nous émouvoir.</p> - -<p>Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mollesse, -étaient à la fois bien faits et sains; mes fils robustes et -actifs, mes filles belles et d’une fraîcheur épanouie. Q<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>uand -je me tenais au milieu de ce petit cercle, qui promettait -des appuis au déclin de mon âge, je ne pouvais m’empêcher -de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg qui, -lors du voyage de Henri II à travers l’Allemagne, et tandis -que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors, -amena ses trente-deux enfants et les présenta à son souverain -comme la plus précieuse offrande qu’il pût faire. De la même -façon, bien que je n’en eusse que six, je les considérais comme -un présent très précieux fait à mon pays, et conséquemment -je regardais celui-ci comme mon débiteur, Notre fils aîné fut -nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait laissé -dix mille livres sterling. Notre second enfant était une fille; -j’avais l’intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle; -mais ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, -insista pour qu’on l’appelât Olivia. Moins d’une année après, -nous eûmes une autre fille, et j’avais résolu cette fois que -Grisèle serait son nom; mais une riche parente ayant eu la -fantaisie d’être marraine, la fille fut, par ses instructions, -appelée Sophia, de sorte que nous eûmes deux noms romanesques -dans la famille; mais je proteste solennellement que -je n’y fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un intervalle -de douze ans, nous eûmes encore deux fils.</p> - -<p>Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je -voyais toute ma petite famille autour de moi; mais la vanité -et la satisfaction de ma femme étaient encore plus grandes -que les miennes. Lorsque nos visiteurs disaient: «Eh! sur ma -parole, Mrs Primrose, vous avez les plus beaux enfants de tout -le pays.—Ah! voisin, répondait-elle, ils sont comme le -ciel les a faits, assez beaux s’ils sont assez bons; car beau est -qui bien fait.» Et alors elle ordonnait de tenir la tête droite -à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort -belles. L’extérieur seul est une chose tellement frivole pour -moi, que je n’aurais guère songé à en faire mention, si ce -n’avait été un sujet général de conversation dans le pays. -Olivia, alors âgée de dix-huit ans environ, avait cette luxuria<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>nce -de beauté avec laquelle les peintres ont coutume de -représenter Hébé: ouverte, animée, dominatrice. Les traits -de Sophia n’étaient pas si frappants au premier abord, mais -souvent ils produisaient un effet plus sûr; car ils étaient -doux, modestes et séduisants. L’une triomphait d’un seul -coup, l’autre par des efforts heureusement répétés.</p> - -<p>Le caractère d’une femme est généralement conforme à -l’expression de ses traits, du moins il en était ainsi de mes -filles. Olivia souhaitait de nombreux amoureux, Sophia aurait -voulu s’en attacher un seul. Olivia était souvent affectée, par -suite de son trop grand désir de plaire. Sophia allait jusqu’à -dissimuler la supériorité de sa nature, tant elle craignait d’offenser. -L’une me récréait par sa vivacité quand j’étais gai, -l’autre par son bon sens quand j’étais sérieux. Mais ces qualités -n’étaient jamais poussées à l’excès ni chez l’une ni chez -l’autre, et je les ai souvent vues changer de caractère pendant -toute une journée. Un vêtement de deuil transformait -ma coquette en prude, et une nouvelle parure de rubans -donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu’elle n’en avait -naturellement.</p> - -<p>Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j’avais en -vue pour lui une des professions savantes. Mon second garçon, -Moïse, que je destinais aux affaires, recevait une sorte -d’éducation mixte à la maison. Mais il est inutile d’essayer -de décrire les caractères particuliers de jeunes gens qui n’avaient -vu que très peu du monde. En somme, un air de -famille régnait entre eux tous, et, à proprement parler, ils -n’avaient qu’un caractère, celui d’être tous également généreux, -crédules, simples et inoffensifs.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-008.jpg" width="400" height="384" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE II</h2> - -<p class="pch"><i>Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la fierté -des justes.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-008.jpg" width="150" height="174" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LES intérêts temporels de notre<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -famille étaient principalement -commis à l’administration de -ma femme; quant aux spirituels, -je les prenais entièrement -sous ma direction. Les -revenus de mon bénéfice ne -montaient qu’à trente-cinq livres -sterling par an; je les abandonnais -aux orphelins et aux veuves du clergé de notre -diocèse; car, ayant une fortune personnelle, je ne m’inquiétais -pas du casuel, et je sentais un secret plaisir à faire mon -devoir sans récompense. J’avais aussi pris la résolution de -ne point avoir de desservant et de connaître tous les habitants -de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tempérance -et les célibataires au mariage; si bien qu’au bout -de quelques années, c’était un commun dicton qu’il y avait -à Wakefield trois étranges manques: manque de morgue -dans le pasteur, manque de femmes pour les jeunes gens, et -manque de pratiques pour les cabarets.</p> - -<p>Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j’ai -écrit plusieurs sermons pour en prouver la félicité; mais il y -avait un dogme particulier que je me faisais un point d’honneur -de défendre; en effet, je soutenais avec Whiston qu’il -est illégal à un prêtre de l’Église d’Angleterre, après la mort -de sa première femme, d’en prendre une seconde; ou, pour le -dire d’un mot, je me glorifiais d’être strictement monogame.</p> - -<p>Je m’étais initié de bonne heure à cette importante controverse -sur laquelle tant de volumes ont été laborieusement -écrits. J’ai moi-même publié quelques traités sur le sujet; et, -comme ils ne se sont jamais vendus, j’ai la consolation de -penser qu’ils n’ont en pour lecteurs que l’heureux petit nombre -des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient cela mon -côté faible; mais, hélas! ils n’en avaient pas fait, comme<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -moi, le sujet de longues méditations. Plus j’y réfléchissais, plus -il me paraissait important. J’allai même un pas plus loin que -Whiston dans la manifestation de mes principes: comme il -avait fait graver sur la tombe de sa femme qu’elle était la -<i>seule</i> femme de William Whiston, j’avais écrit pour ma -femme, à moi, bien qu’elle fût encore vivante, une épitaphe -analogue, dans laquelle je vantais sa prudence, son économie -et son obéissance jusqu’à la mort; et, en ayant fait faire une -belle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus de la -cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort utiles: elle -rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité -pour elle; elle lui inspirait de la passion pour un bon renom -et lui remettait constamment en l’esprit sa fin.</p> - -<p>Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le -mariage, que mon fils aîné, au sortir de l’Université, fixa ses -affections sur la fille d’un ecclésiastique de nos voisins, dignitaire -de l’Église, et en position de lui donner une grande -fortune; mais la fortune était sa moindre qualité. Tout le -monde (excepté mes deux filles) s’accordait à déclarer que -miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa jeunesse, sa -santé et son innocence étaient encore rehaussées par un teint -si transparent, par une sensibilité de regard si heureuse, que la -vieillesse même ne pouvait la voir avec indifférence. Comme -M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils -un très bel établissement, il n’était pas contraire au mariage. -Les deux familles vivaient donc ensemble dans toute l’harmonie -qui précède généralement une alliance attendue. -Convaincu par expérience que le temps où l’on fait sa cour -est le plus heureux de la vie, j’étais assez disposé à en -reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens -partageaient chaque jour dans la compagnie l’un de -l’antre semblaient augmenter leur passion. Nous étions -ordinairement réveillés le matin par la musique, et, dans les -beaux jours, nous chassions à cheval. Les dames consacrai<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>ent -les heures qui séparent le déjeuner du dîner à la toilette et à -l’étude: habituellement elles lisaient une page et puis se -regardaient dans la glace, qui souvent présentait—des philosophes -même pourraient eu convenir—la page la plus belle -de toutes. A dîner, ma femme prenait la direction: elle tenait à -toujours découper tout elle-même, parce que c’était l’habitude -de sa mère, et elle en profitait pour nous donner l’historique -de chaque plat. Quand nous avions dîné, afin d’empêcher les -dames de nous quitter, je faisais d’ordinaire enlever la table, -et quelquefois, avec l’aide du maître de musique, nos filles -nous donnaient un concert très agréable. La promenade, le -thé, les danses champêtres, les gages touchés abrégeaient le -reste de la journée, sans le secours des cartes; car je haïssais -toute espèce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions -parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et -je ne puis omettre ici une circonstance de mauvais augure -qui se présenta la dernière fois que nous jouâmes ensemble: -il ne me fallait qu’amener un quatre, et je jetai double as cinq -fois de suite.</p> - -<p>Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque -enfin on jugea convenable de fixer un jour pour les noces du -jeune couple, qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas -besoin de décrire l’importance affairée de ma femme pendant -les préparatifs du mariage, ni les coups d’œil furtifs de mes -filles; le fait est que mon attention se fixait sur un autre -objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais publier bientôt -pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me -semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je -ne pus, dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le -montrer à mon vieil ami, M. Wilmot, ne doutant aucunement -de recevoir son approbation; mais ce ne fut que trop tard -que je découvris qu’il était attaché avec la plus grande énergie -à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes raisons pour -cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour à une -quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, ame<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>na -une discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça -de couper court à nos projets d’alliance; mais nous convînmes -de débattre le sujet à fond la veille du jour arrêté pour la -cérémonie.</p> - -<p>Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il -affirma que j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il -répliqua, je ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, -je fus appelé dehors par un de mes parents qui, d’un -visage affligé, me conseilla d’abandonner la dispute, du moins -jusqu’à ce que le mariage de mon fils fût chose faite.</p> - -<p>«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et -le laisser se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de -l’absurde! Autant vaudrait me conseiller d’abandonner ma -fortune que mon argument.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-013.jpg" width="400" height="379" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en -informer à présent, -n’est plus -rien, ou à peu -près. Le négociant -de Londres, -aux mains -de qui votre argent<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> -était placé, -s’est enfui pour éviter une déclaration de banqueroute, et l’on -croit qu’il ne laisse pas un shilling par livre sterling. Je -répugnais à vous chagriner de cette nouvelle, vous et votre -famille, avant l’accomplissement du mariage; mais elle peut -maintenant servir à modérer votre chaleur d’argumentation; -car, je le suppose, votre prudence vous imposera la nécessité -de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit -assuré la fortune de la jeune fille.</p> - -<p>—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, -si je dois être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de -moi un coquin, ni ne m’induira à désavouer mes principes. Je -vais de ce pas instruire la compagnie de ma position; et pour -ce qui est de la discussion, je rétracte ici les premières concessions -que j’avais faites au vieux gentleman, et je ne lui accorderai -pas qu’il puisse être un mari dans aucun sens du mot.»</p> - -<p>On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions -des deux familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre -infortune; mais ce que les autres ressentirent était chose légère -auprès de ce que les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui -semblait auparavant déjà suffisamment disposé à rompre le -mariage, fut bientôt décidé par ce coup: il y avait une vertu -qu’il possédait en perfection, c’était la prudence, trop souvent -la seule qui nous reste à soixante-douze ans.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-015.jpg" width="400" height="341" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE III</h2> - -<p class="pch"><i>Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent -généralement être, en fin de compte, notre propre ou<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>vrage.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-015.jpg" width="150" height="189" alt=""/> -</div> -<p class="cap10">IL ne restait plus à notre famille -qu’un espoir: c’était que la nouvelle -de notre malheur fût un rapport -malicieux ou prématuré; mais une -lettre de mon agent à Londres vint -bientôt m’en confirmer tous les détails. -La perte de la fortune eût été -pour moi bagatelle; la seule inquiétude -que je ressentisse était pour ma famille, destinée à -une vie humble sans cette éducation qui endurcit aux dédains.</p> - -<p>Près d’une semaine se passa avant que je tentasse de -modérer leur affliction, car des consolations hâtives ne font -que rappeler la douleur. Durant cet intervalle, j’appliquai -mes pensées à trouver quelque moyen de les soutenir désormais; -à la fin, on m’offrit une petite cure de quinze livres -sterling par an dans une partie éloignée du pays, où je pourrais -continuer de jouir de mes principes sans molestation. -J’adhérai avec joie à cette proposition, décidé à augmenter -mon traitement en faisant valoir une petite ferme.</p> - -<p>Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler -les débris de ma fortune; et, toutes dettes recouvrées et -payées, de quatorze mille livres sterling il ne nous en resta -que quatre cents. Ma principale préoccupation était donc maintenant -de ramener les sentiments de ma famille au niveau de -notre position, car je savais bien qu’une indigence prétentieuse -est la pire des misères. «Vous ne pouvez ignorer, mes -enfants, m’écriai-je, qu’aucune prudence de notre part n’était -capable de prévenir notre récente infortune; mais la prudence -peut beaucoup pour en détourner les effets. Nous sommes -pauvres maintenant, mes bien-aimés, et la sagesse nous commande -de nous conformer à notre humble situation. Abandonnons -donc, sans murmurer, ce luxe qui rend tant de gens<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -misérables, et cherchons, dans une condition plus humble, -cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les pauvres -vivent contents sans notre aide; pourquoi n’apprendrions-nous -pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons -dès ce moment toute prétention au grand monde. Il nous reste -encore assez pour nous assurer le bonheur si nous sommes -sages. Sachons trouver dans le contentement intime de quoi -suppléer à ce qui nous manque en fortune.»</p> - -<p>Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, -je pris le parti de l’envoyer à la ville, où ses capacités pourraient -contribuer à notre bien-être et au sien. La séparation -des amis et des familles est peut-être une des plus poignantes -circonstances qui accompagnent la pauvreté. Le jour arriva -bientôt où nous dûmes nous disperser pour la première fois. -Mon fils, après avoir pris congé de sa mère et des autres qui -mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me demander ma -bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c’était, avec -cinq guinées, tout le patrimoine que j’eusse maintenant à lui -octroyer.—«Vous allez à Londres à pied, mon garçon, -m’écriai-je; c’est la manière dont Hooker, votre grand ancêtre, -a fait le voyage avant vous. Recevez de moi le même -cheval qui lui fut donné par le bon évêque Jewel, ce bâton; -et prenez aussi ce livre, il vous fortifiera dans la route: ces -deux lignes, qu’il contient, valent des millions: <i>J’ai été jeune -et aujourd’hui je suis vieux, mais je n’ai jamais vu le juste -abandonné, ni sa progéniture mendiant son pain.</i> Que ceci -soit votre consolation pendant votre voyage. Va, mon garçon; -quelle que soit ta fortune, fais que je te voie une fois chaque -année; aie toujours du cœur, et adieu!»—Comme il avait de -l’intégrité et de l’honneur, j’étais sans appréhensions en le -jetant nu dans l’arène de la vie, car je savais qu’il y jouerait -un rôle honnête, vainqueur ou vaincu.</p> - -<p>Son départ ne fit que préparer la voie au nôtre, qui eut<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -lieu peu de jours après. L’éloignement d’un pays où nous -avions joui de tant d’heures de tranquillité ne se fit pas sans des -larmes, que la force d’âme elle-même avait peine à réprimer. -Eu outre, un voyage de soixante-dix milles pour une famille -qui, jusque-là, n’en avait jamais fait plus de dix hors de sa -maison, nous remplissait d’appréhension; et les cris des pauvres, -qui nous suivirent jusqu’à quelque distance, contribuaient -à l’augmenter. La première journée de voyage nous -mena sans accident à trente milles de notre future retraite, -et nous nous arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, -dans un village près de la route. Lorsqu’on nous eut montré -une chambre, je manifestai le désir, suivant mon habitude, -que l’hôte nous accordât sa compagnie; ce à quoi il consentit, -car ce qu’il boirait devait grossir la note le lendemain matin. -Quoi qu’il en soit, il connaissait tout le monde dans le pays -où je me rendais, particulièrement le <i>squire</i><a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a> Thornhill, qui -devait être mon seigneur, et qui demeurait à quelques milles -de ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une -personne qui ne se souciait guère de connaître du monde que -ses plaisirs et qui se faisait particulièrement remarquer par -son penchant vers le beau sexe. Il disait qu’aucune vertu -n’était capable de résister à ses artifices et à ses assiduités, -et qu’il n’y avait guère de fille de fermier à dix milles à la -ronde qui ne l’eût vu heureux et infidèle. Bien que ces détails -me causassent quelque peine, ils eurent un effet très différent -sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l’attente -d’un prochain triomphe. Ma femme n’était pas moins satisfaite, -ni moins confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant -que nous nous laissions aller à ces pens<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>ées, l’hôtesse entra -dans la chambre pour informer son mari que le monsieur -étranger qui était depuis deux jours dans la maison manquait -d’argent et ne pouvait leur payer son compte.—«Manque -d’argent! reprit l’hôte. Ce doit être impossible, car, pas plus -tard qu’hier, il a donné trois guinées à notre bedeau pour lui -faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté -par la ville comme voleur de chiens.»—Mais l’hôtesse persistant<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -dans son dire, l’hôte se préparait à quitter la salle en -jurant qu’il se ferait donner satisfaction d’une manière ou -d’une autre, lorsque je le priai de me présenter à un étranger -qu’il me dépeignait comme si charitable.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-019.jpg" width="400" height="621" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Il se rendit à -mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé d’environ -trente ans et vêtu d’habits jadis galonnés. Il était bien fait -de sa personne, et son visage était marqué des plis de la méditation. -Il avait quelque chose de bref et de sec dans l’abord, -et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les -mépriser. Dès que l’hôte eut quitté la salle, je ne pus m’empêcher -d’exprimer à cet étranger mon chagrin de voir un -gentleman dans un tel embarras, et je lui offris ma bourse -pour parer à la nécessité présente. «Je la prends de tout mon -cœur, monsieur, répliqua-t-il, et je suis bien aise qu’une -récente étourderie, en me faisant donner ce que j’avais d’argent -sur moi, me montre qu’il y a encore des hommes tels -que vous. J’ai cependant à demander auparavant d’être -informé du nom et de la résidence de mon bienfaiteur, afin de -le rembourser aussitôt que possible.» Je le satisfis pleinement -sur ce point, lui apprenant, non seulement mon nom et -mes récentes infortunes, mais le lieu où j’allais m’établir à -nouveau. «Cela tombe encore plus heureusement que je ne -l’espérais, s’écria-t-il; car je fais moi-même la même route, et -il y a deux jours que je suis retenu ici par la crue des eaux, -qui se trouveront guéables demain, je l’espère.» Je protestai -du plaisir que j’aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes -filles unissant leurs instances, il se laissa persuader de rester -à souper. La conversation de l’étranger, à la fois agréable et -instructive, m’inspirait le désir de la prolonger; mais il était -grand temps de se retirer et de prendre des forces pour la -fatigue du jour suivant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p> - -<p>Le lendemain matin, nous partîmes tous ensemble; ma -famille était à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, -marchait sur la banquette, le long de la route, déclarant, -avec un sourire, que, comme nous étions mal montés, il -était trop généreux pour essayer de nous laisser derrière. -Les eaux n’étant pas encore basses, nous fûmes obligés de -louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi, nous -fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route par -des discussions philosophiques, qu’il semblait entendre parfaitement. -Mais ce qui me surprenait le plus, c’était que, -bien qu’il m’eût emprunté de l’argent, il défendait ses opinions -avec autant d’acharnement que s’il eût été mon protecteur. -De temps en temps aussi il m’apprenait à qui appartenaient -les différentes résidences qui se présentaient à notre -vue à mesure que nous avancions.—«Celle-là, s’écria-t-il en -désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quelque -distance, appartient à M. Thornhill; ce jeune gentilhomme -jouit d’une fortune considérable, mais qui dépend entièrement -du bon plaisir de son oncle, sir William Thornhill, -gentleman qui, se contentant de peu pour lui-même, permet à -son neveu de jouir du reste et demeure presque toujours à -Londres.—Quoi! m’écriai-je, est-ce que mon jeune seigneur -serait le neveu d’un homme dont les vertus, la générosité -et les bizarreries sont si universellement connues? J’ai -entendu représenter sir William Thornhill comme une des -personnes les plus généreuses, mais aussi les plus fantasques -du royaume; ce serait un homme d’une bienfaisance -accomplie.—Un peu exagérée même, peut-être, répliqua -M. Burchell; du moins il a porté la bienfaisance au delà des -bornes lorsqu’il était jeune; car ses passions étaient fortes -alors, et comme elles étaient toutes du côté de la vertu, elles -l’ont conduit à de romanesques excès. De bonne heure il -aspira aux talents du militaire et du savant: il ne tarda pas<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> -à être distingué dans l’armée, et il acquit quelque réputation -parmi les hommes instruits. L’adulation suit toujours les ambitieux, -car seuls ils goûtent tout le plaisir de la flatterie. -Une foule de gens l’entourèrent, qui ne lui montrèrent qu’un -côté de leur nature, de sorte qu’il se mit à oublier dans une -sympathie universelle le soin de ses intérêts particuliers. Il -aimait tout le genre humain, car sa fortune l’empêchait -de savoir qu’il y a des coquins. Les médecins nous parlent -d’une maladie dans laquelle tout le corps est d’une sensibilité -si aiguë que le plus léger contact cause de la douleur: ce que -certaines personnes out ainsi souffert physiquement, ce gentilhomme -le ressentait dans son esprit. La plus légère infortune, -réelle ou feinte, le touchait au vif, et son âme était -travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des -autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner -qu’il trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profusion -finit par altérer sa fortune, mais non son bon naturel; -on voyait, au contraire, celui-ci augmenter à mesure que -l’autre paraissait décroître; il devenait imprévoyant en devenant -pauvre; et, bien qu’il parlât comme un homme de sens, -ses actions étaient celles d’un fou. Cependant, toujours assiégé -d’importunités et incapable désormais de satisfaire à toutes -les demandes qui lui étaient faites, au lieu d’<i>argent</i> il donna -des <i>promesses</i>. C’était tout ce qu’il avait à accorder, et il -n’avait pas assez d’énergie pour causer à personne le chagrin -d’un refus. Par là, il attira autour de lui une foule de -clients, auxquels il était sûr de manquer de parole et que -pourtant il désirait soulager. Ils s’attachèrent à lui pendant -un temps, puis le laissèrent avec des reproches et un mépris -mérités. Mais à proportion qu’il devenait méprisable vis-à-vis -des autres, il devenait avili vis-à-vis de lui-même. Son esprit -s’était reposé sur leurs adulations et, cet appui enlevé, -il ne savait point trouver de plaisir dans les applaudissements -de son propre cœur, qu’il n’avait jamais appris à r<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>especter.</p> - -<p>«Le monde commença alors à prendre un autre aspect: la -flatterie de ses amis dégénéra en simple approbation. L’approbation -prit bientôt la forme plus familière de conseils, et -les conseils, une fois rejetés, amenèrent les reproches. Aussi -vit-il alors que ces amis, que les bienfaits avaient rassemblés -autour de lui, étaient peu estimables; il vit alors qu’il faut -toujours qu’un homme donne son propre cœur pour gagner -celui d’un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce -que j’allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui-même -et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. -Dans ce but, et toujours avec ses façons bizarres, il parcourut -l’Europe à pied, et maintenant, quoiqu’il ait à peine -atteint l’âge de trente ans, ses biens sont plus abondants que -jamais. Ses libéralités, il est vrai, sont plus raisonnables et -plus modérées à présent que jadis; mais il conserve encore -le caractère d’un original, et c’est dans les vertus excentriques -qu’il trouve le plus de plaisir.»</p> - -<p>Mon attention était si absorbée par le récit de M. Burchell -qu’à peine regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque -les cris de ma famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai -la tête et j’aperçus ma plus jeune fille an milieu d’un cours -d’eau rapide, renversée de son cheval et luttant contre le torrent. -Elle avait disparu deux fois, et je ne pouvais me précipiter -à temps pour lui porter secours. Mes sensations mêmes -étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de la sauver. -Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant -son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne -l’avait, avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant -le courant un peu plus haut, le reste de la famille passa -en sûreté, et nous eûmes alors la possibilité de joindre l’expression -de notre reconnaissance à la sienne. Sa gratitude -peut plus facilement s’imaginer que se décrire: elle remerciait -son sauveur par ses regards plutôt que par ses paroles,<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle -eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, -manifesta à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de -lui rendre ses bontés chez elle. Cependant, après nous être -reposés à l’auberge la plus proche et avoir dîné ensemble, -M. Burchell, qui allait dans une autre partie du pays, prit -congé, et nous poursuivîmes notre voyage. Pendant qu’il s’éloignait, -ma femme déclara qu’elle l’aimait extrêmement, -protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui lui -donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, -elle ne connaissait personne capable de fixer plus promptement -son choix. Je ne pus que sourire de l’entendre parler -sur ce ton superbe; mais ces illusions innocentes qui tendent -à nous rendre plus heureux ne m’ont jamais beaucoup -déplu.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-025.jpg" width="400" height="353" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE IV</h2> - -<p class="pch"><i>Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel -dépend, non des circonstances, mais du caractère.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-025.jpg" width="150" height="173" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lieu de notre retraite n’avait pour -voisinage qu’un petit nombre de fermiers, -qui tous cultivaient leurs -propres terres et étaient également -étrangers à l’opulence et à la pauvreté. -Comme ils avaient presque -toutes les commodités de la vie chez -eux, ils allaient rarement dans les -villes ou les cités chercher le superflu. -Loin de la société polie, ils gardaient -encore la simplicité primitive des mœurs; et, sobres<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> -par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance est une -vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais ils -observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et -de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient -des lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient -des crêpes au carnaval, montraient leur esprit le 1<sup>er</sup> avril -et cassaient religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. -Ayant appris notre approche, la population tout -entière sortit à la rencontre de son ministre, revêtue de ses -plus beaux habits et précédée d’une flûte et d’un tambourin. -On avait aussi préparé pour notre réception un festin auquel -nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire -suppléa à ce qui manquait en esprit.</p> - -<p>Notre petite habitation était située au pied d’une colline -en pente douce, abritée par un beau taillis derrière et par une -rivière bavarde devant; d’un côté une prairie, de l’autre une -pelouse. Ma ferme consistait en vingt ares environ d’excellentes -terres, pour lesquels j’avais donné cent livres de pot-de-vin -à mon prédécesseur. Rien ne pouvait surpasser la propreté -de mon petit enclos; les ormes et les haies vives avaient un -aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne se composait -que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui -donnait un air de calme bien-être; les mur<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>s à l’intérieur -étaient gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent -de les orner de tableaux de leur composition. La -même pièce nous servait de salon et de cuisine, il est vrai; -mais cela ne la rendait que plus chaude. D’ailleurs, comme -elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les plats, les -assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées -brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé -et n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait -trois autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une -pour nos deux filles qui donnait dans la nôtre, et la troisième, -avec deux lits, pour le reste des enfants.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-027.jpg" width="350" height="631" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p> - -<p>La petite république à laquelle je donnais des lois était -réglée de la façon suivante: au lever du soleil, nous nous -assemblions tous dans notre salle commune, où le feu avait été -allumé d’avance par la servante. Après nous être salués les -uns les autres avec les formes convenables, car j’ai toujours -pensé qu’il était bien de maintenir certains signes matériels -de bonne éducation, sans lesquels la liberté détruit infailliblement -l’amitié,—nous nous inclinions tous avec reconnaissance -devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce devoir -accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux -habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles -s’occupaient du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. -J’accordais une demi-heure pour ce repas et une heure pour -le dîner; ce temps se passait en gaietés innocentes entre ma -femme et mes filles, et en argumentations philosophiques entre -mon fils et moi.</p> - -<p>Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions -jamais notre labeur après qu’il était couché; mais nous -revenions à la maison, où la famille nous attendait avec des -visages souriants, et où un foyer brillant et un bon feu étaient -préparés pour nous recevoir. Et nous ne manquions pas de -convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre loquace -voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient visite -et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication duquel -nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation. Ces -braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur -compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> -touchante ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», -ou «la Cruauté de Barbara Allen». La soirée se terminait de -la manière dont nous avions commencé la matinée: mes plus -jeunes garçons étaient désignés pour lire les prières du jour; -et celui qui lisait le plus haut, le plus distinctement et le -mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre dans le -tronc des pauvres.</p> - -<p>Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, -et tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain -m’imaginais-je sincèrement que mes harangues contre l’orgueil -avaient dompté la vanité de mes filles: je les trouvais toujours -secrètement attachées à toutes leurs anciennes parures; elles -continuaient à aimer les dentelles, les rubans, les verroteries -et la gaze; ma femme elle-même conservait de l’amour pour -son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il m’était jadis arrivé de -lui dire qu’il lui seyait bien.</p> - -<p>Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à -me mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que -mes filles fussent habillées de bonne heure le lendemain, car -j’ai toujours aimé être à l’église longtemps avant le reste de -la congrégation. Elles obéirent ponctuellement à mes instructions; -mais quand nous fûmes pour nous réunir au déjeuner -du matin, voilà ma femme et mes filles qui descendent habillées -avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux plaqués -de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les -jupes ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque -mouvement. Je ne pus me retenir de sourire de leur vanité, -surtout de celle de ma femme, de qui j’attendais plus de -discrétion. Cependant, dans une circonstance si pressante, je -ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon fils, d’un -air important, de demander notre carrosse. Les filles furent -stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus -de solennité qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous -plaisantez, s’écria ma femme. Nous pouvons parfaitement<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -aller à pied jusque-là; nous n’avons pas besoin de carrosse -pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon -enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si -nous allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de -la paroisse eux-mêmes feront des huées derrière nous.</p> - -<p>—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que -mon Charles aimait à voir autour de lui ses enfants propres -et de bonne mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, -interrompis-je, et je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout -ceci n’est pas de la propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, -ces déchiquetures, ces mouchetures ne serviront qu’à nous -faire haïr des femmes de nos voisins. Non, mes enfants, continuai-je -d’un ton plus grave; ces robes peuvent être refaites -avec une coupe plus simple, car l’élégance est fort déplacée -chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre décemment. -Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent -même chez les riches, lorsque je considère que, d’après un -calcul modéré, les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la -nudité du monde des indigents.»</p> - -<p>Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles -allèrent, avec un grand calme et à l’instant même, changer -de costume; le lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes -filles, sur leur désir exprès, occupées à tailler dans leurs -traînes des gilets du dimanche pour les deux petits Dick et -Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant, c’est que les robes -semblaient avoir gagné à cette amputation.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-031.jpg" width="400" height="266" - alt="" - title="" /> -</div> - - -<h2 class="p2">CHAPITRE V</h2> - -<p class="pch"><i>Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses où -nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être les plus -funestes.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-031.jpg" width="150" height="204" alt=""/> -</div> -<p class="cap12">A UNE petite distance de la maison,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -mon prédécesseur avait fait un -banc, ombragé par une baie d’aubépine -et de chèvrefeuille. Là, lorsque -le temps était beau et notre -travail fini de bonne heure, nous -avions l’habitude de nous asseoir -ensemble pour jouir d’un vaste -paysage dans le calme du soir. -Là aussi nous prenions le thé, qui -était devenu maintenant un régal assez rare; et, comme -nous n’en avions que de temps en temps, il répandait une -joie nouvelle, et les préparatifs ne s’en faisaient pas avec -peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces occasions, -nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils -étaient régulièrement servis après que nous avions fini. -Quelquefois, pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les -filles chantaient en s’accompagnant sur la guitare; pendant -qu’elles formaient ainsi un petit concert, ma femme et moi -nous descendions, en nous promenant, le champ en pente, -embelli de campanules et de centaurées, causant de nos -enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait -à la fois la santé et l’harmonie.</p> - -<p>De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les -situations de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. -Chaque matin nous éveillait pour la reprise du même travail, -mais le soir nous en dédommageait par une insoucieuse hilarité.</p> - -<p>C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car -je les observais comme des intervalles de relâche dans le -travail;—j’avais amené ma famille à notre lieu ordinaire de -récréation, et nos jeunes musiciennes commençaient leur concert -habituel. Pendant que nous nous occupions ainsi, nous -vîmes un cerf passer en bonds rapides à vi<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>ngt pas environ de -l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses flancs, -il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère eu -le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque -nous aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute -vitesse à quelque distance derrière et prendre le même sentier -qu’il avait pris. Je fus sur-le-champ d’avis de rentrer -avec ma famille; mais la curiosité, ou la surprise, ou quelque -motif plus caché, retinrent ma femme et mes filles à leurs -places. Le chasseur qui courait en avant passa devant nous -avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes -qui semblaient emportées d’une hâte égale.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-033.jpg" width="400" height="450" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p> - -<p>En dernier -lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée que -les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, -au lieu de poursuivre la -chasse, il s’arrêta court, -donna son cheval à un -serviteur qui suivait, et -s’approcha de nous avec -un air d’insouciante supériorité. -Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il -allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain -d’être bien reçu; mais elles avaient appris de bonne heure -à déconcerter d’un regard la présomption. Il nous fit alors -savoir que son nom était Thornhill, et qu’il était possesseur -du domaine qui s’étendait à quelque distance autour de nous. -En conséquence, il se mit en devoir de saluer la partie -féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la fortune -et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. -Comme son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes -bientôt plus familiers, et, apercevant des instruments -de musique déposés près de nous, il demanda qu’on -lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de liaisons si disproportionnées, -je fis signe de l’œil à mes filles pour les -empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère -détruisit l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, -d’un air joyeux, un morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill -parut ravi du choix et de l’exécution; puis il prit la -guitare lui-même. Il ne jouait que très médiocrement; néanmoins, -ma fille aînée lui rendit ses applaudissements avec -usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le -faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, -auquel elle répondit par une révérence. Il loua son goût; elle -vanta son jugement. Un siècle n’aurait pas mieux noué -leur connaissance. Cependant la vaniteuse mère, aussi heureuse,<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -insistait de son côté pour que son seigneur entrât et -goûtât un verre de sa groseille. Toute la famille semblait -avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient de l’intéresser -sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus d’actualité, -tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux -questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction -de se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas -moins empressés et s’attachaient avec amour à l’étranger. -Tous mes efforts suffisaient à peine à empêcher leurs doigts -sales de manier et de ternir les galons de ses habits et de -lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il y avait dedans. -A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant -d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce -que nous lui accordâmes avec la plus grande facilité, car il -était notre seigneur.</p> - -<p>Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements -du jour. Elle était d’avis que c’était un coup des plus -heureux; car, à sa connaissance, des choses plus étranges que -celle-là avaient réussi. Elle espérait encore voir le jour où -nous pourrions dresser la tête au milieu des plus huppés et -elle conclut en protestant qu’il lui était impossible de voir la -raison pour laquelle les deux misses Wrinklers avaient épousé -de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en auraient -pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je protestai -également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir -la raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait -gagné le lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions -restés avec un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma -femme, c’est de cette façon que vous nous glacez toujours, -mes filles et moi, quand nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, -ma chère, que pensez-vous de notre nouveau visiteur? Ne -trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon naturel?—Infiniment -bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois -qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>à court; -et plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria -Olivia, il est assez bien pour un homme; pourtant, quant à -moi, je ne l’aime pas beaucoup; il est par trop impudent -et familier; mais sur la guitare il est révoltant.» J’interprétai -ces deux derniers discours par la méthode des contraires, -et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son -for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. -«Quelles que soient vos opinions sur son compte, mes -enfants, m’écriai-je, pour confesser la vérité, il ne m’a pas -prévenu en sa faveur. Les amitiés disproportionnées se terminent -toujours par des dégoûts, et je crois qu’il paraissait, -malgré toute sa facilité de manières, parfaitement sentir -la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons -de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable -que celui de l’homme coureur de fortune, et je ne vois -pas pourquoi les femmes qui courent après la fortune ne -seraient pas méprisables aussi. Ainsi, à tout le mieux, nous -serons méprisables si ses vues sont honnêtes; mais si elles ne -le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il est vrai que -je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes -enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant -à son caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été -interrompu par un domestique du squire qui nous envoyait, -avec ses compliments, un quartier de venaison et la promesse -de dîner chez nous quelques jours plus tard. Ce présent opportun -plaidait en sa faveur plus puissamment que tout ce -que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai donc -le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger -et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a -toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-037.jpg" width="400" height="423" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE VI</h2> - -<p class="pch"><i>Bonheur d’un foyer rustique.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-037.jpg" width="150" height="198" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LA discussion avait été poussée avec -nue certaine chaleur. Afin de raccommoder -les choses, il fut convenu -à l’unanimité que nous aurions -un morceau de venaison pour souper, -et nos filles s’empressèrent de -se mettre à l’œuvre.</p> - -<p>«Je suis fâché, m’écriai-je, que -nous n’ayons ni voisin ni étranger, -pour prendre part à cette bonne -chère: l’hospitalité donne aux festins de ce genre une double -saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme. Voici<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre -Sophia, et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me -réfuter dans la discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous -vous trompez en cela, ma chère; je crois qu’ils ne sont pas -nombreux, ceux qui en sont capables. Je n’ai jamais discuté -vos talents pour confectionner les pâtés d’oie, et je vous prie -de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais, le -pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille -lui fit accueil et lui serra cordialement la main, tandis que -le petit Dick lui poussait officieusement une chaise.</p> - -<p>L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: -je savais qu’il avait besoin de la mienne, et je savais -de même qu’il était aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le -connaissait dans notre voisinage sous le nom du pauvre monsieur -qui n’avait voulu rien faire de bon quand il était jeune, -quoiqu’il n’eût pas encore trente ans. Par intervalles, il causait -avec un grand bon sens; mais en général il se plaisait -surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait coutume -d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était -fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des -histoires. Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque -chose pour eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet -d’un sou. Il avait coutume de venir passer quelques j<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>ours -dans notre localité, vivant de l’hospitalité des habitants. Il prit -place au souper au milieu de nous, et ma femme n’épargna pas -son vin de groseille. On raconta chacun son histoire; il nous -chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le conte du -Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les -aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. -Notre coq, qui chantait toujours à onze heures, nous -dit alors qu’il était temps de reposer; mais une difficulté -imprévue s’éleva pour le logement de l’étranger; tous -nos lits étaient déjà occupés, et il était trop tard pour l’envoyer -à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit Dick -lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser -coucher avec lui.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-039.jpg" width="400" height="493" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma -part à M. Burchell, si mes sœurs veulent me prendre avec -elles.—Bien cela, mes<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -bons enfants, m’écriai-je. -L’hospitalité est un des -premiers devoirs du chrétien. -La bête se retire dans -son abri, l’oiseau vole à -son nid, mais l’homme -dénué ne peut trouver de -refuge que chez son semblable. Le plus complet étranger -dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais il -n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait -d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma -femme, donnez un morceau de sucre à chacun de ces garçons, -et que celui de Dick soit le plus gros, car il a parlé le -premier.»</p> - -<p>Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour -aider à mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte -offrant son concours, on le laissa se joindre à nous. Notre -besogne allait vivement; nous retournions au vent l’herbe -fauchée. Je marchais en tête, et le reste suivait en bon -ordre. Je ne pus m’empêcher cependant de remarquer l’empressement -de M. Burchell à assister ma fille Sophia dans sa -part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait -s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais -trop bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien -convaincu de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât -aucune inquiétude. Lorsque nous eûmes terminé pour la -journée, on invita M. Burchell comme le soir précédent; mais -il refusa, parce qu’il devait coucher cette nuit-là chez un voisin, -à l’enfant duquel il portait un sifflet. Il partit, et notre -conversation, à souper, tomba sur l’infortuné qui était tout à -l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre ce pauvre -homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de -légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon -sens, et cela ne sert qu’à aggraver ses anciennes folie<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>s. Pauvre -être abandonné! où sont maintenant les festineurs, les flatteurs -qui recevaient de lui jadis des inspirations et des ordres? -Ils courtisent peut-être le baigneur interlope qu’ont enrichi -ses dissipations. Jadis ils lui donnaient des louanges, et maintenant -c’est son ancien complaisant qu’ils applaudissent; -leurs transports d’autrefois à propos de son esprit se sont changés -en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et peut-être mérite-t-il -la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être indépendant ni -le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques raisons -secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie -que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été -son ancienne conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui -le mettre à l’abri de la censure. Son indigence actuelle est un -châtiment suffisant pour sa folie passée, et j’ai entendu papa -lui-même dire que nous ne devions jamais frapper sans nécessité -une victime que la Providence tient sous la verge de son -courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils -Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une -telle conduite en représentant les efforts d’un rustre pour -écorcher Marsyas, dont la peau, à ce que nous dit la fable, -avait été déjà complètement enlevée par un autre. D’ailleurs, -je ne sais pas si la condition de ce pauvre homme est aussi -mauvaise que mon père voudrait la représenter. Nous ne devons -pas juger des sentiments des autres par ce que nous pourrions -sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation de -la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement -suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de -cet homme paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais -entendu personne de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui -lorsqu’il conversait avec vous.» Cela fut dit sans la moindre -intention et cependant provoqua une rougeur qu’elle s’efforça -de cacher sons un rire affecté, l’assurant qu’elle avait à peine -fait attention à ce que M. Burchell lui disait, mais qu’elle -croyait qu’il avait bien pu être jadis un <i>gentleman</i> très distingué. -La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je -renfermai mes soupçons.</p> - -<p>Comme nous attendions notre seigneur pour le lendemain, -ma femme alla faire le pâté de venaison. Moïse s’assit pour -lire pendant que je donnais leur leçon aux petits; mes filles -semblaient aussi affairées que les autres, et je les observai -pendant un bon moment cuisinant quelque chose sur le feu. -Je supposai d’abord qu’elles aidaient leur mère; mais le -petit Dick m’apprit tout bas qu’elles étaient en train de faire -une <i>eau</i> pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes -j’avais une antipathie naturelle, car je savais qu’au lieu de -corriger le teint, elles le gâtent. En conséquence, je rapprochai -par degrés furtifs ma chaise du feu, puis, trouvant -qu’il avait besoin d’être attisé, je pris le tisonnier et renversai -comme par accident toute la composition; et il était -trop tard pour en commencer une autre.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-043.jpg" width="400" height="305" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE VII</h2> - -<p class="pch"><i>Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir -à amuser pendant une soirée ou deux.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-043.jpg" width="150" height="183" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">QUAND arriva le matin où nous -devions traiter notre jeune seigneur, -on n’aura pas de peine à -imaginer que de provisions l’on -épuisa pour faire figure. On peut -aussi supposer que ma femme et -mes filles déployèrent pour l’occasion -leur plus brillant plumage. -M. Thornhill vint avec -deux amis, son chapelain et son -éleveur de coqs de combat. Les domestiques étaient nombreux; -il les envoyait poliment à la prochaine taverne; mais<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> -ma femme, dans le triomphe de son cœur, insista pour les -traiter tous; en raison de quoi, soit dit en passant, la famille -entière dut jeûner pendant trois semaines. Comme M. Burchell -nous avait donné à entendre, la veille, que le squire faisait -des propositions de mariage à miss Wilmot, l’ancienne -prétendue de mon fils George, la cordialité avec laquelle on -le reçut en fut de beaucoup refroidie; mais un incident nous -délivra jusqu’à un certain point de cette gêne, car quelqu’un -de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette -jeune personne, M. Thornhill déclara, avec un juron, qu’il -n’avait jamais rien vu de plus absurde que d’appeler un tel -épouvantail une beauté. «Je veux devenir hideux sur l’heure, -continua-t-il, s’il n’est pas vrai que je trouverais autant de -plaisir à choisir ma maîtresse à la lueur d’une lanterne sous -l’horloge de Saint-Dunstan.» Là-dessus il se mit à rire, et -nous en fîmes autant: les plaisanteries des riches ont toujours -du succès. Olivia même ne put s’empêcher de dire tout -bas, assez haut pour être entendue, qu’il avait un inépuisable -fonds de gaieté.</p> - -<p>Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l’Église. J’en -fus remercié par le chapelain, car, déclara-t-il, l’Église était la -seule maîtresse de ses affections. «Allons, Frank, dit le -squire avec son sans-gêne accoutumé, parlez-nous sincèrement<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>; -supposez d’un côté l’Église, votre maîtresse actuelle, -en manches de linon, et de l’autre miss Sophia sans linon -d’aucune espèce, pour laquelle seriez-vous?—Pour les -deux, à coup sûr, s’écria le chapelain.—Parfait, Frank! -reprit le squire. Que ce verre m’étouffe si une belle fille ne -vaut pas toute la cléricature de la création. Car que sont dîmes -et simagrées? Imposture, mensonge damné, tout cela! Et je -puis le prouver.—Je le voudrais, s’écria mon fils Moïse; -et je pense que je serais capable de vous répondre.—Très -bien, monsieur, repartit le squire qui, du premier coup, -flaira son homme et cligna de l’œil au reste de la compagnie -pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froidement -sur ce sujet, je suis prêt à accepter le défi. Et d’abord, -en êtes-vous pour le traiter analogiquement ou dialogiquement—J’en -suis pour le traiter raisonnablement, -s’écria Moïse, tout heureux qu’on lui permît de discuter.—Bon -encore, reprit le squire. Et pour commencer par le -commencement, j’espère que vous ne nierez pas que tout ce -qui est, est. Si vous ne m’accordez pas cela, je ne saurais -aller plus loin.—Mais, répondit Moïse, je crois que je -peux vous accorder cela et en tirer bon parti.—J’espère -aussi, reprit l’autre, que vous accorderez qu’une partie -est moindre que le tout.—J’accorde cela aussi, s’écria -Moïse; ce n’est que juste et raisonnable.</p> - -<p>—J’espère, continua le squire, que vous ne nierez pas -que les deux angles d’un triangle sont égaux à deux droits.—Rien -ne peut être plus clair, répondit l’autre, et il regardait -autour de lui avec son air d’importance habituel.—Très -bien! s’écria le squire en parlant très vite. Les prémisses -ainsi établies, je poursuis en faisant remarquer que -la concaténation de l’existence individuelle procédant suivant -une proportion double et réciproque produit naturellement -un dialogisme problématique qui, en une certaine mesure, -prouve que l’essence de la spiritualité peut se rapporter au<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -second prédicable.—Arrêtez, arrêtez! s’écria l’autre. Je -le nie. Pensez-vous que je puisse ainsi me rendre à ces -doctrines hétérodoxes?—Quoi! répliqua le squire, comme -s’il s’emportait, ne pas vous rendre! Répondez à une simple -question: croyez-vous qu’Aristote ait raison quand il dit que -les relatifs sont en relation?—Indubitablement, répliqua -l’autre.—Si donc il en est ainsi, s’écria le squire, -répondez directement à ce que je vous propose, à savoir si -vous jugez l’investigation analytique de la première partie -de mon enthymème imparfaite <i>secundum quoad</i> ou <i>quoad -minus</i>, et donnez-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons, -vous dis-je, directement.—Je déclare, s’écria Moïse, que -je ne comprends pas très bien la force de -votre raisonnement; mais, s’il était réduit à -une proposition simple, j’imagine que je -pourrais alors avoir une réponse à vous -donner.—Oh! monsieur, s’écria le squire, je suis -votre très humble serviteur.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-046.jpg" width="400" height="610" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Je vois que vous me -demandez de vous fournir à la fois l’argument et -l’entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -trop fort pour moi.» Ceci eut un succès de rire aux dépens -du pauvre Moïse, qui resta la seule figure sombre -dans ce groupe de joyeux visages, et il ne prononça plus -une seule syllabe pendant toute la durée du repas.</p> - -<p>Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l’effet en -était très différent sur Olivia, qui prenait pour de l’esprit ce -qui n’était qu’un pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle -le squire un gentilhomme très distingué; et si l’on considère -quels puissants ingrédients sont un bel air, de beaux habits -et de la fortune dans la composition d’un personnage ainsi -qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill, malgré -son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s’étendre -abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il -n’est pas surprenant que de tels talents dussent gagner le -cœur d’une jeune fille à qui son éducation avait appris à -connaître la valeur des apparences chez elle-même, et, par -conséquent, à y attacher aussi de la valeur chez les -autres.</p> - -<p>Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous -remîmes à discuter ses mérites. Comme il adressait ses -regards et ses discours à Olivia, on ne doutait plus qu’elle ne -fût l’objet qui l’attirait chez nous. Et elle ne paraissait pas -trop mécontente des innocentes railleries de son frère et de<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> -sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait partager la -gloire de la journée; elle triomphait dans la victoire de sa fille -comme si c’eût été la sienne. «Et maintenant, mon ami, -me dit-elle, je peux bien avouer que c’est moi qui ai conseillé -à mes filles d’encourager les attentions de notre seigneur. J’ai -toujours eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que -j’avais raison; car qui sait comment ceci peut bien finir?—Oui, -en effet, qui le sait? répondis-je avec un grand soupir. -Pour ma part, je n’en suis pas fort charmé; j’aurais beaucoup -mieux aimé quelqu’un qui eût été pauvre et honnête, que ce -beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété; car, comptez-y, -s’il est ce que je le soupçonne d’être, jamais libre penseur -n’aura un de mes enfants.</p> - -<p>—Assurément, père, s’écria Moïse, vous êtes ici trop rigoureux; -car le ciel ne le jugera pas sur ce qu’il pense, mais -sur ce qu’il fait. Tout homme a en lui mille pensées coupables -qui s’élèvent en dehors de son contrôle. Il se peut que -penser librement sur la religion soit involontaire chez ce -gentleman; de sorte que, tout en admettant que ses sentiments -soient erronés, comme il est purement passif en les subissant, -il n’est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le -gouverneur d’une ville sans murailles pour l’abri qu’il est -obligé de fournir à l’ennemi qui l’envahit.</p> - -<p>—C’est vrai, mon fils, m’écriai-je. Mais si le gouverneur -y attire l’ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel est toujours -le cas de ceux qui embrassent l’erreur. La faute n’est -pas de donner son assentiment aux preuves que l’on voit, -mais de fermer les yeux devant un grand nombre de preuves qui -se présentent. De sorte que, bien que nos opinions erronées -soient involontaires une fois formées, comme nous avons été -volontairement corrompus ou très négligents en les formant, -nous n’en méritons pas moins un châtiment pour notre faute, -ou du mépris pour notre folie.»</p> - -<p>Ma femme reprit alors la conversation, mais non le raisonnement. -Elle fit remarquer que plusieurs très honnêtes<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> -gens de notre connaissance étaient des libres penseurs et faisaient -de très bons maris; elle connaissait même certaines -jeunes filles de sens qui auraient assez d’habileté pour faire de -leurs époux des convertis. «Et qui sait, mon ami, continua-t-elle, -ce qu’Olivia peut être capable d’accomplir? L’enfant -n’est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance, -elle est très forte en controverse.</p> - -<p>—Eh! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de controverse? -m’écriai-je. Il ne me souvient pas que j’aie jamais mis -des livres de ce genre entre ses mains. Certainement vous -exagérez ses mérites.—En vérité non, papa, répondit -Olivia. J’ai lu une grande quantité de controverse. J’ai lu les -discussions entre Thwackum et Square<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; la controverse entre -Robinson Crusoe et Vendredi, le sauvage, et je m’occupe en -ce moment à lire la controverse qui se trouve dans <i>la Cour -dévote</i><a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.—Très bien! m’écriai-je. Voilà une bonne fille. Je -vous trouve toutes les qualités requises pour faire des convertis; -donc, allez aider votre mère à confectionner la tarte aux -groseilles.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-051.jpg" width="400" height="354" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE VIII</h2> - -<p class="pch"><i>Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener -beaucoup.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-051.jpg" width="150" height="129" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lendemain matin; nous eûmes<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -de nouveau la visite de M. Burchell. -Je commençais, pour certaines -raisons, à trouver déplaisante la fréquence -de ses retours; mais je ne -pouvais lui refuser ma compagnie -ni mon foyer. Il est vrai que son -travail payait plus que son entretien; -car il s’employait vigoureusement -parmi nous, et, soit dans la prairie, soit à la meule, il se -mettait au premier rang. En outre, il avait toujours quelque -chose d’amusant à dire, qui allégeait notre labeur, et il était -à la fois si bizarre et si sensé que je l’aimais, riais de lui et -le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de -l’attachement qu’il montrait pour ma fille: il l’appelait, -en manière de plaisanterie, sa petite maîtresse, et quand -il achetait pour chacune d’elles une parure de rubans, celle -de Sophia était la plus jolie. Je ne savais comment, mais -chaque jour il semblait devenir plus aimable; son esprit -paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l’air supérieur -de la sagesse.</p> - -<p>Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt -couchés, autour d’un modeste repas, la nappe étendue sur le -foin. M. Burchell donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît -de satisfaction, deux merles se répondaient de deux haies opposées, -le rouge-gorge familier venait picorer les miettes dans -nos mains, et il n’était pas un bruit qui ne parût un écho de -la tranquillité. «Je ne me trouve jamais assise ainsi, dit -Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits par -M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l’un de l’autre. -Il y a, dans cette description quelque chose de si pathétique, -que je l’ai lue cent fois avec un nouveau ravissement.—A -mon avis, s’écria mon fils, les plus beaux traits de cette description -sont bien au-dessous de ceux que l’on trouve dans -<i>Acis et Galatée</i>, d’Ovide. Le poète romain ent<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>end mieux -l’emploi de l’antithèse, et c’est de cette figure habilement -mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique.—Il -est remarquable, s’écria M. Burchell, que les deux poètes -que vous citez aient également contribué à introduire un goût -faux dans leurs pays respectifs, en chargeant tous leurs vers -d’épithètes. Des hommes d’un médiocre génie trouvèrent que -c’était dans leurs défauts qu’on les pouvait le plus aisément -imiter, et la poésie anglaise, comme celle des derniers temps -de l’empire de Rome, n’est plus rien aujourd’hui qu’une combinaison -d’images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu’un chapelet -d’épithètes qui embellissent le son sans exprimer de -sens. Mais peut-être, madame, tandis que je reprends ainsi -les autres, trouverez-vous juste que je leur donne l’occasion -de se venger; et précisément je n’ai fait cette remarque que -pour avoir l’occasion moi-même de présenter à la société -une ballade qui, quels que soient ses autres défauts, est du -moins exempte, je le crois, de ceux que j’ai indiqués.»</p> - - -<p class="pc2 mid">BALLADE</p> - - -<p class="pp6 p1">«Viens à moi, bon Ermite du vallon,<br /> -Et guide ma route solitaire<br /> -Là-bas, où cette lumière égaye le val<br /> -D’un hospitalier rayon.</p> - -<p class="pp6 p1">«Car ici, abandonné, perdu, je chemine<br /> -A pas languissants et lents,<br /> -Au milieu de déserts qui s’étendent, incommensurables.<br /> -Semblant s’allonger à mesure que je vais.</p> - -<p class="pp6 p1">—Garde-toi, mon fils, s’écrie l’Ermite,<br /> -De tenter les dangereuses ténèbres;<br /> -Car ce fantôme perfide fuit là-bas<br /> -Pour t’attirer à ta perte.</p> - -<p class="pp6 p1">«Ici, à l’enfant du besoin sans abri<br /> -Ma porte toujours est ouverte;<br /> -Et quoique ma part soit bien petite,<br /> -Je la donne de bonne volonté.</p> - -<p class="pp6 p1">«Arrête-toi donc ce soir, et librement partage<br /> -Tout ce qu’offre ma cellule,<br /> -Ma couche de joncs et ma chère frugale,<br /> -Mon bonheur et mon repos.</p> - -<p class="pp6 p1">«Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée.<br /> -Je ne les condamne pas à l’abattoir;<br /> -Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi,<br /> -J’apprends à avoir pitié d’eux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p> - -<p class="pp6 p1">«Mais du flanc herbeux de la montagne<br /> -J’emporte un innocent festin:<br /> -Une besace garnie d’herbes et de fruits,<br /> -Avec de l’eau de la source.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-054.jpg" width="400" height="382" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pp6 p1">«Donc, pèlerin, arrête; oublie tes soucis:<br /> -Tous les soucis de la terre sont faux;<br /> -L’homme n’a besoin que de peu ici-bas,<br /> -Et il n’en a besoin que peu de temps.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p> - -<p class="pp6 p1">Doucement, comme la rosée descend du ciel,<br /> -Tombaient ses tranquilles accents.<br /> -L’étranger modeste s’incline bas<br /> -Et le suit dans la cellule.</p> - -<p class="pp6 p1">Au loin, dans l’étendue obscure et désolée,<br /> -Se trouvait la demeure solitaire,<br /> -Refuge pour le pauvre du voisinage<br /> -Et pour l’étranger égaré.</p> - -<p class="pp6 p1">Nulles richesses sous son humble chaume<br /> -N’exigeaient la garde d’un maître.<br /> -La petite porte s’ouvrant au loquet<br /> -Reçut le couple inoffensif.</p> - -<p class="pp6 p1">Et, alors que les foules affairées se retirent<br /> -Pour prendre leur repos du soir,<br /> -L’Ermite attisait son petit feu<br /> -Et fêtait son hôte pensif.</p> - -<p class="pp6 p1">Il étalait ses provisions rustiques,<br /> -Le pressait gaiement et souriait;<br /> -Et, versé dans la connaissance des légendes,<br /> -Il trompait les heures tardives.</p> - -<p class="pp6 p1">Autour de lui, dans une gaieté sympathique,<br /> -Le petit chat essayait ses tours,<br /> -Le grillon gazouillait dans l’âtre,<br /> -Le fagot pétillant se répandait en flammes.</p> - -<p class="pp6 p1">Mais rien ne versait un charme assez puissant<br /> -Pour calmer la douleur de l’étranger,<br /> -Car la peine était lourde en son cœur,<br /> -Et ses larmes se mirent à couler.</p> - -<p class="pp6 p1">L’Ermite épiait cette émotion naissante,<br /> -Oppressé d’un sentiment pareil:<br /> -«Et d’où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il,<br /> -Les chagrins de ton cœur?</p> - -<p class="pp6 p1">«Chassé de demeures plus heureuses,<br /> -Es-tu donc errant malgré toi?<br /> -T’affliges-tu pour une amitié sans retour,<br /> -Ou pour un amour dédaigné?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span></p> - -<p class="pp6 p1">«Hélas! les joies que la fortune apporte<br /> -Sont frivoles et caduques;<br /> -Et ceux qui prisent ces pauvretés,<br /> -Plus frivoles qu’elles encore.</p> - -<p class="pp6 p1">«Et l’amitié qu’est-elle, qu’un nom,<br /> -Un charme qui berce et endort,<br /> -Une ombre qui suit la richesse ou la renommée,<br /> -Mais qui laisse le misérable à ses pleurs?</p> - -<p class="pp6 p1">«Et l’amour est encore un son plus vide,<br /> -Le jouet de nos beautés du jour,<br /> -Invisible sur terre, ou ne s’y trouvant<br /> -Que pour réchauffer le nid de la tourterelle.</p> - -<p class="pp6 p1">«Fi! tendre jeune homme, fais taire ta douleur,<br /> -Et méprise ce sexe», dit-il.<br /> -Mais tandis qu’il parle, une rougeur montante<br /> -A trahi son hôte éperdu d’amour.</p> - -<p class="pp6 p1">Surpris, il voit de nouvelles beautés naître,<br /> -Parure soudaine qui s’étale aux yeux,<br /> -Semblable aux couleurs du ciel au matin,<br /> -Non moins brillante, non moins passagère aussi.</p> - -<p class="pp6 p1">Le regard timide, le sein qui se soulève<br /> -Tour à tour éveillent ses alarmes:<br /> -L’aimable étranger est, de son aveu même, reconnu<br /> -Pour une jeune fille dans tous ses charmes.</p> - -<p class="pp6 p1">«Ah! oui; pardonnez à l’étrangère indiscrète,<br /> -A la misérable abandonnée, s’écria-t-elle,<br /> -A l’importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi<br /> -Là où le ciel demeure avec vous.</p> - -<p class="pp6 p1">«Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille<br /> -Que l’amour a faite errante,<br /> -Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir<br /> -Pour compagnon de sa route.</p> - -<p class="pp6 p1">«Mon père vivait sur le bord de la Tyne;<br /> -C’était un opulent seigneur,<br /> -Et toute son opulence était marquée d’avance comme mienne:<br /> -Il n’avait d’enfant que moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span></p> - -<p class="pp6 p1">«Pour m’enlever à ses tendres bras,<br /> -Des prétendants sans nombre vinrent,<br /> -Qui me louaient de charmes supposés,<br /> -Et ressentaient ou feignaient la passion.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-057.jpg" width="400" height="465" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pp6 p1">«A toute heure une foule mercenaire<br /> -Rivalisait d’offres les plus riches;<br /> -Parmi les autres, le jeune Edwin s’inclinait.<br /> -Mais jamais ne parlait d’amour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p> - -<p class="pp6 p1">«Vêtu d’habits modestes et des plus simples,<br /> -Il n’avait ni richesses ni pouvoir;<br /> -Sagesse et mérite, voilà tout ce qu’il avait;<br /> -Mais c’était aussi tout pour moi.</p> - -<p class="pp6 p1">«Et lorsqu’à mes côtés, dans le val,<br /> -Il chantait des lais d’amour,<br /> -Son haleine prêtait des parfums à la brise<br /> -Et de la musique aux bois.</p> - -<p class="pp6 p1">«La fleur s’ouvrant au jour,<br /> -Les rosées distillées du ciel,<br /> -Ne pouvaient montrer rien d’assez pur<br /> -Pour rivaliser avec son cœur.</p> - -<p class="pp6 p1">«La rosée, la fleur sur l’arbre<br /> -Brillent de charmes inconstants:<br /> -Leurs charmes, il les avait; mais, malheur à moi!<br /> -Moi, j’avais leur constance.</p> - -<p class="pp6 p1">«Sans cesse j’essayais tous les artifices de la coquetterie<br /> -Importune et vaine;<br /> -Et lorsque sa passion touchait mon cœur,<br /> -Je triomphais dans ses peines.</p> - -<p class="pp6 p1">«Enfin, tout accablé de mes mépris,<br /> -Il me laissa à mon orgueil,<br /> -Et, secrètement, chercha une solitude<br /> -Abandonnée, où il mourut.</p> - -<p class="pp6 p1">«Mais mienne est la douleur, et mienne la faute,<br /> -Et ma vie doit bien la payer;<br /> -Je chercherai la solitude qu’il a cherchée,<br /> -Et m’étendrai là où il gît.</p> - -<p class="pp6 p1">«Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée,<br /> -Je veux me coucher et mourir;<br /> -C’est ce que pour moi Edwin a fait,<br /> -Et c’est ce que je ferai pour lui.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p> - -<p class="pp6 p1">«Empêche cela, Ciel!» cria l’Ermite;<br /> -Et il la pressait contre son sein.<br /> -Étonnée, la belle se retourne en courroux:<br /> -C’était Edwin lui-même qui l’embrassait.</p> - -<p class="pp6 p1">«Regarde, Angelina toujours chère,<br /> -Mon enchanteresse, regarde et vois<br /> -Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu,<br /> -Rendu à l’amour et à toi.</p> - -<p class="pp6 p1">«Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur,<br /> -Et quitter tout souci.<br /> -Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais,<br /> -O ma vie, ô seul bien qui soit à moi?</p> - -<p class="pp6 p1">«Non, jamais! à partir de cette heure,<br /> -Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles;<br /> -Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant<br /> -Brisera aussi celui de ton Edwin.»</p> - -<p class="p1">Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler -un air de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité -fut bientôt troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près -de nous, et, immédiatement après, un homme apparut, traversant -violemment la haie pour ramasser le gibier qu’il venait -de tuer. Ce chasseur était le chapelain du squire, et il avait -abattu un des merles qui nous récréaient si agréablement. Un -bruit tellement fort et rapproché avait fait tressaillir mes -filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son effroi, s’était -jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher protection. -Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir d<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>érangés, -affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit -place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui -offrit ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, -mais un coup d’œil discret de sa mère lui fit promptement -corriger sa bévue et accepter le présent, non sans quelque -répugnance toutefois. Ma femme laissa percer, comme à l’ordinaire, -son orgueil, en faisant tout bas la remarque que Sophia -avait fait la conquête du chapelain, de même que sa sœur -avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec -plus de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un -autre objet. Le chapelain avait pour commission de nous -informer que M. Thornhill avait fait venir de la musique et -des rafraîchissements et comptait donner, le soir même, à ces -demoiselles un bal au clair de lune, sur la pelouse devant -notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je n’aie -intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère, -pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur -de m’accepter pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua -qu’elle le ferait volontiers si elle le pouvait honnêtement.</p> - -<p>«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici -un gentleman qui a été mon compagnon dans le travail de la -journée, et il convient qu’il en partage les amusements.» -M. Burchell la remercia poliment de son intention, mais il -céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il avait cinq milles à -faire dans la soirée, étant invité à un souper de moisson. Son -refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre côté, je -ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne -aussi sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un -homme ruiné à quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup -plus hautes. Mais, de même que les hommes sont les -plus capables de distinguer le mérite chez les femmes, de -même les dames forment souvent de nous les jugements les -plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en -observation vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités -différentes appropriées à cet examen mutuel.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-061.jpg" width="400" height="214" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE IX</h2> - -<p class="pch"><i>Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que -la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation</i>.</p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-061.jpg" width="150" height="195" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">A PEINE M. Burchell avait-il pris -congé et Sophia consenti à danser -avec le chapelain, que les petits -arrivèrent en courant nous dire que -le squire était là, avec une grande -compagnie. Nous retournâmes à la -maison et trouvâmes notre seigneur -accompagné de deux gentilshommes -de moindre qualité et de deux -jeunes personnes richement habillées, -qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande -distinction et très à la mode, venues de Londres. Il se trouva<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -que nous n’avions pas assez de chaises pour tout le monde, et -aussitôt M. Thornhill proposa que chaque gentleman s’assît -sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai catégoriquement, -malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya donc -Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions -de dames pour compléter une contredanse, les deux -messieurs partirent avec lui, en quête d’une couple de danseuses. -Chaises et danseuses furent vite trouvées. Les messieurs -revinrent avec les roses filles de mon voisin Flamborough, -superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban rouge. -Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: -les demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation -d’être les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient -la gigue et la ronde à la perfection; mais elles n’en -étaient pas moins totalement étrangères à la contredanse. Ceci -nous déconcerta tout d’abord; cependant, après s’être fait un -peu pousser et tirer, elles finirent par aller gaiement. Notre -musique se composait de deux violons, d’une flûte et d’un tambourin. -La lune brillait, claire. M. Thornhill et ma fille -aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs: les -voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en -troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux -et si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -la vanité de son cœur en m’assurant que, si la fillette s’en -acquittait si habilement, c’est qu’elle lui avait emprunté tous -ses pas. Les dames de la ville s’évertuaient péniblement à -montrer la même aisance, mais sans succès. Elles tournoyaient, -s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien n’y -faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était fort -bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds -de miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste -qu’un écho. La danse durait depuis une heure lorsque les deux -dames, qui craignaient d’attraper un rhume, proposèr<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>ent de -cesser le bal. L’une d’elles, à ce qu’il me sembla, exprima ses -sentiments à cette occasion d’une -façon fort grossière, lorsqu’elle -déclara que <i>par le bon Dieu vivant, -la sueur lui dégouttait partout</i>.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-063.jpg" width="400" height="557" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>En rentrant à la maison, nous trouvâmes -un très élégant souper froid -que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette -fois-ci, la conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les -deux dames rejetèrent tout à fait mes filles dans l’ombre, -car elles ne voulurent parler de rien que de la haute vie et -des gens qui la mènent, ou d’autres sujets à la mode, tels -que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il est -vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement -en laissant échapper un juron; mais cela me parut être -la marque la plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant -appris depuis que jurer n’est nullement à la mode). Quoi -qu’il en soit, leurs toilettes jetaient comme un voile sur les -grossièretés de leur conversation. Mes filles semblaient regarder -avec envie leurs talents supérieurs, et l’on attribuait ce -qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence même -de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était -encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles -déclara que si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, -cela lui ferait beaucoup de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un -seul hiver passé à la ville ferait de la petite Sophia une tout -autre personne. Ma femme les approuva chaudement l’une et -l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle désirât plus ardemment -que de donner à ses filles l’avantage de se perfectionner -à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir de dire -là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur -fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> -ferait que rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût -pour des plaisirs qu’elles n’avaient pas le droit de prendre.</p> - -<p>«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles -pas de prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder -tant? Pour ma part, ma fortune est assez considérable; amour, -liberté et plaisir, voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! -si le don de la moitié de mes biens pouvait faire plaisir -à ma charmante Olivia, ce serait à elle; et la seule faveur -que je lui demanderais en retour serait d’ajouter ma propre -personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement étranger au -monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode pour -déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un -effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la -famille à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la -faveur de votre compagnie a été élevée avec un sentiment de -l’honneur aussi délicat que vous. Toute tentative pour y porter -atteinte pourrait être suivie des plus dangereuses conséquences. -L’honneur, monsieur, est aujourd’hui la seule chose -que nous possédions, et c’est un dernier trésor dont nous devons -être particulièrement soigneux.» Je ne tardai pas à -être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le -jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait -mes sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. -«Quant à ce que vous venez de me donner à entendre, continua-t-il, -je proteste que rien n’était plus éloigné de mon -cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce qui peut tenter, la -vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut jamais de -mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.»</p> - -<p>Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir -du reste, semblèrent souverainement choquées de ce dernier -trait de franchise, et, très discrètement et sérieusement, -entamèrent un dialogue sur la vertu. Ma femme, le chapelain, -bientôt moi-même, nous nous joignîmes à elles, et à la<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> -fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment de -regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la -tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune -faute n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants -plus tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si -excellente conversation. M. Thornhill alla même plus loin que -moi et demanda si je consentais à faire la prière. J’embrassai -la proposition avec joie, et la soirée passa ainsi de la manière -la plus satisfaisante, jusqu’au moment où la société -finit par songer à s’en retourner. Les dames paraissaient ne -se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles elles -avaient conçu une affection particulière, et elles unirent leurs -instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au -château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y -ajoutait ses sollicitations; les enfants me regardaient, comme -si elles désiraient y aller. Dans cet embarras, je donnai deux -ou trois excuses que mes filles écartèrent à mesure; de sorte -qu’à la fin je dus opposer un refus péremptoire, ce qui nous -valut des mines boudeuses et des réponses écourtées pour -toute la journée du lendemain.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-067.jpg" width="400" height="280" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE X</h2> - -<p class="pch"><i>La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. -Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-067.jpg" width="150" height="170" alt=""/> -</div> -<p class="cap10">JE commençai dès lors à m’apercevoir -que toutes mes longues et pénibles -exhortations à la tempérance, à la -simplicité et au contentement du cœur -avaient perdu toute influence. Les attentions -que nous avaient récemment -accordées des gens plus riches que -nous réveillaient cet orgueil que -j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent -de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. -On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, -et le feu comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> -fit remarquer que se lever trop matin faisait du mal aux -yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rougissait -le nez, et elle me convainquit que jamais les mains -ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. -Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions -maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles -gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les pauvres demoiselles -Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient -mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la -conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, -sur les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.</p> - -<p>Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, -diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous -hisser jusqu’aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée -n’eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me demander -chacune un shilling pour lui tracer la croix d’argent dans -la main. A dire vrai, j’étais fatigué d’être toujours sage, et je -ne pus m’empêcher de satisfaire à leur requête, parce que -j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un -shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut faire -observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme -leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder -dans leur poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la -changer. Elles s’enfermèrent avec la diseuse de bonne av<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>enture -pendant quelque temps, et je vis à leur mine, quand -elles revinrent, qu’on leur avait promis de grandes choses.</p> - -<p>«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, -Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour -quatre sous?—Je vous assure, papa, dit l’enfant, que je -crois qu’elle trafique avec celui qu’il ne faudrait pas; car elle -a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire -avant un an!—Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, -repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir?—Monsieur, -répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que ma -sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est -là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien -qu’un lord et un squire pour deux shillings! Sottes que -vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour -la moitié de votre argent.»</p> - -<p>Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: -nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour -quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée -de notre future grandeur.</p> - -<p>On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois -de plus, que les heures que nous passons à attendre un bonheur -espéré sont plus agréables que celles où nous en goûtons -la jouissance. Dans le premier cas, nous apprêtons les mets -à notre appétit; dans le second, c’est la nature qui les apprête -pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des charmantes -rêveries que nous évoquions pour notre agrément. -Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la -paroisse affirmait que le squire était amoureux de ma fille, -elle le devint réellement de lui; on la rendait passionnée par -persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait -les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de -nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et -une grande exactitude. Une nuit, c’était un cercueil et des os -en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle se<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -figurait les poches de ses filles pleines de liards, signe certain -qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les -enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient -d’étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux -à la chandelle; des braises jaillissaient du feu, et des lacs -d’amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé.</p> - -<p>Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des -dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous -exprimaient l’espoir de voir toute notre famille à l’église le -dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remarquer, pendant -toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles en -grande conférence, et me lançant de temps à autre des regards -qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je soupçonnais -fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour -se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent -les opérations d’une manière très régulière, et ma -femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque -j’eus l’air d’être mis en bonne humeur, elle commença en ces -termes: «J’imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beaucoup -de beau monde à notre église demain.—Cela se peut, -ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas besoin d’avoir aucune -inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, vous aurez -toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; -mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi -décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver?</p> - -<p>—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. -Une conduite et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui -me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, -s’écria-t-elle, je sais cela; mais je veux dire -que nous devrions aller à l’église de la manière la plus convenable -qu’il est possible, et non pas tout à fait comme les -souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, ma -chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>la même -proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller -d’aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de -méditer avant que le service commence.—Bah! Charles, -interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n’est pas à -cela que j’en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en -gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles -d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles arriver à -leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant -l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une -course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: -il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez -nous depuis neuf ans et son compagnon, Blackberry, qui n’a -presque rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont -devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient-ils -pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi -vous le dire, quand Moïse -aura un peu soigné leur toilette, -ils auront une figure -très présentable.»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-071.jpg" width="400" height="394" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-067.jpg" width="150" height="170" alt=""/> -</div> -<p class="cap10">A cette proposition, j’objectai -qu’il serait vingt fois -plus comme il faut d’aller -à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry était -borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient -jamais été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes -vicieuses; enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme -et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces -objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le -lendemain matin, je les vis non médiocrement affairées à -recueillir les matériaux qui pouvaient être nécessaires pour -l’expédition; mais comme je compris que cette besogne -demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, -et elles promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur -arrivée près d’une heure au pupitre; mais, voyant qu’elles -ne venaient pas comme je m’y attendais, je dus commencer -et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude -de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut lorsque, -tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai -donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, -bien que le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque -j’eus fait à peu près la moitié du chemin, j’aperçus une procession -marchant lentement vers l’église: mon fils, ma femme et -les deux petits juchés sur un cheval, et mes deux filles sur -l’autre. Je demandai la raison de leur retard; mais je vis bientôt -à leurs figures qu’ils avaient essuyé mille infortunes sur -la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient de bouger de -devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon pour -les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, -les courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on -avait été obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir -aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en -tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l’engager -à avancer. Il commençait à revenir de cette désagréable -disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que -tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne -me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes -occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus -de modestie.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-073.jpg" width="400" height="299" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XI</h2> - -<p class="pch"><i>La famille persiste à relever la tête.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-071.jpg" width="150" height="177" alt=""/> -</div> -<p class="cap12">LA veille de la Saint-Michel arrivant le -lendemain, nous fûmes invités à brûler -des noix et à jouer aux petits jeux chez -le voisin Flamborough. Nos récentes -mortifications nous avaient fait un peu -baisser le ton; autrement, il est probable -que nous aurions rejeté une telle -invitation avec mépris. Quoi qu’il en -soit, nous voulûmes bien consentir à -avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête voisin -étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le pays<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -<i>lamb’s wool</i>, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis -de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de -raconter des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. -Elles étaient très longues et très ennuyeuses, elles roulaient -toutes sur lui-même, et nous en avions déjà ri dix fois; -cependant nous fûmes assez bons pour en rire une fois de plus.</p> - -<p>M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir -quelque jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et -les filles, une partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi -persuader d’entrer au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser -qu’elle n’était pas encore trop vieille. Pendant ce temps, mon -voisin et moi, nous regardions, riant à chaque bon tour et -vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main -chaude vint après, suivie des questions et des gages, et enfin -ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se -peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif -passe-temps, il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la -compagnie s’établit en cercle par terre, à l’exception d’un seul -qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d’attraper -un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de -l’un à l’autre, à peu près à la façon d’une navette de tisserand. -Comme il est, dans ce cas, impossible à la jeune fille qui est -debout de faire face à toute la compagnie à la fois, la g<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>rande -beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon du -soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est -de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée -partout, toute rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc -jeu!» d’une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de -complaintes, lorsque,—confusion de la confusion!—que -croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes connaissances -de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhelmina -Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; -il est donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. -Mort de ma vie! Être vue par des dames de si bon ton dans -des postures si vulgaires! Rien de mieux ne pouvait résulter -d’un jeu d’une telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. -Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au sol, comme réellement -pétrifiés de stupeur.</p> - -<p>Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, -et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, -anxieuses qu’elles étaient de savoir quel accident avait -pu nous retenir loin de l’église la veille. Olivia se chargea -d’être notre porte-parole et exprima le tout d’une façon sommaire, -en se contentant de dire que «nous avions été jetées à -bas de nos chevaux». A cette nouvelle, les dames furent pleines -d’inquiétude; mais, apprenant que personne n’avait eu de -mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant informées -que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent grandement -désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne -nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait -surpasser leurs complaisances pour mes filles; leurs -marques d’amitié, l’autre soir, étaient chaudes, mais maintenant -elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de -nouer connaissance d’une manière plus durable. Lady Blarney -était particulièrement attachée à Olivia; miss Carolina -Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom -tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient -la conversation entre elles deux, tandis que mes filles<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -se tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute -volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse -être, est amateur des entretiens du grand monde et des anecdotes -de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il -faut que je demande la permission de lui donner la dernière -partie de la présente conversation.</p> - -<p>«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, -c’est que cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; -mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le -raout était dans la stupéfaction; milord passa par toutes -les couleurs, milady tomba en pâmoison; mais sir Tomkyn, -tirant son épée, jura qu’il était à elle jusqu’à la dernière -goutte de son sang.</p> - -<p>—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: -c’est que la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la -chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret -pour moi.</p> - -<p>Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait -positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois -fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, -apportez-moi mes jarretières.»</p> - -<p>Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très -impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint -assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, -s’écriait: <i>Bah!</i> expression qui nous déplaisait à tous, et qui -refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante -de la conversation.</p> - -<p>«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il -n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock -a faits sur la circonstance. <i>Bah!</i></p> - -<p>—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est -rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, -que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne -pourrait-el<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>le pas me faire la faveur de me les laisser voir? -<i>Bah!</i></p> - -<p>—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous -que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils -sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; -je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, -j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du -docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre -chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du -plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. -<i>Bah!</i></p> - -<p>—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, -pour vos propres productions dans le <i>Magasin des Dames</i><a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. -J’espère -que vous -avouerez -qu’il n’y -a rien là -qui sente -le mauvais -ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la -même source? <i>Bah!</i></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-077.jpg" width="400" height="503" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma -lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span> -le capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent -pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en -cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose -facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une -petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui -sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui -courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter. <i>Bah!</i></p> - -<p>—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, -sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers -six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure -par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient -un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième -parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. -La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; -mais où la trouver? <i>Bah!</i>»</p> - -<p>Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; -mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. -Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six -livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, -pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait -aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, -elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser -la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient ju<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>ste -ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le -squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, -ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa -fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas -nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle -se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, -que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce -moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de -telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que -je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la -hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des -capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien -montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; -elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, -à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, -le point de broderie et les ruches; elles connaissent un -peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous -et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma -cadette a une très jolie manière de tirer les cartes. <i>Bah!</i>»</p> - -<p>Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les -deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec -un air d’hésitation et d’importance. A la fin, miss Carolina -Wilhelmina Amelia Skeggs voulut bien déclarer que les -jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se former une opinion -sur leur compte d’après une si légère connaissance, -paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une -chose de ce genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon -épouse, demande une enquête approfondie des caractères et -une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, -continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, -la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, mais il y -a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des -formes.»</p> - -<p>Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer -qu’elle était très portée aux scrupules elle-même; -mais, quant au caractère moral, elle en appelait à tous les -voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages -comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur -cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre -requête.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-081.jpg" width="400" height="253" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XII</h2> - -<p class="pch"><i>La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les -mortifications sont souvent plus douloureuses -que les calamités véritables.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-081.jpg" width="150" height="170" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">DE retour à la maison, on consacra -la nuit à des plans de conquêtes futures. -Déborah dépensait beaucoup -de sagacité à conjecturer laquelle -des deux enfants aurait vraisemblablement -la meilleure place et -le plus d’occasions de voir la bonne -société. Le seul obstacle à notre -nomination était la recommandation -qu’il fallait obtenir du squire; mais il nous avait déjà<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> -donné trop de témoignages de son amitié pour en douter -maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait -encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, -entre nous, je crois que nous avons fait une excellente besogne -aujourd’hui.—Assez bonne, répondis-je, ne sachant -que dire.—Quoi! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la -crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire -des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose -dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde -pour les maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des -choses plus étranges arrivent tous les jours; et, si des -dames de qualité s’éprennent ainsi de mes filles, les hommes -de qualité, que ne feront-ils point! Entre nous, je déclare que -j’aime milady Blarney énormément; elle est si obligeante! -Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina -Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles -en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu -comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites-moi, -mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai travaillé pour mes -enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne sachant -trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent -mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était -une de ces réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer -ma femme de l’opinion de ma perspicacité; en effet,<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -si les enfants réussissaient, c’était un souhait pieux exaucé; -si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, -on pouvait la regarder comme une prophétie.</p> - -<p>Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface -pour un autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce -que je redoutais. Il ne s’agissait de rien moins, puisque -nous devions désormais redresser un peu la tête dans le -monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre le cheval -devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter -une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, -et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai -d’abord énergiquement à la chose, mais on la défendit -avec une énergie égale. Je faiblis pourtant; mon adversaire -en gagna de la force, tant et si bien qu’on résolut à la fin de -se séparer du vieil animal.</p> - -<p>Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention -d’y aller moi-même, mais ma femme me persuada que -j’avais attrapé un rhume, et rien ne put l’obliger à me permettre -de sortir. «Non, mon ami, disait-elle, notre fils Moïse -est un garçon prudent; il sait acheter et vendre très avantageusement; -vous savez que tous nos bons marchés sont de -ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement -il fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne -affaire.»</p> - -<p>Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de -mon fils, je n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. -Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le -faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polissant -ses boucles de souliers, attachant les rebords de son -chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette -terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir monter -sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour ra<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>pporter -de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait -de ce drap qu’on nomme <i>tonnerre et éclair</i><a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, habit qui, bien -que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au -rebut. Son gilet était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché -les cheveux avec un large ruban noir. Nous le suivîmes -tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui: «Bonne -chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous ne pussions plus -le voir.</p> - -<p>Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill -vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il -avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand -éloge.</p> - -<p>La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. -Un autre valet de la même maison arriva après celui-ci, avec -une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient -eu de M. Thornhill des renseignements si agréables sur nous -tous, qu’elles espéraient, après quelques informations préalables, -se trouver complètement satisfaites. «Ah! s’écria -ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée -que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois -qu’on y est, oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»</p> - -<p>Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut -accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, -le message lui causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et -bien la main à la poche, et donna au messager sept pence et -demi (quinze sous).</p> - -<p>Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva -ensuite fut M. Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux -petits deux sous de pain d’épice pour chacun; ma femme -se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par petits -morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux -boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, du<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand -elles en auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, -c’était une bourse en peau de belette, comme étant ce qui -porte le plus bonheur; mais ceci en passant. Nous avions -encore de la considération pour M. Burchell, bien que la -récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu’à un certain -point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de l’informer -de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en -ne suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez -disposés à les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux -dames, il hocha la tête et fit remarquer qu’une affaire de ce -genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance -déplut souverainement à ma femme. «Je n’ai jamais douté, -monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre -contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection -qu’il n’est besoin.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-085.jpg" width="400" height="378" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Toutefois, quand nous en serons à demander -conseil, nous nous adresserons, j’imagine, à des personnes qui -sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle -qu’ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua-t-il, -ce n’est pas là la question pour le moment; et cependant, -puisque je n’ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, -en conscience, en donner à ceux qui en profiteront.» Comme -j’appréhendais que cette réponse n’attirât une repartie où l’insulte -remplacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai le<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir -notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la -tombée de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, -s’écria ma femme. Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je -vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule -un jour de pluie. Je l’ai vu faire des marchés dont on serait -stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne histoire -qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, -sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la -boîte sur son dos.»</p> - -<p>Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant -sons la boîte de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des -courroies, comme un colporteur. «La bienvenue, Moïse! -la bienvenue! Eh bien! mon garçon, que nous rapportez-vous -de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria Moïse -avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! -Moïse, reprit ma femme, nous savons bien -cela; mais où est le cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour -trois livres cinq shillings et deux pence.—Bonne affaire, -mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les toucheriez -au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shillings -et deux pence ne font pas une mauvaise journée.<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -Allons, voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, -s’écria Moïse alors. Je l’ai mis tout dans un marché que -voici.—En même temps, il tirait un paquet de sa poitrine.—Voici -les objets: une grosse de lunettes vertes avec -montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de -lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. -Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez -rien qu’une grosse de misérables lunettes vertes!—Chère -mère, s’écria l’enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre -raison? Je les ai eues presque pour rien; sans cela je ne les -aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles seules se -vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie -bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je -jurerais qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de -la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous -n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente -des montures, dis-je à mon tour; elles ne valent pas douze -sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre verni.—Quoi! -s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures -ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas -plus de l’argent que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, -vous vous êtes défait du cheval, et vous n’avez reçu qu’une -grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de -chagrin! La peste soit d’une telle escroquerie! L’imbécile -s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux connaître -les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez -tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, -ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter -une telle drogue! Si je les tenais, je les jetterais -dans le feu.—Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je; -quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par -devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut -mieux que rien.»</p> - -<p>Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -maintenant qu’il avait réellement été la dupe d’un escroc en -chasse qui, au vu de sa figure, l’avait noté comme une proie -facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il -avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la -recherche d’un autre. Un homme ayant l’air d’un révérend le -conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un à vendre. -«Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, -très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces -articles, disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait -pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui -se disait mon ami, me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant -à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. -J’envoyai chercher M. Flamborough; ils l’endoctrinèrent -aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous persuadèrent -d’acheter les deux grosses entre nous.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-089.jpg" width="400" height="356" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XIII</h2> - -<p class="pch"><i>On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace<br /> -de donner des avis désagréables.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-089.jpg" width="150" height="191" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">AINSI notre famille avait fait plusieurs -tentatives d’élégance; mais quelque désastre -imprévu avait détruit chaque -projet aussitôt que conçu. Je m’efforçais -de profiter de toutes ces déconvenues -pour fortifier leur bon sens dans la proportion -même où leur ambition était -frustrée. «Vous voyez, mes enfants, -disais-je, combien il y a peu à gagner à -essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de pair -avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils -évitent et méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations -disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la -partie faible: les riches ont le plaisir qui en résulte, et les -pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, -répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le profit de -la compagnie.</p> - -<p>—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un -Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché -qu’ils ne se quitteraient jamais, mais qu’ils iraient chercher -aventure. La première bataille qu’ils livrèrent fut contre deux -Sarrasins; et le Nain, qui était très brave, donna à l’un des -champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu -de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien -le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; mais -le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins -morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la -tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage -en quête d’une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois -satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoiselle. -Le Nain n’était plus tout à fait aussi impétueux qu’auparavant; -néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel -on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais le<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> Géant -fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les aurait -certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux -de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit -d’amour pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus -loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de -voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; -mais le Nain n’était pas loin derrière. La bataille fut rude -et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant -lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A la fin, -la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le -Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé -d’un bras, d’une jambe et d’un œil, tandis que le Géant -était sans une seule blessure. -Sur quoi, celui-ci s’écria, en -s’adressant à son petit compagnon: -«Mon petit héros, -c’est là un glorieux passe-temps; -remportons encore -une victoire, et nous aurons -acquis de l’honneur à jamais.—Non, -répondit alors -le Nain, qui avait fini par -devenir plus sage; non, je le -déclare tout net: je ne me -battrai plus, car je vois que -dans chaque bataille vous -avez tout l’honneur et toutes -les récompenses, mais que -tous les coups tombent sur -moi.»</p> - -<div class="floatright"> - <img src="images/ill-091.jpg" width="200" height="548" - alt="" - title="" /> -</div> - - -<p>J’allais tirer la morale de -cette fable, lorsque notre attention -fut détournée par une -chaude discussion entre ma<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -femme et M. Burchell, au -sujet de l’expédition projetée -de mes filles à la ville. Ma -femme insistait très énergiquement -sur les avantages -qui en résulteraient. M. Burchell, -au contraire, la dissuadait -avec une grande ardeur; -moi, je restai neutre. -Ses objurgations d’alors ne semblaient que la seconde partie -de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la -matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au -lieu de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à -la fin, pour éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les -cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut -grandement désagréable à tous: elle connaissait, dit-elle, -certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et secrètes -pour les conseils qu’ils donnaient; mais, pour sa part, -elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle -à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand -sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux -raisons secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons -secrètes, que je m’abstiens de mentionner parce que vous -n’êtes pas capable de répondre à celles dont je ne fais pas -secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues importunes; -je vais donc prendre congé maintenant; peut-être -reviendrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque -je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les -tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher -sa précipitation, ne purent empêcher son départ.</p> - -<p>Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques -minutes avec confusion. Ma femme, qui se savait la cause -de l’affaire, s’efforçait de cacher son ennui sons un sourire -forcé et un air d’assurance que j’étais disposé à répro<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>uver. -«Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi que nous traitons -les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons leurs -bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles -les plus dures, et pour moi les plus désagréables, qui se -soient échappées de vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, -alors? répliqua-t-elle. Mais je connais parfaitement bien les -motifs de ses conseils. Il voudrait empêcher mes filles d’aller -à la ville, afin d’avoir le plaisir de la société de ma fille -cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il arrive, elle choisira -meilleure compagnie que celle d’espèces comme lui!—Espèce! -est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. -Il est bien possible que nous nous méprenions sur -la personnalité de cet homme, car il semble en certaines -occasions le plus accompli gentleman que j’aie jamais connu. -Dites-moi, Sophia, ma fille, vous a-t-il jamais donné quelque -marque secrète de son attachement?—Sa conversation -avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été sensée, -modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, -jamais. Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu -dire qu’il n’avait jamais connu de femme capable de trouver -du mérite à un homme qui a l’air pauvre.—Telle est, ma -chère, m’écriai-je, le langage ordinaire de tous les malheureux -ou de tous les paresseux. Mais j’espère qu’on vous a -appris à juger comme il convient de tels hommes, et que ce -ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le bonheur -de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. -Votre mère et moi, nous avons maintenant des vues plus -avantageuses pour vous. L’hiver prochain, que vous passerez -probablement à la ville, vous donnera des occasions de -faire un choix plus prudent.»</p> - -<p>Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, -je ne saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, -je n’étais pas fâché que nous fussions débarrassés d’un hôte -de qui j’avais beaucoup à craindre. Notre infraction à l’hospitalité -m’allait bien un peu à la conscience; mais j’eus vite -fait taire ce mentor avec deux ou trois raisons spécieuses -qui eurent pour effet de me satisfaire et de me réconcilier avec -moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme -qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience -est une poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force -pour prévenir, elle a rarement assez de justice pour les -proclamer.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-095.jpg" width="400" height="384" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2>CHAPITRE XIV</h2> - -<p class="pch"><i>Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes -peuvent être des bénédictions réelles</i>.</p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-095.jpg" width="150" height="160" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE voyage de mes filles à Londres était -maintenant chose résolue, M. Thornhill -ayant eu la bonté de promettre -de les surveiller lui-même et de nous -informer par lettre de leur conduite. -Mais on jugea absolument indispensable -de les mettre en état de paraître -au niveau de la grandeur de -leurs espérances, et ceci ne pouvait -pas se faire sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en -grand conseil, quelles étaient les méthodes les plus faciles de<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -trouver de l’argent, ou, à parler plus proprement, ce que nous -pourrions le plus commodément vendre. La délibération fut -vite terminée; on trouva que le cheval qui nous restait était -complètement inutile pour la charrue sans son compagnon, -et également impropre à la promenade, parce qu’il lui manquait -un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait -aux fins ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour -prévenir toute tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que -ce fût une des premières transactions commerciales de mon -existence, je ne doutais nullement de m’en acquitter à mon -crédit.</p> - -<p>L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure -à celle des relations qu’on fréquente; et comme les -miennes étaient surtout dans le cercle de la famille, je -n’avais pas conçu un sentiment défavorable de ma sagesse -mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au -départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques -pas, me rappela pour me recommander tout bas de -ne pas avoir les yeux dans ma poche.</p> - -<p>J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la -foire, mis mon cheval à toutes ses allures, mais pendant -quelque temps je n’eus pas de chalands. A la fin, un acheteur -s’approcha; après avoir un bon moment tourné autour du<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -cheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, il ne -voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant -qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas -pour la peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut -qu’il avait une écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; -un quatrième connut à son œil qu’il avait des vers; un cinquième -se demanda ce que diable je pouvais faire à la foire -avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins et de rognes, -qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un chenil. -Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des -plus sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque -honte à l’approche de chaque amateur; car, encore que je -ne crusse pas tout ce que les gaillards me disaient, je réfléchissais -cependant -que<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -le nombre -des -témoins -était une -forte présomption -pour qu’ils eussent raison, et que saint Grégoire, -traitant des bonnes œuvres, professe justement cette opinion.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-097.jpg" width="400" height="503" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, -mon confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des -affaires à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, -me proposa de nous rendre à une auberge et d’y prendre un -verre de ce que nous pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, -et, entrant dans un débit de bière, nous fûmes introduits -dans une petite salle de derrière où il n’y avait qu’un vénérable -vieillard assis et tout absorbé par un gros livre qu’il -lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me prévînt si favorablement. -Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient vénérablement -ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit de -la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit -point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur -les vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse -whistonienne, ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, -la dure mesure qui m’avait frappé. Mais, au bout -d’un moment, notre attention fut accaparée par un jeune -homme qui entra dans la salle et respectueusement dit quelque -chose à voix basse au vieil étranger. «Ne vous excusez -pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un devoir -que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez -ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres -soulageront votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les -offre.» Le modeste jeune homme versait des larmes de gratitu<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>de, -et cependant sa gratitude était à peine égale à la mienne. -J’aurais voulu serrer le bon vieillard entre mes bras, tant sa -bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous -reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, mon -compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la -foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait -toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur -Primrose. Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, -parut un moment me regarder avec attention, et, lorsque mon -ami fut parti, il me demanda le plus respectueusement du -monde si j’étais allié de près ou de loin au grand Primrose, -ce courageux monogame, qui avait été le boulevard de -l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère -qu’en cet instant.</p> - -<p>«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme -de bien tel que je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur -que votre bienfaisance a déjà fait naître en mon sein. Vous -avez devant vous, monsieur, ce docteur Primrose, le monogame, -qu’il vous a plu d’appeler grand. Vous voyez ici ce -théologien infortuné qui combat depuis si longtemps, il me -siérait mal de dire avec succès, contre la deutérogamie du -siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une crainte -respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous -excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, -dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si -loin de me déplaire par votre familiarité, qu’il faut que je -vous demande d’accepter mon amitié, comme vous avez déjà -mon estime.—C’est donc avec gratitude que j’en accepte -l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, glorieux -pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici -j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité -d’auteur je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, -pour le moment ma modestie n’en voulut pas permettre -davantage. Cependant jamais amoureux de roman ne cimentè<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>rent -amitié plus instantanée. Nous causâmes sur plusieurs -sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt dévot -que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes -les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne -l’abaissait nullement dans mon estime, car je m’étais mis -depuis quelque temps à entretenir secrètement moi-même -une opinion semblable. Aussi en pris-je occasion de remarquer -que le monde en général commençait à être d’une indifférence -blâmable en matière de doctrines et se laissait trop -guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, -répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science -pour ce moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et -pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes -les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée d’opinions -n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, -Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous -tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: -<i>Anarchon ara kai ateleutaion to pan</i>, ce qui implique que -toutes les choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon -aussi, qui vivait environ le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser -étant un mot syriaque appliqué d’ordinaire en surnom -aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, Nabon-Asser,—lui -aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; -car, comme nous disons d’ordinaire, <i>ek to biblion kubernetes</i>,—ce -qui implique que les livres n’enseigneront jamais -le monde,—ainsi il essaya de porter ses investigations... -Mais, monsieur, je vous demande pardon; je m’écarte de la -question.» Et en effet, il s’en écartait; sur ma vie, je ne pouvais -voir ce que la création du monde avait à faire dans ce -dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que -c’était un homme qui <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>avait des lettres, et maintenant je l’en -révérais davantage. Je voulais cependant le soumettre à la -pierre de touche; mais il était trop doux et trop paisible pour -disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation -qui avait l’air d’un défi à la controverse, il souriait, secouait -la tête et ne disait rien; à quoi je comprenais qu’il -aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé convenable. Le -sujet de la conversation en vint donc insensiblement des -affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, -à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, -par une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour -un de ses tenanciers.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-101.jpg" width="350" height="509" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la -fin, nous fîmes marché. Il ne restait plus qu’à me payer; -en conséquence, il tira un billet de banque de trente livres<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -et me pria de lui en faire la monnaie. Comme je n’étais pas -en position de satisfaire à sa demande, il ordonna d’appeler -son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée -élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or -pour ceci; vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou -n’importe où.» Pendant que l’homme était absent, il me -régala d’une pathétique harangue sur la grande rareté de -l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant aussi la -grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham -revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais -les espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham -revenait nous informer qu’il avait été par toute la foire -sans pouvoir trouver de monnaie, quoiqu’il eût offert une -demi-couronne pour qu’on lui en donnât. Ce fut pour nous -tous une contrariété très grande; mais le vieux gentleman, -ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais dans mes -parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse -que nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, -je crois alors que nous allons faire affaire. Vous aurez -une traite sur lui, payable à vue, et laissez-moi vous dire que -c’est un homme aussi solide que pas un à cinq milles à la -ronde. L’honnête Salomon et moi, il y a bien des années que -nous nous connaissons. Je me rappelle que je le battais toujours -aux trois sauts, mais il pouvait sauter à cloche-pied plus -loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour moi -la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu -de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -mains; et M. Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son -domestique, et le vieux Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent -au trot, très contents les uns des autres.</p> - -<p>Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me -mis à songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un -inconnu, et, en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre -l’acheteur et de reprendre mon cheval. Mais il était -trop tard. Je me dirigeai donc aussitôt vers la maison, voulant -échanger ma traite pour de l’argent le plus tôt possible. Je -trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte, et, -lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet sur lui, il -le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, -dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom -est écrit très lisiblement, et je connais aussi le gentleman, -le plus grand fripon qui soit sous la calotte des cieux. C’est -précisément le même coquin qui nous a vendu les lunettes. -N’était-ce pas un homme d’air vénérable, avec des cheveux -gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas débité une -longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et le -monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; -il n’a à son service, en fait de science, que ce -seul morceau, et il le lâche toujours chaque fois qu’il trouve -un savant dans la compagnie; mais je connais le coquin, et -je le rattraperai.»</p> - -<p>Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand -effort était de me présenter en face de ma femme et de mes -filles. Jamais gamin revenant de faire l’école buissonnière ne -fut plus effrayé de retourner en classe, pour y voir le visage -du maître, que je ne l’étais d’aller à la maison. Cependant je -résolus de prévenir leur fureur en me mettant d’abord en -colère moi-même.</p> - -<p>Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée -de toute disposition batailleuse. Ma femme et mes filles<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -étaient en larmes. M. Thornhill était venu ce jour même les -informer que leur voyage à la ville était entièrement manqué. -Les deux dames, ayant entendu des rapports sur nous -de la part de quelque malicieuse personne de notre entourage, -étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne pouvait -découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, -quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il -continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. -Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue -avec une grande résignation, éclipsée qu’elle était dans la -magnitude de la leur. Mais ce qui nous tourmentait le plus, -c’était de savoir qui pouvait être assez vil pour diffamer le -caractère d’une famille aussi innocente que la nôtre, trop -modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour faire -naître l’aversion.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-105.jpg" width="400" height="320" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XV</h2> - -<p class="pch"><i>Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. -La folie d’être trop sage.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-105.jpg" width="150" height="164" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">NOUS employâmes ce soir-là et une -partie du suivant en efforts infructueux -pour découvrir nos ennemis: il -n’y eut guère aucune famille du voisinage -qui n’encourût nos soupçons, et -chacun de nous avait, en faveur de ses -opinions, des raisons qu’il était seul à -connaître. Comme nous étions dans cet -embarras, un de nos petits garçons, -qui jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur la<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> -pelouse. On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, -aux mains duquel on l’avait vu: on l’examina; il contenait -des notes sur différents sujets, mais ce qui attira particulièrement -notre attention, ce fut un pli cacheté, avec cette inscription: -<i>Copie d’une lettre à envoyer aux dames qui sont au -château de Thornhill</i>. Immédiatement l’idée nous vint qu’il -était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli ne -devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait -qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier -à être coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. -Le reste de la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations -réunies, je lus ce qui suit:</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="pi4 p1">«<span class="smcap">Mesdames</span>,</p> - -<p class="p1">«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne -de qui ceci vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de -l’innocence, et prêt à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je -suis informé à n’en pas douter que vous avez quelque intention -d’emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux -jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni -qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la vertu, je -dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une telle -démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’a<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur -et sans mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui -pris ce moyen de m’expliquer ou de réprouver une folie, si -elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l’avertissement -d’un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que -peut avoir l’introduction du déshonneur et du vice dans des -retraites où la paix et l’innocence ont jusqu’à présent résidé.»</p></div> - -<p class="p1">Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est -vrai, qu’il y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés -dans cette lettre, et les censures en pouvaient aussi bien se -rapporter à celles à qui elle était écrite qu’à nous; mais la -malice de l’intention était évidente, et nous n’allâmes pas -plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m’entendre -jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec un -ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et -Sophia semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet -homme. Pour ma part, cela me paraissait un des plus vils -exemples d’ingratitude sans motif que j’eusse encore rencontrés. -Et je ne pouvais m’en rendre compte d’une autre manière -qu’en l’attribuant à son désir de retenir ma fille cadette -dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue plus fréquentes. -Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de vengeance, -lorsque notre autre petit garçon arriva en courant -nous dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du -champ. Il est plus facile de concevoir que de décrire les sensations -compliquées que font ressentir la douleur d’une récente -injure et le plaisir d’une vengeance prochaine. Quoique -notre intention fût seulement de lui reprocher son ingratitude, -nous résolûmes de le faire d’une manière qui fût parfaitement -piquante. Dans ce but, nous convînmes de l’accueillir -avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec une -amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et pu<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>is, -au milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un -tremblement de terre et de l’écraser sous le sentiment de sa -propre bassesse. Ceci décidé, ma femme entreprit de conduire -elle-même la manœuvre, car elle avait réellement un certain -talent pour les entreprises de ce genre. Nous le voyions -approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. «Une belle -journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; -j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements -de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria -ma femme dans un bruyant éclat de rire, après lequel elle -demanda pardon de ce qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère -madame, répliqua-t-il, je vous pardonne de tout mon cœur, -car je déclare que je n’aurais pas cru que c’était une plaisanterie, -si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, monsieur, -s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant -je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries -à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, -que vous avez lu un recueil de bons mots ce matin; -cette once de plaisanteries est une idée si délicieuse! Et cependant, -madame, j’aimerais mieux voir une demi-once de -jugement.</p> - -<p>—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant -encore, bien que le rire ne fût pas de son côté; et cependant -j’ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui -en avaient très peu.—Et sans doute, riposta son antagoniste, -vous avez connu des dames se targuer d’esprit qui -n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait -pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; -aussi résolus-je de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. -«L’esprit et le jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et -l’autre que des riens sans l’intégrité; c’est là ce qui donne -de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans défaut, -est plus grand que le philosophe qui en a beaucoup; -car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? <i>Un homme -honnête est le plus noble ouvrage de Dieu.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p> - -<p>«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua -M. Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, -et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De -même que la réputation des livres ne surgit pas de leur -absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, -ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non d’après l’absence -des défauts, mais d’après la hauteur des vertus qu’ils -possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme -d’État peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; -mais leur préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui -traverse péniblement la vie sans blâme et sans applaudissement? -Nous pourrions aussi bien préférer -les tableaux ternes et corrects de l’École flamande -aux inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau -romain.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-109.jpg" width="400" height="433" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> -juste lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; -mais lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la -même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel caractère -mérite le mépris.</p> - -<p>—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres -tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de -grandes vertus; pourtant dans mon passage à travers la vie, -je n’ai jamais trouvé un seul exemple de leur existence; au -contraire, j’ai toujours remarqué que là où l’intelligence était -vaste, les sentiments étaient bons. Et vraiment la Providence -se montre en ce détail notre bienveillante amie, d’affaiblir -ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer -le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette règle -semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des -petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, -tandis que les animaux doués de force et de puissance sont -généreux, braves et doux.</p> - -<p>—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant -il serait aisé en ce moment même de désigner un homme—et -j’attachai fixement mon regard sur lui—dont la tête et le -cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, -continuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d’avoir -cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginaire<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille?—Oui, -monsieur, répondit-il avec un visage d’une assurance -imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis -bien aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous -cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, -mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette -lettre?—Cette lettre, répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai -écrit cette lettre.—Et comment avez-vous pu, dis-je, être -assez bas, assez ingrat pour oser écrire cette lettre?—Et -comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d’une -effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser ouvrir -cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais -vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, -c’est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche -que vous vous êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure -de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et -court à cette porte.» Ce trait inattendu d’insolence me fit -monter à un tel point que je pouvais à peine gouverner ma -colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille pas davantage -ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre -jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment -que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit -un suffisant bourreau!» En parlant ainsi, je lui jetai son -portefeuille qu’il ramassa en souriant, et, en attachant le -fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout -étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particulièrement -était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre -en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma -chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s’étaient -élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris -que la honte fasse défaut aux méchants; ils ne rougissent -que d’être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient -de leurs vices.</p> - -<p>«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> -compagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement -ensemble. Mais leur union se trouva bientôt -désagréable et gênante pour l’un et pour l’autre. Le Crime -donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte -trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. Aussi, -après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer -pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui -pour atteindre le Destin qui le précédait sous la forme d’un -bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna -tenir compagnie à la Vertu qu’au commencement de leur -voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après -que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la -Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus -qu’ils ont encore de reste.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-113.jpg" width="400" height="285" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XVI</h2> - -<p class="pch"><i>La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres -plus grands.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-113.jpg" width="150" height="156" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">QUELLES qu’eussent pu être les impressions -de Sophia, le reste de la famille -fut facilement consolé de l’absence de -M. Burchell par la compagnie de notre -seigneur, dont les visites devenaient -maintenant plus fréquentes et plus -longues. S’il avait été déçu dans son -espoir de procurer à mes filles les plaisirs -de la ville, comme il en avait le -dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur -fournir les petits divertissements que permettait notre<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -retraite. Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis -que mon fils et moi nous poursuivions nos travaux au dehors, -il s’asseyait au milieu de la famille, à notre foyer, et les amusait -en leur décrivant la grande ville, avec toutes les parties -de laquelle il était familier. Il répétait couramment toutes -les observations qui se débitent dans l’atmosphère des -théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries des -beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se -faire une place dans le Recueil des bons mots. Il employait -les intervalles que laissait la conversation à enseigner le -piquet à mes filles, ou quelquefois à faire boxer l’un contre -l’autre mes deux plus jeunes, pour les rendre plus délurés, -comme il disait; mais l’espoir de l’avoir pour gendre nous -aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses imperfections. -Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille -stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour -dire la chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices -pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au -thé, étaient secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait -faits; si le vin de groseille était bien lié, c’était elle qui -avait cueilli les groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient -aux cornichons leur vert particulier, et, dans la composition -d’un pudding, c’était son jugement qui mesurait le mélange<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> -des ingrédients. Et puis, quelquefois, la pauvre femme disait -au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, tout à fait de la -même taille, et elle les priait de se tenir debout tous les deux -pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle croyait -impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait -voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il -donnait de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles -ne fussent pas encore arrivées jusqu’à des propositions de -mariage, n’en étaient, pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait -sa lenteur à se prononcer tantôt à une timidité native, -tantôt à la crainte d’offenser son oncle. Une circonstance, -cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors de doute -son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même -regarda cela comme une promesse formelle.</p> - -<p>Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite -chez le voisin Flamborough, apprirent que les Flamborough -avaient récemment fait faire leurs portraits par un enlumineur -qui voyageait dans le pays et prenait les ressemblances -à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis -longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité -dans les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas -gagné sur nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je -dis beaucoup,—il fut résolu que nous ferions faire nos portraits, -nous aussi. Ayant donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je -faire?—nous eûmes alors à délibérer comment nous -montrerions la supériorité de notre goût par nos attitudes. -Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept et on les -avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à -fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans -la moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque -chose d’un plus brillant style, et, après bien des débats, -nous en arrivâmes enfin à la résolution unanime de nous faire -peindre ensemble dans un grand morceau historique de famille. -Ce serait moins cher, puisqu’un seul cadre servirait<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -pour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car aujourd’hui -toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de -cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet -historique qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes -de nous faire peindre en figures historiques indépendantes. Ma -femme voulut être représentée en Vénus, et le peintre fut -prié de ne pas être trop parcimonieux de diamants dans son -corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons devaient être -en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et rabat, -je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. -Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert -de fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné -d’or, et une cravache à la main. Sophia devait être une -bergère, avec autant de moutons que le peintre en pourrait -mettre gratis, et Moïse serait paré d’un chapeau à plume -blanche. Notre bon goût plut tant au squire qu’il insista -pour être mis dans le tableau, comme un membre de la -famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds -d’Olivia. Nous considérâmes tous cela comme une indication -de son désir d’entrer dans la famille, et nous ne pûmes -refuser sa requête. Le peintre se mit donc à l’œuvre, et comme -il travaillait avec assiduité et diligence, en moins de quatre -jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il faut -avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma -femme lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement -satisfaits de son travail; mais une malheureuse -circonstance, dont on ne s’était pas aperçu avant que la -peinture fût finie, vint nous frapper de consternation. Le -tableau était si grand que nous n’avions pas dans la maison -de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger -tous un point si essentiel? C’est une chose<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> inconcevable; -mais il est certain que nous avions agi tous grandement -à l’étourdie. Au lieu donc de flatter notre vanité, comme nous -l’espérions, le tableau resta appuyé de la plus mortifiante -façon contre le mur de la cuisine où la toile avait été tendue -et peinte, beaucoup trop grand pour passer par aucune des -portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. L’un le comparait -à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour -être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt -à un dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient -comment il pourrait sortir, mais le plus grand nombre -était stupéfait qu’il eût jamais pu entrer.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-117.jpg" width="400" height="446" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p> - -<p>Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, -il eut pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des -pensées plus malicieuses. Le portrait du squire, que l’on -voyait mêlé aux nôtres, était un honneur trop grand pour -échapper à l’envie. Des bruits scandaleux commencèrent à -circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité était -continuellement troublée par des gens qui venaient en -amis nous raconter ce que des ennemis avaient dit de -nous. Nous répondions invariablement à ces rapports avec -l’indignation qu’ils méritaient; mais la calomnie ne fait -jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on lui présente.</p> - -<p>Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la -malice de nos ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution -qui renfermait trop de finesse pour me satisfaire entièrement. -La voici: comme notre objet principal était de mettre -hors de doute l’honnêteté des intentions de M. Thornhill, -ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui demander -son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si ceci -ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on -était alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne -voulus d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière -mesure, avant qu’Olivia m’eût donné les assurances les -plus solennelles qu’elle épouserait le rival qu’on lui trouverait -pour l’occasion, si le squire ne l’en empêchait pas en la -prenant lui-même pour femme. Tel fut le plan dressé, et auquel, -si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne donnai -pas non plus mon approbation complète.</p> - -<p>En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint -nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de -donner à leur maman l’occasion d’exécuter son plan; mais -elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d’où -elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la -commença artificieusement en remarquant qu’une des demoiselles -Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -parti dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit -par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes -sont toujours sûres d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel -protège les filles qui n’en ont pas! continua-t-elle. Que signifie -la beauté, monsieur Thornhill, ou que signifient -toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce -siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: -Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.</p> - -<p>—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, -en même temps que la nouveauté de vos remarques, et -si j’étais roi, il en serait autrement. Ce serait vraiment alors -le bon temps pour les filles sans fortune; vos deux jeunes -demoiselles seraient les premières que je pourvoirais.</p> - -<p>—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. -Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma -fille aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y -faites songer; sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous -me recommander un mari convenable pour elle? Elle -a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien élevée, -et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents.</p> - -<p>—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais -découvrir une personne en possession de toutes les perfections -qui peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui -aurait de la prudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, -voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable.—Oui, -certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connaissance -de quelque personne de ce genre?—Non, madame, -répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne -qui mérite d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour -être possédé par un homme; c’est une déesse. Sur mon âme, -je dis ce que je pense, c’est un ange.—Ah! monsieur Thornhill, -c’est pure flatterie à l’adresse de ma pauvre fille; mais -nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, dont la<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. -Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un -homme à l’aise, monsieur Thornhill, capable de bien lui donner -son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions -(ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, -je serais bien aise d’avoir votre approbation de notre choix.—Comment! -madame, répliqua-t-il, mon approbation! Mon -approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier tant de -beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre -son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais -approuver un tel acte d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, -monsieur, s’écria Déborah, si vous avez vos raisons, -c’est une autre affaire; mais je serais bien aise de connaître -ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, elles -gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait -la main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées -ici.»</p> - -<p>Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, -et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. -Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la -plus exaltée, mais je n’étais pas aussi enthousiaste. Il me -semblait assez clair qu’il y avait là dedans plus d’amour que -de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, on décida -de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès -que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses -hommages.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-121.jpg" width="400" height="336" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XVII</h2> - -<p class="pch"><i>Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une tentation -agréable et prolongée.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-121.jpg" width="150" height="183" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">POUR moi, qui n’avais en vue que -le bonheur réel de mon enfant, la -recherche de M. Williams m’était -agréable, car il était à l’aise, prudent -et sincère. Il ne fallait que bien peu -d’encouragement pour raviver sa première -passion; de sorte qu’un soir -ou deux après, lui et M. Thornhill -se rencontrèrent dans notre maison -et s’examinèrent un moment avec des regards de colère; mais<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> -Williams ne devait aucun loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta -que médiocrement de son indignation. De son côté, -Olivia joua la coquette à la perfection, si l’on peut appeler -jeu ce qui était son véritable caractère, feignant de prodiguer -toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant -cette préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et -prit congé d’un air rêveur. J’avoue cependant que j’étais -intrigué de le voir aussi peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il -était en son pouvoir d’écarter si aisément la cause de -sa peine en déclarant une honorable passion. Mais quel -que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement -s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande -encore. Après chaque entrevue entre ses deux amants, et -il y en eut plusieurs, elle avait l’habitude de se retirer à -l’écart et de s’abandonner à son chagrin. Ce fut dans cette -situation que je la trouvai, un soir qu’elle avait soutenu -pendant quelque temps une gaieté feinte. «Vous voyez maintenant, -mon enfant, lui dis-je, que votre confiance en l’amour -de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la rivalité -d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache -qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une -franche déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses -raisons pour ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> ses -regards et de ses paroles me convainc de la réalité de son -estime. Un peu de temps encore suffira, je l’espère, pour -découvrir la générosité de ses sentiments et vous prouver que -mon opinion sur lui était plus juste que la vôtre.—Olivia, ma -bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a employés jusqu’ici -pour l’obliger à une déclaration ont été proposés et -arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous -aie le moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, -ma chérie, que je contribuerai jamais à faire de son honnête -rival la dupe de votre amour mal placé. Quel que soit le -temps que vous demandiez pour amener votre adorateur supposé -à une explication, je vous l’accorderai; mais à l’expiration -de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me verrai -obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams -soit récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici -soutenu dans la vie exige cela de moi, et ma tendresse de -père n’influencera jamais mon intégrité d’homme. Fixez donc -votre jour; qu’il soit aussi éloigné que vous le jugerez bon; et, -en même temps, prenez soin de faire savoir exactement à -M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre. -Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement -qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il -ne vous perde à jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait -pas ne pas considérer comme parfaitement juste, fut acceptée. -Elle renouvela encore ses promesses les plus positives -d’épouser M. Williams au cas où l’autre serait insensible; et, -la première fois que l’occasion s’en présenta devant M. Thornhill, -on fixa le même jour du mois suivant pour ses noces avec -le rival.</p> - -<p>Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété -de M. Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me -donnait quelque inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence -et la passion, sa vivacité l’abandonna tout à fait; elle -recherchait toutes les occasions d’être seule, et alors elle passait -son temps dans les larmes. Une semaine s’écoula, mais<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter son mariage. La -semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus ouvert. -La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma -fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y -attendais, sembla garder une tranquillité pensive que je prenais -pour de la résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement -content de penser que mon enfant allait avoir la certitude -d’un avenir de bien-être et de paix, et souvent j’applaudissais -à sa résolution de préférer le bonheur à l’ostentation.</p> - -<p>C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; -ma petite famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, -racontant des histoires du temps passé et faisant des plans -pour l’avenir, très occupée à former mille projets, et riant -de toutes les folies qui venaient aux lèvres.</p> - -<p>«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir -un mariage dans la famille, mon garçon. Quel est votre avis -sur cette question et sur cette affaire en général?—Mon avis, -père, est que tout va très bien, et j’étais justement en train -de penser que lorsque sœur Livy sera mariée au fermier Williams, -il nous prêtera son pressoir à cidre et ses cuves à -brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je, -et il nous chantera <i>la Mort et la Dame</i>, pour nous donner du -cœur, par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à -notre Dick, reprit Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très -gentiment.—Vraiment! m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est -petit Dick? Qu’il y aille hardiment.—Mon frère Dick, cria -Bill, mon dernier, vient de sortir avec sœur Livy; mais -M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais vous les -chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le <i>Cygne mourant</i>, -ou l’<i>Élégie sur la mort d’un chien enragé</i>?—L’élégie, -enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais -entendu cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, -vous savez; donnez-nous une bouteille du meilleur vin de -groseille pour soutenir nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes -sortes d’élégies dans ces derniers temps que, si je n’avais -un verre pour me ranimer, je suis sûr <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>que celle-ci m’accablerait; -et vous, Sophy, mon amour, prenez votre guitare, et -pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.»</p> - -<p class="pc1 lmid">ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ</p> - -<p class="pp8 p1">Bonnes gens de chaque condition,<br /> -Prêtez tous l’oreille à ma chanson,<br /> -Et si vous la trouvez merveilleusement courte,<br /> -Elle ne pourra vous retenir longtemps.</p> - -<p class="pp8 p1">Dans Islington, il y avait un homme<br /> -De qui le monde pouvait dire<br /> -Qu’il faisait une course dévote<br /> -Chaque fois qu’il allait prier.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-125.jpg" width="400" height="387" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pp8">Tendre et doux était son cœur<br /> -Pour consoler amis et ennemis;<br /> -Tous les jours il habillait celui qui est nu,<br /> -Lorsqu’il mettait ses habits.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span></p> - -<p class="pp8 p1">Or dans cette ville un chien se trouva,<br /> -Car nombreux sont là les chiens,<br /> -Métis, jeunes chiens, chiennaux, chiens courants<br /> -Et roquets de bas étage.</p> - -<p class="pp8 p1">Ce chien et cet homme d’abord furent amis;<br /> -Mais une pique étant survenue,<br /> -Le chien, dans quelque but secret,<br /> -Devint enragé et mordit l’homme.</p> - -<p class="pp8 p1">Alentour, de toutes les rues avoisinantes,<br /> -Les voisins inquiets accoururent<br /> -Et jurèrent que le chien avait perdu l’esprit<br /> -De mordre un si brave homme.</p> - -<p class="pp8 p1">La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse<br /> -A tout œil de chrétien;<br /> -Et, tout en jurant que le chien était enragé,<br /> -Ils juraient que l’homme en mourrait.</p> - -<p class="pp8 p1">Mais bientôt une merveille se fit jour,<br /> -Qui montra qu’ils mentaient, les coquins:<br /> -L’homme guérit de la morsure;<br /> -Le chien, ce fut lui qui mourut.</p> - -<p class="p1">«Voilà un très bon garçon, Bill, sur ma parole, et une -élégie qu’on peut appeler véritablement tragique. Al<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>lons, -mes enfants, à la santé de Bill, et puisse-t-il être un jour -évêque!</p> - -<p>—De tout mon cœur, s’écria ma femme; et s’il prêche -seulement aussi bien qu’il chante, je n’ai pas de crainte pour -lui. Presque tous ceux de sa famille, du côté de sa mère, -savaient bien chanter une chanson: c’était un dicton dans -notre pays que les Blenkinsop ne pouvaient jamais regarder -droit devant eux, ni les Hugginson souffler une chandelle; -qu’il n’y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une chanson, -ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire.—Quoi -qu’il en soit, m’écriai-je, la plus vulgaire de toutes les ballades -me plaît généralement mieux que ces belles odes -modernes et que ces choses dont une seule strophe vous pétrifie, -productions qu’on déteste et qu’on loue à la fois. Passez -le verre à votre frère, Moïse. Le grand défaut de ces élégiaques -est qu’ils sont au désespoir pour des infortunes qui -ne donnent à la portion sensée du genre humain qu’une peine -très médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou -son petit chien, et aussitôt le poète imbécile s’encourt chez lui -mettre la catastrophe en vers.</p> - -<p>—Ce peut être la manière, reprit Moïse, dans des compositions -plus relevées; mais les chansons du Ranelagh qui -viennent jusqu’à nous sont d’une familiarité parfaite et toutes -jetées dans le même moule: Colin rencontre Dolly, et ils -ont une conversation tous les deux; il lui donne un cadeau -de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui fait présent -d’un bouquet; puis ils vont ensemble à l’église où ils -donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis -de se marier aussi vite qu’ils le pourront.</p> - -<p>—Et c’est même un très bon avis, m’écriai-je. Et je me -suis laissé dire qu’il n’y a pas un endroit au monde où un avis -puisse être donné avec plus de convenance que là; car, en -même temps qu’on nous persuade de nous marier, on nous -fournit une femme; or il faut assurément que ce soit un excellent -marché, mon garçon, que celui où l’on nous dit ce<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> -qu’il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l’avons -pas.</p> - -<p>—Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu’il n’y a que -deux marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes: -le Ranelagh en Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le marché -espagnol est ouvert une fois par an; mais nos femmes -anglaises sont en vente toute l’année.</p> - -<p>—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille -Angleterre est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent -des femmes.—Et pour les femmes qui mènent leurs -maris, dis-je en interrompant. C’est un proverbe à l’étranger -que si l’on bâtissait un pont sur la mer, toutes les dames du -continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur les nôtres. -Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur, et -vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles -grâces ne devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la -tranquillité, la santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux -à présent que le plus grand monarque de la terre. Il n’a -point un tel foyer, ni si aimables figures autour de lui. Oui, -Déborah, voilà que nous vieillissons; mais le soir de notre vie -semble devoir être heureux. Nous descendons d’aïeux qui ne -surent point ce qu’est une tache, et nous laissons derrière nous -une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous vivrons, -ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand nous -mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la -postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; -nous reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? -La voix de ce petit chérubin est toujours la plus douce dans -le concert.»</p> - -<p>Je parlais encore lorsq<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>ue Dick entra en courant. «Oh! -papa, papa! elle est partie, elle est partie! ma sœur Livy -est partie d’avec nous pour toujours!—Partie, enfant!</p> - -<p>—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise -de poste, et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait -pour elle; et elle pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; -mais il l’a persuadée de nouveau, et elle est montée dans la -chaise et a dit: Oh! que fera mon pauvre papa quand il -saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes enfants, -m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons -plus une heure de joie.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-129.jpg" width="400" height="503" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p> - -<p>Mais, oh! que l’éternelle fureur -du ciel s’abatte sur lui et les siens! Me voler ainsi mon enfant! -Et sûrement il lui arrivera cela pour m’avoir ravi ma -douce innocente que je conduisais au ciel, toute la candeur -qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à -jamais fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère -et l’infamie, car mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria -mon fils, est-ce là votre force d’âme?—Ma force d’âme, -enfant! Oui, il verra que j’ai de la force d’âme! Apportez-moi -mes pistolets. Je veux poursuivre le traître. Tant qu’il -sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis, il s’apercevra -que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide -scélérat!»</p> - -<p>J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, -dont l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me -prit dans ses bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, -la Bible est la seule arme qui aille maintenant à vos -mains âgées. Ouvrez le livre, vous que j’aime, et changez -en le lisant notre angoisse en patience, car elle nous a -bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils -après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. -Vous devriez être le consolateur de ma mère, et vous -accroissez sa peine. Il convenait mal à vous et à votre révérend -caractère de maudire ainsi votre plus grand ennemi. Vous -n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat qu’il est.—Je ne -l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez fait, en -vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que -le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, -mon fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance -qui, la première, nous enseigna à bénir nos ennemis! -Béni soit son saint nom pour tous les biens qu’il a donnés et -pour tout ce qu’il a enlevé. Mais ce n’est pas, non, ce n’est pas -une petite douleur qui peut arracher des larmes de ces vieux -yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas pleuré. Mon<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> enfant! -Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare... Le ciel -me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, -mon amour, combien elle était bonne et combien charmante; -jusqu’à cette heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous -rendre heureux. Si seulement elle était morte! Mais elle est -partie; l’honneur de notre famille est souillé, et il faut que je -cherche le bonheur dans d’autres mondes qu’ici-bas. Mais, -mon enfant, vous les avez vus s’éloigner; peut-être l’entraînait-il -de force? S’il l’a enlevée de force, elle peut encore être -innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a seulement -embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup -et s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis -très vite.—C’est une ingrate créature, s’écria ma femme -qui pouvait à peine parler à cause de ses larmes, de nous avoir -traités ainsi. On ne lui a jamais imposé la moindre contrainte -dans ses affections. La dévergondée a bassement déserté ses -parents sans aucune provocation de notre part, pour mettre -vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous -suivre.»</p> - -<p>C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables -malheurs, se passa dans l’amertume de la plainte et les -emportements d’une exaltation mal soutenue. Je résolus -cependant de découvrir le traître, où qu’il fût, et de lui reprocher -sa bassesse. Le lendemain matin, notre malheureux -enfant nous manqua au déjeuner, où elle avait l’habitude de -nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme, comme elle -l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par des reproches. -«Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de notre -famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne -l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive -avec son vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, -mais elle ne nous trompera jamais plus.</p> - -<p>—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma -détestation de son crime est aussi grande que la vôtre; mais<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -toujours cette maison et ce cœur seront ouverts à une pauvre -pécheresse qui revient repentante. Plus tôt elle reviendra de -son égarement, plus elle sera la bienvenue pour moi. Une -première fois les meilleurs de tous peuvent errer; l’artifice -peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme. -La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre -est la progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera -la bienvenue dans ce cœur et dans cette maison, quand elle -porterait la tache de dix mille vices. J’écouterai encore la musique -de sa voix, encore je m’appuierai tendrement sur son -sein, pourvu seulement que j’y trouve le repentir. Mon fils, -apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa poursuite, -où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte, je -pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-133.jpg" width="400" height="366" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XVIII</h2> - -<p class="pch"><i>Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-133.jpg" width="150" height="186" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le -signalement du gentleman qui avait mis -sa sœur dans la chaise de poste, tous mes -soupçons tombèrent sur notre jeune seigneur -dont la réputation pour de telles -intrigues n’était que trop assise. Je dirigeai -donc mes pas vers le château de -Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, -et, s’il se pouvait, à ramener ma fille; mais avant que -j’eusse atteint sa résidence, je fus rencontré par un de mes<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -paroissiens qui me dit qu’il avait vu une jeune personne ressemblant -à ma fille dans une chaise de poste avec un gentleman -qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître -pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce -renseignement ne me convainquit pourtant en aucune façon. -J’allai donc chez le jeune squire, et bien qu’il fût encore de -bonne heure, j’insistai pour le voir immédiatement; il parut -bientôt, avec l’air le plus ouvert et le plus familier, et sembla -parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma fille, protestant -sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. En conséquence, -je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les -reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me -le rappelai, plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais -l’arrivée d’un autre témoin ne me laissa plus la possibilité de -douter de sa scélératesse: cette personne affirmait comme un -fait que lui et ma fille étaient partis pour les Eaux, à environ -trente milles de là, où il y avait alors beaucoup de monde.</p> - -<p>Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment -qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un -instant s’il ne se pouvait pas que ces renseignements me -fussent donnés par des gens mis exprès sur mon chemin pour -m’égarer, mais je résolus de poursuivre jusque-là ma fille et -son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, m’informant<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien jusqu’à -l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme -à cheval que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et -qui m’assura que, si je les suivais jusqu’aux courses, qui -n’étaient qu’à trente milles plus loin, je pouvais compter -les rejoindre; car il les y avait vus danser la nuit précédente, -et toute la compagnie paraissait charmée de la manière dont -ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, je -m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi -environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très -brillant coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient -ardemment, le plaisir; combien différent du mien, qui était -de rappeler une enfant égarée à la vertu! Je crus apercevoir -M. Burchell à quelque distance; mais, comme s’il redoutait -une entrevue, à mon approche il se mêla à la foule et je ne le -vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile de continuer ma -poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à la maison, -vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. -Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais -subies me jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes -avant de sortir du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, -car j’étais à plus de soixante-dix milles de chez moi. -Cependant je me réfugiai dans une petite auberge, sur le bord -de la route, et là, dans cette retraite ordinaire de l’indigence et -de la frugalité, je me couchai pour attendre patiemment l’issue -de ma maladie. J’y languis pendant près de trois semaines; -mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je n’eusse -pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il -est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance -eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par -un voyageur qui s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement -en passant. Cette personne n’était autre que le libraire -philanthrope de Saint-Paul’s Churchyard, qui a écrit tant -de petits livres pour les enfants; il s’appelait leur ami;<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -mais il était l’ami de tout le genre humain. A peine descendu, -il avait hâte d’être parti, car il était toujours occupé -d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là -même, il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas -Trip. Je reconnus immédiatement la figure rouge et -bourgeonnée de cet excellent homme, qui avait été mon éditeur -contre les deutérogamistes du siècle, et je lui empruntai -quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. Je -quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus -de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par -jour. Ma santé et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, -et je condamnais maintenant cet orgueil qui m’avait fait -regimber sous la main qui châtie. L’homme ne sait guère -quelles calamités dépassent la mesure de sa patience, avant de -les éprouver. De même qu’en gravissant les hauteurs de l’ambition -qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque pas qui nous -élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective de -déception cachée; de même, dans notre descente des sommets -de la joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse -d’abord sombre et obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à -sa propre satisfaction, trouve, à mesure que nous descendons, -quelque chose pour le flatter et lui plaire. Et toujours, en -approchant, les objets les plus sombres semblent s’éclairer, et -l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.</p> - -<p>Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures -environ que je marchais, lorsque j’aperçus quelque chose -qui, à distance, ressemblait à une charrette de roulier, et que -je résolus de rejoindre. Mais, lorsque je fus parvenu auprès, -je vis que c’était la voiture d’une troupe ambulante, qui portait -les décors et autr<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>e mobilier théâtral jusqu’au prochain -village, où la troupe devait donner une représentation. La -voiture n’était accompagnée que de la personne qui la conduisait -et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant -suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne -compagnie fait le chemin plus court; j’entamai donc la conversation -avec le pauvre comédien, et comme j’avais eu autrefois -moi-même quelque goût pour le théâtre, je dissertai -sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, assez peu au -courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels étaient -maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et -les Otway du jour.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-137.jpg" width="400" height="364" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> -nos modernes dramaturges se croiraient honorés d’être comparés -aux écrivains que vous citez. La manière de Dryden et -de Rowe, monsieur, est tout à fait hors de mode; notre goût -a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben Jonson et toutes les -pièces de Shakespeare, voilà les seules choses qui aient cours.—Comment, -m’écriai-je, est-il possible que le siècle présent -se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à -ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages -que vous dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le -public n’a pas d’opinion en fait d’idiome, de tour d’esprit ou -de caractère, car ce n’est pas son affaire; il ne vient que pour -être amusé, et il se trouve heureux quand il peut se régaler -d’une pantomime, sous la sanction des noms de Jonson ou de -Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs dramatiques -modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare -que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, -je ne sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, -il est vrai, que le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition -de la pièce, c’est le nombre des effets et des attitudes -qu’on peut y introduire, qui attire les applaudissements. J’ai vu -une pièce, sans une seule plaisanterie d’un bout à l’autre, -atteindre un succès de popularité, et une autre sauvée par un -accès de colique que le poète y avait jeté. Non, monsieur, les -œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop d’esprit -pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup -plus naturel.»</p> - -<p>Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé -au village qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, -et était sorti pour nous contempler; mon compagnon -fit en effet cette remarque que les comédiens ambulants ont -toujours plus de spectateurs dehors que dedans. Je ne songeai -à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie -que lorsque je vis la populace se rassembler autour de -moi. Je pris donc refuge, aussi promptement que possib<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>le, -dans la première taverne qui se présenta, et, ayant été introduit -dans la salle commune, je fus accosté par un monsieur -bien mis qui me demanda si j’étais réellement le chapelain de -la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que comportait -mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la vérité, -et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il -poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et -moi, à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel -il discuta la politique moderne avec une grande ardeur et un -grand intérêt. Je faisais de lui dans mon esprit un membre -du parlement pour le moins, et mes conjectures prirent -presque la force de la certitude lorsque, au moment où nous -demandions ce qu’il y avait dans la maison pour souper, il -insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez -lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous -laissâmes persuader de nous rendre.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-141.jpg" width="400" height="388" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XIX</h2> - -<p class="pch"><i>Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, -et appréhendant la perte de nos libertés.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-141.jpg" width="150" height="155" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LA maison où nous devions être traités -se trouvant à une petite distance du -village, notre amphitryon nous dit -que, comme sa voiture n’était pas -prête, il nous conduirait à pied, et -nous arrivâmes bientôt à l’une des -plus magnifiques demeures que j’eusse -vues dans cette partie du pays. La -pièce où l’on nous fit entrer était d’une -élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -ordres pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, -déclara que nous étions réellement en veine. Notre hôte revint -bientôt; on servit un élégant souper; deux ou trois dames -en négligé coquet furent introduites et la conversation commença -avec une certaine animation. La politique, toutefois, -était le sujet sur lequel s’étendait notre amphitryon; car -il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil et son -épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais vu -le dernier <i>Monitor</i>. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! -l’<i>Auditor</i> non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, -répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon -amphitryon. Eh bien, je lis tous les journaux politiques qui -paraissent. Le <i>Daily</i>, le <i>Public</i>, le <i>Ledger</i>, la <i>Chronicle</i>, le -<i>London Evening</i>, le <i>Whitehall Evening</i>, les dix-sept magazines -et les deux revues; et quoiqu’ils se détestent les uns -les autres, je les aime tous. La liberté, monsieur, la liberté, -c’est l’orgueil des fils de la Grande-Bretagne, et par toutes -nos mines de houille des Cornouailles, j’en révère les -gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous -révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il -fait ce que nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue -comme il a fait ces temps derniers, je ne m’inquiéterai plus -davantage de ses affaires. Je ne dis rien, je me contente de -penser. J’aurais su mieux diriger les choses. Je ne crois<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il devrait -aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner -un avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre -façon.</p> - -<p>—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce -genre fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des -honnêtes gens de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, -ce pouvoir sacré qui, depuis quelques années, va -chaque jour déclinant et perdant sa juste part d’influence -dans l’État. Mais ces ignorants continuent toujours leur cri -de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le jettent bassement -dans le plateau qui penche déjà.</p> - -<p>—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à -ce jour pour voir un homme assez bas, assez vil pour être -l’ennemi de la liberté et le défenseur des tyrans? La liberté, -ce don sacré du ciel, ce glorieux privilège des Bretons!</p> - -<p>—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se -trouve encore quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? -Quelqu’un qui soit d’avis d’abandonner honteusement les privilèges -des Bretons? Y a-t-il quelqu’un, monsieur, qui puisse -être si abject?</p> - -<p>—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet -attribut des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations -modernes! Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais -être roi moi-même. Nous avons tous naturellement un -droit égal au trône; nous sommes tous originairement égaux. -C’est là mon opinion, et ce fut jadis l’opinion d’une secte -d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. Ils essayèrent -de se constituer en une communauté où tous seraient également -libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il y en -avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de -plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du -reste; car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> chevaux -parce que c’est un animal plus fin qu’eux, de même -est-il sûr aussi que l’animal qui sera plus fin on plus fort que -lui lui montera sur les épaules à son tour. Donc, comme il est -imposé à l’humanité de se soumettre, et que quelques-uns -sont nés pour commander et les autres pour obéir, la question -est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux les avoir -chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, -on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon -compte personnel, je hais naturellement la face du tyran; -plus il est éloigné de moi, plus je suis satisfait. La généralité -du genre humain est aussi de mon sentiment et a unanimement -créé un roi dont l’élection diminue le nombre des tyrans -en même temps qu’elle met la tyrannie à une distance plus -grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, les grands, -qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un seul -tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus -d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement -sur les classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par -conséquent, de diminuer le pouvoir royal autant que possible; -car tout ce qu’ils lui prennent leur est naturellement rendu à -eux-mêmes, et tout ce qu’ils ont à faire dans l’État est de -saper le tyran unique, ce qui est le moyen de recouvrer leur -autorité primitive. Maintenant il se peut que les circonstances -dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de ses lois, -l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser -en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier -lien, si notre État est dans des circonstances de nature -à favoriser l’accumulation des richesses et à rendre les -hommes opulents plus riches encore, cela augm<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>entera leur -ambition. L’accumulation des richesses, d’ailleurs, doit nécessairement -être une conséquence, lorsque, comme à présent, le -commerce extérieur déverse dans l’État plus de trésors que -n’en produit l’industrie intérieure; car le commerce extérieur -ne peut se faire avec profit que par les riches, et ceux-ci ont -encore en même temps tous les avantages qui dérivent de -l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, -deux sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont -qu’une. C’est pour cette raison qu’on voit, dans tous les États -commerçants, les richesses s’accumuler et que, jusqu’ici, tous -sont, avec le temps, devenus aristocratiques.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-145.jpg" width="400" height="401" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi -contribuer à l’accumulation des richesses; comme, par exemp<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>le, -lorsque, grâce à elles, les liens naturels qui rattachent les -riches et les pauvres sont brisés et qu’il est prescrit que les -riches ne se marieront qu’avec les riches, ou lorsque les gens -instruits sont regardés comme n’ayant pas qualité pour servir -leur pays de leurs conseils uniquement à cause du défaut -de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet -à l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et -par des moyens tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. -Maintenant le possesseur de richesses accumulées, lorsqu’il -est pourvu du nécessaire et des plaisirs de la vie, n’a pas -d’autre méthode pour employer le superflu de sa fortune que -d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en d’autres -termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des -gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés -à supporter l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie -pour un morceau de pain. C’est ainsi que tous les personnages -très opulents réunissent autour d’eux un cercle des plus -pauvres de la population, et toute organisation politique où -les richesses abondent peut se comparer au système cartésien, -où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, toutefois, -qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un -haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: -le rebut du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation -sont adaptées à la servitude, et qui ne connaissent rien de la -liberté que le nom.</p> - -<p>«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de -gens en dehors de la sphère d’influence de l’homme opulent, -je veux dire cette classe de personnes qui se maintiennent -entre les très riches et la dernière populace, ces hommes qui -sont en possession de fortunes trop grandes pour se soumettre -au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop pauvres pour -s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe -moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les -arts, toute la sagesse, toutes les vertus de la société. On n<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>e connaît -que cette classe seule qui soit la véritable conservatrice -de l’indépendance et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant -il peut arriver que cette classe moyenne de l’humanité -perde toute son influence dans un État, et que sa voix soit en -quelque sorte noyée dans celle de la populace; car si la fortune -suffisante pour donner aujourd’hui à quelqu’un une voix -dans les affaires de l’État est dix fois moindre que celle que -l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il est évident -qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit -ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant -toujours dans le tourbillon des grands, suivront la direction -que les grands pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, -tout ce qu’il reste à faire à la classe moyenne, c’est de -conserver la prérogative et les privilèges du chef suprême -avec la plus religieuse circonspection. En effet, il départage -le pouvoir des riches et empêche les grands de tomber d’un -poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée au-dessous -d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une -ville dont les riches font le siège, et au secours de laquelle le -gouverneur se hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent -un ennemi imminent, il n’est que naturel qu’ils offrent -aux gens de la ville les termes les plus engageants, qu’ils les -flattent de vaines paroles et les amusent de privilèges; mais -s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs derrières, les -murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense pour les -habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir en -tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les -lois règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et -je mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie -sacrée, car s’il est quelque chose de sacré parmi les -hommes, ce doit être le souverain, l’oint de son peuple; et -toute diminution de son pouvoir, dans la guerre ou dans la -paix, est un empiétement sur les véritables libertés des sujets. -Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu trop -d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépend<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>ance -empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu -beaucoup de ces prétendus champions de la liberté dans mon -temps, et pourtant je ne me rappelle pas un seul qui ne fût -au fond du cœur et dans sa famille un tyran.»</p> - -<p>Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette -harangue au delà des bornes de la bonne éducation; mais -l’impatience de mon amphitryon, qui avait souvent tenté de -m’interrompre, ne put se contenir plus longtemps. «Quoi! -s’écria-t-il, c’était un jésuite en habit de pasteur que je fêtais -ainsi! Mais, par toutes les mines de houille des Cornouailles, -il va plier bagage, ou mon nom n’est pas Wilkinson.» Je vis -alors que j’étais allé trop loin, et je demandai pardon de la -chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il, furieux. -Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille pardons. -Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le -<i>Gazetteer</i>, se coucher pour être bâté de sabots<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>! Monsieur, -j’exige que vous décampiez de cette maison immédiatement, -pour éviter pire. Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes -explications; mais juste à ce moment nous entendîmes un -valet frapper à la porte, et les deux dames s’écrièrent: -«Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui -rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout -que le sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie -de se donner des airs et d’être pour un moment gentleman -lui aussi; à dire vrai, il causait politique aussi bien que la -plupart des gentilshommes campagnards. Mais rien ne saurait -dépasser ma confusion lorsque je vis entrer le gentleman -et sa dame; leur surprise en trouvant cette société et cette -bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous -dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, -ma femme et moi, nous sommes vos serviteurs très humbles;<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> -mais je déclare que c’est là une faveur si inattendue que nous -avons peine à ne pas succomber sous une telle obligation.» -Quelque inattendue que notre compagnie pût être pour eux, -la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour nous; je restais -muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je vois entrer -immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot -elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils -George, mais dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà -été raconté. Dès qu’elle me vit, elle vola dans mes bras avec -une joie extrême. «Mon cher monsieur, s’écria-t-elle, à quel -heureux hasard devons-nous une visite si imprévue? Je suis -sûre que mon oncle et -ma tante seront ravis<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -quand ils sauront qu’ils -ont pour hôte le bon docteur -Primrose.»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-149.jpg" width="400" height="598" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>En entendant mon -nom, le vieux gentleman et la -dame s’avancèrent poliment et -me souhaitèrent la bienvenue -avec la plus cordiale hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de -sourire en apprenant l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné -sommelier, qu’ils paraissaient d’abord disposés à -mettre dehors, reçut sa grâce à mon intervention.</p> - -<p>M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent -alors pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, -et comme leur nièce, ma charmante élève, dont l’esprit s’était -en une certaine mesure formé sous ma direction, se joignait -à leurs instances, je me rendis. Le soir, on me conduisit à -une chambre magnifique, et le lendemain, de grand matin, -miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, qui -était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me -montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air -indifférent, quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles -de mon fils George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà -maintenant près de trois années qu’il est absent, et il n’a -jamais écrit ni à ses amis ni à moi. Où est-il? je ne sais. -Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni lui ni le bonheur. Non, -ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus jamais des heures -aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis à notre -foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, -et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais -la honte.» L’excellente fille laissa tomber une larme à ce -récit; mais, la voyant douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai -d’entrer dans un détail plus particulier de nos souffrances.<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> Ce -me fut, toutefois, quelque consolation que de trouver que le -temps n’avait pas opéré de changement dans ses affections, et -qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui avaient été proposés -depuis notre départ de son pays. Elle me fit faire le tour de -toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant chaque -allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout -une occasion de me faire quelque nouvelle question relative à -mon fils.</p> - -<p>Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce -que la cloche nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes -le directeur de la troupe ambulante dont il a déjà été parlé. -Il venait dans l’intention de placer des billets pour la <i>Belle -Pénitente</i> qu’on devait représenter le soir même, avec le rôle -d’Horatio tenu par un jeune gentleman qui n’avait jamais -encore paru sur aucun théâtre. Il faisait le plus chaud -éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais vu -personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne -s’apprend pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman -semble né pour marcher sur les planches. Sa voix, sa -figure, ses attitudes, tout est admirable. Nous avons mis -la main dessus par hasard, en venant ici.» Ces détails excitaient -jusqu’à un certain point notre curiosité, et, sur les -prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner -à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme -la société dans laquelle j’étais était incontestablement la -première de l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand -respect et placés en avant, aux sièges de face, où nous attendîmes -quelque temps, avec une impatience non médiocre de -voir Horatio faire son entrée. Le nouvel acteur s’avança -enfin, et que les pères jugent de mes sensations par les leurs -lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer; -mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot -et moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Les<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -acteurs derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité -naturelle, voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, -il éclata en un torrent de larmes et se retira de la scène. Je -ne sais ce que furent mes sentiments en cette occasion, car ils -se succédèrent avec trop de rapidité pour l’analyse: mais je fus -bientôt réveillé de ces pénibles réflexions par miss Wilmot -qui, pâle et d’une voix tremblante, me priait de la reconduire -chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés à la maison, -M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre extraordinaire -conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon -fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune -homme persistait dans son refus de reparaître sur la scène, -les comédiens en mirent un autre à sa place, et nous ne -tardâmes pas à l’avoir avec nous. M. Arnold lui fit le plus -bienveillant accueil, et je le reçus avec mes transports ordinaires, -car je n’ai jamais pu feindre un ressentiment que je -n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué d’un air -d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un rôle -étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: -elle disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, -puis elle riait tout haut de sa propre extravagance. De temps -en temps, elle jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse -de la conscience de son irrésistible beauté; et souvent -elle faisait des questions sans accorder aux réponses la -moindre attention.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-153.jpg" width="400" height="349" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2>CHAPITRE XX</h2> - -<p class="pch"><i>Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté -et perd le bonheur.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-153.jpg" width="150" height="196" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">APRÈS que nous eûmes soupé, M<sup>rs</sup> Arnold -offrit poliment d’envoyer deux -de ses domestiques chercher les bagages -de mon fils, ce que, d’abord, il -fit mine de refuser; mais comme elle -le pressait, il fut obligé de lui déclarer -qu’une canne et une valise étaient -tous les effets mobiliers qu’il pût se -vanter de posséder sur cette terre. -«Eh oui, mon fils, m’écriai-je, vous -m’avez quitté pauvre, et je vois que pauvre vous êtes revenu;<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -cependant je ne fais pas de doute que vous n’ayez vu beaucoup -du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais -voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et -de fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine, -monsieur, dit M<sup>rs</sup> Arnold, que le récit de vos -aventures serait divertissant; la première partie, je l’ai souvent -entendue de la bouche de ma nièce, mais si la compagnie -pouvait obtenir de vous le reste, ce serait une obligation de -plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua mon fils, je vous -assure que le plaisir que vous aurez à les écouter ne sera pas -la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant -c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre -une seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai -vu que sur ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, -que vous connaissez tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne -put m’abattre. Personne n’a jamais été plus habile à espérer -que moi. Moins je trouvais la fortune bienveillante à un -moment, plus j’attendais d’elle à un autre; et comme j’étais -au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien m’élever, -mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers -Londres un beau matin, nullement inquiet du lendemain, -gai comme les oiseaux qui chantaient sur la route, et je me -donnais du courage en réfléchissant que Londres est le marché -où les talents de tout genre sont sûrs de rencontrer distin<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>ctions -et récompenses.</p> - -<p>A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, -fut de remettre votre lettre de recommandation à notre -cousin qui lui-même n’était pas dans une position beaucoup -plus brillante que moi. Mon premier projet, vous le savez, -monsieur, était d’être surveillant dans un collège, et je lui -demandai son avis sur la chose. Notre cousin reçut l’ouverture -avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, s’écria-t-il, -c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée pour -vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je -veux mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais -pas mieux être sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt -et tard; le maître me regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse -me haïssait pour la laideur de mon visage; les enfants -me tourmentaient dans la maison, et jamais je n’avais la permission -de bouger pour aller chercher quelque trace de civilisation -au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon pour -une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été -élevé dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez -pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? -Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. -Avez-vous eu la petite vérole? Non. Alors, vous n’avez pas -ce qu’il faut pour une école. Savez-vous coucher à trois dans -un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il faut pour -une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous -n’avez en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, -monsieur. Si vous désirez une profession facile et de bon -goût, faites un contrat de sept ans d’apprentissage pour -tourner la meule d’un coutelier, mais fuyez les écoles par -tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il; je vois -que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction. -Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? -Vous avez lu dans les livres, sans doute, que des hommes -de génie meurent de faim dans le métier; eh bien, j<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>e vous -montrerai à l’heure qu’il est dans la ville quarante gaillards -fort bouchés qui vivent dans l’opulence, tous gens honnêtes, -d’allures réglées, qui font tout doucement leur petit -bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, -et reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, -qui, s’ils avaient été élevés savetiers, auraient toute leur -vie raccommodé des souliers, mais n’en auraient jamais -fait.</p> - -<p>Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction -au personnage de surveillant, je résolus d’accepter -la proposition, et comme j’avais le plus grand respect pour -la littérature, je saluai avec révérence l’<i>antiqua mater</i> de -Grub street<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je trouvais glorieux de suivre un chemin que -Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je considérais la -déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, quelque -bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, -cette pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du -génie. Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, -trouvant que les meilleures choses n’avaient pas encore été -dites du mauvais côté, je résolus de faire un livre qui serait -totalement neuf. En conséquence, j’habillai quelques paradoxes -ingénieusement. Ils étaient faux, il est vrai; mais ils étaient -neufs. Les joyaux de la vérité ont été si souvent présentés -par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de présenter de -splendides clinquants qui, à distance, auraient tout aussi -bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle -importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie -pendant que j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en -faisais pas de doute, se lèverait pour combattre mes systèmes; -mais, en ce cas, j’étais prêt à combattre le monde -savant tout entier. Comme le porc-épic, je me tenais ramassé -sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout -adversaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span></p> - -<p>—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous -traité? J’espère que vous n’avez pas passé sous silence -l’importance de la monogamie. Mais j’interromps; continuez. -Vous publiâtes vos paradoxes; eh bien, qu’est-ce que le monde -savant a dit de vos paradoxes?</p> - -<p>—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien -dit de mes paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses -membres était occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner -ses ennemis; et malheureusement, comme je n’avais -ni amis ni ennemis, je souffris la plus cruelle des mortifications, -l’indifférence.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-157.jpg" width="400" height="490" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p> - -<p>«Comme je méditais un jour dans un -café sur le sort de mes paradoxes -un petit -homme, entrant par hasard dans la -salle, prit place dans un compartiment -en face de moi; après quelques -discours préalables, voyant -que j’étais lettré, il tira un paquet -de prospectus et me pria de souscrire à une nouvelle édition -qu’il allait donner de Properce, avec notes. Cette demande -amena naturellement pour réponse que je n’avais pas d’argent, -et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de -mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient -précisément aussi considérables que ma bourse: «Je vois, -s’écria-t-il, que vous n’êtes pas au courant des choses de la -ville; je veux vous en enseigner un côté. Regardez ces prospectus; -ce sont ces prospectus mêmes qui me font vivre fort -à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble revient de -ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une -douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une -souscription. J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et -ensuite je fais passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent -volontiers la première fois, je renouvelle ma requête -pour obtenir le prix d’une dédicace. S’ils m’accordent cela, -je les enjôle une fois de plus pour faire graver leur blason -en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, que je vis de la -vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis maintenant -trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu -votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir -d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si -vous lui portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie -que vous réussirez, et nous partagerons la dépouille.</p> - -<p>—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi -des poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un -talent sublime, s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils -bien déshonorer leur vocation au point de faire un vil<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -trafic d’éloges pour un morceau de pain?</p> - -<p>«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait -jamais aller si bas, car partout où il y a génie il y a -fierté. Les êtres que je suis en train de décrire ne sont que -des mendiants en rimes. Le poète véritable, s’il brave toutes -les souffrances pour la gloire, recule aussi avec effroi devant -le mépris, et il n’y a que ceux qui sont indignes de protection -qui condescendent à solliciter.</p> - -<p>«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, -et pourtant une fortune trop humble pour faire une -seconde tentative vers la gloire, je fus alors obligé de prendre -un terme moyen et d’écrire pour gagner mon pain. Mais -je ne possédais pas les qualités nécessaires à une profession -où l’assiduité pure et simple peut seule assurer le succès. -J’étais incapable de réprimer mon secret amour des applaudissements, -et je consumais d’ordinaire mon temps à m’efforcer -d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de place, -lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes -productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait -ainsi, au milieu d’une publication périodique, inaperçu et -inconnu. Le public avait des choses plus importantes à faire -que de remarquer la simplicité aisée de mon style ou l’harmonie -de mes périodes. C’étaient autant de feuillets jetés à -l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi les essais sur la -liberté, les contes orientaux et les remèdes contre la morsure -des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, Philéleuthérios -et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, -parce qu’ils écrivaient plus vite.</p> - -<p>«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société -que d’auteurs déçus, comme moi-même, qui se louaient, se -plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La jouissance -que nous trouvions aux travaux de tout écrivain célèbre était -en raison inverse de leurs mérites. Je m’aperçus que nul<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> -génie chez autrui ne pouvait me plaire. Mes infortunés paradoxes -avaient entièrement desséché en moi cette source de -plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, car la -perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et écrire -était mon métier.</p> - -<p>«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres -réflexions, assis sur un banc dans Saint-James’s Park, un -jeune gentleman de distinction, que j’avais connu intimement -à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous saluâmes avec -quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu par -quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. -Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned -Thornhill était au fond un véritable bon garçon.»</p> - -<p>Je l’interrompis.</p> - -<p>«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom -que vous avez dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.</p> - -<p>—Dieu me bénisse! s’écria M<sup>rs</sup> Arnold. Avez-vous -M. Thornhill pour si proche voisin? C’est depuis longtemps -un ami de notre famille, et nous attendons bientôt sa visite.</p> - -<p>«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de -changer mon extérieur au moyen d’un très beau costume -complet pris dans sa garde-robe, puis je fus admis à sa table -sur le pied moitié d’un ami, moitié d’u<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>n subalterne. Mes fonctions -consistaient à l’accompagner aux ventes publiques, à le -mettre de bonne humeur quand il posait pour son portrait, à -m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était pas -prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme -nous disions, quand nous avions envie de faire des farces. -Outre cela, j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. -Je devais faire une foule de petites choses sans en être -prié: apporter le tire-bouchon, tenir sur les fonts tous les -enfants du sommelier, chanter quand on me le demandait, -n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, et, -si je pouvais, me trouver très heureux.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-161.jpg" width="400" height="524" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans -rival. Un capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait -formé pour la place, me disputait l’affection de mon patron. -Sa mère avait été repasseuse chez un homme de qualité, et -par là il avait acquis de bonne heure du goût pour le m<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>étier -de complaisant et de généalogiste. Ce gentleman avait donné -pour but à sa vie de connaître des grands seigneurs. Plusieurs -l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais il en -trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient -ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait -avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis -qu’elle était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, -comme chaque jour le besoin d’être flatté augmentait chez -mon patron et qu’à chaque heure j’étais mieux au courant de -ses défauts, je devenais de moins en moins disposé à le satisfaire. -Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement céder le -champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion -d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de -me battre en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait -qu’il avait mis la sœur à mal. Je me rendis promptement -à sa requête, et, bien que je voie que ma conduite ici vous -déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir impérieux, et je ne pouvais -pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai mon antagoniste, -et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la -dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur -et un escroc. Ce service me valut pour récompense les -plus chaleureuses assurances de gratitude; mais comme mon -ami devait quitter la ville dans quelques jours, il ne trouva -pas d’autre moyen de me servir que de me recommander à son -oncle, sir William Thornhill, et à un autre noble de grande -distinction, qui occupait un poste du gouvernement. Lorsqu’il -fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de -recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour -toute sorte de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les -serviteurs me reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, -car les visages des domestiques reflètent toujours la bienveillance -du maître. Introduit dans une grande pièce où sir William -ne tarda pas à venir vers moi, je m’acquittai de mon -message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après quelques minutes -de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il,<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour -mériter cette chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, -que je devine vos titres. Vous vous êtes battu pour -lui. Et ainsi vous attendriez de moi une récompense pour -avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je désire sincèrement -que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque -manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il -puisse avoir quelque influence pour vous induire au repentir.»</p> - -<p>«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, -parce que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir -reposait donc maintenant sur ma lettre au grand personnage. -Comme les portes de la noblesse sont presque toujours -assiégées de mendiants, tout prêts à glisser quelque pétition -furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était pas chose facile. -Cependant, ayant acheté les domestiques avec la moitié de ma -fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une pièce -spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour -la soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein -d’anxiété, j’eus tout le temps de regarder autour de moi. -Tout était grandiose et heureusement ordonné; la peinture, -l’ameublement, les dorures me pétrifièrent de respect et élevèrent -l’idée que je me faisais du propriétaire. Ah! pensais-je -en moi-même, comme il doit être vraiment grand, le possesseur -de toutes ces choses, qui porte dans sa tête les affaires -de l’État et dont la maison étale des richesses qui suffiraient -à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être -insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis -un pas s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme -lui-même! Non, ce n’était qu’une femme de chambre. Un -autre pas s’entendit bientôt après. Ce doit être lui! Non, ce -n’était que le valet de chambre du grand homme. A la fin, -Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce vous, -cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondis<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -par une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la -manière dont il se fait que...» Mais juste à cet instant un -domestique lui remit une carte, et, sans faire plus attention à -moi, il sortit de la chambre et me laissa savourer mon bonheur -à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à ce qu’un valet de -pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son carrosse -à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix -à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme -moi, pour solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait -trop vite pour nous et elle gagnait à larges enjambées la -porte de son carrosse, lorsque je criai après elle pour savoir si -je devais espérer une réponse. Pendant ce temps, il était monté -et il murmura quelques mots dont je n’entendis que la moitié, -l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la voiture. -Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de quelqu’un -qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant -autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande -porte de Sa Seigneurie.</p> - -<p>«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à -fait épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, -j’aurais voulu me précipiter, et il ne me manquait que -le gouffre pour me recevoir. Je me regardais comme un de ces -vils objets que la nature a destinés à être jetés de côté dans -sa chambre aux rebuts, pour y périr dans l’obscurité. Cependant -il me restait encore une demi-guinée; je crus que c’était -une chose dont la nature elle-même ne devait pas me priver; -mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la -dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux -événem<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>ents pour le reste. Comme je m’en allais avec cette -résolution, il se trouva que le bureau de M. Crispe était ouvert -avec un aspect engageant, comme pour me faire un cordial -accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut bien offrir à -tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de -trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce -qu’ils donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission -de se laisser transporter en Amérique comme esclaves. -Je fus heureux de trouver un lieu où je pouvais engloutir -mes craintes dans le désespoir, et j’entrai dans cette -cellule, car elle en avait l’apparence, avec la dévotion d’un -moine.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-165.jpg" width="400" height="712" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p> - -<p>J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des -circonstances semblables aux miennes, attendant l’arrivée de -M. Crispe et présentant en raccourci un tableau exact de -l’impatience anglaise. Tous ces êtres intraitables, en querelle -avec la fortune, se vengeaient de ses injustices sur leurs propres -cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, et tous nos murmures -firent place au silence. Il daigna me regarder d’un air particulièrement -approbateur, et vraiment c’était, depuis un mois, le -premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques -questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. -Il réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, -et, se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il -m’assura qu’il était question en ce moment d’une députation -du synode de Pensylvanie aux Indiens Chickasaw, et qu’il -emploierait son influence à m’en faire nommer secrétaire. -J’avais au fond du cœur la conviction que le gaillard mentait, -et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son des -paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai -donc honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla -s’ajouter à ses trente mille livres, et avec l’autre moitié je -décidai d’aller à la plus proche taverne et de m’y donner le -plus de bonheur que je pourrais.</p> - -<p>«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la -porte par un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois -lié quelque peu connaissance, et il consentit à me tenir -compagnie devant un bol de punch. Comme je n’ai jamais -aimé à faire un secret des circonstances où je me trouve, il -m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine en écoutant -les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul -dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, -je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait -vous mettre très aisément dans un gentil chemin pour -gagner votre vie. Suivez mon conseil. Mon navire met à la -voile demain pour Amsterdam. Que diriez-vous d’y monter -comme passager? Du moment que vous serez débarqué, to<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>ut -ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais aux -Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et -d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure -qu’il est, ajouta-t-il, ou le diable y serait.»</p> - -<p>«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai -le doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre -l’anglais. Il m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose -à la folie, et sur cette affirmation j’acceptai sa proposition et -m’embarquai le lendemain pour enseigner l’anglais aux Hollandais. -Le vent fut bon, la traversée courte, et, après avoir -payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me trouvai -comme un étranger tombé du ciel dans une des principales -rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé -à laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, -je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je -rencontrai, dont l’aspect me semblait promettre le plus; mais -il nous fut impossible de nous entendre mutuellement. Ce fut -à ce moment précis seulement que je me rappelai que, pour -enseigner l’anglais aux Hollandais, il était nécessaire qu’ils -m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment avais-je fait -pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà qui me -confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.</p> - -<p>«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer -tout uniment pour l’Angleterre; mais étant tombé dans -la compagnie d’un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, -et notre conversation s’étant portée sur les choses littéraires -(car on peut observer en passant que j’ai toujours oublié la -misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de sujets -semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son -université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus -stupéfait. Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y -vivre en enseignant le grec, et je fus encouragé dans ce dessein -par mon frère étudiant, qui me donna à entendre qu’on -pourrait bien y trouver sa fortune.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p> - -<p>«Je me mis bravement en route le lendemain matin. -Chaque jour allégeait le fardeau de mes effets, tel Ésope avec -son panier au pain, car je les donnai en payement aux Hollandais -pour mon logement tout le long du voyage. Lorsque -j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne pas aller -ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter -ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, -j’eus audience, et je lui offris mes services comme maître de -langue grecque, ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum -dans son université. Le principal parut d’abord douter de mes -talents; mais j’offris de l’en convaincre en traduisant en latin -un passage d’un auteur grec quelconque, qu’il désignerait. -Voyant que j’étais parfaitement de bonne foi dans ce que je -proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, jeune -homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas -que j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de -docteur sans grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je -mange de bon appétit sans grec; et, en somme, poursuivit-il, -comme je ne sais pas le grec, je ne crois pas que le grec soit -bon à rien.»</p> - -<p>«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à -m’en retourner; je me résolus donc à aller de l’avant. J’avais -quelque connaissance de la musique, une voix passable, et -je me mis à faire de ce qui était naguère ma distraction un -moyen immédiat d’existence. Je passai parmi les inoffensifs -paysans des Flandres et parmi les Français assez pauvres -pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais -en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais -près de la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je -jouais un de mes airs les plus joyeux, et cela me procurait non -seulement un logement, mais la subsistance pour le jour suivant. -Une ou deux fois, j’essayai de jouer pour le beau monde; -mais ceux-là trouvaient toujours mon exécution détestable, et -ils ne me récompensèrent jamais de la moindre bagatelle. C<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>eci -me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps que -je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais -de jeter les gens dans le ravissement, et surtout les dames; -mais comme c’était maintenant ma seule ressource, on l’accueillait -avec mépris; ce qui montre combien le monde est prêt à -déprécier les talents qui font vivre un homme.</p> - -<p>«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre -plan que de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les -gens de Paris aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de -l’argent que ceux qui ont de l’esprit. Comme je ne pouvais -me piquer d’avoir beaucoup ni de l’un ni de l’autre, on ne me -goûta pas beaucoup. Après m’être promené dans la ville -quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs hôtels à l’extérieur, -je me préparais à quitter ce séjour de l’hospitalité -vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, qui rencontrai-je? -notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez -recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois -qu’elle ne lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon -voyage à Paris et m’apprit ce qu’il avait lui-même à y -faire, qui était de collectionner des peintures, des médailles, -des pierres gravées et des antiquités de toute espèce pour un -gentleman de Londres qui venait d’acquérir du goût en même -temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus surpris de -voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même m’avait -souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je lui -demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur -si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus -facile. Tout le secret consistait à s’en tenir strictement à deux -règles: l’une, de toujours faire remarquer que le tableau aurait -pu être meilleur si le peintre s’était donné plus de peine; -et l’autre, de louer les ouvrages de Pietro Perugino. «Mais, -reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné à être auteur à -Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous instruire -dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span></p> - -<p>«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car -c’était un moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon -ambition. J’allai donc à son logement, je réparai ma toilette -grâce à son assistance, et, au bout de quelque temps, je -l’accompagnai aux ventes publiques de tableaux, où l’on -comptait que la haute société anglaise fournirait des acheteurs. -Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des -personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement -sur chaque tableau on chaque médaille, comme à un -guide infaillible du goût. Il tirait très bon parti de mon -assistance en ces occasions; lorsqu’on lui demandait son avis, -il m’emmenait gravement à l’écart, me demandait le mien, -secouait les épaules, prenait l’air profond, revenait et déclarait -à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion sur -une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu -parfois de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir -vu, après avoir émis l’opinion qu’une peinture n’avait pas -assez de moelleux, prendre très délibérément une brosse -chargée de vernis brun qui se trouvait là par hasard, la passer -sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute la -compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les -teintes.</p> - -<p>«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me -laissa et me recommanda énergiquement à plusieurs personnes -de distinction comme quelqu’un de très apte à voyager -en qualité de précepteur. Quelque temps après, j’étais employé -dans ces fonctions par un gentleman qui avait amené son -pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à travers -l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, -mais à la condition qu’il aurait toujours la permission de se -gouverner lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de -se guider dans les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. -Il était l’héritier d’une fortune d’environ deux cent<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> mille -livres sterling, que lui avait laissée un oncle aux Indes occidentales; -et son tuteur, pour le rendre propre à administrer -cette fortune, l’avait mis clerc chez un procureur. Aussi -l’avarice était sa passion dominante; toutes ses questions -le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait -économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, -si l’on pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit -lorsqu’on en disposerait à Londres. En chemin, les curiosités -qu’il pouvait voir pour rien, il était assez prêt à les regarder; -mais s’il fallait payer pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire -qu’on lui avait dit qu’elles ne valaient pas la peine -d’être visitées. Il ne payait jamais une note sans faire observer -combien les voyages étaient horriblement dispendieux, et -il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous fûmes -arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour -voir le port et les navires, il s’informa du prix du passage -par mer jusqu’en Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une -bagatelle comparativement au retour par terre; aussi fut-il -incapable de résister à la tentation: il me paya la petite -partie de mon salaire qui était échue, prit congé et s’embarqua -pour Londres avec un seul serviteur.</p> - -<p>«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; -mais c’était dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, -mon talent en musique ne pouvait me servir de rien -dans un pays où tout paysan était meilleur musicien que -moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis un autre talent qui -répondait aussi bien à mon but: c’était une habileté d’argumentation -particulière. Dans toutes les universités et tous -les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses -philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion -combat la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une -gratification en argent, un dîner, et un lit pour une nuit. -C’est de cette manière que je me conquis un chemin vers -l’Angleterre, à pied, de ville en ville, examinant de plus -près le genre humain, et, si je puis m’exprimer ainsi, v<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>oyant -les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne sont -qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le -meilleur gouvernement pour les pauvres, et la république, -pour les riches. J’ai remarqué que richesse est en général -dans tous les pays synonyme de liberté, et que personne n’est -assez ami de la liberté lui-même pour n’être pas désireux -d’assujettir à sa volonté propre la volonté de quelques autres -membres de la société.</p> - -<p>«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous -rendre mes devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire -dans la première expédition qui mettrait à la voile; mais en -chemin mes résolutions changèrent par la rencontre que je -fis d’une vieille connaissance qui, à ce que j’appris, appartenait -à une troupe de comédiens sur le point de faire une campagne -d’été dans la province. La troupe ne sembla pas trop -mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent -de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils -me dirent que le public était un monstre à bien des têtes, et -que ceux-là seuls qui en avaient une très bonne pouvaient -lui plaire; que le jeu ne s’apprenait pas en un jour; et que, -sans certains haussements d’épaule traditionnels qui sont sur -la scène—mais rien que là—depuis ces cent dernières -années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La difficulté -fut ensuite de me donner des rôles convenables, car -presque tous les personnages étaient en main. On me transporta -quelque temps d’un caractère à un autre, jusqu’à ce -qu’on se fût arrêté sur Horatio, que la vue de la compagnie -ici présente m’a heureusement empêché de jouer.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-173.jpg" width="400" height="319" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXI</h2> - -<p class="pch"><i>Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi -longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-173.jpg" width="150" height="184" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE récit de mon fils était trop long -pour être fait d’un seul coup. Il en -commença la première partie ce soir-là, -et il finissait le reste, après dîner, -le lendemain, lorsque l’apparition de -l’équipage de M. Thornhill à la porte -sembla mettre un temps d’arrêt dans -la satisfaction générale. Le sommelier, -qui était maintenant mon ami -dans la maison, m’informa tout bas que le squire avait déjà -fait quelques ouvertures à miss Wilmot, et que sa tante et<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -son oncle avaient l’air d’approuver grandement cette alliance. -Lorsque M. Thornhill entra, il parut, en voyant mon fils et -moi, faire un mouvement en arrière; mais j’attribuai tout de -suite cela à la surprise et non au mécontentement. D’ailleurs, -lorsque nous nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit -nos politesses avec toutes les apparences de la franchise; et, -un moment après, sa présence ne servait qu’à augmenter la -gaieté générale.</p> - -<p>Après le thé, il me prit à part pour s’informer de ma -fille. Lorsque je lui eus fait savoir que mes recherches -avaient été infructueuses, il sembla fort surpris et ajouta -qu’il était souvent allé chez moi depuis, afin de porter des -consolations au reste de ma famille qu’il avait laissée en -parfaite santé. Il demanda ensuite si j’avais fait part du malheur -à miss Wilmot ou à mon fils; et sur ma réponse que je -ne le leur avais pas dit jusqu’ici, il approuva fortement ma -prudence et mes précautions, m’engageant à garder la chose -secrète à tout prix: «Car, à le prendre du meilleur côté, -s’écria-t-il, ce n’est jamais que proclamer sa propre honte; et -peut-être miss Livy n’est-elle pas aussi coupable que nous -l’imaginons tous.» Ici, nous fûmes interrompus par un domestique -qui vint prier le squire de rentrer pour figurer dans les -contredanses; il me laissa absolument convaincu de<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> l’intérêt -qu’il semblait prendre à mes affaires. Cependant ses intentions -pour miss Wilmot étaient trop évidentes pour qu’on -s’y méprît; mais elle n’en semblait pas parfaitement contente -et elle les supportait plutôt pour se conformer à la volonté -de sa tante que par inclination réelle. J’eus même la satisfaction -de la voir accorder à mon infortuné fils quelques regards -bienveillants que l’autre ne pouvait lui arracher ni par sa fortune -ni par ses assiduités. Le calme apparent de M. Thornhill -ne me surprenait pas peu cependant. Il y avait maintenant -une semaine que nous étions là, retenus par les pressantes -instances de M. Arnold; cependant plus miss Wilmot -montrait chaque jour d’affection à mon fils, plus l’amitié de -M. Thornhill pour lui semblait s’accroître proportionnellement.</p> - -<p>Il nous avait donné jadis les plus bienveillantes assurances -qu’il emploierait son crédit à servir notre famille; mais -cette fois sa générosité ne se borna pas aux promesses seules. -Le matin que j’avais fixé pour mon départ, M. Thornhill vint -à moi avec un air de véritable plaisir, pour m’informer d’un -service qu’il avait rendu à son ami George. Ce n’était rien -moins que de lui avoir obtenu une commission d’enseigne -dans un régiment qui allait partir pour les Indes occidentales; -il n’en avait promis que cent livres sterling, son -influence ayant été suffisante pour faire rabattre les deux -cents autres. «Pour ce service, qui n’est que bagatelle, -continua le jeune gentilhomme, je ne désire d’autre récompense -que d’avoir été utile à mon ami; et pour les cent -livres à payer, si vous n’êtes pas en état de les trouver vous-même, -je les avancerai, et vous me rembourserez à votre loisir.» -C’était une faveur telle que les mots nous manquaient -pour exprimer combien nous en étions touchés; je donnai -donc avec empressement mon billet de la somme, et je témoignai -autant de gratitude que si j’avais eu l’intention de ne -jamais payer.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p> -<p>George devait partir le lendemain pour Londres afin de -s’assurer de sa commission, conformément aux instructions de -son généreux protecteur, qui jugeait très utile de faire diligence, -de peur que, sur les entrefaites, quelque autre ne se -présentât avec de plus avantageuses propositions. Le lendemain -donc, de bonne heure, notre jeune soldat était prêt au -départ et semblait la seule personne parmi nous qui n’en fût -pas affectée. Les fatigues et les dangers qu’il allait braver, -les amis et la maîtresse—car miss Wilmot l’aimait réellement—qu’il -laissait derrière lui, ne refroidissaient en rien -son ardeur. Après qu’il eut pris congé du reste de la compagnie, -je lui donnai tout ce que j’avais, ma bénédiction. «Et -maintenant, mon garçon, que tu vas combattre pour ta -patrie, m’écriai-je, souviens-toi comment ton brave grand-père -combattit pour son roi sacré, lorsque la fidélité chez -les Bretons était une vertu. Va, mon fils, imite-le en tout, -hors ses infortunes, si ce fut une infortune de mourir avec -lord Falkland. Allez, mon fils, et si vous tombez, au loin, -nu et privé des pleurs de ceux qui vous aiment, souvenez-vous -que les larmes les plus précieuses sont celles que -le ciel verse en rosée sur la tête sans sépulture d’un soldat.»</p> - -<p>Le matin suivant, je pris congé de la bonne famille qui -avait eu l’amabilité de me garder si longtemps, non sans exprimer -à plusieurs reprises à M. Thornhill ma gratitude pour -sa récente générosité. Je les laissai dans la jouissance de tout -le bonheur que l’abondance et la bonne éducation procurent, -et je repris le chemin de la maison, désespérant de retrouver -jamais ma fille, mais envoyant au ciel mes soupirs pour qu’il -l’épargnât et lui donnât pardon. J’étais arrivé à environ vingt -milles de la maison, ayant loué un cheval pour me porter, car -j’étais encore faible, et je me consolais dans l’espoir de voir -bientôt tout ce qui m’était le plus cher sur la terre. Mais -comme la nuit venait, je m’ar<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>rêtai à une petite auberge sur -la route et priai le patron de me tenir compagnie devant une -pinte de vin. Nous nous assîmes à côté du feu de la cuisine, -qui était la plus belle pièce de la maison, et bavardâmes sur -la politique et les nouvelles du pays. Nous en vînmes, entre -autres sujets, à parler du jeune squire Thornhill qui, m’assura -l’hôte, était détesté autant que son oncle, sir William, -qui venait quelquefois au pays, était aimé. Il poursuivit en -disant qu’il ne s’appliquait qu’à trahir les filles de ceux qui -le recevaient chez eux, et qu’après une quinzaine ou trois semaines -de possession, il les mettait dehors sans compensation -et abandonnées dans le monde.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-177.jpg" width="400" height="393" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Comme nous prolongions ainsi la conversation, sa femme, -qui était sortie pour faire de la monnaie, rentra, et, s’a<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>percevant -que son mari prenait un plaisir dont elle n’avait pas sa -part, elle lui demanda d’une voix irritée ce qu’il faisait là; à -quoi il ne répliqua qu’en buvant ironiquement à sa santé. -«Monsieur Symonds, s’écria-t-elle, vous en usez fort mal avec -moi, et je ne le supporterai pas plus longtemps. Ici les trois -quarts de la besogne, c’est moi qui les ai à faire, et le quatrième -reste en plan; pendant ce temps vous ne faites que vous -imbiber avec les clients tout le long du jour, tandis qu’une -cuillerée de liqueur, dût-elle me guérir de la fièvre, je n’en -touche jamais une goutte.» Je vis alors à quoi elle en avait, -et je lui remplis immédiatement un verre qu’elle prit avec -une révérence, et, buvant à ma bonne santé: «Monsieur, -reprit-elle, ce n’est pas tant pour la valeur de ce qu’on boit -que je me mets en colère; mais on ne saurait s’en empêcher, -quand la maison s’en va par les fenêtres. S’il faut presser les -clients ou les voyageurs, tout le fardeau m’en retombe sur le -dos, et il aimerait autant mâcher ce verre que de bouger pour -aller réclamer lui-même. Nous avons maintenant là-haut une -jeune femme qui est venue prendre logement ici, et je crois -bien qu’elle n’a pas d’argent, elle est trop polie pour cela. Je -suis sûre du moins qu’elle ne se presse pas de payer, et je -voudrais qu’on le lui remît en l’esprit.—Lui remettre en -l’esprit! s’écria l’hôte. Que signifie cela? Si elle n’est pas -pressée, elle est sûre.—C’est ce que je ne sais pas, répliqua -la femme, mais je sais que je suis sûre qu’elle est ici -depuis quinze jours et que nous n’avons pas encore vu la -couleur de son argent.—Je suppose, ma chère, que nous -aurons tout en bloc.—En bloc! s’écria l’autre. J’espère -bien que nous l’aurons d’une manière on de l’autre; et, cela -ce soir même; j’y suis bien décidée; ou dehors la coureuse, -armes et bagages!—Songe, ma femme, s’écria le mari, -que c’est une femme bien née et qu’elle mérite plus de respect.—Pour -ce qui est de cela, riposta l’hôtesse, bien née -ou non, elle pliera bagage, et plus vite que ça. Les gens bien -nés peuvent être bons là où ils prennent; mais, pour ma par<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>t, -je n’ai jamais vu venir grand profit d’eux à l’enseigne de la -<i>Herse</i>.»</p> - -<p>Ce disant, elle monta eu courant un étroit escalier qui -allait de la cuisine à une chambre au-dessus de nos têtes, et -je reconnus bientôt à ses éclats de voix et à l’aigreur de ses -reproches qu’il n’y avait point d’argent à obtenir de sa -logeuse. Je pouvais entendre très distinctement ses récriminations. -«Dehors, dis-je, plie bagage à l’instant même, coureuse, -infâme dévergondée, ou je te fais une marque dont tu -ne guériras pas de trois mois! Quoi! vaurienne, venir loger -dans une honnête maison sans posséder un sou marqué ni un -rouge liard! Allons! filons! dis-je.—O chère madame! criait -l’étrangère, ayez pitié de moi, ayez pitié d’une pauvre créature -abandonnée, pour une nuit seulement, et la mort aura -vite fait le reste.» Je reconnus sur-le-champ la voix de ma -pauvre enfant perdue, d’Olivia. Je volai à son secours au moment -où la femme la traînait déjà par les cheveux, et je pris en -mes bras la pauvre misérable abandonnée. «Vous êtes la bienvenue -toujours, la bienvenue, ma chère, chère perdue, mon -trésor, dans le cœur de votre vieux père. Que les méchants -t’abandonnent; il y a quelqu’un dans le monde qui, du moins, -ne t’abandonnera jamais. Quand tu aurais à répondre de dix -mille crimes, je veux te les pardonner tous.—O mon cher...—pendant -quelques minutes elle ne put rien dire de plus—mon -cher, mon cher papa, à moi! Les anges peuvent-ils être -plus tendres? Qu’ai-je fait pour mériter tant? Le scélérat, je le -hais et me hais moi-même. Payer d’opprobre tant de bonté! -Vous ne pouvez pas me pardonner. Je le sais; vous ne le -pouvez pas.—Si, mon enfant; du fond de mon cœur, je te -pardonne! Repens-toi seulement, et l’un et l’autre nous serons -heureux encore. Nous verrons encore beaucoup de beaux -jours, mon Olivia!—Ah! jamais, monsieur, jamais. Le reste -de ma misérable vie doit être ignominie au dehors et honte<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> -an foyer. Mais, quoi! papa, vous êtes plus pâle que vous -n’aviez l’habitude de l’être. Se peut-il qu’une créature telle -que moi vous cause tant de tourment? Assurément, vous avez -trop de sagesse pour vous charger des douleurs de ma faute.—Notre -sagesse, jeune femme...—Ah! pourquoi un nom si -froid, papa? s’écria-t-elle. C’est la première fois que vous -m’appelez d’un nom si froid.—Pardon, ma chérie, repris-je; -mais j’allais faire cette remarque, c’est que la sagesse ne -forme que lentement un abri contre le chagrin, quoique, à la -fin, ce soit un abri sûr.» L’hôtesse revint à ce moment pour -savoir si nous ne voudrions pas un appartement plus convenable, -ce que nous acceptâmes, et elle nous conduisit dans -une chambre où nous pouvions nous entretenir plus librement, -Après nous être un peu calmés en causant, je ne pus -éviter de lui demander avec quelques détails par quels degrés -elle était arrivée à sa misérable situation présente. «Ce -scélérat, monsieur, dit-elle, dès le premier jour de notre -rencontre, m’a fait des propositions secrètes, mais honorables.</p> - -<p>—Scélérat, en vérité! m’écriai-je. Et cependant je suis en -quelque sorte surpris qu’un homme du bon sens de M. Burchell -et qui semblait avoir tant d’honneur ait pu se rendre -coupable de cette vilenie délibérée et s’introduire ainsi dans -une famille pour la détruire.</p> - -<p>—Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes victime -d’une étrange erreur. M. Burchell n’a jamais essayé de me -tromper; au lieu de cela, il saisissait toutes les occasions de -me prévenir en particulier contre les artifices de M. Thornhill, -qui, je le vois maintenant, est encore pire qu’il ne me -le représentait.—M. Thornhill! interrompis-je. Est-il possible?—Oui, -monsieur, répondit-elle, c’est M. Thornhill qui -m’a séduite; c’est lui qui employait ces deux dames, comme il -les appelait, mais qui, en réalité, n’étaient que des femmes -perdues de la ville sans éducation ni pitié, pour nous attirer -jusqu’à Londres. Ses artifices, vous vous le rappelez, aura<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>ient -réussi sans la lettre de M. Burchell où il leur adressait -ces reproches que nous nous sommes tous appliqués. Comment -il a pu avoir assez d’influence pour déjouer leurs intentions, -c’est encore un secret pour moi; mais je suis convaincue -qu’il a toujours été notre plus chaud, notre plus -sincère ami.</p> - -<p>—Vous me confondez, ma chère, m’écriai-je. Je vois maintenant -que mes premiers soupçons de la bassesse de M. Thornhill -n’étaient que trop bien fondés. Mais il peut triompher -en sécurité, car il est riche, et nous sommes pauvres. Mais -dis-moi, mon enfant, assurément il a fallu une tentation bien -puissante pour anéantir ainsi les impressions de ton éducation -et des penchants aussi vertueux que les tiens.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-181.jpg" width="400" height="571" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span></p> - -<p>—En vérité, -monsieur, répliqua-t-elle, -il ne -doit son triomphe -qu’au désir -que j’avais de le rendre heureux, lui, et non moi. Je savais -que la cérémonie de notre mariage, célébrée secrètement -par un prêtre papiste, ne le liait en aucune façon, et que je -n’avais à me fier à rien qu’à son honneur.—Quoi! l’interrompis-je. -Ainsi vous avez été réellement mariés par un -prêtre dans les ordres?—Oui, monsieur, nous l’avons été, -répliqua-t-elle, quoiqu’il nous ait fait jurer à l’un et à l’autre -de celer son nom.—Eh bien! alors, mon enfant, revenez -dans mes bras, et maintenant vous êtes mille fois plus -la bienvenue qu’auparavant; car maintenant vous êtes sa -femme d’intention et de fait; et toutes les lois des hommes, -fussent-elles écrites sur des tables de diamant, ne sauraient -diminuer la force de ce lien sacré.</p> - -<p>—Hélas! papa, répliqua-t-elle, vous ne connaissez -guère ses vilenies; il s’est fait marier déjà par le même -prêtre à six on huit femmes qu’il a trompées et abandonnées.</p> - -<p>—A-t-il fait cela? m’écriai-je. Alors nous devons faire -pendre le prêtre, et vous déposerez contre lui dès demain.—Mais, -monsieur, répondit-elle, cela sera-t-il bien, ayant juré -le secret?—Ma chère, répliquai-je, si vous avez fait cette -promesse, je ne peux pas, je ne veux pas chercher à vous la -faire violer. Quand même cela pourrait profiter au bien général, -il ne faut pas que vous déposiez contre lui. Dans toutes -les institutions humaines on admet un mal moindre pour procurer -un bien plus grand; c’est ainsi qu’en politique on peut -céder une province pour s’assurer d’un royaume, et qu’en médecine -on peut retrancher un membre pour conserver le corps. -Mais en religion la loi est écrite et inflexible: ne <i>jamais</i> faire -le mal. Et cette loi, mon enfant, est juste; car autremen<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>t, si -l’on commettait un mal moindre pour procurer un bien plus -grand, on encourrait ainsi une culpabilité certaine dans l’attente -d’un avantage aléatoire. Et quand même l’avantage -devrait certainement s’ensuivre, il se pourrait que l’intervalle -entre l’acte et l’avantage, intervalle pendant lequel il est -admis que l’on est coupable, fût celui dans lequel nous -sommes appelés à répondre des choses que nous avons faites, -et où le livre des actions humaines est clos à jamais. Mais je -vous interromps, ma chère; continuez.</p> - -<p>—Dès le matin du lendemain, continua-t-elle, je vis quel -peu de fond je devais faire sur sa sincérité. Ce matin-là même, -il me présenta deux autres malheureuses femmes que, comme -moi, il avait trompées, mais qui vivaient satisfaites dans la -prostitution. Je l’aimais trop tendrement pour supporter de -telles rivales dans son affection, et je m’efforçai d’oublier mon -infamie au milieu du tumulte des plaisirs. Dans ce but, je dansais, -je faisais de la toilette, je parlais beaucoup; mais j’étais -toujours malheureuse. Les messieurs qui venaient en visite me -parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes, et cela -ne faisait que contribuer à accroître ma tristesse, car tout ce -pouvoir, je l’avais perdu, rejeté loin de moi. Ainsi chaque jour -je devenais plus pensive, et lui plus insolent; tant qu’à la fin -le monstre eut l’effronterie de m’offrir un jeune <i>baronnet</i> de sa -connaissance. Ai-je besoin de dire, monsieur, combien cette -ingratitude me perça au vif? Ma réponse à cette proposition -fut comme une fureur folle. Je voulus partir. Comme je m’en -allais, il m’offrit une bourse; mais je la lui jetai à la face avec -indignation et je m’arrachai de lui dans une rage qui pendant -un temps me maintint insensible aux misères de ma situation. -Mais je ne tardai pas à jeter les yeux autour de moi et -je me vis, créature vile, abjecte et coupable, sans un ami au -monde à qui m’adresser.</p> - -<p>«Juste à ce moment, une voiture publique vint à passer -et j’y pris place, sans autre but que d’être emporté<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>e loin d’un -misérable que je méprisais et détestais. On me descendit ici, -où, depuis mon arrivée, je n’ai eu pour compagnes que mes -propres anxiétés et la dureté de cette femme. Les heures de -joie que j’ai passées avec maman et ma sœur me sont aujourd’hui -devenues douloureuses. Leurs chagrins sont grands, -mais les miens sont plus grands que les leurs, car les miens -sont mêlés de crime et d’infamie.</p> - -<p>—Ayez patience, mon enfant, m’écriai-je, et j’espère -encore que les choses s’amélioreront. Prenez quelque repos -cette nuit; demain je vous mènerai à la maison, vers -votre mère et le reste de la famille, de qui vous recevrez -un bienveillant accueil. La pauvre femme! cela l’a frappée -au cœur; mais elle vous aime toujours, Olivia, et elle pardonnera.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-185.jpg" width="400" height="359" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXII</h2> - -<p class="pch"><i>Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-185.jpg" width="150" height="177" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lendemain, je pris ma fille on -croupe et me remis en route vers la -maison. Le long du chemin, je m’efforçai -par tous les moyens de l’amener -à calmer ses chagrins et ses -craintes, et de l’armer de courage -pour soutenir la présence de sa mère -offensée. Je saisissais toutes les occasions -qu’offrait le spectacle du beau -pays que nous traversions pour faire remarquer combien le -ciel nous est plus clément que nous ne le sommes les uns<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -envers les autres, et combien les infortunes du fait de la -nature sont peu nombreuses. Je l’assurais qu’elle ne s’apercevrait -jamais d’aucun changement dans mon affection, et -que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle -pourrait compter sur un gardien et un guide. Je l’armais -contre les censures du monde, lui faisais voir que les livres -sont pour les misérables de bons compagnons, qui ne font -point de reproches, et que, s’ils ne peuvent nous amener -à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la supporter.</p> - -<p>Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le -soir, à une auberge sur la route, à environ cinq milles de la -maison, et, comme je désirais préparer ma famille à la réception -de ma fille, je me décidai à la laisser cette nuit-là à -l’auberge et à revenir la chercher, accompagné de mon autre -fille Sophia, de bonne heure le lendemain matin. Il était nuit -avant que nous eussions atteint l’étape fixée. Cependant, -après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et -avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai -et continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant -mon cœur éprouvait de nouvelles sensations de plaisir à -mesure que j’approchais de cette paisible demeure. Comme -un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid, mes affections<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -devançaient la hâte de mes pas et planaient autour de mon -petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai -toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais -d’avance de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà -l’affectueux embrassement de ma femme, et je souriais à la -joie des petits. Comme je ne marchais pas vite, la nuit s’avançait -rapidement. Les travailleurs du jour s’étaient tous retirés -pour prendre leur repos; les lumières étaient éteintes -dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait entendre -que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien -de garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du -séjour de ma joie, et je n’en étais pas encore à deux cents -yards que notre honnête dogue accourut me souhaiter la -bienvenue.</p> - -<p>Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. -Tout était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé -d’un bonheur indicible, lorsque, épouvantement! je vis la -maison éclater comme un jet de flamme, et toutes les ouvertures -rouges de feu! Je poussai convulsivement un grand cri -et tombai inanimé sur la pierre. Ce bruit donna l’alarme à -mon fils, qui était resté endormi jusque-là. En voyant les -flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille; ils se précipitèrent -tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et me -rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que -pour contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes -s’étaient pendant ce temps emparées du toit de notre habitation -qui s’écroulait morceau par morceau, tandis que la -famille restait là dans un silence d’agonie, les yeux fixes, -comme si elle jouissait du spectacle de l’embrasement. Je les -regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis je jetai les yeux -autour de moi, cherchant les enfants; mais ils ne paraissaient -pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes petits enfants?—Ils -sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme -avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’ent<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>endis -à l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. -Rien n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? -criai-je, en me précipitant à travers les flammes et en -faisant sauter la porte de la chambre où ils étaient enfermés. -Où sont mes petits?—Ici, cher papa, nous sommes ici», -criaient-ils ensemble pendant que les flammes prenaient au -lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans mes -bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite -que possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. -«Maintenant, m’écriai-je en levant mes enfants dans mes -bras, maintenant, que les flammes continuent de dévorer, et -que tous mes biens périssent! Les voici! j’ai sauvé mon trésor. -Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, et nous connaîtrons -encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris mille -fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos -transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à -tour.</p> - -<p>Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au -bout de quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon -bras était brûlé jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était -donc hors de mon pouvoir de donner à mon fils aucun secours, -soit pour essayer de sauver nos effets, soit pour empêcher les -flammes de se propager jusqu’à notre blé. Cependant les voisins -avaient pris l’alarme et arrivaient en courant à notre -aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester, comme -nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre -autres les billets de banque que je tenais en réserve pour la -fortune de mes filles, furent entièrement consumés, excepté -une boîte contenant quelques papiers, qui était dans la cuisine, -et deux ou trois autres choses de peu d’importance que -mon fils <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>avait emportées dès le premier moment. Les voisins, -toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à alléger notre -détresse.</p> - -<p>Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une -de leurs granges d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque -le jour vint, nous avions une autre habitation, toute misérable -qu’elle fût, où nous retirer. L’honnête homme, mon -plus proche voisin, et ses enfants ne furent pas les moins zélés -à nous pourvoir de toutes les choses nécessaires et à nous offrir -toutes les consolations qu’une bienfaisance spontanée pouvait -suggérer.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-189.jpg" width="400" height="599" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la -curiosité de connaître la raison de ma longue absence se fit<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> -jour à la place. Je leur appris donc tout en détail et continuai -en les préparant à recevoir notre enfant perdue; bien -que nous n’eussions plus aujourd’hui que la misère à offrir, je -désirais faire en sorte qu’elle fût la bienvenue à partager ce -que nous avions. Cette tâche eût été plus difficile sans notre -calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de ma femme -et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. -Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à -cause de mon bras qui devenait très douloureux, j’envoyai -mon fils et ma fille, qui ne tardèrent pas à revenir, soutenant -la coupable. Elle n’avait pas le courage de lever les yeux -vers sa mère à laquelle mes exhortations n’avaient pu persuader -une réconciliation parfaite, car les femmes ont un -sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les -hommes. «Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien -pauvre lieu que vous venez, après tant d’élégance. Ma fille -Sophia et moi ne pouvons offrir que bien peu de distraction -à des personnes qui n’ont eu pour société que des gens de -distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, nous -avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le -ciel vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse -victime restait pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni -répondre. Mais je ne pouvais rester plus longtemps spectateur -silencieux de sa détresse; aussi, donnant à ma voix et à mes -manières un degré de sévérité qui avait toujours été suivi -d’une immédiate soumission: «Je demande, femme, que -l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: je -vous ai ramené une pauvre créature errante et tro<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>mpée. Son -retour au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. -Les véritables rigueurs de la vie tombent maintenant sur -nous à coups pressés; ne les augmentons donc pas par des -discussions entre nous. Si nous vivons ensemble en bonne harmonie, -nous pouvons encore avoir du contentement, car nous -sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes -du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence -du ciel est promise à qui se repent; laissons-nous guider -par cet exemple. Le ciel, on nous l’assure, se réjouit beaucoup -plus de voir un pécheur repentant que quatre-vingt-dix-neuf -personnes qui se sont maintenues, sans en dévier, -dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort -par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du -sentier de la perdition est en lui-même une plus énergique -manifestation de vertu que l’accomplissement de cent actes -de justice.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-193.jpg" width="400" height="277" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXIII</h2> - -<p class="pch"><i>Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-193.jpg" width="150" height="160" alt=""/> -</div> -<p class="cap10">IL nous fallait maintenant quelque -assiduité au travail pour rendre -notre séjour du moment aussi convenable -que possible, et nous nous -retrouvâmes bientôt en état de -jouir de notre ancienne sérénité. -Incapable d’aider mon fils dans -nos occupations habituelles, je faisais -des lectures à ma famille dans -les quelques livres qui avaient été sauvés, et particulièrement -dans ceux qui, en amusant l’imagination, contribuent<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -à alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi -chaque jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils -fixèrent une époque où ils devaient tous se mettre à réparer -mon ancienne demeure. L’honnête fermier William ne fut -pas le dernier parmi ces visiteurs, et cordialement, il nous offrit -son amitié. Il aurait même renouvelé ses attentions auprès de -ma fille; mais elle le repoussa de manière à le faire s’abstenir -de toute sollicitation future. Son chagrin semblait de ceux -qui persistent, et elle était la seule personne de notre petite -société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. -Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du -rouge de la honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même -et à trouver son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant -profondément pris possession de son esprit; sa beauté -commençait à être atteinte en même temps que sa santé, et -toute froideur contribuait encore à l’altérer. Chaque mot tendre -à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement au cœur et -une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, en -implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, -quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie -derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer -son souci; j’oubliais même mes propres douleurs dans ma -sollicitude pour elle, recueillant les anecdotes amusantes de -l’histoire qu’une bonne mémoire et quelque lecture pouva<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>ient -me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, disais-je, est au -pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille manières -inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un -exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous -répèterai une anecdote que nous a racontée un grave, quoique -parfois romanesque, historien.</p> - -<p>«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain -du plus haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se -trouva veuve et mère. Un jour qu’elle caressait son petit -enfant à la fenêtre ouverte d’un appartement donnant sur -le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, s’échappa de ses bras -pour tomber dans l’eau de la rivière où il disparut en un -moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour le -sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide -à l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive -opposée, juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé -par des soldats français qui la firent aussitôt prisonnière.</p> - -<p>Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens -avec la dernière inhumanité, ils allaient immédiatement -se porter sur elle aux deux extrémités que l’appétit des sens -et la cruauté suggèrent. Ce vil projet fut pourtant arrêté par -un jeune officier qui, bien que leur retraite commandât la plus -grande diligence, la prit en croupe et l’emporta saine et sauve -jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette jeune femme avait -d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui séduisit -le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus -haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. -Mais la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler -permanente: plusieurs années après, les troupes qu’il commandait -ayant subi un échec, il fut obligé de chercher refuge -dans la ville où il avait demeuré avec sa femme. Ils y soutinrent -un siège, et la ville à la fin fut prise. Les historiens ne -peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté que<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -ceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là -les uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs -décidèrent de mettre à mort tous les prisonniers français, mais -particulièrement le mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il -avait été la principale cause de la prolongation du siège. -Leurs décisions s’exécutaient généralement dès qu’elles étaient -prises. On amena le soldat captif, et le bourreau se tenait tout -prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans un -lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement -jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, -eût donné le signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et -d’attente que Matilda vint dire le dernier adieu à son mari -et à son sauveur, déplorant la situation misérable où elle se -trouvait et la cruauté du destin, qui l’avait empêchée de -périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour la faire -assister à des calamités encore plus grandes. Le général, qui -était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa -beauté et de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des -émotions plus fortes quand il l’entendit parler du péril -qu’elle avait autrefois couru. Il était son fils, le petit enfant -pour lequel elle s’était précipitée dans un si grand danger. -Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et tomba à ses -pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis en -liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir -pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.»</p> - -<p>C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle -écoutait d’une attention distraite, car ses propres infortunes -occupaient toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des -autres, et rien ne lui donnait du soulagement. En société, -elle redoutait le mépris; et dans la solitude, elle ne trouvait -que douleur. Telle était la noire profondeur de sa misère, lorsque -nous reçûmes un avis certain que M. Thornhill allait se -marier avec miss Wilmot, pour<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> laquelle je l’avais toujours -soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît devant -moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris -pour sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit -qu’accroître l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de -foi si flagrante était plus que son courage ne pouvait supporter. -Cependant je résolus de prendre des renseignements plus -positifs et d’empêcher, s’il était possible, l’exécution de ses -projets en envoyant mon fils chez le vieux M. Wilmot, avec -mission de savoir la vérité sur ces bruits et de remettre à -miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de -M. Thornhill dans ma famille.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-197.jpg" width="400" height="415" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Mon fils partit avec mes -instructions, et, au bout de trois jours, il revint, nous as<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>surant -de l’exactitude de mes renseignements; mais il lui avait -été impossible de remettre la lettre, et il avait été obligé de -la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient en -tournée de visites -dans le pays. Ils devaient -être mariés, nous dit-il, sous -peu de jours; le dimanche avant -son arrivée, ils s’étaient montrés ensemble à l’église en -grande pompe, la fiancée escortée de six demoiselles, et lui -d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines remplissaient -toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume de -sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on -eût vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des -deux familles étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir -William Thornhill, qui avait une si excellente réputation. Il -ajouta qu’il n’y avait en train que plaisirs et fêtes; que tout le -pays vantait la beauté de la jeune fiancée et la bonne mine -du prétendu, et qu’ils s’aimaient extrêmement l’un et l’autre; -et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver M. Thornhill -un des hommes les plus heureux qui fussent au monde.</p> - -<p>«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon -fils, regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un -abri, ces murs croulants et ce sol humide, mon misérable -corps estropié par le feu, et mes enfants pleurant autour de -moi pour avoir du pain: c’est à tout cela que vous êtes -venu en revenant à la maison, mon enfant; et cependant ici, -oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au monde, ne -voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous -pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos -cœurs, si vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez -en faire, vous vous soucieriez peu des élégances et des splendeurs -des corrompus. Tous les hommes, ou à peu près, ont -été instruits à appeler la vie un passage, et à s’appeler eux-mêmes -des voyageurs. La comparaison pourrait être meilleure -encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et serein<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>s -comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les -méchants heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs -qui s’en vont en exil.»</p> - -<p>Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre -accablait, interrompit ce que j’avais encore à dire. Je -priai sa mère de la soutenir, et, un instant après, elle revint -à elle. A partir de ce moment, elle parut plus calme, et je -m’imaginai qu’elle avait acquis un nouveau degré d’énergie; -mais l’apparence me trompait, car sa tranquillité n’était que -l’abattement d’une douleur portée au comble. Une quantité de -provisions, que nous envoyaient charitablement mes bons paroissiens, -semblait répandre une nouvelle joie dans le reste de -la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore -plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler -leur contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à -ceux d’un chagrin opiniâtre, ou de leur faire porter le poids -d’une tristesse qu’ils ne ressentaient pas. Ainsi une fois de -plus chacun autour de la table conta son histoire; on demanda -une chanson, et la gaieté voulut bien voltiger autour de notre -humble demeure.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-201.jpg" width="400" height="215" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">CHAPITRE XXIV</h2> - -<p class="pch"><i>Nouvelles calamités.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-201.jpg" width="150" height="155" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lendemain matin, le soleil se -leva particulièrement chaud pour -la saison; aussi fîmes-nous la partie -de déjeuner ensemble sur le -banc aux chèvrefeuilles. Là, pendant -que nous nous reposions, ma -fille cadette, à ma demande, joignit -sa voix au concert qui se -donnait dans les arbres autour de -nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour -la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa -peine. Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou -qu’inspirent des sons harmonieux, calme le cœur au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -de le ronger. La mère ressentit également dans cette occasion -un doux mouvement de tristesse; elle pleura, et elle -aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma mignonne Olivia, -s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique que -votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée. -Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle -obéit avec une grâce si pathétique que j’en fus ému.</p> - -<p class="pp6 p1">Quand femme descend jusqu’à la folie,<br /> -Et trouve trop tard que les hommes trahissent,<br /> -Quel charme peut calmer sa mélancolie?<br /> -Quel art peut laver sa faute en l’effaçant?</p> - -<p class="pp6 p1">Le seul art pour couvrir sa faute,<br /> -Pour cacher sa honte à tous les yeux,<br /> -Pour donner le repentir à son amant<br /> -Et lui déchirer le cœur, c’est de mourir.</p> - -<p class="p1">Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa -voix entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière, -l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque -distance nous jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le -malaise de ma fille aînée qui, désireuse d’éviter le traître, -retourna à la maison avec sa sœur. Quelques minutes après, -il était descendu de sa voiture, et, se dirigeant vers l’endroit -où j’étais encore assis, il s’informa de ma santé avec son<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> air de -familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je, votre assurance -à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre caractère. -Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser -ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, -car l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les -réprime.</p> - -<p>—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis -stupéfait de tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela -veut dire! J’espère que vous ne croyez pas que la récente -excursion de votre fille avec moi ait eu rien de criminel.</p> - -<p>—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, -à faire pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre -avilissement vous garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, -je descends d’une famille où l’on n’aurait pas supporté -ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que pour satisfaire une -passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature misérable -pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que -l’honneur pour lot!</p> - -<p>—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, -je ne puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore -être heureux, et quelque opinion que vous ayez formée de moi, -vous me trouverez toujours prêt à y contribuer. Nous pourrons -la marier à un autre dans quelque temps, et, ce qui -est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car je -proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment -pour elle.»</p> - -<p>Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle -proposition dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste -calme sous de grands outrages, une petite vilenie suffit à un -moment donné pour toucher l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à -la fureur. «Fuis ma vue, reptile, m’écriai-je, et ne continue -pas à m’insulter de ta présence. Si mon brave fils était -ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis vieux et impuissant, -et, de toute façon, détruit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p> - -<p>—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler -plus durement que je n’en avais l’intention. Mais comme -je vous ai montré ce qu’on peut espérer de mon amitié, il -n’est peut-être pas hors de place de vous représenter les conséquences -que peut avoir mon ressentiment. Mon avoué, à qui -votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais comment -arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme -moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire -dernièrement à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas -si facile à faire. D’un autre côté, mon intendant parle de venir -pour le loyer: il est certain qu’il connaît son devoir, car je ne -m’inquiète jamais d’affaires de cette nature. Cependant je voudrais -encore pouvoir vous servir, et même vous avoir, vous et -votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se célébrer avec -miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui -vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas.</p> - -<p>—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois -pour toutes. Quant à votre mariage avec n’importe qui autre -que ma fille, je n’y consentirai jamais, et quand même votre -amitié pourrait m’élever sur un trône, ou votre ressentiment -me plonger au tombeau, je les mépriserais l’une et l’autre. -C’est que tu m’as une fois douloureusement, irréparablement -trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai -trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié -de ma part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, -beauté, richesse, santé et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, -à l’infamie, à la maladie et à la douleur. Tout abattu que je -suis, mon cœur saura encore revendiquer sa dignité, et si tu -as mon pardon, tu auras toujours mon mépris.</p> - -<p>—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez -les effets de cette insolence, et vous verrez promptement lequel -est le plus digne objet de mépris, de vous ou de moi.» -Là-dessus il partit brusquement.</p> - -<p>Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue,<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -semblaient terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, -voyant qu’il était parti, sortirent pour apprendre le résultat -de notre conférence, et quand elles le connurent, elles n’en -furent pas moins alarmées que les autres. Mais quant à moi, -je dédaignais les derniers excès de sa malveillance: le coup -était déjà frappé, et désormais je me tenais prêt à repousser -tout nouvel effort, semblable à un de ces engins employés -dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette, -présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi.</p> - -<p>Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas -menacé en vain; car, dès le lendemain matin, son intendant -arrivait pour demander mon loyer annuel, que, par suite des -accidents déjà racontés, j’étais incapable de payer. La conséquence -de cette incapacité fut que le soir même il emmena -mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à moitié -prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes -enfants me supplièrent alors d’accepter -toutes les conditions plutôt que d’encourir -une ruine complète. Elles me prièrent même de permettre -une fois de plus ses visites, et employèrent toute leur petite -éloquence à peindre les calamités que j’allais endurer,—les -horreurs d’une prison par une saison si rigoureuse, et les -dangers menaçant ma santé par suite de l’accident qui m’était -dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je demeurai inébranlable.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-205.jpg" width="400" height="392" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous -essayer de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir -m’a enseigné à lui pardonner; mais ma conscience n’admettra -pas que je l’approuve. Voudriez-vous me faire applaudir<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -devant le monde ce qu’intérieurement mon cœur doit condamner? -Voudriez-vous me voir, tranquillement assis, flatter -celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter une prison, -souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un -enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés -à ce séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; -et, où que nous soyons jetés, nous aurons toujours une retraite -enchantée où nous pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, -jeter nos regards autour de nos propres cœurs!»</p> - -<p>C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, -de bonne heure, comme il était tombé une neige très -abondante pendant la nuit, mon fils s’occupait à la déblayer -et à ouvrir un passage devant la porte. Il n’y avait pas travaillé -longtemps lorsqu’il rentra précipitamment, la figure -toute pâle, nous dire que deux étrangers, qu’il reconnaissait -pour des officiers de justice, se dirigeaient vers la maison.</p> - -<p>Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du -lit où j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs -fonctions et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et -m’invitèrent à me préparer à aller avec eux à la geôle du -comté, qui était à onze milles de là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span></p> - -<p>«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien -sévère pour me mener en prison; et la chose est particulièrement -malheureuse eu ce moment, car je me suis récemment -brûlé un bras d’une façon terrible, ce qui m’a donné -une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me -couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour -marcher loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être -ainsi...»</p> - -<p>Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et -leur donnai pour instructions de rassembler le peu de choses -qui nous restaient et de se préparer immédiatement à quitter -ces lieux. Je les conjurai de se hâter, et je priai mon fils -de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, ayant conscience -d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée évanouie -et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de -ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui -serrait dans ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant -à son sein, muets et craignant de lever les yeux sur les étrangers. -Pendant ce temps, ma fille cadette préparait notre départ, -et comme on lui répétait souvent de faire diligence, au -bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous mettre en -route.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-209.jpg" width="400" height="386" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXV</h2> - -<p class="pch"><i>Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit -accompagnée de quelque espèce de consolation.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-209.jpg" width="150" height="175" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">NOUS quittâmes ces lieux paisibles, -et nous mîmes à marcher lentement. -Ma fille aînée était affaiblie par une -fièvre lente qui commençait, depuis -quelques jours, à miner sa constitution. -Un des officiers, qui avait un -cheval, eut la bonté de la prendre -derrière lui, car ces hommes eux-mêmes -ne peuvent dépouiller entièrement -tout sentiment d’humanité. Mon fils conduisait un -des petits par la main, et ma femme l’autre, tandis que je -m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes coulaient, -non sur ses propres malheurs, mais sur les miens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p> - -<p>Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, -lorsque nous vîmes une foule qui courait et criait derrière -nous, composée d’une cinquantaine de mes plus pauvres -paroissiens. Ils se furent bientôt, avec d’épouvantables imprécations, -saisis des deux officiers de justice, et, jurant qu’ils ne -verraient jamais leur ministre aller en prison tant qu’ils -auraient une goutte de sang à verser pour sa défense, ils se -disposaient à les malmener rudement. Les conséquences -auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, -et si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les -officiers aux mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, -qui regardaient déjà ma délivrance comme assurée, semblaient -transportés de joie et étaient incapables de contenir leur ravissement. -Mais ils ne tardèrent pas à se détromper lorsqu’ils -m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés, qui venaient, -croyaient-ils, pour me rendre service.</p> - -<p>«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous -m’aimez? Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions -que je vous ai données dans la chaire? Défier ainsi la -justice en face et apporter la ruine sur vous-mêmes et sur -moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi l’homme qui vous -a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera mon ressentiment. -Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre devoir<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> -envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous -verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, -et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais -que ce soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes -brebis pour l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»</p> - -<p>Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en -larmes, ils vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai -tendrement la main de chacun d’eux, et, leur laissant ma -bénédiction, je continuai ma route sans rencontrer aucun -autre empêchement. Quelques heures avant la nuit, nous atteignîmes -la ville, ou plutôt le village; car elle ne se composait -que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu -son opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de -son ancienne supériorité, que la prison.</p> - -<p>A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous -prîmes les rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le -plus vite, et je soupai avec ma famille aussi gaiement que -de coutume. Après les avoir vus convenablement installés -pour la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison, qui, -jadis construite en vue de la guerre, consistait en une vaste -salle solidement grillée et pavée de pierres, commune aux malfaiteurs -et aux débiteurs à certaines heures de la journée. -Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, -où il était enfermé pour la nuit.</p> - -<p>Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations -et cris de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. -Les prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein -commun, celui d’oublier de penser an milieu de la joie et -du bruit. On m’informa du petit tribut requis d’ordinaire en -ces occasions, et je me rendis immédiatement à la requête, -bien que le peu d’argent que j’avais fût bien près d’être complètement -épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger contre de -quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être pleine -de vacarme, de rires et de profanation.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p> -<p>«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement -vicieux seront gais, et moi, je serai triste! Je ne -souffre que le même emprisonnement, et je crois avoir plus -de raisons qu’eux d’être heureux.»</p> - -<p>C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me -rendre gai; mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, -lequel est, en soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin -de la prison, l’air pensif, un de mes compagnons de captivité -s’avança, s’assit près de moi et entama la conversation. Ce fut -toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter -la conversation d’aucune personne semblant vouloir parler avec -moi; car, si l’individu était bon, je pouvais profiter de son instruction, -et s’il était mauvais, il pouvait trouver du secours -dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un homme -d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il -avait une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou -pour parler plus proprement, de l’espèce humaine vue du -mauvais côté. Il me demanda si j’avais pris soin de me précautionner -d’un lit, ce qui était un détail auquel je n’avais -pas une seule fois songé.</p> - -<p>«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien -que de la paille, et votre chambre est très grande et très -froide. Toutefois, comme vous avez l’air d’être un gentleman, -et que j’en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de -bon cœur une partie de ma literie à votre service.»</p> - -<p>Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver -dans une geôle une telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, -pour lui faire voir que j’étais un lettré, que le sage de -l’antiquité avait semblé comprendre la valeur d’un compagnon -dans l’affliction lorsqu’il avait dit: <i>Ton kosmon aire, ei dos -ton etairon</i><a name="NoteRef_9_9" id="NoteRef_9_9"></a><a href="#Note_9_9" class="fnanchor">[9]</a>! «Et de fait, continuai-je, qu’est le monde -s’il n’offre rien que solitude?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p> - -<p>—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. -Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie -ou création du monde a rendu perplexes les philosophes -de tous les âges. Quelle mêlée confuse d’opinions n’ont-ils -pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, -Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, -mais en vain. Le dernier a ces paroles: <i>Anarchon ara -kai atelutaion to pan</i>, ce qui implique.....—Je vous demande -pardon d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; -mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le -plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et ne -vous nommez-vous pas Éphraïm Jenkinson?» A cette -question, il se contenta de soupirer. «Je suppose que vous -devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui -vous avez acheté un cheval?»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-213.jpg" width="400" height="405" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité -du lieu et l’approche de la nuit l’avaient empêché de -distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je -me souviens de vous parfaitement bien. J’ai acheté un cheval,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> -mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborough est le seul -plaignant que je redoute en aucune façon aux prochaines -assises, car il a l’intention de déposer positivement contre -moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, -de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé -qui que ce soit; car, vous voyez, continua-t-il en montrant -ses fers, à quoi m’ont conduit mes tours.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir -un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera -payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer -tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai -mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le -moindre doute qu’il ne se rende à ma requête. Pour ce qui -est de ma propre déposition, vous n’avez pas besoin d’avoir -aucune inquiétude à ce sujet.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai -vous rendre en retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié -de mes couvertures cette nuit, et j’aurai soin de me poser -comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque -influence.»</p> - -<p>Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma -surprise du changement de son extérieur et de l’air de jeunesse -qu’il avait à présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il -paraissait avoir soixante ans au moins.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p> -<p>«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des -choses de ce monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et -j’ai appris l’art de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept -jusqu’à soixante-dix ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement -consacré à apprendre un métier la moitié de la peine que j’ai -prise à devenir un coquin, je serais peut-être un homme riche -aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, je peux toujours -me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où vous -vous y attendez le moins.»</p> - -<p>Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, -par l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire -l’appel nominal des prisonniers et les enfermer pour la nuit. -Il y avait aussi un homme avec une botte de paille, lequel me -conduisit, le long d’un sombre et étroit corridor, dans une -chambre pavée comme la prison commune. Dans un coin de -cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les couvertures -données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, qui -était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations -habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait -de sa correction céleste, je me couchai et dormis le plus -tranquillement du monde jusqu’au matin.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-217.jpg" width="400" height="374" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">Chapitre XXVI</h2> - -<p class="pch"><i>Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient -récompenser aussi bien que punir.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-217.jpg" width="150" height="170" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lendemain matin de bonne heure, -je fus réveillé par ma famille, que -je trouvai en larmes à mon chevet. -L’aspect lugubre de tout ce qui était -autour de nous les avait, à ce qu’il -semble, abattus sous son influence. -Je les grondai doucement de leur -chagrin, en leur affirmant que je -n’avais jamais dormi avec plus de -tranquillité, et je m’informai ensuite de ma fille aînée, qui -n’était pas avec eux. Ils m’apprirent que son malaise et sa<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu’on avait -jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier soin fut -d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger -la famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en -trouver. Il obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, -qu’il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier -ayant l’humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits -frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara -donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me parut être -tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord si -mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui -avait semblé les effrayer en entrant.</p> - -<p>«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous -votre lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher -dans cette chambre, toute sombre qu’elle paraisse?</p> - -<p>—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part -où vous êtes.</p> - -<p>—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, -j’aime mieux tous les endroits où est mon papa.»</p> - -<p>J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il -avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de -veiller à la santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait -s’occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la -lecture. «Et quant à vous, mon fils, continuai-je, c’est d<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>u -labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre -subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira pleinement, -avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et -même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon -fils; tu as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien -utile: elle doit sauver de la faim vos parents et votre famille -sans ressources; préparez-vous donc aujourd’hui même à -chercher de l’ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir -pour notre entretien l’argent que vous gagnerez.»</p> - -<p>Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout -le reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir -de plus d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps -que les blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui -m’assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma chambre. -J’y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l’étrange -infatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout -entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se -faire pour l’avenir un formidable ennemi.</p> - -<p>Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde -et effaçait de mon esprit mon propre mal. Il me parut -même que c’était un devoir qui m’incombait que d’essayer de -les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en -dépit de leur mépris, de leur donner des conseils et de les -vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu d’eux, -je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon -cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut -reçue avec la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir -un nouveau fonds d’amusement à des gens qui n’avaient -pour s’égayer d’autres ressources que celles qu’on peut tirer -de la moquerie et de la débauche.</p> - -<p>Je leur lus une partie du service d’une voix haute et -simple, et je vis que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. -D’obscènes murmures, des gémissements de contrition -ironiques, des clignements d’yeux, des accès de toux, tour à<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec -ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en améliorerait -peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux -recevoir la moindre souillure.</p> - -<p>Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au -début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà -fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m’engager -à agir ainsi, que j’étais leur compagnon de prison, et que -maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J’étais affligé, -leur disais-je, de les entendre parler d’une façon si impie, parce -qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils pouvaient y perdre beaucoup. -«Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, m’écriai-je—car -vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre -amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons -en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que -signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de -courtiser son amitié, puisque vous voyez qu’il vous traite si -indignement? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, -qu’une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d’après -les meilleurs renseignements que j’ai de lui, il ne vous donnera -rien de bon plus tard.</p> - -<p>«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un -homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il -donc pas la peine d’essayer seulement comment vous -trouveriez le traitement d’un autre maître, qui, du moins, -nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui? -Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde -celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé -une maison, court demander protection aux agents de police. -Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes -tous à chercher un appui auprès de quelqu’un qui vous a trahis -déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu’aucun de -tous les agents de police; car ceux-ci se contentent de vous -attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attire <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>et perd, -et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous lâchera pas -quand le bourreau aura fini.»</p> - -<p>Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon -auditoire; quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que -j’étais un très honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus -ample connaissance. Je leur promis conséquemment de reprendre -ma harangue le lendemain, et je conçus réellement -quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours eu -pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé -l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles -aux traits de la réprimande si seulement l’archer sait viser -juste où il faut.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-221.jpg" width="400" height="582" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Lorsque j’eus -ainsi satisfait -mon désir, je -retournai à ma -chambre, où ma<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> -femme préparait -un frugal repas. -Cependant M. Jenkinson -pria qu’on -lui permît d’ajouter -son dîner au nôtre, -et de jouir—comme -il fut assez bon -pour le dire en -termes exprès—du plaisir de ma conversation. Il n’avait -pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient à -ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit -plus haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la -première rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la -beauté de ma plus jeune fille, que son air pensif contribuait -encore à rehausser, et mes petits garçons ne passèrent pas -non plus inaperçus.</p> - -<p>«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et -trop beaux pour un endroit comme celui-ci!</p> - -<p>—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, -mes enfants ont une éducation morale passable, et s’ils sont -bons, le reste importe peu.</p> - -<p>—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, -que cela doit vous donner une grande consolation d’avoir cette -petite famille autour de vous?</p> - -<p>—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. -Oui, c’est vraiment une consolation, et je ne voudrais pas -être privé d’eux pour tout au monde, car d’un cachot ils -peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une manière en cette -vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire du -mal.</p> - -<p>—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque -façon coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon -fils Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je -désire le pardon.»</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p> -<p>Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits -quoiqu’il l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la -main, il lui pardonna en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, -je ne peux m’empêcher de vous demander ce que vous avez -pu voir dans ma figure, pour croire que je ferais une bonne -cible à duperies.</p> - -<p>—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre -figure, ce sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux -qui m’ont tenté. Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en -ai dupé de plus sages que vous, de mon temps; et pourtant, -malgré tous mes tours, les sots ont fini par être trop nombreux -pour moi.</p> - -<p>—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie -comme la vôtre doit être extrêmement instructif et amusant.</p> - -<p>—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits -qui ne dépeignent que les supercheries et les vices du genre -humain entravent notre réussite en augmentant nos soupçons -dans la vie. Le voyageur qui se défie de chaque personne -qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect de tout homme -qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin de -son voyage.</p> - -<p>«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y -a pas d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. -On me trouvait rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que -sept ans, que les dames déclaraient que j’étais un petit -homme accompli; à quatorze ans, je connaissais le monde, -je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais les dames; à -vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le monde -me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est -ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour -ma défense personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la -tête toute gonflée et agitée de plans pour faire des dupes, et le -cœur palpitant de la crainte d’être découvert. Je riais souvent -de votre honnête et simple voisin, Flamborough, et d’u<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>ne façon -ou de l’autre je le filoutais généralement une fois par année. -Eh bien, l’honnête homme n’en a pas moins continué à marcher -sans méfiance et est devenu riche, tandis que moi, je -continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans -le soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi -connaître votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, -tout en n’ayant pas l’adresse d’éviter la prison moi-même, -pourrai-je en tirer mes amis.»</p> - -<p>Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite -d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes -ennuis présents, et ma complète impuissance à me libérer.</p> - -<p>Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux -quelques minutes, il se frappa le front comme s’il avait -trouvé quelque chose d’important, et prit congé en disant -qu’il allait voir ce qu’on pouvait faire.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-225.jpg" width="400" height="335" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXVII</h2> - -<p class="pch"><i>Continuation du même sujet.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-225.jpg" width="150" height="172" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lendemain matin, je fis part à -ma femme et à mes enfants du -plan que j’avais formé pour la -réforme des prisonniers; ils l’accueillirent -avec une unanime désapprobation, -en alléguant son impossibilité -et son inconvenance. Ils -ajoutaient que mes efforts ne contribueraient -en rien à leur amendement, -mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma -profession.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p> - -<p>«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils -sont, sont encore des hommes, et c’est là un excellent titre à -mon affection. Les bons conseils repoussés reviennent enrichir -le cœur de celui qui les donne; et quand même l’instruction -que je leur communique ne les amenderait pas, elle -m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, mes enfants, -étaient des princes, il y en aurait des milliers tout -prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur -enfoui dans une prison est aussi précieux que celui qui siège -sur un trône. Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le -ferai; peut-être ne me mépriseront-ils pas tous. Peut-être -pourrai-je en arracher un du gouffre, et ce sera une grande -conquête, car y a-t-il sur terre chose aussi précieuse que l’âme -de l’homme?»</p> - -<p>En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la -prison commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant -mon arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne -farce de prison à jouer au docteur. Ainsi, au moment où -j’allai commencer, l’un d’eux tira, comme par accident, ma -perruque de travers et me demanda pardon. Un second, qui -se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer entre ses -dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un -troisième criait <i>Amen</i> d’un ton affecté qui amusait grandem<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span>ent -les autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes -lunettes de ma poche. Mais il y en eut un dont la farce -leur fit à tous plus de plaisir que tout le reste: ayant -remarqué la manière dont j’avais disposé mes livres sur la -table devant moi, il en retira un très adroitement et mit à la -place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. -Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce -groupe malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je -poursuivis, sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule -dans ma tentative n’exciterait l’hilarité que la première -ou la seconde fois, tandis que ce qu’il y avait de sérieux serait -durable. Mon dessein réussit, et, en moins de six jours, quelques-uns -étaient pénitents et tous attentifs.</p> - -<p>Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de -mon ardeur, pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables -dénués de tout sentiment moral. Je me mis à songer à -leur être utile aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur -situation un peu plus confortable. Jusque-là, leur temps se -partageait entre la disette et les excès, les orgies tumultueuses -et les plaintes amères. Toutes leurs occupations consistaient -à se quereller les uns les autres, à jouer au <i>cribbage</i><a name="NoteRef_10_10" id="NoteRef_10_10"></a><a href="#Note_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, -et à tailler des fouloirs à tabac. Cette dernière espèce d’industrie -oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux qui voudraient -travailler à tailler des formes pour les fabricants de -tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par -une souscript<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>ion générale, et, une fois fabriqué, vendu par -mes soins; de sorte que chacun gagnait quelque chose tous -les jours, une bagatelle sans doute, mais assez pour son -entretien.</p> - -<p>Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir -l’immoralité, et des récompenses pour le travail extraordinaire. -Ainsi, en moins d’une quinzaine, je les avais formés -en quelque chose de sociable et d’humain, et j’eus le -plaisir de me regarder comme un législateur qui aurait -ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à -l’obéissance.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-228.jpg" width="400" height="382" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif -voulût ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la -sévérité, qu’il parût convaincu que l’œuvre d’extirper les -crimes ne s’accomplit pas en rendant les châtiments familiers, -mais en les faisant formidables. Alors, au lieu de nos prisons -actuelles, qui prennent les hommes coupables ou les rendent -tels, qui enferment des misérables pour avoir commis un<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> -crime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres à en -commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres -pays de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les -accusés seraient entourés de personnes capables de leur -inspirer du repentir s’ils sont coupables, ou de nouveaux -motifs de vertu s’ils sont innocents. C’est là, et non en augmentant -les châtiments, le moyen d’amender un état; je ne -puis même m’empêcher de mettre en question la validité de -ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la -peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de -meurtre, le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, -en vertu de la loi de défense personnelle, de retrancher -l’homme qui a prouvé qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. -Contre ceux-là la nature tout entière se lève en armes; mais -il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui qui vole mon bien. La -loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre sa vie, car, -pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété que la -mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en -vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui -privera l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat -sans valeur, car nul homme n’a le droit de faire marché -de sa vie, non plus que de la supprimer, puisqu’elle ne lui -appartient pas. Et d’ailleurs le contrat est inégal et serait -annulé même dans une cour d’équité moderne, car il emporte -une grande pénalité pour un avantage insignifiant, puisqu’il -est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul -monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux -hommes l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, -de même que dix millions de cercles ne pourront jamais faire -un carré, de même les voix réunies de millions de personnes -ne sauraient prêter le moindre fondement à ce qui est faux. -C’est ainsi que la raison parle, et la nature laissée à elle-même -dit la même chose. Les sauvages, qui sont dirigés par -la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie les uns -des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par -représailles d’une première cruauté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span></p> - -<p>Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, -n’avaient que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans -tous les gouvernements primitifs qui portent encore, fortement -marquée, l’empreinte de la nature, presque aucun crime -n’est tenu pour capital.</p> - -<p>C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée -que les lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, -pèsent sur les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils -vieillissent, semblent prendre l’humeur morose du grand âge; -et, comme si nos biens nous devenaient plus chers à mesure -qu’ils s’accroissent, comme si, plus notre opulence est énorme, -plus nos craintes s’étendaient, toutes nos possessions sont -chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux -édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.</p> - -<p>Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois -pénales ou à cause de la licence de notre population que -ce pays offre plus de condamnés en un an que la moitié des -États de l’Europe pris ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux -causes, car elles s’engendrent mutuellement l’une l’autre. -Lorsque, par des lois pénales sans discernement, une nation -voit le même châtiment attaché à des degrés de culpabilité -divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans les -peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans -le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de -toute moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices -nouveaux, et les vices nouveaux appellent de nouvelles -rigueurs.</p> - -<p>Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de -nouvelles lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté -les cordes de la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne -les faire se rompre, au lieu de retrancher de son sein c<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>omme -inutiles des misérables avant d’avoir essayé leur utilité, au -lieu de transformer la correction en vengeance, il serait à -désirer que nous missions à l’épreuve les moyens préventifs -de gouvernement, et que nous fissions de la loi le protecteur, -mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des créatures, -dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont -manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que -des créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments -pour éviter au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, -si on les traitait comme il convient, servir à donner du -nerf à l’État dans les temps de danger; que, de même que -leurs visages, leurs cœurs aussi sont semblables aux nôtres; -qu’il y a peu d’esprits si avilis que la persévérance ne puisse -amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour faire qu’un -homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert guère -à cimenter notre sécurité.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-233.jpg" width="400" height="271" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXVIII</h2> - -<p class="pch1"><i>Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence plutôt -que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres -comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins -dans leur répartition.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-233.jpg" width="150" height="163" alt=""/> -</div> -<p class="cap14">DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés -depuis mon arrestation; mais, depuis -mon arrivée, je n’avais pas -eu la visite de ma chère Olivia, -et il me tardait grandement de la -voir. Je fis part de mon désir à ma -femme, et le matin suivant la pauvre -fille entra dans ma chambre, -appuyée au bras de sa sœur. Le -changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour -moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leur<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> -séjour en avaient fui, et la main de la mort semblait avoir -modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes étaient -creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur -siégeait sur sa joue.</p> - -<p>«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais -pourquoi cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que -vous avez trop de considération pour moi pour laisser le -chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la -mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des -jours plus heureux.</p> - -<p>—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, -et la pensée que je n’aurai jamais l’occasion de -partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. -Le bonheur, je le crains, ne m’est plus destiné ici-bas, et j’ai -hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé que le malheur. -En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre soumission -à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain -point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait -quelque soulagement en mourant.</p> - -<p>—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître -ma fille pour une prostituée; car, si le monde regarde votre -faute avec mépris, qu’il m’appartienne du moins de la considérer -comme une marque de simplicité crédule, et non comme<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span> -un crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce -lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre que tant -que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais -mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant -une autre.»</p> - -<p>Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, -qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon -sens des remontrances sur mon obstination à refuser une soumission -qui promettait de me donner la liberté. Il me fit -remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être -sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût -offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste -de mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la -femme, comme vous le faites à présent, en refusant de consentir -à une alliance que vous ne pouvez pas empêcher, mais -que vous pouvez rendre malheureuse.</p> - -<p>—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme -qui nous opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission -de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour -une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre-ci, -un de ses débiteurs, pas plus tard que l’année dernière, -est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon -approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau -des appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni -l’autre, car quelque chose me dit à l’oreille que ce serait -sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun -mariage qu’il puisse contracter ne sera jamais légal à mes -yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil -des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, de séparer -ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je voudrais -alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences -de ses futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le -plus cruel de tous les pères de signer un instrument qui doit -mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d’éviter la<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -prison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de -briser sous mille autres le cœur de mon enfant?»</p> - -<p>Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put -s’empêcher de faire observer qu’il craignait que la vie de ma -fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. -«Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de -vous soumettre au neveu, j’espère que vous n’avez rien à -objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus haute -réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je -vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant -de tous les mauvais traitements de son neveu, et je -gage ma vie qu’en trois jours vous aurez une réponse.» Je -le remerciai de l’idée, et immédiatement je me mis en devoir -de l’exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureusement -tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en provisions. -Néanmoins, il m’en fournit.</p> - -<p>Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir -quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même -temps j’étais fréquemment sollicité par ma femme de me -soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et -à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la -santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivèrent, -mais je ne recevais point de réponse à ma lettre: les -plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient -aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent -bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, -toutefois, se soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le -mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, -et que mon bras qui avait souffert de l’incendie devînt de -plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis -autour de moi, et tandis que j’étais étendu sur ma paille,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> ils -me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes conseils -en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite -que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait -à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin -du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir -William Thornhill, je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait -perdu l’usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut -véritablement douloureuse; mon âme s’élançait de sa geôle -vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, pour l’affermir, -pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -âme le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-237.jpg" width="400" height="460" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation -de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un -moment après, vint m’apporter la dernière nouvelle. Il me -recommandait d’être patient. Elle était morte!—Le lendemain -matin, il revint et me trouva avec mes deux petits garçons, -maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre -tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient -de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne -pas pleurer, parce que j’étais maintenant trop vieux pour -verser des larmes. «Et ma sœur n’est-elle pas un ange -maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi -vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, -hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi. -—Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est -ma sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que -de bonnes gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»</p> - -<p>M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant -remarquer que maintenant que ma fille n’était plus, je devais -songer sérieusement au reste de ma famille et essayer -de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour -par le manque des choses nécessaires et d’un air sain. Il -ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil -ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient -sur moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, -et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon -seigneur.</p> - -<p>«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil -aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais -caché de l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque -mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j’espère un jour -lui présenter une âme sans souillure devant le tribunal éternel.<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> -Non, monsieur, je n’ai pas de ressentiment maintenant, et -bien qu’il m’ait pris ce que je considérais comme plus cher que -tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le cœur,—car je suis -malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon -compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir -de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce -mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il -sache que si je lui ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»</p> - -<p>M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma -soumission à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai -de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à -M. Thornhill, qui était alors à son château, à la campagne. Il -y alla, et six heures après il revint avec une réponse verbale. -Il avait eu quelque difficulté, dit-il, à réussir à voir son seigneur, -les domestiques étant insolents et soupçonneux; mais -il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque -affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait -avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant -qu’il s’était avancé de la plus humble manière et avait remis -la lettre, et que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré -que toute soumission venait aujourd’hui trop tard et était -inutile, qu’il avait appris notre démarche auprès de son oncle, -laquelle avait trouvé le mépris qu’elle méritait, et que, quant -au reste, toute demande, à l’avenir, devait être adressée à son -avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il -avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes -demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les -mieux agréés.</p> - -<p>«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, -vous découvrez maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. -Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu’il me -traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous -ses verrous pour me retenir. Je me dirige vers un séjour qui -paraît plus brillant à mesure que je m’en approche. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -attente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière -moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se trouvera-t-il -quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre -père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour -l’amour de leur père qui est au ciel.»</p> - -<p>Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore -vue de la journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts -pour parler sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, -m’écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction -par la vôtre? Eh quoi! si nulle soumission ne peut ramener -notre rigoureux maître, s’il m’a condamné à périr en ce lieu -de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous -trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants -lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons -perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est -partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!</p> - -<p>—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, -miss Sophia enlevée par des scélérats! C’est impossible, en -vérité.»</p> - -<p>Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de -larmes. Mais la femme d’un des prisonniers, qui était présente -et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair: elle -nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se -promenaient ensemble sur la grande route à une petite distance -du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux -était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. Alors, un -homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était -descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de -force dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de -sorte qu’ils avaient été hors de vue en un moment.</p> - -<p>«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est -comble, et il n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper -d’un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m’en laisser -une! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle -avait la beauté d’un ange et presque la sagesse d’un ange<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> -aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la laissez pas -tomber... Ne pas m’en laisser une!</p> - -<p>—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir -besoin d’appui plus encore que moi. Nos malheurs sont -grands; mais je saurais supporter celui-ci et d’autres encore, -si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent me prendre -mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me laissent -mon mari!»</p> - -<p>Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; -il nous suppliait de prendre courage, car il espérait que nous -pouvions encore avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. -«Mon fils, m’écriai-je, regardez le monde autour de vous, et -voyez s’il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. -Tout rayon de consolation n’est-il pas éteint pour nous? Ce -n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent briller nos espérances!—Mon -cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a -encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, -car j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de -nouveau pour lui, enfant? interrompis-je. Connaît-il notre -misère? J’espère qu’on a épargné à mon garçon jusqu’à la plus -petite part de tout ce que souffre sa misérable famille!—Oui, -monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content et heureux. -Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est -le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première -lieutenance qui deviendra vacante!</p> - -<p>«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous -sûr que rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien -du tout, en vérité, madame, répondit mon fils; vous verrez la -lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose -peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le -fera.—Mais êtes-vous sûr, insista-t-elle encore, que la lettre -est bien de lui, et qu’il est réellement si heureux?—Oui,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> -madame, répliqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera -un jour l’honneur et le soutien de notre famille.—Alors je -remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière -lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua-t-elle -en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, -si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous -en d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. -Par la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite -dans l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la -bénédiction de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, -de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, -et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui -qui dirige toutes choses! elle n’est pas parvenue à son adresse, -et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, tu as agi très -mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être -plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un -abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, -dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici -plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour -nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le protecteur -de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plaignais -injustement d’être dépouillé de toute consolation, puisque -j’apprends qu’il est heureux et ignorant de nos peines! -Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère -dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! -Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs -maintenant; elles sont toutes parties; on me les a dérobées, -et c’en est fait de moi.—Père, interrompit mon fils, je vous -prie de me permettre de lire cette lettre; je sais qu’elle vous -fera plaisir.» Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui -suit:</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="p1">«<span class="smcap">Honoré Monsieur</span>,</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span></p> - -<p class="p1">«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants -des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus -plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit -se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention -chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois -ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de -l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur -à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous -apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, -et de toute manière heureux ici.</p></div> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-243.jpg" width="400" height="421" - alt="" - title="" /> -</div> - -<div class="pbq"> - -<p>«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -quitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon -ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des -relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement -reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. -J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais -capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. -Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, -tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis -absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous -placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de -la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi -promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur -qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je -suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; -et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter -un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. -Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande -affection, et soyez assuré que je reste toujours</p> - -<p class="pr2">«Votre fils soumis.»</p> - -</div> - -<p class="p1">«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous -pas à rendre de ce qu’un membre de notre famille -soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel -soit son gardien, et qu’il conserve ainsi mon garçon heureux -pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux -petits, qui font tout le patrimoine que j’aie maintenant à lui -léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du -besoin, et être leur guide dans les sentiers de l’honneur!»</p> - -<p>J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait -à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit -bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du -corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison -entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des -plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants -sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils se<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> changèrent -en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon -propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je -vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce -là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue -briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force -d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je -dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»</p> - -<p>J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes -en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon -garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux -pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te -croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir -ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un -bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, -et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants -tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je -reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent -toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre -lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il -vivre comme moi, pour voir!...</p> - -<p>—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! -Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission -sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et -lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre -sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, -monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer -à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer -d’espérance et de résolution, et de me donner la force de -boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.</p> - -<p>—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr -qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. -Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime -tel que ses aïeux aient honte de lui.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span></p> -<p>—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, -un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la -lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le -larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer -sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il -dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je -dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; -mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé -à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont -indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier -transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais -vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force -d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans -l’exemple que vous me donnerez.</p> - -<p>—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant -élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il -peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les -liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de -nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je -montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, -car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant -et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon -ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus -grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à -répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; -que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon -geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je -vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je -fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force -me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les -prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils -aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me -soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait -personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-247.jpg" width="400" height="341" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">Chapitre XXIX</h2> - -<p class="pch1"><i>Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des -heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir et de la -peine il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de -leurs souffrances dans la vie future.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-247.jpg" width="150" height="171" alt=""/> -</div> -<p class="cap20">«MES amis, mes enfants, et compagnons -de souffrance, lorsque je réfléchis -à la répartition du bien et -du mal ici-bas, je trouve qu’il a -beaucoup été donné à l’homme -pour jouir, mais encore plus pour -souffrir. Quand même nous passerions -en revue le monde entier, -nous ne trouverions pas un seul -homme assez heureux pour qu’il ne lui reste rien à désirer; -mais nous en voyons journellement des milliers qui nous -montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer.<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> -Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être -entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être -absolument misérables.</p> - -<p>«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi -notre misère est chose nécessaire à la formation de la -félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres systèmes -sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties -subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des -parties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux -autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là -des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui -seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a -jugé bon d’éluder notre curiosité, se contentant de nous -accorder des motifs de consolation.</p> - -<p>«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours -amical de la philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de -celle-ci à le consoler, lui a donné l’aide de la religion. Les -consolations de la philosophie sont très propres à distraire, -mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie -est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons -jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement -des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -bientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; -car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit -être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont prolongés. -C’est pourquoi la philosophie est faible; mais la religion -réconforte sur un ton plus élevé. L’homme est ici, nous -dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre -séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier -un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de -félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé -par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il -a anticipé la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il -faut se tenir dans toutes les circonstances de la vie comme à -notre consolateur le plus véritable; car si nous sommes heureux -déjà, c’est un plaisir de penser que nous pouvons rendre -ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est -très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. Ainsi aux -hommes fortunés la religion présente une continuation de -bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire -de peine.</p> - -<p>«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour -tous les hommes, elle promet des récompenses particulières -aux malheureux; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui -sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prisonniers, -sont l’objet des plus fréquentes promesses dans notre -sainte loi. L’auteur de notre religion fait surtout profession -d’être l’ami des misérables, et, au contraire des faux amis de -ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les -étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une -préférence qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais -réfléchi qu’il n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire -que l’offre d’une félicité incessante soit un don aussi grand -pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, -l’éternité n’est qu’une simple bénédiction, puisqu’elle ne fait -à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils possèdent déjà. Pour -les seconds, c’est un double avantage; car elle diminue leur<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>s -peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité -céleste.</p> - -<p>«Mais la Providence est encore à un autre point de vue -plus tendre aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la -vie après la mort plus désirable, elle en adoucit le passage. -Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les -aspects de l’horreur. L’homme de douleur se couche tranquillement, -sans biens à regretter, et peu d’attaches seulement -retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de la nature -dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon -plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après -un certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que -la mort ouvre dans la constitution de l’homme, la nature -oppose charitablement l’insensibilité.</p> - -<p>«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages -sur les heureux dans cette vie: une plus grande félicité -en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur -qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et -cette supériorité, mes amis, n’est pas un petit avantage: elle -semble être une des joies du pauvre dans la parabole; car, -bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravissements -que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, -comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, -et que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce -que c’était que d’être malheureux, et que maintenant il sentait -ce que c’est que d’être heureux.</p> - -<p>«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que -la philosophie ne saurait jamais fair<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>e: elle montre l’égalité -de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des -malheureux, et ramène toutes les jouissances humaines à peu -près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres -le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales -pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des -plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de -savoir ce que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils -sont couronnés d’une félicité sans terme désormais; et, quand -même on appellerait cela un avantage léger, comme il est -éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur temporel -des grands a eu de plus en intensité.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-251.jpg" width="400" height="384" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>«Telles sont donc les consolations que les misérables ont -spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus -du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-de<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>ssous. -Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres -doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages -matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce -que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les -choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à -qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. -Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, -il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent -calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique -et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots -d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe -nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! -l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la -plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut -la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est -là ce que nul ne sait endurer.</p> - -<p>Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur -dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car -si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors -nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. -Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles -faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, -cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du -lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus -nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que -j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc -le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des -régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle -béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de -louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer -ou nous outrager, mais la face même de la suprême -Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces -choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; -quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë -devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> -quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe -à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? -Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels -avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous -devrions nous élancer ardemment vers eux.</p> - -<p>«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous -elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de -les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations -nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. -Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement -à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le -seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière -sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court -intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la -trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons -plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et -notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment -que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, -car bientôt nous serons au bout de notre voyage; -nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a -chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque -temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en -fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra -pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes -du monde ne nous fouleront plus contre terre sous -leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances -ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux -qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable -et, pour couronner tout, sans fin.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-255.jpg" width="400" height="360" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">Chapitre XXX</h2> - -<p class="pch"><i>Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, -et la fortune à la fin changera en notre faveur.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-255.jpg" width="150" height="163" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LORSQUE j’eus ainsi terminé et que -mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, -qui était un des plus humains de -sa profession, tout en exprimant l’espoir -que je ne serais pas mécontent, -car ce qu’il faisait n’était que son devoir, -déclara qu’il devait absolument -transférer mon fils dans une cellule -plus sûre; mais il aurait la permission -de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa -clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il -avait devant lui.</p> - -<p>Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon -chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer -qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne -l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un -gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin -pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il -m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier -survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit -que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment -après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait -avec notre vieil ami M. Burchell.</p> - -<p>Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille -entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser -dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait -de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, -papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux -à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman -que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» -Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore -plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.</p> - -<p>«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable -demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -maintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la -dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons -découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous -nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement -que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous -regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, -car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, -qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.</p> - -<p>—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous -pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. -J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était -hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.</p> - -<p>«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; -aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, -chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient -les ruffians qui t’enlevaient?</p> - -<p>—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat -qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que -nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière -nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il -me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant -les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la -route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent -pas mes supplications. En même temps, le coquin -usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait -et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, -il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais -déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à -quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant -comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à -propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous -fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et -invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais -le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite -encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous -rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en -courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le -postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent -bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec -des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se -retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, -brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un -quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors -descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il -revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait -repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais -M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter -et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de -résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait -reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le -retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita -la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea -pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le -trajet.</p> - -<p>—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, -son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous -n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous -recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez -sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle -est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance -avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, -obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, -et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, -que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté -sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je -vous donne un trésor, qui est son cœur.</p> - -<p>—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes -au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de lui<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> -faire l’existence qu’elle mérite?</p> - -<p>—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour -éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme -aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la -donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête -et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»</p> - -<p>A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, -et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda -s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. -On lui répondit affirmativement; il ordonna alors -d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de -temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur -vin et quelques cordiaux -pour moi, ajoutant avec un sourire -qu’il voulait se lancer un -peu pour une fois; et, quoique dans -une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé -à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec -les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une -remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé -en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-259.jpg" width="400" height="426" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -frère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir -par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître -joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours -au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de -sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en -racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui -permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. -Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite -par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon -de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma -requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis -des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du -corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: -pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de -mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua -à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la -chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un -air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; -quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant -plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. -Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet -homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, -mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus -chaude reconnaissance.»</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p> -<p>Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre -garde à ce que je disais et restait immobile à une distance -respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne -remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent -s’aimer les uns les autres.»</p> - -<p>Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin -notre hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage -toute sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. -Jamais je n’avais rien vu encore de si vraiment majestueux -que l’air qu’il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle -de l’univers, dit certain philosophe, est celui d’un homme -juste luttant contre l’adversité; il y en a pourtant un plus -grand encore, c’est celui de l’homme juste qui vient à l’adversité -pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque temps -mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant -étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par -un des aides du geôlier qui venait nous informer qu’une personne -de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plusieurs -serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui -était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il jugerait -bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, s’écria -notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» Puis, -se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, -que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous -avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant -ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être -que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de prendre -celle d’un autre; mais où est, monsieur, la différence entre un -duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui -agit avec une sécurité plus grande? Y a-t-il diminution dans -la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il avait déposé son -enjeu?</p> - -<p>—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez -la pauvre créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fa<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span>it -pour obéir à une mère abusée, qui, dans l’amertume de son -ressentiment, le mettait en demeure, au prix de sa bénédiction, -de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira -à vous convaincre de l’imprudence de la mère et à atténuer -le crime du fils.»</p> - -<p>Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, -reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit -tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et -maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement -mon fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me -trouver ici; mais j’ai souvent visité des prisons en des occasions -moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice rendue -à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. -Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de -votre père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que -ne souillait point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité -de son foyer domestique le bonheur que les cours ne -sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention -de venir ici, et je vois qu’il est arrivé. Ce serait faire tort à -lui et à vous que de le condamner sans examen. S’il y a -offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le dire sans me -vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William -Thornhill.»</p> - -<p>Nous découvrions maintenant que le personnage que -nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amusant -et sans conséquence n’était autre que le célèbre sir William -Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n’ignorait les -vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en -réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que -les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et -dont la parole avait la confiance des partis; un homme qui -était l’ami de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma -pauvre femme, se rappelant son ancienne familiarité, paraissa<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>it -trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques moments -auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la -distance immense où le mettait sa fortune, était incapable de -cacher ses larmes.</p> - -<p>«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, -comment sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? -Le manque d’égards que je vous ai témoigné la dernière -fois que j’ai eu l’honneur de vous voir dans notre maison, et -les plaisanteries que j’ai audacieusement lancées, ces plaisanteries, -monsieur, je le crains, ne pourront jamais m’être pardonnées.</p> - -<p>—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si -vous avez eu votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai -à juger à toute la compagnie si la mienne n’était pas -aussi bonne que la vôtre. A dire la vérité, je ne sais personne -contre qui je sois disposé à avoir de -la colère à présent, sauf l’individu qui -a tellement épouvanté ma petite fillette -ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez -l’extérieur du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous -me dire, Sophia, ma chérie, si vous le reconnaîtriez?</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-263.jpg" width="400" height="435" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; -cependant je me rappelle maintenant qu’il avait une<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -large marque au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande -pardon, mademoiselle, interrompit Jenkinson, qui -était présent; mais soyez assez bonne pour me dire si l’individu -montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, certes, dit -Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant -vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je -ne saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, -mais je suis convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en -arrière, chose que je croyais peu d’hommes capables de faire -dans le royaume.—Avec la permission de Votre Honneur, -s’écria Jenkinson, je connais l’homme. C’est certainement -lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a battu Pinwire, -de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais -parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le -moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier -de laisser deux de ses hommes venir avec moi, je m’engage -à le produire devant vous dans une heure au plus.» Là-dessus -on appela le geôlier, qui apparut immédiatement, et -sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, s’il plaît -à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir William -Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui -désire en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, -ma demande est que vous permettiez à cet homme et -à deux de vos aides d’aller s’acquitter d’un message par <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>mon -ordre, et comme je fais partie de la commission des juges de -paix, je m’engage à vous garantir.—Votre promesse suffit, -répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à l’autre les -envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le -juge bon.»</p> - -<p>En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson -fut dépêché à la recherche de Timothy Baxter, pendant que -nous nous amusions des amitiés de notre plus jeune garçon, -Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait au cou de sir William -pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement châtier sa -familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant -sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh -quoi! Bill, mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous -votre vieil ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux -camarade, êtes-vous ici? Vous verrez que je ne vous ai pas -oubliés.» Ce disant, il leur donna à chacun un gros morceau -de pain d’épices, que les pauvres diables mangèrent de -grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un déjeuner -très succinct.</p> - -<p>Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque -froid. Mais auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, -sir William écrivit une ordonnance, car il avait étudié -la médecine pour se distraire, et il était dans cet art d’une -habileté au-dessus de la moyenne. On l’envoya à un apothicaire -qui demeurait dans la localité; mon bras fut pansé, -et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous fûmes -servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à -notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions -pas encore tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message -de la part de son neveu, demandant la permission de -paraître pour établir son innocence et son honneur. Le baronnet -consentit à la requête et demanda qu’on introduisît -M. Thornhill.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-267.jpg" width="400" height="350" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXXI</h2> - -<p class="pch"><i>Anciens bienfaits inopinément payés avec usure.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-267.jpg" width="150" height="153" alt=""/> -</div> -<p class="cap15">MONSIEUR Thornhill fit son entrée -muni du sourire qui ne le quittait presque -jamais, et il allait embrasser son -oncle; mais celui-ci le repoussa d’un -air de mépris. «Pas de caresses menteuses -à présent, monsieur, s’écria le -baronnet, le regard sévère. Le seul chemin -de mon cœur est la route de l’honneur; -mais ici je ne vois qu’un tissu -compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment -se fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que -vous professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fille<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> -bassement séduite en récompense de son hospitalité, et lui -jeté en prison, peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son -fils aussi, que vous avez eu peur d’affronter en homme...</p> - -<p>—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que -mon oncle puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions -réitérées m’ont seules persuadé d’éviter?</p> - -<p>—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous -avez, en cette circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un -peu différemment peut-être de ce qu’eût fait votre père. -Mon frère était vraiment l’honneur même; mais toi... Oui, -vous avez agi dans cette circonstance parfaitement bien, et -j’y donne ma plus chaude approbation.</p> - -<p>—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite -ne se trouvera pas mériter la censure. Je me suis -montré, monsieur, avec la fille de ce gentleman dans quelques -lieux publics de divertissement; et ainsi, ce qui était -légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort, et l’on a -prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en -personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; -mais il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. -Quant au reste, pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et -mon intendant pourront vous renseigner mieux que moi, car -je leur abandonne entièrement l’administration des affaires. -S’il a contracté des dettes, et qu’il ne veuille, ou même <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>qu’il -ne puisse pas les payer, c’est leur affaire de procéder de cette -manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à employer les -moyens de recouvrement les plus légaux.</p> - -<p>—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, -il n’y a rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que -votre conduite eût pu être plus généreuse en ne permettant -pas que ce gentleman fût opprimé par la tyrannie des subalternes, -elle a du moins été équitable.</p> - -<p>—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. -Je le défie de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont -prêts à attester ce que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il -en voyant que je gardais le silence, car en fait je ne pouvais -pas le contredire, ainsi, monsieur, mon innocence est bien -établie; mais, bien qu’à votre prière je sois prêt à pardonner -à ce gentleman toutes les autres offenses, ses tentatives pour -m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un ressentiment -que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure où -son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là, -dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre -son cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux -témoins pour le prouver; un de mes domestiques a été blessé -dangereusement, et, quand mon oncle lui-même m’en dissuaderait, -ce que je sais qu’il ne fera pas, je ferai en sorte que -justice publique soit faite et qu’il soit puni de ce qu’il a -fait.</p> - -<p>—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance -déjà, et faut-il que mon pauvre garçon ressente ta -cruauté? J’espère que le bon sir William nous protègera, car -mon fils est aussi innocent qu’un enfant; je suis sûre qu’il -l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à personne.</p> - -<p>—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pour<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> -son salut ne sont pas plus grands que les miens; mais je -regrette de trouver son crime trop évident, et si mon neveu -persiste...» Mais notre attention fut détournée à ce moment -par l’apparition de Jenkinson et des deux aides du -geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très -bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin -qui avait enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le -tirant dans la chambre. Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais -eu un candidat pour Tyburn<a name="NoteRef_11_11" id="NoteRef_11_11"></a><a href="#Note_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, c’est celui-là.»</p> - -<p>A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson -qui l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa -figure devint pâle de la conscience du crime accompli, et il -aurait voulu disparaître; mais Jenkinson, qui s’aperçut de -son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, s’écria-t-il, avez-vous -honte de vos deux vieilles connaissances, Jenkinson et Baxter? -C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient leurs amis; -mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre prisonnier, -avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il -en se tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est -lui le gentleman qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; -il déclare que c’est M. Thornhill qui l’a engagé dans cette -affaire, qui lui a donné les vêtements qu’il porte maintenant -pour avoir l’air d’un gentleman, et qui lui a fourni la chaise -de poste. Le plan était formé entre eux qu’il enlèverait la -jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il la menacerait et la -terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces entrefaites, arriver, -comme par hasard, à son secours; ils se seraient battus -un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. Thornhill -aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en -jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.»</p> - -<p>Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment -porté par son neveu; tout le reste, le prisonnier -lui-même le confirma dans un récit plus circonstancié, ajoutant -pour conclure que M. Thornhill lui avait souvent déclaré -qu’il aimait les deux sœurs à la fois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p> - -<p>«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie -dans mon sein! Et lui qui semblait être si amateur de la justice -publique! Eh bien! il l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur -le geôlier... Cependant arrêtez, je crains qu’il n’y ait -pas de preuves légales pour le détenir.»</p> - -<p>Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia -de ne pas admettre deux aussi fieffés misérables comme -preuves contre lui, mais d’interroger ses domestiques.—«Vos -domestiques! répliqua sir William. Misérable, ne les<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -appelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que ces gens-là -ont à dire. Faites entrer son sommelier.»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-271.jpg" width="400" height="441" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à -l’air de son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci -était désormais passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir -William, avez-vous jamais vu ensemble votre maître et cet -individu-là qui est revêtu de ses habits?—Oui, s’il plaît à -Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille fois; c’était -l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! -interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, -répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour -vous dire une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais -ni aimé ni goûté, et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, -de vous dire ce que je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, -dites maintenant à Son Honneur si vous savez quelque chose -de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua le sommelier, que je -sache rien de bien bon de vous. La nuit que la fille de ce gentleman -a été amenée par tromperie dans notre maison, vous -en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous -produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. -Souillure de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» -Puis, continuant son interrogatoire: «Vous me dites, -monsieur le sommelier, que c’est là la personne qui lui a -amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il plaît à -Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena -pas, car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette -affaire; mais il a amené le prêtre qui a fait semblant de les -marier.—Ce n’est que trop vrai, s’écria Jenkinson; je ne -puis le nier; c’est là l’emploi qui me fut assigné, et je le confesse, -à ma confusion.</p> - -<p>—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle -découverte de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>est -maintenant que trop évident, et je vois que ses poursuites ont -été dictées par la tyrannie, la lâcheté et la vengeance. A ma -requête, monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier, -actuellement votre prisonnier, et reposez-vous sur moi -pour les conséquences. Je fais mon affaire de présenter le cas -sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il a été -commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse -pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par -quels artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?</p> - -<p>—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. -J’avais, il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais -ses malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de -poursuivre, car une personne apparut; et qui était-ce? Miss -Arabella Wilmot elle-même, celle qui devait, le jour suivant, -être mariée à M. Thornhill. Rien ne put égaler sa surprise -en voyant sir William et son neveu là devant elle, car sa -venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et le vieux gentleman, -son père, traversaient la ville en allant chez sa tante, -qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent -célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et -étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la -ville. C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait -remarqué par hasard un de mes petits garçons jouant dans la -rue; elle avait aussitôt envoyé un valet chercher l’enfant et -avait appris de lui quelques détails sur nos infortunes; mais -elle ignorait encore que le jeune M. Thornhill en fût la cause. -Bien que son père lui eût remontré à plusieurs reprises l’inconvenance -de venir nous voir dans une prison, les remontrances -étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la conduire, -ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une -conjoncture si inattendue.</p> - -<p>Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur -ces rencontres accidentelles qui, bien qu’elles ar<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span>rivent tous les -jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque -extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne -devons-nous pas chaque plaisir et chaque agrément de nos -existences? Combien d’accidents apparents ne doivent pas -concourir avant que nous puissions être vêtus ou nourris! Il -faut que le paysan soit disposé à travailler, que l’averse -tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans -quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.</p> - -<p>Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant -que ma charmante élève—c’était le nom que j’étais -habitué à donner à cette jeune demoiselle—unissait dans -ses regards la pitié et l’étonnement; ce qui donnait à sa -beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon cher monsieur -Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire qu’elle -supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous -opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans -moi et de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une -famille qui nous est si chère à tous deux. Vous savez que -j’aurais autant de plaisir à contribuer au soulagement de -mon révérend vieux maître ici présent que vous pouvez en -avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, vous -prenez plaisir à faire le bien en secret.</p> - -<p>—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en -l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi -vils que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat -le plus complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un -misérable, qui, après avoir trompé la fille de ce pauvre homme, -après avoir comploté contre l’innocence de la sœur, a jeté le -père en prison et le fils aîné dans les fers, parce que celui-ci -avait le courage d’affronter le traître. Et permettez-moi, -mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper aux -embrassements d’un tel monstre.</p> - -<p>—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été -déçue! M. Thornhill m’a donné comme certain que le fils<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -aîné de ce gentleman, le capitaine Primrose, était parti pour -l’Amérique avec sa jeune épouse.</p> - -<p>—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a -dit que des faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le -royaume ni n’a jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, -il vous a toujours trop aimée pour penser à une autre, -et je lui ai entendu dire qu’il mourrait garçon pour l’amour de -vous.» Et elle continua à s’étendre sur la sincérité de la -passion de son fils; elle mit son duel avec M. Thornhill dans -son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur les -débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina -par le plus outrageant tableau de sa couardise.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-275.jpg" width="400" height="438" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p> - -<p>«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord -de l’abîme! Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! -Les mille faussetés que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez -d’art à la fin pour me persuader que ma -promesse au seul homme que j’aie estimé -ne me liait plus désormais, puisqu’il -m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai appris -à détester celui qui était aussi brave que généreux!»</p> - -<p>Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la -justice, car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être -reconnu pour un imposteur; de même M. Jenkinson, qui -avait joué le rôle de son valet de chambre, l’avait coiffé et -lui avait fourni tout ce qui était nécessaire pour avoir l’air -d’un homme comme il faut. George entra sur ces entrefaites, -élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car je suis -au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit -militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux -salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence -de sa mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut -point de décorum pour arrêter l’impatience de sa rougissante -maîtresse à se faire pardonner. Ses larmes, ses regards, tout -contribuait à découvrir les réels sentiments de son cœur pour -avoir oublié sa première promesse et pour s’être laissée abuser -par un imposteur. Mon fils paraissait confondu de tant de -condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel. -«Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! -Je ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une -telle bénédiction, c’est être trop heureux.—Non, monsieur, -répliqua-t-elle; j’ai été trompée, bassement trompée, autrement -rien n’aurait pu me rendre infidèle à ma promesse. Vous -connaissez mon amitié; vous la connaissez depuis longtemps. -Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous avez eu -mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant -le renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut être<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -à vous, elle ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre -ne serez-vous, s’écria sir William, si j’ai quelque influence -sur votre père.»</p> - -<p>Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge -où le vieux gentleman était, pour l’informer dans tous -les détails de ce qui s’était passé. Mais cependant le squire, -reconnaissant qu’il était ruiné de toute part et voyant qu’il -n’y avait plus désormais rien à espérer de la flatterie et -de la dissimulation, conclut que le parti le plus sage pour -lui était de se retourner et de faire face à ses accusateurs. -Mettant donc de côté toute honte, il se montra ouvertement -le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors, s’écria-t-il, -que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis -résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se -tournant vers sir William,—que je ne suis plus un pauvre -dépendant de vos faveurs. Je les méprise. Rien ne peut m’enlever -la fortune de miss Wilmot, qui, j’en remercie les soins -de son père, est assez considérable. Les articles du contrat et -une obligation pour le montant de sa fortune sont signés et -en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non sa personne, -qui m’engageait à désirer cette union; en possession -de l’une, prenne l’autre qui voudra.»</p> - -<p>C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse -de ses prétentions, car il s’était employé lui-même à -rédiger les articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que -sa fortune était irrémédiablement perdue, se tourna vers mon -fils et lui demanda si la perte de ses biens pouvait diminuer -sa valeur pour lui. «Si la fortune, dit-elle, est hors de mon -pouvoir, du moins j’ai encore ma main à donner.</p> - -<p>—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est -là vraiment tout ce que vous avez jamais eu à donner; -tout, du moins, ce que j’ai jamais jugé digne d’être pris. -Et je proteste aujourd’hui, mon Arabella, par tout ce qui est -heureux au monde, que votre manque de fortune en ce moment<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> -accroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre ma douce enfant -de ma sincérité.»</p> - -<p>M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait -de ce que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit -volontiers à rompre le mariage. Mais quand il apprit -que la fortune qu’une obligation assurait à M. Thornhill ne -serait pas rendue, rien ne put surpasser son désappointement. -Il voyait maintenant qu’il fallait que tout son argent -allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à lui. Il -pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre l’équivalent -de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. Il -resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus -pénibles, lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. -«Je dois confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre -désappointement actuel ne me déplaît pas tout à fait. Votre -passion immodérée pour la richesse est aujourd’hui punie justement. -Mais si cette jeune fille ne peut pas être riche, elle a -encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous voyez ici un -honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans fortune; -ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié -que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser -à son avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, -et acceptez une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.</p> - -<p>—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr -que je n’ai jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne -le ferai pas maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, -qu’elle l’épouse; j’y consens de tout mon cœur. Il y a -encore, grâce au ciel, un peu de fortune de reste, et votre promesse -y ajoute quelque chose. Que seulement mon vieil ami -ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me donne promesse -de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille s’il -rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce -soir même à les punir le premier.»</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p> -<p>Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune -couple heureux, je m’empressai de donner promesse de faire -la constitution de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un -qui avait aussi peu d’espérance que moi, n’était pas une grande -faveur. Nous eûmes alors la satisfaction de les voir voler -dans les bras l’un de l’autre avec transport. «Après toutes -mes infortunes, criait mon fils George, être ainsi récompensé! -Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé espérer. -Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long -temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient -jamais pu s’élever si haut!</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-279.jpg" width="400" height="441" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que -le misérable prenne maintenant toute ma fortune. Puisque -vous êtes heureux sans elle, je le suis aussi. Oh! quel échange -ai-je fait, du plus vil des hommes pour le plus cher, pour -meilleur! Qu’il jouisse de notre fortune, je puis maintenant -être heureuse<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -même dans la pauvreté. -—Et je vous promets, s’écria le -squire avec une méchante grimace, -que, moi, je serai très heureux avec ce que -vous méprisez.—Arrêtez, arrêtez, monsieur! -s’écria Jenkinson. Il y a deux -mots à dire sur ce marché. Pour ce qui -est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, vous n’en -toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre Honneur, -continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que -le squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est -marié à une autre?—Comment pouvez-vous faire une -question si simple? répliqua le baronnet. Non, sans doute, -il ne le peut.—J’en suis fâché, s’écria Jenkinson; car -comme ce gentleman et moi nous sommes de vieux compagnons -de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois -déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat -ne vaut pas un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous -mentez comme une canaille, riposta le squire qui parut -irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été légalement marié à -personne.</p> - -<p>—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, -répliqua l’autre; vous l’avez été; et j’espère que vous vous -montrerez reconnaissant comme il convient de l’amitié de -votre honnête ami Jenkinson, qui vous amène une femme. Si -la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques minutes, -elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité ordinaire -et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture -vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le -squire. Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. -Je suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye -par des farces.</p> - -<p>—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard -peut bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> je -suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus -sérieuse, répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes -que ce gentleman a inventés pour séduire l’innocence, -je pense qu’il a pu se trouver une personne plus artificieuse -que les autres, capable de le tromper à son tour. -Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il a perdues, combien -de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui l’infamie et -le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne serais pas -surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! Est-ce -ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est -elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, -mon Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma -bénédiction!»</p> - -<p>Les plus chaleureux transports du plus tendre amant -ne sont pas plus grands que ne le furent les miens, lorsque -je le vis faire entrer mon enfant, lorsque je tins dans -mes bras ma fille, dont le silence exprimait seul le ravissement.</p> - -<p>«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être -ma consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, -s’écria Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre -honorable enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici -dans toute la salle, qui que ce soit. Et quant à vous, squire, -aussi sûr que vous êtes ici debout, cette jeune personne est -votre femme en légitime mariage. Et pour vous convaincre -que je ne dis rien que la vérité, voici la licence en vertu de -laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, -il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la -trouva parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, -messieurs, reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; -mais quelques mots expliqueront la difficulté. Ce glorieux -squire-là, pour lequel j’ai une grande amitié,—mais ceci entre -nous,—m’a souvent employé à faire différentes petites -choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné commission <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>de -lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans le but de -tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son -ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et -un vrai prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement -qu’une soutane pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que -c’est la générosité qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. -A ma honte je le confesse, mon seul dessein était de garder -la licence et de faire savoir au squire que je pouvais prouver -la chose contre lui quand je le jugerais convenable, et de -l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais besoin -d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir -toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle -commune, où les prisonniers eux-mêmes sympathisèrent</p> - -<p class="pp6 p1">Et secouèrent leurs chaînes<br /> -Avec transport et dans une sauvage harmonie. -</p> - -<p class="pn1">Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues -d’Olivia même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue -à la réputation, à ses amis et à la fortune du même coup, -c’était un ravissement suffisant pour arrêter les progrès de la -maladie et lui rendre sa santé et sa vivacité d’autrefois. Mais -peut-être parmi nous tous n’y en avait-il pas un qui sentît un -plaisir plus sincère que moi. Tenant toujours dans mes bras -l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon cœur si ces -transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous -pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment -avez-vous pu ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? -Mais il n’importe; ma joie de la retrouver est plus qu’une -compensation pour ma douleur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span></p> - -<p>—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile -d’y répondre. Je pensais que le seul moyen probable de vous -délivrer de prison était de vous soumettre au squire et de -consentir à son mariage avec l’autre jeune personne. Mais -vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela tant que votre -fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre méthode de -faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle était -morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter -à la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable -de vous détromper avant aujourd’hui.»</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-283.jpg" width="400" height="628" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures -sur lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait -complètement abandonné M. Thornhill; il voyait maintena<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>nt -le gouffre de l’infamie et du besoin devant lui, et il -tremblait d’y plonger. Il était tombé sur ses genoux devant -son oncle, et d’une voix de misère déchirante il implorait -sa compassion. Sir William -allait le repousser; mais, à -ma prière, il le releva et -après quelques instants de silence: -«Tes vices, tes crimes -et ton ingratitude, s’écria-t-il, -ne méritent aucun attendrissement. Cependant tu ne seras -pas abandonné tout à fait; on te fournira juste de quoi -satisfaire aux nécessités de la vie, mais non à ses extravagances. -Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en possession -du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, -et c’est de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément -de secours à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude -pour tant de bonté en termes choisis; mais le baronnet -le prévint, en lui enjoignant de ne pas ajouter à sa platitude -qui n’était déjà que trop apparente. Il lui ordonna en même -temps de disparaître et de choisir entre tous ses anciens -domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on -lui accorderait pour le servir.</p> - -<p>Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment -vers sa nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. -Son exemple fut suivi par miss Wilmot et son père; -ma femme aussi embrassa sa fille avec beaucoup d’affection, -car, pour employer son expression, on en avait fait -maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à -leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à -être admis à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait -guère susceptible d’accroissement. Sir William, dont le plus -grand plaisir était de faire le bien, regardait tout autour -de lui avec une physionomie ouverte comme le soleil et -ne voyait que joie dans les yeux, excepté dans ceux de ma<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -fille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne pouvions -comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je -crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, -sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. -Il ne me reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous -sentez, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi, les -obligations que nous avons l’un et l’autre à M. Jenkinson, et -il n’est que juste que l’un et l’autre nous l’en récompensions. -Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra très heureux, et -il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa dot, somme -avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très confortablement -ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de -ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma -pauvre fille parut presque s’affaisser dans les bras de sa -mère à cette hideuse proposition, «Le prendre, monsieur! -s’écria-t-elle faiblement. Non, monsieur, jamais. Quoi! -reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre M. Jenkinson, -votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents livres -sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, -répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser -cela et de ne pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on -jamais vu pareille obstination! s’écria-t-il encore. -Refuser un homme à qui la famille a de si infinies obligations, -qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq cents livres! -Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, -répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, -reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense -qu’il faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant -cela, il la serra contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus -aimable, ma plus raisonnable des filles, s’écria-t-il, comment -avez-vous jamais pu penser que votre Burchell, à vous, pourrait -vous tromper, ou que sir William Thornhill pourrait -jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui -seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme q<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span>ui, -ignorant ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme -homme. Après avoir essayé en vain, même parmi les malapprises -et les laides, quel a dû être enfin mon ravissement -d’avoir fait la conquête de tant de bon sens et d’une si céleste -beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme je -ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car -elle a pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la -récompense que je puis offrir est de vous donner sa dot, et -vous pourrez vous présenter à mon intendant demain pour -toucher cinq cents livres sterling.» Nous eûmes ainsi à -recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill subit -la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment -auparavant. Cependant le valet de chambre de sir William -parut, pour nous dire que les équipages étaient prêts à nous -transporter à l’auberge, où tout avait été disposé pour nous -recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes la tête, et nous quittâmes -ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux baronnet fit -distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, et -M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette -somme. Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des -habitants, et je serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes -paroissiens que je vis dans le nombre. Ils nous suivirent -jusqu’à notre auberge, où un somptueux festin était préparé; -et quantité de mets plus grossiers furent distribués à la foule.</p> - -<p>Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par -les alternatives de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues -pendant la journée, je demandai la permission de me -retirer, et, laissant la compagnie au milieu de son allégresse, -dès que je me trouvai seul, je répandis mon cœur en gratitude -devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je dormis -tranquillement jusqu’au matin.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-287.jpg" width="400" height="310" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p2">CHAPITRE XXXII</h2> - -<p class="pch"><i>Conclusion.</i></p> - -<div> - <img class="dcap1" src="images/dc-287.jpg" width="150" height="149" alt=""/> -</div> -<p class="cap13">LE lendemain matin, dès mon réveil,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> -je trouvai mon fils aîné assis à mon -chevet. Il venait augmenter ma joie -avec un autre retour de fortune en -ma faveur. Après m’avoir, au préalable, -délié de l’engagement que j’avais -pris la veille vis-à-vis de lui, -il m’apprit que mon négociant qui -avait fait faillite à Londres avait -été arrêté à Anvers, et qu’il avait fait abandon d’un actif -beaucoup plus considérable que ce qui était dû à ses créanciers. -La générosité de mon garçon me fit presque autant -de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais -quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. -Pendant que je me posais cette question, sir William entra -dans la chambre, et je lui communiquai mes doutes. Son -opinion fut que, puisque mon fils était déjà en possession -d’une fortune très abondante par son mariage, je pouvais -accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour -me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les -licences et les attendant d’un moment à l’autre, il espérait -que je ne refuserais pas mon ministère pour rendre tout -le monde heureux ce matin même. Un valet entra pendant -que nous causions pour nous dire que le messager revenait, -et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et -trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la -richesse et l’innocence peuvent donner. Cependant, comme -nous nous disposions dès lors à une cé<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>rémonie très solennelle, -leurs rires me déplurent tout à fait. Je leur dis la grave, -décente et sublime disposition d’esprit qu’ils devaient prendre -pour cet événement mystique, et je leur lus deux homélies -et une thèse de ma composition, dans le but de les préparer.</p> - -<p>Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires -et ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, -moi montrant le chemin, toute gravité les avait complètement -abandonnés, et je fus souvent tenté de me retourner avec -indignation. A l’église, une nouvelle difficulté s’éleva, qui -ne promettait pas une facile solution.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-289.jpg" width="400" height="501" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p>C’était de savoir quel -couple serait marié le premier; la fiancée de mon fils insistait -chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait l’être) -eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, -protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle -grossièreté pour tout au monde. La discussion se prolongea -quelque temps entre elles avec une obstination et une politesse -égales. Mais comme, pendant tout ce temps, je restais -debout avec mon livre ouvert, je finis par me fatiguer tout à -fait de cette contestation, et fermant le livre: «<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>Je m’aperçois, -dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, et -je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, -car je suppose qu’il n’y -aura point d’affaire faite -aujourd’hui.» Ceci les -ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent -mariés les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. -J’avais d’avance donné ce matin-là des ordres pour -envoyer chercher en voiture mon honnête voisin Flamborough -et sa famille; de cette façon, à notre retour à l’auberge, -nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles -Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna -la main à l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, -je me suis aperçu qu’il a pris une réelle affection pour cette -jeune fille, et il aura mon consentement et le témoignage -de ma libéralité, dès qu’il jugera convenable de les demander). -Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à l’auberge que -nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent -me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient -soulevés pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés -si énergiquement. Je racontai l’histoire à mon gendre, sir -William, qui sortit et leur adressa des reproches d’une grande -sévérité; mais, les voyant tout désespérés de son rigoureux -blâme, il leur donna une demi-guinée par tête pour boire à sa -santé et relever leurs esprits abattus.</p> - -<p>Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, -qui était servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est -peut-être pas hors de propos de faire observer, relativement à -ce gentleman, qu’il habite aujourd’hui, à titre de familier, la -maison d’un parent, où il est fort aimé et où il s’assied rarement -à la petite table, excepté quand il n’y a pas de place à -l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son temps est -assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui -est un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de -chasse. Ma fille aînée, cependant, se souvient encore de lui<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> -avec regret, et elle m’a même dit, mais j’en fais un grand -mystère, que, lorsqu’il se réformera, elle se laissera peut-être -fléchir.</p> - -<p>Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des -digressions ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, -nos cérémonies furent sur le point de recommencer. La question -était de savoir si ma fille aînée, étant déjà vieille dame, -ne devait pas se placer au-dessus des deux jeunes mariées; -mais mon fils George coupa court au débat, en proposant que -tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman auprès -de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, -excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut -pas parfaitement satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir -le plaisir de siéger au haut bout de la table et de découper -pour toute la compagnie. Mais, malgré cela, il est impossible -de décrire notre bonne humeur. Je ne puis dire si nous -eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; mais je suis -certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait au but -tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens -particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de -Moïse; mon fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: -«Madame, je vous remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, -clignant de l’œil au reste de la compagnie, dit qu’il -pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, je crus que les -deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.</p> - -<p>Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je -demandai qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de -voir toute ma famille réunie une fois encore autour d’un -joyeux foyer. Mes deux petits s’assirent chacun sur un de mes -genoux, et les autres par couples. Je n’avais plus, de ce -côté-ci de la tombe, rien à désirer; tous mes soucis étaient -passés; ma joie était indicible. Il ne me restait plus qu’à -faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune surpassât -ma soumission d’autrefois dans l’adversité.</p> - -<p class="pc4 mid">FIN</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-293.jpg" width="400" height="273" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">TABLE</h2> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td> </td> - <td class="tdr1 small">Pages.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2"><span class="smcap">Préface</span></td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_xi">I</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2"><span class="smcap">Avertissement de l’auteur</span></td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE PREMIER.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de -parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_3">3</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE II.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la fierté -des justes</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_9">9</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE III.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent généralement -être, en fin de compte, notre propre ouvrage</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_15">15</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE IV.<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294"><span class="small">[294]</span></a></span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel -dépend, non des circonstances, mais du caractère</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_27">27</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE V.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses où -nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être les -plus funestes</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_31">31</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE VI.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Bonheur d’un foyer rustique</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_37">37</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE VII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à amuser -pendant une soirée ou deux</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_43">43</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE VIII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener -beaucoup</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_51">51</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE IX.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la -supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_61">61</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE X.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères des pauvres -quand ils veulent paraître au-dessus de leur état</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_67">67</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XI.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">La famille persiste à relever la tête</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_73">73</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications -sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_81">81</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XIII.<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295"><span class="small">[295]</span></a></span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de donner -des avis désagréables</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_89">89</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XIV.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes -peuvent être des bénédictions réelles</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_95">95</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XV.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie d’être -trop sage</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_105">105</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XVI.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_113">113</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XVII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une tentation -agréable et prolongée</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_121">121</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XVIII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_133">133</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XIX.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et appréhendant -la perte de nos libertés </td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_141">141</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XX.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd -le bonheur</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_153">153</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXI.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi longtemps -qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_173">173</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXII.<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296"><span class="small">[296]</span></a></span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_185">185</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXIII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_193">193</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXIV.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Nouvelles calamités</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_201">201</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXV.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit -accompagnée de quelque espèce de consolation</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_209">209</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXVI.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient -récompenser aussi bien que punir</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_217">217</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXVII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Continuation du même sujet</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_225">225</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXVIII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de la -vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres -comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de -ses soins dans leur répartition</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_233">233</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXIX.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des -heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du plaisir et de la -peine, il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de -leurs souffrances dans la vie future</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_247">247</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXX.<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la -fortune à la fin changera en notre faveur</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_255">255</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXXI.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Anciens bienfaits inopinément payés avec usure</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_267">267</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tch">CHAPITRE XXXII.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="ti2">Conclusion</td> - <td class="tdr1"><a href="#Page_287">287</a></td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc4 mid">FIN DE LA TABLE</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span></p> - - - -<div class="figcenter"> - <img src="images/end.jpg" width="200" height="221" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">NOTES:</h2> - - -<div class="footnotes"> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span> -Le mot <i>vicaire</i>, consacré par l’usage, a été conservé dans le titre; mais -on sait que le <i>vicar</i> anglais correspond, dans la hiérarchie de l’Église anglicane -au <i>curé</i> de l’Église catholique, en ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une -paroisse. Il en diffère en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse -droit de patronage.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span> -Ou <i>esquire</i>, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. On -désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui c’est -surtout une appellation de politesse qu’on donne aux <i>gentlemen</i>, c’est-à-dire -aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span> -Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intitulé -<i>Tom Jones</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span> -<i>Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of -marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same -opinion.</i> «La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes -ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a></span> -<i>The Ladies’ Magazine.</i></p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a></span> -Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a></span> -<i>Lie down to be saddled with wooden shoes!</i></p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a></span> -Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_9_9" id="Note_9_9"></a><a href="#NoteRef_9_9"><span class="label">[9]</span></a></span> -Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_10_10" id="Note_10_10"></a><a href="#NoteRef_10_10"><span class="label">[10]</span></a></span> -Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de prendre -des cartes dans le jeu de son adversaire (<i>to crib</i>, enlever, chiper).</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Note_11_11" id="Note_11_11"></a><a href="#NoteRef_11_11"><span class="label">[11]</span></a></span> -Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.</p></div> -</div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Le Vicaire de Wakefield, by Oliver Goldsmith - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICAIRE DE WAKEFIELD *** - -***** This file should be named 52376-h.htm or 52376-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/3/7/52376/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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